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Inventer Jusqu'au Délire La Danse Des Anges ?: La Sexualité Dans de Virginie Despentes Et de Calixthe Beyala

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«Inventer jusqu'au délire la danse des anges» ?

: La
sexualité dans Baise-moi de Virginie Despentes et Femme
nue, femme noire de Calixthe Beyala

Claudia Martinek

L'Esprit Créateur, Volume 45, Number 1, Spring 2005, pp. 48-58 (Article)

Published by Johns Hopkins University Press


DOI: https://doi.org/10.1353/esp.2010.0481

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«Inventer jusqu'au délire la danse des anges» ?
La sexualité dans Baise-moi de Virginie Despentes
et Femme nue, femme noire de Calixthe Beyala
Claudia Martinek

de l'encre noire, très noire1

DEPUIS QUELQUES ANNÉES, LA PRODUCTION LITTÉRAIRE


des femmes francophones2 s'immisce progressivement dans les
domaines «noirs» traditionnellement réservés aux écrivains
hommes: l'écriture de la violence et de la guerre. Cela est également le cas
en ce qui concerne le domaine de la sexualité. Cette dernière orientation de
la production littéraire féminine est controversée. Si une partie des critiques
se réjouit du fait que les femmes «osent les variations sexuelles» et que, au
tournant du vingt-et-unième siècle, «le sexe, le désir, la quête du plaisir et
l'ivresse de la conquête ne [soient] plus des thèmes exclusivement mas-
culins»3, d'autres condamnent cette nouvelle tendance comme de la
«pornographie» ou, encore, la valorisent justement pour son soi-disant car-
actère «pornographique». Ce débat sur la «pornographie» a partagé les
féministes occidentales: les unes la stigmatisent comme une violence faite
aux femmes, les autres y voient la possibilité d'exprimer les fantasmes
féminins et de la réformer ainsi de l'intérieur4.
Mais la littérature féminine francophone de ces dernières années qui
évoque la sexualité sans ambages, est-elle «pornographique» ? Ferait-on
mieux de parler d'«érotisme»? Entre les deux termes, la confusion règne. Pour
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ne prendre qu'un exemple, Le Boucher (1988) d'Alina Reyes se voit ainsi


évoqué dans le contexte de l'«érotisme féminin», de la «nouvelle vague fémi-
nine érotico-pornographique» ou de la «nouvelle pornographie»5. Selon
Γ Encyclopaedia Universalis, la tentative de définition de ces notions considé-
rées comme séparées6 ou bien intimement liées7 est :

une entreprise infinie ... C'est que ces deux notions ... bougent à mesure que passent les siècles
... D'une culture à une autre ... les frontières de la pornographie sont variables... C'est un sac
vide dans lequel chacun entasse ce qu'il veut ... compte tenu de sa culture, de sa classe sociale,
de l'éducation qu'il a subi, de ses fantasmes8.

Plutôt que de trancher entre «érotisme» et «pornographie», on se réfère donc


ici à l'«écriture de la sexualité», expression neutre, il nous semble, pour évo-

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quer la place importante attribuée à la sexualité dans la production littéraire


féminine francophone d'aujourd'hui. Quel est le véritable enjeu de ces
œuvres? Que se cache-t-il derrière cette omniprésence de la sexualité? Sans
prétendre proposer une réponse généralisée, nous allons essayer de répondre
à cette question en étudiant deux romans publiés par deux écrivaines fran-
cophones, Baise-moi de Virginie Despentes et Femme nue, femme noire de
Calixthe Beyala.
Du premier regard, le rapprochement de ces deux auteures peut paraître
surprenant, voire osé. L'une, Française, fait partie des jeunes écrivains bap-
tisés la «nouvelle génération» par la critique. Elle est souvent mentionnée au
côté des auteurs français «à la mode» portés aux nues ou détestés, comme
Michel Houellebecq, Christine Angot, ou Frédéric Beigbeder. L'autre, d'ori-
gine camerounaise mais installée en France depuis longtemps, est une des
voix les plus célèbres—et controversées—de la production littéraire africaine
des deux dernières décennies9. Elle se voit généralement évoquée à côté
d'autres écrivaines contemporaines d'origine africaine, comme Véronique
Tadjo, Ken Bugul, ou Tanella Boni.
Malgré cette séparation critique, Despentes et Beyala se retrouvent sur le
terrain de l'écriture de la sexualité. En France, Despentes apparaît comme
l'une des représentantes la plus en vue de cette nouvelle orientation de la lit-
térature féminine. Si Régine Deforges et Catherine Breillat sont présentées
comme les précurseurs de ce mouvement, Jean-Jacques Pauvert situe son
véritable point de départ en 1988, lors de la publication de Le Boucher
d'Alina Reyes et de Les Vaisseaux du cœur de Benoîte Groult10. Cette nou-
velle orientation atteint son point culminant dans la seconde moitié des années
quatre-vingt-dix.
Baise-moi, le premier roman de Despentes, est l'histoire de deux jeunes
femmes qui traversent la France parce qu'elles sont en fuite. Dans leur périple
relaté par un narrateur hétérodiégétique à travers des focalisations variables,
les meurtres et les rencontres sexuelles se relayent. Le texte apparaît en 1994
chez Florent Massot, un jeune éditeur qui cherche à publier «des livres avec un
autre son. Celui de notre génération»11. Cependant, c'est seulement le passage
de l'auteure sur Canal Plus un an plus tard qui met un terme à l'indifférence
presque générale rencontrée par l'œuvre. Dans le texte de la «petite sœur de
Charles Bukowski et de James Ellroy», la presse note alors «une urgence, une
sincérité bouleversante»12, elle y voit une «grenade anti-sociale, féministe et
imperative, calibrée pour exploser les culs-serrés»13. Dans les années sui-
vantes, la jeune écrivaine publie Les Chiennes savantes (1996), Les Jolies
Choses (1998), Mordre à travers (1999), un recueil de nouvelles rédigées entre

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1994 et 1999, et Teen spirit (2002). Elle est désignée comme la meneuse des
«spice girls de l'écriture» et reçoit le prix de Flore en 199814. Si l'écriture de
Despentes se fait moins violente dans les romans suivant son début littéraire,
c'est surtout le classement X de l'adaptation cinématographique de Baise-moi
réalisée par elle-même et Coralie Trin Thi qui lui attire des accusations de
pornographie et lui attribue «une aura scandaleuse et sulfureuse»15.
Qu'en est-il de Beyala? Environ à la même époque, au moment où en
France l'écriture de la sexualité par les femmes devient, malgré tout,
présentable en société et se couvre même d'un certain chic, la sexualité fémi-
nine fait aussi son entrée dans la production littéraire africaine16. Cela con-
cerne en premier lieu les écrivaines qu'Odile Cazenave a désignées comme
une «nouvelle génération»17. Elles font leur apparition à partir du milieu des
années quatre-vingt et se distinguent par une «parole ... plus agressive, plus
revendicatrice». Ces écrivaines brisent des tabous, découvrant le «corps
comme zone érogène, zone de plaisir, mais aussi lieu de souffrance et de con-
naissance privilégiée de soi»18.
Parmi les auteures africaines, Beyala est sans doute la plus provocatrice.
Dès la publication de ses premiers romans, C'est le soleil qui m'a brûlée
(1987) et Tu t'appelleras Tanga (1988), elle fut fortement critiquée et accusée,
elle aussi, de pornographie. Puis, Ã l'instar de Despentes, la virulence de son
écriture va décroissant dans les romans qui suivent19. Ceux qui, cependant,
avaient imaginé une Beyala désormais plus assagie, sont détrompés par son
tout dernier ouvrage. Femme nue, femme noire (2003) est présenté comme
«roman erotique africain»: dans la maison d'un couple rencontré par hasard,
la jeune narratrice, en fuite comme les héroïnes de Despentes, finit par mener
de véritables orgies sexuelles.
Encore une fois, la «sulfureuse Camerounaise» se trouve donc à l'origine
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d'une controverse20. Les uns estiment que, tout en choquant, le roman s'in-
scrit dans son projet de «libérer la femme»21. Femme nue, femme noire serait
«le stade terminal de 'l'idée sexuelle'»22 présente dans tous ses textes, «une
œuvre à découvrir ab-so-lu-ment»23. D'autres en déconseillent la lecture,
invoquant «ce pseudo-écrivain» qui ne ferait pas honneur aux femmes24. On
note également des voix mettant en garde contre le cliché de «l'érotisme de la
femme noire» véhiculé par le texte25.
Dans Femme nue, femme noire aussi bien que dans Baise-moi, la sexualité
est donc omniprésente. Mais en-dehors d'un certain désir racoleur manifeste dès
le choix des titres, quel est le rôle qui lui est attribué? Qui sont, d'abord, les
jeunes personnages féminins que l'on rencontre dans les deux romans et pour
qui la sexualité occupe une place essentielle? Que signifie cet acharnement sur

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la sexualité dans leur parcours? Réussissent-elles à «inventer jusqu'au délire la


danse des anges»26, comme le souhaite la jeune héroïne de Beyala?

«I'm screaming inside, but there's no one to hear me»


Les trois jeunes femmes que l'on rencontre dans Baise-moi et Femme nue,
femme noire—il s'agit de Nadine et Manu dans le premier roman, Irène dans
le second—se situent aux marges des sociétés dépeintes dans les œuvres. Les
deux personnages focaux de Despentes habitent des quartiers populaires et
manquent constamment d'argent. Leur survie matérielle dépend de leur
sexualité: Manu joue dans des films pornographiques, Nadine se prostitue. Si
le roman de Despentes dépeint un milieu très modeste en France, celui de
Beyala amène le lecteur sur la «terre de damnation» (35) où se déroule la vie
d'Irène: les bidonvilles de Douala, la capitale économique du Cameroun.
Depuis bien longtemps, Manu dans Baise-moi semble s'être résignée à sa
vie de misère. Elle a pris l'habitude d'«avoir la vie terne, le ventre plein de
merde» et de «se vautrer dans le vomi» acceptant sans révolte de faire partie de
ceux qu'elle appelle la «partie de la population sacrifiée»27 (14, 16). La jeune
femme pense supporter presque tout et se croit «souillée de bout en bout» (37).
Elle a perdu tout respect de soi et, après avoir été violée, elle s'exclame, «Ma
chatte, je peux pas empêcher les connards d'y rentrer et j'y ai rien laissé de pré-
cieux. .. C'est juste des trucs qui arrivent... On est jamais que des filles» (56).
Cependant, si la jeune femme pense être désormais incapable de douleur,
il y a «un endroit intact» (37) en elle: lorsque Manu entre dans son bar
habituel, elle s'aperçoit de sa vive souffrance liée à l'absence définitive d'un
ami mort récemment. De même, elle a beau affirmer qu'elle est «trop souvent
raide pour prendre une décision» et généralement s'adapter aux situations,
elle refuse de changer sa façon d'être: «Elle a de bonnes raisons pour être ce
qu'elle est» (38). Le personnage cherche à se distinguer des autres et aime «ce
qui dépasse, tout ce qui dérape» (51). Ainsi, lorsqu'une amie lui rapporte ce
qu'elle prend pour une méchante rumeur, c'est-à -dire que Manu jouerait dans
des films pornographiques, la jeune femme s'exclame, «Qu'est-ce que j'en ai
à foutre? Je leur chie dessus. Un par un, tu me les ramène, moi je les aligne et
je leur fais caca dessus» (50-51). Néanmoins, la jeune femme souffre d'un
sentiment de détresse intense.
Chez le deuxième personnage focal, Nadine, on retrouve la même ten-
dance à s'opposer aux conventions sociales qui va de pair avec une apparente
résignation. Dès l'ouverture du roman, la jeune femme cherche à provoquer
et décontenancer son entourage. De même, son 'métier' de prostituée lui plaît,
car il correspond à son «[d]ésir forcené de saccager ... quelque chose de

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sacré» (62), ce par quoi la sexualité est habituellement perçue dans les
sociétés occidentales. La jeune femme est néanmoins cruellement consciente
de la distance conflictuelle qui existe entre le monde et elle-même.
Dans son aversion pour les normes sociales, le personnage de Nadine est
sujet à une sensation de désarroi profond. Elle note ainsi que malgré tout, la
prostitution lui pèse lourdement: «Au début, on croit qu'il suffit d'avoir les
trois trous pour se faire foutre et penser à autre chose, le temps que ça dure.
Mais ça dure bien après» (62). À une occasion, Nadine se rappelle la voix
d'une petite fille (sa propre voix?) questionnant sa mère: «qu'est-ce que j'ai
qui va pas?» (62). La question reste sans réponse et la jeune femme semble
s'y résigner, mais sa tristesse interne est profonde.
Dans Femme nue, femme noire de Beyala, on rencontre une interrogation
similaire, mais c'est maintenant la mère de l'héroïne qui doute de sa fille: «Il
n'y a rien à en tirer... Irène est entrée dans la vie du mauvais pas» (64). La
jeune fille a seize ans au moment de relater son histoire. Dans les «ruelles
nauséabondes» (13) de son quartier, elle s'adonne à ses deux passions: le vol
et l'exercice de la sexualité. Comme les héroïnes de Baise-moi, elle refuse de
s'adapter aux normes sociales et ne cherche pas à changer et se «ranger ...
dans la petite misère tranquille des tropiques» (168). Elle explique: «Ce que
je veux, je le prends. Je n'ai pas besoin d'une autorisation» (60). Plus loin,
elle précise: «Je suis quelque chose de nouveau. Quelque chose de dépravé,
de dissolu, sans scrupules» (73-74). Irène se présente ainsi comme «une
incohérence née du destin» (89) et la source de l'ombre qui se porte sur la
vie. Elle souffre de l'absence d'un centre intérieur et se trouve dépourvue de
perspective dans un monde où Γ «avenir tremble et doute de son existence»
(24). Face à ce monde, elle explique avoir «déjà épuisé mon stock de sym-
pathie, de cordialité et de bienveillance. Je l'avais soldé dans un univers où
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beaucoup de choses n'ont pas été nommées par le bon Dieu» (90). Irène est
très mal dans sa peau, mais elle refuse d'accepter entièrement la misère de
son présent et celle, très probable, de son avenir. Elle ne veut pas abandon-
ner son univers intérieur et rêve de «partir vers l'autre côté du monde sans
être morte» (46).
Dans un contexte narratif qui, au premier regard, peut paraître entièrement
différent de celui de Femme nue, femme noire, les héroïnes de Baise-moi
partagent les sentiments de la jeune Camerounaise. Malgré son apparente
résignation et son désespoir intérieur, Manu est prête à «[f]aire n'importe quoi
pour rester vivante» (54) et a «les envies larges» (51). Elle explique à une
amie: «Faut te dilater l'esprit, faut voir grand... Faut s'écarter les idées» (51).
Nadine s'accroche également à la vie et cherche, en même temps, à fuir sa

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réalité sordide. Derrière le désarroi violent des trois jeunes femmes, derrière
leur supposée résignation à un monde en dérive, se cache donc un désir tout
aussi désespéré de surmonter leur réalité. C'est à travers l'acte sexuel qu'elles
cherchent à y parvenir.

«sweet young things ain't sweet no more»


La quête commune des héroïnes de Baise-moi commence alors qu'elles se
rencontrent à une gare. Chacune vient de commettre un meurtre, chacune est en
train de fuir la police. Leurs chemins se croisent au moment où leur situation
semble sans issue. Ensemble, elles entament une odyssée à travers la France au
cours de laquelle elles accumulent les meurtres et les aventures sexuelles.
À côté de l'alcool, c'est à travers ces dernières que Manu réussit à vivre «en
relative osmose avec le monde» (14) et à trouver de l'apaisement. Elle note:
«De foutre, de bière ou de whisky, n'importe quoi pourvu qu'on la soulage»
(14). À travers la sexualité, elle cherche à échapper à la réalité, car «[p]lus tu
baises dur, moins tu cogites et mieux tu dors» (104). Il s'agit également d'un
acte de purification, d'«une cérémonie d'exorcisme» pour «chasse[r] le mal»
(108) et durant laquelle elle s'éloigne d'elle-même. Nadine observe: «Manu
chevauche son petit camarade, ondule et chantonne presque, elle se trémousse
gentiment et avec grâce... Elle ne se ressemble pas» (108). L'acte sexuel
devient ainsi primordial à la survie, et la jeune femme constate: «J'voudrais pas
m'faire enfermer sans avoir eu mon indigestion de foutre» (105).
Pour Nadine, la sexualité est aussi le moyen de s'oublier un instant. Elle
lui donne l'impression de se trouver en-dehors d'elle-même, et après l'or-
gasme, elle se sent entièrement apaisée. De plus, l'acte sexuel lui procure du
réconfort. Ainsi, elle ressent le sexe d'un de ses partenaires comme «chaud et
rassurant» (110), et le narrateur précise: «Elle lui est infiniment reconnais-
sante d'être comme il est» (110). Après la mort de Manu à la fin du roman, la
dimension de réconfort comportée par l'acte sexuel devient prédominante.
Toutefois, Nadine refuse l'amour qu'un ami veut lui transmettre à travers son
corps. Elle a soudain l'impression d'être enterrée sous l'homme.
Cette proximité entre la sexualité, à la fois symbole et moyen de survie, et
la violence et la mort constitue le fil conducteur du roman. Dès son ouverture,
on rencontre ce dualisme dans les scènes du violent film pornographique que
regarde Nadine. Si, dans leur périple, les aventures sexuelles de Nadine et
Manu s'intercalent entre les meurtres, Ã plusieurs occasions un certain jeu de
séduction prélude également aux meurtres. En outre, dans l'acte de tuer
même, les deux femmes ressentent du plaisir quasi charnel. Après l'acte
sexuel avec un inconnu dans une allée sombre, Manu résume le rapport étroit

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entre le plaisir sexuel et celui du meurtre: «En regardant l'allée, elle se


demande ce qu'elle préfère y pratiquer, la levrette ou le carnage. Pendant que
le type la besognait, elle a pensé à la scène de l'après-midi, comment Nadine
a explosé la femme contre le mur... Bestial, vraiment. Bon comme de la
baise. À moins que ça soit la baise qu'elle aimait comme du massacre» (128).
Cette violence, qui paraît comme intrinsèquement liée à la sexualité, devenant
ainsi une violence sexualisée, choque, surtout en provenance de personnages
féminins. Il s'agit d'une réaction à la violence à laquelle Nadine et Manu sont
quotidiennement exposées dans leur société et qui va surtout des hommes vers
les femmes. À plusieurs reprises, on observe ainsi des situations où les per-
sonnages féminins sont exposés à la brutalité, physique ou psychologique, des
hommes. Le viol de Manu est le symbole puissant de ces relations.
La violence meurtrière des deux jeunes femmes ne se dirige pas unique-
ment contre des hommes, mais il est significatif que leurs victimes soient
principalement masculines. Shirley Jordan évoque «une revanche hautement
ritualisée contre le pouvoir physique, et parfois le pouvoir économique, de
l'homme»28, mais la quête de Nadine et Manu dépasse le simple désir de
revanche. Il s'agit d'une contre-violence, comme l'évoque Samira Bellil, vic-
time de plusieurs viols collectifs, dans son témoignage, Dans l'enfer des tour-
nantes: « J'adoptais ... la loi du plus fort... je ne faisais que renvoyer la vio-
lence qui m'était faite. C'était tout ce que j'avais encaissé qui ressortait»29.
Dans le monde romanesque de Baise-moi, la sexualité et la violence ne sont
que deux aspects de la même quête. Si Nadine et Manu cherchent de l'apaise-
ment à travers la sexualité, c'est à travers les assassinats, surtout des hommes,
qu'elles extériorisent leur douleur interne profonde pour essayer de s'en
libérer. La violence subie et exercée par les deux héroïnes s'exprime également
dans un langage cru, direct et familier, souvent vulgaire. Les expressions uti-
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lisées par Nadine et Manu pour évoquer l'acte sexuel sont révélatrices. Il est
ainsi question de se faire «bourrer», «besogner», «grimper», «fourrer»,
«enfiler», de «tirer» quelqu'un, de «se l'envoyer» ou, comme l'annonce le titre
du roman, de «baiser». Encore une fois, on se retrouve dans le registre de la
violence sexualisée. Ni l'une ni l'autre des héroïnes ne réussit sa recherche:
Manu est tuée lorsqu'elle fait irruption dans une épicerie, Nadine est arrêtée
par la police au moment où elle veut se suicider. Le roman se termine sur une
note de résignation et d'impuissance face à la société: «Ces choses qui devaient
arriver. On croit pouvoir y échapper» (249).
Pour le personnage principal de Femme nue, femme noire, la sexualité
constitue également une échappatoire au monde. Si, après quinze ans d'at-
tente, elle a rencontré de «petites pattes d'adolescents bouillonnant d'hor-

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mones», un «échelon inférieur de l'éveil», elle rêve «d'immenses bonhommes


qui [lui] feraient connaître des sensations innommables» et lui permettraient
ainsi de s'enfuir de «ce quartier aux maisons éclopées» (13). Ce plaisir char-
nel, le goût d'un autre monde, Irène le retrouve dans le vol. Elle erre dans les
rues avec le seul objectif de «satisfaire cette quête carnassière» (15). Comme
dans Baise-moi, le plaisir sexuel paraît comme intimement lié à un acte cri-
minel, mais celui-ci est moins violent que les meurtres commis par Nadine et
Manu. Cela s'exprime également dans le langage du roman. Malgré l'aver-
tissement de la narratrice que ses mots «fessent, giflent, cassent et broient»
(11), le ton du texte est finalement beaucoup moins agressif, beaucoup plus
poétique que celui de Baise-moi.
Pour Irène, l'objet à voler est doté d'attirance charnelle: le sac qu'elle
aperçoit à la gare «prend possession de [s]es sens avec la même puissance
d'attraction qu'un aimant» (15). La jeune fille «gémi[t] de volupté comme
dans une transe de plaisir physique» et affirme, «Je pourrais le caresser
jusqu'au bout de l'éternité... Je suis convaincue que, dès qu'il serait blotti
dans mes bras, plus rien ne saurait m'arriver »(16, nous soulignons). Le désir
et le plaisir sexuels sont ainsi présentés comme les uniques porteurs d'espoir
dans la vie d'Irène. La jeune fille aspire à un meilleur monde, elle veut décou-
vrir d'«autres océans» (68) transportant en eux le bonheur. En accord avec les
œuvres antérieures de Beyala, et en particulier Tu t'appelleras Tanga, l'enfant
perd toute charge symbolique porteuse d'avenir, de survie. Mais dans Femme
nue, femme noire, l'auteure va encore un peu plus loin. Toute valeur symbo-
lique est désormais détenue par l'acte sexuel même qui, à une exception près,
ne peut que rester stérile. La rencontre entre Irène et Ousmane est significa-
tive: au moment même où Irène découvre un bébé mort dans le sac qu'elle
vient de voler, l'homme lui adresse la parole et ils feront l'amour.
Si, à travers l'acte sexuel, Ousmane détient le pouvoir de sauver ou de
perdre la jeune fille, celle-ci évoque à plusieurs reprises ce qu'elle considère
la «puissance sans fin» (48) de la sexualité féminine capable de «renverser le
gouvernement de n'importe quelle République» (34) et d'«anéantir ... tous
les maux dont souffre le continent noir—chômage, crises, guerres, misères»
(92). Pendant le séjour de la jeune fille dans la maison d'Ousmane et sa
femme, ce soi-disant aspect «guérisseur» de la sexualité féminine, totalement
absent de Baise-moi, devient dominant. Le couple considère Irène comme
folle et, l'acte sexuel avec une folle étant censé remédier à tous les problèmes,
vend ses 'services'. La jeune fille finit par mener de véritables 'séances de
guérison', car l'ivresse sensuelle est «la clef du monde» (156) permettant de
se remettre les idées en place. Si Irène réussit ainsi à amener certains de ses

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'patients' à leur vérité, elle prend conscience que la sexualité ne constitue pas
une échappatoire définitive à la réalité sordide. «Je sors des abords enchantés
de l'univers et je retrouve la même souffrance» (217). La relation, idéalisée
par Irène, entre Ousmane et sa femme est également vouée à l'échec. La jeune
fille rentre alors dans son quartier où elle est toujours recherchée pour le vol
du petit cadavre. Une foule furieuse la bat brutalement et la viole, avant de l'a-
bandonner au bord de la route, où sa mère la retrouve grièvement blessée.
Comme Baise-moi, le roman se clôt sur la résignation et l'impuissance devant
le monde: «Ses larmes coulent doucement et c'est tout» (224).

«inventer jusqu'au délire la danse des anges»?


Malgré les contextes narratifs très différents présentés dans Baise-moi de
Despentes et Femme nue, femme noire de Beyala, les parallèles entre les
romans sont frappants. Dans les deux textes, la sexualité est tout sauf une
simple source de plaisir. Elle devient primordiale à la survie même, car elle
constitue le moyen à travers lequel les jeunes héroïnes cherchent à se
soulager, à fuir un monde oppressant et aliénant. La sexualité va de pair avec
des actes criminels—des meurtres dans Baise-moi, des vols dans Femme nue,
femme noire—qui procurent le même plaisir charnel aux héroïnes. Il s'agit
d'un dualisme hautement subversif: dans les deux cas, les jeunes femmes
s'approprient quelque chose qui, traditionnellement, leur est interdit. Comme
l'explique Beyala, «Les deux éléments sont des transgressions des lois
établies et se renvoient l'un à l'autre»30.
Les deux romans subvertissent alors les normes sociales de la 'féminité',
mais Baise-moi va plus loin que Femme nue, femme noire. Là où Irène
cherche finalement à soigner à travers le soi-disant pouvoir guérisseur de la
sexualité féminine, Nadine et Manu massacrent. Leur histoire a le même effet
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que la photo montrant la jeune Américaine Lynndie England en train d'humi-


lier des prisonniers irakiens, une image qui «donne un coup de pied dans
l'édifice du mythe de l'innocence [et] fait mentir la vision angélique qui pré-
tend que, par essence, la femme est étrangère à la violence des hommes»31.
Cependant, pas plus qu'Irène, Nadine et Manu ne trouvent de véritable
échappatoire à leur détresse. Au bout de leurs périples, les trois femmes
affrontent la mort (Manu), la prison (Nadine) ou sont gravement blessées
(Irène). Elles ne réussissent pas à «inventer jusqu'au délire la danse des anges,
afin de vivre, définitivement, aux abords de l'éternité»32. Ces écritures de la
sexualité se situent donc finalement très loin de ce qu'on entend habituelle-
ment par un roman erotique ou pornographique. La sexualité n'est ici que le
décor d'un même cri de désarroi face aux sociétés patriarcales et profondé-

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ment injustes dépeintes dans les textes. On a affaire à des écritures plus que
'noires', et on en a froid dans le dos.

Université de Cergy-Pontoise et Université de Vienne

Notes

1. On emprunte l'expression à Monique Perrot-Lanaud, «Les Nouvelles Plumes au féminin»,


in Lettres, 31 (1998), http://www.france.diplomatie.MabeLfrance/FRANCE/LETTRES/
femmes/femmes.html (site consulté le 11 février 2005).
2. On utilise francophone pour évoquer toutes les cultures où l'on parle le français dans une
de ses variétés. Pour la discussion autour du terme, voir Charles Forsdick et David Murphy,
éd., Francophone Postcolonial Studies: An Introduction (London: Arnold, 2003), 7.
3. Cité dans Corinne Hénault, «Érotisme féminin et anormalité», http://www.dur.ac.uk/
j.c.m.starkey/DMLS/Abnormalities/09%C9rotisme%20feminin%20et%20anormalite.pdf,
117 (site consulté le 11 février 2005).
4. Voir Drucilla Cornell, éd., Feminism and Pornography: Oxford Readings in Feminism
(Oxford: Oxford U P, 2000).
5. Hénault, 117. Christian Authier, Le Nouvel Ordre sexuel (Paris: Bartillat, 2002), 33-34.
6. Voir Ellen Willis, Feminism, Moralism and Pornography (London: Women's Press, 1980),
24.
7. Voir Claude-Jean Betrand et Annie Baron-Carvais, Introduction à la pornographie:
panorama critique (Paris: La Musardine, 2001), 33.
8. Encyclopaedia Universalis (Paris: Encyclopaedia Universalis, 1995), 18:732.
9. De nombreux auteurs d'origine africaine vivant ou publiant en-dehors de l'Afrique, la
notion de 'littérature africaine' est devenue problématique. De plus, avec l'internationalisa-
tion de l'édition, les échanges entre les littératures dites nationales sont à l'ordre du jour.
Beyala fut ainsi accusée d'être 'occidentalisée' et de traiter de thèmes considérés par cer-
tains comme 'non africains', comme cela serait le cas avec le soi-disant lesbianisme présent
dans quelques uns de ses textes. L'action de plusieurs de ses romans se déroule également
à Paris.
10. Voir Jean-Jacques Pauvert, De l'infini au zéro: anthologie historique des lectures erotiques
1985-2000 (Paris: Stock, 2001), 103. Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur (Paris: Gras-
set & Fasquelle, 1988).
11. Cité dans Philippe Lançon, «Profil», in Libération (22 janvier 1996): 44.
12. F. W., «Notes de lecture», in La Tribune (8 février 1996).
13. Gilles Médioni, «Despentes abrupte!», in L'Express (18 avril 1996): 122.
14. Valérie Lejeune et Etienne de Montety, «Et voici les spice girls de l'écriture!», in Le Figaro
Magazine (12 septembre 1998): 80.
15. Authier 21.
16. Catherine Millet, directrice de rédaction de la sérieuse revue Art Press, publie sous son
vrai nom La Vie sexuelle de Catherine M. (Paris: Seuil, 2001). Parallèlement, son mari
Jacques Henric fait apparaître Légendes de Catherine M. (Paris: Denoël, 2001) (photos
et récit).
17. Odile Cazenave, Femmes rebelles: naissance d'un nouveau roman africain au féminin
(Paris: L'Harmattan, 1996), 13.
18. Cazenave 13, 196.
19. Il s'agit de Calixthe Beyala, Seul le diable le savait (Paris: Le Pré aux Clercs, 1990); Le
Petit Prince de Belleville (Paris: Albin Michel, 1992); Maman a un amant (Paris: Albin
Michel, 1993); Assèze l'Africaine (Paris: Albin Michel, 1994); Les Honneurs perdus (Paris:
Albin Michel, 1996); La Petite Fille du réverbère (Paris: Albin Michel, 1998); Amours
sauvages (Paris: Albin Michel, 1999); Comment cuisiner son mari à l'africaine (Paris:
Albin Michel, 2000); Les Arbres en parlent encore (Paris: Albin Michel, 2002).
20. Noémie Grataloup, «Femme nue, femme noire» (juin 2003), http://www.
ekodivoir.free.fr/76%20du%2014_06_03/Calixthe%20Beyala.htm (site consulté le 11
novembre 2003).
21. Alexandre T. Djimeli, «L'Aventure ambiguë de Beyala», in Le Messager (mai 2003),
http://www.wagne.net/messager/messager/2003/05/1514/quiproquo.htm (site consulté le 11
février 2005)

Vol. XLV, No. 1 57


L'Esprit Créateur

22. Alexandre T. Djimeli, «Obsession: Beyala, 16 ans d'érotisme», in Le Messager (mai 2003),
http://www.wagne.net/messager/messager/2003/05/1514/obsession.htm (site consulté le 11
février 2005).
23. Noémie Grataloup, «Femme nue».
24. Bernadette Kaboré, «Calixthe Beyala/Brigitte Bardot: ces femmes qui ne nous font pas hon-
neur», in San Finna, 211 (2003), http://www.sanfinna.com/ARCHIVES/Archives211/trib-
une_de_femme.htm (site consulté le 14 novembre 2003).
25. Paul Yange, «Fatou N'diaye, Calixthe Beyala», in Grioo.com (2003), http://www.gnoo.
com/opinion349.html (site consulté Je 11 février 2005).
26. Calixthe Beyala, Femme nue, femme noire (Paris: Albin Michel, 2003), 14.
27. Virginie Despentes, Baise-moi (Paris: J'ai lu, 1999 [1994]), 14, 16.
28. Shirley Jordan, «'Dans le mauvais goût pour le mauvais goût'?: Pornographie, violence et
sexualité féminine dans la fiction de Virginie Despentes», in Nouvelles écrivaines: nou-
velles voix?, Nathalie Morello et Catherine Rodgers, éd. (Amsterdam, New York: Rodopi,
2000), 134.
29. Samira Bellil, Dans l'enfer des tournantes (Paris: Folio, 2003 [2002]), 109.
30. Isabelle Brione, «En Occident, on a une image fausse de la femme africaine», Le Progrès
(29 juin 2003): 6.
31. Valérie Toranian, «Ni pires ni meilleures», Elle (10 mai 2004): 7.
32. Beyala, Femme nue, 14.

58 Spring 2005

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