Inventer Jusqu'au Délire La Danse Des Anges ?: La Sexualité Dans de Virginie Despentes Et de Calixthe Beyala
Inventer Jusqu'au Délire La Danse Des Anges ?: La Sexualité Dans de Virginie Despentes Et de Calixthe Beyala
: La
sexualité dans Baise-moi de Virginie Despentes et Femme
nue, femme noire de Calixthe Beyala
Claudia Martinek
L'Esprit Créateur, Volume 45, Number 1, Spring 2005, pp. 48-58 (Article)
une entreprise infinie ... C'est que ces deux notions ... bougent à mesure que passent les siècles
... D'une culture à une autre ... les frontières de la pornographie sont variables... C'est un sac
vide dans lequel chacun entasse ce qu'il veut ... compte tenu de sa culture, de sa classe sociale,
de l'éducation qu'il a subi, de ses fantasmes8.
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1994 et 1999, et Teen spirit (2002). Elle est désignée comme la meneuse des
«spice girls de l'écriture» et reçoit le prix de Flore en 199814. Si l'écriture de
Despentes se fait moins violente dans les romans suivant son début littéraire,
c'est surtout le classement X de l'adaptation cinématographique de Baise-moi
réalisée par elle-même et Coralie Trin Thi qui lui attire des accusations de
pornographie et lui attribue «une aura scandaleuse et sulfureuse»15.
Qu'en est-il de Beyala? Environ à la même époque, au moment où en
France l'écriture de la sexualité par les femmes devient, malgré tout,
présentable en société et se couvre même d'un certain chic, la sexualité fémi-
nine fait aussi son entrée dans la production littéraire africaine16. Cela con-
cerne en premier lieu les écrivaines qu'Odile Cazenave a désignées comme
une «nouvelle génération»17. Elles font leur apparition à partir du milieu des
années quatre-vingt et se distinguent par une «parole ... plus agressive, plus
revendicatrice». Ces écrivaines brisent des tabous, découvrant le «corps
comme zone érogène, zone de plaisir, mais aussi lieu de souffrance et de con-
naissance privilégiée de soi»18.
Parmi les auteures africaines, Beyala est sans doute la plus provocatrice.
Dès la publication de ses premiers romans, C'est le soleil qui m'a brûlée
(1987) et Tu t'appelleras Tanga (1988), elle fut fortement critiquée et accusée,
elle aussi, de pornographie. Puis, Ã l'instar de Despentes, la virulence de son
écriture va décroissant dans les romans qui suivent19. Ceux qui, cependant,
avaient imaginé une Beyala désormais plus assagie, sont détrompés par son
tout dernier ouvrage. Femme nue, femme noire (2003) est présenté comme
«roman erotique africain»: dans la maison d'un couple rencontré par hasard,
la jeune narratrice, en fuite comme les héroïnes de Despentes, finit par mener
de véritables orgies sexuelles.
Encore une fois, la «sulfureuse Camerounaise» se trouve donc à l'origine
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d'une controverse20. Les uns estiment que, tout en choquant, le roman s'in-
scrit dans son projet de «libérer la femme»21. Femme nue, femme noire serait
«le stade terminal de 'l'idée sexuelle'»22 présente dans tous ses textes, «une
œuvre à découvrir ab-so-lu-ment»23. D'autres en déconseillent la lecture,
invoquant «ce pseudo-écrivain» qui ne ferait pas honneur aux femmes24. On
note également des voix mettant en garde contre le cliché de «l'érotisme de la
femme noire» véhiculé par le texte25.
Dans Femme nue, femme noire aussi bien que dans Baise-moi, la sexualité
est donc omniprésente. Mais en-dehors d'un certain désir racoleur manifeste dès
le choix des titres, quel est le rôle qui lui est attribué? Qui sont, d'abord, les
jeunes personnages féminins que l'on rencontre dans les deux romans et pour
qui la sexualité occupe une place essentielle? Que signifie cet acharnement sur
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sacré» (62), ce par quoi la sexualité est habituellement perçue dans les
sociétés occidentales. La jeune femme est néanmoins cruellement consciente
de la distance conflictuelle qui existe entre le monde et elle-même.
Dans son aversion pour les normes sociales, le personnage de Nadine est
sujet à une sensation de désarroi profond. Elle note ainsi que malgré tout, la
prostitution lui pèse lourdement: «Au début, on croit qu'il suffit d'avoir les
trois trous pour se faire foutre et penser à autre chose, le temps que ça dure.
Mais ça dure bien après» (62). À une occasion, Nadine se rappelle la voix
d'une petite fille (sa propre voix?) questionnant sa mère: «qu'est-ce que j'ai
qui va pas?» (62). La question reste sans réponse et la jeune femme semble
s'y résigner, mais sa tristesse interne est profonde.
Dans Femme nue, femme noire de Beyala, on rencontre une interrogation
similaire, mais c'est maintenant la mère de l'héroïne qui doute de sa fille: «Il
n'y a rien à en tirer... Irène est entrée dans la vie du mauvais pas» (64). La
jeune fille a seize ans au moment de relater son histoire. Dans les «ruelles
nauséabondes» (13) de son quartier, elle s'adonne à ses deux passions: le vol
et l'exercice de la sexualité. Comme les héroïnes de Baise-moi, elle refuse de
s'adapter aux normes sociales et ne cherche pas à changer et se «ranger ...
dans la petite misère tranquille des tropiques» (168). Elle explique: «Ce que
je veux, je le prends. Je n'ai pas besoin d'une autorisation» (60). Plus loin,
elle précise: «Je suis quelque chose de nouveau. Quelque chose de dépravé,
de dissolu, sans scrupules» (73-74). Irène se présente ainsi comme «une
incohérence née du destin» (89) et la source de l'ombre qui se porte sur la
vie. Elle souffre de l'absence d'un centre intérieur et se trouve dépourvue de
perspective dans un monde où Γ «avenir tremble et doute de son existence»
(24). Face à ce monde, elle explique avoir «déjà épuisé mon stock de sym-
pathie, de cordialité et de bienveillance. Je l'avais soldé dans un univers où
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beaucoup de choses n'ont pas été nommées par le bon Dieu» (90). Irène est
très mal dans sa peau, mais elle refuse d'accepter entièrement la misère de
son présent et celle, très probable, de son avenir. Elle ne veut pas abandon-
ner son univers intérieur et rêve de «partir vers l'autre côté du monde sans
être morte» (46).
Dans un contexte narratif qui, au premier regard, peut paraître entièrement
différent de celui de Femme nue, femme noire, les héroïnes de Baise-moi
partagent les sentiments de la jeune Camerounaise. Malgré son apparente
résignation et son désespoir intérieur, Manu est prête à «[f]aire n'importe quoi
pour rester vivante» (54) et a «les envies larges» (51). Elle explique à une
amie: «Faut te dilater l'esprit, faut voir grand... Faut s'écarter les idées» (51).
Nadine s'accroche également à la vie et cherche, en même temps, à fuir sa
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réalité sordide. Derrière le désarroi violent des trois jeunes femmes, derrière
leur supposée résignation à un monde en dérive, se cache donc un désir tout
aussi désespéré de surmonter leur réalité. C'est à travers l'acte sexuel qu'elles
cherchent à y parvenir.
lisées par Nadine et Manu pour évoquer l'acte sexuel sont révélatrices. Il est
ainsi question de se faire «bourrer», «besogner», «grimper», «fourrer»,
«enfiler», de «tirer» quelqu'un, de «se l'envoyer» ou, comme l'annonce le titre
du roman, de «baiser». Encore une fois, on se retrouve dans le registre de la
violence sexualisée. Ni l'une ni l'autre des héroïnes ne réussit sa recherche:
Manu est tuée lorsqu'elle fait irruption dans une épicerie, Nadine est arrêtée
par la police au moment où elle veut se suicider. Le roman se termine sur une
note de résignation et d'impuissance face à la société: «Ces choses qui devaient
arriver. On croit pouvoir y échapper» (249).
Pour le personnage principal de Femme nue, femme noire, la sexualité
constitue également une échappatoire au monde. Si, après quinze ans d'at-
tente, elle a rencontré de «petites pattes d'adolescents bouillonnant d'hor-
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'patients' à leur vérité, elle prend conscience que la sexualité ne constitue pas
une échappatoire définitive à la réalité sordide. «Je sors des abords enchantés
de l'univers et je retrouve la même souffrance» (217). La relation, idéalisée
par Irène, entre Ousmane et sa femme est également vouée à l'échec. La jeune
fille rentre alors dans son quartier où elle est toujours recherchée pour le vol
du petit cadavre. Une foule furieuse la bat brutalement et la viole, avant de l'a-
bandonner au bord de la route, où sa mère la retrouve grièvement blessée.
Comme Baise-moi, le roman se clôt sur la résignation et l'impuissance devant
le monde: «Ses larmes coulent doucement et c'est tout» (224).
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ment injustes dépeintes dans les textes. On a affaire à des écritures plus que
'noires', et on en a froid dans le dos.
Notes
22. Alexandre T. Djimeli, «Obsession: Beyala, 16 ans d'érotisme», in Le Messager (mai 2003),
http://www.wagne.net/messager/messager/2003/05/1514/obsession.htm (site consulté le 11
février 2005).
23. Noémie Grataloup, «Femme nue».
24. Bernadette Kaboré, «Calixthe Beyala/Brigitte Bardot: ces femmes qui ne nous font pas hon-
neur», in San Finna, 211 (2003), http://www.sanfinna.com/ARCHIVES/Archives211/trib-
une_de_femme.htm (site consulté le 14 novembre 2003).
25. Paul Yange, «Fatou N'diaye, Calixthe Beyala», in Grioo.com (2003), http://www.gnoo.
com/opinion349.html (site consulté Je 11 février 2005).
26. Calixthe Beyala, Femme nue, femme noire (Paris: Albin Michel, 2003), 14.
27. Virginie Despentes, Baise-moi (Paris: J'ai lu, 1999 [1994]), 14, 16.
28. Shirley Jordan, «'Dans le mauvais goût pour le mauvais goût'?: Pornographie, violence et
sexualité féminine dans la fiction de Virginie Despentes», in Nouvelles écrivaines: nou-
velles voix?, Nathalie Morello et Catherine Rodgers, éd. (Amsterdam, New York: Rodopi,
2000), 134.
29. Samira Bellil, Dans l'enfer des tournantes (Paris: Folio, 2003 [2002]), 109.
30. Isabelle Brione, «En Occident, on a une image fausse de la femme africaine», Le Progrès
(29 juin 2003): 6.
31. Valérie Toranian, «Ni pires ni meilleures», Elle (10 mai 2004): 7.
32. Beyala, Femme nue, 14.
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