[Université Larbi Ben M’hidi – Oum El Bouaghi – Département de
français
Littérature française contemporaine
Master 1 / Semestre 2
Option : Littérature générale et comparée
2022/2023 Mme BENMEBAREK]
Courants philosophiques et litteraires contemporains :
l’Existentialisme et la philosophie de l’absurde.
I. L’Existentialisme
L'existentialisme est un courant philosophique et littéraire qui a pour valeur de placer
au cœur de la réflexion l’existence individuelle, la liberté et le choix personnels. Pour les
existentialistes, l’homme construit d’abord sa manière d’exister, car l’essence de
l’homme se constitue dans l’existence : l’existence précède l’essence.
L’homme existentialiste s’édifie dans sa relation avec le monde extérieur, se réfère à son
expérience vécue, qu’il se situe dans une perspective athée comme Jean-Paul Sartre ou
dans une perspective chrétienne comme Gabriel Marcel.
La littérature offre à la pensée existentialiste une voie royale pour restituer à l’existence
humaine son épaisseur, pour explorer l’angoisse des individus confrontés à la présence
de l’absurde, qui se confond avec le rapport de l’homme à l’être. L’expérience de la
guerre et de la Résistance, le climat moral de l’occupation composent un terrain
particulièrement favorable à cette prise de conscience et à son expression romanesque
ou théâtrale. En effet, rien de plus absurde, concrètement, que cette situation historique
dénuée de tout sens.
Si la littérature existentialiste brille en ces années noires et à la Libération, elle ne
disparaît ensuite que pour laisser place à des mouvements largement irrigués de ses
leçons : le Nouveau Roman et le théâtre de l’absurde (Adamov, Gatti, Ionesco, Beckett).
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Thèmes principaux
Opposé aux grands systèmes philosophiques et englobant des vues d’une grande
diversité, l’existentialisme se caractérise par des grands thèmes liés à une préoccupation
majeure : l’existence individuelle déterminée par la subjectivité, la liberté et les choix de
l’individu.
L'individualisme moral
La plupart des philosophes depuis Platon soutiennent que le bien moral est le même
pour tous. Au XIXe siècle, le philosophe danois Søren Kierkegaard, le premier auteur à
se qualifier d’existentialiste, réagit contre cette tradition en affirmant que l’homme ne
peut trouver le sens de sa vie qu’à travers la découverte de sa propre et unique vocation.
« Je dois trouver une vérité, écrit-il dans son journal, qui en soit une pour moi-même...
une idée pour laquelle je puisse vivre ou mourir. »
D’autres écrivains existentialistes reprennent l’idée de Kierkegaard selon laquelle
l’homme doit choisir sa propre voie sans se référer à des critères universaux. S’opposant
à la conception traditionnelle du choix moral qui implique de juger objectivement du
bien et du mal, les existentialistes n’admettent pas qu’il existe une base objective et
rationnelle aux décisions morales. Au XIXe siècle, Friedrich Nietzsche déclare qu’il
incombe à l’individu seul de décider de la valeur morale de ses actes et des actions
d’autrui.
La Subjectivité
À l’instar de Kierkegaard, les existentialistes accordent une importance capitale à
l’engagement personnel et passionné dans la recherche du bien et de la vérité. Aussi
soulignent-ils que l’expérience personnelle réglée sur ses propres convictions est
essentielle dans la quête de la vérité. Ainsi, l’interprétation donnée par un individu d’une
situation dans laquelle il est impliqué est-elle meilleure que celle de l’observateur
détaché et objectif. Cette focalisation sur la perspective de l’acteur individuel contribue
également à renforcer la méfiance des existentialistes à l’égard de tout système de
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pensée. Kierkegaard, Nietzsche et d’autres penseurs existentialistes se gardent
volontairement d’exposer leurs idées d’une manière systématique, privilégiant les
aphorismes, les dialogues, les paraboles et autres formes littéraires. Cependant, les
existentialistes ne récusent pas la pensée rationnelle, ils ne la rejettent pas en
prétendant qu’elle est entièrement inopérante, et ne peuvent donc pas être taxés
d’irrationalisme. Considérant la clarté de la pensée rationnelle comme désirable là où
elle est possible, ils pensent que les questions les plus importantes ayant trait à
l’existence ne sont pas accessibles à la raison ou à la science. Aussi cherchent-ils à
démontrer que la science n’est pas si rationnelle qu’on le suppose communément. Pour
Nietzsche, par exemple, l’hypothèse scientifique qui attribue un caractère ordonné à
l’Univers est au fond une fiction qui ne se justifie qu’en tant qu’hypothèse de travail.
Choix et engagement
Le thème le plus marquant de l’existentialisme est sans doute celui du choix. La plupart
des existentialistes font de la liberté de choix le trait distinctif de l’humanité, considérant
que les êtres humains ne sont pas programmés par nature ou par essence à la façon des
animaux ou des plantes. Par ses choix, chaque être humain crée sa propre nature. Selon
une formule devenue célèbre de Jean-Paul Sartre, « l’existence précède l’essence ». Aussi
le choix est-il central dans l’existence humaine, et il est inéluctable ; même le refus du
choix est un choix. La liberté de choix implique engagement et responsabilité. Parce qu’il
est libre de choisir sa propre voie, l’homme doit, selon les existentialistes, accepter le
risque et la responsabilité inhérents à son engagement, quelle qu’en soit l’issue.
Anxiété et angoisse
Kierkegaard pense qu’il est essentiel pour l’esprit de reconnaître que l’on n’éprouve pas
seulement de la peur face à certains objets spécifiques, mais aussi un sentiment général
d’appréhension, qu’il appelle « angoisse » et qu’il interprète comme l’invitation faite par
Dieu à chaque individu à s’engager dans une voie qui soit bonne pour lui. Le terme
« angoisse » (en allemand Angst) acquiert une importance similaire dans l’œuvre de
Martin Heidegger. Selon le philosophe allemand, l’angoisse mène l’individu à la
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confrontation avec le néant et à l’impossibilité de trouver une raison ultime aux choix
qu’il doit faire. Dans la philosophie de Sartre, le terme de « nausée » désigne l’état
d’esprit d’un individu qui prend conscience de la pure contingence de l’Univers, et celui
d’« angoisse » est employé pour qualifier la conscience de la totale liberté de choix à
laquelle se confronte à tout instant l’individu.
A/ Origines de l'existentialisme
En tant que courant philosophique et littéraire distinct, l’existentialisme remonte au
XIXe siècle, mais on peut dégager des éléments existentialistes dans l’œuvre de
nombreux philosophes et écrivains prémodernes.
Pascal
Le premier philosophe à anticiper les thèmes de l’existentialisme moderne est Blaise
Pascal qui, au XVIIe siècle, rejette le rationalisme rigoureux de son contemporain René
Descartes. Il affirme dans les Pensées (1670) qu’une philosophie systématique qui
entend expliquer Dieu et l’humanité est une forme de vanité. Comme plus tard les
existentialistes, il analyse la vie humaine en termes de paradoxes : le moi humain, à la
fois corps et esprit, est en soi un paradoxe et une contradiction.
Kierkegaard
Kierkegaard, considéré comme le fondateur de l’existentialisme moderne, s’oppose au
système de l’idéalisme absolu de G.W.F. Hegel, qui prétend avoir forgé une conception
entièrement rationnelle de l’humanité et de l’histoire. Kierkegaard, au contraire,
souligne l’ambiguïté et l’absurdité de la condition humaine. L’individu doit réagir à cette
situation en optant pour une vie totalement engagée, engagement compréhensible pour
lui seul. Ainsi, doit-il être toujours prêt à défier les normes de la société au nom de la
valeur supérieure d’un mode de vie qui ne convient qu’à lui. Kierkegaard préconise en
dernier lieu « un saut de la foi » vers un mode de vie chrétien qui, bien qu’inexplicable et
périlleux, constitue à ses yeux le seul engagement susceptible de sauver l’individu du
désespoir.
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Nietzsche
Le philosophe allemand, à qui l’œuvre de Kierkegaard n’est pas familière, marque de son
influence la pensée existentialiste par la critique des hypothèses métaphysiques et
morales traditionnelles et par son adhésion au pessimisme tragique et à la volonté
individuelle opposée au conformisme moral de la majorité. Contrairement à
Kierkegaard, que ses attaques contre la morale conventionnelle ont conduit à prôner un
christianisme radicalement individuel, Nietzsche proclame la « mort de Dieu » et en vient
à rejeter la tradition morale judéo-chrétienne dans son ensemble en faveur d’un idéal
païen héroïque.
Heidegger
Comme Pascal et Kierkegaard, Heidegger récuse la tentative de donner à la philosophie
un fondement rationnel définitif, en critiquant notamment la phénoménologie
d’Edmund Husserl. Heidegger pose que l’humanité se trouve dans un monde
incompréhensible et indifférent ; l’homme ne pouvant espérer comprendre la raison de
sa présence ici-bas, il est appelé à se donner un but et à le suivre avec conviction et
passion, conscient de la certitude de la mort et de l’absurdité ultime de sa propre vie.
Heidegger contribue à enrichir la pensée existentialiste par ses développements inédits
sur l’étant et l’ontologie (voir métaphysique), ainsi que sur le langage.
Sartre
Le terme d’« existentialisme » devient courant grâce au philosophe français qui
l’applique à sa propre philosophie et qui devient la figure de proue d’un mouvement
existentialiste en France, appelé à connaître un retentissement international au
lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La philosophie de Sartre, explicitement athée
et pessimiste, affirme que l’homme a besoin de donner un fondement rationnel à sa vie,
mais qu’il est incapable de réaliser cette condition. Aussi la vie humaine est-elle à ses
yeux une « futile passion ». Néanmoins, Sartre souligne que l’existentialisme est une
forme d’humanisme, et il met fortement l’accent sur la liberté de l’homme, sur ses choix
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et sa responsabilité. Par ailleurs, il tente de concilier ses conceptions existentialistes
avec l’analyse marxiste de la société et de l’histoire.
Si L’Existentialisme est un humanisme est l’un des ouvrages les plus célèbres de Sartre,
c’est sans doute parce que ce petit livre est d’un accès facile. Soucieux de clarifier le sens
d’un concept qu’il a forgé mais qui se trouve victime de son succès, Sartre commence par
balayer les critiques qui en ont travesti le sens avant d’en donner une définition plus
satisfaisante. L’importance de l’action et de la « subjectivité humaine » est ainsi mise en
avant face aux philosophies essentialistes auxquelles Sartre reproche leur trop grande
abstraction.
Extrait de L’Existentialisme est un humanisme de Jean-Paul Sartre
« L’existentialisme athée, que je représente, est plus cohérent. Il déclare que si Dieu
n’existe pas, il y a au moins un être chez qui l’existence précède l’essence, un être qui
existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c’est l’homme ou,
comme dit Heidegger, la réalité humaine. Qu’est-ce que signifie ici que l’existence
précède l’essence ? Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le
monde, et qu’il se définit après. L’homme, tel que le conçoit l’existentialiste, s’il n’est pas
définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera
fait. Ainsi, il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir.
L’homme est seulement, non seulement tel qu’il se conçoit, mais tel qu’il se veut, et
comme il se conçoit après l’existence, comme il se veut après cet élan vers l’existence ;
l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. Tel est le premier principe de
l’existentialisme. C’est aussi ce qu’on appelle la subjectivité, et que l’on nous reproche
sous ce nom même. Mais que voulons-nous dire par là, sinon que l’homme a une plus
grande dignité que la pierre ou que la table ? Car nous voulons dire que l’homme existe
d’abord, c’est-à-dire que l’homme est d’abord ce qui se jette vers un avenir, et ce qui est
conscient de se projeter dans l’avenir. L’homme est d’abord un projet qui se vit
subjectivement, au lieu d’être une mousse, une pourriture ou un chou-fleur ; rien
n’existe préalablement à ce projet ; rien n’est au ciel intelligible, et l’homme sera d’abord
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ce qu’il aura projeté d’être. Non pas ce qu’il voudra être. Car ce que nous entendons
ordinairement par vouloir, c’est une décision consciente, et qui est pour la plupart
d’entre nous postérieure à ce qu’il s’est fait lui-même. Je peux vouloir adhérer à un parti,
écrire un livre, me marier, tout cela n’est qu’une manifestation d’un choix plus originel,
plus spontané que ce qu’on appelle volonté. Mais si vraiment l’existence précède
l’essence, l’homme est responsable de ce qu’il est. Ainsi, la première démarche de
l’existentialisme est de mettre tout homme en possession de ce qu’il est et de faire
reposer sur lui la responsabilité totale de son existence. Et, quand nous disons que
l’homme est responsable de lui-même, nous ne voulons pas dire que l’homme est
responsable de sa stricte individualité, mais qu’il est responsable de tous les hommes. »
B/ Existentialisme et théologie
Bien que la pensée existentialiste englobe l’athéisme intransigeant de Nietzsche et de
Sartre et l’agnosticisme d’Heidegger, elle est également nourrie par les philosophies
religieuses, de Pascal et Kierkegaard, ce qui explique la profonde influence qu’elle exerce
par la suite sur la théologie.
Le philosophe allemand Karl Jaspers, qui rejette les doctrines religieuses, marque
pourtant la théologie contemporaine par ses réflexions sur la transcendance et sur les
limites de l’expérience humaine. Les théologiens protestants allemands Paul Tillich et
Rudolf Bultmann, le théologien catholique français Gabriel Marcel, le philosophe
orthodoxe russe Nikolaï Berdiaev et l’une des figures de proue de la philosophie juive,
Martin Buber, héritent de bien des thèmes chers à Kierkegaard, notamment de l’idée
que souci de l’authenticité et engagement sont essentiels à la foi religieuse.
C/ Existentialisme et littérature
De nombreux philosophes existentialistes ayant recours à des formes littéraires pour
véhiculer leur pensée, l’existentialisme est un mouvement aussi fécond en littérature
qu’en philosophie.
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Les romans de l’écrivain juif de Prague Franz Kafka, tels que le Procès (1925) et le
Château (1926), mettent en scène des individus isolés, luttant seuls contre une
bureaucratie insaisissable et menaçante. Les thèmes de l’anxiété, de la culpabilité et de
la solitude propres à Kafka reflètent l’influence de Kierkegaard, de Dostoïevski et de
Nietzsche. On peut également discerner l’influence des penseurs existentialistes dans les
romans d’André Malraux et dans les pièces de théâtre de Sartre. L’œuvre d’Albert
Camus est associée à l’existentialisme par les thèmes qu’elle aborde : l’apparente
absurdité et la futilité de la vie, de l’indifférence de l’Univers et de la nécessité de
l’engagement en faveur d’une cause juste. On retrouve également ces thèmes dans le
théâtre de l’absurde, notamment dans les pièces de Samuel Beckett et d’Eugène
Ionesco.