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Qu'est-ce que la philosophie?

CHEZ LE MÊME ÉDITEUR

ASSOUN P a u l - L a u r e n t , F r e u d e t les s c i e n c e s s o c i a l e s .

BARAQUIN N o ë l l a e t al., D i c t i o n n a i r e de p h i l o s o p h i e .
BLANCHÉ R o b e r t , I n t r o d u c t i o n à l a l o g i q u e c o n t e m p o r a i n e .
BLOCH M a r c , H i s t o i r e e t h i s t o r i e n s .
FAYE J e a n Pierre, Le Siècle d e s i d é o l o g i e s .
GOYARD-FABRE S i m o n e , É l é m e n t s d e p h i l o s o p h i e p o l i t i q u e .
HABERMAS J ü r g e n , L a P e n s é e p o s t - m é t a p h y s i q u e .
MISRAHI R o b e r t , L e s F i g u r e s d u m o i e t la q u e s t i o n du s u j e t d e p u i s la R e n a i s s a n c e .
RORTY R i c h a r d , C o n t i n g e n c e , i r o n i e et s o l i d a r i t é .
R u s s J a c q u e l i n e , A b r é g é d e p h i l o s o p h i e (série L).
R u s s J a c q u e l i n e , A b r é g é de p h i l o s o p h i e (séries ES et S).
R u s s J a c q u e l i n e , L ' A v e n t u r e de l a p e n s é e e u r o p é e n n e .
R u s s J a c q u e l i n e , L e s M é t h o d e s en p h i l o s o p h i e .
S o u s la d i r e c t i o n d e J a c q u e l i n e RUSS, H i s t o i r e de l a p h i l o s o p h i e (2 tomes).
TUGENDHAT Ernst, C o n s c i e n c e d e soi et a u t o d é t e r m i n a t i o n .
J e a n Pierre Faye

Qu'est-ce que
la philosophie?

ARMAND COLIN
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universitaire, le développement massif du « photocopillage».
Cette pratique qui s'est généralisée, notamment dans les
établissements d'enseignement, provoque une baisse brutale des
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Cet ouvrage paraît sous la direction de Jacqueline Russ

Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction par tous procédés réservés pour
tous pays.
Toute reproduction ou représentation intégrale ou partielle, par quelque procédé que ce soit,
des pages publiées dans le présent ouvrage, faite sans l'autorisation de l'éditeur, est illicite et
constitue une contrefaçon. Seules sont autorisées, d'une part, les reproductions strictement réser-
vées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d'autre part, les
courtes citations justifiées par le caractère scientifique ou d'information de l'œuvre dans laquelle
elles sont incorporées (art. L. 122-4, L. 122-5 et L. 335-2 du Code de la propriété intellectuelle).

©Armand Colin/Masson, Paris, 1997


ISBN : 2-200-01548-8

Masson & Armand Colin Éditeurs - 34 bis, rue de l'Université - 75007 Paris
Prologue

Nos étapes vont s'annoncer d'elles-mêmes.

Nous verrons survenir le philosophe, dans l'Asie grecque, et inventer son


propre nom, — mais en rapport avec l'enquête, avec la narration, avec ce qui, peu
après, devient l'Histoire. Et en son voyage, il va inventer, à Athènes, de l'autre
côté de la mer, la philosophie elle-même.

Celui qui la nomme, Platon l'Athénien, vient d'expérimenter la sortie d'une singu-
lière expérience d'esclavage. Un autre peuple, celui de la langue hébraïque, a
expérimenté déjà la Sortie d'esclavage pour ouvrir une méditation pennanente sur son
Exode, sur sa propre Narration ou Haggadah. Pour sa part le monde grec va explorer
l'idée, qui en langue latine recevra le nom de concept, inventé dans les mêmes temps
que « l'universitas », sur une colline de Paris nommée la montagne Sainte-Geneviève.
Mais l'instant athénien rencontre «le concept le plus froid»: l'être. Qu'est
cela ? Il revient à se demander : comment puis-je parler? Qu 'est-ce que dire ? Est-
il possible de se prononcer? Que nous raconte l'énigme? Comment puis-je
écrire: Socrate est mortel? Une petite proposition d'Aristote nous confie:
«Autant il y a de l'être, autant il y a de vérité... »
Nous commencerons par ces commencements.

Or le chemin philosophique va passer par une grande méconnue


d'aujourd'hui : la philosophie arabe. Par laquelle, avec Averroès, entre en scène
un mot qui pour longtemps fera problème : métaphysique... Et par qui également
s'esquisse, dans les traductions latines de l'Italie médiévale, un autre point
repère : le sujet. C'est dans l'affirmation assurée de celui-ci que nous rencontrons
un autre «héros », comme le nommera Hegel. Il va nous décrire «le sujet de
l'action de mon esprit». Son nom latin est Cartesius, mais il écrit hardiment en
langue française, et alors il s'écrit d'Escartes, ou Descartes.
Et loin d'être la statue d'une grise « raison », il invente pour nous une voie de
traverse, lui le voyageur perpétuel et l'investigateur pour ainsi dire extravagant
d'un manque : «Comment serait-il possible que je puisse connaître, que je doute et
que je désire, c'est-à-dire qu'il me manque quelque chose...?» Ce manque
découvre en creux l'infini dans la pensée. Nous sommes ce connaissant qui sait
qu'il connaît, et qui de ce fait porte en lui un mouvement vers le sans-limite. Par
lequel justement il peut penser ces limites, qui sont nommées valeurs — en grec,
axia — ou ces frontières de concepts nommées déjà, chez les Grecs, axiomes.
Ce connaissant, dira encore Nietzsche, est « le sujet comme ligne d'horizon ».
Le mouvement qui traverse ce livre se guide lui-même par les découvertes qu 'il
rencontre. Sur une route qui nous impose partout son penchant ironique. Et qui a
commencé son tracé à travers champs p a r «l'ironie habituelle de Socrate ».
Or, une autre invention athénienne nous convie à ne pas céder au chantage du
plus brutal : elle se prononce l'éthique. Mais nous ne perdons pas de vue avec elle
que ses questions traversent des langues différentes. Aujourd'hui le risque de
l'éthique parcourt un véritable laboratoire des langages. Depuis le moment de
Platon, qui souligne pour la femme grecque le droit d'être ou de ne pas être philo-
sophe (ou « misosophe »), tout comme de gouverner la cité. Et le moment de
Spinoza qui, avant la rigueur de la preuve géométrique, voit surgir « à partir des
narrations » les idées du vrai et du faux qui appuient l'éthique.
Nous chercherons à saisir ce point opérant qui transforme la narration en
concept. Le chemin n 'est pas rectiligne. Il est fait de détours transformants, de
ruptures, de retours et de « beaux dangers ».
- Retour à Platon, chez Hegel, qui reprend le travail sur la discussion et ses
contradictions, comme dialectique. Comment la penser, et comment peut-elle nous
faire penser? Mais il lui est arrivé d'être asservie à la triste besogne de confirmer
que le pouvoir d'État avait toujours raison, sous le nom, aux temps staliniens, du
«dia-mat» (raccourci dur pour «matérialisme dialectique»). Alors qu'elle est le
pouvoir de la critique, à tout moment du débat.
- Retour à Aristote et au débat sur l'être, chez Heidegger. Mais il sera impos-
sible d'accepter chez lui le mythe selon quoi «l'être» serait «oublié », et déjà à
partir des tout premiers penseurs grecs... Et surtout, d'admettre l'amalgame entre
la pensée métaphysique — grecque, arabe, européenne de l'âge médiévale et clas-
sique — et le «nihilisme », moment dramatique du roman russe dostoïevskien...
Éclaircir les «motifs» de ce mythe suspect de «l'oubli de l'être» chez Heidegger
nous conduit à un renversement de méthode, dans l'abord même de la
philosophie.
Car c'est là que l'investigation qui explore les narrations sous-jacentes, dans le
souterrain des concepts, éclaire un noir moment d'histoire. Mais aussi les dévelop-
pements les plus actuels de la pensée, notamment de la pensée française qui
succède à la Seconde Guerre mondiale. Et qui à son insu demeure prise dans les
cercles d'un anneau de Saturne longtemps persistant. L'apercevoir exige quelque
recul astronomique, dont le téléscope spatial passe par le mouvement de la pensée
autre. — Par le voyage aux côtés de la pensée arabe, hébraïque, indienne,
chinoise, japonaise.
L'apparition de la philosophie grecque, asiatique d'abord, africaine, italienne,
athénienne enfin, n 'en est que plus irremplaçable et surprenante. Et il nous faut
penser notre surprise, comme au premier jour. Elle nous apprend cela sans quoi
nous ne pensons pas.
Et là ou ici, de graves enjeux se jouent et s'écrivent p a r elle dans le réel.
Ainsi avançons-nous comme en répondant à la question première du premier
philosophe, Héraclite : « les hommes philosophes » doivent-ils être « narrateurs de
bien des choses » ?
Or lui-même, sous le terme de logos, a rapproché le langage et le dieu, qui
brûle « comme dans les aromates les parfums ». Un grand écrit sans auteur des
mêmes temps, mais dans l'Inde ancienne, la Chândogya Upanishad, évoque le
dieu qui « brûle sur le monde ».
Nous ne devons pas craindre les paradoxes de la question que nous posent les
narrations divines. Sans doute, au sens premier du mot en langue grecque, toute
« école » de philosophie se nomme alors « hérésie », préférence ou choix. Et préci-
sément philosophie désigne, dès les premiers jours, l'espace des questions
paradoxales.
En cet espace, nous apprenons à respirer davantage. Le verbe grec signifiant
l'être, eimi, je suis, souligne Nietzsche, signifiait respirer, — sa forme archaïque
est esmi, voisin du sanscrit asmi, et de l'allemand atmen. Et atman dans la pensée
de l'Inde, se découvre respirante dans ce « brahman » où respire le monde.

Philosophie serait donc cette marche longue en vue d'apprendre à respirer. Et


à mesurer un écart, face à l'étouffante « maladie ultime de la raison» et, avec elle,
à «la terreur de ce qui se déchaîne », dans ce que Nietzsche aussi nommait l'illu-
sion et la folie des «nationalités », le Nationalitâts-Wahnsinn. Car il n'y a pas de
« nationalités» philosophiques. Être à l'écoute du multiple des langues pensives,
de l'approche dans la langue de la Chine, en Inde, au Japon, dans la langue
arabe, dans la Narration hébraïque — la Haggadah —, dans la grande pléiade
européenne des langues, dans les continents pluriels de la pensée, c'est augmenter
cet espace respirable.

Ainsi le mouvement du livre trouve au passage ses couleurs dans les reflets de
quelques mots jetés, tels des jets de dés, en plusieurs langues. Ils nous font entre-
voir les jeux infinis de la pensée humaine, en vue de déchiffrer sa propre question
devant le monde.

Sa question est sa seule arme. Mais en se faisant question philosophique, elle


jette ses armes au sol. Et se présente la main nue.
L'interrogation

Peut-on questionner la philosophie sur elle-même?


Alors que chacun, parmi les philosophes, propose sur elle une réponse distincte
de la précédente. Et que chacun déjà veut développer les raisons de cette différence.
Tenter maintenant de répondre, ce serait prendre en compte l'élan de ces déve-
loppements. Et en rechercher les terrains d'appui, pour ainsi dire la matière de
construction et le mode de démontage. Mais aussi la scène où ils échangent drama-
tiquement leurs rôles et leurs formes, dans une histoire qui elle-même conte
quelque chose de ce qui se nomme plus largement Histoire, — fût-ce en choisis-
sant de la taire.
Car la philosophie n'a pas lieu ailleurs que dans l'Histoire, et dans sa propre
histoire. Ou plutôt, cet ailleurs qu'elle explore est lui-même une autre histoire, —
mais d'où s'observent les perspectives de l'Histoire qui se dit plus «réelle», plus
charnelle, plus massive et chargée.

- Ainsi vient donc à nous la philosophie, et n'est-ce pas comme si elle était à la
recherche — de sa propre venue ?
- À peine a-t-elle demandé ce qu'elle est, voici que survient la question de
savoir ce que cela veut dire — d'assurer son être, et de quelle façon?
- Mais voici surgir ces philosophes qui s'affirment les ennemis de la sagesse
des autres et même, ironiquement, de leur propre sagesse, ou même parfois « miso-
sophes » — et que dire alors devant ces transformations de leur vue ironique en
idée, de leur conte en concept? Et comment va-t-on penser ces moments de leur...
« transformat » ?
- Mais enfin y aurait-il quelque façon de faire, dans ce réseau, aux bords de ces
fleuves de pensée, l'apprentissage philosophique des chemins de traverse et des
ponts suspendus?
Cette quadruple question va du moins nous porter.
- Mais jusqu'au point où devient inévitable ce qui peut-être allait être éludé :
l'interrogation sur ce que nous nommerons provisoirement les «narrations
divines », non sans y inclure l'ironie des dieux.
Incluant celles, des narrations, qui affirment une négation résolue de ce que
peut vouloir signifier, sous toutes ses formes, ce mot «divin». Et qui jugent néces-
saire une pareille façon d'affirmer en niant.
Interrogation dépassée, donc?
Or, si l'on assure ce dépassement, nous sommes encore dans le voyage que
cette question concerne. Puisqu'il faudrait encore dire, et redire, qu'elle est
dépassée.
Et quoi qu'il en soit des réponses, celles-ci contribuent, par leur réseau ou leur
filet, à nous présenter la figure même des questions paradoxales. Celles qui
présentent ou proposent cette forme singulière, — qui est philosophie.
Ainsi en est-il du philosophe presque contemporain, Wittgenstein, dont le juge-
ment le plus souvent cité, en notre siècle, est celui qui affirme d'un certain souci
de question — que, décidément, « il faut le taire ». En cela il a souligné, plus forte-
ment qu'un autre, la démangeaison perpétuelle de la philosophie, de mettre en
discussion ce qui ne doit pas l'être.

Et ce ne sera pas une surprise, de commencer par le philosophe du commence-


ment. Par le premier philosophe : le premier à user, au moins une fois, de ce
terme-là : Héraclite d'Ephèse.
Mais vu de plus près il se découvrira, à chaque mot prononcé, surprenant. Or,
même le fait qu'il ait usé de ce terme-là fait question. Car ce terme «philosophe »,
ou «homme philosophe », est-il vraiment de lui? Ou de celui qui, sept siècles plus
tard, a cité sa proposition?

Il nous donne cependant, en cent trente-huit fragments, mille bonheurs. Y


compris de sentir ce qu'il questionne brûler comme «dans les aromates le
parfuma.
Si avec lui déjà, et ceux qui lui succèdent, nous nous formons au bonheur même
des questions, alors amitié, amour ou désir de sophia nous aura envahis, et libérés
de toute invasion, tout à la fois.
Première partie

Question s u r l'être

« C'est une science qui passe la portée...


toutefois je suis si peu sage
que je ne puis m'empêcher d'y rêver »
DESCARTES
La question qui va donner son unité au discours philosophique à travers
les siècles, et de la fondation de l'école de Platon jusqu'à la méditation
de Descartes, tourne autour de ce verbe mystérieux, le verbe « être »,
esse, en langue latine, einai — e i v a i , en langue grecque. «Autant il y a
de l'être, autant il y a de la vérité », souligne Aristote. «Or je suis une
chose vraie, et vraiment existante », insiste Descartes. Quand je sens,
quand je doute, quand je veux, quand je désire, — je sais que je sens,
que je doute, que je veux, que je désire. Ainsi «cette proposition: Je
suis, j'existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la
prononce, ou que je la conçois... » Kant y reviendra tout autrement : « le
"Je pense" accompagne en effet toutes mes pensées, et dans la proposi-
tion "Je pense", je suis l'être même, — mais de cet être rien ne m'est
donné p a r là pour la pensée », comme expérience effective.
Qu'en est-il de cette question ? Pour la saisir, il nous importe de faire
le voyage entier depuis le premier moment où Héraclite d'Éphèse
avance le terme «philosophe ». Ce vestibule va nous amener jusqu'à
l'instant où Descartes, à travers le «livre du monde », va développer
son voyage de pensée «comme une histoire ou, si vous préférez, une
fables.
La question sur l'être vient nous tenir p a r la main jusqu'à l'appari-
tion du sujet.
1

LA VENUE PHILOSOPHIQUE

La venue du philosophe, dans les villes grecques de la côte d'Asie mineure


— Milet pour Thalès et Anaximandre, Ephèse pour Héraclite —, c 'est déjà
la pensée à l'œuvre. Le « Théorème de Thalès » qui peut se laisser entrevoir
« grâce à des petites lignes », — est de lui, Thalès, qui «fut le premier à dire
que la lune est éclairée par le soleil ». Nous approchons ce moment où ces
voyages s'entrecroisent. Thalès arrive de Phénicie vers la Grèce d'Asie,
Leucippe ira de Milet apporter la doctrine des atomes à Démocrite, sur la
côte macédonienne. Anaxagore vient de la côte asiatique s'établir le
premier à Athènes. Et d'Athènes, Platon part pour l'Egypte et la Sicile,
mais il revient à Athènes pour y introduire, dans les débats d'un jardin, le
mot même de philosophie.
Notre approche va entendre ce manifeste de l'école de Platon qu'est le
dialogue du Gorgias. Où Calliclès le violent, par provocations et
sarcasmes, amène Socrate à définir ironiquement la philosophie. Mais
c'est déjà Socrate qui l'a conduit à ce point, par l'interrogation, — par
eironeia, par l'ironie...
1

Le philosophe et la philosophie?

Voici Héraclite d'Éphèse, premier à nommer le philosophe. Et Platon d'Athènes, un


siècle plus tard, premier à désigner la philosophie, comme ce quelque chose qui
demande une définition. Mais qu'il se garde bien de définir, sinon par antiphrase,
par l'ironie de ce qu'il nommera dialectique.

Le multiple de tant de réponses et, auparavant, de mille façons de dire la question,


nous reconduit à cette solution tout à fait initiale, cet instant zéro, ce moment
limite : la philosophie, c'est d'abord un mot athénien.
Il a même une date, c'est le retour à Athènes d'un homme aux larges épaules
surnommé, en raison de cette forte carrure, Platon, le Large.
Mais sans doute, à cette date de 387, le «philosophe» était nommé depuis près
d'un siècle : Héraclite déjà désigne le philosophos.
Et déjà le voyage va commencer, qui traversera la mer Égée. Pour que le mot
«philosophos» passe d'Éphèse en Asie jusqu'à Athènes sur la rive d'Europe, et
suscite la philosophie il aura fallu que Platon l'Athénien parte autour de l'an 389
vers la Sicile, mais par de longs détours qui lui auraient fait connaître les bords de
l'Égypte et de la Cyrénaïque — cette marge grecque de la civilisation égyptienne
— pour aborder en Italie méridionale auprès du pythagoricien Archytas de
Tarente, et de là jusqu'à Syracuse. Une expérience politique malheureuse — la
tentative de convaincre un tyran —, c'est le tremplin d'où va rebondir le philo-
sophe, revenu à Athènes. Il va y ouvrir, dans un jardin consacré à un héros obscur,
Akademos — un espace de libre débat qui sera nommé l'Akadéméia. C'est en
cette occasion qu'il écrit l'œuvre cruciale, le véritable manifeste de cet espace
nouveau de la pensée : ce manifeste dialogué, c'est le Gorgias.
Là serait advenue, une première fois dans son sens propre, la philosophia.
Philosophie en esclavage

Du tyran Denys de Syracuse nous apprenons, par trois récits tardifs, qu'il aurait
ordonné aux navigateurs reconduisant Platon vers la Grèce de vendre celui-ci
comme esclave : c'est ce qu'ils auraient fait dans l'île d'Egine, face à Athènes. Les
trois récits indépendants, de Diogène Laërce, d'Athénée de Naucratis et de Diodore
de Sicile, convergent pour affirmer ce dire, à partir de trois continents différents —
Asie, Afrique, Europe. Voici donc le descendant de Codrus, roi légendaire
d'Athènes, vendu comme une valeur marchande sur le marché d'esclaves.
Il aurait été racheté par un ami de passage, Annicéris, et autorisé ainsi à rentrer
dans la cité athénienne. Cette sortie hors de l'esclavage ouvrirait donc, dans cette
tradition narrative, sur la naissance de la philosophie.
Celle-ci a donc une date de naissance, autour de ces années 389-387. Tyrannie
et esclavage seraient ainsi les toiles de fond contre lesquelles s'affirme son espace,
à l'air libre. La Lettre VII de Platon, première autobiographie philosophique,
évoque avec insistance la tyrannie, mais non l'esclavage : un aristocrate athénien,
un Eupatride, peut-il reconnaître qu'il fut esclave, serait-ce un seul jour?
Comment évoquer cet état sans avoir à en faire la critique? Mais ce serait alors
mettre en cause la cité grecque dans ses fondements. Pourtant un penseur proche
des points de vue de Platon dans sa critique de l'écriture comme « asservissement»
de la parole dans sa liberté de mouvement, Alcidamas, sera le premier et pratique-
ment le seul auteur de langue grecque à mettre l'esclavage en question. À l'époque
romaine, le grand juriste de l'Orient hellénisé, Ulpien de Tyr, affirmera dans la
langue latine qu'en Droit naturel l'esclave est l'égal de l'homme libre.
La sortie platonicienne hors de cet esclavage non raconté — du moins par lui —
redouble celle d'un peuple entier, dans son Exode, inlassablement conté chaque
semaine dans sa Narration, la Haggadah du Passage dans le désert, de la Pessah ou
de la Pâques. Le plus grand des philosophes dans la langue hébraïque du Moyen
Age, Maïmonide, le dira clairement, et en langue arabe, comme la clé du Guide
des égarés : «Rappelle-toi que tu as été esclave. »

F e n ê t r e de la Sortie d ' e s c l a v a g e

La loi insiste très souvent là-dessus : «Rappelle-toi que tu as été esclave, etc.»
(Deutéronome, 5, 15 ; 16, 2); car on craignait les habitudes si communes à ceux
qui ont été dans l'aisance, à savoir la suffisance, la vanité et la négligence des idées
vraies (...) et «afin que tu racontes aux oreilles de ton fils, etc.» (Exode, 10, 2). Et
il y avait de justes raisons pour en agir ainsi.
MAÏMONIDE, Le Guide des Égarés, Moré Neboukim
Version arabe initiale de l'auteur : Dalâlat al-hâ'irin, III, 39 : La charité.
F e n ê t r e des rêves

Rab Joseph a dit: «Même moi, aveugle, lorsque je fais un bon rêve, il
s'évanouit par la joie qu'il me donne». Pour Rab Hisda, un mauvais rêve vaut
mieux qu'un bon. Il a dit aussi : «Un rêve qu'on n'interprète pas est comme une
lettre non lue ».

Aggadoth (Narrations) du Talmud de Babylone,


Ein Yaakov (La Source de Jacob), Berakoth, 210.
Traduit et annoté par Arlette ELKAÏM ARTRE,
éditions Verdier, 1982.

Le Talmud de Babylone est constitué, en Babylonie, de commentaires bibliques


(de la Tora, la Loi) entre le second siècle de notre ère (pour la Michna) et l'an
500 (pour la Guemara), augmentés des commentaires de Rachi * de Troyes, le
vigneron champenois du XIe siècle et de ses disciples et petits-fils, les Tossafot...
Le commentaire de la Loi, la Halakha, est accompagné le plus souvent de
quelque brève narration, une aggadah**. Un grand recueil des Aggadoth est
composé à Salonique en 1514 par Rabbi Yakob Ibn Habib, né en Castille,
expulsé d'Espagne par les rois catholiques. C'est le Ein Yaakov.

* Rabbi Chlomo Itshaq.


** Haggadah désigne la Narration de la Sortie d'Égypte. Une aggadah est une brève
narration commentant les aspects de la Loi.

Philosophe immigré

À Athènes s'opère un singulier chassé-croisé. Imaginez, demandera Nietzsche, «que


le philosophe soit un émigré arrivé chez les Grecs » : il en est ainsi des « préplatoni-
ciens ». «Ce sont en quelque manière des étrangers dépaysés.» Une part d'entre eux,
à partir des bords de l'aire hellénique — côtes d'Asie Mineure, de Macédoine, de
Sicile — vient prendre pied à Athènes au Ve siècle. Anaxagoras arrive de Clazomènes
à l'Est en Asie. Protagoras survient d'Abdère au Nord. Gorgias, de Leontium au bord
sicilien, au-dessus de Syracuse, sur la côte orientale de l'Ouest méditerranéen.
Leur jonction à Athènes est comme le prélude au moment socratique. Car
Socrate l'Athénien sera mis en scène par les dialogues de Platon comme cet inlas-
sable questionneur pour ainsi dire local qui va et vient parmi eux, les immigrés.
Ou qui évoque leur perspective et leur venue. Cet accueil philosophique, c'est en
effet l'instant d'Athènes.
En sens inverse, Platon revenu de Sicile va fonder dans les jardins d'Akademos
un espace institué qu'il destine à la formation des futurs responsables de la cité
pour tout le monde grec. Leur arrivée à Athènes en sera l'effet.
Et de nombreuses cités vont recevoir en retour des constitutions inspirées par la
réflexion sur la politeia, sur la vie civique, conçue à la façon de la pensée platoni-
cienne. Dans le dialogue du Gorgias, le terrain de ce double mouvement trouve son
ironique description. Interrompu en présence et sous l'arbitrage de Gorgias par
l'objection bouillante du jeune Calliclès, Socrate doit entendre la façon mordante dont
celui-ci évoque, pour la première fois, la «philosophia » et en conteste la validité.
C'est bien ce va-et-vient qui constitue la philosophie comme culture athé-
nienne. Dès ses premiers moments elle est ce travail de terrain, mais hors
territoire. En chaque moment elle rend compte de ses allées et venues, elle conte
ses déplacements. Le Protagoras de Platon raconte, dès ses premiers instants, que
Protagoras en personne vient justement d'arriver. Ce que Michelet dira des
personnages clés de la Révolution française pourrait se dire ici de cette venue : il
faut « la raconter avant de la peindre ».

La meilleure mise en définition de la philosophie, c'est de la voir naître. «Les


philosophes sont des étrangers, mais la philosophie est grecque », se demande
Nietzsche. Qu'est-ce donc que ces étrangers — ces Grecs de la bordure — ont trouvé
à Athènes1? Qu'est-ce qui fait que dans son jardin, au nord du Céramique, à peu de
distance de cette bourgade de Colone où se joue la tragédie sophocléenne de l' Œdipe
à Colone, le philosophe, personnage errant de la diaspora hellénique, va donner un
sens au mot philosophie? — Sens tout ironique, puisque Calliclès va reprocher à
Socrate de se préoccuper encore de philosophie, «occupation digne d'un enfant».
Ce regard d'enfant appartient donc à la philosophie, selon la mise en scène de
l'ironie platonicienne. Cette ironie est-elle d'abord celle de Socrate? Sans doute.
Et la figure socratique est au cœur de la transformation du philosophe en opérateur
de philosophie.

L a philosophie c o m m e Exode ou Sortie

Avant d'être le mot de la sortie hors esclavage et du retour aux Athènes, il a sa


source dans l'exil de Platon révolté, devant la mise à mort de Socrate en l'an 399 :
véritablement l'An 1 de ce tragique prélude à la philosophie. Nous demandions à
de jeunes Japonais comment s'annonce pour eux le commencement de la philoso-
phie. Même s'ils ont découvert des penseurs japonais admirables, au XIIe siècle,
tels que Dôgen, ils répondaient : avec Socrate.

1. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu'est-ce que la philosophie?, éd. de Minuit, 1991, p. 84.
Qu'est-ce que la philosophie? À cette question répondait Heidegger en 1955 par
une autre question : qu'est-ce que l'être ? Mais y a-t-il sens à répéter une
énigme qui, à Athènes, revenait à demander : comment pense la pensée
grecque ?
En 1991, Deleuze répond par une réponse de Nietzsche : c'est le pouvoir
de "créer des concepts". Et ce serait un privilège "européen". Mais à quoi
répond cette création conceptuelle ? Ne trouve-t-elle pas ailleurs ce qui
l'alimente et qui la brûle ?
L'enquête commence par explorer ici le tout premier usage du mot philosophe,
chez Héraclite. Et du terme philosophie, dans le Gorgias de Platon.
Mais comment atteindre cette nappe narrative sous-jacente, voire l'histoire
violente qui sont source et débat pour la philosophie ?
Il ne s'agit pas de passer en revue le magasin des idées, qui remplirait la
philosophie.
Mais de tenter, comme sous vide, de trouver cette liberté. Qui cherche à dire
plus vite, plus dense que la narration.
Sa tentative voyage en des langues multiples. Elle passe par la philosophie
arabe des Andalous et par la philosophie de la Chine.
Davantage, —elle serait elle-même ce voyage ?
Elle est l'apprentissage du mouvement qui permet toute transformation.

"... Sortir l'archive dans le mouvement même de sa formation, comme un


discours se mêlant au mouvement même, dans la ligne de ce que Faye a fait... "
Michel Foucault

J e a n Pierre Faye, philosophe, est l'auteur de nombreux essais dont


Langages totalitaires (éditions Hermann), La Raison narrative (éditions
Balland), L'Europe une (Gallimard), La Déraison antisémite et son
langage (Actes-Sud ). Il a publié récemment aux éditions Armand Colin
Le Siècle des idéologies, qui peut être considéré comme le prologue de ce livre.
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