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Le livre

Jane Eyre, une jeune orpheline d’une dizaine d’années,


est recueillie par une tante acariâtre qui la transforme
vite en Cendrillon. Traitée comme une domestique, en
butte aux brimades et aux humiliations, Jane se rebelle et
est envoyée dans une pension où elle finira par devenir
professeur, avant d’entrer comme préceptrice au manoir
de Thornfield, sous les ordres de l’inquiétant et fascinant
M. Rochester.
Mais le manoir et son maître recèlent un terrible
secret…
Coups de théâtre, rebondissements inattendus,
hurlements de rire terrifiants dans un manoir hanté par
une présence menaçante et cachée, incendies criminels,
histoire d’amour maudit, fuites éperdues dans la lande ont
assuré à Jane Eyre un succès immédiat et durable.
Publié en 1847 sous le pseudonyme de Currer Bell, le
roman trouve son inspiration dans de nombreux épisodes
de la jeunesse tourmentée de son auteur. Virginia Woolf
dira de Charlotte Brontë : « Elle écrira dans la rage quand elle
devrait écrire dans le calme. Elle écrira sottement quand elle devrait
écrire sagement. Elle parlera d’elle-même quand elle devrait parler
de ses personnages. Elle est en guerre avec son sort. »

L’autrice
Née en 1816, Charlotte Brontë est l’aînée des « trois
sœurs ». Toutes trois veulent écrire, toutes trois choisissent
des pseudonymes masculins pour le faire, car, dans
l’Angleterre victorienne, les femmes ne prennent pas la
plume. Et toutes trois meurent jeunes. Mais Charlotte est
sans doute celle dont le destin littéraire sera le plus abouti.
Charlotte Brontë

Jane Eyre
Traduction révisée de
Mme Lesbazeilles-Souvestre

Abrégée par Marie-Hélène Sabard

Classiques
Texte abrégé

l’école des loisirs


11, rue de Sèvres, Paris 6e
CHAPITRE I

Il était impossible de se promener ce jour-là. Le


matin, nous avions erré pendant une heure dans
le bosquet dépouillé de feuilles, mais, depuis le
déjeuner, le vent glacé d’hiver avait apporté des
nuages si sombres et une pluie si pénétrante,
qu’on ne pouvait songer à aucune excursion.
J’en étais contente. Je n’ai jamais aimé les lon-
gues promenades, surtout par le froid, le cœur
attristé par les réprimandes de Bessie, la bonne
d’enfants, et l’esprit humilié par la conscience de
mon infériorité physique vis-à-vis d’Eliza, John et
Georgiana Reed.
Lesdits Eliza, John et Georgiana étaient grou-
pés dans le salon auprès de leur maman ; celle-ci,
étendue sur un sofa au coin du feu et entourée de
ses chéris, semblait parfaitement heureuse. Elle
m’avait dispensée de me joindre à leur groupe.
Une petite salle à manger ouvrait sur le salon ;
je m’y glissai. Il s’y trouvait une bibliothèque ;
j’eus bientôt pris possession d’un livre. Je me pla-
çai dans l’embrasure de la fenêtre et, ayant tiré le
rideau de damas rouge, je me trouvai enfermée
dans une double retraite.

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Ayant ainsi mon livre sur mes genoux, j’étais
heureuse, du moins heureuse à ma manière. Je ne
craignais qu’une interruption, et elle ne tarda pas
à arriver. La porte de la salle à manger s’ouvrit.
– Hé ! madame la boudeuse ! cria la voix de
John Reed.
John Reed était un écolier de quatorze ans, et
je n’en avais alors que dix. Il était grand et vigou-
reux pour son âge ; sa peau était grise et malsaine,
ses traits épais, son visage large, ses membres
lourds. Il avait l’habitude de manger avec une
telle voracité, que son teint était devenu bilieux,
ses yeux troubles, ses joues pendantes.
John n’avait beaucoup d’affection ni pour sa
mère ni pour ses sœurs. Quant à moi, je lui étais
antipathique : il me brutalisait et me punissait non
pas deux ou trois fois par semaine, non pas une
ou deux fois par jour, mais continuellement. Je
ne pouvais en appeler à personne ; les domes-
tiques auraient craint d’offenser leur jeune maître
en prenant ma défense, et Mme Reed était
aveugle et sourde sur ce sujet.
Ayant l’habitude d’obéir à John, je m’appro-
chai. Je savais qu’il allait me frapper et, attendant
le coup, je regardais vaguement sa figure repous-
sante.
– Que faisais-tu derrière le rideau ? me
demanda-t-il.
– Je lisais.

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– Tu n’as pas à prendre nos livres ; maman dit
que tu dépends de nous ; tu n’as pas d’argent, ton
père ne t’en a pas laissé ; tu devrais mendier et
non pas vivre ici avec des enfants de bonne
famille comme nous. Maintenant, je vais t’ap-
prendre à piller ma bibliothèque : car ces livres
m’appartiennent, toute la maison est à moi ou le
sera dans quelques années. Va te placer près de la
porte, loin du miroir et de la fenêtre.
Je le fis sans comprendre d’abord son inten-
tion, mais quand je le vis brandir le livre, je recu-
lai d’instinct en jetant un cri ; mais pas assez
promptement. Le volume vola, m’atteignit, et je
tombai, ma tête heurtant la porte. La coupure sai-
gnait, la douleur était vive : la terreur céda la
place à d’autres sentiments.
– Vous êtes un méchant, un misérable ! criai-
je. Un négrier, un empereur romain !
Il se précipita sur moi, me saisit par les che-
veux et les épaules. Je ne sais trop ce que je fis de
mes mains, mais j’entendis John me traiter de rat
et brailler. Du secours arriva bientôt : Eliza et
Georgiana étaient allées chercher leur mère, qui
entra pendant la scène ; sa bonne, Mlle Abbot, et
Bessie l’accompagnaient. On nous sépara.
– Emmenez-la dans la chambre rouge, dit
Mme Reed. Et enfermez-la.
Quatre mains se posèrent immédiatement sur
moi, et je fus emportée.

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CHAPITRE II

La chambre rouge était une chambre de réserve


où l’on couchait rarement.
M. Reed y était mort il y avait neuf ans ; c’était
là qu’il avait rendu son dernier soupir, c’était de
là que son cercueil avait été enlevé, et, depuis ce
jour, une espèce de culte imposant avait main-
tenu cette chambre déserte.
Je ne savais pas si la porte avait été fermée à
clef, et, dès que j’osai remuer, je me levai pour
m’en assurer. Hélas ! jamais criminel n’avait été
mieux emprisonné. Je retournai à ma place.
Mon sang échauffait encore mes veines ; la
rage de l’esclave révolté me travaillait encore avec
force.
Les violentes tyrannies de John Reed, l’or-
gueilleuse indifférence de ses sœurs, l’aversion de
leur mère, la partialité des domestiques remon-
taient à la surface de mon esprit comme un noir
limon. Pourquoi devais-je toujours souffrir ?
Pourquoi étais-je toujours traitée avec mépris,
accusée, condamnée ? Pourquoi ne pouvais-je
jamais plaire ? Eliza, bien qu’entêtée et égoïste,
était respectée. Georgiana, gâtée, envieuse, inso-
lente, querelleuse, était traitée avec indulgence
par tout le monde. Sa beauté, ses joues roses, ses
boucles d’or semblaient ravir tous ceux qui la
regardaient et racheter ses fautes. John n’était

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jamais contrarié, encore moins puni, quoiqu’il
tordît le cou des pigeons, tuât les jeunes paons et
brisât les boutons des plantes rares. Quant à moi,
je n’osais commettre aucune faute, m’efforçais
d’accomplir tous mes devoirs et, du matin au soir,
on me déclarait méchante et sournoise.
Ce qu’il y avait en moi de résolution, exalté
par tout ce qui se passait, me faisait rêver aux plus
étranges moyens pour échapper à cette insuppor-
table oppression ; je songeais à fuir, par exemple,
ou, si je ne pouvais m’échapper, à refuser de
manger et de boire et à me laisser mourir.
Mais le caveau de la chapelle du château était-
il une demeure attrayante ? On m’avait dit que
M. Reed y était enseveli. Conduite ainsi au sou-
venir du mort, je me mis à réfléchir avec une ter-
reur croissante. Je n’avais aucun souvenir de lui,
mais je savais qu’il était mon oncle, le frère de
ma mère, qu’il m’avait recueillie alors que j’étais
un bébé orphelin, et que, à ses derniers instants,
il avait exigé de Mme Reed la promesse de
m’élever comme ses propres enfants.
Une singulière idée s’empara de moi. Je pen-
sais que l’esprit de M. Reed quitterait peut-être sa
demeure et apparaîtrait devant moi dans cette
chambre. Mon cœur battait avec violence, ma
tête était brûlante ; j’étais oppressée, suffoquée ; je
ne pus pas me contenir plus longtemps, je me
précipitai vers la porte et secouai la serrure avec

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des efforts désespérés. J’entendis des pas dans le
couloir ; la clef tourna, Bessie et Mlle Abbot
entrèrent.
– Faites-moi sortir ! Laissez-moi aller dans la
chambre d’enfants ! dis-je dans un cri.
Je m’étais emparée de la main de Bessie, et elle
ne me la retira pas.
– Que signifie tout ceci ? demanda une voix
impérieuse.
Et Mme Reed arriva par le corridor. Son bon-
net était soulevé par le vent, et sa marche préci-
pitée agitait violemment sa robe.
– Bessie et Abbot, j’avais donné ordre de lais-
ser Jane Eyre dans la chambre rouge jusqu’au
moment où je viendrais l’y chercher moi-même.
– Madame, Mlle Jane criait si fort ! hasarda
Bessie.
– Laissez-la. Je déteste la tromperie, surtout
chez les enfants. Tu vas rester ici une heure de
plus.
– Oh ! ma tante, pitié ! Pardonnez-moi ! Punis-
sez-moi d’une autre manière ! Je vais mourir si…
– Silence ! Cette violence est répugnante.
Elle me repoussa brusquement et referma la
porte à clef. Je suppose que j’eus alors une sorte
d’évanouissement, car je n’ai pas conscience de ce
qui suivit.

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CHAPITRE III

La première chose dont je me souvienne ensuite,


c’est de m’être réveillée avec l’impression de sor-
tir d’un effroyable cauchemar.
Je m’aperçus que j’étais couchée dans mon lit.
La nuit était tombée, une chandelle brûlait sur la
table ; Bessie, debout au pied du lit, portait une
cuvette, et un monsieur, assis sur une chaise près
de mon oreiller, se penchait vers moi.
J’éprouvai un inexprimable soulagement, la
douce conviction que j’étais protégée, en consta-
tant qu’il y avait un inconnu dans la chambre, un
étranger qui n’habitait pas Gateshead et n’appar-
tenait pas à la famille de Mme Reed. Je le
connaissais ; c’était M. Lloyd, un pharmacien que
Mme Reed appelait parfois quand les domes-
tiques étaient malades ; pour elle et pour ses
enfants, elle avait recours à un médecin.
– Qu’est-ce qui t’a rendue malade ?
– Elle est tombée, dit Bessie.
– On m’a frappée, voilà ce qui m’a fait tom-
ber ! m’écriai-je dans un élan d’orgueil blessé.
Mais ce n’est pas ce qui m’a rendue malade.
Une cloche retentit pour annoncer le repas des
domestiques.
– C’est pour vous, Bessie, dit le pharmacien.
Vous pouvez descendre ; je vais faire la morale à
Mlle Jane en attendant votre retour.

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Bessie aurait préféré rester, mais la ponctualité
aux repas était une règle qu’on ne pouvait
enfreindre au château de Gateshead.
– Si ce n’est pas une chute qui t’a rendue
malade, qu’est-ce donc ? continua M. Lloyd
quand Bessie fut sortie.
– On m’a enfermée dans une chambre hantée
par un revenant.
Je vis M. Lloyd tout à la fois sourire et froncer
le sourcil.
– Et c’est là ce qui t’a rendue si malheureuse ?
– Non, je suis malheureuse pour d’autres rai-
sons. Je n’ai ni père, ni mère, ni frère, ni sœur.
– Mais tu as une tante et des cousins qui sont
bons pour toi.
– C’est John Reed qui m’a frappée, et c’est ma
tante qui m’a enfermée dans la chambre rouge,
répondis-je maladroitement.
– As-tu d’autres parents que Mme Reed ?
– Je ne pense pas, monsieur. Je l’ai demandé
un jour à ma tante Reed, et elle m’a dit que je
pouvais avoir quelques pauvres parents du nom
d’Eyre, mais qu’elle n’en savait rien. Elle prétend
que, si j’en ai, ils doivent appartenir à la race des
mendiants, et je ne voudrais pas aller mendier.
– Aimerais-tu aller à l’école ?
Je réfléchis. Je savais à peine ce qu’était une
école. John Reed détestait son école, mais ses
goûts ne pouvaient servir de règle aux miens.

12
D’ailleurs, l’école amènerait un complet change-
ment de vie : elle signifiait un long voyage, une
rupture d’avec Gateshead, le commencement
d’une nouvelle existence.
– J’aimerais beaucoup aller à l’école, fut la
conclusion de mes méditations.
– Eh bien ! Qui sait ce qui peut arriver ? me dit
M. Lloyd en se levant. Il faudrait à cette enfant
un changement d’air et d’entourage, ajouta-t-il
pour lui-même. Les nerfs ne sont pas en bon état.
Bessie rentra ; au même moment, on entendit
la voiture de Mme Reed dans l’allée de gravier.
– Est-ce votre maîtresse, Bessie ? demanda
M. Lloyd. Je voudrais lui parler avant de partir.
Bessie l’invita à passer dans la salle à manger.
Dans l’entretien qui suivit entre lui et
Mme Reed, je suppose, d’après ce qui se passa
plus tard, que le pharmacien l’engagea à m’en-
voyer à l’école ; cet avis fut sans doute adopté
tout de suite car, le soir même, Abbot et Bessie,
me croyant endormie, se mirent à discuter sur ce
sujet.
J’appris, par les déclarations de Mlle Abbot à
Bessie, que mon père avait été un pauvre pasteur
et que ma mère l’avait épousé contre l’avis de sa
famille, qui considérait ce mariage comme indi-
gne d’elle. Mon grand-père Reed, irrité par sa
désobéissance, avait privé ma mère de sa dot.
Après un an de mariage, mon père avait attrapé le

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typhus en visitant les pauvres d’une grande ville
industrielle. Ma mère avait été contaminée à
son tour, et tous deux étaient morts à un mois
d’intervalle.
Après avoir entendu ce récit, Bessie soupira :
– Pauvre Mlle Jane, elle est bien à plaindre.
– Oui, répondit Abbot. Si c’était une belle
enfant, on pourrait avoir pitié, mais qui peut se
soucier d’un semblable petit crapaud ?

CHAPITRE IV

On était le 15 janvier, vers neuf heures du matin.


Bessie monta précipitamment l’escalier et
arriva dans la chambre d’enfants en criant :
– Mademoiselle Jane, retirez votre tablier.
Avez-vous lavé votre figure et vos mains ce
matin ?
Je n’eus pas l’embarras de répondre, car elle
semblait trop pressée pour écouter mes explica-
tions ; elle me traîna vers la table de toilette, prit
du savon et de l’eau, et m’en frotta sans pitié la
figure et les mains. Ensuite, elle lissa mes cheveux
avec une brosse dure, m’ôta mon tablier et, me
poussant sur le palier, m’ordonna de descendre
immédiatement dans la salle à manger, où j’étais
attendue.

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Depuis bientôt trois mois, je n’avais pas été
appelée par Mme Reed ; la salle à manger et les
deux salons étaient devenus pour moi une région
imposante dans laquelle il m’était pénible de
pénétrer.
La porte s’ouvrit, et une sorte de colonne
noire arrêta mes yeux, telle m’apparut du moins
la longue et étroite silhouette habillée de noir qui
se tenait debout sur le tapis.
Mme Reed occupait sa place ordinaire, près
du feu ; elle me fit signe d’approcher et me
présenta à l’inconnu de pierre.
Il tourna lentement la tête de mon côté et,
après m’avoir examinée d’un regard inquisiteur
qui perçait sous ses sourcils broussailleux, il
demanda sur un ton solennel et avec une voix de
basse :
– Jane Eyre, es-tu une bonne petite fille ?
Impossible de répondre par l’affirmative : tout
mon petit univers était d’avis contraire ; je gardai
donc le silence. Mme Reed parla pour moi :
– Moins nous évoquerons ce sujet, mieux cela
vaudra, monsieur Brockelhurst.
– Je suis fâché de l’apprendre ! Il faut que je
m’entretienne quelques instants avec cette petite.
Et, renonçant à sa position perpendiculaire, il
installa sa personne dans un fauteuil qui faisait
face à celui de Mme Reed. Je m’avançai sur le
tapis. Quelle tête il avait, maintenant que je la

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voyais presque au niveau de la mienne ! quel
grand nez ! quelle bouche ! quelles grosses dents
proéminentes !
– Il n’y a rien de si triste que le spectacle d’un
méchant enfant, commença-t-il, surtout d’une
méchante petite fille. Sais-tu où vont les mé-
chants après leur mort ?
Ma réponse fut rapide et orthodoxe.
– En enfer, dis-je.
– Et qu’est-ce que l’enfer ?
– C’est un gouffre de flammes.
– Aimerais-tu être précipitée dans ce gouffre
et y brûler pour l’éternité ?
– Non, monsieur.
– Que dois-tu faire pour éviter cela ?
Je réfléchis un moment et, cette fois, il fut
facile de m’attaquer sur ma réponse.
– Je dois me maintenir en bonne santé et ne
pas mourir.
– Des enfants plus jeunes que toi périssent
quotidiennement. Il y a peu, j’ai enterré un petit
garçon de cinq ans ; mais il était bon, et son âme
est allée au ciel. On ne pourrait en dire autant
de la tienne, si tu étais appelée dans l’autre
monde.
Je fixai mes yeux sur ses deux gros pieds plan-
tés dans le tapis et soupirai en souhaitant être à
cent lieues de là.
– J’espère que ce soupir vient du cœur, reprit

16
M. Brockelhurst, et que tu te repens d’avoir tou-
jours été un sujet de tristesse pour ton excellente
bienfaitrice.
Mme Reed entreprit de poursuivre elle-même
la conversation :
– Je crois, monsieur Brockelhurst, vous avoir
mentionné que cette petite n’a ni le caractère ni
les dispositions que je souhaiterais voir en elle. Si
donc vous l’admettiez à l’école de Lowood, je
demanderais que la directrice et les maîtresses
aient l’œil sur elle ; je les prierais surtout de se
tenir en garde contre son plus grand défaut, sa
tendance à la fourberie. Je dis ces choses devant
toi, Jane, afin que tu n’essaies pas de tromper
M. Brockelhurst.
– La fourberie est un bien triste défaut chez un
enfant, dit celui-ci. Elle sera surveillée. Je parlerai
à Mlle Temple et aux maîtresses.
– Je voudrais, continua ma bienfaitrice, que
son éducation soit en rapport avec sa position, et
qu’on la rende utile et humble. Quant aux vacan-
ces, avec votre permission, elle les passera toutes
à Lowood. Je l’y enverrai aussitôt que possible,
monsieur Brockelhurst, car j’ai hâte, je vous
assure, d’être débarrassée d’une responsabilité qui
se fait pesante. Adieu, monsieur ; rappelez-moi au
bon souvenir de Mme et Mlle Brockelhurst.
– Je n’y manquerai pas, madame.
Sur ces mots, M. Brockelhurst nous quitta.

17
Je restai seule avec Mme Reed ; quelques
minutes se passèrent en silence. Elle cousait, et je
l’examinais. À l’époque, Mme Reed pouvait
avoir trente-six ou trente-sept ans ; c’était une
femme d’une constitution robuste, aux épaules
carrées, aux membres vigoureux ; sa figure parais-
sait large, à cause d’une mâchoire inférieure
extrêmement développée et solide.
Mme Reed leva les yeux de son ouvrage, les
fixa sur les miens, et ses doigts s’arrêtèrent.
– Sors d’ici et retourne dans la chambre d’en-
fants, m’ordonna-t-elle.
Il fallait parler : j’avais été impitoyablement fou-
lée aux pieds, je devais me venger, mais com-
ment ? Quelles étaient mes forces pour lutter
contre une telle adversaire ? Je fis appel à tout ce
qu’il y avait d’énergie en moi et la concentrai
dans ces seuls mots :
– Je ne suis pas fourbe : si je l’étais, je dirais
que je vous aime, or je vous déteste plus que qui-
conque au monde, excepté John Reed. Je ne
vous appellerai plus jamais ma tante. Je ne vien-
drai jamais vous voir quand je serai grande, et si
quelqu’un me demande si je vous aime et com-
ment vous me traitiez, je lui dirai que vous avez
été abominablement cruelle avec moi. On vous
croit bonne, mais votre cœur est dur. C’est vous
qui êtes fourbe !
Quand j’eus cessé de parler, le plus étrange

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sentiment de libération et de triomphe que j’aie
jamais éprouvé s’empara de mon âme. Je crus
qu’une chaîne invisible s’était brisée et que je
venais de conquérir une liberté inespérée. Je
pouvais le croire en effet, car Mme Reed sem-
blait effrayée ; son ouvrage avait glissé de ses
genoux ; elle levait les mains, s’agitait, et même, à
sa figure contractée, on aurait dit qu’elle allait
pleurer.
– Jane, me dit-elle, tu te trompes. Ce sont là
des choses que tu ne comprends pas : il faut bien
corriger les enfants de leurs défauts.
– La fourberie n’est pas mon défaut ! m’écriai-
je d’une voix sauvage. Envoyez-moi vite à
l’école, madame Reed, car je hais cette maison.
– Oh ! oui, je vais vite l’y envoyer, murmura
Mme Reed ; et, ramassant son ouvrage, elle quitta
vivement la pièce.
On m’avait laissée seule, maîtresse du terrain.
C’était ma plus rude bataille, et ma première vic-
toire. Mais un enfant ne peut pas donner un libre
cours à sa rage sans éprouver ensuite les affres du
remords. Une demi-heure de silence et de
réflexion me montra la folie de ma conduite, et
la tristesse d’une position où j’étais haïe autant
que je haïssais.
J’ouvris la porte vitrée de la salle à manger et
allai me promener dans une partie tout à fait
reculée du parc.

19
J’entendis tout à coup une voix claire appeler :
– Mademoiselle Jane ! où êtes-vous ? venez
déjeuner !
C’était Bessie, je le savais, mais je ne répondis
pas ; bientôt le bruit léger de ses pas arriva jusqu’à
moi.
– Méchante petite ! me dit-elle. Pourquoi ne
venez-vous pas quand on vous appelle ?
La présence de Bessie me sembla plus douce
que les pensées dont j’étais accablée, bien que,
selon son habitude, elle fût d’assez mauvaise
humeur. Je jetai mes deux bras autour de son cou
en disant :
– Allons, Bessie ! ne grondez plus.
– Vous êtes une étrange enfant, mademoiselle
Jane, me dit-elle. N’êtes-vous pas triste de quitter
la pauvre Bessie ?
– Que suis-je pour Bessie ? Elle me gronde
toujours.
– Sottise ! Mais, pour le reste, il est sûr que
vous n’êtes pas bien traitée. Venez, j’ai une
bonne nouvelle pour vous. Monsieur, madame et
mesdemoiselles prennent le thé dehors cet après-
midi ; quant à vous, vous le prendrez avec moi. Je
vais demander à la cuisinière de vous faire un
petit gâteau, et ensuite vous m’aiderez à visiter
vos tiroirs, parce qu’il faut que je fasse votre
malle. Madame veut que vous quittiez Gateshead
dans un jour ou deux.

20
REPÈRES BIOGRAPHIQUES

1816 21 avril : Naissance à Thornton, dans le York-


shire, de Charlotte Brontë. Elle a deux sœurs aînées, Maria
et Elizabeth, qui ont respectivement quatre et deux ans de
plus qu’elle. Leur père, Patrick Brontë, est un pasteur
d’origine irlandaise au tempérament assez tyrannique.

1817 Naissance de Patrick Branwell Brontë.

1818 Naissance d’Emily Brontë.

1820 Naissance d’Anne Brontë. Toute la famille emmé-


nage au presbytère de Haworth, dans l’ouest du Yorkshire.

1821 Septembre : Mort de Maria Branwell, leur mère.


Charlotte a cinq ans. C’est leur tante maternelle, Elizabeth
Branwell, qui vient s’occuper des six enfants.

1824 Patrick Brontë place ses quatre filles aînées dans


un pensionnat réservé aux filles d’ecclésiastiques, Cowan
Bridge.

1825 Les conditions de vie y sont tellement rudes que


Maria et Elizabeth meurent de la tuberculose dans les cinq
premiers mois de l’année. Charlotte et Emily rentrent à
Haworth le 1er juin. Ce sinistre épisode de sa vie marquera
durablement Charlotte qui l’évoquera de manière à peine
déguisée dans Jane Eyre. Elle est désormais l’aînée des enfants
survivants, Branwell, Emily et Anne, qui, à partir de cette
année-là, seront plus ou moins livrés à eux-mêmes.

233
1826 C’est à cette époque que les enfants Brontë com-
mencent à inventer et à écrire des histoires inspirées, au
début, des soldats de plomb de Branwell.

1831 Charlotte a quinze ans. Désireuse de gagner sa vie,


elle entame des études pour devenir institutrice et entre, en
janvier, au pensionnat de Roe Head.

1832 Elle revient à Haworth. Toujours tenaillée par le


désir d’écrire, elle commence, avec son frère, à rédiger la
saga d’Angria, une contrée imaginaire, Emily et Anne rédi-
geant, quant à elles, la saga du pays de Gondal.

1835-1838 Charlotte devient institutrice à Roe Head.

1839 Ses deux sœurs entrent comme préceptrices dans


des familles. Anne travaillera ainsi dans une famille répon-
dant au nom de Ingram (comme la « fiancée » de M. Ro-
chester dans Jane Eyre).

1841 Charlotte quitte ses fonctions d’institutrice pour


devenir, elle aussi, gouvernante chez des particuliers. Mais
elle rêve de créer sa propre école.

1842 Elle décide de partir pour Bruxelles afin de par-


faire son français. Elle s’inscrit donc, avec sa sœur Emily, au
pensionnat dirigé par Mme Heger. Là, elle commence à
subir l’ascendant du mari de cette dernière.
Novembre : Les deux sœurs regagnent l’Angleterre suite
au décès de leur tante. Emily décide de rester en Grande-
Bretagne.

1843 Janvier : Charlotte retourne à Bruxelles pour


enseigner l’anglais au pensionnat Heger. De plus en plus
amoureuse de Constantin Heger, elle traverse une crise

234
psychologique profonde. De son côté, en Angleterre, son
frère Branwell devient précepteur dans la même famille
qu’Anne.

1844 Janvier : Priée de quitter le pensionnat Heger,


Charlotte rentre à Haworth. De là, elle va écrire des lettres
enflammées à ce « maître » qui mettra rapidement un terme
à leur correspondance.
Elle tente d’ouvrir une école, mais, faute d’élèves, doit
bientôt renoncer à ce projet.

1845 Anne et Branwell quittent la famille où ils travail-


laient. Charlotte découvre un jour par hasard des poèmes
d’Emily et propose à ses sœurs de publier un recueil collec-
tif. Il paraîtra à compte d’auteur au mois de mai de l’année
suivante sous les pseudonymes masculins de Currer (pour
Charlotte), Ellis (pour Emily) et Acton (pour Anne) Bell.
Chacune des trois sœurs se lance alors dans l’écriture roma-
nesque.

1846 Août : Charlotte commence à rédiger Jane Eyre,


un récit autobiographique.

1847 Les Hauts de Hurlevent, d’Emily, et Agnès Grey,


d’Anne, sont acceptés par un éditeur, mais pas Le Professeur,
premier roman de Charlotte, qui, rejeté par plusieurs mai-
sons, ne sera publié que de façon posthume, en 1857.
Août : En revanche, Jane Eyre trouve vite un éditeur. Il
paraît en octobre sous le pseudonyme de Currer Bell et fait
tout de suite sensation.
Ce récit à la première personne scandalise l’Angleterre
victorienne par les désirs d’indépendance de son héroïne,
mais son style passionné en fait un best-seller. Encouragée,
Charlotte entame un troisième roman, Shirley.

235
1848 Anne publie Le Locataire de Wildfell Hall, dont
l’éditeur répand des rumeurs sur les « frères Bell ».
24 septembre : Branwell meurt d’une crise de delirium
tremens après avoir sombré dans l’alcool et dans l’opium suite
à une déception amoureuse.
29 décembre : Emily, malade mais refusant de se soi-
gner, meurt à son tour.

1849 28 mai : Mort d’Anne Brontë.


En moins d’un an, Charlotte a perdu toute sa fratrie.
Désespérée, elle met tant bien que mal la dernière main à
Shirley tout en luttant contre la dépression.
L’espoir reviendra grâce à son éditeur qui l’introduit
dans les milieux littéraires londoniens.

1852 Le révérend Arthur Bell Nicholls, vicaire de


Patrick Brontë, la demande en mariage, mais le père de
Charlotte s’y oppose formellement.

1853 Parution d’un nouveau roman, Villette, inspiré de


son expérience bruxelloise et de son amour pour M. Heger,
et parfois considéré comme son chef-d’œuvre.

1854 Bravant l’interdit paternel, Charlotte épouse


Arthur Bell Nicholls.

1855 31 mars : Mort de Charlotte, sans doute d’un


refroidissement. Les causes exactes de son décès n’ont jamais
été élucidées.

1857 Son amie et écrivain Elizabeth Gaskell publie la


première biographie de Charlotte, jetant les bases d’un véri-
table mythe littéraire.

236
TABLE

CHAPITRE PREMIER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
CHAPITRE II . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 8
CHAPITRE III . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
CHAPITRE IV . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 14
CHAPITRE V . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
CHAPITRE VI . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32
CHAPITRE VII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 37
CHAPITRE VIII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 40
CHAPITRE IX . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 45
CHAPITRE X . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 50
CHAPITRE XI . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 54
CHAPITRE XII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 67
CHAPITRE XIII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 74
CHAPITRE XIV . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 79
CHAPITRE XV . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 86
CHAPITRE XVI . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 94
CHAPITRE XVII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102
CHAPITRE XVIII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 109
CHAPITRE XIX . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 115
CHAPITRE XX . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 121
CHAPITRE XXI . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 130
CHAPITRE XXII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 138
CHAPITRE XXIII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 140
CHAPITRE XXIV . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145
CHAPITRE XXV . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 152
CHAPITRE XXVI . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 158
CHAPITRE XXVII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 167
CHAPITRE XXVIII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 174
CHAPITRE XXIX . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 182
CHAPITRE XXX . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 188
CHAPITRE XXXI . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 193
CHAPITRE XXXII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 196
CHAPITRE XXXIII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 198
CHAPITRE XXXIV . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 205
CHAPITRE XXXV . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 210
CHAPITRE XXXVI . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 215
CHAPITRE XXXVII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 221
CHAPITRE XXXVIII - CONCLUSION . . . . . . 229
REPÈRES BIOGRAPHIQUES . . . . . . . . . . . . . . 233
De la même autrice à l’école des loisirs

Collection Illustres Classiques

Jane Eyre
© 2008, l’école des loisirs, Paris, pour la première édition
© 2023, l’école des loisirs, Paris, pour l’édition numérique
Loi n° 49.956 du 16 juillet 1949 sur les publications
destinées à la jeunesse : mars 2008

ISBN 978-2-211-XXXXX-X
978-2-211-33555-3

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