Ambiguïté de l'État et fanatisme religieux
Ambiguïté de l'État et fanatisme religieux
2024 04:30
La violence
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Éditeur(s)
Faculté de philosophie, Université Laval
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0023-9054 (imprimé)
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Jean ROY
RESUME. — Par sa nature même l'État conjugue deux éléments hétérogènes : Vidée
d'ordre public et de paix et, d'autre part, le monopole de la contrainte physique
légitime qui garantit l'effectivité, si imparfaite soit-elle, de cette idée raisonnable.
Par ce versant deforce, les titulaires du pouvoir d'Etat sont exposés aux abus de
pouvoir, voire à la tyrannie dans laquelle l'idée de l'État se dissout. De son côté,
«l'enthousiaste», le Schwarmer, lui, se croit directement inspiré par Dieu, par
l'Absolu alors qu'il n'est imbu que de lui-même. Si ces fous de Dieu veulent agir
leur croyance par tous les moyens, ils deviennent fanatiques. Dans une conjoncture
de crise, ils peuvent non seulement subvenir l'Etat mais s'en emparer pour réaliser
le Souverain Bien. Alors, le déploiement de la violence atteint sa plus grande
envergure. Surchargé d'une finalité eschatologique, le Parti-Etat purge la société
civile de ses ennemis, diabolisés, à défaut de pouvoir forger l'Homme nouveau,
l'Homme total.
L e marxisme nous a habitué à penser que la politique, simple façade, n'avait pas
de consistance propre et que la vraie racine des conflits était «en dernière analyse»
d'ordre économique. En réalité, la combinaison économie/politique est par nature
difficile. En profondeur la combinaison religion/politique correspond à une attraction
mutuelle beaucoup plus naturelle. Ces deux activités reposent sur la croyance. Or,
d'une croyance à l'autre des transferts d'énergies peuvent s'opérer pour le malheur
de l'une et de l'autre. La laïcité formelle de l'État démocratique et le déclin de la
religion traditionnelle peuvent ici nous induire en erreur. L'État moderne est sans
doute moins laïque qu'on ne croit. De nouvelles ferveurs, séculières, ont supplanté
les anciennes, bien qu'elles ne se reconnaissent pas comme telles. En effet, l'activité
économique repose sur le calcul, le profit, l'utilité, l'intérêt matériel. Certes, elle
n'exclut pas le risque mais elle le veut bien calculé. Le spéculateur imprudent, enclin
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à prendre ses désirs pour des réalités, ne peut jouer longtemps. Le choix trop hardi
est impitoyablement sanctionné par la logique prosaïque du marché. Le combat poli-
tique et éventuellement militaire mobilise, au contraire, des ressorts psychiques plus
irrationnels, plus englobants, plus profonds.
Au siècle dernier, Cournot l'avait bien noté:
Les peuples sont mus par leurs passions et par leurs souvenirs, aussi bien que par
leurs intérêts. Ils cèdent aux entraînements de la passion et aux fantaisies de
l'imagination, non moins qu'aux suggestions de l'intérêt et aux conseils de la
raison. De là vient que, malgré les rêves des utopistes, on ne réussit pas à bannir
la politique de ce monde, et qu'au milieu des discussions théoriques le prestige
d'un souvenir, la décision d'une volonté énergique viennent parfois rejeter, à ce
qu'il semble, le monde en arrière, et ramener dans l'histoire des incidents et des
péripéties dont on croyait que le progrès des idées avait rendu le retour impossible. '
1. A. COURNOT, Œuvres complètes, t. Ill, Traité de Venchaînement des idées fondamentales dans les sciences
et dans l'histoire, (1861), Vrin, 1982, § 457, p. 419.
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l'action violente requiert une idée qui la fonde et la justifie. Toute violence implique
une subversion dans l'ordre symbolique du devoir-être avant d'être négation physique
de l'autre. La violence est violation de la loi fondamentale, transgression d'un interdit
sacré, franchissement d'une limite éthique absolue, la limite qu'incarne Autrui en tant
que «fin en soi», existence-valeur (P. Ricœur) ou Visage, Transcendance, Infini (E.
Lévinas). Pour que la velléité violente s'actualise, il faut opposer à la pure idée
d'humanité une autre référence idéale, un autre sacré qui annule le sacré de la personne
et fasse en sorte que la violence commise ne soit plus perçue comme sacrilège, du
moins par celui qui l'exerce. Ainsi, pour les S S le sacré de la «race» avait supplanté
en lui le sacré de la personne humaine. Pour le dire autrement, la «race» devient la
seule humanité digne de ce nom, tous les autres en étant idéologiquement exclus avant
d'être éliminés ou asservis. De ce fait, l'horreur de ses crimes s'évanouissait à ses
yeux et il pouvait se vouer à sa tâche purificatrice en toute bonne conscience. Le
rapport intensément vécu à l'idée, on le voit, s'avère tout à fait indispensable. Or, en
voulant combattre le mensonge de l'idéologie et de l'idéalisme en général, Marx a
rabattu le monde des idées sur le plan de l'abstraction vide et illusoire; d'autre part,
le «réel» a été purgé de tout résidu idéal désormais lié à l'aliénation de la conscience
mystifiée et mystificatrice. En voulant redonner à l'action toute sa densité ontologique,
il la coupa de la sphère contaminée de la «représentation», vraie ou fausse, l'idéologie
étant précisément la «conscience fausse». Dans cette conception, la «pratique maté-
rielle», le «réel», les «rapports de force» sont antérieurs aux significations immanentes
de l'action déployées dans le discours. Marx ne parvient pas du reste à abolir la notion
idéale d'intérêt commun; ce qu'il dénonce finalement c'est sa captation, son usage
tendancieux par une classe particulière pour voiler sa propre domination; l'idéologie
est détournement d'une idée légitime en elle-même, usurpation.
Chaque nouvelle classe qui prend la place de celle qui dominait avant elle est
obligée, ne fût-ce que pour parvenir à ses fins, de présenter son intérêt comme
l'intérêt commun de tous les membres de la société ou, pour exprimer les choses
sur le plan des idées : cette classe est obligée de donner à ses pensées la forme
de l'universalité, de les représenter comme étant les seules raisonnables, les seules
universellement valables.2
À vrai dire, la visée d'universalité qui caractérise la raison n'est pas creuse et chimé-
rique, elle est simplement assumée ici d'une manière frauduleuse par une classe
dominante qui prétend en être déjà l'expression adéquate. Ce qui est dénoncé c'est
moins l'exigence inépuisable qui l'anime que son appropriation mensongère par un
groupe particulier qui la réalise d'une manière toujours imparfaite. L'idée d'universalité
tout à la fois justifie ce groupe dans son intention raisonnable et l'accuse dans sa
prétention. Universel concret, l'État n'est pas ce qu'il prétend être. L'État n'est pas
l'État de tous. Que l'État n'existe que d'une manière tendancielle, Marx ne l'accepte
pas. À ses yeux, l'écart entre l'idée et le fait ruine à ses yeux l'idée même de l'État.
La violence est donc déraison en même temps que sacrilège car ces deux langages
ne s'opposent pas vraiment. Le formalisme de l'impératif catégorique présuppose la
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plénitude concrète de chaque personne comme «fin en soi». L'égale dignité des
personnes exprime dans un discours «ontologique» ce que la forme de l'impératif
traduit dans un registre logique, axiomatique: ce qui vaut pour l'un vaut également
pour tout autre. Au niveau de l'universel les particularités sont surmontées dans une
même humanité. Telle est l'idée fondatrice par rapport à laquelle il y a violence en
vérité.
Dans la réalité chacun se prend naturellement pour centre de ses affections et tend
à tout ramener à lui, même Autrui. L'exigence fondamentale de réciprocité entre
personnes également dignes de respect interdit qu'on puisse utiliser les autres comme
des choses pour ses fins particulières. Or, la subjectivité qui se veut immédiatement
elle-même cherche à poursuivre indéfiniment son mouvement d'auto-affirmation et
tend de ce fait à empiéter sur l'égale liberté d'autrui. On l'a toujours su d'une certaine
manière; pour rester humain ce mouvement d'affirmation de soi ne peut aller jusqu'à
la négation de l'autre. Chaque liberté limite celle des autres. Avant l'universalité
formelle de l'impératif catégorique qui médiatise la dynamique assertive des individus,
la règle d'or — «ne fais pas à ton prochain ce que tu haïrais qu'il te soit fait» —
exprimait déjà cette exigence de réciprocité fichée au cœur de l'humanité raisonnable.
La subjectivité authentique s'accomplit par la médiation d'une intersubjectivité réglée
par l'impersonnalité d'une loi qui interdit la violence.
Cette mise hors-la-loi de l'usage illimité de sa force étant prononcée, l'individu
peut alors poursuivre la réalisation de ses fins propres à l'intérieur des limites déter-
minées par la loi. En tout cas, telle est la grandeur de l'État de droit moderne d'élever
l'individu à l'universalité de la loi commune (qu'il veut en tant que volonté «générale»
ou «raisonnable») sans l'écraser dans un ordre rigoureusement homogène: l'individu
dispose d'un espace de jeu, la société civile, où ses intérêts privés peuvent légitimement
se déployer sans entraves. L'intégration des individus et des groupes dans l'Etat s'opère
d'une manière différenciée.
Le principe général du droit est donc clair: «Le droit est l'ensemble des conditions
sous lesquelles l'arbitre de l'un peut être uni à l'arbitre de l'autre selon une loi
universelle de la liberté»3. C'est le rôle de la loi positive de préciser les droits de
chacun et de les protéger efficacement par toute la force de la puissance publique.
Cependant, ce droit ne peut acquérir la détermination et l'effectivité nécessaires que
par l'institution des institutions, l'État. Le droit n'est pas opérant par lui-même, il a
besoin d'une puissance qui l'applique. Par conséquent, le rôle de l'État dans la réduction
du volume historique de la violence et dans l'économie globale de la vie humaine en
général est crucial. C'est précisément la fin spécifique de l'État de contenir la violence
spontanée de notre désir et d'œuvrer à l'ordre et à la paix publiques. C'est la res-
ponsabilité première de l'État de garantir la sécurité de ses ressortissants et de protéger
la collectivité entière contre la violence potentielle des autres États. Cette tâche peut
être jugée trop élémentaire, elle n'en reste pas moins primordiale et aucune autre
institution ne peut assumer cette tâche à la place de l'État. Ce n'est qu'une fois délivré
de la peur que les hommes se font mutuellement comprendre qu'ils peuvent viser les
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fins plus élevées de la culture. Car si important que soit le rôle du politique dans la
libération et l'éducation de l'individu à la raison, il n'épuise pas à lui seul l'aspiration
infinie qui meut l'âme humaine. La «belle totalité» de l'État n'est pas auto-suffisante.
Chez Rousseau, comme chez Aristote, il n'est pas de volonté individuelle qui ne
veuille, consciemment ou non, l'État pour se réaliser elle-même. C'est dans la cité
que l'homme accomplit son humanité. Hegel exalte lui aussi la grandeur rationnelle
de l'État, ce chef d'œuvre de la raison, «ce Dieu réel», «le divin existant en soi et
pour soi»4. Et pourtant, Hegel reconnaît au-dessus de l'esprit objectif l'esprit absolu
qui se réfléchit dans l'art, la religion et la philosophie. À l'intérieur de la sphère de
l'esprit objectif, il reconnaît également le moment abstrait du droit et de la Moralitât
c'est-à-dire «le principe de la personnalité autonome et infinie en soi de l'individu ou
principe de la liberté subjective»5; de même il affirme, au-dessous de l'État, au sens
restreint du terme, le moment de la famille et de la relative autonomie de la « société
civile». Certes, il refuse d'aplatir l'État dans une fonction purement instrumentale
par rapport aux fins privées de l'individu à rencontre d'un certain libéralisme «bour-
geois» qui feint d'ignorer la majesté substantielle de l'État mais, en retour, il récollecte
organiquement toutes les formes positives de l'individualisme développées par l'his-
toire à l'intérieur de l'État. Bien qu'il soit lui-même «but en soi, absolu et immobile»6
l'État n'est pas l'Absolu. Dans cette mesure la totalisation de l'État n'a rien de totalitaire.
En temps de paix, dans une société bien organisée, le poids de l'État est faiblement
ressenti: le fardeau de l'impôt semble toujours trop lourd mais chacun se rend à
l'évidence — «l'impôt et la mort sont la seule certitude». L'action de l'État, l'in-
teraction des États (qui peut se dénouer dans la guerre) affectent l'existence de millions
d'hommes: il reste que le pouvoir temporel ne gère jamais que le relatif. Les choses
relatives de la politique peuvent être extrêmement importantes, elles ne se confondent
pas, cependant, avec l'Absolu. C'est le rôle des églises et des «intellectuels», ces
nouveaux clercs, d'incarner la fonction prophétique et critique, de rappeler au pouvoir
sa mesure et de l'empêcher de virer à l'idolâtrie (sans succomber eux-mêmes à la
tentation du théocratisme et du cléricalisme).
Dans l'ordre de l'excellence, l'État n'est pas la valeur suprême, le souverain bien.
Cependant, dans l'ordre de l'urgence, l'action libératrice de l'État s'impose, impé-
rieuse, prioritaire. La menace potentielle que chacun fait peser sur tous les autres —
chacun peut tuer l'autre, comme le rappelle Hobbes — cette menace mortelle doit
être conjurée sans délai. Or, nul ne peut assumer seul sa propre sécurité. Seule la
puissance d'une communauté organisée en État peut libérer l'individu de sa peur de
l'autre et lui permettre de s'accomplir dans la diversité de ses activités.
L'État opère pratiquement la synthèse équilibrée de l'ordre et de la liberté. En
tant que tel, il est la Raison en marche dans l'Histoire et il appelle mon obéissance
et ma loyauté, éventuellement le sacrifice de ma vie. Logiquement, il faut d'abord
dire cette profondeur sensée de l'État. Mais cet ordre salutaire «vibre», cette structure
4. G.W.E HEGEL, Principes de la philosophie du droit, § 258 et add., Vrin, 1975, pp. 259-260.
5. Ibid., § 185, p. 217.
6. Ibid., § 258, p. 258.
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conquise sur l'anarchie et la guerre de chacun contre tous peut déchoir en tyrannie
et, de fait, c'est à travers ses formes déchues que le pouvoir nous apparaît tout d'abord.
Cette victoire de la raison est fragile et toujours menacée. Certes, l'idée de l'État
s'incarne à travers des hommes indigents, intéressés, passionnés, trop enclins au mal,
et, pour tout dire, mauvais. Mais l'État comporte déjàNdans son essence même une
ambiguïté interne qui conspire avec la méchanceté des hommes. Si la rationalité brille
dans le règne de la loi et la prudence du «prince» (ou sa modération pour parler
comme Montesquieu), l'État exerce aussi le monopole de la contrainte physique légi-
time. L'État dispose des moyens de verser dans Yhybris en voulant préserver ou
promouvoir une certaine taxis. L'abus de pouvoir guette toujours l'usage du pouvoir.
La force nécessaire au respect des lois et au salut public peut aussi donner lieu à des
usages pervers ou terribles. Le pouvoir sain communique virtuellement avec un pouvoir
errant, déconnecté de son télos raisonnable, Car tel est le paradoxe: la rationalité du
pouvoir ne peut se réaliser sans incorporer en partie son autre, sans recourir à l'usage
ou à la menace d'une certaine force. Selon la formule lapidaire de Hobbes : «Covenants,
without the sword, are but words»7. L'autre de la loi juste, une certaine force mesurée
par la loi est en même temps le moyen de son effectuation concrète. Or, cette force
est déjà prête pour servir à terroriser plutôt qu'à protéger un ordre juste. Le pouvoir
bien réglé qui vise à empêcher les méfaits des méchants peut justement tomber entre
les mains d'un méchant qui l'utilise pour ses fins particulières. L'aménagement du
pouvoir exceptionnel conçu pour que force revienne à la loi peut devenir l'instrument
d'une violence multipliée, systématique, à proportion de son unicité. Alors, la peur
évacuée de l'état de nature s'installe dans les rapports entre dirigeants et dirigés, les
premiers redoutant la révolte et les seconds la terreur. La situation se renverse. Le
lieu de la solution devient le foyer d'une nouvelle violence. L'État dégénéré, aboli
dans la tyrannie, doit être régénéré. Comment le faire sans violence? Le spectacle de
l'histoire n'incline pas à des pensées riantes à cet égard. L'avènement d'un ordre
public véritable va rarement sans violence. La plupart des États naissent dans la violence
et en conservent longtemps les traces. Certains deviennent légitimes à la longue.
D'autres se perpétuent par le mensonge et la terreur jusqu'au moment où leurs carences
internes, trop graves, ne puissent être traitées par des réformes mais seulement par
une mutation systémique. Le système de domination, vermoulu, s'effondre de l'in-
térieur. ..
7. T. HOBBES, Leviathan, Part II, ch. XVII, Basil Blackwell, Oxford, p. 109.
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dessus de tous», le Souverain qui dit la loi et l'applique. Une telle formule comporte
une rationalité certaine et marque sans doute un progrès. Il reste que la notion de
vengeance publique conserve la trace de ses lointaines origines s'il est vrai de dire
avec René Girard:
Il n'y a, dans le système pénal, aucun principe de justice qui diffère réellement
du principe de la vengeance. C'est le même principe qui est à l'œuvre dans les
deux cas, celui de la réciprocité violente, de la rétribution. Ou bien ce principe
est juste et la justice est déjà présente dans la vengeance, ou bien il n'y a de justice
nulle part.8
Sans la force publique la raison politique demeure impuissante ; sans la référence
idéale à un ordre légal la force est aveugle. Le miracle de l'État réside dans la synthèse
d'une loi contraignante et d'une contrainte légale. Mais qu'il est ambigu et fragile cet
équilibre ! L'usage de la force tend, par sa pente intime, à s'émanciper de la discipline
de la forme et de la limite. Entre le primat de la force et le primat de la forme, il
faut choisir! C'est pourquoi il faut ménager, au sein même de la constitution, des
poids et des contrepoids en sorte que, selon l'expression de Montesquieu, «par la
disposition des choses le pouvoir arrête le pouvoir».
L'ambiguïté de la puissance publique s'aggrave en passant de la sphère intra-
étatique aux rapports inter-étatiques, car l'éventualité de la guerre est inscrite dans la
structure même d'un système composé d'une pluralité d'individus qui revendiquent
farouchement, chacun pour lui-même, la souveraineté. La pluralité des États est une
donnée élémentaire du politique. Comme l'a rappelé C. Schmitt:
Le caractère spécifique du politique entraîne un pluralisme des États. Toute unité
politique implique l'existence éventuelle d'un ennemi et donc la coexistence d'une
autre unité politique. Aussi, tant que l'État en tant que tel subsistera sur cette
terre, il en existera plusieurs et il ne saurait y avoir d'État universel englobant
toute l'humanité et la terre entière. Le monde politique n'est pas un universum,
mais, si l'on peut dire, un pluriversum.9
À leur manière les théories contractualistes prenaient acte de ce fait: l'état de
nature subsiste toujours dans les relations internationales. Universel concret, l'État
incarne la raison face aux citoyens qu'il protège mais il est aussi lui-même comme
un grand individu face aux autres unités politiques. De l'individu il a donc également
toutes les passions, potentiellement violentes: orgueil, peur, susceptibilité, ambition,
avidité, etc. Or, il n'y a pas au-dessus des États un super-État mondial capable de
régler leurs rapports et d'arbitrer leurs conflits. L'idée d'un tel État à première vue
séduisante, recouvre une probabilité tellement effrayante — la tyrannie planétaire de
l'État le plus puissant — qu'il faut sans doute lui préférer les aléas de la politique
internationale telle que nous l'avons toujours connue. Le nouvel ordre mondial pourrait
être la conception particulière de l'ordre imposé par l'État alors dominant. Les incer-
titudes de la politique seraient dissipées par la quasi certitude d'une police universelle.
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Finalement, ce que Kant propose c'est un fédéralisme d'États libres comme le meilleur
moyen de prévenir la guerre. Ajuste titre, il redoute trop la possibilité d'un despotisme
mondial pour s'abandonner à l'extrémité d'un État mondial. Tel nous semble, en tout
cas, le sens de la distinction Vôlkerbund/Vôlkerstaat. Avec perspicacité il note que si
la dynamique économique («l'esprit de commerce») tend à rapprocher les peuples,
le pluralisme culturel des nations, notamment la diversité des langues et des religions,
les empêche de se confondre dans une unité homogène. Force est de convenir qu'il
faut se méfier des solutions simples en politique. La politique ne sera jamais une
science ou une technique, elle est une activité sui generis, un «art» éminemment
difficile suspendu à une vertu complexe qu'Aristote appelait phronesis ; ce qui nomme
la difficulté plutôt qu'il ne la résout.
Ainsi, avec la pluralité des États, l'éventualité de la violence la plus vaste resurgit
en permanence au niveau le plus élevé du politique. L'État sain refoule le volume
historique de la violence dans des limites tolérables à l'intérieur de ses frontières mais
si un seul de ses voisins le considère comme son ennemi et lui fait la guerre, cet État-
là est contraint, bon gré mal gré, d'entrer dans la guerre à son tour. L'an-archie de
l'état de nature et sa violence généralisée peut être écartée au profit de quelque archie
despotique, persécutrice ou belliqueuse. Cette possibilité structurelle de la guerre
retentit sur nos raisons d'obéir à l'État.
Si mon État devient fou, agresseur, hégémonique, suis-je encore tenu de lui obéir?
Si mon État n'est plus l'État, mon devoir peut être de trahir et d'abattre le tyran. C'est
ce que P. Ricœur désigne par son « éthique de la détresse ». Cependant, dans la meilleure
hypothèse où mon État mérite que je risque ma vie pour qu'il subsiste, la guerre fait
toujours problème.
Parce qu'elle n'est pas seulement le meurtre institué; plus exactement parce que
le meurtre de l'ennemi coïncide avec le sacrifice de l'individu à la survie physique
de son propre État (...) Il y a des guerres conservatrices, des guerres libératrices,
des guerres instauratrices et pourtant la guerre comme telle reste l'injustifié et
l'injustifiable.10
La rationalité politique reste donc toujours inachevée, instable, précaire, le lieu même
du tragique, ainsi que le note Hegel: «Lorsque jadis Napoléon s'entretint avec Goethe
sur la nature de la tragédie, il émit l'opinion que la tragédie moderne se distinguait
de l'ancienne essentiellement en ceci que nous n'avions plus de destinée sous laquelle
les hommes succombaient et que la politique avait pris la place de l'antique destin»11.
On peut donc comprendre que, de son côté, Kant déclare : «Ce problème [la réalisation
d'une Société civile administrant le droit de façon universelle] est le plus difficile;
c'est aussi celui qui sera résolu en dernier par l'espèce humaine»12.
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13. P. GUENIFFEY, art. Robespierre in M. Ozouf et F. Furet, Dictionnaire critique de la Révolution française,
Flammarion, 1979, p. 328.
14. F. ENGELS, La guerre des paysans en Allemagne, Éditions sociales, 1974.
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comprendre la dynamique des violences les plus vastes à leur point d'émergence dans
l'individu qui, se croyant chevauché par l'Absolu, communique sa fièvre autour de
lui, mobilise une secte de fidèles, les circonstances aidant, se hisse à la tête d'un État
et, finalement, déclenche des mouvements violents d'envergure historique.
Les exemples ne manquent pas. Faut-il rappeler qu'après avoir raté son putsch de
1923, Hitler est parvenu plus tard au pouvoir par la voie tout à fait régulière de
l'élection. On sait comment, une fois nommé chancelier, il s'est ensuite auto-désigné
Fiihrer, terme mieux accordé à la nature très particulière de son mouvement et de
son gouvernement. De la même façon Lénine a eu sa chance à la faveur de la guerre.
Le fanatisme idéologique qu'il incarna d'une manière archétypale a ravagé, lui aussi,
de la manière que l'on sait notre siècle tragique. Dans Les origines intellectuelles du
léninisme, A. Besançon note heureusement qu'il fut à la fois «Marat, c'est-à-dire
possédé par l'idée fixe, et Bismarck, c'est-à-dire logique en vue du but, Zweckra-
tional»15. Sur le caractère fanatique du léninisme, Trotzki avait vu juste très tôt. Dès
1904, dans Nos tâches politiques, il dénonça la «théocratie» léniniste. En matière
d'orthodoxie, il avait bien compris ses vues: «Celui qui la nie doit être rejeté. Celui
qui doute est prêt à nier. Celui qui questionne est prêt à douter». En fait de dictature
du prolétariat, «Maximilien Lénine» et ses «ilotes du centralisme» préparent la «dic-
tature sur le prolétariat» et la terreur: «Un tribunal jacobin bolchevique aurait fait
passer en jugement tout le mouvement ouvrier international sous l'accusation de
modérantisme et la tête léonine de Marx tomberait la première sous le couperet de la
guillotine»16. À l'heure du bilan, nous n'avons pas fini de mesurer l'ampleur de la
catastrophe piovoquée par son entreprise.
Avant lui, Robespierre, le grand précurseur jacobin, fut l'homme providentiel ou
fatidique, selon les points de vue, qui fit entrer la Révolution dans sa phase radicale.
Or, là encore, on note le côté clérical, voire mystique, du personnage. «Il y avait,
dira Thibaudet, dans cet homme-là du Mahomet et du Cromwell»17. L'Incorruptible
n'est pas habité par les passions vulgaires, de l'avidité, de l'ambition et de la vanité.
Il se voit plutôt comme l'instrument historique d'un dessein transcendant. Par rapport
à l'Idéal infini de la vertu devenu objectif politique, il est trop seul et les autres
hommes trop petits. D'où la tristesse particulière et la fureur de ses discours.
Plus proche de nous, l'imam Khomeiny a ramené sur le devant de scène le fanatisme
sous sa forme archaïque par la confusion totale du pouvoir politique et de l'aspiration
religieuse. Le 12 décembre 1984, il prononça devant quelques notables de la République
islamique une causerie à l'occasion de l'anniversaire de Mahomet. Ce discours, pour-
tant «ordinaire», exprime avec une vertigineuse crudité le délire d'un homme qui
précipita son pays dans l'une des guerres les plus meurtrières des dernières décennies.
Nous reproduisons ici quelques passages de ce discours :
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Malgré l'étrangeté des propos tenus par les mollahs, certains intellectuels «pro-
gressistes» croiront pouvoir y discerner les accents d'une Révolution inédite, animée
d'un nouveau souffle libérateur. En dépit de ses origines laïques, la gauche aurait tort
de s'en inquiéter et de garder ses distances. L'un d'eux, Roger Garaudy, va jusqu'à
déclarer :
Quand j'entends Chapour Bakhtiar dire: «Les mollahs à la mosquée!», il ne fait
que transposer en Iran un mot d'ordre de la IIIe République. Dans la perspective
musulmane, où le Coran dicte une manière de vivre, c'est une idée qui n'a aucun
sens. L'homme est un tout; on ne peut pas le couper en tranches, ici le spirituel,
là le matériel. C'est ce que j'appelle introduire la dimension transcendante dans
la vie politique et économique.19
De son côté, M. Foucault fait le voyage de Téhéran et à son retour à Paris, rédige
quatre articles. Lui aussi se prend à espérer l'aube d'une nouvelle Renaissance sur
ce petit coin de terre dont le sol et le sous-sol sont l'enjeu de stratégies mondiales.
Quel sens, pour les hommes qui l'habitent, à rechercher au prix même de leur
vie cette chose dont nous avons, nous autres oublié la possibilité depuis la Renais-
sance et les grandes crises du christianisme: une spiritualité politique. J'entends
déjà des Français qui rient mais je sais qu'ils ont tort.20
Après le long aveuglement de tant d'esprits cultivés, bien informés et supposément
critiques vis-à-vis les révolutions issues de leurs sources idéologiques, comment
comprendre qu'ils cèdent à la fascination d'une nouvelle «révolution» qui prend à
rebours leurs propres fondements doctrinaux?
La raison profonde en est peut-être dans le fait que le passage de l'archaïsme
religieux à l'idéologie révolutionnaire moderne et son «retour» à un nouvel amalgame
politico-religieux « islamo-progressiste » correspond à un tropisme fondamental de
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L'AMBIGUÏTE DE LA PUISSANCE PUBLIQUE ET LE SPECTRE DU FANATISME
l'âme humaine et par conséquent à des péripéties internes à une même thématique
en dépit des différences superficielles. Peut-être le nexus théologico-politique survit-
il durablement à la scission «contre-nature» instituée par la modernité et permet-il
sous des avatars multiples la transfusion des énergies du croire religieux dans le croire
politique, de la militance religieuse dans la militance politique, éventuellement bel-
liqueuse? De même que la foi religieuse se prête naturellement à des usages idéo-
logiques et politiques, le globalisme des idéologies politiques dissimule-t-il autre chose
que des théologies politiques qui s'ignorent comme telles ? La partie de notre existence
médiatisée par la connaissance scientifique est fort mince comparée à celle qui est
gouvernée par des croyances. Religion et politique sont des activités suspendues à une
certaine doxa. Les croyances ne sont certes pas aveugles, elles comportent un certain
contenu cognitif, des «représentations», mais elles sont aussi sources de motivations
pour l'action: elles sont intensément investies par toute l'affectivité de la subjectivité.
Religion et politique communiquent dans l'adhésion globale d'une subjectivité à une
certaine «grille de lecture» à partir de laquelle le monde historico-social s'ordonne
et prend sens, un sens non seulement intellectuel mais existentiel, nourricier pour la
vie.
Aux religions de salut ont succédé des «politiques de salut» (J. Freund) que nous
appelons aussi depuis J. Monnerot et R. Aron «religions séculières ». Ces dénominations
sont pleines de sens ; elles exhibent dans l'expression même la souche anthropologique
unique dont elles procèdent. Les religions de salut, transcendantes ou historiques,
s'enracinent, en effet, dans une même aspiration à l'absolu, à un accomplissement
total par delà la fatalité de notre mort, cette «contre-utopie» par excellence (E. Bloch)
et point de repère indépassable de notre finitude. Les religions politiques procèdent
d'un déplacement du sacré traditionnel dans l'en-deça de notre histoire, le pouvoir
temporel agissant comme la médiation globale de la plénitude de l'idéal et de la réalité
future. D'ores et déjà les forces actuelles porteuses de l'avenir deviennent les véhicules
de la nouvelle transcendance. Ces formations mentales ressortissent à un même champ
d'études et sont justiciables des mêmes méthodes d'investigation. Elles constituent
autant de désinences, remaniées, réorientées, métamorphosées, d'un même radical
anthropologique. En dépit de leur allure logique, systématique et parfois même leur
prétention à la scientificité, les idéologies, à l'instar des croyances religieuses restent
fondamentalement de l'ordre de l'opinion. Il convient donc de scruter un moment la
nature de la croyance pour mieux cerner la brèche par où peut s'introduire l'enthou-
siasme et le fanatisme.
La part de la croyance dans notre agir est considérable, c'est l'évidence même.
La science nous fournit des informations précises et bien vérifiées mais aucune norme
pour notre conduite, aucun sens global pour orienter notre vie. Cette connaissance du
réel toujours fragmentaire, partielle, limitée — il n'y a pas de science de la totalité
— peut sans doute être très utile pour résoudre des problèmes déterminés. Cependant,
prise en elle-même, la science reste muette sur la totalité du monde et sur les fins
dignes de notre liberté. Elle n'offre donc rien qui puisse nous «enthousiasmer». Tout
à l'inverse, les progrès de la science nous forcent à rectifier sans cesse nos connais-
sances, à abandonner nos préjugés, à désinvestir l'attachement spontané, quasi nar-
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cissique que nous portons à nos idées. Dans cette mesure le dévoilement scientifique
comporte un aspect iconoclaste. La réalité n'était pas ce que nous croyions.
Le scientifique, lui, s'adresse à l'intellect de ses pairs et n'a nul besoin d'artifices
rhétoriques pour obtenir l'assentiment de son auditoire. Seul, à l'origine, Galilée n'en
avait pas moins raison contre tous et toute manifestation collective n'eût rien ajouté
à la validité objective de son exposé. L'accord des volontés et dej cœurs, au contraire,
est essentiel dans la célébration de la foi. On peut même se demander si, à la limite,
le contenu même de la foi n'est pas second par rapport au fait même de la communion.
Le croyant trouve dans la confirmation sensible que lui apporte ses coreligionnaires
un réconfort, une solidarité qui l'arrache à l'insécurité et à la vulnérabilité de sa
solitude. Bien plus, les manifestations de masse des croyants de toute sorte — les
cérémonies nazies, les «manifs» de Mai 68, les foules hurlantes de Téhéran — satisfont
non seulement un désir de sécurité mais également la joie mauvaise de l'intimidation,
voire la volonté de puissance. L'individu dans la foule, soulevé par la houle d'une
passion unanime, se grise de cette force immense, se découvre tout à coup tout-
puissant, invincible... Comme l'a montré G. Lebon et S. Freud après lui, il se décharge
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Cependant, toute unanimité dans les questions d'opinions est toujours factice.
Toute croyance reste intrinsèquement fragile et, de ce fait, exposée à la tentation de
l'intolérance vis-à-vis des outsiders: incroyants, mécréants, adeptes d'autres croyances.
À l'intérieur de chaque communauté croyante la tentation est grande, en effet, de
définir une orthodoxie et d'élaborer des moyens propres à la conserver et, si possible,
à l'étendre. Or, s'il y a une opinion droite, les autres doivent être rectifiées... Le
groupe peut s'enfler, se fortifier, s'augmenter du zèle des néophytes, il se voit toujours
encerclé par des esprits tordus ! Par sa seule présence, le dissident met en question la
pente dogmatique de l'esprit humain qui le porte à rejeter dans les ténèbres extérieures
ceux qui résistent à l'attraction de la secte devenue Église, État, Empire... Il faut
donc colmater sans cesse les brèches par où l'unanimité se fissure, stopper l'action
démobilisatrice du doute et de l'examen. Souvent l'individu collabore d'ailleurs volon-
tiers à la défense du credo commun.
C'est ainsi que beaucoup d'intellectuels ex-marxistes, par exemple, ont raconté
avec quel ardeur ils avaient embrassé la Cause du Parti et, par la suite, les résistances
qu'ils avaient dû vaincre pour désinvestir la grande espérance de leur jeunesse, processus
long et épuisant car il implique un vrai travail, le travail du deuil; ce dur travail les
laissa pour un temps vides, désorientés, seuls, mélancoliques, déçus jusqu'à l'os. Pour
plusieurs d'entre eux, leur adhésion n'était pas une simple toquade d'adolescent pro-
longé mais comme la sève même de leur vie, un engagement total qui donnait unité
et sens à leur existence en même temps qu'à l'aventure historique. Ils sont devenus
des militants au sens fort du terme, c'est-à-dire «des individus qui se veulent l'homme
d'un seul groupe»21. Comment se défaire aisément d'une clé qui ouvre toutes les
portes, le système des systèmes? Le fanatisme théorique précède et entraîne le fana-
tisme pratique.
21. Pierre E MOREAU, «Psychologie et lois du militantisme», Psychologie 64, 1975, p. 47. Voir également
Lewis A. COSER, The Militant Collective: Jesuits and Leninists, Social Research, Spring, 1973.
22. A. SAUVY, La révolte des jeunes, Calmann-Levy, 1970, p. 14.
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Une telle puissance de sens et d'intégration qui relie les membres d'une collectivité
de l'intérieur répond à une demande pressante à la fois intime et sociale. On peut
donc comprendre l'attachement bien naturel qu'on leur porte, même si l'on sait bien
par devers soi que, malgré tout, elles ne peuvent prétendre à la vérité inentamable
des acquis de la science. Mais qu'à cela ne tienne les vérités émiettées de la science
ne déclarent-elles pas forfait sur l'essentiel? Il faut bien vivre et trouver dans quelque
croyance ce sens global intériorisé par tous et qui fait vivre au milieu des incertitudes
de l'histoire. Alors, ne vaut-il pas mieux s'engager sur des vérités incertaines mais
riches de sens puisque la science s'avère ici insuffisante et le nihilisme, irrespirable.
Il n'empêche que le subjectivisme essentiel qui s'attache à la croyance répugne à se
reconnaître comme tel. Le fanatisme prend ici son envol avec sa volonté inconsciente
de dissimuler cette tare congénitale. Surtout dans les périodes critiques de l'histoire,
quand l'horizon semble bouché, le fanatique se cramponne avec toute l'énergie d'un
désespéré à un sur-sens total qui comble son déficit épistémologique par l'auto-illusion
d'une prétendue inspiration surnaturelle. Dans les sociétés d'après la mort de Dieu
mais qui croient à la science, la religion de la science prend le relais, même si on
feint d'ignorer que la science elle-même ne permet pas de tirer de la connaissance
des causes objectives la position absolue des fins ultimes.
À l'origine, le fanatique s'imagine donc avoir des révélations ou des inspirations
venant directement de Dieu lui-même. Fort de cette conviction, il s'arroge le droit
d'imposer ses idées, par tous les moyens, précisément parce qu'elles ne sont justement
pas, croit-il, les siennes mais celles du Très-Haut, omniscient et omnipotent. Confident
de l'Absolu, pourquoi ne serait-il pas également son agent dans l'histoire? La sub-
jectivité, on le voit, s'efface ici au profit d'un réfèrent absolu, transcendant, supra-
humain. L'autorité du fanatique ne procède donc pas de la volonté changeante des
hommes mais directement d'une volonté plus haute, indiscutable, suprêmement idéale
et suprêmement existante. Dès lors, il ne s'estime plus lié par aucune autorité ni aucune
loi humaine puisqu'il prétend naïvement être en communication directe avec la source
même de toute autorité. Comme l'Absolu duquel il se croit inspiré, il se croit ab-
solutus, délié de tout lien humainement institué, donc au-dessus des lois!
A la source, le fanatique est tout d'abord un «enthousiaste», au sens primitif du
terme c'est-à-dire celui qui a un dieu en lui, celui qui est possédé par un dieu. Après
avoir opposé l'Écriture à l'Église dévoyée de son temps, Luther a vu se dresser contre
lui des hommes au nom de l'Esprit: Munza, Storch, Stiibner, Carlstadt... Il les appela
Schwarmer...
Ces gens ne se soumettaient pas à l'Écriture; ils la méprisaient comme étant une
chose «extérieure » ; ils n'avaient plus à la bouche que Esprit ! Esprit ! et s'appelaient
eux-mêmes Geistgelehrten, traitant ironiquement Luther et ses amis de Wittemberg
de Schriftgelehrten. Dans les Articles de Schmalkade (1537), Luther parle des
«enthousiastes, de ces esprits qui se glorifient d'avoir l'Esprit sans la Parole et
au-dessus d'elle». Dans la Formule de concorde de 1577 on lit: «On appelle
enthousiastes ceux qui attendent une illumination céleste de l'Esprit sans la pré-
dication de la Parole de Dieu». 23
23. Y. CONGAR, art. «enthousiastes» in Catholicisme, t. IV, Paris, 1956 Voir également R. SPAEMANN,
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ne soient éblouis par de fausses lueurs de l'imagination qu'ils prennent pour les lumières
du Saint-Esprit»25. On juge l'arbre à ses fruits: contrairement à la froide raison, la
fièvre de l'imagination induit des comportements extrêmes qui portent la marque de
la déraison. De même Shaftesbury, «the philosopher of enthusiasm»26, esquisse une
véritable psycho-pathologie de l'inspiration religieuse et note que les situations de
crise et de malheur provoquent souvent des espérances à la mesure de la détresse.
Rien n'est plus propre à faire délirer que l'expérience aiguë de la douleur. L'homme
qui souffre préfère inventer de folles espérances plutôt que de désespérer tout à fait.
L'espérance est hôffnung, ouverture: elle ouvre à nouveau un avenir bouché.
On pourrait citer longuement la plupart des philosophes des lumières. Nous nous
arrêtons un moment à Kant. De Shaftesbury à Kant, du reste, il est possible de
discerner une influence qui se conjugue naturellement à d'autres, notamment celle de
Hume28.
La fameuse Schwàrmerei, équivalent allemand de l'enthousiasme29, remonte,
comme nous l'avons mentionné, au moins jusqu'à Luther. Le terme conserve chez
Kant des résonances de son sens originel mais reçoit à l'intérieur de son système un
sens philosophique précis. Réinterprété à partir de sa philosophie de la religion, trop
négligée, le kantisme révèle des vues très profondes dont la richesse est loin d'avoir
été épuisée. Kant a bien compris le caractère foncièrement raisonnable de l'espérance
religieuse car la religion est avant tout espérance du souverain bien c'est-à-dire du
bien total mais en même temps il a été fort conscient de sa charge potentielle de
violence. La religion (et ses substituts sécularisés) peut être la source des violences
les plus extrêmes si elle sort des limites de la simple raison. La visée de la totalité
achevée du bien n'est pas en elle-même déraisonnable ; elle est, au contraire, la requête
25. G.W. LEIBNIZ, Lettre à Morell, 29 septembre 1648 in Grua, Leibniz, Textes inédits d'après les manuscrits
de la Bibliothèque de Hanovre, PUF, 1948, T. I. p. 137.
26. F. H. HEINEMANN, «The philosopher of Enthusiasm». With material hitherto unpublished, Revue inter-
nationale de philosophie 21, fasc. 3, 1952.
27. Anthony Earl of SHAFTESBURY, «A letter concerning Enthusiasm (1708)», in Characteristics of Men,
Manners, Opinions, Times, éd. John M. Robertson, vol. I, Gloucester, Mass., Peter Smith, 1963, p. 13.
Le même phénomène a été maintes fois observé à l'échelle des collectivités à tel point que J. BAECHLER
a cru pouvoir établir l'équation suivante: «Lorsque les moyens tendent vers zéro, les fins tendent vers
l'infini. Un cynique affirmerait que plus un groupe est impuissant, plus il se berce d'illusions» (Les
phénomènes révolutionnaires, PUF, 1970, p. 105).
28. Voir J.-P. LARTHOMAS, De Shaftesbury à Kant, Atelier national de reproduction des thèses, Université de
Lille III, Diffusion Didier, édition, 1985; «Humour et enthousiasme chez Lord Shaftesbury (1671-1713)»,
Archives de philosophie 49, 1986.
D. HUME, L'histoire naturelle de la religion et autres essais sur la religion, Vrin, 1971.
29. Voir Susie I. TUCKER, Enthusiasm. A study in semantic change. Appendix 2, «Enthusiasm» and
«Schwàrmerei», Cambridge University Press, 1972, pp. 167-168.
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la plus vaste de la raison mais elle peut fournir l'occasion des pires débordements si
elle prétend frauduleusement dire et faire cette totalité dans l'histoire. C'est cette
prétention fausse qu'il faut démasquer dans sa démesure radicale: l'idée d'une totalité
finie et intégralement rationnelle, dans l'ordre de la connaissance d'abord, dans l'ordre
de l'action ensuite, constitue toujours une imposture et le principe caché d'une tyrannie.
L'idée de la totalité est saine et raisonnable, la prétention à l'épuiser dans un discours
qui serait savoir absolu et à la réaliser dans l'expérience comme l'avènement du «règne
des fins» définit la racine même du totalitarisme. Aucun événement de l'histoire, si
grandiose soit-il, ne peut prétendre réaliser l'Avènement d'une societas perfecta. Les
requêtes illimitées du savoir et du pouvoir sont valables en tant qu'idée régulatrice,
postulat ou espérance, elles forment l'horizon ultime de notre aspiration mais le
Système des systèmes et la «Communauté éthique» nous échappent en tant qu'effec-
tuations adéquates.
Le Schwàrmer est précisément celui qui, méconnaissant sa fînitude et le mal
radical qui afflige sa moralité effective, transgresse ces limitations: il affirme plus
qu'il ne sait et prétend faire plus qu'il ne peut. Par son caractère illimité, inconditionné,
parfait, cette visée transcendante qui nous habite nous ouvre à la totalité du Vrai et
du Bien mais si nos «schématisations» symboliques font passer le «régulatif» dans
le «constitutif», si les institutions totalisantes de la société (État et Église) mécon-
naissent leur caractère «véhiculaire» et se confondent avec l'Absolu, alors la visée la
plus haute de la raison dérape dans une sorte de «théomorphisme de la pensée»30,
dont la théodicée de Leibniz (et de Hegel) ne sont que les transpositions philosophiques
et, par la suite, dans des théocraties fanatiques dont les régimes totalitaires de notre
époque ne sont que des démarcations laïques. De l'intention légitime consciente de
ses limites à la prétention folle et dangereuse, Kant a ménagé un double cran d'arrêt.
Sur le plan théorique, le saut mortel de l'idée au concept est barré par la critique de
«l'illusion transcendantale». Sur le plan pratique, l'essai sur le mal radical prend la
pleine mesure du mal qui est l'œuvre de notre liberté. La perfection du savoir et de
notre agir ne nous est accessible qu'en idée et en imagination. Dans la réalité, il n'y
a pas de passage continu de l'imparfait au parfait, du relatif à l'absolu, du fini à
l'infini. L'incommensurabilité des deux ordres ne peut être franchie que par un saut,
un coup de force qui inaugure toutes les transgressions.
L'infinité de l'exigence, du Sollen, ne saurait s'objectiver pleinement dans l'exis-
tence. L'inadéquation foncière de l'être fini au devoir-être infini est par définition
irréalisable en totalité : entre un terme fini et un eschaton infini la distance est toujours
infinie. L'ouverture sur les demandes inépuisables de la raison entière reste certes
raisonnable, pleine de sens mais en tant qu'idée-horizon qui donne sens à notre marche
dont on sait le caractère inaccessible. La volonté la plus résolue ne pourra jamais
réaliser ce vœu irréalisable non parce que l'idée en est vaine et chimérique mais, au
contraire, parce qu'elle est surabondamment riche, infiniment sensée et comme telle
ineffectuable. Nul ne peut dire et faire la totalité — la totalisation, tâche infinie, sera
éternellement en cours — mais la totalité que nous ne pouvons connaître et a fortiori
30. J. MARITAIN, La philosophie morale. Examen historique et critique des grands systèmes, NRF, Gallimard,
1960, p. 162: «La pensée hégélienne est la raison kantienne définitivement déifiée».
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J'entends par idée un concept rationnel nécessaire auquel nul objet qui lui cor-
responde ne peut être donné dans le sens. (...) Ainsi, on peut dire que la totalité
absolue de tous les phénomènes n'est qu'une idée ; car comme nous ne pourrons
jamais la réaliser dans une image, elle reste un problème sans solution.31
31. KANT, Critique de la raison pure, trad. A. Treymesagues et B. Pacaud, PUF, 2l éd. 1963, p. 270.
32. N. ROTENSTREICH, «Anthropology and Sensibility», Revue internationale de philosophie 101, Fasc. 3.
1972, p. 342; voir du même auteur, «Hypostasis and Fetishmaking. Kant's concepts and their transfor-
mations», Kant-Studien 71, 1980.
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Voltaire le reconnaît:
Les lois sont encore très impuissantes contre ces accès de rage ; c'est comme si
vous lisiez un arrêt du conseil à un frénétique. Ces gens-là sont persuadés que
l'esprit saint qui les pénètre est au-dessus des lois, que leur enthousiasme est la
seule loi qu'ils doivent entendre. Que répondre à un homme qui vous dit qu'il
aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de
mériter le ciel en vous égorgeant?34
33. Voir James FARR, «Political Science and the Enlightenment of Enthusiasm», American Political Science
Review, vol. 82, 1988.
Dans la critique de l'enthousiasme, aisément transposable dans la «critique des idéologies», l'influence
de Hobbes est probablement sous-estimée. Sa critique du «prophétisme» n'est pas moins rigoureuse que
celle du cléricalisme et du «papisme». Selon Hobbes, la Bible enseigne que seul Abraham, Moïse et Jésus
sont habilités à parler aux hommes au nom de Dieu. Par conséquent, tout autre individu qui prétendra le
faire ne pourra être qu'un faux prophète. Hérétique et séditieux, il sera traité comme tel par les autorités
concernées. Voir G. Barthel, «La Bible dans le "Léviathan"», Revue européenne des sciences sociales 49,
1980.
34. VOLTAIRE, Dictionnaire philosophique, art. fanatisme, Garnier-Flammarion, 1964, p. 189, 190.
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35. J. NABERT, Le désir de Dieu, Aubier, 1966, p. 55: «Le désir de Dieu est le désir du mal supprimé».
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36. KANT, Fondements de la métaphysique des moeurs, trad. V. Delbos, Delagrave, 1964, p. 132.
37. J. FREUND, «La double morale», Comprendre 45-46, 1982, p. 57: «On fait rarement le mal pour des
raisons politiques, mais plus souvent pour des raisons religieuses ou idéologiques». J.-M. DOMENACH,
«Révolution et modernité», Esprit, juin 1988, p. 32: «Il faut en convenir: le lien entre la Révolution et
la terreur ne se trouve pas dans la volonté de faire le mal mais dans la volonté de faire le bien». M. HELLER
et A. NEKRICH, L'utopie au pouvoir. Histoire de l'URSS de 1907 à nos jours, Calmann-Levy, p. 101 : «Le
parti fournissait l'Idée: tout est permis, nous travaillons pour l'Histoire; les tchékas fournissaient les bras
qui mettaient l'Idée en pratique».
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Les exemples historiques foisonnent. Nous nous contenterons ici d'une brève
citation que les événements récents éclairent d'une lueur sinistre. Dans L'utopie du
pouvoir, M. Heller et A. Nekrich reproduisent un extrait éloquent de la revue Le
Glaive rouge, organe de la Tchéka de Kiev: «Tout nous est permis, car nous sommes
les premiers au monde à brandir le glaive, non pour asservir et réprimer, mais au nom
de la liberté générale et de l'affranchissement de l'esclavage»-™.
En réalité, le Souverain Bien, indéterminable dans son contenu concret et irréa-
lisable en tant que totalité adéquate à sa notion est néanmoins «espérable». Comment
ne pas l'espérer? Mais l'idée de ce bien parfait ne peut être fixée dans un concept
déterminé que par l'imposture d'une orthodoxie religieuse ou idéologique et ne peut
être objectivée dans la réalité que sous la forme de la terreur systématique. Certes,
il est permis de l'espérer mais seulement de l'espérer. Prétendre poser la demande de
totalité hors de nous dans un discours à la fois parfaitement adéquat et fini ne peut
être l'œuvre que d'une auto-tromperie de la raison, présomptueuse, oublieuse de ses
limites. Nul système ne peut coïncider, si ce n'est en rêve, avec l'idée-horizon du
Savoir absolu. L'exigence infinie ne peut s'actualiser ici dans une existence. Prétendre
réaliser ce vœu de la raison dans un système qui serait, en fait, le Système, serait à
coup sûr une prétention fausse, illusoire. Cette arrogance inouïe constitue déjà la
première violence qui prélude à d'autres, non seulement ridicules mais terribles, comme
le note superbement P. Ricœur:
Ce que Platon disait de l'Un, nous le disons de la totalité. On a trop vite dit: elle
est ici, elle est là; elle est Esprit, elle est Nature, elle est Histoire; la violence
n'est pas loin ; d'abord la violence sur les faits et bientôt la violence sur les hommes
si par surcroît le philosophe de la totalité a pouvoir sur les hommes.39
Accomplir le Vrai dans un savoir achevé, réaliser le Bien dans une Societas
perfecta, n'est-ce pas la perspective la plus inspirante de notre désir et de notre
espérance? Le rêve d'omniscience et d'omnipotence n'est-il pas notre vœu inconscient
le plus cher, l'archétype de toutes nos illusions? À nous qui souffrons gravement de
la dureté de la vie, le dieu Logos et le principe de réalité avouera Freud, n'apportent
que de maigres consolations. N'est-il pas tentant alors d'hypostasier la représentation
de l'idéal par la puissance créatrice de l'imagination soutenue par toute la force du
désir. C'est par une tendance interne, naturelle, que la raison «réalise» son vœu, nous
dit Kant. C'est justement le rôle de la réflexion critique de démonter ce processus
d'auto-négation et de restaurer l'affirmation de la métaphysique, après l'épreuve de
la critique, comme quête infinie. De là vient la douce tyrannie de l'idéal: le sujet se
projette à son insu dans une transcendance positive — Dieu ou quelque « grand dessein »
historique — dont il se voit comme le fidèle ou le militant à la fois docile et magnifié.
L'enthousiaste qui se croit monté par un dieu n'est, en fait, que le chevalier de son
38. Cité in M. Heller et A. Nekrich, op. cit., p. 91. En sens inverse, on admirera la sagesse d'un Thomas
JEFFERSON en accédant à la présidence en 1801 : «On ne doit pas vouloir un bien plus grand que ne peut
supporter la nation». Cité in Bertram D. WOLFE, Le Marxisme. Une doctrine politique centenaire, Fayard,
1967, p. 379.
39. RICOEUR, L'homme faillible, Aubier, 1960, p. 66.
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propre idéal d'accomplissement total; il n'obéit qu'à une impulsion qui ne vient que
de lui-même, pour reprendre l'expression de Locke.
Au fond, le fanatisme est une forme de solipsisme pratique, militant, qui investit
totalement une idée ou une organisation particulière. Le fanatique est l'homme d'une
seule idée et d'un seul groupe qu'il cherche à imposer à tous et sur tout, par tous les
moyens. Le sens commun ne saurait prévaloir contre son sens intime, sa lumière
intérieure, car il coïncide parfaitement avec l'Absolu. Le monde réel qui nous blesse
toujours est alors reconstruit en imagination d'abord, éventuellement en acte, selon
une idée conforme au désir. Tel est le miracle de la pensée, mythico-poétique en son
fond, qui commande les grands engagements religieux ou idéologico-politiques. La
référence à Freud peut relayer ici utilement celle de Kant pour prendre la pleine mesure
du désir de bonheur qui nourrit les constructions utopiques: «Le principe à quoi doit
satisfaire le mythe est ce que Freud nomme le principe de plaisir. Le mythe nous
représente le monde, à un moment donné, tel que nous l'aurions créé si nous l'avions
créé»40. Sur cette trajectoire surgit alors le fanatisme car la volonté auto-illusionnée
de réaliser l'irréalisable redouble d'énergie devant les résistances du réel. Avant de
mettre en question l'idole idéologique, les ennemis sont diabolisés et traités en consé-
quence comme des êtres avec lesquels il n'y a rien à discuter. Bref, après s'être donné,
en imagination, un objet aussi vaste, comment ne serions-nous pas tentés de nous
mettre en marche, dans la réalité même de l'histoire, pour surmonter les maux de
notre nature spirituelle exilée dans l'imparfait?
De là procèdent les pires violences de 1'Exodus Politics (M. Walzer), lointaine
matrice de nos mouvements d'émancipation révolutionnaire. Ainsi Marx écrit dans
les Manuscrits de 1844: «Le communisme est l'énigme résolue de l'histoire et il se
connaît comme tel»41. Très tôt, avec un coup d'œil prophétique stupéfiant, Proudhon
avait bien pressenti dans le marxisme son potentiel d'espérance religieuse inconscient
et sa charge de violence. Dans une lettre datée du 17 mai 1846, il écrit à Marx:
Cherchons ensemble, si vous voulez, les lois de la société, le mode dont ces lois
se réalisent, le progrès suivant lequel nous parvenons à les découvrir: mais, pour
Dieu ! après avoir démoli tous les dogmatismes a priori, ne songeons point à notre
tour à endoctriner le peuple; ne tombons pas dans la contradiction de votre
compatriote Martin Luther qui, après avoir renversé la théologie catholique, se
mit aussitôt, à grands renforts d'excommunications et d'anathèmes, à fonder une
théologie protestante. Depuis trois siècles, l'Allemagne n'est occupée que de
détruire le replâtrage de M. Luther: ne taillons pas au genre humain une nouvelle
besogne par de nouveaux gâchis. J'applaudis de tout mon cœur à votre pensée
de produire un jour toutes les opinions ; faisons-nous une bonne et loyale polémique ;
donnons au monde l'exemple d'une tolérance savante et prévoyante, mais, parce
que nous sommes à la tête du mouvement, ne nous faisons pas les chefs d'une
nouvelle intolérance, ne nous posons pas en apôtres d'une nouvelle religion, cette
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J'ai aussi à vous faire quelque observation sur ce mot de votre lettre: au moment
de Vaction. Peut-être conservez-vous encore l'opinion qu'aucune réforme n'est
actuellement possible sans un coup de main, sans ce qu'on appelait jadis une
révolution, et qui n'est tout bonnement qu'une secousse. Cette opinion, que je
conçois, que j'excuse, que je discuterais volontiers, l'ayant moi-même longtemps
partagée, je vous avoue que mes dernières études m'en ont fait complètement
revenir. Je crois que nous n'avons pas besoin de cela pour réussir; et qu'en
conséquence, nous ne devons point poser l'action révolutionnaire comme moyen
de réforme sociale, parce que ce prétendu moyen serait tout simplement un appel
à la force, à l'arbitraire, bref, une contradiction. (...) Je préfère donc faire brûler
la propriété à petit feu, plutôt que de lui donner une nouvelle force, en faisant
une Saint-Barthélémy des propriétaires.42
42. ID., Œuvres philosophiques, T. III, La Pléiade, NRF, Gallimard, 1982, pp. 1483-1484.
43. KANT, Critique de la raison pure, PUF, 2e édition, 1963, p. 453.
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L'AMBIGUÏTE DE LA PUISSANCE PUBLIQUE ET LE SPECTRE DU FANATISME
solu et ses vicaires historiques. Le fait est notoire, les révolutionnaires n'ont pas le
sens de l'humour. Quand on s'identifie totalement à l'Absolu en travail dans l'histoire,
tout ce qui nous ramène à l'essentielle finitude de notre nature n'est guère apprécié.
En réalité, par rapport à un terme infini, infigurable et irréalisable, toutes les médiations
finies qui peuvent le «schématiser» sont essentiellement relatives, et discutables. C'est
le rôle de l'humour — et de la religion dans les limites de la simple raison — de le
rappeler. En présence du fanatisme armé, il est vrai, l'humour ne suffit pas...
C'est surtout dans les deux premières critiques que Kant a thématisé la Schwàr-
merei. Il n'est donc pas étonnant que dans la définition qu'en donne S. Zac, il s'y
réfère d'une manière quasi exclusive.
44. S. ZAC, «Kant, les stoïciens et le christianisme», Revue de métaphysique et de morale 2, 1972, p. 151.
Comme chacun sait, le terme Schwàrmerei chez Kant est à vrai dire quasi intraduisible. Aussi bien, nous
avons souvent préféré ne pas le traduire. Dans son important essai Qu'est-ce que s'orienter dans la pensée,
A. PHILONENKO propose «enthousiasme». Dans l'article cité plus haut (note 23), R. Spaemann note
cependant que Kant identifie fanatismus et schwàrmerei, termes qu'il distingue de aberglaube (superstition)
et d''enthusiasmus. Dans son récent ouvrage, La folie dans la raison pure. Kant lecteur de Swedenborg,
Vrin, 1990, Monique DAVID-MÉNARD propose plutôt «extravagance» qui nous semble faible. Il reste que
son étude, fort intéressante, apporte un éclairage original sur cette question. Dans la traduction de la
«réflexion» 6050 qui figure en appendice de son livre, J.-P Larthomas traduit tantôt par «exaltation
visionnaire», tantôt par «exaltation fanatique». La pensée de Kant elle-même n'est pas parfaitement stable
sur ce point, comme le remarque J.-L. BRUCH: «Le vocabulaire de Kant est en ce domaine d'autant moins
rigoureux que ses définitions sont plus marquées d'une intention péjorative et injurieuse. La polémique
déporte l'analyse» (La philosophie religieuse de Kant, Aubier, 1968, p. 173, n. 39). Notre propos n'est
pas ici d'analyser ces flottements mais de ressaisir la position générale de Kant. Toutefois, il n'est pas sans
intérêt de rappeler le sens primitif du terme pour mieux appréhender la chatoyante diversité des nuances
sémantiques: «Les mots Schwàrmer, Schwàrmerei viennent de Schwarm (Lat. examen), essaim d'abeilles
(qui essaime, schwàrmt), foule en effervescence, où chaque individu est à la fois cause et effet inconscient
de cette effervescence qui exalte les facultés affectives et imaginatives de chacun. Exaltation dont la contagion
ne cesse de l'amplifier, et qui entraîne la rupture avec l'ordre établi, telle celle de l'essaim quittant la
ruche-mère. Le Schwàrmer est donc Y exalté, et par là aussi l'hérétique, le subversif, le révolutionnaire.
Dominé par l'imagination, c'est aussi l'inspiré, ce peut être celui qui est plus ou moins dérangé (verruckt),
le fou. La Schwàrmerei est l'attitude du Schwàrmer et le contenu de sa pensée.» (P. GARNIRON in G.W.E
Hegel, Histoire de la philosophie, t. 6, La philosophie moderne, Vrin, 1985, p. 1771, note B.)
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JEAN ROY
Tout État politique peut désirer sans doute que l'on trouve chez lui une domination
s'exerçant sur les esprits suivant les lois de la vertu, car dans les cas où ses moyens
de coercition ne suffisent pas, parce que le juge humain ne peut pénétrer l'intérieur
des autres hommes, les intentions vertueuses produiraient ce qu'on souhaite. Mais
malheur au législateur qui voudrait établir par la contrainte une constitution à des
fins éthiques, car non seulement il ferait ainsi le contraire de cette constitution,
mais de plus il saperait sa constitution politique et lui ôterait toute solidité.45
45. KANT, La religion dans les limites de la simple raison, trad. J. Gibelin, Vrin, 1952, p. 130.
46. ID., Théorie et pratique, Vrin, 1967, p. 45. Cette tentation mal surmontée court à travers de forts courants
de la tradition socialiste. En levant clairement cette hypothèque historique le mouvement socialiste a du
même coup perdu une bonne part de son pouvoir de séduction. Parmi les prises de position les plus franches,
on peut citer, parmi d'autres: CASTORIADIS: «Je ne demande pas que la société "me donne le bonheur";
je sais que ce n'est pas là une ration qui pourrait être distribuée à la mairie ou au Conseil ouvrier du
quartier et que si cette chose existe, il n'y a que moi qui puisse me la faire sur mes mesures.» L'institution
imaginaire de la société, Seuil, 1975, p. 126. P. VIVERET: «On commence toujours par vouloir faire le
bonheur des hommes. On termine en les ployant sous le joug de ce que l'État décrète être le bonheur. (...)
Pour la première fois de son histoire le socialisme français fait l'expérience de la laïcisation du politique
et cette expérience est hautement positive.» Intervention, no 5-6, oct. 1983, p. 107. P. RICOEUR: «Je suis
heureux de constater que le socialisme français est devenu une politique parmi d'autres. Il s'est départi de
son aura religieuse (l'homme nouveau, etc.). Je ne suis pas un déçu du socialisme parce que je n'en ai pas
attendu la régénération de l'homme. C'est une variante pour sortir de la crise. Je pense avec Spinoza que
la politique n'exige qu'une rationalité commune. Il s'agit seulement de créer les conditions de la citoyenneté.
Cela suppose l'existence d'un État de droit.» Interview accordée au Nouvel Observateur, 11.3. 1983.
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47. FREUND, «La violence des suralimentés», Zeitschrift fur Politik 19, cahier 3, 1972, p. 193.
48. ID., «Le pouvoir est-il un instrument révolutionnaire ou réactionnaire?», in Le pouvoir, XVIe Rencontres
internationales de Genève, La Baconnière, Neuchâtel, 1977, p. 303.
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JEAN ROY
et sonnent creux à leurs oreilles»49. Hegel déplore cette relative fermeture aux appels
de l'Idée. À l'inverse, les jacobins français n'ont pas su retrouver la terre ferme des
réalités après s'être arrachés aux formes traditionnelles devenues inadéquates. Ils ont
sombré dans «la liberté du vide» et «la furie de destruction» sous prétexte que toute
institutionnalisation de l'idée de liberté la trahit en même temps qu'elle l'exprime. Le
refus des déterminations qui tout à la fois incarnent et contractent l'idée de liberté a
fait le lit de l'anarchie et de la dictature des petits comités. Ce qui tint lieu de
gouvernement ce furent les factions au pouvoir. Là où la précision et l'objectivité du
droit sont répudiées au profit des interprétations changeantes de l'idéologie, la violence
des individus et des groupes se déchaîne. C'est le sentiment de l'un qui devine le
sentiment de l'autre dans son rapport à la volonté générale telle qu'il l'éprouve. C'est
à ce propos qu'il fustige le fanatismus. À côté du fanatisme religieux de l'hindou qui
s'évade dans l'intériorité abstraite, le fanatisme politique du jacobin détruit toute
tentative de donner un corps objectif à l'intention vague de liberté.
En dépit de leurs divergences par ailleurs, Kant et Hegel ont su maintenir l'ou-
verture sur l'idée des droits de l'homme et du royaume de Dieu mais en même temps
ils défendent la radicale légitimité du pluralisme inhérent à la société civile contre les
prétentions de l'État trop enclin à tout absorber en lui. Leur vigoureuse critique du
fanatisme, adossé à de puissantes philosophies, reste étonnamment actuelle.
Il est hautement significatif que certains philosophes de l'École de Francfort,
revenus du marxisme révolutionnaire de leur jeunesse, aient retrouvé les accents de
la sagesse kantienne et, au-delà, certains aspects de leur tradition religieuse.
Dans un texte de 1970, Horkheimer fait le point sur la théorie critique. Ses propos,
étonnants, méritent d'être reproduits ici:
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Curieusement, nous retrouvons ici les deux crans d'arrêt que Kant avait institués
dans sa philosophie pour empêcher que l'ouverture raisonnable sur l'être absolu ne
dérape dans la Schwârmerei: la critique de l'illusion transcendantale qui condamne
le dogmatisme du savoir absolu et la théorie du mal radical, transposition philosophique
du péché originel, qui nous découvre incurablement inférieurs à l'objet pur de la
volonté et indignes de l'objet total de la volonté. Cette réappropriation de «représen-
tations» religieuses dans l'élément du «concept» donne un contenu inattendu à la
philosophie comme religion comprise. Elle est peut-être aussi un aveu subtil et cou-
rageux: le marxisme auquel tant d'esprits «éclairés» ont succombé à notre époque
aura été pour certains le long détour d'un nouvel accès à l'ouverture authentiquement
critique sur la totalité. Mais comme il aura été long ce détour!
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