M.
Jebar, Lycée International
Cours de français – classe de Première.
EXPLICATION LINÉAIRE 7 : CYRANO DE BERGERAC (1897) D’EDMOND ROSTAND, ACTE V, SCÈNE 6
[Accroche] En 1844, Théophile Gautier publie un ensemble de dix articles destiné à remettre en
lumière des poètes oubliés du Moyen Âge. Ces derniers, qui sont qualifiés de « grotesques »,
comptent parmi eux Cyrano de Bergerac. Edmond Rostand s’en souvient peut-être lorsqu’il part en
quête d’un nouveau sujet à porter sur la scène à la fin du XIXe siècle.
[Situation] Cyrano de Bergerac, représentée en 1897, est l’une des œuvres les plus célèbres du
théâtre français, elle évoque un véritable auteur du XVII e siècle, mêlant ainsi réalité et fiction.
Edmond Rostand met en scène l’histoire d’un amour impossible que Cyrano éprouve pour la belle
Roxane, et qui demeure secret dans le cœur du héros éponyme souffrant d’un défaut grotesque : son
nez proéminent. Dans un stratagème longtemps efficace, il se sacrifie même en prêtant ses qualités
oratoires au beau Christian, son rival, qui ne sait guère parler d’amour et qui aime aussi Roxane. Le
passage présenté ici, qui constitue la fin de la dernière scène de Cyrano de Bergerac, évoque la mort
du héros, qui, grièvement blessé dans une attaque traîtresse, vient cependant faire sa visite
accoutumée à Roxane, qui pleure au couvent la mort de son fiancé. A la scène 5, le stratagème vient
d’être révélé à Roxane qui découvre ainsi l’amour que lui porte de Cyrano. La figure de ce dernier
domine ce passage, où il vit son agonie, rappelant les héros de drames romantiques.
[Projet de lecture] Pour commenter cette scène, on pourra ainsi se demander comment
s’entremêlent le pathétique, l’héroïsme tragique et une certaine forme de grotesque, grâce auxquels
le personnage cherche à être fidèle à son « panache » jusqu’au bout : au seuil de la mort, il n’est plus
le stratège de l’ombre, mais un héros en pleine lumière.
[Annonce de plan] Nous pouvons distinguer trois mouvements dans cet extrait. Le premier, du vers 1
au vers 13, glisse peu à peu du comique au tragique au moment où Cyrano prononce sa propre
épitaphe. Dans le second mouvement, du vers 13 au vers 18, le héros s’adresse plus directement à
Roxane et prononce de manière lyrique ses dernières volontés. Dans le dernier mouvement, du vers
18 au vers 27, Cyrano bascule définitivement dans une forme de folie héroïque pour entre
entreprendre un dernier combat, entre sublime et grotesque.
Citations du texte Eléments d’analyse et d’interprétation
Ière PARTIE :
- Pour le public, ces deux vers ont une forte
Du comique au résonnance comique : Rostand fait
référence à la fameuse scène de la galère
tragique : Mais aussi que diable
des Fourberies de Scapin (III, 21). Mais
Cyrano allait-il faire,
Cyrano lui-même avait utilisé plus de
prononce sa Mais que diable allait-il
quinze auparavant cette interrogation dans
propre faire en cette
la scène 4 de l’acte II de sa comédie Le
épitaphe. galère ?...
Pédant joué (1654). Plus tôt dans la scène,
Le Bret et Ragueneau avaient averti
(de « Mais aussi Cyrano de ce « larcin ». Cela rappelle le
que diable (…) » talent méconnu de Cyrano.
1
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- Cyrano parle de lui-même à la P3 :
renforcement du comique.
- Rupture de la versification met en relief
l’épitaphe que l’on devine aussi grâce à la
locution « ci-gît ».
- Epitaphe en octosyllabes (vs l’alexandrin
Philosophe, physicien, utilisé habituellement dans les répliques) ->
Rimeur, bretteur, vers légers qui rappellent les talents
musicien, poétiques du Cyrano de Rostand.
Et voyageur aérien, - Les quatre premiers vers rappellent les
Grand riposteur du tac différentes facettes du héros. Cyrano brille
au tac par la diversité de ses talents : des plus
Amant aussi – pas pour spéculatifs (philosophe, physicien) aux plus
son bien ! – pratiques (riposteur, amant, bretteur), des
Ci-gît Hercule-Savinien plus intellectuels aux plus physiques.
De Cyrano de Bergerac - L’épitaphe fait sourire, en particulier les
Qui fut tout et qui ne fut trois dernières facettes de Cyrano, puis
à « vient me
rien. glisse peu à peu vers une tonalité plus
prendre », v. 1-
tragique : Cyrano meurt (« ci-gît ») ; malgré
13)
tous ses talents, il n’a pas été reconnu à sa
juste valeur (cf. le parallélisme antithétique
du dernier vers de l’épitaphe).
- Confirmation du tragique (évocation de la
fatalité : « je ne peux faire attendre ») et
touche lyrique : le double euphémisme
(« je m’en vais » / « le rayon de lune vient
me prendre ») pour évoquer la mort.
Mais je m’en vais,
Imagination poétique suggérée par l’image
pardon, je ne peux faire
de la lune.
attendre :
- Nouvelle allusion à l’œuvre du véritable
Vous voyez, le rayon
Cyrano, auteur des Etats et empires de la
de lune vient me
lune.
prendre !
- Le référent du pronom « vous » n’est pas si
clair. Roxane ? Le public (double
énonciation) ? Ce qui trouble
l’interprétation, c’est l’état de délire de
Cyrano.
- La didascalie confirme l’état de folie dans
IIe PARTIE : lequel tombe Cyrano et permet de préciser
Il est retombé assis, les la destinatrice des prochaines paroles :
Les dernières pleurs de Roxane le Roxane.
volontés rappellent à la réalité, il - Les gestes expriment la dimension
adressées à la regarde, et caressant tragique de la situation : les pleurs, le geste
ses voiles : tendre d’un Cyrano qui se sait condamné
Roxane
et s’est enfin dévoilé peu de temps
auparavant.
(de « Il est Je ne veux pas que - Champ lexical de la mort qui confirme la
retombé assis vous pleuriez moins ce dimension tragique : « le grand froid », «
(…) » à « (…) charmant, voiles funèbres », « son deuil », « mon
pas dans ce Ce bon, ce beau deuil ». La mort de Cyrano semble alors
fauteuil ! », v. Christian, mais je veux imminente, ce que pouvait aussi suggérer
13-18) seulement la position indiquée par la didascalie un
Que lorsque le grand peu plus haut (« Il est retombé assis »)
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- Les dernières volontés sont
particulièrement soulignées par la
répétition de « vouloir » (« je ne veux pas »
/ « je veux seulement »).
- Malgré la mort de Christian, Cyrano montre
sa dignité en louant ce dernier. Hommage
froid aura pris ses
mis en relief par le rythme ternaire des trois
vertèbres,
adjectifs (« ce charmant, ce bon, ce
Vous donniez un sens
beau »), dont l’énumération forme un
double à ces voiles
enjambement. Le nom « Christian » est
funèbres,
aussi placé juste avant la césure de
Et que son deuil sur
l’alexandrin.
vous devienne un peu
- On comprend toutefois dans le vers 17,
mon deuil.
mis en relief par l’assonance en « e », que
l’ultime souhait de Cyrano est que son
souvenir survive en Roxane, qu’elle prête
un « sens double » au deuil comme elle
devait prêter un sens double au discours
de Christian.
- Roxane, peu loquace dans cet extrait,
s’exprime cependant de manière très
expressive : ici, c’est une promesse sous
une forme exclamative. Les points de
Je vous jure !...
suspension peuvent suggérer autant la
coupure du discours que l’émotion qui la
saisit.
-
e
III PARTIE : Cyrano est secoué d’un - La didascalie amorce une rupture d’abord
grand frisson et se lève exprimée de manière spectaculaire par le
Le retour de la brusquement. corps de Cyrano : « secoué d’un grand
folie et le frisson », « se lève brusquement ».
dernier combat Pas là ! non ! pas dans - Les paroles de Cyrano sont dès lors plus
ce fauteuil ! hachées et moins lyriques, comme le
de Cyrano montrent les trois exclamations négatives :
On veut s’élancer vers « Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil ! ».
(de « On veut lui. - La didascalie et la réplique
s’élancer (…) » suivantes constituent les dernières
à « lorsque Ne me soutenez pas ! interactions entre Cyrano et les
c’est inutile ! », Personne personnages réels. Le refus de l’aide
v. 18-27) confère une dimension héroïque au
Il va s’adosser à l’arbre. personnage.
- L’arbre auquel s’adosse Cyrano est dit
Rien que l’arbre ! « énorme » et situé « au milieu d’une
place » au début de l’acte. La symbolique
Silence. est forte : tout en cherchant son dernier
souffle, Cyrano ne fait plus qu’un avec cet
arbre majestueux qui, au centre de la
scène, s’élève vers le ciel.
- Cette pose symbolique, à la fois sublime et
tragique, constitue un moment suspendu,
ce que suggère aussi la didascalie
« silence ». L’extinction de l’énergie et de
la parole semble alors complète.
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- Mais un dernier ennemi survient. Le
spectateur ne le sait pas encore car celui-ci est
désigné par le pronom « elle ». Aucun être
physique, si ce n’est Roxane, ne peut être le
référent.
Elle vient. Je me sens
- Le raidissement funeste est exprimé par les
déjà botté de marbre,
mots – double métaphore du marbre et du
Ganté de plomb !
plomb qui rappelle le cercueil – et le corps. Le
spectateur peut alors comprendre que c’est à
Il se raidit.
la Mort que le pronom renvoie. C’est une
personnification. Mais le raidissement est ici
Oh ! mais !...
ambivalent car il est aussi une manière de se
puisqu’elle est en
tenir ferme face à la mort, comme le suggère
chemin,
la suite du passage…
Je l’attendrai debout,
- Cette apparition de la Mort provoque un
ultime sursaut, dont l’énergie est d’abord
Il tire l’épée.
suggérée par la double exclamation
monosyllabique « Oh ! mais ! … ».
et l’épée à la main !
- La posture héroïque de Cyrano est d’autant
plus exhibée qu’il commente ses propres
gestes chevaleresques.
- Le basculement dans la folie est rendu
encore plus spectaculaire par le geste et la
forte pause à la césure.
Cyrano !
- L’effet est immédiat : Le Bret, Ragueneau
Roxane, défaillante.
et Roxane réagissent par les mots (les
apostrophes exclamatives) et par les
Cyrano !
gestes d’effroi : Roxane « défaillante »,
mouvement de recul.
Tous reculent
épouvantés.
Je crois qu’elle - Cyrano avait refusé l’aide de ses amis.
regarde… Désormais, il ne semble plus leur prêter
Qu’elle ose regarder attention. Le « je » fait face au « elle » :
mon nez, cette Cyrano face à la Mort.
Camarde ! - La phrase du second hémistiche du v. 23
Il lève son épée. est incomplète comme le montrent les
Que dites-vous ?... points de suspension. Le discours de
C’est inutile ?... Je le Cyrano est toujours aussi haché, rythmé
sais ! par l’émotion violente qui le traverse. La
Mais on ne se bat pas phrase du second hémistiche est
dans l’espoir du interrompue par la provocation de Cyrano,
succès ! dont le ton de défi est marqué par
Non ! non, c’est bien l’injonction et le détachement à droite de
plus beau lorsque c’est l’adjectif substantivé « carmarde ». Le
inutile ! grotesque se mêle au sublime ici car l’objet
de la rivalité entre Cyrano et la Mort
semble être le nez.
- Le geste de l’épée levée est à la fois une
menace et le début de cet ultime combat.
Mais avant le premier coup porté – dans le
vide – les folles visions sont doublées
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d’hallucinations auditives. Comme au v. 12,
le pronom personnel « vous » n’a pas de
référent clair car aucun personnage
physique et réel ne parle sur la scène.
- Cependant, Cyrano n’est pas
complètement fou : l’exclamation « Je le
sais ! » qui répond aux deux brèves
interrogations précédentes montre que le
personnage est encore pour moitié lucide.
- Les deux derniers vers tendent vers la
maxime : usage du présent de vérité
générale, du pronom généralisant « on ».
- Cette avant-dernière réplique de Cyrano
apparaît comme un ultime et sublime refus,
celui de déshonneur et de la petitesse. Ces
derniers sont niés trois fois (« ne… pas » ;
« Non ! » « non »). Cet ultime combat
confirme sa grandeur d’âme. Mais cette
maxime, affirmée avec force, n’est pas
sans résonnances dramatique et
esthétique : d’une part, d’un point de vue
dramatique, la maxime rappelle que, de
manière désintéressée, Cyrano aida
Christian, il accepta d’être l’homme de
l’ombre (plus tôt dans la scène : « Oui, ma
vie / Ce fut d’être celui qui souffle, et qu’on
oublie ! ») ; d’autre part, d’un point de vue
esthétique, la définition d’une beauté
fondée sur la gratuité, l’inutile rappelle
aussi les Parnassiens. Ironie du sort :
Cyrano sera au contraire un immense
succès.
Qu’est-ce que c’est que A ANALYSER UNIQUEMENT POUR LE
tous ceux-là ! Vous COMMENTAIRE COMPOSE
êtes mille ?
Ah ! je vous reconnais,
tous mes vieux
ennemis !
Le Mensonge ?
Il frappe de son épée le
vide.
Tiens, tiens ! – Ha !
ha ! les Compromis,
Les Préjugés, Les
Lâchetés !...
Il frappe.
Que je pactise ?
Jamais, jamais ! Ah ! te
voilà, toi la Sottise !
Je sais bien qu’à la fin
vous me mettrez à
bas ;
N’importe : je me bats !
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je me bats ! je me
bats !
Il fait des moulinets
immenses et s’arrête
haletant.
Oui, vous m’arrachez
tout, le laurier et la
rose !
Arrachez ! Il y a malgrè
vous quelque chose
Que j’emporte ; et ce
soir, quand j’entrerai
chez Dieu
Mon salut balaiera
largement le seuil bleu,
Quelque chose que
sans un pli, sans une
tache,
J’emporte malgré vous,
Il s’élance l’épée haute.
et c’est…
L’épée s’échappe de
ses mains, il chancelle,
tombe dans les bras de
Le Bret et de
Ragueneau.
Roxane, se penchant
sur lui et lui baisant le
front.
C’est ?...
A ANALYSER UNIQUEMENT POUR LE
COMMENTAIRE COMPOSE.
Cyrano rouvre les yeux,
la reconnaît et dit en
souriant,
Mon panache.
Conclusion :
La conclusion s’appuiera sur les axes du commentaire composé élaboré en classe.