0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
30 vues74 pages

Id 341180

Transféré par

koffikonanbienvenu306
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
30 vues74 pages

Id 341180

Transféré par

koffikonanbienvenu306
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Michel Griffon

J J
PROSPECTIVE DES
DESEQUILIBRES MONDIAUX:
LA FILIERE AGROALIMENTAIRE
ET AGRO-INDUSTRIELLE
Michel Griffon

J J
PROSPECTIVE DES
DESEQUILIBRES MONDIAUX:
LA FILIERE AGROALIMENTAIRE
ET AGRO-INDUSTRIELLE
©CIRAD 1990

La collection Notes et Documents (CIRAD-Direction)


a pour objet essentiel l'information des agents du CIRAD.
Sa diffusion est limitée.

ISBN 2-87614-051-9
Sommaire

Avant-propos 5

La filière agroalimentaire et agro-industrielle mondiale 7


Le champ d'investigation 9
Des inégalités profondes 1O

La production agricole :
les leçons des grandes évolutions historiques 13
Les équilibres majeurs 15
Les variables déterminantes 15
La filiation rétrospective des système agraires 16
L'accroissement des inégalités de productivité 19
Le changement d'ordre économique 21
Les marchés des villes des pays en développement : un enjeu majeur - 22

Eléments de prospective agricole par zones géographiques 25


Les Amériques tropicales 27
L'Asie 29
L'Afrique subsaharienne 32
Maghreb, Méditerranée du Sud, Moyen-Orient 34
Les pays de l'Est 35
Les agricultures des pays développés : Amérique du Nord, Europe,
Australie, Cône sud latino-américain, Afrique du Sud, Japon 35
Une géographie d'ensemble 36

Eléments de prospective de la production et de la consommation


par types de produits 37
Les céréales et les glucides 39
Les oléoprotéagineux 40
Les protéines animales 41
Les autres produits 42
Synthèse sur les marchés internationaux 43
Le rôle des firmes et des Etats 47
L'espace des Etats 49
L'espace des firmes 51

Le progrès technologique 53
Les multiples usages de la production agricole 55
Les changements à l'amont de l'agriculture 58
L'extrême diversification de l'alimentation 59

Quels risques de déséquilibres ? 65


Le risque écologique 67
Le risque de pénurie alimentaire 67
Le risque de déséquilibre du marché du travail 69
Le risque d'inégalité des revenus ___________ ___ 70
Avant-propos

Ce travail résulte des travaux du séminaire sur la prospective des déséquilibres


mondiaux, qui s'est tenu en 1989. Y ont participé M. Mazoyer, J.-P. Charvet,
J.-P. Bertrand, M. Chopplet, G. Fauconneau et M. Griffon.

Tenter une prospective de la « filière agroalimentaire et agro-industrielle mon­


diale » n'est pas une mince affaire. Il fallait cependant prendre le risque de faire
un cadrage des problèmes que l'on doit aborder pour traiter cette importante
question. Plusieurs éclairages ont été choisis.

Tout d'abord, le domaine de la production agricole a été analysé à partir des


thèses de M. Mazoyer. Le résultat principal de cette analyse est le constat de
l'accroissement des inégalités dans la productivité, lequel alimente la marginali­
sation, dans tous les pays, des producteurs les moins productifs. Il s'agit là de
l'un des mécanismes majeurs de création de pauvreté.

L'analyse a été précisée, par continents. Il en ressort que l'Afrique devra procé­
der à une mutation d'une ampleur et d'une rapidité probablement encore jamais
vues dans l'histoire agraire du monde.

L'analyse a ensuite été reprise par grandes familles de produits. Les grandes
tendances de la production et de la consommation situent les principaux enjeux
quant aux courants d'échange internationaux. La conclusion principale est que
les produits tropicaux seront, pour beaucoup d'entre eux, de plus en plus con­
currencés par des produits des pays tempérés.

Le rôle des grandes firmes internationales, comme celui des Etats, sera semble­
t-il de plus en plus important dans l'évolution de la géographie de la production.

Enfin, quelques éléments de prospective technologique permettent de montrer


que les filières agricoles vont être très profondément transformées : la produc­
tion agricole aura des usages multiples, la consommation alimentaire va se di­
versifier, et la restauration s'industrialiser.

5
Au total, la prolongation des tendances actuelles fait apparaître trois grands
risques:
- le développement d'une grande pauvreté, alimentée par l'exode rural ;
- des risques de pénurie alimentaire, en particulier pour les catégories sociales
les plus pauvres ;
- un grand risque écologique si la production agricole ne parvient pas à entrete­
nir la fertilité du milieu.

Les résultats de ce séminaire appellent des travaux plus détaillés de prospec­


tive. Les participants ont bien voulu accepter d'utiliser une méthode de travail -
la recherche des déséquilibres potentiels - qui n'a pas encore produit tous ses
fruits.

A ce stade, les conclusions apparaissent en effet comme un cadrage des


risques principaux de déséquilibre. Préciser ces risques conduira principalement
à mener des travaux par zone géographique et à explorer les conséquences de
la compétition internationale sur les produits de l'agriculture.

6
La filière agroalimentaire
et agro-industrielle mondiale
Le champ d'investigation
La filière agricole, agro-industrielle et agroalimentaire niondiate (schématisée
par le tableau 1) constitue un champ d'investigation 'qùi englobe l'agriculture au

Tableau 1. La filière agroaliment�ire et agro-industrielle.


-
Firmes de Services de Production Négoce Transfo rmation Distribution
production l'agrofou rniture primaire et
commerce

[ Machini�me
Production
agricole
- FIiières agroalimentaires 1-+

C
0

Eng r a is (fertilité)
n
i s

r
e
- r.. mm
1
0

s ! a
·Phytosanitaire
t
i
·�

a 0
r n
1 E quipemen ts Hf
p �
r i

-
0 .n
d a
u l
[ R-D, filières d'innovation Forêt Fillèrff agra-lncluslrlellft � a
i
t �
s

services en gestion
et information -+ Pêche - i-.

L...l an ue s c rédi t ru ral


_a _ _q _ _ ._ _ _ _ _ _ ___

Filiè res • amont ..


__,r Filiè res • aval ..
-

9
sens large (forêt, pêche, chasse), ses prolongements dans la transformation de
produits à vocation alimentaire ou industrielle, dans les secteurs industriels (in­
dustrie des semences, de l'engrais, des produits phytosanitaires, du machinisme
et des équipements, etc.) et les services liés à l'agriculture.

Des inégalités profondes


Un tour d'horizon rapide de cette filière globale, c'est-à-dire de l'ensemble du
secteur économique concerné, révèle de très grands contrastes à l'échelle de la
planète:

- les milieux artificialisés par l'agriculture sont très variés et ont des rendements
en calories alimentaires très différents ;

- les inégalités dans la productivité des exploitations agricoles sont très grandes
(M. Mazoyer, communication à la SFER, Paris, 1988) ;

- les industries de l'amont - engrais, chimie agricole, semences, machinisme


- sont très concentrées dans un petit nombre d'entreprises multinationales de
grande taille côtoyant des entreprises familiales et des artisans (J.-L. Rastoin,
communication aux Journées d'Agropolis, Montpellier, 1988) ;

- le secteur du négoce international des produits agricoles est lui aussi concen­
tré dans un petit nombre de firmes, mais la persistance des marchés cloisonnés,
régionaux ou nationaux, laisse encore la place à des capitalismes commerciaux
agricoles locaux (J.-P. Charvet, séminaire de prospective des déséquilibres
mondiaux, 1989)

- lès industries alimentaires sont, elles aussi, très concentrées : cent vingt entre­
prises, parfois géantes, réalisent trente pour cent du chiffre d'affaires mondial

- la « grande distribution » est également concentrée dans les pays industriels.


Dans les pays en développement, elle garde un caractère dit « informel » ou
relevant du secteur traditionnel ;

- enfin, la consommation elle-même révèle des inégalités importantes, le


nombre moyen de calories finales par habitant des pays industriels étant environ
1,4 fois plus élevé que dans les pays en développement (FAO).

On remarque donc que les secteurs industrialisés de la production sont forte­


ment concentrés et que les firmes importantes sont multinationales. Dans les
pays en développement, les agents économiques de ces mêmes secteurs de
production sont d'une part de petites entreprises locales en nombre limité, et

10
d'autre part des producteurs artisanaux assimilés habituellement au secteur
informel. Il s'ensuit une grande question sur les possibilités pour ces pays de
créer, à terme, une industrie locale compétitive.

Dès lors, deux questions peuvent être posées : Comment ces inégalités se sont­
elles développées ? Ces inégalités peuvent-elles entraîner des déséquilibres
importants (économiques, sociaux, ou autres) à l'échelle de la planète?

Une rapide rétrospective des évolutions historiques permet de fournir des élé­
ments de réponse.

11
La production agricole
les leçons des grandes évolutions
historiques de l'Afrique
Les équilibres majeurs
Afin d'identifier les déséquilibres possibles à long terme, il est indispensable de
recourir à une représentation du domaine d'investigation, et donc de faire un
choix quant à cette représentation. L'optique de la recherche des déséquilibres
incite naturellement à opter pour une représentation mettant en relief les grands
équilibres qui caractérisent les sociétés et leur dynamique dans le domaine
agroalimentaire et agro-industriel. Sans souci d'exhaustivité, on retiendra
- l'équilibre entre population agricole et milieu naturel, qui se traduit par diffé­
rents niveaux d'organisation et d'intensité dans les systèmes de production
agricole;
- l'équilibre entre production et consommation alimentaire;
- l'équilibre des ressources et des besoins en main-d'œuvre;
- les équilibres sociaux liés à la distribution du revenu du secteur agroalimen-
taire et industriel;
- les équilibres économiques et financiers classiques (qui, mieux connus, ne
sont pas traités ici).

Les variables déterminantes


Pour mieux évaluer l'évolution de ces équilibres, on se référera à des variables
ou ensembles de variables
- la démographie, en particulier dans sa dynamique spatiale et son influence sur
les ressources naturelles;
- les évolutions des systèmes de production agricole (agroécosystèmes) ;
- les formes institutionnelles de production et de diffusion du progrès;
- l'organisation des filières de commercialisation et de transformation, et donc
l'organisation des marchés agricoles et du rôle des agents économiques;
- le rôle des industries d'amont;
- la politique agricole des Etats, et en particulier le statut de l'agriculture dans le
modèle d'accumulation;
- la politique d'aménagement du territoire;
- la politique de régulation à long terme du marché du travail.

15
La filiation rétrospective des systèmes agraires
Depuis de nombreuses années, M. Mazoyer étudie les enchaînements et les re­
lations entre les grands systèmes agraires qui ont jalonné l'évolution historique
et la différenciation géographique de l'agriculture. Il définit différentes séries
évolutives
- l'évolution des systèmes agraires européens, de la culture sur brûlis et des
systèmes pastoraux à la jachère labourée et au développement de la culture
attelée, puis au remplacement de la jachère par des prairies artificielles (légumi­
neuses), ce qui constitue une première phase de la cc révolution agricole »,
suivie, dans une seconde phase, par la formation progressive d'industries d'amont
(machines, engrais, pesticides...) et d'aval (transformation des produits
agricoles) ;
- l'évolution cc en pays de mousson vers la culture irriguée par submer­
sion » par des Etats centralisés ;
- l'évolution « dans les régions subtropicales semi-arides vers la formation ou
l'extension des zones désertiques et subdésertiques », au détriment des zones
d'élevage pastoral, les populations se réfugiant vers les fleuves, où elles
pratiquent les cultures de décrue, puis l'irrigation continue.

M. Mazoyer refuse cependant d'enfermer le contenu de l'histoire et de la géogra­


phie agraire dans un ou plusieurs modèles, car chaque cc système identifié peut
recouvrir une multitude de formes concrètes, qui pour être de la même famille
n'en ont pas moins leur origine et leur existence propres »... cc En dehors des
grandes familles (de systèmes), il existe des formes fugaces, moins étendues »...
et il n'y a pas de cc voie obligatoire » d'évolution ; cc d'autres voies ont été
explorées par certains peuples, qui ont échoué, soit qu'elles aient abouti à des
catastrophes écologiques, soit que ces sociétés aient été écrasées, dominées,
assimilées et empêchées de poursuivre leur expérience par d'autres sociétés
plus avancées ou momentanément plus puissantes».*

L'évolution historique de la variable démographique montre que les différentes


grandes régions du monde n'ont pas rencontré simultanément les problèmes
posés à l'agriculture par une accélération de la croissance démographique.
Aujourd'hui, alors que les populations des pays industriels sont globalement
stabilisées, l'Asie et l'Amérique latine abordent la transition démographique
l'Afrique et le Moyen-Orient sont encore dans une phase d'accroissement ra­
pide. Alors que les agricultures des pays industriels ont la capacité de produire

• M. Mazoyer, 1985. « Systèmes agricoles d'exploitation de la nature», Paris, cours de l'INAPG.

16
des excédents, l'Asie n'a connu que récemment un équilibre entre ses res­
sources et ses besoins alimentaires ; l'Afrique et le Moyen-Orient restent en
déficit. L'Afrique fait l'objet d'aides internationales, comme l'Asie en a connu,
dans une situation équivalente, dans les années 50 et 60. Ces aides tendent à
reproduire et à généraliser les modèles d'évolution qui ont réussi ailleurs, en
particulier dans les sociétés industrielles (recours à la chimie et à la mécanisa­
tion), mais aussi dans certaines régions du monde, telles la tentative d'exporta­
tion de la « révolution verte » rizicole asiatique en Afrique et la politique de
grands barrages.

Suivant cette représentation de l'histoire agraire, la période actuelle est caracté­


risée par une sorte d'interpolation* de l'agriculture moderne de filiation euro­
péenne dans les autres agricultures, et cela de multiples manières
- par l'action des entreprises privées et publiques exportatrices ;
- par l'action des banques de développement et des aides financières dans le
cadre des politiques d'aide au développement ;
- par l'action de la recherche agronomique internationale et celle des pays
développés ;
- par les exportations d'aide alimentaire ;
- enfin, par la diffusion de cultures et de comportements correspondant aux
sociétés dominantes (notamment pour l'alimentation).

La notion de système agraire*

« Expression spatiale de l'association des productions et des techniques mises en


œuvre par une société en vue de satisfaire ses besoins. Exprime en particulier
l'interaction entre un système bioécologique représenté par le milieu naturel et un
système socioculturel, à travers des pratiques issues notamment de l'acquis tech­
nique. » (B. Vissac.)

« Complexe emprunté à des domaines différents, très étroitement liés pourtant


éléments à tel point solidaires qu'il n'est pas concevable que l'un d'entre eux se
transforme radicalement sans que les autres en soient sensiblement affectés et
que la combinaison tout entière s'en trouve modifiée, dans sa structure, dans son
dynamisme, dans ses aspects extérieurs même. Cette combinaison, comme la
plupart de celles qui sont l'expression d'une activité humaine, est d'ordre à la fois
physique, biologique et humain. » (A. Cholley.)

« Selon nous, un système agraire, c'est d'abord un mode d'exploitation du milieu


historiquement constitué et durable, un système de forces de production, un

• Interpolation : « Insertion par ignorance ou par fraude de mots ou de phrases dans le texte d'un manuscrit. » Quillet.

17
système technique, adapté aux conditions bioclimatiques d'un espace donné et
répondant aux conditions et aux besoins sociaux du moment.

Un mode d'exploitation du milieu qui est le produit spécifique du travail agricole


utilisant une combinaison appropriée de moyens de production inertes et de moyens
vivants pour exploiter et reproduire un milieu cultivé issu des transformations
successives subies historiquement par le milieu originel.

Cette combinaison forme un système, car le milieu cultivé est généralement com­
posé de sous-espaces exploités de manière distincte et complémentaire ; car les
moyens de travail sont constitués par un système d'outillage cohérent, nécessaire
et suffisant pour conduire les cultures et les élevages eux-mêmes compatibles
avec l'état du milieu ; système d'outillage nécessaire et suffisant pour exploiter ce
milieu donc, mais également nécessaire et suffisant pour en reproduire durable­
ment les conditions (de production, c'est-à-dire la fertilité et les aménagements
nécessaires à la production).

Mais cette cohérence interne du mode d'exploitation du milieu renvoie elle-même à


des conditions techniques, économiques et sociales de production plus larges.

Les moyens de production, l'outillage sont produits, entretenus, reproduits par une
division du travail spécifique correspondant à l'état des forces de production. Cette
division sociale du travail n'est pas la même en culture manuelle, en culture attelée
ou en culture motorisée.

La possibilité, ou non, de développer un mode d'exploitation du milieu donné (et


donc ses conditions d'existence) dépend aussi des rapports de propriété, rapports
de production, rapports d'échange et rapports sociaux en général. L'esclavage n'a
jamais beaucoup favorisé le développement de la culture attelée, au contraire du
servage. Les grands domaines latifundiaires de la périphérie européenne n'ont pas
permis le développement de la première révolution agricole. Le minifundisme
n'autorise guère la mécanisation. Les rapports d'échanges multinationaux refoulent
la petite production vivrière des pays en développement, canalisent la spécialisa­
tion vers les productions moins concurrencées, etc.

On pourrait donc définir un système agraire comme une combinaison carac­


téristique de variables essentielles, à savoir :
- le milieu cultivé (milieu originel et transformations historiquement acquises) ;
- les instruments de production : outils, machines et matériels biologiques
(plantes cultivées, animaux domestiques), et la force de travail sociale (physique et
intellectuelle) qui les met en œuvre
- le mode d'artificialisation du milieu qui en résulte (reproduction et exploitation de
l'écosystème cultivé) ;
- la division sociale du travail entre agriculture, artisanat et industrie qui permet la
reproduction des instruments de travail ;
- le surplus agricole qui, au-delà des besoins des producteurs agricoles, permet
de satisfaire les besoins des autres groupes sociaux

18
- les rapports d'échange entre ces branches associées, les rapports de propriété
et les rapports de force qui règlent la répartition des produits du travail, des biens
de production et des biens de consommation, et les rapports d'échange entre
systèmes (la concurrence)

- l'ensemble des idées et des institutions qui permettent d'assurer la reproduction


sociale : production, rapports de production et d'échange, répartition du produit...

C'est grâce à ce concept que l'on peut saisir et caractériser les changements d'état
d'une agriculture, changements qualitatifs des v�riables et de leurs relations, déve­
lopper une théorie permettant de distinguer, ordonner et comprendre les. grands
moments qui jalonnent « l'évolution historique et la différenciation géographique
des systèmes agraires. » (M. Mazoyer.)

• Extraits du rapport de synthèse« Dynamique des systèmes agraires». Paris, 16-18 novembre 19�7..

L'accroissement des inégalités de productivité

Pour M. Mazoyer, si l'on se situe au début du siècle pour prendre un point de


départ à l'analyse de la disparité et de la diversité des systèmes agraires, on
observe déjà que « l'écart de productivité brute entre la culture manuelle des
forêts et savanes intertropicales et la polyculture attelée mécanisée des régions
tempérées industrialisées était de 1 à 20 » ; encore ne s'agit-il que d'un ordre de
grandeur approximatif car on pourrait l'estimer de 1 à 40 en prenant en compte
les exploitations les plus marginales et les exploitations mécanisées les plus
productives (tableau Il, figure 1 ).

Durant les trente dernières années, les accroissements de productivité dans les
pays industriels ont été très importants. L'écart de productivité est passé d'un
rapport de 1/20 à 1/300, la culture manuelle des savanes tropicales côtoyant
aujourd'hui les très grandes exploitations céréalières européennes.

Ce développement inégal aboutit à une situation caractérisée par une « im­


mense sphère de pauvreté d'abord rurale, mais alimentant par voie d'exode un
gonflement sans fin de la pauvreté et du chômage urbain [.. .]. Elle constitue de
fait la plus gigantesque sphère d'insolvabilité des besoins sociaux que le monde
ait jamais connue [...] et la plus terrible restriction de la demande solvable que
l'on puisse concevoir pour l'aile marchande de l'économie mondiale».

19
Tableau Il. Productivité brute pour différents types d'agriculture, en hectares par
travailleur et en quintaux de céréales par hectare.
Productivité

Type d'agriculture Hectares Quintaux


par par
travailleur hectare

1. Culture temporaire strictement manuelle (forêts et 1 10


savanes intertropicales)

2.Céréaliculture à jachère et culture attelée légère 3 30


(méditerranéenne)

3.Riziculture irriguée à une récolte par an, 1 20


semi-manuelle, semi-attelée (Asie)
1

4. Riziculture irriguée à deux récoltes, semi-annuelle 1 40


et attelée (type Japon)

5.Céréaliculture à jachère, culture attelée (Europe de 5 10


l'Est)

6. Polyculture assolée et culture attelée lourde 5 20


(Europe du Nord-Ouest)

?.Polyculture assolée et culture attelée mécanisée 10 20


(Amérique du Nord et Europe de l'Ouest)

Production
(équivalent céréales,
en kilos)

200 000

100000

50 1 00 Hectares par travailleur

Figure 1. La productivité du travail selon les types d'agriculture définis dans le


tableau Il. (D'après M. Mazoyer, 1988.)

20
Le changement d'ordre économique
Pour la plupart, les pays en développement ont connu récemment et connais­
sent encore une double transition rapide de leur agriculture : de l'autoconsom­
mation alimentaire vers la généralisation du marché des produits ; de !'.échange
en nature à la généralisation des échanges monétaires.

Ainsi, en une génération, de nombreux producteurs africains, qui produisaient


pour alimenter leur famille et financer quelques achats, produisent majoritaire­
ment pour le marché. On attend souvent du marché qu'il assure mieux la
sécurité des revenus et de l'alimentation que la simple autoconsommation (ob­
servé en zone de savane d'Afrique de l'Ouest).

Cette généralisation de l'économie marchande devrait aboutir à un décloisonne­


ment progressif et à une unification des marchés nationaux des pays en déve­
loppement, comme cela s'est produit à d'autres époques en Europe, élargissant
peu à peu le champ de son cc économie-monde» en intégrant les autres jusqu'à
aujourd'hui, où l'économie occidentale étend toujours son champ d'activité.

Qu'est-ce qu'une cc économie-monde » ?

« Une économie-monde peut se définir comme une triple réalité :


- elle occupe un espace géographique donné ; elle a donc des limites, et qui
varient, bien qu'avec une certaine lenteur. Il y a même forcément, de temps à autre,
mais à longs intervalles, des ruptures[...] ;
- une économie-monde accepte toujours un pôle, un centre, représenté par une
ville dominante, jadis un Etat-ville, aujourd'hui une capitale économique. Il peut
d'ailleurs exister de façon prolongée deux centres à la fois [ ...]
- toute économie-monde se partage en zones successives. Le cœur, c'est-à-dire
la région qui s'étend autour du centre. Puis viennent les zones intermédiaires
autour du pivot central. Enfin, très larges, des marges qui, dans la division du travail
qui caractérise l'économie-monde, se trouvent subordonnées et dépendantes[...].

Ainsi il est possible de placer, sur la carte et l'histoire du monde, un calque où, pour
chaque époque donnée, un trait de crayon délimite grossièrement les économies­
mondes en place. » (F. Braudel.)*

• « La dynamique du capitalisme"• 1985. Paris, Arthaud. Conférence à l"université John Hopkins.

Nous vivons ainsi la phase finale de la pénétration de cc l'ordre marchand». Dès


lors, la concurrence entre les produits pourra se développer, et ceci aux diffé­
rents stades d'élaboration des filières ; cela conduit M. Mazoyer à affirmer qu'il
existe une « loi d'airain de la répartition : à chacun selon son héritage »

21
Certaines exploitations améliorent leurs résultats et améliorent leurs moyens de
production. D'autres disparaissent dans la compétition. En fait, c'est le niveau de
revenu accessible dans d'autres secteurs qui détermine les producteurs margi­
naux à abandonner, en dessous d'un certain seuil, leur activité agricole. Ce seuil
est très bas puisque c'est précisément « le niveau de survie de l'économie
paysanne qui détermine le revenu acceptable dans les autres secteurs (salaires
et revenus des activités informelles). [...] Ce seuil de productivité correspond au
coût de reproduction alimentaire le plus élémentaire de la force de travail, tous
les autres besoins étant insatisfaits. » *

Les marchés des villes des pays en développement


un enjeu majeur
Ce mécanisme par lequel de nombreux petits producteurs sont éliminés du
marché est particulièrement évident en Afrique. Sur une longue période, on peut
considérer que la concurrence s'opère sur les marchés alimentaires des grandes
villes par trois voies principales :
- les importations opérées par le secteur de la distribution moderne haut de
gamme, puis la diffusion de ces produits auprès d'un public élargi
- les importations des grandes industries alimentaires locales : farines pour la
boulangerie, maïs et orge pour les brasseries, dans certains cas des poudres de
lait pour reconstituer localement des produits locaux ;
- les importations de grands commerçants traditionnels disposant d'entrepôts,
qui revendent les produits auprès des consommateurs selon les circuits de
distribution classiques : riz se substituant aux céréales locales et viandes con­
gelées.

C'est donc la capacité des Etats à maîtriser l'équilibre entre production locale et
importations sur les marchés urbains, ou leur capacité à imposer une protection
efficace des agricultures d'une même région, qui déterminerait, pour beaucoup
de pays, l'avenir des agricultures et du développement général.

Unification des marchés et différence de productivité

« C'est à l'extension, à l'accroissement de capacité et de vitesse et à l'abaissement


des coûts des transports maritimes, terrestres, aériens, et au développement des
activités commerciales correspondantes, que l'on doit la progressive unification du
marché mondial. Grâce à cela, tous les agriculteurs du monde, ou plutôt leurs

• M. Mazoyer, 1988. « Les inégalités de développement agricole dans le monde ». Communication à la SFER, Paris.

22
produits, se trouvent aujourd'hui porte à porte. Le quintal de céréales et de bien
d'autres produits se trouve dans n'importe quel canton des six continents à un prix
sinon unique, du moins dans une fourchette de prix assez réduite pour que les
écarts de productivité physiques calculés en quintaux soient peu modifiés quand on
les calcule au prix du marché, en tout cas, pas assez modifiés pour changer
sensiblement ni la hiérarchie des productivités, ni l'ordre de grandeur des écarts
calculés dans un système de prix unique. » (M. Mazoyer.)*

•«Les inégalités de développement agricole dans le monde», 1988. Communication à la SFER, Paris.

23
Eléments de prospective agricole
par zones géographiques
Les Amériques tropicales
La principale caractéristique des agricultures latino-américaines est l'importance
des inégalités foncières. Dans presque tous les pays, au moins 60 % de la
population rurale ne dispose pas de terre. Au Brésil, par exemple, entre 1967 et
1978, les exploitations de plus de dix mille hectares ont augmenté en nombre et
en surface (de cinquante-sept millions à cent deux millions d'hectares). Ces
3 200 grandes exploitations occupent près de 30 % de la terre enregistrée
(J. Chonchol, communication personnelle).

Ces inégalités trouvent leur source historique d'abord dans la constitution de


grandes haciendas coloniales, puis dans l'institution par les Etats de la propriété
privée de la terre abolissant le droit traditionnel ou le limitant à des réserves
indigènes, ce qui a souvent permis à des accapareurs d'opposer des titres
officiels aux droits d'usage traditionnels encore vivaces. Enfin, plus récemment,
le développement d'une· agriculture de grandes exploitations modernes bénéfi­
ciant de l'appui des Etats et des banques accentue encore ces inégalités.

Cette situation entraîne des conséquences dommageables. Les paysans sans


terre (très nombreux) sont conduits à occuper les terres marginales et à mettre
en culture la forêt suivant des méthodes qui provoquent des déséquilibres écolo­
giques. La concurrence pour la terre qui en résulte dans les " fronts pionniers »
d'Amérique centrale et du pourtour de la forêt amazonienne crée des troubles
sociaux. Dès lors, la question principale qui est posée est celle de la « reproduc­
tibilité » de ces agricultures
- la « fabrication » d'un sol destiné aux productions vivrières à partir d'une
écologie forestière ou d'un milieu défavorable est un processus long, nécessitant
des investissements auxquels ces petits exploitants n'ont pas la possibilité de
consentir. Dès lors, ils dégraderont le milieu. Cette dégradation est-elle irré­
versible?
- quels seront les effets climatiques de cette mise en valeur, et en retour, les
effets sur la productivité agricole ?

La cohabitation d'exploitations agricoles très différentes quant à leur surface et à


leur productivité pose des problèmes de régulation économique actuellement
insolubles, ainsi que l'expérimente aujourd'hui le Brésil. Aussi la tendance princi-

27
pale n'est-elle pas à la réduction des inégalités par une réforme agraire (réguliè­
rement mise en échec par les grands propriétaires) mais à un compartimentage
en trois secteurs - secteur d'exportation, secteur d'approvisionnement national,
secteur d'autosubsistance et de survie. Ce compartimentage limite pour un
temps le caractère explosif qu'aurait une concurrence directe des différents
types d'exploitations agricoles sur un même marché.

Le même problème d'inégalités se pose à l'échelle de la totalité de la population,


donc des consommateurs, et se traduit par de grandes différences dans les
modes de consommation et par l'insolvabilité d'une partie importante des con­
sommateurs urbains ou des ruraux sans terre. Les politiques de répartition du
revenu ne peuvent pas avoir beaucoup d'effets de correction des inégalités dans
la mesure où, pour être efficaces, elles demanderaient des transferts massifs de
richesse, ce à quoi s'opposent les catégories les plus riches ainsi que les
classes moyennes. L'Etat, enfin, quand bien même il le voudrait, n'a plus aujour­
d'hui les moyens budgétaires de pratiquer, même modestement, des politiques
de redistribution. Le poids du remboursement de la dette dans son budget
paralyse ses initiatives. Si la dette devait peser longtemps, cela hypothéquerait
toute possibilité de réduction des inégalités par l'intermédiaire du budget de
l'Etat et rendrait les explosions sociales possibles à tout moment. Ainsi, le
problème agraire latino-américain peut alimenter en permanence l'alternance
des politiques de redistribution sociale (réforme agraire, réduction des inégalités)
et de raidissement des classes dirigeantes (régimes autoritaires favorisant le
statu quo social).

En résumé, les deux grands déséquilibres actuels, qui peuvent se perpétuer à


long terme dans les agricultures latino-américaines, sont
- la dégradation écologique des zones marginales et des zones de colonisation
des terres vierges ;
- l'explosion sociale des paysans sans terre due à la stagnation des réformes
agraires, ou à la paupérisation des consommateurs urbains marginaux (émeutes
de la faim endémiques avivées par l'effondrement des secteurs informels tou­
chés par les conséquences de l'austérité budgétaire).

Ces déséquilibres peuvent perdurer à long terme tant que les « fronts pionniers
agricoles » pourront accueillir de nouveaux arrivants, petits producteurs ou
travailleurs agricoles. D'après les projections des Nations unies sur la population
des pays d'Amérique tropicale du Sud, c'est dans les années 80 que le maxi­
mum de la population rurale devait être atteint, avant de décliner. Cela suppose
que les villes soient réellement capables d'assurer l'emploi ou la survie des
nouveaux venus. Mais cette projection, si elle se réalise, aboutirait à limiter la
pression sur les zones de forêt. Dans cette hypothèse, ce ne serait plus la
pression démographique rurale qui serait la cause première des disparitions des
forêts tropicales américaines, mais les inégalités sociales poussant les plus mar-

28
ginaux à survivre par la colonisation de terres vierges. Et une réforme agraire et
des mesures conservatoires de la forêt pourraient être nécessaires si la dispari­
tion de l'Amazonie était considérée comme une catastrophe écologique mon­
diale majeure qu'il faut éviter.

En revanche, la dynamique démographique de l'Amérique centrale laisse peu de


place à l'hypothèse de pouvoir tenter de protéger les forêts tropicales des côtes
est. En effet, ce ne serait (selon l'ONU) qu'après 2010 que la diminution de la
population rurale pourrait intervenir (figure 2). D'ici là, le Mexique aura dû faire
face à deux problèmes de très grande ampleur : la gestion de l'approvisionne­
ment alimentaire (et en eau) de la capitale, et la nécessité d'effectuer une
nouvelle révolution verte, celle des années 70 ayant vraisemblablement épuisé
ses effets. Les rendements et la production du maïs plafonnent. Une nouvelle
croissance implique d'importants efforts génétiques et une meilleure adaptation
de l'agriculture aux spécificités des conditions du milieu.

L'Asie
Le continent asiatique a dû absorber dans les quarante dernières années la forte
croissance démographique qui a précédé la récente transition. L'Asie étant déjà
très peuplée, les systèmes de production agricoles y étaient déjà très intensifs,
souvent depuis des millénaires. La révolution verte, pratiquée avec l'appui mas­
sif de l'aide américaine, a permis de faire face aux besoins d'accroissement
des rendements. Mais les agricultures asiatiques sont restées peu productives
en termes de productivité du travail car une grande partie de la population est
encore agricole. Le développement des autres secteurs économiques, même
s'il est rapide, ne peut absorber rapidement la main-d'oeuvre que l'agriculture
pourrait libérer en grande quantité si la productivité du travail devait s'accroître
rapidement. Cela pourrait se produire si apparaissait un exode rural incontrôlé,
comme cela tendrait à se développer par exemple en Chine.

La fin de la phase ascendante de la courbe démographique posera aux agricul­


tures des pays asiatiques des problèmes nouveaux pour faire face aux besoins
alimentaires
- les rendements devraient encore doubler (pour faire face aux besoins lors du
maximum démographique), ce qui suppose résolus un grand nombre de
problèmes techniques « post-révolution verte »
- d'importants problèmes de pollution pourraient se poser, notamment dans les
zones irriguées ;
- les zones restant à mettre en valeur en Asie du Sud-Est risquent d'être prises
d'assaut par les producteurs, qui pourraient y induire de graves désordres
écologiques (montagnes thaïlandaises, Bornéo... ).

29
Population mondiale

· = 500 000 habitants

Zones d'agriculture
• possible, même
marginale

c..:,
0

I
Figure 2. La démographie mondiale et la pression sur les espaces agricoles ou potentiellement agricoles
en 1985. (M. Griffon, d'après l'atlas Hachette.)
En même temps, l'industrialisation et l'occidentalisation partielle des cultures
favorisent des évolutions des modes de consommation alimentaire. L'agriculture
devra peut-être alors s'adapter à des mutations rapides, par exemple à l'accrois­
sement de la consommation de blé.

Pour faire face à ces évolutions, les Etats asiatiques ont derrière eux une longue
tradition d'organisation et de gestion, notamment avec des Etats forts et
respectés. Cependant, la rapidité avec laquelle l'exode rural, l'industrialisation et
l'évolution des modes de consommation peuvent se réaliser pose de difficiles
problèmes. L'Inde, par exemple, réussit à être exportatrice de produits agricoles
et à être autosuffisante pour son alimentation, mais elle n'a pas réussi à réduire
les inégalités ; il en résulte qu'une partie non négligeable de la population est
misérable et sous-alimentée. En revanche, si la Chine a préservé une certaine
égalité, comment gérera+elle une politique agricole et alimentaire libéralisée
pour mille deux cents millions d'habitants ?

Quelques traits de l'histoire


des systèmes agraires des pays de mousson

« En pays de mousson, à très forte pluviosité, l'érosion et le lessivage du sol sont


intenses. Le modelé particulier de ces régions (vallées à fond plat) et l'abondance
de l'eau autorisent un nouveau mode de culture : la culture irriguée par submersion.
La riziculture irriguée, qui consomme de 1 O 000 à 30 000 m3 d'eau à l'hectare et par
an, va s'étendre au territoire aménageable.

Mais encore faut-il pour cela que les moyens matériels disponibles et que l'organi­
sation sociale permettent à la société d'entreprendre, d'étendre et d'entretenir de
vastes travaux d'aménagement hydroagricole pour le développement de la sub­
mersion. C'est toute l'histoire de l'Etat centralisé de type asiatique prélevant tribut
sur des communautés rurales de base, avec ses phases d'organisation et
d'expansion agraire alternant avec des phases de décomposition et de régres­
sion. » (M. Mazoyer.)

En résumé, les déséquilibres que les évolutions actuelles recèlent sont les
suivants:
- risques de désajustement entre l'offre alimentaire et la demande, dû à la
difficulté d'accroître rapidement la productivité du travail agricole et de faire face
à une diversification rapide de la demande alimentaire
- risques de pollution dus à des systèmes de production très intensifs, c'est-à­
dire où les cycles biologiques sont intensément exploités ;
- risque écologique dans les dernières régions restant à mettre en valeur où la
forêt disparaîtra ;

31
- risques sociaux liés à un déséquilibre ou à un ajustement difficile entre la
demande d'emploi (liée au rythme de développement industriel) et l'offre (sorties
de l'agriculture) pour une masse énorme d'individus face à un nombre limité de
centres de décision, ce qui rend très risqué tout échec de politique économique.

L'Afrique subsaharienne
A la différence de l'Asie, l'Afrique apparaît peu peuplée en regard de l'étendue
des surfaces pouvant être mises en valeur par l'agriculture. Par ailleurs, la
densité de peuplement, très hétérogène, détermine une même hétérogénéité
dans les systèmes de production agricoles : certains sont très extensifs (zones à
faible peuplement), d'autres contraints à l'intensification (densification rapide).
Les sécheresses récurrentes depuis une quinzaine d'années ont accéléré la
crise écologique dans les zones où les techniques utilisées ne permettent plus
de renouveler les ressources du milieu. Les mouvements de migration vers les
terres meilleures s'amplifient. Ils devraient se développer encore beaucoup dans
le futur, provoquant des tensions foncières et interethniques.

Cette concurrence pour l'occupation de la terre pourrait amener à pérenniser les


droits d'appropriation. Par ailleurs, l'abandon des terres par des producteurs
marginaux dans le Sahel ouest-africain crée un marché de la terre qui débouche
sur une appropriation privée durable échappant au droit traditionnel. La générali­
sation de la propriété privée, en obligeant les générations successives à rache­
ter le capital, stériliserait pour longtemps la capacité d'accumulation de capital et
pourrait favoriser l'accaparement massif de terres par des détenteurs de capi­
taux extérieurs à l'agriculture ou par des détenteurs de titres fonciers obtenus
sur intervention de fonctionnaires utilisant les facilités du pouvoir de l'Etat. Cette
situation comporte de forts risques. Dans tous les cas, les producteurs lâchant
prise ne disposent que d'un maigre capital vite consommé. Les capitaux qui
s'investissent dans le foncier auraient peut-être eu une meilleure efficacité pour
d'autres usages que la propriété agricole, généralement peu rentable. Enfin, et
surtout, la leçon de l'histoire de l'Amérique latine doit être retenue : de fortes
irrégularités foncières sont à long terme ingérables, leur coût social est élevé, et
elles pénalisent la croissance.

Dans les zones de densification rapide (côte du golfe de Guinée), la disparition


rapide de la forêt pourrait avoir de graves conséquences écologiques car les
milieux forestiers sont fragiles et leur mise en valeur réclame des transitions
moins brutales. L'accroissement des rendements nécessaire pour faire face aux
besoins alimentaires locaux devrait être de l'ordre de 400 % dans les quarante
prochaines années. L'Afrique devrait en effet connaître, durant cette période, la
phase la plus forte de son accroissement démographique. De plus, l'exode

32
massif vers les villes, s'il n'est pas limité, devrait conduire pendant la même
période à multiplier au moins par dix la productivité du travail agricole. Cet effort
gigantesque suppose une mutation rapide de l'agriculture, que l'on peut définir
ainsi:
- mise en place d'une recherche et d'un dispositif de formation et d'information
efficients, car l'invention spontanée de techniques d'intensification ne pourra
suffire ;
- définition de systèmes de production spécifiques (on peut difficilement copier
l'Asie) avec des techniques particulières (fertilité, machinisme) ;
- mise en place de circuits commerciaux et de transformation permettant d'ap­
provisionner les villes en denrées alimentaires ;
- mise en place de circuits de crédit efficaces ;
- politique agricole favorable aux producteurs afin qu'ils bénéficient d'une meilleure
part dans la distribution du revenu.

L'Etat, face à ces enjeux, doit jouer un rôle important d'organisateur et de


régulateur. Jusqu'à présent, il a échoué dans cette tâche et les politiques
agricoles sont en fait déterminées par des aides extérieures, et en particulier par
la Banque mondiale. A l'avenir, une part des rôles de l'Etat devrait être prise en
charge par des collectivités locales dans le cadre d'une décentralisation des
pouvoirs. On envisage mal qu'il puisse en être autrement tant l'Etat a de
difficultés à gérer les services centralisés.

Par ailleurs, craignant les émeutes urbaines dues à des pénuries alimentaires ou
à des prix trop élevés pour une population en majorité pauvre, les gouverne­
ments sont tentés d'importer des céréales lorsque les excédents mondiaux per­
mettent d'obtenir des bas prix. La pérennisation de ces importations peut décou­
rager la production locale lorsqu'elle n'est pas compétitive et donc priver les pays
d'un mécanisme d'accumulation potentiel, alors même que rien ne permet de
penser qu'à long terme la solvabilité des consommateurs urbains africains sera
assurée, et qu'elle pourra permettre de financer des achats à l'étranger.

Cependant, il est difficile de dégager des évolutions tendancielles claires tant la


connaissance des économies agricoles africaines est encore incertaine en rai­
son de la faiblesse des systèmes d'information. Il convient donc de rester
prudent quant à l'estimation des tendances.

Les risques de déséquilibres en Afrique peuvent donc être nombreux


- pénuries alimentaires dues à un décalage permanent entre l'évolution de la
production et l'accroissement de la demande alimentaire liée à la démographie,
décalage accentué pàr les importantes variations des récoltes

33
- risque de dualisation de l'économie agricole avec renfermement des produc­
teurs sur une forte auto-consommation, et dépendance des villes vis-à-vis des
importations ;
- risque écologique dans les zones à densification rapide et risques de rivalité
ethnique dans l'occupation du foncier ;
- risque de ralentissement de la croissance et des rythmes d'accumulation en
cas de généralisation de la propriété privée agricole ;
- risque d'incapacité de l'Etat à faire face à la nécessité d'organiser le dévelop­
pement, et à éviter des évolutions chaotiques.

Maghreb, Méditerranée du Sud, Moyen-Orient


Le potentiel de production agricole de ces pays reste limité, même si l'on prend
en considération les possibilités de mise en valeur par l'irrigation, dont le coût est
très élevé. En effet, la croissance de la population, de même qu'en Afrique, reste
très grande. Dès lors, l'agriculture va devoir s'intensifier, et elle ne pourra le faire
qu'au prix d'investissements très lourds : barrages pour l'irrigation, traitement
antiérosif des bassins versants, intensification maraîchère et amélioration des
systèmes de culture en dry-farming par des techniques sophistiquées.

De plus, ces pays riverains de l'Europe, et qui subissent son influence, verront
vraisemblablement leurs modes de consommation alimentaire évoluer vers une
plus grande diversification. Si l'agriculture ne peut faire face à cette demande
quantitativement plus forte et qualitativement plus diversifiée, les courbes d'im­
portation continueront de croître. Or, cette évolution vers de fortes importations
structurelles pose, là aussi, un problème économique important, celui de la
capacité à long terme de ces pays à exporter des produits en contrepartie (ou à
accueillir des touristes) pour équilibrer les balances des paiements.

Mais, pour assurer les investissements nécessaires au développement et impor­


ter les céréales, les seules sources de devises de ces pays sont, selon les cas,
le pétrole, ressource limitée dans le temps, le tourisme, ou, dans une moindre
mesure, des produits agricoles (coton d'Egypte, agrumes du Maghreb, phos­
phates du Maroc...). Depuis longtemps déjà, cette crise structurelle est l'une des
sources principales de l'émigration vers l'Europe, et il est probable que cette
pression d'émigration s'accentuera, car aucune alternative à long terme qui
permettrait à ces pays d'améliorer leurs exportations, en particulier dans le
domaine industriel, ne semble envisageable.

Malgré une grande variété de situations, la caractéristique commune à long


terme des agricultures de la Méditerranée orientale et du Sud est leur déficit
alimentaire structurel et l'étroitesse des ressources d'exportation.

34
Les pays de l'Est
Bénéficiant, d'une part, d'un milieu naturel favorable dans de vastes zones et,
d'autre part, d'une croissance démographique limitée (sauf dans les républiques
soviétiques du Sud), l'agriculture des pays de l'Est doit globalement pouvoir
suffire à long terme aux besoins des populations de ces pays. Si cela n'a pas été
le cas jusqu'à présent, c'est en raison de graves difficultés d'organisation et
parce que l'agriculture n'est que depuis peu une priorité importante, entre autres
pour des raisons idéologiques.·

Plusieurs facteurs d'évolution pourraient changer ce tableau


- la " restructuration » de l'économie de ces pays, en redonnant au marché un
rôle plus important ;
- la volonté politique de faire de l'agriculture une priorité ;
- mais surtout, l'installation en Union soviétique du modèle maïs-soja pour l'ali-
mentation du bétail, qui suppose des importations importantes et pourrait pous­
ser les autorités soviétiques à vouloir équilibrer la balance commerciale agricole.

Les agricultures des pays développés:


Amérique du Nord, Europe, Australie,
Cône sud latino-américain, Afrique du Sud, Japon
Leur caractéristique commune est d'avoir atteint de hauts niveaux de
productivité· et d'avoir, dans certains cas, bénéficié de protections et
d'aides publiques importantes.. Etant largement e?(. cédentaires, ces agricultures
sont en compétition sur des marchés où les acheteurs, outre les pays de l'Est,
sont de plus en plus des pays en développement non solvables.

Les,exportations bénéficient par ailleurs d'aides spécifiques, et les pays exporta­


teurs sont amenés à négocier dans le cadre du GATT des ,réductions :de ces
aides publiques aux agricultures, maintenant ccmsidérées trop lourdes dans les
budgets publics. Par ailleurs, des excédents contribuent à déprimer les marchés.
Cependant, ces aides ont aussi des effets internes utiles, en particulier le
soutien indirect aux revenus des agriculteurs dans les zones défavorisées. De
plus, les agriculteurs représentent souvent des forces politiques et sociales avec
lesquelles les gouvernements doivent composer, ce qui rend difficile la baisse
des subventions.

A long terme, il est vraisemblable que les pays développés continueront à


soutenir leurs agricultures et chercheront à conserver une position excédentaire,
qui leur permet de faire des offres à bas prix aux pays en développement le

35
nécessitant. L'aide alimentaire pourrait en effet devenir un instrument diplo­
matique encore plus important pour les pays tenant à jouer un rôle éminent sur
la scène internationale. Et l'on voit mal comment l'Afrique pourrait, dans les dix
ou vingt années qui viennent, équilibrer son bilan alimentaire et ne pas recourir
aux excédents agricoles d'Europe et d'Amérique.

Enfin, les hauts niveaux d'intensification agricole atteints dans les pays indus­
triels posent de difficiles problèmes de pollution du milieu : engrais dans les
nappes phréatiques et les océans, résidus chimiques. Sous la pression de
l'opinion publique, les agricultures devront mieux gérer les écosystèmes.

Une géographie d'ensemble


L'analyse prospective des équilibres population-milieu naturel, production­
consommation, ressources et besoins en main-d'œuvre, ici esquissée, a été
conduite par grandes zones géographiques de manière à identifier les
déséquilibres possibles. Ce faisant, on privilégie une hypothèse de cloisonne­
ment de ces ensembles. En revanche, si l'on considère qu'il y aura mobilité
accrue des populations (de la main-d'œuvre) et unification progressive des
marchés agricoles, l'évolution des équilibres pourrait être différente
- les grandes migrations en cours entre zones pourraient s'accentuer et
nuancer l'évolution de l'intensification agricole : accroissement de population des
Etats-Unis et de l'Europe à partir de l'immigration de leurs voisins du Sud, déve­
loppement plus rapide des fronts pionniers de colonisation
- de grands courants migratoires intercontinentaux sont aussi possibles comme
par le passé, même si la compétition foncière s'oppose quelquefois aux installa­
tions rapides.

Mais la vue d'ensemble implique aussi de faire un point sur l'évolution des filières
internationales et des marchés, et par conséquent des compétitions, sachant
que les dynamiques des consommations, des productions et des transforma­
tions évolueront sans doute fortement.

36
Eléments de prospective
de la production et de la consommation
par types de produits
Les céréales et les glucides
Ce sont les aliments de base pour la majorité des habitants de la planète (blé,
maïs, riz, orge). Ils appartiennent à la famille des glucides, dans laquelle les
tubercules jouent aussi un rôle important (pomme de terre, manioc, igname).

O Le blé est produit dans les écologies tempérées. Il pourrait l'être peu à peu
dans les pays tropicaux. L'introduction du pain dans la ration alimentaire de
nombreux pays y conduira certainement. Les principaux pays exportateurs sont
les Etats-Unis, le Canada, l'Argentine, l'Europe et l'Australie. Des différences
existent dans les systèmes de production ; ils sont plus intensifs en Europe. Les
réserves de productivité sont importantes, et il est vraisemblable que les agricul­
teurs exportateurs continueront à l'améliorer, malgré la diminution des aides
publiques due à leur coût budgétaire. Pour les Etats-Unis, le blé est un élément
important de la politique de coopération en même temps que de la politique
commerciale. Les principaux importateurs - la Chine, le Japon, l'Egypte... -
semblent avoir une position importatrice à long terme, excepté peut-être le Brésil
et l'Union soviétique.

Le blé connaît une importante diversification des usages. Il devient en particulier


un aliment du bétail important. Il peut devenir rapidement une matière première
destinée à de multiples transformations par génie enzymatique.

O Le riz, deuxième grande céréale, fait l'objet d'échanges plus limités (4 % de la


production seulement est exportée). Le marché est dominé par les Etats-Unis et
la Thaïlande, pour lesquels il s'agit d'un produit stratégique. Le marché est donc
sensible à des aléas de production dans ces deux pays. Le marché interne à la
zone asiatique est important. L'Afrique est de plus en plus importatrice et con­
centre l'essentiel des échanges hors de l'Asie. A long terme, l'évolution peut être
très contrastée : il suffirait d'une substitution rapide et partielle du blé au riz dans
l'alimentation chinoise pour que le marché mondial du riz ainsi que celui du blé
soient durablement perturbés.

o Le maïs est produit essentiellement aux Etats-Unis, en Chine, en Europe du


Sud et en Amérique centrale et latine. Les principaux importateurs sont le Japon,
la Chine et l'Union soviétique (alimentation du bétail). L'intégration européenne
absorbe le marché espagnol au détriment des exportations américaines. Il est

39
difficile d'imaginer l'évolution possible car le maïs est un produit qui peut avoir de
multiples usages (alimentation humaine, aliment du bétail, matière première pour
fabriquer du sucre ou de nombreux produits par génie enzymatique), et sa
plasticité génétique pourrait le rendre adaptable dans des zones écologiques
plus sèches.

o Le sucre est un glucide important dans les échanges mondiaux, mais le


marché est en grande partie réglementé par des accords (protocole CEE-ACP et
accord Cuba-URSS). Les Etats-Unis et le Japon sont fortement importateurs et
s'alimentent respectivement en Amérique latine et en Asie, ainsi qu'en Australie.
L'Europe de l'Ouest et l'Europe centrale cultivent la betterave à sucre et
disposent de réserves de productivité non négligeables. L'ensemble indien,
grand producteur de sucre, est autosuffisant.

A long terme, le sucre pourrait être de plus en plus concurrencé par les substituts
sucrants. Cependant, il peut être aussi considéré comme matière première pour
de nombreuses productions, comme l'alcool-carburant au Brésil. Cette qualité
d'adaptation à de nombreux usages rend difficile toute formulation d'hypothèses
pour l'avenir.

Les oléoprotéagineux
Les principaux oléoprotéagineux mondiaux sont le soja et le coton (70 % du
tonnage). Les huiles ont de nombreuses origines : soja, colza, tournesol, pal­
mier, beurre, arachide, coton, olive... Les tourteaux résultant de la trituration
jouent un rôle économique essentiel dans la filière globale : le soja fournit 60 %
de la production mondiale de tourteaux.

Cette diversité des sources et la dualité des usages (huiles alimentaires et


aliment du bétail) rendent délicate l'analyse des marchés. Cependant, ces vingt
dernières années, plusieurs phénomènes ont été observés
- la substitution d'huiles végétales aux corps gras d'origine animale ;
- après une montée en puissance du soja américain, exporté en grande partie
vers l'Europe, cette dernière a favorisé la production de colza et de tournesol,
accentuant ainsi la compétition ;
- l'huile de palme d'Asie (Malaisie) prend une importance croissante sur les
marchés.

Les marchés sont relativement segmentés : l'huile de palme est achetée par la
CEE, les Etats-Unis, l'Union soviétique, le Japon et l'Inde ; l'huile de soja est
principalement achetée par l'Inde, le Pakistan, la CEE et l'Union soviétique ;

40
l'huile de colza est achetée par la CEE et l'Inde ; et l'huile de tournesol par la
CEE et l'Union soviétique selon l'état de ses récoltes. Mais la dynamique de ce
marché ne se comprend qu'en analysant les politiques des grandes firmes du
secteur.

Parmi les éléments qui pourront faire évoluer cette situation dans l'avenir, on
notera:
- la haute productivité de l'huile de palme et la croissance rapide des exporta­
tions de Malaisie ;
- le repli des huiles «anciennes» (olive, arachide) et leur reconversion possible
vers des marchés de qualité ;
- la polyvalence du coton - plante textile, source de farines alimentaires, de
tourteaux et d'huiles-, qui pourrait valoir à cette plante un avenir exceptionnel ;
- les progrès possibles de la chimie et du génie enzymatique, qui permettraient
de produire des huiles de toutes qualités quelle qu'en soit la matière première,
ce qui favoriserait les oléagineux à forte productivité, et cela d'autant plus que
les arômes artificiels peuvent leur donner un équipement gustatif satisfaisant. Le
marché des composants des huiles (acides gras) tend à se développer.

Les protéines animales

Les marchés internationaux des viandes restent marginaux par rapport à la


consommation mondiale. Pour la viande bovine, les principaux exportateurs sont
l'Australie, la CEE et l'Argentine, et les importateurs, les Etats-Unis et quelques
pays européens.

Les grands exportateurs tendent à prendre des parts de marché dans les pays
dont les filières ne sont pas assez compétitives en s'adressant aux consomma­
teurs haut de gamme.

En ce qui concerne le lait, les excédents de la CEE se résorbent par des


exportations à bas prix et des aides alimentaires. Les excédents de beurre se
vendent régulièrement en Europe de l'Est. Ils sont alimentés par des importa­
tions de Nouvelle-Zélande résultant des négociations relatives à l'entrée de la
Grande-Bretagne dans la Communauté européenne. Ces excédents tendent à
diminuer en raison des politiques de limitation de la production en Europe.

Les exportations de viande de mouton proviennent en très grande partie d'Aus­


tralie et de Nouvelle-Zélande. Les importateurs sont l'Europe du Nord, de l'Est et
les pays méditerranéens.

Quant à la viande de porc, les échanges se font surtout au sein de la CEE et de


l'Europe de l'Est, avec quelques importations chinoises.

41
La consommation des viandes reste encore très liée aux habitudes alimentaires
d'origine. Aussi les marchés restent-ils assez segmentés. Cependant, les
viandes bovines et les viandes blanches commencent à faire l'objet d'échanges
importants. Outre les échanges entre pays développés, qui correspondent à des
spécialisations fines, l'unification progressive des marchés devrait aboutir à de
fortes concurrences entre les productions traditionnelles locales et les produc­
tions industrielles des pays développés.

Les autres produits


O Le café provient pour moitié des exportations du Brésil, de Colombie et
d'Amérique centrale. Les pays africains (Côte-d'Ivoire, Angola, Ethiopie) jouent
un rôle plus limité. Les importateurs sont essentiellement l'Europe et les Etats­
Unis. Les divergences d'intérêt entre pays producteurs rendent peu probable
l'existence à long terme d'un accord de cartellisation.

O Le cacao provient en grande partie d'Afrique (Côte-d'Ivoire, Cameroun, autre­


fois Brésil, Equateur). L'Asie du Sud conquiert rapidement des parts de marché.
Les importateurs sont essentiellement l'Europe et les Etats-Unis. La consomma­
tion croît assez régulièrement. Elle pourrait s'accroître en Europe de l'Est.
Depuis 1988, le marché est concentré par quelques opérateurs du secteur com­
mercial.

Pour ces deux produits, la compétition entre producteurs dépendra de la capaci­


té des uns à proposer des produits à faible coût issus des zones du front
pionnier, et des autres à proposer des produits issus de plantations à haute
productivité.

O Le caoutchouc naturel est produit presque exclusivement en Asie du Sud-Est,


l'Afrique et le Brésil n'ayant qu'une faible place. Les importations se font, là
encore, essentiellement vers l'Europe et les Etats-Unis. L'innovation technolo­
gique pourrait à long terme aboutir à la création de substituts.

Pour ces trois produits (café, cacao, hévéa), la configuration des marchés est
semblable. La consommation se fait dans les pays développés, et la demande
est globalement peu élastique. La compétition se situe entre l'Asie du Sud-Est,
l'Amérique latine tropicale et l'Afrique subsaharienne. Cette compétition n'est
que périodiquement réglée par des accords de produits, et l'offre est relative­
ment instable sur une longue période. Des systèmes traditionnels extensifs
(Afrique), sauf pour l'hévéa, sont en concurrence avec des systèmes plus inten­
sifs (Asi·e, Amérique), mais ces derniers résistent moins en période d'effondre­
ment des cours. Cette configuration permet à quelques grandes firmes de

42
négoce de jouer sur les déséquilibres du marché. A long terme, il ne faut pas
oublier que ces produits pourraient être fortement concurrencés par des sub­
stances de synthèse ou des produits à saveur équivalente issus d'industries
alimentaires.

O Les bois tropicaux bruts suivent en gros des courants Sud-Nord : les bois de
Malaisie vers le Japon, les bois d'Afrique centrale et du golfe de Guinée vers
l'Europe et les bois amazoniens vers les Etats-Unis. Des réserves importantes
subsistent en Asie du Sud-Est (Papouasie, Indochine), en Afrique centrale et
sud-tropicale, et en Amazonie. Le marché est mal connu. Les bois industriels
concernent surtout les pays développés du Nord. L'avenir des utilisations dé­
pend de la concurrence avec les autres matériaux de construction et de la
capacité des pays du Nord à produire les essences nécessaires.

0 Le commerce des agrumes est surtout développé entre la Méditerranée et


l'Europe du Nord. L'intégration européenne à douze, en créant l'obligation
d'aider au développement des régions du sud de l'Europe, pourrait aboutir à
substituer la production communautaire aux importations du Maghreb, ce qui
poserait en termes encore plus difficiles le problème du déséquilibre commercial
de ces pays avec la CEE.

O Le marché des bananes pourrait aussi connaître des transformations. Les


coûts de production des bananes sont nettement plus élevés dans les départe­
ments d'outre-mer qu'en Afrique ou en Amérique centrale. Les consommateurs
européens y seront de plus en plus sensibles.

o Le coton, enfin, a connu une grande crise en 1986 et 1987. Cette crise est
principalement due à une importante production chinoise, annoncée mais finale­
ment peu exportée. L'effondrement des cours a entraîné une réponse ferme des
Etats-Unis, l'un des principaux exportateurs, qui a subventionné fortement les
cotonniers des Etats du Sud, au risque connu d'éliminer du marché les petits
pays exportateurs incapables de suivre. A long terme, les principaux facteurs
d'évolution sont : la politique chinoise, la politique des pays du Sud, de la CEE
(en concurrence avec l'Afrique), et les prix relatifs de la fibre de coton et des
fibres artificielles.

Synthèse sur les marchés internationaux


Pour tous les produits mentionnés se pose un problème d'instabilité des mar­
chés. Cette instabilité des marchés tient aux variations de la demande des pays
industriels (liée globalement aux grands cycles économiques), aux variations

43
des cours des monnaies, qui modifient les conditions de la compétitivité, mais
surtout à une grande variabilité géographique de l'offre sur une longue période
et à une grande hétérogénéité des productivités.

La compétition qui s'ensuit est vive et ne rend pas facile la conclusion d'accords
internationaux permettant une meilleure gestion des marchés, c'est-à-dire évi­
tant les aléas les plus forts.

Il restera toujours difficile à long terme de combiner la volonté d'éviter ces aléas
et celle de laisser faire le jeu des avantages comparatifs, dont on peut penser
qu'il est le jeu dominant.

Dès lors, il faut s'interroger sur les conditions de la compétition à long terme pour
les différents produits. D'une manière schématique, on peut différencier trois
situations
- celle qui correspond aux produits des pays tempérés ;
- celle qui correspond aux produits tropicaux ;
- celle qui correspond aux produits couvrant les deux zones.

O Les produits des pays tempérés sont presque toujours en excédent (cé­
réales, produits animaux...). Les coûts budgétaires de stockage ou de vente
subventionnée sont de moins en moins acceptés par les Etats, mais ceux-ci se
satisfont aussi de pouvoir maintenir des exportations qui peuvent être
stratégiques. Par ailleurs, ces produits pénètrent dans l'alimentation des villes
des pays en développement, ouvrent des marchés nouveaux mais aujourd'hui
peu solvables, et qui risquent de l'être encore moins si cette substitution se fait
au détriment des agricultures locales qui sont peu productives. A contrario,
vouloir rendre solvables les consommateurs des pays pauvres implique de
favoriser leur développement. Pour cela, l'agriculture reste, dans un grand
nombre de cas, le secteur clé. Or, le développement agricole devrait
logiquement aboutir à alimenter les consommateurs locaux, en concurrence
avec les aliments importés.

Aussi l'une des hypothèses possibles pour l'avenir est-elle la généralisation de la


protection des agricultures les moins productives. La généralisation des
échanges internationaux (en particulier intracontinentaux) étant inéluctable, les
mécanismes de protection ne devraient pouvoir être gérés que s'ils concernent
de vastes régions économiquement « isolables » et où les producteurs agricoles
ont globalement intérêt à la protection. Ce ne devrait pas être le cas de
l'Amérique latine, où les grandes exploitations exportatrices sont dominantes et
ont intérêt à la libéralisation des échanges internationaux. Ce pourrait être, dans
une moindre mesure, le cas de certaines régions d'Asie, à l'instar de la Chine et
de l'Inde dans la dernière période, mais la volonté exportatrice des Etats
asiatiques s'accorderait mal avec une protection. Cependant, il ne faut pas

44
oublier que les excédents asiatiques (par ailleurs géographiquement inégale­
ment répartis) ne sont peut-être qu'un répit car, avant la stabilisation globale de
la population, les pays devront maintenir un taux de croissance élevé de la
production pour faire face aux besoins alimentaires, et il n'est pas certain que ce
taux sera suffisant pour produire des excédents exportables.

En revanche, l'Afrique pourrait être amenée à protéger ses secteurs céréaliers


pour éviter une dépendance trop grande.

O Pour les produits spécifiques des pays tropicaux (café, cacao, fruits tropi­
caux... ), la compétition risque d'être âpre. Les pays développés resteront long­
temps les principaux consommateurs. La libéralisation des pays de l'Est pourrait
laisser espérer un espace nouveau d'importation, mais la concurrence persistera
de manière structurelle.

Dès lors, dans cette configuration, la gestion des marchés devrait passer par des
accords par produits prévoyant des procédures de stabilisation et des formules
contractuelles. Mais il persistera sans doute longtemps, quel que soit le méca­
nisme de régulation, un antagonisme Nord-Sud sur les prix, et une compétition
Sud-Sud sur les marchés. On peut cependant penser qu'à long terme deux
éléments perturberaient cette configuration : la concurrence au Nord de nou­
veaux produits se substituant aux produits tropicaux, et l'émergence au Sud
d'une capacité de consommation locale.

O Enfin, pour les produits issus de différentes écologies, par exemple le coton
(tropical et méditerranéen) ou le maïs (tropical, méditerranéen, tempéré), ou
pour les produits substituables quelle que soit leur origine, comme les huiles, la
configuration est encore différente. La concurrence devrait tendre à se
généraliser à long terme, dans la mesure où la génétique pourra étendre l'aire
géographique de production de chaque produit, et la transformation des produits
alimentaires favoriser les substitutions entre matières premières alimentaires.
Les principaux marchés sont actuellement les pays développés du Nord (dans le
cadre d'une division du travail très évolutive) ainsi que les pays méditerranéens
structurellement importateurs pour leur alimentation, et pour un certain temps les
pays de l'Est. La concurrence s'opère entre tous les pays.

L'exemple des huiles est de ce point de vue assez significatif. La composante


Nord-Nord de la concurrence fait intervenir des intérêts stratégiques et des
capacités budgétaires de soutien, par exemple entre le soja nord-américain et le
colza européen. La composante Sud-Sud de la concurrence fait intervenir d'une
part les avantages comparatifs naturels, encore forts (maladies tropicales maîtri­
sées ou non, milieux plus favorables que d'autres), les structures de production

45
(différences de productivité), mais surtout, la capacité à dégager durablement
des excédents exportables grâce à un bon niveau de rémunération des produc­
teurs.

On peut, par exemple, s'interroger sur la capacité à long terme de l'Afrique à


exporter de l'huile de palme et du coton alors que sa consommation intérieure
pourrait s'accroître rapidement. Enfin, la composante Nord-Sud de la concur­
rence restera importante. Les Etats-Unis en particulier, dans le cas du riz, du
coton et du maïs, cherchent à contrôler le marché mondial et à garder des parts
importantes de marché. Il pourrait en être de même pour les nouveaux venus de
la CEE, qui sont des pays méditerranéens et qui, forts de l'appui européen au
titre des politiques régionales, pourraient substituer leur production aux importa­
tions et éventuellement exporter. L'Italie est déjà un important exportateur de riz.

Tableau Ill. Synthèse sur l'évolution des concurrences.

Situation actuelle Situation possible à plus long terme


---

Produits Configuration Produits Configuration

Produits Blé Concurrence entre Peu de produits


spécifiques Orge pays tempérés spécifiques
des écologies exportateurs,
tempérées en particulier CEE et
Etats-Unis.

Produits pouvant Betterave Concurrence généra- Blé Concurrence


être cultivés ou Canne à sucre lisée, les pays Orge généralisée avec
transformés Maïs industriels ayant des possibilités d'évolu-
quel que soit le Arachide (huile) avantages de tion différentes
pays (sauf Tournesol productivité technique - libéralisation
écologies Soja et une capacité (GATT);
extrêmes) Colza (huile) financière permettant - accords (du type
ou substituables Viande bovine de faire face à des CEE-ACP);
Viandes blanches cours déprimés - gestion des
Porc ceux du Sud, des marchés (CNUCED).
Ovins avantages quant au
Coton milieu et aux coûts de Huile de palme
main-d'œuvre.

Produits Huile de palme Concurrence entre Tubercules Concurrence entre


spécifiques Tubercules tropicaux pays tropicaux sur les tropicaux pays avec possibilités
des écologies Arachide marchés des pays in- Arachide d'évolution
tropicales Cacao dustriels, rôle Cacao différentes
Café important du négoce Café - concurrence
Banane international et des Banane sauvage;
Bois tropicaux accords de produits. Bois tropicaux - cartels de produc-
leurs;
- accords de
produits et gestion
des marchés.

46
Le rôle des firmes et des Etats
La compétition entre filières productrices de produits agricoles tropicaux bruts ou
issus de premières transformations fait largement intervenir les Etats. Ceux-ci
doivent tenir compte des producteurs agricoles (force politique dans les pays
industriels, force actuellement passive dans de nombreux pays en développe­
ment), de leurs consommateurs urbains (foyers de tension dans les pays en dé­
veloppement), et de leur capacité à promouvoir des exportations soit pour
obtenir des devises, soit pour conserver des positions sur les marchés. Les
rapports de force peuvent donc être gérés par les Etats, l'Etat représentant lui­
même des intérêts majoritaires. Cela définit un « espace stratégique » des
politiques agricoles.

A cet espace de négociation entre Etats se superpose un « espace stratégique »


des firmes internationales, qui échappent en grande partie au contrôle des Etats.

L'espace des Etats


L'élargissement de l'économie de marché agricole est très rapide. Les Etats
réagissent selon l'importance des conséquences internes de cet élargissement,
et selon leur capacité propre à faire face aux problèmes posés.

De ce point de vue, la période actuelle présente deux orientations


caractéristiques.

O Constitution de grands sous-ensembles cherchant à définir leur identité pro­


pre au sein du marché unifié des produits agricoles et alimentaires, qu'il s'agisse
de « pays-continents » (Etats-Unis, Chine, Inde, Japon) ou de marchés com­
muns (CEE, Union nord-américaine, COMECON, Marché commun centramé­
ricain - MCCA -, marché cara'ibe - CARICOM -, accords inter­
maghrébins...). Chacun tend à se protéger.

O Persistance de grands espaces économiques agricoles dans lesquels les


Etats n'ont pas de politiques communes. Cette situation aboutit à la fois à les
rendre plus perméables aux conditions de libéralisation internationale des mar­
chés établies par la Banque mondiale, à laisser souvent se développer un
capitalisme commercial agricole régional (au sens d'un ensemble réduit de pays)

49
intégrant l'économie des produits agricoles de base, et enfin à favoriser les
trafics aux frontières. Dans ces pays, l'économie occidentale agricole est sou­
vent organisée en différentes sphères plus ou moins étanches que l'on peut
schématiser ainsi: la sphère de pénétration de l'économie-monde occidentale-
importation de produits alimentaires à haute valeur ajoutée industrielle pour
certaines catégories sociales aisées, importation de produits alimentaires de
base à bas prix pour les villes et quelquefois les campagnes, aide
alimentaire-, la sphère de l'économie rurale traditionnelle d'autosubsistance, la
sphère de l'économie rurale définie par les échanges nationaux et régionaux.

La dynamique actuelle conduit tendanciellement vers la constitution de quelques


grands ensembles protégés ayant des politiques cohérentes (CEE, Amérique du
Nord, Japon) face à de nombreux Etats aux politiques dispersées et fatalement
peu efficaces pour maîtriser localement le développement agricole et agroali­
mentaire.

Une alternative consisterait à constater l'émergence d'espaces régionaux proté­


gés ou d'espaces de concertation des politiques agricoles et agroalimentaires
pour aboutir à une gestion plus équitable des échanges agroalimentaires inter­
nationaux.

Ces échanges internationaux sont en effet caractérisés par une grande


instabilité des prix. Aussi le problème de la stabilisation est-il l'un des grands pro­
blèmes posés dans les enceintes internationales par les pays dont l'économie
en dépend.

Il en a résulté plusieurs initiatives que l'on peut caractériser par les techniques
utilisées et les considérations géopolitiques afférentes :
- l'intervention après échange : il s'agit de compensations financières en cas de
chute des cours (facilité de financement compensatoire du FMI, et STABEX,
système de stabilisation des recettes d'exportation pour les pays associés à la
CEE);
- l'intervention avant l'échange, par la cartellisation des producteurs (ce qui
n'est que temporaire), par la passation de contrats bilatéraux (bloc de l'Est), ou
par des accords de produits dans un cadre multilatéral (protocoles liés à la con­
vention de Lomé entre CEE et pays ACP [Afrique-Cara'1bes-Pacifique], accords
internationaux sur le blé, le cacao, le caoutchouc, etc.) prévoyant une discipline
commune. La CNUCED, en 1976, avait prévu un accord de stabilisation pour
tous les produits de base. Plus de treize ans après, il n'était toujours pas mis en
œuvre.

Ces techniques présentent toutes des difficultés de mise en œuvre : coûts jugés
élevés, manque de respect des disciplines consenties, aboutissant en cas de

50
compétition à des guerres de subventions entre pays producteurs riches (la
guerre du blé Etats-Unis-CEE), ou à des faillites des Etats les plus
pauvres (effondrement financier de la Côte-d'Ivoire après les baisses des cours
du coton et du cacao en 1987-1988 et 1989), faiblesse des petits Etats face à la
puissance financière des grands, faiblesse des offres dispersées des pays
tropicaux face à l'oligopsone des pays industriels.

Au total, l'instabilité des marchés des produits de base agricoles alimente l'insta­
bilité économique des petits pays producteurs, leur insolvabilité et l'accroisse­
ment de leur dette, ainsi que leur instabilité politique. Ainsi, le taux de dépen­
dance aux produits de base (tous les produits) est supérieur à 65 % pour 9 pays
sur 10 en Afrique, 8 pays sur 10 au Moyen-Orient, et pour la moitié des pays
asiatiques et les deux tiers des pays d'Amérique latine.

Rappelons qu'en 1989 le volume des échanges agroalimentaires des produits


de base devait être de l'ordre de 1 500 milliards de dollars. Une simple variation
de 3 % des cours, soit 50 milliards de dollars, correspond au volume mondial de
l'aide publique au développement prévue cette même année. Le coût d'une
meilleure stabilisation des cours de ces produits n'est donc pas financièrement
raisonnable à court terme. Si, dans les pays en développement, les problèmes
politiques liés (même indirectement) au commerce alimentaire venaient à
prendre de l'importance, les solutions financières seraient recherchées de ma­
nière à organiser un transfert de richesses vers les pays pauvres.

L'espace des firmes


Les firmes ont des origines très diverses : grands courtiers internationaux en
grains ; industries de transformation devenues multinationales - brasseries,
boulangeries, biscuiteries, productions laitières, abattoirs, huileries ; industries
de l'amont de l'agriculture - engrais, produits phytosanitaires, industrie des se­
mences, machinisme agricole, équipements (silos); firmes pétrolières; firmes du
secteur de la distribution.

L'histoire de l'évolution des firmes n'est pas encore complètement reconstituée.


En revanche, les stratégies actuelles des firmes sont suivies en permanence, ce
qui permet de déceler des lignes d'évolution :
- les firmes de courtage ont des stratégies souples et très évolutives, des
stratégies de diversification ou de recentrage selon les époques, mais tendent à
occuper des places dans la transformation des produits ;
- les firmes de la transformation diversifient plus ou moins leur activité tout en
gardant des points forts ;

51
- les industries chimiques (pétrole, phytosanitaire, pharmacie) investissent la
génétique;
- dans les pays développés, les entreprises du secteur de la distribution jouent
un rôle clé dans le devenir des filières, qu'elles tendent à contrôler.

Ces lignes d'évolution, ici simplifiées à l'extrême, ne permettent pas de discerner


des voies définitives à long terme. Les progrès des biotechnologies peuvent
entraîner des redistributions importantes entre les deux grands marchés : celui
des producteurs (firmes de l'amont) et celui des consommateurs (produits
alimentaires finis). Dans l'amont de l'agriculture, on peut en effet penser que les
innovations biologiques, dans la mesure où elles concernent la fertilité, la
résistance aux maladies et aux ravageurs, la mécanisation des tâches, et les
caractéristiques des plantes, vont déspécialiser peu à peu les firmes. De même,
à l'aval, la substitution de plus en plus fréquente des matières premières alimen­
taires entre elles pour créer des produits finis diversifiés, aboutit à une même
déspécialisation.

Dans cette redistribution permanente des rôles entre firmes, l'appartenance au


secteur privé, public ou coopératif n'apparaît que secondaire. Certaines coopé­
ratives de grande taille sont dans la compétition. Les appareils publics de
recherche en biologie sont liés aux firmes par des contrats ou des quasi­
obligations s'il s'agit de firmes publiques, ou même intégrés par les firmes (cas
en Angleterre de la privatisation de la recherche génétique publique).

Enfin, faut-il le rappeler, cette évolution aboutit à une concentration forte, les
entreprises acquérant une taille mondiale. Elles établissent des réseaux mon­
diaux permettant d'échapper aux politiques nationales des Etats ou de les
contourner : non-respect d'embargos (changements de destination de bateaux
de céréales, changements de propriétaire de cargaison), mobilité des profits,
mouvements monétaires en fonction des taux de change, etc. Elles élargissent
en permanence les contours de l'économie rurale du monde agricole occidental
alors que les Etats ne sont pas organisés pour définir et appliquer des politiques
à cette échelle.

52
Le progrès technologique
Les résultats de la recherche et le progrès technologique peuvent-ils modifier la
situation en termes d'acteurs économiques (Etat, firmes, producteurs, consom­
mateurs) et de filières (avenir des produits) ?

Pour tenter de répondre à cette question, on examinera les récentes avancées


de la recherche en termes de filières techniques nouvelles.

Les multiples usages de la production agricole


La production agricole, c'est-à-dire les produits de la photosynthèse, sera de
plus en plus sollicitée pour fournir des matières premières à des filières de
transformation de plus en plus diversifiées pour l'alimentation, l'industrie
chimique, et la production d'énergie. En voici quelques exemples, fournis
par G. Fauconneau (communication personnelle).

Le secteur de l'amidonnerie-glucoserie est déjà très diversifié. Le maïs, par


exemple, sert à l'alimentation animale, à l'alimentation infantile, à fabriquer du
sucre ; il entre dans la composition de potages, de produits de confiserie, de
pâtisserie, de charcuterie, de produits pharmaceutiques ou de papiers de luxe
(tableau IV).

« L'industrie chimique recherche des molécules constituant des étapes connues


dans les synthèses utilisées en pétrochimie : éthanol, méthanol, furfural [...]. A
plus long terme, quand on maîtrisera économiquement la cellulolyse, il sera
possible de fabriquer de l'éthanol à partir de la paille et des déchets de bois ».
Par ailleurs, à partir de l'éthanol, « on peut fabriquer directement des nylons ».

Le furanne, obtenu à partir de cellulose, peut aussi donner lieu à des filières
nouvelles de production de nylons et de produits intermédiaires entrant dans la
composition de polyesters. « Le facteur limitant est celui de la fragmentation du
mélange cellulose-hémicellulose-lignine », qui constitue l'emballage et qui repré­
sente une part très importante de la biomasse. Les celluloses pourront ainsi
avoir de multiples usages, notamment par l'utilisation de micro-organismes pour
produire des polymères remplaçant certains matériaux plastiques. L'hydrolyse
de la cellulose pourrait aussi à long terme fournir du glucose, ce qui transforme­
rait potentiellement les forêts en plantations alimentaires.

55
Tableau IV. L'industrialisation de l'amidonnerie-glucoserie est le meilleur exemple des
bouleversements apportés par les biotechnologies modernes : un grain de maïs = trois cents
produits.
Mais

Drêches Huiles + tourteaux


(gluten food)

Lait d'amidon
Protéines

Traitements Traitement Traitement Traitement


chimiques thermique par centrifugation par déshydratation

amidons amidons protéines + pigments amidon sec


modifiés prégélalilés
ou structurés
tostage

Traitement par
hydrolyse enzymatique dextrines

Hydrolysat

r Traitement par Traitement par


Traitements par
hydrogénation cristallisation isomérisation

l
enzymatique

l
Fermentation +- sorbitol liquide dextrose (glucose) isoglucose (fructose)
� � �
sorbose sorbitol cristal Fermentation Absorption

acide ascorbique
(vitamine C)
r
acide trythorbate-ô sirop de
lactique isoascorbate fructose
lactactes

i
acide gluconique Traitement par Traitement par
(gluconates) cristallisation hydrogénation
!
glucono-ô-lactone lévulose mannitol

(D'après G. Fauconneau.)

56
La lipochimie fabrique déjà de nombreux produits non alimentaires : lubrifiants
industriels, constituants de détergents, savons, plastifiants, supports pour des
insecticides, fongicides et thermoplastiques analogues au nylon. Ces produits
étant biodégradables, ils entrent de plus en plus en concurrence avec ceux qui
sont issus de la pétrochimie, comme l'illustre la liste du tableau V. Cela amènera
vraisemblablement les industries à « faire fabriquer » par la photosynthèse des
produits aussi proches que possible des composants dont l'industrie a
besoin. « De nouvelles plantes pourront ainsi être utilisées ou manipulées
génétiquement, ce qui fait que toute espèce végétale sauvage deviendra poten­
tiellement exploitable pour peu qu'elle puisse devenir par son code génétique
une sorte d'usine-procédé ! »

Tableau V. La concurrence entre la pétrochimie et l'agrochimie.


Prix du carbone
(chaînes carbonées)

Prix de l'énergie
(part de l'énergie dans les intrants en pétrochimie, 75 %)

Nouvelles plantes
Etats-Unis 6 500 inventoriées

Molécules spécifiques
(coOteuses à faire par synthèse)

Acides gras monoènes Acide érucique (colza)


colza industriel, 15 000 tonnes (marché des Etats­
Unis)
Acide oléique (tournesol spécial)
Acide ricinoléique (ricin)

Acides gras hydroxy monoènes 1 O 000 tonnes de différentes espèces de Lesquerella

Acides gras époxy Obtenus par chimie à partir du soja (on peut utiliser le
colza)
15 000 tonnes

Acides gras avec liaisons Valeriana, Calendula, Centranthus, Macrosiphon


insaturées et conjuguées

Acides gras courts et moyens Huile de coprah, de cuphéa, de noix de coco

Esters liquides Jojoba, 45 000 tonnes, 36 000 hectares (Arizona,


désert)

Isoprène Caoutchouc, 400 000 tonnes


Guayule (20 à 25 %)

Latex Euphorbe (1O à 15 %) + huiles dans les graines

(D'après G. Fauconneau.)

57
La dépollution enfin, peut être une technique qui, outre sa fonction nécessaire,
pourrait être productive : « L'épuration d'effluents concentrés issus des indus­
tries agricoles et alimentaires par méthanisation permet d'économiser beaucoup
d'énergie ».

La multiplication des procédés de transformation des produits de la photosyn­


thèse pourrait créer une grande concurrence : l'agriculture peut en effet être à la
source de produits alimentaires, énergétiques, textiles, pharmaceutiques, de
construction, ou de consommations intermédiaires industrielles (lubrifiants, plas­
tifiants, etc.). Cette concurrence devrait toucher d'abord l'industrie pétrolière. Le
pétrole n'est-il pas une roche issue de la photosynthèse d'autres époques géolo­
giques?

Les changements à l'amont de l'agriculture


La deuxième phase de la révolution agricole contemporaine a été caractérisée
par des innovations venues des industries de l'amont de l'agriculture : motorisa­
tion agricole, engrais chimiques, molécules chimiques nouvelles contre mala­
dies, ravageurs et mauvaises herbes, médicaments, sélection de semences et
d'animaux, etc.

Certains signes, pourtant, montrent que cette phase s'essouffle


- les marchés de ces innovations s'épuisent. Ils ne peuvent concerner que les
agricultures développées, les autres n'étant pas solvables. Dès lors, si les firmes
veulent dominer le marché futur des agricultures des pays en développement,
elles doivent imaginer des produits efficaces et beaucoup moins chers, ce qui
présente un risque car ces nouveaux produits, introduits dans les agricultures
développées, feraient chuter le chiffre des ventes. C'est le cas par
exemple de la récolte du blé par égreneuse, qui ferait s'effondrer le marché
des moissonneuses-batteuses ;
- l'utilisation de la fertilisation chimique à haute intensité d'utilisation pose des
problèmes de pollution importants : nitrate dans les nappes phréatiques, déve­
loppement d'algues dans les lacs et océans
- la résistance des insectes (ravageurs en général) et des maladies aux
molécules chimiques est de plus en plus fréquente, ce qui oblige à rechercher de
nouvelles molécules. Les coûts sont donc plus élevés, et à long terme les
possibilités de créer de nouvelles molécules se réduisent. La recherche se
diversifie et les techniques de lutte deviennent plus rationnelles et donc plus
économes en produits.

O Le recours aux techniques biologiques est donc posé. En particulier, c'est la


génétique qui est mise à contribution. La modification des plantes peut simplifier

58
la mécanisation du travail (groupage des récoltes, résistance aux chocs dans les
manipulations des fruits ... ), résoudre en partie les problèmes de fertilisation
(fixation symbiotique de l'azote, et peut-être du phosphore), induire la résistance
à certaines maladies et certains ravageurs, et induire la résistance à des
herbicides, ce qui permet de traiter avec des produits classiques, seuls les
végétaux non désirés étant détruits. Au coeur de ces innovations se trouve le
génie génétique. Outre son intérêt stratégique pour les autres filières de l'amont,
ses coûts de production semblent ne pas être trop élevés (les coûts de
recherche en revanche le sont), ce qui fait penser que ces innovations pour­
raient aussi s'appliquer en partie aux agricultures des pays en développement.

Dès lors, la compétition est vive à l'amont de l'agriculture entre les firmes du
secteur semencier, les firmes du secteur pétrolier et les firmes du secteur
pharmaceutique pour maîtriser le génie génétique et prendre des positions sur
les marchés. Cela ne concerne que très peu les firmes du machinisme agricole.

O Les techniques de l'information auront-elles aussi une incidence profonde sur


les filières ? Il est difficile, à leur stade de développement, de le mesurer.
Cependant, on peut observer quelques tendances qui sont, semble-t-il, lourdes.

Des réseaux internationaux d'information sont constitués par les firmes et les
Etats industriels afin de prévoir les récoltes (et donc les marchés) et de suivre les
situations alimentaires, l'état des stocks et les marchés. Ces systèmes
d'information, qui peuvent donner des avantages décisifs aux firmes et aux
Etats bénéficiaires, contribuent au mécanisme général de concentration, qu'ils
accélèrent.

Les moyens de calcul moderne, les systèmes d'information et les systèmes


experts sont utilisés par les producteurs agricoles afin d'optimiser assolements,
recours à la fumure et traitements sanitaires, et de simplifier la gestion, ce qui
permet de limiter les coûts de production, et de dégager du temps libre pour
d'autres usages (généralisation de la double activité chez les agriculteurs).

Le développement de l'information des consommateurs, tant sur les prix que sur
les qualités des produits alimentaires (organoleptiques, hygiéniques, nutri­
tionnelles, facilité d'usage), pourrait s'amplifier avec le télé-achat et la télé­
distribution.

L'extrême diversification de l'alimentation


Dans les pays développés, l'alimentation évolue très rapidement. On estime
qu'au rythme actuel nous ne connaissons peut-être aujourd'hui que la moitié des
produits qui seront consommés dans vingt ans. Le champ d'innovation du génie

59
alimentaire est donc très important. En même temps, la part de l'alimentation ne
cesse de baisser dans l'utilisation que les ménages font de leurs revenus, ce qui
pousse les industries alimentaires à rechercher une forte productivité. La compé­
tition aboutit là encore à une forte concentration.

Les principales évolutions en cours sont les suivantes :


- déstructuration des repas, avec multiplication du nombre de prises ali­
mentaires quotidiennes;
- désaisonnalisation de l'alimentation, beaucoup de produits pouvant être trou­
vés en toute saison;
- mélange des styles (on peut trouver des aliments de pays très différents) ;
- développement des nourritures à thèmes : alimentation « de service » et
alimentation « de loisir» (suivant G. Fauconneau), restauration rapide, de petite
faim, de petite fête, de détente, menus forme, restaurants verts, restauration
scolaire et d'étude, restauration de voyage (avion, autoroute...);
- diversification des modes de cuisson et de conservation;
- amélioration des qualités d'hygiène, en particulier pour l'alimentation de ser-
vice;
- importance des qualités organoleptiques : tendreté des viandes, restructura­
tion des aliments, aspect extérieur, croquant et croustillant, etc. ;
- importance exceptionnelle des qualités diététiques et nutritionnelles liées à
des problèmes de santé : élimination des matières grasses, suppression du
sucre et remplacement par des édulcorants, recherche des vitamines, des fi­
bres... Ainsi sont définis de nouveaux aliments comme la « frite supercritique »,
par dissolution du contenu lipidique dans du gaz carbonique supercritique à très
haute température et très haute pression, que décrit F. Gruhier dans Les délices
du futur;
- adjonction de colorants, d'adjuvants et surtout d'arômes, grâce aux 4 000
molécules déjà disponibles permettant, par exemple, de recréer chez soi l'odeur
du pain et du croissant chaud, etc.;
- utilisation de végétaux nouveaux (comme le cambré maritime, le haricot-kilo­
mètre) et de produits de la mer (algues, poissons d'élevage) ; ce domaine
d'innovation correspond à la mise en valeur des ressources halieutiques pou­
vant être à la source de multiples innovations;
- enfin, création d'aliments nouveaux, même si parfum et saveur restent
classiques, sur le modèle du poisson restructuré ayant le parfum de crabe ; on
peut penser, par exemple, aux grillades végétales ayant le parfum des viandes,
aux pâtés de soja ayant la saveur de la charcuterie, aux cassettes de volaille
faites uniquement de protéines végétales restructurées en fibres...

60
De telles évolutions technologiques sont aussi possibles dans les pays en
développement. L'alimentation de midi dans les grandes villes africaines fait déjà
appel à des techniques de restauration rapide qui pourraient un jour être indus­
trialisées. Ainsi, la tendance à la substitution de la restauration au repas pris au
foyer s'annonce comme une caractéristique forte des nouveaux modes de vie
urbains, qui s'observe dans les pays industriels comme dans les pays en déve­
loppement.

Selon les travaux de L. Malassis, il convient de mesurer ces inégalités par le


critère du nombre de calories finales consommées (évalué dans la figure 3). Les
« calories initiales » issues des végétaux sont en partie transformées en cc calo­
ries animales » (viande), puis en calories « agroalimentaires » à la sortie des
industries alimentaires, puis enfin en cc calories finales » une fois appliquées les
techniques culinaires.

Calories
animales
1 500

1 000

800

600

200

Calories
finales
3 000 3 500

Figure 3. Nombre de calories finales et animales dans la ration alimentaire


moyenne par habitant. (D'après L. Malassis et M. Padilla, 1987.)

Dans les pays en développement, la part des calories animales dans la ration est
faible et les aliments sont peu transformés par les industries. En revanche,
les pertes au stockage sont souvent élevées. Dans les pays occidentaux, pour
les diverses transformations de la cc chaîne agroalimentaire, il faut en moyenne
huit à dix calories initiales pour faire une calorie finale dans la bouche du
consommateur ». Ainsi se définit un cc accélérateur de croissance de la produc­
tion agricole » qui est plus élevé dans le modèle occidental que dans les pays en

61
développement. Cela dépend entre autres beaucoup de la situation de l'élevage,
qui peut être un moyen exclusif d'exploitation des ressources végétales (zones
pastorales), complémentaire de la production (animaux de trait) ou encore con­
current, ou enfin industrialisé utilisant en partie des sous-produits et des copro­
duits.

A partir de ces concepts, l'analyse des inégalités dans la distribution alimentair.e


révèle un écart de 1 à 1, 7 dans le nombre des calories finales d'une ration
moyenne par habitant. D'autre part, les pays se répartissent le long d'une
« courbe de consommation classique avec tendance vers la saturation éner­
gétique lorsque le revenu s'élève », et" lorsque les calories finales croissent en
progression arithmétique, les calories animales augmentent en progression géo­
métrique ». Enfin, la« substitution des calories animales aux calories végétales
tend vers une limite qui serait peut-être atteinte dans certains pays ».

Alors que, dans ces lois d'évolution, on note toujours l'existence d'un groupe
" avancé » (pays industrialisés), d'un groupe intermédiaire (pays méditerra­
néens, pays de l'Est) et d'un groupe important de pays en développement, le cas
du Japon apparaît toujours comme spécifique, avec une consommation relative­
ment faible par rapport au revenu, et peu de calories animales dans l'ensemble
de la ration (figure 4) .
,
.,,..,--;;;-L- ---,;: :-"
Calories • elRL
finales /
3 500 /vau. H ON• • TCQ

J
/ P OR• GRE• • ITA • NZE /
/ ROU • •ARG /

',.....
\ /

........ __ -- ---- _.,,.,. _,./

3000
/
/-;:,
-�
�s • u-;,-.,R,�
• '\
r) //::V'\/
1 �/
-'?'

,,-- ,-
/
I /
/
l',lARe SYR / /;
RHO • eM ON e BRE / /_/ //
2 500 eMAD m •ID /
AM e • . /( •�N /
jtHN ( ALGeePAN /
�le YEM e /
\
PER l�K / /
BUR•, •coL / ,,
• / /
..... ..... ARS /
ON
B Ei
ISI •EOU / ......... • /
AN G / �--
2 000 �VL 'OIi/
• AFG
• GUI /
IND/
BA N /
ETH/ PIS/habitant (US S)
17004:,�J.�-------------------------
TCH

, 000 2000 3000 4000 5 000 6000 7000 8000 9000 10 000

Figure 4. Nombre de calories finales dans la ration moyenne par habitant en


fonction du produit intérieur brut par habitant. (D'après L. Malassis et M. Padilla,
1987.)

62
S'il s'agit bien de grandes lois d'évolution, elles montrent que la production
agricole devra non seulement augmenter au rythme de l'accroissement de la
population totale, mais aussi croître d'autant plus que la part de l'alimentation
animale sera importante dans l'alimentation totale, jusqu'à une saturation de
l'ordre de 50 %.

63
Quels risques de déséquilibres ?
Le risque écologique
Deux grands aspects ont été identifiés
- le risque de stérilisation d'espaces mis en valeur au moyen de techniques qui
ne renouvellent pas les équilibres assurant leur fertilité. Cela concerne les
grandes régions forestières tropicales (Amazonie, Afrique) et les agricultures
pionnières de pente (Asie du Sud-Est, Afrique à haute densité) ;
- le risque de pollution chimique des agroécosystèmes à haute intensité de
fonctionnement.

Le risque de pénurie alimentaire


C'est, bien sûr, celui auquel on pense le plus. C'est aussi celui qui est le plus
difficile à estimer car il fait intervenir de nombreux paramètres. Les estimations
ne manquent pas (lnterfuturs OCDE, IIASA, FAO, Agriculture 2000...),
depuis les plus pessimistes - que les besoins de douze milliards d'hommes
inquiètent -, jusqu'à celles qui concluent que la terre peut nourrir trente à
quarante milliards d'hommes. Les marges d'erreur sont grandes. Les tableaux VI
et VII présentent une évaluation de la pénurie alimentaire et des ressources en
terres cultivables dans le monde. Les progrès des connaissances devraient per­
mettre de mieux cerner les possibles à l'avenir.

Mais l'essentiel n'est peut-être pas là. Ce sont les dynamiques d'évolution de la
production et des besoins qui comptent. Un rythme insuffisant de production
crée des pénuries et des famines en fonction des fluctuations interannuelles.

Le débat lui-même sur les tendances de la production et de la consommation


n'est jamais clos. Pour J. Klatzmann, il n'y a pas de relation significative entre la
croissance de la population et la croissance de la production agricole par habi­
tant, ce qui n'est pas surprenant car plus que l'accroissement de la population
même, ce sont d'autres facteurs qui peuvent stimuler l'accroissement de la
production, en particulier la solvabilité de la demande extra-agricole et les reve­
nus agricoles (encore que, dans de nombreuses économies, les producteurs
agricoles réagissent encore peu aux prix d'élasticité limitée). Il convient donc
d'être prudent dans les affirmations. Il reste, comme le dit J. Klatzmann, « qu'il

67
est à peu près inévitable qu'il y ait une corrélation positive entre le taux de
croissance de la population et celui de la production agricole».

Tableau VI. Qui a faim ? Population au-dessous du cc seuil


critique», soit 1,2 fois le métabolisme basal. (Evaluation de la
FAO pour la période de 1972 à 1974.)

Population Pourcentage
Pays national
(millions)
(%)

Inde 175 30
Bangladesh 39 30
Pakistan 27 30
Philippines 15 35
Brésil 13 13
Zaïre 10 44
Ethiopie 10 38

Autres pays avec plus


de 40 % de la population
au-dessous du seuil critique

Tchad 54
Mali 49
Mauritanie 48
Niger 47
Bolivie 45
Guinée 41

Tableau VII. Peut-on augmenter la surface cultivée? Une évaluation des terres
cc cultivables » en millions de kilomètres carrés (nombres arrondis).

Evaluation de la Marge
Superficie Superficie
Pays superficie d'accroissement
totale cultivée (1)
« cultivable »

Europe 5,0 1,5 1,5


Union soviétique 22,5 2,5 5,0 2,5
Amérique du Nord 20,0 2,0 3,5 1,5
Amérique latine 20,5 1,5 6,5 5,0
Afrique 30,5 2,0 8,0 6,0
Proche-Orient 7,0 0,5 0,5
Extrême-Orient 11,0 3,0 3,5 0,5
(sans la Chine)
Chine 9,5 1,0 2,5 1,5
Océanie 8,0 0,5 2,0 1,5
-
Total 134,0 14,5 33,0 18,5

(1) Pâturages permanents non compris.


(D'après J. Klatzmann, Nourrir 10 milliards d'hommes. Paris, PUF, 1983.)

68
Au total, il y a risque de pénurie
- dans les régions où le comportement d'offre des producteurs reste assez peu
lié à la demande des consommateurs ;
- dans les régions où la demande est peu solvable ;
- dans les régions dont l'agriculture est saturée et où les modèles techniques ne
sont plus assez intensifs et les technologies indisponibles ou trop onéreuses
pour les producteurs ;
- dans les cas de catastrophe naturelle (sécheresse en particulier) ;
- dans les cas de troubles sociaux (guerres) ;
- dans les cas de pauvreté des populations marginalisées.

Ces variables sont elles-mêmes fortement dépendantes d'autres variables


lourdes à long terme, notamment des inégalités sociales internationales, de la
situation financière, de la disponibilité en terres agricoles (existence de limites),
et du risque écologique.

On peut donc, à ce stade, distinguer deux catégories de phénomènes:


- la tendance lourde à l'occupation de tout l'espace potentiellement utilisable
par l'agriculture jusqu'à la limite du risque écologique, qui pousserait la commu­
nauté internationale à contrôler l'utilisation de certaines zones pour des raisons
d'équilibre écologique général ; cela suppose un pouvoir de police très fort et
très coûteux que peu de pays sont en mesure aujourd'hui de maîtriser. Au fur et
à mesure qu'il y aura saturation, il faudra intensifier ;
- la fluctuation permanente de la production qui, dans les pays en développe­
ment, suit avec retard les besoins de la consommation, mais qui est momentané­
ment compensée par des aides alimentaires à durée plus ou moins longue,
jusqu'à apparaître dans certains cas comme structurelles sur la période.

Le risque de déséquilibre du marché du travail


Il s'agit là d'un problème très lié à celui de l'exode rural, de l'urbanisation et de
leurs causes. La sortie de main-d'oeuvre de l'agriculture doit toujours être équili­
brée avec l'entrée de main-d'oeuvre dans les autres secteurs, ce qui peut être
étendu à l'équilibre général, mais qui, dans le cas précis, est l'un des aspects les
plus importants de l'avenir des pays en développement.

Faire confiance à l'autorégulation, c'est oublier que bien souvent les producteurs
agricoles sont parmi les plus désavantagés - l'analyse historique de M. Ma­
zoyer le met en évidence - et que ce sont eux qui alimentent, dans beaucoup
de pays, la masse des chômeurs et les bidonvilles.

69
Le risque d'inégalité des revenus
On peut cependant dès lors parler, dans les pays à croissance démographique
rapide, d'un risque de déséquilibre des revenus entre les producteurs agricoles
et les autres catégories sociales. La pauvreté rurale, et en particulier celle des
agriculteurs, s'inscrit en effet dans une dynamique d'accroissement de la sphère
d'insolvabilité de l'économie générale.

70
Notes & Documents

1 - La production agricole « reproductible »


Dossier préparé par René Tourte

2 - Comment écrire pour les anglophones


Jacques Bertrand

3 - La gestion des entreprises de recherche


agronomique
Dossier préparé par René Tourte

4 - Economie opérationnelle et politiques agricoles


au CIRAD
Michel Griffon

5 - Quel long terme pour la production agricole


en Afrique au sud du Sahara ?
Les idées de Carl K. Eicher
Dossier préparé par René Tourte

6 - La recherche agricole au Sénégal


et la Banque mondiale
Dossier préparé par René Tourte

7 - Bases de données et systèmes experts


Jean-Claude Bergonzini, Jean-François Foucher, Benoît Girardot

8 - Quelques réflexions sur la recherche agronomique


en Afrique
Hervé Bichat
CIRAD
Centre de coopération internationale
en recherche agronomique pour le développement
42, rue Scheffer
75116 Paris
France

Vous aimerez peut-être aussi