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David Foenkinos
Vers la beauté
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David Foenkinos
Vers la beauté
Gallimard
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© Éditions Gallimard, 2018.
Couverture : Illustration © Soledad Bravi.
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David Foenkinos est l’auteur de plusieurs romans dont
Le potentiel érotique de ma femme, Nos séparations, Les sou-
venirs, Je vais mieux et Deux sœurs. La délicatesse, paru en
2009, a obtenu dix prix littéraires. En 2011, David Foenkinos
et son frère Stéphane l’ont adapté au cinéma, avec Audrey
Tautou et François Damiens. Ils ont également réalisé le
film Jalouse, avec Karin Viard. En 2014, Charlotte a été
couronné par les prix Renaudot et Goncourt des lycéens.
Le mystère Henri Pick, publié en 2016, a été porté à l’écran
par Rémi Bezançon, avec Fabrice Luchini et Camille Cottin.
Les romans de David Foenkinos sont traduits dans plus de
quarante langues.
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prem i è r e p a r t i e
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Le musée d’Orsay, à Paris, est une ancienne
gare. Le passé dépose ainsi une trace insolite sur
le présent. Entre les Manet et les Monet, on peut
se laisser aller à imaginer les trains arrivant au
milieu des tableaux. Ce sont d’autres voyages
maintenant. Certains visiteurs ont peut-être aperçu
Antoine Duris ce jour-là, immobile sur le parvis.
Il paraît tombé du ciel, stupéfait d’être là. La stu-
péfaction, c’est bien le mot qui peut caractériser
son sentiment à cet instant.
Antoine était arrivé très en avance à son
rendez-vous avec la responsable des ressources
humaines. Depuis quelques jours, son esprit entier
était focalisé sur cet entretien. Ce musée, c’était là
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où il voulait être. Il se dirigea d’un pas calme vers
l’entrée du personnel. Au téléphone, Mathilde
Mattel lui avait bien précisé de ne pas emprunter
le chemin des visiteurs. Un vigile l’arrêta :
« Vous avez un badge ?
— Non, je suis attendu.
— Par qui ?
— …
— Par qui êtes-vous attendu ?
— Pardon… j’ai rendez-vous avec madame
Mattel.
— Très bien. Je vous laisse vous diriger vers
l’accueil.
— …»
Quelques mètres plus tard, il répéta la raison de
sa visite. Une jeune femme vérifia dans un grand
carnet noir :
« Vous êtes monsieur Duris ?
— Oui.
— Puis-je vous demander une pièce d’identité ?
— …»
C’était absurde. Qui voudrait se faire passer
pour lui ? Il s’exécuta docilement, accompagnant
son geste d’un sourire compréhensif pour masquer
sa gêne. L’entretien d’embauche semblait avoir
déjà débuté avec le vigile puis la standardiste. Il
fallait être performant dès le premier bonjour, on
ne tolérait plus le moindre merci approximatif.
Après que la jeune femme eut vérifié qu’il était
bien Antoine Duris, elle lui indiqua le chemin à
suivre. Il fallait longer un couloir, au bout duquel
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il trouverait un ascenseur. « C’est facile, vous ne
pouvez pas vous tromper », ajouta-t‑elle. Antoine
se doutait qu’avec ce genre de phrase, il se trom-
perait immanquablement.
Au milieu du couloir, il ne savait déjà plus
vraiment ce qu’il devait faire. De l’autre côté de
la baie vitrée, il aperçut un tableau de Gustave
Courbet. La beauté demeure le meilleur recours
contre l’incertitude. Depuis des semaines, il luttait
pour ne pas sombrer. Il sentait qu’il avait peu de
forces, et les deux interrogatoires qui s’étaient déjà
enchaînés lui avaient demandé un effort considé-
rable. Pourtant, il ne s’était agi que de prononcer
quelques mots, de répondre à des questions ne
comportant pas le moindre piège. Il était revenu à
un stade primaire de la compréhension du monde,
se laissant souvent envahir par des peurs irration-
nelles. Il sentait chaque jour davantage les consé-
quences de ce qu’il avait vécu. Allait-il seulement
être capable de passer cet entretien avec madame
Mattel ?
Dans l’ascenseur qui le conduisait au deuxième
étage, il jeta furtivement un œil au miroir et se
trouva amaigri. Rien d’étonnant à cela, il man-
geait moins, oubliant parfois de dîner ou de déjeu-
ner. À sa décharge, son estomac ne se manifestait
pas. Il pouvait sauter des repas sans ressentir le
moindre gargouillement, comme si son corps se
composait désormais de territoires anesthésiés.
Seul son esprit le poussait à penser : « Antoine,
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tu dois manger. » Les humains dans la souffrance
forment deux camps. Ceux qui résistent par le
corps, et ceux qui résistent par l’esprit. C’est l’un
ou l’autre, rarement les deux.
À sa sortie de l’ascenseur, une femme l’accueil-
lit. Habituellement, Mathilde Mattel attendait ses
rendez-vous dans son bureau, mais pour Antoine
Duris, elle avait décidé de se déplacer. Elle devait
être terriblement pressée d’en savoir davantage
sur ses motivations.
« Vous êtes Antoine Duris ? s’enquit-elle tout
de même pour être sûre.
— Oui. Vous voulez ma carte d’identité ?
— Non, non. Pourquoi ?
— On me l’a demandée en bas.
— C’est l’état d’urgence. C’est comme ça.
— Je ne vois pas très bien qui pourrait fomenter
un acte terroriste contre la DRH du musée d’Orsay.
— On ne sait jamais », répondit-elle en souriant.
Ce qui avait pu passer pour un trait d’esprit,
ou même de l’humour, était pourtant un froid
constat de la part d’Antoine. Elle fit un geste de la
main pour indiquer la direction de son bureau. Ils
s’engouffrèrent alors dans un long couloir étroit,
où ils ne croisèrent personne. Tout en la suivant,
il songea que cette femme devait bien s’ennuyer
dans la vie pour recevoir de potentiels futurs
employés à une heure où le reste du personnel ne
semblait pas être arrivé. Il ne fallait pas chercher
la moindre logique au sein de la logistique des
pensées d’Antoine.
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Une fois dans son bureau, Mathilde proposa du
thé, du café, de l’eau, ce qu’il voulait à vrai dire,
mais Antoine préféra dire non merci, non merci,
non merci. Alors, elle commença :
« Je dois vous dire que j’ai été très surprise en
recevant votre CV.
— Pourquoi ?
— Pourquoi ? Vous me demandez pourquoi ?
Vous êtes maître de conférences…
— …
— Vous avez même une certaine renommée.
Je suis déjà tombée sur l’un de vos articles, il me
semble. Et vous postulez… pour être gardien de
salle.
— Oui.
— Cela ne vous paraît pas étrange ?
— Pas spécialement.
— Je me suis permis d’appeler l’ENSBA1,
avoua Mathilde après un temps.
— …
— On m’a confirmé que vous aviez décidé
de quitter votre emploi. Du jour au lendemain,
comme ça, sans la moindre raison.
— …
— Vous en aviez marre d’enseigner ?
— …
— Vous avez fait… comme une dépression ?
Je peux comprendre. Le burn-out, c’est de plus
en plus fréquent.
1. L’École nationale supérieure des beaux-arts de Lyon.
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— Non. Non. Je voulais arrêter. C’est comme
ça. J’y retournerai sûrement plus tard, mais…
— Mais quoi ?
— Écoutez, madame, j’ai postulé à un emploi
et je voudrais savoir si j’ai des chances de l’avoir.
— Vous ne vous sentez pas trop qualifié ?
— J’aime l’art. Je l’ai étudié, je l’ai enseigné,
d’accord, mais j’ai simplement envie maintenant
d’être assis dans une salle au milieu des tableaux.
— Ce n’est pas un métier reposant. On vous
pose des questions tout le temps. Et puis ici, à
Orsay, il y a beaucoup de touristes. Il faut tou-
jours être vigilant.
— Prenez-moi à l’essai, si vous avez des doutes.
— J’ai besoin de monde, car nous commen-
çons la semaine prochaine une grande rétrospec-
tive Modigliani. Ça va attirer les foules. C’est un
tel événement.
— Ça tombe bien.
— Pourquoi ?
— J’ai écrit ma thèse sur lui. »
Mathilde ne répondit rien. Antoine avait pensé
que cette révélation jouerait en sa faveur. Bien
au contraire, elle semblait accentuer aux yeux de
la DRH l’étrangeté de sa démarche. Que venait
faire ici un érudit comme lui ? Pouvait-il lui dire la
vérité ? Il était comme une bête apeurée, et seule
l’idée de se réfugier dans un musée lui semblait
pouvoir le sauver.
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En moins d’une journée, il avait résilié tous ses
abonnements, et rendu les clés de son apparte-
ment. Son propriétaire lui avait dit : « Il y a deux
mois de préavis, monsieur Duris… On ne peut
pas partir comme ça. Je dois me retourner, moi. »
L’homme avait enchaîné quelques phrases sur le
ton de la désolation excessive. Antoine avait coupé
son monologue : « Ne vous inquiétez pas. Je vous
paierai les deux mois. » Il avait loué une camion-
nette dans laquelle il avait chargé tous ses cartons.
Principalement des cartons de livres. Il avait lu un
article sur des Japonais qui quittaient leur vie ainsi,
du jour au lendemain. On les appelait des évapo-
rés. Ce mot magnifique cachait presque la tragé-
die de la situation. Il s’agissait souvent d’hommes
ayant perdu leur travail, et ne pouvant pas assu-
mer leur déchéance sociale dans une société basée
sur l’apparence. Plutôt fuir et devenir clochard que
d’affronter le regard d’une femme, d’une famille,
de voisins. Cela n’avait rien à voir avec la situa-
tion d’Antoine, qui était au sommet de sa carrière,
enseignant émérite et respecté. Chaque année, des
dizaines d’étudiants et d’étudiantes rêvaient de
travailler leur mémoire avec lui. Alors quoi ? Il y
avait bien eu cette rupture avec Louise, mais les
mois avaient cicatrisé cette blessure sentimentale.
Et puis, cela arrivait à tout le monde de souffrir
en amour. On ne quittait pas sa vie pour autant.
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Il avait placé tous ses cartons, et les quelques
meubles qu’il possédait, dans un box à Lyon. Et
il avait pris le train pour Paris, avec une simple
valise. Les premiers soirs, il avait dormi dans un
hôtel deux étoiles près de la gare, avant de trouver
un studio à louer dans un quartier populaire de la
capitale. Il n’avait pas mis son nom sur la boîte
aux lettres, et n’avait souscrit aucun abonnement.
Le gaz et l’électricité étaient au nom du proprié-
taire. Plus personne ne pouvait le retrouver. Évi-
demment, ses proches s’étaient inquiétés. Pour les
rassurer, ou plutôt pour qu’ils le laissent en paix,
il avait envoyé un message collectif :
Chers tous,
Je suis profondément désolé de l’inquiétude
que j’ai pu vous causer. Les derniers jours ont été
si actifs que je n’ai pas pu répondre à vos mes-
sages. Rassurez-vous, tout va bien. J’ai décidé
subitement de partir pour un long voyage. Vous
savez que je rêve d’écrire un roman depuis long-
temps, alors voilà, je prends une année sabba-
tique et je m’en vais. Je sais que j’aurais pu faire
une fête de départ, mais tout est allé très vite.
Pour mon projet, ne m’en veuillez pas, je vais me
couper du monde. Je n’aurai plus de téléphone.
Je vous enverrai parfois des mails.
Je vous aime,
antoine
Il reçut des réponses admiratives de la part de
certains, d’autres le jugèrent un peu fou. Mais
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au fond, il était célibataire, sans enfants, c’était
peut-être le moment d’accéder à son rêve. Beau-
coup de ses amis finirent par le comprendre. Il lut
leurs réponses, sans donner suite. Seule sa sœur ne
crut pas à ce message. Eléonore était trop proche
de lui pour admettre qu’il ait pu partir ainsi,
sans même dîner avec elle une dernière fois. Sans
même passer embrasser sa nièce avec qui il ado-
rait jouer. Quelque chose n’était pas logique. Elle
le harcela de messages : « Je t’en prie. Dis-moi où
tu es. Dis-moi ce qui ne va pas. Je suis ta sœur,
je suis là, s’il te plaît ne me laisse pas comme ça.
Ne me laisse pas dans le silence… » Rien à faire.
Aucune réponse. Elle tenta tout, changea de ton :
« Tu ne peux pas me faire ça. C’est dégueulasse.
Je n’y crois pas, à ton histoire de roman ! » Elle
multipliait les messages. Antoine n’allumait plus
son téléphone. Une seule fois, il le fit et lut les
innombrables complaintes de sa sœur. Il n’avait
que quelques mots à écrire, au moins pour la ras-
surer. Pour lui parler. Pourquoi n’y parvenait-il
pas ? Il resta bloqué devant l’écran pendant plus
d’une heure. C’était impossible. Une sorte de
honte se mit à l’envahir. Une honte qui vous
empêche d’agir.
Finalement, il réussit à lui répondre : « J’ai
besoin de ce moment pour moi. Je te donnerai
des nouvelles bientôt, mais arrête de t’inquiéter.
Embrasse bien Joséphine. Ton frère, Antoine. »
Il éteignit aussitôt son téléphone de peur qu’elle
ne l’appelle dès la lecture du message. Comme
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un criminel craignant d’être repéré, il décida de
retirer la carte SIM, et la rangea dans un tiroir.
Plus personne ne pourrait avoir accès à lui. Eléo-
nore fut soulagée de lire ce message. Elle comprit
immédiatement que tout était faux, et que cela
avait dû lui demander un effort considérable pour
rédiger ces quelques mots polis. Cela ne changeait
rien à son inquiétude. À l’évidence, il allait mal.
Elle avait été surprise qu’il signe « Ton frère,
Antoine ». C’était la première fois qu’il utilisait
cette formule, comme s’il voulait redéfinir leur
lien pour en être sûr. Elle ignorait ce qu’il vivait,
et pourquoi il agissait ainsi, mais elle savait
qu’elle ne l’abandonnerait pas. Loin de l’apaiser,
ce message la confortait dans l’idée qu’elle devait
le retrouver le plus vite possible. Il lui faudrait
du temps et de l’énergie, mais elle y parviendrait
d’une manière inattendue.
En sortant de chez lui, Antoine croisa un voi-
sin. Un homme sans âge, perdu entre quarante
et soixante ans. Ce dernier le dévisagea avant de
demander : « Vous êtes nouveau ici ? Vous avez
remplacé Thibault ? » Antoine balbutia que oui,
puis annonça qu’il était très pressé pour empê-
cher toute relance interrogative. Fallait-il qu’on
nous demande sans cesse qui nous étions, ce que
nous faisions, pourquoi nous vivions ici et pas
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ailleurs ? Depuis qu’il avait fui, Antoine se ren-
dait compte que la vie sociale ne s’arrête jamais,
et qu’il devenait quasiment impossible de passer
entre les gouttes humaines.
Au moins, à son travail, personne ne le remar-
querait. Le gardien de musée n’existe pas. On
déambule devant lui, les yeux rivés sur le prochain
tableau. C’est un métier extraordinaire pour être
seul au milieu d’une foule. Mathilde Mattel lui
avait annoncé, dès la fin de leur entretien, qu’il
commencerait le lundi suivant. Sur le seuil de son
bureau, elle avait ajouté : « Je ne comprends tou-
jours pas vos raisons, mais après tout, on peut esti-
mer que c’est une chance pour nous de vous avoir
dans la maison. » Son ton avait été si chaleureux.
Pour Antoine, coupé du monde, elle avait été la
seule personne avec qui il avait eu une véritable
conversation depuis plus d’une semaine. Le nom
de cette femme avait pris du coup une importance
démesurée. Les jours suivants, il avait pensé à elle
plusieurs fois, comme on se focalise dans la nuit sur
un point lumineux. Était-elle mariée ? Avait-elle
des enfants ? Comment devient-on DRH du musée
d’Orsay ? Aimait-elle les films de Pasolini, les livres
de Gogol, les Impromptus de Schubert ? En se lais-
sant dériver vers ce désir de savoir, Antoine dut
admettre qu’il n’était pas mort. La curiosité déli-
mite le monde des vivants et celui des ombres.
Antoine était assis sur sa chaise, dans son cos-
tume couleur discrétion. On l’avait affecté à l’une
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des salles consacrées à l’exposition Modigliani.
Juste en face d’un portrait de Jeanne Hébuterne.
Quel étrange hasard. Lui qui connaissait si bien la
vie de cette femme, son destin tragique. La foule
était si dense en ce premier jour qu’il ne parvenait
pas à observer tranquillement le tableau. On se
ruait pour voir cette rétrospective. Qu’en aurait
pensé le peintre ? Antoine avait toujours été fas-
ciné par ces vies réussies après coup. La gloire,
la reconnaissance, l’argent, tout cela arrive, mais
trop tard ; on récompense un tas d’os. Cela paraît
presque pervers, cette excitation posthume, quand
on connaît la vie de souffrances et d’humiliations
du peintre. Voudrions-nous vivre notre plus belle
histoire d’amour à titre posthume ? Et Jeanne…
oui, la pauvre Jeanne. Pouvait-elle imaginer qu’on
se presserait pour voir son visage enfermé à jamais
dans un cadre ? Enfin, la voir, l’entrapercevoir
plutôt. Antoine ne comprenait pas vraiment l’in-
térêt de contempler des tableaux dans de telles
conditions. Bien sûr, c’est une chance d’accéder
ainsi à la beauté, mais quel était le sens de cette
observation au milieu d’une foule, en étant pressé
et oppressé, et parasité par les commentaires des
autres spectateurs ? Il essayait d’écouter tout ce
qui se disait. Certains propos étaient lumineux,
des hommes et des femmes réellement bouleversés
de découvrir en vrai ces Modigliani ; et d’autres
calamiteux. De sa position assise, il allait parcou-
rir l’étendue de la sociologie humaine. Certains ne
disaient pas « J’ai visité le musée d’Orsay » mais
« J’ai fait Orsay », un verbe qui trahit une sorte
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de nécessité sociale ; pratiquement une liste de
courses. Ces touristes n’hésitaient pas à employer
la même expression pour les pays : « J’ai fait le
Japon l’été dernier… » Ainsi, on fait les lieux
maintenant. Et quand on va à Cracovie, on fait
Auschwitz.
Les pensées d’Antoine étaient sans doute
acerbes, mais au moins il pensait ; cela le chan-
geait de cette zone léthargique dans laquelle il
végétait depuis quelque temps. Grâce à cette foule
incessante, il s’échappait de lui-même. Les heures
avaient défilé à une allure folle, à l’opposé des
derniers jours où chaque minute s’était habillée
d’un vêtement d’éternité. Étudiant aux Beaux-
Arts, puis enseignant, il avait passé sa vie dans
les musées. Ici même, à Orsay, il se souvenait
d’après-midi entiers à arpenter les salles. Jamais
il n’aurait imaginé revenir des années plus tard
en tant que gardien. Cela lui donnait une tout
autre vision du fonctionnement d’un musée. Son
errance actuelle lui permettrait sûrement d’enri-
chir sa compréhension du monde de l’art. Mais
était-ce important ? Allait-il seulement un jour
retourner à Lyon et reprendre sa vie ? Rien n’était
moins sûr.
Alors qu’il dérivait vers des incertitudes exis-
tentielles, un collègue s’approcha de lui. Alain, tel
était son prénom, gardait l’autre côté de la salle.
Plusieurs fois dans la journée, il lui avait lancé de
petits signes amicaux. Antoine avait répondu par
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l’activation d’un rictus minimal. On se soutenait
entre passagers du même travail.
« Quelle journée, hein ? C’est fou…, commença-
t‑il en soufflant.
— Oui.
— Suis content de faire ma pause.
— …
— Vraiment, je te dis ce que je pense. Je suis
arrivé ce matin, je me suis dit, il n’y aura pas grand
monde pour venir voir ça. Je ne le connaissais pas,
Modigliani. Franchement, chapeau le mec.
— …
— Ça te dirait d’aller boire une bière, après le
boulot ? On est rincés, ça nous fera du bien.
— …»
C’était le prototype de l’impasse sociale. Dire
non, c’était passer pour quelqu’un de désagréable.
On remarquerait Antoine, on parlerait de lui, on
le jugerait. Il voulait à tout prix éviter de faire des
vagues. Le paradoxe était insupportable, mais,
pour se faire oublier, le mieux était encore de se
mêler aux autres. La seule échappatoire aurait été
l’invention immédiate d’une excuse : un rendez-
vous important ou une famille à retrouver chez
soi. Mais cela requérait une certaine réactivité,
un art instinctif de l’esquive. Tout ce dont n’était
plus doté Antoine. Plus on mettait de temps à
répondre, moins on pouvait fuir. Alors qu’il ne
rêvait que de rentrer chez lui, il finit par dire :
« Très bonne idée. »
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Deux heures plus tard, les deux hommes se
retrouvaient au comptoir d’un bar. Antoine
buvait une bière avec un parfait inconnu. Rien
ne lui paraissait naturel ; même le goût de la bière
dans sa gorge était étrange1. L’homme parlait
sans cesse, ce qui était le bon côté de la situation
présente. Antoine n’avait pas à prendre en charge
le moindre sujet de conversation. Il observait le
visage de son interlocuteur, et cela l’empêchait de
saisir l’intégralité de ses propos. Certaines per-
sonnes ont du mal à regarder et écouter en même
temps ; Antoine faisait partie de cette catégorie.
Alain était si massif qu’on l’aurait dit extirpé
d’un bloc de pierre. Malgré son côté bourru, ses
gestes n’étaient pas brusques ; on pouvait même
dire qu’ils étaient plutôt délicats. On sentait un
homme qui cherchait à s’affiner, mais il lui man-
quait ce que les gens appellent communément du
charme. Sans être disgracieux, son visage ressem-
blait à un roman dont on n’a pas envie de tourner
les pages.
« Tu as l’air différent des autres, annonça-t‑il
au bout d’un moment.
— Ah bon ? répondit Antoine, légèrement
inquiet à l’idée qu’on puisse le distinguer de la
masse.
— Tu as un air absent. Tu es là sans être là.
— …
1. On aurait dit comme une autre boisson qui se faisait passer
pour de la bière ; une sorte d’imposture liquide.
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— Je t’ai regardé plusieurs fois aujourd’hui, et
j’ai vu que tu mettais toujours du temps à réagir
à mes petits signes.
— Ah…
— Tu dois être très rêveur, c’est tout.
Remarque, il n’y a pas de critères pour faire
ce métier. C’est ça qui est bien. Il y a de tout.
Des étudiants en art, des artistes, mais aussi des
employés qui s’en foutent, de la peinture. Ce sont
des fonctionnaires de la chaise. Moi, j’en fais un
peu partie. Avant j’étais gardien de nuit dans un
garage. Voir des voitures passer, je n’en pouvais
plus. L’avantage avec les tableaux, c’est que ça
ne bouge pas.
— …»
À cet instant, Alain se lança dans un long
monologue, le genre de monologue qui dure peut-
être encore maintenant. On le sentait désireux de
rattraper une journée passée assis en silence. Il
se mit à évoquer sa femme, Odette ou Henriette,
Antoine n’avait pas réussi à saisir le prénom au
passage. Depuis qu’il travaillait à Orsay, Alain
sentait bien qu’elle était plus admirative. Cela le
rendait heureux. Il avait ajouté : « Finalement, on
cherche sans cesse la considération de celle qu’on
aime… » Son ton s’était subitement teinté d’un
soupçon de mélancolie. Une poésie se cachait
peut-être dans les interstices de ce physique
abrupt. À cet instant, Antoine décrocha complè-
tement, soudain accaparé par un sentiment para-
noïaque. Pourquoi cet homme l’avait-il observé
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David Foenkinos
Vers la beauté
Antoine Duris est professeur aux Beaux-Arts de Lyon.
Du jour au lendemain, il décide de tout quitter pour
devenir gardien de salle au musée d’Orsay. Personne
ne comprend cette surprenante reconversion de la part
d’un spécialiste de Modigliani. Qu’a-t-il vécu pour fuir
ainsi ? Mathilde, la DRH du musée, est décidée à percer
son secret.
« Un récit qui ne nous lâche plus, nous sidère, nous bouleverse. »
Bernard Lehut, RTL
« Comme dans Charlotte, quelque chose de lumineux, de vital se dégage
de ce récit. Un roman puissant qui vous dévore. »
Mohammed Aïssaoui, Le Figaro littéraire
David Foenkinos
Vers la beauté
Vers la beauté
David Foenkinos
Cette édition électronique du livre
Vers la beauté de David Foenkinos
a été réalisée le 22 mars 2019 par les Éditions Gallimard.
Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage
(ISBN : 9782072824425 - Numéro d’édition : 342678).
Code Sodis : U21566 - ISBN : 9782072824456.
Numéro d’édition : 342681.