Spécialisation du Droit des Biens
Spécialisation du Droit des Biens
Karine Demonte
THESE
LA SPECIALISATION DU DROIT
DES BIENS
Par
Karine DEMONTE
2
Que ces lignes soient l’occasion d’exprimer toute ma gratitude envers Monsieur le Professeur
Jean-Michel BRUGUIÈRE qui a dirigé ma thèse, pour ses conseils précieux et son attention.
3
A ma mère,
GALLON Monique et à son soutien sans faille,
sans qui ce travail n’existerait pas.
A mes grands-parents,
PHILIP Jeannine et
GALLON Marcel, in memoriam.
4
PRINCIPALES ABREVIATIONS
6
SOMMAIRE
Introduction
PREMIERE PARTIE
LA SPECIALISATION DU DROIT DES BIENS,
CAUSE DE BOULEVERSEMENTS DU DROIT COMMUN DES BIENS
SECONDE PARTIE
LA SPECIALISATION DU DROIT DES BIENS,
SOURCE DE REGENERESCENCE DU DROIT COMMUN DES BIENS
Conclusion générale
7
INTRODUCTION GENERALE
1. Spécialisation du droit des biens. Au cœur du droit patrimonial, le droit des biens est
en pleine métamorphose et en perpétuel renouvellement.
Paradoxalement, cette évolution est une menace pour l’unité du droit des biens : la matière se
vide peu à peu, à la faveur d’une réglementation pointilleuse et touffue, au profit de nouvelles
disciplines (propriété littéraire et artistique, droit de l’urbanisme, droit de l’environnement…).
Ainsi, le droit des biens a évolué à l’écart du Code civil 2, celui-ci ne se présentant plus comme la
source unique du droit des biens. En effet, le Doyen Carbonnier présente le droit civil des biens,
dans la même posture que le droit civil des obligations, subissant les assauts de disciplines
parallèles. Le droit des biens toujours profondément ancré dans le Code civil est en passe d’être
doublé et refoulé par des droits hétérogènes présentés comme des envahisseurs qui s’intéressent
aux mêmes objets que lui3. Son domaine se rétrécissant sans cesse face à ces nouveaux droits : le
1
R. GASSIN, Lois spéciales et droit commun, Recueil Dalloz, 1961, 1, Chronique XVIII, p. 91 et s. , notamment p.
93, n° 6.
2
J.-B. SEUBE, Le droit des biens hors le Code civil, Les Petites Affiches, 15 juin 2005, p. 4, n° 2 in fine.
3
J. CARBONNIER, Droit civil, Les biens, T. 3, 19ième éd. refondue, PUF, Thémis - droit privé, 2000, n° 45, p. 80.
8
droit de l’environnement, le droit rural, le droit de l’urbanisme, le droit de la construction et de
l’habitation, le droit de la copropriété…
Pourtant ces nouvelles branches ne sauraient se priver des fondements du droit des biens.
« Constitution civile de la France », le Code civil est resté inchangé s’agissant des articles
régissant toujours le droit des biens malgré l’évolution des objets traités. Bien sûr, à l’image de
nombreuses autres matières du droit, un droit des biens spéciaux s’est développé et a mis en
place des règles nouvelles, souvent plus complexes et plus techniques4.
Le droit contemporain des biens tend à se spécialiser et à se compliquer . L’immeuble, archétype
des biens subi une diversification de son régime selon sa fonction, son emplacement, sa nature et
des statuts particuliers s’élaborent (immeuble urbain, immeuble rural).
L’observation est encore plus frappante lorsqu’il s’agit des meubles corporels 5 et surtout
incorporels. La diversification est particulièrement nette dans les propriétés intellectuelles et
dans les produits bancaires et financiers. Georges Ripert s’est moqué de cette évolution qui
jamais ne s’achève6. Ce dernier ironise sur le domaine soutenant qu’ « on apprend à distinguer
les huiles blanches, pures, vierges, de friture, de qualité, de choix ; les fromages gras, pâte
grasse, crème et double crème, croûte et glace ».
4
S. SCHILLER, Droit des biens, 2ième éd., Dalloz cours, 2005, n° 4, p. 3.
5
J. CARBONNIER, Droit civil, Les biens, T. 3, 19ième éd. refondue, PUF, Thémis - droit privé, 2000, n° 225, p.
353, J. CARBONNIER proposait de distinguer, un droit de l’animal, un droit de l’automobile, un droit de l’or, un
droit de l’objet d’art, un droit des déchets. Par exemple, les biens culturels sont l’objet d’un statut particulier, ayant
pour raison d’être d’en empêcher le pillage. On pourrait concevoir un droit des produits pétroliers, … des produits
agricoles, … des produits alimentaires, … des produits de l’eau, … des produits des forêts etc…
6
G. RIPERT, Le déclin du droit, LGDJ, 1949, p. 72 et s.
7
J.-B. SEUBE, Le droit des biens hors le Code civil, Les Petites Affiches, 15 juin 2005, N° 118, p. 4, n° 3.
9
Le Professeur Thierry Revet relève que placés au contact des richesses dites « nouvelles », les
mécanismes fondamentaux du droit des biens retrouvent la voie d’une source vitale pour toute
institution, celle du bain de jouvence. La connexion s’établit parce que les mécanismes dont
s’agit sont, à bien des égards, uniques et irremplaçables : le rapport d’exclusivité, les droits sur
les choses d’autrui, la possession, l’indivision, etc. , ont pu avoir des sens, des applications ou
des portées variables, ils sont et demeurent à la base du droit des biens8.
Pour d’autres, la spécialisation du droit des biens consiste en un réel enrichissement du droit
commun des biens. En effet, cette spécialisation est amenée à interroger les principes
fondamentaux et transversaux irriguant le droit commun des biens et conduit ainsi le droit
commun des biens à évoluer, à s’enrichir, telle est la vision partagée par Carbonnier. L’école de
Montpellier défend également cette idée, où plus précisément, la spécialisation du droit des
biens enrichit le droit commun des biens.
Madame Virginie Mercier relève que « l’heure de la disparition du droit de propriété n’a pas
encore sonné. Le droit des marchés financiers consacre au contraire un enrichissement du droit
des biens. Loin de vouloir consacrer un déclin du droit réel principal, le droit des marchés
financiers n’a pour ambition que d’adapter le concept de propriété et de l’ajuster à ses besoins.
Ce phénomène de limitation des prérogatives du propriétaire de valeurs mobilières est en
parfaite harmonie avec l’évolution du droit de propriété et met en lumière son nouveau
visage »9. « En effet, le droit de propriété subit une incontestable modernisation, dans la mesure
où le droit des valeurs mobilières permet d’élargir la finalité du droit réel principal en lui
affectant un rôle de sûreté, afin d’innover sur les circuits de financement »10.
8
T. REVET, Le Code civil et le régime des biens : questions pour un bicentenaire, Droit et patrimoine, Mars 2004,
N° 124, p. 20 et s. , notamment p. 30.
9
V. MERCIER, L’apport du droit des valeurs mobilières à la théorie générale du droit des biens, PUAM, 2005, p.
456, n° 1014.
10
V. MERCIER, L’apport du droit des valeurs mobilières à la théorie générale du droit des biens, PUAM, 2005, p.
456, n° 1015.
10
Aussi de manière simple et efficace trois questions essentielles rythmeront notre introduction
afin de répondre à notre étude : Qu’est-ce que la spécialisation du droit des biens ? Pourquoi y a-
t-il spécialisation du droit des biens ? Comment la spécialisation du droit des biens se réalise-t-
elle, se manifeste-t-elle ?
Ainsi afin d’y répondre au mieux, notre introduction s’articulera autour de trois axes : la
présentation de l’objet de la recherche consistant à poser des définitions (I), son intérêt (II), puis
la méthode suivie dans ce travail (III).
5. Champ d’application. Il aura lieu, tout d’abord, de s’arrêter quelques instants sur la
notion de biens (1) afin d’en analyser toute son étendue, avant d’appréhender le droit des biens
(2) en lui-même.
1. La notion de biens
6. Summa divisio : l’être et l’avoir. « Le propos de Portalis donne une juste idée de la
représentation, dans le Code Napoléon, de la summa divisio des personnes et des choses : ne
concevant le destin des choses que comme offertes à la propriété, le Code civil a fait de cette
distinction une règle de répartition qui sépare, en réalité, les personnes et les biens. Construit sur
la propriété et pour la propriété, le droit des biens compose un ordre patrimonial contigu à
l’ordre des personnes, dont les règles présentent, elles, une nature extrapatrimoniale. La
découpe, grossièrement, suit donc de cette manière un tracé entre l’être et l’avoir, pris comme
deux figures antithétiques qui dominent notre univers juridique »11.
11
G. LOISEAU, Pour un droit des choses, Dalloz, 2006, chron. p. 3015, n° 1.
11
Plus qu’une distinction, elle est une hiérarchie : la personne est la plus grande des richesses, car
elle a une valeur infinie. Les richesses du monde sont données à l’homme pour qu’il en soit le
maître ; parfois, elles en deviennent la maîtresse12.
12
Ph. MALAURIE et L. AYNES, Les biens, 3ième éd., Defrénois, coll. Droit civil, 2007, p. 1.
13
A.-M. PATAULT, sous la direction de D. ALLAND et S. RIALS, Dictionnaire de la culture juridique, Biens,
PUF, Lamy, 2003, p. 130.
14
Ph. MALAURIE et L. AYNES, Les biens, 3ième éd., Defrénois, coll. Droit civil, 2007, p. 1.
15
A.-M. PATAULT, sous la direction de D. ALLAND et S. RIALS, Dictionnaire de la culture juridique, Biens,
PUF, Lamy, 2003, p. 130.
16
J.-L. BERGEL, Le droit des biens, 3ième éd. corrigée, PUF, coll. Que sais-je ?, 1996, p. 3.
17
L’article 714 du Code civil énonce « Il est des choses qui n’appartiennent à personne et dont leur usage est
commun à tous ».
12
A côté des choses corporelles, susceptibles d’appréhension matérielle, il existe des biens
incorporels qui n’ont d’existence que par la force du droit, ce sont les fonds de commerce, les
clientèles, les monopoles d’exploitation… Il s’agit alors plus de droits que de choses.
Ces choses ne sont des biens que si elles sont objets de droits exprimant les pouvoirs que les
personnes détiennent sur elles. Seuls les droits portant sur les choses leur confèrent leur utilité et
leur valeur économique, leur aptitude à des échanges au sens économique, autrement dit, leur
prix.
La notion de « bien » est ainsi dominée par celle de droits relatifs aux choses et désigne en
réalité surtout les droits qui portent sur les choses, plutôt que les choses elles-mêmes. Ainsi
entendu, le concept de « bien » s’applique à des « droits » portant sur des choses comme par
exemple à des droits de créance qu’une personne peut avoir à l’encontre d’une autre18.
8. Biens et droits. Aussi, les biens constituent toujours des droits, évaluables en argent ;
le bien est donc une chose objet d’un droit19. Entre le droit et la chose s’établit un lien tout
particulier, entendu de manière étroite il n’y a de biens que lorsqu’il existe une chose corporelle
sur laquelle porte un droit, qui est alors un droit réel, c’est ainsi que le reçoit le Code civil.
La relation la plus simple c’est la propriété. D’autres relations plus complexes existent. Prenons
l’hypothèse où une personne est propriétaire d’un fonds de terre ; cette personne peut donner à
son voisin le droit de passer créant par là une servitude, cette personne peut vouloir donner son
domaine à son fils en se réservant la jouissance sa vie durant il y aura ainsi constitution d’une
réserve d’usufruit, cette personne peut vouloir donner ce domaine à son fils afin qu’ils soient
tous deux copropriétaires il y a alors indivision, cette personne peut vouloir constituer une
société avec son fils qui aura la propriété du domaine il y a alors constitution d’une société civile
immobilière (SCI), cette personne peut encore souhaiter conserver le terrain tout en cédant le
droit de construire à un tiers après un certain temps la personne pourra grâce au moyen d’un
droit de superficie avoir le choix entre demander la destruction des bâtiments ou en devenir
propriétaire.
18
J.-L. BERGEL, M. BRUSCHI et S. CIMAMONTI, Traité de droit civil, Les biens, LGDJ, 2000, n° 1, p. 1, in
fine.
19
P. BERLIOZ, La notion de bien, Thèse Paris I, LGDJ, 2007, préface de L. AYNES : le bien serait une chose à la
fois appropriée et saisissable par les créanciers.
13
Ainsi, une superposition de droits peut exister sur la chose, et chacun de ses titulaires peut céder
le sien.
9. Vision large des biens. Aujourd’hui, le mot « bien » a une signification plus étendue
comprenant d’une part, les droits incorporels portant sur une activité, fonds de commerce,
clientèle d’une profession libérale, propriété littéraire et artistique, brevet d’invention, marques
de fabrique, c’est-à-dire tout ce que l’on appelle aujourd’hui les propriétés incorporelles, et
d’autre part, les droits de créance ayant une valeur pécuniaire, il s’agit en effet de biens qui sont
des droits personnels bien qu’ils ne soient pas des droits réels.
Par « biens », nous entendons tout élément, matériel ou non, suscitant un double souci de
réservation et de commercialisation chez son maître du moment qui appelle et obtient la
sollicitude de l’organisation sociale. Ainsi, le jour où la société répond, la « valeur » devient
« bien ». L’exemple des biens immatériels est parfaitement révélateur de ce processus
d’intervention du Droit20.
Tout ceci participe à mettre en exergue toute la complexité que recouvre le concept de bien
juridique conduisant le Professeur Christophe Grzegorczyk à dire qu’établir une définition
s’avère être un exercice impossible21.
10. Droit des biens, droit des choses. Ce qui est appelé « droit des biens » est appelé
dans d’autres codifications « droit des choses ». Ainsi, les biens sont les choses vues par le droit.
Les choses peuvent être sources de dommage, en faisant appel à la responsabilité avec l’article
1384 al.1 du Code civil envisageant la responsabilité du fait des choses ou encore l’article 1790
du Code civil envisageant le vice de la matière ; mais aussi sources d’avantages, car elles
peuvent dès lors, faire l’objet de droits individuels22.
11. Droit civil des biens. « Le droit des biens » est l’ensemble des règles qui régissent
les rapports entre les personnes et les biens, entre les personnes à l’occasion des biens qui leur
20
J.-M. MOUSSERON, Valeurs, biens, droits, in Mélanges BRETON-DERRIDA, Dalloz, 1997, n° 7et 8, p. 279.
21
Ch. GRZEGORCZYK, Le concept de bien juridique : l’impossible définition ?, in Les biens et les choses,
Archives de Philosophie du Droit, 1979, T. 24, éd. Sirey, p. 259 et s. à rapprocher de H. BATTIFOL, Problèmes
contemporains de la notion de bien, in Les biens et les choses, Archives de Philosophie du Droit, 1979, T. 24, éd.
Sirey, p. 9 et s.
22
J. CARBONNIER, Droit civil, Les biens, T. 3, 19ième éd. refondue, PUF, Thémis - droit privé, 2000, n° 45, p. 79.
14
appartiennent ou dont elles se servent et entre les biens eux-mêmes. On y trouve essentiellement
les droits réels principaux, le droit de propriété et ses démembrements : usufruit, usage,
habitation, servitudes réelles ou services fonciers, concessions, emphytéose, bien qu’elle soit,
par nature, un droit personnel23. Ces derniers confèrent à leur titulaire un pouvoir direct et
immédiat sur la chose, sans entremise d’une autre personne. A ces derniers doivent s’ajouter les
droits réels accessoires, accessoires à un droit de créance, ils constituent une sûreté pour le
créancier par exemple l’hypothèque ou encore le gage.
On y englobe aussi certains droits personnels, autrement dit des droits qu’ont des personnes, les
créanciers, d’exiger une prestation d’autres personnes, leurs débiteurs, lorsque ces droits sont
relatifs à la jouissance d’un bien (location de biens par exemple)24.
Enfin, il existe entre les biens, principalement les biens immobiliers, des rapports juridiques
commandés par leur proximité ou leur complémentarité, comme les obligations de voisinage, les
servitudes ou la mitoyenneté.
En bref, le droit des biens met les choses, quelles qu’elles soient, au service des personnes, avec
les techniques les plus diverses pour en répartir les utilités25.
12. Vision matérialiste du droit des biens dans le Code civil. Pendant longtemps,
seules les choses corporelles étaient inclues dans la catégorie juridique des biens. Ainsi
l’appropriation des valeurs mobilières par exemple, était impensable.
Le droit de propriété est certainement le mode de réservation le plus empreint de corporalité,
dans la mesure où c’est la maîtrise physique de la chose qui permet d’imposer ce droit aux tiers.
La vision matérielle que l’on avait de la possession imposait un contrôle physique sur la chose.
Le Code civil de 1804 était tout entier tourné vers une société agricole où la terre et l’immeuble
étaient les principales sources de richesses. Les meubles corporels quant à eux n’étaient pas
considérés comme concentrant la richesse - Res mobilis, res vilis - et avaient tendance à être
négligés. Or de nos jours la tendance s’est inversée, le meuble est désormais pris en
considération de plus en plus, et la place accordée à l’immeuble n’a cessé de décliner. La
dématérialisation des biens, phénomène constant des sociétés contemporaines, renvoie à une
23
H. et L. MAZEAUD, J. MAZEAUD et F. CHABAS, Leçons de droit civil, Biens, Droit de propriété et ses
démembrements, T. 2, 8ième éd., Monchrestien, 1994, n° 1, p. 1.
24
J.-L. BERGEL, Le droit des biens, 3ième éd. corrigée, PUF, coll. Que sais-je ?, 1996, p. 5.
25
Ch. ATIAS, Droit civil, Les biens, 9ième éd., Litec, 2007, n° 1, p. 1, in fine.
15
acception des nouveaux biens, limitée à des biens immatériels, fort éloignée de la conception
classique française du Code civil, centrée sur des biens corporels, meubles et surtout immeubles.
La matérialité des biens est effacée, tandis que la valeur économique est consacrée.
13. Théorie générale des biens : tronc commun. La théorie générale des biens réside
en une approche fondamentale dans la connaissance des principes et mécanismes de base qui
constituent le statut des biens. Elle peut être menée selon deux approches différentes, qui se
complètent. L’une, objective, envisage les biens en eux-mêmes, abstraction faite de ceux qui les
possèdent, et se borne à observer les rapports qu’ils ont entre eux. L’autre, subjective,
appréhende les biens dans leurs rapports avec les personnes.
« L’esprit moderne va dans le sens de l’approche subjective, parce qu’il place le sujet de droit au
fondement de l’activité juridique, un bien n’existant qu’à partir de l’établissement d’un rapport
de propriété d’un sujet envers une chose. Il laisse une place au régime propre à chaque catégorie
de biens, ce qui fait que le statut des biens est aujourd’hui, à la fois subjectif et objectif »26.
14. Théorie générale des biens : approche objective. Les biens dans leurs rapports
entre eux. Le droit des biens est un des domaines du droit commun qui a subi le plus l’esprit
subjectiviste de la pensée moderne. Ses thèmes principaux reposent sur des rapports juridiques
présentés comme des prérogatives du sujet, la propriété et les droits réels. Cependant, en dépit
de cette influence majeure, il a conservé la dimension fondamentalement objectiviste qui le
caractérise dans la tradition. Une partie notable de son domaine et de ses techniques consiste à
appréhender les biens en eux-mêmes, abstraction faite des pouvoirs que les personnes détiennent
sur eux. De la même manière que les choses sont, dans la philosophie antique, la source même
du droit, la loi positive s’en rapporte à leur nature ou à leur situation pour déterminer leur
régime. Pour mieux les caractériser, elle met en perspective les différentes catégories de biens
grâce à des classifications et déduit les règles qui leur sont applicables des qualifications faites à
partir de ces classifications. La distinction des biens est la principale manifestation de
l’objectivisme foncier du droit des biens. Il en existe une autre, qui consiste pareillement à
26
F. ZENATI-CASTAING et T. REVET, Les biens, 3ième éd. , PUF, coll. Droit fondamental, 2008, p. 23, 24, n° 5.
16
dégager la règle de droit de l’observation des biens, mais non pas en les comparant pour les
caractériser : en faisant cette déduction de relations susceptibles d’exister entre eux27.
Le monde comporte des ressources infinies permettant aux personnes d’y trouver des biens sous
les formes les plus diverses. Les personnes elles-mêmes par leur activité créatrice, produisent
des choses de nature variée qui deviennent des biens. Les jurisconsultes et la loi s’efforcent
d’ordonner ces multitudes de biens en catégories, à l’effet de dégager leur spécificité et de les
inscrire dans des statuts cohérents. De la sorte, les biens sont classés en catégories auxquelles
correspondent un corps de règles qui leur est propre comme l’étaient les personnes à l’époque où
leur statut n’était pas encore unifié. Leur régime est étudié abstraction faite de toute relation
qu’ils sont susceptibles d’entretenir avec les personnes.
La loi recense de manière plus ou moins explicite les grandes catégories de biens. Elle affirme la
distinction des biens privés et des biens publics, celle des biens corporels et des biens
incorporels, et celle des meubles et des immeubles. Ces binômes doivent être complétés par des
distinctions préjudicielles encore plus fondamentales, celle des choses appropriées et des choses
qui ne le sont pas, distinction qui conditionne la qualification de bien, et celle des choses dans le
commerce et des choses hors commerce, opposition qui permet d’isoler les biens qui sont en
marge de la vie juridique. Enfin, il existe quelques distinctions secondaires, qui ont en commun
d’être fondées sur l’existence des biens28.
Il y a une autre manière de trouver le droit dans les biens que celle qui consiste à mettre en relief
leur nature. Cette manière est utilisable quand des biens apparaissent objectivement liés entre
eux, quelque soit le rôle joué par la volonté dans cette situation. Elle consiste à déduire le régime
de ces biens non pas tant des droits que les personnes ont sur eux que de la relation qu’ils ont
avec d’autres biens. Les biens peuvent être unis par une multitude de liens que l’on peut
synthétiser en deux catégories : ils peuvent se combiner ou se remplacer29.
15. Théorie générale des biens : approche subjective. Les biens dans leurs rapports
avec les personnes. Les biens sont envisagés par la loi civile surtout comme des objets de droit.
La raison technique de cette approche subjectiviste est que les droits sont la principale
traduction juridique des rapports que les personnes sont susceptibles d’avoir à propos des biens.
27
F. ZENATI-CASTAING et T. REVET, Les biens, 3ième éd. , PUF, coll. Droit fondamental, 2008, p. 45, n° 11.
28
F. ZENATI-CASTAING et T. REVET, Les biens, 3ième éd. , PUF, coll. Droit fondamental, 2008, p. 47, n° 12.
29
F. ZENATI-CASTAING et T. REVET, Les biens, 3ième éd. , PUF, coll. Droit fondamental, 2008, p. 175, n° 110.
17
Plusieurs types de prérogatives peuvent avoir un bien pour objet. La propriété est la prérogative
de principe à laquelle les biens sont nécessairement soumis, puisqu’elle entre dans leur
définition.
Elle s’oppose aux droits réels, entendus dans l’acception stricte des droits sur la chose d’autrui ;
ces droits constituent un mode exceptionnel d’appréhension des choses appropriées.
La propriété revêt une configuration particulière lorsque, exercée de manière concurrente par
plusieurs personnes, elle crée une indivision.
A ces rapports de droit que les personnes entretiennent avec les biens, s’oppose la possession,
qui n’est qu’un pouvoir de fait. Mais, par les effets juridiques qu’elle produit, la possession
constitue aussi une forme de prérogative juridique30.
La propriété est une notion cardinale du droit, en quelque sorte elle représente une notion clef en
la matière, dont le caractère se vérifie dans tous les aspects de son régime, qui mettent en
évidence son universalisme, qu’il s’agisse de son acquisition, des prérogatives qu’elle confère,
de sa preuve ou de son extinction. Aussi, une telle richesse explique que l’on puisse lui attribuer
un but déterminé31.
Les droits autres que la propriété sont des biens, comme des choses appropriées, telle est la
spécificité des droits réels. Mais ils n’intéressent pas le droit des biens sous ce seul rapport. Un
droit est parfois une relation entre une personne et un bien ; constituant alors un droit réel.
Les droits réels forment un rapport aux choses différent de la propriété. Comme elle, ils peuvent
se définir comme une prérogative qu’a une personne sur un bien. Mais, les droits réels s’en
distinguent radicalement parce qu’ils portent sur la chose d’autrui32.
L’indivision ou copropriété est la situation de plusieurs personnes ayant la propriété d’un même
bien. Elle désigne une pluralité de droits de propriété s’exerçant sur un même objet. Chaque
indivisaire établit un rapport d’exclusivité à l’égard d’une chose ou d’un ensemble de choses
regroupées sous la forme d’une masse. L’indivision n’est pas la multiplication des titulaires d’un
même et unique rapport de droit, elle est un concours de droits multiples et distincts, ce qui
explique qu’on la nomme copropriété, notion qui exprime bien l’idée d’être propriétaires
ensemble, chacun ayant son propre droit33.
30
F. ZENATI-CASTAING et T. REVET, Les biens, 3ième éd. , PUF, coll. Droit fondamental, 2008, p. 255, n° 161.
31
F. ZENATI-CASTAING et T. REVET, Les biens, 3ième éd. , PUF, coll. Droit fondamental, 2008, p. 257, n° 162.
32
F. ZENATI-CASTAING et T. REVET, Les biens, 3ième éd. , PUF, coll. Droit fondamental, 2008, p. 451, n° 289.
33
F. ZENATI-CASTAING et T. REVET, op. cit. , p. 513, n° 347.
18
Aux termes de l’article 2228 du Code civil, la possession est la détention ou la jouissance d’une
chose ou d’un droit que nous tenons ou que nous exerçons par nous-mêmes, ou par un tiers qui
la tient ou qui l’exerce en notre nom. De cette définition il résulte que la possession n’est pas
une prérogative juridique mais un pouvoir de fait sur un bien. Le possesseur, abstraction faite de
son titre, est celui qui détient la chose, que ce soit directement ou par l’intermédiaire d’un tiers.
Il ressort également de l’article 2228 du Code civil que tous les biens sont a priori susceptibles
de possession, qu’ils soient incorporels ou corporels34.
17. Droits portant sur les biens. Le terme « bien » englobe également les « droits ». Le droit
des biens stricto sensu s’attache exclusivement à l’étude des biens considérés en eux-mêmes. Ce
qui caractérise la nature d’un droit est la nature physique de son objet et c’est la raison pour
laquelle seuls les droits réels, qui s’exercent exclusivement à l’égard d’une chose, dépendent du
droit des biens. Les droits réels doivent être divisés en deux catégories : les droits réels
principaux et les droits réels accessoires. Les droits réels principaux sont des droits réels qui
existent indépendamment de tout droit de créance au profit de leur titulaire. On observe que le
droit de propriété constitue le droit le plus complet que l’homme puisse exercer sur une chose. Il
comprend l’usage de la chose (l’usus), le droit d’en tirer profit c’est-à-dire tous fruits et produits
(le fructus), le droit d’en disposer, soit matériellement en la consommant, en la transformant ou
en la détruisant, soit juridiquement en cédant le droit que l’on a sur elle (vente ou donation) ou
en la grevant de droits réels (servitude, hypothèque) (l’abusus). Le droit de propriété constitue
l’institution principale du droit des biens. Parmi les droits réels principaux, on range également
20
les démembrements de la propriété ou droits réels sur une chose qui est la propriété d’autrui. Ces
droits réels encore appelés « démembrement de la propriété » confèrent à leur titulaire une partie
seulement des prérogatives attachées au droit de propriété. Ainsi en est-il de l’usufruit ou droit
d’user et de jouir d’une chose dont un autre, appelé nu-propriétaire, a la propriété ou encore de
la copropriété ou de l’indivision.
Les droits réels accessoires portent également sur des biens corporels mais ils sont l’accessoire
d’un droit de créance, en ce sens qu’ils constituent une garantie de ce droit de créance. Ce sont
des sûretés obtenues par un créancier, par voie légale, judiciaire ou conventionnelle, afin de se
garantir contre le risque d’insolvabilité de son débiteur. Le créancier sera investi sur la chose,
dont son débiteur est propriétaire, d’un droit réel lui conférant droit de suite et droit de
préférence. En effet, le gagiste est mis en possession pour conserver et non pas pour utiliser la
chose. Dans d’autres droits réels, comme l’hypothèque par exemple, l’emprise est seulement
juridique et le créancier hypothécaire n’est investi d’aucune possession sur le bien hypothéqué.
Ces droits réels font bien partie des mécanismes classiques du droit des biens, bien que ces
derniers fassent l’objet d’une étude particulière.
B. La spécialisation
21
1. Le phénomène de spécialisation et le droit
19. Spécialisation du droit. Le droit n’est pas une science unitaire. La grande diversité
et la complexité des situations qu’il peut être amené à régir l’ont inéluctablement conduit à se
spécialiser afin qu’il puisse au mieux remplir sa mission. Ce mouvement de spécialisation du
droit35 ne constitue pas une nouveauté mais force est de constater qu’il s’est amplifié au cours du
XXième siècle avec l’apparition du droit de la consommation, du droit de la concurrence, du
droit des nouvelles technologies ou encore du droit de l’environnement.
A l’origine, le droit privé s’identifiait totalement au droit civil, par référence au droit des
citoyens, le jus civile de l’époque romaine, qui avait vocation à gouverner l’ensemble des
relations entre personnes privées sans aucune limitation. Le phénomène de spécialisation du
droit au cours des siècles que l’on a pu décrire a conduit à une diversification et à une
spécialisation au sein même du droit privé. Le droit privé est ainsi constitué d’une multitude de
disciplines (droit des affaires, droit rural, droit social, droit pénal, droit international privé, droit
judiciaire privé) dont la principale reste toutefois le droit civil. Il constitue le droit commun par
rapport aux règles correspondant à des milieux spéciaux et qui sont constituées en disciplines
propres (droit commercial, droit rural…). En effet, il est une sorte de sève nourricière
transcendant ces multiples clivages.
20. Spécialisation générale. Ripert36 et Oppetit37 partageaient tous deux la même vision.
Pour ces derniers, la spécialisation du droit en général entraîne le recul, la régression, le déclin
du droit commun. « C’est d’abord le recul du droit commun, en toutes matières, sous la forme
de prolifération de statuts spéciaux et de revendications d’autonomie par telle ou telle discipline,
qui opère une régression certaine, par l’insécurité ainsi créée du fait de l’extrême difficulté
éprouvée à agencer l’articulation des règles générales et des règles spéciales. La matière
contractuelle fournit un exemple tout à fait typique de ce retour en arrière. En effet, le droit civil
classique issu du Code Napoléon, en édictant la soumission de tous les contrats aux règles
35
J.-L. AUBERT, Introduction au droit et thèmes fondamentaux du droit civil, 10ième éd. , Armand Colin, 2004, n°
39, p. 33.
36
G. RIPERT, Le déclin du droit, LGDJ, 1949.
37
B. OPPETIT, Les tendances régressives dans l’évolution du droit contemporain, in Mélanges dédiés à
Dominique HOLLEAUX, Litec, 1990, p. 317 et s. ; L’hypothèse du déclin du droit, in Crises et droit, 1ère éd. , PUF,
Droit - Revue française de théorie juridique, 1986, N° 4, p. 9 et s.
22
générales de la théorie générale des obligations (Livres III, Titre III, Des contrats ou des
obligations conventionnelles en général), avait entendu rompre avec le droit romain, qui fut
exclusivement un droit des contrats « nommés » ; aujourd’hui, c’est bien en deçà du droit
romain classique qu’on se trouve ramené, car non seulement le droit des contrats spéciaux s’est
considérablement développé au détriment de la théorie générale, mais c’est même à l’intérieur
de chaque type de contrat (la vente, le bail, la société, pour nous en tenir aux principaux) que les
différenciations se sont multipliées à l’infini en fonction de la nature du bien ou de la personne
du contractant, selon un phénomène d’arborescence qui a été parfaitement mis en lumière. Le
droit commun par un étrange paradoxe, ne conserve alors plus qu’une maigre vocation
résiduelle »38.
21. Dualisme du droit des contrats : entre théorie générale des obligations et
contrats spéciaux. Vendre, louer, représenter… l’arc des contrats se décline en une myriade
d’opérations soumises au droit commun des contrats mais obéissant également chacune à des
règles juridiques particulières. Le droit des contrats spéciaux prolonge ainsi naturellement le
droit des obligations qu’il enrichit, en retour, de certains mécanismes et concepts juridiques. De
cette articulation entre règles spéciales et règles générales, le Code civil apporte l’indication
dans son article 1107 disposant que « les contrats, soit qu’ils aient une dénomination propre, soit
qu’ils n’en aient pas, sont soumis à des règles générales, qui sont l’objet du présent titre (des
contrats ou des obligations conventionnelles en général) avant d’ajouter que « les règles
particulières à certains contrats sont établies sous les titres relatifs à chacun d’eux ; et les règles
particulières aux transactions commerciales sont établies par les lois relatives au commerce ».
Par-delà le droit commun des contrats, dont la vocation est de saisir toute relation contractuelle,
nommée ou innommée, se dessine un droit spécial qui fixe les règles propres à des catégories
prédéterminées de contrats : vente, bail, mandat etc.
La plupart de ces règles s’ajoutent à celles du droit commun avec lesquelles elles trouvent à
s’appliquer. Ainsi, le vendeur est tenu à la fois de garantir l’acheteur contre les défauts cachés
de la chose qu’il lui vend (article 1641 et s. du Code civil) et de ne pas lui dissimuler des
informations essentielles à peine de dol (article 1116 du Code civil). A l’inverse, certaines de
38
B. OPPETIT, Les tendances régressives dans l’évolution du droit contemporain, in Mélanges dédiés à
Dominique HOLLEAUX, Litec, 1990, p. 320, 321.
23
ces règles dérogent au droit commun par le jeu de la maxime speciala generalibus derogant.
Ainsi, en est-il, par exemple, de l’admission de la rescision pour lésion dans la vente
d’immeuble (article 1674 du Code civil) ou de l’éviction de l’erreur de droit dans la transaction
(article 2052 du Code civil).
Cette articulation, qui n’est pas sans soulever de redoutables difficultés pratiques, impose un
rapprochement permanent entre les deux corps de dispositions, générales et spéciales. De la
même façon que le droit commun des contrats ne prend vie qu’à travers des contrats particuliers,
le droit des contrats spéciaux s’inspire de mécanismes généraux qu’il précise, adapte, façonne en
fonction des spécificités de l’opération à encadrer. En ce sens, l’étude des contrats spéciaux est
indissociable d’une bonne maîtrise de la théorie générale des contrats39.
Les contrats dits « spéciaux » n’ont de spécial que le corps de règles qui leur est nommément
applicable. Ce ne sont donc pas tant les contrats qui sont « spéciaux » que les dispositions
particulières qui les régissent. Partant de ce constat, des auteurs préfèrent à l’expression peut
évocatrice de « droit des contrats spéciaux » celle, plus juste, de « droit spécial des contrats »,
voire de « droit spécialisé des contrats ».
Comment doit-on entendre le qualificatif de « spéciaux » applicable aux contrats ? D’une part, il
n’existe aucun contrat « général » à opposer à ces contrats « spéciaux » ; il n’est, en pratique,
que des contrats particuliers, donc « spéciaux », ne passant pas un contrat « en général ». Les
contrats spéciaux ne sauraient se réduire aux seuls contrats nommés dans la mesure où
l’imagination créatrice de la pratique donne régulièrement naissance à de nouvelles figures
contractuelles dont le régime juridique sera, au moins partiellement, déterminé par celui des
catégories existantes les plus proches. Autrement dit, le droit des contrats spéciaux n’est pas
seulement celui des conventions nommées et clairement identifiées ; il est aussi celui des
contrats mixtes, complexes, innommés et sui generis40.
22. Théorie générale des contrats : le droit des obligations. Le Professeur Rémy
Cabrillac souligne que le droit des obligations constitue une théorie générale car il est le droit
commun, par opposition aux statuts spéciaux. Par exemple, la théorie générale des contrats a
vocation à s’appliquer à tout contrat, par opposition aux contrats spéciaux qui réglementent les
39
P. PUIG, Contrats spéciaux, Dalloz, Hyper Cours, 2005, p. 3, n° 1.
40
P. PUIG, Contrats spéciaux, Dalloz, Hyper Cours, 2005, p. 3, 4, n° 2.
24
différents contrats : vente, bail, mandat… Théorie générale, le droit des obligations irrigue ainsi
l’ensemble du droit, transcendant même la distinction droit privé, droit public : les contrats
administratifs ou la responsabilité administrative s’inspirent largement du droit des obligations.
Chacune des branches du droit privé, et en particulier du droit civil emprunte davantage encore
aux concepts forgés par le droit des obligations, qu’elle enrichit en retour, faisant du droit des
obligations un droit vivant. La théorie de l’enrichissement sans cause, concept de la théorie
générale des obligations, s’est appliquée dans les régimes matrimoniaux ou le droit de la famille,
applications qui ont elles-mêmes contribué à préciser les contours de la notion. Ainsi, malgré
une apparente stabilité due à de nombreux mécanismes hérités du droit romain et à des textes du
Code civil presque immuables, le droit des obligations évolue sans cesse, sans doute parce qu’il
est au cœur des préoccupations humaines41.
23. Contrats spéciaux. Les contrats spéciaux ne sauraient se dispenser du droit commun
des contrats tant s’agissant de ses règles, celle de sa formation, de son exécution, de sa
circulation, de son extinction que s’agissant de l’importance de sa définition. Le contrat n’est
pas seulement un mécanisme producteur d’obligations, comme on le croit trop souvent, mais un
outil qui présente un effet normateur et donc tout une série d’effets : des obligations, des
transferts de propriété, des risques…
Aussi, une étude particulière des contrats spéciaux pourrait paraître superfétatoire si ce n’était,
au moins, l’article 1107 du Code civil qui dispose que « les contrats, soit qu’ils aient une
dénomination propre, soit qu’ils n’en aient pas, sont soumis à des règles générales, qui sont
l’objet du présent titre » et ajoute que « les règles particulières à certains contrats sont établies
sous les titres relatifs à chacun d’eux ; et les règles particulières aux transactions commerciales
sont établies par les lois relatives au commerce ». Le texte apporte précision en distinguant
théorie générale du droit des obligations et règles spéciales à certains contrats même s’il se
révèle trompeur pour ce qui est des « transactions commerciales » puisque le Code de commerce
n’a guère connu, pendant longtemps, que le contrat de commission ou le contrat de transport
même si ce vide fut, depuis la codification de 1808 puis la décodification, compensé par des lois
nouvelles puis par la recodification de 2000.
41
R. CABRILLAC, Droit des obligations, 7ième éd. , Dalloz, 2006, p. 4, n° 6.
25
L’idée même de contrats spéciaux peut surprendre si l’on observe que le principe de liberté
contractuelle propose la possibilité de conclure n’importe quel contrat, nommé ou innommé,
connu ou inconnu, unique ou répété… On observe pourtant le besoin de classifier les contrats
qui répond à celui de disposer de règles spéciales selon les contrats. La spécialisation des
contrats paraît d’ailleurs avoir toujours existé. L’étude des contrats spéciaux répond alors à la
généralité du droit des obligations. Le droit des contrats pourrait ainsi se concevoir comme
formé d’un droit des contrats en général, qui relève de la théorie générale des obligations, et un
droit spécial des contrats, tout comme droit pénal général et spécial forment une unité42.
25. Dualisme du droit pénal : entre droit pénal général et droit pénal spécial. Le
droit criminel comporte deux branches en apparence bien distinctes : le droit pénal général et le
droit pénal spécial. Le droit pénal général est l’étude des conditions d’existence de toute
infraction, il pose des règles générales pour la responsabilité de l’auteur ou pour la
42
D. MAINGUY, Contrats spéciaux, 3ième éd. , Dalloz, 2002, p. 1, 2, n° 1.
43
R. CABRILLAC, Droit des obligations, 7ième éd., Dalloz, Cours, 2006, p. 204 et s.
26
détermination de la peine. Le droit pénal spécial, par contre, s’attache à chaque espèce et précise
le régime juridique de chaque infraction prévue par la loi, il indique les modalités de la
répression.
Droit pénal général44 et droit pénal spécial45 sont les deux branches du droit pénal de fond, ce qui
explique les liens nécessaires entre ces deux matières. Il est en effet difficile d’aborder l’étude
des règles générales de la responsabilité pénale, l’étude abstraite des éléments constitutifs des
infractions et des catégories d’infractions sans se référer aux infractions elles-mêmes : parce que
le droit pénal général est une tentative de systématisation, de généralisation et de théorisation du
droit pénal spécial, il ne peut se passer de ce dernier. Mais il est également difficile d’étudier le
droit pénal spécial, à savoir les infractions dans leur particularité, sans maîtriser les notions de
droit pénal général telles que tentative, complicité, intention, dol spécial, imprudence, résultat,
élément matériel ou moral de l’infraction46.
Les deux branches du droit pénal de fond sont donc complémentaires voire indissociables tout
en s’opposant sur leurs particularités : au caractère général et abstrait du droit pénal général peut
en effet être opposé le caractère concret et casuistique du droit pénal spécial.
28. Spécialisation du droit des biens : le droit des biens hors le Code civil. Le droit
civil des obligations, n’a cessé de se rétrécir devant l’invasion de disciplines parallèles, tels le
droit de la consommation, le droit des affaires ou encore le droit social. Par un raisonnement
analogique le droit civil des biens est justiciable du même phénomène. Le droit civil des biens
subit l’invasion de nombreux droits hétérogènes tels le droit de l’environnement, le droit rural,
le droit de l’urbanisme, le droit de la construction et de l’habitation. En effet, resté à l’écart du
mouvement, le Code civil a laissé le droit des biens évoluer en dehors de lui. Le droit des biens
s’est développé hors du Code civil, par le biais de régimes spéciaux, contrairement à ce que
pense le Professeur Frédéric Zénati où pour lui tout est dans le Code.
Dans un univers parallèle au Code civil vivent d’innombrables textes comme par exemple la loi
sur la copropriété du 10 juillet 1965, le Code rural, le Code de l’environnement, le Code de la
construction et de l’habitation, le Code de l’urbanisme, le Code de commerce ou encore le Code
de propriété intellectuelle51 ou plus récemment le Code du patrimoine… Dès lors le droit des
biens n’a plus pour source unique le Code civil, il a été entamé et complété par des myriades de
statuts spéciaux et de textes extérieurs. Le législateur s’est efforcé de protéger davantage la
51
J.-B. SEUBE, Le droit des biens hors le Code civil, Les Petites Affiches, 15 juin 2005, n° 3, p. 4.
29
propriété mobilière tant par des règles générales qu’en instituant des règles spéciales à certains
biens tels les fonds de commerce et les valeurs mobilières. A côté du droit général des biens, il
existe désormais de nombreux droits spéciaux52.
29. Absence de droit des biens spéciaux. Les biens dits « spéciaux », n’ont de spécial
que le corps de règles qui leur est nommément applicable. Ce ne sont donc pas tant les biens qui
sont « spéciaux » que les dispositions particulières qui les régissent. Partant de ce constat, et
face à l’expression peu évocatrice de « droit des biens spéciaux », on préfèrera, celle, plus juste,
de « droit spécial des biens », voire de « droit spécialisé des biens ».
En effet, le droit des biens se caractérise par l’absence de droit des biens spéciaux bien que
certains tels que les Professeurs Carbonnier et Frédéric Zénati l’aient proposé. « Si divers sont
les meubles corporels qu’il faudrait souhaiter (…) une sorte de droit mobilier spécial 53 : un droit
de l’animal, un droit de l’automobile, un droit de l’or, un droit des bijoux, un droit de l’objet
d’art, un droit des déchets… ».
Autrement dit, le droit des biens se démarque du droit pénal ou encore du droit des contrats par
exemples dans le sens que ces derniers respectivement dans le Code pénal ou encore dans le
Code civil englobent à la fois le général et le spécial.
Ainsi, la théorie générale, autrement dit, les principes et mécanismes fondamentaux et
transversaux jouxtent le droit spécial dans un unique et même Code.
Or, ici, en matière de droit des biens, le Code civil présente uniquement la théorie générale des
biens, en quelque sorte le tronc commun, tandis que le droit spécial des biens se trouve à
l’extérieur, hors du Code civil correspondant à une sorte d’arborescence de la matière.
30. Présence d’un droit spécial des biens. Cette spécialisation du droit des biens
correspond véritablement à un éclatement, à une fragmentation, à une atomisation du droit des
biens.
Ce phénomène de « spécialisation du droit des biens » apparaît et se traduit parfaitement à
travers le fourmillement de droits qui existe aujourd’hui à l’extérieur du Code civil.
52
J.-L. BERGEL, Le droit des biens, 3ième éd. corrigée, PUF, coll. Que sais-je ?, 1996, p. 11.
53
J. CARBONNIER, Droit civil, Les biens, 19ième éd. , refondue, PUF, 2000, Thémis, Tome 3, Droit privé, p. 353,
n° 225.
30
En effet, dès lors une métaphore se dessine celle d’un atome où une multitude d’électrons
gravitent autour de leur noyau. Tels sont ces droits hétérogènes (droit de l’environnement, droit
rural, droit de l’urbanisme, droit de la construction et de l’habitation, droit de la propriété
intellectuelle, droit des biens culturels…) situés à l’extérieur du Code civil, restant à une
certaine distance de celui-ci tout en ne s’en éloignant pas trop. Cette sorte de mise à distance
« contrôlée » s’explique par le fait que le droit des biens hors du Code civil ne peut se priver des
principes féconds posés par l’œuvre bicentenaire.
31. Questions suscitées. Cette spécialisation du droit des biens soulève de nombreux
problèmes. Que doit-on entendre par « spécialisation du droit des biens » ? Autrement dit,
qu’est-ce que le droit spécial des biens ? Quels sont ces droits spéciaux ? S’agit-il de droits
homogènes ou au contraire hétérogènes entre eux ? Quelles sont les causes de la spécialisation
du droit des biens ? Quelles sont les conséquences de la spécialisation du droit des biens ?
Plus particulièrement, la spécialisation du droit des biens suscite des questions essentielles.
Quelle est l’influence de cette spécialisation du droit des biens sur la théorie générale des biens ?
Ainsi, que suscite la confrontation de la spécialisation du droit des biens, développée à l’écart du
Code civil, au droit commun des biens, cantonné au seul corpus du Code civil ?
Quelle est l’incidence du mouvement de la spécialisation du droit des biens sur la conception
traditionnelle des biens et du patrimoine ?
L’articulation du « droit spécial des biens » et du droit commun des biens ne démontrerait-elle
pas l’extraordinaire plasticité des principes directeurs du Code civil ?
Le Code civil a-t-il toujours sa place confronté à ces nouveaux droits ? Aussi, incomplet soit-il
devenu, le Code civil ne demeurerait-il pas moins le siège du droit commun des biens ? Le Code
civil ne resterait-il pas finalement la substantielle moelle du droit des biens ?
Quelle est l’incidence de ce mouvement de spécialisation du droit des biens sur la conception
référentielle traditionnelle des biens et sur les traits de leur régime général ?
31
II. Intérêt de l’étude
32. Plan. L’intérêt d’une recherche sur la spécialisation du droit des biens doit être
envisagé de manière large, le contexte environnemental dans lequel évolue le droit des biens
doit être étudié, éclairci.
En effet, le droit des biens est en proie à de nombreuses évolutions (A) dont notamment la
spécialisation ; or cette spécialisation du droit des biens soulève quelques problèmes (B).
54
R. LIBCHABER, Répertoire Civil Dalloz, Biens, 2002, n° 1, p. 2.
55
F. TERRE et Ph. SIMLER, Droit civil, Les biens, 6ième éd., Dalloz, coll. Précis, 2002, n° 44, 1°, p. 48 et 49.
32
ce qui atténuait la distinction fondamentale comme par exemple les valeurs mobilières. Ainsi, la
place accordée à l’immeuble n’a cessé de décliner interpellant les esprits et montrant la nécessité
d’une remise en question de la division des biens.
Les juristes du milieu du XXième siècle ont été quant à eux choqués par la multiplication des
richesses nouvelles liées au commerce et notamment au marché, issues de la « transformation du
travail en propriété »56.
La fin du XXième siècle a quant à lui été marqué par la multiplication des propriétés
incorporelles57, sans oublier également l’émergence des éléments et produits du corps humain ou
du vivant qui ouvre une brèche car en effet, la perspective de pouvoir les traiter comme des
biens dissuade nombre d’auteurs de les qualifier tout bonnement de choses58 et jetant par là le
trouble dans la distinction canonique entre les personnes et les biens, l’être et l’avoir.
34. Plan. L’environnement dans lequel le droit des biens évolue est en pleine mutation,
en effet de nombreuses évolutions s’opèrent : fondamentalisation (1), mobilisation (2) et
spécialisation (3).
1. Fondamentalisation
56
R. LIBCHABER, Répertoire Civil Dalloz, Biens, 2002, n° 1, p. 2.
57
P. CATALA, La transformation du patrimoine dans le droit civil moderne, Revue Trimestrielle de Droit Civil,
1966, p. 185. ; M. GRIMALDI, Le patrimoine au XXIième siècle, Les Petites Affiches, 21 juillet 2000, p. 4 et s.
58
G. LOISEAU, Pour un droit des choses, Dalloz. 2006, chronique p. 3015 et s. notamment n° 1, 2 et 9. Selon
celui-ci, entre la personne et le bien, pourrait s’intercaler un droit des choses non appropriées. Ce n’est peut-être
qu’une illusion ? ; Y. STRICKLER, Droit des biens : évitons la dispersion, Dalloz, 2007, p. 1149.
33
proclame solennellement son attachement aux Droits de l’homme et aux principes de la
souveraineté nationale tels qu’ils ont été définis par la Déclaration de 1789, confirmée et
complétée par le préambule de la Constitution de 1946 ». Appelé à se prononcer sur la
conformité à la Constitution de 1958 des nationalisations votées en 1981 par le Parlement, le
Conseil constitutionnel a expressément rappelé « le caractère fondamental du droit de
propriété »59.
Le caractère constitutionnel du droit de propriété déjà évoqué dans la décision du 5 janvier 1982
est définitivement affirmé dans la décision du 16 janvier 1982 : « … les principes mêmes
énoncés par la Déclaration des droits de l’homme ont pleine valeur constitutionnelle tant en ce
qui concerne le caractère fondamental du droit de propriété dont la conservation constitue l’un
des buts de la société politique et qui est mis au même rang que la liberté, la sûreté et la
résistance à l’oppression, qu’en ce qui concerne les garanties données aux titulaires de ce
droit »60. Cette décision rendue consacre la valeur constitutionnelle du droit de propriété.
59
F. TERRE et Ph. SIMLER, Droit civil, Les biens, 6ème éd. , Précis Dalloz, 2002, p. 92 et s. , n° 86.
60
L. FAVOREU et L. PHILIP, Les grandes décisions du Conseil Constitutionnel, 10ème éd. , Dalloz, 1999, p. 486,
n° 33. Décision n° 81-132 DC du 16 janvier 1982.
34
Conseil constitutionnel retient l’atteinte à la libre disposition du patrimoine correspondant à une
vente forcée à prix imposé. Le Conseil constitutionnel censure ce mécanisme le 29 juillet 199861.
38. Vers un droit fondamental des biens ? Recours croissant aux droits
fondamentaux par la Cour de Cassation. Les Professeurs Jean-Baptiste Seube et Thierry
Revet relèvent tous deux « Un souffle de fondamentalisation du droit des biens »66. Ces derniers
61
Conseil constitutionnel 29 juillet 1998 : « S’il est loisible au législateur d’apporter au droit de propriété les
limitations qu’il estime nécessaires afin de mettre en œuvre l’objectif de valeur constitutionnelle que constitue la
possibilité, pour toute personne, de disposer d’un logement décent, c’est à la condition que ces limitations n’aient
pas un caractère de gravité tel que le sens et la portée du droit de propriété en soient dénaturés. En conséquence sont
déclarés contraires à la Constitution - … l’obligation faite à un créancier poursuivant d’acquérir un immeuble à un
prix qu’il n’aurait pas lui-même fixé ».
62
F. SUDRE, La protection du droit de propriété par la Cour européenne des droits de l’homme, Recueil Dalloz
Sirey, 1988, 11ème cahier, Chronique, XII, p. 71 et s.
63
F. TERRE et Ph. SIMLER, Droit civil, Les biens, 6ème éd. , Précis Dalloz, 2002, p. 93, n° 86.
64
CEDH 13 juin 1979, Marckx c/ Belgique, Série A, n° 31. Principe du respect de la propriété.
65
CEDH 29 avril 1999, Chassagnou et autres c/ France. Atteintes aux biens résultant de réglementations ou de
pratiques touchant à l’usage des biens.
66
J.-B SEUBE et T. REVET, Un souffle de fondamentalisation du droit des biens : Juin - décembre 2006, Droit et
Patrimoine, juillet - août 2007, N° 161, p. 82 et s.
35
soulignent que « comme d’autres branches du droit civil, le droit des biens n’échappe pas à
l’emprise croissante des droits fondamentaux. Le dynamisme interprétatif de la Cour
européenne des droits de l’homme, grâce aux notions autonomes, lui permet de retenir de
certains termes une acception différente de celle communément admise dans les droits internes.
C’est là un phénomène nécessaire à l’émergence d’un véritable droit européen des droits de
l’homme auquel la notion de « bien » n’échappe évidemment pas. On aurait cependant tort de
penser que le vent de « fondamentalisation » du droit des biens ne souffle qu’à Strasbourg. La
Cour de Cassation recourt de plus en plus fréquemment aux droits fondamentaux pour trancher
les litiges qui lui sont soumis. Que ce soit l’individualisme excessif qu’elle véhicule ou les
raisonnements nouveaux qu’elle emprunte, l’émergence des droits fondamentaux dans le droit
des biens semble inévitable. Trois décisions en attestent »67.
Le premier arrêt rendu par la première Chambre civile de la Cour de Cassation en date du 28
novembre 2006 relève le renforcement de la dimension constitutionnelle du droit de propriété.
En l’espèce, une municipalité avait bloqué l’accès d’un terrain appartenant au département du
Val-de-Marne, pour empêcher l’installation de nomades. Elle se trouve sanctionnée aux motifs
que « le libre accès à sa propriété constitue un accessoire du droit de propriété, droit
fondamental à valeur constitutionnelle ». Cet arrêt a pour apport essentiel de réitérer que le droit
de propriété est un droit fondamental à valeur constitutionnelle.
Le second arrêt rendu par la troisième Chambre civile de la Cour de Cassation en date du 8 juin
2006 traite de la clause d’un règlement de copropriété qui est appréciée à l’aune de la liberté
religieuse posée par l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme. En l’espèce,
des copropriétaires s’étaient conformés aux prescriptions de leur religion et avaient érigé sur le
balcon de leur appartement une hutte de branchages rappelant l’errance des Hébreux dans le
désert. Y voyant une violation du règlement de copropriété, les autres copropriétaires
sollicitèrent la destruction de la « construction » illicite. Ils obtinrent gain de cause devant la
Cour d’appel qui, d’après la Cour de Cassation, avait « retenu à bon droit que la liberté
religieuse, pour fondamentale qu’elle soit, ne saurait avoir pour effet de rendre licites les
violations des dispositions d’un règlement de copropriété »68.
67
J.-B SEUBE et T. REVET, Un souffle de fondamentalisation du droit des biens, op. cit. , p. 82 et s.
68
Cette solution peut être critiquée sur deux points. En faisant primer, sans nuance, le règlement de copropriété sur
la liberté religieuse, la Cour de Cassation encourt en effet deux critiques. Celle d’abord de l’incohérence puisque,
en matière de bail, elle pourchasse des clauses ayant pour effet de contrarier la vie privée et familiale du preneur en
lui interdisant d’héberger ses proches. En effet, dans l’arrêt Mel Yedei du 6 mars 1996 la troisième chambre civile
36
Le troisième arrêt rendu par la troisième Chambre civile de la Cour de Cassation en date du 20
décembre 2006 relate des faits où les droits fondamentaux viennent bousculer l’organisation
d’un ensemble immobilier. Les ensembles immobiliers qui, outre des terrains, des
aménagements ou des services communs, comportent des parcelles faisant l’objet de droits
privatifs peuvent être soumis à la loi du 10 juillet 1965 ou une « organisation différente ».
Comme dans de nombreuses résidences services, les intéressés avaient opté pour l’association
de la loi du 1er juillet 1901 : l’accès aux différents services était ainsi conditionné à l’adhésion à
l’association. L’un des propriétaires avait cessé de payer ses cotisations et estimait, pour
s’opposer à la demande en paiement, qu’on ne pouvait le contraindre à demeurer membre de
l’association. Il obtint gain de cause aux motifs que « hormis les cas où la loi en décide
autrement, nul n’est tenu d’adhérer à une association régie par la loi du 1er juillet 1901 ou, y
ayant adhéré, d’en demeurer membre ».
Ces trois arrêts montrent que l’influence des droits fondamentaux sur le droit des biens est
réelle. On peut penser qu’elle ira en s’amplifiant.
2. Mobilisation
39. Le déclin du bien immobilier en faveur de l’envol du bien mobilier. Le droit des
biens oppose un violent contraste aux autres matières du droit civil qui les unes après les autres
ont été renouvelées par le législateur. La sclérose du droit des biens passant par le déclin de
l’immeuble est un phénomène qui s’est expliqué par la transformation interne dans la
composition des patrimoines. A l’évidence, le Code de 1804 et notamment la matière a été
conçue pour une civilisation agraire, tout entière tournée vers la vie des campagnes et la culture
des champs : son empreinte s’apprécie dans toutes les dispositions inchangées du droit des
biens. Cette civilisation agraire été déjà presque dépassée en 1804, c’est ainsi que l’organisation
des biens n’a pu survivre au régime des grandes fortunes bourgeoises qui lui a succédé, construit
sur l’industrie alors en plein développement. Par là avec la fin de la prééminence de l’immeuble,
de la Cour de cassation décide que les « clauses d’un bail d’habitation ne peuvent, en vertu de l’article 8-1 de la
Conv. EDH (droit au respect de la vie privée et familiale), avoir pour effet de priver le preneur de la possibilité
d’héberger ses proches ». La vie privée et familiale (Conv. EDH, art. 8) et la liberté religieuse (Conv. EDH, art. 9)
devraient pourtant s’imposer également aux dispositions contractuelles. La seconde critique tient au refus de faire
jouer ici le principe de proportionnalité entre la violation contractuelle alléguée et l’atteinte au droit fondamental
invoqué.
37
le droit français des biens a perdu son pilier porteur. En effet, le droit des biens contenu dans le
Code civil s’est peu à peu essoufflé car tout d’abord, le prodigieux développement de la matière
mobilière s’est réalisé pour l’essentiel à l’écart du droit des biens, cet incontestable dynamisme
s’est réalisé au détriment de l’immeuble et au profit du meuble ; ensuite ont été prises en compte
juridiquement certaines choses dénuées de corpus la « propriété littéraire et artistique » ainsi que
plus tard la « propriété industrielle » réunies en juillet 1992 dans un Code de la propriété
intellectuelle, ne revitalisant pas la matière car s’étant développées à l’écart de celle-ci ; les
propriétés incorporelles offraient un axe original à une possible relance du droit des biens, et
finalement cet essoufflement fut marqué par un certain nombre d’innovations apparues du côté
du droit commercial avec les fonds et clientèles 69. Le Professeur Rémy Libchaber souligne que
la recodification du droit des biens ne pourra être entreprise qu’à la condition de ne pas s’épuiser
dans la description spécifique d’objets ou de régimes juridiques disparates, pour s’efforcer de
repérer les grandes régularités que la confrontation ne manquera pas de faire apparaître70.
40. Passage de l’adage « Res mobilis, res vilis » à l’adage « Res immobilis, res vilis ».
L’adage « Res mobilis, res vilis » consistait à présenter l’immeuble comme un bien précieux
permanent et productif de revenus tandis que le meuble avait une valeur moindre et était
périssable71, cet adage a vécu sous l’Ancien droit et jusqu’au XIXième siècle inclus. Cependant,
cet adage n’a plus lieu d’être.
Aujourd’hui, les plus grandes fortunes du monde sont possédées par des créateurs d’entreprise
qui ont conservé des titres de leur société ou par des auteurs qui touchent des revenus de leurs
droits de propriétés incorporelles. Bill Gates (société Microsoft) aux Etats-Unis, Liliane
Bettancourt (société l’Oréal) en France ou Joan K.Rowlings (auteur de la fameuse série de Harry
Potter) en Angleterre, sont toujours présentés comme les personnes les plus fortunées de leurs
pays respectifs. Leurs patrimoines sont composés presque exclusivement de biens mobiliers.
69
R. LIBCHABER, La recodification du droit des biens, in Le Code civil 1804-2004, Livre du Bicentenaire, Dalloz
Litec, 2004, p. 297 et s. notamment p. 299 à 303, n° 3 et n° 4.
70
R. LIBCHABER, La recodification du droit des biens, in Le Code civil 1804-2004, Livre du Bicentenaire, Dalloz
Litec, 2004, p. 302, n° 5.
71
Ph. MALAURIE et L. AYNES, Les biens, 3ième éd., Defrénois, coll. Droit civil, 2007, n° 113, p. 27.
38
3. Spécialisation
41. Spécialisation du droit des contrats : conséquences d’un tel émiettement, entre
pessimisme et optimisme. Selon, le Professeur Philippe Jestaz, le droit des contrats forme « un
univers en expansion », dont témoignent à la fois la vitalité du phénomène contractuel et surtout,
la spécialisation du droit des contrats72.
De nombreuses études ont montré le phénomène de spécialisation et de « sur-spécialisation »
que subissent les contrats spéciaux du Code civil depuis quelques décennies 73. Si le mouvement
de spécialisation du droit n’est pas propre aux contrats, il revêt à leur encontre une ampleur
particulièrement prononcée, on assiste à un véritable éclatement des contrats spéciaux. Par
exemple, le bail se divise en plusieurs types auxquels sont rattachés des régimes différents : bail
rural, bail commercial, baux d’habitation (lois de 1948, 1982, 1986 et 1989). On obtient ici une
mosaïque dont il n’est pas sûr qu’elle constitue un progrès du droit. Les solutions dérogatoires
se multiplient au point de donner naissance à de nouveaux Codes (Code du travail, Code de la
consommation…) dans un souci croissant de protection des personnes présumées faibles.
Un tel émiettement des contrats n’est pas sans conséquence sur la cohérence d’ensemble du
droit des contrats. Le Doyen Cornu renvoie à une image en soulignant que « la fresque des
contrats spéciaux est devant nous comme une voie lactée ». Ce mouvement de « spécialisation
du droit des contrats » est différemment apprécié par la doctrine.
Les plus pessimistes pensent qu’au regard du foisonnement du droit très spécial des contrats, il
n’y a de contrat véritable que là où existe un régime spécial. Le droit spécial des contrats aurait
ainsi pris le pas sur la théorie générale dont il réduit peu à peu le domaine à une peau de chagrin.
Les plus modérés font remarquer que l’arborescence des contrats spéciaux n’exclut pas d’établir
un lien du spécial au général jusqu’au droit commun des contrats lequel conserve tout son
intérêt. Une sorte de complémentarité, de collaboration s’établit ici. Enfin, pour les plus
optimistes, ils observent que ce droit de plus en plus touffu émergent des constantes, ceci
démontre que le droit commun s’enrichit des solutions dégagées par les droits spéciaux74.
72
Ph. JESTAZ, L’évolution du droit des contrats spéciaux dans la loi depuis 1945, in L’évolution contemporaine
du droit des contrats, Journées R. SAVATIER qui se sont tenues en 1985, PUF, 1986, p. 134. Vendre, louer, prêter,
construire… l’arc des contrats spéciaux se décline en une myriade d’opérations dont l’univers est en perpétuelle
expansion.
73
Ph. REMY, La jurisprudence des contrats spéciaux. Quarante ans de chroniques à la Revue trimestrielle de droit
civil, in L’évolution contemporaine du droit des contrats, Journées R. SAVATIER, PUF, 1986, p. 110.
74
P. PUIG, Contrats spéciaux, 1ère éd., Dalloz, Hypercours, 2005, n° 10, p. 8.
39
42. Spécialisation du droit des valeurs mobilières. Aujourd’hui, l’épargne populaire
investit de plus en plus dans les valeurs mobilières, notamment par l’intermédiaire de sociétés
d’investissement à capital variable et de fonds communs de placement qui évitent à l’épargnant
le choix difficile des valeurs à acquérir et permettent une répartition des risques. Elles jouent
désormais un rôle fondamental dans l’économie, ce qui explique qu’elles soient soumises à un
régime spécifique, défini par le Code de commerce et le Code monétaire et financier qui
précisent notamment les droits attachés à ces produits75.
Ainsi se développe dans le Code de commerce et le Code monétaire et financier un droit spécial
relatif aux valeurs mobilières extérieur au Code civil. Le droit des valeurs mobilières illustre le
mouvement de spécialisation du droit des biens.
Les valeurs mobilières émises par les sociétés connaissent depuis quelques années une
diversification remarquable, de nouvelles valeurs mobilières ont été créées : obligations
convertibles en actions, échangeables contre des actions, avec bons de souscriptions d’actions,
les certificats d’investissement et les titres participatifs. La diversification des valeurs mobilières
s’est poursuivie avec l’apparition des certificats coopératifs d’investissement et des certificats
coopératifs d’associés…
Afin d’uniformiser la notion de valeurs mobilières dans le droit des sociétés et dans le droit des
marchés financiers, l’ordonnance n° 2004-604 du 24 juin 2004 a introduit à l’article L. 228-1 du
Code de commerce la définition des valeurs mobilières formulée à l’article L. 211-2 du Code
monétaire et financier, qui a lui-même repris les termes de la loi n° 88-1201 du 23 décembre
1988 relative aux OPCVM. « Constituent des valeurs mobilières, les titres émis par des
personnes morales, publiques ou privées, transmissibles par inscription en compte ou tradition,
qui confèrent des droits identiques par catégorie et donnent accès, directement ou indirectement,
à une quotité du capital de la personne morale émettrice ou à un droit de créance général sur son
patrimoine. Sont également des valeurs mobilières les parts de fonds communs de placement et
de fonds communs de créance ». L’intérêt de l’ordonnance est de tendre vers une clarification
du concept même de valeurs mobilières.
75
V. MERCIER, L’apport du droit des valeurs mobilières à la théorie générale du droit des biens, PUAM, 2005, p.
19, 20, n° 23.
40
43. Spécialisation du droit des biens. Traditionnellement entendue la spécialisation du
droit des biens peut être envisagée comme l’ensemble de règles, de normes dérogeant au droit
commun des biens. Les règles classiques contenues dans le Code civil s’opposent à la vitalité, au
bouillonnement de celles qui en sont exclues.
Cette spécialisation du droit des biens correspond exactement à l’évolution du droit des biens
hors le Code civil76, à l’écart du Code civil.
D’innombrables textes coexistent aux côtés du Code civil, le Code rural, le Code de
l’environnement, le Code de la construction et de l’habitation, le Code de commerce, le Code de
la propriété intellectuelle, le Code du patrimoine…
Le Code civil reste silencieux sur les nouveaux biens que sont les fonds, les créations
intellectuelles ou encore les valeurs mobilières…, le Code civil se désertifie : victime d’une
décodification pour le moins discrète car elle ne s’est pas accompagnée d’une abrogation de ses
dispositions.
Les biens intellectuels, les biens culturels, les biens naturels ou encore les biens financiers sont
autant d’exemples permettant d’illustrer la spécialisation du droit des biens.
On parlera ainsi, afin de mieux souligner la réglementation spécifique qui s’y attache.
Une telle atomisation des biens n’est pas sans conséquence sur la cohérence d’ensemble du droit
des biens.
B. Problématique de l’étude
76
J.-B. SEUBE, Le droit des biens hors le Code civil, Les Petites Affiches, 15 juin 2005, N° 118, p. 4 et s.
41
45. Lois spéciales : entre trouble et enrichissement. Spécialisation du droit :
questions posées. Les lois spéciales se définissent traditionnellement par opposition au droit
commun, autrement dit, il s’agit de dispositions dérogatoires au droit commun, mais encore elles
se présentent aussi comme des dispositions créatrices de droit commun77.
Le phénomène de spécialisation trouble le droit commun mais encore l’enrichit.
Comment la spécialisation du droit trouble-t-elle le droit commun ? Comment la spécialisation
du droit enrichit-elle le droit commun ?
Afin d’illustrer ces propos, prenons trois exemples simples, peut-être les plus parlant que sont le
droit des contrats, le droit pénal et le droit des biens.
77
R. GASSIN, Lois spéciales et droit commun, Recueil Dalloz, 1961, 1, 19ième Cahier, Chronique XVIII, p. 91 à 98,
notamment p. 96, n° 16.
78
Loi du 1er Août 1984, loi n° 84-741, Article 11, devenu l’article L. 411-1 du Code rural.
79
Mais poursuivant le mouvement de spécialisation du droit, on remarquera vite que « les contrats très spéciaux
chassent les contrats spéciaux » si bien que les grandes catégories de contrats perdent de leur intérêt. On ne
s’intéresse plus au bail en général mais au bail d’habitation relevant de la loi de 1989.
42
La spécialisation du droit des contrats enrichit la théorie générale des obligations. Les plus
optimistes, enfin, commencent par observer que de ce droit de plus en plus touffu émergent des
constantes et que certaines règles spéciales se généralisent. Ainsi en est-il de l’obligation de
sécurité née à propos du contrat de transport qui irrigue aujourd’hui la plupart des contrats
jusqu’à la vente. La distinction des obligations de moyens et de résultat, aujourd’hui si courante,
est née du contrat médical dans l’arrêt Mercier du 20 mai 1936. Le transfert de propriété sur
lequel reposent les contrats de vente et d’échange (Article 1583 du Code civil) aurait vocation à
s’étendre, ainsi que le suggère déjà l’article 1138 du Code civil, à tous les contrats translatifs, y
compris ceux qui ne le sont que de manière occasionnelle (contrat d’entreprise).
Ces exemples suffisent à démontrer que le droit commun s’enrichit des solutions dégagées par
les droits spéciaux80.
80
P. PUIG, Contrats spéciaux, Dalloz, Hyper Cours, 2005, p. 8, 9, n° 10.
81
M.-L. RASSAT, Droit pénal spécial, « Infractions des et contre les particuliers », 2ème éd. , Dalloz, Précis de
droit privé, 1999, p. 1, n° 1.
82
Ph. CONTE, Droit pénal spécial, 3ième éd. , Litec, 2007, p. 1, n° 2.
43
qui en ont permis la découverte, infractions dont les contours seront, de la sorte, redessinés :
sous l’empire de l’ancien Code pénal, si les articles 327 et 328 du Code pénal, limités aux
homicides intentionnels et aux violences, ont permis de construire, par mouvement ascendant,
une théorie générale des faits justificatifs, en descendant le chemin inverse il a été possible
d’étendre la justification à l’ensemble des infractions pénales. Au demeurant, s’il est
synthétique, le droit pénal général procède aussi par analyse des matériaux que lui propose le
droit pénal spécial : par exemple, sur le fondement de l’incrimination du recel de choses et
d’infractions comparables, la notion d’infraction continue a pu être élaborée, permettant de faire
produire à la répression souhaitée son plein effet (report du point de départ du délai de
prescription de l’action publique, notamment). De même, la réflexion sur des infractions telles
que le meurtre, le viol ou le vol a permis de comprendre la véritable signification du rôle de la
victime, en montrant que ce n’est pas son consentement qui est un fait justificatif commun à
toutes les infractions, mais que l’absence de son accord est un élément constitutif de certaines
d’entre elles : loin de s’abstraire du spécifique pour accéder au générique, le droit pénal général
permet, alors, de conférer leur pleine mesure à des infractions particulières.
En second lieu, le droit pénal général est lui-même directement normatif. Le Code pénal
contient une partie générale (Livre premier : « dispositions générales ») qui fixe des règles
communes à l’ensemble des infractions et, parmi elles, tout particulièrement, ces deux piliers sur
lesquels repose l’ensemble du droit criminel, droit pénal spécial compris, le principe de la
légalité (art. 111-2, 111-3) et la summa divisio entre les crimes, les délits et les contraventions
(art. 111-1). De même, le droit pénal général formule une théorie de la tentative (art. 121-4, 121-
5), ou de la complicité (art. 121-6, 121-7), une nomenclature des peines (131-1 et s.) dont il
détermine par ailleurs le régime (sursis, etc.)83.
84
J.-L. BERGEL, Rapport général, Les nouveaux biens, in La propriété, Travaux de l’association Henri Capitant,
Litec, 2006, p. 203 et s. notamment p. 216. Ce dernier précise que la valeur économique s’est substituée à la
matérialité comme critère de détermination des biens.
85
J.-L BERGEL, Rapport général, Les nouveaux biens, in La propriété, Travaux de l’association Henri Capitant,
Litec, 2006, p. 203 et s. notamment p. 215.
45
III. Méthode adoptée
49. Démarche choisie. Notre réflexion s’attellera à démontrer que le droit des biens est
en crise, parce qu’il est en proie à un fort mouvement de spécialisation. Le XXième siècle a été
marqué tout d’abord par la substitution progressive des valeurs mobilières aux immeubles dans
les patrimoines, puis par la multiplication des richesses nouvelles liées au commerce et enfin par
la multiplication des propriétés incorporelles.
Ainsi, de nouvelles catégories de biens meubles de valeur ont émergé : fonds de commerce,
clientèles, valeurs mobilières, propriétés intellectuelles… En effet, le Code civil n’est plus la
source unique du droit des biens ; il a été entamé et complété par des myriades de statuts
spéciaux et de textes extérieurs tels que la loi sur la copropriété, le Code rural, le Code de
l’environnement, le Code de la construction et de l’habitation, le Code de commerce, le Code de
la propriété intellectuelle, le Code du patrimoine… participant à l’émergence de biens
intellectuels, culturels et environnementaux.
50. Biens retenus. Pour mener à bien notre recherche, nous avons commencé par
recenser les divers biens faisant appel à des droits spéciaux. Ainsi l’ensemble des droits
dérogeant au droit commun des biens et faisant appel à un droit spécifique ont été le droit des
biens culturels, le droit des biens naturels, le droit des biens intellectuels ou encore le droit des
biens financiers.
Ne pouvant pas tout traiter nous avons choisi de nous arrêter sur les biens culturels, les biens
naturels, les biens intellectuels et les biens financiers, nous nous sommes interrogés sur le fait de
savoir pourquoi ces biens-ci ne relevaient pas du droit commun des biens contenu dans le
corpus du Code civil. Ces derniers présentaient tous une spécificité à laquelle seul un droit
spécial pouvait y répondre. Aussi a-t-il été nécessaire de rechercher cette spécificité.
Aussi, préalablement a-t-il été nécessaire de dresser le décor, le contexte environnemental dans
lequel le droit des biens contemporain se trouve, afin de cibler au mieux et au plus près le
phénomène de spécialisation du droit des biens. Ce phénomène de spécialisation du droit des
biens a répondu à une sorte de carence, de vide au sein du corpus du Code civil. En effet, le
mode de protection proposé par le Code civil ne pouvait pas répondre aux biens culturels, aux
46
biens naturels ou encore aux biens intellectuels. Seuls des droits spéciaux ont pu pallier à ce
vide. Les droits spéciaux se présentent comme dérogeant au droit commun.
Mais tout l’intérêt de la recherche réside en l’apport de la spécialisation du droit des biens sur le
droit commun des biens.
86
R. GASSIN, Lois spéciales et droit commun, Recueil Dalloz, 1961, 1, Chronique XVIII, p. 91 et s. , notamment
p. 93, n° 6.
87
J. RAYNARD, Pour une théorie générale des contrats spéciaux : des insuffisances respectives du droit général
et du droit spécial, Revue des contrats, LGDJ, 2006/2, Chroniques, pratiques, recherches, débats, p. 597 et s.
88
G. RIPERT, Le déclin du droit, LGDJ, 1949 ; B. OPPETIT, Les tendances régressives dans l’évolution du droit
contemporain, in Mélanges dédiés à Dominique HOLLEAUX, Litec, 1990, p. 317 et s. , L’hypothèse du déclin du
droit, in Crises et droit, 1ère éd. , PUF, Droit - Revue française de théorie juridique, 1986, N° 4, p. 9 et s. Pour ces
deux auteurs la spécialisation du droit entraîne le recul, la régression, le déclin du droit commun.
47
l’extrême difficulté éprouvée à agencer l’articulation des règles générales et des règles
spéciales89.
Ce magma, ce bouillonnement législatif s’affronte à la stabilité, à l’inertie des piliers que sont
les principes fondamentaux et transversaux quasi institutionnels du droit des biens.
Tandis que d’autres comme le Professeur Philippe Malaurie relève une sorte de fuite en avant où
tout nous échappe.
En définitive, pourrions-nous dire, que le droit des biens est troublé par la spécialisation mais au
final cette spécialisation enrichit le droit commun.
89
B. OPPETIT, Les tendances régressives dans l’évolution du droit contemporain, in Mélanges dédiés à
Dominique HOLLEAUX, Litec, 1990, p. 317 et s. , notamment p. 320, 1°.
48
l’environnement, droit rural, droit de la propriété intellectuelle, droit du patrimoine, droit de
l’urbanisme etc.) situés à l’extérieur du Code civil.
Par ailleurs, la spécialisation du droit des biens s’affirme comme une source de régénérescence
du droit commun des biens. L’incessante confrontation entre la spécialisation du droit des biens
et le droit commun des biens révèle de profondes interactions. D’une part, la spécialisation du
droit des biens va participer au renouvellement des notions de bien et de patrimoine qui irriguent
le Code civil. D’autre part, la lecture de la spécialisation du droit des biens à travers le prisme de
la propriété et des droits réels contenus dans le Code civil a suscité la renaissance de principes
féconds posés par le Code civil qui s’avèrent transposables aux nouvelles richesses.
L’articulation du « droit spécial des biens » et du droit commun des biens démontre
l’extraordinaire plasticité des principes directeurs du Code civil, témoignant par là des fabuleux
ressorts que concentre toujours aujourd’hui le Code civil. Le dynamisme de ce mécanisme
révèle l’infinie richesse de leur collaboration.
53. Articulation du « droit spécial des biens » et du droit commun des biens . Plan.
Le droit des biens est troublé par la spécialisation mais au final cette spécialisation enrichit le
droit commun.
Aussi pour parvenir à appréhender tout l’intérêt suscité par la spécialisation du droit des biens et
comprendre ce qu’elle recouvre, il conviendra d’envisager, dans un premier temps, la
spécialisation du droit des biens comme cause de bouleversements du droit commun des biens
(Partie I) puis, logiquement d’exposer, dans un deuxième temps, qu’au final, la spécialisation
du droit des biens s’affirme comme une source de régénérescence du droit commun des biens
(Partie II).
CAUSE DE BOULEVERSEMENTS DU
50
55. Bouleversements. Les bouleversements des structures économiques depuis 1804 ont
emporté de nombreuses traductions concrètes dans le domaine des biens. Le XXième siècle s’est
présenté comme un siècle charnière, le début de celui-ci étant marqué notamment par la
substitution progressive des valeurs mobilières aux immeubles dans les patrimoines, le milieu de
ce dernier par la multiplication des richesses nouvelles liées au commerce et au phénomène du
marché, issues de la « transformation du travail en propriété » et finalement la fin de ce siècle
fut ébranlée par la multiplication des propriétés incorporelles90.
Le droit des biens a connu une diversification de sa structure, le fonds de commerce, l’énergie,
les clientèles, les monopoles d’exploitation liés à la propriété littéraire ou artistique, les licences
d’exploitation … La matérialité du bien est alors effacée et sa seule valeur économique
consacrée, assistant ainsi à une véritable transformation du patrimoine91.
Le droit des biens connaît notamment une dispersion de ses sources et une spécialisation, la
multiplication des législations impose au juriste de puiser à la source, non plus seulement du
Code civil qui n’est plus la source unique du droit des biens mais aussi du Code de l’urbanisme,
du Code de la construction et de l’habitation, du Code de l’environnement, du Code du
patrimoine et d’une multitude d’autres textes spéciaux. Un nombre incroyable de statuts
spéciaux et de textes extérieurs sont venus entamer et compléter le Code civil. Désormais à côté
du droit général des biens, il existe de nombreux droits spéciaux92.
56. Ambiguïté d’un tel bouleversement. Au cœur du droit patrimonial, le droit des
biens est en pleine métamorphose et en perpétuel renouvellement.
Paradoxalement, cette évolution est une menace pour l’unité du droit des biens : la matière se
vide peu à peu, à la faveur d’une réglementation pointilleuse et touffue, au profit de nouvelles
disciplines (propriété littéraire et artistique, droit de l’urbanisme, droit de l’environnement…).
Pourtant ces nouvelles branches ne sauraient se priver des fondements du droit des biens93.
90
R. LIBCHABER, Répertoire Civil Dalloz, Biens, 2002, n° 1, p. 2.
91
P. CATALA, La transformation du patrimoine dans le droit civil moderne, Revue Trimestrielle de Droit Civil,
1966, p. 185 ; M. GRIMALDI, Le patrimoine au XXIième siècle, Les Petites Affiches, 21 juillet 2000, p. 4 et s. ;
J.-L. BERGEL, Le droit des biens, 3ième éd. corrigée, PUF, coll. Que sais-je ?, 1996, p. 8, 9, n° 2 A.
92
J.-L. BERGEL, Le droit des biens, 3ième éd. corrigée, PUF, coll. Que sais-je ?, 1996, p. 9, 10, 11, n° 2 B, C et D.
93
J.-B. SEUBE, Droit des biens, 3ième éd. , LITEC, objectif droit, 2006, Avant-propos, XIII.
51
57. Renouvellement du droit des biens, la dématérialisation. Entendus de manière
restreinte, les biens sont les choses dotées d’une valeur patrimoniale et que l’on peut
s’approprier, en revanche, dans son acception plus large ce sont les droits permettant de
bénéficier des choses. Le renouvellement du droit des biens se caractérise par la diversité des
droits dont les choses peuvent être l’objet, choses acquérant une valeur économique et accédant
ainsi à la vie juridique. Le Code civil semblait consacrer principalement comme biens les
immeubles, principale richesse en 1804. C’est le passage de l’économie agricole à l’économie
industrielle puis post-industrielle conjugué avec l’essor économique, la croissance et le progrès
de la science qui ont engendré de nombreux autres biens mobiliers, corporels, puis incorporels :
atomes, ondes, fluides, micro-organismes, savoir-faire ou faire valoir, œuvres de l’esprit, de
même que les valeurs mobilières, l’assurance sur la vie, les fonds de commerce…
La dématérialisation des biens est, semble-t-il, un phénomène constant des sociétés
contemporaines. En France, la doctrine l’a consacrée dès qu’elle a qualifié de biens des droits
dotés d’une valeur économique et soumis au commerce juridique.
Aussi, le Professeur Jean-Louis Bergel souligne que « la maîtrise progressive de l’homme sur ce
qui l’entoure, voire sur ce qui le constitue, implique une extension permanente de « la sphère
marchande ». On peut admettre des biens immatériels comme des biens matériels et considérer
que les biens regroupent les choses et les droits dotés d’une valeur économique qui justifie leur
appropriation et que protège le système. La matérialité de la chose n’est pas une condition de
son appropriation »94.
94
J.-L. BERGEL, Rapport général, Les nouveaux biens, in La propriété, Travaux Association Henri Capitant,
LITEC, 2006, p. 203 et s.
95
Cass. Crim. 14 novembre, Dalloz, 2001, p.1423 et s., note de B. de LAMY, Abus de confiance et bien
incorporel : dématérialisation ou défiguration du délit ?, Les dispositions de l’Article 314-1 du Code pénal
s ‘appliquent à un bien quelconque et non pas seulement à un bien corporel.
96
J. CARBONNIER, Droit civil, Les biens, T. 3, 19ième éd. refondue, PUF, Thémis-droit privé, 2000, n° 252, p. 391,
1° ; Les valeurs mobilières jouent un rôle fondamental dans l’économie, ce qui explique qu’elles soient soumises à
un régime spécifique, défini dans le Code de commerce et le Code monétaire et financier. Ces valeurs mobilières se
caractérisent par leur diversité, il peut s’agir d’actions, d’obligations, de titres participatifs ou encore de titres
composés ; L’Article 529 du Code civil souligne que « sont meubles par détermination de la loi, les obligations et
actions qui ont pour objet des sommes exigibles ou des effets mobiliers… ».
52
artisanal, fonds libéral97 et autres licences de taxis, quotas laitiers, quotas betteraviers, droits de
plantation et de replantation98, appellations d’origine contrôlée99, position contractuelle,
patrimoine fiduciaire, recette de cuisine, sang, cellules, plasma, cornée, rein, moelle osseuse, et
autres organes et produits du corps humain, image des personnes et des choses, informations
génétiques, nom patronymique, vie privée et autre renommée, quotas d’émission de gaz à effet
de serre100 et autres permis de polluer… sont autant de « nouveaux biens ». Ces nouveaux biens
doivent être entendus comme des choses qui sont nouvelles en espèce ou en genre par rapport
aux catégories déjà connues par l’ordre positif et dont leur utilité et rareté demandent une
protection particulière. Ainsi, ces nouveaux biens désignent des catégories ou des sous-
catégories nouvelles et non d’autres exemples de catégories déjà existantes 101. Ces nouvelles
valeurs touchent tous les domaines.
97
Cass. Civ. 7 novembre 2000, Dalloz, 2001, jurisprudence, p. 2400 et s. , note de Y. AUGUET, La clientèle civile
peut constituer l’objet d’un contrat de cession d’un fonds libéral !
98
E. AGOSTINI, Père Noë qui plantâtes la vigne… , Recueil Dalloz, 1997, p. 318, Civ. 3 ième , 17 avril 1996. Cet
arrêt proclame pour la première fois en matière viti-vinicole, que « Les droits de plantation et de replantation sont
attachés à l’exploitation » ; JCP 1997, II 22783 observation F. ROUSSEL ; Ph. PETEL, Les droits de plantation et
le droit d’arracher la vigne, in Mélanges M. CABRILLAC, LITEC, 1999, p. 799.
99
N. OLSZAK, L’appellation d’origine, un bien sublime ?, in Etudes offertes au Doyen Ph. SIMLER, LITEC-
DALLOZ, 2006, p. 777.
100
Th. REVET, Recueil Dalloz, 2005, p. 2632, Les quotas d’émission de gaz à effet de serre (ou l’atmosphère à la
corbeille ?) ; Ch. MISTRAL, Le régime juridique des droits d’émission de gaz à effet de serre en France, Les
Petites Affiches, 22 juillet 2004, n° 146, p. 13 ; P. THIEFFRY, Droits d’émission et éco-fiscalité : de nouveaux
instruments de lutte contre les changements climatiques à géométrie variable, Les Petites Affiches, 1er avril 2004, n°
66, p. 4 et 2 avril 2004 n° 67, p. 6 ; L. LANOY, La création d’un marché mondial des émissions de gaz à effet de
serre, Droit de l’environnement, janvier/février 2004, N° 115, p. 15 ; L. LANOY, Le changement climatique et les
permis d’émission négociables : analyse des dernières avancées et perspectives pour les entreprises, Droit de
l’environnement, mars 2002, N° 96, p. 65.
101
Th. REVET, Rapport français, Les nouveaux biens, in La propriété, Travaux de l’Association Henri Capitant,
LITEC, 2006, p. 271, n° 1.
102
Th. REVET, Rapport français, Les nouveaux biens, in La propriété, Travaux de l’Association Henri Capitant,
LITEC, 2006, p. 290, n° 24.
53
60. Apparition de nouvelles catégories de biens. L’apparition sans cesse constante de
nouvelles catégories de biens est l’un des traits majeurs d’une époque dominée par le progrès
technique, et gagnée par l’immatériel. L’empreinte forte de l’homme sur le monde qui l’entoure
et sa soif avide de maîtriser son environnement, le présente tel un colonisateur.
L’émergence de nouvelles valeurs plonge le Code civil entre implosion et explosion. En effet,
ces nouveaux biens présentent une spécificité par rapport aux catégories de base du droit
commun des biens. La grande majorité de ces biens nouveaux sont immatériels ou s’ils ne le
sont pas ils présentent une nature personnelle. Ainsi, ces nouveaux biens s’éloignent de
l’archétype du bien qu’offre le Code civil qui est la chose corporelle, immobilière ou mobilière.
Ainsi ces valeurs nouvelles qui sont devenues des biens par le truchement de lois spéciales ou de
décisions jurisprudentielles ne relèvent pas de l’Article 544 du Code civil. Les nouveaux biens
seraient-ils donc condamnés à se développer dans l’ombre et l’ignorance du droit commun103 ?
61. Dynamique de l’étude. La spécialisation du droit des biens envisagée comme cause
de bouleversements se fait notamment ressentir par l’apparition de nouvelles catégories de
biens. La réalité du mouvement de spécialisation du droit des biens se traduit par la
métamorphose de l’objet du droit des biens (Titre I) mais encore et surtout, ce sont les
difficultés d’insertion de ces dites catégories dans le Code civil (Titre II) qui soulèvent le plus
de problèmes, car la quête de modes de protection se révèle ardue.
Titre II : Les difficultés d’insertion dans le Code civil : la quête ardue de modes de
protection
103
Th. REVET, Rapport français, Les nouveaux biens, in La propriété, Travaux de l’Association Henri Capitant,
LITEC, 2006, p. 284, 285, n° 18 ; J.-B. SEUBE, Le droit des biens hors le Code civil, Les Petites Affiches, 15 juin
2005, N° 118, p. 4.
54
TITRE I
LA REALITE DU MOUVEMENT :
LA METAMORPHOSE DE L’OBJET DU DROIT
DES BIENS
62. Articulation valeurs / biens. Selon Mousseron104, un élément acquiert une valeur à
partir du moment où il présente un intérêt pour l’homme vivant en société. L’utilité et la rareté
se conjuguent. C’est notamment l’utilité de cet élément qui lui confère une valeur d’usage. A la
suite de diverses évolutions, l’homme s’est rendu compte qu’il pouvait échanger les choses dont
il disposait. C’est ainsi que s’installa cette notion de valeur d’échange. Ainsi, une chose est une
valeur en raison de son aptitude à être échangée. Utile et rare, tout élément matériel ou tout
élément immatériel constituent des « valeurs ». Aussi, il s’avère nécessaire et essentiel de
déterminer le moment exact du passage de la valeur au bien. Cette chose, dotée d’une valeur
économique nécessite alors une protection. Selon ce même auteur, c’est l’intervention juridique,
c’est-à-dire lorsque le Droit s’intéresse à elle pour contribuer à la réserver, qui permet à une
valeur d’accéder au rang de bien. En ce sens, la valeur est à l’origine du concept de bien, elle
constitue l’axe principal de ce que l’on entend par le mot bien. La valeur devient un bien lorsque
le Droit intervient et lui organise un régime de protection. Alors, les biens doivent être entendus
comme « tout élément, matériel ou non, suscitant un double souci de réservation et de
commercialisation chez son maître du moment qui appelle et obtient la sollicitude de
l’organisation sociale »105.
104
J.-M. MOUSSERON, Valeurs, biens, droits, in Mélanges en l’honneur de A. BRETON et de F. DERRIDA,
Dalloz, 1991, p. 277 et s.
105
J.-M. MOUSSERON, Valeurs, biens, droits, in Mélanges en l’honneur de A. BRETON et de F. DERRIDA,
Dalloz, 1991, p. 277 et s. A rapprocher, J.-M. MOUSSERON, J. RAYNARD et T. REVET, De la propriété comme
modèle, in Mélanges offerts à André COLOMER, Litec, 1993, p. 285, n° 13, où Messieurs Mousseron, Raynard et
55
63. La valeur, essence, substance de la notion de bien. En réalité, toutes les choses
ayant une valeur économique peuvent être appropriées, car la valeur économique est l’essence
de la notion de bien. En se recentrant sur le sens de la notion de bien, on s’aperçoit que la valeur
est à l’origine du concept, elle en est l’essence même. La valeur est la substance de la notion de
bien, et seules les choses dotées d’une valeur patrimoniale bénéficient de la protection du droit
réel. La valeur ne constitue pas une notion unitaire, elle permet d’appréhender les valeurs
mobilières, le numéro de carte de crédit106 ou encore le produit du travail intellectuel 107 parmi les
biens.
64. Le rôle crucial du juge européen dans la détermination de la sphère des choses
appropriées : extension de l’assiette des biens. La Cour européenne des droits de l’homme a
élaboré et développe, une conception de la notion de bien au sens de l’article 1 er du premier
Protocole additionnel à la Convention européenne des droits de l’homme, qui est caractérisée
par une certaine distance prise à l’égard des systèmes des Etats membres du Conseil de
l’Europe. Selon la Cour, « la notion de biens prévue par la première partie de l’article 1 du
Protocole n° 1 a une portée autonome qui ne se limite pas à la propriété des biens corporels et
qui est indépendante par rapport aux qualifications formelles du droit interne ». Ceci ne veut pas
dire que la Cour européenne des droits de l’homme soit allée jusqu’à édicter un critère du bien
fondamentalement différent de celui qui prévaut dans le droit des Etats membres du Conseil de
l’Europe. Ainsi la Cour européenne a assez rapidement indiqué que l’objet de l’article 1 er du
premier Protocole additionnel n’est autre que d’assurer la défense du droit de propriété (12 juin
1979, Marckx, §63 : en reconnaissant à chacun le droit au respect de ses biens, l’article 1 er du
premier Protocole garantit en substance le droit de propriété). Ainsi, la Cour européenne est
mise en position d’influencer décisivement sur le régime des biens des Etats membres dudit
Conseil.
Revet ont pu affirmer que « utile et rare, une valeur, au sens économique du terme, devient un bien, au sens
juridique du mot, lorsque la Société répond, par le Droit, aux soucis complémentaires de réservation et de
commercialisation de son maître du moment ».
106
Cass. Crim. , 14 novembre 2000, Bull. crim. n° 338, B. DE LAMY, Abus de confiance et bien incorporel :
dématérialisation ou défiguration du délit ?, Recueil Dalloz, 2001, jurisprudence, n° 18, p. 1423 et s. , RTD Civ.
2001, p. 913, note T. REVET.
107
Cass. Crim. , 22 septembre 2004, RTD Civ. janvier-mars 2005, p. 164, note T. REVET, relatif à un projet de
borne informatique de gestion de station d’épuration.
56
L’article 1er du premier Protocole additionnel à la convention européenne, intitulé « Protection
de la propriété » énonce que : « Toute personne physique ou morale a droit au respect de ses
biens. Nul ne peut être privé de sa propriété que pour cause d’utilité publique et dans les
conditions prévues par la loi et les principes généraux du droit international. Les dispositions
précédentes ne portent pas atteinte au droit que possèdent les Etats de mettre en vigueur les lois
qu’ils jugent nécessaires pour réglementer l’usage des biens conformément à l’intérêt général ou
pour assurer le paiement des impôts ou d’autres contributions ou des amendes ».
108
CEDH et créances. En tant que droits personnels, les créances sont par nature insusceptibles de faire l’objet d’un
droit de propriété. Or la conception extensive des biens adoptée par le juge européen des droits de l’homme a
permis de dépasser cette approche traditionnelle. Selon la Cour, les créances bénéficient, au même titre que les
choses corporelles, de la garantie conventionnelle du droit de propriété.
C’est dans l’affaire dite des raffineries grecques (CEDH, Raffineries grecques Stran et Stratis Abdréadis, 9
décembre 1994, Série A, n° 301-B). Les requérants avaient conclu un contrat avec la junte militaire au pouvoir en
Grèce dans le but d’implanter une raffinerie de pétrole brut. Après avoir engagé des frais les propriétaires se sont
vus contraints d’arrêter les travaux en cours. Le nouveau gouvernement proposa au propriétaire de la raffinerie la
révision ou la résiliation du contrat. N’ayant pas donné suite le ministère de la coordination résilia le contrat sans
indemnisation. Stran, la société engagea une action en déclaration visant à faire reconnaître que l’Etat devait lui
rembourser à titre de dommage une somme de 133 768,83 euros. L’Etat déposa une requête d’arbitrage
conformément au contrat. Les deux premières instances donnèrent gain de cause au requérant. L’Etat se pourvoit en
Cassation et la Haute juridiction déclara la sentence arbitrale nulle et non avenue au motif que ces décisions étaient
en contradiction avec la loi de 1987. Selon les requérants cette loi avait pour but d’annuler rétroactivement la
créance que leur auraient reconnue le jugement du TGI d’Athènes et surtout la sentence arbitrale du 27 février
1984, et elle les aurait ainsi privées de leur propriété. Le gouvernement contestait farouchement l’existence d’un
bien. La Cour devait rechercher à travers les décisions rendues si une créance était née de manière suffisamment
sûre afin d’être exigible.
La sentence arbitrale présentait un caractère définitif et obligatoire, conférant un droit aux sommes
accordées. La Cour a remarqué que l’hypothèse d’une annulation rendait ce droit précaire. Mais la position du TGI
et de la Cour d’appel laissaient entendre qu’il n’y avait pas lieu d’annuler la sentence. La créance étant
suffisamment établie pour être exigible, le juge européen conclut à l’existence d’un bien.
109
CEDH et droits sociaux : les prestations sociales. La Convention européenne des droits de l’homme ne contient
aucune disposition permettant de protéger de façon immédiate les droits sociaux. C’est à la Cour qu’est revenu le
soin d’interpréter le texte conventionnel afin de faire bénéficier ces droits des garanties conventionnelles.
La Convention est réfractaire aux droits sociaux, ceci se manifeste notamment avec l’apparition, dans le
contentieux européen des droits de l’homme, des prestations sociales. Si, dans un premier temps, elles ont été prises
en considération au seul titre de l’article 6 § 1, elles ont bénéficié, dans un second temps, de la conception extensive
des biens au sens de l’article 1 er du Protocole additionnel. C’est avec les arrêts Feldbrugge et Deumeland (CEDH,
Feldbrugge contre Pays-Bas et Deumeland contre Allemagne, 29 mai 1986, Serie A, n° 99 et n° 100. A rapprocher
CEDH, 8 juillet 1986, Lithgow et autres, JCP E, 1987, II, 14894, p. 146 et s. , note F. Ch. JEANTET) que la Cour a
commencé à étendre le champ d’application du texte conventionnel au domaine de la sécurité sociale.
57
Le droit au respect de ses biens est une règle qui a vocation à être appliquée à la fois
verticalement car le respect des biens s’impose à l’autorité publique et à la fois horizontalement
car cette règle s’impose aussi aux particuliers. Ainsi pour la Cour européenne des droits de
l’homme l’essence du « bien » est la valeur.
Ainsi la Cour préparait l’entrée des prestations sociales dans le champ d’application du droit de propriété.
N’avait-elle pas considéré dans l’arrêt Van Marle que la clientèle, ayant une valeur patrimoniale, était un bien au
sens de l’article 1er du Protocole additionnel ? Il ne lui restait qu’un pas à franchir pour faire des prestations sociales
des biens au sens de la disposition conventionnelle. Ce pas fut franchi avec l’arrêt Gaygusuz (CEDH, Gaygusuz, 16
septembre 1996, Série A, n° 487). Les circonstances de l’affaire Gaygusuz mettaient essentiellement l’accent sur
une discrimination dont s’estimait victime le requérant. Ressortissant turc, il travaillait en Autriche, avec des
périodes d’interruption. Au chômage, il était arrivé en fin de droits et avait sollicité auprès des autorités
autrichiennes l’attribution d’une avance sur pension sous forme d’allocation d’urgence. Sa demande fut rejetée au
motif qu’il n’avait pas la nationalité autrichienne. Cependant, la Cour a estimé que « le droit à l’allocation
d’urgence - dans la mesure où il est prévu par la législation applicable - est un droit patrimonial au sens de l’article
I du Protocole n°1 ». Dans ce dit arrêt « le requérant avait bien payé des contributions, et que ce paiement lui
ouvrait droit à l’attribution à l’allocation d’urgence », ainsi une condition s’élève les prestations sociales doivent
être liées à des cotisations antérieures de la personne. Le fait d’avoir cotisé pendant le travail correspondait en
quelque sorte à une constitution de patrimoine, un refus constituerait une atteinte au droit de propriété.
110
CEDH, British-American Tobacco compagny Ldt c. Pays-Bas, 20 novembre 1995, Série A n° 331.
58
du champ d’application de l’article 1er du Protocole additionnel aux propriétés intellectuelles,
dans la mesure où celles-ci représentent pour leurs titulaires une valeur patrimoniale111.
67. CEDH et valeur patrimoniale des clientèles. Le juge judiciaire a avec l’arrêt du 7
novembre 2000 rendu par la Cour de Cassation reconnu la licéité de « la cession d’une clientèle
médicale à l’occasion de la constitution ou de la cession d’un fonds libéral d’exercice de la
profession » affirmant ainsi la patrimonialisation des clientèles civiles. Le juge de la Cour
européenne des droits de l’homme a une conception fort extensive des « biens ». Aussi,
s’appuyant sur la valeur patrimoniale de la clientèle, la Cour n’a pas hésité à la qualifier de bien.
Dans l’arrêt Van Marle du 26 juin 1986 112, la Cour a considéré que le droit invoqué par les
requérants pouvait être assimilé au droit de propriété dans la mesure où « grâce à leur travail, les
intéressés avaient reconstitué une clientèle ; revêtant à beaucoup d’égards le caractère d’un droit
privé, elle s’analysait en une valeur patrimoniale, donc un bien au sens de la première phrase de
l’article 1 »113. La Cour a confirmé sa position à l’égard de la clientèle commerciale. Dans l’arrêt
Iatridis114, elle estime que le requérant a « exploité, en vertu d’un contrat signé en bonne et due
forme, le cinéma pendant onze ans avant son expulsion sans avoir été inquiété par les autorités,
grâce à quoi il avait constitué une clientèle, qui s’analyse en une valeur patrimoniale ».
111
S. PAVAGEAU, Préface de Stéphane BRACONNIER, Le droit de propriété dans les jurisprudences suprêmes
françaises, européennes et internationales, LGDJ, mars 2006, p. 146, n° 217.
112
CEDH, Van Marle, 26 juin 1986, Série A, n° 101.
113
S. PAVAGEAU, Préface de Stéphane BRACONNIER, Le droit de propriété dans les jurisprudences suprêmes
françaises, européennes et internationales, LGDJ, mars 2006, p. 150, 151, n° 221 et 222.
114
CEDH, Iatridis, 25 mars 1999.
59
d’émission de gaz à effet de serre avec les instruments financiers qui sont tous potentiellement
aptes à intégrer un marché financier voire boursier rythmé par l’offre et la demande.
70. Dynamique de l’étude. La valeur devient un bien, le jour où la société répond par
l’intervention juridique du Droit, autrement dit, lorsque le Droit s’intéresse à elle, lui accordant
un mode de réservation. C’est notamment ce passage charnière de la valeur au bien qui participe
à la mutation de l’objet du droit des biens. L’émergence de nouvelles valeurs (Chapitre I) mais
encore et surtout, peut être, l’émergence de nouveaux biens (Chapitre II) contribuent à la
métamorphose de l’objet du droit des biens. Ces nouvelles valeurs ainsi que ces nouveaux biens,
et plus particulièrement leur articulation, participent à démontrer la mutation de l’objet du droit
des biens.
60
CHAPITRE I
71. Valeurs. Doit être entendu comme « valeurs » tout élément matériel et plus
particulièrement, depuis deux siècles, tout élément immatériel présentant pour l’homme à la fois
un critère d’utilité et de rareté. Noms de domaine, information, image etc. constituent autant de
nouvelles valeurs actuelles. En effet, ces nouvelles valeurs recouvrent un champ extrêmement
vaste, difficile à délimiter de manière certaine. Le problème est que désormais tout est ou peut
devenir valeur. Autant dire que le redoutable défi de la société post-moderne sera de trouver
l’anti-valeur115.
73. Immatérialité. L’apparition de nouvelles catégories de biens est l’un des traits
majeurs d’une époque dominée par le progrès technique, et gagnée par l’immatériel 117. En effet,
la plupart des nouveaux biens sont immatériels : l’information, la renommée, les topographies
de semi-conducteurs, les obtentions végétales et animales, les logiciels, les banques de données
et autres savoir-faire, les noms de domaine, les instruments financiers, le numéro de carte de
115
T. REVET, Les nouveaux biens, Rapport français, in La propriété, Travaux de l’Association Henri Capitant,
Litec, 2006, p. 290, n° 24 in fine.
116
P. CATALA, La transformation du patrimoine dans le droit civil moderne, RTD Civ 1966, p. 191 et s. plus
spécialement p. 195, n° 14. Sur l’évolution de cette notion, M. GRIMALDI, Le patrimoine au XXIième siècle,
Rapport de synthèse du 96ième Congrès des notaires de France, LPA 21 juillet 2000, p. 4 et s. , n° 145 ; Dossier
Renouveau du droit de propriété, Droit et patrimoine, mars 2001, n° 91 ; F. ZENATI, Mise en perspective et
perspective de la théorie du patrimoine, RTD Civ 2003, p. 667 et s.
117
F. ZENATI, « L’immatériel et les choses », in Le droit et l’immatériel, Archives de Philosophie du droit, T. 43,
éd. SIREY, 1999, p. 79 et s.
61
crédit, le portefeuille de valeurs mobilières, le fonds artisanal, le fonds libéral et autres licences
de taxis, les quotas laitiers, les quotas betteraviers, les droits de plantation et de replantation, les
quotas d’émission de gaz à effet de serre, les appellations d’origine contrôlée, la position
contractuelle, le patrimoine fiduciaire, les recettes de cuisine, les informations génétiques et
autres permis de polluer118 ou encore l’image.
Face à une telle inflation de ces nouvelles valeurs une étude descriptive révélant l’apparition de
ces dernières est rendue nécessaire mettant en exergue leur patrimonialisation.
118
T. REVET, « Les nouveaux biens », Rapport français, in La propriété, Association Henri Capitant, Litec, 2006,
p. 271.
119
M. VIVANT, A propos des « biens informationnels », JCP G 1984, I, Doctrine, 3132.
120
M. VIVANT, A. MAFFRE-BAUGE, Les notes de l’ifri, Internet et la propriété intellectuelle : le droit,
l’information et les réseaux, n° 42, 2002, p.21, 22.
121
M. VIVANT, A propos des « biens informationnels », JCP G 1984, I, Doctrine, 3132. Monsieur Michel Vivant
relève que le « bien informationnel » est une réalité, mais ce n’est pas une chose nouvelle.
62
75. Plan. Noms de domaine (Section 1), information (Section 2), image (Section 3),
quotas laitiers, betteraviers et de gaz à effet de serre (Section 4), numéro de carte de crédit
(Section 5) attirent aujourd’hui toutes les attentions.
SECTION 1
LES NOMS DE DOMAINE
126
V. FAUCHOUX et N. BEAURAIN, Règlements des conflits de noms de domaine : vers l’élaboration d’un droit
sui generis ? Légipresse, Mars 2000, N° 169, p. 15, II Chroniques et Opinions.
127
J.-C. GALLOUX et G. HAAS, Les noms de domaine dans la pratique contractuelle, Revue de a communication
du commerce électronique, 2000, n° 1, Chron. n° 2.
128
J. AZEMA et J.-C. GALLOUX, Droit de la propriété industrielle, Précis Dalloz, 6ième éd. , 2006, p. 915, 916, n°
1656.
64
C’est, en effet, à travers de cet identifiant que l’entreprise peut se faire connaître et reconnaître
sur le réseau et donc drainer vers elle une clientèle. L’intérêt n’est pas mince quand on sait que
les entreprises disposent avec l’Internet d’un nouveau support publicitaire, la création d’un site
Web leur permettant d’y promouvoir leur activité. Surtout, avec le développement du commerce
électronique s’est ouvert sur l’Internet un nouvel espace marchand où les opérateurs
économiques peuvent proposer directement la fourniture de biens ou de services. Plus qu’une
simple adresse électronique, le nom de domaine sert dès lors de signe de ralliement de la
clientèle vers le site qu’il identifie en même temps qu’il constitue un outil publicitaire efficace.
Les entreprises l’ont d’ailleurs bien compris puisqu’elles emploient généralement comme nom
de domaine leur propre dénomination ou leurs marques, c’est-à-dire les signes autour desquels
elles communiquent déjà et sous lesquels leurs clients peuvent donc s’attendre à les trouver sur
le réseau.
Que des noms de domaines puissent avoir une valeur économique importante et difficilement
contestable. En tant que supports d’une réputation commerciale pour les entreprises, ou de la
notoriété d’un individu si l’on imagine un nom de domaine constitué du nom d’une personne
célèbre, leur valorisation s’induit de ce rôle d’identifiant129.
129
G. LOISEAU, L’appropriation des espaces virtuels par les noms de domaine, Droit et Patrimoine Mars 2001, N°
91, Dossier, p. 59, 60.
130
V. FAUCHOUX et N. BEAURAIN, Règlement des conflits de noms de domaine : vers l’élaboration d’un droit
sui generis ?, Legipresse, Mars 2000, N° 169, p. 15, II Chroniques et opinions.
131
C. MANARA, Observation de l’évolution des noms de domaine, Dalloz 2001, N°36, Chronique Doctrine,
Commerce électronique, p. 2958 et s.
65
Il est difficilement contestable que les noms de domaine, à tous le moins certains d’entre eux,
représentent aujourd’hui des valeurs économiques importantes. Pour les entreprises qui les
utilisent sur le réseau, ils constituent le support, mais également le vecteur de leur réputation
commerciale, et y puisent ensemble leur pouvoir attractif et une valeur marchande. De façon
générale, ayant un rôle stratégique à jouer dans la connaissance et la reconnaissance d’un
opérateur sur l’Internet, leur utilité entraîne un phénomène d’enrichissement. Acquise ou
supposée, cette valeur les porte d’ailleurs à circuler sur le marché. Que l’on songe, parmi
d’autres, au cas du nom de domaine Business.com qui a été racheté pour 7,5 millions de
dollars132.
132
G. LOISEAU, Protection et propriété des noms de domaine, Dalloz 2001, jurisprudence commentaire,
commerce électronique, p. 1379 et s. plus particulièrement p. 1381, n° 4.
133
G. LOISEAU, Protection et propriété des noms de domaine, Dalloz 2001, jurisprudence commentaire,
commerce électronique, p. 1379 et s. , dont notamment p. 1381, n° 4.
66
de dollars. La pratique a également développé les contrats de portail : l’objectif d’un portail est
de permettre de diriger des accès vers un point de convergence unique, il s’agit alors de
manipuler et de distribuer un grand nombre de flux de données à de multiples utilisateurs. Le
contrat de portail est une forme de convention, de référencement d’un site sur un portail. En
contrepartie de sa visibilité le détenteur du nom de domaine accorde un accès à son contenu tout
en s’engageant à animer le portail. Enfin la pratique a également développé des accords de
coexistence des noms de domaine à l’instar des conventions qui existent en matière de brevet ou
de marque134.
84. Intérêt de l’information. L’information est devenue, dans l’ère postindustrielle dans
laquelle se trouve la société actuellement, une sorte de dénominateur commun de tous les
nouveaux droits qui apparaissent, car, en effet, aujourd’hui les biens juridiques se
dématérialisent. L’information se présente telle une richesse incorporelle qui s’avère être parfois
très importante136. Les juristes s’interrogent sur la possibilité de reconnaître l’existence d’un
droit privatif général sur les informations qui serait en fait l’application d’un principe imminent
de l’appropriation de l’information et ainsi qui permettrait à leur créateur de bénéficier d’une
protection sans attendre l’établissement de nouveaux droits de propriété incorporelle par voie
législative. L’information, peut être entendue comme « un élément de connaissance susceptible
d’être représenté à l’aide de conventions pour être conservé, traité ou communiqué » tel est la
définition donnée par l’arrêté du 22 décembre 1981 sur l’enrichissement du vocabulaire
informatique. Sur le fait de donner une définition uniforme et unanime ceci paraît illusoire en
effet, la doctrine semble divisée sur ce point. Certains tels que les Professeurs Auby et Ducos-
Ader entretiennent plutôt une vision utilitariste consistant à donner à l’information une
définition qui dépende de son contenu et non de sa nature137.
L’attitude pragmatique consiste à soutenir que l’information est toute forme ayant une valeur
économique « en raison du public qui la convoite ». D’autres sont sceptiques sur la possibilité de
donner à l’information une définition. En revanche, pour le Professeur Catala l’information « est
d’abord l’expression, la formulation destinée à rendre un message communicable, elle est
ensuite communiquée ou peut l’être à l’aide de signes choisis pour porter le message à
autrui »138. La pratique s’emploie à faire reconnaître le caractère appropriable de certaines
informations par différents moyens tout d’abord contractuellement, consistant à traiter de
l’information technique comme un bien, ensuite la jurisprudence consiste à mettre en avant la
136
L. AYNES et Ph. MALAURIE, Les biens, Précis Dalloz, 3ième éd. , 2007, p. 55, n° 200.
137
L’information doit être entendue comme « …l’action consistant à porter à la connaissance d’un public certains
faits ou opinions à l’aide de procédés visuels ou auditifs comportant des messages intelligibles pour le public :
l’information est également le résultat de cette action sur les destinataires ».
138
P. CATALA, Ebauche d’une théorie juridique de l’information, Dalloz, 1984, Chron. 97 et s.
68
valeur économique de certaines informations afin de limiter leur circulation en s’appuyant sur le
droit de la concurrence.
86. Définition. L’information peut recouvrir deux sens. Tout d’abord, elle renvoie à
l’action de rechercher une preuve et le résultat de cette recherche, mais encore elle peut
139
J. C. GALLOUX, Ebauche d’une définition juridique de l’information, (L’information comme objet de droit
privatif), Recueil Dalloz 1994, p. 229 et s. , n° 29. A rapprocher de P. CATALA, « La « propriété » de
l’information », in Mélanges Ph. RAYNAUD, Dalloz-Sirey, 1985, p. 97 et s. ; P. CATALA, Ebauche d’une théorie
juridique de l’information, D. 1984, Chron. 97 et s.
140
R. LIBCHABER, La recodification du droit des biens, in 1804-2004 Le livre du bicentenaire du Code civil,
Dalloz, 2005, p. 297 et s. plus spécialement, p. 348, 349, n° 46.
69
renvoyer au renseignement possédé et l’action de la communiquer à autrui (à une personne
déterminée ou au public)141. C’est ce dernier sens qui sera retenu.
L’information brute n’est en définitive que l’information considérée dans un état antérieur à tout
enrichissement : des nouvelles de presse qui sont livrées par les journalistes, sans commentaire
de fond, sur support papier ou en ligne par de grandes agences internationales, ou encore des
données publiques un temps qualifiées de données essentielles. Ces informations que l’on peut
qualifier « d’informations ressources » ont effectivement une existence propre avant tout
conditionnement intellectuel (commentaire d’un tableau de statistiques)142.
Le Professeur Jérôme Passa envisage l’information comme une notion générique, sous laquelle
l’opinion commune range des éléments aussi variés qu’une donnée brute, un savoir-faire, une
invention, une innovation végétale, un secret industriel, une idée, une découverte, une création
de forme, un événement d’actualité, une donnée à caractère personnel, etc. : autant de concepts
plus précis que celui d’information, qui correspond dans chaque cas à une « information
spécifiée, coulée dans une forme particulière à laquelle le droit positif confère ou est susceptible
de conférer une qualification ». De manière synthétique l’information est un élément de
connaissance de l’état du réel, doté d’une valeur économique en raison de l’intérêt que son
acquisition peut présenter ; elle serait en somme synonyme de valeur économique
immatérielle143. En quelque sorte le Professeur Jean-Christophe Galloux dresse un constat en
droit il n’existe pas une définition de l’information ; à ce terme on préfère ceux, substitutifs ou
diminutifs, de « valeur économique », « idée », « création »144.
Pour le Professeur Catala l’information se présente tel un bien en soi, immatériel certes, mais
constituant un produit autonome et antérieur à tous les services dont elle pourra être l’objet.
L’information est d’abord expression, formulation destinée à rendre un message communicable ;
elle est ensuite communiquée, ou peut l’être, à l’aide du signe choisi pour porter le message à
autrui. Cependant, il est de l’essence de l’information d’être communicable, il est dans sa nature
d’être communiquée. Cette fonction met en scène un autre sujet de droit : le destinataire du
message, individu isolé ou multiple, sujet passif ou interactif, mais en tout cas partenaire de la
communication. Pour donner une image exacte de l’information, il faut aussi prendre en compte
141
G. CORNU, Vocabulaire juridique, Association Henri Capitant, PUF, mars 2007, p. 490, cf. information.
142
M. VIVANT et J.-M. BRUGUIÈRE , Droit d’auteur, Précis Dalloz, 1ère éd. 2009, p. 82, 83, n° 78.
143
J. PASSA, La propriété de l’information : un malentendu, Droit et patrimoine, N° 91, Mars 2001, Dossier
Renouveau du droit de propriété, p. 64 et s. dont plus particulièrement p. 65.
144
J.-C. GALLOUX, Ebauche d’un définition juridique de l’information, Dalloz 1994, p. 229 et s. , n° 18.
70
sa destination, et pas seulement sa genèse. Elle apparaît alors comme une relation juridique de
transfert entre celui qui émet le message et celui qui le reçoit. Un peu à la manière du rapport
obligatoire, cette relation unit deux personnes ou un plus grand nombre à propos d’un objet.
Comme il arrive souvent dans la langue du droit, un même terme, l’information, désigne à la
fois la relation interpersonnelle et sa matière. Ainsi l’information est successivement
formulation et communication. Elle a alors besoin d’outils, le progrès de la technologie a
centuplé les outils qui lui sont disponibles145.
87. Appropriation de l’information : l’exemple des bases de données. L’information
est-elle appropriable ? L’information est-elle un bien ? La question des biens depuis 1804,
revient à s’interroger sur ce qui fait l’essentiel de la richesse, c’est-à-dire l’immatériel : savoir
faire, marque, brevet. Deux courants doctrinaux s’affrontent : le courant légaliste, celui du droit
positif en matière de droit immatériel, sont appropriables les valeurs que le droit décide de
rendre appropriables ; en revanche, le courant réaliste, défendu par les Professeurs Frédéric
Zenati et Thierry Revet, à la base le bien est une valeur dès lors qu’il est utile et rare et la valeur
mérite d’être protégée et là seulement intervient le droit. Tout ce qui est valeur mériterait d’être
protégé par le droit de propriété, ceci est le courant minoritaire.
C’est la directive communautaire du 11 mars 1996 146 et notamment sa loi de transposition en
droit français du 1er juillet 1998147 qui a eu pour mérite d’établir une définition de la base de
données. En effet, l’article L. 112-3 du Code de la propriété intellectuelle énonce « Les auteurs
de traductions, d’adaptations, transformations ou arrangements des œuvres de l’esprit jouissent
de la protection instituée par le présent Code sans préjudice des droits de l’auteur de l’œuvre
originale. Il en est de même des auteurs d’anthologies ou de recueils d’œuvres ou de données
diverses, tels que les bases de données, qui, par le choix ou la disposition des matières,
constituent des créations intellectuelles. On entend par base de données un recueil d’œuvres, de
données ou d’autres éléments indépendants, disposés de manière systématique ou méthodique,
et individuellement accessibles par des moyens électroniques ou par tout autre moyen ».
Ainsi la base de données est tout simplement un recueil, un ensemble d’un type nouveau
susceptible de protection au titre du droit d’auteur.
145
P. CATALA, Ebauche d’une théorie juridique de l’information, Dalloz, 1984, Chron. 97 et s. , n° 5, 6.
146
Directive communautaire n° 96/9/CE du 11 mars 1996.
147
Loi n° 98-536 du 1er juillet 1998.
71
Les Professeurs Michel Vivant et Jean-Michel Bruguière soulignent tous deux que la directive
du 11 mars 1996 sur la protection juridique des bases de données et la loi du 1 er juillet 1998
(Article L. 112-3 et L. 341-1 et s. du Code de la propriété intellectuelle) semblent, de prime
abord, conforter pleinement l’exclusion de la protection de l’information par le droit d’auteur.
Le droit sur le contenant (droit d’auteur) reconnu à l’article L. 112-3 porte seulement sur
l’agencement des données. Alors même que la protection de la réunion d’informations selon une
présentation particulière serait admise, il n’y aurait pas de contrefaçon dans le fait de reproduire
de manière isolée les données. Tirer une information d’une base, d’un recueil n’est donc pas de
ce point de vue critiquable. La consécration par la directive d’un droit d’interdire l’extraction ou
la réutilisation des données, sous le nom de droit sui generis, semble cependant remettre en
cause cette perspective. Il s’agit bien ici d’une protection du contenu, c’est-à-dire, non plus de
l’agencement mais des données elles-mêmes. Aussi, bien que les auteurs de la directive n’aient
pas eu l’intention de créer un droit privatif on ne peut s’empêcher d’observer que « pour la
première fois l’information comme telle, devient objet direct d’un droit, et d’un droit qui n’est
pas loin d’être privatif »148.
En effet, le législateur a fortement innové et ouvertement accordé, cette fois aux producteurs de
bases, un droit propre, sui generis, sur le contenu de leurs bases afin d’empêcher l’extraction
comme la réutilisation non autorisées des données que celle-ci contient. Ce nouveau droit porte,
en effet, sur la substance même de l’information, et non sur sa formalisation, répondant au
besoin de protection exprimé par les professionnels qui souhaitaient être dotés d’un outil
juridique pour se réserver la valeur économique que représente aujourd’hui l’information 149. Le
producteur est entendu comme « la personne qui prend l’initiative et le risque des
investissements correspondant (à la base) »150. Ce droit d’interdire posé à l’article L. 342-1 du
Code de la propriété intellectuelle151 peut être mis en œuvre lorsqu’il y a extraction et/ou
148
M. VIVANT et J.-M. BRUGUIÈRE, Droit d’auteur, Précis Dalloz, 1ère éd. , 2009, p. 84, n° 80. V. infra, n° 396.
149
M. VIVANT, An 2000 : l’information appropriée ? , Mélanges BURST,Paris, Litec, 1997, p. 651 ; A. LUCAS et
H. J. LUCAS, Traité de la propriété littéraire et artistique, Litec, 2ième ad. , 2000, p. 635.
150
Article L. 341-1 du Code de la propriété intellectuelle.
151
Article L. 342-1 du Code de la propriété intellectuelle pose que « Le producteur de bases de données a le droit
d’interdire : 1° L’extraction, par transfert permanent ou temporaire de la totalité ou d’une partie qualitativement ou
quantitativement substantielle du contenu d’une base de données sur un autre support, par tout moyen et sous toute
forme que ce soit. 2° La réutilisation, par mise à la disposition du public de la totalité ou d’une partie
qualitativement ou quantitativement substantielle du contenu de la base, qu’elle qu’en soit la forme. Ces droits
peuvent être transmis ou cédés ou faire l’objet d’une licence. Le prêt public n’est pas un acte d’extraction ou de
réutilisation ».
72
réutilisation substantielle ou anormale de la base. Il porte sur le contenu de la base, c’est-à-dire
sur l’information elle-même. Cela est une forme d’appropriation de l’information tout à fait
exceptionnelle dans notre droit. Le producteur peut également interdire l’extraction ou la
réutilisation répétée et systématique de parties qualitativement ou quantitativement non
substantielles du contenu de la base lorsque ces opérations excèdent manifestement les
conditions d’utilisation normale de la base de données (Article L. 342-2 du Code de la propriété
intellectuelle)152.
Le Professeur Jérôme Passa souligne que la récente entrée en vigueur d’une loi créant un droit
du producteur de base de données, ainsi que les premières décisions rendues sur son fondement
relancent sensiblement le débat. En effet, la question de l’appropriation de l’information s’est
toujours caractérisée par une absence de consensus autour de la notion d’information.
L’information est-elle ou peut-elle être objet de propriété ? Cette question a été largement
débattue dans les années 80 à propos de la théorie dite des biens informationnels, fondée sur la
volonté d’accorder une protection, d’abord, aux créations issues de la technique informatique,
logiciel, bases de données électroniques, à un moment où leur inclusion dans le champ du droit
d’auteur n’était pas acquise, puis, plus largement, à toute information dès lors que la conscience
fut prise que le développement des techniques de communication lui conférait une valeur
économique. « Si le droit veut être le reflet de la réalité, il doit reconnaître que l’information,
même immatérielle, est susceptible d’appropriation, afin de permettre à ceux qui travaillent à la
production d’informations de rentabiliser leurs investissements et ainsi de continuer à produire,
l’argument vaudrait d’ailleurs à plus forte raison aujourd’hui, dans une « société de
l’information » largement tributaire de cette production »153.
La protection accordée par ce droit sui generis est indépendante de celle qui résulte du droit
d’auteur. Cela signifie que ce droit existe pour les bases de données non originales, non
protégées par le droit d’auteur. Le fondement de ce droit est clairement affirmé par la directive
qui poursuit pour principal objectif de protéger les fabricants de bases de données contre
l’appropriation des résultats obtenus de l’investissement financier et professionnel consenti par
celui qui a recherché et rassemblé le contenu. Cette démarche mérite d’être approuvée car elle
152
M. BIBENT, Le droit du traitement de l’information, ADBS, Nathan Université, 2000, p. 93.
153
J. PASSA, La propriété de l’information : un malentendu, Droit et patrimoine, Dossier renouveau du droit de
propriété ? , N° 91, Mars 2001, p. 64. M. VIVANT, An 2000 : information appropriée, in Mélanges J.-J. BURST,
Litec, 1987, p. 651.
73
attaque le problème à sa racine en permettant l’appropriation de la valeur économique que
constitue l’information, plus exactement d’un ensemble informationnel puisque seule est
interdite l’extraction et/ou réutilisation de la totalité ou d’une partie substantielle de la base de
données154. Les bases de données illustrent parfaitement l’appropriation de l’information.
88. L’information en tant que valeur économique. Ainsi l’information entendue par
les Professeurs François Terré et Philippe Simler, dans une acception canalisée et suffisamment
précise, constitue en quelque sorte le dénominateur commun de l’informatique qui a pour
fonction de la traiter et de la télématique qui a celle de la déplacer. En elle-même, s’agissant des
médias, l’évènement ou encore la nouvelle a une valeur marchande, illustrée notamment par
l’activité des agences de presses. Bien incorporel, elle revêt les formes les plus diverses savoir
faire, logiciel, signe distinctif… Elle est toute forme ayant une valeur en raison du public qui la
convoite. « En d’autres termes envisagée comme le résultat d’une opération née de la main de
l’homme, l’information existe sur la tête de son formateur, comme une chose possédée ou
appropriée, avant d’être diffusée, transmise ou vendue »155.
Le Professeur Jean-Christophe Galloux relève lui aussi que la pratique ne dégage pas plus une
définition de l’information. Elle participe à faire reconnaître le caractère appropriable de
certaines informations qui ne peuvent bénéficier de la protection par un droit de la propriété
intellectuelle. Ses efforts se sont déployés selon différentes stratégies. La première contractuelle,
consiste à traiter de l’information technique comme un bien. La seconde, consiste à mettre en
avant la valeur économique de certaines informations afin de limiter leur circulation, en
s’appuyant sur le droit de la concurrence. La troisième, a consisté à demander la consécration de
cet embryon de protection précédent par la création d’un nouveau droit intellectuel à vocation
générale sur les créations d’informations156. D’autres comme le Professeur Rémy Libchaber
rapproche l’information des res communes car l’information est si générale, désigne des choses
si différentes, qu’il est bien difficile d’envisager l’information en tant qu’objet d’une éventuelle
154
A. LUCAS et H.J. LUCAS, Traité de la propriété littéraire et artistique, Litec, 2ième éd. , 2000, p. 636, 637, n°
817-3.
155
F. TERRE et Ph. SIMLER, Les biens, Précis Dalloz, 6ième éd. , 2002, p. 71 et 72, n° 61.
156
J.-C. GALLOUX, Ebauche d’une définition juridique de l’information, Recueil Dalloz 1994, p. 229, n° 13.
74
appropriation, écartant ainsi la perception économique et patrimoniale au profit des res
communes157.
L’information doit être entendue comme synonyme de valeur économique immatérielle 158.
L’information est un bien susceptible d’appropriation. Sa vocation naturelle est de posséder,
sauf exception, une valeur patrimoniale. Quand le commerce n’en est pas interdit, l’information
est un bien marchand dont le prix se détermine par les lois du marché. Les agences de presse
font profession de la vendre, ainsi que tout organisme spécialisé dans le renseignement. De
façon plus diffuse, mais aussi plus générale, les devoirs de conseil et autres obligations de
renseignement qui parsèment le champ contractuel ont pour objet une information spécifique,
due par le sachant à son partenaire. Plus que jamais, dans une société dominée par la technique,
le savoir est un ressort convoité de la puissance, cette réalité donne sa valeur à l’information,
véhicule du savoir. La demande précédant parfois l’offre, proposition d’une masse d’argent pour
une masse de données, tel par exemple un fichier clientèle159.
157
R. LIBCHABER, La recodification du droit des biens, in Le Code civil 1804-2004, Livre du Bicentenaire,
Dalloz Litec, 2004, p. 348, 349, n° 46.
158
J. PASSA, La propriéré de l’information : un malentendu, Droit et patrimoine, Dossier Renouveau du droit de
propriété ? , N° 91, mars 2001, p. 64 et s. plus précisemment p. 65.
159
P. CATALA, Ebauche d’une théorie juridique de l’information, Recueil Dalloz 1984, Chron. p. 97 et s.
75
défaut de cause s’il était établi que l’existence de la succession aurait été portée de toute façon à
la connaissance de l’héritier sans l’intervention du généalogiste160.
En prenant des informations brutes de base, si ces dernières sont mises en mémoire d’ordinateur,
qui se révèle être le maître de ces nouvelles données ? Le droit des contrats propose des
réponses, les données appartiennent au propriétaire de l’information quand il les façonne
lorsqu’il a acquis l’information de base, en vue du traitement auquel il l’a soumet. Le passage de
l’information à l’informatique on retrouve les deux éléments de base de l’appropriation : une
possession licite par obtention régulière des données, suivi de leur mise en forme.
En prenant un autre exemple qui consiste à combiner plusieurs informations de base pour
produire une information résultat. Il est évident que cette dernière est différente des éléments qui
la composent et qu’elle peut revêtir une grande valeur économique. A qui appartient
l’information résultat ? C’est une fois de plus le droit des contrats qui y répond. Il appartient au
propriétaire aux propriétaires des informations de base d’en convenir avec celui à qui ils les
procurent en vue de fabriquer, en les combinant, un produit nouveau. En revanche, dans le cas
où aucune convention n’existerait alors c’est l’article 573 du Code civil qui énonce « lorsqu’une
chose a été formée par le mélange de plusieurs matières appartenant à différents propriétaires,
mais dont aucune ne peut être regardée comme la matière principale, … si les matières ne
peuvent plus être séparées sans inconvénient, ils en acquièrent en commun la propriété dans la
proportion de la quantité, de la qualité et de la valeur des matières appartenant à chacun
d’eux »161. La relation la plus simple entre l’opérateur (le fournisseur) et son client correspond à
la prestation d’information au coup par coup, comme contrat instantané. Mais, cependant, ce
sont à des conventions échelonnées dans le temps que ces derniers auront le plus souvent
recours, par le biais de contrats de fourniture ou d’abonnement.
Le Professeur Jean-Christophe Galloux quant à lui relève que dans les contrats de coopération,
interentreprises, les parties sont amenées à sceller le sort des informations de nature technique
ou commerciale qui seront échangées ou créées au cours de la collaboration ; il peut notamment
s’agir des résultats dans le cadre d’un accord de recherche. De façon courante, les parties à ces
contrats s’attribuent la propriété des informations présentant une valeur économique ou un
intérêt stratégique, indépendamment du caractère protégeable ou non de ces informations par un
160
F. TERRE et Ph. SIMLER, Les biens, Précis Dalloz, 6ième éd. , 2002, p. 70, 71, n° 60.
161
P. CATALA, Ebauche d’un théorie juridique de l’information, Dalloz 1984, Chron. 97 et s.
76
droit de propriété intellectuelle. Le terme information est le plus souvent employé dans un sens
large, dans les présentations contractuelles « américaines » les parties y incluent les inventions,
les formules, les méthodes, les plans, les procédés, l’expérience, les secrets de fabrication, le
savoir-faire…, d’une façon générale, tout ce qui est incorporel et peut avoir une valeur
patrimoniale. Les tendances de la pratique révélées par ces formes contractuelles rejoignent les
approches doctrinales : définition matérielle de l’information, importance de la valeur
patrimoniale, appropriation générale des informations sur le « modèle » de la propriété
corporelle162.
SECTION 3
L’IMAGE
162
J.-C. GALLOUX, Ebauche d’une définition juridique de l’information, Recueil Dalloz 1994, p. 229, n° 14.
163
J.-M. BRUGUIÈRE, Guide Légipresse, L’exploitation de l’image des biens, PUF, Victoires éditions, 2005.
164
J.-M. BRUGUIÈRE, Colloque Image et droit, Un art libre induit un regard libre, 7 juillet 2003, PUAM, 2004,
p.12, propos introductifs.
165
L. MARINO, Les contrats portant sur l’image des personnes, Comm. com. électr, Mars 2003, N°3, Chron. p.10.
77
remarquer que pour l’image des biens, le problème était différent, avant le revirement de
jurisprudence du 7 mai 2004, puisque l’on admettait bien en amont l’existence de la propriété.
91. Le droit à l’image des biens, contractualisation. Les Professeurs Michel Vivant et
Jean-Michel Bruguière résument cette construction, qu’il est difficile d’ignorer166, ainsi. Le point
de départ correspondant à la consécration se trouve dans la décision rendue par la première
Chambre civile de la Cour de cassation, le 10 mars 1999, sous le visa de l’article 544 du Code
civil. Les magistrats déclaraient : « Le propriétaire a seul le droit d’exploiter son bien, sous
quelque forme que ce soit (…) L’exploitation du bien sous la forme de photographies porte
atteinte au droit de jouissance du propriétaire »167. A l’occasion de la reproduction d’une
péniche, la première Chambre civile confirmait cette orientation « Les juges du fond ont
caractérisé le trouble manifestement illicite causé à M. Martin par la commercialisation de cartes
postales, représentant la péniche dont il est propriétaire, en retenant que cette péniche était le
sujet principal »168. Sans remettre en cause le principe de l’appropriation, les juges se montreront
par la suite plus exigeants. Une sorte d’infléchissement se réalise toujours sous le visa de
l’article 544 du Code civil, « En se déterminant ainsi, sans préciser en quoi l’exploitation de la
photographie par les titulaires du droit incorporel de son auteur portait un trouble certain au droit
d’usage ou de jouissance du propriétaire, la Cour d’appel n’a pas donné de base légale à sa
décision »169. Cette jurisprudence sera abandonnée en 2004 correspondant à une sorte de
condamnation opérée par l’Assemblée plénière. Le 7 mai 2004 l’Assemblée Plénière pose en
effet, que « Mais attendu que le propriétaire d’une chose ne dispose pas d’un droit exclusif sur
l’image de celle-ci ; qu’il peut toutefois s’opposer à l’utilisation de cette image par un tiers
lorsqu’elle lui cause un trouble anormal »170.
La prospérité de l’activité de l’image des biens résulte en grande partie du contrat qui se
présente comme un admirable instrument de circulation des richesses. Admettant que l’image
puisse bien être l’objet d’une convention, il faut ici constater que l’outil contractuel favorise de
166
M. VIVANT et J.-M. BRUGUIÈRE, Droit d’auteur, Précis Dalloz, 2009, 1ère éd. , p. 272, 273, n° 387.
167
Cour Cassation Civ. 1ère , 10 mars 1999, Bull. Civ. I, n° 87, Recueil Dalloz 1999, p. 319, note E. AGOSTINI,
JCP 1999, II, 10078, p. 857, note P.-Y GAUTIER.
168
Cour Cassation Civ. 1ère, 25 janvier 2000, Bull. Civ. I, n° 24.
169
Cour Cassation Civ. 1ère, 2 mai 2001, Recueil Dalloz 2001, p. 1973, note J.-P. GRIDEL, RTD Civ. 2001, p. 618,
obs. T. REVET, Les Petites Affiches 2001, n° 167, p. 9, note J.-M. BRUGUIÈRE.
170
Assemblée plénière 7 mai 2004, JCP 2004. II. 10085, note Caron. Cf. aussi B. GLEIZE, La protection de
l’image des biens, Thèse Montpellier.
78
nombreuses choses. Il est en effet possible d’ordonner la création de l’image au moyen d’un
contrat de commande ou d’un contrat de travail (consentement du propriétaire du bien reproduit)
et de le faire circuler au moyen d’un contrat de prêt, de cession, d’édition, de mandat, de
commercialisation.
92. Mouvement. L’image des personnes (§1) appréhendée par le droit a vite fait de
laisser place à une véritable patrimonialisation du droit à l’image des personnes passant
inévitablement par une valorisation contractuelle (§2).
171
Cour d’Appel Paris, 1ière Ch. B, 19 juin 1998, Recueil Dalloz 1998, Informations rapides, p. 204.
172
C. HALPERN, Le droit à l’image, Le droit au quotidien, éditions de Vecchi, 2003, p. 9.
79
désagréables ou ridicules. L’importance du contexte est tout a fait stratégique. Le fait de publier
des photographies prises à l’insu des sujets dans un grand magasin, dans une attitude totalement
anodine, banale et courante, n’est pas illicite. La solution est inverse en cas de publication dans
un magazine pornographique.
94. L’existence du droit à l’image des personnes. L’existence du droit à l’image des
personnes s’est trouvé affirmé dans un arrêt rendu par la Cour d’Appel de Paris en date du 31
Octobre 2001, litige se rapportant à la publication par les Editions Marval d’un livre de Yan Y.
intitulé « Gang » reproduisant notamment la photographie de Mathieu X. alors âgé de 15 ans,
armé d’un faux revolver, vêtu d’un manteau, posant dans une chambre tapissée d’affiches
faisant la propagande de l’idéologie nazie. La Cour d’Appel de Paris dégage la solution
suivante : « Considérant cependant que toute personne a sur son image et sur l’utilisation qui en
est faite un droit exclusif qui lui permet de s’opposer à sa diffusion sans son autorisation »173.
95. La double nature du droit à l’image. La double nature du droit à l’image des
personnes a été affirmée au travers du jugement rendu par le TGI d’Aix en Provence, le 24
novembre 1988. En l’espèce l’utilisation publicitaire de l’image de Raimu, avec ou sans chapeau
rond, n’a aucun caractère offensant ; qu’elle était cependant subordonnée à l’utilisation de Mme
Brun qui aurait pu en tirer profit selon la loi du marché publicitaire ; Que le fait que pour
l’ouverture d’un supermarché, la photo de Raimu ait été affiché sans protestation de la famille
n’a aucune incidence sur le présent litige, non seulement parce que Mme Brun a pu monnayer
son autorisation sans s’en vanter urbi et orbi mais aussi parce que l’omission de l’exercice du
droit dans un cas ne vaut pas renonciation à s’en prévaloir pour l'avenir. La solution dégagée fut
la suivante : « Attendu que le droit à l’image a un caractère moral et patrimonial ; que le droit
patrimonial qui permet de monnayer l’exploitation commerciale de l’image n’est pas purement
personnel et se transmet aux héritiers »174.
L’arrêt rendu par la Cour d’Appel de Versailles, 12ième Ch. 2ième Section, en date du 22 septembre
2005, réitère le caractère patrimonial du droit à l’image, tout en allant plus loin, car autorisant la
réalisation de contrats, ayant pour objet l’image de l’artiste, en l’espèce Johnny Hallyday. Cet
173
Paris, 31 octobre 2001, La société nouvelle des éditions Marval C/ M. B et Y. M.
174
TGI Aix en Provence 24 novembre 1988, Mme Brun C. SA Expobat et autre.
80
arrêt met en lumière la solution suivante : « Considérant que, dès lors que le droit de l’image
revêt les caractéristiques essentielles des attributs d’ordre patrimonial, il peut valablement
donner lieu à l’établissement de contrats, soumis au régime général des obligations, entre le
cédant, lequel dispose de la maîtrise juridique sur son image, et le cessionnaire, lequel devient
titulaire des prérogatives attachées à ce droit ; Considérant que, dans la mesure où le sujet de
l’image peut en disposer en tout ou en partie, il lui est loisible de céder, non seulement une
autorisation d’usage commercial, mais également un monopole sur toute publication et toute
utilisation de cette image »175.
96. Autonomie du droit à l’image. L’autonomie du droit à l’image s’est dégagée dans
un arrêt rendu par la 1ière Chambre Civile de la Cour de Cassation en date du 10 mai 2005, sous
le visa de l’article 9 du Code civil. En l’espèce, dans son édition du 3 décembre 1999, le
quotidien « Le Parisien » a fait paraître sous sa rubrique faits divers un article intitulé
« Reconstitution / Gare du Nord-Les caïds rejouent leur dernier braquage », que cet article était
illustré d’une photographie sur laquelle apparaissent distinctement, parmi d’autres personnes,
trois policiers qui se sont révélés être MM. X…, Y… et Mme Z… ; qu’ils ont assigné la société
Intra presse société éditrice du journal Le Parisien en réparation de l’atteinte au droit du respect
de leur image. La solution tirée est la suivante « Qu’en statuant ainsi alors que si le respect dû à
la vie privée et celui dû à l’image constituent des droits distincts est licite, la publication dans la
presse, d’une photographie, prise dans un lieu public pour illustrer un article consacré à
l’actualité à propos d’une reconstitution sur laquelle figurent, d’une manière accessoire, les
personnes qui se trouvaient impliquées dans l’événement par l’effet des circonstances tenant
exclusivement à leur vie professionnelle, la Cour d’appel a violé le texte susvisé ».
175
Cour d’Appel de Versailles, 12ième Ch. , 2ième Section, 22 septembre 2005, SAS Calendriers Jean Lavigne c/
Société Universal Music et al.
81
publication d’images des personnes impliquées dans un événement, sous la seule réserve du
respect de la dignité de la personne humaine »176, en l’espèce l’hebdomadaire Paris-Match avait
publié une photographie représentant Mme X…, victime, lors de l’attentat survenu à Paris à la
station Saint-Michel du RER, le 25 juillet 1995. Le second, rendu par la 2 ième Chambre Civile de
la Cour de Cassation en date du 4 novembre 2004, rendu sous les visas de l’article 10 de la
CEDH ainsi que les articles 9 et 16 du Code civil, énonce « Qu’en statuant ainsi alors que le
principe de la liberté de la presse implique le libre choix des illustrations d’un débat général de
phénomène de société sous la seule réserve du respect de la dignité de la personne humaine, la
Cour d’appel, qui n’a pas recherché si l’information des lecteurs justifiait la publication de la
photographie litigieuse, ni caractérisé l’atteinte portée par celle-ci à la dignité de la victime, n’a
pas donné de base légale à sa décision »177, en l’espèce le magazine Paris-Match a publié dans
son numéro 2685 un article intitulé « Routes, la guerre oubliée » où était publiée la photographie
d’un jeune homme inanimé, étendu à demi dévêtu sur un brancard, le visage ensanglanté, autour
duquel s’affairaient les secouristes du Samu 77, sous-titrée par la légende : « Il faisait la course
en scooter. Il avait 16 ans. Les médecins ne pourront le ranimer ».
100. Les mannequins et leur image. Le droit à l’image revêt dans le cas particulier d’un
mannequin une valeur patrimoniale caractéristique, et la protection de ce droit a pour but
d’éviter une utilisation à titre gratuit ou éventuellement une dégradation de la valeur marchande
de son image.
L’article 763-1 du Code du travail énonce que « le mannequin est la personne chargée soit de
présenter au public directement ou indirectement par reproduction de son image sur tout support
visuel ou audiovisuel, un produit, un service ou un message publicitaire, soit de poser comme
modèle avec ou sans autorisation ultérieure de son image, même si cette activité n’est exercée
qu’à titre occasionnel ». L’exploitation de l’image d’une personne est soumise à une autorisation
spéciale et expresse. On sait que chacun a sur son image un droit absolu qui lui permet de
s’opposer à son utilisation sans autorisation. Cela est encore plus vrai lorsqu’il s’agit d’un
modèle professionnel qui tire de l’utilisation de son image une de ses principales sources de
revenus. Ce qui explique la double rémunération prévue par le Code du travail dans ses articles
763-1 et 763-2, lesquels précisent un salaire pour la prestation de travail, et une rémunération
pour l’exploitation de son image. Le consentement du mannequin peut être tacite dans certaines
circonstances, mais il doit rester certain et non équivoque. Une interprétation stricte s’applique à
l’étendue du consentement. Le simple fait d’accepter de poser pour un photographe et de
consentir ainsi à la prise d’un cliché n’emporte pas autorisation de le publier. La participation
d’un mannequin à un défilé en vertu d’un contrat de mise à disposition n’emporte pas en elle-
même autorisation d’exploiter l’image du modèle, même dans l’unique cadre dudit défilé. Si un
couturier peut exploiter à des fins commerciales l’image des mannequins présentant ses modèles
dans le cadre du défilé, il ne peut pas autoriser une société à utiliser ces images pour produire
des vidéogrammes sur la mode dans un but commercial. Le droit d’utiliser l’image des
85
mannequins est donc limité à l’information du public, notamment dans le cadre des journaux
télévisés. Il ne peut être étendu à une exploitation commerciale dans le cadre d’une émission
télévisée spéciale et relative à la mode182.
Ainsi le mannequin est sans doute le sujet qui dépend totalement et uniquement de la gestion de
la reproduction de son aspect. Comme le souligne le Professeur Marie Serna, la jurisprudence
voulait qu’ « un modèle professionnel…(abandonne) par la vente de ces clichés » son droit à et
sur l’image183. Ce jugement avait le mérite de reconnaître la patrimonialité et la
contractualisation de l’image, celles-ci engendraient des conséquences contraires à la nature
intrinsèque du droit à et sur l’image. Une évolution des tribunaux est intervenue et les magistrats
ont conçu qu’« un mannequin, fût-il nu, est fondé à se prévaloir du respect de ses droits sur son
image ».
L’article L. 763-3 du Code du travail considère comme exploitant une agence de mannequins
toute personne physique ou toute personne morale dont l’activité consiste à la mise à disposition
provisoire d’utilisateurs, à titre onéreux, des mannequins qu’elle embauche et rémunère à cet
effet. Le contrat de travail conclu entre l’agence et le mannequin, conformément à l’article L.
763-4 al. 1, du Code de travail, doit faire l’objet d’un écrit porteur des mentions exigées à
l’article R. 763-1 du même Code. Dans le cadre des clauses « relatives aux droits de
reproduction, utilisation, diffusion » de l’image incluses dans le « contrat de travail du
mannequin », le droit du mannequin à et sur son image est évoqué dans une affirmation large
mais ferme : « comme tout individu, le mannequin détient sur son image et l’usage qui en est
fait un droit… dont nul ne peut disposer sans son consentement exprès ». Une clause est
consacrée à la rémunération du droit d’image qui vient confirmer la patrimonialisation du droit
sur l’image.
Alors que le marché de l’image s’insinue dans chaque instant de notre vie, il est aisé de conclure
que la conception de ces clauses établit, atteste, que le droit à l’image revêt les caractéristiques
essentielles de la patrimonialité : vénalité, cessibilité. La jurisprudence a pour sa part, traité de la
transmissibilité. D’autre part, dans sa complétude patrimoniale, le droit sui generis à et sur
182
C. HALPERN, Le droit à l’image, Le droit au quotidien, éditions de Vecchi, 2003, p. 39 et 40.
183
M. SERNA, L’image et le contrat : le contrat d’image, Contrats, Concurrence, Consommation, 8ième année, N°
11, novembre 1998, Chron. 12, p. 4 et s. dont notamment p. 7, n° 20. Citant TGI Paris, 16 janvier 1994.
86
l’image, expression de la liberté créatrice de l’autonomie de la volonté, nous rappelle, par
l’intervention du législateur que « l’équilibre contractuel est une liberté contrôlée »184.
88
Ces trois décisions soulignent la nature patrimoniale de l’image sur laquelle les sportifs
disposent d’un droit subjectif186.
Avec les mannequins, les artistes, les sportifs, les présentateurs… des mécanismes contractuels
portant sur l’image de la personne ont alors bien vite, peut-être trop vite, permis d’organiser une
exploitation de l’image. Ainsi, les contrats d’image sont au cœur d’une querelle avec la question
notamment du prix du contrat aboutissant au débat persistant de la patrimonialisation de la
personne. Ce phénomène mercantile n’est pas nouveau, en 1932, Josserand s’insurgeait déjà : la
personne, disait-il, « est traitée comme une valeur économique et juridique (…) elle se
commercialise, elle se patrimonialise, nous serions tentés d’écrire qu’elle s’américanise »187.
Seule la reconnaissance d’un détachement de l’image et de la personne justifierait l’existence
d’un droit patrimonial. La patrimonialisation s’explique ainsi : c’est le prix de la renonciation
temporaire à agir en justice…
Ainsi dans le secteur du sport professionnel, on constate également ce phénomène de réification
de la personne du sportif dont une partie de la doctrine dénonce le caractère illégitime. En effet,
pour certains le développement des activités sportives a créé une nouvelle frontière
franchissable entre les personnes et les choses. Les transferts de joueurs de foot donnent lieu à
des mouvements de fonds considérables. Ces opérations paraissent transformer la personne
humaine elle-même en objet mercantile, au mépris de la dignité et de normes de droit positif,
telle celle prohibant le délit de marchandage. Il faut admettre que certains composants de la
personne du sportif professionnel tels que l’image, la voix, le nom, la force de travail 188… se
trouvent réifiés sur le fondement de conventions. Ces principaux éléments réifiés de la personne
du sportif font l’objet d’un processus original de valorisation économique dans la mesure où le
montant des sommes nécessaires pour obtenir le droit de les utiliser dépend non seulement des
qualités intrinsèques du joueur mais également des performances sportives et de la notoriété du
club dans lequel il évolue, son employeur 189. L’image et la force de travail font l’objet d’un
processus de réification leur conférant une nature patrimoniale. Ces composants réifiés de la
186
F RIZZO, Le sportif son image et son patrimoine, Droit et patrimoine, N° 118, septembre 2003, Pratique, p. 39
et 40.
187
L. MARINO, Les contrats portant sur l’image des personnes. Communication, Commerce électronique, 2003,
5ième année, N° 3, mars 2003, Chron. 7, p. 10, 11.
188
T. REVET, La force de travail, Litec, Bibliothèque droit de l’entreprise, Tome 28, 1992.
189
F. RIZZO, A propos de la réification de la personne du sportif professionnel salarié, Les Petites Affiches, 20
juin 2005, N° 121, Doctrine, p. 4 et s.
89
personne du sportif au sein de son patrimoine tiennent une place particulière car il s’agit de
valeurs sur lesquelles il est contraint d’accorder des prérogatives au club dont il dépend.
190
T. REVET, La propriété de la personnalité, Gazette du Palais, Recueil mai-juin 2007, Doctrine, p. 1503 et s.
191
M. SERNA, L’image et le contrat : le contrat d’image. Contrats concurrence consommation, 8ième année, N° 11,
novembre 1998, Chron. 12, p. 4et s. dont notamment p. 7. A rapprocher L. MARINO, Les contrats portant sur
l’image des personnes, Communication, Commerce électronique 2003, 5ième année, N° 3, mars 2003, Chron. 7, p.
10 et s. A rapprocher également J. CAYRON, L’image et le contrat : la protection de l’auteur, Colloque Image et
Droit, 7 juillet 2003, dans le cadre des rencontres de la photographie d’Arles, PUAM 2004, p. 57 et s.
90
des sportifs. Les contrats d’exploitation de l’image se présentent, le plus souvent, sous la forme
d’autorisations de jouissance et entre dans les catégories des conventions de concession ou de
licence d’image. Il peut s’agir notamment de délivrer des licences pour la vente de produits
dérivés à l’effigie de l’athlète : casquette, posters, T. shirts, etc. Le consentement du sportif est
généralement donné par écrit. Par ailleurs, le sportif est tenu à une obligation de garantie de son
fait personnel. Le contenu des contrats de commercialisation de l’image se révèle particulier en
raison de la place spécifique occupée par celle-ci au sein du patrimoine de l’athlète.
objet contractuel.
194
Ph. MALAURIE et L. AYNES, Les biens, Defrénois, 3ième éd. , 2007, p. 123, n° 444.
195
Cass. Civ. 3ième, 17 avril 1996, Bull. civ. III, n° 107 ; D. 1997, 318, note E. AGOSTINI : La Cour d’appel avait
décidé « quels droits de plantation et de replantation après arrachage doivent être considérés comme ayant un
caractère mobilier appartenant à l’exploitant en considération de la personne duquel ils avaient été accordés, qu’ils
soient propriétaire ou fermier » (c’est-à-dire qu’ils seraient accordés intuitu personae). Cassation : ces droits « sont
attachés à l’exploitation viticole ». Monsieur AGOSTINI y voit des immeubles par destination tandis que Jean
CARBONNIER y voyait « un immeuble par l’objet auquel il s’applique ».
92
laitiers et betteraviers et de pêche). Ces quotas appartiennent à l’exploitation et non à
l’exploitant196.
196
Ph. MALAURIE et L. AYNES, Les biens, Defrénois, 3ième éd. , 2007, p. 123, n° 444. Cass. civ. 3ième, 10 avril
2002, Bull. civ. III, n° 83. « La Cour d’Appel ayant exactement relevé que le quota betteravier était attaché à
l’exploitation et non à l’exploitant a […] retenu que ce quota, qui n’est pas individualisé à la parcelle, est attribué à
une exploitation quel que soit le statut juridique des parcelles composant celle-ci, propriété ou location […] ;
l’obtention d’un quota betteravier était de nature incorporelle et suivait le sort de l’exploitation de telle sorte que le
transport de tout ou partie de l’exploitation entraînait nécessairement transfert des droits correspondants, sans qu’il
y ait atteinte au droit de propriété ». Cass. civ. 3ième , 23 juin 1993, Bull. civ. III, n° 100 ; puis dans cette même
affaire, pour évaluer l’indemnité due par le fermier : Cass. civ. 3ième, 1 octobre 2003, RTD civ. , 2003, 730, obs. Th.
REVET ; en l’espèce, après l’expiration de son bail, un fermier avait, en contrepartie d’une indemnité versée par la
société sucrière (un tiers étranger aux rapports entre bailleur et preneur) abandonné ses quotas betteraviers ; il a été
condamné à réparer le préjudice qu’il avait ainsi causé au bailleur : « Le droit de quota betteravier est attaché à
l’exploitation agricole » ; la Cour d’appel « a retenu que M. Donne (le fermier) étant sans droit à cultiver les terres
des bailleurs pour la campagne 1988-1989 ne pouvait donc leur imposer l’abandon des quotas betteraviers relatifs à
cette campagne ».
197
F. ZENATI-CASTAING et T. REVET, Les biens, PUF, 3ième éd. refondue, 2008, p. 40, 41, in n° 10, a) ; « Les
quotas leur sont attribués gratuitement dans la première période de mise en œuvre du système, à proportion de la
quantité de gaz qui leur est permis d’émettre en fonction de leur exploitation. A la fin de chaque année civile, ils
doivent restituer à la puissance publique un nombre de quotas correspondant à la quantité de gaz qu’ils ont émise.
Si l’exploitant gratifié des quotas en début de période restitue ceux qu’il a reçus, l’opération est neutre, à condition
que l’intéressé n’ait pas émis plus de gaz à effet de serre que la qualité correspondant aux quotas qu’il a reçu. En
cas de dépassement, il devra fournir des quotas complémentaires, après en avoir fait l’acquisition, ce qui est
possible grâce à la négociabilité dont les quotas sont dotés. Il va de soi qu’il est dispensé de restituer s’il ne procède
pas aux émissions de gaz correspondant aux quotas qui lui ont été alloués. Il pourra alors céder ses quotas. Dans ce
cas, il lui aura fallu trouver une alternative à l’émission de gaz à effet de serre. La cessibilité des quotas est ainsi
destinée à inciter à une moindre émission de gaz. Certes, les acquéreurs finaux des quotas non utilisés (et non les
spéculateurs) procèderont à de tels achats afin de pouvoir procéder à plus d’émission que la quantité permise par les
quotas qui leur ont été alloués. A cet égard, le système est donc neutre, étant néanmoins précisé que la contrepartie
de la libre cessibilité à l’échelle européenne est la réduction de 8% des émissions par rapport à la quantité totale
allouée par le Protocole de Kyoto à tous les Etats membres de la Communauté ». A rapprocher, L. LANOY, Le
changement climatique et les permis d’émission négociables : analyses des dernières avancées et perspectives pour
les entreprises : Droit de l’environnement 2002, N° 96, mars 2002, p. 65, IV Chroniques et opinions ; L. LANOY,
La création d’un marché mondial des émissions de gaz à effet de serre : Droit de l’environnement 2004, N° 115,
janvier/février 2004, p. 15, III Textes et documents ; G. PARLEANI, Marché et environnement : Droit de
l’environnement 2005, N° 126, mars 2005, p. 52, IV Chroniques et opinions ; C. LONDON, Protection de
l’environnement : les instruments économiques et fiscaux : Droit de l’environnement 2001, N° 93, novembre 2001,
p. 251, IV Chroniques et opinions.
93
La qualification de bien par le vœu de la loi est claire. Aux termes de l’article L. 229-15, I alinéa
1er , du Code de l’environnement (Ordonnance n° 2004-330 du 15 avril 2004 portant création
d’un système d’échange de quotas d’émission de gaz à effet de serre, transposant la directive
2003/87/CE du Parlement européen et du Conseil du 13 octobre 2003 établissant un système
d’échange de quotas d’émission de gaz à effet de serre dans la Communauté), les quotas « sont
des biens meubles exclusivement matérialisés par une inscription au compte de leur débiteur
dans le registre national (prévu à cet effet) ». Ces quotas « sont négociables, transmissibles par
virement de compte à compte et confèrent des droits identiques à leurs détenteurs ». De telles
prises de position ont l’avantage de « sécuriser » cet aspect du droit des quotas d’émission,
puisque l’on sait que l’insertion des autorisations administratives dans la classe des biens est
loin de se faire toujours aisément : se référer aux aléas rencontrés par la jurisprudence pour les
quotas laitiers et autres droits de plantation et de replantation198.
106. Les quotas betteraviers, émergence des quotas de production. Une nouvelle
variété de biens incorporels est apparue récemment à savoir les quotas de production. En effet,
les pouvoirs publics ont maintenant la faculté de contingenter la production de certains biens
agricoles et de la pêche et, plus récemment des activités industrielles lorsqu’elles sont
polluantes, en accordant des quotas.
La multiplication contemporaine des autorisations administratives indispensables à l’exercice
d’activités professionnelles (quotas laitiers, droits de plantation, licences de bureaux de tabac et
de débits de boissons, autorisations de stationnement de taxis, charges d’office ministériels, …)
pose la question de leur insertion parmi les biens.
199
Cass. 3ième Ch. Civ. 1er octobre 2003, n° 02-14.958. V. infra, n° 404 et s.
200
T. REVET, Notion de bien, RTD Civ. 2003, p. 730.
95
auxquels les quotas betteraviers sont attachés ceci permet de dire que le quota betteravier est
donc un bien, mais un bien d’exploitation que sa fonction place dans la dépendance de cet autre
facteur d’exploitation qu’est la terre.
La technique de l’universalité semble à même à recevoir l’exploitation agricole telle qu’elle se
présente aujourd’hui. Cet « ensemble de biens constitutif d’un bien » permet de fédérer les
droits portant sur les facteurs (terre, machine, planter etc…) indispensables à la réalisation de
l’objectif économique consistant dans la diffusion, dans tel marché, de tels produits animaux ou
végétaux. L’exploitation agricole doit être entendue comme l’entité incorporelle formée d’une
structure d’accueil de droits, causée par un projet économique, et de la masse des droits relatifs
aux moyens nécessaires à la poursuite effective du même projet. Ainsi, les quotas betteraviers en
constitueraient tout autant un composant.
SECTION 5
LE NUMERO DE CARTE DE CREDIT
109. Valeur patrimoniale. L’arrêt rendu par la haute juridiction en date du 14 novembre
2000 relève une importance particulière en matière de protection pénale des biens immatériels
par les incriminations traditionnelles. En l’espèce, il est reproché, au prévenu, X … d’avoir
utilisé le numéro de carte de crédit qu’une cliente Y … , lui avait confié à l’occasion d’une
précédente commande, pour débiter le compte de celle-ci, à son insu, d’une somme de 199
francs, représentant la contrepartie financière d’un envoi qu’elle n’avait pas accepté. Les juges
de la Cour d’appel ont déclaré « le prévenu coupable d’abus de confiance en retenant qu’en
conservant le numéro de la carte et l’autorisation de prélèvement, et en les remettant à une
entreprise sous-traitante, alors qu’il ne pouvait ignorer que cette autorisation était périmée, X …
a détourné cette autorisation, laquelle constitue une valeur patrimoniale ». Selon le prévenu, le
détournement puni par l’article 314-1 du Code pénal ne pouvait porter que sur une chose
corporelle, le fait d’avoir abuser d’une autorisation de prélèvement d’une cliente devant
échapper au délit. Tel était l’argumentation de ce dernier afin de soutenir son pourvoi. La
Chambre criminelle de la Cour de Cassation relève qu’ « Attendu qu’en l’état de ces motifs,
96
d’où il résulte que le prévenu a, en connaissance de cause, détourné le numéro de carte bancaire
communiqué par la cliente pour le seul paiement de sa commande et, par là même, n’en a pas
fait l’usage convenu entre les parties, la Cour d’appel a caractérisé en tous ses éléments, tant
matériels, qu’intentionnel, le délit d’abus de confiance dont elle a déclaré le prévenu coupable ;
qu’en effet, les dispositions de l’article 314-1 du Code pénal s’appliquent à un bien quelconque
et non pas seulement à un bien corporel ».
Cet arrêt permet de reconnaître, de manière directe et tout à fait explicite, que le numéro de carte
de crédit est un bien à part entière bénéficiant de la protection d’abus de confiance, ainsi cet
arrêt contribue à la protection des valeurs qui ne s’incarnent pas dans un support matériel.
L’acception large de « bien quelconque » permet d’appréhender tant les biens corporels que ce
qui ne le sont pas et accorde par là une place privilégiée à la dématérialisation.
201
J. CARBONNIER, Droit civil, Les biens, T. 3, 19ième éd. refondue, PUF, Thémis-droit privé, 2000, n° 254, p. 394
C.
202
F. ZENATI, L’immatériel et les choses, in Le droit et l’immatériel, Archives de Philosophie du Droit, 1999, T.
43, éd. SIREY, p. 79 et s.
97
Le jour où la société répond, autrement dit le jour où l’intervention juridique se réalise, la
« valeur » devient « bien ». Il est, donc, des valeurs dont le Droit ne se préoccupe pas et qui ne
sont pas encore des biens. En revanche, certaines valeurs relevant d’un intérêt économique
drainant dans son sillage un certain intérêt financier, d’un intérêt intellectuel, culturel ou encore
écologique ont été prises en considération par le Droit et ont accédé au rang de biens
économiques voire de biens financiers, de biens intellectuels, de biens culturels ou encore de
biens naturels.
98
CHAPITRE II
111. Crise de la conception matérialiste des biens. Le Code civil est fortement
empreint de matérialisme. En effet, plus particulièrement la notion de bien porte la marque du
matérialisme, le bien se présente comme une chose matérielle, sensible, corporelle. Au sein du
Code civil, le droit réel par excellence, la propriété tient une place stratégique transcrivant une
vision bourgeoise de la société où les biens matériels se concentrent essentiellement en choses
tangibles et palpables.
Cette conception matérialiste est en crise, un éclatement de la notion de bien du Code civil s’est
produit, trop étriquée pour convenir aux besoins de la pratique. En effet, une floraison d’une
série de droits « incorporels » s’est réalisée tels les droits d’auteur, le travail, l’environnement, la
culture…203.
112. Débat, discussion sur la notion de bien. Le Professeur Libchaber relève que les
choses sont utiles tout d’abord, mais l’utilité n’est pas tout, car si les choses n’étaient pas
également rares, limitées en espèces et nombre, on n’en aurait aucun désir. Ainsi la rareté s’allie
à l’utilité pour faire le prix des biens. La notion de bien se situe au carrefour de l’utilité et de la
rareté, autrement dit, elle se définit par l’idée de valeur 204. Une telle vision économiste et
naturaliste des biens est peut être un peu réductrice ; ce qui importe ici c’est la notion juridique.
Afin que les choses puissent être qualifiées de biens ceci requiert la réunion de deux qualités
l’appropriabilité et la commercialité. Une chose ne devient effectivement un bien que lorsqu’elle
est l’objet d’une circulation licite entre les individus.
Trois critères permettent de caractériser les biens. « Ils émergent d’abord dans les relations
individuelles sous la forme de valeurs, qui traduisent juridiquement le désir que l’on peut en
203
M. VILLEY, Préface historique, in Les biens et les choses, Archives de Philosophie du Droit, 1979, T. 24, éd.
SIREY, p. 2.
204
R. LIBCHABER, Biens, Répertoire civil, Dalloz, septembre 2002, p. 3, n° 5 in fine.
99
avoir. Ils sont ensuite appropriables, car l’appropriabilité est la seule relation entre un bien et
une personne qui permette à cette dernière d’en faire tout ce qu’elle veut - préalable juridique à
l’assouvissement du désir qui est au cœur de la notion de bien juridique. Ils doivent enfin entrer
dans le commerce juridique, c’est-à-dire être cessibles, car cette qualité est souvent la condition
d’une appropriation, en même temps qu’elle insère les biens dans la sphère interindividuelle qui
intéresse le droit »205.
Il est intéressant à ce stade de la discussion d’apporter une précision. Les choses, entendues
strictement en tant qu’objets visibles, palpables, saisissables ou encore entendues largement en
tant qu’événement ou fait, diffèrent des biens en ce que ces derniers recouvrent une valeur
économique et sont sujets à individualisation autrement dit à appropriation. Ce qui conduit le
Doyen Carbonnier à énoncer que « Toutes les choses ne sont pas des biens. Tous les biens ne
sont pas des choses ». Ainsi, les biens se caractérisent par un rapport d’exclusivité, ils sont
appropriables ; contrairement aux res communes qui ne sont pas des biens car inappropriables.
114. Les nouveaux biens. L’émergence de nouveaux biens sous l’influence d’impératifs
économiques ; le besoin de l’homme de mettre en valeur certains éléments, de se les approprier
et d’en tirer profit, constitue une certaine valorisation de la propriété. En effet, à côté des biens
corporels, des choses corporelles devrait-on dire, sont apparus des biens incorporels ou virtuels.
205
R. LIBCHABER, Biens, Répertoire civil, Dalloz, septembre 2002, p. 3, n° 9.
206
J.-M. MOUSSERON, Valeurs, biens, droits, in Mélanges en l’honneur de A. BRETON et de F. DERRIDA,
Dalloz, 1991, p. 277 et s. notamment p. 279 et 280.
100
Deux critères ont été identifiés afin de les qualifier : leur diversité ainsi que leur dématérialité.
Au sens le plus étroit du terme et le plus matériel, les biens sont les choses que l’on peut
s’approprier et qui ont une valeur patrimoniale. La dématérialisation des biens est, semble-t-il,
un phénomène constant des sociétés contemporaines. La doctrine française l’a formellement
consacrée dès qu’elle a qualifié de biens des droits dotés d’une valeur économique et soumis au
commerce juridique. Le législateur en a fait de même avec la dématérialisation des valeurs
mobilières ou avec la reconnaissance d’universalités diverses telles que le fonds de commerce.
Ainsi, les valeurs mobilières ont été consacrées comme des biens meubles par détermination de
la loi à travers l’article 529 du Code civil. Par ailleurs, les clientèles ont été reconnues par la
Cour européenne des droits de l’homme dans un arrêt Van Marle comme des biens grâce à leur
valeur patrimoniale. Plus généralement, on peut soutenir que toute création ayant une valeur
économique et pouvant être appropriée constitue un « nouveau bien ». C’est dire l’importance et
la diversité des nouveaux biens. Ainsi, l’émergence de nouveaux biens et leur prolifération
marquent une métamorphose de la notion de biens et par là une métamorphose de l’objet même
du droit des biens. Les biens économiques (Section 1), les biens intellectuels (Section 2), les
biens culturels (Section 3) et les biens naturels (Section4) se situent au cœur de ce phénomène.
SECTION 1
LES BIENS ECONOMIQUES
115. L’évolution du droit des biens depuis le Code civil, le XXième siècle, le
siècle où tout s’accélère. Les biens économiques doivent être entendus en tant que potentialités
économiques car susceptibles de constituer de véritables biens en dépit de leur virtualité. Il
s’agit de biens alimentant et participant à la vie économique, au circuit économique d’un pays.
Ces biens drainent dans leur sillage un certain intérêt financier.
Le XIXième siècle a été marqué par le passage d’une société rurale et libérale à une société
dominée par le développement du commerce et de l’industrie 207. En effet, au XIXième siècle les
biens de valeur étaient immobiliers et corporels, l’immeuble était le bien précieux tandis que le
207
P.-C. TIMBAL et A. CASTALDO, Histoire des institutions publiques et des faits sociaux, Précis Dalloz, 10ième
éd. , 2000, p. 560 et s. dont notamment p. 562, 2° et 3° ; J.-L. BERGEL, M. BRUSCHI, S. CIMAMONTI, Traité
de droit civil, Les biens, LGDJ, 2000, p. 9, n° 11.
101
meuble présentait une valeur moindre (res mobilis, res vilis). Cependant, face à ce profond
bouleversement de l’économie française la composition des patrimoines dont notamment leurs
objets ont fortement évolué. L’organisation sociale a changé, entraînant une modification de
l’évaluation des richesses et de la nature des biens constituant les patrimoines. Ce passage n’a
fait qu’accentuer l’insuffisante prise en considération de la fortune mobilière dénoncée tant par
les économistes que par les juristes, notamment du fait de l’émergence de nouvelles catégories
de biens meubles de valeur : fonds de commerce, valeurs mobilières, propriétés intellectuelles 208.
Aussi le législateur a essayé de protéger la propriété mobilière négligée par le Code civil,
propriété qui présente une très grande importance en raison de l’extension de son domaine aux
valeurs mobilières. Les fortunes sont désormais le produit du travail indépendant des professions
commerciales, industrielles et libérales. C’est en effet l’industrie qui est responsable de
l’avènement des clientèles, mais encore, le développement du commerce et l’apparition de
l’industrie qui ont fait des œuvres de l’esprit un objet de propriété. Leur diffusion en masse rend
nécessaire le besoin accru de leur protection 209. Difficile est l’intégration de ces biens
intellectuels dans la nomenclature traditionnelle. L’intérêt suscité par ces biens incorporels
mettent en exergue une tendance générale à la dématérialisation des richesses. Les
bouleversements des structures économiques depuis 1804 ont emporté de nombreuses
traductions concrètes dans le domaine des biens. Aussi le XXième siècle s’affirme tel un siècle
en pleine mutation. Le début du XXième siècle fut marqué par la substitution progressive des
valeurs mobilières aux immeubles dans les patrimoines, le milieu de celui-ci fut touché par la
multiplication des richesses nouvelles liées au commerce et la fin de ce dernier fut ébranlée par
la multiplication des propriétés incorporelles.
116. Plan. Les fonds et leurs clientèles (§1) ainsi que les valeurs mobilières en tant
qu’instruments financiers (§2) sont des exemples typiques de l’évolution qu’a connue le
XXième siècle.
208
J.-L. BERGEL, M. BRUSCHI, S. CIMAMONTI, Traité de droit civil, Les biens, LGDJ, 2000, p. 9, n° 11.
209
F. ZENATI, Le droit des biens dans l’œuvre du Doyen René SAVATIER, in L’évolution contemporaine du droit
des biens, Troisièmes journées René SAVATIER (Poitiers, 4 et 5 octobre 1990), 1991, PUF, p. 14 et s. dont
notamment p. 18 et 19.
102
§1. Les fonds et leurs clientèles
117. Diversité des fonds. Fonds de commerce (I), fonds libéral (II) et fonds artisanal
(III) ainsi que leurs clientèles qui leurs sont associées seront tour à tour étudiés.
119. Législations. Depuis, le début du XXième siècle les textes qui ont pour objet de
réglementer le fonds de commerce se sont multipliés : la loi du 17 mars 1909 (Article L. 143-6
et s.) sur la vente, le nantissement et l’apport en société du fonds de commerce ; la loi du 30 juin
1926 protégeant la propriété commerciale instaurant un droit au renouvellement du droit au bail
des locaux dans lesquels le fonds de commerce est exploité cette loi fut remplacée par un
Décret-loi du 30 septembre 1953 qui a le même objet (Article L. 145-1 et s.) ; ensuite est
intervenue la loi du 29 juin 1935 imposant des mentions informatives lors de la cession d’un
210
R. LIBCHABER, Les biens, Répertoire civil Dalloz, septembre 2002, n° 55, 62, 66, 73, 120, 222, 223.
211
« Enseigne et nom commercial, droit au bail, clientèle et achalandage, mobilier commercial, matériel ou
outillage servant à l’exploitation du fonds, brevets d’invention, licences, marques, dessins et modèles industriels et
généralement droits de propriété intellectuelle qui sont attachés au fonds ». F. TERRE et Ph. SIMLER, Les biens,
Précis Dalloz, 6ième éd. 2002, p. 61 et s. , n° 55 et s. , 2°) ; F. ZENATI-CASTAING et T. REVET, Les biens, PUF,
3ième éd. refondue, p. 103, n° 57.
103
fonds de commerce ayant pour finalité de protéger l’acquéreur de ce fonds (Article L. 141-1 et
s.) ; une autre loi du 10 novembre 1955 sur le nantissement judiciaire du fonds de commerce,
une loi du 20 mars 1956 relative à la location gérance (Article L. 144-1 et s.) et finalement la loi
du 6 janvier 1986 modifiant l’Article 1er de la loi du 2 juillet 1966 permettant le crédit-bail du
fonds de commerce.
A l’occasion de la codification réalisée par l’ordonnance du 18 septembre 2000, ces textes
(exceptée toutefois la loi du 6 janvier 1986) ont été intégrés dans le Titre IV du Livre I du Code
de commerce212.
La lutte qui a abouti aux dispositions spécifiques du statut des baux commerciaux a opposé les
locataires aux bailleurs propriétaires des immeubles. L’expression imagée de « propriété
commerciale » n’a été forgée que pour faire pièce à la résistance des propriétaires fonciers.
220
Assemblée plénière, 24 avril 1970, JCP 1970, II, 16489.
221
Civ. 3ième, 9 juillet 1979, Bull. Civ. III, n° 153.
222
Civ. 3ième, 27 novembre 1991, Bull. civ. III, n° 289.
223
Civ. 3ième, 4 novembre 1992, RJDA 1992, n° 1108.
106
son activité personnelle indépendamment de son attrait en raison de la marque du franchiseur.
En réalité cet arrêt était une décision isolée qui ne s’est pas répétée et surtout qui n’a pas été
confirmée par la Cour de Cassation , pour la haute juridiction, les concessionnaires et franchisés
même s’ils profitent de l’effet de réseau disposent d’une clientèle personnelle qui suffit à leur
conférer la propriété d’un fonds de commerce.
La clientèle doit être actuelle, c’est-à-dire qu’elle doit résulter d’une exploitation en cours ou du
moins d’un commencement d’exploitation. En principe, la jurisprudence ne se contente pas
d’une clientèle simplement virtuelle, si bien qu’elle en déduit que la location d’une pièce
aménagée à usage de salle de cinéma n’est qu’un bail d’immeuble commercial et non pas une
location gérance de fonds de commerce. Cependant, dans le cas particulier des stations service
la Cour de Cassation admet depuis une série d’arrêts de principe rendus par la Chambre
Commerciale en date du 27 février 1973 « que la clientèle de ces stations préexiste du fait du
pouvoir attractif de la marque (Total) à leur ouverture effective ». Ce raisonnement permet de
considérer que le contrat liant le pompiste au groupe pétrolier est un contrat de location gérance
de fonds de commerce et non pas un simple contrat de bail commercial.
123. Les éléments du fonds. Le fonds de commerce n’est pas un bien unitaire et stable
comme le serait par exemple un immeuble, le fonds de commerce est composé d’éléments
107
disparates tant corporels qu’incorporels224. Ce qui est important de comprendre est que tous les
éléments possibles ne sont pas indispensables à l’existence d’un fonds de commerce. Parmi les
éléments incorporels la clientèle est le seul élément véritablement indispensable au fonds de
commerce. Certains auteurs établissent une distinction entendant la clientèle comme visant les
habitués d’un magasin tandis que l’achalandage renvoie à l’aptitude du fonds de commerce à
attirer le public de passage notamment par son emplacement. La clientèle est l’élément central
fondamental du fonds de commerce. La doctrine est divisée sur un point la clientèle ne serait pas
à proprement parler une composante du fonds de commerce car le commerçant ne peut pas
s’approprier les clients qui restent libres mais elle se présenterait plus comme le résultat de la
mise en commun des différents éléments qui composent le fonds de commerce 225. La loi et la
jurisprudence la considèrent comme l’objectif vers lequel tend la mise en commun d’éléments
destinés à constituer le fonds de commerce. Cette clientèle doit être commerciale, personnelle au
titulaire du fonds et actuelle. Il existe également le nom commercial défini comme l’appellation
sous laquelle le commerçant va exercer librement son commerce. La jurisprudence le protège
par le biais de l’action en concurrence déloyale 226. L’enseigne désignée comme la dénomination,
l’emblème choisi pour individualiser un fonds de commerce est également protégée par l’action
en concurrence déloyale dès lors qu’il ne s’agit pas d’une appellation générique 227. Le droit au
bail encore appelé propriété commerciale confère au locataire des locaux de bénéficier d’un
droit au renouvellement du bail228. Les licences et autres autorisations sont considérées par
224
Ph. MALAURIE et L. AYNES, Les biens, Defrénois, 2007, p. 62, 63, n° 211 ; Olivier BARRET, Les contrats
portant sur le fonds de commerce, LGDJ, 2001, p. 6 à 18, n° 8 à 28.
225
G. DECOCQ, Droit commercial, Hypercours Dalloz, 2ième éd. , 2005, p. 212, n° 429, 430.
226
J. MESTRE et M.-E. PANCRAZI, Droit commercial, 2003, LGDJ, 26ième éd. , p. 489, n° 690-1 ; Ph.
MALAURIE et L. AYNES, Les biens, Defrénois, 3ième éd. , 2007, p. 68, n° 215 ; Ch. com. 5 novembre 1985, La
société Laurent Perrier avait engagé l’action en concurrence déloyale envers un commerçant de champagne sous
l’appellation Brut Perrier l’entrepreneur refusait de rebaptiser la société puisque Perrier constituait son nom
patronymique. La Cour de Cassation pour éviter toute confusion oblige néanmoins celui-ci à rajouter son prénom
dans la dénomination commerciale qui devient le champagne Roger Perrier. La Chambre commerciale précise dans
un arrêt du 13 juin 1995 que le titulaire du nom qui a consenti à son insertion dans la dénomination d’une société ne
peut plus concurrencer celle-ci en faisant usage de son nom alors même cette fois ci qu’il proposait d’y associer son
prénom. Comme on le voit en étend affecté à l’usage du commerce, le nom change de statut de droit de la
personnalité il devient alors une propriété incorporelle.
227
J. MESTRE et M.-E. PANCRAZI, Droit commercial, 26ième éd. ,LGDJ, 2003, p. 489, n° 691 ; Cour d’Appel de
Paris, 24 octobre 1964, D. 1965, p. 268. Ici aussi le juge protège le droit à l’enseigne par l’action en concurrence
déloyale en condamnant ceux qui utiliseraient pour créer une confusion une enseigne identique ou similaire à
condition toutefois dit le juge qu’il ne s’agisse pas d’une appellation générique. Ainsi le Cour d’Appel de Paris a
débouté le commerçant qui avait engagé une action en concurrence déloyale pour protéger l’appellation de son
restaurant intitulé « la pizza ».
228
J.MESTRE et M.-E. PANCRAZI, Droit commercial, 26ième éd. , LGDJ, 2003, p. 500, n° 716 et s.
108
certains commerçants comme des éléments du fonds de commerce 229. Le matériel (outillage,
machines) et les marchandises (meubles corporels destinés à être vendus dont la dénomination
comptable est le stock) sont les éléments corporels du fonds de commerce230.
124. Une universalité de fait. La nature juridique du fonds de commerce a fait l’objet de
vives discussions et de batailles doctrinales. Différentes qualifications ont été proposées la
théorie de l’universalité de droit considérant le fonds de commerce constitué d’un patrimoine
autonome ceci n’a pas été accepté par la jurisprudence rejetant l’idée que le fonds de commerce
puisse jouir de la personnalité morale. S’il constitue bien une universalité le fonds de commerce
ne constitue qu’une universalité de fait c’est-à-dire qu’il ne constitue pas à la différence des
personnes morales un patrimoine étanche et autonome. En effet, au regard de la théorie d’Aubry
et Rau 232 le fonds de commerce qui n’a pas la personnalité juridique doit être considéré comme
un élément parmi d’autres du patrimoine de la personne physique ou morale qui en est titulaire.
Dans la mesure où le fonds de commerce se présente comme un ensemble de différents éléments
réunis dans un objectif commun, susceptible de faire en tant que tel l’objet d’opérations
juridiques, la théorie de l’universalité de fait s’est vite imposée, tant en doctrine qu’en
jurisprudence233. Allant plus loin encore, Ripert et Roblot estimaient que le fonds de commerce
était un véritable « droit à la clientèle », de sorte qu’il constituerait un droit de propriété
incorporelle analogue, à celui dont dispose l’inventeur sur son brevet.
229
Les licences de débits de boissons et les autorisations prévues pour certains commerçants comme des éléments
du fonds de commerce qui se transmettent avec lui c’est notamment le cas de la licence des débits de boissons
(Cour de Cassation Ch. com. 11 mai 1970, Bull. civ. IV, n° 152. Caducité de la licence entraînant la disparition du
fonds lorsqu’elle est nécessaire à l’exploitation, cette caducité peut entraîner la nullité de la cession du fonds de
commerce pour dol.
230
G. DECOCQ, Droit commercial, 2ième éd. , Dalloz, Hypercours, 2005, p. 218, 219, n° 444 , 445.
231
O. BARRET, Les contrats portant sur le fonds de commerce, LGDJ, 2001, p. 18 et s. , n° 29 et s.
232
Théorie d’Aubry et Rau « Une personne ne peut avoir qu’un seul patrimoine et inversement à chaque patrimoine
autonome doit correspondre une personne différente ».
233
J. CARBONNIER, Les biens, 19ième éd. refondue, PUF, 2000, T. 3, Thémis Droit privé, p. 111 et s. , n° 62 ; G.
DECOCQ, Droit commercial, Dalloz, Hypercours, 2005, p. 221 et s. , n° 451 ; G. CORNU, Droit civil,
Introduction, Les personnes, Les biens , 8ième éd. , MONTCHRESTIEN, Précis Domat droit privé, 1997, p. 328, n°
957, 958, 959.
109
125. Un bien meuble incorporel. La doctrine et la jurisprudence, outre passant les
différentes théories proposées, s’accordent à dire que le fonds de commerce est un bien
autonome de nature incorporelle et mobilière. Le fonds de commerce n’est en réalité rien d’autre
qu’une valeur autonome, puisqu’elle n’est pas le résultat de la somme des biens qui le
composent. Le fonds de commerce bien que composé à la fois d’éléments corporels et
incorporels est lui-même incorporel, ce caractère s’explique par sa nature véritable, le fonds de
commerce est une valeur consistant dans le lien qui existe entre les différents éléments mis en
commun par le commerçant afin d’atteindre une clientèle. La valeur réside dans l’affectation
commune qui a été faite de différents biens, elle est donc incorporelle par essence. Tant la
doctrine que la jurisprudence le considèrent comme un bien meuble, tout d’abord, parce que le
fonds de commerce n’est composé que de biens mobiliers, en effet, tant les immeubles par
nature que par destination sont exclus du fonds de commerce 234. De plus, la catégorie des
immeubles est une catégorie fermée où le fonds de commerce n’en fait pas partie. Il est meuble
incorporel car c’est également la nature de l’élément essentiel à savoir la clientèle 235. Cependant,
bien qu’étant qualifié de meuble, il semble suivre le régime des immeubles (privilège accordé au
vendeur du fonds de commerce, Article L. 145-5 et s. du Code de commerce analogie avec le
privilège du vendeur d’immeuble ; nantissement du fonds de commerce proche de l’hypothèque
immobilière). Le fonds de commerce est considéré d’une part comme une universalité 236 et
d’autre part comme un meuble incorporel. Sa nature mobilière peut également s’expliquer par le
fait qu’aujourd’hui sa location-gérance ne puisse pas valablement inclure une clause
d’indexation de la redevance se référent à l’indice national du coût de la construction de type
immobilier. Finalement, les Articles 1141 et 2279 du Code civil sont inapplicables au fonds de
commerce237.
Le fonds de commerce en tant qu’entité juridique particulière de nature mobilière bien que son
régime semble s’inspirer de l’immeuble. Cette dernière qualification serait sans aucun doute
choisie si la distinction proposée par le Code civil entre meubles et immeubles n’était pas fondée
sur un critère physique, mais sur un critère lié à l’importance de la valeur des biens.
234
R. LIBCHABER, Répertoire de droit civil, Les biens, Dalloz, 2002, p. 21, n° 120.
235
J. CARBONNIER, Les biens, 19ième éd. refondue, PUF, 2000, T. 3, Thémis Droit privé, p. 389, n° 250, 3° ; F.
ZENATI-CASTAING et T. REVET, Les biens, 3ième éd. refondue, PUF, 2008, p. 103 et s. , n° 57.
236
Dire que le fonds de commerce est une universalité signifie que le fonds de commerce est autre chose que la
somme des éléments qui le compose.
237
Si le fonds de commerce est vendu successivement à deux personnes, c’est le premier acquéreur qui sera déclaré
propriétaire, même si le second, avait pris possession du fonds.
110
II. Le fonds libéral et sa clientèle civile
126. Le fonds libéral. Le droit des biens accueille des valeurs nouvelles liées à l’activité
humaine, les clientèles civiles et notamment libérales en sont l’exemple type. En matière civile,
la clientèle est aussi, peu à peu, devenue un bien ayant un caractère patrimonial238.
- Les Professeurs, Frédéric Zénati-Castaing et Thierry Revet, relèvent « à l’état pur, les services
prestés par les personnes exerçant une profession libérale résultent essentiellement, voire
exclusivement de la mise en œuvre de leurs compétences et talents. Cette particularité
compromet la cessibilité des clientèles civiles parce que le facteur d’attraction de la clientèle
n’est pas de nature à être cédé239. S’il est vrai que la force de travail peut s’analyser comme un
bien, elle reste cependant foncièrement inaliénable.
- Le droit a du mal à appréhender la clientèle et à la manipuler à sa guise car étant incorporelle
et ainsi dépourvue de corpus. Lorsque la clientèle est attirée par un certain nombre d’éléments
objectifs, rien n’est plus simple que de la céder implicitement, en cédant les éléments objectifs
qui la retiennent, tel est l’exemple du fonds de commerce (La clientèle du fonds de commerce).
Les transmissions des clientèles civiles se sont révélées plus complexes, car en effet les
clientèles civiles ne tenaient pas à des éléments objectifs, mais à la confiance établie avec le
professionnel. Cette confiance ne pouvait pas être l’accessoire d’aucune chose cessible car on
estimait que la clientèle était attachée à la personne et par là intransmissible 240. Il était
classiquement considéré que la manière de travailler du professionnel qui est la source de la
clientèle ne se détachait pas de lui sous la forme de moyens matériels et humains et ne parvenait
donc pas à constituer un bien distinct de sa force de travail pouvant donner matière à une
transmission. C’est pourquoi la jurisprudence s’en est longtemps tenue à l’affirmation que la
clientèle civile est hors commerce juridique241.
127. L’incessibilité des clientèles civiles. Pendant plus d’un siècle, une jurisprudence
abondante décidait que le médecin n’avait pas le droit de céder sa clientèle, qui était « attachée à
sa personne » ; mais il pouvait présenter son successeur à ses clients, s’engager à ne pas lui faire
238
Ph . MALAURIE et L. AYNES, Les biens, Defrénois, 3ième éd. , 2007, p. 63, n° 212.
239
F. ZENATI-CASTAING, Les biens, PUF, 3ième éd. refondue, 2008, Collection Droit fondamental, p. 105, n° 59.
240
R. LIBCHABER, Les biens, Répertoire civil Dalloz, septembre 2002, p. 14, n° 73.
241
F. ZENATI-CASTAING, T. REVET, Les biens, PUF, 3ième éd. refondue, 2008, p. 105, n° 59.
111
concurrence et ce droit pouvait être rémunéré, ce qui, en fait permettait une cession de clientèle,
à condition de ne pas le dire242. Les clientèles civiles sont incessibles car elles seraient attachées
à la personne du professionnel libéral en raison de ses qualités propres, personnelles, en sorte
que cette clientèle serait hors commerce juridique. Pour les médecins ces cessions iraient à
l’encontre du principe de libre choix du médecin par le patient, ce qui est inexact de manière
partielle car rien ne l’empêche de consulter un nouveau médecin. Aussi, sur le fondement de
l’article 1128 du Code civil et, donc, de l’indisponibilité de la personne, assistait-on à
l’annulation systématique des cessions de clientèles. En effet, ces conventions sont considérées
comme nulles en raison de l’illicéité de leur objet243. D’autres arrêts annulaient le contrat pour
défaut de cause ; la cause du contrat serait illicite si ce dernier fait échec à la liberté de choix du
médecin par le patient, ce qui n’est pas sans intérêt car, alors, l’objet du contrat, la clientèle
civile, était peut-être validée en tant qu’objet de contrat.
242
Ph. MALAURIE, L. AYNES, Les biens, Defrénois, 3ième éd. , 2007, p. 63, 64, n° 212 ; R. LIBCHABER, Les
biens, Répertoire civil Dalloz, septembre 2002, p. 14, n° 73.
243
Civ. 16 mars 1943, JCP 1943, II, 2289.
244
F. ZENATI-CASTAING, Nullité d’une cession de clientèle médicale, faute d’objet et de cause, RTD Civ. 1991,
p. 560.
112
ses clients reportent leur confiance sur son associé mettaient en péril la liberté de choix des
malades245.
130. Evolution. De nombreux auteurs avaient critiqué ces solutions car des incohérences
apparaissent : ainsi, des sociétés civiles professionnelles pouvaient être constituées, signe d’une
patrimonialisation des clientèles civiles mais surtout la jurisprudence validait le contrat de
présentation de clientèle proposant une cession de matériels et de fichiers, une obligation de non
concurrence et la présentation au successeur de la clientèle (ou du successeur à la clientèle qui
ne sont rien d’autre que des cessions de clientèles civiles déguisées 248). Mais cession de clientèle
ou droit de présentation de clientèle, le résultat est le même : la clientèle civile peut faire l’objet
245
B. BEIGNIER, Les conditions de licéité du contrat de présentation de clientèle conclu entre des médecins,
Recueil Dalloz, 1994, p. 161. En l’espèce, un contrat avait été conclu entre un chirurgien-dentiste et une de ses
collaboratrices pour la présentation de la moitié de sa clientèle. A la suite de cet accord une société civile de
moyens fut constituée entre eux. Le but était donc un partage de la clientèle du premier praticien pour constituer
une association entre deux chirurgiens-dentistes. Une mésentente étant survenue entre les parties, un procès
s’ensuivit pour obtenir, au bénéfice de l’ancienne collaboratrice, la nullité du contrat.
246
Cass. 1ère Civ. 3 juillet 1996, n° 94-13.239, Recueil Dalloz 1997, p. 531 : Les malades jouissent d’une liberté
absolue du choix de leur médecin, la clientèle qu’ils constituent, attachée exclusivement et de façon toujours
précaire à la personne de ce praticien, est hors du commerce et ne peut faire l’objet d’une convention.
247
N. DESCAMPS-DUBAELE, La prohibition réaffirmée de la cession de clientèle civile, Recueil Dalloz 1997, p.
531.
248
Civ. 1ière, 3 juillet 1996, n° 94-13. 239, Bull. civ. I, n° 287, Recueil Dalloz 1997, p. 531.
113
d’un contrat, elle n’est donc plus hors du commerce juridique (d’où le recours à la notion de
cause et par exemple le principe du libre choix du praticien par le patient)249.
131. Cessibilité des clientèles civiles. L’arrêt du 7 novembre 2000250 se présente alors
comme une alternative efficace : à l’occasion d’une cession de clientèle par un médecin à un
confrère avec lequel il s’était auparavant associé, la Cour de Cassation affirmait en effet que « si
la cession de la clientèle médicale, à l’occasion de la constitution ou de la cession d’un fonds
libéral d’exercice de la profession n’est pas illicite, c’est à la condition que soit sauvegardée la
liberté de choix du patient ». En l’espèce, le litige opposait M. Woessner à M. Sigrand, deux
chirurgiens dont la collaboration avait échoué. M. Woessner s’était engagé à faciliter l’exercice
de la médecine à M. Sigrand. Afin de réaliser cet objectif il mit son cabinet à la disposition de
son confrère en créant, avec lui, une société civile de moyens. Les deux confrères passèrent une
convention aux termes de laquelle M. Woessner « cédait » la moitié de sa clientèle à M.
Sigrand, moyennant une indemnité (500 000 Fr) ; la convention était par ailleurs, assortie d’une
clause de garantie d’honoraires. La clientèle ne s’étant pas reportée vers « le cessionnaire » dans
la proportion prévue par le contrat. M. Sigrand assigna le cédant (M. Woessner) en annulation
de la convention. La Cour d’Appel a fait droit à sa demande. Le pourvoi formé par le cédant, M.
Woessner, fut rejeté par la Cour de Cassation et cette dernière confirma l’arrêt de la Cour
d’Appel, en observant que la convention ne sauvegardait pas la liberté de choix des patients.
Monsieur Yvan Auguet relève que toutefois, en affirmant subrepticement la licéité de la cession
de clientèle médicale à l’occasion de la cession d’un fonds libéral, la Haute juridiction a fait
œuvre jurisprudentielle. L’apport essentiel de la décision est là. L’intérêt de cet arrêt est double,
il relance le débat sur la patrimonialisation des clientèles, en affirmant la cessibilité des
clientèles civiles et en reconnaissant le fonds libéral251.
Le Professeur Olivier Tournafond souligne quant à lui que cet arrêt renverse la jurisprudence
traditionnelle de la Cour de Cassation qui prohibait les cessions directes de clientèles civiles
mais encore il affirme l’existence du « fonds libéral ». Le fonds libéral est donc en quelque sorte
249
D. MAINGUY, Contrats spéciaux, Dalloz, 3ième éd. , Cours, 2002, p. 85, 86, n° 103.
250
Cour de Cassation, Civ. 1ière, 7 novembre 2000, N° 98-17.731, Bull. 2000, I, N° 283, p. 183 ; R. LIBCHABER,
Les biens, Répertoire civil Dalloz, septembre 2002, p. 14, n° 74.
251
Y. AUGUET, La clientèle civile peut constituer l’objet d’un contrat de cession d’un fonds libéral !, Recueil
Dalloz 2001, p. 2400.
114
le corollaire de la clientèle civile, même si on risque de se trouver fort en peine d’en préciser le
contenu252.
Le Professeur Rémy Libchaber relève à juste titre que la Cour a pris la peine de préciser que « la
cession de clientèle médicale, à l’occasion de la constitution ou de la cession d’un fonds libéral
d’exercice de la profession, n’est pas illicite », telle est bien l’apport de cet arrêt253.
133. Le fonds artisanal. S’agissant du fonds artisanal 256, une loi du 5 juillet 1996 en
son article 22 a consacré le fonds artisanal et l’a organisé sur le mode du fonds de commerce. La
définition ainsi que le régime du fonds artisanal sont entièrement calqués sur ceux du fonds de
commerce. Son contenu est composé de l’enseigne, du nom professionnel, du droit au bail, de la
clientèle, de l’achalandage, du mobilier professionnel, du matériel, de l’outillage servant à
l’exploitation, des droits de propriété industrielle, littéraire et artistique qui y sont attachés. Une
véritable assimilation est faite par le législateur entre le fonds artisanal et le fonds de commerce.
Seule l’utilisation d’un ensemble de biens qui ont en commun la propriété d’attirer les clients
permet de créer un fonds et donc de réifier la clientèle pour pouvoir la transmettre et en faire un
252
O. TOURNAFOND, La cession directe de clientèle civile et la vente du « fonds libéral » en droit français,
Recueil Dalloz 2002, p. 930.
253
R. LIBCHABER, Répertoire du Notariat Defrénois, 2001, p. 431.
254
D. MAINGUY, Contrats spéciaux, Dalloz, 3ième éd. , Cours, 2002, p. 86, 87, n° 103.
255
F. TERRE, Ph. SIMLER, Les biens, Précis Dalloz, Droit privé, 6ième éd. , 2002, p. 64, 65, 66, n° 57 in fine, b)
Fonds libéral.
256
Ph. MALAURIE et L. AYNES, Les biens, Defrénois, 3ième éd. , 2007, p. 63 et s. , n° 212.
115
objet de crédit257. En effet, la loi du 5 juillet 1996 a fait apparaître le fonds artisanal afin d’en
permettre le nantissement. Ainsi, la clientèle, en matière civile, est aussi, peu à peu devenue un
bien ayant un caractère patrimonial.
257
F. ZENATI-CASTAING, T. REVET, Les biens, PUF, 3ième éd. refondue, 2008, p. 104, n° 58.
258
Ch. ATIAS, Les biens, Litec, 2007, p. 80, n° 101.
259
V. MERCIER, L’apport du droit des valeurs mobilières à la théorie générale du droit des biens, PUAM, 2005,
p. 16, n° 12.
116
Ainsi, les valeurs mobilières, actions et obligations émises par une société par actions sont
aujourd’hui « dématérialisées », c’est-à-dire qu’elles n’ont plus le support matériel qu’avaient
naguère (avant la loi du 30 décembre 1981, article 94. II ; aujourd’hui article L. 211-4 du Code
monétaire et financier) les actions au porteur, incorporées dans une feuille de papier qui étaient
transférées par la remise du titre. Elles sont devenues des meubles incorporels, inscrites au
compte de la société émettrice ou d’un organisme intermédiaire (par exemple une société
SICAV). Elles peuvent être nominatives ; l’inscription du nom de l’actionnaire sur les registres
de la société vaut alors présomption de propriété.
Depuis la loi du 2 juillet 1994 (dite loi de modernisation financière article 212-2 al. 1), ces
valeurs font partie de la notion plus vaste d’« instruments financiers », d’origine
communautaire, énumérés par ce texte, dématérialisés et constitués par une inscription en
compte260.
Depuis la directive européenne du 10 mai 1993 sur les services d’investissement, dont les
dispositions ont été introduites en droit français par la loi du 2 juillet 1996, dite loi de
modernisation des activités financières, la catégorie des valeurs mobilières est insérée dans un
ensemble plus vaste, celui des instruments. Ces instruments financiers sont définis par l’article
L. 211-1, I du Code monétaire et financier261.
136. Plan. L’étude des règles communes aux valeurs mobilières (I) appèle l’exposé des
différentes valeurs mobilières (II).
137. La substitution progressive des valeurs mobilières aux immeubles dans les
patrimoines. L’Article 527 du Code civil dispose que « les biens sont meubles par leur nature,
260
Ph. MALAURIE et L. AYNES, Les biens, Defrénois, 3ième éd. , 2007, p. 35, n° 132 ; F. TERRE et Ph. SIMLER,
Les biens, Précis Dalloz, 6ième éd. , 2002, p . 330, n° 447.
261
Article L. 211-1, I du Code monétaire et financier : « Les instruments financiers comprennent : 1. Les actions et
autres titres donnant ou pouvant donner accès, directement ou indirectement, au capital ou aux droit de vote,
transmissibles par inscription en compte ou tradition ; 2. Les titres de créance qui représentent chacun un droit de
créance sur la personne morale qui les émet, transmissibles par inscription en compte ou tradition, à l’exclusion des
effets de commerce ou des bons de caisse ; 3. Les parts ou actions d’organismes de placements collectifs ; 4. Les
instruments financiers à terme ; 5. Et tous instruments financiers équivalents à ceux mentionnés aux précédents
alinéas, émis sur le fondement de droits étrangers ».
117
ou par détermination de la loi ». Les biens meubles par détermination de la loi sont énumérés
par l’Article 529 du Code civil. Cette catégorie comprend principalement les actions ou
obligations des sociétés qui ont pour objet des sommes exigibles ou des effets mobiliers, les
actions ou intérêts dans des compagnies de finances ainsi que les rentes, encore que des
immeubles puissent appartenir à ces entreprises 262. Ainsi les valeurs mobilières sont qualifiées
de biens meubles par détermination de la loi.
Les valeurs mobilières sont des titres négociables qui représentent des droits, identiques par
catégories, acquis par ceux qui ont apporté à une personne morale, publique ou privée, les
espèces ou les biens nécessaires à son financement. Représentant, soit une quotité de capital de
la personne morale émettrice, soit une créance à long terme contre celle-ci. L’émergence des
valeurs mobilières au cours du XIXième siècle a entraîné une modification profonde de la
composition des patrimoines. Les valeurs mobilières bien qu’étant des meubles parviennent à
atteindre des valeurs considérables, remettant en cause l’adage « res mobilis, res vilis ». Le
Professeur Michel Grimaldi souligne que l’importance croissante des valeurs mobilières
contribue au renouvellement des biens263.
La loi du 24 juillet 1966 énonçait que les valeurs mobilières émises par les sociétés par actions
ne pouvaient être que de deux sortes : les actions et les obligations. Divergeant selon la nature
du droit qu’elles conféraient. Les actions constituaient un titre d’associé tandis que les
obligations constituaient un titre de prêteur. Cependant, une modification s’est opérée énonçant
que « les valeurs mobilières émises par les sociétés par actions revêtent la forme de titres au
porteur ou de titres nominatifs »264 .
L’ordonnance n° 2004-604 du 24 juin 2004 a introduit à l’article L. 228-1 du Code de
commerce la définition des valeurs mobilières formulée à l’Article L. 211-2 du Code monétaire
et financier reprenant la loi du 23 décembre 1988 (n° 88-1201) Article 1 er « Constituent des
valeurs mobilières, les titres émis par des personnes morales, publiques ou privées,
transmissibles par inscription en compte ou tradition, qui confèrent des droits identiques par
catégorie et donnent accès, directement ou indirectement, à une quotité du capital de la personne
morale émettrice ou à un droit de créance général sur son patrimoine. Sont également des
262
Article 529 du Code civil, Dalloz, 106ième éd. , 2007, p. 650.
263
M. GRIMALDI, Le patrimoine au XXIième siècle, Les Petites Affiches, 21 juillet 2000, N° 145, p. 4 et s. dont
notamment p. 6, 7.
264
La loi du 3 janvier 1983 dite « Loi Delors » est venue modifier l’Article 263 de la loi du 24 juillet 1966. Les
valeurs mobilières se distinguent alors par leur forme.
118
valeurs mobilières les parts de fonds communs de placement et de fonds communs de
créance »265.
138. Evolution. Une évolution s’est produite, illustrant les conséquences d’une
importance grandissante de la propriété mobilière. En effet, la catégorie des meubles s’est
considérablement accrue notamment par la multiplication des valeurs mobilières, ou titres
négociables en Bourse, émis par l’Etat, les villes et les sociétés industrielles et commerciales,
principalement les actions et les obligations.
Lors de la révolution industrielle, le développement des valeurs mobilières a permis le
financement des nouvelles sociétés anonymes et de leurs industries. Depuis quelques années, on
assiste au développement de l’épargne collective, les épargnants pour améliorer leur retraite ou
dans l’espoir d’un gain immédiat et néanmoins présenté comme sûr, investissent par
l’intermédiaire d’organismes de placement collectif des valeurs mobilières (fonds de
pension…). Les valeurs mobilières émises par les sociétés par actions font l’objet des Articles L.
228-1 à L. 228-97 du Code de commerce et des Articles 204 à 242-7 du décret du 23 mars 1967.
139. Points communs. Caractéristiques communes (A) et forme des titres (B) seront
successivement exposées.
140. Caractères spécifiques. Ces titres émis par les personnes morales, publiques ou
privées encore appelés valeurs mobilières sont négociables, souvent sur un marché spécialisé ou
en bourse qui peuvent représenter des droits de nature diverse : rentes sur l’Etat, parts sociales
(actions) dans une société anonyme ou encore créances (obligations émises par une personne
morale de droit public ou privé).
Les valeurs mobilières sont aussi devenues dématérialisées et sont donc des biens incorporels
nouveaux. Tout actionnaire détenant un titre au porteur devenait créancier, créance représentée
par une inscription sur un compte. La loi du 30 décembre 1981 a généralisé cette
265
Article L. 211-2 du Code monétaire et financier, issu du Code de commerce, Dalloz, 102 ième éd. , édition 2007, p.
1631 et s.
119
« scripturalisation » en l’étendant à l’ensemble des « instruments financiers » (Code monétaire
et financier, Article L. 211-4) ; le transfert c’est-à-dire la cession s’effectue désormais par un
virement de compte à compte (Code monétaire et financier Article L. 431-1) et non de la remise
d’un titre266. Cependant, si la valeur est cotée la négociation doit s’effectuer sur un marché
réglementé et par l’intermédiaire de prestataires de services d’investissement. L’Article 516 du
Code civil édicte que « tous les biens sont meubles ou immeubles ». Ainsi, les valeurs
mobilières sont absorbées dans la catégorie des meubles bien que certaines d’entre elles
concernent des sociétés propriétaires d’immeubles. Elles sont incorporelles car n’ayant pas
d’existence matérielle. Ces titres sont fongibles c’est-à-dire, échangeables, à l’intérieur d’une
même émission et à valeur égale267.
142. Diversité des valeurs mobilières. Le Code a su allier, théorie générale comportant
des règles communes à l’ensemble des biens et statuts spéciaux comportant des règles
particulières aux immeubles et aux meubles. La diversification existait déjà en 1804, mais
n’était pas prononcée ; le Code n’énonçait pas de règles spéciales pour tel type d’immeuble, ni
pour tel type de meuble. Aujourd’hui, la spécialisation et la fragmentation du droit des biens
sont beaucoup accusées, ce qui est un phénomène que l’on retrouve dans l’ensemble du droit
contemporain. Les biens mobiliers permettent de mettre à jour une évolution du droit des biens
269
J. MESTRE et M.-E. PANCRAZI, Droit commercial, 26ième éd. , LGDJ, 2003, p. 375, n° 538.
270
Article L. 228-2 du Code de commerce, « En vue de l’identification des détenteurs des titres au porteur les
statuts peuvent prévoir que la société émettrice est en droit de demander à tout moment, contre rémunération à sa
charge, à l’organisme chargé de la compensation des titres, selon le cas, le nom ou la dénomination, la nationalité,
l’année de naissance ou l’année de constitution et l’adresse des détenteurs de titres conférant immédiatement ou à
terme le droit de vote dans ses propres assemblées d’actionnaires ainsi que la quantité de titres détenue par chacun
d’eux et, le cas échéant , les restrictions dont les titres peuvent être frappés ».
Article L. 228-3 du Code de commerce « L’intermédiaire inscrit est tenu lui-même de révéler l’identité des
propriétaires de ces titres sur simple demande de la société émettrice ou de son mandataire ».
121
amorcée depuis de nombreuses années. Entre hier et aujourd’hui ces biens sont très différents.
De nos jours, ils sont nécessairement liés à l’économie et n’ont de sens qu’au regard du marché
et de la valeur qu’il leur attribue. Le droit a une conception purement matérialiste des biens qui
s’oppose à la nature incorporelle des valeurs mobilières.
Les valeurs mobilières, actions (A) et obligations (B) émises par une société par actions sont
aujourd’hui « dématérialisées ». Les titres mixtes (C) existent également. Elles sont devenues
des biens incorporels inscrites au compte de la société émettrice ou d’un organisme
intermédiaire. Ces valeurs font partie de la notion plus vaste « d’instruments financiers »
d’origine communautaire.
A. Les actions
143. Définition. L’action est un titre négociable émis par les sociétés par actions, qui
représente une fraction du capital social et constate le droit de l’associé dans la société271.
Le titre de base de la société par actions est évidemment l’action qui lui donne à la fois son nom
et sa qualification, l’action qui, même si elle n’a pas toujours aujourd’hui une valeur nominale,
exprime toujours pour son propriétaire la titularité d’une fraction du capital social. Sans apport il
est absolument impossible de constituer une société. En effet, tout candidat à l’association (mise
en société) doit apporter une somme d’argent ou un bien ou encore son talent d’où la différence
entre les apports en numéraire, en nature ou en industrie. Par cet acte d’apport les associés c’est-
à-dire les membres scellent le pacte social et manifestent du même coup leur volonté d’œuvrer
ensemble autrement dit leur affectio societatis. Le total de ces apports va constituer le capital
social. On comprend dès lors la force de la sanction prévue par l’Article 1844-10 du Code civil
énonçant qu’en cas d’absence d’apport la sanction est constituée par la nullité pure et simple de
la société.
271
R. GUILLIEN et J. VINCENT sous la direction de S. GUINCHARD et G. MONTAGNIER, Lexique des termes
juridiques, 12ième éd. , Dalloz, 2000, p. 14. « Action ».
122
représente un prêt consenti par l’associé à la société. Dans les deux cas il y a bien remise de
somme d’argent par l’associé à la personne morale mais dans le premier cas l’associé va
percevoir en contrepartie des droits sociaux c’est-à-dire des actions dans les sociétés anonymes
et des parts sociales dans les sociétés par intérêts (SARL) tandis que dans le second cas, dans le
cas du prêt, l’associé ne recevra rien en contrepartie de son prêt et ne pourra faire valoir que sa
qualité de prêteur.
Ensuite, l’apport en nature est constitué par l’apport d’un bien autre que de l’argent et autre que
l’apport d’un travail ou d’une industrie. Il peut s’agir d’un bien corporel ou d’un bien incorporel
(fonds de commerce, brevet, marque) dans tous ces cas la mise à disposition que réalise l’apport
peut être soit de propriété soit de jouissance simplement.
Finalement, le législateur a admis qu’un associé puisse néanmoins apporter son industrie c’est-à-
dire son talent au profit de la société, c’est ainsi que dans ce cadre une personne pourra apporter
son crédit, son expérience, son savoir-faire, son travail, son industrie. Il est intéressant de
souligner que ce type d’apport en industrie ne compte pas pour la détermination du capital
social. De plus, ce type d’apport est strictement interdit dans les sociétés par action (SA) ainsi
que dans l’ensemble des SARL. En revanche, ce type d’apport est possible dans les sociétés de
personnes (société en participation, société civile professionnelle).
Les actionnaires ne sont tenus du passif que jusqu’à concurrence de leurs apports.
Les actionnaires, propriétaires d’une quote-part du capital ont des droits : des droits pécuniaires
(droit à des prestations pécuniaires, distribution des dividendes, boni de liquidation (au moment
de la liquidation si l’actif net est supérieur au capital, il est distribué aux associés), en cas
d’augmentation du capital (distribution d’actions gratuites ou droit préférentiel)) ; des droits
non pécuniaires (droit de collaborer à la gestion, droit de contrôle, droit à l’information, droit de
vote, droit au respect du contrat, sauf décision régulière de l’assemblée générale extraordinaire
qui s’imposera aux absents et aux dissidents), des droits de cession des actions qui sont des
droits spéciaux (droit de négocier leur titre, droit de souscription, droit d’attribution)272.
272
J. MESTRE et M.-E. PANCRAZI, Droit commercial, 26ième éd. , LGDJ, 2003, p. 356, n° 500.
123
B. Les obligations
145. Définition. L’obligation doit être entendue comme un « titre négociable » émis par
une société de capitaux qui emprunte un capital important, généralement à long terme et divise
sa dette en un grand nombre de coupures. Chaque obligataire se trouve dans la situation d’un
prêteur, titulaire d’une créance productive d’un intérêt. L’obligation est une quote-part d’un
emprunt émis par une personne morale, qui confère à son titulaire (l’obligataire : le prêteur) un
droit de créance sur la société. Ainsi par exemple quand une société a besoin d’argent, elle peut
emprunter et donner à ses créanciers des titres négociables qu’on appelle des obligations et qui,
dans une émission, confèrent les mêmes droits pour une même valeur nominale.
L’obligation s’oppose à l’action en ce qu’elle assure généralement un revenu fixe indépendant
des résultats de l’exercice et ne confère pas à son titulaire le droit de participer à la gestion de la
société sauf à être consulté dans certain cas exceptionnels (modification de l’objet ou de la
forme de la société, fusion ou scission)273.
146. Généralités. Les obligations ont été réglementées seulement par un décret-loi du 30
octobre 1935 relatif à la protection des obligataires. Elles le sont actuellement par les Articles L.
228-39 et suivants du Code de commerce. Un nombre considérable d’obligations destinées à
indemniser les actionnaires expropriés a été émis lors des nationalisations de 1945 et 1946
(obligations « Banque de France », obligations « Charbonnage de France »…). De même, les
nationalisations de 1982, décidées par la loi du 11 février 1982 ont donné lieu à émission d’un
nombre considérable d’obligations indemnitaires remises aux actionnaires en échange de leurs
actions (ou de leurs obligations convertissables). Tant les collectivités publiques que les
organismes publics émettent beaucoup d’obligations car en effet les émissions du secteur public
sont très supérieures à celles du secteur privé. Une remarque doit être faite les obligations du
secteur public ne sont pas soumises aux règles des obligations émises par les sociétés
commerciales. En matière d’émissions, l’année 2000 compte sur le marché français 71 milliards
d’euros d’obligations émises contre seulement 11 milliards d’euros d’actions274.
273
R. GUILLIEN et J. VINCENT sous la direction de S. GUINCHARD et G. MONTAGNIER, Lexique des termes
juridiques, 12ième éd. , Dalloz, 2000, p. 361, 362. « Obligation ».
274
J. MESTRE et M.-E. PANCRAZI, Droit commercial, 26ième éd. , LGDJ, 2003, p. 364, 365, n° 515.
124
147. Comparaison avec les actions. L’action est une part sociale au profit d’un associé
tandis que l’obligation est une créance existant contre la société au profit de l’obligataire qui est
un prêteur, un créancier. L’obligataire a droit à un intérêt fixe, en toute hypothèse, tandis que
l’actionnaire n’a droit qu’à un dividende variable et aléatoire puisqu’il dépend de l’existence des
bénéfices. L’obligataire a droit au remboursement de son obligation, tandis que l’actionnaire n’a
qu’un droit éventuel sur l’actif net, après désintéressement de tous les créanciers dont
notamment les obligataires. L’action comporte un droit de souscription ce qui n’est pas le cas de
l’obligation. De plus l’obligataire ne participe pas directement à la gestion des affaires sociales,
alors que l’actionnaire collabore à cette gestion.
Seules les sociétés par actions et les groupements d’intérêt économique constitués uniquement
de sociétés par actions peuvent émettre des obligations. Chaque obligation doit comporter la
valeur nominale des titres, le taux de l’intérêt, l’époque du remboursement, le montant de
l’émission et les émissions antérieures, la société émettrice.
L’obligataire se voit attribuer divers droits : il a droit au paiement des intérêts stipulés, au
remboursement de son obligation à l’époque fixée, à certaines garanties, à un droit de
souscription, à certains droits dans les assemblées et à la conversion de ses obligations en
actions275.
275
J. MESTRE et M.-E. PANCRAZI, Droit commercial, 26ième éd. , LGDJ, 2003, p. 366, 367, 368, n° 517, 518 et
519.
276
J. MESTRE et M.-E. PANCRAZI, Droit commercial, 26ième éd. , LGDJ, 2003, p. 371, n° 527.
125
149. Les certificats d’investissement. Les certificats d’investissement créés par la loi du
3 janvier 1983 (Article L. 228-30 et s. du Code de commerce) résultent d’un fractionnement des
droits attachés aux actions. Le certificat d’investissement est une valeur mobilière conférant les
mêmes droits pécuniaires que les actions tandis que le certificat de droit de vote n’est pas une
valeur mobilière, il est inaliénable et confère les droits non pécuniaires de l’action. Entre action
et obligation ces nouveaux « produits financiers » ont permis aux entreprises notamment du
secteur public de développer leurs fonds propres par émission de titre en faisant appel à des
capitaux extérieurs sans perte de contrôle de la société.
Les titres participatifs sont des valeurs mobilières réservées aux sociétés du secteur public et aux
sociétés coopératives anonymes créés par la loi du 3 janvier 1983 (Article L. 228-36 et s. du
Code de commerce). Ces titres s’apparentent plutôt à l’obligation dans la mesure où ils ouvrent
droit, au profit de leurs titulaires à une rémunération composée d’une partie fixe et d’une partie
variable calculée par référence à l’activité ou aux résultats de l’entreprise 277. Ces titres
permettent d’augmenter les fonds propres sans modification de la structure du capital. Le
principal intérêt de ces titres est de permettre aux épargnants de s’associer aux résultats des
sociétés publiques dont ils ne peuvent devenir actionnaires.
Les valeurs mobilières composées ont été créées par une loi du 14 décembre 1985 (Article 228-
91 et s. du Code de commerce), elle dispose qu’une société par actions peut émettre des valeurs
mobilières donnant droit par conversion, échange, remboursement, présentation d’un bon ou de
toute autre manière, à l’attribution à tout moment ou à date fixe de titres qui, à cet effet, sont ou
seront émis en représentation d’une quotité de capital de la société émettrice. Ces titres
composés sont divers et variés : les obligations avec bons de souscription d’actions, les
obligations convertibles en actions, les obligations échangeables contre des actions, les bons de
souscription autonomes278.
277
B. HESS-FALLON et A.-M. SIMON, Droit des affaires, 15ième éd. , SIREY, aide mémoire, 2003, p. 203 d).
278
B. HESS-FALLON et A.-M. SIMON, Droit des affaires, 15ième éd. , SIREY, aide mémoire, 2003, p. 203, 204 e).
279
F. ZENATI, L’immatériel et les choses, in Le droit et l’immatériel, Archives de philosophie du droit, T. 43,
Dalloz, 1999, p. 79 et s.
126
témoigne bien d’une spécialisation du droit des biens. Les valeurs mobilières ont une nature qui
n’entre dans aucune catégorie juridique reconnue. Leur caractère incorporel en fait des choses
particulières que l’on classe parfois à tort dans la catégorie des droits de créance, mais qui sont
finalement soumises à un régime propre. Leur dématérialisation a entraîné leur immatérialité, ce
qui a permis de dépasser cette vision étriquée que l’on se faisait de la notion de bien. La
dématérialisation de l’objet du droit de propriété traduit une évolution de notre civilisation. Le
droit des valeurs mobilières dévoile une véritable évolution du droit des biens où la nouvelle
appréhension de la notion de bien passe nécessairement par sa substance à savoir sa valeur.
Si les titres dématérialisés ne peuvent pas être insérés dans la catégorie des biens du fait de leur
incorporalité, il suffit pour cela de rechercher l’essence même de la notion de bien. La valeur
patrimoniale s’affirme comme être à l’origine de la notion de bien. Les valeurs mobilières sont
aujourd’hui appréhendées comme des biens dans le commerce ouvrant par là l’objet du droit des
biens à l’immatériel280.
SECTION 2
LES BIENS INTELLECTUELS
151. Créations intellectuelles. Les idées à l’état pur ne constituent pas en soi des biens,
en effet, quelle que soit la branche de la propriété intellectuelle que l’on considère, les idées ne
sont jamais protégées. Dit différemment, la propriété intellectuelle exclut les idées de son champ
pour retenir seulement la protection des créations. Aussi Desbois employait la maxime selon
280
V. MERCIER, L’apport du droit des valeurs mobilières à la théorie générale du droit des biens, 2005, PUAM,
p. 453, 454, n° 1010.
127
laquelle « les idées sont de libre parcours »281. Pour synthétiser, ce que protège le droit d’auteur,
c’est la forme le contenant et pas ce que véhicule cette forme c’est-à-dire le contenu.
La propriété intellectuelle couvre une création qui est soit littéraire et artistique, soit industrielle.
Les biens intellectuels sont en effet les produits de l’activité créatrice. La création littéraire et
artistique a pour objet, une œuvre au regard du droit d’auteur, tandis que d’un autre côté, une
invention au regard du droit des brevets. Il est tout à fait normal que l’auteur ait le légitime souci
de s’approprier sa création, aspiration fondée si sa création est originale car l’originalité est le
signe de ce qu’elle ne dépend pas du domaine des idées communes. La loi a mis en œuvre ce
principe de base pour certaines formes de créations de l’esprit, mais elle n’a fait que créer des
régimes spéciaux de propriété intellectuelle.
154. Dichotomie. Avant de présenter les œuvres reconnues comme telles se situant au
cœur du droit d’auteur (II), il convient d’envisager les œuvres se développant à la marge du
droit d’auteur (I).
157. Discussion. Les Professeurs Michel Vivant et Jean-Michel Bruguière relèvent que
le principe de la protection des fragrances par le droit d’auteur peut être admis en combattant
des justifications négatives et en énonçant des justifications positives 288. De manière négative,
soulignent ces derniers, le premier argument mis en avant afin de rejeter l’idée d’une protection
des fragrances par le droit d’auteur consiste à mettre en avant les problèmes de transcription des
créations olfactives. Cependant, certaines créations comme par exemple les œuvres musicales
présentent les mêmes difficultés de transcription que les créations olfactives. De plus, comme
cela l’a été précédemment dit tant l’article L. 112-1 (non discrimination) du Code de la propriété
intellectuelle et que l’article L. 112-2 du Code de la propriété intellectuelle (liste non limitative)
condamnent une telle exclusion. De manière positive, les fragrances peuvent être appréhendées
comme des œuvres car elles se rapprochent d’autres œuvres qui ont toujours été admises à la
protection. Par analogie, la composition d’un parfum est comme celle d’une musique. « La
composition créée par l’auteur du parfum peut être comparée à une partition permettant de
reproduire une musique comme la formule retenue par l’auteur du parfum permet de reproduire
la fragrance, l’une comme l’autre n’étant pas plus prédéfinie au moment de leur création »289.
L’apport créatif et l’originalité de l’œuvre se mesurent sur l’agencement des matériaux odorants,
sur les « notes de cœur » du parfum qui constituent son thème principal.
285
M. VIVANT et J.-M. BRUGUIÈRE, Droit d’auteur, 1ère éd. , Dalloz, Précis, 2009, p. 76, n° 72.
286
D. GALAN, La protection de la création olfactive par le droit de la propriété intellectuelle, Thèse Avignon,
2008, sous la direction de Monsieur le Professeur Jean-Michel Bruguière.
287
M. VIVANT et J.-M. BRUGUIÈRE, Droit d’auteur, 1ère éd. , Dalloz, Précis, 2009, p. 139 et 140 , n° 160. A
rapprocher J.-M. BRUGUIÈRE, L’odeur saisie par le droit, in Mélanges J. CALAIS-AULOY, Dalloz, 2004, p. 169.
288
M. VIVANT et J.-M. BRUGUIÈRE, Droit d’auteur, 1ère éd. , Dalloz, Précis, 2009, p. 140, n° 161.
289
M. VIVANT et J.-M. BRUGUIÈRE, Droit d’auteur, 1ère éd. , Dalloz, Précis, 2009, p. 141, n° 161, citant TGI de
Paris, 26 mai 2004.
131
158. Parfum et droit d’auteur. Jurisprudence. La tendance générale des juges du
fonds était globalement favorable à la protection des fragrances par le droit d’auteur. L’arrêt qui
posa cette règle fut rendu par la Cour d’appel de Paris en date du 3 juillet 1975 soulignant que
« si l’article 3 de la loi de 1957 ne cite comme exemples d’œuvres de l’esprit que les œuvres
perceptibles par la vue ou par l’ouïe, la présence de l’adverbe notamment ne permet pas
d’exclure a priori celles qui pourraient éventuellement l’être par les trois autres sens »290. Le
parfum se présente comme une œuvre de l’esprit où la création olfactive est accueillie par le
droit d’auteur. En revanche, avec l’arrêt rendu par la première chambre civile de la Cour de
Cassation en date du 13 juin 2006 les choses vont prendre une nouvelle tournure car cette
dernière souligna que « la fragrance d’un parfum, qui procède de la simple mise en œuvre d’un
savoir-faire, ne constitue pas au sens des textes précités » (articles L. 112-1 et L. 112-2 du Code
de la propriété intellectuelle), « la création d’une forme d’expression pouvant bénéficier de la
protection des œuvres de l’esprit par le droit d’auteur »291.
294
J.-M. BRUGUIÈRE, Propriétés intellectuelles, avril 2007, N° 23, p. 202, n° 1.
133
pas échappé à la Cour d’appel de Paris qui le souligne à la fin de l’un de ses considérants 295. En
revanche, certains dont le Professeur Michel Vivant relève que rien n’impose une telle lecture296.
160. Créations culinaires. Les principales œuvres dites « éphémères » faisant appel au
sens du goût et de l’odorat sont les parfums et les créations culinaires.
Certaines possibilités semblent être offertes aux créations culinaires afin d’être considérées
comme des œuvres intellectuelles. Tout d’abord, l’article L. 112-1 du Code de la propriété
intellectuelle dispose que « Les dispositions du présent Code protègent les droits des auteurs sur
toutes les œuvres de l’esprit, quels qu’en soient le genre, la forme d’expression, le mérite ou la
destination ». Cet article interdit toutes discriminations entre les œuvres de l’esprit. De même
l’article L. 112-2 du Code de la propriété intellectuelle qui opère une énumération des œuvres
protégeables par le droit d’auteur, n’est pas d’interprétation stricte. La liste énumérée par
l’article L. 112-2 du Code de la propriété intellectuelle comporte le terme « notamment » et vise
toutes les œuvres de l’esprit quels qu’en soient le genre, la forme d’expression, le mérite ou la
destination, n’est ni exhaustive, ni limitative et ne permet pas de réserver la protection des droits
d’auteur aux seules œuvres accessibles à la vue et à l’ouïe. Ces deux articles admettent donc, ou
du moins ne rejettent pas expressément, la protection des œuvres éphémères, qu’elles soient
immatérielles, gustatives ou olfactives.
161. Les créations culinaires ne sont pas des œuvres intellectuelles. Rares sont les
décisions à être intervenues sur la question de savoir si oui ou non les œuvres culinaires étaient
des œuvres de l’esprit. L’une d’entre elle, qui avait pour objet de déterminer si un cuisinier
pouvait concourir au statut de coauteur pour sa présence dans un documentaire, s’est cependant
prononcée sur la question. La première chambre civile de la Cour de Cassation par un arrêt en
date du 5 février 2002 retient que « Vu l’article L. 113-7 du CPI ; (…) « Attendu que de tels
295
J.-M. BRUGUIÈRE, Propriétés intellectuelles, avril 2007, N° 23, p. 203, n° 1.
296
M. VIVANT, Propriétés intellectuelles, juillet 2007, N° 24, Chroniques Autre regard…, p. 364 et s. , notamment
p. 367, n° 1. « En effet, Jean-Michel Bruguière prétend lire la phrase litigieuse : « La fragrance d’un parfum, qui
procède de la simple mise en œuvre d’un savoir-faire… » (la fragrance d’un parfum donné qui procède d’un savoir-
faire). Mais le structure de la phrase n’impose aucunement cette lecture et l’on peut très bien comprendre comme
l’on fait la majorité des commentateurs, laudateurs ou critiques : « La fragrance d’un parfum, pour la raison qu’elle
procède d’un savoir-faire… ».
134
motifs, s’ils font ressortir que l’objet de l’enregistrement était l’activité professionnelle de M.
Duribreux, n’établissent aucunement sa contribution aux opérations intellectuelles de conception
tournage et montage de l’œuvre audiovisuelle elle-même ; (…) »297. En l’espèce, un cuisinier
devait réaliser devant la caméra quelques recettes et son cru, pour la constitution d’un reportage.
En revanche, la Cour d’appel de Paris avait reconnu le cuisinier coauteur de l’œuvre
audiovisuelle au motifs que celui-ci « Attendu que, pour reconnaître à M. Duribreux la qualité
d’auteur de l’enregistrement audiovisuel sus-décrit, l’arrêt attaqué retient que la séquence le
présente dans l’exercice de son art, à l’effet de mettre en évidence son apport personnel dans les
réalisations auxquelles il se livre, la création intellectuelle à laquelle il concourt constituant la
substance même de l’œuvre dont s’agit », admettant ainsi que la création du cuisinier
« constituait la substance même de l’œuvre audiovisuelle ». Ainsi, par une opération par
ricochet, la Cour d’appel a reconnu l’originalité de la création du cuisinier pour ensuite
déterminer sa collaboration au reportage audiovisuel.
Ces décisions ont donc une double dimension. La Cour d’appel et la Cour de Cassation se sont
donc prononcées sur deux questions distinctes, à savoir si la création culinaire était oui ou non
une œuvre de l’esprit et si filmer un cuisinier dans l’exercice de son art faisait de lui un coauteur
de l’œuvre audiovisuelle. Pour la question qui nous occupe, la Cour de Cassation a refusé de
reconnaître l’originalité de la création culinaire, en s’appuyant sur le fait que le cuisinier exerçait
seulement son activité professionnelle.
La Cour d’appel de Paris dans son arrêt en date du 17 mars 1999 a retenu une formule
intéressante, ce n’était certes pas le fait que les recettes de cuisine soient ou non une « œuvre »
qui était en cause - et, l’eussent-elles été, cela ne changeait rien au problème - mais leur
présentation. En d’autres termes, le cuisinier « écrivait », si l’on peut dire, le scénario et les
dialogues de l’œuvre audiovisuelle, au fur et à mesure de leur réalisation. Et, mieux encore, cette
présentation constituait la « substance même » de cette œuvre.
Monsieur Bernard Edelman commentant cet arrêt relève qu’ « en d’autres termes, la fabrication
des plats aurait été la substance de l’œuvre. Certes, l’arrêt attaqué, on l’a vu, avait prévu, dans
un premier temps, cette hypothèse, mais la Cour de Cassation a tout simplement « oublié » les
motifs relatifs à la « présentation » des recettes. Or la différence saute aux yeux, si, comme dans
297
B. EDELMAN, La Cour de Cassation et le cuisinier : une recette ratée, Recueil Dalloz, 2002, Jurisprudence
commentaires, n° 28, p. 2253 et s.
135
l’affaire Veramme, on peut comprendre la distinction entre une activité artistique et le filmage
de cette activité, en revanche, cette distinction ne vaut plus lorsque l’artiste écrit le scénario et
les dialogues de son œuvres, c’est-à-dire lorsqu’il en fait la présentation. Dans ce cas de figure,
le processus créatif est, en quelque sorte, accompagné, illustré, commenté par l’artiste même, ce
qui peut équivaloir à un scénario et / ou à un dialogue298.
298
B. EDELMAN, La Cour de Cassation et le cuisinier : une recette ratée, Recueil Dalloz, 2002, Jurisprudence
commentaires, n° 28, p. 2253 et s. , notamment p. 2254.
299
JurisPedia, le droit partagé, Protection des œuvres éphémères.
136
question pour des créations culinaires issues d’une inspiration géniale ou de séances d’essais
répétées300. La question reste entière et relève plutôt d’un manque d’audace.
164. Produit de l’esprit à la marge du système. Les textes officiels sont des produits
de l’esprit qui se développent à la marge du système mais ne lui sont pas totalement étrangers.
Certains se situent en effet aux portes du droit d’auteur, soit parce qu’ils l’imitent ou soit parce
qu’ils ont vocation à l’alimenter sans être saisi par lui. La catégorie des textes officiels 302 au
regard du silence des lois du 19 juillet 1793 et du 11 mars 1957 est née d’une vieille
construction jurisprudentielle et doctrinale. Cette construction justifiant la mise à la marge du
droit d’auteur des textes officiels se fonde sur le fait que « nul n’est censé s’approprier la loi ».
Tel est le fondement avancé traditionnellement pour expliquer la chute dans le domaine public
de ces textes officiels intimement lié à la portée que l’on veut bien reconnaître à la catégorie. En
effet, au regard de la jurisprudence qui s’est développée et d’après une lecture stricte, la
300
E. MORAIN, Le droit autorise les gourmets à reproduire « l’œuvre », avocat au barreau de Paris, Libération.fr.
, « Comme le parfum, la cuisine procède donc de la « simple mise en œuvre d’un savoir-faire, ne constitue pas la
création d’une forme d’expression pouvant bénéficier de la protection des œuvres de l’esprit par le droit d’auteur ».
301
M. VIVANT et J.-M. BRUGUIÈRE, Droit d’auteur, 1ère éd. , Dalloz, Précis, 2009, p. 77, n° 72, in fine. Citant
TGI de Paris, 30 septembre 1997, RIDA 1998, juillet, p. 273, note Piredda.
302
M. VIVANT et J.-M. BRUGUIÈRE, Droit d’auteur, 1ère éd. , Dalloz, Précis, 2009, p. 79, n° 76 et s.
137
catégorie des textes officiels comprend l’ensemble des lois, textes réglementaires, travaux
préparatoires et décisions juridictionnelles ainsi que tous les documents mentionnés à l’article 9
de la loi du 17 juillet 1978 relative à l’accès aux documents administratifs (circulaires etc.).
Autrement dit, les textes officiels pourraient être assimilés à la norme juridique. D’autres
envisagent les textes officiels comme des textes de portée générale émanant de l’Etat ayant
vocation à s’imposer à tous.
165. Définition de l’objet. Certaines catégories d’œuvres sont purement destinées, par
leur nature, à la libre communication, elles sont vouées à la circulation, il s’agit des nouvelles de
presse : ce sont les informations « brutes », émanant des journalistes, dénuées de tout
commentaire de fond, livrées sur support papier ou « en ligne » par les grandes agences
internationales : tel homme politique a dit ceci ou fait cela, telle chose est arrivée là-bas, etc.303.
En bref, de telles informations brutes sont dénuées d’un quelconque enrichissement extérieur.
Comme son nom l’indique elles sont brutes et n’ont pas été retravaillées ; aucun apport
supplémentaire n’a été ajouté à l’information en tant que telle.
Leur destination est, elle aussi, exclusive de toute appropriation privative, ce qui n’exclut pas
qu’elles soient monnayées auprès des supports nationaux par le biais de système d’abonnement.
Les informations brutes qui, en dépit de leur caractère a priori parfaitement protégeable, sont
cependant exclues du bénéfice de la loi, en raison de leur destination. En effet, de telles
informations sont vouées, destinées par nature à tous et constituent ainsi une limite à la
protection. L’article 2-8° de la Convention de Berne les a donc exclues de la protection.
166. Absence de protection par le droit d’auteur. Les Professeurs Michel Vivant et
Jean-Michel Bruguière relèvent que l’information brute n’est en définitive que l’information
considérée dans un état antérieur à tout enrichissement. Ces informations qualifiées
d’informations ressources ont effectivement une existence propre avant tout conditionnement
intellectuel ou documentaire. Le juge quelle que soit l’explication que l’on retienne a plusieurs
fois eu l’occasion d’écarter de la protection du droit d’auteur les informations ressources. Dans
303
P.-Y. GAUTIER, Propriété littéraire et artistique, 6ième éd. , PUF, Droit fondamental, 2007, p. 96, n° 73.
138
l’affaire Havas, les dépêches et nouvelles de presse ont été jugées ne pouvoir être « considérées
comme une propriété littéraire et artistique garantie par la loi ». A propos des données
publiques, le juge a écarté le droit d’auteur à l’occasion d’un litige sur des séries de prix de
règlements des travaux de bâtiments élaborées par une ville. Près d’un siècle plus tard, le
Tribunal de grande instance de Compiègne a relevé que « les cotations et négociations
boursières sont des informations brutes et sont un bien commun à tous dès leur publication », de
même dans l’affaire Météo France la Cour d’appel de Paris souligne que « ces messages
collectés et présentés sans le moindre apport original, selon des normes et recommandations
internationales et une réglementation interne, ne sont pas assimilables à des œuvres de
l’esprit »304.
167. Définition. Le folklore encore appelé œuvres des cultures traditionnelles recouvre
les légendes, musiques, danses, vêtements.
Le folklore repose sur des centaines, voire des milliers d’années de tradition305.
En bref, le folklore relève de la culture traditionnelle et populaire. Il s’agit de véritable créations
traditionnelles et populaires. Le Professeur Nébila Mezghani relève que les créations populaires
et traditionnelles tels que le folklore et les savoirs traditionnels font partie du patrimoine culturel
en général306.
traditionnelles et populaires.
140
La notion de folklore a donc un sens large dans ces pays et l’on peut considérer que le domaine
de protection s’étend à tous les aspects et à toutes les formes de créations populaires. Encore
faut-il qu’il s’agisse d’une « œuvre » comme semblent l’exiger les lois nationales.
Mais les textes ne sont d’aucun secours pour cerner la notion d’œuvre, ce qui laisse toute
latitude à une interprétation extensive de cette notion incluant aisément toute forme d’expression
traditionnelle. Il est cependant communément admis que l’œuvre doit procéder d’une création de
l’esprit résultant d’une activité créatrice et non, par exemple, être le fruit d’un simple hasard ou
un produit de la nature.
Cette interprétation semble correspondre à l’esprit des législateurs maghrébins qui définissent
les œuvres de l’esprit comme des créations intellectuelles.
- S’agissant ensuite, des œuvres inspirées du folklore que recouvre cette notion308.
Ce sont des œuvres littéraires ou artistiques, dérivées d’œuvres provenant de l’héritage culturel
mais comportant des éléments originaux.
L’œuvre inspirée du folklore a été définie par le législateur marocain comme « toute composée à
l’aide d’éléments empruntés au patrimoine culturel traditionnel marocain ».
Les œuvres inspirées du folklore ne sont pas nécessairement des œuvres anciennes. Bien
qu’inspirées du patrimoine traditionnel, elles sont en général contemporaines.
L’intérêt de leur protection réside dans le fait que leurs auteurs, en puisant leur inspiration dans
le domaine traditionnel, font revivre les expressions de la culture ancestrale et contribuent à
maintenir et à recréer la mémoire du passé d’une nation ou d’une communauté qui, sans cela,
risquerait de tomber dans l’oubli.
Lorsque ces œuvres sont créées par des auteurs originaires de la communauté dont est issue la
tradition culturelle, elles contribuent au développement et à la valorisation de son patrimoine.
En revanche, lorsqu’elles sont créées, utilisées et exploitées par des tiers étrangers à cette
communauté, ces œuvres peuvent constituer une atteinte et une dénaturation du patrimoine
traditionnel de cette communauté.
Ces créations inspirées du passé demandent une attention toute particulière. Des programmes de
revalorisation de ces créations ont permis l’extension de ces créations dans le domaine de
308
N. MEZGHANI, La protection du folklore, des créations populaires et du savoir traditionnel, Professeur à la
Faculté de Droit et des Sciences Politiques de Tunis. Première Partie : Objet de protection des créations
traditionnelles et populaires.
141
l’artisanat notamment particulièrement riche et vivant dans les pays d’Afrique (tapis, tapisseries,
poteries, broderie, ou encore habillement…).
169. Absence de protection par le droit d’auteur. Le folklore ou œuvres dites des
cultures traditionnelles (danses etc.) est généralement présenté comme faisant partie du domaine
public. Ainsi tout chercheur ne pourrait pas se prévaloir privativement d’un droit sur des mots,
expressions, chansons ou histoires du folklore de Louisiane. Cette décision se trouve justifiée
tout d’abord, par le fait que le folklore est le résultat d’activités collectives qui elles-mêmes
contribuent à un développement continu et collectif. Le moment exact où cette œuvre issue
d’une culture traditionnelle a été exprimée pour la première fois et qui en est son auteur originel,
s’avère impossible à déterminer309. Le folklore se transmet de génération en génération d’où une
difficulté supplémentaire afin de déterminer une durée de protection. L’instauration d’une
protection par un droit sui generis serait bien délicate face à l’argument selon lequel les savoirs
traditionnels et le folklore feraient partie du domaine public310.
170. Droit comparé, entre protection et perspectives. Sur le plan international, les
deux conventions multilatérales relatives au droit d’auteur (conventions de Berne et de Genève)
n’ont pas prévu la protection du folklore, d’une manière expresse. Mais, lors de la révision de la
Convention de Berne, à Stockholm, en 1967, sous la pression des pays en développement, les
dispositions de l’article 15 (4) de la Convention de Berne relatives à certaines œuvres non
publiées dont l’identité de l’auteur est inconnue, ont été interprétées comme pouvant être
invoquées par les Etats membres en vue de la protection du folklore.
Au niveau régional, concernant les pays arabes, il faut signaler l’adoption de la « Convention
Arabe sur le droit d’auteur » du 5 novembre 1981. Signée par onze pays arabes, cette
Convention prévoit la protection du folklore. Il est intéressant de relever que bien que cette
convention n’ait été ratifiée que par un très petit nombre de pays, onze pays arabes ont prévu la
protection du folklore dans le cadre de la loi sur le droit d’auteur. Il en est ainsi des trois pays du
Maghreb (Algérie, Maroc et Tunisie), de Djibouti, du Soudan, de Oman, de Bahreïn, du Yémen
(seules la protection des œuvres inspirées du folklore y est prévue), de Qatar, de l’Arabie
309
M. VIVANT et J.-M. BRUGUIÈRE, op. cit. p. 85, n° 81.
310
M. VIVANT et J.-M. BRUGUIÈRE, op. cit. p. 86, n° 81.
142
Saoudite et de l’Egypte. Par la suite, la recommandation « sur la sauvegarde de la culture
traditionnelle et populaire » a été adoptée en 1989 par l’UNESCO. L’expérience des pays
africains sera utile pour envisager les perspectives futures de la protection internationale des
créations traditionnelles et populaires311.
L’étude de la protection juridique de la culture traditionnelle et populaire, communément
appelée folklore, a été largement développée en 1999. Un symposium sous régional et 4
consultations régionales ont été organisés en application du plan d’action adopté par le Forum
mondial UNESCO/OMPI sur la protection du folklore, organisé à Phuket, en Thaïlande, en
coopération avec le gouvernement thaïlandais du 8 au 10 avril 1997. Le symposium sur la
protection du savoir traditionnel et des expressions des cultures traditionnelles et populaires
autochtones dans les Iles du Pacifique, a été organisé en coopération avec le Secrétariat général
de la Communauté du Pacifique et les quatre consultations régionales sur la protection des
expressions du folklore ont été organisées en coopération avec l’OMPI : - pour l’Afrique, à
Pretoria, du 23 au 25 mars 1999, - pour la région Asie-Pacifique, à Hanoi, du 21 au 23 avril
1999, - pour les Etats arabes, à Tunis, du 25 au 27 mai 1999, - pour l’Amérique latine et les
Caraïbes, à Quito, du 14 au 16 juin 1999. Les représentants de 83 Etats et les observateurs de 21
organisations intergouvernementales et non gouvernementales régionales ont participé à ces
réunions312.
311
N. MEZGHANI, La protection du folklore, des créations populaires et du savoir traditionnel, Professeur à la
Faculté de Droit et des Sciences Politiques de Tunis. Seconde Partie : Régime juridique de protection du folklore,
des créations populaires et du savoir traditionnel.
312
UNESCO.org. Protection du folklore.
143
moment définie ici. Le Professeur Jean-Michel Bruguière juge que « ce choix est heureux car il
est difficile de donner aujourd’hui une définition abstraite et définitive de l’objet du droit »313.
Cependant, de ces deux textes se dégage l’idée que l’œuvre procède d’un travail créatif. Plus
précisément, un travail créatif qui suscite une intervention de l’homme et la réalisation d’une
forme314.
- S’agissant tout d’abord de l’intervention de l’homme, cette dernière constitue un critère que
l’on retrouve souvent au sein de la propriété intellectuelle permettant ainsi de définir la création
au sein du droit d’auteur. L’intervention de l’homme est nécessaire pour qu’il y ait œuvre (et
originalité) comme cela a été souligné dans un jugement du Tribunal de grande instance de Paris
le 5 juillet 2000 : « La composition musicale assistée par ordinateur, dès lors qu’elle implique
une intervention humaine, du choix de l’auteur (…) conduit à la création d’œuvres originales ».
Comme on l’a compris, l’œuvre implique une création et une intervention de l’homme.
L’intervention de l’homme qui caractérise une création doit être soigneusement distinguée de
notions voisines. La première qui doit retenir notre attention est la découverte. La simple mise à
jour de l’existant n’est pas une création. Voilà pourquoi le créateur qui se contente de révéler
une culture, un folklore ou un langage ne peut prétendre à un droit d’auteur. La création doit
dans un second temps être distinguée du savoir-faire. La simple mise en œuvre d’un savoir-faire
technique ne peut en aucune manière donner prise au droit d’auteur. Cela été jugé à propos d’un
coiffeur, d’un cuisinier, ou du réalisateur d’un téléfilm dont le concours est qualifié de « banale
prestation de services techniques ». L’explication est simple. L’opérateur qui exécute ne fait que
reproduire une certaine technique. En ce sens il ne créé pas315.
- S’agissant ensuite de la réalisation d’une forme 316. L’intervention de l’homme qui caractérise
la création doit se matérialiser dans une forme pour pouvoir être appréhendée par le droit
d’auteur. On a pu à ce titre souligner que la forme est à l’œuvre ce que le corps est à la personne.
Cela exclut déjà les idées de la protection comme nous l’avons vu. Cela dit, cette exigence de
forme, qui se trouve indirectement visée à l’article L. 112-1 Code de la propriété intellectuelle 317
n’est pas facile à cerner. Par la suite, il faut savoir à partir de quand cette forme doit exister, s’il
313
M. VIVANT et J.-M. BRUGUIÈRE, Droit d’auteur, op. cit. , p. 55, n° 43.
314
J.-M. BRUGUIÈRE, Droit des propriétés intellectuelles, Mise au point, Ellipses, p. 27 et s.
315
J.-M. BRUGUIÈRE, Droit des propriétés intellectuelles, Mise au point, Ellipses, p. 30.
316
M. VIVANT et J.-M. BRUGUIÈRE, Droit d’auteur, op. cit. , p. 65, n° 57.
317
Article L. 112-1 du CPI « Les dispositions du présent code protègent les droits des auteurs sur toutes les œuvres,
quels qu’en soient (…) la forme d’expression ».
144
est nécessaire qu’elle repose sur un support et enfin par quel mode elle va être perçue. A partir
de quand l’œuvre existe-t-elle pour pouvoir susciter l’intervention du droit d’auteur ? Ici la
réponse est apportée par l’article L. 111-2 Code de la propriété intellectuelle : « L’œuvre est
réputée créée, indépendamment de toute divulgation publique, du seul fait de la réalisation,
même inachevée, de la conception de l’auteur ». Toutes ébauches ou esquisses ou encore
croquis vont ainsi être susceptibles d’être protégés par le droit d’auteur. Faut-il une fixation pour
que l’œuvre existe ? Selon l’article L. 111-1 du Code de la propriété intellectuelle le monopole
de l’auteur joue « du seul fait de la création ». La concrétisation de l’œuvre n’implique donc pas
une fixation. En effet, l’article L. 112-2 du Code de la propriété intellectuelle protège un certain
nombre d’œuvres orales telles que les « conférences, allocutions, sermons, plaidoiries et autres
œuvres de même nature ». L’œuvre achevée ou non, présente ou non sur un support doit
échapper à son auteur pour être perçue par le public. Selon quels modes ? Le droit d’auteur,
selon certains, s’attacherait principalement aux sens mécaniques (toucher, vue, ouïe) car ceux-ci
seraient facilement perceptibles et aisément descriptibles objectivement. Il n’en n’irait pas de
même pour les sens chimiques (goût et odorat) indescriptibles par définition et dont la
perception serait purement subjective. Ceci ne convainc guère car certaines créations faisant
appel aux sens mécaniques telles que les œuvres musicales présentent les mêmes difficultés de
transcription que les créations olfactives ou gastronomiques. Tant l’article L. 112-2 du Code de
la propriété intellectuelle qui accueille essentiellement les œuvres perceptibles par les sens
mécaniques emploie l’adverbe « notamment » laissant la porte ouverte à toute évolution ; que
l’article L. 112-1 du Code de la propriété intellectuelle qui interdit toutes discriminations entre
les œuvres de l’esprit318. Ces deux arguments textuels plaident en faveur de l’accueil des
créations perceptibles par les sens chimiques dans le giron du droit d’auteur.
319
La seule référence à l’originalité se trouve dans l’article L. 112-4 du Code de la propriété intellectuelle : « Le
titre d’une œuvre de l’esprit, dès lors qu’il présente un caractère original, est protégée comme l’œuvre elle-même ».
De plus l’article L. 112-1 du Code de propriété intellectuelle précise que « Les dispositions du présent Code
protègent les droits des auteurs sur toutes les œuvres de l’esprit, quels qu’en soient le genre, la forme d’expression,
le mérite ou la destination ».
320
A. MAFFRE-BAUGE, L’œuvre de l’esprit, empreinte de la personnalité ?, thèse Montpellier I, ERCIM, 1997.
321
L’article L. 111-3 du Code de la propriété intellectuelle énonce que « La propriété incorporelle définit par
l’article L. 111-1 est indépendante de la propriété de l’objet matériel ».
322
L’article L. 111-1 du Code de la propriété intellectuelle énonce que « L’œuvre de l’esprit jouit sur cette œuvre,
du seul fait de sa création, d’un droit de propriété incorporelle exclusif et opposable à tous ».
146
« Les œuvres littéraires communiquent par le vêtement des mots, les œuvres artistiques par le
vêtement des images, les œuvres musicales par le vêtement des sons »323. Par exemple les
œuvres artistiques paraissent très hétérogènes (œuvres cinématographiques et œuvres des arts
plastiques). Aussi, au fond l’œuvre de l’esprit est aussi difficile à classer qu’à définir.
Huit principales créations humaines existent étudions les à présent : les œuvres littéraires (A),
les œuvres dramatiques (B), les œuvres musicales (C), les œuvres audiovisuelles (D), les œuvres
d’art plastique (E), les œuvres de publicité (F), les œuvres multimédias (G), les bases de
données (H).
174. Définition. Les œuvres littéraires doivent être entendues comme « toutes celles
tendant à communiquer une pensée, fixée dans un écrit et appréhendée par la vue ou bien
exprimée par la voix (par exemple, discours, poésie), reproduite ou non par la suite »324.
L’article L. 112-2 du Code de la propriété intellectuelle énumère les œuvres susceptibles de
donner prise au droit d’auteur, premièrement « les livres, brochures et autres écrits littéraires »,
deuxièmement « les conférences, allocutions, sermons, plaidoiries et autres œuvres de même
nature ». La distinction est inutile, dans la mesure où le droit d’auteur s’attache à l’œuvre de
l’esprit elle-même, indépendamment de son support et de sa forme d’expression. Aucune
hésitation ne doit exister envers la protection des œuvres orales. Personne ne discute qu’une
plaidoirie puisse révéler la personnalité de son auteur, de même qu’un sermon, un cours de
professeur, un radio-reportage, ou une allocution politique. Ici transparaît tout à fait l’idée que
l’œuvre de l’esprit comporte « l’empreinte de la personnalité de son auteur »325.
Contrairement à d’autres législations, l’article L. 112-2 du Code de la propriété intellectuelle ne
donne pas de définition précise de l’œuvre protégée. Les juges n’ont cessé d’étendre le champ
du droit d’auteur. L’essentiel réside dans le fait, que l’œuvre quelle soit littéraire, artistique ou
musicale, doit avoir impérativement une forme originale perceptible.
323
A. LUCAS et H.-J. LUCAS, Traité de la propriété littéraire et artistique, Litec, 2ième éd., 2001, p. 98, n° 100.
324
P.-Y. GAUTIER, Propriété littéraire et artistique, 6ième éd. , PUF, Droit fondamental, 2007, p. 78, n° 56.
325
A. MAFFRE-BAUGE, L’œuvre de l’esprit, empreinte de la personnalité ?, Thèse Montpellier I, ERCIM, 1997.
147
175. Principales formes. Les œuvres littéraires recouvrent : les écrits de littérature326
[romans, essais, poèmes, correspondances, journaux intimes, bandes dessinées, etc…,
annotations, présentations, avant propos accompagnant les ouvrages de référence, traductions 327,
les compilations, les bases de données328, les résumés…], les écrits journalistiques 329 (ce sont des
travaux à but d’information, se présentant sous la forme d’articles de fond, résultant des
investigations du journaliste), les écrits scientifiques 330 (tous les ouvrages des spécialistes, dans
les sciences exactes ou humaines, parmi lesquelles les sciences juridiques… ainsi que les
ouvrages critiques etc. , doivent y être ajoutés les livres scolaires et tous ouvrages pouvant être
mis à jour ou refondus), les brochures et autres opuscules, hypertexte 331 (annuaires, almanach,
guide touristique, fiche de cuisine…), les titres 332 (dès lors qu’un titre présente un caractère
original, est protégé comme l’œuvre elle-même Art. L. 112-4 al. 1 du Code de la propriété
intellectuelle ; le critère semble être celui de la nouveauté puisé dans le droit des marques « sera
originale toute expression non encore appropriée par le langage courant, ou composée de
plusieurs mots qui seraient banaux, pris isolément »), les lettres missives333, les discours, cours,
plaidoiries334, les interviews335.
326
P.-Y. GAUTIER, Propriété littéraire et artistique, 6ième éd. ,PUF, Droit fondamental, 2007, p. 78 et s. , n° 56.
327
Articles L . 112-3 du Code de la propriété intellectuelle : « Les auteurs de traductions, d’adaptations,
transformations ou arrangements des œuvres de l’esprit jouissent de la protection instituée par le présent code sans
préjudice des droits de l’auteur de l’œuvre originale. Il en est de même des auteurs d’anthologies ou de recueils
d’œuvres ou de données diverses, tels que les bases de données, qui, par le choix ou la disposition des matières,
constituent des créations intellectuelles ».
328
Article L. 112-3 du Code de la propriété intellectuelle : « On entend par base de données un recueil d’œuvres, de
données ou d’autres éléments indépendants, disposés de manière systématique ou méthodique, et individuellement
accessibles par des moyens électroniques ou par tout autre moyens ».
329
P.-Y. GAUTIER, Propriété littéraire et artistique, 6ième éd. entièrement actualisée, PUF, Droit fondamental,
2007, p. 81, n° 59.
330
P.-Y. GAUTIER, Propriété littéraire et artistique, 6ième éd. entièrement actualisée, PUF, Droit fondamental,
2007, p. 82, n° 60.
331
P.-Y. GAUTIER, Propriété littéraire et artistique, 6ième éd. entièrement actualisée, PUF, Droit fondamental,
2007, p. 83, n° 61.
332
P.-Y. GAUTIER, Propriété littéraire et artistique, 6ième éd. entièrement actualisée, PUF, Droit fondamental,
2007, p. 84, n° 62.
333
P.-Y. GAUTIER, Propriété littéraire et artistique, 6ième éd. entièrement actualisée, PUF, Droit fondamental,
2007, p. 91, n° 68.
334
P.-Y. GAUTIER, Propriété littéraire et artistique, 6ième éd. entièrement actualisée, PUF, Droit fondamental,
2007, p. 92, n° 69.
335
P.-Y. GAUTIER, Propriété littéraire et artistique, 6ième éd. entièrement actualisée, PUF, Droit fondamental,
2007, p. 94, n° 70.
148
B. Les œuvres dramatiques
176. Définition et principales formes. Les œuvres dramatiques doivent être entendues
comme « toutes les représentations vivantes (exécutées sur scène devant un public), fondées sur
un argument (au sens du sujet original), interprétées par des artistes, par voie de déclamations,
gestes ou chants »336. Ces œuvres dramatiques sont visées à l’article L. 112-2 du Code de la
propriété intellectuelle aux troisièmement et quatrièmement. On y trouve les pièces de théâtre,
les opéras, opérettes, comédies musicales auxquels il faut ajouter « les œuvres chorégraphiques,
les numéros et tours de cirque, les pantomimes, dont la mise en œuvre est fixée par écrit ou
autrement ». L’originalité de l’œuvre ne prête généralement ici à aucune discussion. Il est ajouté
que la « mise en œuvre » de ces créations doit être « fixée par écrit ou autrement », par exemple
par un enregistrement audiovisuel. Cet ajout paraît venir s’opposer au principe énoncé à l’article
L. 111-1 du Code de la propriété intellectuelle selon lequel le droit d’auteur naît du seul fait de
sa création.
C. Les œuvres musicales
336
P.-Y. GAUTIER, Propriété littéraire et artistique, 6ième éd. entièrement actualisée, PUF, Droit fondamental,
2007, p. 99, n° 75.
337
TGI Paris, 5 juillet 2000, Comm. Com. élec. 2001, comm. n° 23, note CARON.
149
protégeable au sens de la loi, c’est-à-dire originale. Une œuvre musicale répond à ce critère si
aucune antériorité musicale n’est rapportée »338.
178. Oeuvres dérivées. Les œuvres dérivées c’est-à-dire les arrangements, variations,
adaptations d’un genre à l’autre etc. sont protégeables au titre de l’article L. 112-3 du Code de la
propriété intellectuelle, à supposer, bien sûr, que le premier auteur y ait consenti.
Le fait d’introduire des éléments nouveaux à des airs populaires devra reconnaître la qualité
d’auteur à celui qui l’a fait. En revanche, enregistrer simplement une musique naturelle ne
recouvre aucune originalité sauf à réaliser une compilation339.
179. Définition. L’article L. 112-2, 6° énonce que « sont considérés notamment comme
œuvres de l’esprit au sens du présent Code : 6° Les œuvres cinématographiques et autres œuvres
consistant dans des séquences animées d’images, sonorisées ou non, dénommées ensemble
œuvres audiovisuelles ». L’article est issu de la loi du 3 juillet 1985. Il s’agit d’une catégorie
d’œuvres faisant appel à la vue et à l’oreille formant un cocktail entre les images et les sons
couvrant ainsi tant les films de cinéma, les œuvres de télévision, vidéocassettes et les
vidéodisques, le multimédia. Ici, le législateur a voulu définir l’œuvre en elle-même
indépendamment de son support. L’œuvre audiovisuelle est le genre tandis que l’œuvre
cinématographique est l’espèce. L’œuvre audiovisuelle peut aussi bien être de fiction que
documentaire, cinématographique que télévisuelle341.
338
TGI Paris, 29 juin 1987.
339
P.-Y. GAUTIER, Propriété littéraire et artistique, op. cit. , p. 103, 104, n° 78, in fine.
340
P.-Y. GAUTIER, Propriété littéraire et artistique, op. cit. , p. 109 et s. , n° 83 et s.
341
P.-Y. GAUTIER, Propriété littéraire et artistique, op. cit. , p. 111, n° 84. NOGUIER et BRUGUIÈRE,
Légipresse, juin 1992, II, p. 57, les définitions de l’œuvre audiovisuelle.
342
Paris, 13 mai 1964.
150
audiovisuelles le texte de l’art. 14 al. 1er de la loi du 11 mars 1957, pose le principe général selon
lequel la ou les personnes physiques qui réalisent la création intellectuelle de ces œuvres ont la
qualité d’auteur ; que par cette disposition claire le législateur a entendu signifier que l’œuvre
audiovisuelle ne pourrait jamais être une œuvre collective dans laquelle ceux qui contribuent à
la réalisation ne sont pas des auteurs ; qu’il s’agissait en effet de rejeter une nouvelle fois la
conception selon laquelle le producteur serait l’auteur unique de l’œuvre ; que cette disposition,
à la différence de la présomption de l’alinéa 2 du même article L. 113-7, n’est pas susceptible de
preuve contraire, qu’il convient de décider que l’émission Ramdam, du fait qu’il s’agit d’une
œuvre audiovisuelle, ne peut être une œuvre collective »343.
« S’agissant d’œuvres télévisuelles, l’élaboration d’un journal filmé peut être une création en
raison de la transcription de la réalité qui implique des choix, une sélection des sujets et des
plans, un assemblage, une composition, un commentaire, un mode de présentation qui sont
autant de manifestations de la personnalité »344. Peuvent ainsi être protégé « un défilé de
mode »345, « un entretien audiovisuel »346, « un reportage sur l’argot marqué de l’empreinte de la
personnalité de l’auteur par le choix des plans de tournage et la manière d’introduire le
reportage »347 etc…
181. Définition, principales formes. Entendues largement les œuvres d’art plastique
sont « les productions de l’esprit, faisant essentiellement appel aux formes et à l’esthétique ».
Seront intégrés dans cette catégorie les œuvres d’art pur, les arts appliqués et les photographies.
Les œuvres d’arts pur tendent principalement vers un but culturel. L’article L. 112-2, 7° du
Code de la propriété intellectuelle fait état des principaux exemples « Les œuvres de dessin, de
peinture, d’architecture, de sculpture, de gravure et de lithographie ». Actuellement, ces derniers
jouent un rôle stratégique dans la vie économique car ces œuvres constituent de réelle « valeur-
refuge » suivant la cote de l’artiste pouvant atteindre des prix exorbitants 348. Par exemple, en
343
Paris, 16 mai 1994.
344
TGI Paris, 28 avril 1971.
345
TGI Paris, 23 octobre 1987.
346
TGI Paris, 10 juillet 1974.
347
Paris, 17 janvier 1995.
348
P.-Y. GAUTIER, Propriété littéraire et artistique, op. cit. , p. 121, n° 94.
151
matière d’œuvres d’architecture « peuvent être protégés par le droit d’auteur : une construction
immobilière en raison de la combinaison harmonieuse des éléments qui la composent
notamment des volumes et des couleurs »349.
Les œuvres des arts appliqués comprennent les dessins utilitaires ainsi que les travaux des
architectes. Toute œuvre d’art plastique, quelle que soit sa destination, culturelle ou utilitaire,
recevra protection (bouquet de fleur, coiffure) il s’agit du principe énoncé par le législateur de
« l’unité de l’art »350. Les dessins utilitaires outre les croquis, plans, cartes géographiques,
l’attention se concentre sur le vaste domaine des dessins et modèles (deux dimensions et relief).
Célèbre exemple du panier à salade. Une véritable surprotection s’opère car ici on se trouve
réellement à la frontière des propriétés artistique et industrielle. Le cumul se justifiait en 1909
mais dès 1957 il aurait été judicieux de le supprimer. Dès lors il faut faire un choix car le cumul
n’est pas admis. Dès lors que leurs créations sont originales, les architectes sont protégés par le
droit d’auteur. Ces derniers détiennent un double droit : d’une part sur la reproduction de leurs
plans et maquettes et d’autre part sur la présentation des façades exécutées à partir de leur
plans351.
« Les œuvres photographiques et celles réalisées à l’aide de techniques analogues à la
photographie » posées par l’art. L. 112-2, 9° du Code de la propriété intellectuelle constituent
des monopoles de l’esprit.
182. Définition. La protection offerte par le droit ne saurait s’appliquer à une simple idée
publicitaire352. Le simple thème d’une campagne n’est pas plus appropriable. Cependant la
protection par le droit d’auteur sera admise dès lors que l’idée se concrétise dans une forme (un
prospectus, un jeu ou un slogan). Il est bien entendu qu’une certaine originalité doit se dégager
ce qui ne va pas de soi dans un slogan marqué par sa brièveté ne permettant pas toujours à
l’auteur de laisser son empreinte personnelle. Le plus important est que l’intérêt d’un slogan
permet d’attirer une certaine clientèle même banal il peut exercer un certain pouvoir attractif.
349
Paris, 19 juin 1979.
350
P.-Y. GAUTIER, Propriété littéraire et artistique, op. cit. , p. 126, 127, n° 99.
351
P.-Y. GAUTIER, Propriété littéraire et artistique, op. cit. , p. 139, 140, 141, n° 107.
352
Cass. Com. 16 juin 1964, JCP G 1965, II, 14059.
152
Ainsi le signe distinctif semble plus adapté que l’œuvre littéraire d’où peut être l’inadaptation du
droit d’auteur353.
183. Définition. L’œuvre multimédia doit être entendue comme « la création complexe,
réunissant, après mise en forme informatique, un ensemble de textes, d’images fixes et/ou
animées et/ou de musique, accessible sur compact disque ou par l’intermédiaire d’un réseau
numérique. Elle nécessite de ce fait l’usage d’un matériel adéquat (lecteur laser de CD et écran
d’ordinateur ou de télévision, câble ou modem), ainsi que des logiciels particuliers (de
« navigation » pour l’Internet) »354.
Par exemple « dès lors que la programmation informatique d’un jeu électronique est
indissociable de la combinaison des sons et des images formant les différentes phases de jeu,
l’appréciation de ces éléments permet de déterminer le caractère original du logiciel
contrefait »355.
184. Définition et spécificité. Le problème des compilations a pris une autre dimension
avec les bases de données qui, depuis la loi du 1er juillet 1998 transposant la directive
communautaire du 11 mars 1996, sont expressément comprises par l’art. L. 112-3 du Code de la
propriété intellectuelle dans la catégorie des « recueils d’œuvres ou de données diverses ».
L’alinéa 2 de cet article reprend textuellement la définition de l’article 1 er. 2 de la directive,
précisant qu’il faut entendre par base de données « un recueil d’œuvres, de données ou d’autres
éléments indépendants, disposés de manière systématique ou méthodique, et individuellement
accessibles par des moyens électroniques ou par tout autre moyen »356. L’originalité peut se
manifester dans la composition ou l’expression ou encore dans le choix ou la disposition des
matières. Les bases de données sont protégeables qu’elles soient sous une forme électronique ou
353
A. LUCAS et H.-J. LUCAS, Traité de la propriété littéraire et artistique, Litec, 2ième éd. , 2001, p. 101, n° 107.
354
P.-Y. GAUTIER, Propriété littéraire et artistique, op. cit. , p. 212, n° 178.
355
Crim. 21 juin 2000, D. 2001, Somm. 2552 SIRINELLI.
356
Article L. 112-3 du Code de la propriété intellectuelle, 6ième éd. , 2006, p. 51.
153
une autre (recueil, papier). Elles peuvent recevoir une protection supplémentaire ou alternative
par un droit sui generis (Art. L. 341 du Code de la propriété intellectuelle). Tel l’article L. 341-1
du Code de la propriété intellectuelle, la protection est accordée lorsque la présentation du
contenu « atteste d’un investissement financier, matériel ou humain substantiel » bénéficiant au
producteur. Ici le contenu de la base est protégé.
186. L’objet du droit des brevets : l’invention. Le brevet porte sur une invention mais
si cette affirmation paraît relever de l’évidence, la notion d’invention mérite d’être précisée. Ni
la loi française ni la convention sur le brevet européen ne définissent la notion d’invention,
simplement évoquée à l’article L. 611-10 du Code de la propriété intellectuelle. L’article L. 611-
10 2 a) du Code de la propriété intellectuelle différencie néanmoins l’invention de la simple
découverte. La découverte existe sans l’intervention de l’homme, lequel est intervenu
uniquement pour la trouver. Elle a pour effet de s’ajouter aux données acquises. L’invention va
plus loin et suppose en outre une finalité au moins pratique de l’apport. Elle aura le plus souvent
pour effet de résoudre un problème technique. La distinction entre les deux n’est toutefois pas
toujours aussi claire, ainsi qu’en témoigne le cas du gène humain, a priori simple découverte
existant dans la nature, mais qui peut constituer une invention si le gène peut servir à la
fabrication d’un produit. La doctrine identifie plusieurs catégories d’inventions : les inventions
de produits (couche-culotte), les inventions de procédés (procédé de fabrication d’un sol en
154
béton), les inventions d’applications (utilisation d’une pompe pour réfrigérateur pour produire
du café) et les inventions de combinaisons (qui consistent en l’agencement de moyens connus
produisant un effet technique propre)357. Il convient également que l’innovation ne soit pas
exclue du domaine du brevet. Pour plus d’informations se référer aux développements inférieurs
(infra).
187. Importance des brevets d’invention. Les brevets d’invention jouent un rôle
considérable dans la vie des affaires. Les entreprises s’efforcent de plus en plus souvent de
protéger à travers eux leurs inventions susceptibles d’application industrielle. Ainsi, plus de
100000 demandes de brevets sont déposées chaque année en France, les principaux secteurs
d’activité concernés étant les équipements et produits de consommation, le transport, les
composants électriques et l’électronique. A titre d’exemple, en 1997, la première société
française déposante a été l’Oréal (284 brevets), et la première étrangère, Philips Electronics NV
(933 brevets).
C’est la loi n° 68-1 du 2 janvier 1968, plusieurs fois remaniée (et notamment par les lois du 13
juillet 1978 et du 26 novembre 1990), qui les a régis, dans le souci naturellement de protéger,
leurs titulaires mais sans pour autant entraver le progrès technique : d’où, en particulier, une
limitation dans le temps des prérogatives conférées par le brevet. Aujourd’hui, cette loi est
intégrée dans un Code de la propriété intellectuelle, institué par une loi n° 92-597 du 1 er juillet
1992358.
188. L’objet du droit des marques : le signe distinctif. Le principal signe distinctif de
l’entreprise est incontestablement la marque. D’autres signes distinctifs des produits, tels que les
labels et certifications, ainsi que les indications de provenance et appellations d’origine
contrôlées remplissent la même fonction. La marque est un véritable droit de propriété
industrielle, aussi, est-elle protégée par une action en contrefaçon.
L’article L 711-1 du Code de la propriété intellectuelle définit la marque comme « un signe
susceptible de représentation graphique servant à distinguer les produits ou services d’une
personne physique ou morale ». Autrement dit la marque est un signe apposé sur un produit ou
357
G. DECOCQ, Droit commercial, Hyper Cours, Dalloz, 2ième éd. , 2005, p. 300, n° 571.
358
J. MESTRE et M.-E. PANCRAZI, Droit commercial, LGDJ, 26ième éd. , 2003, p. 533, n° 771.
155
utilisé avec un produit ou un service, afin de distinguer le produit des produits concurrents. La
marque n’a donc pas pour fonction de garantir la qualité ou l’origine du produit mais de le
différencier. Cependant, la marque peut être l’image de l’entreprise et jouer un rôle dans la
stratégie de marketing. La marque peut aussi fonctionner comme le vecteur d’un message qui lui
est associé et qui doit être protégé avec elle. La valeur d’une marque peut véhiculer une image
de prestige ou encore la sensation de luxe.
359
R. LIBCHABER, Répertoire civil, Dalloz, septembre 2002, p. 8, n° 40.
360
J. SCHMIDT-SZALEWSKI et J.-L. PIERRE, Droit de la propriété industrielle, Litec, 4ième éd. , 2007, p. 1, n° 2.
156
191. Identification. La propriété industrielle est constituée par l’ensemble des droits
protégeant, par la reconnaissance d’un monopole temporaire d’exploitation, certaines créations
nouvelles et certains signes distinctifs. Les créations de caractère technique peuvent faire l’objet
d’un brevet d’invention, les créations de caractère ornemental sont l’objet du dépôt d’un dessin
ou d’un modèle. Les signes distinctifs sont constitués essentiellement de la marque, du nom
commercial, de l’enseigne et de l’appellation d’origine361.
La nature juridique des droits de propriété industrielle a été discutée. Selon le Doyen Roubier
tous les droits de propriété industrielle sont des « droits de clientèle » qui sont caractérisés par
une exclusivité, un monopole. Ils constituent aux côtés des droits personnels et réels une
troisième catégorie de droits. Ils diffèrent des droits personnels parce qu’ils sont opposables à
tous. Ainsi, le titulaire d’un droit de propriété industrielle peut donc opposer son droit « erga
omnes ». Mais les droits de propriété industrielle ne sont pas pour autant des droits réels, parce
qu’ils sont d’une durée brève, car ils ne sont pas perpétuels. Les brevets d’invention ainsi que
les droits afférents aux modèles et dessins industriels procédant d’un acte de création
intellectuelle sont des droits intellectuels ; tandis que les signes distinctifs n’entrent pas dans
cette catégorie car ils n’impliquent aucun effort créateur. Les Professeurs Jacques Azéma et
Jean-Christophe Galloux soulignent tous deux que le Doyen Roubier les a qualifiés de « droits
de clientèle » car ces prérogatives réalisaient sur une clientèle une emprise originale par rapport
aux droits de propriété et de créance. Mousseron en suivant la même démarche en est arrivé au
fait que le droit du breveté n’était rien d’autre qu’un droit de propriété, un « droit de propriété
incorporelle »362.
361
Lexique des termes juridiques, Dalloz, 12ième éd. , 1999, « propriété industrielle », p.423.
362
J. AZEMA et J.-Ch. GALLOUX, Droit de la propriété industrielle, Précis Dalloz, 6ième éd. , 2006, p. 2, n° 2.
157
soulèvent des questions d’ordre éthique ou encore juridique qui perturbent l’application des
règles du droit des brevets363. Il ne faut pas perdre de vue, que sans brevet, il n’y aurait sans
doute pas de recherche, puisque le retour sur investissement ne serait pas assuré.
193. Emergence de nouvelles technologies. Depuis les années soixante, le droit de la
propriété industrielle est confronté à l’apparition de nouvelles technologies comme les
obtentions végétales, les programmes d’ordinateurs, inventions biotechnologiques, topographies
de produits semi-conducteurs… Ces derniers s’adaptent difficilement aux règles classiques de
protection. Aussi les obtentions végétales répondent difficilement à l’exigence de nouveauté
posée par le droit des brevets d’invention, les topographies de semi-conducteurs à celle
d’activité inventive. Afin de justifier la protection de ces créations par des monopoles
temporaires d’exploitation, il est primordial de faire valoir leur supériorité technique et la
nécessité d’encourager le progrès. Les législateurs aménagent des systèmes sui generis,
soumettant l’octroi de monopoles à des conditions hybrides, moins exigeantes que celles du
droit des brevets, voire empruntant parfois au droit de la propriété littéraire et artistique (par
exemple : les logiciels). Ainsi, le logiciel peut être protégé soit par le droit d’auteur (loi du 3
juillet 1985 et celle du 23 juin 1994), soit par le brevet d’invention en tant qu’élément d’un
ensemble technique plus large.
195. Plan. Les créations de caractère technique se caractérisent par un objet de nature
technique qui peut être un enseignement ou un produit. La diversité de ces objets a conduit les
systèmes juridiques à les protéger par une palette de droits différents, le plus souvent exclusifs
les uns des autres. Le premier d’entre eux, le plus complet, qui offre la protection la plus
363
Ethique et génétique humaine actes, les éditions du Conseil de l’Europe, 1994, Strasbourg, 30 novembre et 2
décembre 1993, Le génome humain est-il brevetable ?, p. 103 à 123. A rapprocher Génétique et droits de l’homme,
sous la direction de Arlette HEYMAN-DOAT, L’Harmattan, 1999, p. 21 et s.
158
efficace est le droit de brevet d’invention (B). La place éminente qu’il occupe dans le droit de la
propriété industrielle en fait un modèle pour d’autres formes de protection si bien qu’on désigne
souvent ces dernières sous le terme de « périphériques » du brevet (A). Attachons-nous tout
d’abord aux créations qui posent aujourd’hui difficultés.
196. Distinction. Les droits exclusifs d’exploitation supposent par leur essence même
qu’il y ait quelque chose à exploiter. Au regard de ces créations certaines ont un caractère
purement utilitaire tandis que les autres se présentent comme des créations de forme, concernant
la mode. Ainsi, la protection des créations utilitaires se trouvant à la marge du droit des brevets
(1) doit donc être distinguée de celle des créations à caractère ornemental que sont les dessins et
modèles se trouvant à la marge du droit des brevets et du droit d’auteur (2).
197. Emergence d’objets nouveaux. Les droits voisins du brevet d’invention. Ces
droits voisins du brevet d’invention recouvrent la protection des obtentions végétales (a) ainsi
que la protection des créations informatiques qui comprend la protection des logiciels ainsi que
celle des topographies de produits de semi-conducteurs (b). Quant au savoir-faire (savoir-faire
ou know-how et secret de fabrique) il se situe aux marches de la propriété industrielle (c) et est
protégé par le secret. Afin d’être complet, il conviendra d’ajouter les biotechnologies (d).
364
J. AZEMA et J.-Ch. GALLOUX, Droit de la propriété industrielle, Précis Dalloz, 6ième éd. , 2006, p. 136, n°
215.
365
J. SCHMIDT-SZALEWSKI et J.-L. PIERRE, Droit de la propriété industrielle, Litec, 4ième éd. , 2007, p. 124 et
s. , n° 312 et s. , n° 316.
366
J. SCHMIDT-SZALEWSKI et J.-L. PIERRE, Droit de la propriété industrielle, Litec, 4ième éd. , 2007, p. 124 et
s. , n° 313 et s.
367
J. SCHMIDT-SZALEWSKI et J.-L. PIERRE, Droit de la propriété industrielle, Litec, 4ième éd. , 2007, p. 126 et
s. , n° 318 et s.
160
Le législateur a fréquemment répondu à l’apparition de nouvelles technologies par la création de
systèmes de protection sui generis. Aujourd’hui, les droits de propriété industrielle constituent
des valeurs économiques considérables368.
199. Problème suscité. Ces nouveaux biens immatériels que sont les créations
informatiques (logiciels, banques de données, jeux vidéo, topographies de semi-conducteurs…)
ont posé au législateur le problème de leur statut juridique. Que ces créations soient tenues pour
des « biens » ayant une valeur économique, n’impliquait pas nécessairement qu’ils puissent être
objet de propriété. Les auteurs de telles créations ont souhaité logiquement rentabiliser leurs
investissements en réclamant le bénéfice d’une « réservation » privative sanctionnée par l’action
en contrefaçon. Les caractères spécifiques des biens informatiques ont du mal à s’adapter aux
systèmes classiques de la propriété intellectuelle. Cette spécificité a incité certains à proposer
l’instauration d’une protection sui generis.
1) Les logiciels
200. Panorama. La loi française ne donne pas de définition du logiciel. Le logiciel doit
être entendu comme synonyme de programme d’ordinateur. Le logiciel est l’ensemble des
analyses et des programmes qui permettent à un ordinateur de traiter des informations. Selon les
Professeurs Joanna Schmidt-Szalewski et Jean-Luc Pierre « le logiciel est un ensemble
d’instructions exprimées dans un langage naturel ou formel qui, transposées sur un support
matériel peuvent servir à effectuer des opérations logiques pour obtenir un résultat
particulier »369. Les logiciels ont fait leur entrée dans la législation française avec la loi du 2
janvier 1968 sur les brevets d’invention, qui les a expressément exclus de la brevetabilité
lorsqu’ils se présentent « en tant que tels » (Code de la propriété intellectuelle Article L. 611-
10 .2 c.).
368
G. DECOCQ, Droit commercial, Dalloz, Hyper Cours, 2ième éd. , 2005, p. 317, n° 609.
369
J. SCHMIDT-SZALEWSKI et J.L. PIERRE, Droit de la propriété industrielle, Litec, 4ième éd. , 2007, p. 131, n°
328.
161
Le législateur a étendu la notion d’œuvre littéraire et artistique aux logiciels (Article L. 112-2,
13° du Code de la propriété intellectuelle) bien que ces biens n’aient rien de littéraire ni
d’artistique car le droit des brevets les avait rejetés. Contrairement à l’œuvre littéraire, le logiciel
ne porte pas en lui l’expression de la personnalité du programmateur. Afin d’admettre les
programmes d’ordinateurs comme œuvres littéraires il a fallu assouplir la condition
d’originalité, en lui conférant une dimension plus objective, qu’exprime la formule d’« effort
personnalisé » du programmateur, retenu par la Cour de Cassation pour admettre le logiciel
comme œuvre de l’esprit370. Sa qualité de « produit du travail » joue ainsi un rôle décisif dans la
protection de ce type de création. Le logiciel a un régime « hybride » empruntant à la fois à la
propriété littéraire et artistique et au droit des brevets d’invention.
370
F. ZENATI-CASTAING, T. REVET, Les biens, PUF, 3ième éd. refondue, 2008, p. 123, 124, n° 75 qui renvoie
Ass. plén. 7 mars 1986, n° 83-10477 ; JCP, 1986, II, 20631, note J. M. MOUSSERON, B. TEYSSIEet M.
VIVANT ; Dalloz, 1986, n° 31, note B. EDELMAN ; Gaz. Pal. , 25 octobre 1986, n° 297, 298, note J.R.
BONNEAU ; RTD Com. , 1986, 399, obs. A. FRANCON.
371
Ph. MALAURIE et L. AYNES, Les biens, Defrénois, 2007, p. 76, n° 219.
162
Le statut permettant de consacrer un monopole d’exploitation et partant du délit de contrefaçon
pour ceux qui y porteraient atteinte et qui permette en outre de jouir de la protection des
Conventions internationales préexistantes ne pouvaient donc être que les œuvres372.
L’originalité étant une notion tellement floue et impalpable qu’il n’a pas été trop dur afin
d’adapter ce critère au logiciel. Desbois avait pris parti pour le droit d’auteur il voyait
« l’empreinte de la personnalité du créateur de logiciel, somme toute auteur d’une œuvre
scientifique, se trouvant principalement dans le choix effectué entre plusieurs méthodes
possibles, matérialisé dans le programme définitif »373. En effet, contrairement à l’œuvre
littéraire, le logiciel ne porte pas en lui l’expression de la personnalité du programmeur. Pour
admettre les programmes d’ordinateurs parmi les œuvres littéraires, il a donc fallu assouplir la
condition d’originalité, en lui conférant une dimension plus objective, qu’exprime la formule
d’ « effort personnalisé » du programmeur retenue par la Cour de Cassation pour admettre le
logiciel comme œuvre de l’esprit374.
Ces biens n’ont rien de littéraire ni d’artistique mais cependant sa qualité de « produit du
travail » joue ainsi un rôle décisif dans la protection de ce type de création. Le législateur a
manifestement eu en vue le cas des inventions des salariés, ce pour quoi il a institué un droit de
propriété naissant directement sur la tête de l’employeur (Art. L. 113-9 du Code de la propriété
intellectuelle où la preuve contraire peut être rapportée). L’attribution est la règle que le logiciel
ait été créé dans l’exercice des fonctions ou d’après les instructions de l’entreprise. Lorsque le
logiciel est créé dans le cadre des fonctions, avec les moyens mais sans les instructions de
l’employeur alors ici le salarié devrait conserver ses droits375.
372
P.-Y. GAUTIER, Propriété littéraire et artistique, op. cit. , p. 153, 154, n° 121.
373
P.-Y. GAUTIER, Propriété littéraire et artistique, op. cit. , p. 155, n° 123. A rapprocher de l’affaire
Pachot Cass. Ass. Plén. 7 mars 1986, 3ième espèce. Un chef comptable d’une entreprise avait mis au point en dehors
de ses heures de travail et avec ses propres moyens, un logiciel de traitement de la comptabilité, dont il avait fait
bénéficier son employeur, un litige les avait par la suite opposés sur sa propriété. La Cour dans ce 3 ième arrêt
reconnaît au chef comptable la qualité d’auteur de son programme/œuvre (non cédée à l’employeur). La Cour
souligne la protection des œuvres scientifiques par le droit d’auteur, dont le logiciel serait un nouvel exemple puis
relève que le programme serait la « composition » de l’œuvre et les instructions son « expression, ne la cantonnant
pas ainsi à une simple méthode ». La Cour énonce que « Ayant recherché, comme ils y étaient tenus, si les logiciels
élaborés par M. Pachot étaient originaux, les juges du fond ont souverainement estimé que leur auteur avait fait
preuve d’un effort personnalisé allant au-delà de la simple mise en œuvre d’une logique automatique et
contraignante et que la matérialisation de cet effort résidait dans une structure individualisée, en l’état de ces
énonciations et constatations et abstraction faite des motifs ci-dessus cités, critiqués par le pourvoi, la Cour d’appel,
qui a ainsi retenu que les logiciels conçus par M. Pachot portaient la marque de son apport intellectuel, a légalement
justifié sa décision de ce chef ».
374
F. ZENATI-CASTAING et T. REVET, Les biens, 3ième éd. , PUF, 2008, p. 124, n° 75.
163
203. Logiciels, œuvres écrites. Les Professeurs Michel Vivant et Jean-Michel Bruguière
relèvent que les œuvres écrites du langage susceptibles d’être protégées par le droit d’auteur
accueillent aussi bien les ouvrages d’Hemingway qu’un logiciel Excel, ce qui complique
singulièrement tout effort de systématisation de la liste de l’Article L. 112-2 du Code de la
propriété intellectuelle. Le législateur a choisi de protéger le logiciel par le droit d’auteur. En
tant qu’ensemble d’instructions destinées à une machine, à un ordinateur afin de lui faire
produire un certain résultat, le logiciel se présente plutôt comme ayant une nature utilitaire et un
caractère fonctionnel qui aurait dû normalement le conduire à une protection par le brevet. Tant
la Convention sur le brevet européen de 1973 que la loi française (dès 1968 ; aujourd’hui Article
L. 611-10 du Code de la propriété intellectuelle) ont cependant écarté cette solution évidente
préférant mettre en valeur l’aspect écriture de cette œuvre particulière376.
Le logiciel n’a pas seulement été reconnu comme œuvre protégeable au titre du droit d’auteur
mais aussi comme œuvre littéraire. La directive 91/250 du 14 mai 1991 concernant la protection
juridique des programmes d’ordinateur a affirmé que les Etats membres devaient accorder la
protection du droit d’auteur aux programmes d’ordinateur en tant qu’œuvres littéraires377.
375
Art. L. 113-9 du Code de la propriété intellectuelle, Dalloz, 6 ième éd. 2006, p. 85, logiciel créé par un employé,
note 5, Versailles 8 octobre 1990, note 6, TGI Paris, 14 avril 1988, Paris, 9 mars 1993, note 7, Nancy, 13 septembre
1994.
376
M. VIVANT et J.-M. BRUGUIÈRE, Droit d’auteur, Précis Dalloz, 1ère éd. , 2009, p. 88, n° 85.
377
M. VIVANT et J.-M. BRUGUIÈRE, Droit d’auteur, Précis Dalloz, 1ère éd. , 2009, p. 95, n° 98.
378
J.-M. BRUGUIÈRE, Droit des propriétés intellectuelles, Ellipses, Mise au point, 2005, p. 39.
164
alors tournés vers le droit d’auteur. Ce choix a, par la suite, influencé la Convention sur le brevet
européen dont l’article 52-2 c CBE les exclue de la brevetabilité, solution reprise dans l’article
L. 611-10-2 du Code de la propriété intellectuelle. Ainsi la loi française du 3 juillet 1985 a
ajouté les logiciels à la liste des œuvres susceptibles d’être protégées par le droit d’auteur379.
379
J. AZEMA et J.-C. GALLOUX, Droit de la propriété industrielle, Précis Dalloz, 6ième éd. , 2006, p. 115, n° 188.
380
J. AZEMA et J.-C. GALLOUX, Droit de la propriété industrielle, Précis Dalloz, 6ième éd. , 2006, p. 118, n° 191.
381
J.-M. BRUGUIÈRE, Droit des propriétés intellectuelles, Ellipses, Mise au point, 2005, p. 40.
382
M. VIVANT et A. MAFFRE-BAUGE, Les notes de l’ifri, Internet et la propriété intellectuelle : le droit,
l’information et les réseaux, 2002, p. 32.
383
J.-M. BRUGUIÈRE, Droit des propriétés intellectuelles, Ellipses, Mise au point, 2005, p. 40.
165
dépourvues du caractère technique essentiel à la qualification d’invention. Mais dans la mesure
où un tel caractère technique se trouve mis en évidence dans un programme d’ordinateur, rien ne
devrait s’opposer à sa brevetabilité. C’est ainsi que les revendications de procédé visant des
méthodes mettant en œuvre des programmes sont reconnues brevetables, si bien qu’un procédé
technique dont les diverses étapes se trouvent commandées par un programme d’ordinateur est
brevetable même si le programme en lui-même ne l’est pas384.
209. Spécificité. Le créateur d’un logiciel dispose d’un monopole d’exploitation dont les
caractéristiques sont distinctes à la fois de celles du droit du breveté et du droit de l’auteur. Sa
spécificité se marque à propos de la durée, du contenu, des limites et des sanctions du droit 386.
La protection du logiciel prend effet lors de sa création, l’auteur peut se ménager la preuve de la
date de celle-ci par son dépôt auprès de l’INPI ou de l’Agence pour la protection des
programmes. Sa durée est désormais celle du droit commun : durée de vie de l’auteur et les
soixante-dix années qui suivent son décès (Article L. 123-1 du CPI). Le droit d’auteur assure
exclusivement la protection de la forme sous laquelle l’œuvre est exprimée. Comme tout
créateur d’une œuvre littéraire, l’auteur d’un logiciel est titulaire d’un droit moral et de
prérogatives à caractère patrimonial. Cependant, le droit moral qui s’entend comme un droit
« perpétuel, inaliénable et imprescriptible » (Article L. 121-1 du CPI), se compose du droit à la
paternité, du droit de divulgation, du droit de repentir ou de retrait et du droit au respect de
l’œuvre. Ces prérogatives sont fortement limitées par rapport au droit commun. L’article L. 121-
7, 1° du CPI, énonce que l’auteur d’un logiciel ne peut, en effet, s’opposer à la modification de
celui-ci par le cessionnaire des droits, « lorsqu’elle n’est préjudiciable ni à son honneur ni à sa
384
J. AZEMA et J.-C. GALLOUX, Droit de la propriété industrielle, Précis Dalloz, 6ième éd. , 2006, p. 117, n° 190 ;
J.-M. BRUGUIÈRE, Droit des propriétés intellectuelles, Ellipses, Mise au point, 2005, p. 41.
385
J. SCHMIDT-SZALEWSKI et J.-L. PIERRE, Droit de la propriété industrielle, 4ième éd. , Litec, 2007, p. 132, n°
329.
386
J. SCHMIDT-SZALEWSKI et J.-L. PIERRE, Droit de la propriété industrielle, 4ième éd. , Litec, 2007, p. 134, n°
335 et s.
166
réputation ». Il ne peut davantage exercer son droit de repentir (Article L. 121-7, 2° du CPI). En
pratique, le droit moral de l’auteur du logiciel se limite au droit à la paternité (droit d’être
mentionné comme créateur de l’œuvre). Conduisant les Professeurs Michel Vivant et Jean-
Michel Bruguière à parler de « droit moral édulcoré par le législateur »387. Le contenu du droit
patrimonial et ses modalités d’exercice ont été précisés par la loi du 10 mai 1994, modifiant
l’article L. 122-6 du CPI. Désormais, la loi énumère des prérogatives distinctes dont la violation
est sanctionnée globalement par l’article L. 335-3 du CPI. Le titulaire dispose de l’action civile
et pénale en contrefaçon de droits d’auteur pour assurer la sanction de son droit sur le logiciel
devant le tribunal de grande instance, ou le tribunal de commerce pour l’action civile, le tribunal
correctionnel pour l’action pénale.
c) La protection du savoir-faire
390
F. ZENATI-CASTAING et T. REVET, Les biens, PUF, 3ième éd. refondue, 2008, p. 128, n° 80.
391
J. AZEMA et J.-Ch. GALLOUX, Droit de la propriété industrielle, p. 556, n° 936.
392
J. SCHMIDT-SZALEWSKI et J.-L. PIERRE, Droit de la propriété industrielle, Litec, 4ième éd. , 2007, p. 141 et
s. dont notamment p. 142, n° 351.
168
qui est : (i) secret, c’est-à-dire qu’il n’est pas généralement connu ou facilement accessible ; (ii)
substantiel, c’est-à-dire important et utile pour la production des produits contractuels ; (iii)
identifié, c’est-à-dire décrit d’une façon suffisamment complète pour permettre de vérifier qu’il
remplit les conditions de secret et de substantialité ». La jurisprudence française adopte parfois
cette définition.
De son côté, la doctrine s’accorde sur la définition qu’en donne Mousseron : le savoir-faire est
une « connaissance technique transmissible, mais non-immédiatement accessible au public et
non-brevetée » ; il « consiste finalement en un ensemble d’informations pour la connaissance
desquelles une personne, désireuse de faire des économies d’argent et de temps, est prête à
verser une certaine somme ».
Si on met en perspective ces différentes définitions, le savoir-faire consiste en des informations
de nature technique, industrielle ou commerciale, non-brevetées, identifiées et substantielles,
secrètes et transmissibles.
213. Nature du savoir-faire. Bien que le savoir-faire ou d’une manière générale, les
secrets techniques, ne soient pas des droits de propriété industrielle, le droit positif actuel permet
de considérer que l’atteinte portée au savoir-faire est assimilable à l’atteinte portée à un droit
intellectuel. La réponse des droits français et communautaire est affirmative sur ce point.
L’article 1 (g) du règlement n° 772/2004 du 27 avril 2004 assimile le savoir-faire à un droit de
propriété intellectuelle, puisque les droits de propriété intellectuelle regroupent « les droits de
propriété industrielle, le savoir-faire, le droit d’auteur et les droits voisins »393.
394
J. AZEMA et J.-Ch. GALLOUX, op. cit. , p. 533, 534, n° 896.
395
J. AZEMA et J.-Ch. GALLOUX, op. cit. , p. 534, n° 898.
170
- La Cour de cassation n’a jamais exigé que les données couvertes par le savoir-faire révèlent de
l’activité inventive.
- Le terme « substantiel » signifie que le savoir-faire englobe des informations qui doivent être
utiles soit à la mise en œuvre de procédé soit à la fabrication de produit protégé. Le savoir-faire
doit être de nature à améliorer la compétitivité de celui qui le détient, par exemple en l’aidant à
pénétrer sur un nouveau marché, ou à lui donner un avantage dans la concurrence avec d’autres
fabricants ou fournisseurs de services qui n’ont pas accès au savoir-faire secret ou à un autre
savoir-faire secret comparable.
- Le savoir-faire doit également revêtir un caractère identifiable c’est-à-dire qu’il doit être
possible de vérifier que le savoir-faire présente les différentes caractéristiques précédentes et
qu’il demeure secret. Ceci est rempli dès lors que le savoir-faire se trouve décrit dans des
manuels et tout autre document écrit. Il arrive parfois que ceci soit impossible, le savoir-faire est
alors détenu par le personnel et il sera transmissible par le biais d’une formation.
- Finalement le savoir-faire est transmissible en ce sens qu’il peut être communiqué à autrui. La
précision est importante, car elle permet d’exclure du savoir-faire la compétence d’un salarié
parce qu’elle est précisément inapte à être transmise396.
396
J. AZEMA et J.-Ch. GALLOUX, op. cit. , p. 537, n° 903.
397
J. AZEMA et J.-Ch. GALLOUX, Droit de la propriété industrielle, Précis Dalloz, 6ième éd. , 2006, p. 550.
398
J. AZEMA et J.-Ch. GALLOUX, Droit de la propriété industrielle, Précis Dalloz, 6ième éd. , 2006, p. 532.
Définition : connaissances techniques transmissibles et qui ne sont pas immédiatement connaissables. Mousseron
entend le savoir-faire comme « une connaissance technique transmissible, mais non immédiatement accessible au
public et non brevetée ».
399
Abréviation de know-how to do it qui signifie savoir comment il faut faire.
171
Traditionnellement le savoir-faire se définit comme les connaissances dont l’objet concerne la
fabrication des produits, la commercialisation des produits ou services ainsi que le financement
des entreprises qui s’y consacrent, fruit de la recherche ou de l’expérience, non protégées par
brevet, non immédiatement accessibles au public et transmissibles par contrat400.
d) Les biotechnologies
218. Portée du brevet sur la séquence. « En ce qui concerne la portée du brevet, une
lecture raisonnable, d’ailleurs semble-t-il confirmé par cette même loi du 8 décembre 2004
400
Lexique des termes juridiques, Dalloz, 12ième éd. , 1999, « savoir-faire », p. 477.
401
J.-M. BRUGUIÈRE, Droit des propriétés intellectuelles, Mise au point, Ellipses, 2005, p. 41, 42. Citant l’article
5 de la Directive du 6 juillet 1998 « 1° Le corps humain, aux différents stades de sa constitution et de son
développement, ainsi que la simple découverte d’un de ses éléments, y compris la séquence ou la séquence partielle
d’un gène, ne peuvent constituer des inventions brevetables. 2° Un élément isolé du corps humain ou autrement
produit par un procédé technique, y compris la séquence ou la séquence partielle d’un gène, peut constituer une
invention brevetable, même si la structure de cet élément est identique à celle d’un élément naturel. 3°
L’application industrielle d’une séquence ou d’une séquence partielle d’un gène doit être concrètement exposée
dans la demande de brevet ». La loi du 8 décembre 2004 a repris cette trame.
172
(Article L. 613-2-1 du Code de la propriété intellectuelle) devrait conduire à admettre que la
protection conférée est liée à la fonction indiquée dans la description. Autrement dit la séquence
est quelque chose de préexistant et le brevet portera, comme on l’a observé, sur le rapport du
produit au résultat qui est établi »402.
219. Généralités. D’un côté, les créations exclusivement utilitaires sont protégeables par
brevet tandis que d’un autre côté, on trouve les créations portant exclusivement sur une forme
esthétique, étrangères à l’industrie, sans effet utile leur protection relève de la propriété littéraire
et artistique. Une situation intermédiaire existe où l’objet a un caractère utilitaire tout en étant
exprimé sous une forme esthétique encore appelé l’art industriel ou l’art appliqué : carrosserie
d’automobile, dessin d’un tissu, appareil électrique etc… Leur protection juridique relève du
droit des dessins et modèles403. Ainsi, il ressort que la propriété industrielle ne protège pas que
les créations techniques. Elle vise aussi les créations ornementales dont l’objet et la finalité sont
aussi esthétiques tout en étant appliquées à des objets industriels. Le beau et le fonctionnel se
trouvent alors liés, c’est pourquoi on peut considérer que le droit des dessins et modèles
rapproche la propriété industrielle et la propriété littéraire et artistique 404. Ce rapprochement
s’explique par la consécration du principe de l’unité de l’art selon lequel un même objet peut
être protégé à la fois par le droit des dessins et modèles et par le droit d’auteur. En revanche,
droit des brevets et droit des dessins et modèles ne peuvent pas s’appliquer cumulativement
(Art. L. 511-8, 1° du Code de la propriété intellectuelle).
Le régime des dessins et modèles (Livre V) s’applique lorsque l’apparence d’un produit ou
d’une partie d’un produit, caractérisée par ses lignes, ses contours, ses couleurs, sa forme, sa
texture ou ses matériaux est nouvelle405 et présente un caractère propre406. Aujourd’hui, le droit
402
J.-M. BRUGUIÈRE, op. cit., p. 42.
403
J. SCHMIDT-SZALEWSKI et J.-L. PIERRE, Droit de la propriété industrielle, Litec, 4ième éd. , 2007, p. 145, n°
358.
404
M.-A. PEROT-MOREL, Le régime international des dessins et modèles industriels, Recueil Dalloz Sirey, 1976,
Chron. II, p. 3 et s.
405
Article L. 511-3 du Code de la propriété industrielle.
406
Articles L. 511-1, L. 511-2 et L. 511-4 du Code de la propriété intellectuelle.
173
des dessins et modèles est harmonisé à l’échelle communautaire 407 depuis une directive du 13
octobre 1998 sur les dessins et modèles, transposée en France par l’ordonnance du 25 juillet
2001.
a) L’objet de la protection
407
J. AZEMA et J. Ch. GALLOUX, Droit de la propriété industrielle, Précis Dalloz, 6ième éd. , 2006, p. 718 et s. ,
n° 1308 et s. ; J. SCHMIDT-SZALEWSKI et J.-L. PIERRE, Droit de la propriété industrielle, Litec, 4ième éd. ,
2007, p. 405 et s. , n° 920 et s.
408
J. AZEMAet J.-Ch. GALLOUX, Droit de la propriété industrielle, op. cit. , p. 628, n° 1109.
409
J. SCHMIDT-SZALEWSKI et J.-L. PIERRE, Droit de la propriété industrielle, Litec, 4ième éd. , 2007, p. 151 et
s. ; G. DECOCQ, Droit commercial, Dalloz, Hyper Cours, 2ième éd. , 2005, p. 311 et s. , n° 597 et s.
174
été divulgué. Ils sont considérés comme identiques lorsque leurs caractéristiques ne diffèrent
que par des détails insignifiants » (Art. L. 511-3 du Code de la propriété intellectuelle). L’article
L. 511-5 du Code de la propriété intellectuelle précise de manière limitative quand le dessin ou
modèle d’une pièce d’un produit complexe doit être regardé comme nouveau et présentant un
caractère propre. La nouveauté a un caractère absolu au sens où l’on peut objecter une
antériorité quels qu’en soient la date et le lieu mais ce principe se trouve atténué par l’article L.
511-6 du Code de la propriété intellectuelle.
Le caractère propre est défini à l’article L. 511-4 du Code de la propriété intellectuelle qui
précise qu’ « un dessin ou modèle a un caractère propre lorsque l’impression visuelle
d’ensemble qu’il suscite chez l’observateur averti diffère de celle produite par tout dessin ou
modèle divulgué avant la date de dépôt de la demande d’enregistrement ou avant la date de
priorité revendiquée ».
Afin que le dessin ou modèle soit protégé il faut en outre qu’il soit conforme à l’ordre public et
aux bonnes mœurs (Art. L. 511-7 du Code de la propriété intellectuelle).
410
J. SCHMIDT-SZALEWSKI et J.-L. PIERRE, Droit de la propriété industrielle, Litec, 4ième éd. , 2007, p. 169 et
s. ; G. DECOCQ, Droit commercial, Dalloz, Hyper Cours, 2ième éd. , 2005, p. 313 et s. , n° 601 et s. ; F. ZENATI-
CASTAING, T. REVET, Les biens, PUF, 3ième éd. refondue, 2008, p. 129, n° 82.
411
J. SCHMIDT-SZALEWSKI et J.-L. PIERRE, Droit de la propriété industrielle, Litec, 4ième éd. , 2007, p. 169 et
s., n° 400 et s.
412
J. SCHMIDT-SZALEWSKI et J.-L. PIERRE, Droit de la propriété industrielle, Litec, 4ième éd. , 2007, p. 185 et
s., n° 444 et s.
413
G. DECOCQ, Droit commercial, Dalloz, Hyper Cours, 2ième éd. , 2005, p. 315, n° 604.
176
B. Le brevet d’invention : situation au cœur du droit des brevets
225. Acception. Le brevet peut se définir comme un titre délivré par les pouvoirs publics
(INPI) ou par une autorité reconnue par l’Etat (OEB) conférant à son titulaire un monopole
temporaire d’exploitation sur l’invention qui en est l’objet. Traditionnellement, le droit de brevet
concrétise une sorte de « contrat social » entre l’inventeur ou le déposant et la société, les
premiers obtenant le droit de brevet en contrepartie de la révélation de l’invention au public.
L’enrichissement de la société par ces connaissances techniques nouvelles représente donc la
contrepartie du monopole414.
228. Définition positive. L’invention est une notion complexe souligne le Professeur
Jean-Michel Bruguière. En intégrant les créations susceptibles d’enrichir la matière
(biotechnologies, logiciels..) nous pouvons dire qu’elle implique un certain résultat, une
innovation opératoire et surtout un dévoilement relève ce dernier.
L’invention implique tout d’abord une innovation opératoire. L’invention implique un résultat
technique. Le Petit Robert définit la technique comme « ensemble des procédés méthodiques,
fondés sur des connaissances scientifiques, employés à la production » ou encore à l’ensemble
des procédés « qui sont employés à l’investigation et à la transformation de la nature ». La
technique est ainsi cantonnée à une transformation de la nature ce qui, dans une société dite de
l’information, où l’innovation est toute autre peut être fortement gênant.
L’invention implique ensuite et surtout un dévoilement. L’invention est dans la continuité de ce
que l’on a dit à propos de son opposition avec la découverte, un apport, un dévoilement. Le
Doyen Roubier énonçait que « la découverte d’une propriété nouvelle d’un corps connu » doit
accéder au brevet. Ainsi, l’invention ne peut être que dans un dévoilement et plus précisément
« dans le rapport établi entre l’objet et le résultat »419. Les Professeurs Schmidt-Szalewski et
Pierre écrivent que « la nouveauté porte sur le rapport du moyen au résultat ».
418
J.-M. BRUGUIÈRE, Droit des propriétés intellectuelles, Mise au point, Ellipses, 2005, p. 35, 36.
419
J.-M. BRUGUIÈRE, Droit des propriétés intellectuelles, Mise au point , Ellipses, 2005, p. 37 ; citant P.
ROUBIER.
179
En résumé, il y a invention dès lors qu’un processus intellectuel permet d’aboutir à une
innovation prenant appui sur des connaissances issues des sciences dures, quelle que soit la
nature de l’effet du produit, dès lors, en un mot, qu’il y a « production » de ce résultat420.
229. Généralités. Le brevet on l’a déjà dit est le droit exclusif d’exploiter une invention.
Son histoire législative a commencé en décembre 1790 et janvier 1791, il a été ensuite
réglementé par une loi de 1844 puis du 2 janvier 1968, par la suite modifiée plusieurs fois et
finalement codifiée en 1992. Le monopole est en principe subordonné à la concession d’un
brevet, délivré par les pouvoirs publics : « sont brevetables les inventions nouvelles impliquant
une activité inventive et susceptibles d’application industrielle » Art. L. 611-10 du Code de la
propriété intellectuelle. L’invention présente donc un caractère technique, la distinguant des
autres créations humaines. Pour cela trois conditions doivent être réunies.
420
J.-M. BRUGUIÈRE, Droit des propriétés intellectuelles, op. cit. , p. 38.
421
G. DECOCQ, Droit commercial, Dalloz, Hyper Cours, 2ième éd. , 2005, p. 302 et s., n° 575 et s. A rapprocher, J.
SCHMIDT-SZALEWSKI et J.-L. PIERRE, Droit de la propriété industrielle, Litec, 4ième éd. , 2007, p. 24, n° 49 et
s.
180
231. Conditions de forme. S’agissant des conditions de forme422, la procédure nationale
met en effet en œuvre une formalité de dépôt car, contrairement au droit d’auteur, le droit sur
l’invention ne naît pas du seul fait de la création. L’article L. 611-1 du Code de la propriété
intellectuelle pose la délivrance du brevet comme une formalité constitutive de droit. Le dépôt
de la demande de brevet, enclenche une procédure d’examen de cette demande qui aboutit ou
non à la délivrance du brevet national. Le dépôt de la demande de brevet peut se faire à tout
moment. Il est effectué à l’Institut national de la propriété industrielle (INPI) sous n’importe
quelle forme au siège même à Paris ou auprès de l’un des centres régionaux en province (Article
R. 612-1 du Code de la propriété intellectuelle). La demande de brevet est publiée dès son dépôt,
alors que le brevet ne sera attribué que dix-huit mois plus tard. Ensuite a lieu l’examen de la
demande de brevet. Dans les quinze jours du dépôt un numéro d’enregistrement national est
attribué à la demande. Un examen technique est réalisé, tout d’abord la publication de la
demande de brevet et ensuite la procédure du rapport de recherche. La publication de la
demande assure la diffusion légale de l’invention (Article L. 612-21 du Code de la propriété
intellectuelle ; mention au BOPI). La procédure du rapport de recherche (Article R. 612-53 du
Code de la propriété intellectuelle) est destinée à rechercher les antériorités éventuelles de
l’innovation qui feraient échec à sa brevetabilité pour défaut de nouveauté. A l’issue de cet
examen, soit le titre est délivré, soit la demande est rejetée. Si le brevet est accordé, le directeur
appose un sceau sur la demande. A compter du jour du dépôt le brevet est protégé pendant 20
ans, à condition toutefois que le déposant s’acquitte de sa redevance annuelle lui permettant le
maintien de son titre (Article L. 612-19 du Code de la propriété intellectuelle). En cas de rejet la
décision doit être impérativement motivée et notifiée au demandeur.
232. Présentation. Les signes distinctifs sont des moyens phonétiques ou visuels, en
particulier des mots ou des images, qui sont utilisés pour désigner des produits, services ou
entreprises opérant sur le même marché, afin de les distinguer les uns des autres.
422
G. DECOCQ, Droit commercial, Dalloz, Hyper Cours, 2ième éd. , 2005, p. 303, n° 576 ; J. SCHMIDT-
SZALEWSKI et J.-L. PIERRE, Droit de la propriété industrielle, Litec, 4ième éd. , 2007, p. 55, n° 116 et s.
181
Les droits sur les signes distinctifs ont pour objet de créer au profit de leur titulaire une
exclusivité dans l’emploi du signe. A la différence des droits sur les créations utilitaires, ceux
sur les signes distinctifs ne confèrent pas de monopole absolu : ils ne font pas obstacle à toute
utilisation du même signe, mais seulement à son utilisation pour désigner des produits ou
services identiques, afin d’éviter toute confusion ou déloyauté dans des domaines similaires. En
revanche, le même signe peut être employé dans deux domaines différents, dès lors qu’aucun
risque de confusion n’existe.
La pratique utilise plusieurs sortes de signes distinctifs : les marques (A), permettant de
distinguer les produits ou les services d’une entreprise ; les dénominations géographiques ou
encore nommées appellations d’origine (B), désignant le lieu dont est issu un produit ; le nom
commercial ou l’enseigne, permettant d’identifier une entreprise ou un fonds de commerce
qu’elle exploite. Le nom commercial et l’enseigne ne font pas l’objet de droits exclusifs et ne
sont pas protégés contre la contrefaçon mais par la concurrence déloyale ; c’est ainsi qu’ils ne
sont pas considérés comme des droits de propriété industrielle.
A. Les marques
235. Marque et enseigne. L’enseigne ne bénéficie que d’une protection limitée au lieu
où se trouve l’établissement qui la porte. La marque bénéficie, au contraire, d’une protection
nationale. Rien n’interdit à un commerçant de déposer le terme qui constitue son enseigne
183
comme marque afin d’obtenir une protection cumulative et plus large, sous réserve également
d’une déchéance pour défaut d’exploitation en tant que marque424.
236. Marque et appellation d’origine. La marque n’a pas pour but d’indiquer l’origine
géographique d’un produit. Elle n’est pas comme l’appellation d’origine à la disposition de tous
les producteurs du lieu bénéficiant de l’appellation d’origine, mais est la propriété privative de
son titulaire.
Cependant, il est fréquent qu’un produit qui a droit à une appellation d’origine mentionne cette
appellation et soit en outre revêtu d’une marque de fabrique indépendante. Une appellation
d’origine peut encore constituer un élément d’une marque de fabrique complexe à condition que
les produits qui en sont revêtus aient droit à cette appellation (champagne x). Cela n’empêche
pas les concurrents de faire figurer l’appellation dans leur marque complexe si leurs produits ont
également droit à l’appellation (champagne y)425.
424
J. AZEMA et J.-Ch. GALLOUX, Droit de la propriété industrielle, op. cit. , p. 744, n° 1355.
425
J. AZEMA et J.-Ch. GALLOUX, Droit de la propriété industrielle, op. cit. , p. 744, n° 1356.
184
L’habitude prise fait que le consommateur aura une tendance naturelle à continuer à réclamer le
produit sous la marque qu’il connaît, même s’il peut se le procurer ailleurs car ce ne peut être
alors que sous une autre marque426.
238. Marque, dessin ou modèle, droit d’auteur. La protection du signe distinctif que
constitue la marque et, le cas échéant, celle de la création nouvelle méritent d’être distinguées.
En effet, la marque peut être constituée par un signe protégé en tant que création. Dans ce cas, le
dépôt de ce signe à titre de marque requiert l’autorisation de ceux qui sont titulaires du droit sur
la création.
426
J. AZEMA et J.-Ch. GALLOUX, Droit de la propriété industrielle, op. cit. , p. 744, 745, n° 1357.
185
2. Les conditions de la protection427
427
J. SCHMIDT-SZALEWSKI et J.-L. PIERRE, Droit de la propriété industrielle, Litec, 4ième éd. , 2007, p. 197 et
s. , n° 465 et s.
428
Paris, 23 juin 1981, Dalloz, 1982, p. 434.
429
G. DECOCQ, Droit commercial, Dalloz, Hyper Cours, 2ième éd. , 2005, p. 320, 321, n° 617.
430
J. AZEMA et J.-Ch. GALLOUX, Droit de la propriété industrielle, Précis Dalloz, 6ième éd. , 2006, p.805, n°
1460.
186
B. Les appellations d’origine ou encore nommées les dénominations
géographiques
242. Présentation. Un produit peut être distingué d’autres produits similaires par un
signe consistant dans le nom du lieu où il a été obtenu : Champagne, Cognac, Roquefort,
Jambon d’Aoste, Eau de Cologne… sont autant d’exemples de dénominations géographiques de
renommée internationale431.
L’article L. 721-1 du Code de la propriété intellectuelle énonce que « les règles relatives à la
détermination des appellations d’origine sont fixées par l’article L. 115-1 du Code de la
consommation. Ce dernier souligne que « constitue une appellation d’origine la dénomination
d’un pays, d’une région ou d’une localité servant à désigner un produit qui en est originaire et
dont la qualité ou les caractères sont dus au milieu géographique, comprenant des facteurs
naturels et des facteurs humains432.
La protection française des appellations d’origine est réservée aux dénominations géographiques
remplissant certaines conditions de fond et respectant une procédure spéciale notamment pour
les produits industriels et manufacturés ainsi que pour les produits agroalimentaires.
Il s’agit d’un droit collectif, inaliénable et imprescriptible qui ne peut être utilisé que par des
producteurs de la région en cause. Les appellations d’origine protègent les producteurs contre la
concurrence déloyale et les consommateurs contre les tromperies ; l’originalité et la qualité de la
production de produits sont ainsi mises en avant et fortement encouragées 433. Les titulaires de
l’appellation protégée disposent d’une action pénale et d’une action civile sanctionnant la
violation de leurs droits434.
431
J. SCHMIDT-SZALEWSKI et J.-L. PIERRE, Droit de la propriété industrielle, Litec, 4ième éd. , 2007, p. 295, n°
686 et s.
432
Article L. 115-1 du Code de la consommation.
433
Ph. MALAURIE et L. AYNES, Les biens , Defrénois, 3ième éd. , 2007, p. 79, n° 224.
434
J. SCHMIDT-SZALEWSKI et J.-L. PIERRE, Droit de la propriété industrielle, Litec, 4ième éd. , 2007, p. 309 et
s. , n° 707 et s.
187
SECTION 3
LES BIENS CULTURELS
243. Acception de bien culturel. Le champ d’intervention du droit n’a consacré que très
tardivement la notion de « biens culturels ». En effet, c’est seulement en 1989 que la France a
introduit la notion de biens culturels dans la loi du 1er décembre 1989 relative aux biens culturels
maritimes, modifiant la loi du 27 septembre 1941 portant réglementation des fouilles
archéologiques435.
Monsieur Jean-François Poli souligne que « le bien culturel contribue à façonner la mémoire,
son rôle est primordial car « le fait de cultiver et d’entretenir des souvenirs communs permet à
une société de conserver un contact naturel avec son passé. Qui plus est la mémorisation assure
la sauvegarde du noyau de l’individualité. Ce qui est gravé dans la mémoire -et donc susceptible
d’être remémoré- garantit la stabilité du moi » »436.
435
Loi n° 89-874 du 1er décembre 1989 relative aux biens culturels maritimes et modifiant la loi du 27 septembre
1941 portant réglementation des fouilles archéologiques, JO, 5 décembre 1989, p. 15033.
436
J.-F. POLI, La protection des biens culturels meubles, Thèse Aix-Marseille, 1992, p. 9.
437
J.-F. POLI, La protection des biens culturels meubles, Thèse Aix-Marseille, 1992, p. 9.
188
245. Spécialisation des notions. Les biens culturels et notamment ce qu’ils recouvrent
participent indéniablement au mouvement de spécialisation du droit des biens auquel l’on
assiste. La notion de biens culturels est une notion très vaste renvoyant tant aux immeubles
qu’aux meubles. Ces derniers sont extrêmement variés, il peut s’agir d’antiquités nationales,
d’objets archéologiques, de monnaies, tableaux, peintures, aquarelles, gouaches, mosaïques,
gravures, sculptures, livres, archives, etc. Chacun d’entre eux sont définis au sein de nombreuses
législations spéciales. Les biens culturels telle une source intarissable renvoient à des notions
très diverses et pointues telles qu’aux monuments historiques (loi du 31 décembre 1913) ou
encore aux trésors nationaux ou aux collections. Toutes ces lois auxquelles ils renvoient
contribuent à la spécialisation du droit des biens, ce dernier devenait de plus en plus riche,
touffu et varié ne cessant pas de se complexifier.
246. Dynamique de l’étude. Les confrontations des notions (§1) cadre de patrimoine et
bien culturel permettent d’appréhender le bien culturel en tant qu’objet témoin ou en tant
qu’objet d’art (§2) selon que l’on considère sa valeur de remémoration ou sa valeur intrinsèque.
248. Notion de patrimoine culturel, distinction entre sens commun et sens juridique.
438
J.-F. POLI, La protection des biens culturels meubles, Thèse Aix-Marseille, 1992.
189
Le droit des biens culturels renvoie aux éléments du patrimoine culturel. Cependant, le
patrimoine culturel, au sens commun, autrement dit entendu largement, recouvre un ensemble de
valeurs dont il faut assurer la transmission aux générations futures, c’est-à-dire les biens, lieux,
objets, etc. qui sont porteurs de ces valeurs. Or le Conseil de l’Europe a posé une définition de
l’héritage culturel européen selon laquelle : « L’héritage culturel européen est fait des créations
de la nature et de l’homme, de richesses matérielles mais aussi de valeurs morales et religieuses,
de convictions et de connaissances, de peurs et d’espoirs, de visions du monde et de modes de
vie dont la diversité est source de la richesse de la culture commune sur laquelle se fonde la
construction européenne »439.
Ici le patrimoine culturel désigne véritablement l’héritage culturel, choses tangibles mais encore
et surtout les coutumes, les savoir-faire, la langue.
Autrement dit, le Professeur Pierre-Laurent Frier relève qu’« Aujourd’hui couramment utilisée
dans le langage courant et dans les textes juridiques, la notion de patrimoine culturel recouvre
l’ensemble des traces des activités humaines qu’une société considère comme essentielles, pour
son identité et sa mémoire collective et qu’elle souhaite préserver afin de les transmettre aux
générations futures »440.
En revanche, le patrimoine culturel, au sens juridique, est plus restrictif : il protège seulement le
sous-ensemble centré sur les éléments matériels du patrimoine.
Le droit du patrimoine culturel consiste à assurer la protection de biens culturels au nom d’un
intérêt historique, artistique, esthétique, etc. Le patrimoine immatériel n’est pas pour l’instant
pris en compte (traditions, savoir-faire, etc.). Toutefois, une Convention internationale pour la
protection du patrimoine immatériel, a été adoptée sous l’égide de l’UNESCO, qui pourrait faire
évoluer les conceptions nationales de protection du patrimoine, en y intégrant une dimension
immatérielle441.
Aujourd’hui, l’Art. L. 1 du Code du Patrimoine énonce que « Le patrimoine s’entend, au sens du
présent code, de l’ensemble des biens, immobiliers ou mobiliers, relevant de la propriété
439
M. CORNU, Cours, 2006/2007, Master II Droit des biens culturels, Dirigé par Monsieur le Professeur J.-M.
BRUGUIÈRE.
440
P.-L. FRIER, Droit du patrimoine culturel, PUF, coll. Droit fondamental, 1997, p. 13.
441
M. CORNU, Cours, 2006/2007, Master II Droit des biens culturels, Dirigé par Monsieur le Professeur J.-M.
BRUGUIÈRE. M. CORNU, Le droit culturel des biens. L’intérêt culturel juridiquement protégé. Bruylant,
Bruxelles, 1996, p. 26 et s. mais encore p. 63 et s. sur la consécration du patrimoine immatériel.
190
publique ou privée, qui présentent un intérêt historique, artistique, archéologique, esthétique,
scientifique ou technique »442.
249. Distinction entre notion du droit privé et notion du droit public. Le Code du
patrimoine traite uniquement du droit public du patrimoine. Cette notion de patrimoine désigne
au sens du droit privé, l’ensemble des biens et droits dont jouit une personne physique ou morale
(l’actif) ainsi que les obligations qu’elle supporte (le passif). Tandis qu’au sens du droit public,
la notion de patrimoine recouvre l’ensemble des biens mobiliers ou immobiliers dont la
propriété peut être publique ou privée et qui bénéficie d’une protection en vertu de l’intérêt
culturel qu’ils renferment.
La notion de patrimoine a évolué dans le temps, à l’origine réservée aux chefs d’œuvre, elle est
désormais beaucoup plus large443 et notamment depuis 1970 qui correspond à une période où
l’on appréhende le patrimoine de manière globale vers une approche plus ethnologique du
patrimoine. En effet, l’attention se porte vers des objets ou sites plus modestes davantage
considérés dans leur fonction de témoignage que dans leur valeur propre444.
La notion de patrimoine culturel ne permet pas d’appréhender l’assiette des biens culturels
juridiquement protégés aussi il s’avère nécessaire de dégager les critères d’identification des
biens culturels.
451
M.CORNU, Le droit culturel des biens. L’intérêt culturel juridiquement protégé, Bruylant, Bruxelles, 1996, p.
101.
452
M. CORNU, Le droit culturel des biens. L’intérêt culturel juridiquement protégé, Bruylant, Bruxelles, 1996, p.
465 et s.
194
séparant. « D’une part, c’est par la volonté étatique qu’existe le domaine public administratif.
Parmi les principaux privilèges de l’administration en matière de domanialité publique, … A
l’inverse, les œuvres de l’esprit rejoignent tout naturellement le domaine public en vertu de la
loi, par le simple effet du temps, sans que la collectivité publique puisse en décider autrement.
… quant au régime applicable, la différence majeure tient à ce que la théorie de la domanialité
publique453 concerne des biens qui font l’objet d’une propriété publique alors que le domaine
public des œuvres de l’esprit postule avant tout l’existence d’un ensemble de biens
inappropriables ». Cela signifie explicitement que la catégorie des biens du domaine public
administratif obéit à un ensemble de règles tirées du droit public454.
255. Présentation. Le « patrimoine culturel » comprend tout à la fois des choses dans le
commerce et hors commerce. Les biens classés ou affectés au domaine public, qui sont des
choses hors du commerce455 en vertu des principes d’inaliénabilité et d’imprescriptibilité, en
constituent une part importante. D’autres biens, sont entravés dans leur liberté de circulation
avec la mise en place de formalités contraignantes de nature à ralentir ou compliquer le transfert
du bien, tel est le cas pour les monuments historiques, l’aliénation des biens immobiliers classés
du domaine privé de l’Etat, d’un département, d’une commune ou d’un établissement public.
D’autres étant entre des mains privées sont soumis à des restrictions afin que leur vocation à
circuler librement soit moindre. En revanche, s’agissant des objets mobiliers classés monuments
historiques est encore plus lourd puisque en vertu de l’article 18 de la loi du 31 décembre 1913,
d’une part les objets mobiliers appartenant à l’Etat, sont inaliénables et d’autre part ceux qui
appartiennent à un département, une commune ou un établissement public ou d’utilité publique
ne peuvent être transférés à une personne privée.
453
F. BIGLIONE, Domanialité publique et protection des biens culturels, p. 65 et s. , in Les biens culturels,
LégiCom N° 36-2006/2, Revue thématique de droit de la communication.
454
M. CORNU, Le droit culturel des biens. L’intérêt culturel juridiquement protégé, Bruylant, Bruxelles, 1996, p.
466.
455
M. CORNU, La mise hors commerce des biens culturels comme mode de protection, p. 75 et s. , in Les biens
culturels, LégiCom N° 36-2006/2, Revue thématique de droit de la communication.
195
256. Circulation. Les objets mobiliers classés monuments historiques sont frappés
d’interdiction d’exportation456. En revanche, pour les autres biens culturels une autorisation de
l’administration était nécessaire457. Face à la libre circulation reconnue dans l’espace
intracommunautaire cette disposition sera abrogée. Les biens culturels d’intérêt majeur seront
frappés d’interdiction d’exportation, tandis que les autres biens culturels seront soumis
désormais à un système de certificats d’exportation458.
260. Présentation. Les biens dont l’intérêt culturel est constitué a priori sont en petit
nombre. Dans son sens originaire, le monument en fournit un bel exemple. La catégorie des
archives ou encore des biens culturels dont le dépôt a été rendu obligatoire rejoignent cette idée
de préconstitution de « patrimoine culturel ».
462
M. CORNU, op. cit. , p. 166.
197
1. La notion originaire de monument
262. Source, définition. La loi du 31 décembre 1913 sur les monuments historiques
concerne les édifices et sites dignes d’être protégés, mais elle désigne également les objets
mobiliers y compris ceux qui se trouvent rattachés par un lien particulier à un immeuble
(tapisseries, sculptures, éléments de décoration encore nommés immeubles par destination)464.
L’intérêt d’art et d’histoire dans la loi du 31 décembre 1913 doit être entendu comme une notion
souple. La loi du 31 décembre 1913 sur les monuments historiques, est une loi fondatrice où
l’intérêt d’art et d’histoire tient une place stratégique c’est en effet ce dernier qui fonde la
décision de protection mais aussi la fonction de mémoire et de témoignage. Pour les immeubles
l’article 1 dispose que « Les immeubles dont la conservation présente, au point de vue de
l’histoire ou de l’art, un intérêt public, sont classés comme monuments historiques en totalité ou
en partie par les soins du ministre chargé des affaires culturelles selon les distinctions établies
par les articles ci-après ». S’agissant des éléments mobiliers, l’article 14 énonce que « Les objets
mobiliers, soit meubles proprement dits, soit immeubles par destination, dont la conservation
463
M. CORNU, op. cit. , p. 168.
464
Les deux sont traités distinctement car, n’étant pas exposés aux mêmes risques, leur protection va s’adapter à
leur nature. Le dispositif est davantage centré sur la conservation matérielle des immeubles tandis que le risque de
dispersion et de soustraction des biens mobiliers appelle certaines dispositions spécifiques. V. infra, n° 444.
198
présente, au point de vue de l’histoire, de l’art, de la science ou de la technique, un intérêt
public, peuvent être classés par un arrêté ministériel ». Deux modes de protection existent, tout
d’abord, le classement en monuments historiques (édifices et sites publics et privés jugés dignes
d’être protégés ainsi que les objets mobiliers entretenant un lien particulier avec un immeuble
protégé). Mais encore, un deuxième mode de protection existe, l’inscription à l’inventaire
supplémentaire qui assure une protection préventive concernant les immeubles privés et publics
et les objets mobiliers si, et seulement si, ils appartiennent à une collectivité publique ou une
association culturelle. De telle protection fait naître sur la tête du propriétaire du bien immeuble
ou meuble des contraintes et des obligations notamment en cas de réalisation de travaux ou en
cas d’aliénation du bien ou d’interdiction d’exportation.
3. La notion d’archives
263. Source, définition. La loi sur les archives du 3 janvier 1979 en son article premier
précise que « La conservation de ces documents est organisé dans l’intérêt public tant pour les
besoins de la gestion et de la justification des droits des personnes physiques ou morales,
publiques ou privées, que pour la documentation historique de la recherche ». L’article 1 de la
loi du 3 janvier 1979465 qualifie d’archives « L’ensemble des documents, quels que soient leur
date, leur forme et leur support matériel, produits ou reçus par toute personne physique ou
morale, et pour tout service ou organisme public ou privé, dans l’exercice de leur activité… ».
Madame Marie Cornu précise dans son cours466 quelque notion de cette définition. Un document
est un support d’information, quelle que soit la nature du support : l’écrit, l’audiovisuel, la
photographie, multimédia. Les archives sont considérées comme publiques si et seulement si
elles émanent d’organismes, services et personnes publics, ou de personnes privées qui
concourent à une mission de service public. Seuls les documents qui procèdent de cette activité
sont des documents publics. En revanche, les archives privées présentant un intérêt public pour
des raisons historiques peuvent être classées comme archives historiques.
465
Loi 79-18 du 3 janvier 1979 sur les archives.
466
M. CORNU, Cours 2006/2007, Master II Droit des biens culturels, Dirigé par Monsieur le Professeur J.-M.
BRUGUIÈRE.
199
264. Finalité culturelle. Le droit français distingue plusieurs catégories d’archives.
Parmi les archives publiques, certaines d’entre elles peuvent concerner plus spécifiquement des
activités ou des biens d’ordre culturel.
En scrutant la législation sur les archives dans son ensemble, on s’aperçoit en fait qu’elle
contribue, d’une façon générale, à la préconstitution du « patrimoine culturel », particulièrement
en matière d’archives publiques. Certes, l’ensemble des documents produits ne sont ou ne seront
pas des biens culturels. Il suffit de songer à la masse imposante de documents administratifs
sans intérêt qui appartiennent à la catégorie des archives. Mais c’est l’activité même d’archivage
des documents, indépendamment de leur valeur intrinsèque qui revêt une fonction culturelle,
puisqu’elle a notamment pour objet de conserver au-delà de leur utilisation courante toutes les
archives publiques467.
La fonction d’archiver va ainsi permettre d’enrichir le fonds commun à transmettre aux
générations futures.
265. Présentation. La loi du 21 juin 1943 instituait un régime de dépôt légal obligatoire
pour tout imprimé, formalité à la charge de l’imprimeur et de l’éditeur. La notion d’imprimé
avait fait l’objet d’une interprétation extensive par la Cour de cassation. Y figuraient « les livres,
affiches, périodiques, gravures, brochures, cartes (postales, de géographie ou autres), documents
photographiques ou phonographiques (…), partitions musicales, œuvres audiovisuelles
multimédia, films, vidéogrammes, etc. ».
La loi nouvelle consacre l’évolution puisque rentrent expressément dans son champ
d’application, en vertu de l’article premier de la loi du 20 juin 1992 relative au dépôt légal, « les
documents imprimés, graphiques, photographies, sonores, audiovisuels, multimédias, quel que
soit leur procédé technique de production, d’édition ou de diffusion ». En font également partie
« les progiciels, les bases de données, les systèmes experts et les autres produits de l’intelligence
artificielle (…) dès lors qu’ils sont mis à la disposition du public par la diffusion d’un support
matériel, quelle que soit la nature de ce support »468.
467
M. CORNU, op. cit. , p. 169.
468
M. CORNU, op. cit. , p. 171.
200
5. La notion de collection « Musée de France »
266. Présentation. La loi du 4 janvier 2002 vient réformer l’activité et le statut des
musées, jusque là encadrés par une ordonnance du 13 juillet 1945 portant organisation
provisoire des musées des Beaux-Arts469. La notion de musée renvoie de manière générique à
l’institution en charge d’une collection. Elle désigne encore et surtout la collection elle-même.
En effet, l’article 1er de la loi du 4 janvier 2002 souligne que « L’appellation « Musée de
France » peut être accordée aux musées appartenant à l’Etat, à une autre personne morale de
droit public ou à une personne morale de droit privé à but non lucratif ». « Est considérée
comme musée, au sens de la présente loi, toute collection permanente composée de biens dont la
conservation et la présentation revêtent un intérêt public et organisées en vue de la connaissance,
de l’éducation et du plaisir du public ». Le label « Musée de France » renforce certaines
obligations, comme la gestion des collections et influence le statut des objets. Les œuvres visées
sont non seulement les collections d’œuvres d’art, mais aussi les collections scientifiques,
naturelles, etc. de musée d’art et d’histoire, de maisons d’écrivains célèbres, de musées
thématiques divers.
Les musées se doivent de conserver, restaurer, étudier et enrichir les collections, rendre les
collections accessibles au public, mettre en œuvre des actions d’éducation et de diffusion,
contribuer au progrès de la connaissance et de la recherche. Ce label est attribué à la demande
du propriétaire. Les collections « Musées de France » ont diverses règles qui s’appliquent
comme par exemple l’imprescriptibilité des collections sans limite de temps, l’interdiction de
vente sauf déclassement du bien, le droit de préemption que l’Etat peut exercer lors des ventes
publiques aux enchères, le contrôle des acquisitions ainsi que la possibilité de transfert. Il est
intéressant de noter que les entreprises qui se portent acquéreurs de collections de « Musées de
France » bénéficient en échange de très importantes réductions d’impôts tout comme celles se
portant acquéreurs de biens culturels afin d’éviter qu’ils ne sortent du territoire. De tels biens ne
devront pas être cédés pendant 10 ans et devront être impérativement placés en dépôt dans un
Musée de France.
469
Texte fixant très sommairement les règles de fonctionnement et le contrôle de ces institutions.
201
B. Les objets révélés comme témoins
268. Valeur de témoin : fonction de témoignage. Mais leur valeur de témoin n’est pas
présente dès l’origine, elle se révèle après un certain temps. L’importance de l’intérêt historique
au cœur de la plupart des législations culturelles en porte la marque.
La loi du 31 décembre 1913 modifiée se soucie de protéger les monuments historiques. D’autres
législations plus récentes s’appuient également sur l’intérêt historique. C’est le cas de la loi du 2
mai 1930 relative à la protection des monuments naturels et des sites, des législations sur les
ensembles tels que les secteurs sauvegardés, les zones de protection du patrimoine architectural,
urbain et paysager, des règles concernant les fouilles archéologiques, ainsi que les archives470.
La valeur de témoignage prend diverses formes tantôt intérêt historique, préhistorique,
archéologique, paléolithique, etc.
269. Définition. L’intérêt rattaché à la protection d’un bien peut se fonder sur sa valeur
intrinsèque d’un point de vue artistique.
Le législateur a recours à plusieurs techniques pour identifier les biens porteurs d’une valeur
artistique. Tantôt il s’appuie sur la notion d’intérêt d’art, tantôt, il se soucie de délimiter de façon
plus précise certaines catégories particulières de biens.
470
M. CORNU, op. cit. , p. 172.
202
A. L’absence de notion unitaire
271. Sens spéciaux. Madame Marie Cornu relève qu’ « il y a en effet un sens spécial ou
plus exactement des sens spéciaux de l’objet et de l’œuvre d’art, sachant que l’on rencontre
fréquemment les deux catégories réunies au sein de mêmes textes ». Le décret du 3 mars 1981
porte sur la répression des fraudes en matière de transactions d’œuvres d’art et d’objets de
collection. La même distinction est faite dans le Code général des impôts aux articles 1131 et
1716 bis. En matière de répression du vol d’œuvres et d’objets d’art, on retrouve, là encore, les
deux notions471.
Certains textes renvoient cependant à des notions plus précises, mais aussi plus pointues.
L’ancienne loi du 23 juin 1941 relative à l’exportation des œuvres d’art mentionne entre autres
objets d’art, les objets d’ameublement.
471
M. CORNU, op. cit. , p. 176.
203
Face à la catégorie générale de bien culturel, ceci ne doit pas faire illusion. Il y a davantage
place à des catégories spéciales de biens considérés en tant qu’objets d’art plutôt qu’à une notion
générique. Sont mentionnés à l’annexe de la loi du 31 décembre 1992 les objets de collection,
objets d’antiquités, objets archéologiques, etc.
273. Détermination des œuvres et objets d’art. Un certain nombre de textes s’appuient
sur des critères matériels dans l’identification des œuvres et objets d’art. C’est le cas en droit
interne de la loi du 31 décembre 1921 modifiée et du décret du 18 mars 1924 portant règlement
d’administration publique de la loi du 31 décembre 1921, à propos des ventes publiques
d’œuvres d’art et de la faculté donnée à l’Etat de préempter le bien.
Quels sont les biens culturels visés par ce décret ? L’article 1er précise que ce sont notamment
les curiosités, antiquités, livres anciens et tous objets de collection, de peintures, aquarelles,
pastels, dessins, sculptures originales et de tapisseries anciennes. Il s’agit d’une liste limitative et
descriptive.
274. Champ d’application. Les dispositions de la loi du 23 juin 1941 étaient applicables
aux « objets d’ameublement antérieurs à 1830, aux œuvres des peintres, graveurs, dessinateurs,
204
sculpteurs, décorateurs, antérieures au 1er janvier 1900… ». Le champ d’application de la loi
était plus large, s’appuyant sur la notion générique d’objet présentant un intérêt national
d’histoire ou d’art. Mais les catégories spécifiées dans le second alinéa restaient soumises à des
critères d’ancienneté. La loi de 1941 a été abrogée par la loi du 31 décembre 1992, qui institue
un mécanisme sensiblement différent, tenant compte de l’espace communautaire. Pour plus de
précision, se référer aux développements ultérieurs relatifs notamment à la circulation
européenne et internationale (infra).
275. Définition. Les trésors nationaux472 sont les biens culturels les plus importants qui
revêtent un intérêt majeur. Ils sont pour cette raison frappés d’une interdiction d’exportation,
sauf hypothèse de sortie temporaire. Le Code du patrimoine ne donne pas de définition des
trésors nationaux. Il renvoie purement et simplement, à plusieurs séries de biens culturels 473.
L’article L. 111-1 du Code du patrimoine énonce que « Les biens appartenant aux collections
publiques et aux collections des musées de France, les biens classés en application des
dispositions relatives aux monuments historiques et aux archives, ainsi que les autres biens qui
présentent un intérêt majeur pour le patrimoine national au point de vue historique, de l’art ou de
l’archéologie sont considérés comme trésors nationaux ». Il s’agit d’une part des objets
mobiliers classés au titre des monuments historiques qui comprennent les meubles par nature
ainsi que les immeubles par destination. Sont aussi considérées comme trésors nationaux les
archives historiques qui ont fait l’objet d’un classement en application de la loi du 3 janvier
1979. Cette fois-ci et à l’inverse des objets classés au titre des monuments historiques, le
classement ne concerne que les archives privées. Les œuvres et objets de collections publiques
sont également des trésors nationaux. Enfin, les collections placées sous le label musées de
France sont également qualifiées de trésors nationaux.
472
M. CORNU, Le droit culturel des biens. L’intérêt culturel juridiquement protégé, Bruylant, Bruxelles, 1996,
p.184 et s. , M. CORNU, Cours 2006/2007, Master II Droit des biens culturels, Dirigé par Monsieur le Professeur
J.-M. BRUGUIÈRE.
473
Article L. 111-1 du Code du patrimoine.
205
Certaines catégories sont ignorées par la loi dont notamment les fragments d’immeubles classés
monuments historiques que sont les objets mobiliers classés au titre des monuments historiques
que l’article L. 111-1 du Code du patrimoine qualifie de trésors nationaux. Cette catégorie
comprend les meubles par nature et les immeubles par destination. Mais encore il ne faut pas
oublier les éléments du domaine public autres que les biens des collections publiques comme
par exemple le patrimoine culturel qui en vertu de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat
fait partie du domaine public sans pour autant être placé dans une collection ou encore sans être
classé au titre des monuments historiques.
Le régime de protection a été entièrement refondu dans la loi du 31 décembre 1992 474 qui vient
abroger la loi du 23 juin 1941. Le texte de 1992 a été sérieusement remanié par la loi du 10
juillet 2000 et par la loi n° 2002-5 du 4 janvier 2002 relative aux musées de France 475. Il règle la
circulation des biens culturels en distinguant trois catégories soumises à des règles différentes.
Les trésors nationaux se voient interdire la sortie du territoire, du moins à titre définitif.
Certaines catégories de biens culturels sont placées sous un régime de liberté surveillée tandis
que d’autres circulent librement. Pour de plus amples informations et développements se référer
ultérieurement.
276. Présentation. Le Code du patrimoine prévoit que certains biens culturels doivent
obtenir, pour circuler librement, un certificat attestant qu’ils ne font pas partie des trésors
nationaux. Ce certificat leur permet de circuler vers un autre Etat membre et doit accompagner
les biens quel que soit son possesseur. Mais pour pouvoir être exporté à destination d’un Etat
tiers à l’Union européenne, cette formalité ne suffit pas. Les personnes doivent requérir une
autorisation d’exportation auprès des services compétents. Elles doivent déposer au bureau des
douanes une déclaration d’exportation. Tous les biens culturels ne sont pas soumis à contrôle.
La loi de 1992 avait repris les catégories instituées par la directive et le règlement
communautaire, assorties des mêmes seuils de valeur et de datation. Le droit français a évolué
474
Loi n° 92-1477 du 31 décembre 1992 relative aux produits soumis à certaines restrictions de circulation et à la
complémentarité entre les services de police, gendarmerie et de douane, dispositions relatives aux biens culturels,
JO, 5 janvier 1993, p. 198.
475
Article L. 11-1 et s. du Code du patrimoine.
206
face aux impératifs de protection qui diffère du cadre communautaire, depuis les décrets du
26/09/2001 et 16/07/2004. La technique des seuils de valeur a été améliorée pour certaines
catégories de biens culturels, avec un système de double seuil selon que la destination envisagée
soit dans ou hors du territoire de la communauté.
SECTION 4
LES BIENS NATURELS
277. Spécialisation du droit des biens. La diversification du droit des biens suscite de
nombreuses interrogations et notamment révèle un grand intérêt car au regard du problème
actuel de la dispersion du droit des biens aussi est-il intéressant de se recentrer sur l’essentiel de
ces valeurs préexistantes inestimables. La distinction fondamentale des meubles et des
immeubles révèle à quel point le régime des biens n’est pas unitaire. Certaines catégories
d’immeubles telles que les forêts ont demandées certaines interventions spécifiques du
législateur. L’existence de ressource de nature énergétique a aussi suscité l’émergence de
réglementations spéciales476. Il n’en reste pas moins qu’à notre époque, les divers éléments
physiques de la nature semblent plus encore que par le passé pris en considération dans leur
originalité.
278. Nature. Personne ne s’oppose à dire que certaines dispositions du Code civil
relèvent d’une époque passée. En effet, l’architecture du droit des biens est restée quasiment
inchangée depuis 1804. Madame Marie-José Del Rey relève qu’« en matière de droit des biens il
existe une importante interpénétration des considérations d’intérêt privé et d’intérêt général ».
Elle souligne qu’« actuellement, l’intérêt commun s’interpose plus qu’autrefois entre les
hommes et les choses »477. Au-delà de ces constatations le droit des biens semble en crise.
Cependant cette crise n’est présentée que comme une étape de la régénérescence de la matière.
Ainsi il y aurait donc un droit spécial des biens comme il existe déjà un droit spécial des
contrats478. Madame Marie-José Del Rey souligne que « Par ailleurs, avec la loi du 10 juillet
476
F. TERRE et Ph. SIMLER, Droit civil, Les biens, Précis Dalloz, 6ième éd. , 2002, p. 45, n° 42.
477
M.-J. DEL REY, Droit des biens et droit de l’environnement, sous la direction de Monsieur le Professeur P.-L.
FRIER, 1992, p. 20. Atelier national de reproduction des thèses.
478
J. CARBONNIER, Les biens, Droit civil, Tome 3, 19ième éd. refondue, Thémis droit privé, 2000, PUF, p. 80, n°
45.
207
1976 sur la protection de la nature, est apparu au-delà du droit de chacun à la nature, le devoir
corrélatif de veiller à la conservation de celle-ci. Or, cette évolution semble avoir favorisé un
certain éclatement du droit des biens. Désormais, le droit ne s’intéresse plus aux éléments
naturels - susceptibles d’être considérés comme des biens - exclusivement en tant que choses
appropriables et cessibles, mais également en tant que valeurs à préserver »479.
479
M.-J. DEL REY, Droit des biens et droit de l’environnement, sous la direction de Monsieur le Professeur P.-L.
FRIER, 1992, p. 20.
480
R. ROMI, Droit et administration de l’environnement, 5ième éd. Montchrestien, Domat droit public, 2004, p. 6
citant M. Rémond-Gouilloud, Droit de détruire, PUF, Les Voies du droits, 1989, p. 24.
481
Environnement Actualité du droit public, privé et pénal de l’environnement, N° 12 décembre 2007, 6 ième année,
Repère p.1, n° 11. Environnement Actualité du droit public, privé et pénal de l’environnement, N° 8-9 août
-septembre 2007, 6ième année, Alertes p. 4, n° 54. Environnement Actualité du droit public, privé et pénal de
l’environnement, N° 10 octobre 2007, 6 ième année, Alertes p. 4, n° 59. Environnement Actualité du droit public,
privé et pénal de l’environnement, N° 11 novembre 2007, 6 ième année, Alertes p. 3, n° 63. Environnement Actualité
du droit public, privé et pénal de ‘environnement, N° 12 décembre 2007, 6ième année, Alertes p. 3, n° 68, 70.
482
Le Grenelle de la mer s’est fixé comme premier défit de mieux connaître la mer et son état et comme second
défit de conforter les activités maritimes et littorales qui sont essentielles à nos économies. Le Grenelle de
l’environnement a posé de nombreux jalons qui seront intégrés dans la stratégie nationale pour la mer. Le Grenelle
de la mer vise donc à créer les conditions favorables à l’émergence de cette dynamique. Il réunira pour la première
fois sous cette forme et dans un tel processus, l’Etat, les collectivités territoriales, tous les acteurs de l’économie
maritime et les représentants de la société civile afin de définir une feuille de route en faveur de la mer, du littoral et
de la promotion des activités maritimes dans une perspective de développement durable. Quatre groupes de travail
ont été mis en place : Groupe n° 1 « Favoriser le développement harmonieux du littoral en améliorant l’interface
terre-mer » ; Groupe n° 2 « Promouvoir le développement d’activités maritimes compétitives et soutenables sur le
plan environnemental » ; Groupe n° 3 « Valoriser les métiers de la mer et œuvrer à l’attractivité des activités
maritimes » ; Groupe n° 4 « Instaurer une nouvelle gouvernance aux niveaux infra-national, national, européen et
mondial ».
483
Le mini Grenelle de la téléphonie mobile et des ondes prévu le 19 mars 2009 « les téléphones mobiles, les
antennes relais, le Wi-Fi ou les téléviseurs ». Le Grenelle des ondes a fait l’objet d’un rapport rendu le 25 mai 2009.
Il a émis certaines propositions 1) il a reconnu des raisons de douter face aux éléments scientifiques qui sèment le
doute 2) le téléphone portable interdit aux moins de 12 ans (sur notice !) 3) antenne relais 0,6 volts/m au lieu des 41
à 61 volts/m (OMS). Reproches du Grenelle des ondes : pas de scientifique présent, rien de précis sur les éléments
et la maladie hyper électro sensible pas reconnue.
208
conséquente et privilégiée. Ainsi, il y aura lieu d’exposer dans un premier temps le droit de
l’environnement par rapport aux autres droits voisins (§1) afin de mieux distinguer leur objet
respectif, tous différents, puis ensuite, de présenter le droit de l’environnement en lui-même
(§2), pour finalement mieux s’arrêter sur l’objet même du droit de l’environnement (§3).
I. Le droit rural
484
V. BARABE-BOUCHARD, M. HERAIL, Droit rural, Ellipses, éd. 2007, coll. Droit notarial, Avant propos.
209
282. Evolution du droit rural. Le droit rural est un domaine du droit qui a des frontières
extrêmement mouvantes et c’est un domaine en constante extension. On dit parfois que le droit
rural est une notion évolutive.
La première phase qui s’étend jusqu’à la fin du XIXième siècle correspondait à un droit rural
qui n’avait pas de spécificité prononcée, le monde rural se confondait exclusivement avec le
monde agricole. Le seul problème que les agriculteurs rencontraient était un problème de
propriété foncière (avoir accès à la terre pour la cultiver) qui ne nécessitait pas l’intervention des
juristes. Les agriculteurs produisaient pour consommer (consommation personnelle), le surplus
seulement était vendu (commercialisation sur la base des contrats du Code civil). Aucune
nécessité ne se faisait ressentir afin de créer un droit à part pour les agriculteurs.
La seconde phase s’étendait de la fin du XIXième siècle jusqu’aux années 1970, les mentalités
changent, l’activité agricole se développe, ce déclic est la conséquence des deux guerres
mondiales d’où une intensification de la production. L’activité agricole n’est plus une activité
afin que tout le monde puisse se nourrir mais devient une entreprise à ciel ouvert avec un
support immobilier spécifique la terre. Ainsi une lutte intensive va s’opérer pour la possession
du sol opposant l’utilisation urbaine et l’utilisation rurale. Jusqu’aux années 1970 la
réglementation du droit rural va viser à organiser la répartition des terres entre divers utilisateurs
potentiels et à en rationaliser l’usage d’où un système de zonage. L’agriculteur afin de
commercialiser doit avoir la propriété foncière. Deux textes fondamentaux sont intervenus dans
cette période afin d’avoir des exploitations plus viables et plus productives tout d’abord, la loi
de 1941 sur l’opération de remembrement afin d’améliorer l’organisation foncière et enfin la loi
de 1943 sur le statut du fermage afin de garantir la stabilité des fermiers sur les terres louées. Il
s’agit d’une amorce d’une législation adaptée au monde rural.
La troisième phase s’étend des années 1970 jusqu’à la fin du XXième siècle, ici les mesures
internes ainsi que la PAC vont conduire à un renversement de situation avec l’arrivée
d’excédents et de surproduction, car trop de terres ont été réservées au secteur agricole.
L’adoption de lois d’orientation (définir l’objectif) qui ont pour but de chercher à redresser la
barre pour les années à venir (lois d’orientations en 1960, 1962 et 1980). La PAC prend le pas
sur la politique interne.
La quatrième phase correspond à la période actuelle qui est marquée tout d’abord par la
diminution du nombre des exploitants agricoles (désagrégation du tissu rural) mais encore par
210
l’amélioration de la qualité des produits. Pendant la période actuelle il s’agit de corriger les
méfaits de la surproduction et de revitaliser les zones délaissées, tel est le but poursuivi.
Désormais la solution doit passer par une diversification des activités des agriculteurs et par des
aides directes aux revenus des agriculteurs.
283. Objet du droit rural. L’objet du droit rural défini de manière négative, ce n’est pas
exclusivement du droit foncier, ce n’est pas exclusivement du droit agraire (organisation des
parcelles), ce n’est pas exclusivement du droit agricole (droit des activités et règles pour la
production), ce n’est pas exclusivement du droit de l’environnement. C’est en quelque sorte un
peu de tout ça. Un ensemble qui prend à chacune des branches du droit avec une constitution
progressive de ses propres règles pour devenir une branche autonome du droit. Le nouveau Code
rural date de 1992 et il est divisé en huit livres (l’aménagement et l’équipement de l’espace
rural ; la protection de la nature ; l’exploitation agricole ; les baux ruraux ; les organismes
professionnels agricoles ; la production et les marchés ; les dispositions sociales ;
l’enseignement ; la formation professionnelle ; le développement agricole ; la recherche
agronomique) et est divisé en une partie législative et une partie réglementaire. Le droit rural
recouvre le droit des activités, des exploitants et de l’exploitation en milieu rural agricole.
Le droit rural est d’abord le droit des activités agricoles définies par la loi du 30 septembre 1988
relative à l’adaptation de l’exploitation agricole à son environnement économique et social,
définition codifiée dans l’article L. 311-1 du Code rural. « Sont réputées agricoles toutes les
activités correspondant à la maîtrise et à l’exploitation d’un cycle biologique de caractère
végétal ou animal et constituant une ou plusieurs étapes nécessaires au déroulement de ce cycle
ainsi que les activités exercées par un exploitant agricole qui sont dans le prolongement de l’acte
de production ou qui ont pour support l’exploitation… Les activités agricoles ainsi définies ont
un caractère civil »485.
Il recouvre également les exploitants agricoles, l’agriculteur doit être entendu comme toute
personne physique ou morale qui exerce des activités réputées agricoles au sens de l’article L.
311-1 du Code rural. L’agriculteur, chef d’exploitation agricole doit être titulaire d’un titre
juridique lui donnant le pouvoir d’exercer son activité agricole sur le bien foncier qui est support
d’activité. Soit le propriétaire de l’exploitation agricole détient un droit réel, il est alors
485
Article L. 311-1 du Code rural.
211
propriétaire ou usufruitier et est en situation d’un faire valoir direct, soit il est titulaire d’un
contrat de bail à ferme ou d’un contrat de métayage et est en situation d’un faire valoir indirect.
L’exploitation agricole doit être entendue comme une entité économique composée d’éléments
immobiliers (terre et bâtiment) et mobiliers corporels ou incorporels (matériel, stock, droit de
produire) nécessaires à la réalisation de sa finalité productive. La loi d’orientation de 1988 et
celle de 1995 sur la modernisation de l’agriculture ont toutes deux pour finalité d’orienter les
agriculteurs vers une culture d’entreprise.
284. Un droit sous perfusion du droit communautaire. Le droit rural est très
fortement influencé par le droit communautaire, on peut dire que le droit rural est « sous
perfusion » de droit communautaire. L’influence communautaire est déterminante. A ce point
que les règles internes ne sont généralement que des mesures d’application. Les sources du droit
rural sont composées d’une part, de sources internes qui comprennent le Code rural avec des
articles de nature législative et des articles de nature réglementaire, d’autres sources codifiées
sont de grande utilité en particulier le Code forestier ou le Code de l’environnement mais
cependant ce sont les actes réglementaires (décrets et arrêtés) qui revêtent une importance
particulière pour la vie quotidienne des agriculteurs. D’autre part, s’agissant des sources
communautaires qui revêtent une importance capitale en la matière (le droit rural) sont souvent
masquées par le fait que les textes utilisés sont des textes nationaux qui appliquent les
prescriptions communautaires. Le droit rural est soumis aux décisions de la Communauté
européenne qu’il s’agisse de celles relatives du Marché unique ou de la PAC. Les principes du
Marché unique (libre circulation, libre concurrence, tarif douanier commun) sont applicables
aux produits agricoles. Les objectifs de la PAC sont énoncés à l’article 33 du Traité : accroître la
productivité, améliorer le niveau de vie des agriculteurs, stabiliser les marchés, assurer la
sécurité des approvisionnements et garantir des prix à la consommation raisonnables486.
286. Textes. Le présent Code du vin n’a pas valeur « de codification officielle prévue par
la loi ». Il regroupe dans le cadre du Code du vin de 1936, les mesures principalement en
vigueur à la date du 1er janvier 1999 relatives aux définitions, à la production, l’importation, le
commerce et la circulation des vins. La codification des textes législatifs et réglementaires
relatifs à l’assainissement du marché du vin, prescrite par l’article 9 de la loi du 28 mars 1936, a
été réalisée par décret du 1er décembre 1936. Ce décret dit « Code du vin » toujours en vigueur
n’a pas donné force législative aux dispositions qu’il rassemblait. Mais les textes d’origine de ce
Code gardent leur valeur législative ou réglementaire.
Le droit viti-vinicole actuel est un droit complexe et diffus entre les dispositions
communautaires et les dispositions nationales publiées et codifiées. La Constitution de la Vième
République a consacré en son article 55 la primauté du droit communautaire sur le droit
national488.
487
F. COLLART DUTILLEUL, La théorisation des contrats spéciaux : du droit des contrats au droit des biens,
Revue des contrats, LGDJ, RDC 2006/2 , Chroniques, pratiques, recherches, débats, p. 604 et s. dont notamment p.
607.
488
J.Ch. LAMBORELLE et J. PILLOT, Code du vin, 1999, coll. La Journée Vinicole - Université du vin, p. 7.
213
287. Définition. L’article 1 du Code du vin pose la définition du vin. La définition
communautaire du vin a remplacé celle donnée auparavant par le Code du vin489.
Le vin est le produit obtenu exclusivement par la fermentation alcoolique, totale ou partielle, de
raisins frais, foulés ou non, ou de moûts de raisins490.
La réglementation communautaire distingue parmi les vins une catégorie dite des vins de table
(VDT) d’une autre catégorie dite des vins de qualité produits dans une région déterminée
(VQPRD). A l’intérieur de ce cadre établi figurent les définitions des différents vins de la
Communauté comme entre autre celles des vins mousseux, des vins de liqueur ou des vins
spéciaux.
Le droit national laisse subsister sur le plan fiscal une définition du vin englobant le produit du
raisin depuis le moût jusqu’à la lie non parvenue à complète dessiccation. Il est interdit de
fabriquer, d’expédier, de vendre ou de déterminer des produits sous le nom de « vin » ne
répondant pas aux conditions fixées par le droit communautaire491.
L’OIV apporte également une définition internationale du vin et recommande un titre
alcoométrique acquis minimum de 8,5% Vol492.
288. Mines, carrières. Les mines doivent être entendues comme des gîtes de substances
minérales ou fossiles se trouvant dans le sein de la terre ou à la surface et qui sont énumérées par
l’Article 2 du Code minier : houille, lignite ou autres combustibles (tourbe exceptée), bitume,
hydrocarbures, liquides ou gazeux, graphite, diamant, sel de sodium et de potassium alun,
certaines sulfates et une liste de métaux. Désormais les mines font l’objet d’un droit distinct de
la propriété du sol. Ce droit appartient à l’Etat du fait de leur caractère de richesse nationale.
Elles se distinguent à cet égard des carrières, les atteintes aux droits du propriétaire de la surface
489
Texte d’origine : « Aucune boisson ne peut être fabriquée, détenue transportée en vue de la vente ou expédiée,
mise en vente ou vendue sous le nom de « vin » que si elle provient exclusivement de la fermentation du raisin frais
ou du jus de raisin frais » (textes abrogé par D. 72.309), J.Ch. LAMBORELLE et J. PILLOT, Code du vin, 1999,
coll. La Journée Vinicole - Université du vin, p. 20, Article 1 : vin.
490
R. CEE 822/87, annexe I point 10 (JOCE LO 84 du 27.03.1987, p. 1 modifié) issu du Code du vin, 1999, coll.
La Journée Vinicole - Université du vin, p. 20.
491
Article 434 et 435 du Code général des impôts.
492
Code du vin Article 1, J. Ch. LAMBORELLE et J. PILLOT, Code du vin, 1999, coll. La Journée Vinicole -
Université du vin, p. 20.
214
varient selon l’intérêt que les richesses du sous sol présentent pour la collectivité. C’est pourquoi
mines et carrières sont soumises à des régimes différents. Les dispositions relatives aux mines
figurent dans le Code minier. En principe, les carrières sont laissées à la disposition du
propriétaire493.
Une carrière doit être entendue, quant à elle, comme le gîte de substances minérales ou fossiles
que les articles 2 et 3 du Code minier ne qualifie pas de mines 494. Les carrières ne sont donc
définies que de manière résiduelle. Mais, à tout moment une substance relevant du régime des
carrières peut être transférée dans la catégorie des mines par décret pris en Conseil d’Etat
(Article 5 du Code des mines).
289. Exploitation. Les dispositions légales concernant l’exploitation des mines, suivant
une très ancienne tradition, ôtent au propriétaire du sol le droit d’extraire du sous-sol certains
gisements. Ce droit appartient à l’Etat qui peut l’exercer lui-même ou le confier à un exploitant,
en vertu d’une concession (Article 21 du Code minier). Le propriétaire du sol n’a droit qu’à une
faible redevance tréfoncière. L’exploitation d’une carrière, n’implique pas nécessairement une
dépossession du propriétaire du sol : moyennant une autorisation administrative, celui-ci peut
exploiter la carrière ou en concéder l’exploitation à un tiers. Seul le défaut d’exploitation d’une
carrière présentant un intérêt économique particulier permet à l’administration de délivrer à un
tiers le droit d’exploiter moyennant le paiement d’une redevance : c’est une forme réduite
d’expropriation495.
493
J.-L. BERGEL, M. BRUSCHI et S. CIMAMONTI, Traité de droit civil, Les biens, LGDJ, 2000, p. 184, 185, n°
173.
494
Lexique des termes juridiques, Dalloz, 12ième éd. , 1999, p. 79, voir le mot « carrières ».
495
F. TERRE et Ph. SIMLER, Les biens, Précis Dalloz, 6ième éd. , 2002, p. 256, 257, 258, n° 337, 338, 339 ; Ph.
MALAURIE et L. AYNES, Les biens, 3ième éd. , Defrénois, 2007, p. 120, 121, n° 438.
215
Les Professeurs Philippe Malaurie et Laurent Aynès soulignent qu’afin d’empêcher l’anarchie
des constructions urbaines qui défigurent beaucoup de villes et de banlieues étrangères, de très
nombreuses lois ont, à partir de 1919, organisé l’aménagement urbain ; elles sont aujourd’hui
compilées dans trois Codes, le Code de l’urbanisme, celui de la construction et de l’habitat et le
Code de l’environnement. Au nom de l’intérêt général, le droit de l’urbanisme limite le droit de
la propriété immobilière, particulièrement celui de construire. Ainsi, il prévoit une planification
administrative de l’utilisation du sol urbain, notamment par le plan d’occupation des sols (POS
devenu PLU, plan local d’urbanisme), qui, selon la conjoncture et les lieux, encourage ou
décourage la densité de la construction ; il soumet le droit de construire à une autorisation
administrative, le permis de construire, il en fait autant pour les lotissements. De même le Code
de l’environnement soumet à autorisation administrative les installations dangereuses pour la
nature et l’environnement (Article L. 512-1 du Code de l’environnement) se multiplient, les
« quotas de productions » faisant naître des monopoles susceptibles d’aliénation (quotas laitiers,
betteraviers etc…)496. D’autres règles existent en matière de servitudes d’urbanisme 497. Le droit
de l’urbanisme est malade d’une complexité trop évidente pour mériter de longs commentaires.
Les couches législatives et réglementaires ont sédimenté pour atteindre aujourd’hui plus de 2000
articles ce qui est manifestement trop498.
Ce droit de l’urbanisme, de la construction et de l’habitation contribue à l’émergence d’une
certaine « nature harmonieuse ».
496
Ph. MALAURIE et L. AYNES, Les biens, Defrénois, 3ième éd. , 2007, p. 16, 17, n° 27.
497
F. TERRE et Ph. SIMLER, Les biens, Précis Dalloz, 6ième éd. , 2002, p. 260, n° 342 et p. 277, n° 370.
498
J. -B. AUBY et H. PERINET- MARQUET, Droit de l’urbanisme et de la construction, Montchrestien, 7ième éd. ,
Domat, Droit public, éd. 2004, p. 22, n° 37.
216
mars 2005 une loi constitutionnelle fut adoptée inscrivant dans le Préambule de la Constitution
de 1958 une Charte de l’environnement consacrant notamment en son article 2 que « Chacun a
le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de sa santé »499.
Ce droit de l’environnement est extrêmement vivace au regard de la diversité de ses sources. Les
avancées du droit international, européen ou encore national ne réussit pas toujours à s’inscrire
dans les faits et afin de dépasser ce problème la prise en compte de l’environnement par le droit
va jusqu’à tracer des principes directeurs du droit de l’environnement afin d’agir concrètement.
De part, son champ d’application, ainsi que de part, la diversité de ses sources, le droit des biens
naturels contribue manifestement au mouvement de spécialisation du droit des biens.
293. Sources multiples. Il aura lieu d’exposer tout d’abord l’encadrement normatif
international (A), puis l’encadrement européen (B), pour finalement s’arrêter sur les sources
nationales (C), et voir comment est pris en compte le droit de l’environnement en droit français
(D).
294. Rôle stratégique joué par le droit international. Le poids du droit international
en matière d’environnement tient une place stratégique. En effet, la dimension internationale ne
peut être absente des politiques en matière d’environnement, les problèmes posés ne connaissant
ni ne respectant les frontières. La Conférence mondiale sur l’environnement de Stockholm
aboutissant à la célèbre Déclaration de Stockholm de 1972 consacre en son principe 1 que
« l’homme a un droit fondamental à la liberté, à l’égalité, à des conditions de vie satisfaisantes,
dans un environnement dont la qualité lui permette de vivre dans la dignité et le bien-être ».
Diverses conventions internationales ont été conclues dans le domaine de l’environnement, près
499
J. MORAND-DEVILLER, Le droit de l’environnement, PUF, Que sais-je ? , 7ième éd. , 2006, p. 9.
217
de trois cents traités multilatéraux ont été recensés et plus d’un millier d’accords bilatéraux
fournissant une base plus solide. Toutes ces conférences qui donnent lieu à une déclaration sont
dénuées de toute force coercitive. Le plus souvent la valeur du droit international dépend plus de
l’effectivité des normes posées que de la valeur philosophique de ces principes et notions, qui ne
sauraient être en l’absence de traductions normatives que fort relatifs 500. Par exemple, la
Convention de Berne énonce une obligation tant de résultat que de moyens pour ce qui concerne
les habitats (art. 4) de « protéger les habitats des espèces sauvages de la flore et de la faune, en
particulier de celles énumérées dans les annexes I et II, et pour sauvegarder les habitats naturels
menacés de disparition ». Pour atteindre le but, encore faut-il que les Etats prennent « les
mesures législatives et réglementaires appropriées et nécessaires ». D’autres Conventions
existent. La conservation de la faune et de la flore a fait l’objet de plusieurs Conventions : la
Convention de Ramsar (1971) portant sur la protection des zones humides d’importance
internationale, la Convention de Washington (1973) sur le commerce international des espèces
menacées d’extinction.
B. L’encadrement européen
296. Richesse nationale. La France a longtemps manifesté une certaine timidité 501 à
l’égard de la consécration constitutionnelle des principes fondamentaux du droit de
l’environnement contrairement à certaines constitutions étrangères. Le 1er mars 2005, une loi
constitutionnelle a été adoptée qui inscrit dans le Préambule de la Constitution de 1958 une
Charte de l’environnement comportant 10 Articles502.
L’article 34 de la Constitution consacre au législateur la matière des « principes fondamentaux
de la propriété » et celle des « garanties fondamentales accordées aux citoyens pour l’exercice
des libertés publiques ». Le droit de l’environnement devrait ainsi revenir au Parlement :
organiser une législation limitatrice de l’emploi de ressources, instituer une protection de
territoires, imposer la réduction de rejets polluants limitant d’autant l’étendue du droit de
propriété ou des libertés fondamentales telles que la liberté du commerce et de l’industrie ou
encore la liberté d’aller et de venir. L’évolution du droit de l’environnement passe
indéniablement par des lois, la loi de 1976503 sur la protection de la nature, la loi Barnier, les lois
Montagne et Littoral, la loi sur l’eau, la loi sur les déchets. Cependant, le Conseil
501
R. ROMI, Droit et administration de l’environnement, 5ième éd. , Montchrestien, 2004, p. 58.
502
Divers droits sont énoncés : « vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé » (Art.1) ; droit à
l’information et à la participation à l’élaboration des décisions publiques ayant une incidence sur l’environnement
(Art.7) et de nombreux devoirs « prendre part à la préservation et à l’amélioration de l’environnement (Art.2),
contribuer à la réparation des dommages à l’environnement (Art.4), promouvoir un développement durable (Art.6).
Le principe de précaution est affirmé à l’article 5.
503
L’article 1 de la loi n° 76-629 du 10 juillet 1976, relative à la protection de la nature, sans définir expressément
l’environnement, le désigne néanmoins à travers trois éléments : la nature (espèces animales, végétales et diversité
et équilibres biologiques), les ressources naturelles (eau, air, sol, mines) ; les sites et les paysages.
219
Constitutionnel a admis que certains problèmes fondamentaux relèvent du domaine
réglementaire comme par exemple la désignation de l’autorité compétente pour autoriser des
rejets dans les eaux mais encore le législateur fait de nombreux renvois à des textes
d’application qui relève du domaine réglementaire. L’ensemble des règles du droit français de
l’environnement se trouvent insérées dans le Code de l’environnement adopté par ordonnance,
le 18 septembre 2000, Codification à droit constant, rassemblant les textes existants (6 livres et
975 articles).
298. Naissance d’un nouvel intérêt public. La prise en compte de l’environnement par
le droit ne date cependant pas vraiment de 1976. La lutte contre les pollutions et les nuisances,
en particulier, fait l’objet de nombreux textes d’habilitation d’autorités de police dès 1810 et les
premiers textes concernant les installations classées sont bien sûr antérieurs à 1976. L’adoption
de la loi du 10 juillet 1976 relative à la protection de la nature a le mérite de considérer les
préoccupations d’environnement comme un tout et constitue l’acte de naissance et encore
aujourd’hui le socle symbolique et juridique du droit de l’environnement. Un nouvel « intérêt
public » semble être né avec le législateur.
220
L’article 1 de la loi de 1976 fixe que « la protection des espaces naturels et des paysages, la
préservation des espèces animales et végétales, le maintien des équilibres biologiques auxquels
ils participent et la protection des ressources naturelles contre toutes les causes de dégradation
qui les menacent sont d’intérêt général ». La loi Barnier précise cette conception. Le nouvel
article L. 200-1 du Code rural issu de la loi Barnier devenu l’article L. 110-1 du Code de
l’environnement énonce que « Les espaces, ressources et milieux naturels, les sites et paysages,
les espèces animales et végétales, la diversité et les équilibres biologiques auxquels ils
participent font partie du patrimoine commun de la nation. Leur protection, leur mise en valeur,
leur restauration, leur remise en état et leur gestion sont d’intérêt général et concourent à
l’objectif de développement durable qui vise à satisfaire les besoins de développement des
générations présentes sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux
leurs »504 et place le droit de l’environnement sous le signe du développement durable.
L’embryon d’un « droit à l’environnement » était-il en train de naître ? En effet, c’est ce qui
semblait se dessiner au travers de la lecture de l’article L. 200-2 nouveau du Code rural issu de
la loi Barnier devenu l’article L. 110-2 du Code de l’environnement : « Les lois et règlements
organisent le droit de chacun à un environnement sain et contribuent à assurer un équilibre
harmonieux entre les zones urbaines et les zones rurales. Il est du devoir de chacun de veiller à
la sauvegarde et de contribuer à la protection de l’environnement. Les personnes publiques et
privées doivent, dans toutes leurs activités, se conformer aux mêmes exigences »505. Le droit de
l’environnement accorde une protection particulière à l’environnement transcendant un intérêt
supérieur, en effet, la protection devient « d’intérêt général ». Dès lors, à côté d’un patrimoine
culturel coexiste un patrimoine naturel506.
504
Article L. 110-1 du Code de l’environnement.
505
Article L. 110-2 du Code de l’environnement.
506
Une sorte de patrimoine commun se dégage. J. MORAND-DEVILLER, Le droit de l’environnement, PUF, Que
sais-je ?, 7ième éd. , 2006, p. 10. « La Charte de l’environnement déclare que « l’environnement est le patrimoine
commun des êtres humains ». Cette notion, qui ne correspond pas à un définition juridique précise, est reconnue à
la fois en droit international : pour le fond des océans et de ses ressources, pour le patrimoine culturel classé
patrimoine mondial de l’UNESCO, pour le génome humain, et en droit interne : pour le territoire français (art. L.
110 du Code de l’urbanisme), l’eau (art. L. 210-1 du Code de l’environnement) , et pour « les espaces, ressources et
milieux naturels, les sites et paysages, la qualité de l’air, les espèces animales et végétales, la diversité et les
équilibres écologiques auxquels ils participent » (art. L. 110 du Code de l’environnement) ». A rapprocher, M.-J.
DEL REY, Recueil Dalloz, 2006, La notion controversée de patrimoine commun,(point de vue), p. 388.
221
II. Le droit de l’environnement comme noyau protecteur des biens naturels
507
La Charte de l’environnement comporte dix articles, lesquels énoncent des droits et des devoirs. En son article 5
le principe de précaution est affirmé. Ph. MALAURIE et L. AYNES, Les biens, Defrénois, 3ième éd. , 2007, p. 4, n°
6. Ils énoncent que le respect de l’environnement devient l’objet d’une nouvelle « Charte de l’environnement » du
1er mars 2005 rattachée à la Constitution. L’article 5 relatif au principe de précaution souligne que « Lorsque la
réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière
grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution, à
l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin d’éviter la réalisation du dommage ainsi qu’à la mise en
œuvre de procédures d’évaluation des risques encourus.
508
P. THIEFFRY, Droit de l’environnement de l’Union européenne, T.1, 2008, Bruylant, p. 41.
222
usage des choses communes. Aussi, a-t-on mieux pris conscience que par le passé du fait qu’il
existe bien d’autres choses communes que l’air ou la mer.
509
J. CARBONNIER, Les biens, PUF, Droit civil, T. 3, 19ième éd. refondue, Thémis, droit privé, 2000, p. 81 et 85,
n° 46 d.
510
R. ROMI, Droit et administration de l’environnement, Domat droit public, 5ième éd. , Montchrestien, 2004, p. 5,
6.
223
celle de nuisance, c’est une même stratégie qui s’énonce. Le Larousse définit l’environnement
comme « l’ensemble des éléments naturels ou artificiels qui conditionnent la vie de l’homme ».
L’environnement défini au sein du lexique des termes juridiques souligne avec force, la présence
de réglementations très diversifiées tant au point de vue national qu’international, mais encore
son développement foisonnant511. Les relations entre le droit et la nature ont un double visage :
l’homme a un pouvoir sur la nature, qui n’est pas absolu 512. Le droit de l’environnement bien
qu’ayant un objet nouveau poursuit principalement deux objectifs : le maintien de la diversité
biologique et la promotion d’un développement soutenable513.
Le droit de l’environnement est « né de la pression irrésistible du mouvement écologiste », aussi
l’enjeu principal consiste à asseoir une collaboration mesurée entre science et droit.
511
Lexique des termes juridiques, 12 ième éd. , Dalloz, 1999, p. 228. « Environnement » : « Mot très souvent
employé, dépourvu d’un contexte juridique précis. Le terme fait image pour désigner le milieu naturel, urbain,
industriel (parfois aussi économique, social et politique) au sein duquel vivent les hommes. Pour protéger ceux-ci
contre les nuisances et pollutions engendrées par ce milieu, des réglementations très diversifiées ont vu le jour aux
plans national et international (communauté économique européenne, notamment) et ont connu un développement
foisonnant, encouragés - parfois de façon excessive - par les mouvements écologistes).
512
Ph. MALAURIE et L. AYNES, Les biens, Defrénois, 3ième éd. , 2007, p. 4, 5, 6, n° 6, 7.
513
R. ROMI, Droit et administration de l’environnement, Domat droit public, 5ième éd. , Montchrestien, 2004, p. 12.
224
l’environnement. De tels exemples illustrent parfaitement le fourmillement dans lequel se trouve
le droit des biens en proie à un fort mouvement de spécialisation. Une autre loi, celle du 30
décembre 1996 sur l’air et l’utilisation rationnelle de l’énergie, codifiée dans le Code de
l’environnement, a pour objet « une politique dont l’objectif est la mise en œuvre du droit
reconnu à chacun de respirer un air qui ne nuise pas à sa santé » (Article L. 220-1 du Code de
l’environnement)514.
304. Démarche adoptée. La grande diversité des éléments naturels mérite que l’on
s’attarde sur leur nature respective (I) avant de dégager les caractéristiques communes que les
éléments naturels présentent (II).
305. Diversité. Il s’agit d’éléments naturels ayant depuis toujours existé, mais dont les
préoccupations de protection de l’environnement ont mis en évidence des caractéristiques
particulières qui induisent une nouvelle appréhension juridique de ces éléments en qualité de
biens. Ces éléments naturels présentent des particularités prises en compte par le droit de
l’environnement qui sont leur rareté et leur possibilité d’épuisement. Il est intéressant de noter
dès à présent que les éléments de l’environnement s’interpénètrent toujours, chacun des
éléments étant relié aux autres par une multitude de processus. Cette diversité s’apprécie
pleinement à travers l’exposé des éléments naturels corporels (A) et des éléments naturels
incorporels (B).
306. Composition. Les biens corporels nouvellement reconnus515 comprennent des biens
globaux comme la nature, les milieux naturels qui sont des universalités et qui se subdivisent en
514
F. TERRE et Ph. SIMLER, Les biens, Précis Dalloz, 6ième éd. , 2002, p. 260, 7), 8), 9), n° 341.
515
M.-J. DEL REY, Droit des biens et droit de l’environnement, Thèse Paris I, 2002, p. 40 à 55. M.-J. DEL REY,
Les biens naturels un nouveau droit objectif : le droit des biens spéciaux, Recueil Dalloz, 2004, p. 1615 et s.
225
sous-universalités, c’est-à-dire en sous-ensembles tels que les écosystèmes. Il s’agit de
l’ensemble des éléments abiotiques et biotiques présents dans un espace déterminé et des
processus écologiques qui les relient entre eux. Tels est également le cas des biotopes, comme
les mares, marécages, marais, haies, bosquets, landes, dunes, pelouses…dans la mesure où
lorsqu’ils sont nécessaires à certaines espèces à protéger ou à conserver, ils font l’objet
d’importantes mesures de protection. Enfin, tel est le cas de certaines zones à caractère
écologique particulier, comme les zones humides ou les bassins hydrauliques ou encore les sites
d’intérêt scientifique, les espaces naturels sensibles, les habitats, divers parcs (parcs nationaux,
parcs naturels régionaux), les réserves naturelles ainsi que les forêts de protection. Tous ces
éléments naturels corporels sont nouvellement reconnus par le droit de l’environnement comme
des biens corporels.
307. Composition. Il existe une catégorie d’éléments naturels incorporels 516 tout aussi
susceptibles d’être appréhendés par le droit comme des biens, quant à eux, incorporels.
L’environnement comprend certains éléments de nature incorporelle qui se traduisent par des
concepts scientifiques tels que espèce, biodiversité, processus écologique, équilibre écologique
ou biologique ou bien par des notions culturelles telles que paysages, patrimoine culturel, qualité
(de vie, de l’eau, du paysage)…
Madame Marie-José Del Rey relève qu’au regard du droit des biens ces éléments naturels
incorporels ne seraient donc pas des biens parce qu’ils ne sont pas appropriables et que, selon la
théorie classique, la possibilité d’appropriation demeure le critère distinctif des biens. Cette
dernière souligne avec justesse qu’outre les deux critères de la reconnaissance des biens
proposés par la théorie classique des biens (appropriation/cessibilité et utilité), le droit de
l’environnement semble en avoir progressivement dégagé deux autres : celui de la protection et
celui de la finalité.
516
M.-J. DEL REY, Droit des biens et droit de l’environnement, Thèse Paris I, 2002, p. 56 et s. M.-J. DEL REY,
Les biens naturels un nouveau droit objectif : le droit des biens spéciaux, Recueil Dalloz, 2004, p. 1615 et s.
226
II. Les caractères particuliers des éléments naturels
308. Caractéristiques. Fragilité (A), rareté (B), épuisement (C) et fonctions écologiques
(D) sont les principaux traits caractéristiques des biens naturels.
A. Fragilité
309. Milieu précaire : entre fragilité et hostilité. Les biens naturels se présentent tous
sous une forme précaire, fragile, dépendant les uns des autres. Aussi dans le cas où un maillon
de la chaîne vienne à disparaître ceci entraînerait inexorablement dans son sillage la disparition
d’autres maillons voire de la chaîne toute entière. C’est pour cela que les biens naturels doivent
être considérés dans leur environnement global. L’activité humaine est l’atteinte externe par
excellence qui peut amener à la destruction irréversible des éléments naturels si fragiles. Ces
éléments naturels disposent de moyens de défense bien dérisoires voire quasi nuls face aux
violentes et innombrables agressions humaines réalisées. De manière schématique, le virus que
représente l’activité humaine est bien trop virulent, face aux trop faibles défenses immunitaires
que comportent les éléments naturels. Seule une prise de conscience collective assortie de
sanctions coercitives serait à même de mettre un terme définitif à cette voie dans laquelle
l’homme s’est engouffré.
B. Rareté
310. Contraste avec le droit des biens traditionnel. Parmi les particularités des
éléments naturels prises aujourd’hui en considération par le droit de l’environnement on
remarque le caractère de rareté de ces derniers, ainsi que leur possibilité d’épuisement. Le
respect de ces limites, désormais reconnues, devrait pouvoir s’imposer au droit des biens, quant
à lui initialement fondé sur une idée d’abondance et de non épuisement des ressources
naturelles517. Les éléments naturels sont rares et c’est cette rareté qui en fait leur particulière
vulnérabilité. La logique n’est pas celle du Code civil où standardisation et marchandisation sont
517
M.-J. DEL REY, Les biens naturels un nouveau droit objectif : le droit des biens spéciaux, Recueil Dalloz, 2004,
n° 23, p. 1615 et s. plus particulièrement p. 1616.
227
les maîtres mots. Droit de l’environnement et droit civil des biens sont fondés sur deux logiques
totalement différentes. D’où leur spécificité et le recours à un droit dérogatoire au droit commun
des biens nécessitant des régimes spéciaux.
C. Epuisement
311. Epuisement comme résultat de l’action humaine. Madame Marie-José Del Rey
relève que la rareté est l’état de ce qui est rare, a priori, indépendamment de l’action de
l’homme, l’épuisement est le résultat d’une action humaine. Le droit ici encore va imposer
certaines limites à l’exercice des prérogatives individuelles, mais cette fois-ci pour empêcher
que les éléments concernés ne soient dilapidés. Il ne s’agit plus de protéger et de répartir
équitablement la pénurie, mais d’imposer une gestion rationnelle de l’exploitation des biens
naturels. L’objet même du droit de l’environnement est d’éviter la destruction des ressources
naturelles avant que leur disparition soit irréversible, voire avant que leur reconstitution ne soit
devenue impossible. Afin de ne pas épuiser les ressources naturelles, des principes
mathématiques de bonne gestion des stocks servent à délimiter l’étendue des prérogatives
individuelles518.
D. Fonctions écologiques
518
M.-J. DEL REY, Les biens naturels un nouveau droit objectif : le droit des biens spéciaux, op. cit. , p. 1616.
228
fonctions écologiques va particulièrement restreindre l’exercice des prérogatives individuelles
accordées par le droit des biens.
Les haies étaient autrefois considérées comme une entrave au remembrement, font aujourd’hui
l’objet d’une importante protection eu égard à leur caractère fonctionnel en participant
activement au maintien du milieu, et jouant un rôle actif en matière de prévention des risques
d’inondation, ralentissant fortement le ruissellement des eaux déferlantes sur les sols secs,
saturés et imperméables évitant par là la destruction d’habitations, d’arbres et de milieux
fragiles.
Le droit de l’environnement ne considère plus les éléments naturels comme des choses
quelconques et inépuisables mais comme des biens finis et vulnérables, aux fonctions
essentielles notamment pour la vie de l’homme.
313. Clivage entre droit des biens et droit de l’environnement. Le droit des biens a
pour principale vocation de s’occuper de la valeur marchande des biens destinés à atteindre un
marché et voués à être échangés, contrairement au droit de l’environnement qui se préoccupe de
leur vocation, de leur valeur écologique. Ces deux droits présentent des intérêts beaucoup trop
opposés, afin que le droit de l’environnement soit appréhendé par le droit des biens classiques
contenu dans le Code civil. D’où la nécessité et le recours à des régimes spéciaux de protection
dérogeant au droit commun.
CONCLUSION DU TITRE I
316. Du fundus aux fonds incorporels : les fonds et clientèles comme exemples
typiques de l’articulation valeur / bien. L’évolution qu’ont connue les fonds et leurs clientèles
illustre à merveille la mutation actuelle de l’objet du droit des biens. En effet, ces fonds et
clientèles incarnent parfaitement ce passage charnière où la valeur se voit érigée en bien. A
l’origine le fonds désignait la terre cultivée ou sur laquelle l’on bâtit. Aujourd’hui, les fonds
modernes (entreprises commerciales, entreprises libérale et artisanale), par l’absence de terre se
démarquent du schéma de l’archétype car, contrairement à l’exploitation agricole, les fonds
modernes ne sont pas organisés autour d’une source de richesse naturelle à laquelle sont agrégés
des satellites artificiels. Mais ces fonds ont en commun avec leur modèle historique la qualité de
230
capital frugifère et la présence d’un ensemble organisé. Ils s’en séparent par leur nature
incorporelle et par le fait qu’ils ne reposent pas sur la technique de l’accessoire mais sur celle de
l’universalité. Finalement ces fonds incorporels ont fini eux-mêmes par servir de modèle à
l’activité agricole et par détrôner le vénérable fonds de terre dont ils sont issus. C’est ainsi qu’est
apparu le fonds agricole (loi du 5 janvier 2006), qui s’est détaché de la figure de l’exploitation
agricole classique pour épouser celle des fonds incorporels de production.
La clientèle n’est pas constituée par les clients d’un professionnel comme cela pourrait
logiquement s’entendre, mais par le pouvoir attractif que celui-ci exerce sur eux par sa manière
d’exercer sa profession. Le problème réside en ce que le pouvoir d’attraction des clients consiste
outre les facteurs techniques, principalement dans une qualité personnelle, entité impossible à
aliéner. En effet, c’est la manière de travailler du professionnel qui n’est autre que sa force de
travail qui est stratégique en l’espèce. Or, la manière de travailler peut se détacher de la force de
travail dès lors que le professionnel emploie des méthodes se dissociant de lui pour devenir
celles de l’entreprise, laquelle peut constituer alors un bien transmissible.
317. Trait commun : valeur travail. Que ce soit tant les biens économiques, les biens
intellectuels ou encore les biens culturels tous ces nouveaux biens sont caractérisés et
véritablement habités par la valeur travail. C’est cette valeur travail qui constitue leur réel
dénominateur commun. La valeur travail les justifie. En effet, les fonds modernes et leurs
clientèles qui y sont attachées sont entièrement innervés par la manière de travailler du
professionnel qui n’est autre que sa force de travail. Autrement dit, cette force de travail n’est
autre que son empreinte personnelle, sa « patte », sa « signature », sa « griffe » qui en fait un
pouvoir attractif de clientèle. Les biens intellectuels sont tout autant empreints et habités par
cette valeur travail, ils transcrivent parfaitement et au plus près cette empreinte de la
personnalité de leur auteur. Quant aux biens culturels ils traduisent et représentent le travail, et
le génie émanant d’individus noyés dans une société, ces biens culturels sont plutôt le reflet
d’une société donnée à une époque déterminée, autrement dit, ils portent l’empreinte de
l’activité humaine. Aussi une protection spécifique de la valeur culturelle s’opère.
318. Dénominateur commun des biens culturels et naturels : existence d’un intérêt
commun, d’un intérêt supérieur juridiquement protégé. S’agissant des biens culturels le
231
législateur s’attache à la valeur culturelle dont ils sont porteurs, d’où l’existence d’un intérêt
culturel juridiquement protégé, car en dépit de la variété des espèces, une réelle communauté
d’intérêts existe. Un intérêt commun culturel chapote l’ensemble de ces biens culturels. Cet
intérêt culturel juridiquement protégé transparaît au cœur de règles spéciales telles que par
exemples le droit des monuments historiques ou le droit des archives ce que l’on peut désigner
comme le droit spécial de la culture. Cette idée de communauté d’intérêts s’apprécie pleinement
à travers la notion de patrimoine culturel qui recouvre au sens large, un ensemble de valeurs
dont il faut assurer la transmission aux générations futures. En effet, les concepts d’héritage et
de transmission sont fortement marqués. Il en est de même pour les biens naturels, où les
caractères de rareté et de possibilité d’épuisement sont bien présents, et où le souci de
préservation des éléments naturels pour les générations futures ressort. Ce double souci de
préservation et de transmission aux générations futures d’un héritage se dégage. Ainsi, à côté
d’un intérêt culturel coexiste un intérêt naturel. Que ce soit tant les éléments culturels que les
éléments naturels leur possibilité d’appropriation demeure le critère distinctif des biens
traditionnels. La propriété culturelle privative comme la propriété naturelle serait assimilable à
une propriété ouverte, grevée d’une sorte de servitude d’accessibilité à tous et notamment aux
générations futures.
319. Perspectives. Notre système juridique doit en effet se donner les moyens d’évoluer
parallèlement à la société dont les valeurs tendent à ne plus résider que dans l’incorporel et le
numérisé. L’arrivée de l’immatériel dans notre système juridique ne doit pas être perçue comme
un obstacle insurmontable ou encore comme un facteur de bouleversements irrémédiables.
L’appréhension par notre droit de ces nouvelles réalités constitue, au contraire, un enjeu
fondamental ; bien qu’aujourd’hui l’émergence de nouvelles valeurs et de nouveaux biens ne
soit pas sans créer des difficultés d’insertion dans le Code civil.
232
TITRE II
233
selon laquelle la propriété du Code civil ne concernait que les corps s’est finalement largement
installée et est encore soutenue.
519
B. GLEIZE, La protection de l’image des biens, T. 33, Defrénois, 2008 préface J.-M. BRUGUIÈRE.
235
324. Dynamique. Ces nouvelles valeurs rencontrent de nombreuses difficultés de
rattachement à certaines catégories (Chapitre I), mais ce sont les nouveaux biens qui
manifestent peut-être le mieux ce mouvement de spécialisation du droit des biens car ces
derniers contribuent à l’apparition de multiples régimes spéciaux (Chapitre II).
236
CHAPITRE I
325. Problématique. L’apparition de nouvelles catégories de biens est l’un des traits
majeurs d’une époque dominée par le progrès technique, et gagnée par l’immatériel. La
réception comme bien de ces nouvelles valeurs s’inscrit dans une double problématique.
Formellement, d’abord, la première question est celle de l’admission parmi les objets de
propriété de tel ou tel nouveau type d’entité utile et rare. La loi particulière règle souvent la
question, explicitement ou implicitement (banques de données, instruments financiers, fonds de
commerce, quotas laitiers, d’émission de gaz à effet de serre…). A défaut, la jurisprudence
évolue dans le sens d’une réception directe (information, quotas betteraviers…) ou indirecte
avec le recours aux règles générales de la faute civile délictuelle ou encore au parasitisme
économique. Au-delà de la question de la réception formelle qui fera l’objet de ce chapitre, la
multiplication et l’accueil des nouvelles espèces de biens pose la question de l’incidence de ce
mouvement sur la conception référentielle traditionnelle des biens, et sur les traits de leur régime
général, question qui fera l’objet d’une analyse approfondie en seconde partie.
Les noms de domaine (Section1), l’image (Section 2), l’information (Section 3) ou encore les
quotas (Section4) sont autant de nouvelles valeurs qui rencontrent des difficultés de
rattachement à certaines catégories déjà existantes.
SECTION 1
LES NOMS DE DOMAINE
237
nom de domaine sert dès lors de signe de ralliement de la clientèle vers le site qu’il identifie en
même temps qu’il constitue un outil publicitaire efficace 520. L’intérêt n’est pas mince quand on
sait que les entreprises disposent avec l’Internet d’un nouveau média pour communiquer, la
création d’un site Web leur permettant d’y promouvoir leur activité, et surtout, avec le
développement du commerce électronique, d’un nouvel espace marchand où proposer
directement à la population des internautes des biens ou services. Les entreprises l’on bien
compris employant généralement comme nom de domaine leur propre dénomination ou leurs
marques, c’est-à-dire les signes autour desquels elles communiquent déjà et sous lesquels leurs
clients peuvent donc s’attendre à les trouver sur le réseau.
Cette dimension commerciale du nom de domaine donne évidemment tout son poids à sa nature
juridique. Son appartenance à la catégorie des signes distinctifs semble vraisemblable, de sorte
que son accession, à la propriété intellectuelle serait logique. L’apparition de noms de domaines
draine dans son sillage des conflits qui s’avèrent être inévitables. En effet, le choix d’un
identifiant commercial comporte toujours le risque de reproduire un signe qui se révèle, à
l’usage, déjà approprié par un tiers. L’emploi parasitaire du signe d’autrui, lorsque celui-ci est
connu, est également à redouter. C’est la règle, dite du « premier arrivé, premier servi » qui
occasionne et aggrave le risque de contentieux, cette règle commande qu’un même signe ne peut
être enregistré qu’une seule fois dans la même zone (.fr ou .com) et que le premier attributaire
en a alors seul le bénéfice, à l’exclusion de toute autre.
520
Les juges sont désormais sensibles à cette dimension commerciale du nom de domaine. Ainsi avec un jugement
du 13 mars 2000, le TGI de Nanterre relève que, pour une société, en l’occurrence la société Parfums Guy Laroche,
le nom de domaine « guylaroche.com » lui est indispensable pour promouvoir ses produits et assurer sa
communication. De même, un arrêt de la Cour d’Appel de Paris, du 8 février 2000, relève que l’audience d’un site
est liée à son nom de domaine. Inévitablement se pose la question de la condition juridique des noms de domaine.
Car s’ils identifient, attirent, rallient la clientèle et suscitent par cela même la convoitise, leur utilité économique ne
peut être ignorée par le droit. Et c’est précisément ce qu’il faut, dans un premier temps, souligner : dans une logique
d’appropriation, la jurisprudence a d’ores et déjà commencé à appréhender les noms de domaine comme de
nouvelles valeurs dont leurs titulaires légitimes peuvent se réserver l’exclusivité.
238
l’ensemble d’une certaine réticence à voir la propriété s’élargir au monde immatériel des choses
incorporelles »521.
328. Plan. Le nom de domaine en tant que nouvel identifiant commercial suscite que
l’on s’interroge quant à sa qualification (§1) et à son régime (§2).
329. Identification. Le nom de domaine s’affirme comme un nouveau signe distinctif (I)
mais encore comme un bien incorporel de l’entreprise (II).
330. Le nom de domaine, un signe ralliant une clientèle. Parce qu’il sert, pour
l’entreprise utilisatrice, de signe de ralliement de la clientèle, le nom de domaine fait
immanquablement songer à un signe distinctif. Les signes distinctifs ont classiquement pour
objet de permettre à la clientèle de reconnaître des produits ou services offerts sur un marché
ainsi que les entreprises qui les fournissent, en les distinguant de produits, services ou
établissements présents sur le même marché. Tout d’abord, ralliant la clientèle et ensuite, la
fidélisant tel est le rôle stratégique joué par les signes distinctifs. Le nom de domaine se présente
bien comme un signe distinctif. Permettant aux utilisateurs du réseau de trouver sans peine
l’entreprise qu’ils recherchent et de la distinguer parmi les autres entreprises présentes sur
Internet telle est la fonction d’identification jouée par un site Web. Les entreprises offrent et
proposent ainsi leurs produits et services directement en ligne constituant un vecteur essentiel du
commerce électronique.
521
G. LOISEAU, L’appropriation des espaces virtuels par les noms de domaine, Droit et patrimoine, Dossier, N°
91, mars 2001, p. 59.
239
des noms de domaine, indifférente au genre du signe enregistré. Employés sur le réseau à des
fins commerciales ou publicitaires, les noms de domaine y jouent un rôle emblématique de
référent de l’entreprise522. En effet, la Cour suprême autrichienne le 24 février 1998, a estimé
qu’il s’agissait d’un véritable signe distinctif.
522
G. LOISEAU, Nom de domaine et Internet : turbulences autour d’un nouveau signe distinctif, Recueil Dalloz,
1999, Chronique, p. 245 et s., n ° 4, in fine. V. supra, n° 77.
523
G. LOISEAU, Nom de domaine et Internet : turbulences autour d’un nouveau signe distinctif, Recueil Dalloz,
1999, Chronique, p. 246, n° 5.
524
G. LOISEAU, Nom de domaine et Internet : turbulences autour d’un nouveau signe distinctif, Recueil Dalloz,
1999, Chronique, p. 246, n° 5.
240
334. Rapprochement des noms de domaine avec l’enseigne. En fait c’est avec
l’enseigne qui désigne l’entreprise dans sa localisation territoriale que le rapprochement est le
plus net. En effet, le nom de domaine indique un lieu où la clientèle peut s’adresser à
l’entreprise, tout comme l’enseigne. La seule différence est qu’il remplit cette fonction
distinctive et localisante sur un territoire purement virtuel. Un tribunal milanais a d’ailleurs
récemment fait sienne cette conception, dans une décision du 6 juin 1997, en envisageant le nom
de domaine comme un signe distinctif de même type qu’une enseigne525.
336. Le nom de domaine, en tant que signe distinctif, est une propriété incorporelle.
Suivant la conception que l’on se fait du nom de domaine dépend la qualification de ce dernier
comme objet de propriété. Si l’on y voit un simple signe technique, une adresse dont le rôle est
uniquement de localiser un site sur le réseau de l’Internet, il est exclu de reconnaître sur le nom
de domaine un droit de propriété526. En revanche, si l’on considère le nom de domaine comme
un identifiant commercial, un signe distinctif susceptible de présenter, en tant que tel, une valeur
économique, il paraît justifié de réserver à son titulaire l’exclusivité de son utilité. Ainsi le
réservataire ne peut pas s’opposer à tout emploi sur le réseau d’un signe similaire, mais qu’il
doit pouvoir le faire dès lors qu’il existe un risque de confusion dans l’esprit du public avec le
signe qu’il a enregistré le premier. Ce risque de confusion dans l’esprit du public constitue à la
fois le critère et la mesure de l’exclusivité reconnue au titulaire d’un nom de domaine sur celui-
ci.
525
G. LOISEAU, Nom de domaine et Internet : turbulances autour d’un nouveau signe distinctif, Recueil Dalloz,
1999, Chronique, p. 246, n° 5.
526
G. LOISEAU souligne qu’en effet que, de son passé d’adresse technique, le nom de domaine ne conserve que la
règle dite « du premier arrivé, premier servi », qui fait d’ailleurs songer à l’acquisition de la propriété des biens sans
maître par l’occupation. Ce principe « du premier arrivé premier servi » interdit l’enregistrement d’un nom de
domaine identique dans la même zone et confère de la sorte une exclusivité d’usage à son attributaire.
241
337. Rôle joué par le nom de domaine. En somme, employé sur le réseau à des fins
commerciales et / ou publicitaires, le nom de domaine joue incontestablement un rôle
emblématique de référent de l’entreprise. Bien que le Tribunal milanais ait déjà dans un
jugement du 6 juin 1997 envisagé le nom de domaine comme un signe distinctif de même type
qu’une enseigne. Plus récemment, la Cour suprême autrichienne, le 24 février 1998, a estimé
qu’il s’agissait d’un véritable signe distinctif. Considérant le nom de domaine comme un signe
distinctif il n’y a aucune raison de l’écarter de la propriété intellectuelle. D’autres signes de
l’entreprise comme la marque, le nom commercial, l’enseigne, ou, pour les sociétés la
dénomination sociale se sont vus consacrés un droit de propriété incorporelle. Le nom de
domaine tout comme eux constitue un bien incorporel de l’entreprise et un droit de propriété
incorporelle devrait lui être consacré. L’espace virtuel du réseau de l’Internet constitue un
nouveau terrain de la propriété contribuant à l’émergence de nouvelles propriétés de
l’immatériel527.
527
G. LOISEAU, L’appropriation des espaces virtuels par les noms de domaine, Droit et patrimoine, mars 2001,
N° 91, Dossier, p. 59 et s. dont notamment p. 63.
242
autres signes de l’entreprise, il pourrait faire l’objet de cession soit pris isolément, soit avec le
fonds dont il est un élément particulier, spécialement en cas de cession de magasin électronique.
La logique voudrait qu’un droit de propriété incorporelle se saisisse des noms de domaine afin
de rendre compte de la commercialité de tels signes et fonder, juridiquement , sa réservation au
profit de son titulaire, exposé au risque d’usurpation par des tiers528.
340. Protection. Le nom de domaine en tant que signe distinctif constitue en soi un bien
incorporel de l’entreprise, le nom de domaine doit pouvoir être protégé directement contre son
usurpation par un tiers. A ce titre, l’article L. 711-4 du Code de la propriété intellectuelle, dont
la liste n’est qu’indicative, permet très certainement de l’ajouter aux antériorités faisant obstacle,
lorsqu’une confusion est susceptible d’en résulter dans l’esprit du public, à l’enregistrement
d’une marque. L’existence d’un tel risque justifierait aussi qu’il puisse être interdit à un tiers de
l’employer comme dénomination sociale, nom commercial ou comme enseigne. Sa protection, à
cet effet, peut aisément être assurée par les règles du droit commun de la responsabilité civile
528
G. LOISEAU, Nom de domaine et Internet : turbulences autour d’un nouveau signe distinctif, Recueil Dalloz,
1999, p. 245 et s. dont notamment p. 247, n° 7.
529
J. AZEMA et J.-Ch. GALLOUX, Droit de la propriété industrielle, Précis Dalloz, 6ième éd. , 2006, p. 919, n°
1662.
530
G. LOISEAU, L’appropriation des espaces virtuels par les noms de domaine, Droit et patrimoine, Dossier, N°
91, mars 2001, p. 59 et s. dont notamment p. 61.
243
pour faute et ses applications particulières que sont l’action en concurrence déloyale et le
parasitisme531.
341. Mode de protection. Le mode de protection des noms de domaine (I) que l’on
retient s’illustre parfaitement à travers l’exposé de son contentieux (II).
342. Démarche. Le mode de protection retenu du nom de domaine qui est l’article 1382
du Code civil (B) appelle au préalable la réunion d’un certain nombre de conditions (A).
343. Le nom de domaine doit être distinctif. Le titulaire d’un nom de domaine qui
serait descriptif des produits qu’il diffuse ou des services qu’il rend ou du contenu du site ne
pourrait pas obtenir la protection de la loi, tout simplement parce qu’il serait impossible de
retirer du langage courant ou professionnel et d’interdire à des tiers d’utiliser le terme descriptif
des produits ou des services qu’ils distribuent. Sans parler d’appropriation, puisque le terme de
propriété renvoie à de nombreuses querelles lorsqu’il s’agit de biens virtuels ou incorporels, la
réservation d’une valeur patrimoniale de l’entreprise ne peut se faire que si cette valeur présente
un caractère suffisamment identifiable, soit pour apporter un avantage à l’entreprise qui mérite
d’être protégé par le droit parce qu’il est le fruit d’un travail de recherche, comme le savoir faire,
soit pour rallier une clientèle, dans le cas des signes distinctifs. L’exigence d’un caractère
particulier n’est pas nouvelle en matière de signes distinctifs. En matière de marque, il est
impossible d’immobiliser à son profit un mot purement descriptif du produit ou de ses qualités,
interdisant ainsi à tout concurrent de pouvoir décrire son propre produit. Un caractère fantaisiste
à défaut d’être original est requis afin d’empêcher tout risque de confusion entre détenteurs de
531
G. LOISEAU, Nom de domaine et Internet : turbulences autour d’un nouveau signe distinctif, Recueil Dalloz,
1999, p. 245 et s. dont notamment p. 250, n° 14.
244
signes distinctifs. Le nom commercial ou encore l’enseigne sont protégés comme éléments du
fonds de commerce exclusivement s’ils peuvent fédérer par leur originalité ou leur distinctivité
une clientèle. Un terme trop générique, tel que la « Pizza » pour désigner un restaurant ne peut
pas être protégé par l’action en concurrence déloyale 532. Cependant, rien n’interdit l’utilisation
d’un nom commercial ou une enseigne qui serait générique. Il en est de même du nom de
domaine, c’est en cela qu’il se rapproche du nom commercial ou de l’enseigne, en revanche, il
s’éloigne précisément de la marque sur ce point car celle-ci requiert toujours un caractère
distinctif pour sa validité. L’exercice sous un terme générique n’est pas interdit, mais cependant
aucune protection ne sera assurée contre la concurrence 533. L’affaire bois-tropicaux.com /
boistropicaux.com illustre parfaitement ce problème, cet arrêt énonce que « les noms de
domaine peuvent avoir ou non une fonction distinctive », pour ajouter ensuite que le nom de
domaine contesté en l’espèce « évoque l’objet même du site, il est donc directement descriptif et
s’apparente à un mot-clef comme ceux utilisés pour effectuer une requête auprès d’un moteur de
recherche, pour naviguer sur Internet »534. Parce qu’il n’a aucune raison de déroger aux règles
communes aux différents signes distinctifs, le nom de domaine ne devrait mériter protection que
s’il est véritablement distinctif et non s’il est composé, comme c’est encore souvent le cas
aujourd’hui, de termes descriptifs ou génériques535. En plus d’être original, le nom de domaine
afin d’être reconnu comme fédérateur d’une clientèle particulière doit réunir d’autres conditions
nécessaires à sa protection.
344. Le nom de domaine doit être exploité. Cela signifie que pour la défense de son
signe, le titulaire d’un nom de domaine doit en effet justifier : de son droit sur la dénomination
revendiquée ; de l’antériorité de son usage par rapport au signe contesté ; de l’existence d’un
risque de confusion qu’entraîne, dans l’esprit du public, l’emploi de ce dernier.
Tout d’abord, le droit sur la dénomination revendiquée doit en effet être compris non comme un
droit acquis antérieurement sur le signe disputé, à titre de marque, de nom commercial ou de
dénomination sociale, mais comme le droit qui procède de son emploi comme nom de domaine.
532
J. MESTRE et M.-E. PANCRAZI, Droit commercial, 26ième éd. , LGDJ, 2003, p. 489, n° 691.
533
E. TARDIEU-GUIGUES, La protection des noms de domaine, Semaine juridique édition entreprise, 2003, N° 3
supplément à la semaine juridique n° 27 du 3 juillet 2003.
534
C. MANARA, Quand un nom de domaine manque de distinction, Recueil Dalloz, 2003, p. 62.
535
G. LOISEAU, Protection et propriété des noms de domaine, Recueil Dalloz, 2001, jurisprudence,
Commentaires, Commerce électronique, p. 1379 et s. Cour d’appel de Paris, 18 octobre 2000.
245
Il s’agit donc d’un droit autonome qui, formellement, naît de l’enregistrement du nom de
domaine auprès des autorités compétentes mais qui s’acquiert, substantiellement, par son usage
sur le réseau. Car l’enregistrement serait à lui seul impuissant à conférer un tel droit ; une
exploitation effective du signe est essentielle pour accéder à une protection en propre. Il en est
donc ainsi du nom de domaine comme du nom commercial ou de l’enseigne, la protection sur un
nom de domaine ne pouvant s’acquérir que par son exploitation.
De plus, il incombe en effet à l’entreprise qui en poursuit la protection de rapporter la preuve de
la priorité de son usage sur le réseau de l’Internet. L’adage « prior tempore potior jure » qui
revient à appliquer aux signes distinctifs la règle donnant la préférence en droit à celui qui, le
premier en date, a utilisé la dénomination dans un secteur d’activité. En se référant à une
antériorité d’usage, et non à celle du seul enregistrement du nom de domaine, la Cour d’appel de
Paris souligne bien incidemment que le droit à la protection de ce signe est indissociable de son
emploi effectif par celui qui prétend le défendre.
Enfin, l’exigence d’un risque de confusion dans l’esprit du public, emprunte également au
régime des signes distinctifs. Le risque de confusion constitue en effet ordinairement le critère et
la mesure de la protection reconnue au titulaire d’un tel identifiant. Divers visages peut prendre
ce risque de confusion, ce peut être un risque de méprise entre la société qui, la première, a
réservé le nom de domaine pour l’employer sur le réseau et celle qui l’adopte en second comme
identifiant commercial. Ce peut être également un risque d’imputation d’un lien entre les deux
entreprises utilisant le même signe. Le risque de confusion sera plus aisément retenu en cas de
reproduction du signe, et non de simple imitation, et si les activités des entreprises usurpatrices
sont identiques ou voisines. Tels sont les conditions posées par l’arrêt rendu le 18 octobre 2000
par la Cour d’appel de Paris536. Tissant une jurisprudence certes encore embryonnaire, ces
décisions sont en tout cas significatives de la sensibilisation des juges à la protection des noms
de domaine dans une logique d’appropriation de ces derniers537.
536
G. LOISEAU, Protection et propriété des noms de domaine, Recueil Dalloz, 2001, p. 1379 et s. dont notamment
p. 1380, n° 3. Cour d’appel de Paris, 18 octobre 2000, Si le nom de domaine, compte tenu notamment de sa valeur
commerciale pour l’entreprise qui en est propriétaire, peut justifier une protection contre les atteintes dont il fait
l’objet, encore faut-il que les parties à l’instance établissent leurs droits sur la dénomination revendiquée,
l’antériorité de son usage par rapport au signe contesté et le risque de confusion que la diffusion de celui-ci peut
entraîner dans l’esprit du public. A rapprocher J. MESTRE et M.-E. PANCRAZI, Droit commercial, 26ième éd. ,
2003, LGDJ, p. 547, 548, n° 788.
537
G. LOISEAU, L’appropriation des espaces virtuels par les noms de domaine, Droit et patrimoine, N° 91, mars
2001, p.59 et s. , plus particulièrement p. 61, I, A, in fine.
246
B. Le mode de protection retenu du nom de domaine : l’article 1382 du Code
civil
II. Le contentieux
347. Conflits entre marque / nom de domaine. Les premiers conflits sont ceux
opposant les titulaires de droits de marques et titulaires de noms de domaine.
Les entreprises soucieuses, se réserver un nom de domaine, ont entendu se protéger sur le
fondement du droit des marques déposant leur marque auprès de l’INPI (classe 38). Dès lors la
jurisprudence sanctionne pour contrefaçon les déposants de noms de domaine qui usent, dans
leur intitulé, d’une marque déposée dans la classe 38 (communication, prestations de services
électronique), dépôt interdisant l’utilisation du signe en tant que nom de domaine par un tiers.
Un autre courant s’est développé se fondant sur le principe de spécialité écartant la contrefaçon
dès que la marque revendiquée n’est pas utilisée pour identifier des prestations techniques ou
informatiques. C’est en scrutant le contenu même du site, les produits et services
commercialisés sur le site que les juges analysent afin de définir si la marque revendiquée est
atteinte ou non dans les produits ou services qu’elle couvre. L’affaire Areva ne retient pas la
contrefaçon à l’encontre de l’association Greenpeace ni sur le fondement de l’article L. 713-2, ni
sur le fondement de l’article L. 713-3 du Code de la propriété intellectuelle, faute de
540
G. LOISEAU, Nom de domaine et Internet : turbulences autour d’un nouveau signe distinctif, Recueil Dalloz,
1999, p. 245 et s. , dont notamment p. 250, n° 14.
541
L’article 1382 du Code civil requiert que soit démontré une faute, un dommage et un lien de causalité.
542
E. TARDIEU-GUIGUES, La protection des noms de domaine, JCP Cahiers de Droit de l’entreprise, N° 3,
supplément à la semaine juridique n° 27 du 3 juillet 2003, p. 14 et s. notamment p.19 in fine.
248
confusion543. La Cour d’appel de Paris544 permet la citation d’une marque à des fins critiques en
se fondant sur le principe de la liberté d’expression. Cette solution opportune, écarte le droit des
marques dès lors que l’usage de celle-ci sort du champ de sa fonction, qui est l’identification des
produits ou services. En l’espèce, l’usage de la marque n’était pas caractérisé pour les produits
et services dont la protection était demandée, une sanction sur le fondement du droit des
marques se serait donc avérée injustifiée juridiquement. C’est le terrain du droit commun avec
l’article 1382 du Code civil qui doit assurer un contrôle. Un autre courant plus classique se
développe qui se fonde sur le principe de spécialité. Deux plaignants furent déboutés après avoir
déposé leurs marques et avoir assigné en contrefaçon les titulaires de noms de domaine
identiques ou similaires545. Cependant les titulaires du nom de domaine furent condamnés pour
parasitisme et dénigrement sur le fondement de l’article 1382 du Code civil. Les juges étudient
scrupuleusement le contenu du site pour voir s’il y a confusion possible entre les produits et
services qui sont visés par le dépôt de marque et ceux qui sont visés sur le site Internet, lorsque
l’absence de confusion existe alors les demandeurs titulaires de la marque sont déboutés de leur
demande. Une autre nuance apparaît, notamment dans l’affaire Locatour.com, le titulaire de la
marque déposée en classe 38 est débouté de son action en contrefaçon et en concurrence
déloyale faute d’avoir pu démontrer l’identité des services proposés sur son site et celui du
défendeur. En effet, lorsque les juges ne peuvent, faute d’exploitation du site, comparer le
contenu du site aux produits et services désignés par la marque, ils condamnent
systématiquement pour contrefaçon.
De plus en plus, ce sont les titulaires de noms de domaine qui s’opposent à l’enregistrement de
marques. Les déposants revendiquent comme signes distinctifs, leurs noms de domaine, pouvant
faire opposition au dépôt d’une marque au titre d’une antériorité sur le fondement de l’article L.
711-4 du Code de la propriété intellectuelle. Dès lors que le nom de domaine est utilisé et
exploité avant le dépôt d’une marque peut constituer une antériorité au sens de l’article L. 711-4
543
Les juges font valoir « il y a lieu de s’interroger sur la pertinence de l’application de l’article L. 713-3 b … dès
lors d’une part que la finalité des imitations ne se situe pas sur le terrain commercial mais sur le terrain de la liberté
d’expression dans le cadre du droit à la critique et à la caricature et que d’autre part le risque de confusion est
problématique, l’internaute compte tenu de la notoriété de l’éditeur du site ne pouvant croire que les informations
diffusées proviennent du titulaire des marques ou des entreprises qui lui sont liées ».
544
Cour d’appel de Paris du 26 février 2003.
545
L’affaire Zebank, les juges énoncent « l’enregistrement d’un nom de domaine est en lui-même neutre, de même
que l’est le support que constitue un site Internet ; en l’espèce il n’est pas établi que les enregistrements et les sites
litigieux concernent les services pour lesquels la protection des marques est revendiquée voire des services
similaires ».
249
du Code de la propriété intellectuelle 546. Ainsi est affirmée l’opposabilité de l’antériorité du nom
de domaine à une marque : exploitation génératrice d’une éventuelle confusion 547. L’usurpation
de marque par des noms de domaine peut être fortuite mais le plus souvent volontaire comme en
atteste certaine pratique qui consiste à enregistrer des dénominations commerciales
généralement connues comme noms de domaine afin de les revendre ensuite à leurs titulaires
légitimes désireux d’en disposer sur le réseau, ou pour les vendre aux enchères sur Internet 548.
Classiquement, les juges condamnent de telles pratiques.
348. Conflits entre autres signes / noms de domaine. Lorsque le signe choisi pour
constituer un nom de domaine fait déjà l’objet d’un droit juridiquement protégé et que son
emploi sur Internet y porte atteinte un conflit peut survenir. Le nom de domaine peut se heurter
à un droit préexistant sur un nom commercial, c’est précisément sur ce point qu’a eu à trancher
la Cour de Cassation le 7 juillet 2004, dans l’affaire « rennesimmo.com » où deux agences
immobilières de la capitale bretonne se sont disputées le nom de domaine « rennesimmo.com ».
Monsieur Cédric Manara souligne qu’ayant constaté que le nom de domaine utilisé par une
société est un vocable imitant l’enseigne et le nom commercial d’une autre société et que le peu
de différences existant entre les deux dénominations engendre la confusion dans l’esprit d’un
client d’attention moyenne, une cour d’appel, qui retient que l’utilisation d’un nom commercial
dans un nom de domaine, qui porte atteinte à la fonction d’identification ou de publicité du nom
commercial antérieurement utilisé par un concurrent exerçant dans un même secteur d’activité et
sur une même zone géographique, constitue un acte de concurrence déloyale, statue à bon droit
en déclarant fondée l’action en concurrence déloyale exercée par la seconde société contre la
première et en condamnant celle-ci à cesser toute publicité comportant l’appellation « Rennes
immo », à publier le jugement entrepris dans un journal local et à verser des dommages-
intérêts549.
546
J. SCHMIDT-SZALEWSKI et J.-L. PIERRE, Droit de la propriété industrielle, Litec, 4ième éd. , 2007, p. 224, n°
517.
547
E. TARDIEU- GUIGUES, La protection des noms de domaine, Semaine juridique, édition entreprise, 2003, N° 3
supplément à la semaine juridique n° 27 du 3 juillet 2003, p. 14, 15, 16.
548
G. LOISEAU, L’appropriation des espaces virtuels par les noms de domaine, Droit et patrimoine, Dossier, N°
91, mars 2001, p. 59 et s. dont notamment p. 60.
549
C. MANARA, Utilisation du nom commercial d’autrui dans un nom de domaine, Recueil Dalloz 2004,
jurisprudence, Actualité jurisprudentielle, p. 2151 et s.
250
Le nom de domaine peut se heurter à un droit préexistant sur une enseigne ou encore sur la
dénomination sociale d’une société. Le fondement juridique diffère des précédentes affaires
parce qu’il n’existe pas de droit privatif (tel une marque) aussi c’est l’article 1382 du Code civil
qui est invoqué par les parties. A été ainsi sanctionnée l’usurpation de la dénomination sociale
d’une coopérative agricole Champagne céréales par une société ayant enregistré les noms de
domaine « www.champagnecereales.com » et « www.champagnecéréales.com » et les titulaires
des sites ont été condamnés pour concurrence déloyale550.
Enfin l’antériorité pourrait résulter de la protection du signe litigieux par le droit d’auteur ou par
un droit de la personnalité s’agissant d’un nom patronymique551 ou d’un pseudonyme.
349. Fondements : la responsabilité civile pour faute (article 1382 du Code civil)
comme principes généraux du droit commun. Le nom de domaine remplit le même rôle que
les traditionnels identifiants commerciaux et doit donc se voir appliquer les mêmes règles.
Seulement, parce qu’il n’est pas une marque et se rapproche plutôt de l’enseigne, il ne saurait,
de la première, partager le statut spécifique. C’est pourquoi, comme le nom commercial ou
l’enseigne, il « ne peut bénéficier d’une protection que selon les principes généraux du droit
commun », c’est-à-dire ceux de la responsabilité civile pour faute et de ses applications
particulières que sont l’action en concurrence déloyale et le parasitisme. En revanche, parce
qu’il n’a aucune raison de déroger aux règles communes aux différents signes distinctifs, le nom
de domaine ne devrait mériter protection que s’il est véritablement distinctif et non s’il est
composé, comme c’est encore souvent le cas aujourd’hui, de termes descriptifs ou génériques.
Le nom de domaine afin d’être intégré parfaitement dans la catégorie des signes distinctifs doit
véritablement s’avérer distinctif afin de bénéficier de la protection. D’un point de vue
patrimonial, il s’agit d’un bien de l’entreprise qui, comme tel, appelle l’emprise du droit de
propriété552.
550
G. LOISEAU, Nom de domaine et Internet : turbulences autour d’un nouveau signe distinctif, Recueil Dalloz,
1999, p. 245 et s. dont notamment p. 248, n° 11. E. TARDIEU-GUIGUES, La protection des noms de domaine,
Semaine juridique édition entreprise 2003, N° 3 supplément à la semaine juridique n° 27 du 3 juillet 2003, p. 14 et
s. dont notamment p. 17, 1).
551
A. LEPAGE, Le nom patronymique à l’épreuve des pratiques d’internet, Recueil Dalloz 2000, n° 26,
jurisprudence, sommaires commentés, p. 275 et 276. TGI de Nanterre, 13 mars 2000, Affaire Amélie Mauresmo.
552
G. LOISEAU, Protection et propriété des noms de domaine, Recueil Dalloz 2001, jurisprudence commentaires,
p. 1379 et s. dont notamment p. 1381, n° 3.
251
Les réservataires de noms de domaine ne se fondent pas sur l’article 544 du Code civil pour
demander la protection de leur bien mais sur le fondement de l’article 1382 du Code civil. Ceci
permet de rapprocher le nom de domaine aux signes distinctifs que sont le nom commercial et
l’enseigne. Une telle qualification à l’avantage de la simplicité553.
350. Résolution des conflits. L’originalité du contentieux portant sur les noms de
domaine tient davantage à ce qu’il se développe sous le double signe de l’internationalité et de
la nouveauté. L’internationalité procède du fait que le réseau Internet ne connaît pas de
frontières et que son utilisation est planétaire. Le nom de domaine est nouveau car sans passé
judiciaire. Cependant, les juges doivent faire preuve d’imagination, néanmoins ils peuvent avoir
comme source d’inspiration la propriété industrielle.
Le risque de contentieux est dès lors réel, des procédures de règlement des litiges se mettent
aussi progressivement en place. Une procédure facultative est déjà organisée auprès du NSI qui
peut conduire à la suspension d’un nom de domaine litigieux s’il est établi qu’il porte atteinte au
droit sur une marque antérieure. De son côté, l’OMPI a élaboré un projet de procédure de
médiation en direct et d’arbitrage devant des commissions de contestations administratives
(CCA) composées d’experts internationaux554.
La multiplication des conflits liés aux noms de domaine sur internet a conduit l’Organisation
mondiale de la propriété intellectuelle à élaborer avec l’ICANN un mécanisme de règlement
extra-judiciaire des litiges de type « cybersquatting » ou d’usage abusif de nom de domaine. La
procédure administrative ne concerne en outre, que les atteintes au droit des marques et surtout
n’empêche absolument pas le recours à des procédures judiciaires. La partie souhaitant
revendiquer un nom de domaine aura en effet une option : le recours à la procédure
administrative ne l’empêchera absolument pas de diligenter une action devant les tribunaux
compétents, que ce soit avant ou pendant la saisine de l’Institution de règlement ou même après
qu’une décision administrative ait été rendue. Aucun appel n’est prévu au regard de la décision
administrative. L’objectif principal des nouvelles règles de l’ICANN est de prendre en
considération les intérêts légitimes de chacune des parties, et non plus de se fonder uniquement
553
E. TARDIEU-GUIGUES, La protection des noms de domaine, Semaine juridique édition entreprise 2003, N° 3
supplément à la semaine juridique, n° 27 du 3 juillet 2003, p. 14 et s. dont notamment p. 19. J. AZEMA et J. Ch.
GALLOUX, Droit de la propriété industrielle, Précis Dalloz, 6ième éd. , 2006, p. 919, n° 1662.
554
G. LOISEAU, Nom de domaine et Internet : turbulences autour d’un nouveau signe distinctif, Recueil Dalloz
1999, Chronique, p. 245 et s. dont notamment p. 248, n° 9.
252
sur le certificat d’enregistrement de marque. Les seuls noms de domaine dont le transfert ou la
radiation seront prononcés sont ceux dont l’enregistrement a été effectué de mauvaise foi et en
violation délibérée de droit d’un tiers sur sa marque, étant toutefois rappelé que de telles
mesures peuvent toujours être prononcées par les tribunaux, en application des règles de droit
qu’ils jugeront applicables555. Une telle procédure ne permet pas de demander des dommages et
intérêts, l’Institution de règlement ne prononce que le transfert ou la radiation du nom de
domaine. Le choix du régime juridique adéquat n’est pas résolu : faudrait-il créer un régime sui
generis, ou bien l’assimiler à un signe distinctif connu556.
SECTION 2
L’IMAGE
558
F. BOUVARD, La commercialisation de l’image de la personne physique, in Image et droit, sous la direction de
Pascale Bloch, 2002, p. 405, n° 27 in fine citant Madame M. Serna.
559
F. ZENATI-CASTAING et T. REVET, Les biens, 3ième éd. refondue, 2008, p. 30, n° 8 c). La personne juridique
est un entité purement formelle, qui désigne le pôle abstrait auxquels sont imputés les droits et les obligations
résultant de l’activité juridique mise en œuvre à partir et au service d’un intérêt particulier dûment identifié . T.
REVET, La propriété de la personnalité, Gazette du Palais, Recueil mai juin 2007, Doctrine, p. 1503 et s.
254
la personne humaine. Le premier d’entre eux est le corps. La personne est primordialement
corporelle. Le corps est le substrat de plusieurs attributs de la personnalité : l’image, la voix, la
vie comme activité et histoire ainsi que le domicile. Le corps et les utilités qui viennent d’être
indiquées sont l’objet de droits subjectifs par lesquels ils sont réservés au sujet de droit qui a
pour support la personne humaine auquel ils ressortissent. Ces droits érigent donc en biens les
éléments considérés de la personne humaine. Il n’est, d’ailleurs, pas de bien plus rare et plus
précieux que la personnalité parce qu’elle n’existe qu’en un seul exemplaire, et est rebelle à
toute fongibilité560. Ces biens ont aussi cela de particulier qu’ils sont innés.
560
F. ZENATI-CASTAING et T. REVET, Les biens, 3ième éd. refondue, 2008, p. 30, n° 8 c).
561
F. ZENATI-CASTAING et T. REVET, Les biens, 3ième éd. refondue, 2008, p. 30, n° 8 c). Ils le sont parce qu’ils
sont exclusivité conquise contre la communauté, libre disposition et revendication implicite qui prend la forme
d’actions préventives et en cessation (l’action en responsabilité est conçue à leur égard comme un sanction du
droit de propriété). Ils permettent à chacun de s’opposer aux entreprises du public dans sa sphère privée, pour
satisfaire son besoin d’intimité et d’indépendance.
255
que c’est ce particularisme qui explique l’originalité de leur régime et non pas leur nature, qui
n’a rien d’exceptionnel562. L’image est un élément original de la personnalité privativement
réservé par le sujet qui a pour support la personne humaine. Cette réservation, se manifeste par
le pouvoir d’exclure, constitutive d’un droit de propriété.
355. Nature juridique de l’image. Sur le terrain de l’image des personnes l’exercice de
qualification n’est pas évident. L’image en tant que reflet de l’âme de la personne, il s’agit d’une
sorte d’émanation de la personne et ainsi il est difficile à admettre que l’image représentant la
personne physique en quelque sorte sa projection soit chosifiée. Or, aujourd’hui, l’image des
personnes est bien dans le commerce juridique, consistant ainsi en une véritable réification de la
personne. Ceci démontre qu’il est difficile de raisonner en terme de qualification sur l’image de
la personne. Bien que la frontière entre personnes et choses se trouble, ceci ne permet pas pour
autant d’assimiler l’image à un bien ordinaire. L’image de la personne revêt une certaine
spécificité, en effet, l’image est traitée comme un bien mais un bien tellement lié à la personne
que le droit refuse à admettre que l’on puisse avoir un droit de propriété sur son image563.
356. Le droit à l’image. Le droit à l’image renferme en lui un double visage à la fois
patrimonial et extrapatrimonial. Le Tribunal de grande instance d’Aix-en Provence du 24
novembre 1988 confirmé en appel le 21 mai 1991 retient que « Le droit à l’image revêt un
caractère, non seulement moral, strictement personnel à son titulaire, s’éteignant avec lui et
bénéficiant de la protection de l’article 9 du Code civil, mais aussi patrimonial, puisque de
nombreuses célébrités se livrent, selon des rémunérations allant croissant avec leur notoriété, à
une exploitation commerciale de leur propre image ». Partant de là, l’on admet très volontiers la
validité du « contrat d’image » et l’existence d’un droit patrimonial sur l’image « dès lors que le
droit à l’image revêt les caractéristiques essentielles des attributs d’ordre patrimonial, il peut
valablement donner lieu à l’établissement de contrats, soumis au régime général des obligations,
entre le cédant, qui dispose de la maîtrise juridique sur son image, et le cessionnaire, qui devient
titulaire des prérogatives attachées à ce droit »564.
562
F. ZENATI-CASTAING et T. REVET, Les biens, 3ième éd. refondue, 2008, p. 30, 31, n° 8 c).
563
F. BOUVARD, La commercialisation de l’image de la personne physique, in Image et droit, sous la direction de
Pascale Bloch, 2002, p. 375 et s. , notamment p. 377, n° 4.
564
Cour d’appel de Versailles, 22 septembre 2005, Comm. com. élec. 2006, n° 4, note Caron, Recueil Dalloz 2006,
p. 2705, L. Marino.
256
357. L’impropriété et l’inexactitude du terme « droit à l’image ». Dénommer d’un
même terme « droit à l’image », deux droits subjectifs que l’on veut opposer est singulier. Parler
de « droit à l’image » est possible lorsqu’il s’agit de protéger son aspect moral, en revanche
l’utilisation de ce dernier est absurde lorsque l’on veut faire du commerce à partir de cette
image. Il n’y a pas un « droit à la propriété », mais le « droit de propriété » qui doit être protégé.
De même, nul ne peut revendiquer son image. Chacun est né avec la figure et les traits qui sont
les siens. On ne peut qu’exiger le respect de cette image. Il serait préférable de parler d’un
« droit à la protection de son image » que d’un « droit à l’image » ou au minimum d’un « droit
de l’image ». Lorsqu’il s’agit de l’aspect moral, l’atteinte à l’image est toujours le moyen d’une
atteinte, soit à la vie privée, soit à l’honneur… Ce n’est pas l’image, en tant que telle, qui est
protégée mais la tranquillité de l’existence de celui dont l’image est publiée. Le Professeur
Bernard Beignier souligne que la liberté de communication des informations justifie la
publication de l’image d’une personne impliquée dans une affaire judiciaire, sous réserve du
respect de la dignité de la personne humaine. Ainsi, ce n’est pas l’image, en tant que telle, qui
est protégée mais la dignité de la personne565.
565
B. BEIGNIER, La protection de la vie privée, in Libertés et droits fondamentaux, R. CABRILLAC, M.-A.
FRISON-ROCHE et T. REVET, Dalloz, édition 2007, p. 188, 189, n° 282.
257
I. L’image entre droits extrapatrimoniaux et droits patrimoniaux
566
J.-L. BERGEL, Les nouveaux biens, Rapport général, in La propriété, Travaux de l’Association Henri Capitant,
2006, p. 207 et s.
567
S’agissant des éléments et produits du corps humain le Code civil québécois prévoit néanmoins que l’aliénation
d’une partie ou d’un produit du corps humain n’est pas objet de commerce. Il en va de même en droit français, en
droit brésilien et dans la plupart des systèmes juridiques. Mis il arrive que des éléments du corps humain soient
prélevés à l’occasion de soins ou de recherches cliniques, voire afin de transplantations. Une fois détachés du corps
humain, ces éléments sont susceptibles d’une certaine autonomie et sujets à des transformations en organismes
unicellulaires, voire multicellulaires, si bien que l’on peut songer à leur appliquer le droit des brevets ou, au
contraire, à les en exclure. La « brevetabilité du vivant » semble toujours exclue à l’égard du corps humain ; mais
elle a été admise en 2002,par la Cour Suprême du Canada, à propos d’une modification génétique de souris portant
sur une forme de vie inférieure d’organismes unicellulaires, mais non pour des organismes multicellulaires. Le
Comité consultatif canadien de la biotechnologie a cependant recommandé d’admettre la brevetabilité de formes de
vie supérieures en ce qui concerne le droit de replanter des graines de plantes brevetées et de reproduire pour son
propre usage des animaux brevetés. En droit brésilien également, les micro-organismes transgéniques peuvent être
l’objet d’un brevet.
568
Le problème de la patrimonialisation de l’image est encore plus évident si l’on s’attache au droit à l’image des
biens qui peut être considéré comme une sorte de prolongement de la personnalité de leur titulaire. La Cour de
Cassation a sanctionné l’usage par un tiers de l’image d’un bien à titre lucratif comme une atteinte à la jouissance
de ce bien, contraire à l’article 544 du Code civil. Toutefois, cette jurisprudence s’est récemment infléchie par
référence au droit de la propriété littéraire et artistique, si bien que l’Assemblée plénière de la Cour de Cassation
sera amenée à trancher cette question en 2004. La proposition de loi du 16 juillet 2003 tendrait à introduire dans le
Code civil un nouvel article 544-1 consacrant le droit du propriétaire au respect de l’image de ses biens, mais n’en
sanctionnerait l’usage intempestif que sur le fondement d’une responsabilité subordonnée à l’existence d’un
trouble. On saisit ici les réticences que suscite parfois la consécration de nouveaux biens.
258
peut être reproduite ou utilisée s’il n’en résulte pas de préjudice réel et sérieux pour la personne
concernée569.
362. L’image, impossible objet du contrat. Madame Laure Marino relève que l’image
constitue un objet impossible du contrat en raison de son lien avec la personne elle-même. Car
l’objet du contrat ne peut être inhérent à la personne. Aucun contrat ne peut porter sur la
personne ou le corps humain pour les céder ou même les louer. Tout d’abord, parce que le corps
humain n’est pas dans le commerce juridique, mais encore parce que le droit de propriété, qui
est un pouvoir sur une chose, ne peut porter sur un corps ou une personne. Bien qu’en disant que
le contrat d’image ne porte pas véritablement sur la personne, s’appuyant ainsi sur un
détachement de l’image, comme si l’image matérialisée sur un support, se détachait
physiquement de la personne par la seule volonté de cette dernière. Créant ainsi une sorte de
569
J.-L. BERGEL, Les nouveaux biens, Rapport général, in La propriété, Travaux de l’association Henri Capitant,
2006, p. 207, 208, 209.
570
T. REVET, La propriété de la personnalité, Gazette du palais, mai juin 2007, Doctrine, p. 1503 et s.
259
dissociation entre la personne et son image, entre le sujet et l’objet. L’image ne serait pas
véritablement l’image de la personne mais l’image de l’apparence de la personne. Mais cela ne
convainc guère… Cependant, les attributs de la personnalité, en raison de leur détachement de la
personne acquièrent une nature réelle lorsqu’ils sont commercialisés. Il est vrai que toutes ces
explications ont pour avantage d’éviter que les contrats d’image n’enfreignent le principe
d’indisponibilité du corps humain et de la personne. L’image est inséparable de la personne, elle
continue de l’identifier. Cette absence de détachement s’oppose donc à ce que l’image puisse
être l’objet du contrat d’image. Dans cette optique ce ne serait plus l’image qui serait objet du
contrat, mais le droit à l’image de la personne. Cette position supposant que le droit à l’image,
droit de la personnalité est un droit patrimonial ou du moins comporte un double aspect
patrimonial et extrapatrimonial. Il ne serait plus indisponible comme le sont les droits
extrapatrimoniaux. Cependant, l’analyse classique continue de soutenir la summa divisio
personnes / biens, refusant toute réification des personnes en refusant toute commercialité de la
personnalité. Seule la reconnaissance d’un détachement entre la personne et l’image justifierait
l’existence d’un droit patrimonial. Le contrat d’image ne fait qu’aménager l’exercice d’un droit,
s’analysant comme l’engagement de ne pas exercer son droit de défense vis-à-vis de son
cocontractant pendant un temps déterminé. Cette renonciation ne porte pas du tout sur le droit à
l’image lui-même, ce qui serait contraire au principe d’indisponibilité des droits de la
personnalité, mais précisément sur l’exercice du droit à l’image. La patrimonialisation
s’explique ainsi, c’est le prix de la renonciation à agir en justice571.
363. L’image qualifiable de bien. L’image pris individuellement est un bien non
consomptible, elle n’est pas détruite par une utilisation même répétée. L’image de la personne
physique est indépendante de la matière charnelle humaine. L’image est reproductible
indéfiniment, elle appartiendrait donc aux choses de genre mais chaque réalisation originale et
originelle de l’image étant différente, elle s’analyse comme un corps certain. L’image est, en
effet susceptible d’appropriation et la réalité économique le démontre. L’image ne peut pas
571
L. MARINO, Les contrats portant sur l’image des personnes, Comm. com. élec. 2003, 5ième année, N° 3, mars
2003, Chron. 7, p. 10.
260
appartenir à la sphère des choses communes gouvernées par l’article 714 du Code civil. Elle
n’appartient pas à la catégorie des « res nullius » car son existence exige celle de son titulaire.
L’image s’inscrit dans le droit des biens. L’image est chose car les choses ne sont des biens que
si elles sont susceptibles d’appropriation et les biens consistent toujours dans des droits et ces
droits sont toujours évaluables en argent y compris au point extrême la notion de bien incorporel
qui dépend entièrement du droit, le meilleur qualificatif à donner à l’image. L’image peut revêtir
les caractéristiques d’objet et de chose au sens des articles 1108 et 1126 du Code civil. La
doctrine le confirme. Il va de soi que les conventions sur l’image sont valables, à condition de
respecter les règles générales des contrats. Une convention peut donc être construite autour de
l’image d’une personne physique et l’image peut répondre aux conditions exigées pour la
formation contractuelle. La dématérialisation de l’objet contractuel est une réalité inscrite dans
la réification d’éléments retenus pour l’application de l’article 1384 alinéa 1 du Code civil.
Si l’image peut être qualifiée de chose au sens de l’article 1384 alinéa 1 du Code civil, elle est
chose au sens de l’article 1126 du Code civil et partant, objet contractuel au sens de l’article
1108 du Code civil. Certains auteurs comme le Professeur Bernard Beignier soutiennent qu’il ne
peut y avoir cession de l’image d’une personne pour l’excellente raison qu’une personne n’est
pas une chose. Or, le débat ne porte pas ici sur la réification de la personne, mais sur celle de
l’image de l’être humain. Il est intéressant de souligner que le fait qu’un bien soit inaliénable ne
lui retire pas sa nature de bien, ce qui est une nouvelle manifestation du caractère relatif de la
patrimonialité, bien qu’étant indisponible un bien continue toujours à faire partie du
patrimoine572.
Mademoiselle Bérangère Gleize relève que toutefois, le développement d’une société de
l’information, au cœur de laquelle l’image occupe une place prépondérante, a considérablement
accru le besoin de réservation et de commercialisation de cette valeur immatérielle.
Parallèlement, la patrimonialisation de l’image des personnes a transformé l’image en valeur
marchande, susceptible d’être exploitée et échangée comme n’importe quelle autre
marchandise573.
572
M. SERNA, L’image et le contrat : le contrat d’image. Contrats concurrence consommation N° 11, novembre
1998, Chron. 12, p. 4, 5, n° 3, 4. Hier classé parmi les attributs de la personnalité, le droit à et sur l’image des
personnes physiques est requalifié afin de dégager sa véritable nature et d’organiser sa fructification et sa protection
au sein du lucratif « marché de l’image » par l’instrument du contrat d’image.
573
B. GLEIZE, L’image et la propriété, in Colloque image et droit, Un art libre induit un regard libre, 7 juillet
2003, en Arles, PUAM 2004, p. 17 et s. , plus particulièrement p. 18 et 19.
261
364. L’image, un bien ayant vocation à être objet contractuel. Toute matérialisation
et diffusion de l’apparence physique d’une personne sans son accord peut être considérée
comme une atteinte au droit de propriété sur son image, droit exclusif et absolu. La plupart du
temps, les stars font valoir premièrement, que les clichés constituent une intrusion intolérable
dans leur intimité et deuxièmement, que cela porte atteinte à leur droit sur leur image,
constituant ainsi un manque à gagner dans la mesure où elle aurait pu les monnayer. Ceci paraît
pour le moins surprenant car comment peut-on soutenir d’un côté être touché dans sa pudeur et
sa discrétion et d’un autre côté relever que l’on aurait pu se faire rémunérer la publication de ces
dits clichés ? Par exemple, lorsqu’un texte ayant trait à la vie privée accompagne des clichés
déjà publiés ayant reçu l’aval de la personne concernée, comment peut-on expliquer qu’outre
l’atteinte au droit au respect de la vie privée constituée par l’écrit, l’on puisse également relever
une atteinte au droit de propriété sur son image, concernant les clichés ? Toutes les images sont
des biens et sont susceptibles d’être commercialisées, rares sont celles effectivement
commercialisées. Encore faut-il que l’image ait une réelle valeur marchande, fonction de la
notoriété, de l’image de marque de la personne. L’image de marque serait l’élément qui donne
toute sa valeur à l’image de l’apparence physique574.
574
F. BOUVARD, La commercialisation de l’image de la personne physique, in Image et droit, sous la direction de
Pascale Bloch, 2002, p.375 et s. , plus précisément p. 400 et 401. Deux images sont à bien distinguer. L’image
physique de la personne qui n’est autre que l’image de l’apparence physique d’une personne qui se trouvent au
confluent de trois droits : droit au respect de la vie privée, droit à l’image et droit sur l’image. L’image de marque
de la personne physique est encore appelée image-représentation. Personne dont l’activité implique une exploitation
lucrative de leur image, les personnes exerçant une activité médiatique les conduisant à monnayer la diffusion de
leur image de leur apparence physique (chanteur, sportif, animateur). L’image-représentation est le résultat d’un
travail, d’un savoir-faire couronné par la notoriété. Il y a en quelque sorte l’émergence d’une personnalité
médiatique. L’image de marque d’une personne physique émane « de sa constitution physique, de sa présentation
personnelle (coiffure, maquillage, accessoires de mode, vêtements), de ses attitudes (gestes, démarche,
vocabulaire), de ces conceptions, telles qu’elles sont exposées et connues par sa volonté, de ses goûts culturels, de
sa vie personnelle et familiale… ». L’image est ici essentiellement invention, création, expression pure qui a pour
fonction d’étonner, de séduire, de convaincre ou même de choquer. C’est une véritable œuvre, produit d’un travail,
d’efforts constants, d’investissements. Cette création présente une originalité manifestant l’empreinte de la
personnalité de la personne. L’essence de l’image de marque est son originalité ; toute vedette essaie de se façonner
un masque qui lui soit propre, qui permet de l’identifier et de la distinguer des autres. « La réussite d’une image de
marque passe par la force de sa différence ».
262
notamment, celles du courage, du dépassement de soi et de la quête de la performance. Le
sportif se révèle alors comme un excellent support d’une image attrayante susceptible de se
prolonger au-delà de l’enceinte sportive et de l’issue de l’événement qui lui a donné naissance.
Tant la jurisprudence que la doctrine considèrent que l’image du sportif peut constituer une
chose au sens de l’article 1128 du Code civil. L’image tout comme le nom patronymique n’est la
personne que pour autant qu’elle sert à l’identifier. Dès lors qu’elle ne joue plus exclusivement
le rôle d’identification, elle représenta forcément une chose susceptible de faire l’objet de
conventions assurant sa commercialisation. Dans une telle optique de réification d’un
composant de sa personne l’athlète acquiert un droit de propriété, non sur son image, mais sur
les images qui, à la suite de leur création et de leur fixation sur un support, forment des éléments
du patrimoine de leur sujet et ont donc nécessairement vocation à faire l’objet d’un droit
subjectif. Tout comme la force de travail sa nature personnelle n’empêche pas sa
patrimonialisation, c’est-à-dire la reconnaissance juridique, par l’octroi du titre de bien, de sa
valeur économique. Le fait qu’elle soit consubstantielle à son titulaire n’interdit pas son
admission au sein de la catégorie des biens car une telle qualité n’est pas incompatible avec celle
d’élément de la personne humaine575.
Trois affaires illustrent de manière typique la patrimonialisation de l’image du sportif 576. La
Cour d’appel de Paris le 30 novembre 1987 souligne que même réalisée dans un lieu public à
l’occasion d’une compétition officielle, l’image n’est pas nécessairement une information libre
de droits. Rien ne s’oppose à la réalisation de photographies, mais leur utilisation commerciale
suppose le consentement exprès de leur sujet. La seconde affaire est un jugement rendu par le
TGI de Nanterre le 6 avril 1995 concernant l’exploitation par un magazine, sans autorisation,
des nom et image du footballeur Eric Cantona 577. Cette solution participe ainsi à la
patrimonialisation de l’image dans la mesure où le juge indemnise le sportif au motif qu’il subit
un dommage exprimé par la perte financière résultant de la diffusion non consentie de son
effigie. La troisième affaire est un arrêt rendu par la Cour d’appel de Paris le 30 novembre 1987
reconnaissant un préjudice économique subi par le demandeur en raison de la « concurrence
faite à d’autres divulgations éventuellement acceptées par lui », elle relevait que cette
575
F. RIZZO, A propos de la réification de la personne du sportif professionnel salarié, Les Petites Affiches, 20
juin 2005, N° 121, Doctrine, p. 4 et s. dont notamment p. 5, 6.
576
F. RIZZO, Le sportif, son image et son patrimoine, Droit et patrimoine, septembre 2003, N° 118, pratique, p. 38
et s. dont notamment p. 39 et 40.
577
TGI Nanterre, 6 avril 1995, cité par F. RIZZO, Le sportif, son image et son patrimoine, op. cit. , p. 39 et 40.
263
publication avait « aussi contribué à répandre dans un large public une image de marque
flatteuse de M. Platini accroissant encore un peu sa popularité, avec, au-delà, les bénéfices qu’il
pouvait légitimement en retirer sur le plan financier ». Ainsi, la Cour juge que
l’appauvrissement du joueur a été diminué par l’augmentation de la valeur marchande de sa
représentation. Aussi les juges ont réduit le montant de l’indemnisation du sportif de la plus-
value réalisée sur l’exploitation de l’image de l’athlète. Ils ont reconnu qu’une large diffusion,
même fautive, a contribué à accroître la notoriété du sportif et à lui garantir des revenus futurs.
Une réelle nature patrimoniale est dès lors reconnue à l’image578.
367. Le contrat d’image. « Toute personne dispose sur son image ou sur l’utilisation qui
en est faite d’un droit exclusif qui lui permet de s’opposer à la diffusion sans son autorisation
expresse et spéciale » ceci est la règle. Le contrat doit organiser qu’aucun cliché ne sera réalisé
sans la connaissance et le consentement du modèle ; il est exigé un consentement exprès. C’est à
celui qui, ayant publié l’image d’autrui, allègue, pour échapper à une condamnation, la
permission donnée par le sujet, qu’incombe la charge de prouver ce consentement. Une
autorisation écrite claire et précise s’affirme comme règle de preuve. Le contrat d’image est
soumis à la théorie générale des obligations, le prix devra être déterminé en fonction de
l’utilisation de l’image comprenant, en sus, l’élément image de marque du sujet. Le droit de
retrait ou de repentir, demeure, par application de l’article L. 121-4 du Code de la propriété
intellectuelle, hors de toute transmission. Seul le droit de divulgation pourra donc être confié à la
578
F. RIZZO, Le sportif, son image et son patrimoine, Droit et patrimoine, septembre 2003, N° 118, pratique, p. 38
et s. plus précisément p. 39 et 40.
264
ou les personnes choisies par l’auteur. Bien qu’une partie de la doctrine considère que l’image
n’est pas susceptible d’être transférée et ne réponde pas aux exigences de l’article 1583 du Code
civil. D’autres, en revanche, comme le Professeur Marie Serna avance que la summa divisio du
droit des biens (meubles/immeubles) ne doit pas effacer la subdivision existant entre les biens
corporels et les biens incorporels nés du courant de la dématérialisation des biens. En effet, ne
voit-on pas des contrats de vente porter sur un fonds de commerce ou des droits intellectuels
dans le cadre des dispositions des articles L. 131-4 al.1 et L. 131-3 du Code de la propriété
intellectuelle. D’où il découle que l’image peut s’inscrire dans un contrat de vente, tout comme
l’information. En résumé, le contrat d’image, contrat sui generis, présente les caractéristiques
suivantes : contrat consensuel, négocié, hormis certaines hypothèses où la loi présente à son
endroit des dispositions impératives, conclu intuitu personae, individuel, synallagmatique et
commutatif. Ce contrat est parfois instantané mais souvent à exécution successive (répétitions,
essayages et prises de vue s’étalent toujours sur plusieurs heures et sur plusieurs jours), à titre
onéreux mais aussi à titre gratuit, réalisé autant entre des professionnels de l’image qu’avec le
concours de non-professionnels579.
Tout comme l’image, la voix devient un objet contractuel, elle est l’image sonore de la
personne. Tous les contrats touchant la voix obéissent aux conditions de formation et
d’exécution exigées par la théorie générale des contrats sont individuels, synallagmatiques,
onéreux, commutatifs, à exécution successive, à durée déterminée et bien sûr intuitu personae.
Les contrats sur la voix appellent un droit de la voix qui organise le droit de l’image de la voix,
alors que le droit de l’image de la personne est organisé par le droit à et sur son image580.
368. Applications. Le droit à l’image revêt dans le cas d’un mannequin une valeur
patrimoniale, et la protection de ce droit a pour but d’éviter une utilisation à titre gratuit ou
éventuellement une dégradation de la valeur marchande de son image. L’article 763-1 du Code
du travail énonce que « le mannequin est la personne chargée soit de présenter au public
directement ou indirectement par reproduction de son image sur tout support visuel ou
audiovisuel, un produit, un service ou un message publicitaire, soit de poser comme modèle
579
M. SERNA, L’image et le contrat : le contrat d’image, Contrats, Concurrence, Consommation, N° 11, novembre
1998, Chronique 12, p. 4 et s. plus particulièrement p. 7, n° 19.
580
M. SERNA, La voix et le contrat : le contrat sur la voix, Contrats, Concurrence, Consommation, N° 9,
septembre 1999, Chronique 9, p. 4 et s. plus particulièrement p. 4 et 8, n° 2 et 29.
265
avec ou sans autorisation ultérieure de son image, même si cette activité n’est exercée qu’à titre
occasionnel ». L’autorisation spéciale et expresse est exigée en cas d’exploitation de l’image. Le
Code du travail prévoit une double rémunération aux articles 763-1 et 763-2 lesquels précisent
un salaire pour la prestation de travail (prestation, défilé) et une rémunération de son droit à
l’image. Aussi le droit d’utiliser l’image des mannequins est donc limité à l’information du
public, notamment dans le cadre de journaux télévisés581.
La patrimonialisation de l’image des sportifs réside dans le développement de sa
commercialisation afin d’accroître et de diversifier les revenus des athlètes. Les contrats
d’exploitation de l’image se présentent, le plus souvent, sous la forme d’autorisations de
jouissance et entrent dans les catégories des conventions de concession ou de licence d’image
(licences pouvant s’inscrire dans des opérations de sponsoring)582.
369. Le droit à l’image, entièrement soumis aux règles du Code civil. Arrêt de la 1 ère
Chambre civile de la Cour de Cassation du 28 janvier 2010. Un mannequin est sur l’île de la
Martinique pour une séance de photographies entre le 10 et le 17 mai 1997. Le contrat est signé
le 1er mai soit une dizaine de jours avant cette dite semaine. Le contrat précise que « Le modèle
cède au photographe le droit d’utiliser son image résultant des photographies prises par le
photographe Y… la semaine du 10 au 17 mai à la Martinique » (84 photos). « La présente
cession est accordée sans limitation de durée, ni de lieu pour tout usage national ou
international. Le modèle autorise le photographe à procéder par tous procédés connus ou
inconnus à ce jour et sur tous supports (presse, édition, publicité, etc.) à toutes reproductions des
photographies dont il s’agit par le photographe et ses ayants droit (…). En contrepartie de la
cession au photographe d’utiliser son image, le modèle percevra la somme forfaitaire et
définitive de 15000 francs ». Cette clause renvoie par le biais d’un astérisque à la mention
suivante : « Net pour trois jours de travail payés par l’intermédiaire de l’agence Elan ». Suite à
ça l’image du modèle fait l’objet d’une large exploitation (licence d’utilisation sur des disques
par la société Photoalto à une société qui diffuse l’image sur des sites internet et des documents
publicitaires). A posteriori le modèle s’estime lésé est demande réparation (dommages et
intérêts) pour une exploitation sans autorisation estime t-il. 2500 euros pour une semaine de
581
C. HALPERN, Le droit à l’image, Editions de Vecchi, 2003, p. 39 et 40. V. supra, n° 100.
582
F. RIZZO, Le sportif, son image et son patrimoine, Droit et patrimoine, N° 118, septembre 2003, p. 38 et s.
notamment p. 42.
266
travail et pour une exploitation sans limites de près de 100 photos ne paraît pas une bonne
affaire. Les juges du fond font prévaloir la liberté contractuelle, la diffusion de l’image ayant
bien été accordée. Le mannequin soulève trois arguments afin de soutenir son pourvoi. Tout
d’abord, on ne peut constater l’absence de précision de la durée et du lieu d’exploitation du
contrat et conclure au caractère limité de la convention. Ensuite que le prix de 15000 francs est
vil. Enfin que le contrat comporte une contradiction qui n’a pas été relevée (15000 francs pour
trois jours de travail). La Cour de cassation rejette le pourvoi « Mais attendu que la Cour d’appel
a retenu que Mme X… avait librement consenti à la reproduction des clichés de son image
précisément identifiés, de sorte que l’autorisation ainsi donnée à l’exploitation de celle-ci n’était
pas illimitée ; que le moyen qui n’est pas fondé en sa première branche et manque en fait en ses
deux autres ne peut donc être accueilli ».
Le Professeur Jean-Michel Bruguière commentant cet arrêt relève l’absence d’interprétation
stricte du contrat au sens de l’article L. 131-3 al. 1 du Code de la propriété intellectuelle. Ce
dernier souligne que « la Cour de cassation considère donc que l’objet de la convention au sens
de l’article 1108 du Code civil est certain. Les clichés étaient précisément identifiés (…). Peu
importe l’absence de précision de la durée ou du territoire d’exploitation. Le mannequin avait à
l’esprit le principe de l’interprétation stricte des contrats d’auteur et plus particulièrement
l’article L. 131-3 al. 1 du Code de la propriété intellectuelle 583. L’image n’est cependant pas une
œuvre. Il n’y a donc pas de raison de se soumettre au Code de la propriété intellectuelle »584.
Et le Code civil ? Le Professeur Jean-Michel Bruguière fait remarquer que « la solution du 28
janvier 2010 n’est pas pleinement convaincante. L’objet d’une convention sur l’image n’est pas
certain, au sens de l’article 1108 du Code civil avec la seule identification des clichés
susceptibles d’être exploités. Il est important également de savoir sur quel support cette image
peut être diffusée. L’article L. 131-3 al. 1 du Code de la propriété intellectuelle n’est pas le seul
texte à imposer une interprétation stricte des contrats. L’article 1162 du Code civil dispose :
« Dans le doute la convention s’interprète contre celui qui a stipulé et en faveur de celui qui a
contracté l’obligation ». C’est bien le mannequin qui est débiteur de la prestation autour de
583
Ce texte précise que « la transmission des droits de l’auteur est subordonnée à la condition que chacun des droits
cédés fasse l’objet d’une mention distincte dans l’acte de cession et que le domaine d’exploitation des droits cédés
soit délimité quant à son étendue et à sa destination, quant au lieu et quant à la durée ».
584
J.-M. BRUGUIÈRE, Contrat sur l’image : la première chambre civile persiste et signe, Légipresse, L’actualité
du droit des médias et de la communication, Mai 2010, 31ième année, N° 272, Cours et Tribunaux, p. 27 et s. ,
notamment p. 28, n° 3 in fine.
267
laquelle s’est construit le contrat d’image. C’est bien l’agence qui a stipulé. Il y avait bien un
doute sur ce contrat compte tenu de la précision selon laquelle les 15000 francs étaient pour les
trois jours de travail de pose. L’on aurait pu dès lors interpréter ce contrat strictement sur la base
du droit commun »585. En un mot le droit à l’image est entièrement soumis aux règles du Code
civil.
585
J.-M. BRUGUIÈRE, Contrat sur l’image : la première chambre civile persiste et signe, Légipresse, L’actualité
du droit des médias et de la communication, Mai 2010, 31 ième année, N° 272, Cours et Tribunaux, p. 27 et s. ,
notamment p. 28, n° 4.
586
J.-M. BRUGUIÈRE, L’exploitation de l’image des biens, Guide Légipresse, 2005, p. 39 et 40.
268
agir dans le cadre d’un contrat de commande qui n’est autre qu’un contrat d’entreprise par
lequel il s’engage à fournir une prestation artistique. Quand le contrat de commande a pour objet
des images destinées à un usage publicitaire, le contrat est alors dénommé « contrat de
commande pour la publicité » (Article L. 132-31 du CPI). Dans tous les autres cas, le régime
juridique du contrat est celui d’un louage d’ouvrage envisagé par le Code civil à l’article
1710587. Lorsque l’indépendance du prestataire se dégage on est alors en présence d’un contrat
d’entreprise. En revanche, lorsque le prestataire est soumis à des exigences précises du
propriétaire on se situe alors dans le cadre d’un contrat de travail.
Quant au stade de l’exploitation de l’image, divers contrats se côtoient ; en effet de la réalisation
à l’exploitation de l’image différents partenaires contractuels (photographe, agence
d’illustration, éditeur, publicitaire…) et différents types de contrats (contrats de cession de droit,
contrat d’édition, contrat de mandat…) interagissent. Traditionnellement, le photographe
conclut un contrat de mandat avec une agence d’illustration, c’est-à-dire qu’il lui confie ses
clichés et lui donne mandat pour l’exploitation de ses droits. Cette agence conclut ensuite, pour
le compte de l’auteur, des contrats de cession de droits qui peuvent ici prendre la forme de
contrats d’édition, étant précisé que ces contrats sont régis par le Code de la propriété
intellectuelle588 et par là soumis à un formalisme particulier.
372. Le droit de propriété sur l’image. Le droit de propriété sur l’image bien que ne
faisant pas l’unanimité en doctrine est établi sur le fondement suivant : l’image de la personne
peut être analysée comme un bien et le droit sur cette image comme un droit de propriété. Les
opposants à cette thèse soutiennent que la propriété ne peut s’exercer que sur un bien, c’est-à-
dire une chose susceptible d’appropriation. Or l’image est vue comme le prolongement de la
personne, elle ne peut avoir une existence juridique dissociée de la personne. Elle ne saurait par
conséquent être objet d’un droit de propriété puisqu’une personne n’est pas une chose
587
J.-M. BRUGUIÈRE, L’exploitation de l’image des biens, Guide Légipresse, 2005, p. 40.
588
B. GLEIZE, La protection de l’image des biens, T. 33, Defrénois, 2008, préface J.-M. Bruguière, p. 318, n° 483.
Cession de droits : articles L. 131-1 à L. 131-8 CPI. Contrat d’édition : articles L. 132-1à L. 132-17 CPI.
269
susceptible d’appropriation. Cette démonstration est contestable, elle repose sur un postulat
selon lequel l’image est le reflet de l’âme et du corps. L’âme et le corps sont la personne.
Puisque l’image s’identifie au sujet lui-même, on ne peut imaginer que l’image soit objet de
propriété. Car une personne n’est pas susceptible d’appropriation. L’image de l’apparence
physique de la personne n’est pas le reflet de son âme. Elle est le reflet de son corps. La
personne est propriétaire de son corps et de l’image de son apparence physique soutient
Madame Florence Bouvard. Pour cette dernière, le patrimoine d’un homme est au minimum
composé de son corps, de sa force de travail, de ses facultés intellectuelles. Aussi a-t-il sur tous
ces éléments un droit exclusif de jouir et de disposer de lui-même et de tirer les profits que sa
propre personne est susceptible de lui procurer589. Si le corps, matériau biologique, est
aujourd’hui « hors marché », il n’en est pas moins dans le commerce juridique. On ne manquera
pas de nous opposer souligne cette dernière l’argument juridique selon lequel on ne saurait être
propriétaire de son corps au motif que le droit de propriété est un pouvoir juridiquement protégé
sur une chose, pouvoir qui se décline en trois prérogatives : l’usus, fructus, abusus. L’image de
l’apparence physique n’est qu’une émanation du corps, susceptible d’être détachée
matériellement et peut donc pratiquement faire l’objet d’un acte de disposition, circuler et en
conséquence être un bien sur lequel s’exerce un droit de propriété.
Le sportif détient un monopole d’exploitation sur son image, deux qualifications sont
susceptibles d’être retenues, celui de l’auteur d’une œuvre intellectuelle ou encore le recours au
concept de droit de propriété qui semble plus convainquant, d’autant plus que l’application de
l’article 544 du Code civil en matière de chose incorporelle ne soulève pas de difficulté. Si le
sportif n’est pas propriétaire de lui-même rien n’empêche à ce qu’il soit titulaire des images le
représentant, celles-ci constituant des choses sur lesquelles il dispose d’une maîtrise quasi-
absolue590.
589
F. BOUVARD, La commercialisation de l’image de la personne physique, in Image et droit, sous la direction de
Pascale Bloch, L’Harmattan, 2002, p. 375 et s. plus spécialement n° 21.
590
F. RIZZO, Le sportif, son image et son patrimoine, Droit et patrimoine, N° 118, septembre 2003, p. 38 et s. plus
particulièrement p. 40.
270
bénéficient que de protections indirectes issues du droit commun des contrats ou de la
responsabilité. Leur rattachement à la propriété se heurte à la conception classique de celle-ci
qui se limite pratiquement aux choses corporelles et ignore les biens incorporels 591. Pour qu’il y
ait un droit de propriété, il faut qu’il y ait un bien susceptible d’appropriation. On observe « que
les catégories de choses appropriables prolifèrent » et que « les droits de propriété, plus ou
moins affectés dans leur réglementation par l’objet sur lequel ils portent, se sont en conséquence
multipliés ». La valeur économique s’est substituée à la matérialité comme critère de
détermination des biens.
Des éléments liés étroitement à l’identité de la personne humaine, tels le nom, la voix et l’image,
présentent un double aspect ; ils appartiennent à la fois à la catégorie des droits
extrapatrimoniaux et à celle des droits patrimoniaux. Etant susceptibles d’une exploitation
commerciale, ils ont même étaient qualifiés de « biens de la personnalité ». Un tribunal canadien
n’a pas hésité à voir le droit au nom et à l’image comme pouvant être un objet d’un droit de
propriété592. Par un raisonnement analogique rien n’empêche qu’en France soit reconnu la même
chose.
591
J.-L. BERGEL, Les nouveaux biens, Rapport général, in La propriété, Travaux de l’Association Henri Capitant,
2006, p. 203 et s. plus particulièrement p. 212.
592
S. NORMAND, Les nouveaux biens, Rapport canadien, in La propriété, Travaux de l’association Henri
Capitant, 2006, p.235 et s. plus particulièrement p. 250. « […], if the right of commercial exploitation of a film
star’s name and image is a proprietary right, a real right in property which is capable of yielding a financial return,
then it cannot be appropriated or used by anyone without the consent of its owner (art. 406 C.C to 408 C.C) ».
271
directement et expressément parmi les biens. La manifestation actuelle en est la théorie du
parasitisme économique, par laquelle, au visa de l’article 1382 du Code civil, des magistrats
sanctionnent l’utilisation, par un tiers, de la valeur issue de travail d’autrui qui ne relève pas ou
plus, d’un régime spécial de réservation593. La logique d’un droit privatif est en route, dès lors
que la Cour de Cassation décide que la simple utilisation d’une valeur caractérise une faute de
l’utilisateur à l’égard de celui qui, du fait de son rôle dans l’existence ou la consistance de la
valeur considérée, était en droit d’attendre un autre comportement de l’utilisateur (exemple une
demande d’autorisation)594.
593
Com. 30 janvier 2001, Bull. civ. IV, n° 27.
594
T. REVET, Les nouveaux biens, Rapport français, in La propriété, Travaux de l’Association Henri Capitant,
2006, p. 271 et s. plus particulièrement p. 274, n° 6.
595
T. REVET, Les nouveaux biens, Rapport français, in La propriété, Travaux de l’Association Henri Capitant,
2006, p. 271 et s. plus particulièrement p. 274.
596
T. REVET, ibid p. 284.
272
patronymique. Ce dernier par son intégration dans une dénomination commerciale s’est détaché
de la personne physique et est devenu un objet de propriété incorporelle597.
597
Bien qu’on le dise par principe indisponible et hors du commerce juridique le nom des personnes n’échappe pas
au droit du contrat et fait l’objet, en pratique, de nombreuses et diverses conventions.
598
B. GLEIZE, La protection de l’image des biens, T. 33, Defrénois, 2008, p. 226, n° 356. Article 9-2 « Chacun a
un droit à l’image sur sa personne. Le droit a l’image d’une personne est le droit que chacun possède sur la
reproduction ou l’utilisation de sa propre image. L’image d’une personne peut toutefois être reproduite ou utilisée
dès lors qu’il n’en résulte aucun préjudice réel et sérieux pour celle-ci ». A rapprocher B. GLEIZE citant J.-M.
BRUGUIÈRE et B. GLEIZE, « Proposition de loi sur le droit à l’image. Pitié pour les juristes. », Recueil Dalloz,
2003, p. 2643.
599
CA Paris, 25 octobre 1982, Recueil Dalloz 1983, p. 363 note Lindon. A rapprocher CA Paris, 1 ère Ch. B. , 19 juin
1998, « toute personne a sur son image et sur l’utilisation qui en est faite un droit exclusif et peut s’opposer à sa
diffusion sans son autorisation », Recueil Dalloz, 1998, Information rapide, p. 204.
600
Article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales
(Rome 4 novembre 1950).
273
377. Arrêt du 7 novembre 2006 conjuguant image des biens et vie privée. Cet arrêt
rendu par la première chambre civile de la Cour de Cassation, sous le visa de l’article 9 du Code
civil et 8 de la Convention européenne des droits de l’homme, énonce que « Le droit de chacun
au respect de sa vie privée s’étend à la présentation interne des locaux constituant le cadre de
son habitat et, d’autre part, que l’utilisation faite des photographies qui en sont prises demeure
soumise à l’autorisation de la personne concernée »601.
380. La préservation des libertés des professionnels de l’image 607. Si la Cour écarte le
modèle de la propriété, elle ne sacrifie pas pour autant le propriétaire puisque ce dernier peut
« s’opposer à l’utilisation de l’image de sa chose par un tiers lorsqu’elle lui cause un trouble
604
Cass. civ. 1ère, 10 mars 1999, Recueil Dalloz, 1999, p. 319, conclusions J. Sainte Rose, obs. E. AGOSTINI ; JCP
1999, II, 10078, p. 857, note P.-Y. GAUTIER.
605
Cass. civ. 1ère, 2 mai 2001, Recueil Dalloz, 2001, p. 1973, obs. J.-P. GRIDEL ; RTD Civ. 2001, p. 618, obs. T.
REVET ; Les Petites Affiches 2001, N° 167, p. 9, obs. J.-M. BRUGUIÈRE.
606
Cass. Ass. Plén. , 7 mai 2004, Bull. civ. n° 10. Recueil Dalloz 2004, p. 1545, note J.-M. BRUGUIÈRE.
607
B. GLEIZE, La protection de l’image des biens, T. 33, Defrénois, 2008, préface J.-M. BRUGUIÈRE, p. 243 et s.
275
anormal ». C’est sur le terrain des droits personnels que l’Assemblée plénière se place. Le
principe de liberté de l’image trouve ses fondements dans la liberté d’expression et dans la
liberté du commerce et de l’industrie (liberté d’entreprendre) mais aussi dans les ramifications
de ces deux grandes libertés, à savoir en particulier la liberté de création et la liberté
d’information. C’est la liberté du commerce et de l’industrie qui justifie la possibilité de
reproduire des biens et d’exploiter leur image.
608
B. GLEIZE, La protection de l’image des biens, T. 33, Defrénois, 2008, préface J.-M. BRUGUIÈRE, p. 325 et s.
609
B. GLEIZE, La protection de l’image des biens, op. cit. , p. 234, n° 368.
276
SECTION 3
L’INFORMATION
383. Notion d’information. Cette notion requiert deux éléments comme le dit si bien le
Professeur Catala « L’information est d’abord, expression, formulation destinée à rendre un
message communicable ; elle est ensuite communiquée, ou peut l’être à l’aide du signe choisi
pour porter le message à autrui ». Les critères ainsi retenus révèlent l’ampleur de la notion. Les
œuvres littéraires et artistiques, les idées lorsqu’elles sont communiquées, les inventions, les
logiciels, les banques de données, les fichiers de clientèle sont des informations. De même le
savoir-faire se définit comme une connaissance technique, transmissible, non immédiatement
accessible au public et non brevetée.
610
A. PELISSIER, Possession et meubles incorporels, Dalloz, 2001, p. 137, 138 et 139, n° 295.
277
385. Plan. Qualification de l’information (§1) et régime de l’information (§2) seront tour
à tour exposés.
388. La chose information. La plupart des auteurs qui ont tenté de définir la notion
d’information ont déjà fait d’elle un bien, il serait plus juste de dire qu’elle est d’abord une
chose comme le souligne justement le Professeur Jean-Christophe Galloux. L’information ne se
confond pas, du moins immédiatement, avec ce que l’on dénomme les biens informationnels,
c’est-à-dire des informations, généralement à contenu technique, ayant une valeur économique,
qu’elles soient ou non protégées par un droit de propriété intellectuelle. L’information se
présente d’abord comme un réalité brute. L’information entre donc dans la catégorie des choses
avant de pouvoir être considérée comme un bien car toutes les choses qui existent ne sont pas
des biens pour le droit. Comme le dit le Professeur Jean-Christophe Galloux la chose est la
notion première qui préexiste au droit, qui peut exister avant le droit et sans le droit. La chose
peut entrer à tout moment dans la sphère du droit comme par exemple les res nullius. Il existe
les choses incorporelles qui correspondent dans la catégorie des biens aux biens incorporels.
L’existence de choses incorporelles semble peu à peu admise. La vision du monde antique où
toutes les choses étaient essentiellement corporelles et sur laquelle la vision classique de la
doctrine du droit des biens vie encore, ne s’accorde plus avec la réalité que nous livre la science
contemporaine. La matière elle-même n’est plus tangible, elle est énergie, information. Le droit
des biens doit s’adapter à ces transformations conceptuelles : moins d’immeubles, plus de
meubles ; disait-on pour caractériser le changement de contenu du patrimoine ; moins de
279
corporel, plus d’incorporel, devrait-on dire aujourd’hui. L’information appartient à la réalité
matérielle et incorporelle du monde elle est donc une chose613.
389. Le bien information. L’information comme objet de droits réels est incertaine si
l’on songe à leur valeur économique. La Cour de cassation admet le vol d’information 614 et
inclut le numéro de carte de crédit615 parmi les biens dont le détournement est constitutif de délit
d’abus de confiance incriminé à l’article 314-1 du Code pénal, en se fondant sur le fait que,
depuis le nouveau Code, les termes de l’infraction désignent les objets susceptibles d’être
détournés sous la formule « bien quelconque ».
Le droit de propriété demeure toujours le modèle cité pour ce passage de la chose au bien. La
chose deviendrait un bien lorsqu’elle serait appropriée par quelqu’un. Il existe d’autres
techniques de réservation des informations : les techniques contractuelles et de la responsabilité
civile. La définition de l’information retenue permet d’englober aussi bien les valeurs
économiques que les bruits. Le critère de la valeur se révèle insuffisant à justifier le passage de
la chose au bien, car il n’y a pas de corrélation parfaite entre les valeurs patrimoniales et les
biens. Une information ne devient pas un bien parce qu’elle est utile. Par exemples les choses
communes (res nullius) indispensables à la vie de l’homme où personne ne conteste leur utilité
sont insusceptibles de devenir des biens. La valeur et l’utilité des informations ne justifient donc
pas leur appropriation. Ce qui compte pour qu’une chose soit un bien et donc un objet de droit
de propriété, ce n’est pas qu’elle soit saisissable et inaliénable, mais que l’on envisage l’utilité
de l’appréhender exclusivement afin de pouvoir en disposer. L’information se voit réglementée,
soit par le jeu de la responsabilité civile en cas d’abus, ou encore par le biais de techniques
contractuelles ou bien le secret, organisant ainsi une appropriation temporaire par une forme du
droit de propriété616.
Le Professeur Pierre Catala soutient que le fait de l’information soit un produit de l’activité
humaine suggère une affirmation à deux branches : d’une part, l’information est, en principe,
appropriée dès son origine ; d’autre part, elle appartient, toujours en principe, à son auteur, c’est-
613
J.-Ch. GALLOUX, Ebauche d’une définition juridique de l’information, Recueil Dalloz, 1994, p. 229 et s., n°
26, 27.
614
Cass. crim. 12 janvier 1989, Bull. crim., n° 14, Gazette du palais 1989, 2 somm. 283.
615
Crim. 14 novembre 2000, Bull. crim. n° 338, Recueil Dalloz, 2001, p. 1423 note B. de Lamy.
616
J.-Ch. GALLOUX, Ebauche d’une définition juridique de l’information, Recueil Dalloz, 1994, p. 229 et s., n°
29.
280
à-dire à celui qui la met en forme pour la rendre communicable, pourvu qu’il ait la possession
régulière de ses éléments. Les données, que l’on pourrait dire quelconques, mesurent des
phénomènes, décrivent des choses, relatent des évènements. Tout d’abord, la capture de
l’information a lieu et ensuite vient, le formalisme afin de rendre l’information communicable.
Tel est la naissance de l’information génératrice d’un bien 617. L’information s’affirme comme un
bien déconcertant au regard des catégories juridiques. Parfois elle semble se consommer par le
premier usage (actualité) ou au contraire perdure dans le temps (adresse ou téléphone). C’est
notamment la stabilité de l’information qui permet le développement des banques de données.
390. Economie et droit. Mousseron et le Professeur Michel Vivant soulignent tous deux
que « Notre Economie devient de plus en plus une Economie de l’Immatériel ; notre Droit est
encore largement un Droit du Matériel. Le défi que l’Economie lance au Droit appelle de la part
de celui-ci une intervention accrue à l’égard de l’immatériel »618. Face à l’explosion des valeurs
immatérielles une protection de chacune d’entre elles se fait ressentir.
617
P. CATALA, Ebauche d’une théorie juridique de l’information, Recueil Dalloz, 1984, Chron. 97 et s.
notamment p. 99 et 100.
618
J.-M. MOUSSERON et M. VIVANT, Les mécanismes de réservation et leur dialectique : le « terrain » occupé
par le droit, in L’Entreprise, l’information et le droit, Cahiers de droit de l’entreprise, 1988/1, N° 11, 17 mars 1988,
supplément, p. 2 et s.
619
J.-M. MOUSSERON et M. VIVANT, Les mécanismes de réservation et leur dialectique : le « terrain » occupé
par le droit, op. cit. , p. 2 et s.
281
Il arrive parfois que propriété et secret se cumulent, ainsi dans le droit de la propriété
industrielle, une information à caractère technique va pour certains de ses éléments faire l’objet
d’un dépôt de brevet et, par conséquent, d’une publication, mais pour d’autres être conservée
secrète ; c’est ainsi que s’est dégagée la notion de know-how, de savoir-faire.
D’autres situations existent où ni propriété ni secret n’existe sur une information. Il s’agit des
cas où est sollicité le droit de la concurrence déloyale ou de la concurrence parasitaire.
620
J.-M. MOUSSERON et M. VIVANT, Les mécanismes de réservation et leur dialectique : le « terrain » occupé
par le droit, op. cit. , p. 2 et s.
282
l’activité des agences de presse. Elle est toute forme ayant une valeur en raison du public qui la
convoite. En d’autres termes, envisagée comme le résultat d’une opération née de la main de
l’homme, l’information existe sur la tête de son formateur, comme une chose possédée ou
appropriée, avant même d’être diffusée, transmise ou vendue621. La pratique s’emploie à faire
reconnaître le caractère appropriable de certaines informations qui ne peuvent bénéficier de la
protection par un droit de propriété intellectuelle. Certains auteurs ont pu affirmer que l’action
en concurrence déloyale ou parasitaire permettait une véritable protection de l’information. Le
parasitisme se caractérise par l’usurpation d’une notoriété, d’une technique ou d’une idée. Il
s’agit d’une sorte d’appropriation naturelle des informations. Cette action est réservée pour les
créations et les autres valeurs économiques qui ne bénéficient pas de la protection par un droit
privatif. L’utilisation du terme « valeur économique » désormais courante dans le domaine de la
concurrence déloyale ou parasitaire par préférence au terme « information » démontre que l’on
s’attache moins à caractériser les objets incorporels en cause qu’à insister sur l’opportunité
économique de leur protection622.
S’agissant de l’information, s’il est vrai que les tiers y ont accès et que leur détenteur ne peut s’y
opposer, c’est néanmoins parce qu’il en est propriétaire qu’il en est en droit d’exiger pour cet
accès une contrepartie financière. Il faut alors reconnaître à la fois un droit de propriété de
l’information pour celui qui la produit et un droit des tiers d’accéder à cette information. Or,
c’est parce que les tiers peuvent accéder à cette information que son auteur peut en être qualifié
de propriétaire. Il y a là une évolution fondamentale qui transforme la définition même du droit
de propriété. En effet, alors que le droit de propriété est traditionnellement défini comme le
pouvoir d’exclure autrui, si bien que le Code civil reconnaît au propriétaire foncier le droit de se
clore, l’accès des tiers aux nouveaux biens est au contraire la condition de leur valeur
patrimoniale, car leur valeur économique est liée à leur circulation. Alors que le droit de
propriété des immeubles se caractérise par la faculté d’en exclure les tiers, la propriété des
nouveaux biens se caractérise par leur accessibilité aux tiers. L’articulation du droit de l’un sur
l’information et du droit de l’autre à l’information est nécessairement révolutionnaire623.
621
F. TERRE et Ph. SIMLER, Les biens, 6ième éd., Précis Dalloz, 2002, p.71 et s., n° 61.
622
J.-Ch. GALLOUX, Ebauche d’une définition juridique de l’information, Recueil Dalloz, 1994, p. 229 et s., n°
16.
623
J.-L. BERGEL, Les nouveaux biens, Rapport général, in La propriété, Travaux de l’association Henri Capitant,
2006, p. 218, 219.
283
394. Absence de protection par le droit d’auteur, l’appropriation néanmoins de
l’information. Les Professeurs Michel Vivant et Jean-Michel Bruguière relèvent tous deux la
directive du 11 mars 1996 sur la protection juridique des bases de données et la loi du 1 er juillet
1998 (Art. L. 112-3 et L. 341-1 et s. du Code de la propriété intellectuelle) semblent, de prime
abord, conforter pleinement l’exclusion de la protection de l’information par le droit d’auteur.
Le droit sur le contenant donc le droit d’auteur reconnu à l’article L. 112-3 du Code de la
propriété intellectuelle porte seulement sur l’agencement des données. Alors même que la
protection de la réunion d’informations selon une présentation particulière serait admise, il n’y
aurait pas de contrefaçon dans le fait de reproduire de manière isolée les données. La
consécration par la directive d’un droit d’interdire l’extraction ou la réutilisation des données,
sous le nom de droit sui generis, semble cependant, remettre en cause cette perspective. Il s’agit
bien ici d’une protection du contenu, non plus de l’agencement , mais des données elles-mêmes.
On ne peut s’empêcher d’observer que « pour la première fois l’information comme telle,
devient objet direct d’un droit, et d’un droit qui n’est pas loin d’être privatif 624. L’information en
tant que bien est susceptible d’appropriation par principe elle accède à la vie juridique sous le
signe de la propriété de son auteur.
624
M. VIVANT et J.-M. BRUGUIÈRE, Droit d’auteur, 1ère éd., Précis Dalloz, 2009, p. 84, n° 80, et p. 83, n° 79.
625
J. PASSA, La propriété de l’information : un malentendu ?, Droit et patrimoine, Dossier, N° 91, mars 2001, p.
64 et s. dont notamment p. 68.
284
pour objet la substance informationnelle de la base. Il s’agit d’un droit sui generis qui n’est rien
d’autre qu’un droit sur l’investissement.
Le Professeur Rémy Libchaber souligne que « Tant que l’on définit l’information par ses
apparences extérieures, par l’idée de forme communicable, il est presque impossible de dire si
elle peut ou doit faire l’objet d’un droit privatif. En revanche, si l’on en restreint l’acception à ce
qui est constitué de données du monde réel, certes reflétées dans une certaine forme, on se
rapproche de choses communes, à proportion de l’absence d’originalité. Si celui qui met une
information en circulation s’est borné à paraphraser ce qui existait, sans rien avoir ajouté d’autre
qu’une technique de mise en forme, pourquoi se l’approprierait-il ? Ce rattachement de
l’information aux choses communes va à contre-courant de l’évolution : la reconnaissance
récente de droit privatif sur les bases de données démontre que cette logique est à l’œuvre »626.
396. La protection de la base de données par un droit sui generis627. Les bases de
données peuvent recevoir une protection supplémentaire ou alternative par un droit sui generis
(Article L. 341 et s. du Code de la propriété intellectuelle). Bien que le monopole de l’auteur
soit le meilleur moyen d’assurer la protection par le biais d’un droit opposable à tous. Seule la
forme est ici protégée, ne permettant pas au producteur d’avoir une maîtrise sur le contenu lui-
même de la base, soit que les données elles-mêmes ne soient pas protégeables et par là libres
d’utilisation, soit qu’elles soient couvertes par un droit d’auteur où seul l’auteur des données est
protégé. Dans une logique d’entreprise et dans le souci de protéger l’investisseur la directive
européenne a prévu un droit spécifique, appelé droit « sui generis » au bénéfice de cet
investisseur. La transposition de la directive du 11 mars 1996 s’est réalisée par la loi du 1 er
juillet 1998 introduisant un droit sui generis dans le Code de la propriété intellectuelle628.
Ce droit sui generis que beaucoup d’auteur s’acharnent à envisager dans le giron du droit
d’auteur ou à tout le moins des droits voisins « n’est rien d’autre qu’un droit sur l’investissement
dans la filiation directe des constructions jurisprudentielles faites sur le continent pour lutter
contre le parasitisme »629.
626
R. LIBCHABER, La recodification du droit des biens, in 1804-2004 Le livre du bicentenaire du Code civil,
Dalloz, 2005, p. 297 et s., plus spécialement p. 348, 349.
627
M. VIVANT et J.-M. BRUGUIÈRE, Droit d’auteur, Précis Dalloz, 2009, p. 129, n° 147 et s. dont notamment n°
150. V. supra, n° 87.
628
M. BIBENT, Le droit du traitement de l’information, ADBS Nathan Université 2000, p. 92.
629
M. VIVANT et J.-M. BRUGUIERE, Droit d’auteur, Précis Dalloz, 1ère éd. , 2009, p. 131, n° 149.
285
397. Un droit spécial, une protection spécifique. Il s’agit de l’attribution d’un droit
spécial parfois désigné sous les termes de « droit sui generis des producteurs des bases de
données ». Complémentaire du droit d’auteur (Article L. 112-3 du Code de la propriété
intellectuelle) et inspiré du droit de catalogue danois, ce droit consiste en une action offerte aux
producteurs afin de lutter, sous réserve de la réunion de certaines conditions, contre des actes de
parasitisme (sans pour autant empêcher une autre action sur le terrain de la concurrence déloyale
ou du parasitisme). Bien que les sanctions soient environ équivalentes à celles de la contrefaçon
(Articles L. 343-1 et s. du Code de la propriété intellectuelle), les exigences pour en bénéficier
sont beaucoup plus souples que celles du droit d’auteur (Article L. 341-1 et s. du Code de la
propriété intellectuelle). Ainsi le droit est accordé sur le fondement d’une logique économique à
tout producteur de l’Union européenne (Article L. 341-2 du Code de la propriété intellectuelle)
qui aurait consacré à la base un investissement substantiel. Une base de données est une création
intellectuelle consistant dans la réunion d’informations se rapportant souvent à d’autres
créations intellectuelles. La personne qui initie et réalise ou fait réaliser une base de données est
investie, sur le contenu de la base, d’un droit de propriété chaque fois que l’investissement
financier, matériel ou humain requis par l’édification de la base a été « substantiel » (Article L.
341-1 al. 1 du Code de la propriété intellectuelle). Ce droit est acquis du seul fait de la création.
Il a une durée de vie de quinze ans à compter, soit de la fabrication, soit de la mise de la base à
disposition du public, pour peu qu’elle ait lieu dans la période de quinze ans suivant
l’élaboration (Article L. 342-5 du Code de la propriété intellectuelle). Il peut en réalité être, en
pratique, perpétuel puisque le délai est protégé à chaque nouvel investissement substantiel. Ainsi
le droit sera relancé pour une période de quinze ans. Ce droit permet à son titulaire d’interdire
l’exploitation de la base, par extraction ou par réutilisation (Article L. 342-1 et L. 342-2 du Code
de la propriété intellectuelle)630.
630
F. ZENATI-CASTAING et T. REVET, Les biens, PUF, 3ième éd. , 2008, p. 124, 125, n° 76 ; A. LUCAS et H.J.
LUCAS, Traité de la propriété littéraire et artistique, Litec, 2ième éd. , 2000, p. 635, n° 817-1 et s.
286
celle-ci contient. Ce nouveau droit porte, en effet, sur la substance même de l’information, et
non sur sa formalisation, répondant au besoin de protection exprimé par les professionnels qui
souhaitaient être dotés d’un outil juridique pour se réserver la valeur économique que représente
aujourd’hui l’information631.
Le producteur est entendu comme « la personne qui prend l’initiative et le risque des
investissements correspondant (à la base) »632.
Le producteur peut également être le titulaire du droit d’auteur, ce qu’il est souvent dans la
pratique, notamment dans le cas d’une base de données/œuvre collective, il est nécessaire de
distinguer les deux qualités, car le premier est l’investisseur, le second le créateur ou celui qui a
pris l’initiative de la création d’une base de données divulguée sous son nom. A chaque cas de
figure correspond un droit de nature différente, investissement ici, création intellectuelle là, droit
sui generis ici, droit d’auteur là. Ces deux régimes de protection sont indépendants l’un de
l’autre. Ainsi une base de données même non originale, donc non protégeable par le droit
d’auteur peut être couverte cependant par ce droit spécifique reconnu au producteur. Encore
faut-il qu’il y ait investissement, c’est-à-dire que la constitution, la vérification ou la
présentation du contenu de la base atteste d’un investissement financier, matériel ou humain
substantiel633.
399. Un droit original : le droit d’interdire. La protection accordée par ce droit sui
generis est indépendante de celle qui résulte du droit d’auteur. Cela signifie que ce droit existe
pour les bases de données non originales, non protégées par le droit d’auteur. Le fondement de
ce droit est clairement affirmé par la directive qui poursuit pour principal objectif de protéger les
fabricants de bases de données contre l’appropriation des résultats obtenus de l’investissement
financier et professionnel consenti par celui qui a recherché et rassemblé le contenu. Cette
démarche mérite d’être approuvée car elle attaque le problème à sa racine en permettant
l’appropriation de la valeur économique que constitue l’information, plus exactement d’un
631
M. VIVANT, An 2000 : l’information appropriée ?, Mélanges BURST , Paris, Litec, 1997, p. 651 ; A. LUCAS
et H.-J. LUCAS, Traité de la propriété littéraire et artistique, Litec, 2ième éd. , 2000, p. 635.
632
Article L. 341-1 du Code de la propriété littéraire et artistique.
633
M. VIVANT et A. MAFFRE-BAUGE, Les notes de l’ifri, Internet et la propriété intellectuelle : le droit,
l’information et les réseaux, n° 42, 2002, p. 37, 38.
287
ensemble informationnel puisque seule est interdite l’extraction et / ou réutilisation de la totalité
ou d’une partie substantielle de la base de données634.
L’article L. 342-1 du Code de la propriété intellectuelle pose : « Le producteur de bases de
données a le droit d’interdire : 1° L’extraction, par transfert permanent ou temporaire de la
totalité ou d’une partie qualitativement ou quantitativement substantielle du contenu d’une base
de données sur un autre support, par tout moyen et sous toute forme que ce soit. 2° La
réutilisation, par mise à la disposition du public de la totalité ou d’une partie qualitativement ou
quantitativement substantielle du contenu de la base, qu’elle qu’en soit la forme. Ces droits
peuvent être transmis ou cédés ou faire l’objet d’une licence. Le prêt public n’est pas un acte
d’extraction ou de réutilisation ».
Ce droit d’interdire posé à l’article L. 342-1 du Code de la propriété intellectuelle peut être mis
en œuvre lorsqu’il y a extraction et / ou réutilisation substantielle ou anormale de la base. Il
porte sur le contenu de la base, c’est-à-dire sur l’information elle-même. Cela est une forme
d’appropriation de l’information tout à fait exceptionnelle dans notre droit. Le producteur peut
également interdire l’extraction ou la réutilisation répétée et systématique de parties
qualitativement ou quantitativement non substantielles du contenu de la base lorsque ces
opérations excèdent manifestement les conditions d’utilisation normale de la base de données
(Article L. 342-2 du Code de la propriété intellectuelle)635.
400. Exception au droit d’interdire. Une exception est prévue au profit de l’usager par
l’article L. 342-3 du Code de la propriété intellectuelle. « Lorsqu’une base de données est mise à
la disposition du public par le titulaire des droits, celui-ci ne peut interdire : 1° L’extraction ou la
réutilisation d’une partie non substantielle, appréciée de façon qualitative ou quantitative, du
contenu de la base, par la personne qui y a licitement accès. 2° L’extraction à des fins privées
d’une partie qualitativement ou quantitativement substantielle du contenu d’une base de données
non électronique sous réserve du respect des droits d’auteur ou des droits voisins sur les œuvres
ou éléments incorporés dans la base. Toute clause contraire au 1° ci-dessus est nulle ».
634
A. LUCAS et H. J. LUCAS, Traité de la propriété littéraire et artistique, Litec, 2ième éd. , 2000, p. 636, 637, n°
817-3.
635
M. BIBENT, Le droit du traitement de l’information, ADBS, Nathan Université, 2000, p. 93.
288
SECTION 4
LES QUOTAS
401. Notion de quotas. La réception comme bien de nouvelles valeurs se réalise, soit par
la loi qui règle la question de manière explicite ou implicite (banques de données, fonds de
commerce etc.) ou à défaut, c’est la jurisprudence qui évolue parfois dans le sens d’une
réception directe ce qui fut notamment le cas pour les quotas betteraviers par un arrêt rendu par
la troisième chambre civile de la Cour de Cassation en date du 1 er octobre 2003636. La
multiplication contemporaine des autorisations administratives indispensables à l’exercice
d’activités professionnelles (quotas laitiers, droits de plantation, licence de bureau de tabac,
autorisations de stationnement de taxis,…) pose la question de leur insertion parmi les biens. La
solution reconnaît expressément la valeur patrimoniale des droits de livraison ce qui marque un
progrès dans leur appréhension comme biens. Les quotas betteraviers comme l’indique l’arrêt
commenté en associant étroitement la titularité des droits de livraison et la valeur d’échange des
terres auxquels ils sont attachés permet d’affirmer que le quota betteravier est donc un bien,
mais un bien d’exploitation que sa fonction (permettre l’accès à un marché) place dans la
dépendance de cet autre facteur d’exploitation qu’est la terre.
Le système des quotas de gaz à effet de serre a été introduit en droit français afin de lutter contre
le réchauffement climatique de la planète consécutif à l’émission excessive de gaz à effet de
serre. La stratégie consistait à obtenir une réduction notamment en rendant négociables les
permis d’émettre lesdits gaz, que doivent obtenir les émetteurs pour procéder à des émissions en
toute légalité. Premièrement, les quotas leur sont attribués gratuitement à proportion de la
quantité de gaz qu’il leur est permis d’émettre en fonction de leur exploitation. A la fin de
chaque année civile si l’exploitant gratifié des quotas en début de période restitue ceux qu’il a
reçus, l’opération est neutre, à condition que l’intéressé n’ait pas émis plus de gaz à effet de
serre que la quantité correspondant aux quotas qu’il a reçus. En cas de dépassement, il devra
636
Cour de Cassation, 3ième chambre civile, 1er octobre 2003, n° 02-14.958 « Mais attendu qu’ayant exactement
relevé, sans violer l’autorité de la chose jugée, que M. X… était sans droit à cultiver les terres des bailleurs pour la
campagne 1988-1989 et ne pouvait donc leur imposer l’abandon des quotas betteraviers relatifs à cette campagne
et aux suivantes et que le principe d’un préjudice était définitivement acquis, la cour d’appel a, pour fixer
l’indemnité à une certaine somme, retenu que les quotas betteraviers étaient irrémédiablement perdus tout comme
la valeur patrimoniale qui s’y attachait, ce qui privait d’un large intérêt la vente des terres libres »; T. REVET,
Notion de bien, RTD Civ. 2003, p. 730 et s.
289
fournir des quotas complémentaires, après en avoir fait l’acquisition, rendu possible grâce à la
négociabilité dont les quotas sont dotés. En revanche s’il ne les a pas tous utilisés il pourra alors
céder ses quotas. En faisant de tels achats les acquéreurs pourront émettre plus d’émissions que
la quantité initialement permise. La qualification de bien par le vœu de la loi est donc claire.
Aux termes de l’article L. 229-15, I, alinéa 1er, du Code de l’environnement (ord. n° 2004-330
du 15 avril 2004 portant création d’un système d’échange de quotas d’émission de gaz à effet de
serre, transposant la directive 2003/87/CE du Parlement européen et du Conseil du 13 octobre
2003 établissant un système d’échange de quotas d’émission de gaz à effet de serre dans la
Communauté), les quotas « sont des biens meubles exclusivement matérialisés par une
inscription au compte de leur détenteur dans le registre national (prévu à cet effet) ». Ces quotas
« sont négociables, transmissibles par virement de compte à compte et confèrent des droits
identiques à leurs détenteurs ». De telles prises de position permettent de sécuriser cet aspect des
quotas d’émission car l’insertion des autorisations administratives dans la classe des biens a été
difficile (quotas laitiers et droits de plantation et de replantation)637.
402. Plan. Qualification (§1) et régime (§2) seront les deux points ci-dessous
développés.
§1. Qualification
637
F. ZENATI-CASTAING et T. REVET, Les biens, PUF, 3ième éd. 2008, p.40, 41, n° 10 a). L. AYNES et Ph.
MALAURIE, Les biens, Defrénois, 3ième éd. , 2007, p. 110, n° 410 in fine, p. 123, n° 444, p. 128, n° 453.
290
où il ne pouvait donc leur imposer l’abandon des quotas betteraviers relatifs à cette campagne et
aux suivantes » à verser au bailleur une indemnité de réparation du préjudice consécutif à cette
perte, en retenant « que les quotas betteraviers étaient irrémédiablement perdus tout comme la
valeur patrimoniale qui s’y attachait, ce qui privait d’un large intérêt la vente des terres
libres »638. La limitation de l’aliénabilité se manifeste par l’impossibilité de leur cession isolée :
leur circulation ne peut intervenir qu’à l’occasion du transfert d’un autre bien, dont le « nouveau
bien » constitue l’accessoire. Tels est le cas des droits de produire, dont la jurisprudence énonce
qu’ils sont attachés à la terre agricole dont ils permettent l’exploitation, au point de circuler avec
elle et seulement avec elle. Il ne saurait y avoir de circulation indépendante de ces autorisations,
ce qui a pu alimenter l’idée qu’elles seraient dotées d’une patrimonialité imparfaite.
639
T. REVET, Les quotas d’émission de gaz à effet de serre (ou l’atmosphère à la corbeille ?), Recueil Dalloz,
2005, p. 2632 et s. V. supra, n° 107.
292
dans le cadre si connu du droit commercial. La tendance est de donner aux autorisations
administratives le statut des biens marchands. Le titre va permettre de conférer à son titulaire à
la fois le droit représenté mais encore un droit patrimonial640.
Avec les quotas d’émission de gaz à effet de serre, la catégorie des titres négociables s’est
enrichie de nouveaux éléments susceptibles de faire l’objet de l’intégralité des droits réels, de
propriété, de démembrements … Monsieur François Guy Trébulle relève que les quotas
d’émission de gaz à effet de serre sont des meubles par détermination de la loi, en tant que titres
environnementaux, ils présentent les trois caractères usuellement reconnus au titre commercial
et qui s’incarnent pleinement dans les effets de commerce : formalisme, abstraction qui conduit
à les détacher des conditions ayant donné lieu à leur attribution, et incorporation à
l’instrumentum, leur détenteur est titulaire du droit, même s’il ne peut pas l’exercer en raison de
son défaut de qualité d’exploitant d’une installation autorisée à réaliser des rejets. C’est
notamment par sa négociabilité que le quota s’intègre à la catégorie. Cette titrisation ainsi
réalisée par le législateur marque une innovation, où le quota peut évidemment être objet de
propriété, dans la mesure où le propre du titre est précisément de permettre de saisir le droit en
tant qu’objet : les quotas comme tous les titres négociables réalisent la fusion de l’instrumentum
et du negotium dans le titre641.
§2. Régime
406. Régime juridique des droits d’émission de gaz à effet de serre en France. Les
quotas d’émission de gaz à effet de serre se retrouvent sur un marché 642 qui fonctionne selon un
modèle relativement simple. Les exploitants des installations classées énumérées à l’annexe I de
la directive obtiendront sous condition une autorisation d’émettre des gaz à effet de serre et,
640
Comme la valeur mobilière réalise une objectivation de la relation contractuelle, le titre « quota d’émission »
réalise une objectivation de l’autorisation de rejet quantifié qui accède pleinement à la totalité des caractères induits
par sa nature.
641
F. G. TREBULLE, L’environnement et le droit des biens, 6 avril 2005, p. 12. Le droit se transmet avec le titre et
son transfert suit le régime du transfert de celui-ci. Le titre n’est que le véhicule du droit qui en constitue le
negotium.
642
L. LANOY, La création d’un marché mondial des émissions de gaz à effet de serre, Droit de l’environnement,
2004, N° 115, janvier/février 2004, III-Textes et documents, p. 15 et s. ; L. LANOY, Le changement climatique et
les permis d’émission négociables : analyse des dernières avancées et perspectives pour les entreprises, Droit de
l’environnement, 2002, N° 96, mars 2002, IV-Chroniques et opinions, p. 65 et s. ; P. THIEFFRY, Droits
d’émission et éco-fiscalité : de nouveaux instruments de lutte contre les changements climatiques à géométrie
variable, Les Petites Affiches, 1,avril 2004, n° 66, p. 4 et s.
293
parallèlement, elles se verront octroyer annuellement des quotas d’émission de gaz à effet de
serre. En fin de période, ces opérateurs devront restituer, à une autorité dont la nature n’a pas
encore été décidée, un nombre de quotas correspondant aux émissions effectives. Les entreprises
détenant plus de quotas que leurs émissions réelles pourront revendre ce surplus sur un marché à
d’autres entreprises qui, elles, ne seront pas parvenues à assurer l’équilibre. A défaut les
opérateurs devront acquitter une pénalité s’élevant à 100 euros par tonne de gaz à effet de serre
émise en sus de leurs quotas ; cette pénalité n’étant pas libératoire, l’obligation de restituer un
nombre de quotas correspondant aux émissions réelles ne sera que reportée à la période
suivante.
L’autorisation d’émettre des gaz à effet de serre serait intégrée à l’autorisation résultant de la
législation des installations classées (Article L. 511-1 et s. du Code de l’environnement)643.
407. Le quota ne peut pas être un droit de propriété. Certains soutiennent que le
quota serait un droit de propriété d’autres qu’il s’agirait d’un droit sui generis et d’autres enfin
parlent d’autorisation administrative. Si les quotas sont désormais qualifiés au nouvel article L.
229-15 du Code de l’environnement de « biens meubles », susceptibles qui plus est de
« transfert de propriété », ce qui a tout l’apparat d’un droit de propriété, la doctrine la plus
éclairée ne voit dans cette qualification qu’un nouveau genre d’autorisation administrative.
Monsieur Christophe Mistral soutient que la double mention de « bien meuble » et de « transfert
de propriété » pourrait laisser penser le contraire. Il s’agirait néanmoins d’une qualification
juridique hasardeuse relève ce dernier. Une raison à cela qui tient à la possibilité de révocation
sans indemnité des permis par l’Etat ou l’obligation de lui en rétrocéder périodiquement et
gratuitement un pourcentage, avance ce dernier. En principe, la loi ne prévoit la possibilité
d’obliger une personne à céder son droit de propriété que si la raison en est une cause d’utilité
publique et que l’expropriation est accompagnée d’une juste et préalable indemnité. De même,
643
Ch. MISTRAL, Le régime juridique des droits d’émission de gaz à effet de serre en France, Les Petites
Affiches, 22 juillet 2004, n° 146, p. 13 et s. L’auteur soulève une interrogation « La législation sur les installations
cassées couvrait-ellesans ambiguïté les émissions de gaz à effet de serre ? En effet, l’article L. 512-5 du Code de
l’environnement prévoit que sont visées les mesures et prescriptions propres à prévenir « les risques de pollution
de toutes natures ». La question qui se pose est donc de savoir si le CO2 , constitue un gaz au sens de la loi de
1976 et peut de ce fait y être intégré. La réponse est vraisemblablement positive. En effet, selon l’article L. 220-2
du Code de l’environnement, « Constitue une pollution atmosphérique l’introduction par l’homme, (…) de
substances ayant des conséquences préjudiciables de nature à (…) à influer sur les changements climatiques (…) »
ce qui est bien le cas du CO2, qui n’est pas polluant par nature mais par son accumulation.
294
pour la Déclaration universelle des droits de l’homme et la Convention européenne des droits de
l’homme, il est interdit à l’Etat de modifier le droit de propriété et d’y porter atteinte sans
expropriation préalable. En pratique, le fonctionnement du marché permettra au titulaire d’un
quota d’être privé du droit d’en disposer en raison des prérogatives inhérentes au système de
retrait et de dévaluation, le système ayant pour objet de réduire les émissions de gaz à effet de
serre, il ne fait aucun doute que les autorités publiques réduiront au fil des ans le nombre de
quota des pouvoirs publics. C’est donc bien que l’exploitant n’a pas de propriété 644. Sur un strict
plan éthique, il apparaît critiquable, d’imaginer que le quota puisse faire l’objet d’une
appropriation permettant sans réserve que des industriels exercent l’usus, le fructus et l’abusus
sur ce qui constitue encore pour beaucoup un « droit à polluer ».
408. Le quota peut être un droit de propriété. Les quotas de gaz à effet de serre
envisagés en tant que titres négociables sont susceptibles de faire l’objet de l’intégralité des
droits réels, de propriété, de démembrements, pouvant être remis en dépôt ou constituer
l’assiette d’un gage… Il n’est guère contestable que ces meubles soient des biens, ce qui est
d’autant moins difficile que nombreux sont ceux qui ont reconnu la possibilité d’une propriété
des créances ; propriété rendue d’autant plus facile à admettre que l’on se trouve en présence
d’un titre. Le quota est un chose incorporelle qui peut être objet de droits et dont la nature
juridique propre n’est aucunement incompatible avec les droits portant sur lui. Biens à part
entière, leur propriétaire bénéficiera, dans la limite de leurs caractères, de la protection accordée
à son droit, et notamment de celle qui résulte de la Convention européenne des droits de
l’homme et de la jurisprudence de la Cour de justice des communautés européennes. Leur
détenteur est titulaire du droit même s’il ne peut pas l’exercer en raison de son défaut de qualité
d’exploitant d’une installation autorisée à réaliser des rejets645.
409. Commencement de protection par le jeu de l’article 1382 du Code civil. C’est
encore sur la base du droit de la responsabilité civile délictuelle que la Cour de cassation a
récemment consacré la « valeur patrimoniale » attachée aux droits de livraison de betteraves,
autrement dit aux « quotas betteraviers » : un arrêt rendu par la 3ième chambre civile de la Cour
de cassation le 1er octobre 2003 a en effet approuvé une Cour d’appel d’avoir condamné le
644
Ch. MISTRAL, Le régime juridique des droits d’émission de gaz à effet de serre en France, Les Petites
Affiches, 22 juillet 2004, n° 146, p. 13 ets.
645
F. G. TREBULLE, L’environnement et le droit des biens, 6 avril 2005, p. 10, 11, 12.
295
preneur rural qui avait renoncé à ses droits de livraison à un moment où il « était sans droit à
cultiver les terres des bailleurs (et où il) ne pouvait donc leur imposer l’abandon des quotas
betteraviers relatifs à cette campagne et aux suivantes » à verser au bailleur une indemnité de
réparation du préjudice consécutif à cette perte, en retenant « que les quotas betteraviers étaient
irrémédiablement perdus tout comme la valeur patrimoniale qui s’y attachait, ce qui privait d’un
large intérêt la vente des terres libres ».
Le caractère souple et malléable de la faute civile, qui ouvre donc sur une large appréciation
juridictionnelle, fait d’elle l’un des instruments de la conduite de politiques juridictionnelles
diverses et variées, notamment la réception indirecte de nouveaux biens. Lorsque la Cour de
cassation décide que la seule utilisation d’une valeur caractérise une faute de l’utilisateur à
l’égard de celui qui, du fait de son rôle dans l’existence ou la consistance de la valeur
considérée, était en droit d’attendre un autre comportement de l’utilisateur (par exemple, une
demande d’autorisation), la logique d’un droit privatif est déjà à l’œuvre646.
En effet, le recours aux règles générales de la responsabilité civile délictuelle pour assurer la
réservation indirecte de valeurs dont le juge ne veut ou qu’il pense ne pas pouvoir recevoir
directement et expressément parmi les biens. La manifestation actuelle en est la théorie du
parasitisme économique, par laquelle, au visa de l’article 1382 du Code civil, des magistrats
sanctionnent l’utilisation, par un tiers, de la valeur issue de travail d’autrui qui ne relève pas ou
ne relève plus, d’un régime spécial de réservation.
410. Analogie avec les licences de taxis. Il s’agit de monopole générateur de valeur.
D’autres données (monopole, numerus clausus, autorisation administrative) doivent être prises
en considération quant à l’émergence de tels biens, sans qu’il s’agisse nécessairement là de
spécificités. Le monopole d’exploitation consiste dans le droit exclusif d’exercer une profession.
Il en va ainsi, tout d’abord, de la reconnaissance de certains monopoles, par exemple de celui
qui est attribué aux notaires au sujet d’un certain nombre d’opérations juridiques. Certainement
plus que le monopole, rarement dissociée de celui-ci dans le raisonnement, la limitation du
nombre des professionnels appelés à profiter d’un monopole dans un ressort ou un périmètre
déterminés peut être mise en cause.
646
T. REVET, Rapport français, Les nouveaux biens, in La propriété, Travaux de l’Association Henri Capitant,
Litec, 2006, p. 271 et s. plus particulièrement p. 274 et s. , a) , 6.
296
- Ce phénomène de limitation, générateur de valeur, donc de bien, pour ceux qui en bénéficient,
n’est pas propre aux seuls officiers ministériels 647. On l’observe dans bien d’autres domaines :
chauffeurs de taxis, bureaux de tabac… En effet, à partir des autorisations administratives
exigées pour l’exercice de certaines activités ou professions, on a vu poindre de nouveaux biens
attachés au droit de présentation reconnu, explicitement ou implicitement, par exemple en ce qui
concerne les exploitants de taxi648.
Les licences de taxis sont des biens. L’admission de certaines transactions liées à la créativité
contractuelle permettant la reconnaissance de nouveaux biens tient à la fois à
l’interventionnisme étatique (puissance publique) et à la nécessaire protection de certaines
catégories ou de certaines professions. Ces autorisations administratives prennent des noms
divers : permis, visa, licence, agrément…
La loi du 20 janvier 1995 a avalisé la pratique antérieurement dite du « pas de portière » des
taxis. La Cour de Cassation et le Conseil d’Etat avaient tous deux estimé avant cette loi que
l’autorisation constituait un élément du patrimoine.
411. Régime des autorisations administratives. Les droits incorporels n’existent pas à
l’état de nature, contrairement aux autres biens, ils sont le produit du commerce juridique. Ils
résultent le plus souvent d’un acte et sont donc quant à la preuve de leur existence soumis au
principe régissant la preuve des actes juridiques, il s’agit d’un régime restrictif de preuve légale
s’oppose à celui, libéral, qui s’applique à la propriété des autres biens dont la preuve peut être
rapportée par tous moyens. Les droits incorporels étant des rapports abstraits, ils ne peuvent pas
être possédés comme des biens corporels. Leur possession se fait par l’exercice du droit (Article
2228 du Code civil). Leur tradition consiste dans le fait d’accepter qu’un autre exerce son droit à
sa place (Article 1607 du Code civil, Article 1690 du Code civil saisine par signification). La
tradition de ces biens peut également se faire de manière symbolique par la remise du titre
constatant l’acte juridique par lequel le droit incorporel a été constitué (Articles 1607 et 1689 du
Code civil). Les conflits de cessionnaires de droits incorporels se règlent au profit de celui qui a
647
J. MESTRE et M.-E. PANCRAZI, Droit commercial, LGDJ, 26ième éd. , 2003, p. 489, n° 693. F. ZENATI-
CASTAING, T. REVET, Les biens, PUF, 3ième éd. refondue, 2008, p. 95, 96, n° 50 et 51 ; F. TERRE et Ph.
SIMLER, Les biens, Précis Dalloz, 6ième éd. , 2002, p. 67, 68 et 69, n° 59.
648
Loi du 20 janvier 1995 et le décret du 17 Août 1995, J. HUGOT, L’accès à l’activité de conducteur et à la
profession d’exploitant de taxi après la loi du 20 janvier 1995, JCP. 1995, éd. N° I, p. 241 ; D. BROUSSOLLE : La
loi du 20 janvier 1995 sur les taxis, une réforme pour des rentiers ?, JCP 1995, éd. E, I, 466.
297
signifié sa cession (Article 1690 al. 1 du Code civil) puisque cet acte constitue une entrée en
possession649. Le formalisme créé par le législateur est le suivant, les titres circulent au moyen
d’une inscription, d’un virement de compte à compte sur le registre de la Caisse des dépôts et
consignations. Les droits incorporels peuvent être aliénés et abandonnés (extinction du droit).
413. Conclusion du chapitre. Ces nouvelles valeurs que sont les noms de domaine,
l’image, l’information, les quotas ont rencontré tour à tour des difficultés de qualification, mais
plus particulièrement, des difficultés afin de trouver un mode de protection adéquate. Le
rattachement à un régime de protection de chacune de ces valeurs s’est révélé problématique et
n’a pas manqué de susciter débat.
En effet, comme ceci a été démontré ci-dessus, toutes ces valeurs qui n’ont pas de statut propre,
qui ne présentent pas de régimes spéciaux de protection, n’ont eu pour unique recours, afin de
pouvoir bénéficier d’une protection, que de se retourner sur les principes généraux du droit
commun, c’est-à-dire ceux de la responsabilité civile pour faute par le biais de l’article 1382 du
Code civil.
L’article 1382 du Code civil constitue un embryon de protection 651 offert à ces valeurs
dépourvues de statut.
Autrement dit, ces nouvelles valeurs (noms de domaine, image, information etc.) non pourvues
d’un régime de protection spécifique se sont rabattues sur l’article 1382 du Code civil. Ce
dernier constitue les bribes, les balbutiements d’un mode de protection. Cette protection n’est il
est vrai pour le moment qu’embryonnaire.
Aussi, chacune de ces valeurs n’ont pas trouvé un mode de protection propre à elle,
explicitement consacré de manière claire et précise, s’accommodant de régimes transitoires, de
mode de protection temporaire dans l’attente d’une évolution et d’une future consécration
législative de ces derniers. Pour cela faudrait-il encore qu’antérieurement ces valeurs, ces entités
soient consacrées explicitement comme biens. C’est précisément ce qu’ont subi les biens
intellectuels, les biens culturels et les biens naturels qualifiés comme tels, puis successivement
dotés par des législations spéciales, de régimes spéciaux, dérogatoires au droit commun. C’est la
651
T. REVET, Rapport français, Les nouveaux biens, in La propriété, Travaux de l’Association Henri Capitant,
Litec, 2006, p. 274. « Ainsi, avant les interventions législatives spéciales, l’image des personnes et leur vie privée,
les interprétations des artistes du spectacle ou encore les logiciels ont bénéficié d’un commencement de protection
par le jeu de l’article1382 du Code civil ».
299
spécificité dont ils sont porteurs, autrement dit la particularité qui les innerve et transcende, qui
permet de les démarquer des autres biens traditionnels contenus dans le Code civil ; nécessitant
et appelant ainsi des régimes dérogeant au droit commun, d’où la multiplication de régimes
spéciaux.
300
CHAPITRE II
415. Droit des biens culturels. Madame Marie Cornu préfère parler de droit culturel des
biens plutôt que de droit des biens culturels. Cette distinction recouvre deux volets : tout
d’abord, le droit de la culture est envisagé dans son rapport au droit des biens, de plus, il n’existe
pas de corps de règles constitué en un droit spécial des biens culturels, en raison de
l’éparpillement des dispositions en la matière. Il y a plus justement de multiples droits spéciaux.
Dans ce cas parler de droit des biens culturels consisterait davantage à mettre l’accent sur la
diversité plus que sur l’unité. D’une part, il existe de nombreuses législations spéciales qui
relèvent de ce que l’on pourrait nommer le droit spécial de la culture. C’est le cas de la loi sur
les monuments historiques, de la loi sur les archives… Ces textes ont ceci en commun qu’ils
affichent une finalité culturelle. D’autre part, il ne faut pas oublier que les biens culturels
appartiennent aussi à d’autres catégories plus générales, ce sont des biens, meubles, immeubles,
corporels, incorporels. En effet, l’intérêt culturel juridiquement protégé est assurément au cœur
de règles spéciales telles que le droit des monuments historiques, le droit des archives, des biens
culturels maritimes, des fouilles archéologiques, etc. , ce que l’on peut désigner comme étant le
droit spécial de la culture.
301
416. Droit des biens naturels. Le droit de l’environnement essentiellement conçu en
termes de protection des ressources, des espaces et des milieux naturels et des équilibres qui les
gèrent est en conflit avec le droit de propriété, droit qui réserve à son titulaire un certain nombre
de prérogatives animées principalement par des préoccupations patrimoniales qui peuvent se
révéler « environnementicides ». De manière plus générale, le statut des « biens naturels » ou
« environnementaux » apparaîtrait en contradiction avec le droit de propriété en ce qu’ils sont
soit « res nullius » (l’air, la mer) soit « res communis » (les eaux territoriales). Certains
soutiennent que les progrès de la protection de l’environnement passeraient par une exclusion
croissante des biens et territoires à protéger du champ du droit de propriété comportant « le droit
de détruire », tandis que d’autres au contraire, considèrent que l’effectivité des protections passe
prioritairement par le développement de la propriété. La reconnaissance d’un droit de propriété
sur les biens « environnementaux » permet d’asseoir leur protection sur des fondements
juridiques indiscutables et d’accroître son effectivité tant sur le terrain du droit interne que sur
celui du droit international. Et l’évolution du statut de la mer territoriale ainsi que la
reconnaissance d’un droit de propriété des Etats sur le sous-sol marin démontrent amplement les
progrès de cette analyse. Tant la doctrine (Hauriou) que le Conseil d’Etat ou la Cour de
Cassation ont admis au début de ce siècle que le droit des collectivités publiques sur leur
domaine, fût-il public, s’analysait comme un véritable droit de propriété et non pas comme un
simple droit de garde ou d’administration.
La notion contemporaine d’environnement englobe la totalité du patrimoine et du milieu naturel.
Seule l’atteinte portée aux droits des propriétaires peut faire l’objet d’actions en justice et,
corrélativement, la pollution de biens environnementaux (étangs, etc.) ne se voit pas sanctionnée
si ceux-ci sont la propriété exclusive des auteurs de la pollution. La protection de la faune ou de
la flore sauvage, des écosystèmes, etc. , ne peut donc être assurée par le jeu des mécanismes
normaux de la propriété et nécessite la mise en œuvres d’autres procédés.
418. Spécialisation du droit des biens. La spécialisation du droit des biens prend toute
sa signification à travers l’étude de régimes spéciaux. En effet, ces régimes dérogent au droit
commun et c’est en cela qu’ils sont spéciaux. Encore faudra-t-il au préalable s’interroger, en
quoi ces droits sont spéciaux ? Tel sera aussi l’objet de ce chapitre, qui consistera à démontrer,
en quoi le droit des biens culturels et le droit des biens naturels sont des droits dérogatoires au
303
droit commun des biens. L’étude des biens culturels et des biens naturels met en exergue
l’existence de régimes spéciaux. Aussi, il y aura lieu d’analyser successivement la spécialisation
du droit des biens culturels (Section 1) et la spécialisation du droit des biens naturels (Section
2).
SECTION 1
LA SPECIALISATION DU DROIT DES BIENS CULTURELS
420. Spécificité des biens culturels au regard des biens traditionnels contenus dans
le Code civil. Seule la confrontation des biens culturels aux catégories spéciales déjà connues du
droit des biens (I) permet de mettre en exergue et d’avancer que l’intérêt culturel constitue
l’élément caractéristique de la qualification culturelle des biens (II).
421. Biens culturels et biens d’une nature spéciale. Une telle confrontation entre les
biens culturels et les catégories spéciales déjà connues du droit des biens appelant un régime
particulier se révèlera riche d’enseignements. Aussi il conviendra d’exposer tour à tour les biens
d’une haute valeur économique que sont les biens précieux (A), les biens augmentés d’une
valeur morale que sont les souvenirs de famille (B), ainsi que le trésor (C).
304
A. Les biens d’une haute valeur économique : les biens précieux
422. Valeur économique. Le caractère précieux des biens est souvent pris en compte par
le droit positif, dans certains cas, afin de leur appliquer un régime particulier. C’est leur haute
valeur économique qui permet de les identifier en leur qualité de biens précieux. Le terme biens
précieux peut recouvrir d’autres valeurs culturelles, intellectuelles, morales, c’est la valeur
vénale que retient le droit spécial des biens. Les biens culturels renferment tout à la fois une
valeur culturelle et économique significative. Le rapport existant entre les deux ordres de valeur
peut prendre deux visages. La valeur économique peut, d’une part, faire présumer la valeur
culturelle du bien. D’autre part, l’une et l’autre des deux valeurs nécessitent dans certains cas
d’être conciliées.
652
M. CORNU, Le droit culturel des biens. L’intérêt culturel juridiquement protégé, Bruylant, Bruxelles, 1996, p.
140.
305
donne aux trésors nationaux, pour retenir exclusivement l’intérêt majeur qu’il présente 653. Les
trésors nationaux sont tous frappés d’une interdiction d’exportation peu importe leur valeur.
S’agissant des autres biens culturels un certificat autorisant le bien à circuler librement est alors
requis. C’est à leur sujet qu’entrent en application les seuils de valeur.
424. Conciliation des valeurs économiques et culturelles. Parfois le droit fait prévaloir
l’intérêt culturel. L’exemple le plus parlant est sans doute la position entretenue par le droit
positif présentant des dispositions plus favorables pour les biens culturels. Ainsi l’article 291 II
8° et 9° du CGI dispose que sont exonérés de la TVA (taxe sur la valeur ajoutée) « les œuvres
d’art originales, les timbres, objets de collection ou d’antiquité, lorsque l’importation est réalisée
directement à destination d’établissements agréés par le ministère de la Culture et de la
Communication (…) les objets d’occasion, d’antiquité ou de collection, œuvres d’art originales
(…), pierres précieuses et perles (…) lorsqu’ils sont importés en vue d’une vente aux enchères
publiques, par un assujetti à la taxe sur la valeur ajoutée redevable de la taxe au titre de cette
vente ou exonéré en application du I de l’article 262 ». De telles dispositions visent
expressément à faciliter l’importation de ces biens et à inciter à faire entrer dans le patrimoine
culturel national ces derniers.
S’agissant de taxe spéciale sur les objets et métaux précieux prescrite à l’article 302 bis A et E
du CGI sont exonérés certains objets d’art, de collection et d’antiquité. Alors un seuil financier
entre en ligne de compte, contrairement au cas précédent. Seuls les biens d’une valeur inférieure
à 3049 euros (20 000 Fr.) sont exonérés de taxe revenant à écarter de la taxe seulement les biens
de faible valeur autrement dit pas précieux. En revanche, s’ils excèdent ce seuil ils sont taxés et
obéissent à un mode de calcul particulier relève Madame Marie Cornu non plus basé sur des
motifs culturels mais d’ordre purement économique. Ici souligne cette dernière « la logique
fiscale reprend alors son règne, ignorant là la dimension culturelle pour ne s’intéresser qu’au
caractère marchand du bien et les conditions dans lesquelles le droit fiscal peut s’exercer. C’est
la fonction de recouvrement des ressources qui domine ici »654. Des exceptions existent
653
L’article 4 de la loi du 31 décembre 1913 dispose que « Les biens appartenant aux collections publiques, les
biens classés en application de la loi du 31 décembre 1913 sur les monuments historiques ou de la loi du n° 79-18
du 3 janvier 1979 sur les archives ainsi que les autres biens qui présentent un intérêt majeur pour le patrimoine
national du point de vue de l’histoire, de l’art ou de l’archéologie sont considérés comme trésors nationaux ».
654
M. CORNU, Le droit culturel des biens. L’intérêt culturel juridiquement protégé, Bruylant, Bruxelles, 1996, p.
144.
306
toutefois, poursuit Madame Marie Cornu, les non-résidents ne sont pas assujettis à la taxe
notamment afin de les inciter à vendre sur le marché français, aliénant le bien dans le cadre
d’une vente aux enchères publiques. De plus, le vendeur est exonéré de la taxe lorsque la vente
est faite à un musée national, à un musée classé ou contrôlé par l’Etat ou une collectivité locale,
ainsi qu’à la Bibliothèque nationale, à une autre bibliothèque de l’Etat ou à une bibliothèque
d’une autre collectivité publique. Madame Marie Cornu relève à juste titre que « ressurgit là
l’intérêt culturel, tourné vers l’enrichissement du « patrimoine culturel » national, à l’instar des
dispositions précitées de l’article 291 du CGI concernant l’importation de certains biens
culturels »655.
426. Spécificité de la valeur culturelle. Madame Marie Cornu souligne qu’ « à notre
sens, la notion de valeur culturelle n’éclipse pas celle de valeur marchande. Elle l’absorbe . (…)
Mais ce qui fait la spécificité de la valeur culturelle envisagée d’un point de vue économique
relativement à la notion de valeur purement marchande est que la valeur du bien peut être
655
M. CORNU, Le droit culturel des biens. L’intérêt culturel juridiquement protégé, Bruylant, Bruxelles, 1996, p.
144.
307
estimée au regard d’éléments autres que la valeur vénale, en considération de son intérêt
culturel. En cela, l’appréciation économique du bien en vertu de considérations culturelles peut
constituer une sorte de valeur ajoutée, dès lors qu’elle reçoit une traduction en termes
d’évaluation »656.
427. Acception des souvenirs de famille. Entrent dans cette catégorie les objets,
nécessairement mobiliers, évoquant le passé de la famille, tels que décorations, diplômes, lettres
ou autres manuscrits… Ne méritent cependant cette qualification que des objets présentant « une
valeur avant tout morale, l’emportant sur toute valeur vénale ». La prépondérance de la
dimension extrapatrimoniale constitue le fondement de l’affectation familiale qui est réservée à
de tels objets. L’objectif est, fondamentalement d’éviter que le partage successoral ne se traduise
par une dispersion qui priverait ces souvenirs de famille, précisément, de la dimension familiale
qui fait l’essentiel de leur intérêt657. Ces biens ne sont pas disponibles sauf au profit des
membres de la famille, il ne s’agit pas de biens comme les autres, ils sont confiés à titre de
dépôts à celui des membres de la famille que les tribunaux estiment le plus qualifié et ne doivent
pas être dispersés contre la volonté de ses membres.
Bien que la notion de souvenirs de famille prenne une importance croissante, elle demeure floue
et prétorienne. Il s’agit de biens dont la signification familiale, morale et affective est si
profonde qu’elle éclipse leur valeur vénale, si importante puisse-t-elle être : la « mémoire de la
famille », le « musée familial » : ces documents et ces meubles qui contribuent à l’honneur et à
l’histoire d’une famille, adressés à un de ses membres ou en provenant658.
428. Nature particulière des souvenirs de famille : l’intérêt moral, l’intérêt familial.
Les souvenirs de famille sont des biens d’une nature particulière car à leur valeur économique,
vient s’agréger une valeur d’un autre ordre qui traduit le rattachement à la famille. Les deux
notions de valeur prospèrent, il est vrai, sur des plans différents. La valeur économique est une
656
M. CORNU, Le droit culturel des biens. L’intérêt culturel juridiquement protégé, Bruylant, Bruxelles, 1996, p.
146.
657
F. TERRE et Ph. SIMLER, Les biens, 6ème éd. , Dalloz, Précis, 2002, p. 626, n° 771.
658
Ph. MALAURIE et L. AYNES, Les biens, 3ème éd. , Defrénois, 2007, p. 14, n° 23.
308
donnée objective liée à la circonstance que le bien est dans le commerce, qu’il est donc
évaluable en argent. Elle renvoie donc à la façon dont il peut être exploité. A l’inverse, la valeur
morale d’un bien n’existe que dans son rapport avec le propriétaire ou détenteur. C’est, cette
fois-ci dans un sens subjectif, la valeur qu’il attache au bien indépendamment de sa valeur
marchande. Il s’agit d’objets matériels qui sont affectés en plus des autres d’une certaine
finalité. C’est précisément cette notion de « finalité », « d’affectation à une communauté
familiale » qui joue un rôle clef, en matière de biens culturels, de manière analogique et en
termes de finalité, ces derniers sont affectés de par leur « intérêt culturel » qui les caractérise à
une « communauté de personnes ». Les biens culturels appartiennent à un patrimoine commun et
se caractérisent vis à vis des autres biens par cette « communauté d’intérêts », ils appartiennent à
un ensemble et ne sont pas exclusifs à un être individuel et propre. Les souvenirs de famille sont
la mémoire de la famille. Madame Marie Cornu évoque que « Monsieur Barbiéri parle de biens
liés à l’histoire familiale et met en lumière l’influence du temps dans la constitution de ce
patrimoine. Plus que dans la nature de l’objet, c’est « dans le mode de rattachement à la
famille » que réside « la composante essentielle de la définition du souvenir familial » »659.
L’empreinte de l’intérêt moral dans cette catégorie particulière de biens a conduit les juges à
écarter les règles du droit commun et à soumettre les souvenirs de famille à un traitement
spécial.
429. Traitement spécial des souvenirs de famille. La catégorie spéciale de biens que
constitue les souvenirs de famille ; au sein de cette catégorie peuvent naître des problèmes suite
à la confrontation entre intérêt moral et pécuniaire, en cas de partage ou lorsque des héritiers
entendent faire valoir leurs droits. L’article 815 du Code civil dispose que « nul ne peut être
contraint à demeurer dans l’indivision et le partage peut toujours être provoqué, à moins qu’il
n’y ait été sursis par jugement ou par convention ». L’action en partage peut conduire à une
dispersion, voire à la sortie des biens du patrimoine familial, malgré la règle de l’article 832
ancien du Code civil qui préconise d’éviter tout morcellement des héritages dans la formation et
la composition des lots. La jurisprudence relève Madame Marie Cornu a écarté les règles
659
M. CORNU, Le droit culturel des biens. L’intérêt culturel juridiquement protégé, Bruylant, Bruxelles, 1996, p.
148. V. infra, n° 662 et s.
309
habituelles du partage en raison de l’intérêt particulier que représentent ces « biens saturés
d’éléments moraux »660.
Les souvenirs de famille doivent être réunis entre les mains d’un seul attributaire et doivent être
soustraits au commerce juridique.
Antérieurement les souvenirs de famille échappant au droit commun devaient être réunis entre
les mains du fils aîné, censé plus que les autres assurer la continuation de la famille. La règle
évolua pour finalement confier la garde du bien « à celui des membres de la famille que les
tribunaux estiment le plus qualifié ». C’est ainsi en tant que gardiens qu’ils ont la charge de
conserver les biens.
Considérant la soustraction des biens du commerce juridique, la jurisprudence n’est pas toujours
uniforme sur le sujet. Un grand nombre de décisions ont fait prévaloir l’intérêt moral pour
écarter les règles habituellement suivies en la matière, soit en admettant l’indivision, soit en
limitant la licitation au cercle des héritiers. Les biens étaient ainsi soustraits au droit commun
parce que n’ayant de « réelle valeur que pour les héritiers » ou encore lorsque l’intérêt familial
dominait.
430. Double intérêt : intérêt culturel / intérêt moral. Les biens appartenant au
patrimoine familial sont parfois aussi porteurs d’un intérêt culturel. En observant l’ensemble des
souvenirs de famille l’on s’aperçoit que certains d’entre eux peuvent revêtir un intérêt historique
ou artistique certain. Madame Marie Cornu relève que ce soient les portraits de famille réalisés
par un peintre illustre, les archives familiales, de la correspondance ou des objets ayant
appartenu à des personnages connus ou encore se rapportant à des évènements remarquables,
autant de biens susceptibles de présenter un intérêt sous un double rapport, culturel et moral.
L’affaire Emile Zola661 illustre parfaitement ce double intérêt. En l’espèce, l’héritière d’Emile
Zola, avait décidé de vendre aux enchères publiques l’ensemble des pièces et documents
constituant la collection Emile Zola. Après qu’une ordonnance en référé ait décidé de surseoir à
la vente jusqu’à décision du juge du fond sur la propriété du document. La Cour de Paris
confirme la décision de sursis en « considérant qu’il est constant que les souvenirs et documents
660
M. CORNU, Le droit culturel des biens. L’intérêt culturel juridiquement protégé, Bruylant, Bruxelles, 1996, p.
149.
661
M. CORNU, Le droit culturel des biens. L’intérêt culturel juridiquement protégé, Bruylant, Bruxelles, 1996, p.
152, Paris, 7 décembre 1987.
310
dont la vente et la dispersion sont envisagées et qui constitue une collection Emile Zola sont
dans la famille depuis près de cent ans (…) qu’en cet état et en présence de son père encore
vivant, Brigitte Emile Zola, épouse Place, ne saurait suivre son projet qui tend directement à la
dispersion définitive et irrémédiable des composants d’une collection ». Signalons que parmi les
documents figurait le célèbre manuscrit original de « J’accuse », évalué à entre trois et cinq
millions de francs. En outre, il était l’objet ainsi que d’autres éléments de la collection d’une
instance de classement au titre des monuments historiques par décision du ministère de la
Culture. Il y avait donc derrière l’intérêt moral un intérêt éminent à préserver.
Nous nous trouvons ici sur le terrain de la mémoire collective familiale. Elle peut être
transposée telle quelle aux « biens porteurs d’une mémoire collective » qui dépasse le cadre
familial pour intéresser la collectivité toute entière : les biens du « patrimoine culturel ».
C. Le trésor
431. Notion civiliste du trésor. La notion de trésor est familière en droit civil. Aux
termes de l’article 716 du Code civil « Le trésor est toute chose cachée ou enfouie sur laquelle
personne ne peut justifier sa propriété, et qui est découverte par le pur effet du hasard ». Il existe
un terrain d’achoppement entre notion civiliste et les choses anciennes présentant un intérêt
culturel tels que les objets provenant de fouilles archéologiques. Ainsi un chevauchement
s’opère entre règles civilistes et règles relevant de législations spéciales relatives à la découverte
des biens culturels provenant de fouilles terrestres ou maritimes.
432. Fouilles terrestres. Fouiller signifie creuser pour mettre à découvert ce qui peut
être enfoui. Le terme de fouille suppose donc une volonté a priori incompatible avec le
mécanisme de l’article 716 du Code civil qui pose l’exigence du caractère fortuit de la
découverte. Une telle difficulté est résolue par les règles spéciales relatives aux biens culturels.
C’est la loi du 27 septembre 1941 qui pose le régime des fouilles. Plusieurs cas existent les
fouilles effectuées par un particulier, placées sous la surveillance de l’Etat ou qu’elles le soient
par l’Etat lui-même.
Concernant l’exécution des fouilles par l’Etat lui-même l’article 11 dispose que « La propriété
des découvertes de caractère mobilier effectuée au cours des fouilles est partagée entre l’Etat et
311
le propriétaire du terrain suivant les règles du droit commun ». L’article 716 du Code civil
s’applique bien que ces découvertes ne revêtent pas un caractère fortuit.
Pour les fouilles réalisées par un particulier et placées sous la surveillance de l’Etat, la question
de la prop