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SOMMAIRE
Couverture
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Page titre
Warhammer 40,000
Chapitre Un
Chapitre Deux
Chapitre Trois
Chapitre Quatre
Chapitre Cinq
Chapitre Six
Chapitre Sept
Chapitre Huit
Chapitre Neuf
Chapitre Dix
Chapitre Onze
Chapitre Douze
Chapitre Treize
Chapitre Quatorze
Chapitre Quinze
Chapitre Seize
Chapitre Dix-Sept
Chapitre Dix-Huit
Chapitre Dix-Neuf
Chapitre Vingt
Chapitre Vingt et Un
Chapitre Vingt-Deux
À Propos de l’Auteur
Un extrait de ‘Le Culte du Maçon de Guerre’
Une Publication Black Library
Contrat de licence pour les livres numériques
WARHAMMER 40,000
Le 41e millénaire, depuis plus de cent siècles l’Empereur siège,
immobile, sur le Trône d’Or de Terra. Il est le maître de
l’Humanité, par la volonté des dieux, et le suzerain d’un million de
mondes grâce à la puissance de Ses armées innombrables. Il n’est
qu’une carcasse en décomposition, qui se tord et frémit sous
l’influx d’une énergie invisible venue du Moyen Âge
Technologique. Il est le Seigneur Charognard de l’Imperium au
nom duquel mille âmes sont sacrifiées tous les jours afin qu’Il ne
meure jamais vraiment.
Suspendu dans cette dimension où Il n’est ni tout à fait mort, ni
tout à fait vivant, l’Empereur poursuit sa veille éternelle. Ses
puissants vaisseaux de guerre naviguent au cœur des miasmes
infestés de démons du Warp, sur les seules routes qui leur
permettent de relier les étoiles lointaines, selon des trajectoires
éclairées par la lueur de l’Astronomican, la manifestation
psychique de la volonté de l’Empereur. Ses immenses armées
livrent bataille en Son nom sur tant de mondes qu’on ne peut les
dénombrer et, de tous, ses plus grands soldats sont peut-être ceux
de l’Adeptus Astartes, la quintessence des guerriers. Leurs frères
d’armes sont légion : l’Astra Militarum et les innombrables rangs
des forces de défense planétaire, les membres de l’Inquisition dont
la vigilance ne s’endort jamais et les technoprêtres de l’Adeptus
Mechanicus, pour n’en nommer que quelques-uns. Pourtant, ces
multitudes suffisent à peine à contenir la menace perpétuelle et
toujours présente des xenos, des hérétiques et des mutants.
Être un homme en ces temps troublés, c’est être un individu noyé
au milieu de milliards d’autres. C’est vivre sous le joug du régime
le plus cruel et le plus sanguinaire qui soit. Ne placez pas votre
espoir dans les pouvoirs de la technologie et de la science, car tant
de choses ont été oubliées qui ne pourront jamais être retrouvées.
Ne comptez pas sur les promesses du progrès et de la raison car,
dans ce lointain futur de sinistres ténèbres, il n’y a que la guerre.
La paix n’existe pas au royaume des étoiles, mais seulement une
éternité de carnages sous le rire moqueur des dieux assoiffés de
sang.
CHAPITRE UN
LE TROIS-FOIS-BÉNI
452.M40
La Grande Désolation Salée
Baal Secundus
Système de Baal
Une nouvelle naissance était annoncée. La nuit tombait, un garçon et son
père observaient le ciel.
L’orbe rouge et gigantesque du soleil disparaissait derrière les limites du
disque de Baal. La Nuit Première tombait sur Baal Secundus sous la forme
d’une éclipse ; l’ombre d’une planète s’étendait sur la Grande Désolation
Salée de sa deuxième lune. La chaleur s’échappa rapidement à travers la
mince atmosphère. Les températures chutèrent et le vent nocturne se mit à
souffler, frigorifiant sur place l’homme et son enfant. Le rôdeur des sables
dans leur dos fut secoué par les bourrasques. Les ressorts rouillés de ses
suspensions gémirent en cadence avec les cris de cette venue au monde qui
se déroulait à l’intérieur.
Le garçon jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Le véhicule était de
forme ovoïde, sa coque constituée de plaques de métal grossièrement
assemblées, portée par six roues. Il s’agissait à la fois de sa demeure et de
son refuge sur les étendues impitoyables de ce monde-lune. La porte
ouverte laissait échapper un faisceau de lumière jaune qui venait adoucir un
peu la dureté de la plaine de sel. Comme sous l’effet de son regard, la porte
se referma en claquant et éteignit subitement la chaude lueur. Le métal ne
suffit pas à étouffer les cris.
Le père regarda lui aussi derrière lui, puis resserra son étreinte autour des
épaules de son fils, l’attirant un peu plus contre lui.
— Tout ira bien pour elle, dit l’homme. Ta mère est forte. Ton frère sera
bientôt là.
Le garçon était assez grand pour comprendre que ces paroles étaient plus
destinées à rassurer son propre père que lui-même.
Le corps de son père était ravagé par les retombées résiduelles d’une
guerre qui remontait à douze mille années. De profondes rides marquaient
ses joues. La peau de ses lèvres partait en lambeaux. Parmi les crevasses de
ses joues luisait un trio d’ulcères purulents, comme des fleurs rouge sang au
milieu d’un champ empoisonné. Son visage était encadré d’une épaisse
crinière de cheveux marron malmenée par le sel et parsemée de quelques
mèches grises prématurées. Son sourire était incomplet et jauni. À un peu
plus d’une trentaine d’années standards, cet homme était déjà passablement
âgé. Ses lunettes, héritage familial d’une valeur inestimable, taillées dans un
plastek de récupération jauni, étaient posées sur son front, exposant une
zone de peau plus claire autour de ses yeux, moins abîmée que le reste.
Malgré toute la cruauté de cette terre et la rude vie qu’elle lui imposait, ses
yeux couleur ambre brillaient d’un indécrottable humour et débordaient
d’amour pour son fils. Il n’avait connu que la privation, mais son humanité
n’en avait pas souffert.
— Viens, Luis, éloigne-toi du rôdeur, dit-il doucement.
De ses mains gercées, il réajusta l’écharpe autour du visage du garçon, ne
laissant qu’un triangle au-dessus du nez. Il sourit et passa ses doigts sur le
front de son fils. De longues robes les couvraient tous deux de la tête aux
pieds. Même si le soleil vous tuait à petit feu sur cette Grande Désolation
Salée, ils se trouvaient relativement loin des zones de radiation les plus
proches. Une aubaine qui leur épargnait la nécessité de porter des tenues
plus contraignantes.
— Mais, p’pa, m’man…
— Chut, souffla l’homme en le serrant un peu plus fort. Laissons la
pourvoyeuse de vie faire son œuvre. Ta maman est en sécurité entre ses
mains, tu verras.
Un long cri de douleur s’éleva du véhicule, comme pour contredire ses
paroles. La carlingue fut rudement secouée, puis le calme succéda à cet
accès de violence. Le vent siffla en s’insinuant entre les étais du véhicule et
fit s’agiter les charmes. C’était le père du gamin qui les avait fabriqués. Des
assemblages de ficelles, d’osselets et de tubes de verre bleus et turquoise, le
tout déterré dans des ruines de contrées oubliées. Mais les préférés du
garçon étaient ces deux anges penchés sur le capot du moteur, figés dans
leur envol. De leurs bras ouverts pendaient des bandes de tissu rouge sang
claquant au vent. Dans cette pénombre, ils avaient cessé d’être des créatures
familières pour se transformer en messagers porteurs de terribles nouvelles,
les anges de la mort. Les craintes pour sa mère enflèrent.
— Ça va bien se passer, tu verras, répéta son père. Viens, marchons un
peu.
Le gamin avait six ou sept ans. Tout comme son père, il n’avait qu’une
vague idée de son âge. Les saisons du monde-lune étaient complexes et il
n’était pas aisé de les comparer aux rythmes de Terra, un lieu bien éloigné
de leurs pensées, de toute façon. C’était là que vivait l’Empereur-Dieu
immortel, un monde mythique qui dépassait leurs capacités de
compréhension. Mais leurs corps, eux, ne l’avaient pas oublié. Leurs gènes
n’étaient pas arrivés à effacer leurs origines. L’homme n’était pas fait pour
survivre à l’ardeur du trio baalite. Un code génétique forgé sur des millions
d’années, qui n’en avait eu que quelques centaines pour s’adapter à ce lieu
infernal, et qui poussait ces créatures à se reproduire avec frénésie avant
qu’il ne soit définitivement compromis. L’environnement hostile avait
d’ores et déjà apposé sa marque sur le garçon, érodant ses traits avant même
qu’ils ne puissent se former. La vie était brève pour les Baalites. Ils
sentaient d’instinct qu’il aurait dû en être autrement et en éprouvaient une
certaine tristesse, sans réellement savoir pourquoi.
Leurs enveloppes mortelles avaient été conçues pour un monde qui avait
cessé d’exister plusieurs millénaires plus tôt. La Vieille Terre n’était plus,
Terra était un monde aussi asséché et mort que l’était Baal Secundus. En ces
temps terribles, les seuls lieux que l’homme pouvait espérer habiter étaient
ces déserts. Des déserts qui avaient pourtant été de véritables paradis, jadis.
— Écartons-nous un peu encore, insista l’homme, alors qu’ils l’avaient
déjà fait. Nous les reverrons bientôt, ici, sur Baal.
— Mais nous ne sommes pas censés nous éloigner, protesta le garçon.
Il regarda à nouveau derrière lui. Son père le poussait gentiment, mais
fermement. Leur rôdeur des sables était entouré d’autres véhicules
similaires. Certains étaient plus gros, d’autres plus petits que le leur, mais
pas de beaucoup. Tous suivaient le même schéma de construction, à
l’exception de l’imposant transporteur, sur lequel nul ne vivait. La lumière
orangée émise par les lampes à huile de scorpion de feu filtrait par les
interstices étroits qui encadraient les portes des rôdeurs et les quelques
fissures qui zébraient leurs coques fatiguées. C’était bien là les seuls signes
de vie. Parfois, Luis s’imaginait que son clan représentait les seuls êtres
vivants à arpenter ce monde.
— Je sais que tu n’es pas supposé t’éloigner aussi loin, et tu as raison de
me le rappeler, répondit l’homme. Mais je suis avec toi, et tu es en sécurité.
Il exerça une pression sur les épaules du garçon et l’entraîna un peu plus
loin du campement. Des plaques de sel craquèrent sous leurs pieds. La
plaine s’étendait à perte de vue dans toutes les directions, une surface
infinie et aussi craquelée que la peau de l’homme. En journée, les rayons du
soleil traversaient cette atmosphère privée de sa couche d’ozone protectrice
par ces guerres du passé, aussi impitoyables pour cette terre qu’ils l’étaient
pour les chairs. La nuit, les températures descendaient très bas, et le sel
s’abreuvait alors du peu d’humidité qu’il restait. Des ruisseaux se
formaient, aussi précieux pour les clans que ces trésors qu’ils parvenaient à
arracher du sol. Les derniers leur offraient de quoi subsister, les premiers de
quoi vivre. Malgré ces conditions de vie impitoyables, leur clan pouvait se
considérer comme riche.
La distance avait atténué les cris, alors l’homme s’arrêta.
— Là, ça ira,décida-t-il. Il s’assit avec un soupir de satisfaction. Le repos
était un luxe qu’il s’offrait rarement. Tu t’assois avec moi ?
Le vent se renforça, plus froid encore. Il fouettait l’homme et son enfant de
ses bourrasques salées.
Luis promena son regard sur le désert. La visibilité était bonne. L’énorme
croissant rouge de Baal projetait sa lueur sanguine sur leur monde.
— On peut voir à des lieues à la ronde, dit-il. Personne n’approche.
Il leva les yeux et scruta le ciel. Le douloureux bleu clair du jour laissait
place à l’enfer nocturne. Le ciel était rouge, tout comme les étoiles. La
Cicatrice Écarlate projetait sa lumière rouillée à travers le cosmos.
— Pas d’aigles en vue. Les scorpions de feu sont rares dans les étendues
salées. Il frappa le sol de ses pieds. Cette terre est trop salée pour qu’on y
pose des pièges et trop dure pour qu’on y attrape des araignées. Il regarda
son père. J’estime que notre position est sure, je vais donc m’asseoir avec
toi.
Le père cligna des yeux pour chasser la poussière, mais n’abaissa pas ses
lunettes. Il afficha un petit sourire satisfait.
— Bientôt, tu en sauras plus que moi.
— C’est déjà le cas, répondit le gamin avec aplomb.
L’homme éclata d’un rire contagieux mais le garçon ne l’imita pas. Son
analyse des environs n’avait été qu’une distraction. Ses inquiétudes
concernant sa mère revinrent. Luis s’assit et se blottit contre son père.
Des serpentins de sel tourbillonnaient au-dessus du sol, mais les
sifflements qui les accompagnaient n’auraient pu masquer les cris qui
provenaient du rôdeur. Il les regarda danser avec anxiété. Malgré la pression
que ce monde exerçait sur ses habitants et qui les forçait à mûrir
rapidement, il n’était qu’un enfant. Et il avait encore besoin de sa maman.
Son père riait encore.
— C’est à moi de décider quand tu en sauras plus que moi. Il suivit le
regard de son fils jusqu’au véhicule, puis lui prit la main pour détourner son
attention vers l’horizon et cette planète qui dominait dans le ciel. C’est une
bonne nuit, de bon augure.
Il passa ses bras autour du garçon et le sentit trembler sous le froid qui
s’intensifiait. Ils se pelotonnèrent l’un contre l’autre pour se réchauffer.
— Pourquoi ?
— Regarde !
L’homme pointa la planète-sœur. L’ombre de la propre nuit de Baal
recouvrait sa surface. C’était également une sphère désertique, rouge et
vaste, d’un pôle à l’autre. Des tâches pommelées marquaient ses
montagnes ; des zones plus sombres indiquaient les dépressions, de petites
étendues de carbone gelé et d’eau englobaient les points de son axe, mais le
tout n’était constitué que de nuances de rouge.
— La première interrogation de cette nuit, reprit l’homme.
La face de Baal encore éclairée ne donnait aucune indication sur les
hommes qui y vivaient, mais alors que progressait la nuit, celle-ci dévoila
un unique point lumineux, tout près de son équateur.
Le garçon l’avait aperçu à de nombreuses occasions déjà, lorsque les
positionnements relatifs de Baal et Baal Secundus étaient favorables. Son
cœur avait bondi à chaque fois.
— L’Arx Angelicum ! La forteresse des Anges ! s’émerveilla-t-il.
— Elle-même, répondit son père. L’immense château où vivent les anges
de lumière et de sang, ceux qui apportent le jugement de l’Empereur aux
quatre coins de la galaxie. Dis-toi, Luis, qu’ils viennent de Baal ! ajouta-t-il
avec fierté. Il doit même y avoir parmi eux des gens qui venaient de notre
tribu.
— Savent-ils que nous existons ?
— Non ! sourit l’homme. Ils sont devenus si terribles qu’ils ont oublié les
préoccupations des simples mortels. Ils ont été choisis pour devenir les fils
de l’Empereur-dieu. Ils bénéficient d’immenses pouvoirs et d’un grand
prestige. Ce sont les plus redoutables des serviteurs de l’Empereur, les plus
nobles, les plus purs, les meilleurs.
Il chuchota ces vérités à l’oreille de son fils, ses mots remplacèrent les cris
provenant du véhicule et les sifflements sinistres du vent salé.
— Ce sont des seigneurs parmi les seigneurs. L’Empereur protège, c’est ce
que nous répètent les prêtres à Selltown et Kemrender, mais eux, insista-t-il
à nouveau en pointant son doigt, sont l’instrument par lequel Il nous
protège, nous et les milliards de milliards de nos semblables, à travers toute
la galaxie. Mais ils ne nous considèrent pas comme leurs égaux. Ils
jouissent d’une longévité incroyable, et nos piètres existences sont bien
éloignées des leurs.
Le garçon leva les yeux. Les étoiles rouges lui rendirent son regard.
— Y a-t-il vraiment des gens là-haut ?
— Il y a des gens partout ! répondit son père. Sur le moindre monde qui
tourne autour de la moindre étoile. Des mondes comme le nôtre.
— J’avais déjà vu la forteresse.
L’émerveillement du garçon s’était envolé aussi subitement qu’il était
apparu. L’appréhension qu’il éprouvait pour sa mère enserrait son jeune
cœur.
— As-tu vu cela ?
Le père détourna les yeux de son fils, vers l’extrémité lointaine de Baal, là
où la nuit était profondément installée. Des points lumineux flottaient au-
dessus du monde, certains si proches les uns des autres qu’ils semblaient se
mélanger. D’autres, plus petits, paraissaient clignoter comme ils s’élevaient
de la forteresse de Baal.
— Des étoiles, répondit le garçon. Rien de plus.
— Pas vraiment, le corrigea l’homme. Les étoiles ne peuvent pas se
trouver aussi proches d’un monde. Ce sont les immenses vaisseaux des
Blood Angels.
— Sont-ils plus gros que notre rôdeur ?
L’homme s’esclaffa encore devant tant d’innocence.
— J’imagine que oui, mon fils. C’est à bord de ces immenses chars volants
que les seigneurs de Baal partent en guerre. Tu en train d’assister à un
événement très spécial. Rogus les a vus se rassembler la nuit dernière. Je
me suis dit que tu aimerais les voir, toi aussi. D’aucuns prétendent que les
anges vont à la guerre portés par des ailes de lumière ardente, mais je sais
que ça n’est pas la vérité. Ils embarquent à bord de machines dont les
grondements éclipsent ceux du tonnerre. Qui pourrait se dresser face à de
tels guerriers ?
— Personne, admit le jeune garçon, à nouveau captivé. Il y a vraiment des
gens, là-haut ?
— Oui, lui assura l’homme.
— J’aimerais y aller, moi aussi, un jour. Il se tourna entre les bras de son
père. Peut-être irai-je, un jour. J’irai sur la planète-sœur et je rejoindrai les
anges de sang. Ça serait bien, non ?
Le visage rayonnant du garçon déconcerta l’homme. Il n’avait jamais
envisagé d’encourager de telles ambitions. Son front ridé se plissa.
— La plupart perdent la vie en essayant de rejoindre les anges, lui confia-
t-il, hésitant. Seul un nombre infime parvient à rejoindre la Place du Choix,
Angel’s Fall. Ils ne sont qu’une poignée à survivre aux défis eux-mêmes, et
moins encore à être choisis.
Il serra son fils plus fort encore, sans même s’en rendre compte. Il
craignait déjà de perdre sa femme, en cette nuit, et la pensée de perdre son
enfant également le terrifiait au plus haut point. — Mieux vaut cette
existence impitoyable que la quasi-certitude de perdre la vie. Mieux vaut
vénérer les anges de loin.
— Beaucoup de gens échouent ? demanda le garçon qui refusait de se
laisser décourager.
— Presque tous. Seuls les plus exceptionnels survivent et peuvent être
choisis. Et tu es exceptionnel, mais la chance pourrait te faire défaut avant
même que tu n’aies pu démontrer tes talents.
Luis resta silencieux durant de longues secondes. Il regarda les lumières de
Baal.
— Presque tous, mais pas tous. Autrement, il n’y aurait pas d’anges.
Cette vérité était indéniable, et l’homme maudit en silence la sagacité de
son enfant. Le bord arrondi de Baal Primus apparut derrière Baal et
l’homme saisit cette opportunité pour changer de sujet.
— Regarde ! Voilà que se montre notre lune-sœur, Baalind, dit-il en
utilisant le nom que lui donnaient ses gens. Elle ne cesse de nous courir
après, mais n’est jamais parvenue à nous rattraper. Autrefois, les sœurs de
Baal allaient toujours ensemble, chacune se glorifiant de la compagnie de
l’autre. Jusqu’à la Longue Guerre, lorsqu’elles furent séparées par un
différend, pour le plus grand malheur de tous.
Le garçon connaissait bien cette histoire, mais il ne se lassait pas de la
réentendre.
— Et pourquoi se sont-ils battus ? Ils avaient faim ?
— Non ! En ces jours, tout le monde avait suffisamment à manger et à
boire, et assez de métal pour fabriquer des machines que tu aurais du mal à
imaginer. Ils se sont battus pour de l’or, pour des faveurs, pour l’amour de
Baal elle-même. Baal offrit un magnifique collier en cadeau à sa petite sœur
Baalind. Il était si beau que sa sœur aînée fut rongée de jalousie, avant de se
jeter sur elle dans un accès de rage. On raconte qu’il existe sur la face
cachée de Baalind des cicatrices, là où notre lune, Baalfora, arracha le
collier, raconta l’homme. Mais il lui brûla les doigts ; le collier lui échappa
dans la nuit et s’abîma dans la Mer de Sang. Il montra la Cicatrice rouge.
Ainsi, le cadeau fut-il perdu, et les mondes ravagés. Les deux sœurs étaient
autrefois magnifiques, leur jalousie les a rendues hideuses. Une leçon à
retenir. Voilà pourquoi nous ne nous battons jamais entre membres d’une
même famille. Les différends familiaux signifient la mort de tous. Si nous
nous battons entre nous, nous serons incapables de nous protéger contre les
menaces extérieures. Ce n’est que lorsque le Grand Ange est arrivé sur Baal
que nous sommes revenus dans le droit chemin, et que nous avons compris
cette leçon.
Luis réfléchit longuement avec une profondeur et une intensité dont seuls
sont capables les enfants.
— Peut-être ces histoires ne sont-elles pas la vérité, dit-il. Peut-être notre
monde a-t-il toujours été ainsi.
L’homme serra son fils contre lui.
— Un sot ne peut dire que des choses sottes. J’espère que je ne t’ai pas
élevé comme un sot ? Ces récits sont la vérité. Ce monde était autrefois
magnifique. Cette Grande Désolation Salée était une mer, aussi immense
que ce que tu peux imaginer, abritant des créatures incroyables dans ses
profondeurs. Tu en as vu les ossements. Les preuves de ce passé existent.
— Je suis désolé, s’excusa le garçon, navré d’avoir contrarié son père.
C’était un homme bon et généreux mais doté d’un tempérament vif.
— Il n’y a pas de quoi, répondit l’homme, dont la voix s’était à nouveau
adoucie. Je ne fais que te corriger, je ne te punis pas. Quand tu auras vu tout
ce que j’ai vu, tu comprendras ce qui s’est passé ici. Le Grand Ange a
arrangé les choses, même si nous souffrons encore des péchés de nos
ancêtres. Et les fils du Grand Ange nous aiment. Voilà pourquoi je te
montre tout cela. Ils sont là et veillent sur nous, au nom de l’Empereur.
Les cris en provenance du rôdeur diminuaient en fréquence et en intensité.
— Nous sommes chanceux en cette nuit. Un enfant né sous la lumière des
anges est voué à un grand destin. Alors, ne t’inquiète pas pour ta mère.
Mettre au monde un enfant est une lourde tâche, mais tout va bien se passer,
tu verras. Ton frère sera trois fois béni.
— Et moi, je suis né durant une nuit comme celle-ci ? demanda Luis.
L’hésitation de son père formait toute la réponse dont il avait besoin.
— Tu as d’autres bénédictions, répondit finalement l’homme. Ton destin
est différent.
— Papa ? poursuivit alors le garçon.
Il détourna le regard de ces traits de lumières qui traversaient la nuit.
— Oui, mon fils ? demanda l’homme en plongeant les yeux dans ceux de
son enfant.
— Quand mon frère sera là, tu m’aimeras toujours autant quand même ?
L’homme éclata de rire et étreignit son fils.
— L’amour est un puits sans fond, fiston. L’amour ne se divise pas, il se
multiplie. Je vous aimerai tous les deux autant. Et si jamais tu ressens de la
jalousie, et c’est normal, car un nouveau-né a besoin de beaucoup
d’attention, alors rappelle-toi de ceci.
Il se pencha pour murmurer à l’oreille de son fils, en lui caressant la joue.
— Tu es l’aîné, et toi et moi avons passé tout ce temps ensemble, rien qu’à
deux. Ces souvenirs t’appartiennent à jamais. Je t’aimerai toujours, quoi
qu’il se passe, fiston, car je suis ton père.
Le ciel fut à nouveau baigné de lumière lorsque le soleil franchit la
courbure de Baal. La Nuit Première était terminée. Le soudain retour de la
chaleur souleva des vents à travers les plaines. L’homme et son fils
remontèrent leur large capuche sur leur tête. Ils s’accrochèrent l’un à
l’autre, goûtant à cette excitation de se trouver à découvert au milieu des
bourrasques furieuses.
Celles-ci retombèrent brutalement. Le père épousseta sa cape et celle de
son fils. Le soleil se coucha à nouveau sur Baal Secundus quand Baalfora,
poursuivant sa rotation, détourna son visage de la lumière pour la seconde
fois.
Un croissant de Baal resta illuminé. Cette bande qui bordait le monde-
mère était très lumineuse. Il arrivait rarement que les trois mondes qui
constituaient ce sous-système fussent alignés, et le vieux soleil caressait
alors de ses rayons le front de ses enfants, l’un après l’autre. Les chars des
anges fonçaient à travers la mer de lumière et d’obscurité. Face à ce
spectacle, Luis eut le souffle coupé.
Puis le soleil disparut et la nuit véritable enveloppa de son manteau la
Grande Étendue Salée. Les vents retombèrent d’un coup.
— Arreas ! Arreas !
L’appel fit se retourner le père et le fils. La pourvoyeuse de vie se tenait
dans l’embrasure de la porte ouverte, sa voix portée par les vents mourants.
Quelque chose dans le ton et l’attitude de la femme força le père à se
relever d’un bond, laissant son fils retomber dans le sel.
— Arreas, viens vite !
— Papa ? demanda le garçon, au bord des larmes. Une peur intense s’était
emparée de lui. Papa !
Mais l’homme courait déjà aussi vite qu’il le pouvait en direction du
rôdeur des sables et ne lui répondit pas. Le garçon le regarda s’éloigner, en
restant là, seul, sur le sel froid.
CHAPITRE DEUX
LE GRAND CARNASSIER
998.M41
Phodia
Asphodex
Système de Cryptus
D’autres vents, sur d’autres mondes, soufflaient plus fort encore que ceux
de Baal. Quinze siècles plus tard, le monde d’Asphodex poussait ses
derniers souffles rageurs.
— En avant ! Regroupez-vous aux murs ! Que personne ne passe ! rugit le
Commandeur Dante. Le vent hurlait à travers les ruines du monde-cité de
Phodia et menaçait de le renverser sous sa férocité. Ses hommes le
dépassèrent au milieu des vestiges de Port Helos. La céramite claqua contre
les pans de mur effondrés, les survivants de la Deuxième Compagnie prirent
leurs positions de tir. Les chenilles des chars d’assaut gémirent quand ils
franchirent les portes menant aux zones d’atterrissage.
La bataille avait été rude, l’une des nombreuses livrées dans ce système
autrefois abondamment peuplé. Il avait fallu s’extirper de la place forte
pour gagner la Tour du Fabricator, afin d’activer une antique machinerie
connue sous le nom de Magnovitrion. Une lutte menée de concert avec des
êtres que Dante aurait normalement considéré comme les plus implacables
des ennemis : les froids et mécaniques nécrons.
Contre toute attente, ils avaient réussi. Ces vents qui soufflaient à travers
les ruines du monde-cité de Phodia étaient nés de la mort d’Aeros. Une
planète entière avait été consumée par cette antique technologie nécron.
Dante leva les yeux vers les nuages qui traversaient le ciel à toute vitesse.
Une nouvelle étoile éclipsait les soleils jumeaux de Cryptus tandis que la
géante gazeuse du système brûlait. L’énergie libérée avait vaporisé les
vaisseaux-ruches tyranides à travers tout le système, portant un sérieux
coup à la flotte-ruche Léviathan. Mais le coût en avait été élevé. Déjà fort
mal en point, les nombreux mondes de Cryptus avaient partagé le trépas
d’Aeros. Asphodex restait protégée par une épaisse atmosphère, mais
l’onde de choc l’avait tout de même frappée de plein fouet. À la furie des
cieux répondaient les secousses du sol. On percevait au loin le grondement
des bâtiments qui s’effondraient.
— Général Dhorst ? Encore vivant ? voxa Dante en hurlant pour se faire
entendre malgré le vent.
Il observait le centre de contrôle ravagé avec un certain espoir. Mais le
délai de réponse lui fit craindre le pire.
— Oui, Commandeur, nous sommes toujours de ce monde. Vous êtes donc
revenu.
La voix résolue du général cadian ne laissait transparaître aucune émotion.
— Bien. Nous allons quitter cet endroit ensemble. Nous sommes venus
nous assurer qu’aucun des braves guerriers de l’Imperium ne soit
inutilement sacrifié. Préparez-vous à évacuer vos hommes.
— À vos ordres, Seigneur Dante.
Dhrost savait dissimuler sa surprise, mais Dante avait appris à juger les
esprits des hommes au cours de ses quinze siècles d’existence, et il la
perçut. Le Cadian ne s’était pas attendu à ce qu’on vienne à son aide.
D’autres chapitres auraient jugé ce risque trop important et abandonné
l’Astra Militarum à son sort.
Les Blood Angels n’étaient pas un chapitre comme les autres.
— Nos Stormraven et Thunderhawk vont venir se poser près du centre de
contrôle.
Dante leva à nouveau les yeux. Aucune créatures tyranides volantes ne
parcouraient le ciel, pour le moment. Dhrost les avait désignées comme
cibles prioritaires durant les premières heures de la bataille, et Dante avait
confirmé l’ordre lorsqu’il était venu relever la garde impériale. La violence
des vents d’altitude avait balayé les rares survivantes. Et là où les monstres
n’étaient pas, les anges pouvaient prendre leur envol. Des appareils en
livrée rouge sang louvoyaient entre les épaves des vaisseaux-ruches en
perdition, et luttaient pour maintenir leur trajectoire entre les vrilles des
tubes capillaires qui s’élevaient du sol. Un bref crépitement de données vint
mettre à jour le système de commandement intégré à l’armure énergétique
de Dante.
— Général, le premier transport arrivera dans cent secondes. Trente
hommes par appareil. Il ne me reste que sept appareils en état de voler, alors
il faudra effectuer plusieurs trajets. Choisissez votre ordre de départ,
général. Je ne laisserai personne derrière moi.
— Monseigneur Dante, interrompit la voix sèche et glacée de Mephiston.
Le maître librarian tenait l’autre extrémité de la ligne de front et s’adressait
à lui par le vox. L’ennemi s’agite. L’Esprit-ruche s’est ressaisi, il sera sur
nous très bientôt. Nous n’avons que quelques minutes de répit.
Dante pivota sur le morceau de rocbéton brisé et enclencha ses réacteurs
dorsaux. Il s’éleva au-dessus du champ de bataille, suivi de près par sa
garde d’honneur.
Les immenses manufactoria de Port Helos s’étendaient dans toutes les
directions, ravagées par les affres de la guerre. Des incendies projetaient des
panaches de fumée vers le ciel. Des tubes capillaires brisés s’appuyaient sur
des tours, luisants tels des entrailles arrachées à un corps humain. La
poussière grise de la dévastation recouvrait tout, peignant la cité d’une
teinte monochrome seulement brisée par les fluides chimiques aux tons vifs
des tyranides.
En périphérie du port, les carcasses brisées de bêtes de guerre formaient un
véritable tapis de trois mètres d’épaisseur jonchant toutes les routes et les
avenues conduisant au district du Fabricæ. Des tourelles de blindés brisées
émergeaient de cet océan de chairs. Ces îlots de plastacier, cernés par des
vagues de créatures chitineuses, étaient tout ce qui restait des forces de
défense de l’Astra Militarum sur Asphodex, submergées en l’espace de
quelques heures avant l’arrivée des Blood Angels. L’Adeptus Astartes était
arrivé trop tard pour sauver ces hommes et ces femmes. Le maître de
chapitre ne permettrait pas qu’un autre soldat tombe par sa faute.
Dante s’éleva jusqu’à une centaine de mètres ; ses frères de bataille
n’étaient plus que de minuscules points rouges se détachant sur les cloisons
des terrains d’atterrissage septentrionaux. Les barrières de prométhium
enflammé dont Dhrost s’était servi pour protéger sa dernière position
s’étaient éteintes ; les quelques portions qui brûlaient encore laissaient
échapper des colonnes de fumée qui rasaient le sol à l’horizontale.
Dante ajusta sa position et se plaça face au vent. C’était un être vivant, la
colère de tout un système solaire qui réagissait face à une infection, même
s’il était trop tard. Le système de Cryptus était perdu. Asphodex était
désormais un monde mort. Les hommes qui vivaient et respiraient encore à
sa surface n’étaient guère que les dernières bactéries d’un organisme qui
avait déjà cessé d’exister, en grande partie dévoré par les agents
nécrophages. Les autres mondes du système partageaient ce sort, eux aussi.
À l’ouest, les terminators de la Première Compagnie constituaient un
ultime cordon le long d’une barricade formée de conteneurs, d’épaves de
véhicules de manutention et de levage, ainsi que des restes carbonisés d’un
appareil de fret surface-orbite. Dante avait amené avec lui deux demi-
compagnies sur Asphodex. Deux demi-compagnies pour se dresser contre
des milliards de monstres xenos. Un mince cordon écarlate. Il afficha les
données stratégiques sur l’écran interne de sa visière. Les runes mortis
étaient nombreuses au milieu de cette forêt d’informations. Le masque
mortuaire de Sanguinius dissimula l’affliction de Dante.
La situation était la même partout. Des éléments de la Deuxième
Compagnie, sous les ordres du capitaine Aphael, avaient été envoyés sur
Aeros. Les Flesh Tearers de Gabriel Seth combattaient sur Lysios, pendant
qu’une partie de la Septième Compagnie des Blood Angels, elle aussi
présente dans le système de Cryptus, sous les ordres du capitaine Phaeton,
avait fait route pour escorter la maigre portion de la population civile qui
était parvenue à échapper au désastre.
Dante bascula sur la fréquence vox locale et contacta le Blade of
Vengeance. Le tumulte habituel d’une passerelle d’un vaisseau
d’importance en état d’alerte emplit ses écouteurs, avec en arrière-plan les
détonations sourdes des canons, les ordres criés par les officiers et les
réponses des servitors.
— Monseigneur Commandeur, vous avez réussi. Sanguinius veille sur
nous.
— Capitaine Asante, quel est le statut du navire amiral ? s’enquit Dante en
traversant le spatioport. Il se déplaçait rapidement, en larges bonds
propulsés par ses réacteurs dorsaux.
— Tout va pour le mieux, monseigneur, répondit le Blood Angel d’une
voix presque féroce. La communication était très perturbée par les
contrecoups de la destruction d’Aeros et Dante dut se concentrer pour
l’entendre. Dégâts minimes, nous purgeons le secteur des vaisseaux-ruches
qui s’y trouvent encore. Degré de résistance minime.
— Seigneur Bellerophon ? reprit Dante en basculant sur un autre canal
afin de parler directement à son amiral de flotte, lui aussi à bord du Blade of
Vengeance. Rapport sur les autres forces à travers le système ?
— Monseigneur, il est bon de vous entendre, répondit Bellerophon. J’ai
de bonnes nouvelles. Tous les éléments sont au rapport. Seth se retire de
Lysios en compagnie de l’Adepta Sororitas et des derniers civils. Le
capitaine Aphael et le Seigneur Corbulo reviennent d’Aeros. Le capitaine
Phaeton est entré en contact avec nous il y a une trentaine de minutes. Il
s’est réfugié dans la ceinture Castellane et attend vos ordres. Le chapelain
Arophan et la Compagnie de la Mort sont tombés en accomplissant leur
devoir. Je vous envoie tous les détails dès maintenant.
— Des signes des nécrons ? Ils ont tous disparu de la surface, ici.
— Leurs vaisseaux sont partis, monseigneur. Nous avons perdu tout
contact visuel et par auspex avant que l’onde de choc ne nous atteigne.
— Corbulo a réussi ?
— Malheureusement non, l’élixir de Satryx a été détruit. Je suis navré,
monseigneur.
Dante laissa le flot d’informations défiler sur sa visière. Corbulo avait
assuré que l’élixir que les Cryptosiens utilisaient pour survivre aux effets
des étoiles jumelles pourrait contrer la malédiction, voire constituer un
remède. Il surmonta sa déception avant de reprendre.
— Dites à tous les éléments de faire route vers le point de rendez-vous, au-
dessus d’Asphodex. Nous nous dirigerons ensuite vers le tunnel thermique
treize-alpha, puis nous quitterons ce système dès que possible. Notre
retraite doit se faire en force. Préparez-vous à accueillir à bord du Blade of
Vengeance les personnels de l’Astra Militarum. Il y a de nombreux blessés
parmi eux. Faites bénir les moteurs warp et préparez-vous pour une
translation dès que nous aurons franchi l’Ægis Diamondo. Nous devons
rentrer sur Baal au plus vite.
— À vos ordres, Commandeur.
Bellerophon coupa la communication.
Dante effectua un nouveau bond, porté par des piliers de flammes
rugissantes avant d’atterrir dans le secteur nord des défenses occidentales,
là où Mephiston, le maître librarian des Blood Angels, et l’épistolier
Marcello tenaient la ligne. Marcello semblait épuisé, alors que Mephiston
ne paraissait pas affecté par les combats. De tous les psykers que Dante
avait rencontrés, c’était l’un des rares qui parvenait à supporter la présence
écrasante de l’Esprit-ruche.
Les cheveux du Seigneur des Morts flottaient sous l’effet de vents
délétères. Le psyker avait l’habitude de combattre tête nue, son visage
solennel encadré par sa coiffe psychique. Le pouvoir du warp luisait dans
ses yeux aussi froids que les rubis enchâssés dans les orbites des crânes qui
surmontaient les pointes de sa coiffe.
— Commandeur, accueillit-il Dante lorsque celui-ci toucha le sol.
La garde d’honneur du maître de chapitre atterrit dans une série de
claquements métalliques, se mêlant à la propre escorte de Mephiston pour
constituer autour d’eux une barrière d’armures dorées et d’ailes blanches.
— Les nécrons nous ont abandonnés, comme nous nous y attendions.
Nous sommes bien trop peu pour espérer tenir un tel périmètre.
— Nous devons pourtant y parvenir, rétorqua Dante. Quatre-vingt-dix
minutes, pas une de plus. Je ne laisserai mourir personne par choix. Nous
allons évacuer jusqu’au dernier de ces gardes impériaux, au péril de nos
vies.
Mephiston hocha la tête.
— À vos ordres, Commandeur. La mort est mon domaine, et je serai ravi
d’y envoyer davantage de ces maudits xenos.
— Vous allez superviser les défenses ici, sur le secteur nord. Le capitaine
Karlaen contrôle le terrain d’atterrissage, et je me chargerai
personnellement du secteur sud.
Il tendit la Hache Mortalis en direction des portes du port, où le Land
Raider Hammer of Angels manœuvrait afin de bloquer le passage.
— L’esprit du Dévoreur a été mis à mal par la destruction de sa flotte, mais
il se reprend rapidement. Je sens sa malveillance enfler à nouveau. Nous
n’avons que quelques minutes, pas plus, répondit Mephiston.
— Ses pensées se sont éclaircies et elles se tournent vers nous, précisa
Marcellos d’une voix tendue par l’effort. Et il est en colère.
— Nulle colère ne saurait égaler la rage de la Soif rouge, gronda Dante
avec assurance. Nous les repousserons. Tenez-vous prêts. Sang et honneur,
seigneur librarian, épistolier.
Marcellos salua d’un signe de tête.
— L’ennemi est sans nul doute innombrable, Commandeur, mais nous
vaincrons, abonda Mephiston.
— Suffisamment longtemps pour sauver les troupes de l’Astra Militarum,
c’est tout ce qui nous est demandé, insista Dante.
Puis il repartit vers les cieux. Entouré par la fureur de ses ailes de céramite
blanche, il s’envola en direction des zones d’atterrissage, vers la porte sud.
Des larges brèches avaient été ouvertes dans le mur ; l’ouvrage de rocbéton
de quatre mètres de haut était ravagé par le bio-acide et grêlé de pointes
osseuses. Trois passages avaient été ouverts sur sa longueur, hâtivement
comblés par un enchevêtrement de poutrelles et de pans de maçonnerie,
mais les piles de cadavres aliens s’élevaient si haut contre les remparts
qu’elles constituaient de véritables rampes d’assaut, réduisant presque à
néant l’efficacité de ces murailles.
Il y avait tout juste assez de Blood Angels pour en poster un tous les dix
mètres, un peu plus d’une centaine de fils de Sanguinius face à une marée
infinie de haine. Dante se jura que cela suffirait.
Le rouge vif des chars et des Dreadnought rompait la monotonie des
terrains d’atterrissage, comme des taches de sang venant renforcer des
points faibles ou couvrir les zones à défendre de leurs tirs croisés si les
murailles venaient à tomber. Des devastators aux casques bleus prenaient
position le long des remparts du centre de contrôle. Les circuits de
refroidissements des canons à plasma étaient comme des balises verdâtres
dans l’ultime crépuscule de ce monde. Des marines d’assaut étaient postés à
plusieurs centaines de mètres derrière les murailles. Ils étaient trop peu
nombreux, mais parés à intervenir sur le moindre point à renforcer. Les
centaines de gardes survivants se tenaient parmi eux. Les derniers tanks de
l’Astra Militarum avaient fait pivoter leurs armes de manière à tenir les
voies d’évacuation, près des portes blindées du centre de contrôle.
Dante éprouvait le plus grand respect pour ces guerriers mortels. Cela
faisait des jours et des jours qu’ils luttaient contre cet horrible ennemi. Ils
étaient épuisés, terrifiés, abattus à tout point de vue rationnel. Mais ils
n’abandonnaient pas et continuaient le combat malgré tout.
Dante se posa au sommet de la bretèche. Les battants de plastacier avaient
été arrachés par des carnifex gisant en contrebas, écrasés par leur poids. Les
cadavres exsudaient encore des fluides immondes qui abreuvaient le sable.
La coque cramoisie du Hammer of Angels fermait temporairement le
passage. Quatre guerriers représentant une partie de l’escouade Vorlois
avaient également reçu pour mission de tenir ces portes. Ils posèrent un
genou au sol quand leur seigneur arriva parmi eux.
— C’est un honneur que de combattre à vos côtés, monseigneur,
l’accueillit le sergent Vorlois.
— Tout l’honneur est pour moi, sergent.
Dante leur fit signe de se relever, puis il ouvrit un canal vox pour
s’adresser à tous les guerriers participant à cette opération.
— Mes frères ! J’ai déjà beaucoup exigé de vous ces derniers jours et je
vais vous en demander davantage encore, déclara Dante avant de se tourner
en direction du centre de contrôle à moitié ravagé, son armure dorée
resplendissante. Ce port abrite de braves soldats qui ont combattu pour
sauver ce monde. Ils n’avaient aucun espoir de vaincre, mais leur
obstination a permis de retarder la flotte-ruche Léviathan, nous offrant ainsi
l’opportunité de frapper. Nous avons considérablement réduit le nombre de
ces monstres et les avons privés d’une grande quantité de bio-masse qui,
dans le cas contraire, aurait été utilisée contre Baal elle-même. Nous
pourrions partir, maintenant, et abandonner ces mortels à leur sort. Ne sont-
ils pas simplement des créatures négligeables, comparés à nous, fils de
Sanguinius ? Quelle importance qu’ils meurent maintenant ou plus tard ?
poursuivit-il avant de marquer une pause. D’autres auraient pu se poser ces
questions, mais pas nous ! Nous sommes les Blood Angels, et je refuse que
des vies soient sacrifiées sur l’autel de la froide logique.
Il laissa glisser son regard sur ses guerriers. Chaque heaume était tourné
dans sa direction.
— Ces hommes et femmes de l’Astra Militarum nous ont honorés de leur
sacrifice. Nous parlons du Bouclier de Baal, les systèmes qui montent la
garde aux frontières de notre foyer. Soyez assurés que ce bouclier n’est
composé ni d’étoiles ni de planètes, mais bien d’une barrière de chair, de
sang et de pure volonté !
Il avait haussé la voix.
— Ces hommes, tombés par millions à l’extérieur de ces murs, dont les
dépouilles ont été consommés par l’horreur xenos qui a osé se nourrir de ce
système, ce sont eux les vrais boucliers de Baal. Nous ne laisserons pas les
survivants succomber dans la douleur et l’horreur. Nous allons les emporter
avec nous, et nous leur rendrons honneur à notre tour. Nous allons rétribuer
leur sacrifice avec notre propre sang ! Mes frères, combattrez-vous avec
moi une toute dernière fois sur ces chaussées déjà trempées de sang ?
Combattrez-vous avec moi, non pour la gloire ou pour Baal, mais pour le
commun des mortels et les vies de ces braves soldats ? conclut-il en
brandissant la Hache Mortalis bien haut et en activant l’antique champ
énergétique.
Des éclairs bleutés crépitèrent au-dessus de sa tête.
— Oui ! Oui ! Oui ! scandèrent les space marines d’une seule et même
voix.
— Pour l’Empereur et Sanguinius ! lança Dante
Son cri de guerre jaillit par la grille de son casque et se répercuta depuis sa
position à travers tout l’astroport.
— Pour l’Empereur et Sanguinius ! répondirent les Blood Angels.
Dante regarda ses guerriers. Il n’aurait pu être plus fier d’eux. Il puisa sa
force dans leur détermination et se retourna vers le tapis de bêtes vaincues.
Les lumières des feux dansaient sur le masque de mort de Sanguinius, sa
bouche ouverte en une éternelle condamnation.
— La pression augmente, voxa Mephiston. La faim de l’Esprit-ruche n’est
jamais satisfaite. Toute son attention est à nouveau tournée sur nous.
Préparez-vous.
— Monseigneur, je détecte des mouvements sur mon auspex, indiqua
Vorlois.
Non loin d’une statue tombée au sol, quelque chose s’agita sous le tapis de
cadavres. Des corps violets et ivoire furent jetés de côté ; un carnifex se
redressa et hurla sa haine en direction des cieux. Il lui manquait deux bras et
des fluides jaunâtres s’écoulaient de plaies béantes. Sa carapace était striée
de tirs laser et grêlée par des bolts, mais il était bel et bien vivant. Il posa
son regard malveillant sur l’ultime bastion de l’humanité sur Asphodex, et
fit un premier pas dans sa direction.
Des alarmes se déclenchèrent à l’intérieur du casque de Dante.
— Contacts multiples, toutes directions, ajouta Vorlois. Escouade, aux
armes !
Les bolters furent vérifiés et épaulés, les armes énergétiques activées. Tout
le long du mur, les guerriers de la Deuxième et de la Première Compagnie
se préparèrent à livrer une nouvelle bataille. Ils étaient tout aussi éprouvés
que l’ennemi. Les décorations et les insignes honorifiques étaient souillés,
maculé de ces fluides xenos. Les balafres noircies laissées par le gel de
consolidation marquaient les cuirasses d’adamantium. Plusieurs armures
étaient incomplètes et les blessés étaient nombreux. Le propre paquetage
dorsal de Vorlois laissait échapper un peu de fumée. Un autre membre de
l’escouade avait le bras gauche dénudé, amputé jusqu’à l’avant-bras, le
moignon souillé de sang coagulé. Son autre main tenait pourtant son bolter
tout aussi fermement.
Tout d’abord, les tyranides hésitèrent. Quelques essaims et bêtes mineures
se risquèrent depuis le district des Fabricæ, se dispersant à droite à gauche
sans but particulier. Comme l’aurait fait une colonie de fourmis dérangée,
ils cherchaient à se réorganiser, et leurs errances gagnèrent en cohérence.
Les créatures dominantes se frayèrent un chemin à travers les ruines ou
sortirent de sous des monceaux de cadavres, et la marée se fit plus
déterminée.
— Monseigneur, la flotte nous a fait parvenir un relevé auspex indiquant
des mouvements d’ampleur convergeant tous vers le port. Tous les
organismes xenos encore en vie dans ce secteur se dirigent vers notre
position, précisa Vorlois.
— Je ressens une haine intense, voxa Mephiston. Nous l’avons blessé.
L’Esprit-ruche cherche notre annihilation.
— La pression est forte, ajouta Marcellos. Il nous scrute.
— Ils arrivent ! cria un guerrier plus loin sur le mur. Une détonation
retentit, suivie par le choc sourd caractéristique d’un bolt s’enfonçant dans
la chair. Une explosion et un cri de douleur confirmèrent que le projectile
avait fait mouche, mettant un terme à l’existence d’une créature qui venait
de contourner l’épave noircie d’un tank.
La dépouille fumante de la créature s’effondra. Une sorte de sifflement
s’éleva des ruines et vint concurrencer le vent ; un millier d’autres bêtes
apparurent à la suite de leur premier congénère, contournèrent la même
épave et bondirent adroitement au-dessus du tapis de cadavres.. Ils
manœuvrèrent comme une seule entité, changeant à chaque fois de direction
avec un synchronisme époustouflant. Et ils ne furent pas les seuls à jaillir de
leur couvert pour se précipiter droit sur les murs de Port Helos.
Pour la dernière fois, les ruines de Phodia résonnèrent des tirs de l’Adeptus
Astartes. Les Blood Angels ouvrirent le feu avec toutes les armes dont ils
disposaient.
Des créatures semblaient jaillir de nulle part, convergeant en masse vers
les redoutes de l’astroport. Les armes à plasma, à coups de soleils
miniatures aveuglants, nettoyaient des cercles presque parfaits au sein de la
marée de créatures, pertes impressionnantes pourtant comblées dans
l’instant par d’autres horreurs semblables. Il s’agissait pour l’essentiel de
troupes de base, termagants, hormagaunts ou assimilées, car la majorité des
bêtes porteuses d’un armement plus conséquent, ainsi que les chefs, avaient
été systématiquement pris pour cible par les space marines et éradiquées au
cours des assauts précédents. Il restait tout de même quelques guerriers
tyranides, mais ces bêtes plus imposantes restaient en arrière et dirigeaient
les hordes de gaunts.
Les vagues approchèrent, à une centaine de mètres désormais, franchissant
les vestiges de la muraille de prométhium enflammé.
Dante afficha une vue plus large du champ de bataille sur sa visière. Les
données transmises par les auspex et celles renvoyées depuis l’orbite lui
permettaient d’avoir une vision des nuées de créatures qui fonçaient sur
l’astroport. Le Blade of Vengeance se déplaçait pour engager des vaisseaux-
ruches endommagés avant qu’ils ne puissent déployer d’autres renforts ; les
éclairs libérés par ses armes illuminaient le ciel au-dessus de Phodia. Une
carte du système lui montra les icônes clignotantes des navires impériaux
qui convergeaient vers Asphodex avec une lenteur insupportable.
Un grondement de tonnerre annonça l’approche du premier Stormraven.
Dante risqua un coup d’œil derrière lui. L’appareil d’assaut était malmené
par le vent, sa livrée décolorée par les combats et de multiples entrées dans
l’atmosphère. Sa rampe commença à s’abaisser avant même qu’il ne touche
le sol. Un groupe d’hommes et de femmes visiblement éprouvés émergea
du bâtiment en courant. Dhrost faisait embarquer les blessés en premier.
Des médics épuisés par l’ampleur de la tâche et du personnel non
combattant apportèrent des civières jusqu’à la rampe de l’appareil. Les
cœurs de Dante se gonflèrent de fierté devant tant de bravoure, car ces
individus ressortirent une fois leur fardeau déposé afin de laisser la place à
d’autres blessés. Un clignotement de l’icône de l’appareil à l’intérieur de
son casque lui signala que le Stormraven était sur le point de redécoller. Dès
que la place fut libérée sur le tarmac, le suivant se présenta, ainsi qu’un
troisième qui vint se positionner tout près, à l’intérieur des limites formées
par les rangées des tanks de l’Astra Militarum. Le quatrième appareil
attendait pour se poser et en profita pour faire pleuvoir une grêle de missiles
et de tirs de canons laser sur l’ennemi en approche. Des officiers dirigeaient
les manœuvres d’embarquement depuis les ruines du centre de contrôle.
Au-delà des zones d’atterrissage, les unités terminators de Karlaen
ouvrirent le feu sur l’ennemi qui approchait par l’est. Le bruit de leurs
armes fut noyé par le vacarme des bolters qui aboyaient tout autour de
Dante et par les déflagrations cataclysmiques engendrées par les tirs de
l’escouade devastator Karos qui visait systématiquement les plus
imposantes bêtes assez folles pour montrer le bout de leurs mandibules.
Le raclement des griffes sur les carapaces des créatures défuntes détourna
l’attention de Dante des opérations d’évacuation. Sous les murs, les
tyranides arrivaient enfin à portée de son pistolet Infernus. Il oublia les flots
de données transmises par son casque ; la bataille allait se résoudre d’elle-
même, car il avait ses propres combats à mener.
Les premiers rangs des créatures furent décimés par la fusillade à courte
portée, chaque space marine choisissant soigneusement ses cibles afin de
gaspiller le moins possible de munitions. Ils ne seraient pas
réapprovisionnés. Le Hammer of Angels traçait de profonds sillons dans la
marée, abattant les créatures par douzaines à l’aide de ses canons laser et
ses bolters lourds. L’ennemi explosait en gerbes de fragments
d’exosquelette. D’étranges organes libéraient des jets de fluides colorés
sous les pas des plus grosses créatures qui tombaient, ajoutant davantage de
morts aux monticules déjà imposants.
La Soif Rouge tenaillait Dante. Elle se nourrissait de l’outrage qu’il
éprouvait devant tant d’affronts faits à l’Empereur. Il envisagea même, au
mépris de toute raison, de bondir de sa position et atterrir en plein cœur de
l’ennemi pour trucider et éventrer jusqu’à ce qu’il n’en reste plus aucun en
vie. Il percevait la même impatience chez ses frères, ce même désir de
quitter leur position pour s’abandonner au carnage. Il le vit à leur posture, à
leurs mains crispées sur les poignées de leurs armes. Dante serra les dents et
lutta contre cette envie impérieuse de charger. Un tel abandon avait souvent
servi les Blood Angels ; la soudaineté de leurs charges avait maintes fois
apporté la victoire, mais se laisser aller en ce jour ne conduirait qu’au
désastre. C’était un jour où la Grâce de l’Ange devait primer sur les Vertus
du Guerrier. Il se répéta les mantras du Solus Encarmine afin de recouvrer
son calme. Une autre image s’imposa à lui, celle de ses guerriers, isolés,
entraînés dans la mort. Il s’y accrocha afin de ne pas oublier ce qui se
passerait si le besoin de massacrer l’emportait sur la maîtrise de soi.
Les gaunts approchèrent de sa propre position. Les membres de sa garde
sanguinienne apprêtèrent leurs armes. Des éclairs coururent le long de leurs
épées et haches énergétiques comme d’innombrables grains de poussière
entraient en contact avec les champs disrupteurs.
Les aliens brandirent des poings auxquels étaient greffées des créatures
symbiotiques. Un nuage de dards acérés jaillit de ces armes vivantes.
L’ennemi était suffisamment proche pour que Dante perçoive les
soubresauts des canons et les contractions des sphincters et des fibres
musculaires.
Les Blood Angels basculèrent leurs armes en mode automatique lorsque
les gaunts arrivèrent à distance de bond. Les membres de la garde
sanguinienne levèrent les bras et ouvrirent le feu à l’aide de leurs gantelets
Angelus. Des munitions spécialement conçues explosèrent au milieu des
gaunts, projetant des nuées de fléchettes. Des hordes entières de créatures
furent transformées en amas sanguinolents. Une dernière salve de canons
laser et à plasma préleva un lourd tribut parmi les rangs situés à l’arrière,
puis ils furent trop proches.
— Pour Sanguinius ! hurla Dante.
Un tir de pistolet Infernus transforma un termagant lancé au triple galop en
un nuage d’atomes.
Les gaunts se jetèrent sur les Blood Angels en prenant appui sur les tas de
cadavres qui s’élevaient presque jusqu’au niveau des remparts brisés. Les
space marines rugirent leur colère quand la première créature bondit vers
eux. Les guerriers de l’Empereur furent dans un premier temps submergés,
le rouge sang de leur armure disparaissant sous l’immonde masse violette et
ivoire. Chaque space marine se trouva englouti sous une vague de frénésie
et de bio-armes.
Le massacre débuta. Les Blood Angels se dégagèrent, tranchant les
membres à grands coups de lame de combat et d’épée tronçonneuse,
pulvérisant les crânes de créatures bien plus hautes qu’eux avec des tirs à
bout portant, écrasant les larynx sous la pression de leurs gantelets.
Une meute de créatures d’assaut de la taille de loups se jeta sur Dante et sa
garde d’honneur. Le commandeur tituba, sa vision obscurcie. Ses talents
martiaux, affûtés par des siècles de combat, lui permirent de se débarrasser
d’eux, chaque coup de hache un modèle d’efficacité. Le champ de la Hache
Mortalis crépita et fit voler têtes et membres dans un blizzard de molécules.
Autour de lui, sa garde sanguinienne luttait en faisant preuve d’un talent
presque égal au sien. Bien que pressés de toute part, ils tournoyaient les uns
autour des autres en une danse parfaitement réglée. Ils esquivaient le
passage des armes de leurs frères, anticipaient habilement les trajectoires
des glaives énergétiques, haches et épées sans qu’aucun d’eux ne diminue
sa cadence de frappe. Les bolters Angelus faisaient pleuvoir la mort. Les
corps fumants des termagants s’effondraient tels des tas de viande. Les
viscères répandus et les membres sectionnés menaçaient de leur faire perdre
l’équilibre.
Dante et ses hommes se trouvèrent bientôt juchés sur un tas de cadavres
qui surplombait les remparts. Le pistolet Infernus du Commandeur
moissonnait les vies les unes après les autres, vaporisant à chaque fois les
créatures en des panaches de vapeurs graisseuses. D’autres êtres auraient
compris qu’il valait mieux se tenir à l’écart de ce pistolet fuseur, mais pas
les tyranides. Ils n’étaient pas décérébrés, comme il l’avait longtemps cru,
loin de là. Il ne s’agissait pas non plus de bêtes individualistes, plutôt des
cellules d’un organisme supérieur. C’était comme envisager que les cellules
épithéliales pouvaient éprouver de la peur.
— Monseigneur, les tyranides submerge notre position. Nous ne pourrons
pas les contenir encore bien longtemps, tomba la voix riche du capitaine
Karlaen au milieu du vacarme des fusillades.
— Escouade Forian et escouade Gerus ! Allez les renforcer, ordonna
Dante, qui envoyait ce faisant ses marines d’assaut maintenus en réserve
consolider la position de Karlaen. Général Dhrost, combien vous reste-t-il
de personnel dans le centre ?
— Encore cent dix-huit, y compris moi-même, répondit l’officier.
Dante étudia à nouveau son affichage tactique et chercha le statut de ses
Stormraven. Ils approchaient du Blade of Vengeance. Les pilotes étaient
compétents, il ne leur faudrait que vingt minutes pour faire débarquer leurs
passagers et plonger à nouveau vers la surface.
— Tenez le mur ! Nous nous replierons au retour des Stormraven. Garde
sanguinienne, dispersez-vous et allez renforcer chaque zone qui doit l’être.
Ses gardes personnels se dispersèrent en effectuant de grands bonds au-
dessus de la marée de termagants. Là où ils atterrissaient, des tyranides
mouraient et leurs coups permettaient à un frère de bataille de se dégager.
L’espace d’un instant, Dante eut une vision claire du champ de bataille.
Les terminators de Karlaen cédaient peu à peu le terrain face à l’ennemi,
chaque pas en arrière payé du prix d’innombrables créatures tyranides. Les
Blood Angels se montrèrent sans pitié. Là où les tyranides franchissaient
leurs lignes, ils se retrouvaient face aux fusils laser et aux bolters lourds de
l’Astra Militarum. Les tanks Leman Russ tiraient leurs obus par-dessus les
unités de Karlaen, réduisant en bouillie des dizaines de bêtes à chaque fois.
Le Predator Baal Sanguine Storm inondait de prométhium les essaims de
gaunts qui menaçaient d’envahir les zones d’atterrissage.
Les créatures psykers qu’avait dû affronter la force de frappe n’étaient plus
là. Les bio-titans avaient été abattus, le ciel dégagé des monstres volants,
mais il en restait encore beaucoup trop au sol. Les forces de l’Imperium
n’étaient qu’un talus aux prises avec une lame de fond.
Dante se trouva à nouveau pris à partie et la première rune mortis de cet
ultime engagement finit par s’allumer sur sa visière. Frère Arames, de
l’escouade Barosian. Son nom clignota en rouge, puis s’effaça. La fureur de
Dante enfla. Il frappa et frappa encore, les secondes se succédèrent à un
rythme endiablé. Sans le compte à rebours qui défilait dans un coin de son
casque, il aurait perdu le fil du temps qui passait. La Hache Mortalis ne
restait jamais au repos. Son armure dorée était maculée des fluides vitaux
de monstres venus d’ailleurs.
Les hurlements stridents de créatures plus massives vinrent s’ajouter aux
grondements sans fin de la horde de gaunts. L’ennemi qu’il combattait fut
oblitéré, pas sous un tir d’arme impériale, mais par un flot d’acide. Les
organismes reconnurent des chairs alliées et tombèrent inertes au pied des
remparts, mais le médium qui les avait propulsés avait suffi à tuer
l’adversaire de Dante. Il regarda au loin. Les guerriers tyranides s’étaient
regroupés en nombre et approchaient au milieu de leurs congénères plus
petits.
— Ils sont déterminés à en finir avec nous ! lança-t-il. Ils sentent la
victoire leur échapper !
La ferveur de ses paroles était destinée à ses hommes, mais elles laissèrent
un goût amer dans sa bouche. Aucune réelle victoire n’était possible. Le
monde qui l’entourait n’était plus que ruine, tout un système qui avait abrité
des milliards d’habitants avait été quasiment réduit à néant en l’espace de
quelques jours. Il avait vu trop de planètes dévastées au cours de sa longue
existence, la puissance de l’Imperium qui s’érodait système après système.
Si un homme avec une poignée de sable n’en perdait ne serait-ce qu’un
grain par an, il finirait les mains vides, un jour.
— Combattez-les ! Repoussez-les ! Le Grand Carnassier ne doit en aucun
cas triompher ici ! Qu’il ose ouvrir la gueule, et nous lui briserons les
crocs !
Ses hommes redoublèrent d’ardeur. Quand ils les virent en difficulté tout le
long des murs, les derniers Dreadnought de la force de frappe
abandonnèrent les zones d’atterrissage et dirigèrent leurs pas pesants vers
les remparts.
Un cri de douleur retentit. Le sergent Vorlois titubait sous le poids d’un
hormagaunt dont l’une des longues griffes était enfoncée dans la jointure
entre son plastron et son épaulière. La gueule de la bête claquait à quelques
centimètres du casque de sa victime. Dante s’élança, dispersant les gaunts à
grands coups de hache. Un tir de crache-mort frappa le parapet et une nuée
de vers voraces se déversa sur lui. Leurs petites dents ne purent entailler la
céramite, mais l’acide qui les couvrait fit s’élever des volutes de fumée.
Il visa en direction de Vorlois et fit feu. D’autres que lui auraient renoncé,
tant le sergent et son adversaire s’empoignaient et gesticulaient dans tous
les sens. Le tir de Dante frappa l’hormagaunt de plein fouet ; la bête se
vaporisa sous l’impact et ne laissa derrière elle que sa griffe, toujours
plantée dans l’épaule du sergent.
— Escouades Vorlois et Barosian, préparez-vous à vous replier. Capitaine
Karlaen, où en êtes-vous ?
— Nous avons dû céder les remparts, monseigneur. Mais par le sang, nous
constituons un mur que nul ne franchira.
— Maintenez un périmètre, dégagez davantage d’espace. Il nous faut plus
de place pour que les transports puissent atterrir en sécurité.
— Nous allons vous le dégager, répondit Karlaen.
— La vitesse d’action est essentielle. Que les tanks se préparent à
l’extraction. Nous allons les faire partir en premier. Anvil of Baal, repliez-
vous sur ce point.
D’une pensée, il transféra les coordonnées du point en question au
cogitator de son armure, qui les transmit au deuxième Land Raider.
Dante alluma ensuite ses réacteurs dorsaux et s’éleva au-dessus de la
marée des tyranides. Il visa une bête au hasard avec son pistolet Infernus,
appuya sur la détente, et la créature fut désintégrée, ne laissant que des
geysers de matière incandescente à l’endroit qu’elle occupait. Ses
congénères n’y prêtèrent aucune attention et poursuivirent leur charge,
griffes pointées en avant, avides de trancher et d’éventrer. Les bêtes
submergèrent les murs tel un raz de marée, suivis de créatures plus
imposantes qui avaient presque atteint les fortifications. Plus loin, les
organismes d’artillerie, plus lents, approchaient eux aussi. Dès qu’ils furent
à portée, leurs larges membres griffus se plantèrent dans le revêtement
pulvérisé afin de stabiliser les énormes canons organiques greffés sur leur
dos. D’autres créatures, plus massives encore, arrivaient de l’astroport en
provenance d’autres secteurs. Les Blood Angels risquaient de se faire
submerger.
Le salut vint du ciel. Missiles et obus vinrent pilonner la horde qui se ruait
à l’assaut des positions tenues par les forces impériales, y ouvrant de larges
brèches.
Une paire de Thunderhawk passa en faisaient rugir ses tuyères, ouvrant le
feu à l’aide de toutes les armes de leur imposant arsenal. Un appareil
transporteur de blindés les suivait, le seul dont disposait la force de frappe,
escorté par des Stormraven et des Stormtalon.
— Monseigneur, le Red Doom et le Carnelian Glory sont venus renforcer
le groupe d’évacuation. La bataille spatiale est sous contrôle, le capitaine
Asante nous a envoyés pour vous aider. À vos ordres.
— Nettoyez les environs, puis posez-vous, ordonna Dante. Emportez les
mortels hors de ce monde.
— Bien compris, monseigneur.
Les Stormtalon s’éloignèrent pendant que le transporteur venait se placer à
la verticale de l’Anvil of Baal. Les lourds grappins magnétiques vinrent se
plaquer contre les flancs du tank, le Thunderhawk enclencha ses
propulseurs et reprit de l’altitude sans même s’être posé. Les chenilles du
Land Raider continuèrent de tourner, éclaboussant les environs de
fragments de corps et de débris. Les deux autres Thunderhawk effectuèrent
un autre passage, puis vinrent se poser dans l’espace libéré par le cercle de
tanks.
Les Stormtalon poursuivirent leur bombardement, annihilant les tyranides
par centaines. Les missiles jaillirent de sous les ailes des Stormraven qui
attendaient leur tour pour se poser. Ils visaient en priorité les créatures qui
menaient l’assaut et les pièces d’artillerie vivante qui se déployaient dans le
district des Fabricæ.
La pression contre les murs se relâcha un peu.
— Repliez-vous ! ordonna Dante, Ses réacteurs l’emportant jusque dans le
périmètre intérieur. Abandonnez les murs avant qu’ils ne se ressaisissent !
Ses guerriers sautèrent au bas des remparts tout en tirant derrière eux avant
de pivoter et s’élancer au pas de course, propulsés par leurs armures
énergétiques. Mephiston et Marcellos ne ménagèrent pas leurs efforts et
déchaînèrent leurs redoutables pouvoirs sur l’ennemi. La garde
sanguinienne s’éleva dans le ciel afin de couvrir au mieux leurs frères
fantassins. L’un des guerriers de Vorlois fut frappé par une décharge de bio-
plasma au moment où il s’apprêtait à abandonner la bretèche. Un autre se
trouva littéralement enseveli sous une vague d’hormagaunts. Ses camarades
dispersèrent les créatures sous des rafales de bolts et de lance-flammes,
mais le Blood Angel ne se releva pas. Les Stormtalon effectuèrent des
passages au-dessus du périmètre jusqu’à l’épuisement de leurs munitions,
puis repartirent vers les cieux. Le premier Thunderhawk, chargé de soldats
du Militarum, décolla à leur suite.
— Hammer of Angels, repliez-vous ! ordonna Dante. Préparez-vous à
l’extraction !
Le Predator bondit quand ses chenilles se mirent à tourner, écrasant au
passage les cadavres des tyranides pour les réduire en une pâte
méconnaissable. Ce fut comme enlever la bonde d’un évier ; une fois le
blindé parti, les tyranides se ruèrent dans la brèche. Ses canons en abattirent
des centaines, mais les créatures étaient vives et furent nombreuses à le
dépasser pour se ruer vers les blindés de l’Astra Militarum. Les frères de
bataille se retournèrent et, épaule contre épaule, arrosèrent les aliens de
bolts. Dante s’envola et atterrit parmi eux, sa garde sanguinienne se
regroupa autour de lui. Le deuxième Thunderhawk attendait qu’embarquent
les derniers éléments de l’Astra Militarum. Deux Stormraven étaient
également posés non loin de là. Une ligne de sacs mortuaires noirs était
posée au sol, chacun portant l’insigne du chapitre.
— Escouade Vorlois, vénérable Asdornæ, vénérable Zoræl, à votre tour
d’embarquer ! reprit Dante. Épistolier Marcellos, vous partez avec eux.
Veillez sur les dépouilles de ceux qui sont tombés.
Ses propulseurs le portèrent jusqu’à la rampe de l’un des Stormraven. Des
officiers impériaux embarquaient, le port digne, altier. Dhrost arriva, le
visage déterminé, semblant ignorer la douleur de sa défaite. Il s’écarta pour
laisser monter ses hommes.
— Général, vous devez partir, lui intima Dante, ses mots ponctués par
l’aboiement des bolters. Mes frères commenceront à évacuer dès que vous
serez en sécurité. Partez, votre honneur est sauf.
Dhrost s’arrêta au milieu de la rampe et promena son regard sur l’astroport
dévasté.
— J’ai fait ce que j’ai pu, répondit-il. Je laisse derrière moi trois milliards
de soldats morts. J’espère que ça aura suffi.
Il salua Dante, puis disparut à l’intérieur.
— Faites sortir les équipages des tanks, exécution ! cria Dante.
Ses guerriers frappèrent sur les blindages, certains allèrent même jusqu’à
sortir manu militari les tankistes de leurs véhicules. L’un après l’autre, les
blindés se turent et ne furent guère plus que des barrières physiques.
Dante ouvrit un canal vox vers le Blade of Vengeance.
— Asante, nous avons abandonné les murs. Commencez le bombardement
de la cité, sur un rayon de cinq cents mètres autour de l’astroport. Et
renvoyez-moi sans attendre le Wings of Deliverance, j’en ai besoin
immédiatement !
Il coupa la communication sans même attendre la réponse, sachant que ses
ordres seraient exécutés sans poser la moindre question.
Vorlois grimpa à bord du Thunderhawk en boitant, accompagné par le
reste de ses hommes. D’autres embarquèrent les dépouilles des défunts,
sous la supervision du chapelain Ordamael. Dante posa un regard chargé de
regrets sur la marée des tyranides. Quelques corps ne pourraient être
rapatriés à la maison. La perte de ce patrimoine génétique et de cet
équipement pesait lourd sur son cœur. Marcellos s’engagea sur la rampe
sans regarder une seule fois en arrière. Ses traits étaient cendreux tant il
était épuisé par ses combats psychiques.
Les Dreadnought Asdornæ et Zoræl allèrent se placer sous les griffes
d’amarrage des Stormraven.
— Décollez ! ordonna Dante.
Les tirs de lance et de macrocanons percèrent l’atmosphère. Des ondes de
choc se créèrent autour des piliers de lumière. Des déflagrations firent
trembler toute la cité, des tours s’effondrèrent et d’autres bâtiments, déjà
bien affaiblis après tous ces jours de combat, les rejoignirent bientôt.
Il restait quatre-vingt-dix space marines au sol. Encore deux rotations, si
Dante voulait également rapatrier le reste de ses blindés. Alors que les trois
Thunderhawk prenaient de l’altitude, flanqués par leur escorte de
Stormraven et de Stormtalon, il rejoignit les combats.
L’appareil transporteur revint une demi-heure plus tard, son escorte faisant à
nouveau en sorte de repousser les hordes qui semblaient infinies. D’autres
appareils avaient été détachés des combats spatiaux ; un escadron de trois
Stormhawk passa au-dessus du spatioport en grondant et pilonna la cité sans
attendre. La Deuxième et la Première Compagnie constituaient une ligne
autour des blindés, tellement serrés les uns contre les autres que rien ne
pouvait passer entre eux. Dante ordonna aux Stormraven de contenir les
plus grosses des créatures en dehors des murs. Le Wings of Deliverance
s’abaissa au-dessus du Hammer of Angels. Des monstres tentèrent de
s’agripper à son blindage quand il fut soulevé. Le Land Raider ne cessa de
tirer que lorsqu’il se retrouva hors de portée et de vue.
— Encore une rotation pour les blindés, annonça Dante tout en tranchant
un guerrier tyranide en deux.
Il restait quelques transports Rhino dans l’enceinte du spatioport, mais il
devait se résoudre à les abandonner. En revanche, il ne laisserait pas les
Predator.
Le cordon recula sous la poussée, se rapprochant un peu plus de l’entrée
du centre de contrôle. Deux autres de ses guerriers tombèrent avant le retour
du Wings of Deliverance, son blindage surchauffé par ses entrées
successives dans l’atmosphère. Le Sanguine Storm et le Desert Fury vinrent
se positionner de manière à ce que le transporteur puisse les ramasser tous
les deux, pendant que la ligne des fantassins ajustait sa position afin de
protéger la manœuvre. L’appareil s’éleva, le pilote donna quelques
secousses pour se débarrasser des créatures venues s’agripper à la carlingue,
puis il alluma ses propulseurs principaux et s’éloigna, non sans lutter contre
les vents toujours aussi violents.
— Tous les blindés principaux ont été évacués, voxa Karlaen.
— Nous en avons donc terminé ici, répondit Dante. À toutes les unités,
retraite vers le toit du centre de contrôle.
Les Blood Angels se replièrent par escouades et gagnèrent la relative
sécurité du bâtiment, protégés par les terminators de Karlaen qui
constituaient une arrière-garde impénétrable. Les Stormraven vinrent se
positionner en vol stationnaire pour former un triangle autour du toit et
arrosèrent l’ennemi sans discontinuer. Ainsi protégés, les Blood Angels
scellèrent les portes et grimpèrent les marches.
Les coups des tyranides sur les lourds battants résonnèrent dans toute la
tour. Disposant d’un moment de répit, Dante s’écarta pour permettre à ses
guerriers de gagner le toit du centre de contrôle. Le premier Stormraven
quitta la formation et vint se positionner afin que sa rampe repose sur le
parapet. Celle-ci s’abaissa en claquant, faisant voler quelques fragments de
rocbéton au passage. Le pilote eut du mal à maintenir son appareil en place
sous la fureur des bourrasques. Deux escouades aux effectifs incomplets
s’engouffrèrent à l’intérieur, puis l’appareil repris de l’altitude. Les
Thunderhawk revinrent pour pilonner la horde qui avait fini par abattre les
portes ; l’un d’eux vint se positionner à la verticale du bâtiment, tandis que
les autres volaient en cercle autour du bâtiment tout en mitraillant et en
bombardant la marée de créatures qui cernait la tour. Karlaen et ses hommes
gravirent les marches à reculons, mitraillant les horreurs qui les talonnaient.
Dante leur ordonna d’embarquer, bloquant lui-même l’accès le temps que le
capitaine et ses archanges fort éprouvés embarquent à bord du
Thunderhawk qui venait de se poser sur le bâtiment. Une fois son
compartiment rempli, il s’éloigna à son tour, pendant que Dante et sa garde
d’honneur repoussaient les créatures qui tentaient de prendre pied sur la
plate-forme. Des bio-projectiles frappèrent la céramite. Le seul poids du
nombre suffisait à repousser les space marines. Les deux derniers
Stormraven abandonnèrent leurs bombardements et remontèrent.
— Monseigneur, nous sommes les derniers, dit Mephiston. Nous devons
partir.
Dante observa la marée de créatures devant lui. À chaque fois qu’un de ses
hommes en abattaient une avec son bolter Angelus, il semblait en surgir une
douzaine d’autres. Dante les haïssait. Il les haïssait pour leur faim
insatiable, leur besoin primal de tout dévorer. Ils lui étaient étrangers au
plus haut point, hostiles à toute forme de vie. La colère enfla en lui. Ses
lèvres se retroussèrent pour révéler ses longs crocs et il afficha un sauvage
sourire, en contraste absolu avec le masque qu’il portait. Les pulsations de
son sang battaient à ses oreilles.
Les turbines des Stormraven hurlaient.
— Maintenant, monseigneur, insista Mephiston.
Il saisit le maître de chapitre par un bras et l’entraîna en arrière. Le regard
étincelant, le librarian invoqua un mur d’énergie qui contint les créatures.
— Nous partons ! dit Dante en secouant la tête pour chasser sa colère.
Deux ailes écarlates jaillirent du dos de Mephiston. Les gardes sanguiniens
enclenchèrent leurs réacteurs dorsaux et, tandis que les mâchoires des aliens
claquaient à leurs talons, les derniers Blood Angels sur Asphodex
s’envolèrent vers les rampes ouvertes des appareils de transport. Les rafales
des Stormraven les couvrirent durant tout le trajet et mirent en pièces ces
créatures qui, dans leur bêtise, bondissaient encore même si les space
marines n’étaient plus à portée de leurs crocs. Nombre d’entre elles se
retrouvèrent projetées en arrière et s’écrasèrent sur le tarmac de rocbéton,
deux cents mètres plus bas.
Le Commandeur Dante resta sur la rampe baissée du Stormraven.
L’appareil fut rudement secoué par les vents violents, lesquels ne s’étaient
certainement pas calmés sous les bombardements des magna canons qui
détruisaient cité. Il promena un dernier regard sur ce monde perdu. Il
laissait derrière lui pas moins de seize véhicules, dont certains très anciens,
une inestimable armure Terminator et six de ses hommes, ainsi que leur
patrimoine génétique. Sous son masque doré aux traits parfaits, sa bouche
se tordit de colère.
— Asante, nous avons quitté le sol de cette planète. Envoyez aux tyranides
un tout dernier cadeau. Rasez Phodia. Ouvrez le moindre sabord, videz les
réserves de munitions. Je veux qu’il ne reste rien dont puisse se nourrir le
Grand Carnassier.
Le Stormraven s’éloigna du sol. La cité tout entière fut engloutie dans un
véritable cataclysme dont la lumière joua sur le visage parfait de
Sanguinius, jusqu’à ce que la rampe d’assaut finisse de se refermer. Puis le
Stormraven tourna son nez vers les étoiles.
CHAPITRE TROIS
LES DÉSERTS
DE BAAL SECUNDUS
456.M40
La Grande Désolation Salée
Baal Secundus
Système de Baal
La nuit durant laquelle mourut la mère de Luis fut également la dernière qui
vit son père sourire. Quand ils les enveloppèrent dans le sel, son enfant
mort-né et elle, quelque chose se brisa en Arreas. Luis le ressentit, une
sensation aussi légère qu’un murmure. Arreas resta sage et bon envers son
fils, comme il l’avait toujours été, mais une froideur s’était emparé de lui. Il
ne lui parla plus jamais des anges, ni ne lui montra de telles merveilles,
seulement comment survivre en creusant le sel.
Les années passèrent. La danse du soleil au-dessus du visage ravagé de
Baalfora sembla même s’accélérer au fur et à mesure que Luis prenait de
l’âge. Des Grandes Éclipses se succédèrent, de même que les tempêtes et
les raids lancés par d’autres clans. La simple tâche qui consistait à rester en
vie occupait chaque heure du jour, même si Arreas s’en acquittait alors sans
joie ni espoir. Il ne vivait que pour préserver l’existence de son enfant, plus
la sienne. Toute beauté avait disparu pour lui dans ce monde, et il semblait
même impatient que Luis en sache assez pour supporter seul tout ce poids et
le laisser partir.
Il est difficile de dire si l’attitude d’Arreas influa sur la décision de son fils
de tenter les épreuves. Peut-être serait-il parti même si sa mère avait
survécu, peut-être pas. Son père l’avait averti à maintes reprises : tenter ces
épreuves revenait le plus souvent à une sentence de mort. Arreas, craignant
de perdre le dernier membre de sa famille, avait voulu effrayer Luis, mais
n’avait fait que raffermir la résolution du jeune garçon. Les adeptes
estiment que quand il atteignit l’âge de onze ans, la nouvelle de l’arrivée
des hérauts des anges leur parvint. L’annonce d’une sélection était
imminente.
Luis ne cacha rien à son père et lui fit part de son intention dès qu’il fut sûr
de lui. Et le fait que la réaction fut exactement celle à laquelle il s’était
attendu n’y changea rien ; il y avait toujours eu quelque chose d’honnête et
pur chez lui, et il ne voulait pas duper son père.
Il se tortura longtemps sur la manière d’annoncer cela à son père.
Finalement, il se lança alors qu’Arreas préparait le dîner dans leur
minuscule rôdeur.
— On aurait vu les chars célestes. Les hérauts des anges parlent aux gens à
Kemrender et Selltown. L’Heure des Épreuves est arrivée. Les anges
prendront leur décision durant le Haut Été.
Luis fut accablé par l’effet ridicule produit par ces paroles pompeuses,
déclamées par sa voix d’enfant chevrotante.
— Tu n’iras pas, répondit son père sans la moindre hésitation tout en
continuant à décortiquer méticuleusement la viande de scorpion séchée. Je
ne te laisserai pas faire. Tu es la seule famille qui me reste. Et à qui
léguerais-je le rôdeur ? ajouta-t-il en jetant un coup d’œil par-dessus son
épaule, son regard clair plein de détresse. Qui perpétuera notre lignée ?
Luis avait anticipé cette réaction, il s’y était préparé.
— Prends une autre femme. Fais d’autres enfants, p’pa. Je dois le faire.
— Tu es trop jeune. Et tu y connais quoi aux femmes ? rétorqua Arreas.
Il essuya la sueur sur son front de son bras décharné. Il faisait toujours
chaud à l’intérieur du véhicule, et il était épuisé. Les pustules sur ses joues
avaient pris une tournure cancéreuse. Des fruits rouges et violets
annonciateurs de mort.
— Je suis trop vieux. Je n’en ai plus pour longtemps. Si nous devons
parler de femme, ce serait plutôt de la tienne. Qu’en dis-tu ? demanda-t-il
avec une pointe de jovialité forcée. Cette Malina est jolie, non ? Vous avez
le même âge. Je l’ai vue te regarder. Elle a besoin de quelqu’un, ils sont
quatre enfants dans cette famille. Elle va avoir besoin d’un endroit où vivre.
Ça pourrait être ici, avec toi. Voilà un arrangement qui intéresserait tout le
monde.
— Pas moi. Je ne prendrai aucune femme, rétorqua Luis.
— C’est donc que tu es devenu égoïste. Tous les garçons qui gâchent leurs
vies pour poursuivre ces chimères angéliques affaiblissent le clan. À quoi tu
lui servirais, mort ?
— C’est ne pas essayer qui serait égoïste.
Son caractère était à l’image de celui de son père. Le garçon devenait un
homme. Il avait grandi, gagné en résolution, prompt à s’emporter. Vingt
mille ans sur Baal Secundus ne pouvaient suffire à altérer la biologie
fondamentale de la puberté. Il éleva la voix et rougit devant tant d’audace
de sa part.
— Si je reste là, je pourrai peut-être aider Malina. Si je deviens un ange, je
pourrai aider tout le monde.
Arreas posa alors son couteau et baissa la tête.
— Si, si, si ! Tu mourras, voilà tout ! dit-il en se retournant avant de
s’appuyer contre le petit plan de travail de la cuisine. En quoi serais-tu si
spécial ? Qu’est-ce qui te fait penser que tu y arriveras ?
— Pourquoi ne crois-tu pas en moi ? s’emporta Luis.
Arreas grimaça. Ce genre de dispute devenait de plus en plus fréquente et
les autres membres du clan commençaient à plaisanter à leur sujet.
— Luis, tu es fluet, tu n’es pas fort et tu es jeune. Mais surtout, tu es trop
gentil. Pour devenir un ange, pour aller combattre parmi les étoiles… Quel
type d’homme faut-il être pour faire de tels guerriers ? Tu as le cœur de ta
mère, tu places toujours l’intérêt des autres avant le tien. Ta bonté te tuera.
— La bonté n’est pas un vice.
Son père haussa les épaules.
— Pas pour faire un bon époux, c’est vrai, mais pour faire un guerrier, si.
— Alors, je serai tout autant sévère que juste.
Arreas soupira et reprit son couteau.
— Peut-être, dans quelques années, pourras-tu essayer les prochaines
épreuves. Tu seras alors un peu plus fort.
— Mais ce sera trop tard ! s’emporta Luis avant de consentir un effort de
volonté inhabituel pour son âge afin de recouvrer son calme. Cela n’arrive
qu’une fois par génération. Je serai un homme quand ils reviendront. C’est
maintenant que je dois le faire, p’pa.
Luis pensa un instant que son père allait céder. Le rictus qui déformait ses
lèvres s’adoucit et il posa sur son fils un regard empli de tendresse.
— Non, répondit-il pourtant avec fermeté, et son front se plissa à nouveau.
Je ne puis te perdre, toi aussi, ajouta-t-il dans un souffle. Prépare-toi, le
travail va bientôt commencer.
Il empaqueta leur repas dans du linge et sortit dans le matin plein de
danger. La porte se referma en claquant dans son dos.
Les meilleurs sels se trouvaient plus loin dans la Grande Désolation. Les
dépôts les plus accessibles avaient été exploités et épuisés plusieurs
millénaires plus tôt, alors la caravane de rôdeurs dut s’écarter des abords du
désert et plonger droit au cœur de celui-ci, là où le soleil pilonnait le sol de
son impitoyable ardeur. Ils s’engagèrent dans ce périple de plusieurs mois
au cours duquel ils remplissaient le transporteur de ces précieux nitrates de
potassium et sels de lithium, puis effectuaient le voyage vers Kemrender où
ils vendaient leur marchandise aux entreprises de transformation, avant de
revenir. Un périple profitable, mais bien éloigné de la cité d’Angel’s Fall et
la Place des Défis.
Chaque matin, Luis observait le ciel avec nervosité. Baal et ses lunes se
rapprochaient du Duplus Lunaris qui marquait le début du Haut Été.
Lorsque Baalfora et Baalind sortaient de la protection de leur frère pour se
retrouver face à face, chaque lune devenait alors pleinement visible pour
l’autre. Alors, les épreuves commençaient.
Les jours se changèrent en semaines. Baalind devint de plus en plus
présente dans le ciel. Luis se répétait les paroles de son père. Il était petit,
c’était vrai, et pas encore totalement développé. Mais son corps changeait
rapidement. Il serait trop vieux s’il acceptait d’attendre, car les anges de
sang ne choisissaient que des enfants pour les emporter avec eux dans les
cieux, jamais des adultes. Il rumina sa décision, mais n’en reparla jamais à
son père. Tous deux ne se parlaient plus beaucoup. Leur relation se tendit,
mais ainsi en allait-il souvent à l’adolescence. Arreas se dit que son fils
s’était finalement rangé à son avis.
Ils étaient à mi-chemin de Kemrender quand Luis quitta son foyer
définitivement.
La caravane suivait une route qui l’avait rapproché le plus possible
d’Angel’s Fall. La suite du voyage serait longue, à travers d’impitoyables
champs de sel, mais mieux valait tenter sa chance que ne rien faire du tout.
Luis se dit avec amertume que ce serait bien fait pour son père s’il mourait,
car il ne lui avait pas facilité le voyage.
Mais de telles pensées étaient indignes d’un ange, et il les chassa, priant
les représentations de l’Empereur et Sanguinius dans les petites niches de
l’autel familial pour obtenir leur pardon. Durant les derniers jours, il se
montra un peu plus chaleureux envers son père, et cela allégea quelque peu
la peine d’Arreas.
Comme la nécessité et la tradition le dictaient en pareilles circonstances,
Luis partit au beau milieu de la nuit.
Il avait passé la dernière soirée dans la caravane à discuter avec son père.
Il l’avait maintenu éveillé tard, puis avait attendu qu’il s’endorme.
Il se glissa en silence hors de sa couche, toujours en tenue de nuit, puis
enfila ses habits de jour. Le moindre mouvement du rôdeur ou raclement
d’un seau le faisait s’arrêter net, les dents serrées, mais son père resta
profondément endormi, comme le prouvaient ses ronflements réguliers. La
tribu avait travaillé tout le jour durant sur un riche filon, et tout le monde
devait être épuisé. Luis puisa la force de rester éveillé dans sa tension
nerveuse. Il jeta son sac à sel sur une épaule. Il avait été taillé dans des
bandes de cuir afin de supporter le poids des lourds blocs de sel, et
constituerait un parfait sac de voyage. Il y avait fourré ses maigres
possessions, le plus d’eau possible, sa tenue anti-radiations, des couteaux,
un compteur de rayonnements, quelques morceaux de bois, un sac de
couchage, et de la viande de scorpion séchée qu’il avait pu mettre de côté
en cachette durant les repas sur plusieurs semaines. Mais c’était l’eau qui
comptait le plus.
Il se déplaça en faisant attention de ne pas faire osciller le véhicule et
s’approcha de l’un des placards. L’espace était compté dans le rôdeur.
Chaque chose avait sa place. Il ouvrit la cassette de son père, prêt à le voir
se réveiller, mais le vieil homme ne réagit même pas. Luis prit l’une des
trois ficelles passées dans des pièces de plomb. La culpabilité de cet acte
l’affecta profondément. Il tenta de se justifier en se disant que son père
n’aurait plus besoin de tant d’argent, une fois que lui-même ne serait plus à
sa charge. Rien n’aurait pu être moins vrai.
Il s’arrêta devant la porte et regarda une dernière fois l’intérieur du
véhicule. Il y avait à peine assez de place pour deux. Son lit se trouvait juste
derrière la cloison qui séparait l’habitacle de la cabine de conduite.
L’endroit résumait à lui seul toute son existence. Un adulte n’aurait même
pas pu s’y tenir debout, bras écartés.
Il regarda longuement cet homme endormi sous sa couverture. Maintenant
qu’il était sur le point de s’en aller, il avait du mal à se décider.
— Adieu, p’pa, murmura-t-il.
Il s’inclina devant le petit autel familial. La lampe dans l’alcôve s’était
éteinte et les figurines en terre de l’Empereur et de Sanguinius semblaient
l’observer d’un air perplexe depuis la pénombre. Il prit son bâton en bois
rare, cadeau de sa mère, le bien auquel il tenait le plus.
Au tout dernier moment, il dénoua les lunettes protectrices de son père de
leur crochet et passa la lanière autour de son cou.
Pour une fois, la porte accepta de s’ouvrir en silence. Il la poussa et
descendit les quelques marches qui menaient au sol. Il faisait froid. Il
regarda le campement et se dirigea vers le rôdeur d’Orrini en contournant
les cercles de lumière. Un cri fusa de l’un des véhicules. Il se figea sur
place, craignant d’avoir été repéré, mais l’exclamation, qui ne lui était pas
destinée, fut suivie de rires, alors il repartit.
Les lumières à l’extérieur du rôdeur d’Orrini étaient éteintes. Luis
s’approcha de la motocyclette poussiéreuse accrochée à l’arrière et
réfléchit. L’engin était accroché assez haut, il n’existait aucun moyen
discret de le décrocher. Une fois qu’il l’aurait fait, il lui faudrait filer
immédiatement. Il serra les dents et défit une boucle. Le rôdeur tangua sur
ses suspensions quand la motocyclette glissa. Il défit la deuxième boucle, et
le véhicule tomba au sol. Il s’arrêta et s’attendit à entendre des cris alarmés.
Il n’y en eut aucun.
Luis releva la motocyclette, la chevaucha, plaça son sac sur le porte-
bagages et démarra le moteur.
— Hé là ! Hé ! s’exclama Orrini qui rentrait chez lui, à moitié ivre. On me
vole ma bécane !
— Désolé, Orrini ! lança Luis par-dessus son épaule.
Il enclencha les gaz. L’engin était conçu pour un adulte et sa puissance se
révéla une mauvaise surprise qui faillit mettre prématurément un terme à
l’aventure de Luis. L’engin dérapa et fonça vers les abords du campement.
Il venait tout juste de réajuster sa position quand il se retrouva face à face
avec le visage médusé de la sentinelle. Il l’évita en jurant, puis s’en alla.
Des cris et des bruits de moteurs que l’on allumait s’élevèrent dans le
campement, mais il était déjà trop loin et ils n’auraient eu aucune chance de
le retrouver. Il les entendit pourtant se lancer à sa poursuite. La moto
d’Orrini était la plus rapide du clan, et il se dit que personne n’oserait le
suivre aussi profondément dans les désolations.
Il pilota à la seule lumière de Baal et de Baalind jusqu’à ce que le
campement soit loin derrière lui, puis il alluma les phares. Ces lumiglobes
avaient coûté à Orrini six mois de travail, il les avait achetés auprès d’un
technothurge de Kemrender. Ils projetaient une franche lumière sur le sol.
La nuit l’appelait. Son avenir l’attendait de l’autre côté.
Le soleil s’insinua sous les paupières de Luis, l’extirpant de ses rêves où il
avait retrouvé sa mère.
Il grogna et couvrit son visage avec le bras. Il était confortablement
allongé dans son lit, et il était fourbu. S’il se laissait engloutir dans son
matelas, il pourrait dormir un peu plus longtemps.
— Ferme la porte, p’pa, grommela-t-il.
Il avait un goût de sel sur les lèvres. Et le vent lui caressait la peau.
Il fronça les sourcils. Il écarta légèrement les doigts et vit le ciel bleu à la
place du plafond du rôdeur. Il leva la tête. Il commença à se souvenir. La
moto avait heurté quelque chose. Il avait été désarçonné.
Il s’éveilla totalement, le sol sous lui produisit des craquements
inquiétants. Il se figea et se rallongea pour répartir au mieux tout son poids.
L’engin d’Orrini disparaissait en partie sous la croûte de sel. Seule la roue
arrière émergeait du sol accidenté, et le tout s’enfonçait progressivement et
irrémédiablement.
— Sables mouvants, se murmura-t-il.
Sous la fine couche de sel et de sable s’étendaient parfois de profondes
mares de boue, assez grandes pour engloutir un rôdeur entier. Il maudit son
manque d’attention. Le sel ordinaire et celui qui dissimulait ces pièges
étaient assez semblables, mais on pouvait les différencier. Il n’avait rien
remarqué.
La peur affûta ses pensées. Il ne devait pas se trouver trop loin du bord de
la mare, car la moto en aurait brisé la fine croûte plus tôt. Celle-ci devrait
supporter son poids. Avec une lenteur presque douloureuse, il se mit à
ramper sur le dos, suivant les traces qu’il avait laissées sur le sol. Il fit en
sorte de s’éloigner de la brèche ouverte par l’engin. Des fissures s’élargirent
à partir du trou, certaines se dirigeant droit sur lui. Il ralentit, mais rien n’y
fit. Le sol sous lui se mit à craquer d’une manière de plus en plus alarmante
et commença même à s’incliner. Il bascula sur le ventre et poussa de toutes
ses forces. Ses pieds brisèrent la couche de sel et son cœur s’emballa, le
propulsant dans une course endiablée, à quatre pattes, afin de retrouver la
terre ferme. Dans son dos, la croûte se brisa en plusieurs morceaux qui
disparurent dans la boue poisseuse. Une odeur nauséabonde s’éleva du trou
béant.
Il n’était pas encore tiré d’affaire. Il ralentit et dénoua le tissu qui entourait
l’une de ses mains, exposant son poing au soleil vénéneux. Il frappa
légèrement le sel d’un doigt replié et écouta si le bruit qu’il entendait
trahissait un sol solide. Avec délicatesse, son oreille frôlant le sol et son
poids réparti le plus possible, il continua de sonder et d’avancer, jusqu’à
trouver, enfin, un support sûr. Il se releva alors, non sans une certaine
hésitation, puis se retourna.
L’engin disparaissait, lentement. D’énormes bulles éclataient à la surface
de la boue. La mare, déjà en train de sécher, prenait une teinte grisâtre sous
l’ardeur du soleil. Il releva sa capuche pour s’en protéger, le regard fixé là
où il était tombé.
L’une de ses précieuses bouteilles d’eau avait été éjectée de son sac. Elle
gisait sur la couche de sel et dessinait une ombre allongée, brisée par la
diffraction du verre. Son bâton se trouvait à quelques mètres du bord de la
zone dangereuse.
La panique s’empara de lui et il se défit de son sac à dos. Le rabat s’était
ouvert. La peur enfla et il examina le contenu, étalant ses maigres
possessions au sol pour les compter. Tout était là : sa tenue anti-radiations,
ses outils, sa viande de scorpion séchée, l’eau, sa précieuse poignée de
fruits séchés, son poignard, tout ce qu’il avait emporté avec lui pour
survivre. Il trouva bien deux bouteilles faites de ce verre ancien, usé par
trop d’utilisations. La troisième était là-bas, sur le sel fragile.
Il avait calculé qu’il lui faudrait une demi-bouteille pour traverser la plaine
sur la moto. Sans le véhicule, même celle qu’il avait pris en plus ne lui
permettrait pas d’effectuer cette traversée, et il venait de perdre la troisième.
Un désert s’étendait au-delà de l’ancienne mer. Il était plus facile d’y
trouver de l’eau, même si celle-ci y était rare. Il passa en revue les scénarios
possibles. Le pire s’imposa à lui en premier : sa mort sur les plaines salées.
Venait ensuite cette possibilité qu’il puisse atteindre les limites de la Grande
Désolation Salée, mais qu’il meure dans le désert de sable.
— Réfléchis ! siffla-t-il entre ses dents, non sans une certaine colère.
Il était encore tôt, mais la température commençait déjà à monter. Il
soupesa les bouteilles qui commençaient à se réchauffer. C’était sa vie qu’il
tenait entre ses mains. Le blanc de ces étendues salées s’étendait dans toutes
les directions et à perte de vue, hostile à toute vie. Il se l’imagina aspirer
toute l’eau de son corps pendant qu’il tergiversait. Il n’y avait pas le
moindre objet en vue susceptible de lui procurer de l’ombre. Sa peau
l’irritait déjà. Il espéra alors que le clan finisse par le retrouver et le ramène
chez lui. Quelle que soit la punition qu’il aurait à encourir, cela valait mieux
que la mort. Il avait commis une terrible erreur, et il allait le payer de sa vie.
— Arrête ! se dit-il, puis il se frappa le front de son poing serré.
Il inspira lentement par le nez et souffla par la bouche. La panique pouvait
être fatale, son père le lui avait répété des centaines de fois.
— Trouve un moyen de te sortir de là.
La bouteille était hors d’atteinte, mais pas son bâton. Il s’allongea sur le
sol et se mit à ramper lentement vers lui. Il tendit le bras et parvint à
l’attraper du bout des doigts.
La bouteille était un peu plus loin. Il progressa vers elle et tenta de la faire
basculer en s’aidant de son bâton, pour la faire ensuite rouler vers lui. Il ne
parvint qu’à briser la couche de sel, et elle disparut. Il comprit alors que la
croûte était vraiment très fine à cet endroit et il se replia.
Il leva alors les yeux vers le soleil. Il devait attendre qu’il se couche et
voyager de nuit. C’était sa seule chance. Enfin calmé, il rangea ses trésors
dans son sac. Il enleva ensuite sa capuche, puis sa grande robe, exposant les
vêtements plus légers en dessous. Une fois dépliée, la robe représentait une
surface de trois mètres carrés.
Il enleva trois morceaux de tube constituant l’armature de son sac, les
assembla et planta une extrémité dans le sel. En nouant un côté de sa robe
au sommet du piquet, il se constitua une petite tente qui le protégerait du
soleil.
Il se réfugia à l’intérieur, observa le pan de tissu battre légèrement sous le
vent torride, puis il sombra dans le sommeil.
Luis se réveilla lorsque les vents nocturnes se mirent à malmener son abri.
Ils étaient plus forts qu’à l’habitude et il fut obligé d’attendre encore. Ses
paupières étaient collantes, sa bouche sèche. Il n’avait pas osé boire de
toute la journée, mais il s’autorisa une gorgée pendant l’attente. Quand les
bourrasques se calmèrent, il sortit uriner. Il recueillit le tout dans le bol de
son appareil récupérateur d’humidité et but. Le goût lui arracha une
grimace. Il pouvait boire sa propre urine deux fois seulement avant que les
toxines qu’elle contenait ne deviennent trop concentrées. Après, il lui
faudrait la distiller, s’il le pouvait, et cela signifiait en perdre une grande
partie.
Luis s’aventura sur la mer de sel, guidé par la lumière de Baal et Ballind.
De jour, les désolations étaient d’un blanc qui virait au rose ; de nuit, tout
était couleur sang sous la présence de Baal et de la Cicatrice Rouge. En
cette saison, la moindre crevasse dans la plaine était plongée dans une
ombre profonde, donnant au monde une apparence maladive.
Il fit une pause quand Baal eut effectué la moitié de sa course dans le ciel
et mangea une bande de viande séchée. La nourriture réveilla son estomac
et celui-ci en réclama davantage. Il ne l’écouta pas. Il termina rapidement
son maigre repas. Dans quelques heures, Baal se coucherait et l’obscurité
rouge s’abattrait. C’était la période la plus dangereuse de la nuit, là où les
araignées émergeaient de leurs trous en quête de proies. Il ne pouvait se
permettre de s’arrêter.
Le rouge s’assombrit quand Baal s’éloigna. Baalind suivit son frère de
près, et le monde de Luis devint une mer rubis uniquement éclairée par la
Cicatrice Rouge et ses mers d’étoiles. Quand le regard pulsatile de Cryptus
s’éveilla, il bénéficia d’un point de repère et poursuivit sa route en sachant
qu’il était dans la bonne direction. L’eau était un autre problème. Il but à
nouveau sa propre urine.
Et il continua de marcher, ses pieds crissant sur le sel infini. La monotonie
engourdit ses sens. À la recherche de la moindre stimulation, il entreprit de
compter ses pas et s’abîma dangereusement dans cette tâche.
Lorsqu’il entendit le grattement derrière lui, il était presque trop tard. Il se
mêlait aux bruits ambiants composés de ses propres battements de cœur, du
sang courant dans ses veines, de ses marmonnements et de ses pas fatigués.
À présent qu’il l’avait remarqué, il n’entendait plus que lui.
Il s’arrêta. Le bruit cessa immédiatement. Plusieurs pattes s’étaient
immobilisées.
Il empoigna son bâton et se retourna. Il ne vit rien. La nuit était totalement
calme. Un trait sombre séparait le pourpre profond du ciel du rose très
sombre du sel. Il tenta de percer du regard les ténèbres, en vain.
Un mouvement en périphérie de son champ de vision attira ses yeux. Il
pivota sur place et porta un grand coup de bâton qui heurta quelque chose
de souple. La chose bougea à nouveau et il frappa encore. Un long membre
lui frôla le genou et il abattit son bâton à l’aveuglette sur la masse à ses
pieds. L’araignée tenta une attaque sur son pied ; il bondit en arrière et elle
en profita pour lui sauter à la poitrine. Luis interposa son bâton par réflexe,
celui-ci heurta la petite tête qui émergeait de son thorax chitineux. Quatre
mandibules s’agitèrent à un pouce de son visage, des gouttes de venin lui
éclaboussèrent la joue. Il cria, tout autant de douleur que de surprise, et
poussa de toutes ses forces à l’aide de son bâton. L’araignée dut lâcher prise
et retomba au sol, sur le dos. Ses pattes s’agitèrent quand elle tenta de se
rétablir. Luis abattit son bâton en plein dans la partie plus fragile de
l’abdomen. L’exosquelette craqua et l’animal s’agita de plus belle. Il frappa
encore et encore, jusqu’à ouvrir le ventre de l’araignée, dont les dix pattes
finirent par se recroqueviller sur elles-mêmes. Sa gueule cuirassée émit un
dernier sifflement, puis elle demeura immobile.
Luis avait le souffle court. Même d’aussi près, le camouflage de l’araignée
la rendait difficile à voir. Il la contourna et enfonça l’extrémité de son bâton
dans la cavité renforcée où se trouvait la tête, puis il appuya de toutes ses
forces, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que de la bouillie.
Le sel autour du corps était imbibé de fluides sombres et immondes. Luis
ravala sa salive en voyant une telle quantité de liquides gâchée. Il ne
pouvait rien récupérer de cette créature ; contrairement à son cousin le
scorpion, tous les organes de l’araignée étaient empoisonnés. Encore tout
tremblant sous l’effet de l’adrénaline, il se remit en marche, ses oreilles à
l’affût du moindre bruit.
Et les jours passèrent. Le sel s’étendait à l’infini. Durant le jour, Luis
distillait sa propre urine. Le système se composait d’un cône de tissu
accroché à des tiges de métal au-dessus d’un double bol. Son urine tombait
dans le bol central et, quand elle s’évaporait, se condensait sur le cône, le
long duquel elle descendait avant de retomber dans l’autre bol. Chaque jour,
le liquide s’assombrissait davantage et perdait en volume, jusqu’à ce que le
bol extérieur ne fût plus en mesure de recueillir quelques gouttes seulement.
Au début, il gratta méticuleusement la fine pâte qui restait après la
distillation, peu désireux de gaspiller les maigres ressources qu’elle
contenait. Mais plus les jours passaient, plus la quantité d’eau qu’il
récupérait diminuait, plus le résultat se révélait pathétique. Cette corvée ne
devint rien d’autre qu’une sorte de rituel. Il rationna sa bouteille d’eau
d’une manière très rigoureuse, juste une petite gorgée par jour. Il ne pouvait
récupérer l’eau qu’il perdait en sueur, pas plus que son appareil ne pouvait
capturer toute la vapeur. Graduellement, sa réserve déclina, jusqu’à finir par
s’épuiser. Et il cessa d’uriner peu de temps après.
Un soir, Luis regardait le bol extérieur de son récupérateur. Un fond
d’humidité saumâtre était tout ce qu’avait produit son système pendant qu’il
était resté assoupi toute la journée. Il le regarda et se dit que ce devait être
son dernier.
Sa langue sèche râpa le métal quand il lécha le fond.
Les bras lourds, il rassembla ses affaires et regarda autour de lui. Ces
désolations semblaient infinies. L’étendue blanche n’avait pas de fin. La
température avait grimpé avec l’approche du Haut Été. L’air ondulait vers
l’ouest, faisant danser le soleil rouge et trembloter l’arc que dessinait Baal.
Une migraine le tenaillait depuis plusieurs jours, ses lèvres étaient
craquelées et sa bouche asséchée. Il prit un petit caillou dans l’une des
poches de ses robes et le plaça dans sa bouche. Sucer cette petite pierre le
faisait saliver et, même si cela n’aurait pu réhydrater son corps, au moins
cela soulageait-il un peu sa soif. Quand il mit son sac sur son dos, il eut
l’impression de porter tout le poids de Baalfora.
Il se tourna ensuite vers le nord et se remit en marche. Il s’était reposé
toute la journée et le besoin de couvrir le plus de terrain primait par-dessus
tout. La nuit vint et s’écoula. Pendant qu’il marchait, il prit soudain
conscience du poids de son cœur dans sa poitrine. Ses articulations le
faisaient souffrir. Quand il clignait des yeux, ses paupières restaient parfois
collées.
Mais il poursuivit. Il ne pouvait de toute façon pas s’arrêter. Le jour, le
soleil lui martelait le crâne, aggravant un peu ses migraines et affolant
davantage les battements de son cœur. Tout son corps résonnait comme un
douloureux tambour. Son menton s’affaissa sur sa poitrine, ses pieds eurent
de plus en plus de mal à décoller du sol, mais il refusa d’abandonner. Les
seigneurs de Baal renonceraient-ils et le laisseraient-ils mourir là ?
Certainement pas ! Il allait montrer à son père qu’il avait tort. Il deviendrait
un ange.
C’est ce qu’il répéta à son cœur, à ses pieds. Ils l’écoutèrent, du moins un
temps, puis finirent par se rebeller. Il tenta de faire un pas de plus, mais ses
pieds ne bougèrent pas. Il se laissa tomber, le dos sur le sel sec.
Il sombra dans des périodes d’inconscience. Le ciel lui-même hésitait entre
le jour et la nuit, et Baal vint se placer juste au-dessus de lui. Il la regarda et
chercha ces lumières que son père lui avait montrées cette nuit où sa mère
était morte. Peut-être, s’il les voyait, les anges viendraient-ils ? Mais il n’en
vit aucune.
— Empereur, sauvez-moi, implora-t-il d’une voix qui n’était plus qu’un
souffle.
Et il plongea alors dans l’inconscience et les rêves.
Il se trouvait sur une étendue de sable rouge. Le temps défilait à toute
vitesse, les nuages couraient dans le ciel et deux lunes montaient et
redescendaient en un pas de deux cosmique. Le soleil effectuait son trajet si
rapidement qu’il laissait une traînée lumineuse derrière lui.
Devant lui était agenouillée une silhouette en armure dorée. Elle avait une
forme humaine, mais ses proportions étaient bien plus imposantes. Des ailes
en métal blanc s’ouvraient dans son dos, un halo stylisé en acier poli lui
entourait le sommet du crâne. De longues bandes de parchemin étaient
accrochées à son paquetage et sa cuirasse. Sur ses épaulières étaient gravés
des insignes rouges et blancs. Une épée de la taille d’un homme adulte était
pendue à sa ceinture, mais comparée à l’ange, elle ne semblait pas si
grande. Il tenait un calice dans une main.
Luis approcha. La tête inclinée lui arrivait au niveau des épaules.
L’inconnu ne bougeait pas.
Presque effrayé, Luis tendit une main pour toucher l’ange. Ses doigts
caressèrent l’armure lisse et dorée.
Le visage se releva. Le heaume représentait les traits d’un homme beau, à
la longue chevelure. Des larmes dorées étaient figées sur ses joues.
Lentement, l’être se releva. Luis recula et dut se tordre le cou pour
continuer à regarder les yeux vides de toute expression.
La silhouette leva une main pour lui indiquer une direction.
L’environnement changea pour devenir les plaines salées de Baalfora. À
cinquante mètres gisait une forme sombre. Était-il en train de regarder son
propre corps ?
L’être le regarda, sa main tendue comme s’il lui ordonnait de vivre. Les
ailes de métal se mirent à battre et il s’éleva du sol. L’apparence de l’armure
se modifia ; les courbes de métal devinrent des muscles, les cheveux
blondirent et ondulèrent au vent. Les larmes devinrent des gouttes d’eau qui
commencèrent à couler. Un ange authentique posait sur Luis un regard
empli de compassion, puis s’en alla.
— Attendez ! cria le garçon. Emmenez-moi avec vous !
Il fut réveillé par le battement de grandes ailes. Puisant dans ses ultimes
ressources, il roula sur le ventre et commença à ramper. Le simple effort
consenti pour garder la tête au-dessus du sol le fit sangloter, mais cela lui
permettait de voir.
Il repéra la forme sombre non loin de là.
L’espoir lui donna un ultime coup de fouet, assez pour atteindre la
silhouette étendue sur le sel.
C’était un cadavre, mort depuis longtemps, la peau rougie par une longue
exposition au sel et au soleil. Quelques araignées détalèrent quand Luis
grimpa sur le cadavre. Il passa ses bras autour afin d’atteindre le sac, ses
doigts tremblants peinèrent à défaire les attaches littéralement soudées par
les éléments.
Le sac contenait un certain nombre d’objets, qu’il aurait adoré posséder
une semaine plus tôt. Il ferma les yeux en guise de remerciement quand
quatre bouteilles s’échappèrent du sac pour rouler au sol. Elles avaient été
scellées avec de la cire extraite d’un nid de fourmis. Elles étaient toutes
pleines d’eau.
Seul l’Empereur savait depuis combien de temps elles l’avaient attendu là.
Il offrit une prière silencieuse et ouvrit la première, toujours allongé sur le
cadavre desséché.
Avant de boire, il mit une pincée de sel dans sa bouche. Cela le brûla, mais
c’était indispensable s’il ne voulait pas vomir l’eau qu’il allait avaler.
Quand le liquide chaud coula dans sa bouche, ce fut comme si les océans
de tout Baalfora se remplissaient à nouveau, venant inonder le bassin aride
qu’était devenue sa bouche avant de plonger dans son estomac. La moindre
gorgée était un déluge. Il dut se forcer à s’arrêter là, afin de laisser son
corps absorber le breuvage à son rythme.
Dans les heures qui suivirent, protégé du soleil par sa tente de fortune, il
but le reste de la bouteille, puis s’endormit. À son réveil, il se sentit mieux.
Le soir venu, il avait recouvré assez de forces pour se remettre debout. La
soif le tenaillait toujours, même s’il n’était plus à l’article de la mort. Son
sac lui parut alors anormalement léger, et il se rendit compte qu’il avait
semé une partie de ses biens en route. Après un moment de réflexion, il
décida de revenir sur ses pas afin de les retrouver. Il planta son bâton dans
le sol afin de disposer d’un point de repère. Par chance, tout était tombé
selon une ligne droite qui ne faisait que quelques kilomètres, et il retrouva
tout sauf une bouteille vide.
Il revint vers le cadavre et le délesta de ses habits. Il lui sembla qu’il
s’agissait d’un jeune, possiblement du même âge que lui. Ce garçon avait-il
tenté la même aventure que lui, pour mourir là, encore bien loin d’Angel’s
Fall ? Il remarqua des traces de morsures d’araignées sur le corps, dont
cette double entaille caractéristique sur l’une des jambes. La blessure était
difficile à distinguer, surtout sur cette peau parcheminée, mais c’était plus
évident sur le tissu. Il y avait aussi de la nourriture dans le sac,
étonnamment bien conservée. Mais quand il essaya de mordre dedans, il la
trouva dure comme la pierre et plus salée encore que le sol, alors il n’insista
pas. Il remplit le sac du défunt avec une partie des vêtements qu’il lui avait
pris. Puis la nuit tomba. Luis se tourna vers le nord et vit une bande plus
sombre sous l’horizon, qu’il n’avait pas vue auparavant. Il soupira de
soulagement. C’était les anciens rivages. S’il gérait intelligemment sa
nouvelle réserve d’eau, il pourrait bien atteindre le désert qui s’étendait au-
delà.
Mais il ne devait pas traîner.
Il se retourna vers la dépouille du garçon inconnu, qui était mort afin que
lui puisse vivre. L’Empereur avait décrété qu’il en soit ainsi, Luis en était
certain, mais le laisser ainsi à l’air libre lui semblait peu respectueux.
Il se servit de son bâton pour creuser la couche de sel autant qu’il put, puis
il y fit rouler le corps et le couvrit au mieux. Il s’agenouilla ensuite et offrit
une longue prière au Seigneur de l’Humanité pour le remercier de Son
infinie mansuétude. L’Empereur protège, affirmait le dogme. Mais il Lui
fallait parfois sacrifier une vie pour en sauver une autre.
— Que l’Empereur-dieu trouve ton âme et la guide jusqu’à la sécurité de
Son éternelle lumière, dit-il. Je te remercie pour ton sacrifice.
Il avait mal à la gorge, mais il vivrait.
Il se remit en route pendant que Baal était encore suspendue à l’horizon.
Deux jours plus tard, il atteignit la limite de la Grande Désolation Salée.
CHAPITRE QUATRE
LES MONTAGNES
DE BAAL SECUNDUS
456.M40
Les Monts du Mur du Paradis
Baal Secundus
Système de Baal
Au fur et à mesure que Luis approchait de cette ligne noire qui délimitait
l’horizon, le sol s’élevait. Peu à peu, la plaine salée se changea en pentes
rocheuses, sculptées selon des formes fantastiques. Pendant une journée
entière, Luis progressa entre des blocs aux contours arrondis, portant encore
des traces de sel, puis il atteignit une plate-forme de pierre. Des falaises
d’une tout autre nature partaient à l’assaut du ciel. Leur base était lissée par
l’érosion, mais les hauteurs étaient plus irrégulières. Il quittait la mer pour
poser le pied sur la terre ferme. Même si cet ancien rivage était recouvert
d’une fine couche de sel déposée là par le vent, il avait indubitablement
atteint les limites de la Grande Désolation Salée.
Des montagnes vertigineuses s’élevaient au-delà.
Il vérifia ses réserves. Il lui restait une demi-bouteille d’eau. Il lui en fallait
plus, aussi entreprit-il de fouiller les falaises à la recherche d’une source. Il
s’était rendu assez souvent dans le désert et les terres brisées pour savoir à
quoi ressemblait ce qu’il cherchait : une tâche plus sombre dans le sol,
trahissant une remontée d’eau depuis le sous-sol. Il était préférable de
chercher au pied des falaises, là où se trouvaient des fissures par lesquelles
l’eau pourrait suinter. Parfois, des plantes entouraient de tels emplacements.
Il consacra une bonne partie de cette matinée à ses recherches et dut
s’enfoncer de plus en plus profondément dans ce véritable labyrinthe de
ravines et de criques qui partait du rivage. Au milieu de tant de roche, la
relative fraîcheur de l’atmosphère fut une bénédiction, même si, étant
habitué à vivre dans les plaines, il ressentait un peu de claustrophobie.
Il atteint une cuvette naturelle, isolée du reste des terres. Elle était entourée
de falaises, mais celles-ci étaient suffisamment espacées pour laisser le
soleil filtrer. Il n’aurait jamais imaginé que le soleil lui manquerait, mais
toute une journée passée dans l’ombre lui avait donné l’envie de revoir le
ciel bleu. Un passage permettait de gagner une faille un peu plus loin.
Autrefois, une cascade avait dû emprunter cette ouverture. Au fond, se
trouvait une mare d’eau figée. Quelques bouquets de plantes aquatiques
parsemaient un sable assombri par la moisissure, leurs feuilles immatures
accrochées à des branches, en forme d’épines cruelles. Les feuilles matures,
les plus à l’extrémité des branches, s’offraient en sacrifice. Riches en
nutriment, elles étaient destinées à tenter tout animal passant par là, afin
qu’il aille ensuite disséminer les graines qui pendaient à leurs extrémités.
Luis préleva les graines d’une des feuilles et la croqua. Elle avait un goût
amer. Après une semaine passée dans le sel, avec très peu d’eau et de
nourriture, il eut l’impression de boire un nectar digne des anges.
Il creusa un peu le sol ; le sable sombre se fit plus humide. Quand il eut
creusé une trentaine de centimètres, l’eau vint lentement remplir la petite
cuve. Il se hâta d’y plonger l’une de ses bouteilles.
— Qui voilà ? Un pouilleux salé sorti tout droit de l’océan ?
Luis se retourna. Deux garçons se tenaient au bord du bassin. Ils étaient
plutôt secs, et étrangement vêtus à ses yeux. Ils portaient des ceintures
auxquelles pendaient les outils de leur survie et portaient sur leur dos
d’imposants sacs carrés. De longues hampes en os étaient passées en travers
de leurs épaules.
Luis laissa tomber sa bouteille et se redressa, bâton brandi, prêt à se
défendre. Les garçons étaient plus vieux que lui et plus corpulents, en
particulier celui qui venait de parler. L’autre affichait un début de calvitie
précoce, mais semblait robuste. Luis affecta la nonchalance afin de
dissimuler son inquiétude.
— Salut, leur dit-il.
— Quel océan ? demanda le deuxième garçon.
Le premier fit une grimace à l’attention de Luis, mimant une expression de
stupidité et dévoilant une dentition noircie, puis il s’engagea vers le bas de
la cuvette.
Il posa son sac à dos. Ses perches firent un bruit musical quand il les lâcha.
Il s’étira, soulagé de ne plus porter ce poids.
— Ces étendues salées étaient autrefois un océan, imbécile, avant la
Guerre Lointaine. Toute l’eau est partie sous l’effet des bombes, des
radiations, et tout le reste. Il ne reste que le sel. Tu ne sais donc pas ça,
Daneill ? Même le p’tit salé sait ça et il n’est pas très malin. Je le vois d’ici.
Le garçon fit une grimace ironique, l’autre pouffa.
— Mais je suis malin. Je sais comment survivre ici, pour commencer. La
preuve, j’ai trouvé cette eau, se défendit Luis.
— L’eau, dit le second gars. Donne-la moi.
Il posa lui aussi ses affaires au sol et sortit une bouteille.
— Sers-toi, si tu as soif, l’invita Luis.
— Et tu feras quoi si on s’en empare ? Tu crois qu’on a besoin de ta
permission ? répondit l’autre en bousculant Luis d’un coup d’épaule quand
il passa près de lui.
— Fiche-lui la paix ! On ne sait encore rien de lui, lui reprocha le premier
avant de s’accroupir sur la roche non loin de Luis et de se pencher en avant.
Inutile de le menacer. Et où tu vas comme ça, p’tit salé ?
Luis éluda cette question.
— Nous sommes des récolteurs de sel. Nous creusons et nous apportons ce
que nous trouvons à Selltown, au nord, ou bien à Kemrender. C’est vers
Kemrender que se dirigeait mon clan. Moi, j’allais plutôt à Selltown. On
peut se rendre partout depuis Selltown, mais j’ai préféré prendre la route la
plus directe.
— Ah. Mais la route la plus directe pour aller où ? insista le plus âgé en
reprenant les paroles de Luis. Angel’s Fall ? ajouta-t-il d’un air matois. Tu
te rends aux épreuves ?
— Oui, et alors ? demanda Luis.
— Non mais tu t’es vu ? dit le plus âgé avec un geste de la main. Tu sais te
battre ? Tu es capable de tuer ? Tu n’intéresseras pas les anges si ce n’est
pas le cas.
Les oreilles de Luis rougirent.
— J’ai tué mon premier homme à l’âge de dix ans ! Une bande de
nomades a attaqué notre caravane pour nous voler notre cargaison de sel,
pas juste le sel blanc, mais les sels lourds de chlorites et de potassium. Il y
en avait pour une fortune, rétorqua-t-il avant de se rendre compte qu’il en
disait trop.
Pourquoi était-il si important d’impressionner ces gars ?
— C’est moi qui tenais la carabine sur le rôdeur de mon père. Pas facile de
toucher un nomade sur sa moto, mais j’ai réussi. Viser, souffler et vlan !
Raide mort. Je l’ai touché en pleine poitrine. Il y avait plein de sang sur le
sel blanc.
Il ne fit pas mention de l’horreur qui avait succédé au sentiment
d’allégresse, ni la honte qu’il avait ressentie après avoir pris cette vie.
— Ah oui ? demanda le premier garçon en s’approchant sur le rocher, si
près que son haleine fétide frappa Luis. Eh bien, toi qui m’as l’air si brave,
dis-moi comment tu vas franchir la terre des canyons ? Comment tu vas
grimper le Mur du Paradis ?
— Et toi ? rétorqua Luis, un peu vexé.
Il se trouvait bien en dehors des territoires que son clan arpentait en temps
normal. Ces canyons lui étaient inconnus. Il sentit un piège derrière la
question du garçon. Il voulait se moquer de lui.
— Je crois qu’il a l’intention de marcher, dit le premier garçon à l’autre.
— Il va marcher, répéta Daneill avec un rire fut plutôt désagréable.
Il secoua la tête au-dessus de la petite mare d’eau brunâtre.
— Tu ne vas pas faire ça à pied, stupide salé. Les déserts tout autour sont
traversés de vieilles radiations. Et les zones saines sont infestées de
scorpions plus gros qu’une tente, et pas la moindre goutte d’eau. Il te faut
quelque chose pour les survoler, dit-il en tapotant l’équipement accroché à
son sac. Des ailes d’anges, petit salé. Si tu veux arriver à Angel’s Fall
depuis ici, il te faudra voler !
— Ouais, voler, répéta l’autre qui riait encore tout en revissant le bouchon
de sa bouteille.
— Tu n’y connais rien, tu n’es pas au courant pour les ailes, dit le gamin
aux dents noircies. Tu n’es pas un bon candidat. Je sais pas pourquoi tu
veux tenter ça.
— Je suis déjà arrivé jusqu’ici, se défendit Luis. Je peux bien arriver là-
bas.
— Pas sans ailes, rétorqua l’autre.
— Peut-être qu’on devrait le tuer maintenant, proposa soudain Daneill. Ça
nous fera un concurrent de moins.
La posture des jeunes hommes changea. Ils regardèrent Luis avec des yeux
calculateurs. Son cœur se figea. Voilà ce qu’il avait craint. Ses doigts se
resserrèrent sur son bâton.
Ils se dévisagèrent, évaluant leurs chances respectives. Luis se tendit. Puis
le premier gamin éclata de rire, bien vite imité par son camarade.
— Et il a marché ! Il a cru qu’on voulait le tuer ! Ah, ah !
Luis les regarda rire, mais ne se détendit pas pour autant. S’il leur avait
paru plus faible, sans doute auraient-ils essayé. Il en était certain. Et peut-
être essaieraient-ils quand même.
— Mon nom, c’est Florian, révéla le gamin aux dents noires en se tapotant
la poitrine. Crâne dégarni, là, c’est Daneill.
Et Daneill lui adressa un regard en coin, accompagné d’un hochement de
tête qui aurait pu être interprété comme une proposition de camaraderie.
De si beaux noms pour des âmes si vilaines, se dit Luis.
— Tu n’es pas très bavard, hein ? observa Florian.
— Et alors ?
— Dis-nous ton nom !
— Luis.
Cette information déclencha une nouvelle crise de rire chez les deux
gamins.
— Qu’est-ce qu’il y a de drôle ? leur demanda Luis.
— Luis ? Quel nom stupide ! C’est bon pour un gamin, ça ! répondit
Florian, alors que Daneill était toujours plié en deux. Tu n’avais pas un nom
d’ange, dans ton clan ?
— Si. Mais nous ne les utilisons pas en public, c’est tout. C’est privé,
réservé aux membres de la famille.
— Vous êtes vraiment drôles, vous, les salés, se moqua Florian. Allez, dis-
le-nous ! Tu dois utiliser ton nom d’ange si tu veux devenir un ange !
— Non, répondit Luis. Je ne vous le dirai pas.
Le sourire de Florian se figea, d’une manière presque menaçante.
— Comme tu veux, dit Florian avant de regarder son camarade. Tu en
penses quoi ? On le laisse quand même voyager avec nous ?
— Je ne vois pas pourquoi, répondit Daneill. Il est incapable de voler ! Il
n’a pas d’ailes !
— Parce que trois paires d’yeux valent mieux que deux, voilà tout, contra
Florian.
— Et ça servira à quoi s’il ne peut pas voler ? Nous, on va à Angel’s Leap,
on a qu’à le laisser trouver son propre chemin.
Daneill se détourna en haussant les épaules. La conversation ne
l’intéressait déjà plus.
— Tu peux venir avec nous jusqu’à Angel’s Leap, par le Fleuve des Vents,
dit Florian. Là, nous nous envolerons jusqu’à Angel’s Fall et toi, tu devras
continuer tout seul. Tu en dis quoi ? On pourra veiller les uns sur les autres.
Tout le monde n’est pas aussi amical que nous.
Luis considéra l’offre qui lui était faite. S’il acceptait, ils auraient
l’occasion de le tuer dans son sommeil. S’il refusait, ils pourraient le
pourchasser. Ils connaissaient ces terres bien mieux que lui. S’ils étaient
sincères, ils pourraient l’aider à atteindre plus rapidement Angel’s Fall, ailes
ou pas. C’était déjà en soi très attirant, mais il accepta surtout parce qu’il
était las d’être seul.
— Très bien. Marché conclu. Si nous travaillons ensemble, nous
renforcerons nos chances.
Ils se serrèrent la main. Daneill pouffa.
— Foutus salés, vous êtes vraiment incapables de vous débrouiller seuls.
Florian fronça les sourcils et jeta une poignée de graviers sur la tête de son
camarade.
— Ferme-la, Daneill. Il est avec nous, maintenant. Nous sommes frères,
tout comme les anges, ajouta-t-il, plus à l’attention de Luis, en lui serrant la
main plus fort.
— Des frères, répéta Luis, encore méfiant.
Le chemin vers le Fleuve des Vents les emmena dans les hauteurs des
montagnes de Baalfora. Florian ouvrait la voie avec aplomb, Daneill
fermait la marche. Savoir le garçon dans son dos rendait Luis un peu
nerveux. Chaque fois qu’il se retournait, il surprenait Daneill qui l’observait
d’un œil torve.
Ils firent halte en milieu de matinée, après avoir grimpé quelques centaines
de mètres. Luis était habitué à l’effort physique, mais il n’était pas habitué à
gravir de telles pentes. Il avait mal aux jambes et aux pieds, des douleurs
que les deux autres semblaient ignorer. Daneill s’assit loin de lui quand ils
se reposèrent, et Florian le rejoignit. Ils échangèrent tous deux leur repas et
une conversation à voix basse. Luis n’en saisit pas le contenu, mais d’après
les coups d’œil que Daneill jetait sans cesse dans sa direction et le ton de sa
voix quand il répondait aux remarques de Florian, il était évident qu’il
n’appréciait guère l’intrusion de Luis dans leur petit groupe. Luis n’avait
aucune intention de le provoquer. Il se contenta de le regarder du coin de
l’œil tout en mâchonnant une tranche de viande séchée et en faisant
semblant d’être totalement absorbé par le panorama. La couleur du sel
semblait bien plus pure depuis ces hauteurs, d’un blanc surprenant, à peine
teinté par le soleil rouge. Et c’était surtout totalement plat. Cette étendue
blanche s’étalait à perte de vue. Il tenta de se l’imaginer recouverte d’eau,
en vain. Jamais il n’avait vu autant d’eau au même endroit que dans des
flaques. Il ne disposait d’aucune référence pour se représenter des océans,
colorés par le ciel comme le prétendaient les vieilles histoires. Il trouva ce
concept difficile à appréhender.
Florian se leva et vint le rejoindre. Luis se crispa légèrement et le garçon le
sentit.
— Tout va bien, je ne viens pas pour t’assommer, p’tit salé !
Il s’accroupit près de Luis. Florian ne s’asseyait jamais, il s’accroupissait
et passait ses bras autour de ses genoux.
— Pourquoi tu veux participer aux épreuves ? lui demanda-t-il sans même
attendre la réponse. Daneill, lui, il veut devenir un guerrier et combattre
pour l’Empereur-dieu. Il ne pense qu’à se battre, celui-là.
Il avait accepté Luis et se montrait plutôt bavard. Il écarta l’encolure de sa
chemise crasseuse et montra une masse ulcéreuse près de son aisselle.
— Moi, je dois y aller parce que cette saloperie ne va pas tarder à me tuer.
Mieux vaut que je tente ma chance auprès des anges plutôt que de crever
dans trois cycles de Baal. Alors, tu as une âme de guerrier comme Daneill,
ou tu es un opportuniste comme moi ?
Luis leva les yeux au ciel, là où flottait Baal, tel un fantôme diaphane sous
la lumière du soleil.
— Je veux faire quelque chose de mon existence. Pas juste me battre…
enfin, bien sûr qu’il faudra se battre. Mais je veux aider les gens. C’est ce
que font les anges. Je veux les protéger. Je ne sais pas.
Il baissa la tête. Il avait du mal à trouver ses mots. Il s’attendit à ce que
Florian se moque de lui, mais fut surpris que ce ne fût pas le cas.
— Je te comprends. C’est dur de regarder les gens mourir, rongés par le
soleil et les radiations, ou mourir de soif, ou tués à cause d’un différend… Il
existe une bonne cinquantaine de façons de mourir avant le petit déjeuner
sur cette garce de Baalfora. Ce serait bien de pouvoir faire quelque chose
pour changer ça. Mais déjà, je ne mourrai pas d’une maladie de peau, dit-il
en dévisageant Luis et en lui serrant l’épaule.
— Mais dis donc ! continua-t-il en jetant un coup d’œil dans son sac. Tu as
un cliqueur, là-dedans ?
— En effet.
Luis suivit le regard de Florian, lequel plongeait dans son sac ouvert. Le
coin métallique du détecteur de radiations en dépassait.
Florian le sortit. C’était un objet tout simple, une boîte de métal dont une
extrémité était percée de petits trous formant un cercle, une aiguille à l’air
libre qui se promenait sur un arc de cercle allant du blanc au rouge, tracé
d’une main hésitante. Il n’y avait aucune indication chiffrée sur la cadran.
— Ça c’est un coup de bol ! s’exclama Florian. On n’a pas réussi à en
trouver un quand on est partis. Des secteurs entiers de ces montagnes sont
infectés de vieilles radiations. On pensait devoir escalader jusqu’à Angel’s
Leap dans nos combinaisons de protection, et ça n’aurait pas été de la tarte.
conclut-il en assénant à Luis une grande claque sur l’épaule. Hé ! Daneill !
On a un cliqueur !
L’intéressé le regarda à peine et haussa les épaules.
— Oh, quel rabat-joie, commenta Florian. Je commence à bien t’aimer,
Luis. On a bien fait de te croiser.
Peu de temps après, le cliqueur de Luis commença à émettre un crépitement
timide qui se fit rapidement de plus en plus alarmant.. Il le sortit de son sac
et libéra l’aiguille de son crochet. Ils eurent à peine progressé de cent
mètres que le bruit devint un grésillement continu et que l’aiguille s’orienta
vers le rouge du cadran.
— Nous devons enfiler nos tenues de protection, annonça Luis en
montrant l’appareil aux autres.
— Très bien, dit Florian en laissant tomber son équipement au sol avant de
fouiller son sac pour en extraire sa tenue anti-radiations. Cinquante
semaines de boulot pour se les payer. On a finalement dû les voler, pas
vrai ? Notre clan ne fait pas ce genre de cadeau à des gamins qui risquent
probablement de finir par se perdre dans le désert. Heureusement que je suis
rusé.
Daneill sortit une tenue similaire, faite d’un lourd tissu, de gants et de sur-
bottes. Une capuche venait protéger intégralement la tête, et des lunettes
fermées de fer blanc complétaient l’ensemble. Ces tenues étaient très
similaires à celle de Luis, achetée chez un fabricant de Selltown. Les clans
de technos demandaient une forte somme pour ces tenues, sachant très bien
que nul ne pourrait survivre sur Baal Secundus sans elles.
Les leurs étaient rapiécées à plusieurs endroits. Luis détestait porter la
sienne tant elle empestait les produits chimiques nécessaires à l’étanchéité.
Son champ de vision se trouvait également réduit à peau de chagrin et il se
mit immédiatement à transpirer.
Au moins son sac à dos s’en trouvait-il allégé. Daneill et Florian remirent
les leurs sur leurs épaules et ramassèrent leurs perches.
— On y va, dit Florian d’une voix étouffée.
Le cliqueur dans une main et son bâton dans l’autre, Luis désigna une
direction qui déviait légèrement du chemin qu’ils avaient suivi jusque-là.
— Par là, dit-il.
Et ils partirent, peinant sous le fardeau de leurs lourds attirails. Luis
préféra ne pas penser à toute l’humidité qu’il perdait. Chaque fois qu’un
passage lui paraissait plus facile, l’appareil semblait s’amuser à grésiller de
plus belle et l’aiguille flirtait davantage avec la zone dangereuse. Ils
devaient alors emprunter des chemins plus accidentés. Luis maudit l’esprit
de l’appareil en silence, de peur de l’offenser.
La zone irradiée s’étendait sur plusieurs centaines de mètres de terrain
escarpé. Et le soleil tapa dur durant tout ce temps. Luis était trempé de
sueur et sa gorge était serrée par la soif. Il sentit ses pensées s’embrumer,
mais il était hors de question de s’arrêter.
Au moment où l’ascension devint insupportable, le soleil dépassa son
apogée et redescendit vers l’autre versant des Monts du Mur du Paradis,
accordant aux garçons un répit bienvenu. Le jour fraîchit et les ombres
s’allongèrent. Le crépitement du cliqueur ralentit, jusqu’à ne plus être qu’un
toc-toc régulier. L’aiguille tremblotante daigna enfin s’éloigner de la zone
rouge et, bientôt, elle se contenta de quelques soubresauts sporadiques tout
en bas de la partie blanche. Les cliquetis s’atténuèrent, puis se turent.
Luis les emmena une bonne centaine de mètres plus loin au cas où
l’aiguille aurait la mauvaise idée de s’éveiller à nouveau.
Ils se trouvaient alors sur une pente rocheuse polie par le vent. Quelques
degrés d’inclinaison de plus et il aurait été impossible de poursuivre sans
cordes. Luis cala ses pieds au sol en tira sa capuche en arrière. Il soupira
d’aise lorsque le souffle froid de la nuit vint caresser son visage trempé.
— Plus de radiations, nous en sommes en sécurité ici, leur expliqua-t-il.
Ils le rejoignirent.
— On dirait qu’il y a une caverne un peu plus haut, observa Florian en
montrant un renfoncement dans le pan rocheux de la montagne. On pourra
camper là. On devrait s’arrêter pour la nuit.
La caverne était une faille dans la pierre élargie par l’érosion. Ils durent se
baisser pour entrer, mais une fois à l’intérieur, l’endroit était assez haut de
plafond pour qu’ils puissent se redresser, avant de devoir se courber à
nouveau. À trente pas de l’entrée, le poids des roches réduisait la caverne à
un espace haut d’à peine un mètre, même si la fissure semblait continuer
sous l’obscurité de la montagne. Le sol était couvert de sable.
— C’est parfait ! s’exclama Florian.
Il laissa sa main courir sur la paroi en se dirigeant vers le fond de la cavité.
Il laissa tomber ses affaires, s’accroupit et tenta de voir à l’intérieur de la
faille.
— Il y a quoi, après ? demanda Daneill, qui était resté près de l’entrée.
J’aime pas ça du tout. C’est trop profond. Il pourrait y avoir n’importe quoi.
— Il n’y a rien du tout. On dirait que ça descend un peu plus loin.
Florian s’assit sur un rocher et commença à enlever sa tenue de protection,
tournant le dos à la faille.
Daneill n’était toujours pas décidé à poser son paquetage et ses perches.
— Si on avait de quoi faire un feu. Il fait froid.
— Trop froid, effrayé par une fissure dans la roche, mais quel genre
d’ange tu vas faire ? moqua Florian, occupé alors à enrouler sa tenue.
Les garçons ignoraient tout des nécessités de décontamination de leur
équipement ; quand bien même, ils ne disposaient pas de l’équipement
idoine, alors il rangea simplement le tout dans son sac.
— Ça fait un bail qu’on est pas tombés sur un endroit aussi parfait pour
camper. Tu verras.
Luis posa ses sacs à son tour.
— Tu as probablement raison. Je suis épuisé, de toute façon. Nous devons
nous reposer.
— Qu’est-ce que tu y connais, toi ? lui lança Daneill
— Suffisamment pour avoir emporté un cliqueur avec lui, et pas nous !
rétorqua Florian. Tu veux bien arrêter ça, oui ?
Daneill écarquilla les yeux, puis la bouche. Il fit un pas en arrière.
— Florian… souffla-t-il.
— Oh, ne commence pas, hein ! répondit Florian. Tu ne peux donc pas…
L’expression dans les yeux de Daneill le réduisit au silence. Le garçon se
retourna vers les profondeurs de la faille. Luisants dans la pénombre
troglodyte, une douzaine d’yeux le dévisageaient.
— Un scorpion de feu ! s’écria Daneill.
Il recula en titubant et se cogna la tête contre le rebord de l’entrée. Luis
empoigna son bâton et Florian se mit à crier.
Le scorpion émergea des ténèbres.
Le scorpion de feu de Baal Secundus n’avait pas grand-chose à voir avec
ceux de Terra, mais suffisamment de points communs pour justifier cette
appellation. Cousin des araignées chasseresses des désolations salées, il
disposait du même corps plutôt plat, ovale, mais bien plus massif. Six de
ses dix membres étaient ses pattes, la paire la plus avancée avait évolué en
d’énormes et puissantes pinces. Tout comme l’araignée, son corps était
segmenté en trois parties, protégées par une armure naturelle, et sa tête
abritée par une sorte de collerette qui prolongeait l’exosquelette. La bouche
était munie de nombreuses mandibules. Luis maudit leur imprudence. Ils
auraient dû se montrer plus attentifs.
Le scorpion saisit l’une des chevilles de Florian dans l’une de ses pinces.
Le garçon réagit par de grands coups de pieds dans la tête du monstre,
obligeant celle-ci à se replier dans ce renfoncement chitineux. La bête siffla
de colère et s’extirpa de la fissure pour pénétrer totalement dans la caverne,
sa queue levée bien haut. Florian cria à nouveau.
— Éloigne-toi de sa queue ! l’avertit Luis.
C’était à l’arrière de son corps que l’anatomie du scorpion divergeait d’une
manière significative de celle de l’araignée. La paire de membres
postérieurs de l’animal avait fusionné et s’étaient recourbée vers le haut
pour former cette queue longue et flexible. L’extrémité était devenue une
glande sombre, au fond d’un orifice entouré de poils qui avaient durci et
s’étaient rejoints. La queue se balançait d’avant en arrière, une goutte
perlait à l’extrémité du dard.
Luis voulut s’élancer à l’aide de Florian mais Daneill l’attrapa par le bras.
— Laisse-le ! On peut encore se sauver ! On ne pourra rien contre ça, il va
y rester ! On va tous y rester !
— Sauve-toi si tu le veux, mais tu ne seras pas digne de devenir un ange !
lui lança Luis en se dégageant d’un geste brusque.
Florian s’accrochait d’une main au sol tout en continuant de donner des
coups de pied dans la tête du scorpion.
L’animal ramena sa queue en arrière, la glande oscillant de gauche à
droite. La bête émit son bruit si caractéristique, provoqué par la réaction
exothermique.
— Florian ! cria Luis.
Puis il chargea le scorpion, écartant la glande empoisonnée d’un grand
coup de bâton ; celle-ci s’ouvrit et libéra son contenu malodorant et
enflammé qui se répandit en fines gouttelettes dans la caverne. Florian hurla
quand quelques-unes tombèrent sur son bras. Luis posa l’extrémité de son
bâton sur la queue, juste sous la glande, puis tira vers lui afin de ramener la
créature au sol. Le scorpion siffla et recula, puis se retourna vers Luis,
traînant toujours Florian derrière lui. Celui-ci eut la présence d’esprit de
saupoudrer ses brûlures de sable au passage avant de saisir un gros caillou
qu’il leva au-dessus de sa tête de ses deux mains. Il se mit aussitôt à
marteler la pince qui le retenait.
Luis eut le plus grand mal à maintenir la queue. La carapace de la pince se
fissura. Le scorpion poussa un feulement aigu. Luis pesa de tout son poids
quand il entendit la glande sur le point de libérer à nouveau son contenu. Le
liquide jaillit à la verticale, le feu chimique ricocha contre le plafond et
retomba dans toute la caverne, mettant le feu aux vêtements de Luis.
L’espace confiné fut rapidement noyé de fumée.
— Lâche… moi… saleté ! cria Florian en continuant de bombarder la
pince à grands coups de pierre.
La carapace finit par céder, mettant à nu les muscles tendres. Le scorpion
le lâcha enfin et le garçon parvint à se relever. Traînant sa pince brisée sous
lui, le scorpion tenta d’attraper Luis avec l’autre, mais Daneill intervint à
son tour en poussant un cri désarticulé et incompréhensible. Il plongea
pourtant son poignard dans les jonctions de la queue. L’animal ramena
celle-ci en arrière, brisant la lame au ras de la garde. Luis fut projeté au sol.
Encerclé et blessé, le scorpion préféra renoncer et se replia vers
l’anfractuosité.
Les trois garçons restèrent pantelants dans la caverne, entourés de
flammèches générées par le feu chimique.
— On a eu de la chance, ce n’était pas un adulte, dit Luis. Il devait avoir
mué récemment, ou tu n’aurais pas brisé sa carapace avec autant de facilité.
Il tendit une main à Florian.
— Tu es revenu me sauver. Tu aurais pu t’enfuir et m’abandonner, dit ce
dernier en prenant la main tendue.
— Jamais, répondit Luis en remettant Florian sur ses pieds.
Il sentit le regard de Daneill dans son dos.
— Un spécimen plus gros nous aurait tous tués, ajouta Florian. C’était
courageux de ta part de l’affronter.
— Tu as dit que nous étions frères, au moins jusqu’à ce que nous
atteignions Angel’s Leap et le Fleuve des Vents, déclara Luis. Je respecte
toujours mes promesses. Mais nous ne pouvons pas rester ici, termina-t-il
en regardant la fissure.
Ils grimpèrent aussi haut qu’ils le purent. La Nuit Première durait à cette
période et leur offrit une demi-heure de semi-pénombre quand elle
s’acheva. La Vraie Nuit lui succéda et les obligea, cette fois-ci, à faire halte.
Avec elle vint le froid, et ils durent se serrer les uns contre les autres pour se
réchauffer sous le regard glacé de Baal.
Ils montèrent la garde à tour de rôle, au cas où d’autres scorpions de feu
auraient rôdé dans les parages, mais aucun ne dormit réellement. Au
moindre bruit, ils scrutaient les ténèbres. Ils accueillirent l’aube nouvelle
avec des cris de joie.
— Nous devons continuer à grimper et franchir les montagnes, expliqua
Florian. Le Fleuve des Vents s’écoule de l’autre versant. On va en baver
aujourd’hui.
Ils suivirent Florian et ils grimpèrent très haut, si haut que la Grande
Désolation Salée ne fut plus qu’une tache floue. Les montagnes s’élevaient
encore, leurs flancs abrupts comme des murailles. Florian les entraîna sur
un étroit sentier qui longeait les à pic. Ils empruntèrent des passages tout
juste assez larges pour poser un pied, mais laissaient en contrebas et
derrière eux les zones radioactives et la caverne du scorpion. Luis éprouva
de plus en plus de difficulté à respirer. L’air glacé lui brûlait la gorge.
Daneill fut encore plus affecté, au point que Luis dut l’aider à avancer.
Le sentier rejoignit les restes d’une ancienne chaussée délabrée et dont les
contreforts s’effondraient. L’air se raréfia davantage. Daniell devint confus,
Luis fut pris de vertiges.
— On y est presque, leur dit Florian en levant le doigt.
Plus haut, une large passe séparait deux pics. Ces sommets se dressaient
d’une manière impérieuse jusqu’à des altitudes impossibles, leurs crêtes
recouvertes d’une neige éternelle. Et pourtant, l’un d’eux était surplombé
d’une antique construction.
Ils atteignirent l’entrée de la passe, un large vallon entre les pics.
Ils grimpèrent plusieurs heures encore. L’air était tellement sec que
l’intérieur de leurs narines se craquela, leur langue devint pâteuse. Quand
ils s’arrêtèrent enfin, ils étaient à bout de force. Daneill cria dans son
sommeil.
Quand Luis s’éveilla, il était nauséeux et épuisé, mais il se força à se lever.
Il avait hâte de redescendre.
Il entreprit de rassembler ses affaires en vue de cette longue marche qui
s’annonçait, mais resta figé sur place. Florian et Daniell avaient disparu.
L’équipement de Florian était bien là où il l’avait déposé, les robes
d’extérieur de Daneill semblaient avoir été abandonnées là, mais son sac et
ses perches n’étaient plus là.
— Florian ? Daneill ? appela-t-il.
— … eill, … eill, … eill, lui répondirent les montagnes.
Le silence se rabattit sur lui de tout son poids. Les falaises escarpées de
pierre rouge l’entouraient. Le sol de la vallée était jonché de rochers entre
lesquels serpentait un vague sentier. Le vent soufflait des notes désolées. Il
ne se souvenait pas s’être un jour senti aussi seul.
Il entendit un cri, plus haut. Il serra ses robes autour de lui et s’élançant au
pas de course. À cette altitude, l’air était si raréfié qu’il ne put aller bien
loin.
— Daneill ! entendit-il Florian crier. Attends ! Attends !
La pente se terminait par un renflement, identique à tous ceux qu’ils
avaient gravis ces derniers jours. À chaque fois, ils avaient espéré que la
passe se décide enfin à redescendre, et chaque fois ils avaient été déçus.
Cette fois-ci, pourtant, c’était véritablement le sommet. Luis le gravit et se
trouva soudain à dominer l’autre versant qui s’élargissait à ses pieds en
direction de déserts lointains, obligeant les montagnes autour à s’écarter.
— Daneill ! cria à nouveau Florian, sa voix affaiblie à cause de l’altitude.
Luis chercha, puis aperçut enfin deux silhouettes à quelques centaines de
mètres en contrebas. Ils semblaient se battre au sommet d’un gros rocher.
L’air était clair, seule la présence des garçons pouvait donner une idée de
l’échelle du paysage. Sans eux, jamais Luis n’aurait pu deviner la taille de
ce rocher.
Il s’élança, les yeux rivés sur eux. Daneill et Florian se battaient bel et
bien. Daneill, son sac sur le dos, était affaibli par le mal des montagnes,
mais Florian avait été brûlé et était exténué. Daneill, le plus fort des deux,
finit par prendre le dessus et jeta son camarade au sol. Il saisit l’une de ses
perches et en asséna un grand coup sur le crâne de Florian. Luis accéléra.
Il atteignit enfin Florian, son corps réclamant un air qu’il ne pouvait
trouver.
— Arrête-le ! dit Florian, toujours au sol, se protégeant le visage avec ses
mains. Le mal des montagnes lui brouille l’esprit. Il va la boire !
Luis ne comprit pas.
— L’eau maudite ! insista Florian. Vite !
La passe tournait vers l’est à cet endroit, et Daneill s’était engagé dans la
descente. Luis lui courut après, mais ne parvint pas à le rattraper. Quand il
atteignit le sommet, il vit Daneill s’approcher d’une mare qui s’étalait au
pied d’un rocher. Il sentit son sang se figer.
— Daneill ! Daneill ! Arrête !
Le garçon trapu lui jeta un regard chargé de haine et de confusion. Il
continua à avancer vers l’eau. Là, il laissa tomber son sac et ses perches,
dont l’une était toujours rougie du sang de Florian. Luis le rattrapa juste sur
la berge, le saisit par le bras et le fit pivoter.
— Ne bois pas ça !
— Hein ? demanda Daneill, complètement perdu, sa voix pâteuse et ses
gestes lents. J’ai soif, p’tit salé. Laisse-moi tranquille.
Daneill, plus fort et plus âgé que Luis, frappa ce dernier au poignet avec
une pierre qu’il avait en main. Luis cria et le lâcha, et avant qu’il puisse
réagir, Daneill s’était élancé dans l’eau. Luis tenta de lui saisir le pied, ce
qui lui valut un bon coup dans les gencives et une pluie d’étoiles devant les
yeux.
Daneill plongea les mains dans l’eau et porta ses paumes à sa bouche. Il
avala trois grosses gorgées, puis s’arrêta net. Il cracha, leva les yeux et son
regard horrifié se posa sur Luis.
— Aide-moi ! dit-il.
Mais il était déjà trop tard.
— Daneill ! cria Florian qui dévalait la pente à son tour.
Luis s’éloigna de Daneill. Florian poussa un cri désespéré. Luis l’attrapa
pour l’empêcher d’aller aider son camarade. Florian se débattit, mais Luis
parvint à l’empoigner à bras le corps, à le déséquilibrer et à le faire tomber
au sol.
— Reste à l’écart ! Il ne faut pas que tu sois éclaboussé !
— Floriaaaaan…
L’appel se prolongea en un râle d’agonie. La bouche de Daneill s’ouvrit
pour dévoiler une langue qui n’était plus qu’un moignon noirci dans sa
bouche.
Il fit trois pas vers la berge, d’une démarche saccadée, les jambes raides
comme ses tendons commençaient à se flétrir. Il ouvrit la bouche pour
tenter d’inspirer l’air et pour parler, mais il n’avait déjà plus de poumons.
Ses lèvres finirent par s’assécher et se rétracter sur ses dents. Ses joues se
creusèrent, ses paupières se racornirent au-dessus de globes oculaires qui
roulaient de terreur. Ses tendons se tendirent comme les lanières d’un lance-
pierre ; ses membres se tordirent selon des angles douloureux. Ses doigts se
recroquevillèrent, au point que les os se cassèrent dans des craquements
sinistres.
Le corps de Daneill, totalement desséché, se mit à craquer comme un feu
quand les tissus se contractèrent et se fissurèrent. Sa colonne vertébrale
s’arqua et son corps tout entier frémit. Sa peau devint noire, et ses yeux,
étonnamment humides au milieu de ce visage flétri, finirent par disparaître
au fond de leur orbite. Un gargouillis immonde émana d’une gorge
désormais à peine plus large que ses vertèbres.
— Tu sais ce que c’est, non ? Tu sais ce qui va se passer si l’eau te
touche !
Florian toussota et se laissa aller sur le sol rocheux.
— Dans notre clan, ils disaient qu’il s’agissait d’une arme, que c’est
vivant, que ça se multiplie et que ça cherche à tuer les gens. Ils disaient que
c’est cette eau maudite qui a asséché les océans et répandu les désolations.
Je sais ce que c’est. Maintenant, lâche-moi !
Luis recula après avoir lâché le bras de Florian. L’adolescent se releva et
regarda, impuissant, le tas de tendons et d’os emprisonné sous cette peau
jaunâtre, le sourire dépourvu de lèvres et élargi par le repli des chairs.
L’eau trembla. Un vortex se forma et tout le liquide fut aspiré par la
fracture dans la pierre. Il ne subsistait pas la moindre trace d’humidité,
comme si la mare n’avait jamais été là.
Florian s’accroupit, la tête dans les mains, et se mit à pleurer. Il se reprit au
bout de quelques secondes. Le souffle toujours saccadé, il ramassa le sac et
les perches de Daneill avec des gestes brusques. Il rejoignit ensuite Luis,
puis jeta l’ensemble à ses pieds.
— On dirait que tu t’es trouvé des ailes, lui dit-il avec une pointe
d’amertume. Tu vas donc m’accompagner, p’tit salé. Jusqu’au bout du
voyage.
CHAPITRE CINQ
LE SANGUINOR
998.M41
Orbite basse au-dessus d’Asphodex
Système de Cryptus
Les bordées incessantes de macrocanons s’interrompirent quand le
Stormraven de Dante approcha du Blade of Vengeance. Les batteries bâbord
se turent afin de permettre le passage des appareils fuyant Asphodex. Le
Sanguine Shadow s’approcha rapidement et se dirigea vers le centre du
flanc bâbord du géant, là où se trouvaient les hangars d’appontage. À peine
le dernier appareil eut-il percé les champs d’intégrité retenant l’atmosphère
des hangars que les pièces qui hérissaient tout le flanc du navire reprirent
leur œuvre de mort sur la planète en contrebas.
Le Sanguine Shadow se posa près de ses frères. Les patins d’atterissage
broyèrent des restes de fluides alien congelés, protestant en grinçant contre
le poids de l’appareil. Le rouge sang de la coque était parsemé de cicatrices
sombres et de traces d’acide. Par endroits, le blindage de céramite était
percé jusqu’à la couche de plastacier en dessous. Équipés de tout un attirail
ésotérique, des servitors de la forge se précipitèrent et commencèrent à
nettoyer les appareils de ces immondices xenos. Ils firent preuve d’une
célérité inhabituelle, peut-être motivés par une sorte d’empathie que
ressentirait une machine vis-à-vis d’une autre. L’esprit du Stormraven se
montra plutôt impatient ; la rampe d’assaut s’abaissa un peu brutalement,
comme elle l’aurait fait pour un débarquement en pleine zone de combat, et
Dante quitta l’appareil.
Des écuyers du chapitre attendaient leurs maîtres à l’arrière du pont, tous
portant la livrée rouge. Ceux dont les maîtres avaient péri arboraient en plus
une croix noire cousue sur leur poitrine, ainsi que des amulettes de basalte
poli en forme de crânes suspendues à leur cou. Le long de la paroi, des
sarcophages renfermaient les corps des frères de bataille tombés. Ils
attendaient d’être transportés jusqu’à l’apothecarion. Les serfs du chapitre
étaient d’une nature généralement stoïque et n’étaient pas du genre à
montrer leurs sentiments, à l’instar de leurs maîtres, mais tous pleuraient en
silence les Blood Angels défunts. Suivi par d’une procession de servitors-
choristes, le chapelain Ordamael allait de cercueil en cercueil en offrant des
prières qui vantaient les hauts faits des morts et des grâces pour le retour de
leurs glandes progénoïdes. Des prêtres-sanguiniens se livraient déjà aux
premiers examens des corps, vérifiant en premier lieu l’état des glandes.
Des techmarines de l’arsenal les débarrassaient de leur équipement ; des
serfs remplissaient au fur et à mesure des formulaires cramoisis.
L’écuyer personnel de Dante l’attendait parmi les autres. Il ne jouissait
d’aucun statut particulier, mais ses semblables s’attachaient à rester derrière
lui, jamais devant. Arafeo se dirigea vers Dante, le visage solennel, même
s’il ne pouvait dissimuler le soulagement qu’il ressentait en voyant que son
maître avait survécu.
Arafeo était très âgé selon les standards mortels, et ses gestes trahissaient
ses difficultés à se mouvoir. Dante parvenait à peine à y croire ; en un laps
de temps qui lui paraissait n’avoir duré que quelques mois, son jeune
serviteur s’était transformé en ce vieillard qui allait bientôt mourir. Arafeo
était le soixante-septième écuyer au service de Dante. Il ne serait pas le
dernier.
— Monseigneur, quel bonheur que de vous voir sain et sauf de retour sur
le Blade of Vengeance, l’accueillit Arafeo.
Il lui tendit une coupe de vin d’une main tremblante. Dante secoua la tête.
Sans un mot, Arafeo ramena la coupe à lui.
Le regard vide et écarlate de Sanguinius, dont le visage orageux était
représenté sur le casque de Dante, parcourut la ligne des Blood Angels
tombés.
— Trop d’entre nous ne sont pas rentrés. Les Hauts Seigneurs pourraient
considérer cela comme une victoire, mais pas moi. Le prix à payer a été
trop élevé. Reviens me voir plus tard, Arafeo, je n’ai pas terminé mon
devoir, aujourd’hui. Je dois superviser le retour de mes frères depuis la
surface.
L’écuyer de Dante s’inclina, puis se retira. Les autres accueillirent leurs
maîtres respectifs et s’enquirent de leurs besoins, proposant des
rafraîchissements et des linges parfumés pour qu’ils se nettoient le visage,
une fois débarrassés de casques qu’ils n’avaient pas ôtés depuis de
nombreux jours de combats. Ceux qui se retrouvaient désormais sans
maîtres vinrent prendre place auprès de leurs dépouilles et montèrent une
garde silencieuse. Certains d’entre eux mettraient fin à leur propre
existence, plus tard dans la nuit, car les liens qui unissaient écuyers et
maîtres étaient généralement très étroits.
— Karlaen ? appela Dante.
Le Premier Capitaine était en pleine conversation avec ses propres
Archanges. Il avait enlevé son heaume, qui reposait désormais sur un
support tenu par son serviteur. Au milieu de son armure Terminator, le
visage de Karlaen était livide, comme s’il sortait d’un long séjour dans une
caverne. Ses yeux bleus brillaient, sa mâchoire était serrée. Dante
connaissait bien les signes de la soif, cette dévorante passion dont ils
avaient hérité de Sanguinius. La plupart de ses hommes devaient en souffrir
après une aussi âpre bataille. Il découvrirait bien assez tôt lequel d’entre eux
n’avait pas été assez fort pour y résister et s’était précipité vers sa mort, et
lesquels s’étaient enfoncés plus profondément pour succomber à la Rage
Noire.
— Combien de vos Archanges sont-ils tombés ?
— Sept, répondit Karlaen. Les frères Morfeus, Cortizae, Mestus, Brahe,
Zostane, Daniaeus, ainsi que le frère-sergent Salazari. Et j’ai douze blessés.
Douze armures Terminator sont lourdement endommagées et presque toutes
ont subi des dégâts. Toutes furent récupérées, sauf une, grâce soit rendue à
Sanguinius, mais je ne serai pas en mesure de déployer l’intégralité de mes
effectifs avant plusieurs semaines.
— Donnez-moi une réponse plus précise que cet avant quelques semaines,
Premier Capitaine, le pressa Dante. Les heures qui s’annoncent ne
souffriront d’aucune approximation. J’ai besoin de données précises.
— Je regrette, mais c’est impossible, seigneur commandeur, répondit
Karlaen en haussant les épaules, son armure amplifiant le geste. Pas avant
que le seigneur Incarael n’emporte tout cet équipement à l’arsenal.
La Soif Rouge affectait l’humeur de son subalterne, dont Dante étudiait
attentivement les traits.. Six Premiers Capitaines s’étaient déjà succédé
durant son règne d’un millier d’années. Deux avaient été emportés par la
Rage Noire, mais fort heureusement, Karlaen n’en présentait pas les
symptômes. La propre soif du commandeur se terrait quelque part à l’orée
de sa conscience, éveillée par cette guerre contre les tyranides, mais sa
fureur était tempérée par le poids de l’ennui ; en effet, Dante avait mené
d’innombrables guerres comme celle-ci, et la soif avait toujours été
présente. La colère qu’il éprouvait était un sentiment bien plus humain, plus
ordinaire, et venait du fait qu’un autre monde de l’Empereur avait été
perdu. Une autre lumière dans le ciel venait de s’éteindre.
— Monseigneur ? s’inquiéta Karlaen quand Dante ne répondit rien.
— Faites-moi un rapport détaillé dès que vous serez en mesure de le faire.
Allez vous reposer. Nous nous verrons dès qu’Aphael et Phaeton auront
rejoint la flotte.
Karlaen inclina la tête en un geste reconnaissant.
— Il sera bon de s’extirper de cette armure, commandeur, fit-il avant de
marquer une pause. Vous devez vous aussi prendre du temps au calme,
monseigneur. Ces combats ont été éprouvants.
— Je me reposerai bien assez tôt, répondit Dante. J’espère revoir les autres
et me faire une idée de nos pertes.
— Monseigneur.
Dante sentit que Karlaen voulait ajouter autre chose, mais il fit preuve de
suffisamment de tact pour ne pas importuner son supérieur quand celui-ci
avait besoin de repos.
Entouré de ses gardes du corps, Dante se dirigea vers le poste d’accostage
situé au fond du hangar. Il y avait une ouverture de part et d’autre du
hangar, afin qu’un appareil puisse se poser et redécoller rapidement sans
avoir à effectuer la moindre manœuvre de retournement. Le large espace
grouillait d’activité. Les tech-priests de l’arsenal allaient d’un appareil à
l’autre, donnant leurs ordres aux foules de techniciens et servitors, dont
certains tiraient sur d’énormes chaînes. À la seule force des bras, ils
déplaçaient des Stormraven et des Stormtalon et les plaçaient sur des
chariots. Ces derniers roulaient sur des rails, ce qui permettait de déplacer
rapidement les appareils jusqu’aux alcôves de maintenance situées plus au
centre du pont. Le hangar traversait toute la largeur du Blade of Vengeance,
à peu près à la moitié du navire et directement au-dessus du plus gros pont
d’embarquement, sous le ventre du vaisseau. L’endroit était protégé par les
boucliers latéraux, mais sa situation permettait de transférer facilement les
aéronefs entre le hangar et le pont d’embarquement en utilisant d’imposants
monte-charge. Les alcôves de maintenance reliaient les deux extrémités du
hangar, facilitant l’accès des équipes de mécaniciens. Des parois anti-
explosions permettaient d’isoler rapidement un côté ou l’autre.
Le remugle de carburant, de prométhium et d’échappements des moteurs
tapissait le fond de sa gorge. Les relents de poudre s’accrochaient aux
carlingues des appareils tout juste rentrés. Et sous ce mélange d’odeurs
d’espace et d’hydrocarbure, rampait celle du sang. Pour Dante, elle primait
sur toutes les autres, même si elle faisait partie du bouquet olfactif qui
flottait à travers tout le pont. Le moindre Blood Angel devait la sentir lui
aussi. Une envie de se nourrir s’éveilla dans son subconscient, que le
seigneur commandeur repoussa aussitôt. Il conservait sa soif dans une
prison à l’intérieur de son âme noble. Sa maîtrise était totale, mais il ne
pouvait faire taire la soif totalement, et elle le tenaillait comme une écharde
impossible à retirer.
L’odeur de sang enfla quand il passa devant un groupe de soldats de
l’Astra Militarum assis en silence. Ils n’étaient que quelques centaines, de
grades et de régiments variés. Issus d’une douzaine de mondes, ils avaient
forgé une nouvelle camaraderie, unis par la nécessité de survivre, et
partageaient un même état d’épuisement. Quand ils le virent approcher, ils
se donnèrent des coups de coude et firent le signe de l’Aquila. Quand il
posa les yeux sur eux, ils lui demandèrent de les bénir.
Dante détourna le regard de leurs blessures, ravala sa salive et leur parla.
— Reposez-vous. Vous avez combattu, et remporté une grande victoire,
aujourd’hui. Des héros tels que vous seront vénérés à jamais. Les membres
de ce chapitre vous doivent beaucoup pour tous vos efforts.
Ils le remercièrent. Les rides effrayées s’effacèrent de leurs fronts. Les
hommes se redressèrent. L’un des officiers se leva, puis un autre, puis les
centaines de soldats les imitèrent. Les blessés demandèrent qu’on les aide à
se remettre debout. Une fois tous levés, ils saluèrent, chacun à leur façon,
unis davantage encore dans leur adoration de cette icône vivante.
— Longue vie au Commandeur Dante, le sauveur d’Asphodex ! L’ange
béni ! cria l’un d’eux.
— Longue vie ! Longue vie ! Longue vie ! scandèrent les autres. Ils
hurlaient à présent de toute la force de leurs poumons, mais le chant ne
pesait pas lourd face au vacarme qui régnait sur le pont.
Dante était modeste. Il détestait cette vénération dont il était l’objet et ces
histoires inspirées de ses hauts faits, mais il comprenait leur impact sur le
moral et resta bien droit pendant qu’ils chantaient ses louanges.
— Très bien, cela suffit, reposez-vous, leur intima-t-il.
Il toucha l’épaule d’un serf portant le prime helix de l’apothecarion.
— Où est Dhrost ? Je ne le vois pas.
— À l’apothecarion, monseigneur, répondit le serviteur, intimidé par le
masque doré de Sanguinius, mais sans cesser de soigner un soldat blessé. Il
est aux bons soins des prêtres-sanguiniens.
— Ses blessures sont-elles graves ?
— Il se remettra, monseigneur. Il combattra à nouveau.
— Voilà qui est bon. Il fait partie de ces gens dont la présence est
indispensable par les temps qui courent. Tout comme ces hommes, continua
Dante. Une fois qu’ils auront tous été examinés, veillez à leur trouver de
quoi manger et se rafraîchir. Ils ne doivent pas rester là, à ruminer sur leurs
pertes. Ce sont des héros. Ils devraient être traités comme tels. C’est un
ordre. Faites en sorte qu’il soit exécuté.
Il était un peu agacé que l’ordre n’ait pas été donné plus tôt, et d’avoir eu à
le faire lui-même. Conçues et fabriquées à une époque plus glorieuse
encore, les barges de bataille des space marines étaient suffisamment vastes
pour accueillir des milliers de combattants, et n’exploitaient jamais en
totalité leurs capacités. Si ces hommes étaient encore assis là, c’était
uniquement par négligence.
— Bien entendu, monseigneur, répondit le serviteur.
Dante se tourna vers les soldats afin de s’adresser à eux.
— Dès que la flotte se sera remise en route, vous serez les invités des
Blood Angels, eut égard à votre courage. Vous allez quitter cet endroit
rapidement. Reposez-vous, vous êtes en sécurité.
Dante ignora les tentatives maladroites des hommes cherchant à poser la
main sur son armure, et reprit sa route vers le fond du hangar.
Des Stormraven entraient et sortaient du hangar, les champs d’intégrité
atmosphérique scintillant autour de leur proue quand ils en franchissaient
les limites. Il s’agissait des derniers éléments, des unités envoyées en
mission dans d’autres secteurs d’Asphodex ou retardées par une attaque ou
quelque aléa technique. Chaque appareil portait des traces de combat. Les
restes de sa force de frappe émergèrent de ces aéronefs fatigués, portant
leurs blessés, leurs morts et tout l’équipement qu’ils avaient pu récupérer.
Des prêtres-sanguiniens descendirent à leur tour, les capsules de leur
reductor bien remplies, signe qu’elles contenaient les glandes progénoïdes
des défunts. Certains appareils se posaient, avaient leur chargement
débarqué au plus vite, puis repartaient immédiatement, tout à la hâte d’aller
récupérer les frères laissés en arrière. Il regarda les techmarines monter à
bord de l’un d’eux, impatients d’arracher la précieuse technologie du
chapitre d’entre les crocs de l’ennemi. Des serfs tirèrent plusieurs larges
palettes d’un engin voisin sous la supervision de quelques cadres
expérimentés de l’arsenal. Elles transportaient des unités cogitator pour
drop pods. Les modules eux-mêmes étaient faciles à fabriquer et donc
considérés non-indispensables, contrairement aux complexes esprits de la
machine.
À l’extrémité du hangar, de hautes statues étaient alignées contre la
cloison. Des baies en verre blindé étaient intercalées entre leurs ailes
déployées et leurs bras qui saillaient dans le vide. Dante s’avança dans l’un
de ces espaces et baissa les yeux vers les ruines d’Asphodex. Au fait de ses
humeurs, sa garde sanguinienne comprit qu’il fallait l’y laisser seul et resta
à distance respectueuse.
Le vaisseau frémissait en cadence avec les salves successives des pièces
d’artillerie, chaque bordée pilonnant la surface d’Asphodex d’innombrables
bombes incendiaires. Dante avait ordonné à Bellerophon de vider ses
réserves, et le Gardien de la Porte Céleste semblait exécuter son ordre à la
lettre. La surface de la planète tressautait sous le bombardement ; une
profonde crevasse s’y dessinait. Les plaques tectoniques se déplaçaient,
exposant la lueur du feu intérieur du monde. Le Blade of Vengeance ne
disposait pas de la puissance de feu nécessaire pour un Exterminatus, mais
Dante voulait le purifier par le feu et ne rien laisser qui puisse satisfaire
l’appétit des tyranides. Le monde-cité de Phodia était devenu un véritable
enfer, et les artères principales de ses quartiers encore debout étaient
ravagées par les flammes.
Au-dessus du disque orangé du monde à l’agonie flottaient des silhouettes
organiques. Asphodex était entourée d’un amas de cadavres. Les créatures
géantes étaient mortes, leurs épaisses carapaces de crustacés éventrées. Des
nuages de fluides gelés et de morceaux de chair tournoyaient autour de
chaque cadavre. Les particules figées de leur atmosphère les couvraient
d’un linceul qui venait obscurcir la Cicatrice Rouge.
Quelques vaisseaux-créatures étaient encore en vie. L’escorte du Blade of
vengeance les harcelait et achevait les bêtes blessées à coup de volées de
torpilles. Des escadrilles de Stormhawk et de Thunderhawk fonçaient le
long de leur vaisseau-mère, détruisant les organismes d’assaut et les
grappes de mines, laissées là comme autant d’œufs putrides par les xenos.
Les vaisseaux les plus vivaces erraient tels des ivrognes, agitant leurs
tentacules sans but précis. La flotte n’avait plus la moindre cohésion. Le
chaos le plus total avait remplacé l’unité dont elle avait fait preuve jusqu’à
présent. Ils constituaient des proies faciles, et les pièces d’artillerie des
Blood Angels s’en donnaient à cœur joie.
Des esprits naïfs auraient pu voir cela comme un triomphe, mais il ne
faudrait pas longtemps avant que la flotte ne se réorganise, tout comme
l’avaient fait les essaims à la surface. Cette flotte était immense, sans fin,
scindée en plusieurs armadas qui avaient assailli tous les mondes du
système de Cryptus. Des centaines de milliers d’engins avaient été détruits.
Il en restait encore bien plus, bien trop, et cela ne constituait qu’une infime
partie de la flotte-ruche Léviathan, elle-même éclat de l’entité tyranide. Ils
n’avaient fait que lui trancher une phalange.
Dante ne partagea son inquiétude avec personne.
Combien d’autres mondes verrait-il mourir ? Pour lui, cette dernière guerre
était impossible à gagner. Nul effort ne serait suffisant. Chaque victoire se
payait d’un coût énorme, et celles-ci n’étaient que des faits isolés au milieu
d’une longue liste de défaites. Qui pourrait vaincre les tyranides si
l’Imperium s’en montrait incapable ? Ni les eldars, ni ces parvenus de tau.
Les premiers étaient divisés, l’empire des seconds bien trop petit. Aucun
d’eux n’étaient assez nombreux. Les orks se jetteraient sur le Grand
Carnassier avec leur rage habituelle, mais ces engeances venues du vide les
dévoreraient, comme le bétail transforme une prairie en désert. Aucune
espèce dans la galaxie n’était en mesure de se dresser contre une telle
menace.
Si elles s’unissaient, elles pourraient résister, un temps. Dante ne parvenait
pas à s’imaginer l’humanité unie. Une alliance entre des espèces assez
puissantes pour contrer le Grand Dévoreur était tout bonnement impossible.
Dante ne bénéficiait pas du don de clairvoyance de Sanguinius, mais il
pouvait aisément se représenter une galaxie privée de toute matière
biologique, les ossements de civilisations entières ramassés par les
dynasties nécrons ou d’autres êtres abiotiques. Et même eux ne survivraient
pas ; ils finiraient par s’éteindre au milieu d’un champ de ruines. Il promena
son regard sur les restes éparpillés de la flotte tyranide et se dit que cette
même scène pourrait très bien se jouer un jour au-dessus de Terra, un
dernier baroud d’honneur avant l’inévitable fin. Corbulo le savait, lui. Le
prêtre-sanguinien était doué du don de vision. Ces derniers temps, il était
devenu plus renfermé. Dante pouvait imaginer la fin. Il était persuadé que
Corbulo l’avait vue.
Depuis le tout début de son existence, Dante avait appris à ne pas faire
confiance aux aliens. Même les plus inoffensifs d’aspect cachaient une
perfidie profondément ancrée. Toute indulgence vis-à-vis d’une espèce
xenos frisait la trahison. Mais au cours de ces longues années, jamais il n’en
avait réellement haï, pas comme certains de ses frères les haïssaient. Les
non-humains ne faisaient que lutter pour survivre, comme le faisaient les
humains. Dante connaissait assez l’histoire de la galaxie pour savoir que
bien souvent c’étaient la démence et l’avidité qui avaient scellé le sort de
civilisations entières, y compris le premier empire stellaire humain, et non
les menaces extérieures.
L’humanité avait plus en commun avec les autres espèces conscientes que
les adeptes de Terra ne l’admettraient jamais. Il se dit que c’était pour cette
raison qu’il était si facile de haïr les aliens. Pas pour lui. Il avait été témoin
d’actes de trahison et d’atrocités de la part de xenos, mais il avait également
vu de la noblesse, de l’honneur et de la compassion. Deux fois, récemment,
il avait dû combattre aux côtés des nécrons contre les tyranides. En aucune
occasion, ces aliens, pourtant très arrogants, n’avaient rompu l’alliance.
Tout être vivant savait se montrer vertueux.
Chez les tyranides, il avait finalement trouvé quelque chose à détester, et
avec force. Sa haine pour eux constituait l’émotion la plus puissante qu’il
eut jamais éprouvée, en dehors de cette soif qu’il connaissait depuis des
siècles. Il ne pouvait y avoir aucun compromis avec les tyranides,
seulement la guerre. Ils ignoraient toute rédemption. À l’époque où il les
considérait uniquement comme des animaux, ils n’étaient pour lui qu’un
problème à régler. Quand il avait appris l’existence de l’Esprit-ruche, il en
était arrivé à les envisager comme une menace capitale. Maintenant que cet
esprit s’était montré aussi vindicatif que le plus cruel des hommes, à la
haine c’était ajouté le dégoût.
La victoire était peut-être possible, finalement, mais ensuite ? Les forces
de l’Imperium seraient tellement affaiblies qu’elles seraient des proies
faciles pour le Grand Ennemi, prêtes à se faire balayer par les orks, ou bien
écrasées par les seigneurs des dynasties nécrons qui, il n’en doutait pas, se
retourneraient contre elles une fois la victoire acquise.
Alors qu’il observait cet enfer qui engloutissait Asphodex, Dante y vit un
signe annonciateur d’une fin prochaine. Une profonde lassitude s’empara de
lui et il remercia son armure de l’aider à tenir debout.
Il se détourna de la fenêtre et regarda son chapitre et ses serfs, en train de
se préparer, déjà, pour le prochain conflit. Ils étaient si peu nombreux, et
cela ne s’arrangerait pas.
Je les ai trahis, se dit-il. C’est le début d’une défaite.
Les pertes des Blood Angels s’annonçaient lourdes. Il n’avait pas besoin
de voir les rapports, les corps brisés portés par leurs frères depuis les
Stormraven lui disaient déjà ce qu’il avait besoin de savoir. L’effroi le
gagna. Ils ne seraient plus assez nombreux pour défendre Baal. Le chapitre
serait finalement détruit.
Seigneur Sanguinius, entonna-t-il en guise de prière. Pardonnez-moi. Je
suis vieux, et cette vie de conflits a épuisé mon âme, même si mon corps
reste fort. Je ne fléchirai jamais. Je ne renoncerai jamais. Si je suis
incapable d’assurer un meilleur avenir pour l’humanité, alors je
m’assurerai qu’elle ait une fin glorieuse, résistant jusqu’au dernier.
Pardonnez-moi mes atermoiements. Donnez-moi la force de les surmonter.
Peut-il m’entendre, se demanda-t-il. Le plus flamboyant des fils de
l’Empereur se trouve-t-il quelque part en ce moment, à m’observer ?
Sanguinius était mort dix mille ans avant la naissance de Dante. Il l’avait
prié avant même de devenir un space marine. Le Primarque n’avait jamais
répondu, mais Sanguinius n’était pas un dieu. Il était parfois difficile de ne
pas l’oublier. Parfois, les mots de l’Adeptus Ministorum sonnaient vrai.
Comme pour répondre à ses pensées tourmentées, un rayon de lumière
jaillit au centre du pont. Des vents forts se levèrent de toutes les directions à
la fois. Des armes furent épaulées, le tocsin sonna l’alarme. Des voix
mécaniques avertirent du danger d’intrusion. Les défenses du pont furent
activées.
La main de Dante vint se poser sur la poignée de son pistolet Infernus. Ses
gardes pointaient leurs gantelets Angelus vers l’épicentre de la radiation,
fixant le flot de lumière avec résolution.
La lumière faiblit pour révéler une silhouette dorée, éblouissante dans son
armure quasi-identique à celle de Dante, debout au beau milieu du hangar.
— Le Sanguinor ! annonça à plein poumons le chapelain Ordamael à
l’autre bout du pont. Le Sanguinor est arrivé !
Toute activité cessa subitement sur le pont. Les armures frappèrent le sol
quand les Blood Angels tombèrent à genoux et baissèrent la tête.Leurs serfs
s’agenouillèrent à leurs côtés, comme des enfants près de leurs parents à la
prière, les mains serrées si fort que leurs phalanges blanchirent.
Dante ne s’agenouilla pas. Le Sanguinor le dévisagea. De larges ailes de
céramite s’ouvraient de part et d’autre d’un visage qui ressemblait à celui
que Dante portait en masque, mais là où les traits de Sanguinius arboraient
une expression courroucée, sa bouche ouverte en un cri silencieux, ceux du
Sanguinor étaient troublés, des larmes d’or roulant sur ses joues.
C’était un masque que Dante avait vu à plusieurs reprises par le passé.
D’un pas résolu, le Sanguinor se dirigea vers Dante. La garde
sanguinienne s’écarta. Ils ne se seraient pas interposés même si Dante le
leur avait ordonné.
Le Sanguinor s’arrêta devant le Commandeur. Le visage de Sanguinius
fixa l’autre visage de Sanguinius. Une sensation de malaise s’empara de lui.
Il se sentit présomptueux, debout devant l’avatar de leur Primarque, à porter
son visage. Il enlevait rarement son masque en public. Il se dit qu’il valait
mieux laisser le peuple de l’Imperium s’imprégner des traits dorés de
Sanguinius. Il s’était accommodé de l’effet produit sur les autres, même s’il
l’avait tout d’abord rejeté. Les guerriers réagissaient au visage du
Primarque. Les traits de Sanguinius et les actes de Dante étaient devenus
indivisibles, mélangés dans le creuset des légendes. Qu’il en soit ainsi.
Mais il existait une raison de dissimuler son visage qui dépassait le
pragmatisme. Au fur et à mesure que les années s’étaient succédé, Dante
avait pris de l’âge. Il était vieux. Il paraissait vieux.
Il était réticent à montrer son visage, même s’il restait assez lucide pour
admettre que c’était également une question de fierté. Nombreux parmi les
plus jeunes membres du chapitre ne l’avaient jamais vu sans son casque.
Pour eux, il était l’incarnation de Sanguinius, tout comme les chapelains
étaient celle de la mort.
Se tenir face au Sanguinor ainsi masqué dénotait, preuve d’un manque
d’humilité.
Il hésita, déchiré entre le besoin de préserver sa propre légende et la
reconnaissance de son individualité. Ses hommes avaient la tête baissée.
Aucun ne le regardait.
Une soudaine détermination le poussa à porter ses mains à son casque. Il
déverrouilla les attaches et enleva le masque de mort de Sanguinius d’un
geste fluide, mais précis, et se dévoila au Sanguinor.
Une version distordue du visage de Dante se refléta sur la cuirasse polie du
Sanguinor. Dante le connaissait bien. Ses cheveux dorés avaient viré à un
blanc semblable à celui des ailes du Sanguinor. La peau des space marines
d’un âge avancé avait tendance à s’épaissir et à se rider comme le vieux
cuir. Dante avait dépassé ce stade. De profondes rides sillonnaient son
visage, accentuant la structure osseuse délicate de son père génétique au
point de la faire paraître fragile. Ses yeux avaient gardé leur couleur ambrée
et pâle, les mêmes que ceux de son père de sang, mort depuis bien
longtemps, mais ils étaient enfoncés dans leur orbite. La peau autour de son
cou pendait en plusieurs replis.
Sans les optiques de son casque, le Sanguinor lui paraissait d’une clarté
insupportable. La lumière jaillissait de la moindre surface de son armure.
Un jour, un inquisiteur avait interrogé Dante sur la véritable nature du
Sanguinor. Il avait répondu que le Sanguinor ne pouvait être que pureté. Il
s’était trouvé face à face avec cet être à plusieurs occasions, et s’était à
chaque fois senti plus proche de son père génétique, réconforté par l’amour
que celui-ci éprouvait pour ses fils. Presque comme si Sanguinius en
personne se tenait là.
Le Sanguinor le dévisagea. Dante se sentit intimidé.
— Pourquoi venir, monseigneur ? demanda Dante en baissant la tête. Ai-je
failli à ma tâche ? Êtes-vous venu me châtier pour cette défaite ?
Le Sanguinor continua de le regarder en silence. Il tenait à la main son
calice, mais il ne l’offrait pas aux lèvres de Dante. Son épée dans l’autre
main, il ne cherchait pas le cou du Commandeur. Si l’être était venu peser
les actes de Dante, il n’avait pas encore arrêté son jugement.
— Ces événements relèvent-ils de la volonté de notre Primarque ? Est-ce
sa main qui est à l’œuvre ?
Aucun mot. Le Sanguinor avait toujours gardé le silence.
La voix de Dante devint un murmure.
— Y a-t-il un espoir ? Baal peut-elle être sauvée ?
Il n’attendait aucune réponse. Il n’existait aucune archive, pas la moindre
trace que le Sanguinor ait jamais parlé. Sa présence sembla enfler et il finit
par occuper la totalité du champ de vision de Dante par sa pureté et sa
splendeur. Quoique féroce au combat, il était en ce moment baigné d’une
grande sérénité qui se déposa sur Dante telle une bénédiction.
— Il reste de l’espoir, dit le Sanguinor.
Dans un violent courant d’air, il s’évanouit. Des éclats de voix stupéfaites
s’élevèrent de tout le hangar.
— Il a parlé ! Le Sanguinor a parlé !
Dante remit son masque, les mains tremblantes. Ordamael le rejoignit en
courant, ses bottes noires claquant sur le pont.
— Qu’a-t-il dit ? Jamais jusque-là le Sanguinor n’avait prononcé la
moindre parole. Que vous a-t-il dit ? lui demanda-t-il. Dans son excitation,
il saisit Dante par l’épaulière.
— Il a dit : il reste de l’espoir, souffla Dante en agrippant le bras
d’Ordamael avant de se tourner vers l’immense espace. Il reste de l’espoir !
cria-t-il. Le Sanguinor a parlé ! Nous pouvons triompher !
Sa voix riche, inchangée par l’âge, jaillit de son casque, exsudant cette
assurance que ses guerriers attendaient de lui.
Ses hommes répondirent par des acclamations. Les serfs chantaient, assisté
à une scène d’une telle sainteté.
En son for intérieur, au cœur de ses cœurs, Dante ne partageait par leur
optimisme. Il les regarda un moment, fier et triste à la fois, puis se retourna
vers la vitre blindée, ignorant le torrent de questions dont l’inondait
Ordamael. Finalement résigné, le chapelain le laissa seul.
De l’autre côté de la vitre, Asphodex continuait de mourir. Une étincelle
qui finirait par allumer un incendie capable de consumer toute la galaxie.
CHAPITRE SIX
LE SAUT DE L’ANGE
456.M40
Monts du Mur du Paradis
Baal Secundus
Système de Baal
La passe redescendait de l’autre côté des montagnes et débouchait sur un
désert de sable gris où poussaient quelques arbres au tronc épineux. Au
loin, des caravanes de nomades soulevaient des colonnes de poussière. Les
vestiges d’une vaste cité surplombait ces plaines, dominées en leur centre
par des tours toujours dressées, douze mille ans après que tout le reste eût
été ravagé par le feu nucléaire.
— La terre des Fantômes, souffla Luis. Les cités des morts !
Il était difficile d’appréhender l’étendue de ces ruines. Même si une large
partie avait fini par être recouverte par les dunes, cette cité faisait plusieurs
fois la superficie de Kemrender ou Selltown.
— Ça veut dire que nous y sommes presque, indiqua Florian d’une voix
atone.
Il entraîna Luis vers l’est, suivant un chemin qui montait et descendait au
gré des collines. Ils l’empruntèrent deux jours durant, jusqu’à ce qu’il
rejoigne une route de rocbéton brisé et couvert de graviers. D’autres
chemins montaient vers cette même chaussée, la rejoignant grâce à des
volées de marches, et ils commencèrent à croiser d’autres voyageurs. Des
marchands conduisant de longues files d’esclaves enchaînés les poussèrent
de leur chemin sans ménagement. Les pèlerins solitaires se montrèrent plus
amicaux et ils purent discuter avec eux. Certains voyageaient en famille.
— Nous allons voir le saut, dit un gamin, sous le regard attendri de ses
parents. Vous allez sauter ?
Florian rigola et lui passa une main dans les cheveux.
Le père semblait ravi que son enfant ait attiré l’attention de potentiels
aspirants.
— Que la bénédiction de Sanguinius soit sur vous, les garçons ! leur lança-
t-il alors qu’ils s’éloignaient, après leur avoir donné une bouteille de cette
eau si précieuse.
Florian leur adressa un grand geste de la main. Luis fut content de voir son
camarade redevenir lui-même. D’autres familles leur offrirent de la
nourriture ou partagèrent des nouvelles de terres lointaines. Leurs regards
pétillèrent à la perspective de rompre le pain avec ces garçons, qui
pourraient bien être de futurs anges.
Des marchands ambulants tentaient de leur vendre toute sorte de
fournitures. Quand ils comprenaient que les garçons n’avaient rien à
échanger, ils passaient leur chemin.
— Nous nous rendons aux épreuves, disait Luis à ceux qui approchaient.
Ceux-ci secouaient alors la tête et leur souhaitaient bonne chance, puis
s’en allaient. Ils rencontrèrent aussi des individus à l’aspect peu avenant.
Luis ne sut jamais s’ils étaient protégés par leur apparence indiscutablement
modeste ou par la sainteté de leur quête. Ces terres et ses coutumes lui
étaient totalement étrangères.
Ils ne tardèrent pas non plus à rencontrer d’autres jeunes garçons comme
eux. Certains étaient de leur âge, d’autre plus jeunes encore, mais aucun ne
portait de barbe, ce premier signe d’un passage à l’âge adulte. Bon nombre
d’entre eux portaient ces perches en os dont ils devaient se faire des ailes.
D’autres, d’une apparence plus sauvage, semblaient tout aussi perplexe face
à cet équipement que Luis l’avait été.
Ces perches étaient d’une légèreté surprenante, et Florian lui enseigna très
vite la meilleure manière de les porter : posées en travers des épaules en se
servant de la main droite pour les stabiliser. Luis se demanda souvent ce
qu’il serait censé faire de ces larges membranes de cuir enroulées et de ces
lanières.
La chaussée était plutôt large et bien entretenue. Les pentes devinrent de
grands paliers. Des puits, mis à la disposition de tous, avaient été creusés
tous les dix kilomètres. Des inscriptions en haut langage les décrivaient
comme présents des seigneurs de Baal. La soif cessa d’être un problème
pour eux.
— Baal Secundus, annonça Florian après avoir déchiffré à grand peine
l’inscription, ignorant les remarques impatientes des gens qui attendaient
derrière lui. Qu’est-ce que c’est ?
— C’est ici, répondit Luis qui avait du mal à remplir ses bouteilles au
milieu de tous ces voyageurs. C’est le nom que les anges donnent à
Baalfora. Baalind s’appelle Baal Primus.
— Et Baal, c’est quoi, alors ? s’enquit son camarade.
Luis fit la grimace.
— Eh bien, c’est juste Baal, non ?
Une grosse main rugueuse l’attrapa par l’épaule et l’écarta du puits.
— Hé, doucement ! se défendit-il, mais l’homme au visage ridé par les
radiations lui adressa quelques mots dans un dialecte qu’il ne comprenait
pas. Allons-y, dit-il à Florian. Je n’aime pas trop cet endroit.
Les paliers se firent plus raides, les menant à nouveau vers des montagnes.
Ils devinrent également plus étroits et pressèrent les gens les uns sur les
autres. Ils virent de plus en plus de jeunes qui se dirigeaient eux aussi vers
Angel’s Leap. Quelques-uns leur adressèrent des signes de tête ; ce furent
les seules manifestations amicales entre eux. Ils étaient rivaux, après tout, et
il leur arriva même de recevoir des regards hostiles.
À un endroit plus élevé que ce que les garçons avaient escaladé jusque-là,
les paliers, qui étaient devenus des marches, cessèrent et la pente
redescendit d’une manière abrupte vers la vallée en contrebas. À l’est
s’élevait une imposante montagne dénudée, composée d’un grès
étrangement lisse qui paraissait impossible à gravir. Des traînées de neige
lacéraient son sommet, comme des cicatrices laissées par d’énormes griffes.
Florian attitra l’attention de Luis vers un point doré situé tout en haut.
— La Haute Statue, expliqua-t-il, une touche de réverence dans la voix.
Les anges ont marqué l’endroit où, dit-on, Sanguinius se serait posé après
son premier vol. Ici, à Angel’s Leap, pour la première fois, il a osé se servir
de ses ailes pour s’élever dans les airs. C’est un endroit sacré, mon ami. Tu
te rends compte ?
La vallée en contrebas était noire de campements qui s’étalaient pour
former une véritable cité. Tentes et pavillons coloraient la roche terne telle
une mosaïque de couleurs. De larges enclos servaient à contenir le bétail. Il
n’y avait aucun véhicule ; toute cette foule avait fait le voyage à pied, dont
les futurs aspirants venus tenter l’envol de la foi..
À l’ouest, la vallée s’évasait de manière spectaculaire en un large canyon,
dont l’extrémité lointaine était jaunie de poussière. À l’entrée de la vallée
s’élevait un haut promontoire de roche noire. Il se dressait au milieu de la
pierre rouge, comme une épée plantée dans la chair. Il penchait d’une
manière inquiétante et surplombait le canyon.
Le cœur de Luis s’emballa en le voyant. De nombreux jeunes
s’agglutinaient à ses pieds, aussi minuscules que des termites. À son
sommet, des silhouettes déployaient leurs ailes et s’élançaient. Des groupes
qui auraient pu passer pour des oiseaux, mais qui étaient en fait des garçons
comme lui, décrivaient des cercles, portés par les courants d’air chaud.
Quelques-uns plongeaient vers le canyon et disparaissaient hors de vue.
D’autres atterrissaient après avoir emprunté les alizés du Fleuve des Vents.
— C’est de cette colonne que Sanguinius s’est envolé la première fois,
répéta Florian, le regard brillant.
— C’est le seul moyen ? s’enquit Luis, pas très rassuré.
— Non, mais c’est le plus rapide. Il faut des jours de marche pour
atteindre Angel’s Fall depuis ici, à travers les montagnes, les Terres
Craquelées, et pire encore. Tu peux faire le trajet en dix heures par la voie
des airs. Les habitants du désert et des montagnes considèrent ça comme un
rite de passage, et mon père m’a dit que les anges regardent d’un œil
favorable ceux qui arrivent à Angel’s Fall en empruntant le Fleuve des
Vents. C’est dangereux ; les aigles de sang hantent les flancs de la vallée,
mais si tu franchis cette étape, tu es en bonne voie pour être choisi. Ça fait
pratiquement partie des épreuves. Tu as eu de la chance de me croiser, tu
sais ! Soudain toute joie s’effaça de son visage. Et tu as eu de la chance que
Daneill soit mort. Tu n’aurais pas d’ailes, autrement.
Luis ne put que hocher la tête en réponse, trop engourdi pour trouver les
mots susceptibles de consoler son ami. Il avait la bouche sèche, et pas
seulement à cause de l’altitude. Le sol du canyon n’était pas visible de là où
ils étaient. Cela devait représenter un plongeon d’au moins mille cinq cents
mètres. La rumeur des acclamations et des cris admiratifs en contrebas
s’élevait jusqu’à eux, à peine audible.
— C’est le Fleuve des Vents, dit Florian.
— Je n’ai jamais encore volé, avoua Luis.
Cette pensée suscitait chez lui autant d’angoisse que d’excitation.
— Il vaut mieux que tu apprennes rapidement, alors, taquina Florian avant
de lui asséner une grande claque sur l’épaule. Ne t’en fais pas. Des
messagers voyagent ainsi depuis plus loin que la Terre des Fantômes
jusqu’à Angel’s Fall... Et la plupart s’en tirent !
Ils descendirent la pente. Des silhouettes continuaient de se jeter du haut
du pilier.
— Certains sont déjà en train de partir, mais il va y avoir une course, reprit
Florian. Celui qui gagnera sera choisi. C’est du moins ce qui se dit.
Il demanda à la cantonade si quelqu’un savait pour quel moment la course
était programmée.
— C’est pour demain, annonça-t-il à Luis après une conversation. Nous
sommes arrivés à temps. La course sera lancée au matin.
Au fur et à mesure de la descente, le campement semblait prendre de
l’ampleur. De plus en plus de voyageurs arrivaient, descendant les différents
paliers en un torrent ininterrompu. Les tentes et les auvents étaient
accrochés à d’antiques blocs de pierre. Luis ne s’était pas attendu à ça, mais
ces épreuves généraient bien évidemment un fructueux commerce. Des
hommes et des femmes vendaient de l’eau et du sel, ainsi que toute sorte de
nourriture, dont des légumes frais provenant de dômes géodésiques
lointains. Une bonne partie des gens qui se pressaient là étaient les parents
de potentiels aspirants.
Florian observait les biens proposés pendant qu’ils se frayaient un chemin
à travers la foule. Quand Luis sortit sa cordelette chargée de pièces, il ouvrit
de grands yeux.
— Tu aurais pu t’acheter tes ailes avec ça ! Je me suis trompé à ton sujet,
p’tit salé. Tu n’es jamais à court de surprises !
— Ne jamais juger un homme sur son apparence, dicton de salés ! répliqua
Luis, en achetant de l’eau pure et un repas chaud pour deux.
— Ch’est bien vrai ! sourit Florian la bouche pleine.
Le campement d’Angel’s Leap avait des airs de carnaval. Les instruments
à vent résonnèrent jusqu’au petit matin. Les cris de prêcheurs louant les
vertus des anges et de l’Empereur ricochèrent sur les flancs des montagnes,
se mêlant aux harangues des brocanteurs proposant des reliques ou des
potions destinées à quiconque voudrait tenter les épreuves, ou encore le
meilleur point de vue pour ce grand envol qui s’annonçait. Des bookmakers
prenaient aussi les paris sur les favoris des différents clans.
Florian et Luis se joignirent aux autres jeunes gens autour du pied du
promontoire, à l’écart de la pression des adultes et de la fumée de leurs feux
de camp. Les bourrasques apportées par le Fleuve des Vents soulevaient la
poussière dont les formes pouvaient effrayer les plus superstitieux. Le
courant d’air principal s’engouffrait dans le canyon en un souffle perpétuel.
Quelques jeunes grimpaient déjà sur le perchoir, déterminés à partir avant
les autres. Juste une question de stratégie, se dit Luis. Il doutait que le fait
de prendre autant d’avance puisse changer quoi que ce soit. Il doutait même
de l’importance de gagner cette prétendue course. Il était peu probable que
les anges fassent leur choix sur un critère aussi basique. Il se demanda s’il
était bien raisonnable de voler de nuit, même si d’après Florian, certains
clans privilégiaient ce mode de voyage.
La nourriture fut un régal, l’eau la bienvenue. Un véritable festin après ces
jours de rationnement. Ils parlèrent un peu de la journée à venir. Florian lui
expliqua comment fonctionnaient les ailes.
— Tes bras vont dans ces boucles. Je vais te montrer comment. Tes pieds,
dans ces lanières. C’est vraiment simple, il faut juste sentir le vent. Si tu
pousses avec les jambes, ça tire sur les ailes et ça te fait monter. Si tu
relâches la pression, c’est l’inverse. Tu plies le bras pour virer dans la
direction de ce bras. N’essaye pas de battre des ailes comme les oiseaux,
hein ! Il faut planer. Tu vas y arriver, tu verras.
Il était inutile de préciser que, dans le cas contraire, Luis mourrait.
Luis fit de son mieux pour mémoriser tout cela, mais plus il se concentrait
sur ce que lui disait Florian, plus les détails importants semblaient lui
échapper. Florian lui raconta que s’il tombait, il devait écarter les bras et
faire en sorte de se repositionner dans le bon sens par rapport au flux du
vent. Luis se dit qu’il n’avait pas compris grand-chose. Il était terrifié, mais
aussi très excité à l’idée de bientôt prendre son envol comme l’avait fait
Sanguinius le Béni.
Ils mangèrent encore, burent plus d’eau qu’ils n’en avaient réellement
besoin et se reposèrent, alourdis par tant d’excès. Baalind traversa le ciel.
Baal n’était visible nulle part.
Florian s’endormit. Luis tenta de l’imiter, en vain. Il resta éveillé toute la
nuit, écoutant diminuer les bruits du campement sous le disque de Baalind
au fur et à mesure que les derniers pèlerins allaient se coucher. Le canyon
rugit durant la Nuit Première ; le Fleuve des Vents se trouva renforcé par les
courants d’air nocturnes avant de retrouver son calme quand tomba la vraie
nuit, mais sans jamais se taire totalement, comme la complainte des mères
qui allaient bientôt perdre leur enfant.
Finalement, il sombra dans un sommeil agité.
Florian le réveilla. Le ciel rougissait. Une clameur de cymbales et de
clairons accueillit le jour nouveau. Des prêtres scandèrent des prières à
l’Empereur de l’Humanité, le remerciant d’avoir autorisé le retour du soleil.
Le vent soufflait, comme toujours depuis des milliers et des milliers
d’années, un peu plus faible dans la matinée, mais de plus en plus fort alors
que montait la température sur le désert.
— Tu vas bien ?
— J’ai cru que je ne m’endormirais jamais, bâilla Luis.
Puis il se souvint de ce qu’il devait faire ce jour. Son estomac se serra
quand l’adrénaline consuma les dernières traces de fatigue.
— Petit déjeuner ? demanda son camarade.
Luis regarda les restes de la veille.
— Je n’ai vraiment pas faim du tout.
— Moi non plus, avoua Florian. Viens, inutile de traînasser.
— Nous devrions laisser notre équipement. Nous n’en aurons plus besoin.
— Oh, que si ! Tu auras besoin d’eau et de nourriture pour survivre si tu
t’écrases, et il te faudra de l’argent si tu n’arrives pas à te poser sur la Place
du Choix, à Angel’s Fall. Laisse juste ce que tu ne pourras pas emporter. On
ne sait jamais.
Luis trouva la démonstration logique, il n’abandonna donc qu’une partie
de ses possessions. Il laissa les vêtements de Daneill et ceux qu’il avait
prélevés sur le cadavre, dans les désolations. Il prit deux bouteilles d’eau
pleines et laissa le reste. Il éprouva un certain regret en laissant aussi son
bâton, mais il lui était impossible de le prendre. Il le caressa pour apprécier
une dernière fois le grain du bois sous ses doigts.
Il se sentit ensuite plus léger, comme s’il s’était délesté de son ancienne
vie derrière lui.
Un long escalier battu par les vents conduisait au sommet d’Angel’s Leap.
Beaucoup de jeunes gens s’y massaient déjà, encombrant le passage et de
nombreux parents s’étaient regroupés au pied des marches. Ils étaient fiers,
mais également inquiets pour leurs enfants qui s’en allaientperches sur les
épaules et sac sur le dos. Les marches étaient taillées dans une pierre noire,
lisse et glissante, leurs bords nets alors même qu’elles avaient été taillées à
une époque si reculée qu’il était impossible de se l’imaginer. Plusieurs
garçons trébuchèrent, rattrapés au tout dernier moment par un camarade.
Ceux qui tombaient sur les marches s’y coupaient, parfois profondément.
Certains, agressifs, jouaient des coudes et regardaient de travers quiconque
les retardait. Florian et Luis se montrèrent patients et ne génèrent pas le flot.
L’ascension avançaient en procession lente. Une fois au sommet, les
gamins devaient assembler leurs ailes et les enfiler, ce qui bloquait la
montée des suivants. La colonne de jeunes se prolongeait du sommet à la
vallée. Tout le campement s’éveillait et la rumeur enfiévrée et excitée
enflait. Florian et Luis gravirent le colimaçon qui menait jusqu’au sommet.
Les marches étaient parfois taillées à l’intérieur même de la paroi rocheuse,
si bien qu’ils disposaient d’un plafond au-dessus de leurs têtes ; à d’autres
moments, elles saillaient sur des protubérances naturelles. Une fresque
s’étendait sur toute la hauteur, mais les caresses du vent et de milliers de
mains avaient effacé les contours des silhouettes gravées. Un seul
personnage, sans visage, restait identifiable : Sanguinius, reconnaissable à
ses ailes et à la fréquence de ses apparitions.
Ils montèrent de plus en plus haut. Luis vit les gens amassés le long des
rebords du canyon, acclamant chaque gamin qui se jetait depuis le sommet.
Son cœur battait à tout rompre. La hauteur le terrifiait, même avec toute
cette roche sous ses pieds. Le vent semblait vouloir l’emporter et faisait
claquer ses vêtements. Plus ils approchaient du sommet, plus son
rugissement à travers le canyon s’amplifiait, au point que Florian devait
crier dans l’oreille de Luis s’il voulait se faire entendre.
Le promontoire surplombait le canyon et Luis put bientôt plonger le regard
vers les profondeurs pour la première fois.
Le sol se perdait dans la pénombre. Le soleil illuminait si rarement les
lieux qu’une couche de glace sale s’était formée entre les versants en
contrebas. Tout au fond coulait une rivière orangée, mince et insignifiante
au cœur de cette vallée qu’elle avait pourtant autrefois creusée. C’était le
premier cours d’eau que voyait Luis. L’émerveillement fut vite balayé par la
peur de tomber. Son estomac se retourna, il se mit à transpirer. Il ressentit
l’envie soudaine et irrationnelle de se jeter dans le vide, là, tout de suite.
Une sueur glacée lui trempa le front sous son écharpe.
— Reprends-toi, p’tit salé ! lui cria Florian. Ne va pas tomber sans avoir
enfilé tes ailes !
De ses doigts tremblants, Luis fit glisser les lunettes protectrices de son
père sur ses yeux. Elles étaient si anciennes et rayées qu’il était quasi-
impossible de voir au travers, et la teinte jaunâtre du vieux plastek donnait
au monde une apparence irréelle. Mais cela l’aida. Son rythme cardiaque se
calma. Il devait enfouir sa peur au plus profond de lui-même. Il ne pouvait
se permettre d’échouer maintenant.
La mi-journée arriva, puis passa. Plus ils montèrent, mieux ils voyaient les
garçons qui s’élançaient. Ils filaient si vite qu’ils avaient tout juste le temps
de les voir, les bras grands ouverts, poussant des hurlements déments.
Quand ils rencontraient les courants, ils étaient emportés. Plus d’un d’entre
eux mésestimèrent la vitesse des vents et périrent, projetés contre la falaise.
Luis détourna son attention des bourrasques et de l’horrible gouffre pour
examiner garçons en train de voler afin de distinguer les techniques
efficaces de celles qui ne fonctionnaient pas ; le positionnement des bras et
des jambes, la manière dont ils vrillaient leur corps pour voler vers le centre
du canyon. Les plus audacieux n’attendaient pas de croiser les courants
ascendants, ils se laissaient porter sur d’autres alizés plus risqués en
provenance du Fleuve des vents pour plonger vers la foule avant de
poursuivre vers le canyon et leur destinée.
Les ombres s’allongèrent. Le pilier de pierre devenait de plus en plus
étroit. Les marches virèrent de plus en plus fréquemment et se firent plus
raides. Manœuvrer en tenant ces longues perches se révélait de plus en plus
délicat. Toute la ligne de gamins s’arrêta quand un de leurs semblables
tomba en hurlant, ses ailes à moitié assemblées enroulées autour de lui. La
peur devint une telle constante que Luis l’ignora. Quand ils atteignirent le
dernier virage, son cœur battait lentement, la frayeur devenue aussi
familière que sa respiration. Il pouvait lui faire face.
Le sommet du promontoire consistait en une plate-forme d’une vingtaine
de mètres de large. S’il avait pu se tenir au milieu, Luis s’y serait senti en
sécurité, mais l’endroit grouillait de gamins occupés à assembler leurs ailes.
Des disputes éclataient quand des perches se heurtaient ou qu’un gamin
sentait son espace vital envahi d’une manière ou d’une autre. Luis et Florian
attendirent qu’une zone se dégage et s’y précipitèrent quand celui qui
l’avait occupée, ses ailes assemblées et son sac sur le dos, s’avança vers le
bord dominant le canyon. Il ouvrit ses ailes sans la moindre hésitation et se
jeta dans le vide. D’autres regardaient durant plusieurs secondes avant de
sauter, paralysés par la peur de ce qu’ils allaient accomplir.
— Regarde-moi faire, l’incita Florian.
Il posa ses perches et sortit les pans de cuir de son sac. Il enfonça les
perches l’une dans l’autre en les faisant pivoter et assembla une paire de
ramures longues et recourbées, reliées en leur centre par des lanières. Il
avait deux tubes plus petits et un long en réserve, qu’il mit de côté. Il plaça
les deux plus longs côte à côte et commença à nouer les morceaux de cuir.
— Ces perches sont faites avec les doigts des ailes d’aigles de sang. C’est
très léger, expliqua-t-il. Imite les nœuds que je suis en train de faire. C’est
très simple quand tu sais comment... Ces sillons-çi reçoivent les lanières-là,
il ne faut pas qu’il y ait du jeu. Assure-toi que c’est bien serré. Si elles se
défont pendant le vol… Pas besoin que je te fasse un dessin, hein ? conclut-
il en dévoilant ses dents noires.
Florian travaillait vite. Il assembla ses ailes plus rapidement que tous les
autres. Une fois qu’il eut terminé, il plaça son sac sur son ventre de manière
à ce que les lanières se trouvent dans son dos. Luis se rendit alors compte
que cela servait de point d’attache pour les ailes. Puis il commença à relier
les bords des ailes entre eux, vérifiant sans cesse leur tension et leur
résistance.
— Ces lacets et bandes de cuir peuvent sembler fragiles, mais l’ensemble
fonctionnera parfaitement, continua d’expliquer Florian. Il faut bien doser
la tension, cela dit.
Ensuite, avec les perches restantes, il assembla une sorte de queue. Les
deux plus courtes allèrent de chaque côté, la plus longue relia la queue aux
ailes.
— Voilà, terminé ! s’exclama-t-il en repliant l’ensemble avant de le mettre
de côté. Passons aux tiennes.
Une ombre s’abattit sur eux.
— Et qu’est-ce que vous faites là, vous deux ? demanda une voix
incrédule.
— Ça ne te regarde pas. Fiche-nous la paix, rétorqua Florian.
— C’est pas prudent de me parler comme ça, dit le garçon. T’es qui pour
me parler comme ça ?
Il était plus grand et plus musclé que tous les autres candidats présents sur
la plate-forme. D’autres gamins portant les mêmes marquages claniques
étaient en train de lui assembler ses ailes.
— Je viens du clan du Plat Désert, et je te parlerai comme ça me chante,
répondit Florian en continuant de travailler sur les ailes de Luis.
— Et le maigrichon, là ? insista le garçon.
Il s’exprimait d’une manière arrogante où perçait malgré tout une pointe
d’humour.
— Je viens des récolteurs de la Désolation Salée. Du clan d’Irkuk,
répondit Luis.
Le garçon renifla.
— Un salé dans les montagnes ! Et tu as fait tout le chemin depuis là-bas ?
Impressionnant. Ça ne ressemble pas aux salés de prendre la voie rapide.
Bien joué. Mais t’es trop petit. Les anges ne te choisiront jamais.
Ceux qui l’accompagnaient en avaient terminé avec ses ailes. Il alla
vérifier leur travail et émit un grognement agacé quand il trouva un nœud
pas assez serré. Une fois satisfait, ses aides l’assistèrent dans la mise en
place des ailes, qu’il déploya entièrement.
— Je m’appelle Lorenz, du clan des Cendres. Je ressemble déjà à un ange,
pas vrai ?
Ses camarades rigolèrent, puis se hâtèrent d’aller assembler leur propre
équipement.
— Ça, ça va là, tu attaches ça comme ça, poursuivit Florian.
Luis aidait du mieux qu’il pouvait. Il se prit les pieds dans une perche, ce
qui suscita l’hilarité des garçons alentour.
— Ne me dites pas que ce petit racleur de sel n’a jamais monté des ailes et
qu’il n’a jamais volé ! se moqua Lorenz.
L’expression affichée par Luis était éloquente. Sous sa peau rougie par les
coups de soleil, ses joues parurent le brûler davantage.
— Il va y rester ! prédit Lorenz en reculant vers le bord de la plate-forme,
les bras repliés sur sa poitrine, ses ailes autour de lui. Pour toi, mon
bonhomme, ça va être un véritable saut dans l’inconnu.
Il se laissa basculer en arrière en poussant un long cri. Luis se leva d’un
bond, tous les garçons se précipitèrent vers le bord.
Le garçon était déjà en train de remonter à grande vitesse, poussé vers les
hauteurs par les vents verticaux créés là où le Fleuve des Vents percutait le
promontoire. Il se stabilisa sur les courants, puis effectua plusieurs passages
en riant, fier de son agilité.
— Rendez-vous à Angel’s Fall, si vous y parvenez !
Puis il plongea dans le canyon en décrivant une large parabole gracieuse et
fut emporté par le fleuve.
— Quel vantard, explosa Florian. J’ai fini, c’est notre tour.
Maintenant que leur chef était parti, les amis de Lorenz se désintéressèrent
des deux compagnons, et Florian aida Luis à enfiler ses ailes. Ses mains
vinrent saisir des lanières cousues dans des panneaux renforcés et il inséra
ses pieds dans des boucles reliées à la queue. Florian lui demanda d’étendre
ses bras et il noua les ailes en place.
— Et toi ? demanda Luis.
— Il est possible de les enfiler seul. Je vais me débrouiller. N’oublie pas :
pousse ou relâche avec tes jambes pour cambrer la structure et modifier la
portance des ailes, plie un bras pour tourner. Pour l’amour du grand ange,
n’essaie surtout pas de battre des ailes. Le but est de planer, tu as compris ?
Pas de battements ! Si tu piques du nez, ouvre grand les bras, la tête en bas.
Et regarde toujours devant toi !
Florian ouvrit le sac de Daneill, placé sur le ventre de Luis, et le remplit de
nourriture et d’eau. La dernière chose qu’il y plaça fut une bouteille d’eau
dont le bouchon était percé d’un os creux.
— Bois là-dedans quand tu en auras besoin. Tu vas avoir soif si le voyage
dure plus de dix heures. N’essaye surtout pas de te poser, tu ne pourras plus
redécoller ! Si tu as besoin d’uriner... Fais dans ton pantalon, c’est comme
ça. Tu es prêt ? Florian lui tapa sur le torse et sourit de toutes ses dents
noircies.
Luis hocha la tête. Il eut l’impression que son estomac allait remonter dans
sa bouche quand il approcha du rebord de la plate-forme. La surface était
glissante, dangereuse. Le déplacement de ses pieds était limité par ses ailes
et il faillit tomber quand il les ouvrit et que le vent s’engouffra dedans. Il
tituba. Les derniers sbires de Lorenz ricanèrent. Leur mépris raffermit sa
détermination. À ses pieds s’étendait le monde. La foule le regardait. Pour
elle, il n’était pas un gamin effrayé, mais une silhouette de plus au bord du
vide, un ange en devenir.
— Quand tu le sens, l’encouragea Florian.
— Inutile d’attendre plus longtemps, répondit Luis.
Mais il fut incapable de se jeter dans le vide. Il envisagea de le faire à
plusieurs reprises, mais ses muscles se tétanisèrent, quelque chose dans ses
membres se rebella et le cloua sur place, à quinze cents pieds au-dessus du
minuscule cours d’eau.
— Allez ! Qu’on en finisse ! s’écria quelqu’un derrière lui.
— Vas-y, Luis, tu peux le faire ! Saute !
Un cri de défi naquit au fond de sa gorge. Il ne put le réprimer et l’expulsa.
Une fois libéré, il n’eut plus d’autre choix que de se jeter.
Ce fut plus facile que ce qu’il avait anticipé.
Il eut l’impression d’être une pierre. Il criait toujours, mais le vent étouffait
son cri. Il s’engouffra sans merci dans ses ailes ouvertes, menaçant de lui
arracher les lunettes de son père. Le bord du canyon se précipitait vers lui,
la foule lui sautait au visage.
Pourquoi je ne vole pas ? Pourquoi ? se dit-il, au bord de la panique.
Son esprit avait cessé de fonctionner, mais son corps n’était pas prêt à
mourir. Il tendit ses jambes de toutes ses forces, ses pieds poussant vers
l’arrière. La perche qui reliait la queue aux ailes fléchit. Les lanières de cuir
attachées le long de la queue se tendirent et tirèrent sur l’extrémité des ailes.
Celles-ci se gonflèrent. Il orienta ses bras vers le haut, même si c’était
comme essayer de soulever le monde. Soudain, il fut comme arraché à son
plongeon. En hurlant tel un damné, il fonça droit vers la foule massée en
bordure de la falaise. Ils s’empressèrent de reculer en poussant des cris
apeurés. Au dernier moment, Luis modifia la position de ses bras et vira
vers le centre du canyon. Là, le plus impétueux des courants s’empara de lui
avec violence et menaça de changer son virage gracieux en une vrille
mortelle. Il parvint à corriger le cap et se trouva à voler à la poursuite
d’autres garçons à une vitesse vertigineuse. Le miaulement du vent diminua
au moment où leurs vitesses s’égalisaient.
Il se dévissa le cou pour regarder derrière lui et aperçut brièvement la
vallée, mais ce mouvement perturba son vol et il regarda résolument devant
lui après ça.
Il vola ainsi une heure durant, crispé et terrorisé. Au bout d’un moment, il
perçut différentes notes dans la musique du vent, d’étranges claquements
quand celui-ci heurtait des excroissances ou des reliefs, des sifflements
quand il s’engouffrait à travers des passages creusés par les orages. Ces
sons affectaient le flux invisible de l’air et il apprit rapidement ce qu’ils
signifiaient. Le vent donnait à l’air une certaine solidité, assez pour que
Luis puisse avoir l’illusion de ne pas survoler un terrain de pierre, mais de
planer au-dessus de dunes de sable meuble. Il tenta quelques expériences en
bougeant ses bras et ses pieds et s’engagea dans de larges paraboliques, en
montée ou en descente. Il se rendit alors compte que s’il initiait un piqué et
rectifiait sa courbe doucement, il pouvait gagner en vitesse, ou que s’il
remontait assez, il pouvait ralentir et même sembler rester suspendu en l’air,
le monde étalé sous lui. Une fois, il faillit tomber en vrille en faisant cela,
mais les instructions de Florian lui revinrent à l’esprit et il se récupéra. Il en
arriva bientôt à dépasser d’autres garçons, ou à s’amuser à les pourchasser
sur les courants d’air.
Il volait, comme un ange. Il riait à gorge déployée. Même si les anges ne
voulaient pas de lui, au moins garderait-il ce souvenir à emporter dans sa
tombe.
Les minutes de joie se changèrent en heures d’ennui. Garder les bras ainsi
écartés et les jambes tendues finit par lui faire mal. Il ne pouvait pas se
relaxer et, lentement mais sûrement, cela devint une véritable torture. Virer
et plonger atténuait les souffrances, mais le fatiguait davantage. Bientôt, les
douleurs devinrent insupportables. Et le jour s’écoula. La soif le tenaillait. Il
se rendit compte qu’il ne pouvait atteindre sa bouteille d’eau sans se jeter
dans un plongeon dangereux. Il parvint à avaler une ou deux petites
gorgées, sans pouvoir davantage satisfaire sa soif.
Le canyon finit par abandonner son orientation vers le nord et dévia vers le
nord-est. Les courants devinrent erratiques quand ils parvinrent à ce coude
et de nombreux vortex se formèrent le long des falaises. Durant quelques
minutes, Luis en oublia toutes ses douleurs et il dut se battre pour s’en
sortir. Quelques garçons devant lui n’eurent pas autant de chance ; ils furent
malmenés vers de haut en bas jusqu’à l’inévitable chute dans un long piqué
au-dessus du canyon. Ils furent forcés de se poser en catastrophe, et
atterrissaient plutôt rudement.
Les vents le secouaient dans tous les sens et il ne cessait de perdre de
l’altitude. Il craignit un instant de connaître le même sort. Dans un ultime
effort, il poussa ses ailes vers l’avant. Elles claquèrent le long de ses bras,
mais il passa les turbulences et laissa les garçons au sol loin derrière lui.
Dans la demi-heure qui suivit, il s’efforça de rester en hauteur et évita
autant que possible de trop redescendre pour le restant de son voyage.
Les montagnes qui s’élevaient à l’est du Fleuve des Vents furent bientôt
réduite à l’état de simples collines. Celles situées de l’autre côté restèrent
élevées, mais la chaîne vira soudain vers l’ouest pour s’enfoncer dans le
désert, laissant place à de hauts plateaux. Le bord oriental du canyon
s’adoucit, puis s’abaissa. À l’ouest, une falaise escarpée le surplombait
encore, surmontée par un plateau traversé de ravines.
Le jour était déjà avancé quand Luis s’était envolé, et le soir fut bientôt là.
La lueur rouge transforma la lande en une terre de sang. Le Fleuve des
Vents perdit de sa vigueur, Luis sentit qu’il perdait lui aussi de la vitesse. Il
risqua un coup d’œil en arrière. Une file de garçons ailés le suivait tout le
long du canyon. Florian aurait pu être n’importe lequel d’entre eux.
Des cris le firent regarder à nouveau devant lui. Une seconde, il crut que
plusieurs garçons s’étaient tournés contre leurs camarades, car il vit
plusieurs silhouettes sombres plonger les unes sur les autres. Puis il comprit
que certaines silhouettes étaient humaines et que d’autres étaient d’énormes
oiseaux.
— Des aigles de sang ! s’écria-t-il.
Plusieurs de ces rapaces géants plongeaient depuis une plus haute altitude,
tailladaient les fragiles ailes de cuir et envoyaient les malheureux garçons
s’écraser au sol. Ils laissaient ces proies immobilisées pour plus tard et
renouvelaient leurs attaques aussi rapidement que possible, tout à la frénésie
de profiter de ce festin saisonnier.
Impuissant, Luis se rapprocha de la bataille aérienne. Les cris des aigles de
sang et ceux des gamins déchiraient les airs. Les rapaces étaient partout.
Leurs corps gracieux étaient plus gros que celui d’un humain adulte. Quatre
serres puissantes au bout de leurs pattes n’étaient pas la seule arme de leur
seul arsenal. Leur tête consistait essentiellement en un énorme bec, long
comme une épée. La partie inférieure s’imbriquait sous la partie supérieure
et formait un puissant outil capable de broyer les os. Une longue crête
couleur sang partait de l’arrière de leur crâne pour contrebalancer le poids
de ces armes terribles. Leurs becs pouvaient les faire sembler lourdauds,
mais ils étaient bien au contraire très agiles, bien plus que leurs proies qui
ne pouvaient que planer. Les aigles de sang se propulsaient à l’aide de
grands battements de leurs larges ailes, prenaient de l’altitude, puis se
laissaient piquer, griffes tendues vers une nouvelle proie. Seuls un ou deux
garçons sur dix échappèrent au massacre.
Luis fut horrifié. Mourir là, victime d’une simple malchance…
— Empereur, si tu veilles vraiment sur nous, aide-moi maintenant, pria
Luis.
Il changea l’orientation de ses ailes et se pencha en direction des falaises
pour virer brutalement. D’un autre geste, il plaça ses ailes de manière à ce
qu’elles capturent directement le vent. La puissance du Fleuve des Vents le
malmena, mais il prit de la vitesse, puis s’engagea dans une longue spirale
qui lui permit de reprendre de l’altitude. Même si les courants le poussaient
dans la direction des massacres, lorsqu’il arriva à hauteur des aigles, il était
remonté de plusieurs dizaines de mètres. Il replia alors ses ailes comme il
avait vu les aigles le faire et piqua vers le sol. Il chuta à la vitesse d’un
météore et plongea au beau milieu de la zone des attaques.
Il dépassa les rapaces maintenant dans leurs serres des corps inanimés. Il
parvint tout juste à éviter un oiseau qui s’en prenait à l’un des infortunés.
Un autre garçon s’abîma en hurlant, proche de lui. Le sol fonçait droit à sa
rencontre.
Il entendit un rapace glatir derrière lui. Un aigle était lancé à sa poursuite !
Luis replia un bras à la fois pour virer d’une aile sur l’autre. Non seulement
cette manœuvre risquait de le faire partir en vrille, mais elle lui coûta
beaucoup de vitesse. Toutefois, cela força l’aigle à le dépasser. Le rapace
trompetta de frustration. Luis attendit qu’il ouvre ses ailes, au-dessus de
flots furieux de la rivière, et fit de même.
Ce fut à son tour de dépasser son prédateur à toute vitesse, et il fonça à
quelques mètres seulement au-dessus du sol du canyon.
Il vira d’un côté puis de l’autre, fouillant le ciel à travers le jaune sale
griffé de ses lunettes. Il n’y avait plus d’aigles en vue. Il regarda derrière
lui ; le rapace qui l’avait assailli rebroussait chemin à tire d’aile en quête de
proies moins élusives.
Devant lui, le canyon s’évasait en une large vallée. Des traces de
l’existence passée d’un cours d’eau plus important marquaient le sol. Des
pans de murs en ruine émergeaient parfois des dunes le long des anciennes
berges. La rivière orange qu’il avait suivie depuis Angel’s Fall semblait
bien pathétique dans ce large lit, et le sable finirait sans doute par
l’absorber.
Les vents mouraient à présent que le canyon n’était plus là pour les
canaliser. Luis devait reprendre de l’altitude avant de trop décélérer. Tous
les garçons qui avaient franchi l’embuscade des aigles avaient eux aussi
perdu de la hauteur et cherchaient à faire de même. Il leva les yeux vers les
silhouettes sombres de ceux qui y étaient parvenus, ignorant ceux qui
s’étaient écrasés dans le sable et appelaient à l’aide.
S’il pouvait continuer à voler jusqu’à ce que tombe la Nuit Première et que
se lèvent les vents nocturnes, alors il pourrait peut-être reprendre de
l’altitude. Avec ses jambes endolories, il accentua la courbure de ses ailes.
De ses bras engourdis par le manque d’activité, il les inclina selon un angle
destiné à le faire remonter. Les ailes le soulevèrent en effet, mais il perdit
alors en vitesse. Il n’était plus très loin de perdre toute portance. Il plongea
délibérément vers le bas, récupéra de la vitesse, mais céda de l’altitude. Il
essaya quatre fois, s’approchant à chaque fois plus près du sol. Il s’était déjà
éloigné de plusieurs kilomètres du lieu de l’attaque des aigles.
Une dernière tentative le vit remonter d’une cinquantaine de mètres. Là,
ses ailes ne parvinrent pas à attraper le vent quand il piqua, et le sol se
précipita à sa rencontre. Au tout dernier moment, il se cambra et parvint à
freiner suffisamment pour ne pas heurter le sol trop violemment. Ses ailes
se brisèrent et il se retrouva emmêlé dans des pans de cuir et des lanières,
roulant tant et plus sur les dunes de l’ancien lit de la rivière.
Il s’immobilisa enfin, grogna et s’assit. Il commença ensuite à se dégager
de ses ailes en ruine à l’aide de son couteau.
D’autres garçons fonçaient au-dessus de lui, leurs cris de joie distordus par
leur vitesse. De ses mains tremblantes, Luis sortit sa bouteille d’eau et but à
grandes gorgées. Une fois sa soif apaisée, son échec lui sauta au visage.
Il n’avait aucune idée de l’endroit où il se trouvait. Il fit repasser son sac
sur son dos, s’orienta selon la direction que suivaient ses camarades, droit
vers l’est, et se mit en route.
La Nuit Première prit fin. Les vents nocturnes se levèrent, dix minutes trop
tard pour lui. La vraie nuit s’abattit. Luis ne s’arrêta pas et poursuivit sa
route à la lumière de Baal et Baalind. La rivière termina sa course d’une
manière plutôt triste, avalée par le sable, ne laissant derrière elle que
quelques mares boueuses qui finirent par disparaître à leur tour. L’ancien lit
était aussi sec que des ossements laissés au soleil. Le Fleuve des Vents
perdit en vigueur, son hurlement constant réduit à un souffle, puis il se
dispersa, avant de se mêler aux autres courants d’air qui balayaient
Baalfora. Les parois de la vallée s’éloignèrent davantage. Les montagnes à
l’ouest constituaient une ligne sombre comme du sang séché. Celles à l’est
capitulaient face aux dunes.
Et Luis continua de marcher. Il faisait trop noir pour qu’il puisse voir les
anges passer, mais il continua dans la même direction, plaçant un pied
endolori devant un autre. Son bâton lui manquait.
Le jour revint. Luis marchait toujours. Un éclair attira son attention, au
loin. Il plissa les yeux et souleva ses lunettes pour mieux voir.
Sur l’horizon, comme émergeant du désert, jaillissait une impressionnante
falaise qui s’élevait sur un bon millier de pieds. Le piton rocheux était
totalement isolé ; la colline qui permettait d’y accéder par l’arrière était
presque aussi escarpée que la falaise elle-même. Devant elle se dressait une
gigantesque statue représentant un ange en armure, les yeux levés au ciel.
Ses ailes et ses bras étaient grands ouverts, il tenait une épée dans une main,
un calice dans l’autre.
Les pieds entourés d’une mer de blocs bruns, Sanguinius en personne
accueillait le lever du soleil.
Luis effectua quelques pas hésitants, puis tomba à genoux, secoué d’un
rire nerveux. Il avait atteint la cité d’Angel’s Fall.
CHAPITRE SEPT
LÀ OÙ L’ANGE S’EST POSÉ
456.M40
Angel’s Fall
Capitale Planétaire
Baal Secundus
Système de Baal
Une file de plusieurs centaines de personnes attendait que les portes
s’ouvrent. Luis se joignit à elles avant l’aube. Durant trois heures, il
progressa à petits pas. Les cloches des nombreuses cathédrales de la cité
sonnaient une véritable cacophonie toutes les heures, jouant un hymne
métallique en l’honneur du Seigneur de l’Humanité et de Son fils le plus
parfait, pendant que Ses sujets patientaient dans la poussière pour obtenir
une place de choix au marché. Arrivé aux portes, on interrogea Luis sur les
raisons de sa venue à Angel’s Fall. Quand il répondit qu’il venait pour
participer aux épreuves, les gardes de faction hochèrent la tête comme s’ils
s’étaient attendus à cette réponse et lui indiquèrent la rue principale.
— Les pieds de Sanguinius. Tu y trouveras les lieux de sélection et la
Place du Choix. Que l’Empereur te bénisse dans ta quête.
Le garde avait été sincère. Luis ne sut que répondre et resta bouche bée
devant cet adulte qui lui souhaitait bonne chance. Les gardes arboraient au
vu de tous la goutte de sang ailée des Blood Angels sur leurs épaules. Il
resta si longtemps bouche bée que les gardes finirent par se lasser et le
poussèrent sans ménagement vers l’intérieur de la cité.
— Deus Imperator regnum imperpetua ! Loué soit l’Empereur ! Mefiez
vous de l’hérétique ! Craignez la liberté de penser, car un esprit sans
entraves pave la voie à l’hérésie !
Une file d’hommes en haillons passa, liés ensemble par une corde qui leur
enserrait le cou, la main gauche posée sur l’épaule de celui qui les
précédait. Celui de tête faisait sonner une cloche et hurlait son homélie.
Luis regarda passer cette procession crasseuse. Quand l’un d’eux releva
légèrement la tête, il se rendit compte que l’homme avait paupières et lèvres
méticuleusement cousues.
Angel’s Fall ne ressemblait pas à ce à quoi il s’était attendu ; elle était bien
plus grande et peuplée que Kemrender et Selltown réunies. Ces deux
agglomérations, qu’il avait toujours considérées comme gigantesques,
n’étaient en fait que de vulgaires bourgades comparées à celle-ci. Jamais
Luis n’avait vu autant de monde au même endroit. Les rues d’Angel’s Fall
grouillaient d’un caniveau à l’autre. La puanteur d’une telle promiscuité lui
donna mal à la tête. Et il n’y avait pas que des Baalites : il croisa aussi des
citoyens issus de nombreux mondes, venus en pèlerinage en ce lieu où le
plus saint des fils de l’Empereur était tombé du ciel.
Parfois, un appareil volant passait en rugissant et se dirigeait vers les
modestes installations portuaires de la cité. Il apprendrait plus tard que seuls
les étrangers les plus pieux, les plus importants étaient autorisés à poser le
pied sur cette planète, et qu’ils se trouvaient alors exclusivement confinés à
Angel’s Fall. Les débauches de richesse qu’il vit dans cette cité lui
donnaient le tournis. Des hommes et des femmes déambulaient, portant de
fines étoffes, le corps dépourvus de toute marque de radiation, engraissés
par une existence facile. Ce fut la première fois qu’il se rendit compte à
quel point Baal Secundus était un monde pauvre.
Sanguinius ouvrait ses ailes de bronze au-dessus de la modeste cité, son
magnifique visage détourné de la populace, tourné vers le bleu limpide des
cieux, comme s’il trouvait son propre peuple déplaisant. La statue,
immense, faisait cent cinquante mètres de haut, et presque autant de large.
Au fur et à mesure que le soleil effectuait sa course dans le ciel, les ailes de
Sanguinius offraient leur ombre à la cité, comme une sorte de cadran solaire
géant. L’ombre étaient bienvenue, même si la magnificence du Grand Ange
fit comprendre à Luis son insignifiance, son impuissance.
Il se fraya un chemin à travers la rue principale, ne sachant plus trop s’il
devait réellement se rendre à la Place des Choix. Il ne serait pas digne, il en
était sûr. Il acheta à manger, mais manquait d’appétit, et traîna si longtemps
devant les échoppes que les marchands irrités lui firent comprendre qu’il
valait mieux partir.
Ce fut la pression de la foule qui l’amena finalement jusqu’à la place. Il
émergea d’un dédale de bâtisses et se retrouva soudain sur un espace
dégagé et pavé de l’obsidienne Baalite, entouré par d’austères constructions
de pierre et de rocbéton. Au centre s’élevait un massif podium de marbre
blanc, une pierre qui n’existait ni sur Baal, ni sur ses lunes. Au premier tiers
de sa hauteur saillait un balcon muni d’une balustrade très ornementée. Un
large escalier conduisait à une paire de portes de bronze énormes dont la
base se trouvait au deuxième tiers. La goutte de sang ailée des anges était
sculptée sur les battants. Le demi-dieu était perché sur le toit en terrasse,
tendu comme pour prendre son envol. Submergé à la vue de Sanguinius,
Luis tomba à genoux et murmura une prière, honteux d’avoir eu
l’outrecuidance de venir le servir. D’autres, moins modestes, le cognaient
en passant. Il s’en moquait. Il s’écoula plusieurs minutes avant qu’il n’ose
se relever et poser à nouveau les yeux sur cette représentation du Grand
Ange.
Tout le reste d’Angel’s Fall était recouvert d’une couche de poussière. Les
odeurs de déjections animales et celles, plus présentes, des ordures
humaines planaient dans chaque rue, mais le monument et sa statue
semblaient hors d’atteinte de cette souillure. D’immondes amalgames
d’humains et de machines ne cessaient de le parcourir et balayaient le sable
de Baalfora dès qu’il s’y posait, gaspillant ce faisant des litres et des litres
d’une précieuse eau. Les laveurs étaient suivis de polisseurs dont les mains
avaient été remplacées par des outils adaptés à leur tâche. Autour de la base
s’étendait un jardin sophistiqué et arrosé en permanence par cette eau qui
ruisselait de la pierre. Le vert, le rouge et le jaune vifs des fleurs
constituaient une vision étrange, et presque effrayante, pour Luis.
Des centaines de jeunes garçons aux teints et aux corpulences divers
étaient rassemblés autour du jardin, arborant des marquages tribaux allant
du plus discret au plus bizarre. Luis n’en reconnut pas la moitié, mais
malgré tant de diversité, la plupart partageaient son incrédulité vis-à-vis de
la cité.
Luis hésita, mais finit par aller les rejoindre.
Parmi eux, Luis trouva des gamins pour qui cette cité n’avait rien de neuf.
Originaires d’Angel’s Fall, ils étaient mieux nourris et moins marqués par
les radiations et le soleil. Ils n’avaient pas eu à endurer ce que lui avait
supporté, mais on leur accorderait pourtant les mêmes chances qu’à lui.
Cette énorme injustice lui fit involontairement serrer les poings. Il aurait
voulu les frapper, marteler leurs visages si parfaits. Cet accès de rage
soudain le surprit. Il se détourna de ces garçons et en chercha d’autres qui
lui ressemblaient plus. Il eut beau chercher, il n’en trouva aucun autre
venant des clans de récolteurs de sel.
De solides bras l’enserrèrent soudain. Il poussa un cri, ce qui provoqua des
éclats de rire nerveux autour de lui. Il se débattit, prêt à faire payer autant
d’insolence à celui qui avait osé l’attraper ainsi. Il était sur les nerfs, toutes
les peurs accumulées au cours de son voyage vinrent alimenter sa colère.
— Lâche-moi ! grogna-t-il en repoussant les bras. Il se retourna,
belliqueux.
— Luis ! C’est moi !
Le visage aux dents noires de Florian lui sourait, son haleine fétide le
saluant.
— Florian ?
L’intéressé le serra dans ses bras en une accolade farouche.
— J’ai cru que tu étais mort ! J’ai cru que les aigles t’avaient tué ! lui dit-
il.
— Ils ont bien failli, répondit Luis.
— Ton premier vol, et tu es passé. Hé ! C’était son premier vol ! lança
Florian au garçon le plus proche, lequel leva un sourcil pour exprimer son
désintérêt le plus total, puis regarda ailleurs.
Lorenz, l’adolescent baraqué qu’ils avaient croisé à Angel’s Leap, joua des
coudes pour les rejoindre.
— Alors, tu es encore en vie, le salé ? lâcha-t-il avec une grande claque sur
les épaules. Je suis impressionné. Et tu es à l’heure pour la sélection, en
plus.
— C’est quand ?
— Aujourd’hui, demain, toute la semaine, lui répondit Florian. Des jeunes
des clans continuent d’arriver depuis les quatre coins de Baalfora.
Aujourd’hui, c’est la première levée.
— Ils vont en prendre cinq cents et les conduire à la Place des Défis,
expliqua Lorenz. Seule une centaine sera emportée sur Baal et la moitié
uniquement seront choisis, au final.
— Imagine si nous échouons maintenant ! ajouta Florian. Imagine !
Lorenz haussa les épaules.
— Mieux vaut échouer ici que sur Baal... Au moins, ceux qui ne seront pas
choisis ici resteront en vie.
— Ils tuent ceux qui échouent ? s’étonna Florian.
— On n’en sait rien. Mais ceux qui ratent les épreuves ici rentrent chez
eux, alors que jamais personne n’est rentré de Baal.
— Alors, je n’échouerai pas, dit Luis.
Lorenz lui adressa un large sourire.
Ils rejoignirent la petite bande de Lorenz, réduite à trois individus après ce
terrible vol. Tous avaient perdu de leur superbe et ils saluèrent Florian et
Luis, la mine renfrognée.
À midi, le soleil se trouva directement derrière Sanguinius. Le devant de la
statue fut plongé dans l’ombre et un halo glorieux se dessina autour de la
tête.
À l’instant précis où le feu du soleil cernait la tête de Sanguinius, les
portes de bronze du podium s’ouvrirent et les notes d’une fanfare de
clairons d’une pureté exquise retentirent. Une file d’hommes en robes
rouges, le visage dissimulé sous leur capuche, sortirent du monument. Ils
chantaient des bénédictions dans ce haut langage d’outre-monde, agitant
des encensoirs tout en faisant le tour de la plate-forme. Ils s’arrêtèrent de
manière à se répartir tous les cinq mètres. Une fois tous en place, leur chant
cessa. Ils rabattirent leurs capuches et dévoilèrent à tous leurs traits parfaits.
— Les Blood Angels ! s’exclama Florian émerveillé.
La place tout entière était emplie d’enfants, d’adolescents et d’adultes
venus admirer leurs seigneurs. Le silence s’abattit et les groupes
s’agenouillèrent à l’unisson, jusqu’à ce que la place entière se retrouve à
genoux sur la pierre dure.
— Ce ne sont pas les Blood Angels, souffla Lorenz. Ceux-là, par contre,
oui.
Et d’autres êtres émergèrent à leur tour de l’intérieur du podium.
Les premiers sortis étaient grands et bien bâtis, les spécimens humains les
plus parfaits que Luis eut jamais vus. Mais ils n’étaient rien comparés à
leurs véritables maîtres.
Ils n’étaient que deux. L’un portait une armure blanc cassé couleur d’os et
une robe rouge couleur sang, un sac de velours à sa taille et un étrange
appareil autour de son gantelet droit. L’autre était un géant en armure noire
et sinistre, décorée d’ossements, de crânes et autres symboles de mort. Luis
s’étonna de ces couleurs et se demanda pourquoi ils n’étaient pas rouge
carmin, comme le racontaient les légendes. Ils étaient également armés. Le
guerrier au masque-crâne portait un long bâton surmonté d’un autre crâne
ailé ; celui en armure ivoire detenait une longue épée munie de dents tout le
long du tranchant. Tous deux avaient un gros pistolet rangé dans un étui.
Des pistolets. C’était en effet des pistolets, se dit Luis, même s’ils étaient
aussi épais que son torse. Les guerriers dépassaient largement les deux
mètres, et leurs armures les rendaient plus impressionnants encore. Le métal
de leurs bottes résonna sur la pierre, et leur harnois bruissait étrangement de
l’activité de quelque mystérieux esprit interne. Des rubis taillés en forme de
gouttes de sang stylisées brillaient sous le soleil, enchâssés dans les armes
et cliquetant dans le silence de la place.
Les Blood Angels s’arrêtèrent en haut des marches. Des crânes
bourdonnants survolaient la foule, leurs yeux artificiels clignant dans leurs
orbites. Une paire de cyber-chérubins les suivit en volant, traînant dans leur
sillage une oriflamme de soie arborant l’héraldique du chapitre. Ils se
posèrent entre les pieds de Sanguinius et placèrent la bannière devant
l’arche laissée béante.
Ils gardèrent leurs casques. Celui en armure noire resta en arrière, celui en
blanc avança pour délivrer le message des anges.
— Je suis frère Araezon, déclama-t-il, sa voix portée jusqu’aux rangs les
plus reculés par une sorte de magie ésotérique. Je suis le prêtre-sanguinien
des Rédempteurs, la Dixième Compagnie des Blood Angels, chapitre de
l’Adeptus Astartes. Je suis le chirurgien des recrues de notre ordre.
Les plus jeunes et les membres des clans les plus primitifs en frissonnèrent
de peur. Sa voix était si claire, si parfaite, que nombreux furent ceux parmi
l’assistance à implorer leur pardon ou à éclater en sanglots.
— Et je suis frère Malafael, déclara le guerrier en noir, d’une voix aussi
retentissante qu’un tocsin. Chapelain-recruteur de la Dixième Compagnie.
C’est nous qui allons juger si vous êtes dignes ou non de passer de la Place
du Choix à la Place des Défis. Là, vous serez mis à l’épreuve par notre
capitaine. La plupart d’entre vous ne seront pas à la hauteur.
Les lentilles de leurs casques étudièrent la foule crasseuse et les jeunes
garçons mal-nourris. Le regard d’Araezon s’attarda un moment sur Luis,
qui garda la tête haute malgré la pression. Impossible d’y lire la moindre
expression, mais Luis ressentit une sorte de commisération et de mépris,
ainsi qu’une féroce et inébranlable fierté.
— Le chemin vers l’exaltation est ardu et jonché de périls, reprit Araezon
d’une voix sincère, en faisant preuve d’une éloquence rare parmi les clans
du désert. Parmi les centaines d’aspirants que nous choisirons, seule une
poignée se montrera assez résolue d’esprit, d’âme et de corps pour rejoindre
nos rangs. Une partie de ceux qui échoueront vont mourir. Ceux d’entre
vous qui réussiront se verront offrir une vie au service de l’empereur, et
dans l’accomplissement de ce service, vous aussi, vous mourrez. Votre
existence ne sera plus qu’une guerre sans fin, sans nulle autre satisfaction,
et sans nul autre repos la mort. Il n’y aura d’autre amour que celui de vos
frères d’armes, plus de famille, rien à transmettre aux générations futures en
dehors des récits de vos exploits au service de l’humanité, conservés dans
les archives du chapitre. Desquels vous vous estomperez avec le temps.
Vous finirez oubliés de vos clans, ils ne sauront jamais si leurs enfants
résident parmi les anges ou sont morts en essayant. La vie sur Baal
Secundus est difficile, nous le savons bien, mais c’est la vie. Devenir un
ange de la mort revient à l’embrasser. C’est devenir la mort elle-même !
Il marqua une pause en toisant la foule toujours agenouillée.
— Contemplez le visage de mon frère chapelain. Cette tête de mort est
votre futur à tous, quel que soit le chemin que vous aurez choisi. Nous vous
offrons un ultime choix, celui d’être assuré de connaître l’endroit de votre
mort. Beaucoup d’entre vous ont dû effectuer un périple long et terrible
pour arriver jusqu’ici. Ils ont tout sacrifié pour une chance de rejoindre
notre confrérie. Il est encore temps de changer d’avis. Ceux d’entre vous
qui hésitent déjà devraient s’en retourner. Choisissez la vie, même courte et
cruelle, plutôt que la mort, et personne ne vous en tiendra rigueur. Pour
ceux qui voudront continuer, et qui seront choisis par mon frère et moi,
qu’ils sachent que leur vie ne leur appartiendra plus. Voici le pacte que nous
allons proposer. Il sera impossible de s’en détourner une fois conclu. Alors,
parlez ! Qui s’en ira ? demanda Araezon.
Un garçon se leva en chancelant et, tête baissée, se dirigea vers l’orée de la
place. Les têtes se tournaient, le suivant du regard.
Une fois parti, d’autres l’imitèrent et traversèrent la foule dans un silence
honteux. Des murmures méprisant sifflèrent à leurs trousses.
— Ne jugez pas, sous peine d’être vous-même jugé ! lança Malafael d’une
voix sinistre.
Elle aussi était amplifiée d’une manière ou d’une autre, et alla se
répercuter sur la moindre surface en écho qui saisirent la foule. Jeunes et
adultes, aspirants ou simples curieux, tous implorèrent le pardon. L’ange
noir leva le bâton symbole de son office à hauteur d’épaule. Son énorme
épaulière se souleva pour accompagner son geste et gémit doucement,
comme si elle était vivante.
— Reconnaître son manque de courage est déjà, en soi, un acte courageux.
Certains de ces garçons seront vos futurs chefs, vos époux, le père de vos
enfants. En remplissant ces rôles, ils représentent eux aussi le futur des
Blood Angels, car leurs propres enfants reviendront ici même un jour, et se
présenteront devant Sanguinius, et ils ne connaîtront pas peur. Quand un
homme reconnaît la vraie mesure de sa dignité, aussi modeste ou dérisoire
soit-elle, c’est toujours un instant de révélation bénie. Ne les méprisez pas !
La foule se tut. Luis regarda brièvement autour de lui. Peut-être une
cinquantaine de garçons, sur les quelques centaines rassemblés là, avaient
décidé de renoncer.
— Une dernière fois : qui s’en va ? répéta Araezon d’une voix forte.
Personne ne bougea. Très bien. Vous tous qui êtes restés, vous acceptez
donc de vous soumettre aux épreuves. Vos vies sont désormais entre nos
mains. Commençons ! annonça-t-il. Il leva une main puis la laissa retomber.
La moitié des serviteurs en robe rouge descendirent du podium et
parcoururent la foule. Ils choisirent des garçons, les firent se lever et les
conduisirent, tremblants, aux pieds des Blood Angels. Les plus braves
frissonnaient de frayeur, les plus faibles ne pouvaient s’empêcher de pleurer
face de telles divinités. Le prêtre-sanguinien prit un objet à sa ceinture,
l’approcha de chacun des gamins et le consulta. L’ange blanc parla à chacun
d’entre eux, si bas qu’eux seuls entendaient, puis écartait quelques pans de
vêtement pour les examiner. Malafael donnait son opinion par de petits
signes de tête, approbateurs ou pas. Les garçons furent ensuite conduits
devant la statue dans le jardin afin de constituer trois groupes distincts. La
foule fut progressivement repoussée pour leur laisser place.
La procédure se prolongea un certain temps. La foule recula, les trois
groupes grossirent.
Vint le tour de Luis. Il fut attrapé par un bras et mené vers le sommet des
marches. Araezon le surplombait, plus grand que la statue elle-même, c’est
du moins l’impression qu’il eut. Il dégageait une étrange odeur, mélange
d’huile de machine, de parfum et de sueur, ainsi qu’un relent cuivré que
Luis ne put identifier. L’appareil d’Araezon était muni d’aiguilles qui
percèrent sa peau quand il l’appuya dessus. Le garçon grimaça. Il ressentit
le sourire d’Araezon.
— Tu supportes bien l’épreuve.
L’appareil émit un son musical, un voyant vert s’alluma. Luis ne put
détourner le regard de ces anges merveilleux. La technologie sur Baal
Secundus était rudimentaire, vétuste le plus souvent, assemblée à partir
d’éléments récupérés dans des cités ravagées par les radiations et sans cesse
recyclés et rafistolés. Jamais il n’avait vu d’appareils aussi élégants et
sophistiqués.
Araezon ouvrit la chemise de Luis et exposa son torse.
— Légère contamination, mais rien d’extrême, indiqua Araezon à un
serviteur qui notait ses remarques sur un long rouleau de parchemin qui se
déroulait sur un lutrin portatif attaché à sa poitrine. Dis-moi, quel est ton
nom ?
— Luis, monseigneur, répondit-il, atterré par le son trop humble de sa
voix. Je m’appelle Luis, monseigneur, répéta-t-il avec plus de vigueur en se
redressant.
— Tu sembles effrayé, Luis.
— Je suis effrayé, monseigneur.
— Et honnête, ce qui est une qualité admirable, ajouta Araezon.
Il avait une voix bienveillante, bien que durcie par le système vocal de son
armure. Mais il restait un guerrier. Son armure bourdonna. Un seul revers
de cette épée à sa ceinture transformerait Luis en un tas de chairs
sanguinolentes.
— Si tu es effrayé, pourquoi n’as-tu pas fait demi-tour pour rejoindre les
tiens ?
— Parce que la peur n’est rien, répondit Luis d’un air de défi, du moins
autant qu’il osait en afficher. J’ai souvent eu peur. La peur est à ignorer et à
surpasser.
— Dis-moi, pourquoi es-tu venu ? lui demanda l’ange. Souhaites-tu te
battre, te couvrir de gloire ? Veux-tu devenir immortel ?
— Non, monseigneur. Aucun homme n’est immortel, pas même un ange.
Je ne souhaite que servir. Je veux servir l’Empereur, et à travers Lui, je
servirai l’humanité tout entière.
Araezon posa sur Luis un regard critique appuyé.
— Luis… Luis. C’est un nom d’enfant. Tu viens de ces clans qui
n’utilisent pas leurs noms d’ange dans leurs conversations de tous les jours.
— Non, monseigneur. Je veux dire, oui, monseigneur.
Araezon émit un bruit qui aurait pu être un rire.
— Je comprends. Il te faudra pourtant le révéler si tu veux une chance
d’être choisi.
Luis avait le regard tourné vers Araezon, mais il surveillait Malafael du
coin de l’œil.
— Allez, mon garçon, dis-lui, gronda l’ange noir. Dis-lui ton nom d’ange.
Luis hésita. Nul en dehors de sa famille ne connaissait le nom d’ange d’un
membre du clan. C’était un mot précieux, préservé du soleil vorace et du sel
corrosif, une chose pure dans un monde impur. Luis ne l’avait prononcé
qu’une poignée de fois dans toute sa courte vie.
— C’est… Mon nom est Dante, dit-il, et ce mot lui parut étrange, même
sur ses propres lèvres.
— Votre opinion au sujet de Dante, mon frère ? demanda Araezon à
Malafael.
L’ange noir hocha la tête.
— Groupe Areosto, indiqua le prêtre aux serviteurs.
Ils le conduisirent en bas du podium et le firent asseoir parmi d’autres
garçons qu’il ne connaissait pas. Plus tard, Florian fut conduit vers le même
groupe, son sourire noir aux lèvres. Lorenz les rejoignit lui aussi.
Leur groupe était moins important que les autres. Luis essaya de
comprendre si c’était bon signe ou non. La journée s’étira, interminable. On
ne leur offrit ni nourriture ni boisson. Ils durent se contenter du peu qu’ils
avaient sur eux. Un garçon de leur groupe s’effondra à cause de la chaleur,
et fut traîné jusqu’à un autre groupe. Ce fut le premier signe de l’écrémage
qui allait suivre.
Le dernier garçon fut interrogé puis conduit vers le groupe du milieu.
— La première partie des épreuves est terminée ! Préparez-vous
maintenant à notre premier jugement, la Première Sentence, annonça
Araezon. Groupe Kaifus, vous n’êtes pas compatible avec nos dons. Quelles
que soient vos qualités personnelles, vous ne pourrez pas servir parmi nous,
ni aujourd’hui ni jamais. Quittez cet endroit et repartez vivre au milieu des
vôtres. Partez avec honneur, mais inutile de tenter à nouveau votre chance.
Les serviteurs en robe rouge firent se lever les garçons concernés et les
conduisirent hors de la place.
— Groupe Hadrianus, vos talents sont insuffisants pour intégrer notre
confrérie, mais vous pouvez postuler en tant que serfs de sang. Vous êtes
d’exceptionnels jeunes gens, avec les qualités nécessaires pour exercer des
responsabilités parmi votre peuple, alors vous devez décider si vous voulez
rentrer chez vous ou venir avec nous. Si vous choisissez de servir, vous
ferez office d’écuyers auprès des anges de la mort, et pourrez même
atteindre de hauts niveaux au sein de la hiérarchie de notre chapitre. Ne
soyez pas tristes, car très peu deviendront des anges et nous vous faisons un
grand honneur. Faites votre choix.
On fit se lever le deuxième groupe, qui dut choisir entre les étoiles et le
désert. La plupart choisirent les étoiles et furent eux aussi conduits hors de
la place.
Ce qui ne laissait que le troisième groupe, le moins nombreux, même s’il
comptait pas loin de cinq cents jeunes. Le cœur de Luis battait à tout
rompre. Il savait ce qui s’annonçait, mais ne parvenait pas à y croire avant
de l’entendre de la bouche du Blood Angel.
— Groupe Areosto, vous serez testé plus avant. Vous avez été considérés
comme des recrues potentielles. Vous êtes désormais des aspirants au
chapitre des Blood Angels de l’Adeptus Astartes.
Il n’y eut ni cri de joie, ni commentaire. Lorenz se contenta de hocher la
tête, tel un doyen sagace ayant le droit d’être d’accord avec les paroles de
l’ange. Florian affichait un sourire dément
Et le cœur de Luis martelait dans sa poitrine. Lui ne souriait pas. Il ne se
faisait aucune illusion sur ce qui allait suivre.
CHAPITRE HUIT
DANTE DÉSARMÉ
998.M41
Orbite Haute au-dessus d’Asphodex
Système de Cryptus
Le lavateserium doucha l’armure et les armes de Dante de jets d’eau
bouillante. L’odeur du sang xenos filtrait par les aérations ouvertes de son
masque respirateur. Cette puanteur le révoltait et il referma son masque,
basculant sur la réserve en oxygène de son armure. L’eau dégoulina sur ses
optiques. Le martèlement des gouttelettes sur l’or lui rappela la première
fois qu’il avait vu tomber la pluie. Il existait tant de choses dont il ne se
souvenait plus. Space marine ou pas, l’esprit humain ne pouvait tout retenir.
Mais il en était d’autres qu’il lui était impossible d’oublier. Il se rappelait
s’être tenu debout sur de la mousse jaunâtre alors qu’un ciel déversait sur
lui une pluie torrentielle, trempant sa tenue de combat et martelant sa peau.
Il avait ouvert la bouche afin que l’eau s’y déverse. Le fantôme d’un sourire
anima ses lèvres quand il se souvint de son sergent parmi les scouts,
Gallileon, qui les forçait à rester ainsi sous la pluie en les bombardant de
qualificatifs indignes d’un ange. Tous les bienfaits de l’Empereur, l’ardeur
de ses camarades et instructeurs, la puissance technologique dont il avait été
témoin, tout cela n’était rien comparé à cette vision de toute cette eau
tombant du ciel. Il avait toujours du mal à croire à l’existence des océans et
de la pluie.
Le sourire s’estompa. Tous les autres membres de son groupe
d’entraînement étaient morts, le dernier tué il y avait plusieurs siècles de
cela. Les souvenirs étaient des biens précieux qui reliaient les individus.
Plus personne ne partageait les siens, désormais.
Le lavateserium joua quelques notes discrètes. L’eau cessa de couler, les
ultimes gouttes tombèrent sur le pont de métal puis s’évacuèrent en
tourbillons. Un laser de décontamination à large spectre entra en action,
séchant immédiatement son armure et tuant tout organisme présent à la
surface. Il fut entouré de vapeur surchauffée, qu’il ne put ressentir.
L’élévation brève et violente de la température ne fut trahie que par un
infime clignotement à l’intérieur de son sensorium. Les portes s’ouvrirent
sur son armorium.
Le nettoyage n’était pas pour autant terminé. La décontamination n’avait
aucune efficacité, elle n’était qu’un rituel qui avait perdu toute utilité
pratique avec le temps. L’armure était encore impure. Les fluides aliens
imprégnaient encore la moindre fissure, rendaient poisseux les joints
flexibles, étaient incrustés dans la musculature sculptée de son torse. Les
joyaux enchâssés dans sa cuirasse étaient toujours recouverts d’une
pellicule gluante, mais cette toilette était un premier pas sur le long chemin
menant à la pureté.
Il sortit. La porte se referma derrière lui, isolant la machinerie utilitaire du
lavateserium pour le laisser entouré de beauté.
L’armorium personnel de Dante était un havre de paix. Éclairé par la douce
lueur d’un bon millier de chandelles rouges, il flottait dans l’air un parfum
subtil de cire fondue, d’huiles odorantes, de poudres écrasées, de champs de
stase activés et d’encens rares. Le calme qui enveloppait les chandelles
venait tout recouvrir. Dans les angles et les recoins, de riches ombres
embrassaient la lumière chaude. Longue de quarante mètres et large de
quinze, l’armorium faisait partie des pièces les plus grandes de ses
appartements. L’art et la guerre étaient estimés à parts égales par les Blood
Angels. Tout ce qu’ils possédaient était richement décoré. Le haut plafond
était supporté par des voûtes dont la simplicité parfaite révélait les
complexes calculs mathématiques qui avaient régi leur élaboration. Des
niches fermées de panneaux de verre s’intercalaient entre des statues
d’anges arborant des douzaines d’armes différentes. Dante était un expert
dans l’utilisation de chacune d’elles, et s’entraînait régulièrement avec
toutes, même s’il était rare qu’il utilise autre chose au combat que son
pistolet Infernus et la Hache Mortalis. Des portes de bronze contenaient
tous les bruits à l’extérieur. Le grondement des canons du Blade of
Vengeance n’étaient qu’un sourd battement de cœur qui pouvait facilement
être ignoré.
Dante ne put réprimer un soupir fatigué quand il s’engagea sur le tapis qui
couvrait le sol de pierre sur toute la longueur de la galerie.
Arafeo l’attendait. Une demi-douzaine d’autres serfs de sang
encapuchonnés patientaient dans l’ombre pour débarrasser Dante de son
armure.
— Nous sommes prêts, monseigneur, dit Arafeo d’une voix éraillée par
l’âge. J’ai demandé qu’un repas vous soit servi et que votre bain soit
préparé.
— Merci, répondit Dante, sincèrement.
S’il y avait bien une chose qu’il désirait plus que tout, c’était prendre un
bain.
Il traversa la galerie jusqu’à la niche vide où il rangeait son armure. Les
serfs le suivirent sans prononcer la moindre parole. Trois d’entre eux prirent
la Hache Mortalis de sa main droite et la posèrent sur son support. Deux
autres déconnectèrent le pistolet Infernus, et il le laissa aller avec plaisir.
Ses doigts craquèrent quand il les déplia. Il avait serré cette crosse durant
tant de jours qu’ils s’étaient presque moulés sur elle. Des gouttes de fluide
alien tombèrent sur le riche tapis.
Il atteignit la niche de rangement et caressa le système de fermeture. Le
voyant rouge au-dessus de la porte vitrée vira au vert et elle s’ouvrit avec le
sifflement typique de la pression qui se stabilise. Des chandelles
tremblotèrent sous le bref courant d’air soudain. Les supports sortirent de la
niche dans un gémissement long et solennel. Dante se retourna de manière à
présenter son armure. Des griffes saisirent ses réacteurs dorsaux. Il leva les
bras, et d’autres griffes se placèrent sous ceux-ci, des accoudoirs prirent
place sous ses avant-bras. D’autres attaches vinrent recevoir ses jambières.
D’un clignement d’œil, il fit défiler les dernières données sur l’affichage
interne de son casque, puis il éteignit le générateur de son armure. Ses
systèmes se désactivèrent l’un après l’autre et le lourd harnois commença à
peser sur ses épaules. Les prises neurales qui reliaient son système nerveux
à son armure se rétractèrent et la brève mais intense douleur lui arracha un
grognement.
Arafeo fit signe aux serfs de s’approcher. Ils firent glisser des tables
munies de roulettes et dont le plateau était constitué de plaques de pierre
exotique. Des outils brillaient sur l’une d’elles. Murmurant les rites de
désarmement, ils entreprirent d’enlever l’armure dorée. Dante ferma les
yeux. Dans son souffle, il marmonnait les mêmes rites que ses serfs.
— La bataille est finie, disaient-ils. Mais jamais la guerre ne prend fin. Un
bref repos pour le guerrier, l’entretien de l’équipement. Bénis soient les
esprits des machines qui veillent sur nous au combat.
Le masque mortuaire de Sanguinius fut ôté en premier. De toutes les
pièces de son armure, c’était le fardeau le plus lourd à porter. Quand il fut
enlevé de son visage, il sentit la présence du Primarque le quitter elle aussi.
Ce n’était qu’une impression. Si Sanguinius existait encore, ce n’était pas
dans le royaume mortel. Son héritage, cependant, était plus vivace que
jamais.
Le gorgerin fut la pièce suivante à être enlevée. Il se décolla de son cou
avec des petits bruits de succion, libérant l’air humide emprisonné dans sa
cuirasse. La puanteur lui fit plissa le nez ; il avait passé de nombreux jours
dans son armure. L’odeur corporelle des anges n’était pas plus plaisante que
celle de n’importe quel humain. À celle-ci s’ajoutait des relents chimiques
âcres libérés par sa biologie améliorée et mélangés à sa sueur. Aucun
parfum n’aurait pu parvenir à la masquer.
Les serfs travaillèrent rapidement. Les nombreuses mains et outils
spécialisés retirèrent cette armure bien plus rapidement qu’il n’aurait pu le
faire seul. Une fois tous les câbles déconnectés et la cuirasse enlevée, il était
presque libre. Les serviteurs passèrent à ses jambes, sans jamais cesser de
murmurer les prières aux esprits des machines. Une fois les plaques
protégeant l’avant des cuisses ôtées, il n’attendit pas que les jambières
soient démontées, il en sortit simplement d’un pas en avant, uniquement
vêtu de sa combinaison moulante. Les tables étaient couvertes des éléments
de son armure. Un space marine pouvait l’enlever seul en cas de besoin,
mais cette manière de procéder convenait mieux à la tâche sacrée. Sans le
nettoyage, les différents tests et l’entretien entre les chaque campagne,
l’esprit de la machine finirait par tomber malade.
Contrastant avec l’extérieur richement décoré de l’armure, la combinaison
à manches courtes était simple, fonctionnelle. Deux serviteurs l’ouvrirent au
niveau du cou. Elle adhérait à sa peau à cause de sa sueur et s’en détacha
avec des bruits humides et en s’accrochant aux interfaces de connexion
métalliques. Il fit un autre pas en avant et se libéra totalement du vêtement
de tissu cahoutchouteux, laissant sa peau nue se rafraîchir à l’air du
vaisseau.
Dante se retourna. Son armure avait été emportée. Ses réacteurs dorsaux
pendaient à leur support, ses câbles de connexion se balançant légèrement.
Des serfs enveloppaient d’autres composants dans des linges de soie rouge.
Ils s’inclinèrent et s’en allèrent.
Dès qu’il se serait retiré dans ses quartiers, les serviteurs sortiraient de
leurs alcôves et emporteraient son équipement jusqu’aux ateliers dissimulés
derrière les murs ornementés de l’armorium. Là, commencerait le fastidieux
travail de nettoyage et de réparation, puis tout serait remis à sa place sur les
supports. Quand il reviendrait, ses armes brilleraient et son armure
resplendirait dans sa niche. La guerre précédente serait nettoyée par des
mains diligentes, ses armes prêtes à servir lors du prochain conflit. Ne
subsisteraient que les souillures qui entachaient son âme.
Il se dit que le jour viendrait où il accomplirait ces rituels pour la dernière
fois. Mais pas encore. Pas encore. Pas tant que brillerait la chandelle d’une
seule âme humaine dans cette galaxie. Il l’avait juré il y avait bien
longtemps, déjà, et Dante avait l’habitude de tenir ses promesses.
Il traversa la galerie, entièrement nu. Des serfs ouvrirent les portes de son
cabinet de toilette devant lui. Dante pénétra dans une antichambre décorée
du sol au plafond de mosaïques rouge sombre, dorées et blanches. Debout
au centre de la pièce, il laissa ses serfs nettoyer l’essentiel de sa sueur à
l’aide de linges chauds, puis entra dans le calderum. Pendant une demi-
heure, il demeura assis dans une chaleur qui aurait suffi à cuire un humain
non-augmenté, laissant les vapeurs dénouer ses muscles endoloris. De là, il
passa dans un bassin où des centaines de litres d’une eau glacée furent
déversés sur sa tête, avant d’être évacués par des ouvertures ouvragées. Une
fois sa peau nettoyée, il passa sous les colonnes qui ouvraient sur le bassin
principal. Assez grand pour pouvoir y nager, le bassin contenait un liquide
riche en minéraux reconstituants, d’un blanc laiteux. Des fresques d’une
beauté exquise décoraient les murs et le plafond.
Il descendit les quelques marches et s’abandonna à l’étreinte de l’eau
chaude. Il s’y enfonça jusqu’au cou.
Il ferma les yeux et inspira profondément. Le ronronnement de l’artillerie
navale se confondit avec ses pulsations. Il plongea dans un état méditatif. Il
aurait aimé pouvoir se rendre dans son sarcophage, dans le Hall des
Sarcophages et y sombrer dans un long sommeil. Cette idée lui vint alors
qu’il dérivait dans une torpeur à mi-chemin entre le sommeil et la mort.
— Monseigneur ? l’interpella Arafeo depuis le rebord du bassin.
L’eau blanche continuait d’onduler au rythme des bombardements. Le
Long Repos de Baal n’était qu’un rêve lointain. Les préoccupations
mortelles n’attendaient pas.
— Me suis-je assoupi ? demanda Dante.
L’eau s’était imperceptiblement refroidie. Il était resté là plus longtemps
qu’il ne l’avait prévu.
— Seulement deux heures, monseigneur. Le capitaine Aphael est en route
vers la flotte. Nous avons également reçu des nouvelles du chapelain
Phaeton. Il est confronté à quelques éléments isolés, mais ne pense pas être
trop retardé. Il devrait déjà être là.
— Pourquoi n’ai-je pas été réveillé ?
Arafeo regarda son maître droit dans les yeux, chose qu’il n’avait osée
faire qu’après un demi-siècle. Il était l’un des rares à qui Dante laissait voir
son vrai visage. Tous deux étaient des vieillards, chacun à leur manière.
— Parce que je n’ai pas permis qu’on le fasse, répondit Arafeo. Vous êtes
épuisé, monseigneur. Vous devez vous reposer.
— Je te remercie de t’inquiéter pour moi, mais on a plus besoin de moi
que je n’ai besoin de repos, le tança Dante.
Il se releva en s’aidant de ses puissants bras, puis sortit de l’eau. Les poils
sur ses bras étaient d’un blond pâle et doré. Ses muscles roulaient sous sa
peau, même s’ils avaient perdu la tension de sa jeunesse.
— Monseigneur commandeur, si vous m’en permettez l’audace, en vous
détruisant par manque de repos, vous n’en satisferez pas plus ces besoins.
Les mains d’Arafeo étaient déformées par l’arthrite, comme des brindilles
séchées. Elles tremblaient, serviette tendue entre elles, et Dante baissa les
yeux sur elles. Arafeo détourna le regard, honteux de sa faiblesse. Si
seulement il savait que nous partageons les mêmes inquiétudes, pensa
Dante.
— Je devrais me reposer, et tu devrais te reposer, soupira-t-il.
L’homme garda ses mains tendues.
— Comment le pourrais-je alors que vous, non ?
— Tu n’es pas moi. Nos destins sont différents.
— Vos responsabilités sont bien plus lourdes, monseigneur. Si j’avais
passé la sélection sur la Place du Choix, il y a si longtemps, alors peut-être
mon fardeau aurait-il été similaire, mais ce ne fut pas le cas. Je suis donc un
serf de sang, pas un ange. Mais nous devons tous servir l’Empereur à notre
manière, et je vous aiderai à porter votre charge, à la mesure de mes faibles
moyens.
— Après la réunion du Concile Rouge, je te promets de me reposer.
Arafeo hocha la tête, apparemment peu convaincu.
Dante saisit la serviette. Arafeo s’inclina et alla chercher un gobelet posé
sur une table. Il s’y rendit lentement. Les tremblements de ses membres
s’accentuaient quand il était las, et il se fatiguait plus rapidement de jour en
jour.
Mille cinq cents ans de guerre contre quatre-vingts d’humble service, mais
tous deux n’étaient en fait que des serviteurs. S’il avait le choix, songea
Dante, échangerait-il sa place avec son écuyer ? Pas volontairement, non.
Mais s’il n’avait pas le choix, il l’accepterait. Servir, avant tout. Chacun
avait son rôle à jouer, Arafeo avait raison sur ce point.
L’humilité de son serviteur le toucha.
— Arafeo, reprit-il avec affection. Tu en as assez fait pour aujourd’hui. Je
te remercie de m’avoir soulagé d’une partie de mes fardeaux. Va te reposer,
c’est un ordre. Je peux me verser mon propre vin.
La carafe cliqueta sur la table quand Arafeo la reposa. Il inclina la tête, à
contrecœur. Il n’aimait pas se faire congédier, pas plus qu’il n’appréciait
être considéré comme un vieillard.
Épargner ses douleurs, ou épargner sa fierté. La moindre décision que
devait prendre Dante en ces jours troublés, de la plus minime à celle qui
pourrait entraîner la chute de l’Imperium, se jouait entre deux pis-aller. À
croire que le bien s’était désintéressé de cette galaxie. Il était fatigué de
prendre ces décisions. Il n’en montrait rien sur son visage, bien sûr, lequel
affichait la même beauté inhumaine, malgré les années.
— Comme vous voudrez, monseigneur commandeur, dit Arafeo
doucement.
Et il partit.
Dante se dirigea vers la petite table et but son vin. Il était désolé pour
Arafeo, et regrettait d’avoir dû lui ordonner de se retirer pour son propre
bien. Il devait faire attention à ce que cette irritation n’affecte pas son
serviteur. Ça n’était pas la faute de ce dernier s’il était âgé.
La nourriture qu’il lui avait fait servir avait refroidi et, même si elle avait
été préparée avec soin, elle avait un goût de cendres dans sa bouche. Il
mangea tout de même et apprécia ce premier repas solide depuis longtemps.
Il prit son temps pour mâcher, arrosant le tout de gorgées de vin
fréquentes. Son système digestif prenait de plus en plus de temps pour se
réhabituer à la nourriture solide à la fin de chaque nouvelle campagne. Tout
en mangeant, il se dit que la nourriture était satisfaisante, qu’elle lui
suffisait. Il ignora l’autre appétit qui lui tenaillait à la fois l’estomac et
l’âme, cette faim qui peuplait ses rêves de festins de sang. L’attrait de la
Soif Rouge était puissant. C’était une envie à laquelle il valait mieux
résister, car même si elle se calmait un temps, cette véritable addiction
enflait sans cesse et réclamait de plus en plus de sang.
Le désir de boire le précieux fluide vital tourmentait tous ceux de la lignée
de Sanguinius, et lui-même était si vieux. C’était pourtant un besoin qu’il
reniait. Il refusait de reconnaître l’existence de cette envie irrésistible. Il
n’écouterait pas son corps qui, épuisé, lui criait qu’il lui suffirait de boire le
sang d’un seul mortel pour recouvrer tous ses moyens et élever son esprit.
Jamais il ne le ferait. Il n’avait pas consommé de sang depuis la guerre sur
Ereus. Depuis, il avait toujours refusé de placer son propre confort avant la
vie d’autrui. Il existait un moyen de s’affranchir de ses états de faiblesse,
mais il refusait de s’y laisser aller.
Il était un ange, pas un monstre.
Une demi-heure plus tard, il quitta sa salle de bain pour se rendre à
l’armorium. Son harnois avait été méticuleusement nettoyé et remis en
place. Il ressemblait à une pièce de musée dans sa vitrine.
Il regarda l’armure à travers la vitre. Son propre visage vint se superposer
sur le masque figé et doré de Sanguinius. Les traits se ressemblaient, car
Dante avait été fait à l’image de son seigneur durant le Changement. Il
cligna des yeux, ce que le masque doré était incapable de faire. La bouche
du Primarque restait à demi-ouverte en un cri de juste fureur. Quelle honte,
se dit Dante, que le plus dévoué, le plus raisonnable des fils de l’Empereur
n’ait laissé derrière lui que cette image courroucée. Il existait des milliers de
représentations de Sanguinius parmi toute la flotte des Blood Angels et leur
forteresse-monastère sur Baal, mais c’était celle-ci la plus connue, celle
d’une colère qui s’abattait depuis les cieux pour répandre la mort et verser
le sang.
Si seulement il existait un moyen de célébrer la nature bienveillante de son
géno-sire. Si seulement il n’y avait pas tant besoin de faire la guerre.
S’il l’avait pu, Dante avait fait le vœu que la paix le rende obsolète, qu’il
ne soit plus lui aussi qu’une pièce de musée. Il le souhaitait non seulement
pour autrui, mais pour lui aussi. La paix lui apporterait le repos.
Mais la paix ne viendrait jamais. Cette guerre durerait éternellement. Seule
la mort lui apporterait le repos. C’était ce qu’Arazeon lui avait dit, il y avait
tant d’années de cela. C’était ce que les prêtres-sanguiniens répétaient
encore quand arrivait le Temps des Épreuves. Quelle ironie qu’il en soit
arrivé à savoir cela plus que quiconque.
Il caressa des doigts le système d’ouverture. La niche s’ouvrit et les serfs
émergèrent des ombres.
Il devait redevenir le seigneur Sanguinius, une fois de plus.
CHAPITRE NEUF
LA PLACE DU CHOIX
456.M40
Angel’s Fall
Capitale Planétaire
Baal Secundus
Système de Baal
Neuf journées d’épreuves suivirent la première sélection. Sous l’ombre de
Sanguinius, les aspirants furent opposés lors de simples joutes athlétiques,
comme cela se pratiquait parmi les clans lors de réunions tribales : course,
saut, jet de lourdes pierres et de disques de cordage, ainsi que des combats
de lutte impliquant la soumission de l’adversaire. Malafael et Araezon
s’entretenaient en privé avec des aspirants, en disqualifiant certains,
donnant à d’autres le choix entre rentrer chez eux et entrer au service du
chapitre comme serfs. Les garçons comprirent rapidement que la victoire à
ces épreuves ne signifiait pas forcément leur qualification et que leur
moindre acte était observé de près, y compris la manière dont ils acceptaient
la défaite ou célébraient une victoire. Pour ceux auxquels les deux Blood
Angels parlèrent et qui n’étaient pas écartés, la conversation était
scrupuleusement retranscrite par les suivants d’Araezon. Les intéressés
ignoraient si les conclusions étaient positives ou non.
Une foule importante vint assister à ces jeux et un air de fête se propagea
sur Angel’s Fall. Les aspirants ne pouvaient que regarder avec envie les
étalages de victuailles et les distractions. Ils étaient tenus à l’écart du peuple
par des haies de barrières hautes et infranchissables.
Les aspirants avaient peut-être cru que les épreuves s’arrêteraient là, mais
elles n’étaient que la première étape de tout un processus de sélection. Le
neuvième jour s’acheva. Les tribus dont les fils avaient triomphé furent
honorées par les Blood angels, pour le plus grand plaisir de la foule, et
reçurent des totems taillés dans un bois rare. Il n’y avait aucun représentant
des clans des récolteurs de sel, mais cela importait peu. Luis, plus petit et
moins bien bâti que la plupart des autres garçons, ne gagna rien. Lorenz,
pour sa part, recueillit quelques applaudissements. Même Florian apporta
une belle victoire à son peuple.
Quand débuta le deuxième écrémage, Luis s’attendit à être éliminé, mais
Malafael passa devant lui sans un mot.
Il restait deux cent quarante-sept aspirants sur les cinq cents élus initiaux.
Au matin du dixième jour, on leur enleva tout ce qu’ils possédaient. Ils
furent conduits par les serfs dans un bâtiment parfaitement entretenu.
L’endroit était exempt de toute décoration, à l’exception du fameux
symbole du chapitre, la goutte ailée stylisée, tracée sur une porte isolée.
L’aspect lisse de la construction était remarquable. Il n’y avait aucune
aspérité sur les murs, comme si l’ensemble était bâti d’un seul tenant à
partir de... Pierre liquide ? Aucune bulle d’air n’était visible en surface ;
l’ouvrage était parfait, bénéficiant d’une finition qu’on ne trouvait nulle part
ailleurs sur Baal Secundus.
On leur rasa le crâne. Ils furent déshabillés, lavés, et on leur fournit des
pantalons larges et des tuniques découpés dans un tissu souple offrant un
confort qui semblait presque obscène. Une fois revêtus de cet uniforme, on
leur proposa des petits sacs dans lesquels ils trouvèrent de l’eau et un peu
de nourriture. Les questions qu’ils posèrent restèrent sans réponse. Ils furent
ensuite conduits à travers la cité, au milieu d’une foule silencieuse. Les
portes se refermèrent derrière eux dans un claquement sourd. Angel’s Fall
était silencieuse. Les fanions claquaient dans la brise chaude et Sanguinius
regardait toujours vers les hauteurs, en quête d’un hypothétique paradis qui
n’existait pas à la surface.
Au cours des neuf jours suivants, ils durent marcher sous une chaleur
implacable le jour et un froid glacial la nuit, sans le moindre moment de
repos. Malafael et Araezon n’étaient visibles nulle part. Ils furent guidés par
des hommes qui gardèrent le silence et qui, bien qu’accoutrés comme des
nomades baalforiens, portaient des insignes qui les désignaient comme des
serviteurs des Blood Angels.
Cette marche fut la première partie des véritables épreuves. L’eau qu’ils
avaient reçue se révéla bien insuffisante pour un tel voyage. Plusieurs
garçons, affaiblis par leur premier périple et les journées de lutte,
succombèrent d’épuisement ou de déshydratation. Les corps furent
abandonnés sans le moindre commentaire par les adultes. Les aspirants
étaient menés toujours plus profondément dans le désert et Luis gérait son
eau avec la rigueur d’une longue habitude.
Plusieurs jours plus tard, une bande rocheuse large d’un bon kilomètre vint
rompre la monotonie des dunes rouges. À travers les ondulations de l’air
dues à la chaleur, Luis découvrit des murs de pierre parfaitement ajustés
surplombant des falaises abruptes avec des tourelles régulièrement espacées
d’une centaine de mètres. Des baraquements et des réfectoires, supposa-t-il.
— Voilà votre destination, annonça l’un des serfs ombrageux. Les
véritables épreuves commencent maintenant.
Ils arrivèrent devant une entrée à la base de la falaise, épuisés et assoiffés.
D’autres serviteurs ouvrirent les portes pour les laisser pénétrer dans un
tunnel carré. Après l’implacable soleil, le tunnel apporta une fraîcheur
bienvenue, mais il déboucha bien trop tôt dans une véritable fournaise. Une
cour intérieure protégée du vent où le soleil écrasant accablait le sol de
sable blanc les accueillit. Araezon et Malafael arrivèrent, les systèmes de
ventilation de leurs armures libérant des volutes de vapeur.
— Voici la Place des Défis, expliqua Malafael. Au cours des guerres qui
précédèrent la fondation de l’Imperium, ce cratère fut ouvert par l’explosion
d’une arme d’une puissance inimaginable. Cette puissance, libérée par une
technologie depuis longtemps oubliée, n’est rien comparé à la colère d’un
seul space marine impérial. C’est ici que nous allons commencer à vous
forger pour que vous deveniez les plus grands guerriers de la galaxie. La
plupart d’entre vous échoueront, déclara-t-il en indiquant avec son bâton les
sentinelles qui se tenaient en haut des parois du cratère. Ce fut le cas pour
ces hommes qui gardent cet endroit, car quiconque ne se montrerait pas à la
hauteur ne sera pas autorisé à en partir. Ils gardent cette forteresse contre
ceux qui en jalousent les secrets. Vivant ou mort, pour la plus grande partie
d’entre vous, c’est le dernier lieu que vous verrez. Nous allons rencontrer
les autres aspirants.
Malafael posa sur eux ses lentilles rouges, encore plus sinistres dans ce
masque mortuaire. Un murmure traversa les rangs.
— Je croyais qu’il n’y avait que nous, souffla Florian, tendu.
— D’autres jeunes, d’autres concurrents, dit Lorenz.
Ils regardèrent autour d’eux, au cas où ils verraient d’autres groupes que le
leur, mais n’en virent aucun. Malafael pointa un doigt vers le ciel.
— Ils arrivent par le haut ! déclara-t-il.
Les aspirants levèrent les yeux. Éblouis par l’intense lumière, ils mirent
leurs mains en visière. Six chars volants des anges descendirent, portés par
des pylônes de feu et soulevant des tourbillons de poussière. Les garçons
prirent peur à la vue de ces machines. Si un seul d’entre eux s’était enfui en
courant, beaucoup d’autres auraient suivi, mais aucun ne bougea.
Les appareils déployèrent des patins de métal et se posèrent en une ligne
parfaite. Ils étaient plus gros que le plus imposant des bâtiments d’Angel’s
Fall, et hérissés d’armes. Ils arboraient les couleurs les plus vives que Luis
ait jamais vues. Leur section avant ressemblait à un menton carré. Ils
affichaient une allure menaçante, et semblaient vivants.
Des rampes s’abaissèrent. De la première, un chapelain descendit, menant
un groupe de jeunes hommes. De la deuxième, émergea un prêtre-
sanguinien, suivi lui aussi par d’autres garçons. Puis d’autres, conduits par
des space marines arborant la livrée rouge classique aux guerriers des
anges, sortirent des quatre derniers chars.
— Ces aspirants qui accompagnent le chapelain Laestides et le prêtre-
sanguinien Rugon viennent de Baal Primus, que vous appelez
Baalind, poursuivit Malafael. Ils sont différents, mais tout aussi dignes de
participer à ces sélections. Il nous serait facile de dresser un groupe contre
l’autre, mais les Blood Angels ne choisissent jamais la facilité. Ils
choisissent toujours la manière la plus efficace. Mes frères, faites-les
avancer !
Les étrangers furent alignés devant les appareils par Laestides et Rugon,
puis mis en rangs face aux garçons originaires de Baal Secundus. Ils
portaient le même uniforme que ces derniers, mais avaient tout de même
quelque chose de différent sur le plan physique. Ils étaient plus grands, plus
pâles, et leurs marquages de clans étaient bien plus ostentatoires, aussi bien
au niveau des couleurs que des formes.
— Ces aspirants ont été sélectionnés comme vous l’avez été, à la suite
d’un examen génétique et d’épreuves similaires, intervint Araezon. Avant
que vous ne poursuiviez le processus, les groupes vont être mélangés. Vous
allez devoir coopérer et devenir amis, car en tant que Blood Angels, vous
devrez aimer vos frères par-dessus tout. Ces liens seront appelés à durer des
siècles. Les chapitres de space marines ne sont pas des armées. Ce sont des
confréries. Sans ces liens, ils disparaîtraient. Avec eux, nous sommes assez
forts pour vaincre des ennemis bien plus nombreux que nous, parfois
jusqu’à un contre mille.
Luis craignit que la petite bande qu’ils avaient constituée avec Florian et
Lorenz ne soit dissoute, mais ces regroupements n’avaient pas été le fruit du
hasard. Les modestes liens d’amitié qui s’étaient tissés entre les aspirants
furent respectés. Ils rejoignirent d’autres groupes similaires provenant de
l’autre lune afin de constituer de petites cohortes.
Luis, Lorenz et Florian furent rejoints par trois aspirants originaires de
Baal Primus : Ereos, Duvallai et Ristan. Malgré leur apparence étrange et
leur dialecte à l’accent exotique, les nouveaux venus perpétuaient eux aussi
la coutume des noms d’ange en hommage au Primarque qui avait régné sur
le système dans un passé lointain. Les présentations se firent d’une manière
distante et réservée, chacun se devant de composer avec les différences de
prononciation et de débit. Des trois natifs de Ball Secundus, ce fut Luis qui
consentit le plus d’efforts pour intégrer les nouveaux.
— Si nous ne collaborons pas tous ensemble, nous échouerons tous,
expliqua-t-il à Lorenz plus tard dans leur baraquement. Les anges nous l’ont
dit : ils forment une confrérie. Nous devons les accepter, et eux doivent
faire de même avec nous, ou nous serons tous rejetés.
— Je m’en fiche, s’emporta Lorenz. Je suis le meilleur combattant, je
réussirai sans eux.
—Écoute ce qu’il dit ! intervint Florian. Allez, fais un effort et devenons
amis avec eux.
D’un coup de menton, il indiqua l’autre bout du baraquement où les trois
intéressés étaient assis sur leurs lits.
Lorenz leva les yeux au ciel, écarta sa couverture, puis traversa la pièce.
— Il est pire qu’un gamin, souffla Florian.
— Oh, il apprendra, répondit Luis. On y veillera. C’est ça ou la mort.
Et Luis ne croyait pas si bien dire. Les autres et lui furent mis à l’épreuve de
toutes les manières possibles. Ils furent privés de sommeil, forcés de courir
par une chaleur torride ou dans le noir total, par ces nuits où ni Baal ni
Baalind ne se montraient. On testa leur endurance, leur intelligence et leur
force de manière exhaustive. Ils se réveillèrent après un court sommeil pour
trouver le sol du cratère remplacé par un labyrinthe, ou bien un parcours
d’assaut, ou une série d’énigmes, dont certaines mortelles, qu’ils devaient
résoudre en groupe. Des tests d’endurance succédaient aux entraînements
au combat, qui tournaient souvent en joutes mortelles.
Régulièrement, les chapelains Malafael et Laestides déambulaient parmi
eux. Les aspirants apprirent à redouter le contact de leurs bâtons ailés sur
leurs épaules, car les garçons ainsi désignés étaient emportés, et plus
personne ne les revoyait. Il y eut des morts. Tous furent testés encore et
encore par Rugon, Araezon et leur mystérieux appareillage, et d’autres
encore furent écartés après ces examens. Leur nombre chuta de cinq cents à
quatre cents, puis trois cents.
Au fil des jours, Luis devint plus fort, plus affûté. On lui apprit à manier
un bâton, puis une épée en bois et un bouclier. On lui donna aussi une
version bien plus fiable du fusil à harpon qu’utilisaient les tribus du Sang.
On testa leur aptitude à diverses formes de combat et ceux qui
n’apprenaient pas assez vite ne se voyaient offrir aucune seconde chance.
La sentence tombait sans avertissement, et elle était irrévocable.
— Nul ne peut aller échapper ai verdict de mon crozius, déclara Malafael.
Quiconque est touché ne s’élèvera pas jusqu’à Baal. Battez-vous pour votre
place, ou vous échouerez !
La crainte de l’échec enfla au fur et à mesure qu’approchait l’épreuve
finale, au point qu’elle finit par les dominer telle une montagne
infranchissable. L’échec devint même pire que la mort. Les épreuves se
firent plus dures encore. Ils furent envoyés survivre dans le désert, emportés
très loin avec comme seule instruction de retrouver leur chemin. Ils furent
confrontés à des scorpions de feu captifs, durent bondir au-dessus de
profonds ravins, se virent contraints à courir sur des kilomètres aux heures
les plus chaudes de la journée. Leurs cours de combats devinrent plus
dangereux. Les armes de bois cédèrent la place à l’acier. Dans leur quête
désespérée de réussite, ils prirent de plus en plus de risques. Ils combattirent
sans retenue et plus encore perdirent la vie.
Neuf interminables semaines de Baal Secundus s’écoulèrent. Alors que
Baal ascendante devenait pleine pour la neuvième fois, les combattants
survivants, car Luis ne les considérait plus comme des compétiteurs, furent
convoqués sur le terrain d’entraînement, au centre de la Place des Défis.
Araezon, Malafael, Laestides et Rugon se tenaient sur le podium de pierre
qui dominait le terrain. À leurs côtés, se tenait un cinquième Blood Angel,
un personnage de haut rang. Son armure rouge sang arborait moult
décorations. Des crânes gravés ornaient ses genouillères, les plaques de son
armure étaient bordées d’or, et son casque était lui aussi doré et surmonté
d’une couronne de laurier. Sur le front de son casque, un crâne couleur rubis
scintillait et une cape blanche couvrait ses épaulières. Sa main droite était
posée sur la garde d’une épée dont le fourreau était lui aussi incrusté de
crânes. Partout où Luis posait le regard, il voyait des crânes sur cette
armure, ainsi que d’autres représentations macabres.
Ce fut Laestides qui s’exprima, de sa voix dure et implacable, amplifiée
par les systèmes de son casque.
— Aspirants du chapitre, voici le Maître des recrues, le capitaine Verono
de la Dixième Compagnie, qu’on appelle les Rédempteurs. Durant toutes
ces épreuves, il vous a observés. Vous devriez vous considérer comme
privilégiés de pouvoir à votre tour poser les yeux sur lui ! C’est dans cette
compagnie que vous serez intégrés, si vous vous en montrez dignes.
L’Ultime Choix approche. Verono aura le dernier mot sur cette sélection.
Craignez-le. Respectez-le. C’est un puissant guerrier. Pour certains d’entre
vous, il deviendra comme un père. Buvez ses paroles !
La main de Verono quitta le pommeau de son épée. Son casque se déplaça
de droite à gauche, observant les rangées d’adolescents au garde-à-vous.
Les lentilles vertes reflétèrent la lumière du féroce soleil de Baal.
— Vous êtes les élus de Baal ! commença-t-il d’une voix mélodieuse,
malgré la projection électronique de son casque. Demain, vous subirez
votre avant-dernière épreuve, puis viendra l’Ultime Choix. Demain, nous
vous testerons en tant que guerriers. Vous ferez face à votre plus grand défi.
Reposez-vous bien, car vous aurez besoin de toutes vos forces, qu’elles
soient mentales, émotionnelles ou physiques, pour accomplir ce que nous
vous demanderons.
— Qu’est-ce ça veut dire ? souffla Lorenz du coin de la bouche.
— Ça veut dire qu’il va y avoir une bataille, murmura Luis entre ses dents.
Verono posa les yeux sur eux. Quand il reprit la parole, Luis sentit qu’il
s’exprimait spécifiquement à son attention.
— Demain verra l’Épreuve de la Guerre.
Le matin s’insinua par les persiennes du baraquement et trouva les aspirants
hagards et silencieux. Ils se levèrent de leurs simples couchettes et se
préparèrent, chacun selon sa nature. Les plus agressifs toisèrent les autres et
se montrèrent même violents vis-à-vis d’aspirants appartenant à d’autres
groupes que le leur. Luis comprit que ce comportement dissimulait en fait
leur peur. Les plus réservés ne levèrent pas les yeux. Quelques-uns
tremblaient déjà. Luis et ses camarades parlèrent très peu.
Des serfs entrèrent dans le dortoir. Les groupes furent répartis en six
formations plus importantes, comptant dix-huit aspirants chacun. Ils furent
guidés jusqu’au réfectoire de la Place des Défis, l’un des plus grands
bâtiments de cette installation, où les attendait un généreux petit déjeuner.
Des rations d’eau et de nourriture leur furent ensuite distribuées. Puis ils
passèrent par l’armurerie. Chaque garçon put choisir un fusil à harpon sur
les râteliers. On leur fournit également une lame de combat longue comme
leur avant-bras.
À l’extérieur, les groupes furent réunis sous le regard scrutateur des cinq
officiers des Blood Angels, et chacun reçut un numéro. Araezon inscrivit
chaque numéro sur un éclat de poterie en terre cuite. Quand il eut fini, le
prêtre-sanguinien retira l’un de ses gantelets pour révéler une main parfaite.
C’était la première fois qu’ils voyaient la peau d’un ange et Luis en fut
comme hypnotisé. Il s’entailla la paume à l’aide d’un couteau à la garde
décorée de perles, puis il laissa couler quelques gouttes de son sang sur
chaque éclat.
— Que le sang de Sanguinius guide vos actes ! proclama-t-il.
Un serviteur ramassa tous les petits morceaux et alla les poser avec
beaucoup de révérence dans une jarre plus grande. Cette poterie n’avait rien
d’extraordinaire, mais les anges et leurs serviteurs semblaient la respecter
au plus haut point, s’inclinant face à elle chaque fois qu’ils en approchaient
ou s’en éloignaient.
— Cet objet appartenait à la tribu qui a adopté le seigneur Sanguinius,
expliqua Araezon. Il a neuf mille ans. Les éclats sur lesquels les numéros de
vos groupes ont été inscrits ont été retrouvés dans les ruines de ces cités qui
se dressaient autrefois avec fierté sur cette lune, Baal et Baal Primus. De ces
ruines, viennent les promesses du futur. Nous allons tirer au sort ces
morceaux afin de déterminer les participants à chaque épreuve.
— Tirez les deux premiers, ordonna Verono.
Le col de l’amphore était trop étroit pour qu’un space marine y glisse un
bras, alors ce fut un serf qui effectua le tirage au sort. Il glissa sa main en
marmonnant une prière, puis sortit deux morceaux qu’il présenta à Verono
en s’inclinant devant lui.
— Primus et Quintus ! annonça le capitaine avant de laisser tomber les
tessons au sol et de les réduire en poussière sous le talon de ses bottes. Vous
avez l’honneur de livrer la Bataille du Matin. Vous êtes les premiers.
Dans un silence total, les deux groupes furent conduits à l’écart, aucun des
camps ne regardant l’autre. Les quatre autres groupes furent menés en
bordure de la Place des Défis et s’assirent à l’ombre de la paroi. Les space
marines discutèrent sur l’estrade, puis quittèrent le champ d’entraînement
pour gagner les installations qui se trouvaient en dessous. Leur donjon
n’était pas fait de la pierre taillée propre au reste de la Place des Défis, mais
d’un rocbéton gris et dépourvu de la moindre jointure, encombré
d’antennes, d’écrans et de tout un appareillage mystérieux. Peu de temps
après que leur entrée, une flottille de petits appareils s’envola du toit pour
se diriger vers le désert. Des colonnes de poussière, trahissant la
progression de véhicules sur le sable, montèrent dans le ciel vers l’est.
Un lourd silence s’abattit. Les bâches qui protégeaient les chars des anges
claquaient au vent.
— J’aurais préféré passer en premier, souffla Ereos.
— Pourquoi se presser ? répondit Lorenz avec un sourire. C’est une belle
matinée.
Luis trouva ces fanfaronnades bien pathétiques. Il fit en sorte de ne pas
participer à la conversation et garda les yeux fixés au sol. Il ramassait des
poignées de sable fin, puis le laissait couler entre ses doigts, constituant de
parfaits petits cônes de sable.
— Je préférerais en terminer au plus vite, ajouta Ristan.
— Taisez-vous, ordonna le serf qui veillait sur eux. Vous n’êtes pas
autorisés à parler. Vous aurez tout le temps de discuter de tous les sujets que
vous voudrez avant que ne commence l’épreuve. Pour le moment, pas un
bruit. Réfléchissez, méditez sur l’honneur qui vous est fait, et priez pour
votre réussite.
Trois heures s’écoulèrent. Luis avait devant lui tout un tas de petits cônes.
Les portes intérieures donnant sur le tunnel s’ouvrirent et les serfs
escortaient un groupe éprouvé et couvert de sang. La moitié d’entre eux
étaient blessés, certains étaient absents. Ils avaient la mine sinistre, mais
étaient victorieux.
D’autres serfs escortèrent le deuxième groupe. Ils n’étaient plus que sept
sur les dix-huit du départ, tous avaient la tête basse. Les autres aspirants les
regardèrent en silence. Ils furent conduits dans le petit bâtiment du medicae,
blotti contre la paroi, non loin des baraquements.
Une nouvelle demi-heure s’écoula. Les anges sortirent de leur bâtiment et
retournèrent sur l’estrade. Les garçons durent à nouveau se regrouper au
pied, et deux autres groupes furent tirés au sort.
— Tertius et Quartus ! annonça Verono. Pour vous, c’est la Bataille du
Midi. Combattez bien et vous attirerez le regard du plus grand des fils de
l’Empereur.
— C’est bien notre chance, murmura Florian d’une voix inquiète. On
passera en dernier.
Le groupe de Luis fut à nouveau conduit à l’ombre de la muraille, et les
space marines se retirèrent. Cette fois-ci, les aspirants savaient avec
certitude qui ils avaient à combattre et durent s’asseoir non loin de gamins
qu’il leur faudrait très prochainement tuer. Luis les vit en train de le
regarder. Il les connaissait tous. Il avait terminé ces épreuves avec eux,
s’était entraîné avec eux, avait plaisanté avec eux. Il savait que ce moment
allait arriver, et il avait toujours fait en sorte de garder ses distances, mais
d’autres avaient tissé des liens d’amitié solides avec des membres d’autres
groupes. Ceux-là affichaient une mine décomposée.
Encore deux heures et les groupes revinrent, dans le même état que les
premiers, même si les pertes de chaque côté étaient plus équilibrées.
On répéta le rituel des tessons de poterie, même si tous connaissaient déjà
le résultat.
— Sextus et secundus ! dit Verono. Vous avez l’honneur de livrer la
Bataille du Soir.
— Au moins, on sera plus au frais, souffla Lorenz.
Et ce fut leur tour d’être conduits par les portes vers le désert à l’extérieur
et embarqués dans les véhicules. Les sièges sur lesquels ils prirent place
étaient tachés de sang, l’odeur encore plus perturbante que cette sensation
poisseuse sous leurs doigts. Luis était assis face à Florian qui le dévisageait,
blanc comme un linge.
Tous n’avaient pas eu à tuer avant ces épreuves. Les rivalités entre les
clans baalites conduisaient parfois à prendre les armes, et il y avait toujours
la menace que faisaient peser les Dépossédés, ces bandes de renégats et de
malfrats en exil qui cherchaient à s’emparer des maigres possessions des
clans. En dehors de cela, les tribus collaboraient entre elles pour survivre et
ces garçons étaient trop jeunes pour avoir connu de vraies guerres. Tous
avaient été en danger, d’une manière ou d’une autre. Tous avaient dû lutter
contre les turpitudes de leur propre monde pour survivre, mais mettre fin à
la vie d’un Baalite constituait un pas que la plupart n’avaient jamais eu à
franchir. Luis se considéra chanceux de l’avoir fait, mais il n’en avait pas
moins l’estomac noué. Il sentit une envie urgente d’uriner. Sur le sable du
terrain d’entraînement, il était parvenu à contrôler ses émotions, à rester
calme. Mais les murs venaient de s’effondrer et il sentit monter la nausée.
Ce temps passé à l’arrière du transport fut trop court et, comme dans un
rêve, Luis se retrouva debout en plein désert, à plusieurs kilomètres de la
Place des Défis. Entre les entrelacs de traces de pneus, le sol était sombre et
taché de sang. Luis suivit ces lignes des yeux, jusqu’à un promontoire
rocheux parcouru de fissures. Il aurait pu aussi bien faire un kilomètre de
long que cinq. Il était entouré d’une plaine de sable qui ne permettait pas
d’en deviner la véritable taille. Le mal du pays le prit, l’endroit lui rappelait
la Grande Désolation Salée.
Verono approcha d’eux. Difficile de comprendre pourquoi il s’était déplacé
jusque-là. Luis se demanda s’il était en sécurité en ce lieu. Aucun des Blood
Angels ne se promenait seul, dans la mesure du possible. Puis son esprit
envisagea un instant que tous les aspirants se jettent sur le capitaine. Il
conclut qu’ils seraient tous repoussés et écrasés. En fait, Verono ne courait
sans doute aucune danger à voyager seul. Rien sur Baal n’aurait pu menacer
un être tel que lui.
— C’est ici que vous combattrez, sur l’Île du Premier Sang, indiqua
Verono, son armure ronronna alors qu’il pointait un doigt rouge sang.
Autrefois, c’était une île qui s’élevait au milieu d’un grand lac. Vous feriez
bien de la considérer comme une île, sans aucun moyen d’en échapper, car
c’en est réellement une, entourée par un océan de mort. Si vous la quittez
avant la fin de l’épreuve, vous serez exécutés.
Il fit un geste en direction d’une ligne de serfs équipés d’armes à feu. Ils
n’étaient pas très nombreux, un tous les demi-kilomètres, mais le désert
n’offrait aucune espèce d’abri, et Luis ne doutait pas que tous soient
d’excellents tireurs.
— De plus, la disgrâce s’abattra sur le nom de ceux qui tenteraient de
s’enfuir, poursuivit le capitaine. N’allez pas non plus imaginer que vous
serez en sécurité sur cette île. À chacune de ses extrémités se trouve un fort.
Dans chaque fort se trouve un crâne. Le but est simple : vous devez vous
emparer du crâne de l’autre groupe et le rapporter à votre fort. Vous serez
observés en permanence. Votre comportement décidera si vous participerez
à l’Ultime Choix, déclara-t-il en laissant retomber son bras, avant de
poursuivre à voix basse. La victoire n’est pas tout. Nous ne cherchons pas la
férocité. Fraternité, honneur, humilité, miséricorde, maîtrise de soi et
intelligence : voilà les qualités que nous prisons par-dessus tout. Mais ne
vous trompez pas, si vous ne tuez pas, c’est vous qui serez tué.
Un long silence lui répondit.
— L’épreuve durera quatre-vingt-dix minutes. Vous disposerez de trente
minutes pour désigner vos leaders et décider d’une stratégie. La vitesse de
décision est la première clé du succès. Vous devrez agir avec célérité, ou
vous perdrez, expliqua-t-il avant de se tourner vers le groupe de Luis.
Groupe Secundus, vous prenez le fort à l’ouest. Groupe Sextus, celui de
l’est. Une fusée rouge indiquera le début de l’épreuve, une autre la fin.
Quand celle-ci sera tirée, vous devrez immédiatement laisser tomber vos
armes. Quiconque sera surpris à continuer de se battre sera abattu, et je
m’en chargerai personnellement.
Il les toisa de toute sa hauteur. Luis s’imagina ses énormes mains en train
de lui broyer le crâne.
— Avez-vous compris ? demanda Verono.
— Oui, monseigneur ! répondirent les garçons d’une seule voix.
— Parfait. Que Sanguinius vous guide. Allez !
Le groupe Sextus comprenait un garçon du nom de Barrazael, originaire
de Baal Primus. Il était imposant, le plus large d’épaules des deux groupes.
Il posa son regard sur Luis durant une seconde, les yeux plissés, puis leva
une main à l’attention de ses camarades. Tous s’élancèrent comme un seul
homme vers l’île.
Luis s’élança lui aussi, imité par Lorenz, Florian, Ereos et Ristan. Duvallai
était engagé dans un vif débat avec un gamin nommé Michaelo et il dut
sprinter pour les rattraper.
— Ils ont déjà choisi leur chef, dit Florian. Ça leur donne un avantage,
hein ?
— Barrazael est un kreck bien balèze, ok, cracha Lorenz. Les autres en ont
peur, mais niveau réflexion, c’est pas ça.
— La peur est une bonne motivation, intervint Luis. Et nous sommes tous
effrayés.
Ils couraient et parvenaient pourtant à discuter, malgré les lourds fusils
qu’ils portaient en travers de la poitrine. Des semaines d’un entraînement
impitoyable mais d’une pitance plus que suffisante avaient grandement
affûté leur physique.
Nul ne le contredit.
— Eh bien moi, je vais soutenir... Luis, affirma Lorenz, ce qui lui valut un
coup d’œil surpris de la part de l’intéressé. Allez, Luis ! C’est évident. Tu
es le plus malin d’entre nous, même si tu n’es pas vraiment le plus large !
— Ah ça, c’est rien de le dire, approuva Florian.
Duvallai les rejoignit, le reste du groupe suivait derrière. Cela démarrait
mal ; le groupe de Barrazael semblaient afficher bien plus de cohésion
qu’eux.
— Michaelo va se proposer pour chef, souffla Duvallai, avec son fort
accent Priman.
— Moi, je soutiens Luis, rétorqua Lorenz d’un ton accusateur.
— Mais moi aussi ! rétorqua Duvallai, indigné.
— Je n’ai rien demandé, hein ! se défendit le candidat malgré lui.
— Dans ce cas, qui allais-tu soutenir? lui demanda Lorenz. Tu ne peux pas
rester en retrait éternellement. On te connaît bien, tu laisses toujours les
autres s’empêtrer avant de venir leur expliquer comment ils auraient dû
faire. Mais pas cette fois, mon bonhomme. On a pas le temps pour la
célèbre patience de Luis. Parfois, il faut savoir se redresser et prendre ses
responsabilités.
— Je suis patient, moi ? s’étonna Luis.
— Plus que moi, déjà, répondit Lorenz.
— La moitié des autres sont pour Michaelo, prévint Duvallai.
— On va voir ce qu’on va voir, gronda Lorenz.
Ils atteignirent l’île. La roche était lisse, les rigoles qui la zébraient
trahissaient la présence et l’œuvre de l’eau en des temps préhistoriques.
D’un bond, ils quittèrent le sol plat et sablonneux pour atterrir sur la pierre,
sautèrent de rebord en rebord et se dirigèrent vers le fort.
Florian atteignit le sommet en premier, habitué comme il l’était à arpenter
un tel terrain. Luis n’arriva pas très loin derrière. Le plateau rocheux
s’étendait devant eux, sa surface craquelée et creusée, comme une verrue
plantée sur le désert plat. Un arbre tout tordu poussait courageusement dans
une crevasse à quelques centaines de mètres de là, ses branches inclinées
dans la direction des vents dominants. Plus loin, une large étendue d’eau
miroitait sous le soleil ; l’une des mers toxiques de Baalfora.
Le fort aurait pu être une construction achevée par un enfant, si tant est
qu’il eût le temps et les ressources à consacrer à une telle folie. Il était
constitué d’un mur d’un mètre et demi de haut, sur six mètres de large. Au
milieu de la petite cour se dressait une modeste tour, de trois mètres
maximum. Au sommet d’un poteau de bois, un crâne avait été posé. Il avait
été un jour peint en vert, mais le sable poussé par le vent avait effacé
presque entièrement la peinture et laissait apparaître le brun sale en dessous.
La mâchoire inférieure était absente, de même qu’une large partie des dents
du dessus. Les rares qui restaient brillaient sous le soleil comme des joyaux.
Les taches de sang des affrontements précédents étaient partout.
— Kreck ! jura Florian en pointant un doigt vers une silhouette qui les
surveillait depuis le point le plus élevé de l’île. Ils ont déjà envoyé un
éclaireur.
— Nous devrions faire de même, réagit Luis. Nous devons explorer les
environs, voir à quel point la position est défendable et établir un plan. Et
nous devons faire vite.
Il regarda le soleil, qui déclinait déjà. La journée touchait à sa fin. Les
autres garçons les rejoignirent au fur et à mesure, et tous se tournèrent vers
Luis.
— Florian, vas-y, tu es le plus rapide.
L’intéressé hocha la tête et fit un premier pas en direction du même
sommet.
— Attends ! l’arrêta Michaelo qui venait d’arriver à son tour. Tu es qui
pour donner les ordres ? On a dit qu’on choisirait d’abord le chef.
— On a déjà choisi, lui répondit Lorenz qui vint se placer devant Luis, ses
larges bras croisés sur sa poitrine.
— Luis est le plus malin, appuya Florian.
— Il est intelligent, mais moi aussi. Et si tu l’étais, Florian, c’est moi que
tu suivrais.
— Nous n’avons pas le temps pour ce genre de discussion, se récria
Ristan.
— C’est vrai, alors choisis vite, rétorqua Laziel, l’un des plus proches
camarades de Michaelo.
— Tu vas juste réussir à nous faire tuer, rétorqua Lorenz.
— Et toi, tu perds du temps, contra Laziel en avançant vers Lorenz.
— Laisse-le, intervint Luis en faisant un signe vers le ciel, où un appareil
immobile se tenait à la verticale du groupe. Ils nous surveillent. Michaelo
veut être le chef, qu’il le soit.
— Mauvaise idée, renifla Lorenz.
— Pas aussi mauvaise que de discuter jusqu’à ce que les autres nous
tombent dessus, tuent la moitié d’entre nous et s’emparent de notre crâne,
conclut Luis. Allez, Michaelo, quels sont les ordres ?
Michaelo cligna plusieurs fois des yeux. Il ne s’était pas attendu à ce qu’on
lui laisse aussi facilement le commandement.
— Nous devrions jouer la défense. Juste les empêcher de s’emparer de
notre crâne. Comme ça, nous sommes sûrs de gagner.
— Ouah, mais t’es un vrai stratège, dis-donc ! ironisa Lorenz.
— Mais nous devons nous emparer de leur crâne, objecta Luis.
— Nous obtiendrons au moins une égalité, insista Michaelo. C’est ça qu’il
faut faire. Barrazael est costaud, et son groupe est uni. On ne peut pas
contrer ça. Nous les contiendrons jusqu’à la fin de l’épreuve.
— Barrazael est trop sûr de lui et trop agressif, ajouta Luis. Il va envoyer
tout ce qu’il a contre notre fort. C’est son point faible.
— Exactement ! dit Michaelo, croyant, à tort, que Luis abondait dans son
sens. Voilà pourquoi nous devrions nous préparer à les repousser.
— Très bien, accepta Luis en étudiant leur fort. Tu penses donc que nous
devrions tous essayer de nous planquer dans ce trou ?
— Il n’y a pas assez de place, appuya Lorenz, avec un petit sourire
moqueur.
— Il va rester à distance et faire tirer ses harpons, et il trouvera forcément
une cible, insista Luis en mimant la chute des projectiles sur le fort et ses
occupants massés à l’intérieur.
— Ça marchera, protesta Michaelo.
— Écoute ce que je te propose, annonça Luis en marchant vers Michaelo,
qui se hérissa devant l’aplomb exhibé par le jeune garçon. Tu tiens ce fort
avec onze d’entre nous. J’en prends sept, et on s’empare du fort de
Barrazael pendant que tu les contiens ici.
— Et s’il fait la même chose ? s’enquit Michaelo.
Luis secoua la tête.
— Aucune chance. Il est trop arrogant. Leur éclaireur nous a déjà vus en
train de discuter, et ça va pousser Barrazael à prendre davantage de risques.
Il va attaquer avec tout son effectif, s’emparer de notre crâne, puis se replier
dans son fort pour le défendre. On peut se glisser par ces failles et
approcher sans se faire voir. Pour ce qui est des éclaireurs, on n’en a peut-
être besoin que d’un ? expliqua Luis patiemment.
Une fusée partit depuis la position où étaient restés les transports, laissant
dans son sillage une fumée rouge.
— C’est le signal. L’épreuve a débuté. T’en dis quoi, Michaelo ? Nous
perdons du temps, le pressa Luis.
Le visage de Michaelo s’assombrit.
— Fais comme tu veux. Nous, on reste ici.
Luis haussa les épaules.
— Qui vient avec moi prendre leur crâne ?
Tous les aspirants de son baraquement levèrent la main. Luis y ajouta un
autre volontaire, Kalael, pour compléter son expédition.
— Je vous prendrais bien tous avec moi, dit-il aux autres, mais il est hors
de question de laisser notre chef sans ressources.
Michaelo cracha sur la pierre.
Son groupe se prépara à se mettre en route. Luis prit Florian par le bras.
— Va sur cette hauteur, laisse-les te voir. Laisse-les même t’approcher,
puis fais ce qu’il faut pour qu’ils se lancent à ta poursuite. On va passer par
le nord de l’île, entraîne-les vers le sud.
Florian hocha la tête.
— Compris, sourit-il, puis il s’élança entre les rochers.
Luis se retourna vers le fort. Le groupe de Michaelo se disputait encore
pour savoir qui tiendrait quelle position.
— Allons-y, lança-t-il aux autres.
Lorenz acquiesça, la mine déterminée.
Au pas de course, le petit groupe disparut dans le labyrinthe que
constituaient les rochers. Luis ne pensait pas que Barrazael se servirait de
ces passages, il était bien trop direct dans sa manière d’agir. Durant tous les
tests, il ne s’était servi que de la force brute et de l’intimidation. Luis prit la
précaution de marquer des haltes fréquentes, au cours desquelles ils
écoutèrent et tentèrent d’apercevoir quelque chose en jetant de rapides
coups d’œil au-dessus des rochers. Ils ne virent personne et poursuivirent.
Des cris lointains les firent s’arrêter à nouveau. Luis jeta un œil
circonspect et vit Florian foncer à toute vitesse. Il attendit, et compta
quatorze camarades de Barrazael lancés à sa poursuite. Florian avait une
belle avance sur eux, assez pour échapper aux traits tirés dans sa direction.
— Quatorze, indiqua-t-il. Il en a donc laissé quatre pour monter la garde
dans leur fort.
— On savait que tu avais raison ! explosa doucement Ristan, en essayant
de contenir sa joie.
— Mais nous n’avons pas encore gagné, rétorqua Luis. Allons-y, les gars.
Ils suivirent en courant une sorte de tunnel ouvert, creusé dans la roche par
les eaux. Ses deux bords se rejoignaient presque et ne laissaient entrer
qu’un trait de lumière à son sommet. Il traversait l’île en diagonale. Luis les
mena ensuite dans une crevasse encore plus étroite qui tournait et tournait
encore, mais s’approchait toujours du fort ennemi. Des cris leur parvinrent
depuis leur propre fort.
— Ça a commencé. Les gardes de l’autre fort vont avoir l’attention attirée
ailleurs, souffla-t-il. Il faut faire vite, maintenant.
Il partagea son groupe en deux. Il prit la tête du premier, confia le
commandement du second à Lorenz et entreprit de contourner l’île. Il
émergea par une crevasse située à portée de tir du mur. Le goulet était étroit,
plus bas du côté du désert, et ils durent se plaquer contre la roche pour ne
pas être vus.
— Attendez, murmura Luis.
Il risqua un coup d’œil. Quatre sentinelles montaient la garde dans le fort.
Un bref coup de sifflet retentit depuis l’autre côté ; trois des aspirants
s’élancèrent pour aller voir, seul le quatrième hésita.
— Maintenant !
Luis bondit hors de la crevasse et s’élança vers le fort. Le garçon resté là
épaula son fusil à harpon quand il vit Luis le charger, mais la panique le fit
manquer. Ristan, qui suivait Luis de près, s’arrêta, visa et tira à son tour.
Son trait frappa l’autre garçon à l’épaule. Le malheureux hurla de douleur et
disparut hors de vue. Ereos poursuivit en direction du mur en compagnie de
Luis. Ils se plaquèrent contre le pan de maçonnerie.
— Propulse-moi par-dessus, lui intima Luis.
Ereos joignit ses mains. Luis y prit appui et son camarade poussa de toutes
ses forces. Luis franchit l’obstacle d’un bond atterrit sur le petit rempart qui
faisait le tour du fort. Le blessé gisait là, à moitié assommé par la douleur. Il
n’y avait personne d’autre à l’intérieur, uniquement le crâne qui continuait
de fixer de ses orbites vides l’île de pierre. Les autres gardes se tenaient sur
le mur opposé, cachés par la tour de guet, et affrontaient Lorenz et son
groupe, qu’ils avaient pris pour la totalité du groupe d’assaut.
Luis regarda l’entrée du fort, puis la tour. En silence, il se glissa dans la
petite cour intérieure. Pendant que les trois gardes échangeaient des tirs
avec les aspirants à l’extérieur, il enleva la petite barre de bois qui
maintenait la porte fermée.
Ereos et Ristan se ruèrent à l’intérieur, arbalètes chargées, puis mirent
leurs adversaires en joue. Un sifflement de Luis marqua leur présence.
— Rendez-vous ! leur dit-il. Posez vos armes et il ne vous sera fait aucun
mal.
L’un des garçons se retourna subitement, prêt à tirer ; Ristan lui logea un
harpon en plein cœur.
— On devrait tous les tuer, proposa Ristan.
— On devrait se montrer clément, déclara Luis.
Lorenz, Duvallai et Kalael arrivèrent à leur tour. Lorenz arborait un large
sourire et asséna une grande tape dans le dos de Luis, puis il se précipita
dans la tour pour aller prendre le crâne au sommet du poteau. Celui-ci était
vaguement rouge, mais apparemment aussi antique et abîmé que l’autre.
L’os rugueux semblait chaud dans ses mains. Luis se demanda à qui il avait
pu appartenir.
— Prenez leurs armes, rechargez, et attachez-les, ordonna Luis. Lorenz, tu
détaches la porte de ses gonds.
— Pourquoi ? questionna Ereos. On a juste à se barricader et à attendre !
— Nous ne serons pas assez nombreux s’ils reviennent. Nous devons les
mettre en colère, les prendre par surprise.
— T’as bien raison, approuva Lorenz.
La porte était rustique et il ne lui fallut qu’une minute pour casser les
gonds, la déloger et la jeter au sol. Pendant ce temps, les autres déchirèrent
des bandes dans les vêtements de leurs prisonniers et leur attachèrent les
pieds et les mains.
Leurs adversaires les foudroyaient du regard.
— Et maintenant, Luis ? s’enquit Lorenz. Ils ont dû s’emparer de notre
propre totem, non ?
— Ristan, va cacher ça parmi les rochers, au cas où ils reprendraient le
fort, indiqua Luis en lui mettant le crâne capturé dans les mains. Les autres,
on attend.
— Dans le fort ? s’étonna Ereos. Mais, on vient d’en casser la porte !
— Seulement une partie d’entre nous dans le fort... Attend de voir.
Dix minutes plus tard, Barrazael et ses gars rentrèrent de leur expédition
au petit trot et poussant des petits cris de victoire. L’un d’eux portait le
crâne vert. Plusieurs étaient blessés et il en manquait trois à l’appel. Luis les
observa sans se faire voir.
— Retour au fort, chacun à son poste ! claironna Barrazael d’un ton
triomphant. Ils vont sans doute tenter une contre-attaque.
— Encore faudrait-il qu’ils osent ! s’esclaffa l’un de ses gars.
Luis nota que seulement la moitié d’entre eux avaient rechargé leurs armes
dans leur hâte de revenir. Il sourit.
Le groupe ralentit.
— La porte ! s’exclama l’un d’eux.
Un bon tiers s’élança au pas de course sans réfléchir.
— Attendez ! leur cria Barrazael qui venait de comprendre, un peu tard,
qu’un piège leur avait été tendu.
Luis se montra alors et pointa son arme droit sur le chef adverse.
— Rendez-vous et rendez le crâne !
Barrazael ne prit même pas le temps de prendre en compte la requête de
Luis.
— Embuscade ! rugit-il.
Son groupe s’élança droit vers Luis, qui tira et abattit un garçon d’un
harpon en plein ventre. Les autres hésitèrent.
— Il est seul ! Et il n’aura pas le temps de recharger ! les exhorta
Barrazael.
— Faux, dit Luis. Il lâcha son arme et ramassa l’autre, posée contre les
rochers à ses pieds.
Ses guerriers se montrèrent alors, cernant totalement le groupe ennemi.
Dans le fort, Ereos et Ristan apparurent aux aussi.
— Je répète : rendez-vous ! insista Luis.
Barrazael devint rouge de rage.
— À l’attaque ! cracha-t-il.
Luis le fit taire avec son deuxième tir. Une moitié des aspirants hésita ;
seule l’autre moitié chargea. L’un d’eux se jeta sur Luis et tous deux
roulèrent au sol et tombèrent dans une faille. Le garçon s’appelait Garviel.
Luis s’était entraîné avec lui à plusieurs reprises durant le mois passé, et ils
s’étaient bien entendus. Mais cela n’empêcha pas Garviel d’essayer de le
tuer.
Garviel parvint à grimper à califourchon sur la poitrine de Luis et ses
mains le saisirent à la gorge. Luis rua et se débattit, mais son adversaire
était plus lourd que lui. Il écarta alors les bras, résistant à peine à l’envie
irrésistible de saisir ces mains qui l’étranglaient. Sa main gauche trouva une
pierre. Celle-ci frappa Garviel à la tempe en produisant un bruit étrange,
mais la poigne resta ferme sur la gorge de Luis.
Sa vision s’assombrit. Il frappa encore et encore, jusqu’à ce qu’il sente
Garviel basculer de côté.
Luis toussa, crachota, et parvint à se mettre à quatre pattes. Sa gorge lui
faisait mal et il parvenait à peine à respirer.
— Luis ? l’appela Lor enz en se laissant tomber près de lui avant de le
soulever. Tu vas bien ?
Luis fit signe que oui. Lorenz lui présenta le crâne vert devant les yeux.
— Notre crâne ! On a gagné !
Il n’attendit pas que Luis se remette et il le fit remonter sur les rochers.
Sept garçons gisaient, morts, du sang coulant dans les rigoles. Ereos était
l’un d’eux. Ristan et Laziel tenaient en joue les survivants du groupe de
Barrazael.
— On l’a fait ! s’exclama Lorenz. On a les deux crânes ! Et tout ça, grâce
à toi ! On a toutes les chances de devenir des anges !
Luis hocha la tête, mais ne dit rien. Ses oreilles bourdonnaient, des étoiles
dansaient devant ses yeux. L’odeur du sang parvint à ses narines. Lorenz et
Kalael le hissèrent sur leurs épaules. Tous criaient son nom.
— Dan-te ! Dan-te !
Mais il ne partageait pas leur joie.
Ses yeux restèrent fixés sur les morts.
Nulle victoire ne méritait que l’on paie un prix aussi élevé.
CHAPITRE DIX
LA PLACE DES DÉFIS
456.M40
La Place des Défis
Baal Secundus
Système de Baal
Neuf jours de récupération, de soins et de méditation suivirent l’Épreuve de
la Guerre, le tout dans le plus grand isolement, avant que les derniers
aspirants ne soient regroupés pour l’Ultime Choix. Cent huit avaient
participé à la toute dernière épreuve, seulement soixante-dix avaient
survécu. La tension était lourde parmi ces garçons à qui on avait demandé
de s’entre-tuer et qui devaient maintenant patienter côte à côte. L’euphorie
de la victoire avait laissé place à l’introspection. Luis préférait ne pas voir
les visages des Blood Angels sous leurs casques. S’il avait vu en eux des
regards satisfaits ou fiers, il se dit qu’il ne l’aurait pas supporté. Ils avaient
toujours été des anges pour lui, des protecteurs de Baal, le pinacle de
l’évolution humaine. La dernière épreuve lui avait rappelé que leur nom
était composé de deux mots.
La grande porte du donjon s’ouvrit et révéla un vestibule fermé par un
grand portail, dans lequel une porte plus petite était ouverte. Luis ne
distinguait pas grand-chose au-delà, et le donjon demeura pour lui un lieu
de mystère.
Les Blood Angels déambulaient au milieu du groupe, sans dire un mot,
touchant le bras de certains aspirants, leur faisant signe de les suivre. Il
n’avait aucune raison de penser que les space marines prenaient du plaisir à
tuer, mais le doute même suffisait à le mettre mal à l’aise. Il s’assit sur le
sable devant le donjon des anges, les bras autour de ses genoux. Les visages
des camarades dont il avait pris la vie, directement ou indirectement,
flottèrent devant ses yeux. Il ne s’était pas agi de pillards, ni d’individus
qu’il avait fallu absolument tuer, mais de personnes qu’il avait appris à
connaître et qu’il avait tuées juste parce qu’elles s’étaient dressées entre ses
désirs personnels et lui. Il aurait pu prétendre n’avoir agi que par ordre et
pour servir l’Empereur, mais la vérité était qu’ils étaient morts simplement
parce qu’il voulait devenir un Blood Angel. Ils s’étaient appelés Barrazael,
Garviel, Darevael, Cosimo, Ludovic et d’autres, morts par sa main ou par
ses ordres, ce qui revenait au même. Désormais, ils n’étaient plus rien.
Il enfonça son visage entre ses genoux, et leurs noms résonnèrent en lui.
Un par un, les garçons furent séparés du groupe et conduits dans le donjon
par le grand portail. Rien ne permettait de savoir si les appelés étaient
choisis ou rejetés. Luis supposa qu’il voyait certains d’entre eux pour la
toute dernière fois. On leur intima de garder le silence, de ne pas faire
d’adieux. Cette injustice le tenaillait tandis qu’on lui arrachait ses
camarades, les uns après les autres. Ce fut d’abord Ristan. Lorenz fut appelé
une heure plus tard. Il se leva et partit sans même un regard en arrière.
Certains hésitèrent davantage. Florian suivit l’exemple de Lorenz jusqu’à ce
qu’il atteigne la porte. Là, il se retourna et adressa à Luis un petit sourire
attristé. Il resta là un peu trop longtemps au goût d’Araezon, qui le prit par
le bras et lui fit franchir le seuil.
Luis dut patienter un long moment. Les garçons furent appelés à tour de
rôle et le groupe diminua. Les aspirants étaient pâles, épuisés et parfois sous
le choc. Peut-être échouerait-il à cette dernière épreuve ? S’il n’était pas
assez cruel pour assumer facilement le meurtre de camarades, sans doute ne
serait-il pas retenu.
Dans ce cas, il ne regretterait rien. Il ne pouvait envisager de se battre aux
côtés de monstres. Les ombres s’allongèrent. La luminosité à l’intérieur du
donjon n’eut plus à lutter contre celle du soleil, et l’intérieur lui fut révélé
un peu plus chaque fois que se rouvrit la porte. Baal se leva. C’était peut-
être la dernière fois qu’il la voyait. La présence de l’astre le calma, et quand
vint enfin son tour, alors qu’ils n’étaient plus que huit, il se leva et précéda
Malafael vers le donjon, le cœur battant. Le chapelain marchait derrière lui.
Luis se dit qu’il pourrait facilement le tuer s’il lui en prenait l’envie. Il
s’arrêta et le chapelain l’imita. Il regarda en arrière, au-delà du majestueux
guerrier et regarda une dernière fois le ciel avant de pénétrer dans un monde
inconnu. Baal emplissait une large partie des cieux au-dessus de la Place
des Défis. Au plus large de sa ceinture brillait la forteresse-monastère des
Blood Angels. Encore quelques instants et il saurait s’il s’y rendrait ou
resterait à jamais sur Baal Secundus.
Malafael le poussa à l’intérieur.
Les baraquements et les fortifications de la Place des Défis étaient bâtis en
briques de terre cuite et en pierre, identiques à toutes les constructions dont
Luis avait vu l’intérieur, avec de petites fenêtres afin de se protéger de la
chaleur et du sable.
Le donjon était différent, aussi délicatement assemblé que cette bâtisse
dans laquelle ils étaient entrés près de la Place du Choix, de cette
merveilleuse pierre sans jointure que savait produire l’Imperium. Des
lumibandes émettaient une lumière crue et artificielle. Un goût étrange
emplit sa bouche ; les machines qui occupaient l’intérieur du donjon
produisaient un bourdonnement irritant.
Malafael lui fit passer une autre porte et le conduisit plus profondément
dans le donjon. La température chuta, Luis frissonna.
— Je pense que cela t’appartient, dit le chapelain en prenant un bâton
tendu par un serviteur et en le présentant à Luis.
Le bois lui était étrangement familier, rugueux vers son extrémité, plus
lisse là où une main l’avait tenu.
— C’est mon bâton ! s’exclama-t-il. Comment l’avez-vous trouvé ? Je
l’avais abandonné. C’est impossible !
— Tu apprendras que de nombreuses choses sont possibles. Tu n’es pas
content de le retrouver ?
Luis soupesa le bâton dans ses mains. C’est indéniablement le sien. Il
réalisa alors qu’il avait été surveillé depuis bien plus longtemps qu’avant
son arrivée sur la place du choix.
— Je peux le garder ? demanda-t-il.
— Si tu le souhaites, répondit Malafael. Tu es peut-être sur le point de
mourir, mais je te l’ai rendu parce que j’ai pensé que tu pourrais préférer
une arme qui t’est familière.
Les portes s’ouvrirent devant lui.
— Une arme ?
— La dernière épreuve t’attend.
Malafael le conduisit dans la pièce suivante. Elle était bien plus grande que
les autres et éclairée par une lumière rouge. En dehors de quelques tuyaux
rudimentaires, le rocbéton était nu. Au milieu se tenait Florian, bâton levé et
prêt au combat. Lèvres retroussées, il serrait les dents, ses muscles étaient
tendus.
Le cœur de Luis manqua un battement.
— Florian ?
L’expression de son camarade alternait entre l’accablement et la
détermination.
— Je suis désolé. Ils m’ont dit que je devais t’affronter si je voulais avoir
ma chance.
— Qu’est-ce ça veut dire ? demanda Luis.
— Ton ultime épreuve, répondit Malafael de sa voix mécanique. Je
t’aurais bien fait tout un discours pour te mettre en condition, mais
j’imagine que tu es las de les entendre après ces longues semaines. Ton ami
dit vrai. Tu dois le tuer, ou il te tuera. Il n’y a qu’une seule et unique place
sur Baal. Qu’attends-tu ? insista Malafael d’une voix qui prit un ton féroce.
Il n’y a plus qu’un seul obstacle en travers de ta route ! Tue ton adversaire
et tu gagneras ce que tu es venu chercher.
— Que je le tue ? répéta Luis dans un souffle.
— Tu veux devenir un guerrier, n’est-ce pas ?
Ils hésitaient tous les deux, Florian était au bord des larmes.
— Je suis désolé, chuchota-t-il, puis il se jeta sur Luis, bâton levé, en
poussant un hurlement qui était à la fois un cri de guerre et de désespoir.
Luis esquiva le coup en reculant. Le bâton lui passa juste devant le visage.
Il pivota et bloqua l’arme de Florian avec la sienne dans un claquement
sec. Ils se déplacèrent, liés comme des danseurs ; les extrémités de leurs
bâtons raclèrent l’une contre l’autre au rythme de leurs pas.
Luis toucha durement Florian au menton. L’autre garçon réprima un cri et
répliqua avec tant de hargne qu’il força la garde de Luis et l’atteignit en
plein front. Le coup ne fut pas des plus violents, mais des étoiles dansèrent
devant ses yeux. Il recula en titubant, levant son arme juste à temps pour
détourner les attaques suivantes. Florian venait de dépenser beaucoup
d’énergie en peu de temps, sachant très bien qu’il ne devait pas laisser à
Luis le temps de se reprendre. Mais cela ne marcherait pas, Luis était
devenu meilleur combattant que lui, et de loin.
Les parades de Florian perdirent en précision et l’ouverture se présenta.
Luis la saisit. Il porta un coup de toutes ses forces qui cueillit Florian au
poignet. Ce dernier hurla et sa main blessée lâcha sa prise sur l’arme. Luis
se dégagea et laissa sa main glisser le long de son bâton. Florian para à une
main, mollement, et le bâton de Luis le frappa au coude. L’os craqua dans
un bruit similaire à celui du bois contre le bois.
Florian pâlit de douleur et tituba. Son bâton lui échappa cette fois-ci
totalement des mains. Luis frappa au visage et brisa des dents noires, puis
lui porta un grand coup au sternum avec l’autre extrémité, d’une volte
gracieuse. L’air s’échappa des poumons de Florian, accompagné d’un nuage
de gouttes de sang. Il chancela en avant, bouche grande ouverte, mais il
avait le souffle coupé.
Luis tourna autour de son ami. Florian était tombé à genoux et expectorait
un mélange de salive et de sang, sa main valide posée sur son coude cassé.
— Achève-le ! Maintenant ! ordonna Malafael d’une voix féroce.
Les mains de Luis se crispèrent sur son bâton. Quelques coups, c’en serait
terminé. Il serait vainqueur. Il aurait alors tout ce dont il avait rêvé. Il
deviendrait un ange, capable de tant de prodiges au service de l’Empereur.
Il deviendrait un héros. Il prouverait à son père qu’il s’était vraiment trompé
à son sujet.
Mais quel genre de héros tuerait ses amis ?
— Pourquoi hésites-tu ? gronda Malafael. C’est ton intronisation qui est en
jeu ! Frappe !
Luis baissa les yeux sur son bâton, cadeau de sa mère. Il lui parut soudain
impur, souillé par l’exigence du chapitre.
— Je ne le tuerai pas, dit-il doucement.
— Qu’as tu dit ? lui demanda le chapelain.
— J’ai dit que je ne le tuerai pas ! cria-t-il, soudain en proie à une intense
colère.
— Tu abandonnerais tes chances de devenir un serviteur de l’Empereur, un
space marine, l’un de ces plus terribles guerriers de la galaxie, juste pour le
sauver ? s’étouffa le chapelain. Tu es un imbécile, indigne de ces bienfaits
nous te proposons. Tue-le !
— Non ! s’exclama Luis en jetant son bâton au loin avant de se redresser
de toute sa petite taille. Pour lui, je suis prêt à tout abandonner. Il m’a aidé
quand j’en ai eu besoin. Il m’a conseillé quand je n’avais aucun ami pour le
faire. Jamais je ne le trahirai. Si cela me rend indigne, je m’en moque.
Tuez-moi, je refuse de servir un maître qui me demanderait de prendre la
vie de mon frère.
Malafael s’inclina davantage vers lui. Luis recula face à ce masque de
mort menaçant.
— Et quid de la gloire, de la puissance ? lui souffla-t-il, sa voix sifflant à
travers la grille de son casque. Une seule vie est une juste compensation
pour ces bienfaits, certainement ?
— Je ne suis pas venu pour la gloire, ou la puissance. Je suis venu pour
servir, répondit Luis, qui avait recouvré son calme.
Il se sentait trompé, après tout ce qu’il avait entrepris, tout ce qu’il avait
enduré, tout ce qu’il avait espéré. Il était en colère, surtout contre lui-même,
car il s’était trouvé bien près de briser le crâne de son ami juste pour son
propre profit. Il dissimula tout cela et fit face à sa mort avec dignité.
— Je ne prendrai part à aucun acte néfaste.
L’attitude du chapelain changea. Il posa l’extrémité de son arme sur le sol
et croisa les mains sur le pommeau.
— Alors, tu as réussi.
— Comment ? s’étonna Luis.
Florian leva des yeux embrumés.
— Il existe de nombreux tests pour la sélection finale, car chaque aspirant
est différent. Celui-ci t’a été tout spécialement destiné. Entre nous, nous
l’appelons le Test d’Horus. Sais-tu pourquoi ? Sais-tu qui était Horus ?
— Un diable, monseigneur. Un monstre qui a affronté l’Empereur afin de
régner sur les cieux, répondit Luis.
— Tu as presque raison. Il y a des éons de cela se déroula une grande
guerre durant laquelle les anges ont combattu les anges. Notre seigneur
Sanguinius ,n’était que l’un des vingt fils de l’Empereur. Ces guerriers
furent investis de la puissance d’une ancienne technologie et livrèrent la
Grande Croisade, unissant les mondes de l’humanité pour la première fois
depuis des milliers d’années. Mais le fils favori de l’Empereur, le Maître de
Guerre Horus, devint aigri et se retourna contre son père, détruisant l’œuvre
de celui-ci. La moitié de ses frères se joignirent à lui dans cette trahison.
Notre seigneur s’y opposa et se dressa jusqu’à la fin contre Horus, qu’il
avait tant aimé. Cette épreuve porte ce nom, car c’est un test de loyauté et
de fraternité. Nous avons voulu savoir à quel point tes principes résistent
quand tu reçois l’ordre de la part d’un être plus puissant
de commettre des atrocités, et tu es resté fidèle à ta morale.
Luis était stupéfait.
— Mais… Mais, l’Épreuve du Sang ? C’est la même chose ici, non ? Vous
nous avez commandé de tuer et nous avons tué. Et là vous m’avez
commandé de tuer en espérant que je m’abstienne ? Êtes-vous donc
hypocrites, en plus d’être cruels ?
— Voilà que tu poses des questions maintenant, et insolentes qui plus est,
déclara Malafael après un instant de pause. Tu es particulier. Je devrais te
rejeter pour tant d’impudence, Luis Dante. Mais quelque chose me retient,
et je vais te répondre. Parfois, en tant que frère des Blood Angels, tu auras à
faire des choses qui, dans d’autres circonstances, te dégoûteraient. Ce test
était un moyen de mesurer ton sens moral. Restera-t-il toujours en accord
avec les idéaux de notre seigneur, ou bien peut-il faiblir ? Mon garçon, il est
des lignes qui ne doivent jamais être franchies. Tuer des soldats rebelles qui
combattent parce qu’ils n’ont pas le choix est un acte regrettable et qui
devrait te fendre le cœur. Pour mettre un terme aux machinations d’un être
maléfique, il est parfois nécessaire de massacrer des innocents. Mais se
complaire dans le carnage, pour le carnage, est interdit. Se retourner contre
un frère dans le but d’assouvir sa soif de gloire ou d’en retirer un avantage
personnel est le premier pas vers la damnation. Résister à la tentation, plus
que tout, est l’épreuve la plus difficile pour un space marine. Quel homme
ne verrait pas sa dévotion envers le vrai seigneur de l’humanité vaciller en
se voyant offrir une telle puissance ? Comprends-tu ?
Luis baissa les yeux vers Florian. Des émotions d’une rare puissance le
tourmentaient.
— Tu sembles être un garçon intelligent. Tu auras donc remarqué que nous
n’avons jamais cherché à briser les groupes que vous avez constitué vous-
même, reprit le chapelain. Nous ne vous avons demandé d’affronter que
ceux envers lesquels vous n’éprouviez qu’une loyauté sommaire, et pas
ceux pour lesquels vous éprouviez une réelle affection. Tu dois pardonner le
recours à de tels artifices, ajouta-t-il avec une note de regret dans la voix. Si
cet univers était plus juste, une telle cruauté ne serait pas nécessaire. Mais je
puis t’assurer que l’univers que tu vas découvrir est tout sauf juste et qu’il
ne connaît pas la loyauté. Ces horreurs mesquines aident l’humanité, au
final.
— Mais… alors… ce test n’était que pour l’un d’entre nous… bredouilla
Luis.
— Ce test n’était que pour toi, pas pour Florian.
Ce dernier éclata en sanglots et se laissa tomber sur le sol.
— Tu l’as réussi. Ton camarade non. Soit tu le tuais et tu aurais passé le
reste de tes jours à réfléchir à tes actes en tant que gardien de la Place des
Défis, soit tu l’épargnais et te montrais digne de nous rejoindre. Lui ne le
peut pas.
— Pourquoi ? sanglota Florian. Pourquoi vous m’avez fait ça ?
Malafael baissa le regard sur le garçon.
— Parce que c’était nécessaire. Tu n’es qu’un humain parmi des trillions.
Chacun a son rôle à jouer. Tu as bien servi. Cette époque est le théâtre
d’une guerre impitoyable. Tu es privilégié d’avoir servi de la sorte, répondit
Malafael avant de se retourner vers Luis. Les autres aspirants ont été soumis
à d’autres tests, chacun différent. Le désir de servir cache parfois une quête
de gloire personnelle. Voilà pourquoi tu fus soumis à cette épreuve.
— Il va mourir. Il est malade, plaida Luis.
— En effet. J’en suis désolé. C’est sa détermination à intégrer nos rangs
coûte que coûte qui l’a rendu indigne de poursuivre avec nous. Ton ami
dispose de nombreuses qualités, mais son désir de vivre quel qu’en soit le
prix représenterait une menace pour ses frères s’il prenait le dessus. Le sens
du sacrifice est un trait important pour notre chapitre. Tel est mon jugement.
Il est irrévocable.
— Florian, je…
Florian baissa la tête. Sang et larmes se mélangèrent sur le sol.
— C’est vrai. Ce qu’il a dit est vrai. Je ne suis venu ici que pour survivre.
Tu t’es montré digne.
— Mais, Florian, tu es bon. Tu es mon ami. Tu es digne, toi aussi.
— Je dis que non, intervint Malafael.
— Pars, Luis. Laisse-moi, pleura Florian. Je suis désolé. Je t’aurais tué.
Je… Jamais je n’aurais réussi cette épreuve.
— C’est mon frère, implora Luis.
— C’est la raison pour laquelle il est encore en vie, répondit Malafael en
tendant une main vers Luis. Il va poursuivre cette petite existence qui sera
la sienne en remplissant une mission sacrée, tout aussi importante que la
tienne, et les sacrifices qu’il aura à consentir seront bien moindres que les
tiens. Si tu pouvais mettre ta vie et la sienne côte à côte depuis leur début
jusqu’à leur terme, tu l’envierais. Tu as été choisi pour accomplir un lourd
devoir. L’acceptes-tu ? Souhaites-tu devenir un Blood Angel ? Si tu as le
moindre doute, mieux vaut te libérer dès maintenant de ce fardeau. Je me
ferai une joie de mettre un terme à tes souffrances.
Son gantelet crissa quand il prit son crozius et le souleva légèrement du
sol.
Luis regarda à nouveau Florian. L’autre garçon se remit péniblement à
genoux et lui adressa un sourire édenté.
— Va. Fais ce que tu pourras. Sers l’Empereur.
La main gantelée de noir était toujours tendue. Le space marine était aussi
immobile qu’une statue. Luis se releva et la saisit. Le métal avait la chaleur
d’une chose vivante et vibrait très légèrement sous l’action de la machinerie
interne. Malafael entoura de ses doigts la main de Luis, l’engloutissant
totalement.
— J’accepte, dit Luis. Je deviendrai un ange et je servirai l’Empereur.
CHAPITRE ONZE
LE CONCILE ROUGE
998.M41
Orbite haute d’Asphodex
Système de Cryptus
Vingt-cinq fauteuils avaient été placés dans la salle du Concile Rouge, à
bord du Blade of Vengeance. C’était le nombre nécessaire afin d’en
accueillir tous les membres. Ils étaient parfois étaient moins de vingt-cinq,
mais jamais ils n’avaient été plus nombreux. Dans le meilleur des cas, le
concile était composé des capitaines des dix compagnies et d’officiers ayant
d’autres responsabilités que le commandement d’une compagnie, comme le
Gardien de la Porte Céleste et le Gardien des Portes. D’autres places encore
étaient réservées au Maître de la Lame, au Héraut Exalté de Sanguinius, au
haut prêtre-sanguinien, au maître librarian, au haut chapelain ou encore au
Rédempteur des Égarés. Parfois, des capitaines de redoutables vaisseaux,
tous des Blood Angels eux-mêmes, venaient compléter le quorum, à l’instar
de tout ancien du chapitre disposant d’assez de lucidité pour être en mesure
de transmettre sa sagesse. Par le passé, il était arrivé que le concile dans son
entier se réunisse à bord d’une barge de bataille mais cela arrivait rarement
sur Baal car il était peu fréquent que tous ces personnages y soient présents
au même moment. Il existait une salle équivalente à bord de l’autre barge de
bataille des Blood Angels, le Bloodcaller, mais celle qui se trouvait à bord
du Blade of Vengeance était identique à celle de Baal. Le concile et
l’identité de ceux qui y participaient était en réalité moins important que le
symbole même qu’il représentait. En pratique, le conseil de guerre des
Blood Angels rassemblait quiconque était en mesure de d’incarner les
différentes composantes du chapitre nécessaires à une campagne.
Sous un dôme blindé, se trouvait une gigantesque table, circulaire afin que
la voix de chacun puisse être entendue. Le trône du maître de chapitre était
plus imposant que les autres, mais pas ostentatoire. Comme de coutume
pour ce chapitre, l’endroit était richement décoré, et même assez luxueux
comparé aux standards de l’époque. Des bannières étaient accrochées aux
murs. Des coupes en rubis étaient enchâssées sur la table devant chaque
fauteuil, chaque gemme représentant une goutte de sang parfaite gravée à
l’échelle atomique du nom d’un frère perdu. Au sommet du dôme, pendait
une autre bannière portant l’emblème du chapitre, la goutte de sang ailée,
noir sur fond rouge. Des tapis finement ouvragés recouvraient le sol, même
si le sol qu’ils cachaient était lui aussi un véritable chef-d’œuvre de pierres
noires veinées de rouge et découpées en triangles et en carrés, arrangés en
mosaïques géométriques complexes.
Un silence sépulcral régnait dans la Salle du Concile, éclairée d’une
lumière sanguine qui faisait danser les ombres de son mobilier. Pas une âme
ne se trouvait à l’intérieurde ce qui semblait être un cœur, rouge et noir,
sans vie.
Le claquement de l’acier sur l’acier résonna dans la pénombre, puis le
raclement d’une clé longue comme un bras que l’on insérait dans une
serrure assez solide pour maintenir les lourdes portes fermées, mais aussi le
portail ouvrant sur la réalité même. Des champs psychiques entremêlés
assuraient que nul psyker ou sorcier ne puisse espionner les débats qui
devaient se dérouler entre ces murs.
Un grincement suivit. Dans un grondement sec, les portes s’ouvrirent et
perturbèrent la lueur rouge intérieure par l’éclairage doré du dehors.
Les battants s’écartèrent largement. Au-delà, dans le vestibule, les
membres du concile patientaient.
Il y avait le Commandeur Dante ; le chapelain Ordamael, qui représentait
le Reclusiam ; le haut prètre-sanguinien Corbulo ; les capitaines Karlaen,
Aphael et Phaeton, respectivement des Première, Deuxième et Septième
Compagnies ; frères Bellerophon, l’actuel Gardien de la Porte Céleste ; le
capitaine Asante, du Blade of Vengeance ; le techmarine Muziel, qui
représentait l’arsenal ; ainsi que le maître librarian Mephiston. Un invité
d’honneur était également présent : maître Gabriel Seth des Flesh Tearers,
dont le chapitre avait durement combattu durant la campagne de Cryptus au
côté du chapitre fondateur. Dans l’ombre de ces héros surhumains se tenait
la sœur supérieure Amity Hope, de l’ordre de la Rose Sacrée, son armure
énergétique abîmée par les combats semblant fragile comme de la
porcelaine à côté de celles des immenses space marines. Le général Dhrost,
de Cadia, se tenait près d’elle. Malgré son rang et son expérience, dans son
uniforme, il ressemblait à un petit garçon qui aurait prématurément vieilli.
Dante entra le premier, son armure resplendissante réfléchissant les lueurs
rouge sang et dorées. Tous les membres de l’Adeptus Astartes étaient armés
et équipés comme pour la bataille. C’était bel et bien un conseil de guerre.
Des volées de chérubins ailés passèrent sous le linteau des portes et
pénétrèrent dans la salle, chantant les noms des personnages présents.
Certains tenaient des encensoirs qui répandirent une fumée parfumée. Des
servo-crânes fouillèrent le moindre recoin à la recherche de la moindre
menace, pendant que des servo-scribes, le cerveau réduit aux simples
fonctions du langage et du déplacement, vinrent prendre position afin
d’enregistrer les débats dans le moindre détail.
— Ouvrez les volets ! ordonna Dante.
La salle du Concile rouge résonna de l’activation d’énormes engrenages.
Une vibration se répercuta sur toute sa longueur et des volets d’armaplast
aussi imposants que les portes d’une cité se rétractèrent dans leur logement
de part et d’autre. Le dôme se révéla être une vaste coupole saillant de la
tour de commandement du vaisseau.
L’un des volets vibra durant la manœuvre, tant son mécanisme avait eu à
souffrir des précédents combats. Les tyranides s’étaient jetés sur la barge de
bataille en très grand nombre, mais elle avait triomphé. Les rouages
réduisirent en charpie les griffes des monstres titanesques qui étaient venues
se loger dans les mécanismes, et les débris organiques allèrent rejoindre le
nuage d’appendices qui flottait autour de l’imposant vaisseau.
L’échine dorsale du Blade of Vengeance était orientée vers la planète,
offrant une vue imprenable sur la surface bombardée. Davantage de lumière
dorée pénétra dans la grande salle et vint se marier au rouge sang. Les
flammes ravageaient encore Asphodex.
Dante se dirigea vers son trône. Les autres vinrent se placer derrière leur
fauteuil et attendirent que le commandeur prenne place. Tous enlevèrent
leur casque, à l’exception de Dante et Ordamael, exposant des visages qui,
sans exception, affichaient l’empreinte génétique de Sanguinius, tous
magnifiques malgré les cicatrices et les effets de l’âge.
Des serfs se déplacèrent en silence, portant des cuvettes d’eau parfumée
afin de procéder à un lavement rituel des bouches et des gantelets de leurs
maîtres, qu’ils essuyèrent à l’aide de linges fins tenus en travers de leurs
bras. D’autres serfs entrèrent, apportant des carafes de vin et des gobelets
d’argent rehaussés de rubis et d’or. Les Blood Angels croyaient en la beauté
des choses. Cette beauté était également une question d’excellence ; les
serviteurs s’acquittèrent de leur tâche à la perfection, leur procession autour
de la table se déroula en une véritable chorégraphie. Quand ils posaient les
gobelets sur la pierre de la table, ils ne faisaient pas le moindre bruit. Dhrost
et Amity Hope se virent offrir des boissons adaptées aux mortels, servies
dans des carafes à leur échelle. Jamais ils n’auraient osé ingérer le breuvage
des Blood Angels.
Dante attendit que les ablutions rituelles soient terminées. Un maître
serviteur du chapitre lui apporta une bassine d’argent dans laquelle se
trouvaient vingt-quatre rubis. Les pierres portaient les noms des défunts
récents. Dante en prit une et la laissa rouler le long de ses doigts pour la
faire tomber dans la coupelle devant lui.
— Que l’on se souvienne d’eux, dit-il.
Le serf s’inclina. Tous sortirent.
— La vérité jaillit de nos lèvres, commença Dante.
— Nul sang ne souillera nos paroles, répondirent les space marines. La
rage n’altérera pas notre jugement.
— L’Empereur jugera nos mots, ajouta Amity Hope.
Son armure était passablement marquée par les combats ; il ne restait que
de vagues traces de sa couleur blanche d’origine, et le métal nu était taché
par l’acide et la suie. Elle était épuisée, mais son regard brûlait de fierté.
Les fils de Sanguinius baissèrent la tête afin de communier avec l’esprit de
leur père. Amity prit la main de Dhrost et la serra tout en récitant des
psaumes sacrés. Tout d’abord timide, il se joignit à elle. Quand les têtes se
relevèrent, les attitudes avaient changé, la tension était un peu retombée. Ils
s’installèrent confortablement dans leurs fauteuils et absorbèrent une petite
gorgée de vin. Dante ingurgita le sien à travers les filtres de son casque. Un
fin nectar provenant des jardins du chapitre, subtilement épicé, avec une
vague fragrance de sang. L’opération fut délicate et il n’arriva qu’à
humecter ses lèvres, mais il ne voulait pas enlever son masque et révéler
son âge à ses guerriers. De plus, même les infimes traces de sang dans le
vin avaient récemment réveillé sa soif à la limite du tolérable, et il en était
venu à éviter d’y goûter en dehors des rituels les plus sacrés, par peur des
conséquences éventuelles. Il reposa sa coupe.
Mephiston prit la sienne, se leva et vint se positionner devant la verrière
blindée, à l’écart comme à son habitude, les yeux posés sur la planète à
l’agonie.
— Les tyranides ont subi un revers. Il serait présomptueux de notre part
d’appeler cela une victoire, déclara Dante. Pour priver la flotte-ruche de la
biomasse nécessaire à la reconstruction de leurs armées, nous avons dû
détruire un système impérial peuplé et productif. Je n’étais pas venu là pour
répéter la stratégie de Kryptmann, mais nous laissons pourtant derrière nous
un système dévasté. Nul choix ne nous a été laissé, et notre empire va en
souffrir. Telle est mon interprétation des événements. Personne ne doit
employer le mot victoire concernant Cryptus. Est-ce compris ?
Ses officiers murmurèrent leur assentiment.
— Capitaine Phaeton, vous serez le premier à vous adresser au concile.
Dites-nous combien de civils ont pu être sauvés.
Phaeton était le plus jeune des capitaines. Son visage était même exempt
de la moindr e cicatrice, et ses cheveux étaient encore aussi dorés que ceux
de Sanguinius. Il ressemblait vraiment à un ange vêtu de céramite.
— Environ deux millions d’individus, monseigneur. Ils auraient pu être
plus nombreux, mais plusieurs bâtiments furent détruits durant l’évacuation
avant même que nous ne puissions intervenir.
— Deux millions sur plusieurs milliards, appuya Dante. Et d’autres
mourront. J’ai pris connaissance du niveau de ravitaillement de ces
vaisseaux. Il est bien insuffisant. La faim va se faire très rapidement
ressentir. Ils doivent être conduits vers d’autres systèmes dès que nous
aurons franchi l’Ægis Diamondo, ou le sang que nous avons perdu pour les
sauver l’aura été en vain.
Le général Dhrost prit alors la parole.
— Je ne puis m’exprimer au nom de tout Cadia, mais nous ferons notre
possible pour en accueillir une partie.
— Cadia est bien loin d’ici, dit Karlaen. Et sous la menace de l’Œil.
— Il est clair qu’ils ne disposent pas d’assez de nourriture pour faire un
aussi long voyage, mais nous ferons notre possible, insista Dhrost. Cadia est
plus sûre que bien d’autres mondes.
— Possible, admit Karlaen en haussant les épaules.
— La plupart devront être déposés plus près, dit Dante. De préférence en
dehors des voies d’invasion tyranides.
— Qui va les conduire ? demanda Karlaen. La plupart des gouverneurs
impériaux ne comprennent pas vraiment le sens du mot charité. Les plus
proches de l’invasion refuseront d’imposer à leur monde d’autres bouches à
nourrir ; les plus éloignés ne comprendront pas l’urgence de la situation.
— Dhrost les emmènera loin du front. Vous avez l’intention de rentrer sur
Cadia ?
— Tout à fait, monseigneur.
— Et vous ferez cela en notre nom ?
— S’il le faut, répondit le général. Mais votre parole aura plus de poids
que la mienne, monseigneur. Une communication personnelle de votre part
nous aiderait grandement.
— Le temps nous est compté, dit Dante. Je ne puis me permettre de venir
discuter avec le moindre commandeur impérial.
— Non, bien entendu, admit Dhrost.
— Je vous fournirai une lettre de cachet. Bon nombre des mondes situés
au-delà de la Cicatrice Rouge requerront notre aide quand la menace des
tyranides se précisera. Je serai clair sur le fait que celle-ci sera
proportionnelle à la miséricorde dont ils feront preuve. Bellerophon ?
appela Dante.
— Monseigneur, répondit le Maître de la Flotte, un guerrier âgé dont les
cheveux dorés étaient parsemés de gris.
— Contactez le logisticiam sur Baal. Voyez combien de réfugiés nous
pourrions accueillir sur les trois mondes. Je vous laisse, le seigneur
Adanicio et vous, régler tous les détails. Peut-être se trouve-t-il parmi les
survivants de potentiels aspirants. Nous devons accélérer le processus de
recrutement.
— Dès que nous serons libérés de l’ombre du warp, je le contacterai,
monseigneur, assura Bellerophon.
— Nous porterons notre attention sur la défense de notre monde chapitral.
Satys est tombée, puis Vitri, et maintenant le système de Cryptus. Le
bouclier qui entoure Baal se fissure. Les étoiles de l’Occulus ont très
probablement été submergées.
D’un geste, Dante fit apparaître un hologramme de la Cicatrice Rouge au-
dessus de la table. En une douzaine d’endroits, des représentations de vrilles
d’avant-garde de Léviathan transperçaient le voile écarlate qui donnait son
nom à cette région. De nombreux systèmes étaient emprisonnés. Les noms
de ceux qui se trouvaient au sud galactique du système de Cryptus étaient
grisés.
— Cryptus était le dernier système-bastion qui séparait les tyranides de
Baal, reprit le commandeur. La Désolation Rouge s’étend d’un côté, les
profondeurs interstellaires de l’autre. Il n’existe que très peu de points qui
pourraient intéresser l’ennemi. Voici quelles étaient les positions des
essaims du Léviathan avant que nous ne pénétrions dans le warp.
Dante déclencha un chronographe. Les tentacules fantomatiques des
flottes-ruches se mirent en mouvement. Chaque système habité rencontré
clignota par deux fois avant de s’éteindre.
— Voici une projection de leur position actuelle, expliqua-t-il en figeant le
mouvement avant de redémarrer la séquence. Et voici, d’après mes
estimations, où en seront les tyranides dans un mois. C’est notre futur qui
est en jeu
Les flottes tyranides s’étendirent comme les tentacules d’un gigantesque
céphalopode, convergèrent en une dague dont la lame aurait fait une demi-
année-lumière de long, braquée directement sur le monde d’origine des
Blood Angels. La localisation de Baal se mit à clignoter.
Dhrost intervint.
— Si je puis vous suggérer une chose, seigneur commandeur, ce serait de
concentrer vos efforts, avant votre départ, sur les esprits-balises des
vaisseaux-ruches, les vaisseaux-nornes et leurs reines. Si vous parvenez à
démanteler leur réseau de commandement, cela pourrait vous donner le
répit nécessaire pour préparer la défense de Baal.
Phaeton et Aphael échangèrent un regard perplexe.
— Je vous écoute ! lança Dante à ses frères. Tant que le général est ici, il
bénéficie des mêmes droits qu’un membre de notre chapitre. Qu’il soit
reconnu officiellement que toute personne participant au Concile Rouge
peut s’exprimer librement.
— Nous avons neutralisé quatre-vingts pour cent des nornes et vaisseaux-
ruches aperçus dans le système, général, dit Aphael. Conformément aux
stratégies standards utilisées dans toute guerre contre les tyranides.
— L’Esprit-ruche parvient pourtant à se réorganiser rapidement.
Comment ? s’interrogea Dhrost.
— Nous manquons d’informations pour répondre à cette question, général,
ajouta Phaeton. Ce que nous savons, c’est qu’une évolution adaptative au
sein des essaims tyranides rend caduque les stratégies habituelles. Il semble
qu’ils aient trouvé un moyen de contrer la destruction de leurs plus grosses
entités.
— Des théories ? demanda Dante.
Ses doigts jouèrent avec la cuvette remplie de rubis devant lui. Le
raclement des pierres dans le récipient était censé aider à l’introspection.
— J’en ai deux, répondit Phaeton. La première, c’est que l’Esprit-ruche se
serait divisé de manière à exercer sa volonté sur un plus large secteur, avec
moins de vaisseaux intermédiaires faisant office de relais pour son réseau
neural. Si c’est le cas, nous pourrions exploiter cela. Si nous parvenions à
délivrer de multiples frappes sur un large front constitué de plusieurs
systèmes, nous pourrions perturber l’Esprit-ruche. En étendant sa portée, il
a accentué sa vulnérabilité.
— Et quelle est votre deuxième théorie ? s’enquit Dante.
— L’Esprit-ruche aurait trouvé un moyen d’étendre son réseau neural plus
largement sur une zone ciblée, ce qui compliquerait sa neutralisation,
avança Phaeton. Les vaisseaux les plus imposants ne sont plus les seuls
nœuds de communication pour le réseau global de leurs flottes.
Karlaen abattit bruyamment son gobelet sur la table.
— Vous sous-entendez donc que la destruction des vaisseaux principaux
ne fonctionne plus, frère-capitaine. Parlez sans fard !
— Pour ce qui est des flottes, c’est en effet le cas, mon frère, répondit
Phaeton. Prendre pour cible prioritaire les plus gros vaisseaux n’est plus
une tactique valide.
— Nous n’avons pas encore remarqué cette évolution en ce qui concerne
les essaims au sol, intervint Aphael. Devons-nous nous y attendre ? Nous
nous retrouverions à engager des essaims qui garderaient leur cohésion
même s’ils se retrouvaient privés de chefs ? Voilà qui est préoccupant.
— Je doute que ce soit le cas avant un moment, répondit Corbulo.
Contrairement aux vaisseaux, les plus petits organismes ne sont pas assez
volumineux pour abriter de tels nœuds psychiques. Mais nous avons vu les
navires produire davantage de spécimens du génotype guerriers. D’après
les dernières informations dont je dispose en provenance du reste de
l’Imperium, c’est toujours le type de créature qui est le plus étroitement lié
à l’Esprit-ruche, et capable de projeter son influence.
— Pouvons-nous contribuer à cette collecte d’informations ? demanda
Dante. La campagne de Cryptus nous a-t-elle enseigné quoi que ce soit à ce
sujet ?
Corbulo se pencha en avant et tapa une fois sur la table.
— Mes préoccupations principales sont ailleurs. La xénologie n’est pas
mon domaine d’expertise, mais il semble évident que leurs vaisseaux sont
assez larges pour abriter un large panel de spécialisations, contrairement
aux organismes au sol. Cependant, je ne parierais pas là-dessus. Les
incursions tyranides successives ont montré une présence accrue
d’organismes conçus pour exploiter les faiblesses des peuples de cette
galaxie, comme le prouvent les récentes proliférations de bêtes psykers ou
de toxicrènes. Nous sommes parvenus à exploiter une faiblesse, l’Esprit-
ruche fera en sorte de la compenser, nous pouvons en être certains.
— Mais dans le même temps, nous assistons à une diminution de la
spéciation parmi leurs navires, précisa Phaeton. Je suppose que c’est une
réaction au fait que nous visions en priorité les points de commandement.
Par conséquent, il est de plus en plus difficile de cibler les vaisseaux-nodes.
— C’est une sorte de camouflage, avança Ordamael. Nul space marine ne
cacherait jamais ses couleurs.
— En effet, et il est très efficace, dit Phaeton.
— Dans ce cas, s’ils dissimulent leurs vaisseaux-nodes, notre priorité
consiste à trouver un moyen de les distinguer des autres, résuma Dante.
— J’ai fait recalibrer nos auspex à de nombreuses reprises, monseigneur,
dit Bellerophon. Nous sommes encore loin de pouvoir scanner en
profondeur les vaisseaux tyranides. Nous pouvons localiser les espèces de
mécanismes qu’ils abritent, si ce terme est approprié, mais il nous est
impossible de déterminer leur fonction. Et c’est le même problème pour
d’autres forces armées à travers l’Imperium.
— Mephiston ? appela Dante par-dessus son épaule. Avez-vous de
meilleures nouvelles ? Vous faites partie des rares psykers capables de
supporter le rugissement de l’Esprit-ruche. Que voyez-vous ?
Mephiston se détourna du spectacle de ce monde embrasé.
— Nous pourrions utiliser des moyens psychiques pour deviner dans quel
vaisseau se cacherait le nœud le plus important, seigneur commandeur, à
condition que nous n’ayons affaire qu’à un simple camouflage. Mais cela
demandera beaucoup de temps à chaque bataille, et cela détournera mes
librarians de leurs missions de combat. Nos astropathes et autres mystiques
sont incapables de supporter le cri psychique du Grand Carnassier. Je suis
certain que vous allez nous dire que tout ce temps est justement une
ressource dont nous ne disposons pas.
— Ça n’est pas la seule, dit Dante en laissant le dernier rubis tomber dans
le récipient. Le sang, l’acier… Nous arrivons à court de toutes nos
ressources, mes frères. J’ai étudié les rapports des autres chapitres et
groupes de bataille qui combattent le Léviathan. D’autres vrilles n’affichent
pas un tel niveau d’adaptabilité. Elles se détournent parfois pour continuer
dans une autre direction. Baal n’est qu’un système qui se trouve sur leur
route, mais il est clair pour moi que l’Esprit-ruche est résolu à le détruire.
— Une telle chose est-elle seulement possible ? s’interrogea Aphael.
— Les preuves sont là, lui répondit Dante. Nous sommes le principal atout
militaire de l’Imperium dans cette partie du segmentum. Nous devons
repousser cet assaut sur Baal pour le bien de tout l’Imperium. Une fois
victorieux, nous pourrons offrir notre aide ailleurs. Nous nous sommes
réorganisés et sommes sur le point de quitter cette région condamnée.
Bellerophon approuva d’un signe de tête.
— La flotte attend votre ordre, monseigneur.
— Nous allons faire route vers notre monde d’origine, sans plus attendre,
annonça Dante en levant son visage masqué pour étudier ses officiers. N’en
doutez pas, cette guerre va être compliquée. Notre chapitre est réduit aux
trois quarts de sa capacité après nos pertes récentes, ici et sur Armageddon.
Nous pourrions renforcer nos rangs en intégrant les néophytes qui seraient
prêts. Si l’implantation de leur carapace peut se faire rapidement, nous
pourrions augmenter nos effectifs aux quatre cinquièmes en l’espace d’un
mois. Mais nous ne sommes pas non plus seuls.
— En effet, abonda Seth. Les Flesh Tearers sont à vos ordres,
monseigneur.
— Et vous avez toute notre gratitude pour cela, maître de chapitre. Seth
n’est pas le seul à offrir son aide. Avant que nous n’entrions dans l’ombre
de l’Esprit-ruche, j’ai reçu des réponses aux messages que j’avais envoyés
aux Angels Numinous, Angels Sanguine, Flesh Eaters, Exsanguinators,
Blood Drinkers et Angels Encarmine. Tous vont dépêcher des guerriers
pour défendre Baal. Certains ne pourront en envoyer qu’une poignée, mais
les Blood Drinkers ont promis pas moins de quatre compagnies complètes.
Quant aux Angels Encarmine, c’est la totalité du chapitre qui viendra.
D’autres membres de notre lignée n’ont pas encore répondu, mais avec
l’aide de Sanguinius, nous devrions avoir de leurs nouvelles sous peu. Les
Blood Templars, Carmine Swords, Charnel Guards, Brothers of the
Red… D’après mes calculs, nous pourrions compter sur cinq mille
membres de l’Adeptus Astartes pour défendre Baal, et ce nombre pourrait
s’élever jusqu’à quinze mille, si les serments d’assistance et de fraternité
sont respectés au sein des descendants du grand Ange.
— Il en manque un certain nombre à l’appel, fit remarquer Aphael.
— J’ai contacté les Lamenters. Ils n’ont pas répondu favorablement.
Même s’ils avaient été en mesure de répondre à notre appel, ils sont trop
affaiblis pour le faire, expliqua Dante. Le fait qu’ils soient les seuls à
refuser en dit long sur les liens de fraternité au sein de la lignée du Sang.
Tant que persistera cette confrérie, nous serons en mesure de vaincre.
— Je ne faisais pas référence aux Lamenters, précisa Aphael.
Dante tourna le masque de Sanguinius vers son commandant en second.
— Je ne contacterai pas les Angels Vermillion. Vous connaissez ma
position à ce sujet.
— Ils sont tout proches ! Pourquoi s’abstenir ? demanda Aphael.
— Cela suffit !
Dante n’éleva que légèrement la voix, mais elle résonna sous le dôme de
cristal. Les autres attendirent. Il était rare que Dante hausse le ton, mais
quand il le faisait, sa colère était une chose terrible.
— J’ai aussi reçu la réponse des Knights of Blood. Eux aussi viendront.
— Ces renégats ! protesta Karlaen. Et vous avez discuté avec eux !
— Je ne les ai pas contactés ni ne leur ai rien demandé. Ils ont offert
librement leur aide. Nous ne sommes pas en position de la refuser.
— Ils ne sont renégats que pour l’Ordo Astartes, fit remarquer Corbulo. Ils
sont surtout des victimes politiques de l’Inquisition.
— Mais à juste titre ! rétorqua Phaeton. Ce sont des sauvages, renommés
pour leur brutalité tant envers l’ennemi que leurs alliés. Nous avons déjà un
plein contingent de sauvages, nous n’avons pas besoin d’un autre, conclut-il
en glissant un regard appuyé vers Seth.
— Il est vrai qu’ils n’ont aucune retenue, admit Corbulo. Mais bien que
persécutés, ils continuent de combattre pour l’Imperium. Ils ont cessé toute
opération en commun avec d’autres forces afin de prévenir… tout incident
malheureux.
— Est-ce vraiment une persécution ? demanda Phaeton en choisissant
soigneusement ses mots.
Ils ne pouvaient ouvertement faire mention de la malédiction qui frappait
le chapitre et ses successeurs devant Dhrost ou sœur Amity Hope.
— Nous aurions pu suivre le même chemin, si nous avions été moins
chanceux, dit Seth.
— Le risque existe toujours, lui glissa Phaeton avec froideur.
— Je pourrais exiger réparation pour ces paroles. J’en ai plus qu’assez de
vos insinuations mesquines, capitaine, lâcha Seth avant de laisser sa colère
exploser. J’ai perdu deux cents frères de bataille en combattant pour votre
cause. Peut-être aurai-je dû suivre l’exemple des Lamenters
— Voici donc votre véritable nature.
— Si c’était le cas, frère, ce serait la dernière chose qu’il vous serait donné
de voir.
Phaeton se leva à moitié, en portant sa main vers la garde de son épée.
Seth se leva, une lueur sauvage dans le regard.
— Gabriel, je vous en prie. Capitaine Phaeton, je vous saurais gré de tenir
votre langue. Je sais très bien que tous les membres du concile ne voient pas
d’un œil aussi tolérant que moi notre rapprochement avec les Flesh Tearers.
Mais gardez ces sentiments pour vous. Par leur sacrifice et leur noblesse,
les Flesh Tearers se sont rachetés, et largement, quels que fussent leurs
excès par le passé. Je ne tolérerai plus aucun débordement sur ce sujet !
Seth dévoila ses longues canines, mais se rassit.
— Plus nous disposerons de guerriers, plus nos chances de succès seront
grandes, intervint Karlaen. Nous nous trouvons dans une situation où les
questions d’honneur doivent céder le pas devant la réalité mathématique,
frère-capitaine Phaeton. La sauvagerie dont font montre les Knights of
Blood pourra se révéler utile dans la défense de Baal, et pour ma part, j’ai le
plus grand respect envers Seth et ses Flesh Tearers.
— À condition que leur sauvagerie ne se déchaîne que contre l’ennemi.
Mais puisque nous avons été jusqu’à collaborer avec des Nécrons, pourquoi
devrions-nous rechigner vis-à-vis de nos frères de sang, quels qu’ils soient,
dit Aphael.
Dante s’attendit à ce que le commandant en second mentionne à nouveau
les Angels Vermillion. Son subordonné était l’un des plus acharnés
défenseurs de ce chapitre, et Dante fut soulagé qu’il ne le fasse pas. Aphael
ne savait pas ce que le haut chapelain Hereon avait découvert dans leur
forteresse-monastère, cinq cents ans plus tôt. Il pria qu’aucune des
personnes autour de cette table ne l’apprenne un jour.
— Nous sommes face à un choix difficile, dit-il. Au sud galactique, l’Ordo
Xenos, sous les offices de l’inquisiteur Kryptmann, utilise la stratégie de la
terre brûlée, ravageant des mondes afin de stopper l’avancée des xenos.
Cette stratégie ne fonctionne pas.
La cartolithe zooma vers l’avant et afficha les emplacements approximatifs
du corps principal du Léviathan, lequel attaquait le plan galactique par en
dessous et emprisonnait le cœur de la galaxie dans ses gigantesques griffes.
— L’Adeptus Terra a déclaré la Cicatrice Rouge Augetem Ultima. ils vont
ériger un mur de cadavres pour épuiser la flotte, même s’il peut être
discutable de fournir aux tyranides un gigantesque stock de chairs à
consommer. Cryptus a été le premier test de cette stratégie, et elle a échoué.
Sans la lumière de l’Astronomican pour les guider, les renforts promis au
général Dhrost n’ont aucune chance d’arriver. Nous pouvons facilement
supposer que cela se reproduira pour les systèmes situés entre Cryptus et les
étoiles de l’Oculus, et toute ligne de défense qui sera établie là sera
rapidement submergée. Cela pourrait les ralentir, mais sans un constant
redéploiement, chose impossible à cause de l’ombre dans le warp, tout
effort est condamné à l’échec. Nous avons vu ici, cette même semaine, ce
que nous, space marines, pouvons accomplir si nous décidons d’unir nos
efforts pour constituer une ligne de défense. La question que je me suis
posée tout au long des dernières heures est la suivante : devons-nous
combattre les tyranides système après système, ou devons-nous rassembler
tous nos efforts, ainsi que ceux de nos successeurs, en vue de défendre
Baal ?
Dante se leva, et la projection zooma sur le monde chapitral des Blood
Angels.
— Je crains que la première option ne mène qu’à notre lente érosion.
Comme cela s’est passé ici, nous n’arriverons pas à stopper les tyranides,
seulement à les ralentir, et notre destruction finale deviendra alors
inévitable. À l’inverse, si nous ne les attaquons pas alors que nous le
devrions, nous risquons de laisser le Léviathan accéder à des ressources qui
le renforcera d’une manière exponentielle. Chaque stratégie a ses avantages,
mais aussi ses inconvénients. J’ai par conséquent défini une troisième
approche, dit-il avec un geste de la main, et la carte dézooma. Nous allons
regrouper la majorité de nos guerriers sur Baal. Je vais demander aux
maîtres de chapitres nomades d’assigner une portion de leurs ressources
navales pour constituer des groupes de frappe très mobiles. Leur mission
consistera à frapper ponctuellement les flottes-ruches.
— Comment des frappes limitées pourront-elles les ralentir, monseigneur,
alors qu’une guerre frontale ne le peut pas ? demanda Aphael.
— Les missions seront choisies avec minutie. L’élimination de nœuds
importants, le renfort ponctuel de groupes armés de l’Astra Militarum, celui
de flottes impériales. L’Exterminatus, si nécessaire. Diversion et
harcèlement. Nous ne pourrons faire plus. Pendant que ces actions seront en
cours, les successeurs nous aiderons à fortifier Baal et ses lunes. Nous
intercepterons les aliens en bordure du système en déployant toute la
puissance de notre flotte et nous essayerons de briser leur cohésion. En
perturbant leur débarquement à la surface, nous pouvons espérer leur
donner du fil à retordre. Cette stratégie a été tentée ici, par le général
Dhrost, et elle aurait réussi s’il avait disposé de plus d’hommes. Nos
arsenaux sont pleins. Des milliards de bolts attendent de trouver leur cible.
Le Sanguinor lui-même nous a dit qu’il restait de l’espoir. Le Sanguinor a
parlé ! insista-t-il en promenant son regard sur les visages solennels.
L’espoir est comme la flamme d’une chandelle : c’est par l’action qu’elle
peut se changer en brasier.
Nous avons mis un terme à leur avancée ici, à Cryptus, mais ce type de
victoire ne suffira pas pour Baal. Le Léviathan doit être écrasé. Ce que je
propose n’a que peu de chance de réussir. Cette décision est trop lourde
pour que je la prenne seul. Je sollicite donc l’avis des membres du concile.
Allons-nous nous replier sur Baal comme je le propose, devons-nous nous
répartir sur toute la surface du bouclier ou envisageons-nous l’impensable
et prenons-nous la fuite ?
— Fuir ? s’étonna Ordamael. Jamais ! C’est décidé, nous ferons face. Je
parle au nom du Reclusiam. La stratégie du commandeur est sensée.
Puissent les ailes de Sanguinius nous protègent en ces heures sombres.
— J’abonde dans le sens d’Ordamael, ajouta Corbulo. Les prêtres-
sanguiniens mettront en exécution le plan du Commandeur Dante.
— Frères-capitaines ? demanda Dante. Gabriel ?
— Je me tiendrai là où vous vous tiendrez, seigneur commandeur, répondit
Seth. Est-il même besoin de poser la question ? Je suis à vos ordres, par le
sang, je le jure.
Il appuya sa réponse en martelant du poing sa cuirasse tailladée.
Karlaen regarda vers les capitaines de la Deuxième et la Septième
Compagnie, ainsi que vers Bellerophon et Asante. Ils hochèrent la tête.
— Les capitaines approuvent, finit-il par dire.
— Et vous, général, qu’en pensez-vous ?
Le regard du général brillait sous le coup de l’émotion.
— J’ai perdu trois millions d’hommes sur Asphodex. Je ne dois d’être en
vie qu’à votre intervention. Si vous décidez de concentrer vos forces sur
Baal, d’autres millions périront, mais je ne pense pas que vous ayez d’autre
choix. Si la Marine Impériale peut faire transiter ses transporteurs à travers
les mondes du bouclier, votre présence aura un effet positif, mais minime.
Dans le cas contraire – et hautement probable – votre présence raffermira le
cœur de chaque femme et chaque homme en arme. Vous massacrerez ces
xenos par millions… puis vous périrez jusqu’au dernier. Il n’existe pas
d’autre choix. Des milliers de space marines réunis peuvent prévaloir là où
plusieurs centaines ne le pourraient pas. Je condamne des mondes à la mort
en disant cela, mais vous devez mettre votre plan à exécution.
— Sœur Amity ?
— Je vais là où l’Empereur m’envoie, monseigneur. Vous êtes les enfants
du fils le plus exalté de l’Empereur, le Grand Ange. L’âme de Sanguinius
s’exprime à travers vous, et l’Empereur à travers elle. Si vous avez décidé
de combattre pour votre monde, c’est ce que l’Empereur demande, et nul ne
peut aller à l’encontre de Sa volonté.
Dante inclina la tête en un salut respectueux. L’Adepta Sororitas et
l’Adeptus Astartes n’étaient pas toujours d’accord sur la question de la
divinité de l’Empereur, mais il respectait leurs prouesses au combat.
— Je vous remercie pour vos conseils, mes frères, chers invités. Donnez
l’ordre du départ immédiat à tous les vaisseaux. Une fois que nous aurons
franchi l’Ægis Diamondo, nous foncerons vers Baal.
— Par le sang de Sanguinius, qu’il en soit ainsi, répondirent les Blood
Angels et Seth.
Derrière son masque doré, Dante était inquiet. Face à une entité aussi
destructrice que l’Esprit-ruche, l’espoir ne saurait suffire.
CHAPITRE DOUZE
SECONDE NAISSANCE
456.M40
Transfert de Baal Secundus à Baal
Système de Baal
Le char céleste vibrait tellement que la vision de Luis se troubla. Le métal
gémissait partout autour de lui, ponctué par des chocs sourds et le
rugissement des moteurs lui déchira les oreilles. Les aspirants serraient les
arceaux de sécurité comme si leur vie en dépendait. Malafael et Rugon
faisaient le vol avec eux, mais leur attitude était bien différente. Ils se
trouvaient à quelques pas d’eux dans le compartiment du char céles… le
Thunderhawk, corrigea Luis, et discutaient entre eux. Impossible d’entendre
ce qu’ils se disaient, soit à cause des rugissements des turbines, soit parce
qu’ils utilisaient les canaux internes de leurs casques, mais il voyait bien
qu’ils parlaient. Ils ne furent pas affectés par cette force qui appuya sur Luis
quand l’appareil accéléra pour échapper à l’attraction de Baal Secundus. Il
sentit son poids augmenter, jusqu’à se retrouver écrasé par son propre corps,
cloué à son siège. Des points noirs dansèrent devant ses yeux.
Il se força à examiner ce qui l’entourait, à s’immerger dans les moindres
détails afin d’oublier sa peur. Les points noirs grossirent et devinrent un
tunnel. Il ne pouvait plus respirer. Une entité malveillante appuyait sur sa
poitrine pour en expulser tout l’air.
Les Blood Angels furent secoués par une embardée de l’appareil. Leurs
pieds ne bougèrent pas, accrochés d’une manière ou d’une autre au pont par
leur armure. Luis fit de gros efforts pour promener son regard dans le
compartiment, à la recherche d’autres distractions. Il existait plusieurs
places assises, et même si la plupart disposaient d’un harnais de sécurité
comme celui auquel il s’agrippait, il se dit que les space marines devaient
rarement les utiliser. Ces places n’étaient qu’au nombre de neuf, mais le
compartiment aurait pu contenir une vingtaine, peut-être une trentaine de
ces géants s’ils se tenaient épaule contre épaule. Ces pensées lui permirent
de calmer sa respiration. Observe, se dit-il. N’aie pas peur. À sa gauche,
Lorenz fermait les yeux. Ristan murmurait des prières. Ils étaient neuf
aspirants à bord de cet appareil, chacun occupant l’un des sièges. Soixante-
trois aspirants au total avaient été acceptés. Les autres avaient embarqué à
bord des autres appareils, au nombre de sept au total. Deux lunes, une
planète. L’énumération de ces faits le rasséréna et il sentit sa conscience lui
échapper. Il ne put empêcher le tunnel qui occultait sa vision de se refermer,
et il perdit connaissance.
Il ne resta pas très longtemps inconscient. La pression sur son corps s’était
estompée. En dehors d’une légère vibration, l’appareil fonçait désormais en
silence. Il se sentit aussi léger que l’air et cela le rendit un peu nauséeux. Il
leva son bras et s’émerveilla de cette sensation de ne rien peser. Les autres
garçons rigolaient et commencèrent à s’agiter.
Malafael interrompit sa conversation. Sa voix sortit de la grille de son
casque.
— Calmez-vous, aspirants. Nous ne sommes plus soumis à cette gravité
que vous connaissez depuis votre naissance. Cette sensation va bientôt
cesser.
— Nous sommes dans le vide ! s’exclama Lorenz.
— Vous êtes dans le vide, confirma Malafael avec indulgence. Amusez-
vous de cette nouveauté, si vous voulez, mais en silence.
Il coupa son émetteur vox et retourna à sa conversation privée avec le
prêtre-sanguinien.
Incapable de contenir leur excitation, les aspirants se mirent à chuchoter
durant les deux heures que dura cette apesanteur, hilares de regarder flotter
leurs bras, jusqu’à ce que, sans le moindre avertissement, un choc violent
secoue la cabine et que Luis sente à nouveau peser cette insupportable
pression.
— Nous nous engageons sur le vecteur d’approche de l’Arx Angelicum,
messeigneurs, résonna une voix sur le réseau vox interne. Aspirants,
préparez-vous.
— Si vous avez souffert de la montée, alors la descente va vous sembler
un cauchemar, leur dit Rugon, avec une pointe d’amusement perceptible. Je
vous conseille de bien vous accrocher.
L’estomac de Luis se retourna. Les bruits se firent plus nombreux à
l’extérieur. L’appareil se cabra ; il fut soudain soulevé et se cogna contre
son harnais.
— Agrippez-vous ! leur cria Malafael. Vous vous ferez moins mal. Gardez
la bouche fermée ou vous pourriez bien vous mordre sévèrement la langue.
La rentrée dans l’atmosphère commença par une douce vibration, qui enfla
rapidement pour devenir un grondement qui engloutit tous les bruits que
Luis avait pu entendre jusque-là. La température dans l’appareil monta
rapidement. Les secousses furent si violentes que Luis se dit qu’une fois
posés, la rampe s’ouvrirait et qu’il n’y aurait plus à l’intérieur que des
morceaux épars de ces nouvelles recrues. Il ferma les yeux, serra les dents,
et pria l’Empereur et Sanguinius de bien vouloir les épargner.
Le phénomène cessa tout aussi soudainement qu’il avait débuté. Le
Thunderhawk se stabilisa. Des sifflements leur parvinrent de l’extérieur et
le bruit des moteurs changea. Les bottes des space marines se
déverrouillèrent et claquèrent quand ils se dirigèrent vers l’énorme rampe
d’assaut.
— Nous y sommes presque, leur dit Malafael.
Du moins, c’est ce que Luis comprit, car ses oreilles étaient à moitié
bouchées à cause des changements de pression.
Ils survolaient un autre monde et descendaient vers Baal. Luis aurait voulu
voir, mais le blindage de l’appareil ne disposait d’aucune surface vitrée, en
dehors de la verrière du poste de pilotage. À l’avant du compartiment, un
écran s’éveilla à la vie, trop loin pour qu’il puisse discerner le moindre
détail, mais il aperçut des dunes qui défilaient sous eux. Puis Malafael vint
s’interposer entre l’écran et lui.
Le Thunderhawk ralentit, puis vira. Des mécanismes gémirent à l’intérieur
de son corps de métal. Trois énormes claquements secs se firent entendre,
l’un après l’autre.
— Nous sommes arrivés, annonça Malafael. Préparez-vous. C’est votre
dernier jour en tant que mortels.
L’appareil décéléra dans un rugissement assourdissant avant de négocier
une série de virages délicats. Un léger choc retentit quand il se posa sur ses
patins hydrauliques. Les moteurs montèrent une dernière fois en régime,
puis ralentirent et finirent par se taire.
— Debout ! ordonna Malafael dans le silence qui venait de s’abattre.
Les harnais se déverrouillèrent et se soulevèrent. Les garçons se levèrent
avec difficulté. Luis se sentit plus lourd qu’il ne l’avait été sur Baalfora,
moins agile, même. Se déplacer lui demanda de gros efforts, même si pour
les Blood Angels, rien ne semblait avoir changé. Rugon appuya sur un
énorme bouton sur la cloison et la rampe frontale commença à s’abaisser,
laissant filtrer une douce lumière.
— Sortez et contemplez votre nouveau monde.
Luis posa les pieds dans un vaste hangar qui s’étendait à perte de vue,
empli d’appareils lourdement armés. Il faisait froid et l’air empestait le
carburant. Il frissonna. Les autres appareils se posèrent dans des
grondements assourdissants ; puis le reste des aspirants sortirent et
regardèrent eux aussi avec des airs ahuris. Laestides et Araezon les
regroupèrent sous le regard austère de Verono.
Au centre du hangar, à l’écart des plateformes d’atterrissage, quarante-cinq
space marines les attendaient, parfaitement alignés, chaque armure décorée
d’une manière élégante et singulière.
— Nos frères viennent à votre rencontre, cinq pour chaque compagnie, à
l’exception de la Dixième, expliqua Rugon. Venez, vous avez fait un long
périple et le temps nous est compté. Votre élévation au statut d’adepte des
étoiles commence dès maintenant.
Les space marines effectuèrent une manœuvre minutieusement
chorégraphiée, puis se répartirent en deux lignes, avec un espace entre elles.
Malafael conduisit les aspirants dans ce tunnel. Luis ne put s’empêcher de
jeter un coup d’œil nerveux vers les géants qui constituaient deux murailles,
comme deux flots de sang. Comment pourrait-il un jour appeler ces demi-
dieux ses frères ?
— À mon commandement… Marche ! ordonna Verono.
Et les space marines marchèrent d’un pas parfaitement synchronisé.
Luis n’en crut pas ses yeux. Les aspirants descendirent plusieurs volées de
marches. Les cages d’escalier étaient immenses et richement décorées ; les
rambardes portaient des lampes en métal à l’apparence exquise et
sophistiquée. Les murs affichaient des bas-reliefs montrant des Blood
Angels en guerre, sculptés dans la pierre brute. La largeur des marches était
telle que la procession y passa sans encombre.
Ils traversèrent une large zone à ciel ouvert. Luis en resta bouche bée et
inspira pour la première fois de sa vie un air autre que celui de son monde
natal. Les cieux de Baal avaient à peu près le même bleu que celui de chez
lui, mais tirant légèrement vers le jaune. Cette cour, même si ce nom ne
rendait guère justice à l’endroit, était cernée de toute part de murs hauts
comme des falaises. Des statues d’anges d’une centaine de mètres de haut
côtoyaient des bastions hérissés d’armes. Autour de leurs pieds
descendaient de larges paliers où poussaient de la végétation. Une odeur de
terre fertile lui chatouilla les narines. Une tour élancée s’élevait, arrogante,
sur un des côtés. Des servitors allaient et venaient, s’occupant des plantes.
Des frères en robes rouges s’arrêtèrent pour regarder passer les recrues,
leurs traits cachés sous leurs lourdes capuches. L’endroit devait faire plus
d’un kilomètre de large. Les silhouettes qui marchaient près du bord opposé
de cette cour hexagonale semblaient bien minuscules comparées à la
majesté des effigies qui veillaient là. On aurait dit des fourmis grouillant sur
le plancher d’un rôdeur.
Ils eurent tôt fait de traverser la cour, car les space marines marchaient
d’un bon pas. Ils gravirent une autre volée de marches et un hall voûté fait
de pierre noire s’ouvrit devant eux. Le côté opposé était percé d’immenses
fenêtres. Les panneaux de verre au milieu étaient translucides, et Luis
aperçut au-dehors un monde de dunes qui s’étendait jusqu’à l’horizon, où
elles rencontraient le ciel jaune et poussiéreux, lequel se teintait déjà de rose
comme le soleil de Baal terminait son périple céleste. Le verre en bordure
des fenêtres était teinté et représentait Sanguinius. Le Primarque était
partout ; il les observait depuis des niches, les surplombait soutenu par des
piliers de pierre délicatement sculptés, se dressait l’épée brandie et les ailes
déployées. Il était montré en temps de paix, à la guerre, volant, au travail,
unissant les tribus du Sang, mais sur chaque représentation, son expression
trahissait une tristesse qui transperça l’âme de Luis.
On ne leur expliqua pas l’utilité des salles et des espaces qu’ils
traversèrent. Ils franchirent l’aile d’un immense bâtiment, et Luis aperçut
brièvement une colossale statue dorée de Sanguinius. Il était sans armure,
ses armes au fourreau, les ailes repliées. Il baissait les yeux, sa main droite
ouverte en un geste de bénédiction à l’attention de ses enfants.
Comme toutes les autres splendeurs, celle-ci se trouva bien vite derrière
lui, remplacée par d’autres, puis d’autres encore. De lourdes portes de fer
noir furent ouvertes. Les space marines s’arrêtèrent et formèrent deux lignes
de part et d’autre du seuil, et les aspirants pénétrèrent dans une petite
chapelle. Un unique puits de lumière perçait l’épais mur extérieur de la
forteresse-monastère et une grille en fermait l’extrémité, une bonne
trentaine de mètres plus haut. Les parois avaient été creusées dans une
roche noire décorée de précieux minéraux. Des armures de space marines
étaient rangées là, harnois d’un rouge profond avec des lentilles émeraude.
L’or et l’argent étaient présents partout. Les aspirants n’avaient jamais vu
un tel déploiement de richesse et de talents artisanaux. Tout dans le
monastère semblait être conçu pour les intimider, et même s’ils
représentaient l’élite de ce que les deux lunes pouvaient offrir comme
individus, ils en furent effrayés.
— Voici la Chapelle de Vigilance, dans le Basilica Sanguinarum. C’est ici
que vous allez méditer durant trois jours et trois nuits. Penser à votre destin.
Tirez inspiration des illustrations autour de vous, expliqua Malafael en
levant une main. Mais vous ne pourrez ni bouger, ni parler, et surtout pas
dormir. Tout aspirant qui contreviendra à ces lois sera renvoyé. Ai-je été
clair ?
Les aspirants furent bien inspirés de ne pas répondre, mais Luis sentit sa
poitrine se serrer. Combien d’épreuves encore devraient-ils endurer ? Il était
déjà épuisé après les tests endurés et le voyage. Parviendrait-il à tenir tout
ce temps ?
— Il restera une ultime étape après celle-ci. Votre mise à l’épreuve est
presque terminée, ajouta Malafael, comme pour anticiper les craintes des
aspirants. Tout d’abord, vous allez manger et vous pourrez effectuer vos
ablutions. On vous fournira des robes pour ces méditations. Préparez-vous
et prenez garde : nombreux sont ceux qui échouent à l’Épreuve de Veille.
À trois reprises le soleil effectua sa course dans le ciel, ses rayons
balayèrent le sol noir et poli de la Chapelle de Vigilance comme le faisceau
d’un projecteur. Les aspirants, vêtus de simples robes d’un blanc immaculé
endurèrent le manque de nourriture et d’eau. Tous avaient subi des
privations ben pires dans leur courte existence. L’absence de sommeil fut
bien plus problématique. Il les tentait. Les dernières semaines avaient été
très éprouvantes, et ils étaient déjà épuisés avant de poser le pied sur Baal.
Luis compensa cela par la méditation, concentrant son attention sur des
détails, comme il l’avait fait à bord du Thunderhawk. Mais la peur est plus
facile à bannir que le sommeil, et il plongea dans un puits profond de
fatigue dont il ne put s’échapper. Vers la fin du deuxième jour, il se sentit
pourtant mieux que ce à quoi il s’était attendu, mais quand vint le matin du
troisième, il crut qu’il ne s’en sortirait pas. Il vit du coin de l’œil des ombres
noires courir sur le sol, grouillant comme de la vermine sur les membres de
ses camarades. Les jeunes étaient assis en tailleur, en rangs, tournés vers la
rosace qui fermait le puits de lumière. Luis se laissa captiver par ce
phénomène nouveau. Que la lumière était étrange sur ce monde. L’air aussi
était différent. L’élégante ouverture n’était pas vitrée ; les senteurs de ce
monde étranger lui parvinrent en abondance, et il s’en abreuva. De la
poussière, encore de la poussière, une sécheresse moindre que celle que
connaissait la Grande Désolation Salée, mais tout de même importante.
Baal n’avait jamais eu d’océans. Elle était intrinsèquement aride.
Des odeurs d’encens franchirent également le seuil des portes de la
chapelle, restées ouvertes. Deux sentinelles en armure complète y montaient
la garde. Toutes les cinq heures, environ, les space marines se réunissaient
dans la basilica. Il ne comprenait presque rien de ce qu’ils se disaient, car le
dialecte des lunes de Baal avait divergé du Haut Gothique, mais il en saisit
suffisamment pour être surpris de ce qu’il entendit. Ce qu’il avait tout
d’abord pris pour des sermons n’en étaient pas. Les chapelains exhortaient
leurs frères à plonger en eux, à lutter contre une sorte de soif et à réfléchir à
leurs actes. Même s’ils imploraient Sa lumière pour les guider, ils ne
priaient par l’Empereur tel un dieu, mais parlaient de Lui plus comme un
chef. Quand ils se tournaient vers Sanguinius, ça n’était pas pour s’adresser
à un saint, mais plutôt à un père absent. Les services se succédèrent durant
cette veille, instaurant une cadence qui, par la suite, rythmerait l’existence
de Luis.
À la fin du troisième jour, il parvenait tout juste à garder la tête levée. Des
aspirants s’étaient endormis. Jusque-là, tous avaient semblé en bonne voie
pour passer ce test, mais quand le premier se laissa aller, d’autres
l’imitèrent. Quand ils s’endormaient, qu’ils basculent au sol ou que leur tête
s’abaisse sur leur menton, ils étaient emportés par les sentinelles. Ils
s’éveillaient alors et imploraient qu’on leur laisse une deuxième chance.
L’un d’eux tenta même de se débattre contre les mains qui l’entraînaient et
hurla de désespoir. Les Blood Angels furent intraitables. Plus personne ne
revit ces garçons ensuite, et il fallut de longues années à Luis pour
apprendre quel sort leur avait été réservé.
Les voix lourdes des chapelains et les magnifiques hymnes entonnés par
les frères semblaient ne plus s’interrompre avec la fin de chaque service,
mais se poursuivre et devenir de plus en plus élaborés. Une musique emplit
les oreilles de Luis, si douce qu’il se mit à pleurer. Malgré les larmes qui
vinrent humidifier ses yeux, ceux-ci restèrent secs et irrités. Ils
s’alourdirent, jusqu’à ce qu’il eut l’impression qu’il s’agissait de volets de
plomb qu’il n’avait plus la force de maintenir ouverts, tant il était exténué,
tant les muscles qui les retenaient étaient à bout de force. Ses membres le
faisaient souffrir à force de ne pas bouger. Son sang ne circulait plus et ses
pieds avaient pris la froideur de la pierre. Ses doigts le démangeaient et des
fourmillements déplaisants coururent le long de ses nerfs.
Il se sentait léger, plus encore que ce qu’il avait ressenti dans le vide. Son
esprit n’était rattaché à son corps que par un fil ténu qui menaçait de céder à
tout instant. Sa tête oscillait et une torpeur engourdit son esprit, épaisse
comme la boue sous la couche fragile de sel. L’intérieur de la chapelle
refluait. Les sens de son être physique se dissolvaient. Des images
tourbillonnèrent autour de sa conscience, même s’il était encore trop lucide
pour qu’il puisse les prendre pour la réalité. Il fut de retour sur Baal
Secundus. Son père et sa mère le regardaient, le vent jouait dans leurs
vêtements.
— Père ! s’exclama-t-il.
Son père lui jeta un regard mauvais, un bras passé autour des épaules de
son épouse. Mais sa mère lui sourit et hocha la tête en signe
d’encouragement.
— Tu es un ange, mon enfant, lui dit-elle, même si ses lèvres ne remuaient
pas. Déploie tes ailes et envole-toi.
Il y eut un flash de lumière dorée dans le ciel, derrière elle.
La musique enfla, telle une fanfare céleste. Même la voix de l’Empereur
ne devait pas être aussi douce.
Une main lui toucha l’épaule et il se réveilla subitement. Il avait échoué, il
en était sûr. Mais au lieu de la sentinelle en armure rouge, ce fut un ange
doré qu’il vit devant lui. Il emplissait la salle de sa présence, même si nul
autre que lui ne semblait le voir. L’ange doré secoua la tête et laissa sa
lourde main gantelée sur son épaule. Une force s’insinua en lui. Il sourit.
— Merci, souffla-t-il.
— Aspirant ? dit une voix rugueuse déformée par le vox.
Luis cligna des yeux, confus. L’ange doré n’était plus là, remplacé par un
autre, de mort celui-ci, avec un casque en forme de crâne.
— La veille est terminée, dit Malafael. Debout, Luis Dante.
Autour de lui, des serfs aidaient d’autres garçons hébétés à se relever. Des
prêtres-sanguiniens étaient également là et surveillaient la procédure. Le
nombre des garçons avait sensiblement diminué.
— Vous n’êtes plus que cinquante-sept, ajouta Malafael. L’heure est
venue. Le Rituel d’Insanguination commence.
Ils traversèrent la cathédrale au sein d’une procession accompagnée par des
chants. Luis marchait comme dans un rêve. Le monde avait pris une allure
irréelle. Les statues des anges étaient devenues des créatures vivantes
emprisonnées dans la pierre desquelles sourdait une indicible menace,
risquant à tout moment de s’en libérer. Les lentilles vertes de ses futurs
frères dissimulaient des secrets qu’il n’avait plus envie de connaître. Les
fumées d’encens lui piquaient les yeux et lui brûlaient la gorge. Il tenait à
peine debout, des fourmillements partout dans les membres. Des mains
fermes le retinrent ; il leva les yeux pour croiser le regard fanatique d’un
serviteur, celui-ci lui chanta dans les oreilles, son souffle parfumé de vins et
d’épices. Lorenz marchait à côté de lui d’un pas raide, le regard fixé devant
lui. Deux portails de pierre noire, à peine discernables parmi les murs
sculptés, s’ouvrirent dans de grands raclements. Des guerriers en armures
énergétiques vinrent rejoindre la procession. Les chapelains beuglaient, les
prêtres-sanguiniens psalmodiaient. Des guerriers lui touchèrent l’épaule,
d’autres serviteurs l’aidèrent à rester debout. Tous chantaient des airs
entraînants et guerriers.
Tout le monde se rassembla autour de la statue de Sanguinius. Il avait du
mal à fixer le visage mélancolique du Primarque.
Rugon et Araezon étaient parmi les autres prêtres-sanguiniens. Ils
gravirent les marches qui conduisaient au grand autel de Sanguinius et se
rassemblèrent autour de celui d’entre eux qui portait l’armure la plus
lourdement modifiée. Les serviteurs s’affairèrent auprès des prêtres et les
débarrassèrent de leurs canons d’avant-bras pour exposer leur peau
immaculée. Des veines bleues pulsaient sous l’épiderme presque
translucide. Des space marines en armure rouge vinrent se mêler aux
aspirants, semblant avoir oublié toute cette discipline dont ils avaient fait
preuve jusque-là.
Une cloche sonna. L’assemblée fit silence et le haut prêtre prit la parole.
— Aspirants, je suis Dereveo, haut prêtre-sanguinien des Blood Angels.
Voici votre ultime épreuve. Vous allez bientôt vous endormir. Quand vous
vous réveillerez, vous ferez partie des nôtres. Le temps est venu pour vous
de voir les visages de ceux que vous appellerez vos frères.
Les space marines levèrent les mains vers leur casque. Les attaches
sifflèrent en se désengageant. Luis était tellement désorienté qu’il s’attendit
à voir surgir des serpents. Sous chaque masque de guerre se trouvait un
visage d’une incroyable beauté, tellement proche des traits du saint
Sanguinius qu’ils auraient pu être frères de sang. Il regarda autour de lui.
D’autres visages, tout aussi parfaits, continuaient de se révéler. Certains
étaient plus âgés que d’autres, sans qu’il puisse dire à quoi il le voyait. La
perfection de certains était altérée par des cicatrices, mais en dépit des
stigmates des combats et de l’âge, ils partageaient les mêmes traits. Ils
étaient des frères, au sens premier du terme.
Dereveo était plus âgé que la plupart ; ses cheveux dorés étaient devenus
argentés, et d’une longueur exceptionnelle. Il sourit aux recrues. Ses dents
étaient d’un blanc éclatant. Ses canines avaient une longueur inhabituelle,
comme les crocs d’un prédateur.
— Devenir un ange, c’est embrasser la mort et le sang. Devenir un ange
entraîne une soif de mort et de sang.
Deux serfs apportèrent un reliquaire de bois. Dereveo y préleva une large
coupe dorée sculptée en forme de crâne. Il la prit avec révérence et la leva
au-dessus de lui.
— Voici le Graal Rouge. C’est dans cette coupe que fut recueilli le sang de
Sanguinius.
Il la rabaissa. Un cercle de prêtres-sanguiniens l’entoura et tous tendirent
leur poignet droit. Chacun sortit un minuscule couteau, effilé comme un
rasoir, et s’entaillèrent les veines. Le sang jaillit par saccades dans la coupe,
puis leurs organismes améliorés jugulèrent rapidement l’hémorragie.
— Nous avons de tout temps utilisé le sang de notre père pour activer les
glandes sacrées qui vont être implantées en vous. Après le meurtre de notre
père, des mains de l’architraître, son sang fut recueilli dans cette coupe, puis
injecté dans les veines de nos prêtres-sanguiniens. Chacun de nous s’est vu
confier le devoir sacré d’être le réceptacle du sang et de l’esprit de notre
géno-sire.
Un deuxième cercle de prêtres remplaça le premier. Eux aussi
s’entaillèrent le poignet et laissèrent leurs fluides vitaux couler dans le
graal. L’odeur chaude du sang se répandit partout. Les Blood Angels
changèrent quand ils perçurent l’odeur ; les anges se changèrent en
monstres. Leurs visages demeurèrent toujours aussi parfaits, mais leurs
yeux se dilatèrent, leur peau rougit et leurs crocs semblèrent plus long,
dépassant de leurs lèvres.
— Chacun d’entre vous va recevoir le Don du Changement, offert par
l’Empereur à ce chapitre il y a bien longtemps. Vous allez recevoir le sang
de Sanguinius, et sa graine va germer dans vos organes et vous transformer,
faisant de vous plus que des hommes.
Le troisième et dernier groupe de prêtres-sanguiniens ajouta son sang dans
la coupe. Dereveo prit une petite fiole de cristal sur un coussin porté par un
serviteur, puis l’ouvrit. Il laissa une seule et unique goutte d’un liquide clair
tomber dans le sang. Le sang se mit à fumer.
— D’abord, vous allez boire, et par cet acte, vous ferez votre premier pas
sur cette voie qui fera de vous un champion de l’Empereur de l’Humanité.
Un garçon fut attrapé par un Blood Angel dont le sourire était devenu celui
d’une bête. Il fut à moitié porté, à moitié traîné sur les marches. Le graal fut
abaissé jusqu’à ses lèvres.
— Bois ! Bois et connais l’ultime assouvissement de ta soif ! ordonna
Dereveo. Car à partir de ce jour, elle ne sera jamais étanchée.
Le garçon prit une petite gorgée et recracha. On l’obligea à en boire
davantage. Il redescendit le souffle coupé, les lèvres trempées de sang.
— Suivants ! Faites-les tous monter ! ordonna Dereveo.
Les Blood Angels poussèrent des cris d’encouragement. Tout vernis de
civilité avait disparu chez eux.
Luis but le sang comme tous les autres. Le liquide glissa le long de sa
gorge, à la fois délicieusement épais et écœurant. Quand il tomba dans son
estomac, celui-ci se contracta et il crut qu’il allait vomir la substance sacrée
du Grand Ange. Sa vision, déjà altérée par le manque de sommeil, se
brouilla davantage. Une pellicule rouge vint s’y superposer. Il haleta, une
goutte de sang roula de sa bouche sur son menton. Il l’essuya et dessina sur
sa manche une traînée rouge.
— Le changement va s’opérer en vous. Certains ne le supporteront pas et
mourront, proféra le haut prêtre avant de marquer une pause et de baisser la
voix. Pour ceux qui survivront commencera alors une existence de guerre.
— Guerre ! Guerre ! Guerre ! scandèrent les Blood Angels. Pour
l’Empereur ! Pour Sanguinius !
Un voile rouge s’abattit sur l’âme de Luis et recouvrit jusqu’aux moindres
recoins de son être. Ses yeux se révulsèrent et il perdit connaissance.
La guerre faisait battre ses tambours dans le vide. D’un bout à l’autre de la
galaxie, les fils de l’Empereur se battaient entre eux. Luis contempla ce
spectacle déchirant de guerriers créés pour garantir la survie de l’humanité
en train de s’entre-tuer sous le rire de sombres divinités.
Il tomba à travers le ciel, tel un présage embrasé annonçant des jours
meilleurs.
Il rampa hors de l’épave d’un module de survie qui s’était fracassé sur un
monde dévasté, son esprit d’enfant empli de confusion et de peur. De jeunes
ailes s’agitaient dans son dos.
Il lutta contre un être céleste titanesque dont la fureur menaçait d’éclipser
sa raison.
Il fut le maître d’osts gigantesques, et la galaxie chanta son nom.
Le désert s’étendit devant lui. Le sort des habitants le désola.
Son vrai père se tint devant lui, irradiant de majesté.
Un sombre visage ricana de haine et il se jeta sur lui en brandissant une
arme baignée d’une diabolique puissance.
Signus. Ultramar. Melchior. Kayvas. Des noms de mondes qu’il n’avait
jamais visités tourbillonnèrent dans son esprit. Les souvenirs de Sanguinius
se répandirent en lui, liés à son code génétique, et vinrent imprégner sa
chair. Il affronta des traîtres qu’il avait aimés. Rage et tristesse livraient
leurs propres batailles dans son cœur. Il éprouva les suspicions qu’avait
connues son père, et elles grandirent en lui, sources d’amertume.
Mais il ne pouvait parler de ces choses, car il était le Grand Ange, le plus
parfait et le plus aimé des fils querelleurs de l’Empereur. Il cacha sa peine.
Et toujours cette rage, ce terrible désir de tuer qui rôdait à l’orée de sa
conscience et qu’il n’osait révéler à quiconque. Il regarda son frère Angron
et eut peur de ce qu’il pouvait devenir. Il se détourna, mais la rage ne
l’abandonna jamais. Dans son âme, pitié et violence se disputaient un
précaire équilibre.
Sanguinius devint Luis, et Luis devint Sanguinius. Son existence, bien
insignifiante comparée à celle du Primarque, fut soumise, fragmentée. Un
temps, Luis cessa même d’être, et il partagea la vie terrible d’un demi-dieu.
Son calvaire s’éternisa, une suite de cauchemars éveillés qui l’assaillaient
sans aucun ordre logique. L’existence sainte de Sanguinius était en fait
emplie de désespoir, et ce désespoir s’embrasa à son tour dans la poitrine de
Luis.
Enfin, il arriva au terme. À la fin de l’histoire. Le rouge de son propre sang
obscurcit sa vision. Le visage triomphant d’Horus le dominait, mais ce
n’était pas Horus qui le regardait par ces yeux, mais un être bien plus ancien
et malveillant. Ses ailes étaient brisées. Son corps broyé. Douleur et
tristesse. Voilà tout ce qu’il resta de lui.
La vision s’estompa. Luis eut à nouveau conscience de son corps. Il se
noyait dans un océan de sang, toujours plus profond, poussé par les
irrésistibles courants d’une force titanesque. Le battement de cœur d’un
géant, celui de Sanguinius. Il battait lentement, propulsant des flots de
fluide vitaux dans des vortex de la taille d’une galaxie. Les battements
ralentirent. Puis cessèrent. L’océan de sang se calma et Luis se mit à
dériver.
Des ténèbres voluptueuses l’étreignirent.
Les pulsations reprirent, plus faibles. Mais en double. Deux cœurs
battaient.
Luis n’était plus.
Il s’éveilla pris dans quelque chose dont il tentait de se libérer. L’espace
qu’il occupait était vertical et à peine plus large que son corps, rempli d’un
liquide légèrement rougi. Une faible lumière filtrait à travers le fluide. Ses
membres étaient emmêlés dans des tubes et des câbles. Une aiguille se
détacha sous ses gestes. Il avait une sorte de masque sur le visage, il
l’arracha de panique et hurla. Le liquide se rua dans ses poumons. Il se
noyait, mais luttait de toute sa volonté, martelant la surface inflexible, sans
comprendre qu’il n’était pas en train de mourir et qu’il pouvait respirer.
Des mécanismes cliquetèrent sous ses pieds, le liquide se mit à gargouiller
et le niveau baissa. Ses yeux se trouvèrent au-dessus du liquide. La lumière
parvenait d’un petit hublot devant lui. À l’extérieur, des formes
méconnaissables se déplaçaient. Des sonneries retentirent autour de lui. Il
cligna des yeux pour se débarrasser des dernières gouttes de liquide, arracha
les sondes plantées dans son torse ainsi que les aiguilles enfoncées dans ses
bras, puis hurla comme une bête. Des souvenirs de trahison et de mort
vinrent le tourmenter ; il n’y avait que du sang tout autour de lui.
Des loquets furent libérés. La lumière s’insinua autour de la paroi devant
lui. Des alarmes hurlèrent, la paroi se souleva. Il comprit alors qu’il
s’agissait en fait d’un couvercle, et que ce dans quoi il se trouvait était une
sorte de sarcophage de métal. L’ensemble bascula en avant, des mains le
saisirent. Il tenta de les repousser et ricana. Ses dents aiguisées percèrent
ses lèvres. Les mains glissèrent sur sa peau.
Il tomba en avant sur un plancher de basalte accompagné par des flots de
liquide amniotique. Des visages tourmentés hurlèrent dans sa tête. Une
énorme griffe s’abattit sur ses ailes et les lui brisa. La tristesse emplit son
cœur. Il tomba à genoux, pantelant, tourmenté par les malheurs d’un autre.
Il vit rouge et fut saisi d’une soif incontrôlable. Toutes ses sensations furent
remplacées par la douleur. Il ne savait plus qui il était.
— Celui-là s’est débattu tout au long de sa transformation, dit une voix
aux accents artificiels. Encore un aspirant bon pour la tour.
— Ou un guerrier promis à une grande destinée, rétorqua une autre.
Une main se posa doucement sur son épaule. Il tourna brusquement la tête
et montra les crocs. La main ne bougea pas.
— Frère Dante ? Peux-tu m’entendre ?
La main recula durant une fraction de seconde, son propriétaire inquiet par
tant de sauvagerie.
Dante. Le nom d’un ange. Dante.
Le brouillard rouge reflua. Les derniers souvenirs de Sanguinius
s’estompèrent dans son esprit. Il se trouvait dans un hall bas de plafond et
rempli d’autres sarcophages. Tout le long des rangées, servitors et géants
transhumains relevaient des silhouettes nues, incroyablement musclées et
hurlant leur sauvagerie à la face du monde.
Il baissa les yeux vers ses mains et ses pieds. Ils étaient énormes et
entourés de muscles puissants. Mais ça n’était pas ses mains. Quand il
comprit qu’elles étaient différentes, il se rappela qui il était.
— Je… m’appelle… Luis, haleta-t-il.
— Tu es Dante, désormais, insista la voix.
Dante cligna des yeux. Un space marine en tenue chirurgicale rouge et
blanche se penchait sur lui.
— Je suis frère Araezon. Tu te souviens de moi ?
— Dante, répondit-il. Vous êtes le prêtre-sanguinien de la Dixième
Compagnie.
— Et tu es désormais un membre de cette même compagnie, un néophyte
de notre chapitre, déclara Araezon, dont le visage angélique s’adoucit de
soulagement. Tu n’es plus un aspirant.
— Debout, néophyte ! gronda la voix mécanique.
Le chapelain-recruteur tendit une main gantelée. Contrairement aux autres
individus présents dans cette salle, il portait son armure complète et son
casque.
Dante prit la main tendue et se leva. Il se sentit fort et massif. Une fois
debout, ses yeux arrivèrent à hauteur de ceux de Malafael. Il leva les mains,
stupéfait.
— Que m’est-il arrivé ? demanda-t-il.
— Tu viens de passer une année dans le Hall des Sarcophages et tu as subi
le Changement du Sang, expliqua Araezon. Tu t’es endormi, et nous t’avons
implanté les glandes sacrées de notre seigneur, le Grand Ange. Elles ont été
activées par l’injection de son précieux sang. Tu viens de franchir l’ultime
épreuve et tu as reçu la bénédiction de l’Empereur. Tu es désormais un
Blood Angel.
D’autres émergeaient aussi de leur sarcophage, dégoulinants de fluides et
de sang. Le sol en fut bientôt trempé.
Il aperçut un visage familier.
— Lorenz ? demanda-t-il.
Il arrivait à peine à croire ce qu’il voyait. Lorenz était méconnaissable. Il
était aussi grand que les autres, à pleine maturité. Il était plus qu’un homme,
extrêmement musclé, son visage si large et lourd qu’il repoussait la
définition de l’humanité. Pourtant, il irradiait de splendeur, imbu de la
beauté pénétrante de Sanguinius. Le plus étrange, malgré tous ces
changements, était que Dante parvenait à y reconnaître son ami.
— Viens, néophyte, l’invita Araezon. Viens et observe.
— Bien, monseigneur, répondit Dante.
Il fut choqué par le grondement de basse de sa voix. Il avala sa salive.
L’intérieur de sa gorge était lui aussi différent.
Araezon éclata de rire.
— Tu peux m’appeler frère, néophyte, comme je le ferai moi-même à ton
égard une fois ta période au sein de la Dixième Compagnie terminée.
Il prit Dante par la main et le conduisit vers la paroi opposée. Les cris de
ces secondes naissances résonnaient tout autour de lui, mais la voix calme
d’Araezon parvint à les contenir.
Sur ce mur était posé un grand miroir cerclé d’acier. Dante vit Araezon
approcher, accompagné d’un étranger. Il lui fallut un moment pour réaliser
que cette puissante créature qu’il voyait n’était autre que lui-même. Les
traces de sa jeunesse avaient disparu et sa peau d’albâtre était lisse et pâle,
comme si elle n’avait jamais été soumise à l’agression du soleil. Son visage
n’était plus le sien, mais un curieux mélange des traits de Luis et de
Sanguinius. Araezon lui lâcha la main, et Dante se redressa face à ce reflet,
stupéfait. Seuls ses yeux étaient restés les mêmes : d’ambre pâle, ceux de
son père. Mais ils étaient posés sur le visage d’un ange.
Il apprendrait plus tard que tous les space marines n’étaient pas engendrés
de cette manière. En dehors de la lignée de Sanguinius, on n’utilisait pas de
tels procédés de maturation rapide, les organes spécialisés qui faisaient un
space marine étaient plutôt implantés l’un après l’autre sur une période qui
durait des années. Il n’en allait pas ainsi pour les Blood Angels. Tous les
organes étaient implantés en même temps, à l’exception du tout dernier.
— Je suis un ange ?
— Presque, répondit Malafael. Des années d’entraînement t’attendent. Si
tu y survis, tu recevras ta carapace noire. Cet ultime don est ce qui nous
définit vraiment. C’est cette carapace qui reçoit les connecteurs
d’interfaçage. Sans elle, notre armure serait inutile.
Lorenz fut conduit près de lui, puis un autre frère nouveau-né. Ils
gardèrent le silence, trop stupéfaits pour parler.
Des martèlements sourds sortirent de l’un des sarcophages. Des alarmes
s’éveillèrent, Malafael grogna et s’élança en courant en direction du bruit.
Dante aperçut alors des corps allongés sur le sol, au nombre de trois,
recouverts de draps trempés de sang.
Malafael s’arrêta près d’un sarcophage. Il commença à l’ouvrir, mais le
couvercle fut écarté avec violence et projeté au sol. Le frère à l’intérieur en
jaillit, des tubes et des câbles toujours implantés dans son torse. Il se jeta
sur l’un des servitors affectés à la surveillance et le tailla en pièces dans une
débauche de violence surhumaine, et finit par plonger ses crocs dans la
chair grise de la gorge de sa victime.
Malafael leva son pistolet et tira. La détonation fit sursauter les nouveaux
Blood Angels. Le néophyte fou furieux s’effondra au sol, privé de tête.
— Le processus ne fonctionne pas toujours, expliqua avec tristesse
Araezon. Vous avez une première idée de la beauté, mais aussi de la
sauvagerie d’un monde. Venez. Vous devez manger. Vous avez été alimenté
par des substances complexes durant toute une année, votre corps a besoin
de viande et de vin.
On recouvrit le cadavre du néophyte. Un serf, un être d’une taille
désormais minuscule comparé à eux, les conduisit hors du hall.
Dante ne put détacher le regard du cou de l’homme, là où la peau se
soulevait au rythme des battements de son cœur.
La douloureuse cacophonie de la renaissance les accompagna et résonna à
travers la forteresse-monastère. Elle se poursuivit tout au long de la nuit.
CHAPITRE TREIZE
LES CINQ GRÂCES
457.M40
L’Arx Angelicum
Baal
Système de Baal
Dante s’éveilla d’horribles cauchemars dans une dure lumière artificielle
crue. Il cligna des yeux pour chasser des visions de masques difformes, et
grogna. Ses yeux s’ouvrirent sur un réseau de tuyaux et de conduites. Des
lumiglobes accrochés à de longs tubes formant un carré ronronnaient. Les
petites fenêtres du baraquement laissaient entrevoir un extérieur rouge
sombre.
Il avait la bouche sèche et un goût de métal sur la langue. Son avant-bras
glissa de son front. Il cligna des yeux et essuya une croûte sur son visage.
Ses doigts étaient maculés de sang séché. Il s’était mordu le bras dans ses
cauchemars. À plusieurs endroits, sa peau était marquée de traces de
morsures, déjà cicatrisées.
— Il fait encore nuit, grogna Lorenz.
Il roula sur sa couche et ses pieds claquèrent sur le sol froid.
Dante s’assit. Son réveil, le jour précédent, et le véritable festin qui avait
suivi lui semblaient comme sortis d’un rêve.
Un clairon résonna dans le dortoir austère.
— Néophytes ! tomba une voix familière. Levez-vous et habillez-vous.
Votre entraînement commence ce jour. Allez prendre votre petit déjeuner.
— Le capitaine Verono, dit Ristan.
— Il est notre seigneur, désormais, indiqua Dante. J’imagine que ce sera
lui notre instructeur.
— Qu’est-ce tu en sais, intervint un néophyte qui ne semblait pas dans son
assiette.
Il passa devant eux d’une démarche hésitante, accompagné par quelques
autres, jusqu’aux bassins d’ablution de plastacier qui sortaient de la paroi.
— Qu’est-ce que j’ai soif, dit Lorenz.
— Il y a de l’eau, pourtant, répondit Ristan tout en se frottant les yeux et
en indiquant une grande demi-sphère de verre accrochée à un autre mur.
— Je n’ai pas seulement soif. C’est comme si j’avais faim et soif en même
temps…
Le regard de Lorenz se perdit dans le vague.
— Ça pourrait être pire, tu pourrais être dans leur état, ajouta Duvallai qui
passait par là en leur montrant les néophytes malades.
L’odeur âcre de vomi se répandit dans le dortoir.
— Est-ce que notre odorat s’est amélioré, ou est-ce que ça pue vraiment ?
demanda Dante en plissant le nez.
Il percevait le goût de viande dans la nourriture rendue par les autres, mais
cela ne provoqua pas cette nausée à laquelle il aurait pu s’attendre. Il se leva
et se dirigea vers la bonbonne d’eau. Son corps lui paraissait toujours
étrange, ses proportions le déstabilisèrent. Certes, ses mouvements étaient
un peu plus grâcieux, mais il ne s’était pas encore habitué à la longueur de
ses membres et ne cessa de se cogner partout. Les dégâts infligés aux objets
qu’il heurtait étaient sensiblement supérieurs à ceux qu’il s’infligeait à lui-
même. Il donna un coup de tibia dans un lit de camp ; le montant de celui-ci
se tordit et le tout s’effondra au sol. La petite ecchymose sur sa peau
disparut en quelques secondes. Il resta là, à la fixer une bonne minute,
jusqu’à ce que Laziel lui tape dans le dos.
— Tu vas rester dans le chemin comme ça ? lui demanda-t-il d’un ton un
peu agressif.
La colère de Dante monta à une vitesse qui le surprit lui-même. Il se reprit
et s’écarta du passage.
— Merci… mon frère, marmonna Laziel, lui-même étonné par le ton de sa
première remarque. J’ai juste un peu soif.
Dante l’accompagna jusqu’à la bonbonne d’eau. Elle sortait à moitié du
mur, l’autre moitié enchâssée dans la pierre. Il posa ses mains sur la surface
fraîche. Le verre était parfaitement lisse. La douce beauté du récipient et la
quantité d’eau qu’il contenait éclipsèrent toutes ses autres pensées.
— Il doit y avoir au moins cinquante litres d’eau, là-dedans, avança-t-il.
— Plus, à mon avis. Je n’ai jamais vu autant d’eau claire en un même
endroit, ajouta Laziel. Il ouvrit le robinet et remplit une coupe d’argent
jusqu’au rebord. De petites bulles montèrent dans la bonbonne. Il but et
soupira de satisfaction.
Et elle est bonne, en plus, ajouta-t-il avant de descendre trois coupes
supplémentaires, chacune engloutie plus rapidement que la précédente.
Il s’arrêta à la moitié de la troisième et fronça les sourcils, puis il s’éloigna
précipitamment.
Dante comprit rapidement le problème de Laziel. Nulle quantité d’eau
n’aurait pu calmer sa soif. Chaque coupe bue ne faisait en réalité
qu’aggraver la sensation, et cela le laissait toujours aussi assoiffé, mais avec
un estomac distendu. Une file d’autres Néophytes attendaient derrière lui,
tous se plaignant d’avoir soif.
Dans un casier portant son numéro de matricule, Dante trouva plusieurs
vêtements amples couleur rouge sang. Les néophytes s’habillèrent puis,
seuls ou par groupes de deux, allèrent prendre place à leur place autour des
tables du réfectoire du baraquement.
Sur les centaines de jeunes qui avaient commencé les épreuves de
sélection sur les deux lunes, quarante-huit en étaient arrivés au terme. Leurs
conversations moururent sur leurs lèvres. C’était leur premier jour d’ange et
ils ne savaient pas ce qui les attendait.
— Et maintenant ? murmura l’un d’eux.
— Je n’ai pas l’impression d’être particulièrement plus malin qu’avant, dit
Duvallai. On est censés faire quoi ?
Ils se dévisagèrent les uns les autres. Lorenz adressa un petit sourire à
Dante.
— C’est drôle, quand même, non ? Nous sommes au paradis des Blood
Angels.
Les portes s’ouvrirent à la volée.
— Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle là-dedans, néophyte, lui lança
Araezon à peine entré. Vous avez gagné un grand honneur. Nous allons voir
si vous saurez vous en montrer dignes. Si vous n’êtes pas capables de
comprendre cela, alors peut-être n’êtes-vous pas aussi dignes que ça.
Il portait ses robes de jour. Des serviteurs le suivaient sur deux rangées,
poussant des chariots chargés de plats recouverts.
Lorenz baissa la tête.
— Pardonnez-moi, monseigneur.
Araezon s’arrêta à l’extrémité de la table.
— Vous allez très bientôt entamer votre entraînement, mais tout d’abord,
vous devez manger. Quand vous aurez franchi les premières étapes de votre
entraînement, vous serez autorisés à rejoindre les autres néophytes et le
reste du chapitre dans le Grand Hall. En attendant, vous prendrez vos repas
ici.
— Il y en a d’autres ? demanda quelqu’un.
Araezon lui adressa un regard appuyé.
— Bien entendu. Ils poursuivent leur propre entraînement. Vous n’en êtes
qu’au tout début, à la première étape. Ensuite, vous passerez à la deuxième.
Après ça, vous serez intégrés aux escouades Scouts de la Dixième
Compagnie et servirez auprès du chapitre sur les champs de bataille.
Les serviteurs posèrent des bols devant eux. Les garçons retirèrent
doucement les couvercles.
— Par Terra, qu’est-ce que c’est ? s’enquit Duvallai.
Un certain nombre de néophytes partageaient son dégoût, mais d’autres
couvèrent leur repas d’un œil gourmand. Les bols étaient remplis d’un sang
épais. Dante toucha du bout du doigt un morceau de viande qui flottait à la
surface.
— Le gruau de sang, expliqua Araezon. Vos corps sont encore en train de
se transformer. Cette nourriture contient les nutriments nécessaires à votre
équilibre, ainsi qu’une certaine préparation visant à s’assurer que les dons
de l’Empereur terminent leur processus de maturation.
— Ça vient de quel animal ? demanda Ristan.
Araezon l’ignora.
— Lesquels d’entre vous ont vomi ce matin ?
Les néophytes qui avaient été malades levèrent une main timide. La scène
fut comique. Ils avaient des corps de demi-dieux, mais des comportements
de gamins.
— Venez me voir quand vous aurez terminé votre repas. Je vous testerai à
nouveau tous plus tard. Ne vous inquiétez pas, c’est juste un problème de
déséquilibre chimique qui peut facilement être corrigé. Maintenant,
mangez ! ordonna Araezon.
Dante approcha son nez du gruau et inspira. Des visions fugitives
s’embrasèrent dans son esprit. Des choses qui poussaient dans la terre, des
animaux enlevés à leur troupeau. Le visage extatique d’un homme saigné à
blanc. Il secoua la tête. Certains repoussèrent leur bol. Dante aurait pu faire
comme eux, mais l’odeur du sang lui ouvrit l’appétit. Il dépassa sa
révulsion et, avant même qu’il ne s’en rende compte, il but l’épaisse
mixture en s’aidant même de ses doigts. Sa soif lui brûla tout d’abord la
gorge, puis se calma quand les premières gouttes de sang frais tombèrent
dans son estomac. Il se tourna vers Lorenz, la bouche pleine et souillée de
rouge.
— Je n’ai plus soif, souffla-t-il.
D’autres néophytes remarquèrent le même phénomène, et furent
agréablement surpris par le goût. Le baraquement finit par résonner de leurs
exclamations. L’acoustique de la pièce était terrible ; elle étouffait certains
sons et en amplifiait d’autres.
Araezon ne cessa à aucun moment de surveiller les néophytes.
— Vous vous en sortez bien. Mangez. Ensuite, nous commencerons votre
entraînement.
Une fois leur petit-déjeuner avalé, Araezon leur imposa une période de
méditation destinée à équilibrer le fonctionnement de leur nouveau corps,
selon lui. Peu de temps après, un servitor sur roues vint au baraquement et
ordonna d’une voix monocorde que les néophytes le suivent. Le cyborg
repartit à bonne allure et les garçons, en rangs par quatre, durent se lancer
au pas de course pour le rattraper. Les halls et passages de la forteresse-
monastère semblèrent interminables, constituant un véritable labyrinthe
creusé dans la roche qui entourait la grande place centrale. Tout était d’une
propreté irréprochable, richement décoré et en parfait état, même si
l’endroit semblait largement désert, à l’exception des serviteurs et de ces
étranges êtres-machines. Dante s’interrogea sur la nature de ces lieux, la
manière dont ils avaient été construits et leur étendue exacte. Lorenz avait
d’autres préoccupations.
— À votre avis, en quoi consistera notre premier entraînement ? s’enquit-
il. Maniement de l’épée ? Des armes à feu ? Peut-être vont-ils nous
apprendre à voler ?
Dante secoua la tête.
— Je doute que ce soit aussi excitant. Tout ça va nous prendre des années.
— Tu es vraiment un rabat-joie, tu sais, grommela Lorenz.
Et Dante avait raison. Ils pénétrèrent dans une grande salle. Le servitor s’y
arrêta subitement, et les néophytes qui le suivaient de près lui rentrèrent
dedans. Des lampes s’allumèrent et révélèrent des rangées de pupitres, de
bancs et d’établis encombrés d’outils et d’autres objets tous couverts de
draps pour les protéger de la poussière.
Les jeunes space marines rompirent les rangs, confus et partirent dans
toutes les directions pour explorer les lieux.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Ristan en ramassant un pot posé
sur un banc. Où sont les armes ? Ce ne sont que des pinceaux !
— C’est ça, l’arsenal ? interrogea un autre. Tu n’aurais pas un problème de
fonctionnement ? ajouta-t-il à l’attention du servitor.
Celui-ci pivota pour lui faire face.
— C’est votre destination, répondit-il de sa voix morte. Ça n’est pas
l’armurerie.
La créature pivota à nouveau, puis se dirigea vers la sortie de la grande
salle, à la même vitesse, écartant les néophytes de son chemin.
— Ils nous laissent tout seuls ? demanda Laziel.
— On est supposés faire quoi ? ajouta un autre néophyte nommé Arvin.
À l’autre extrémité de la salle, une silhouette sembla s’éveiller à la vie.
L’attention des jeunes space marines se tourna immédiatement vers ce
mouvement, comme une meute de prédateurs qui auraient aperçu leur proie.
Une créature étrange boitilla à travers la salle. Son bras gauche, son épaule
et la moitié de son visage avaient été remplacés par des équivalents bio-
mécaniques, ainsi que l’essentiel de ses jambes. Malgré une décoration très
élaborée, les éléments devaient avoir été mal conçus ou s’étaient abîmés,
car la chose sembla éprouver quelques difficultés pour se diriger vers eux.
— Super, un autre servitor, souffla Ristan.
Le seul œil qu’il restait à la créature s’éveilla.
— Ça n’est pas un servitor, dit Dante.
— Votre ami a raison, répondit l’homme reconstitué. Je suis frère Cafael,
maître d’art.
Il s’approcha d’eux en boitillant.
— De l’art ? Mais nous sommes censés être des guerriers ! s’exclama
Laziel en levant un pinceau. Comment puis-je défendre l’Imperium avec
ça ?
Un rire nerveux se répandit parmi les néophytes.
Cafael allongea le pas et vint s’arrêter juste sous le nez de Laziel. Il
observa longuement le néophyte, de la tête aux pieds. Laziel agita le
pinceau dans sa direction.
D’un geste trop rapide pour un œil ordinaire, le bras de Cafael jaillit et
envoya le jeune space marine rouler au sol.
— Je sers le chapitre depuis six cents ans, dit Cafael. Il y a quatre-vingt-
dix ans, j’ai été blessé. Je ne suis plus en mesure de combattre, mais ne me
sous-estimez pas à cause de mon infirmité. Je suis peut-être à moitié
homme, mais je vaux encore deux guerriers comme vous.
Il tendit sa main organique à Laziel et celui-ci la prit pour se relever. Il
garda la tête baissée en signe de contrition.
Cafael pivota alors pour s’adresser au groupe.
— Vous livrerez de nombreuses batailles en tant que Blood Angels.
Aucune ne sera aussi dure que celles que vous livrerez contre vous-mêmes.
Vous avez sans doute remarqué cette soif que vous éprouvez.
Les néophytes hochèrent la tête.
— Mettez-vous en cercle ! Comportez-vous comme des guerriers, pas
comme le bas peuple ! leur cria Cafael, et les néophytes s’empressèrent de
s’exécuter. La soif se calmera à mesure que vous vous ferez à vos
transformations, mais elle reviendra vous harceler tout au long de votre
existence, et dans ces moments, elle menacera de faire basculer votre
raison. Je vais vous apprendre ici les cinq grâces angéliques qui vous
permettront de maîtriser cette soif, que nous identifions comme Rouge, et
d’échapper à sa jumelle bien pire encore, la Noire, déclara Cafael en
promenant sur eux un regard féroce. Ces sensations nous viennent des
passions de Sanguinius. Nous sommes chanceux de ressentir ces émotions,
car nous pouvons y puiser pour ce qui est de notre art et notre manière de
faire la guerre. Sanguinius avait été conçu pour être parfait. Nous sommes
faits à son image, mais hélas, nous ne sommes pas parfaits, et de telles
passions finissent par submerger l’âme humaine au point d’en balayer toute
raison. Il n’est pas aisé pour un homme d’endurer la colère d’un demi-dieu.
Car même si les dons qui vous sont offerts sont nombreux, variés et
merveilleux, disposer de tels pouvoirs vous expose à une multitude de
maléfices. Au fur et à mesure que vous apprendrez à maîtriser ces dons,
vous devrez aussi apprendre à contrôler vos passions, la rouge et la noire, et
les plier à votre volonté afin qu’elles ne les supplantent pas.
Ces révélations stupéfièrent les néophytes. Plus aucun ne parlait.
— Vous en apprendrez davantage au sujet de la Soif Rouge et la Rage
Noire en temps voulu, la manière dont elles vous affectent, et leur
provenance. Dans l’immédiat, sachez qu’elles existent et que vous devez
vous opposer à elles à travers les cinq grâces de notre chapitre. Votre
première leçon est d’apprendre leur nom, dit-il d’un ton bourru. Les voici :
Concentration, Humilité, Miséricorde, Retenue et, enfin, la dernière, mais la
plus grande de toutes, Pardon.
— Sont-ce là des qualités martiales, monseigneur ? demanda Lorenz.
Dante voulut lui donner un coup de coude, mais Lorenz le bloqua.
— Il existe les vertus du guerrier, au même titre que les grâces de l’ange.
Vous apprendrez tout cela, en temps et en heure, répondit Cafael. Auprès de
moi, vous vous concentrerez sur les grâces. Ne m’interrogez plus au sujet
des vertus aujourd’hui.
— Pourquoi devrions-nous pardonner à nos ennemis ? Les créatures qui
veulent se repaître de l’Imperium ne méritent nulle pitié, objecta Arvin.
Cafael tourna son sourire métallique vers le néophyte. Son visage était
comme une cathédrale en ruine, une bâtisse glorieuse malmenée par la
guerre, mais qui avait su préserver des vestiges de sa beauté. Mais ces dents
de métal faisaient pencher la balance du côté de la laideur.
— Vous combattrez et tuerez des hommes et des femmes. Vous
massacrerez des mondes entiers sur ordre de notre maître de chapitre, et
sans la moindre hésitation. Vous pourriez finalement en venir à vouloir tuer
tout ce qui croisera votre route. Vous devez apprendre quand retenir votre
main. Mais tu as raison, mon garçon. Celui qui défie l’Empereur de
l’Humanité ne mérite pas notre pardon !
— Dans ce cas, je vous le redemande : pourquoi devrions-nous pardonner
à nos ennemis ?
Cafael émit un petit bruit agacé.
— Tu as toute l’inexpérience et l’arrogance de la jeunesse. Tu perçois avec
certitude la réponse à la mauvaise question. Ce pardon n’est pas pour nos
ennemis, mais pour nous-mêmes, expliqua le professeur. Vous avez dû voir
ces majestueuses œuvres d’art qui garnissent notre demeure, l’équipement
finement ouvragé de nos frères.
Cafael éleva la voix et leva une main vers les plafonds et les fresques sur
les murs.
— Tout ceci n’a pas été exécuté par des serfs, mais par nos frères,
poursuivit-il. La pratique de l’art vous aidera à maîtriser vos passions et à
les utiliser à bon escient. Alors, seulement, pourrez-vous prétendre à régner
sur la galaxie.
Ne vous méprenez pas, l’éducation que vous allez recevoir élargira vos
horizons, dans toutes les directions. Elle vous donnera une profonde
compréhension de l’histoire et des mathématiques, ainsi que de nombreux
autres domaines. L’art de la guerre, que vos autres instructeurs vous
inculqueront, vous sauvera la vie, ainsi que celles de milliers d’autres. Mais
les arts que je vais vous enseigner sauveront vos âmes. La précision de la
conception, l’application de la peinture, le maniement du marteau du
sculpteur ou du pinceau du calligraphe, tout cela et bien d’autres choses
vous permettront de contenir le monstre tapi en vous. Vous ressemblez à des
Blood Angels, mais n’êtes que des enfants à qui on a offert la puissance des
dieux. Sans les cinq grâces angéliques, les dons que l’Empereur vous a
accordés vous seront inutiles. Vous n’apprendrez jamais à les utiliser, et la
colère toute puissante de notre seigneur finira par vous submerger. Ces
leçons sont tout aussi importantes, sinon plus, que les doctrines de combat
qu’il vous sera demandé d’assimiler. Avez-vous compris ?
Les néophytes hochèrent la tête, certains osant répondre à haute voix.
— Très bien. Tout d’abord, vous devez apprendre à vivre dans la
splendeur, comme l’a décrété Sanguinius, car toute beauté était précieuse
pour lui. Sous ma supervision, vous allez décorer votre baraquement et en
faire un lieu digne d’abriter des anges. Choisissez-vous un banc. Et
choisissez-le avec soin, car ce sera le vôtre pour les cinq prochaines années.
Les premières leçons sont toujours les plus ardues. Si vous n’arrivez pas à
les assimiler, vous faillirez dans toutes vos entreprises, dit Cafael avant
d’attendre que tous ses élèves aient choisi un banc. Parfait. Commençons
donc, leur dit-il ensuite, et il prit un pinceau.
Les jours devinrent des semaines. Les instructions au combat débutèrent
quatre semaines après leur première leçon d’art. Dante absorba tout cela
avec avidité, mais ses leçons préférées restèrent celles prodiguées par
Cafael. Il prit beaucoup de plaisir à créer de beaux objets. Les leçons furent
tout d’abord très formelles, mais quand elles commencèrent à porter leurs
fruits, elles furent plus libres et ils purent se lancer dans les créations de leur
choix. Il ne leur était pas permis de modifier leur uniforme ou leur
équipement, mais leur logement évolua graduellement. Des panneaux peints
vinrent recouvrir les tuyauteries. Les cloisons furent dissimulées derrière
des peintures murales et des fresques. Ce travail n’était nullement planifié,
et tous les styles et les talents se côtoyaient, mais l’austérité de leur
demeure fut peu à peu remplacée par une représentation naïve de la
splendeur de la forteresse-monastère.
Se souvenant des anges que son père avait créés pour décorer le rôdeur
familial, Dante décida de se lancer dans quelque chose de similaire. L’ange
doré qui était venu à lui dans le désert lui fournit un modèle, et il se mit au
travail. Contrairement à son père, il avait accès à tout l’outillage d’un
métallurgiste, et son plan prit de l’ambition. Il dessina des croquis durant
plusieurs jours, puis connut le découragement et reposa son carnet.
— Néophyte Dante ?
Il leva les yeux. Il avait été tellement absorbé par son travail qu’il n’avait
pas vu Cafael s’approcher.
— Pourquoi es-tu assis à ne rien faire ? lui demanda-t-il au milieu du
claquement des outils.
— Je voulais faire une statue de mon père, mais plus je dessine et plus je
me rends compte que ce travail surpasse le sien, et cela me semble paraît
quelque peu arrogant, comme si je cherchais délibérément à le dépasser.
— Tu ne pourras jamais dépasser Sanguinius, rétorqua Cafael.
— Je parlais de mon autre père.
— Tu l’as déjà dépassé, ainsi que tous les mortels.
— Cela ne signifie pas que je l’aime moins.
— Tu dois le chasser de ton esprit, affirma Cafael en posa sa main calleuse
sur l’épaule de Dante. Tu as un bien meilleur père, désormais. Les
souvenirs de ta vie d’antan vont peu à peu s’estomper, puis s’effacer.
— Vais-je l’oublier ?
— Certains le font et oublient tout. D’autres se souviennent. Si tu tiens ton
père en si haute estime, alors jamais tu ne l’oublieras totalement.
— Et vous ? Vous vous souvenez ? demanda Dante.
Le visage de Cafael s’adoucit et redevint presque humain.
— Non, néophyte. Je ne puis rien me souvenir d’avant mon
insanguination. J’ai même oublié comment on se souvient. Dans mon esprit,
j’ai toujours été un Blood Angel. Mais jetons un coup d’œil à tes croquis.
Tu voulais réaliser un bronze ?
— Oui, monseigneur. Ça me semble adapté, même si j’aurais aimé lui faire
des ailes à l’aide de rubans, si j’arrive à obtenir un résultat crédible. C’est
comme cela que p’pa… mon père faisait. Quand j’étais petit, j’aimais la
manière dont elles ondulaient dans le vent, et je souhaite reproduire le
même effet.
Cafael prit le carnet de croquis. Sur la première page se trouvaient
plusieurs études sur les détails des mains, exécutées au charbon de bois. Il
fit quelques bruits approbateurs.
— C’est très bien, dis-moi. Tu as un talent naturel que ton entraînement
devrait parvenir à épanouir, dit-il en tournant quelques pages. Ce visage, par
exemple, est…
Il fronça les sourcils, la peau de son front se plissa là où elle rejoignait le
métal de ses augmentiques. Il tourna d’autres pages et s’arrêta sur une
d’elles. On y voyait un dessin du guerrier angélique que Dante avait vu. Ça
n’était pas la statue qu’il avait voulu réaliser, mais juste un dessin qu’il
avait fait en se basant sur ses souvenirs. Ça n’était qu’ensuite qu’il avait
décidé de se lancer dans sa statue de bronze.
— Qui est-ce ? Où l’as-tu vu ? demanda soudain Cafael.
— Monseigneur, ai-je fait quelque chose de mal ?
— Où l’as-tu vu ? insista le professeur.
Le ton de Cafael inquiéta Dante.
— Dans le désert, quand j’étais en route vers Angel’s Fall, sur Baal
Secundus. Pourquoi ? Qui est-ce ?
Cafael regarda autour d’eux pour voir si d’autres avaient écouté leur
conversation. Voyant que ça n’était pas le cas, il se pencha vers Dante.
— Suis-moi. Tout de suite.
La citadelle du reclusiam était perchée sur le rebord de l’Arx Angelicum.
D’une forme hexagonale et massive, ses murs étaient incrustés de crânes
sculptés qui regardaient dans toutes les directions à l’exception d’une seule,
là où la Tour d’Amareo partait à l’assaut du ciel, son sommet à mâchicoulis
évoquant une fleur étendant son ombre sur le monde, telle la lame d’une
épée.
Dante fut conduit dans la citadelle du reclusiam par des serfs vêtus de noir
et dont les visages arboraient les têtes de mort des chapelains en guise de
tatouages. Il leur demanda à plusieurs reprises où ils l’emmenaient alors
qu’ils montaient escalier après escalier à travers l’Arx Murus. L’un d’eux se
lassa de ses questions et ouvrit la bouche pour lui montrer sa langue
tranchée. Dès lors, Dante ne les interrogea plus. Il fut conduit par un pont
d’acier étincelant qui émergeait de la bouche de l’un des énormes crânes
sculptés. Une fois à l’intérieur, il fut enfermé dans une cellule dont l’un des
murs s’ouvrait sur le désert. Dante s’assit sur le rebord et s’émerveilla de la
taille de l’Arx. La forteresse avait été taillée dans une montagne, les roches
noires de ses pans avaient été lissées, hérissées de batteries, de gueules de
hangars, d’ouvertures et de statues colossales. Les pics qui l’entouraient
avaient été transformés en redoutes surmontées d’énormes lasers de
défense. Le scintillement des boucliers énergétiques enveloppait le tout et le
séparait du désert. À travers la mince pellicule violette des boucliers, Dante
regarda les dunes qui s’étendaient à l’infini sous le soleil d’après-midi. Il
fouilla le ciel, à la recherche de son chez lui, mais Baal Secundus ne s’était
pas encore levée. Cela l’attrista profondément et il resta là, les jambes
pendues dans le vide. Il regarda entre ses genoux, et ne ressentit rien en
contemplant cette chute de trois-cents mètres. Nulle peur, pas la moindre
terreur ni attirance du vide. C’était une hauteur, une distance mesurable,
rien d’autre.
Il s’occupa l’esprit en étudiant l’extérieur de l’Arx Angelicum. Un
moment, il prit plaisir à sentir le vent chaud qui soufflait du désert. Le
bouclier énergétique lui donnait une étrange senteur, mais le laissait passer.
Son contact lui rappela que Baal avait beaucoup en commun avec ses
sœurs.
La porte grinça et s’ouvrit. Les yeux améliorés de Dante s’adaptèrent
instantanément à l’obscurité qui régnait à l’intérieur. Malafael emplit tout le
seuil. Les chapelains - et ils étaient nombreux - n’enlevaient jamais leur
casque en présence de leurs frères de bataille, mais l’armure de chacun
possédait des particularités qui permettaient de les reconnaître.
— Frère-néophyte, viens me voir, gronda-t-il.
Dante se leva d’un bond et tomba à genoux devant lui.
— Dis-moi ce que tu as dit à Cafael, Dante.
— Je lui ai parlé de ce guerrier doré qui m’était apparu sur Baal Secundus,
monseigneur.
Et il lui raconta comment cet ange l’avait sauvé de la soif, et qu’il l’avait à
nouveau aperçu durant l’Épreuve de Veille.
— C’est tout ?
— Oui, répondit Dante.
— Dante, tu n’as aucune raison d’avoir peur d’exposer ce qu’il y a au fond
de ton cœur et de ton âme devant moi, tant que tu dis la vérité.
— C’est la vérité, monseigneur !
Dante leva les yeux. Le chapelain posa son lourd gantelet sur sa tête.
— Je te crois. Lève-toi et suis-moi.
Dante suivit l’imposante silhouette en armure à travers les grands espaces
au cœur du reclusiam. Une grande salle en forme de croix occupait le
sommet de la citadelle. Les quatre branches se terminaient dans la face
intérieure d’un crâne. La sculpture interne était aussi soignée que celle à
l’extérieur ; la pierre avait été polie en une couche si fine qu’elle était
presque translucide. Au centre de la salle s’élevait un grand autel surmonté
d’un baldaquin d’une dizaine de mètres de haut. Un autre chapelain
marchait là, suivi par une cohorte de servitors qui répandaient de l’encens
grâce à de petites cheminées implantées dans leur dos. Les lieux étaient par
ailleurs déserts.
— Tu te souviens que j’ai dû exécuter un des néophytes dans le Hall des
Sarcophages ? demanda Malafael.
Sa voix fut renvoyée en échos dans tout le reclusiam.
— Oui, monseigneur.
— Et Cafael vous a parlé des périls qui vous guettent si vous succombez
aux passions de notre seigneur, le Grand Ange ?
— Oui, monseigneur.
— Ce garçon que j’ai tué avait cédé à la Rage Noire durant son
changement. Cela peut arriver à n’importe lequel d’entre nous, à tout
moment, dès que les glandes progénoïdes sont implantées en nous. Il existe
des facteurs déclencheurs, bien sûr, et il est possible de contenir le
phénomène. C’est pour cette raison que nous vous apprenons les grâces et
les arts. Mais la rage ne peut être contenue que temporairement, et certains
en sont incapables.
— Je comprends, monseigneur.
— J’ai été à deux doigts de t’exécuter toi aussi, lâcha Malafael.
— Pourquoi ?
— Tout au long du processus d’insanguination, tu t’es débattu dans ton
sarcophage. Tu hurlais des noms de monstres et de héros d’autrefois,
répondit-il en poussant un grognement amusé. Tu étais dans un tel état de
rage que tu as déformé l’intérieur de l’appareil de tes seules mains nues.
— Je ne m’en souviens pas.
— C’est normal. Tu étais plongé dans la fièvre de sang. Plusieurs membres
de mon ordre ont craint qu’un monstre émerge de ton sarcophage. D’autres
ont affirmé que tu deviendrais un guerrier d’exception. Mais tu en es sorti
immaculé. Peu d’aspirants, d’après nos archives, ont enduré autant que toi
sans sombrer dans la folie, et moins encore ont survécu.
— Et qu’avez-vous décidé, monseigneur ? Je n’ai pas l’impression d’être
quelqu’un de spécial.
— Il est sage de ne pas se considérer comme une personne importante,
néophyte. À ce moment, j’étais convaincu que tu avais plongé dans la
démence. Mais je n’en suis plus aussi sûr. Regarde.
Il avait conduit Dante devant un mur sur lequel avait été peinte une
représentation du guerrier doré.
— C’est lui ! souffla Dante.
— Et tu n’avais jamais vu cette représentation avant d’en avoir eu cette
vision dans le désert ?
— Non, monseigneur, je vous le jure. J’ai vu des statues d’anges à
Selltown et Kemrender, mais aucune qui ressemblait à celui-ci. Qui est-il ?
— Il s’agit du Sanguinor, répondit Malafael après un long soupir. Nul ne
sait vraiment qui il est. Ce que nous savons, c’est qu’il vient en aide au
chapitre quand nous sommes en danger. Les circonstances sont à chaque
fois si désespérées que ses apparitions sont rares. Au cours des neuf
millénaires de notre histoire, c’est arrivé si peu de fois que l’on aurait du
mal à remplir une demi-page d’un codex. Mais chacune de ses apparitions
est archivée. Maintenant, la question que pose ta révélation est la suivante :
devrions-nous ajouter un chapitre à nos archives ?
Malafael dévisagea Dante.
— Je crois ce que j’ai vu, dit le néophyte.
Le chapelain l’étudia un long moment.
— J’aimerais te montrer autre chose.
Ils se dirigèrent vers le grand autel. Dans une niche taillée dans son flanc
se trouvait un imposant cylindre de cuivre, richement ouvragé et gravé
d’animaux et d’anges entrelacés, se pourchassant les uns les autres à travers
le feuillage d’une forêt alien.
— C’est le reliquaire d’Amit, forgé par le fondateur des Flesh Tearers, l’un
des fils préférés de Sanguinius. Notre confrérie s’étend bien au-delà de ce
seul chapitre. Tous les descendants de Sanguinius sont proches.
— Il est magnifique, commenta Dante.
— Si tu travailles bien, tu pourras en réaliser de semblables. Mais ce qu’il
abrite est beaucoup plus majestueux.
Le chapelain souleva la petite Crux Terminatus accrochée à une chaîne
passée autour de son cou, puis la plaça dans une encoche dissimulée au
milieu des entrelacs complexes. Un champ énergétique ondoya sur le
reliquaire et s’évanouit. Une douce lumière sourdait par de petites fentes
dans le métal, puis les portes s’ouvrirent en silence. Flottant dans un champ
de stase se trouvait une plume, aussi longue que la jambe de Dante.
— Elle a appartenu à notre seigneur Sanguinius. Elle a été autrefois placée
dans ce champ de stase et celui-ci a été activé. En fait, cela neuf millénaires
et demi qu’elle continue de tomber, et on dit que tant qu’elle restera ainsi
suspendue et qu’elle ne touchera pas le sol impur, les fils du Grand Ange ne
tomberont pas non plus. Tu vois ces gouttes de sang, toujours aussi rouges
qu’en ce jour où elles ont été versées ? dit-il en les lui montra du doigt.
C’est ce même sang qui désormais court dans tes veines. Il est d’une valeur
inestimable. Seules deux réserves du sang de notre père n’ont pas été
altérées par le passage dans l’organisme de nos prêtres-sanguiniens. Celle
contenue dans le Rubis de Sang enchâssé dans le masque de notre
commandeur, et les quelques gouttes que tu vois sur cette plume.
— Elle est énorme.
— Ça n’était pourtant qu’une plume secondaire de son aile gauche.
Sanguinius était d’une taille imposante. J’ai moi-même visité le mausolée
de Roboute Guilliman, sur Macragge, où le corps du Primarque des
Ultramarines dort dans un champ de stase. Les Primarques dépassent notre
entendement, autant que toi par rapport au garçon que tu étais. C’étaient des
êtres dotés de nombreux dons. Parmi les capacités de notre seigneur, il y
avait ce don de prescience, hérité de son propre père, l’Empereur, le
Seigneur de l’Humanité. La taille de notre librarium atteste de la puissance
psychique de notre Primarque, car nous sommes tout autant à son image
qu’à celle de nos pères de sang. Son don de clairvoyance se manifeste
parfois chez nos frères, y compris ceux n’ayant pas de talent psychique
particulier. Alors, dis-moi, Dante, n’as-tu jamais eu d’autres visions ?
Dante hésita.
— Je fais des rêves, monseigneur, qui me parlent d’étranges batailles.
— C’est notre cas à tous, comme le trépas de Sanguinius et des fragments
de ses propres souvenirs. Tu apprendras à vivre avec, ou bien ils te
détruiront. Non, je parle plutôt de divination. Fais-tu parfois des rêves
prémonitoires ? Ou as-tu d’autres visions comme celle concernant le
Sanguinor ?
— Jamais, monseigneur.
— Tu ne peux rien me dire de plus de cette rencontre avec le Sanguinor ?
Dante secoua la tête.
— Il semblait… triste. Et préoccupé.
— Il existe certains récits dans les Parchemins de Sanguinius…dit
Malafael avant de s’absorber dans sa réflexion.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
Malafael inspira à nouveau profondément.
— Cela signifie que je vais devoir garder un œil sur toi, néophyte. As-tu
parlé de tout ceci à quelqu’un ?
— Non, répondit Dante.
— Bien. Je t’interdis de le faire, avec qui que ce soit. Un tel savoir pourrait
se révéler dangereux entre de mauvaises mains. Tu peux disposer. Que le
Sang coule dans tes veines.
— Mais, monseigneur…
Malafael le fit taire d’un geste de la main.
— Assez de questions. Contente-toi de ce que je t’ai raconté et du fait que
tu as pu poser les yeux sur l’une des plus saintes reliques qui soient. Insister
trahirait de ta part un manque d’humilité, et pourrait causer ta perte.
Maintenant, retourne à tes études.
CHAPITRE QUATORZE
PREMIER COMMANDEMENT
467.M40
Désolations Cendreuses
Rora
Système d’Eudymimous
Dante fit accélérer sa moto autant qu’il le put et l’envoya rebondir sur les
plaines cendreuses de Rora. Il soulevait un nuage de poussière derrière lui
et trahissait sa position avec autant d’arrogance que s’il avait brandi une
bannière, mais l’heure n’était plus à la discrétion.
Il gravit une dune de cendres dans un grondement de moteur et son
masque respiratoire émit un signal d’alarme quand le filtre commença à se
boucher. Il jeta un coup d’œil aux runes de l’affichage tactique de son
engin, au cas où le moteur connaîtrait les mêmes difficultés. Il avait
l’impression que tout le temps qu’il ne passait pas à combattre sur Rora, il
le passait à nettoyer des filtres et à réciter des prières à l’attention de l’esprit
de sa machine. Par chance, ce jour-là, l’engin parvenait à respirer plutôt
bien.
Il fit un bond en arrivant au sommet de la dune. Les roues patinèrent sur le
versant meuble, et l’engin partit en dérapage. Il maîtrisa la glissade, relâcha
les freins et accéléra à peine arrivé en bas, les cendres dévalant la pente
dans son sillage et recouvrant ses traces.
Lorenz montait la garde près d’une station de pompage abandonnée. Les
yeux affûtés de Dante aperçurent sa tenue camouflée, pourtant située à des
centaines de mètres de là.
Il engagea la moto de combat à toute allure sur la pente. La terre qui
entourait la station était plus ferme, et sa monture gronda de plaisir jusqu’au
pied du derrick. Dante s’arrêta en dérapant non loin de son camarade.
— Tu es en retard, lui fit remarquer Lorenz en rangeant ses magnoculaires
dans leur étui.
Dante essuya la poussière qui couvrait le réservoir de la moto de combat.
La livrée rouge disparaissait sous une pellicule grise.
— J’ai eu de la compagnie, répondit-il avant de descendre de la moto et de
s’incliner devant elle afin de la remercier. Des éclaireurs orks.
— Tu as été suivi ? lui demanda Lorenz.
Le moteur de la moto émettait des petits cliquetis en refroidissant. Des
plaques de métal mal attachées battaient et claquaient le long de la tour de
pompage.
— Ils seront bientôt là. Nous n’avons pas beaucoup de temps.
Il prit la moto par le guidon et la poussa à l’intérieur de la petite station.
Cette force que lui donnaient les dons de l’Empereur ne cessait de
l’émerveiller. Malgré son poids et son blindage, il parvint à manœuvrer la
moto qui pesait pourtant pas loin d’une tonne.
Cette station avait autrefois servi à pomper l’eau depuis les nappes qui se
trouvaient sous ces collines. Elles s’étaient taries plusieurs millénaires plus
tôt, quand la colonisation impériale avait transformé cette planète d’un lieu
verdoyant en un monde-ruche. Les vastes réservoirs qui l’entouraient
s’étaient effondrés, ne laissant que de vagues cercles dans le sable. Le
bâtiment de contrôle valait à peine mieux. Il était à moitié enseveli sous la
cendre, ses flancs dévorés par la corrosion. Les scouts avaient établi leur
campement à l’intérieur, au milieu des restes de machineries, leurs motos et
bivouacs hors de vue de tout regard indiscret.
Deux escouades se trouvaient là. Seize néophytes et deux frères-sergents
chargés de les guider à travers la dernière phase de leur entraînement. Le
sergent Gallileon était le plus expérimenté, un guerrier qui avait passé un
demi-millénaire entraîner des scouts. C’était un personnage bourru, avec un
sens de l’humour plutôt mordant, son visage angélique couturé de cicatrices
laissées par des siècles de combat. Le sergent Arael le secondait dans cette
campagne. Il était assez jeune pour se souvenir de son propre passage parmi
les scouts, et il n’eut donc aucun mal à tisser des liens fraternels avec ses
recrues.
Gallileon sembla sentir la présence de Dante avant de le voir. Il était
occupé à expliquer quelque chose à cinq de ses camarades, traçant des
croquis dans la cendre grise. Il se redressa à peine Dante fut-il entré, puis
lui fit signe d’approcher.
Dante avait aimé se promener parmi les baraquements des scouts lorsqu’ils
s’étaient rendus vers les hangars de l’Arx Angelicum, quelques semaines
plus tôt. Les néophytes non encore assignés les avaient regardés avec
jalousie, un sentiment que Dante était soulagé de ne plus avoir à éprouver.
Les plus jeunes scouts avaient des années devant eux avant de pouvoir
approcher la moindre bataille. Dante et son groupe n’étaient plus très loin
de la fin de leur séjour. Il ne leur manquait plus que la carapace noire et
l’armure énergétique qui allait avec. La panoplie de guerre complète serait
très bientôt à eux. Mais surtout, Dante avait hâte de revêtir des réacteurs
dorsaux, de voler tel un vrai ange. Il en vibrait d’impatience rien que d’y
penser. Mais ce déploiement avait été le plus long et le plus éprouvant, et
Dante avait hâte de retrouver le confort austère des halls d’entraînement.
— Dante, lui dit Gallileon. Quelles nouvelles du capitaine Rodrigo ?
Le sergent conduisit le scout dans une pièce adjacente, assez loin des
autres pour qu’ils ne puissent entendre.
— Les Orks font mouvement vers la ruche principale, frère-sergent,
répondit Dante à voix basse, conscient que les capacités auditives de ses
camarades leur permettraient de tout entendre s’il parlait plus fort. Le
seigneur capitaine demande à ce que nous rejoignions la force principale.
Ça doit être le coup décisif. Nous devons abandonner notre opération
secrète, et nous pouvons rompre le silence radio.
Il sortit le tube contenant le message d’une poche dans sa tenue de combat
et le tendit à son supérieur.
— Tout est là, poursuivit-il.
— Il t’a dit tout ça ?
— Oui, frère-sergent.
Le sergent ouvrit le tube en grognant et en sortit le parchemin qu’il
contenait. Il lut d’un coup d’œil ce qui y était inscrit, puis l’enroula.
— Très bien, tout est comme tu l’as dit.
— Ça n’est pas tout, frère-sergent. Les secteurs qui environnent les avant-
postes de Rodrigo grouillaient d’éclaireurs orks. Ils m’ont vu.
Gallileon haussa un sourcil.
— J’imagine que tu n’as pas pu les éviter.
Dante approuva d’un signe de tête. Le regard insistant du sergent pesa sur
lui.
— Cette fois-ci, en effet, frère-sergent. J’ai dû m’enfuir pour rester en vie.
Je les ai semés, mais il est probable qu’ils retrouvent mes traces.
Gallileon n’était pas content.
— Sois plus prudent à l’avenir. Dis-moi au moins que tu en as abattu
quelques-uns.
— Quatre, au moins, répondit Dante.
Gallileon posa une main sur l’épaule de Dante et le ramena dans le hall
principal. Les conversations à voix basse cessèrent, tous les regards se
tournèrent vers eux deux.
— Scouts de la Dixième Compagnie ! beugla Gallileon. Préparez-vous au
combat. Les Orks approchent de notre position et nous allons devoir leur
rouler dessus. Nous avons reçu l’ordre de rejoindre le groupe principal. Ce
jour verra la destruction des orks. Bientôt nous quitterons ce monde pour
rentrer sur Baal.
Les scouts sourirent. Ils en avaient assez de cette nourriture qui avait un
goût de cendre, assez de se cacher jour et nuit. Chacun d’eux avait envie de
se couvrir de gloire à la guerre. Cette campagne n’avait été qu’un avant-
goût. Ils se mirent à discuter entre eux.
— Silence ! aboya Gallileon. Je n’ai pas terminé. Pour beaucoup d’entre
vous, c’est votre dernière mission sous mes ordres. Si vous survivez à celle-
ci, vous serez prêts à endosser une sainte armure, celle qui fera de vous un
frère de bataille à part entière. Vous ne serez plus des néophytes, mais
d’authentiques guerriers des étoiles. Vous deviendrez des anges de
l’Empereur et tout le monde vous vénérera ou vous haïra. Je n’ai plus rien à
vous apprendre.
Les yeux des scouts brillèrent d’excitation et ils se remirent à discuter.
Gallileon leva une main pour les faire taire.
— Est-ce que vous allez arriver à la fermer cinq minutes ? Je vous rappelle
que vous devrez survivre à cette journée et, plus important, vous allez
devoir m’impressionner. Et ça, c’est la partie la plus difficile. Dante, donne
l’ordre de bataille.
Dante ouvrit de grands yeux surpris.
— Pardon, sergent ?
— Oui, présente-nous un plan d’attaque. Tu te rends bien compte qu’une
partie de ma mission consiste à déterminer quelle fonction vous pourrez
occuper au sein de notre chapitre une fois votre instruction terminée ? Je
suis en train de mettre à l’épreuve mon opinion sur toi. Et ne traîne pas, ou
tu te retrouveras à garder les trains de munitions pour le prochain siècle !
Dante se racla la gorge. Ristan profita du fait que Gallileon regarde ailleurs
pour lui adresser un clin d’œil. Lorenz l’encouragea d’un signe de tête.
—Les éclaireurs orks sont tout près. Nous avons reçu l’ordre de rejoindre
le capitaine Rodrigo et les Casques de Fer, mais il va nous falloir nous
ouvrir un passage. Tous en selle ? suggéra-t-il.
Gallileon le regarda, incrédule.
— Sergent ? insista Dante.
— Je n’en crois pas mes oreilles. Tu ne seras jamais rien d’autre qu’un
simple soldat si tu fais preuve d’autant d’autorité ! Je ne me trompe pas
souvent, mais il semble que je me sois trompé à ton sujet.
Dante rougit.
— Je… je suis désolé. C’est la première fois que…
Gallileon ferma les yeux et appuya ses index sur ses tempes.
— Par les pouvoirs de vision conférés par mon lien génétique avec
Sanguinius, je prédis que tu feras… un bien piètre officier, néophyte.
Pathétique, dit-il avec un rictus.
Les scouts se mirent à rire.
— Eh bien, je ne sais pas ce que je suis supposé dire ! rétorqua Dante,
profondément embarrassé. Il pouvait élaborer des plans, il l’avait fait
maintes fois auparavant, il avait tellement peur du jugement de Gallileon
qu’il en avait perdu tous ses moyens. Alors, il se lança.
— Les cultistes de la vitesse orks attaquent généralement en masse, avec
des écrans de motos qui précèdent leurs transports légers. Leur armement
est plus lourd que le nôtre et une attaque frontale serait pour nous contre-
productive. Nous devrions nous diviser en plusieurs petits groupes, peut-
être trois, et tenter de les séparer. Si nous laissons une petite escouade dans
cette tour, avec des fusils de sniper et en l’entourant d’un champ de mines,
nous pourrions les éparpiller avant qu’ils ne puissent se réorganiser. Nous
devrions faire en sorte de ne pas les combattre tous en même temps, car
c’est leur point fort, et…
Dante s’interrompit. Gallileon l’observait attentivement.
— Et ? le poussa le sergent.
— Et… nous pourrons alors les disperser et passer. Nous n’arriverons
jamais à tous les tuer.
Gallileon hocha la tête.
— Eh bien, jeune guerrier, ça c’est ce que j’appelle un plan. Exécution.
Sergent Arael, si vous voulez bien constituer les groupes ?
Arael hocha la tête et fit signe aux scouts de le rejoindre.
— Aie confiance en toi, jeune sang, reprit Gallileon en lui asséna une
grande claque sur l’épaule. Tu es un space marine, choisi par l’Empereur de
Terra. Ne l’oublie jamais quand tu t’exprimes. Maintenant, prépare-toi au
combat.
Lorenz observait l’horizon, concentré sur cette ligne où le désert gris de
Rora rencontrait le ciel.
— Il est amoureux de ses magnoculaires, on dirait, se moqua Ristan,
suscitant l’hilarité des autres membres de l’escouade.
— Taisez-vous, scouts, gronda Gallileon. Laissez-le remplir sa mission.
L’Empereur a besoin d’un œil de lynx, pas d’un bouffon.
Les scouts n’en rigolèrent que plus fort.
— Ils arrivent, annonça Lorenz. Je vois des panaches de poussière à
l’horizon.
— Leur nombre, mon garçon ! le tança le sergent. Tu dois toujours donner
le plus d’informations possible. Ces renseignements peuvent faire toute la
différence entre la victoire et la mort.
— Une centaine, peut-être. Pas beaucoup, mais un peu quand même.
— Voilà qu’il parle comme un Ork !
— Si je dois encore te dire de la fermer, néophyte Ristan, tu auras du mal à
faire de l’ironie avec une mâchoire cassée, lui envoya Gallileon.
— Désolé, sergent.
— Et maintenant ? demanda l’instructeur en s’adressant à Dante. Arrête de
me fixer avec ces yeux-là. C’est ton plan, non ?
Dante hocha la tête et activa le système vox fixé à son oreille.
— Groupe de diversion numéro deux, vous êtes prêts ?
— Affirmatif, voxa leur chef, un scout du nom de Giacomus, originaire de
Baal Primus.
Dante et lui avaient appartenu à différentes cohortes d’entraînement et il
ne le connaissait pas beaucoup.
— Sergent Arael ?
— Nous les voyons, scout Dante, répondit Arael. Les estimations de
Lorenz étaient justes. Nous comptons soixante-deux motos et vingt guerriers
répartis dans trois transports.
Gallileon et Arael étaient en mesure d’entendre tout ce que transmettaient
les néophytes, s’ils le désiraient.
— Quels sont tes ordres ?
Dante hésita. Ils avaient déjà effectué ce genre d’exercices, mais jamais on
ne lui avait donné un commandement dans le cadre d’une opération réelle.
— Maintenir le silence jusqu’à ce qu’ils soient assez près ? Ouvrir le feu à
portée moyenne, afin de s’assurer un bon taux de réussite ? Dès qu’ils vous
verront, ils fonceront vers vous… Il nous faut les diviser, les énerver assez
pour qu’ils ne remarquent pas qu’ils sont en train de mourir. Sergent ?
Gallileon croisa les bras.
— C’est toi que ça regarde, garçon.
— Tu es celui qui donne les ordres en cet après-midi, scout, voxa Arael.
Mais s’ils étaient mauvais, frère Gallileon et moi-même te le ferions
immédiatement savoir. Et si tu veux un conseil, arrête de terminer tes ordres
comme si c’était des questions. Les Blood Angels n’ont pas pour habitude
de se réunir en comité chaque fois qu’il faut prendre une décision. Terminé.
Gallileon resta assis sur sa moto, les bras toujours croisés.
— Sergent ?
— Néophyte ? riposta Gallileon en le regardant droit dans les yeux et en
imitant son ton. Tu penses que nous avons toute la journée ?
— Non, sergent, répondit Dante. Poussons jusqu’à cette crête en formation
serrée. Revane, reste au milieu de la formation et tiens-toi prêt à utiliser ton
lance-grenades sur mon ordre.
— Bien compris, dit Revane.
— N’allons pas trop vite, attirons-les vers nous. Nous devrions attendre le
plus possible avant de les séparer.
— Et pourquoi donc ? interrogea Gallileon.
— S’ils sont très concentrés, ils offriront de meilleures cibles à nos
snipers, sergent, et il est même possible qu’ils déclenchent les champs de
mines.
Gallileon approuva d’un hochement de tête.
— On dirait bien que tu as appris quelque chose, finalement. Parfait. Et
vous attendez quoi, vous autres ? Vous l’avez entendu ? En route !
Dante ouvrit la route en direction des nuages qui approchaient. Le fait de
se retrouver à la tête du groupe le remplissait de fierté et d’appréhension.
Les motos se déployèrent autour de lui, Revane et son arme plus lourde,
bien protégé au milieu. Gallileon roulait près de Dante et épiait ses
moindres mouvements.
— Soulevons un maximum de poussière. Attirons leur attention pour les
entraîner ici.
Dante jeta un coup d’œil vers la station de pompage, à quatre cents mètres
de là. Leurs frères s’en éloignaient dans une tout autre direction.
Dante fit déraper sa moto et souleva un énorme panache. Ses camarades
l’imitèrent et une imposante colonne monta bientôt vers le ciel.
— Vous avez attiré leur attention, voxa Arael. La moitié d’entre eux a
changé de direction. Ils foncent droit sur vous.
— En avant d’un demi-kilomètre, puis demi-tour. Il faut qu’ils nous
donnent la chasse. Groupe deux, préparez votre manœuvre
d’enveloppement.
L’autre groupe de motards scouts accéléra en diagonale vers les éclaireurs
orks. Des peaux-vertes finirent par les apercevoir, et ils s’écartèrent
davantage du groupe principal.
Le groupe de Dante continua d’avancer et approcha du véritable mur de
poussière et de fumée huileuse soulevé par les autochenilles. Dante aperçut
de vagues silhouettes au milieu de ce voile : des créatures massives et
brutales, penchées au-dessus des guidons de leurs machines rudimentaires.
— Feu ! ordonna-t-il.
Les bolters montés à l’avant des motos donnèrent de la voix et crachèrent
des volées de projectiles explosifs sur l’ennemi. Les traînées de magnésium
laissées par les balles traçantes percèrent l’air épais. Des Orks explosèrent,
des motos tourbillonnèrent en l’air. L’ennemi riposta, mais ses armes, bien
que puissantes, n’avaient pas la portée des bolters des space marines.
Surdimensionnées par rapport au poids des motos, les armes lourdes en
firent partir plusieurs dans des dérapages incontrôlés, et leurs tirs
manquèrent largement leurs cibles. Le champ de bataille devint une
cacophonie de bruits de moteur et de détonations. Dante regarda de part et
d’autre ; ses camarades maintenaient une formation parfaite. Puis vint le
moment où les Orks furent assez proches et leurs armes gagnèrent en
efficacité.
Malgré le déséquilibre des motos et l’habitude qu’avaient les Orks de tirer
sans prendre le temps de viser, la quantité de projectiles tirés impliquait que
quelques-uns feraient mouche. Des balles frappèrent les pneus blindés et le
carénage de la moto de Dante. Tous baissèrent la tête et se servirent du
blindage de leur engin comme bouclier. Phaerist poussa un juron typique
des peuples nomades quand un projectile ricocha lourdement sur son
épaulière, mais aucun d’eux ne tomba.
Les motos rugirent en se croisant, tels les guerriers de mondes sauvages
joutant à dos de cheval. Dante esquiva un coup porté par un Ork qui ricanait
comme un damné, sa longue langue pendant hors de sa bouche.
— Dispersez-vous ! ordonna Dante.
Les motos de combat éclatèrent leur formation. De plus lourds véhicules
orks fonçaient droit vers les scouts, une paire d’autochenilles lourdement
armées, accompagnés d’un transport rempli à ras bord de peaux-vertes
criant leur impatience d’en découdre. Le lance-grenade de Revane tonna
deux fois. Le premier tir ne fit qu’ouvrir un cratère de plus dans la cendre,
mais le deuxième percuta de plein fouet une autochenille, réduisant le pilote
en chair à pâté et arrachant les roues avant. Le véhicule piqua du nez,
l’avant se planta dans le sol et il partit en tonneaux. Des rafales de bolts
pilonnèrent les Orks accrochés aux flancs du transport.
— Demi-tour ! ordonna Dante.
D’un même geste, les motards plantèrent leur pied gauche dans le sol et
firent sèchement tourner leur machine pour rebrousser chemin vers la
station de pompage. Ils accélérèrent, rattrapèrent les Orks qui les avaient
dépassés et les mitraillèrent au passage dans le dos. Une bonne douzaine fut
abattue, les autres s’égaillèrent dans toutes les directions. L’escouade de
Dante passa au travers.
— Voilà qui a dû les agacer bien comme il faut, voxa Gallileon.
— À la tour. On la contourne et on revient, répondit Dante.
Ils foncèrent droit vers la station, qui n’était plus qu’une vague silhouette
au milieu des nuages de sable et de cendre. Les balles des Orks ricochèrent
dans leur sillage.
Dante perçut à peine les détonations devant lui. Les hommes d’Arael
ouvraient à leur tour le feu. Il risqua un coup d’œil en arrière. Des Orks
étaient éjectés de leur machine, de gros trous béants dans leurs visages
hideux.
— En colonne ! ordonna-t-il.
Les motos se rapprochèrent et se positionnèrent en file indienne pour
emprunter l’étroit chemin sécurisé qui menait à la station. Les Orks,
toujours dispersés, reprirent du terrain quand les scouts ralentirent pour
effectuer leur manœuvre.
Les xenos roulèrent sur les mines placées par les scouts aux abords de la
tour et le sol trembla. L’escouade de Dante se fraya un chemin à travers les
explosifs, les néophytes connaissant le chemin à suivre. Les Orks, eux,
n’eurent pas cette chance. Les plus malins tentèrent de suivre les scouts,
mais la plupart dévièrent légèrement et le payèrent de leur vie.
L’escouade dépassa les anciens réservoirs de la station par un côté, les
contourna, puis revint. L’escadron de Giacomus arriva un peu plus tard. Les
deux unités croisèrent leurs routes et mitraillèrent les quelques poursuivants
qui avaient réussi à traverser le champ de mines. Lorenz exultait de joie.
Dante souriait. Le plan, son plan, avait fonctionné.
Ils firent le tour des installations pour revenir et découvrir les dunes de
cendre encombrées de carcasses de motos et de cadavres d’Orks encore
fumants. Les survivants se repliaient sans demander leur reste ; plusieurs
basculèrent de leur selle sous les tirs calmes et précis des snipers d’Arael.
Dante ralentit, puis s’arrêta. Il examina les environs, à la recherche de la
moindre menace. Gallileon vint se porter à ses côtés.
— Arael ! Fais descendre tes gars, qu’ils prennent leurs motos. On a
rendez-vous sur le front ! cria le sergent.
Les scouts déployés sur la tour mirent leur fusil en bandoulière et se
laissèrent descendre en rappel le long de la tour. Moins d’une minute plus
tard, le premier d’entre eux sortit du bâtiment rouillé, sur sa moto. Ils
vinrent rejoindre l’unité de Gallileon.
Le sergent attendit que tout le monde soit là, puis il adressa un signe de
tête à Dante.
Bien joué, lui signala-t-il d’une main. Pas mal du tout.
Le grondement de la bataille parvint aux scouts bien avant qu’ils
n’atteignent le sommet de la crête qui dominait la plaine. Les déflagrations
assourdissantes des missiles Whirlwind, le grondement sourd des tanks
Predator modèle Baal, les détonations des projectiles explosifs qui se
mêlaient aux aboiements rageurs des armes orks et au chant discordant de
leurs armes énergétiques. Une escadrille d’intercepteurs Stormtalon dépassa
les scouts ; les engins inclinèrent leurs ailes en guise de salut. Elle disparut
derrière une colline que les scouts ne tardèrent pas à gravir à leur tour.
Gallileon les fit s’arrêter au sommet, Arael le rejoignit. Les sergents
coupèrent leurs moteurs, rapidement imités par les scouts. La longue
déclivité decendait vers une plaine boueuse, tellement similaire à certaines
régions de Baal Secundus que Dante se crut presque revenu à la maison. Au
loin, s’élevait la silhouette fumante de la ruche Quintus de Bora. Elle était
désormais inhabitée et brûlait depuis trois années. L’air empestait l’huile et
le sang. Les canines de Dante vibrèrent quand il renifla cette odeur et il dut
ravaler un flot de salive.
Des tanks crachant une fumée grasse occupaient la pente. Les cadavres
d’Orks étaient entassés là où des combats ponctuels s’étaient déroulés, leurs
membres simiesques entremêlés. La bataille avait débuté sur ces collines
avant de se répandre dans la plaine. Une lame de Blood Angels était
profondément enfoncée dans une véritable marée de peaux-vertes. Les
appareils d’assaut pilonnaient les éléments blindés de salves de missiles et
les détruisaient en de spectaculaires champignons de flammes.
Gallileon fit une grimace désapprobatrice.
— La situation semble mal engagée, fit remarquer Dante.
— En effet. Vous êtes témoins des effets de la rage de notre seigneur, le
plus grand de tous les anges. Regardez. Demandez-vous, mes scouts, si
vous êtes prêts à contrôler une telle fureur et à la plier à votre volonté ?
— Ils sont victimes de la soif ? demanda Dante.
Gallileon hocha la tête.
— Nos frères sont inférieurs en nombre et sur le point d’être submergés.
Ils ont ressenti l’appel de la soif et y ont cédé.
— Cela pourrait leur coûter la bataille, ajouta Lorenz.
— À première vue, répondit le sergent. Mais dans ce genre de situation, la
soif peut se révéler être notre meilleure arme. Ils vont vaincre.
Il releva son masque respiratoire et cracha dans le sable.
— Mais ça ne suffira probablement pas, insista Dante. Ils vont se faire
massacrer.
La ligne rouge était très mince et les orks pullulaient.
— Aie foi, jeune sang, lui dit Arael. Le ciel abrite des merveilles.
Le plus jeune sergent lui montra une silhouette dorée qui vint percer les
nuages. Elle portait des réacteurs dorsaux lui faisant comme des ailes
blanches et une épée dont le champ de disruption projetait des éclairs
bleutés. Elle se laissa tomber tel un épervier au beau milieu des Orks. Les
scouts retinrent leur souffle, car les aliens se jetèrent dessus dans leur
multitude. Une seconde plus tard, la silhouette émergea de la mêlée,
d’innombrables cadavres derrière elle.
Dante ouvrit la bouche et se pencha en avant, les yeux plissés. À cette
distance, sa vision améliorée ne lui proposait qu’une vague idée du masque
que portait le guerrier, mais il le reconnut.
— Qui est ce guerrier ? Je ne savais pas que des membres de la garde nous
avaient accompagnés, demanda Ristan.
— On fait moins le malin à présent, Ristan ? lui lança Gallileon. Ça n’est
pas un frère ordinaire, c’est le Sanguinor, le héraut de Sanguinius, l’ange
véritable. Il apparaît quand les fils du grand ange sont en mauvaise posture.
Il jaillit de nulle part, et repart tout aussi mystérieusement. Et la situation
doit être bien tendue si nous sommes témoins de sa présence.
— Le Sanguinor existe vraiment ? s’étonna le scout Lethael. Je croyais
que ça n’était qu’une métaphore pour dire que Sanguinius veille sur nous
par-delà la tombe.
Gallileon aurait en temps normal accueilli ce genre de remarque par un
trait d’humour cinglant, mais il avait le regard attiré vers le champ de
bataille et regardait le seigneur des osts accomplir son œuvre sanglante.
— Non, scout, il est bel et bien réel. Tu découvriras qu’il existe tout un tas
de choses étranges et terribles dans cet univers. Le Sanguinor en fait partie.
Sois content qu’il se batte à nos côtés, déclara Gallileon en rallumant son
moteur. Allez, nos frères ont besoin de notre aide tout autant que celle du
Sanguinor. Nous allons plonger au cœur de la mêlée. Suivez-moi, faites
exactement ce que je vous dis et vous vous faciliterez la vie. Manœuvres de
harcèlement, rafales courtes, restez en périphérie des forces ennemies.
Repliez-vous dès que possible, n’engagez pas le corps à corps, même si
l’appel de Sanguinius vous incite à vous jeter dans la mêlée. Vous arriveriez
à en tuer un certain nombre sous la violence de votre fureur, mais vous
finiriez englués et submergés. Cette armure légère n’est pas ce qu’on fait de
mieux pour affronter les Orks au contact.
Les scouts se préparèrent à foncer dans la plaine, mais Dante resta cloué
sur place, subjugué par ces éclairs dorés laissés par le Sanguinor qui
plongeait sur les xenos, encore et encore.
— Dante ! Ne laisse pas ton succès te monter à la tête. Bouge !
— Sergent, je l’ai déjà vu, dit-il, suffisamment bas pour que seul son
supérieur l’entende.
— Quoi ?
— Le Sanguinor. Je l’ai déjà vu.
— Je ne me souviens pas de rapports faisant état de son apparition lors de
nos précédents engagements. C’est le vingt-troisième pour toi, non ?
demanda-t-il, et Dante hocha la tête. Il ne se montre pas à tout bout de
champ, scout. Tu es témoin d’un grand prodige ; ce n’est pas un phénomène
que tu verras tous les jours.
— Non, sergent, je veux dire avant. Je l’ai vu avant d’être sélectionné. Sur
Baal Secundus. Je mourais… de soif. »
Il était difficile pour lui d’utiliser ce mot pour désigner un concept aussi
trivial.
— Sur la route vers Angel’s Fall, poursuivit-il. Il m’est apparu en vision et
m’a montré un endroit où je pouvais trouver de l’eau.
— Tu es sérieux ? dit Gallileon en posant sur Dante un regard neuf.
— Je ne mens pas. Je le jure par le sang, répondit Dante.
Le sergent se tortilla sur sa selle, mal à l’aise, et regarda autour d’eux pour
voir si d’autres avaient entendu leur conversation. Les autres scouts
continuaient leurs préparatifs, trop excités par le combat qui s’annonçait
pour prêter attention à eux.
— Si c’est vrai, alors ce n’est pas anodin. Mieux vaut en parler aux
chapelains afin de recueillir leur opinion. C’est leur mission que de deviner
les significations de tels mystères, pas la mienne, et j’en remercie
Sanguinius.
— J’en ai déjà parlé avec eux. Ils m’ont dit de n’en parler à personne.
— Dans ce cas, tu en as déjà trop dit. Les chapelains ne donnent pas ce
genre d’avertissement à la légère, afffirma-t-il avant de fixer la bataille qui
engloutissait la plaine, l’air songeur. Tout cela ne vaudra pas une goutte de
sang si nous perdons cette bataille. Préparez-vous ! cria Gallileon à
l’attention des deux unités. Les Orks mourront, aujourd’hui !
Il activa les gaz et fit rugir sa moto, puis s’élança vers l’ennemi tout en
dégainant son épée tronçonneuse.
Gallileon menant la charge, les scouts dévalèrent la pente, droit vers la
bataille qui faisait rage.
CHAPITRE QUINZE
LE LOURD
FARDEAU DU DEVOIR
998.M41
Espace interplanétaire, en route vers l’Ægis Diamondo
Système de Cryptus
Ordamael termina sa lecture et referma vivement le Livre de Sanguinius,
cet ouvrage qui contenait les plus profondes pensées de leur Primarque.
Une musique, belle, mais empreinte de souffrance, provenait de derrière les
écrans qui bordaient de part et d’autre la statue de Sanguinius.
Il rejoignit ses frères chapelains et Dante le remplaça sur le podium. Des
rangées entières de frères en armure complète, réparée et fraîchement
repeinte suite aux événements sur Cryptus, avaient les yeux tournés vers lui.
Dhrost et Amity Hope étaient deux petites silhouettes au premier rang. Le
large espace devant le podium était occupé par des douzaines de brancards,
chacun accueillant la dépouille d’un frère tombé, enveloppée de la tête aux
pieds dans un drap ajusté. Leurs cous étaient entourés de bandages blancs
maintenus en place par des épingles dont la tête représentait une goutte de
sang, afin de couvrir les plaies résultant de la récupération de leurs glandes
progénoïdes. Ils gisaient telles ces antiques momies de la Vieille Terra,
attendant une résurrection qui ne viendrait jamais. Tous étaient aussi morts
que leur progéniteur.
Tous les space marines de la force de frappe étaient présents sans
exception, Flesh Tearers et Blood Angels côte à côte, ainsi que les humains
mortels qu’ils avaient secourus et les serviteurs qui n’étaient pas de service.
Et pourtant, la chapelle n’était qu’à moitié remplie. Jamais Dante ne l’avait
vue totalement occupée, pas même au cours des jours de gloire du chapitre.
Chaque fois qu’il se promenait à bord de ce vaisseau, il était confronté à cet
autre signe de déclin de l’Imperium. Les jours de la splendeur de la légion
étaient si loin qu’il n’arrivait pas à s’imaginer cet endroit rempli à craquer.
En ces temps anciens, les chapitres rassemblés auraient occupé tout cet
espace, et le Blade of Vengeance n’aurait même pas été assez grand pour
accueillir tout le monde. Il se demanda si le vaisseau se souvenait de cette
époque et si les accès de violence de son esprit n’étaient pas imputables à la
nostalgie de cet âge d’or.
Il garda ses pensées pour lui. Nulle trace de sa fatigue, de ses doutes, ne
vint altérer sa voix. Le masque de Sanguinius amplifia ses mots qui
envahirent la chapelle, ce dont ses guerriers étaient incapables.
— Mes frères, braves soldats de l’Imperium, sœurs du Ministorum. Nous
avons sollicité votre présence en ce jour afin de partager avec vous notre
tristesse devant la perte de tant de braves âmes. Mais gardez espoir ! Par
leurs efforts, l’avancée de la flotte-ruche Léviathan a été contrariée, et il est
encore possible de le repousser loin de Baal. Jamais nous ne nous
relâcherons, pas tant qu’une goutte de sang de Sanguinius coulera dans nos
veines.
Il baissa les yeux sur la liste de noms devant lui. La tragédie des pertes
subies sur Cryptus le tourmentait. Il se sentait vide, épuisé comme jamais.
La guerre n’embrasait plus son âme. S’il le pouvait, il déposerait son
fardeau et partirait pour les étendues infinies de la galaxie. Mais il ne le
pouvait pas.
— Nous nous souviendrons du frère-sergent Pharael, entonna-t-il. Chef de
l’escouade Pharael, escouade tactique, Deuxième Compagnie. Héros de la
Purge de Dirian, maître sculpteur, aimé de ses frères, respecté par son
capitaine. Tué sur Aeros en assurant notre victoire. Frère Pharael !
Il leva une main vers le premier cadavre. Des serfs s’approchèrent du
brancard soutenant Pharael et le hissèrent sur leurs épaules.
Les noms ne suivaient aucun ordre logique ; le but n’était pas d’élever
quiconque au-dessus des autres. Ils étaient égaux dans la mort, tout
simplement parce qu’ils étaient morts. Les différences de grades n’avaient
plus cours.
— Frère Moriar, porteur d’arme spéciale pour l’escouade Arias, escouade
tactique, Deuxième Compagnie. Un fin tireur, toujours attentionné envers
les esprits de la machine. Poète accompli. Frère Moriar !
Il leva une fois de plus la main. Quatre autres serfs arrivèrent et
soulevèrent le brancard.
Et la liste continua. Lentement, mais sûrement, la chapelle se vida de ses
morts, chacun ajoutant son poids au fardeau de Dante.
Puis vint le nom du vénérable Cassor, tué sur Asphodex en combattant aux
côtés de Karlaen. Les souvenirs de Dante n’étaient plus parfaits, car ils
contenaient tout simplement plus d’informations qu’un homme ne pourrait
en accumuler dans sa mémoire, même améliorée. Il arrivait pourtant à se
souvenir de la perte de chaque guerrier auprès duquel il avait combattu, ses
triomphes, ses échecs, ses manies, son visage et ses prouesses. Combien de
Cassor avait-il connus ? Cassor était le nom du Dreadnought. Il s’appelait
Kezellon, à l’origine. Un guerrier invincible, jusqu’à ce qu’il tombe sous les
coups des Eldars. Il y avait eu un autre Cassor, tué par le démon Skarbrand
sur Pandomenium. Il se souvenait des deux, des vies séparées par une
centaine d’années. Dante se souvenait de quatre autres guerriers nommés
Cassor qu’il avait connus personnellement. Leurs faits d’armes
s’entremêlaient, préservés dans la mémoire du Commandeur. Et puis, il y
avait ce Cassor qui avait en premier lieu donné son nom à cette machine
quand celle-ci fut activée pour la première fois. Il y avait d’autres archives.
Cela n’avait aucune importance. Le Sang était tout, et le fluide vital sacré
de Sanguinius avait été versé par litres entiers.
— Vénérable Cassor de la Compagnie de la Mort, qui mourut une
deuxième fois au service de l’Empereur. Le vénérable Cassor, qui avait été
Kezellon avant sa mort. Sergent de la Deuxième Compagnie. Escrimeur
expert puis, après sa première mort, incarnation de la fureur des
Insanguinés. Nombreux furent les ennemis à tomber sous sa lame. Il n’est
plus Cassor, désormais, sa deuxième mort lui a rendu son nom, Kezellon.
Que ses exploits restent dans nos mémoires sous ses deux noms.
Le corps qu’il indiqua n’avait pas la même carrure que les autres. Dante se
souvenait bien de sa première mort. Le capitaine avait été découpé en deux
et laissé pour mort. Sa seule volonté l’avait gardé en vie assez longtemps
pour être intégré dans le sarcophage du Dreadnought.
— Il est mort une deuxième fois avec honneur, reprit Dante qui, en
s’écartant du rituel, s’était attiré les regards interrogateurs des chapelains et
des prêtres-sanguiniens. Il s’est battu jusqu’à la fin, comme nous le ferons
tous.
Il se reprit avant d’exposer la véritable nature de ses sentiments.
On emporta le cadavre. Le nom suivant l’attendait. Et de nombreux autres
suivirent.
Quand le tout dernier nom fut prononcé, et le dernier corps emporté, Dante
dit au revoir à ses invités. Puis, suivi de ses capitaines et de ses prêtres en
rouge et noir, il accompagna les frères tombés jusqu’à leur dernière
demeure.
Un lourd silence accueillit les Blood Angels quand ils pénétrèrent dans le
Sépulcre des Frères Tombés. Des alcôves de marbre attendaient les corps, le
temps du retour vers Baal où ils seraient enterrés parmi les héros des
ancêtres. Cette attente pourrait durer plusieurs décennies ; la température
dans le Sépulcre était bien inférieure à zéro afin de préserver les dépouilles
jusqu’à leurs funérailles définitives.
Des volutes de vapeurs carboniques dansaient autour de leurs pieds. Le
groupe n’eut pas à s’enfoncer très profondément entre les alcôves. Les
catacombes étaient presque vides, le Blade of Vengeance avait effectué de
nombreux voyages vers Baal sous le règne de Dante, car ce monde avait été
menacé à plusieurs reprises. Les alcôves s’étendaient dans leur quiétude
gelée, avec plus de place pour accueillir d’autres corps que le chapitre ne
comptait de space marines.
Dante attendit en silence que les guerriers soient déposés dans leurs
niches. Ordamael et Corbulo effectuèrent leurs propres cérémonies,
murmurant des mots que nul ne pouvait entendre. D’épaisses vitres furent
ensuite scellées pour fermer les alcôves, qui se couvrirent immédiatement
de givre.
Le même givre s’accrochait encore à l’armure de Dante quand tout fut
terminé. Les jointures de son armure craquèrent sous l’effet du froid.
— C’est fait, monseigneur, lui dit Ordamael.
Dante le remercia d’un signe de tête. Il n’avait pas le cœur à dire quoi que
ce soit.
Ils approchèrent de l’Ægis Diamondo peu de temps après. Dante se rendit
sur la passerelle de commandement du Blade of Vengeance alors
qu’approchait la ceinture de roche et de glace. Asante et Bellerophon
dirigeaient le navire et l’armada. La plupart des autres officiers s’étaient
dispersés au sein de la flotte, regagnant leurs propres vaisseaux et
compagnies, laissant Dante contempler la barrière en compagnie de
Corbulo et Mephiston.
Le secteur était vide de vaisseaux tyranides. Une agitation occasionnelle
autour des stations d’artillerie précédait le roulement sourd d’une décharge
d’énergie ou la détonation d’un lointain canon, à peine audible parmi la
rumeur permanente du navire qui fonçait à travers le vide. Les tirs se firent
de plus en plus sporadiques, puis finirent par se taire.
L’Ægis Diamondo était un champ de glace qui remplissait tout l’oculus et
le moindre écran. Il était constitué d’un nombre incalculable d’objets teintés
de rose sous la lumière projetée par la Cicatrice Rouge. Les glaces,
extrêmement denses, étaient comprimées par l’action de températures qui,
parfois, chutaient en dessous du zéro absolu. Il s’agissait d’une véritable
barrière à tout voyage interstellaire. Tout ce qui tentait de passer se trouvait
gelé sur place. L’existence de l’Ægis compliquait l’entrée dans le Warp à
l’intérieur du système. Les ressources du système de Cryptus avaient été si
vastes que les pertes potentielles pour le conserver avaient été jugées
acceptables. On avait espéré qu’il constituerait une barrière infranchissable
pour les tyranides. La nécessité d’un déploiement de la moindre force
militaire sur Cryptus n’avait, pour une fois, pas échappé à la sagacité des
Hauts Seigneurs.
L’Ægis n’avait nullement arrêté les tyranides, pas plus que les soldats.
Cryptus était mort, emprisonné dans sa tombe de givre, tout comme les
guerriers de Dante étaient préservés dans leur sépulcre de glace.
Des planétoïdes de superfluides et de glaces exotiques figuraient parmi la
masse des objets. D’après Dhrost, la flotte-ruche avait traversé tout cela, en
était ressortie couverte d’une couche de glace, mais avait survécu, malgré sa
nature organique.
Si des obstacles comme l’Ægis ne pouvaient stopper l’avancée des
tyranides, rien ne le pourrait, songea Dante en gardant ses craintes pour lui.
— Comment est-il possible, messeigneurs, que les tyranides aient pu
traverser l’Ægis, se contenta-t-il de demander.
Corbulo répondit en premier.
— La régulation thermique des vaisseaux tyranides. Voilà pour
l’explication au niveau physique, mais il leur faudrait pour cela déployer
une énergie équivalente à celle d’une étoile naine. Des vaisseaux disposant
de réacteurs à fusion se sont retrouvés gelés sur place, tuant toute âme à
bord. Il semble que les tyranides ne produisent pas leur énergie de cette
manière. Un simple phénomène biochimique ne parviendrait pas à les
réchauffer assez. Ils sont comme en stase quand ils traversent l’espace
interstellaire, où la température est basse, mais plus élevée que celle de
l’Ægis. Il n’existe aucune explication physique sur ce qu’ils ont accompli.
— Des explications métaphysiques, peut-être, Seigneur des Morts ?
demanda Dante à Mephiston.
— L’ensemble de la Cicatrice Rouge est parcourue d’anomalies,
monseigneur. On perçoit en particulier la touche du warp sur l’Ægis, ténue,
mais suffisamment forte pour perturber l’ordre naturel du royaume matériel.
Peut-être l’ombre projetée par l’Esprit-ruche a-t-elle fourni des protections
supplémentaires. Le fait qu’il obscurcisse le warp a peut-être écarté l’Ægis
de ce qui le refroidit autant, ce qui leur a permis de passer.
— Ça n’est pas dénué de sens, dit Corbulo. Il serait intéressant d’effectuer
des tests dans les régions qu’ils ont traversées pour valider cette hypothèse.
— Une telle tâche incombe aux adeptes de l’Adeptus Mechanicus, par à
nous autres Blood Angels, répondit Mephiston. L’Ægis ne les a pas arrêtés,
nous devons donc trouver un autre moyen. C’est tout ce que nous avons
besoin de savoir.
— Mes frères, intervint Asante depuis le podium de commandement. Nous
approchons des tunnels thermiques.
— Tous les navires doivent se préparer à suivre scrupuleusement ces
coordonnées, ajouta Bellerophon en s’adressant aux capitaines de la flotte.
L’ensemble de la flotte ralentit le temps de passer d’une large formation de
bataille en une colonne avec à sa tête les Blood Angels, les Flesh Tearers
fermant la marche. L’Ægis s’étendait alors droit devant eux, en un champ
infini d’objets de toute sorte. Cela ressemblait à tous ces champs qui
entouraient la plupart des systèmes stellaires, mais Dante lui-même sentait
le côté surnaturel de celui-ci, même à travers l’épais blindage et les
boucliers de son vaisseau. Asante ordonna qu’on allume l’hololithe ; une
cartographie des passages permettant de traverser l’Ægis se dessina en trois
dimensions. Là, les règles de la réalité n’avaient plus cours.
— Timonier, engagez-nous à mon commandement, dit Asante.
Le Blade of Vengeance plongea telle une dague dans le champ et dépassa
des astéroïdes géants et des sphères de glace souillée. Le passage thermique
ressemblait à tout autre endroit de l’Ægis, mais une seule erreur de
trajectoire et ce serait la mort de tout l’équipage, figé pour l’éternité. La
température sur la passerelle baissa. Des panaches de vapeur s’échappèrent
de chaque bouche à chaque expiration. Les systèmes refroidisseurs de
l’armure de Dante réduisirent leur travail et permirent aux réacteurs placés
dans son dos de le réchauffer, mais leur aide ne fut que symbolique, comme
si quelqu’un tenait un charbon ardent à plusieurs pas derrière sa nuque en
pleine nuit d’hiver. Des runes d’alerte s’allumèrent à l’intérieur de son
casque. Les températures chutèrent. Les systèmes de climatisation du
vaisseau injectèrent de l’air chaud dans la passerelle, mais cela ne fit pas
reculer le froid.
On trouva un équilibre. Le vaisseau s’efforçait de conserver ses fragiles
occupants en vie face à cette anomalie cosmique. Le froid surnaturel tenta
de s’insinuer pour tous les tuer. Sans ces tunnels thermiques, c’est ce qui se
serait passé.
Asante ordonna d’accélérer.
— Quelle est votre estimation de sortie, frère-capitaine Asante ? s’enquit
Dante.
— Nous serons passés dans neuf heures, monseigneur commandeur,
répondit l’officier.
— Informez-moi quand nous serons sortis du système, ajouta Dante avant
de quitter la passerelle.
Il avait promis à Arafeo qu’il dormirait, alors il dormirait.
Dante dormait très peu quand il était loin de Baal. Il y avait toujours trop à
faire, trop de décisions à prendre, trop d’ordres – ou de contre-ordres – à
donner. Des milliers d’âmes attendaient de lui qu’il les guide, des milliards
d’humains comptaient sur sa protection. Sa physiologie de space marine le
maintenait en alerte et dormir ne lui faisait pas beaucoup d’effet. Seul le
repos dans le Hall des Sarcophages pourrait restaurer son âme.
Mais il était malgré tout humain et avait donc besoin de dormir, ou bien
jamais il n’aurait accédé à la requête d’Arafeo. Quand le message arriva, il
se tortillait sur son lit richement décoré, tourmenté par des rêves où le sang
était omniprésent. Des armées de légionnaires renégats arpentaient des
mondes en flammes. Les Primarques félons conduisaient leurs légions
corrompues sur un sentier de sang ; les hurlements de milliards d’humains
faisaient vibrer la trame de la réalité.
L’univers ondula. Des osts de démons se déversèrent par des plaies béantes
ouvertes dans le ciel. Des cloches de bronze alourdies d’une corrosion verte
résonnèrent. Dong ! Dong ! Dong !
Dante était encerclé. Un énorme visage apparut devant lui, arborant une
expression triomphale et moqueuse.
— Horus ! haleta Dante.
Une main gigantesque et griffue le saisit et commença à l’écraser.
— Monseigneur ?
La voix d’Arafeo lui parvint au travers de cet infernal tumulte.
— Monseigneur !
De petites mains lui secouèrent le bras.
Dante s’éveilla soudain, toujours plongé dans les horreurs de ses rêves. Sa
main jaillit et saisit Arafeo à la gorge. Il montra les dents. Ses dons
poussaient son organisme au combat.
— Monseigneur ! Je vous en supplie, c’est moi !
Les doigts perclus d’arthrite tentèrent en vain de desserrer l’étreinte.
Les crocs de Dante apparurent entre ses lèvres. Le sang du serf battait sous
ses doigts.
— Monseigneur, par pitié !
La pression sur la gorge d’Arafeo disparut soudain, le visage du
commandeur revint à la raison. Arafeo recula en titubant. Dante se leva et
alla auprès de son écuyer, qu’il attrapa avec des mains qui, un instant plus
tôt, avaient voulu l’étrangler.
— Mon serviteur ! se lamenta Dante, submergé par le remords. Je… je
suis désolé. T’ai-je blessé ? Mes rêves ont été emplis de noirceur. Tu as
mal ? Regarde-moi !
Arafeo trébucha sur une chaise. Dante lui prit le visage et le tourna vers
lui. La peau ridée du cou d’Arafeo était rougie.
— Combien de temps ai-je dormi ? demanda Dante.
— Moins de sept heures, monseigneur. J’ai obéi à vos ordres.
— Alors nous ne sommes pas encore sortis de l’Ægis Diamondo.
Pardonne-moi. Tu as bien rempli ton devoir. Je ne sais que dire.
— Je comprends, monseigneur.
Un reproche que jamais Arafeo n’aurait pu comprendre faillit franchir les
lèvres de Dante.
— J’aurais pu te briser le cou. Tu es passé tout près de la mort.
— Mais je ne suis pas mort. Je vais bien, monseigneur, croassa Arafeo.
C’est moi qui vous ai demandé de vous reposer. J’y réfléchirai à deux fois,
dorénavant.
Dante s’autorisa un petit sourire.
— Ton esprit est indemne, au moins, mon ami.
— Un messager est là, pour vous, de l’astropathicum. Un certain adepte
Koschin ?
Dante secoua la tête. Il ne connaissait pas cet homme. Les serviteurs du
chapitre se comptaient par milliers, au bas mot, et ils vivaient et mouraient
si vite que le plus humble d’entre eux passait inaperçu.
— Préviens mes serfs d’armement. Offre un rafraîchissement à ce
Koschin, je le verrai quand j’aurai revêtu mon armure.
Il détourna le visage d’Arafeo et plongea le regard dans l’ombre.
— Entendu, monseigneur. Ce sera fait, répondit le vieux serviteur.
Dante pénétra sans sa pièce d’audience vêtu et masqué pour la guerre.
L’endroit était d’une taille appropriée à sa fonction et décoré afin de rendre
hommage à la majesté des Blood Angels. L’adepte, un serviteur mortel des
astropathes, semblait perdu sous ce dôme peint. Les serfs de l’Adeptus
Astra Telepathica ne quittaient que rarement leurs quartiers et celui-ci posait
sur les statues qui jalonnaient les murs de la pièce un regard intimidé,
comme si elles allaient se jeter sur lui. Il s’inclina avec respect quand Dante
entra.
L’adepte parut se recroqueviller sur lui-même sous le regard de Dante. Il
détourna les yeux, son visage affichant un mélange de stupeur et de terreur.
— Je ne vous connais pas. Qui êtes-vous ?
— Je suis l’adepte Koschin, monseigneur, traducteur extraordinaire auprès
du Seigneur Astropathe Prime Jareth.
— Vous avez de la chance. Jareth me sert avec fidélité depuis deux siècles.
Un homme bon.
Koschin approuva avec un peu trop d’empressement.
— C’est un honneur que de le servir. Je suis tout nouveau et je n’ai jamais
eu le plaisir de faire votre connaissance.
L’homme était terrifié. Dante recula d’un pas et baissa d’un ton, conscient
de son impact sur l’esprit des mortels.
— Je suis certain que vous ferez preuve de dévotion à l’égard de mon
chapitre, adepte. Vous avez un message pour moi ?
— En effet. Le voici, monseigneur, déclara-t-il en lui tendant un
parchemin. Il provient du Haut Chapelain Astorath l’Inflexible.
— J’avais cru comprendre qu’aucune communication ne serait possible
avant que nous ne soyons éloignés de l’ombre projetée par le Grand
Carnassier, et que cela n’arriverait pas avant que nous ayons franchi l’Ægis
Diamondo.
— L’ombre s’estompe, monseigneur. Ce message a été envoyé à grande
vitesse par les stations relais astropathiques, avec un sceau de priorité
absolue, alors nous avons immédiatement compris qu’il était de la plus
haute importance. L’Astropathe Prime Jareth l’a reçu il y a une heure. Nous
avons effectué la traduction puis vous l’avons apporté en toute hâte.
—Texte ou image encodée ?
— Uniquement du texte, monseigneur. Il y a des images, mais la
retranscription des données transmises par l’astropathe en images demande
du temps, répondit-il en offrant le parchemin de ses mains tremblantes.
C’était profondément crypté, un double codage iambique hexamétrique. Les
métaphores étaient de la plus haute finesse et ont requis une triple
traduction.
Dante prit délicatement le message de ses doigts blindés et chercha
quelque chose de rassurant à dire au pauvre homme.
— L’encre est encore fraîche, lui dit-il. Vous n’avez donc pas traîné en
chemin. Vous avez mes remerciements.
L’adepte s’inclina, mais resta tendu pendant que Dante brisait le sceau et
déroulait le parchemin. Koschin en connaissait le contenu et redoutait la
réaction qu’il risquait de produire.
Dante lut le message d’un rapide coup d’œil, puis il serra son gantelet et
froissa le parchemin entre ses doigts.
— Merci, adepte. Vous pouvez disposer.
La froide colère dans la voix de Dante plongea le mortel dans une frayeur
glacée. Il s’éloigna en s’inclinant, puis se hâta de tourner les talons dès qu’il
se crut hors de vue.
Dante avait mémorisé le message, mais il le lut une deuxième fois, croyant
à peine ce qu’il contenait.
Entremêlée dans les informations banales du processus astropathique - le
codage héraldique de la Cinquième Compagnie, Astorath, les données
relatives aux différentes stations relais, les noms des astropathes concernés
et le commencement de chaque paragraphe tracé d’une calligraphie exquise
- se trouvait une nouvelle si importante que Dante se sentit désemparé pour
la première fois depuis des siècles.
Seigneur commandeur,
J’ai de graves nouvelles en provenance de la Porte Cadiane. Abaddon a
émergé de l’Œil de la Terreur à la tête d’une croisade noire d’une ampleur
sans précédent. Les augures ne sont pas clairs, mais les signes sont partout.
Les Primarques démons sont également concernés. Des milliers de
vaisseaux sont entrés dans l’espace réel. Cadia est attaquée. J’ai reçu des
rapports indiquant que Skarbrand le trois-fois-damné est de retour lui aussi
et suit le sillage des hordes renégates. Le système de Diamor est assailli, les
prêtres de Mars ont commencé les opérations d’évacuation et je ne pense
pas que l’architraître s’en prenne à ce système maintenant par hasard. Ce
que les technoprêtres ont découvert, quelle qu’en soit la nature, ne doit pas
tomber entre les mains de l’ennemi.
J’ai demandé au capitaine Sendini de m’accompagner jusqu’à Diamor,
avec tous les effectifs des Bannisseurs de Démons. Je vous implore aussi de
faire venir le moindre guerrier disponible afin d’aider à la défense de
Diamor. Si le Grand Ennemi parvient à franchir la Porte, Abaddon
disposera d’assez de vaisseaux et de guerriers pour foncer sur Terra.
Je sais que cela met en danger le système de Baal, mais je juge cependant
que la présence de notre chapitre aura un effet positif sur le moral des
forces impériales qui se regroupent pour repousser les traîtres. Cette guerre
fut commencée par nos ancêtres. C’est à nous de la terminer.
La décision vous revient, bien sûr, monseigneur, mais j’espère que vous
suivrez mes conseils, et j’ai suffisamment foi dans la grande confrérie de
Sanguinius pour qu’elle parvienne protéger Baal sans vous.
J’attends votre réponse au plus tôt.
Votre dévoué serviteur,
Haut Chapelain Astorath
Dante sentit son âme se flétrir. Encore un choix impossible. Il avait pensé
que ses années passées avaient été faites de victoires durement acquises.
Les difficultés de ces temps n’étaient rien comparé à ce dilemme qui le
tourmentait maintenant.
Il lut et relut la missive et perdit toute contenance. Il se précipita vers une
paroi et envoya son poing doré dans la mosaïque, détruisant en partie cette
œuvre antique d’un mètre carré et enfonçant le métal en dessous. Les débris
tombèrent sur le sol.
Les portes s’ouvrirent brutalement, deux gardes sanguiniens entrèrent,
armes au clair, Arafeo sur leurs talons.
— Monseigneur ! s’exclama le serviteur.
— Commandeur ? demanda l’un des gardes.
Dante s’appuya dos contre le mur et leva les mains.
— Ça n’est rien, frère Dontoriel. Retournez à votre poste.
— À vos ordres.
Les gardes jetèrent un dernier coup d’œil dans la pièce, puis se retirèrent.
Arafeo ne sortit pas. Il s’approcha doucement.
— Que se passe-t-il, monseigneur ?
— De graves nouvelles de la part d’Astorath. Une nouvelle menace tout
aussi redoutable que le Dévoreur.
Le poids de son armure lui devint soudain insupportable et il se laissa
glisser le long de la paroi pour s’accroupir. Un vague souvenir lui revint,
celui d’un garçon qui s’asseyait ainsi par habitude, mais il fut incapable de
se rappeler son nom.
— Allez-vous convoquer vos frères, monseigneur ? Il vous suffit de
demander et je leur ferai passer le message.
Sous le masque de Sanguinius, Dante ferma les yeux et pencha la tête en
avant pour réfléchir. Les bourdonnements de son armure l’irritaient. Le
silence de Baal lui manquait.
— Je dois y réfléchir un moment. Je leur parlerai une fois que nous serons
sortis de l’Ægis. Nous ne pouvons rien faire dans l’immédiat et je dois
soigneusement considérer toutes les options avant de prendre ma décision. »
CHAPITRE SEIZE
LA SOIF ROUGE
471.M40
Colonie perdue
Ereus V
Système d’Ereus
Les turbines rugirent dans le dos de Dante, l’emportant par-dessus la
barricade de fortune qui entourait le camp orreti. Il atterrit au milieu
d’arbres sans feuilles et ouvrit le feu sans attendre. Chaque projectile faucha
une vie. Il avança vers le centre du campement, martelant de ses bottes la
terre déjà bien tassée. Les Orreti brandirent leurs étranges armes dans sa
direction. En retour, il tira son épée tronçonneuse. Les petits xénos
préférèrent s’égailler en piaillant. Ils serrèrent leurs armes contre leur
abdomen proéminent et bondirent dans toutes les directions en faisant
preuve d’une vivacité exceptionnelle, s’aidant de leurs longs membres
antérieurs et de leur unique membre postérieur pour s’élancer dans de
longues foulées. Leurs sabots soulevèrent des panaches de poussière, les
hautes herbes s’écartèrent, puis se refermèrent derrière eux.
Dante étudia l’espèce de savane. Apparemment, les xenos avaient
submergé la colonie d’Ereus, mais ils paraissaient bien peu nombreux pour
y parvenir, et la planète ne semblait pas avoir changé au fil des décennies.
L’affichage interne de son casque ne lui indiqua rien. Les Orreti avaient filé.
Lorenz atterrit près de lui, suivi de près par Ristan. Giacomus, Arvin et le
sergent Basileus complétaient leur escouade. Ils s’éparpillèrent et
fouillèrent les tentes crasseuses. Arvin souleva un tas de vêtements de la
pointe de son épée tronçonneuse.
— Saleté de xenos, dit-il, dégoûté. Regardez-moi cet endroit, pires que des
animaux.
— Rien à signaler ! avertit Giacomus depuis l’autre extrémité du camp.
Dante écarta le toit en tissu d’une hutte. En dehors de quelques ossements
autour d’un feu de camp, elle était vide.
— Rien ici non plus, sergent, dit-il.
Les vrombissements des turbines de leurs réacteurs dorsaux diminuèrent et
les épées tronçonneuses se turent. Un silence surnaturel s’installa. Les
innombrables animaux de la savane retenaient leur souffle.
— On ne devrait même pas être là. Ces choses ne représentent pas le
moindre danger, grommela Lorenz en touchant du bout de sa botte les restes
d’un Orreti.
Il n’en restait pas grand-chose, à vrai dire, juste de longs membres
insectoïdes et quelques haillons. Son sang avait imprégné la terre. Dante
sentit ses lèvres frémir.
— Ce sont des ennemis bien pathétiques. Un seul bolt et il n’en reste plus
rien, dit Giacomus.
— Silence ! ordonna le sergent Basileus en levant une main, agacé.
Il prit l’auspex à sa ceinture et se pencha sur l’écran. Au loin, une bête
gronda. Les space marines constituèrent un cercle défensif sans même y
réfléchir. Arvin leva son pistolet pour couvrir les ombres, Dante serra un
peu plus la poignée de son épée tronçonneuse.
— Ça a l’air gros, fit remarquer Giacomus.
— Et pas content, ajouta Lorenz. Allons voir de quoi il retourne. Ce sera
un combat plus digne que de courir après ces vermines.
— Je les tuerai jusqu’au dernier, vermines ou pas ! dit Arvin d’un ton
féroce.
Dante et Lorenz se tournèrent vers lui, surpris par autant de véhémence.
— J’ai dit silence ! lâcha Basileus.
Lorenz émit un bruit de bouche, mais obéit. Arvin grogna. Le crépitement
discret de l’auspex emplit la clairière. Le camp n’était pas très grand, trois
cercles concentriques autour d’un feu de camp, entouré de barricades faites
de plaques de métal de récupération.
— La colonie se trouve dans cette direction, déclara Basileus en indiquant
le nord. Dispersez-vous et restez baissés.
— On devrait procéder autrement, voxa Lorenz à Dante. Ce genre d’action
est indigne de nous. Il y avait combien de colons, dans ce trou perdu ? Deux
mille ? Ça ne vaut pas le coup, voilà ce que je pense.
— Nous devons défendre chaque monde des domaines de l’Empereur,
mon frère, lui répondit Dante. Quelle que soit sa taille. S’ils envoient
davantage de troupes sans qu’il y ait une présence militaire suffisante, ils
mourront.
— Le Commandeur Milonus devrait être plus sélectif quand il répond à un
appel à l’aide, grommela Lorenz.
Il décocha un coup de pied dans un rondin de bois, envoyant voler la
cendre.
— Dante, Lorenz, restez concentrés, intervint Basileus pour mettre un
terme à leur conversation privée. Plus personne ne parle. Ça ne fait pas si
longtemps que vous avez reçu votre carapace noire, et ça ne m’empêchera
pas de vous mettre une belle raclée si vous ne restez pas sur vos gardes.
L’armure de Basileus était délicatement ouvragée, alors que les leurs
étaient encore dépourvues d’ornements. Le style laissait deviner qu’elle
appartenait à un artiste accompli. Basileus l’était, en effet, mais il n’en était
pas moins un homme de poigne. Et il le fallait pour tenir en laisse ces space
marines jeunes et impétueux. L’escouade comptait un seul frère de bataille
plus âgé, qui faisait office de chef de groupe quand celle-ci se divisait en
deux. Toutefois, il avait été affecté à d’autres missions en cours de
campagne, laissant Basileus chaperonner seul ce ramassis de têtes brûlées.
— Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas voler, ajouta Ristan.
Tous n’avaient que cela en tête. Voler était dans leur sang, un héritage des
gènes de Sanguinius.
Basileus s’arrêta. Par quelques signes rapides, il ordonna à son escouade
de se répartir de part et d’autre de lui, Lorenz, Dante et Ristan sur sa droite,
Giacomus et Arvin sur sa gauche. Arvin partit en avant d’un pas un peu trop
empressé.
— Doucement ! le rappela Basileus.
Des runes s’allumèrent sur la visière de Dante quand Basileus prit
temporairement le contrôle de son affichage interne. Une carte se dessina
devant ses yeux.
La colonie. Basileus communiqua par texte et signes tactiques. Attendez-
vous à de la résistance. Dante et Lorenz, partez en éclaireurs. Trouvez-nous
un point d’attaque convenable. Ne vous faites pas voir, mes frères. N’alertez
surtout pas l’ennemi.
Dante et Lorenz indiquèrent qu’ils avaient bien compris et partirent en
avant. Les hautes herbes orangées s’écartèrent et crissèrent sur leurs
armures énergétiques. Malgré la lourdeur de leur équipement, leur
discrétion était remarquable. Ils prirent garde à se baisser suffisamment
pour que leurs réacteurs dorsaux ne heurtent pas les branches des arbres
nains. Leurs pas furent à peine audibles.
Un mur de plantes grimpantes apparut entre les arbres. Leurs feuilles se
balançaient sous le vent chaud et laissaient voir entre elles un rocbéton qui
s’effritait.
— Le mur de la colonie, dit Dante.
Il indiqua qu’il prenait la tête, Lorenz fit signe qu’il avait compris, s’abrita
derrière une colonne de terre, sans doute le nid de créatures locales, et
couvrit son frère de son pistolet. Dante approcha du mur et arracha le lierre,
faisant tomber par la même occasion des morceaux de rocbéton car les
racines s’y étaient profondément enfoncées. Les éléments de métal qui
auraient dû constituer une barrière cinq mètres plus haut n’étaient plus que
des moignons rouillés qui permettaient aux plantes grimpantes de s’élever
plus haut. Dante écrasa le matériau en décomposition entre ses doigts. Sur
Baal Secundus, des structures réduites en ruines douze mille ans plus tôt
étaient régulièrement mises à jour sous le sable, parfaitement préservées
d’une destruction bien pire. Moins de vingt ans avaient passé sur Ereus V
depuis que la colonie n’avait plus donné signe de vie, et la trace de la
présence de l’homme sur cette planète disparaissait déjà. La puissance
vitale de ces mondes le fascinait toujours. La vie était tellement impatiente
de s’y développer.
Il jeta un coup d’œil vers Lorenz et lui fit signe qu’il allait suivre le mur et
que son camarade devrait donc le suivre. Des brèches dans les fortifications
lui montrèrent des ruines, elles aussi couvertes du même type de végétation.
Tout était calme. La vie sauvage autour de lui poursuivait sa routine ; les
bruits des petits animaux dans le sous-bois lui parvenaient distinctement à
travers ses oreillettes. Son masque respiratoire était ouvert et laissait passer
les riches senteurs de l’écosystème. Le vent caressait gentiment son armure,
la température était d’une quarantaine de degrés. Il vit tout cela sur son
affichage interne, car la prudence imposait qu’il conserve son casque. Les
armes maniées par les Orreti n’étaient pas assez puissantes pour pénétrer
une armure énergétique de l’Adeptus Astartes, mais s’il était allé tête nue,
l’affaire aurait été différente.
Ils arrivèrent aux portes. Une chaussée constituée de sections
préfabriquées de rocbéton partait à travers la savane, sa surface brisée par
l’action de racines et attaquée par des plantes invasives. D’ailleurs, sans la
présence de la porte, il leur aurait été très difficile de se rendre compte qu’il
s’agissait d’une chaussée.
Lorenz rejoignit Dante.
— Nous avons atteint les portes, sergent, voxa Dante. On entre.
— Bien reçu, répondit Basileus. Réduisez au minimum les échanges vox.
Je ne détecte pas de trafic électromagnétique, mais prudence est mère de
sûreté.
L’échange radio s’acheva par un clic.
— Basileus ne nous aime pas, lui dit Lorenz à voix basse, non sans une
pointe d’amertume.
— Ah bon ? lui répondit Dante. Je ne pense pas qu’il y ait quoi que ce soit
personnel là-dedans. J’ai entendu dire qu’il est sergent d’escouade d’assaut
depuis un siècle et demi. S’il contrôlait un peu mieux son humeur, il serait
déjà capitaine.
Ils s’engagèrent le long de l’ancienne chaussée. Des volatiles croassaient
depuis leurs nids posés sur les bâtiments en ruine de la colonie. L’épave
rouillée d’un transport Taurox bloquait la route. Dante indiqua la trace
d’une explosion sur son flanc.
— Un tir d’arme lourde. Les Orreti n’en ont pas.
— Qu’est-ce tu en sais ? lui demanda Lorenz en contournant l’épave tout
en balayant le canon de son pistolet alentour. Personne ne sait quoi que ce
soit à leur sujet. Aucune trace d’eux dans les archives du chapitre.
— Parce que les armes qu’on a vues entre leurs mains se limitent à ces
petits projecteurs à particules.
— Ils ont peut-être quelque chose de plus gros.
— Tu as dit toi-même qu’ils ne valaient rien.
— Ah ça, je confirme. Et le seigneur Milonus le savait, autrement, il aurait
envoyé plus que deux escouades pour régler cette affaire. Encore une
espèce opportuniste qui vit sur les restes des autres. Nous perdons notre
temps.
— Leur style de vie ne te rappelle donc rien ? lui demanda Dante.
Ils s’élancèrent au pas de course, le ronronnement de leurs armures se
perdit dans la rumeur de l’activité animale.
— Ils n’ont rien à voir avec les Baalites, dit Lorenz. Notre style de vie
nous a endurcis. Elle nous a préparés à devenir des anges. Ces choses sont
faibles. Nous allons toutes les tuer et annihiler jusqu’à leur souvenir.
La colonie s’étendait selon un schéma standard, en un maillage de rues
avec des zones spécifiques pour l’industrie, l’administration et les lieux de
vie. Cet aspect soigné était inhérent à sa conception.
— Difficile à croire qu’un monde-ruche pourrait se bâtir à partir de ça, dit
Dante.
— Peut-être ont-ils tous démarré ainsi, lui répondit Lorenz. Ça doit être le
cas de certains. Mais cette graine n’a rien donné sur cette terre rocheuse. La
présence humaine y est compromise pour un bon bout de temps.
Dante inspira une grande bouffée d’air chargé de senteurs. Une
atmosphère si pure, dépourvue de la moindre trace de produits chimiques. Il
s’était tout récemment rendu pour la première fois sur un monde-ruche et,
outre l’indifférence permanente qui y régnait, il avait trouvé l’endroit
révoltant. Il avait de plus en plus de mal à regretter l’échec de cette
colonisation.
— Le centre, dit-il en indiquant les édifices de l’Administratum avec son
pistolet.
— Je vois quelque chose ! s’exclama Lorenz. Là !
Dante perçut un bref mouvement sur la chaussée.
Lorenz leva son arme et tira une courte rafale.
— Par les ailes de notre seigneur, je l’ai raté, lâcha-t-il avec amertume.
Sans le moindre avertissement, il tira son épée tronçonneuse, alluma ses
réacteurs dorsaux et s’envola le long de la rue. C’en était fini de la quiétude
de cette cité en ruine.
— Attends ! tenta de le rappeler Dante.
Mais Lorenz ruminait depuis trop longtemps sa frustration. Il atterrit et fit
voler des débris de rocbéton sous ses bottes, puis chargea au coin d’une rue
en ouvrant le feu.
Dante ouvrit un canal vox.
— Basileus, ici Dante. Nous avons trouvé le reste des Orreti. Ils occupent
le centre de la colonie, à ces coordonnées, l’informa-t-il en envoyant les
données affichées par son cogitateur.
— Restez sur place et attendez les renforts, voxa le sergent.
— Négatif, sergent, Lorenz les a déjà engagés. Je le suis.
Ne désirant pas entendre l’inévitable contre-ordre, Dante enclencha à son
tour ses réacteurs dorsaux. La sensation de poussée dans son dos fut
extrêmement agréable quand ils le soulevèrent du sol. L’irritation qu’il
ressentait envers Lorenz s’évanouit dans le rugissement des turbines. Ses
deux cœurs se mirent à battre plus fort, l’anticipation des combats avait
embrasé les dons de l’Empereur et emplissait son organisme d’hormones
synthétisées. Bondir au combat était tout autre chose que s’envoler depuis
Angel’s Leap, dix années plus tôt. Quand il atterrit, ses dents étaient serrées
en un rictus sauvage. Il bondit à nouveau, n’hésitant pas à brûler des litres
de carburant pour s’approcher d’un vol véritable. Il contourna habilement le
coin d’un bâtiment recouvert de mousses et déboucha dans le centre de
l’ancienne colonie.
Sur la place, les Orreti avaient tendu de grandes toiles sur elles ils avaient
soigneusement étalé les composants prélevés sur des machines. Un tel
travail suggérait que ces créatures n’avaient pas conscience de la
destruction de leurs chalands en orbite. Ou bien, s’ils l’étaient, cette
opération de récupération revêtait un rôle défensif, sans qu’il puisse
comprendre contre quoi. Il était inutile d’essayer de comprendre les xenos.
Ils étaient par nature incompréhensibles et méprisables.
Lorenz se trouvait au milieu de la place. Des douzaines d’Orreti le
prenaient pour cible depuis les ruines. Les rayons énergétiques de leurs
armes éraflaient son casque et noircissaient la peinture jaune. Il était engagé
contre de plus grosses créatures, trois êtres qui faisaient deux fois la taille
d’un space marine. Ils avaient les mêmes caractéristiques que les Orreti:
deux longs bras, un gros membre arrière et plusieurs petits appendices
spécialisés le long du torse, mais là où les plus petits étaient vêtus de robes
bouffantes, ceux-ci portaient des armures de plaques iridescentes. Des
casques protégeaient leurs têtes. Ils brandissaient une variété d’armes
semblables à des pistolets et qui crachaient des rayons à particules. Ils
n’étaient pas plus dangereux pour une armure Astartes que les fusils des
Orreti plus modestes, mais leurs puissants membres antérieurs maniaient
d’imposante lames qui, elles, pouvaient poser problème.
Les aliens se redressaient sur leur membre postérieur pour frapper Lorenz,
qui esquivait leurs lames. Deux épées s’abattirent sur lui ; il interposa son
épée tronçonneuse et l’impact fit voler des étincelles. Il repoussa la créature
en arrière et fut immédiatement pris à partie par les deux autres avant
d’avoir pu achever la première.
Dante se rua parmi eux en les mitraillant de son pistolet bolter. Cinq
projectiles frappèrent le flanc de l’une des créatures et traversèrent son
armure comme si c’était du papier. Des explosions ouvrirent de larges
cratères dans ses chairs. Elle battit l’air de ses bras subsidiaires, tituba en
arrière, ses organes internes exposés, rejeta la tête en arrière, puis mourut.
Tirant dans toutes les directions, Dante se joignit à la mêlée.
— Mon frère ! lui cria Lorenz. J’ai peut-être été un peu imprudent.
— Nous aurions dû attendre ! lui répondit Dante en portant un coup vers la
jambe d’un alien.
Les deux space marines se mirent dos à dos, chacun face à une créature
ennemie. Il aurait voulu faire des reproches à son camarade, mais se trouva
pris par l’ardeur des combats. Il en oublia même ce qu’il venait de lui dire.
Qui pouvait patienter quand une bonne bataille s’annonçait ?
— Par les fosses de Baal, que sont ces bestioles ? demanda Lorenz.
— Des organismes guerriers ? Les plus petits pourraient être les mâles et
les plus gros les femelles ? Ou l’inverse. Mais peu importe, ils essayent tous
de nous tuer.
Dante leva son pistolet, mais un revers d’une épée dévia ses tirs et le lui
arracha de la main. La colère s’empara de lui. Comment pouvait-on oser
s’en prendre ainsi à son équipement ? Il brandit son épée tronçonneuse,
rugit, puis se jeta en avant, repoussant l’alien sous une série de coups
violents.
Lorenz esquiva une lame qui fendit l’air en vrombissant.
— Ça, c’est les femelles ? Ah ! J’aime mieux ça ! Leurs femelles se
battent correctement !
Des réacteurs dorsaux rugirent, et Arvin tomba au milieu des combats. Si
Dante éprouvait de la colère, ça n’était rien à côté de la fureur d’Arvin.
— Tuez-les ! Tuez-les ! hurlait-il.
Dante fit un pas vers son adversaire en plein repli, mais son camarade
l’écarta d’un coup d’épaule.
— Il est à moi ! C’est à moi de le tuer ! s’écria-t-il.
Mécontent qu’on lui ait volé sa proie, Dante s’écarta pourtant, interpellé
par le ton d’Arvin.
Les autres atterrirent autour de la mêlée et se ruèrent vers les bâtiments
alentour. Les salles sans plafond résonnèrent des tirs de pistolets bolters, du
piaillement des aliens et du vrombissement des épées tronçonneuses. Les
tirs de rayons à particules se firent de moins en moins nombreux. En moins
de trois minutes, tous les xenos furent abattus. Lorenz était venu à bout de
son adversaire, celui d’Arvin avait été mis en pièce, ce qui ne l’empêchait
pas de continuer à le pilonner de coups, projetant des giclées de sang et des
morceaux de viande sur les murs.
— Il est mort, mon frère ! Arrête !
Dante posa une main sur l’épaule d’Arvin. Celui-ci pivota sur lui-même et
lui porta un coup de la garde de son épée, fissurant ses lentilles. Dante
recula en chancelant. Arvin leva son arme au-dessus de sa tête et se mit à
hurler des paroles incompréhensibles.
Il veut me tuer, se dit Dante.
— Arrêtez-le ! Plaquez-le au sol ! beugla Basileus.
Ses frères joignirent leurs cris à ceux du sergent, mais leurs voix lui
semblaient distantes, comme émanant d’un lointain souvenir. Il ne se
souciait que de l’épée d’Arvin qui menaçait de s’abattre sur lui. Le temps
sembla ralentir. Stupéfait, il leva sa lame pour bloquer celle de son
camarade.
Leurs lames se heurtèrent, les dents crissèrent, et le temps reprit son cours
normal. La violence de l’impact le fit chanceler. Arvin avait la force d’un
homme possédé.
— Arrêtez-le ! Arrêtez-le ! répéta Basileus.
Un autre coup s’abattit sur Dante. Les deux épées raclèrent l’une contre
l’autre. Celle d’Arvin vola au sol, le moteur de celle de Dante s’enflamma.
Dante jeta son arme juste à temps pour saisir Arvin qui s’était jeté sur lui.
Les deux camarades roulèrent au sol.
— Comment oses-tu ? Tu veux me voler ma victime, ma proie ?
Arvin avait oublié toute discipline de combat et il griffait le casque de
Dante comme un forcené. Dante se voyait dans l’incapacité de réagir
efficacement, tant il devait retenir son casque qui menaçait de lui être
arraché.
— Lâche-le ! cria Lorenz.
Il attrapa Arvin par l’épaule, mais fut violemment rejeté en arrière. Il
revint à la charge ; Ristan se chargea de l’autre bras, tandis que Giacomus le
saisit par ses réacteurs dorsaux. Ensemble, ils parvinrent à éloigner Arvin
de Dante et le jetèrent au sol. Arvin se remit debout, prêt à se jeter à
nouveau sur le premier d’entre eux. Lorenz le plaqua à la taille et tous deux
s’écrasèrent par terre.
Dante se releva. Il tremblait littéralement à l’intérieur de son armure, en
partie à cause du choc de l’attaque de son propre frère, mais surtout parce
qu’il luttait contre sa propre envie d’en venir aux mains. Cette proie avait
été la sienne, pas celle d’Arvin. L’insolence de son frère l’avait mis en
colère. Ses cœurs battaient à tout rompre, sa vision se brouilla. Arvin se
débattait et criait sous le poids de Lorenz et Giacomus.
Dante se détourna de ce spectacle et repoussa sa soif de sang. Il se
concentra à la place sur son armure et entama la vérification post-bataille.
— Concentre-toi, concentre-toi, la première grâce, se murmura-t-il, son
souffle chaud sous son casque. Respecte ton équipement. Prends soin de ton
armure. Le contrôle, le contrôle, le contrôle !
Un frisson le traversa, si violent que son armure poussa un gémissement
étrange en essayant de coller à ses mouvements. Les câbles neuronaux
tirèrent sur leurs connecteurs.
— Mes armes, dit-il.
Il avait perdu son pistolet et son épée. Il alla les ramasser en se chuchotant
des mantras de retour au calme.
Au moment où il ramassait son épée endommagée, il s’aperçut que l’une
des femelles orreti vivait encore. Son membre postérieur était replié sous
elle. L’un des bras était brisé ; l’autre, tranché au niveau du coude, laissait
échapper ses fluides vitaux. Les membres secondaires autour du torse
bougeaient faiblement. Dante baissa son pistolet vers le visage allongé. De
multiples yeux se tournèrent vers lui.
— Paix, paix ! dit l’animal dans un gothique aux accents musicaux. Vous
prendre tout. Nous avoir mis de côté ces choses pour vous, poursuivit
l’Orreti en lui indiqua comme elle put les pièces de machineries bien
rangées. Nous partir. Pas de bagarre. Nous penser ce monde mort. Mais il
était à vous. Nous avoir fait erreur. Nous partir.
— Pourquoi nous avoir attaqués ? demanda Dante, surpris par la note
agressive dans sa voix.
— Nous pas attaquer. C’est vous.
La main de Dante hésita. Un sentiment de dégoût et de rage luttaient
contre la miséricorde. C’était un alien, un implacable ennemi de l’humanité
par nature, mais il implorait sa pitié. La miséricorde était la troisième grâce.
Il plongea son regard dans le sien. La bête leva ses bras.
Elle était terrifiée.
Dante laissa retomber son arme.
Ses frères étaient toujours occupés à maîtriser leur camarade enragé, mais
Arvin vit que Dante hésitait.
— Tue-le ! Tue-le ! Laisse-moi le faire ! Laisse-moi boire son sang !
hurlait Arvin.
Il tenta de ramper vers l’alien en entraînant Lorenz et Giacomus avec lui.
Basileus lui décocha un grand coup de poing en pleine poitrine, et les autres
purent enfin le maîtriser. Le sergent ôta son casque.
— Arvin ! Calme-toi ! lui ordonna-t-il. Reprenez vos esprits !
— Sergent, cette créature vit encore. Elle implore notre clémence, dit
Dante.
Basileus regarda en arrière. Sur son visage, la dignité avait cédé la place à
la sauvagerie. Ses yeux étaient injectés de sang et ses crocs sortis.
— Et tu attends quoi, Dante ? Tue-le. C’est un alien et il ne mérite pas de
vivre. Aucune raison d’hésiter !
Dante braqua à nouveau son arme vers le visage de la créature, qui
écarquilla ses nombreux yeux. Il fut incapable de supporter ce regard chargé
de peur. Avant de comprendre ce qu’il faisait, il avait fait disparaître ce
visage d’un tir de son pistolet. Les quelques yeux intacts se refermèrent et
le corps se recroquevilla sur lui-même.
— Maintenez-le au sol ! ordonna Basileus avant de s’éloigner d’Arvin et
d’activer le micro accroché à son oreille. Ici Basileus. Les Orreti sont morts.
Je ne capte plus aucun signe de vie de leur part. Je doute qu’ils aient été
responsables de la disparition de cette colonie, mais ils l’ont pillée de tout
ce qu’ils ont pu trouver. En profanant un monde de l’Empereur avec leur
présence impie, ils ont mérité la mort. Procédez à notre extraction
immédiate. Je déclare ce monde purifié. Je ferai un rapport au Departmento
Colonia suggérant une plus forte présence militaire lors de la prochaine
tentative de colonisation.
Arvin se débattait toujours, et les trois space marines ne furent pas de trop
pour le maîtriser.
— Arvin, mon frère ! C’est nous ! Pourquoi nous combats-tu ? lui cria
Lorenz, au bord de la panique.
Jamais il n’avait eu peur face à l’ennemi et voilà qu’il était effrayé en
voyant Arvin perdre son sang-froid.
— Lâchez-moi ! s’époumonait ce dernier. Je vais les écraser, les éparpiller
dans toute cette cité ! Ils vont apprendre ce qu’est la peur ! Je vais les
réduire en bouillie !
— Par le trône de l’Empereur ! gronda Basileus. Il ne veut pas se calmer.
Tenez-le bien !
Le sergent dégaina sa lame de combat et se dirigea vers les cadavres.
— Qu’est-ce qui lui arrive ? s’inquiéta Lorenz.
— C’est la rage ! La Rage Noire s’est emparée de lui ! répondit Giacomus.
— Ça n’est pas la Rage Noire, mais la Soif Rouge, rectifia le sergent, dont
le sang-froid permit aux autres de se maîtriser. Elle le tient dans ses griffes,
et moi aussi. Mais moi, je maîtrise mes passions, voilà tout.
— Nous avons tous fait l’expérience de la soif ! se récria Giacomus. Ça
n’a jamais eu cet effet. Je n’y comprends rien !
— Alors, c’est que tu as encore beaucoup à apprendre. Il n’existe qu’un
seul remède pour la calmer. Enlevez-lui son casque !
Avec un dégoût évident, il tâta le cou de l’un des aliens, puis le tordit et
trancha dans la chair. Il mit ses mains en coupelle sous l’entaille pour
recueillir un sang violacé. Lorenz et Giacomus maintinrent les bras d’Arvin
pendant que Ristan lui tenait le casque. Il parvint à glisser ses doigts
jusqu’aux attaches, juste au-dessus du gorgerin, puis lui arracha son
heaume.
Leur frère n’était plus là. Un monstre avait pris sa place. Les veines de son
cou avaient gonflé, sa peau d’albâtre avait viré au cramoisi, ses yeux étaient
écarquillés et injectés de sang. Il tenta de mordre ses frères, ses crocs
dénudés.
— Tenez-le bien ! déclara Basileus, qui prit soin de ne pas renverser le
précieux liquide en approchant ses mains de la bouche d’Arvin. Bois ! Bois
le sang. Laisse-le étancher ta soif, mon frère, l’encouragea-t-il.
Arvin émit un gargouillis. Basileus l’obligea à ouvrir la bouche du bout de
ses doigts ; les crocs d’Arvin crissèrent sur la céramite.
— Bois ! ordonna-t-il.
Le sang éclaboussa la bouche d’Arvin. Il cessa de se débattre, puis se mit à
lécher les doigts gantelés du sergent. Lorenz, Ristan et Giacomus
s’écartèrent de lui doucement.
Le visage d’Arvin avait perdu son horrible couleur rouge. Il léchait le sang
alien, les yeux dilatés.
— Il est ivre de sang, dit Giacomus.
— Il va se calmer, maintenant, ajouta le sergent, dont le visage n’était pas
loin d’afficher la même sauvagerie que celui d’Arvin.
Les jeunes space marines posèrent des regards gourmands sur le sang,
tenaillés par leur propre soif.
Basileus les regarda.
— Elle vous affecte vous aussi. C’est fréquent au sein de notre chapitre,
quand l’un de nous y succombe, les autres le suivent. Buvez tous, vite !
Buvez pour cette victoire ! Buvez pour la gloire de l’Imperium ! Buvez en
mémoire de Sanguinius ! Partagez le sang. Purgez votre sauvagerie,
réapprenez la maîtrise de soi, et par cet acte, obtenez le pardon.
Ils n’avaient jamais participé à ce genre de libation, pas dans ces
circonstances. Le sang, et le fait d’en boire, étaient sacrés pour leur
chapitre, mais cela se faisait toujours sous la surveillance étroite des
prêtres-sanguiniens. Tout d’abord timides, ils vinrent s’agenouiller près du
cadavre de l’alien et enlevèrent leur casque. Lorenz fut le premier à déposer
ses lèvres sur la peau étrangère. Il grimaça de dégoût tandis que son visage
rougissait d’impatience. Dante fut le suivant. La peau de cuir était encore
chaude et, malgré sa réticence, il se mit à saliver. Ses crocs grandirent et
percèrent la peau. Un sang au goût épicé coula dans sa bouche et vint
apaiser son appétit. De plus en plus avide, il se mit à lécher la blessure et
aspira plusieurs gorgées. Des fragments de souvenirs s’embrasèrent dans
son esprit quand il s’abreuva à grandes goulées, son omophagea captura des
bribes de l’existence de la créature.
Il connut alors un peu mieux les Orreti. C’étaient des nomades ; leur
monde natal n’existait plus. Ils n’avaient jamais été très nombreux et se
trouvaient au bord de l’extinction. Il sentit leur tristesse et leur douleur. Ce
n’était pas des créatures agressives, juste des opportunistes qui vivaient au
crochet des civilisations de la galaxie. Mais Dante s’en moquait. Seul
importait leur sang. Leur triste destinée fut noyée dans un raz de marée
écarlate.
Il goûta la mort de la créature. Sa peur brisa l’emprise de la soif et il rejeta
la tête en arrière.
Il prit une longue inspiration. Il cligna des yeux et redevint lui-même.
L’existence volée de l’alien courait à travers son corps et il vit ses
camarades pour ce qu’ils étaient. Giacomus lapait le sang sur le sol. Lorenz
suçait un bras et Ristan était penché sur la poitrine, comme un nouveau-né à
la tétée.
Que sommes-nous devenus ? se demanda-t-il. Mais cette pensée fut
balayée par la soif. L’odeur du sang lui donna l’eau à la bouche. Sa raison
reflua et il se jeta à nouveau sur le cadavre.
Il y avait du sang à boire au diable la miséricorde.
CHAPITRE DIX-SEPT
LA RAGE NOIRE
518.M40
Ruche Holywell
Tobias Halt
Système de Halt
— Ici Dante ! Demande de soutien urgent ! Nous sommes isolés !
Laziel était un poids mort sur son bras. Son armure était maculée du sang
qui s’échappait des blessures de son frère. Dante le poussa en avant. Son
frère tituba, sa respiration inégale amplifiée par sa grille-vox.
Une silhouette en armure énergétique se dessina à l’extrémité du couloir,
son iconographie profanée incrustée de rouille et de souillures. Dante tira
d’une main et vida la moitié de son chargeur. Les projectiles explosèrent
dans le corps du renégat qui s’effondra, mort.
— Ici Dante, est-ce que quelqu’un m’entend ?
Il continua d’avancer en traînant Laziel avec lui. Il jeta un coup d’œil
derrière lui, d’autres traîtres approchaient. Des bolts frappèrent les parois et
firent voler des morceaux de plastacier.
Quelques-uns ricochèrent sur son armure. Un projectile explosa contre sa
cuirasse et la fit trembler tout entière.
— Laziel, debout ! cria-t-il.
Il acheva de vider son chargeur en ripostant contre les traîtres.
— Je… je… peux pas… répondit son camarade. Je…
Il s’effondra contre le mur.
Les renégats avancèrent, armes levées, dans le couloir humide. Leurs
épaulières raclaient contre les parois corrodées et faisaient tomber des
fragments rouillés. Des petites mouches tournaient autour de lumiglobes
jaunâtres enchâssés dans le plafond. L’atmosphère était lourde et poisseuse,
même s’ils se trouvaient assez haut en altitude, bien au-dessus des océans
de Tobias Halt.
Dante se prépara au pire, mais les traîtres ne tirèrent pas.
— Ils veulent nos glandes progénoïdes, gronda-t-il.
Et la colère s’empara de lui. Les battements de ses cœurs devinrent de
véritables tambours de guerre. Avant même qu’il ne puisse y réfléchir, il se
précipitait sur eux, l’épée tronçonneuse rugissante. Il percuta le premier et
le projeta en arrière.
— Traître ! Traître ! hurla-t-il au visage du space marine.
Le guerrier semblait hésiter et tentait de contacter ses camarades. Une
lame de combat traça une entaille sur l’aigle pectoral de Dante, qui répondit
par un grand coup de coude qui fissura les lentilles et fit chanceler un peu
plus l’ennemi. La Purge, c’est ainsi qu’ils s’appelaient eux-mêmes,
autrefois loyalistes, désormais misérables acolytes du dieu de la Peste. Leur
armure, intégralement noire, était peinte en vert autour des jambières et des
épaulières. Il inversa sa prise sur son épée tronçonneuse et la plongea pointe
en avant dans la poitrine du traître. Le sang jaillit et le guerrier mourut.
Dante arracha son arme d’un geste rageur.
Les renégats qui suivaient ouvrirent le feu. Des bolts explosèrent contre
son armure. Des runes d’alerte s’activèrent un peu partout dans son casque,
mais il n’y prêta pas la moindre attention. Ils continuèrent de le mitrailler
jusqu’à ce que son épée tronçonneuse emporte la main de celui de tête.
Dante dégaina dans l’instant sa lame de combat et l’enfonça jusqu’à la
garde dans le casque de l’ennemi. Un sang noir gicla par la grille du
respirateur.
Il enjamba le corps, porta un violent coup de pied à celui qui suivait,
défonçant sa jambière et le déséquilibrant. Puis, presque dans le même
geste, il le décapita. Son épée sembla vouloir rester dans l’armure du traître,
alors il se jeta de tout son poids sur le troisième guerrier, hurlant des propos
incohérents. La Soif Rouge était en lui et noyait son âme sous une vague de
rage écarlate. L’impact jeta le traître au sol, ses mains se serrèrent autour de
son cou. Il enfonça ses doigts dans le gorgerin plus vulnérable et appuya si
fort qu’il brisa les sceaux métalliques et s’enfonça dans la chair en dessous.
Le traître le frappa au casque et fit vaciller son affichage interne, mais cela
ne le calma pas. D’un dernier geste enragé, il lui brisa la nuque et termina
en lui arrachant le casque.
Le guerrier ne semblait pas si différent de lui. Ses traits affichaient la
même déformation transhumaine, même si la beauté de Sanguinius en était
absente. Dante se demanda quel Primarque avait bien pu offrir ses dons à
cette créature. Il lui était insupportable qu’un Adeptus Astartes supposé
loyal puisse se tourner vers le Chaos. Ses crocs sortirent. Il allait s’abreuver
de cette chose et lui voler les secrets de son âme.
Il ouvrit ses filtres respiratoires et se prépara à enlever son casque. La
puanteur du sang du traître le frappa de plein fouet.
Dante se releva, sa soif reflua, mais ne se calma pas totalement. Jamais
elle ne le pourrait.
Il revint vers Laziel et passa un bras sous ses épaules pour le relever.
— Viens, lui dit-il. Nous devons continuer.
Dante aida ainsi son frère à traverser le réseau de tunnels. Les lieux étaient
jonchés des cadavres émaciés des citoyens. La Purge avait occupé Tobias
Halt et entrepris d’affamer systématiquement ses habitants. Des millions
avaient succombé. Certains squelettes portaient des traces qui laissaient
comprendre que, désespérés, certains habitants s’étaient livrés au
cannibalisme.
Des explosions firent trembler la ruche, suivies de séismes qui firent
vaciller la titanesque cité tout entière. Il s’attendait à tout moment à ce que
l’ensemble s’effondre sur eux, mais les structures tinrent bon. Et personne
n’entendait ses appels à l’aide.
— Nous nous sommes trop enfoncés, souffla Laziel. Ils ne peuvent pas
nous entendre.
— Alors, nous devons nous rapprocher des abords de la ruche, répondit
Dante.
Ils se trouvaient en bordure d’un puits qui disparaissait dans l’obscurité,
plusieurs milliers de mètres plus bas. De lointaines fusillades résonnaient
dasn les hauteurs. Dante eut du mal à s’orienter. La ruche Holywell faisait
six kilomètres de large.
— Mais par où aller ?
Laziel était appuyé contre la paroi. Son armure perdait du sang et des
fluides mécaniques en égale quantité. Les brèches étaient poisseuses de gel
coagulant. Il gémit de douleur. Dante suspectait qu’au moins un de ses
poumons avait été perforé.
— Demande-le-lui, lui proposa Laziel en levant un bras.
Dante se retourna, et braqua son bolter vers le visage d’une fillette
famélique en haillons.
Il baissa son arme.
— Bonjour, petite, nous sommes les anges de l’Empereur. Nous cherchons
un moyen de sortir d’ici. Tu peux nous aider ?
Elle s’avança vers eux. Elle devait avoir une douzaine d’années terranes.
Dante espéra qu’elle fût suffisamment mature pour faire la différence entre
des loyalistes et des traîtres.
— Manger, leur dit-elle.
Dante hocha la tête et s’agenouilla. Doucement, afin de ne pas l’effrayer, il
prit un biscuit de ration à sa ceinture.
— On nous les a donnés pour vous, pour que vous ne mouriez plus de
faim, lui dit-il.
Elle le lui prit des mains, arracha l’emballage de plastek de ses dents, puis
l’engloutit. Sa chemise était collée à son corps et laissait entrevoir ses côtes.
— Tu sais que nous sommes là pour te sauver, hein ? Nous ne sommes pas
comme les autres.
Elle hocha la tête.
— Vous êtes les anges rouges. Papa a dit que vous étiez gentils. Venez.
Dante se releva, soulagé. Sa soif le tenaillait toujours, mais elle était pour
le moment sous contrôle. Il ressentit cependant une envie de déchirer la
gorge de la gamine et de se repaître de son sang, mais il la repoussa
immédiatement sans que cela n’affecte son attitude.
— Tu vois ? lui dit Laziel quand il le prit sous le bras. Nous devons faire
confiance à ceux que nous devons protéger. Grâce à elle, nous allons
pouvoir retrouver notre légion.
Dante se figea sur place.
— Notre légion, mon frère ?
— Notre chapitre, corrigea Laziel, visiblement perturbé. Notre chapitre.
Les paroles de Laziel s’embrouillèrent. Dante espérait que ce fut à cause
de la douleur. L’alternative était trop terrible.
Ils traversèrent des districts industriels désertés. Des dortoirs entiers étaient
silencieux, les dépouilles des morts enveloppées de linceuls de poussière.
Ils s’éloignèrent progressivement de la lointaine rumeur de la bataille et le
silence sépulcral de la ruche s’imposa.
Laziel récupéra un peu et réussit à se passer de l’aide de Dante, mais il
resta toujours aussi confus. Dante se trouvait confronté à un dilemme : il
devait se signaler à ses camarades, mais si Laziel était en train de
succomber à la Rage Noire, alors cela se solderait par un désastre.
La fillette se glissa par une fissure. Dante regarda à l’intérieur. Elle était
entrée dans la structure même de la ruche par une faille ouverte. Des
stalactites orangées de composants ferreux pendaient du plafond. Elle
s’arrêta et lui fit signe de venir. Il examina le passage, il était tout juste
assez large pour qu’il puisse passer en rampant. Il y poussa d’abord Laziel.
— Le palais tiendra, tu verras, lui dit Laziel.
— Laziel ! Reste avec moi, s’il te plaît. Souviens-toi de qui tu es.
— Je suis frère Laziel, et tu es frère Dante, dit-il.
— En effet, je suis Dante. Maintenant, rampe. Reste concentré sur le
présent. Les souvenirs de notre père sont en train de te rattraper. Tu dois
leur résister.
— Oui, murmura-t-il. Je les vois. Je sais, Dante. Je ne faillirai pas. Je le
promets.
Le passage donnait sur une voie d’accès, même si celle-ci n’était plus
utilisée depuis longtemps. La fille les conduisit le long de cette voie, vers
une porte récemment barricadée. Deux sentinelles montaient la garde à
l’extérieur, tout aussi maigres et crasseuses. Elles n’en étaient pas moins
vigilantes et tombèrent à genoux quand ils virent les deux Blood Angels
sortir de l’ombre.
— Messeigneurs ! dit l’un des hommes.
— Levez-vous, je vous en prie. Ne vous prosternez pas, leur dit Dante.
Mon frère a besoin d’une aide urgente. Je dois contacter mon chapitre.
Les hommes hochèrent la tête, l’un d’eux cogna à la porte.
— Ouvrez ! Ouvrez ! appela-t-il.
Les battants s’ouvrirent en grinçant. Un autre couloir, encombré de
barricades, se poursuivait avant de tourner brutalement et de déboucher sur
une autre porte. Des hommes affamés quittèrent leurs positions et fixèrent
les demi-dieux de leurs yeux ébahis. Dante les ignora et continua de traîner
Laziel, à moitié conscient, derrière lui. Cette autre porte donnait sur une
vaste usine remplie de personnes. Elles étaient allongées sur des couches de
fortune et occupaient le moindre mètre carré entre les presses géantes. Il y
en avait sur les passerelles qui traversaient le hall, assis en groupes sur les
balcons. Partout où il regardait, il y avait des gens.
L’odeur dégagée par une telle promiscuité frappa les space marines de
plein fouet. Tant de vies. Tant de sang. Laziel sembla s’éveiller subitement.
Dante s’en inquiéta. Sa bouche s’emplit de salive.
— Qui commande ici ? s’enquit-il.
De nombreuses personnes vinrent s’agenouiller autour d’eux en faisant le
signe de l’Aquila, mais elles ne tentèrent pas d’arrêter les space marines.
— Papa ! lança la fillette avant de se précipiter vers un homme à la longue
barbe.
Comme tous les autres, il avait les joues creusées et les yeux enfoncés par
le manque de nourriture. Il embrassa sa fille et vint à la rencontre des Blood
Angels.
— Je m’appelle Segelyes, directeur de cette usine. C’est moi qui suis en
charge, désigné par mes concitoyens. Nous sommes heureux de vous
accueillir. L’Empereur protège vraiment, nous le voyons aujourd’hui, n’est-
ce pas, mes frères et sœurs ?
La foule lui répondit par l’affirmative.
— La guerre n’est pas encore terminée, déclara Dante. Disposez-vous
d’une pièce où mon frère pourrait s’allonger ? Il est sérieusement blessé.
— Oui, bien sûr.
Segelyes les conduisit vers un petit bureau dont il fit sortir les familles qui
s’y trouvaient.
Dante allongea Laziel sur le sol, soulagé d’être enfin libéré de son poids.
— Horus arrive, mon frère, souffla-t-il.
— De quoi parle-t-il ? s’étonna Segelyes, intrigué.
— Il délire, répondit Dante, d’un ton plus sec que ce qu’il aurait voulu. Un
instant, je vous prie. Je dois indiquer ma présence à mes frères.
— Oui, bien entendu.
Le directeur s’inclina et sortit en refermant la porte derrière lui.
Même pas capable de soutenir un frère. Dante se maudit intérieurement.
— Laziel, écoute-moi. Tu dois te souvenir.
— Me souvenir ?
— Les cinq grâces ! Souviens-toi !
— Quelles grâces ? répondit-il, comme dans un rêve.
— La Règle, Laziel. Les cinq grâces et les cinq vertus.
— Une règle ? Je n’impose rien de tel à mes fils.
Les cœurs de Dante bondirent. Il ouvrit un canal vox.
— Ici Dante, répondez. Nous avons été séparés de l’escouade Ophid.
Répondez, s’il vous plaît.
De longues secondes s’écoulèrent. Dante faillit hurler de soulagement
quand son oreillette s’éveilla enfin.
— Dante, ici Lorenz. Nous t’avons cru mort. L’ennemi se replie, la victoire
approche. Reste où tu es et nous allons venir te récupérer. Le capitaine
Avernis t’a localisé grâce au signal de ton armure. Ça risque de prendre un
peu de temps, je préfère te prévenir. Il y a un nœud de résistance entre toi et
nous. Il semble que, d’une manière ou d’une autre, tu sois parvenu à
franchir les lignes de La Purge.
— Combien de temps ? demanda Dante en baissant la voix.
— Il y a un problème ?
— Lorenz, nous avons été recueillis par un groupe de citoyens. Ils doivent
être un bon millier, au moins.
— C’est une bonne chose d’apprendre que des gens ont survécu à cette
horreur.
La bouche de Dante s’assécha.
— Laziel est gravement blessé. Il perd pied.
— Noire ou rouge ?
— La noire. La Rage Noire. Il parle de légions et du Palais Impérial.
Le vox grésilla, la voix d’Avernis remplaça celle de Lorenz.
— Dante, tu dois partir immédiatement. Éloigne Laziel de ces gens. Fonce
vers le point de rendez-vous sans attendre.
Une carte s’afficha sur la visière de Dante. Un point rouge y clignotait
avec insistance.
— Je vais envoyer du monde pour vous récupérer. Le chemin est risqué et
semé d’embûches, mais vous ne pouvez pas rester où vous êtes. Soyez sur
place dans une heure.
— Bien compris, capitaine, répondit-il. Reste là, dit-il à Laziel.
Laziel grogna. Dante s’approcha de la porte. Et ils ne connaîtront pas la
peur. Il n’en ressentait pas pour lui-même, cette partie de la légende était
vraie, mais pour ces gens présents dans ce grand hall.
— Segelyes ? J’ai besoin de votre aide, dit-il aussi discrètement qu’il le
put. Mes frères vont venir pour évacuer mon camarade blessé. Je dois me
rendre au point de rendez-vous.
Il traça rapidement un plan sur le sol du bout du doigt. Les quelques
mortels présents se regardèrent entre eux, surpris par le talent graphique
démontré.
— Je reconnais cet endroit. C’est à un demi-kilomètre d’ici. Un accès
extérieur dans l’enceinte de la ruche, utilisé pour la maintenance.
Toute la ruche vibra.
— Vous pouvez me mettre dans la bonne direction ?
— Ce serait plus simple que nous vous y conduisions, proposa Segelyes.
— Ça ne sera pas nécessaire.
Laziel poussa un cri. Dante soupesa les options qui se présentaient à lui. Il
pourrait probablement y arriver seul. Mais dans le cas contraire…
— Très bien, conduisez-moi. Mais seulement quelques-uns. Nous ne
pouvons pas risquer d’attirer l’attention de l’ennemi sur nous.
Bien sûr, ça n’était pas la véritable raison, mais Dante ne pouvait pas leur
expliquer le risque que leur faisait courir la présence de Laziel. Mieux valait
limiter les menaces à quelques-uns seulement.
— Nous partons immédiatement. Zelger, Bozotz ! Prenez vos armes et
prévenez vos gars ! ordonna-t-il avant de se tourner vers Dante en affichant
un regard empli de fierté. Je vais vous conduire là-bas en personne.
À la réflexion, Dante fut satisfait de ses guides. Ils le menèrent à travers un
véritable labyrinthe de passages oubliés dans lequel il se serait perdu s’il
avait tenté d’y aller seul. Laziel marmonnait de temps en temps, mais il était
à peu près conscient, et Dante se prit à espérer.
Une demi-heure plus tard, ils se trouvaient dans l’antichambre d’un sas
donnant sur l’extérieur. Segelyes l’examina, songeur.
— Je ne suis jamais allé au-delà de cet endroit.
— Il vous faudrait des appareils respiratoires pour survivre à l’extérieur,
lui répondit Dante. À une telle hauteur, l’air est raréfié.
Segelyes hocha la tête.
— C’est ce qui se dit, en effet. C’est bien d’en avoir eu la confirmation.
Dante jeta un coup d’œil vers son camarade, assoupi contre un mur.
— Vous devriez partir.
Les hommes de Segelyes ramassèrent leurs armes. Celui qui montait la
garde près des portes leva une main. Tous firent silence.
— Des bruits de pas, souffla l’homme. Lourds. Adeptus Astartes.
— Vos frères ? demanda Segelyes à Dante.
Il secoua la tête. Il prit son bolter et vint se placer près de la sentinelle.
Les faisceaux de projecteurs frontaux balayaient le couloir. Un bolt éclata
tout près de la porte.
— La Purge ! s’écria-t-il.
Il riposta. Ils étaient piégés. Les civils allaient se faire massacrer. Les
hommes de Segelyes utilisèrent des armoires rangées le long des parois
pour se protéger. De telles barricades ne seraient d’aucune utilité contre les
projectiles explosifs, et ils ne tiendraient que quelques secondes dans un
corps à corps contre les renégats.
Dante sentit monter sa colère. Il avait été si près de réussir, et ces
innocents allaient perdre la vie par sa faute. Il vida son chargeur et emplit
l’accès à l’antichambre de balles explosives. Elles détonnèrent tout autour
de l’ennemi. L’un d’eux s’effondra dans un gargouillis métallique. Les
autres se replièrent sans attendre.
— Ils s’en vont ? demanda le garde.
Les autres les rejoignirent près de la porte.
— Reculez ! leur ordonna Dante.
Trop tard. Un missile fila le long du couloir et explosa sur le battant de la
porte. Dante fut projeté en arrière et retomba sur un homme qu’il écrasa
sous son poids. L’odeur de chair brûlée et de sang lui assaillit les narines. Il
tenta de refermer son casque, mais le système était bloqué. Ses oreilles
sifflaient. Il regarda autour de lui les visages effrayés d’hommes qui se
servaient de fusils qui n’avaient pas le moindre espoir de pénétrer une
armure de space marine. Ils étaient venus pour lui, pour les aider, son frère
et lui.
Des silhouettes approchaient dans le couloir.
Une fureur irraisonnée s’empara de Dante. Il se releva d’un bond, l’épée
en main, et se rua en direction de La Purge. Les bolts ricochèrent autour de
lui et sur lui ; les appels insistants des alarmes devinrent une véritable
clameur. Il percuta les traîtres de plein fouet. Son épée ouvrit en deux le
premier d’entre eux, son pistolet mit un terme à la misérable existence du
deuxième. Des poignards s’abattirent sur la céramite de son armure, maniés
par des forces surhumaines. Des lames rebondirent sur ses épaulières, des
mains tentèrent de s’agripper à lui, mais rien n’aurait pu l’arrêter. Il les
extermina, massacra leurs corps de traîtres. Son casque lui fut arraché et ses
sens s’emplirent de sang : sa couleur, son odeur. Sa rage enfla au point qu’il
devint une véritable machine à tuer. Il n’était plus qu’à un pas d’un monde
chaud, humide et empli de senteurs cuivrées. Cette chose qui avait été
Dante reflua, cédant la place à une arme hors de contrôle. Son dernier
ennemi tomba et il recula en direction de l’antichambre.
— Seigneur Dante ? demanda Segelyes.
Il fit un pas en arrière, horrifié par le regard injecté de sang et les crocs
dénudés du Blood Angel.
Dante poussa des cris incohérents et attaqua. Son monde ne fut plus que
hurlements et du sang chaud se déversa dans sa gorge.
Il y eut un éclair doré. Un ange encore plus imposant que lui s’interposa.
Avec un seul coup, le Sanguinor le rejeta en arrière. Un second le fit
plonger dans l’inconscience.
— Dante ? Frère Dante ? Tu m’entends ?
Il ouvrit les yeux.
— Il est réveillé, capitaine.
— Il est conscient ?
— Capitaine Avernis ? demanda Dante. Où suis-je ?
Il lui fallut quelques secondes pour reconnaître le sas qui jouxtait
l’antichambre. Ses frères étaient là, autour de lui, armes à la main. Les
portes, celles qui donnaient sur l’intérieur et sur l’extérieur, étaient grande
ouvertes. Un Stormraven se maintenait en vol stationnaire dans le ciel
chargé de poussière. Un vent humide et rance, engendré par la
décompression, soufflait depuis l’intérieur de la ruche.
— La Purge, dit Dante.
— Tu les as tous tués, répondit Avernis. Tous les six, à toi tout seul.
Impressionnant. Tu incarnes pleinement les Vertus du Guerrier.
Dante se releva.
— Et Laziel ?
— Il est inconscient. Nous soignerons ses blessures, il sera alors temps de
voir à quel point il a sombré.
— Inconscient ? Je me souviens de sang, de cris…
Dante regarda alors ses mains. Elles étaient maculées de sang. Le goût salé
lui imprégnait encore la gorge. Il ne s’agissait pas de Laziel, mais de lui.
— Les civils ? s’enquit-il.
Deux des hommes d’Avernis le retinrent par les bras.
— Lâchez-moi ! Laissez-moi les voir !
— Calme-toi, mon frère ! ordonna le capitaine.
Dante se dégagea et retourna d’un pas chancelant vers l’antichambre.
Les civils étaient morts, la gorge arrachée, livides, vidés de leur sang.
Dante posa sur le spectacle un regard chargé d’horreur. Seul Segelyes était
encore en vie. Il était prostré contre une cloison, les mains serrées sur son
ventre blessé. Son regard était perdu dans le vide.
— L’ange doré, l’ange doré… ne cessait-il de répéter.
Avernis prit Dante par le bras, puis ses mains se posèrent sur les siennes et
les serrèrent.
— Dante, la soif s’était emparée de toi. Tu n’es pas responsable. Tu serais
mort, sinon. Tu as sauvé des centaines d’autres civils. Tel est le prix que
nous devons payer.
— C’est impossible… répondit-il.
Il ne pouvait nier ce qu’il voyait. Il ne pouvait nier ce goût du sang sur ses
lèvres. Face à cette horreur qu’il éprouvait, son appétit se réveilla et il se
détourna, mortifié.
— Que fait-on de lui ? demanda le frère-vétéran Strollo, l’un des guerriers
de l’escouade personnelle d’Avernis, en indiquant Segelyes.
— Nul ne doit rien savoir de tout ceci, répliqua l’officier. Notre honte doit
rester secrète. Il conduisit Dante hors de l’antichambre.
Ils étaient en train de gravir la rampe d’assaut du Stormraven quand
retentit un coup de feu. Dante fit mine de revenir en arrière, mais Avernis le
poussa à l’intérieur.
Les derniers guerriers embarquèrent, la rampe se referma, et le Stormraven
emporta Dante.
Choqué, il se jura alors qu’il ne prendrait plus jamais le sang d’un seul être
vivant.
CHAPITRE DIX-HUIT
LA GRÂCE
DE LA MISERICORDE
998.M41
L’Ægis Diamondo
Système de Cryptus
Le librarium privé du seigneur commandeur à bord du Blade of Vengeance
renfermait des milliers de volumes. Nombre d’entre eux étaient des
exemplaires uniques car ils avaient été patiemment recopiés à la main
depuis des supports de données détruits il y avait bien longtemps. De tous
ces trésors, nul n’était aussi précieux que les Parchemins de Sanguinius,
quatre-vingt-dix-neuf rouleaux écrits de la main même du Primarque et
retranscrivant pensées les plus intimes. Les originaux étaient enterrés
profondément dans la Crypte de Marest, au cœur du librarium principal,
préservés des affres des années à l’intérieur de puissants champs de stase. Il
n’en existait que cinq autres copies. Au cours de sa longue existence, Dante
n’avait pu poser les doigts sur les originaux qu’à trois reprises.
Il était assis à son immense bureau, vêtu d’une robe de jour rouge et or.
L’exemplaire était comme neuf, mais Dante l’avait pourtant lu et relu un
nombre incalculable de fois. Un passage en particulier le fascinait à chaque
fois. Ses doigts suivirent les mots, des gants de velours protégeaient le vélin
des sécrétions acides de sa peau.
J’ai peur de ce que j’ai contemplé, avait écrit le Primarque. Mes visions
m’ont plongé dans les ténèbres. On ne peut en tirer que si peu de réconfort.
Les conséquences de notre victoire sont amères, en réalité, comme je l’ai
déjà écrit plus haut, mais il reste des choses que je ne puis me résoudre à
raconter. Des visions si sombres qu’elles emplissent mon cœur de désespoir.
Les rêves de mon père sont morts, c’est certain. Une ère interminable de
guerre et de souffrance nous attend, et l’Empereur aurait le cœur brisé s’il
parvenait à le percevoir. Il n’a jamais laissé entendre qu’il avait conscience
de ce sombre futur qui se présente à nous. Sait-Il ? J’ai du mal à croire que
ce ne soit pas le cas. Mon don de vision, si on peut vraiment appeler ça un
don, me vient de Lui, et Il est l’être le plus puissant que je connaisse. Je me
suis maintes fois demandé s’Il savait tout et s’Il avait prévu tout ce qui
avait fini par se passer ? Ou bien a-t-Il été, tout comme moi, pris par
surprise ? Ce futur radieux que j’entrevoyais jadis a disparu dans les
cendres en l’espace d’une seconde, pour laisser place à un autre chemin,
celui de la corruption. Je te maudis, Horus. Je te maudis jusqu’à la fin des
temps.
J’ai trop écrit sur ces sujets. Je n’arrive toujours pas à deviner la réponse.
Je vais me contenter de retranscrire mes rêves de la nuit dernière. Ils m’ont
consolé un peu, alors que je n’espérais plus de réconfort, et ce seul fait
justifie que je les couche sur le papier.
Dante déroula le parchemin et exposa la page suivante.
Viendront des jours de grandes ténèbres, où l’humanité déclinera, où les
lumières des mondes s’éteindront et les ultimes lueurs d’espoir
s’évanouiront. J’ai rêvé que je me trouvais sur une plaine de sable noir
jonchée de diamants stellaires. Mon rêve était hanté par une faim intense
qui emplissait le temps et l’espace, un appétit vorace plus terrible encore
que cette soif qui tenaille mes fils. Elle s’est levé à l’est de la nuit, et a
englouti les lunes de Baal qui traversaient un ciel inconnu. Avant que Baal
Secundus ne soit consumée, un immense éclair apparut et vint repousser les
ombres.
La faim dévorante se répandit rapidement, alimentée par la substance de
mon monde. Fortifiée par le sang de Baal, l’intangible appétit prit forme et
devint un terrible dragon qui dévora les étoiles à grandes bouchées,
jusqu’à ce qu’il ne reste que le souvenir de leur gloire passée, emprisonnée
dans les diamants sur le sable. Quand la dernière étoile fut engloutie, la
maudite étoile à huit branches des traîtres s’illumina à l’ouest dans un ciel
vide. Elle fut avalée à son tour et je me retrouvai seul.
Les ombres s’ouvrirent et s’écartèrent. La vision abandonna ses atours
métaphoriques et mes yeux se posèrent sur une scène qui aurait pu être un
écho réel du futur. Je vis mon père. Ravagé. Brisé. Je savais que c’était Lui,
même si Son corps était à peine plus qu’un cadavre, car je parvenais à
ressentir Son esprit. Ses pouvoirs étaient bien réduits et je ne perçus aucun
signe de conscience, tout juste une énergie incontrôlée qui menaçait
d’incinérer mon esprit endormi. Le corps de mon père était emprisonné
dans une machine qui alimentait son âme de l’essence d’autres êtres. Je ne
sais pas si je devrais raconter cela par écrit, même dans mes récits privés.
Il est impossible qu’Il soit conscient de son sort. À moins qu’Il ne le soit et
qu’Il ait fait ce choix entre la vie et la mort et la destruction de toute
l’humanité ? Dans ce cas, mon respect pour mon père n’en est que plus
grand.
Alors que les canons du maître de guerre ne cessent de pilonner les
remparts du Palais, peut-être cette misérable réalité est-elle ce que l’on
peut espérer de mieux.. Peut-être est-ce pour cela que je dois mourir à mon
tour.
Cette grande faim, venait pour dévorer mon père. Les marionnettes des
Dieux Sombres lui disputaient le droit de L’abattre. Un guerrier doré se
tenait devant le trône, entouré par les Custodiens de mon père et d’autres
héros qui, aussi grands qu’ils fussent, faisaient pâle figure face aux
seigneurs de ces temps. C’est là qu’ils combattirent, et c’est là qu’ils
moururent. La vision prit fin quand le dévoreur de chairs et les dévoreurs
d’âmes s’approchèrent de mon père et créateur. Il n’y avait que le
désespoir, le désespoir et encore plus de désespoir. Mais avant que je ne
m’éveille, il y eut autre chose. Je sentis quelque chose ramper dans le warp,
puis le contact de mon père, Son esprit ressuscité, et la certitude que tout
finirait bien.
Le guerrier doré avait donc donné sa vie pour protéger mon père, tout
comme le dicte ma destinée. Les précieuses secondes qu’il acheta au prix
de son sang pourraient tout changer, ou ne rien changer du tout. Peut-être
cette vision était-elle fausse. Je prie que le futur soit malléable, comme cela
s’est produit par le passé. Seul le moment où je devrai faire face à mon
frère est immuable. Je ne puis m’y soustraire.
Je ne sais pas qui était ce guerrier doré. Il ressemblait à mon héraut, et
j’ai vu mes propres traits reproduits sur son masque, mais ça n’était pas
moi. Il portait une armure d’un modèle que je ne connais pas. Il est certain
qu’il s’agissait de l’un de mes fils, et que son sacrifice se révèle au final
utile ou pas, je suis persuadé d’une chose : il s’agissait d’un guerrier au
cœur noble, dont la sincérité dépasse celle de quiconque en ces heures, et je
l’aime pour cela, car cela signifie que mon œuvre auprès de l’Empereur, au
moins, n’a pas été entreprise en vain, et que mon inévitable mort peut aussi
s’avérer fructueuse.
Le chapitre se terminait ainsi.
Le commandeur s’adossa dans son fauteuil. L’antique bois de rose craqua
sous son poids. Il ne se souvenait pas de la première fois où il s’était dit que
ce guerrier pourrait être lui-même. D’autres supposaient qu’il s’agissait du
Sanguinor, mais Dante était convaincu que ce n’était pas le cas. Il avait
repoussé cette idée en se disant qu’elle n’était que vanité de sa part et avait
cherché pénitence.
Le malaise qu’il ressentait à chaque fois qu’il se projetait dans ce rôle de
sauveur enflait à chaque fois qu’il relisait ce parchemin. Mais l’envie de le
relire allait de pair avec sa conviction que Sanguinius l’avait bel et bien
décrit, lui, Dante, neuf millénaires avant qu’il ne vienne au monde.
Peut-être qu’à l’instar de Sanguinius, il faisait face à son inévitable trépas
et cherchait une once d’espoir dans ce futur qui s’annonçait cruel. Mais
même cette comparaison était arrogante.
Il laissa son regard errer sur les inestimables tomes du librarium. Le
Primarque avait-il eu une vision du Dévoreur ? Ce passage avait interpellé
et inquiété Dante depuis des siècles, avant même que les tyranides ne
fassent parler d’eux. Quand l’échelle de la menace devint évidente, il avait
compris que le Primarque avait tout vu. Et maintenant, Abaddon sortait de
l’Œil de la Terreur. La probabilité qu’il soit ce guerrier doré ne faisait
qu’enfler.
Il hésitait quant à la marche à suivre. Devrait-il imiter son géno-sire et
étreindre sa destinée à bras-le-corps, ou devrait-il tenter de la défier ? Tenter
de précipiter les événements ne conduirait-il pas à un désastre ? Tenter de
résister jusqu’au bout n’allait-il pas concrétiser la vision de Sanguinius ?
Il n’y avait qu’une réponse à cette question. Il laissa son esprit dériver. Il
se vit mourir en combattant une adversité insurmontable. Ces rêves éveillés
étaient sa seule distraction. Ils étaient plus reposants que le sommeil. Le
repos que lui apporterait la mort… Plus les années passaient, plus il
l’attendait avec une impatience croissante.
Il devait attendre. Il devait combattre. Jamais Dante ne se permettrait de
capituler devant l’ennemi, encore moins face au désespoir.
— Monseigneur ?
Arafeo se tenait à l’autre extrémité de la pièce. Il tenait un plateau chargé
de nourriture et de boissons avec ses mains noueuses.
— Approche, mon serviteur, l’invita Dante.
Il fut soulagé que cette sombre rêverie soit interrompue. La présence
d’Arafeo l’ancra à nouveau dans le présent et le ramena à qui il était, et à sa
mission.
— Je me suis dit que vous apprécieriez quelques rafraîchissements,
monseigneur. Vous paraissez troublé.
Dante fit un geste équivoque. Arafeo déposa le plateau.
Dante faillit morigéner son serf pour avoir osé présumer de ses pensées. Il
repoussa son accès de colère et posa une main à plat sur le parchemin,
cherchant du réconfort à travers le contact physique des mots écrits par
Sanguinius.
— Qui ne le serait pas, Arafeo ? La galaxie est en flammes. J’ai dirigé ce
chapitre durant plus de mille ans. J’ai servi comme capitaine durant trois
siècles, et avant cela, j’ai été simple soldat, puis sergent, pendant deux cents
ans, déclara-t-il en levant les yeux vers le regard chassieux de son serviteur.
J’ai combattu tous les ennemis auxquels l’humanité fait face, depuis
l’agression outrancière des Orks jusqu’à la perfidie d’une bureaucratie
inhumaine et aveugle.
— Vous avez triomphé de tous, monseigneur, dit Arafeo, dont le visage
venait de s’illuminer. Vous êtes le plus grand héros de l’Imperium ! Qui
pourrait prétendre avoir vécu aussi longtemps et accompli autant ?
— Je ne suis que le résultat de simples probabilités, répondit Dante. Je n’ai
rien de spécial. On a souvent dit de mes semblables qu’ils sont
techniquement immortels, mais nous survivons rarement assez longtemps
pour démontrer la véracité de cette théorie. Quand je vois les rides sur mon
visage, je commence à comprendre ce que cela signifie. Je ne suis pas
immortel. Je suis devenu vieux. Je me demande souvent combien d’années
il me reste à vivre. Et ce ne sont pas mes talents d’escrimeur ou de
commandeur qui ont préservé ma vie jusque-là, Arafeo, mais uniquement la
chance. Parmi les milliers de space marines de la lignée de Sanguinius, il
est logique que quelqu’un atteigne un âge aussi avancé. C’est tout
simplement tombé sur moi.
— Vous êtes plus que le seul produit de la chance, monseigneur ! Vous
incarnez la volonté, la puissance. Vous êtes un guerrier saint.
— Arafeo, je ne suis pas un saint, le corrigea Dante.
Son serviteur continua de parler, ses mots sortirent en un flot continu.
— Avant de tenter les épreuves sur Baal Primus, j’avais pour habitude
d’écouter chaque soir les récits de vos faits héroïques. C’est votre exemple
qui m’a fait rêver aux étoiles, m’a poussé à vouloir embarquer à bord des
chars stellaires pour gagner Baal et servir dans les guerres de l’Empereur.
Son regard se perdit dans le vague, emporté vers un autre lieu, un autre
temps.
— Je suis navré que tu n’aies pas été choisi.
Arafeo sourit, exposant une dentition allongée par l’âge. Il se pencha en
avant et prit la main de Dante entre les siennes, froides et tordues.
— Monseigneur, vous servir a été mon plus grand plaisir. Quand on m’a
refusé l’entrée au chapitre, j’ai eu le cœur brisé. Si je pouvais revenir à ce
jour où on me sépara des élus, je me murmurerais : sois heureux,
Sanguinius veille sur toi, car tu vas entrer au service du seigneur Dante en
personne !
Arafeo tapota la main de Dante d’un geste paternel. Même si le
commandeur était plus vieux que lui, de quatorze bons siècles, l’attitude
paternelle d’Arafeo réconfortait Dante.
Il enleva sa main.
— Je lis ces parchemins en quête d’un sens à ma vie. J’ai peur de devoir
l’admettre, mais je dois le faire devant quelqu’un. Je te demande par avance
de me pardonner pour ce que je vais partager avec toi, Arafeo, toi qui m’a si
bien servi.
Il marqua une pause. La gravité de ce qu’il souhaitait avouer était
insupportable. Il devait partager ses peurs. Il parla d’une voix posée,
exempte d’émotions.
— L’Imperium tombera. Pas aujourd’hui, mais bientôt. Je cherche une
issue, mais tout ce que je vois n’est que les murs noirs d’impasses infinies.
J’ai remporté de grandes victoires. J’étais plein de confiance en moi-même,
et envers l’avenir. Comme je devais ressembler à Sanguinius alors ! dit-il
avec un rire amer. Mes triomphes ont été entachés par la certitude d’une
inévitable défaite. Ai-je donc accompli tout cela en vain ? J’ai détruit des
créatures qui ne viennent pas de cette réalité, Arafeo. J’ai fait face à la
malédiction qui pèse sur ce chapitre et j’ai préservé mon âme de sa
souillure. Toute ma vie, j’ai lutté pour servir non seulement l’Imperium,
mais aussi l’humanité. Être un Blood Angel, c’est s’immerger dans le sang
et la mort. Mon salut a été de défier cette fatalité, de retourner la mort
contre elle-même au nom de la vie.
Ce chapitre est passé tout près de l’extinction à trois reprises au cours des
trois derniers millénaires. Durant la Guerre Fantôme, sur Kallius, sur
Secoris. Chaque fois, nous sommes revenus. Chaque fois, la goutte de sang
ailée a flotté sur les étendards de dix compagnies au complet.
Arafeo hocha la tête sans rien dire.
— Je comprends que je puisse être un héros pour l’humanité. Ils doivent
voir le masque doré de Sanguinius et savoir qu’il est toujours avec eux
quand ils meurent, ou pire, au nom de Terra. Telle est ma mission : faire
semblant d’être quelque chose que je ne suis pas. Je laisse ma légende
grandir au-delà des limites de la vérité. Je laisse les hommes me penser
infaillible, plus puissant que je ne le suis vraiment. Je m’en accommode
pour le bien de l’humanité. Mais même si je suis puissant et sage, et
membre de l’Adeptus Astartes, je ne suis qu’un homme. Sous mon armure
bat un cœur auprès d’un autre que m’a offert l’Empereur. Nul soldat n’est
isolé, tous ont besoin d’une compagnie, d’une fraternité. Voilà pourquoi je
partage mes pensées avec toi. Pardonne-moi de m’être épanché ainsi, mais
je ne peux pas garder mes inquiétudes pour moi. Elles m’écraseraient.
— Je comprends, souffla Arafeo. Je suis désolé d’avoir éveillé ces peurs
en vous alors que vous êtes au repos, mais sachez que vous n’êtes jamais
seul.
— Je ne suis jamais au repos, répondit Dante d’un ton amer. Et si, je suis
bel et bien seul.
Ne sachant quoi ajouter, Arafeo s’en alla. Dante le remarqua à peine.
Le maître de chapitre retourna à ses lectures. Confesser ses peurs à son
écuyer ne les avait nullement dissipées. Il se sentait honteux. Jamais il
n’aurait dû faire porter à un simple mortel le fardeau d’un tel savoir. En
nommant une menace, il venait de lui donner de la force. Les mots sur le
parchemin semblaient danser et il baissa la tête.
Un cri étouffé retentit dans la pièce à côté. Dante se leva d’un bond.
— Arafeo ? Arafeo, tu vas bien ?
Un gémissement lui répondit. Dante franchit les rangées de bibliothèques,
de rangements pour parchemins et les étagères de cristal.
L’odeur de sang, chaude et vivante dans l’atmosphère empoussiérée de cet
antre de savoir antique, atteignit ses narines avant qu’il ne trouve son
serviteur..
Arafeo était agenouillé au sol et se tenait un poignet. Le librarium était
tellement silencieux que les sens augmentés de Dante n’eurent aucun mal à
percevoir les battements erratiques du cœur de son serviteur. Son sang
s’écoulait sur le tapis.
Dante se précipita vers lui. Arafeo lui sourit. L’odeur du sang éveilla
l’appétit de Dante. Il prit les mains du vieillard et les souleva. Il s’était
entaillé le poignet et ses fluides vitaux s’écoulaient par une blessure allant
de sa main jusqu’à son coude.
— Arafeo ! s’écria Dante. Qu’as-tu fait ?
Un lent sourire s’afficha sur le vieux visage.
— Maître, il est temps que je vous quitte.
— Pourquoi maintenant ? Tiens bon, mon ami. Je suis désolé, jamais je
n’aurais dû t’importuner avec mes états d’âme. C’était mal de ma part. Je ne
voulais pas t’inquiéter. Je vais appeler Corbulo pour qu’il te soigne.
Dante leva une main vers le micro qui ne quittait pas son cou, mais Arafeo
le rattrapa d’une main décharnée, à la peau fine comme du papier, puis
enroula ses doigts noueux autour du poignet, bien plus épais, du
commandeur. Dante ne put détourner le regard du liquide qui se glissait
entre leurs peaux.
— Monseigneur, n’en faites rien. Je n’ai pas peur. Vous n’avez rien fait de
mal. L’Empereur me rappelle auprès de lui. J’ai fait mon temps dans cette
galaxie.
Dante tenta à nouveau d’attraper la commande du micro. Arafeo le retint
en faisant preuve d’une force étonnante.
— Vous êtes mon maître, mais je vous en supplie, permettez-moi de
prendre cette décision. Mon cœur est vieux et je suis si fatigué, moi aussi.
— Tu n’es pas obligé de mourir, lui dit Dante.
Arafeo secoua la tête, doucement, douloureusement. Ses cheveux gris,
toujours impeccablement coiffés, étaient défaits et pendaient sur son visage
tel un rideau.
— Nous devons tous mourir. Sauf vous, monseigneur. Vous ne pouvez pas.
— Ça n’est pas vrai. Je peux mourir, et je mourrai un jour.
— Oui, monseigneur, souffla Arafeo. Mais pas encore. Tant que vous
vivrez, tant que l’on verra le masque doré de Sanguinius sur les champs de
bataille de cette ère terrible et impitoyable, vous pourrez faire la différence.
Monseigneur, ne renoncez pas.
Arafeo s’affala sur lui-même. Dante le rattrapa et le serra contre lui. Il lui
caressa les cheveux.
— Je suis épuisé, Arafeo, et rongé par l’ennui, mais je ne peux pas
renoncer. Jamais je ne renoncerai. Je te le jure. Tant qu’il me restera un
souffle de vie, je combattrai, et nul homme ne saura plus jamais ce qui me
trouble.
Arafeo sourit et ferma les yeux.
— Très bien. Vous êtes l’espoir, même si vous ne vous rendez pas compte.
— Mais pourquoi t’ôter la vie ? Je ne comprends pas.
— Oh, si, vous comprenez. J’ai une dernière requête.
— Parle, elle sera exécutée.
— Prenez mon sang, monseigneur. Buvez-le. Accordez-moi une ultime
faveur. Donnez-moi le baiser de l’ange. Voilà pourquoi j’ai décidé de
mourir maintenant, pour que vous puissiez prendre la force qui court dans
mon sang, bien plus forte que celle de mon pauvre corps, et vous relever.
Laissez-moi mourir en sachant que je vous ai servi une ultime fois. Je vous
offre ma vie, pour que tant d’autres puissent vivre.
D’un geste faible et tremblant, Arafeo remonta son poignet vers le visage
de Dante.
— Je ne le ferai pas.
Dante recula. Le sang coula et vint tremper le tapis.
— Je vous ai servi longtemps. Vous n’avez pas goûté au sang d’un être
encore vivant depuis que je vous connais.
— Depuis bien plus longtemps que ça, dit Dante. Je me suis fait la
promesse de ne plus jamais boire le sang des vivants.
Ses crocs s’allongeaient malgré lui. Son propre sang battait à ses tempes.
— Alors, vous devez la rompre. Boire le fluide vital est la malédiction qui
frappe les anges, mais vous devez le faire. Vous vous affaiblissez sans lui,
vous êtes si âgé. Je meurs, de toute façon. Prenez-le. Redevenez fort.
— Ce serait mal de faire ça. Je refuse.
Il se redressa. Le sang d’Arafeo maculait ses mains. Il eut du mal à se
retenir de se les lécher.
— Vous revenez donc sur votre promesse.
— Tu retournes mon honneur contre moi, telle une arme, lui reprocha
Dante.
Sa résolution s’étiolait. Ses crocs étaient sortis. Son visage s’empourprait.
— Aucune autre arme n’aurait pu vous blesser, dit Arafeo avec un petit
rire. S’il vous plaît, je n’ai plus beaucoup de temps. C’est mon sang et je
vous l’offre. Buvez. Restaurez vos forces pour ces guerres qui
s’annoncent. Allez !
Il grimaça, ses mains se crispèrent. Il plongea un regard féroce dans celui
de Dante et lui tendit à nouveau son poignet. Contre son gré, Dante ouvrit la
bouche en grand. Sa salive dégoulina de ses lèvres quand elles frôlèrent la
peau trempée de sang d’Arafeo. Ce dernier poussa un petit grognement
quand les canines effilées comme des aiguilles s’enfoncèrent dans son
poignet.
Dante but goulûment le sang du vieil homme, sentit sa chaleur emplir son
corps en un picotement capiteux qui partit de ses cœurs pour se répandre
jusqu’à l’extrémité de tous ses membres. L’afflux de sang s’accompagna
d’une vague d’émotions émise par son serviteur mourant. L’omophagea de
Dante se gorgea des fragments de codes génétiques, effleurant sa mémoire
avec les engrammes gravés sur leur trame métaphysique. Une enfance
impitoyable, comme la sienne. Un bref moment de gloire quand il se rendit
à la Place des Défis. Une terrible désillusion quand l’appareil du prêtre-
sanguinien se mit à clignoter en rouge. Un nouvel espoir quand il fut
envoyé rejoindre les serfs du chapitre. Un moment d’indécision lorsqu’on
lui donna le choix entre retourner chez lui et partir sur Baal, un choix qu’il
avait retourné dans sa tête des milliers de fois au cours de sa vie de
servitude.
Arafeo s’effondra. Dante accompagna le mouvement, sa bouche accrochée
au bras de son serviteur.
La vie d’Arafeo avait été brève et pénible, dépourvue de toute gloire. Mais
ses souvenirs étaient imprégnés de ce sentiment d’avoir eu le privilège de
travailler pour le chapitre, une satisfaction que ce qu’il faisait était
nécessaire et apprécié, un service pour l’Empereur tout aussi important que
de manier une lame ou un bolter, et un indiscutable amour pour son maître.
Dante pleurait tout en buvant la vie de l’homme. Les ultimes gouttes de
sang qui roulèrent dans sa gorge apportèrent avec elles la gratitude
d’Arafeo.
Le cœur du vieil homme faiblit, puis s’arrêta. Le seigneur commandeur
s’assit sur ses talons, une main posée sur la poitrine de son serviteur. De
l’autre, il essuya le mélange de sang et de larmes qui inondait son visage.
Les yeux d’Arafeo étaient ouverts, et même si toute étincelle de vie en avait
disparu, ils étaient joyeux.
Un mélange d’émotions complexe envahit Dante. La satisfaction d’avoir
assouvi sa soif, la tristesse pour son serviteur, la révulsion envers lui-même
et, la plus difficile à quantifier, la honte de ne pouvoir assumer cette
manière dont Arafeo l’avait considéré.
Il se calma. Le poids des ans se fit plus léger sur ses épaules. Il sentit
même sa peau se retendre et les rides qui marquaient son visage s’estomper
un peu. Il se leva, alourdi par son repas, mais sentant déjà revenir une
vitalité retrouvée. Il appuya sur la petite émeraude qui faisait office de
commande vox pour contacter le maître de sa maisonnée.
— Grennius ? Arafeo nous a quittés. Faites venir une équipe mortuaire
dans mon librarium privé. Et convoquez les serfs de mon armorium. J’ai
besoin de mon armure.
Dante savait ce qu’il devait faire. Le temps de la réflexion était terminé.
CHAPITRE DIX-NEUF
LE ROI PIRATE
752.M40
Port-franc d’Odrius
Mas
Système de Tivian
— Tout le monde à terre ! ordonna Dante.
Les membres de l’escouade Dante se laissèrent tomber dans un même
geste sur la terre battue. La céramite crissa sur les restes de maçonnerie.
Des munitions de bolter lourd passèrent en vrombissant au-dessus d’eux.
Dante se trouva un abri au coin d’un bâtiment en ruine. La peinture bleue
accrochait toujours à la couche de plâtre à l’angle du mur, étrangement vive
sous cette poussière grise et marron qui recouvrait les ruines de la cité. Il
risqua un coup d’œil et un projectile explosif de gros calibre arracha un
fragment de son abri. Il se rassit et sortit son auspex.
L’appareil venait seconder le sensorium de son armure et affichait avec
précision son environnent, à la fois sur son écran et à l’intérieur de son
casque. Il s’intéressa surtout à cette position lourdement défendue par les
pirates. Pendant qu’il scannait leur environnement, l’escouade en profita
pour délivrer quelques tirs en direction de ces ombres qui occupaient le
bâtiment de l’autre côté de la rue.
— Bunker lourd au carrefour, annonça-t-il. Armements antichars, menace
extrême. Ne vous montrez pas.
— Laissez-moi m’occuper de ça, frère-sergent, dit Gallimus.
Dante risqua un autre coup d’œil. La cité avait été si lourdement
bombardée qu’elle était devenue un champ de briques et de pans de murs.
On reconnaissait les anciennes routes parce qu’elles dessinaient comme des
vallées entre les plus hauts amas de ruines. Le bunker gardait un croisement
sur la rue qui conduisait au palais, mais cette rue était jonchée de débris et
le bunker était enfoncé jusqu’à la meurtrière dans une mer de cailloux.
Dante regarda où se trouvait Gallimus par rapport à ce bunker. Son porteur
d’arme lourde n’était pas positionné au mieux.
— Reste où tu es. Ils te descendront avant même que tu ne puisses tirer.
Gallimus hocha la tête et se rabaissa. La lueur verte de son canon à plasma
éclairait les débris autour de lui.
— Escouade Dante, préparez-vous pour l’assaut ! ordonna-t-il.
Un cri lui répondit sur le canal vox de l’unité. La rune représentant frère
Thorael clignota.
— Thorael ?
— Mon armure est fissurée, sergent. Elle est en train de se colmater. Tout
va bien, répondit le guerrier.
Il n’était pas rare que ses hommes s’obstinent à combattre alors qu’il aurait
été plus sage qu’ils restent en arrière, alors Dante vérifia l’état de Thorael et
fit remonter ses données en haut de son affichage interne. Les signes vitaux
du space marine demeuraient bons. La rune indiquant l’état de son armure
passa de l’ambre au vert ; le processus de colmatage de la fissure était
terminé et elle avait retrouvé son étanchéité.
— Lorenz ? appela-t-il.
— Dante ? répondit son ami.
— Tu prends le commandement quelques minutes. Je dois demander un
appui d’artillerie, ordonna Dante avant de changer de canal pour basculer
sur celui de la compagnie. Ici frère Dante. Capitaine Avernis ?
Il fallut quelques secondes avant qu’une autre voix réponde.
— Ici Duvallai, Dante. Nous n’avons plus de nouvelle du capitaine depuis
dix bonnes minutes. Il y a de fortes interférences dans le quadrant ouest où
il se trouve avec la Troisième et la Quatrième Escouade. L’ennemi brouille
ses communications.
— S’ils pensent nous stopper ainsi, ils sont encore plus stupides que nous
le pensions. Je continue ma progression, mais j’aurais besoin d’un peu
d’appui. Tu es avec moi ?
Le vacarme d’une rafale de bolters assourdie par l’épaisseur d’une armure
de space marine lui répondit.
— Désolé. J’étais occupé. Je suis avec toi, à environ cent cinquante
mètres en arrière de ta position. Laisse-nous juste le temps de gérer ce petit
contretemps. On a presque fini.
Dante se releva à nouveau, mais recula immédiatement la tête quand son
mouvement déclencha une nouvelle rafale des bolters lourds embusqués
dans le bunker.
— Passe par la gauche ! dit-il, obligé de crier à cause de la pluie de débris
qui lui tombait dessus. Il y a un gros talus qui entoure les vestiges d’un
clocher.
— Je le vois, mon frère.
— Tiens-toi prêt à nous couvrir. Je n’arrive pas à voir s’il y a quoi que ce
soit au-delà du bunker, alors il est possible que rien d’autre ne se dresse sur
notre chemin, mais il vaudrait mieux que tu veilles sur nos arrières.
Une autre rafale étouffée lui parvint à travers le vox. Dante entendit des
cris de triomphe par l’intermédiaire du casque de Duvallai. La
communication fut coupée durant quelques secondes, et il attendit qu’elle
soit rétablie.
— Désolé, désolé… Un imprévu. C’était le dernier. Nous avançons pour
t’appuyer. Sanguinius nous guide.
Dante passa en revue les canaux vox jusqu’à trouver celui de l’arsenal.
— Frère Havrael, vous m’entendez ?
— L’arsenal écoute, frère-sergent.
— J’ai besoin d’une frappe de Whirlwind sur cette position., lâcha-t-il en
ajustant quelques boutons sur son auspex pour centrer la matrice de visée
sur le bunker. Vous ne pourrez pas faire avancer les blindés tant que nous
n’aurons pas réglé ce problème. Ils ont placé des pièces de gros calibre, là-
dedans.
— Nous nous en occupons immédiatement. Restez baissés.
Une fraction de seconde plus tard, des roquettes de Whirlwind les
survolèrent en hurlant et allèrent pilonner la cible. Dante resta caché
derrière son coin de bâtiment jusqu’à ce que les explosions cessent. Il se
leva ensuite tout doucement. De la fumée sortait par la meurtrière du
bunker, dont les canons pointaient bêtement vers le ciel. Plus aucune rafale
ne partit quand il se montra.
— Duvallai ?
— Je suis en position, répondit Duvallai. Frère Damiano a une belle ligne
de vue sur ton bunker.
— Parfait, finissons-en. Escouade Dante ! En avant ! cria-t-il.
— Pour l’Empereur ! Pour Sanguinius ! répondirent ses guerriers.
Ils jaillirent de leur couvert, leurs armures rouge sang ternies de poussière
grise. Ils rugirent à travers les grilles de leur casque. Une volée de bolts fusa
du pied de l’ancien clocher. L’extrémité d’un canon laser apparut également
et un rayon vint vitrifier un pan de ruines.
À grandes enjambées, Dante fut le premier à atteindre le bunker. Il ouvrit
la porte d’un grand coup de botte et fit voler à l’intérieur des débris de
briques. Il se pencha par l’ouverture. Un corsaire émergea d’une pièce
latérale, le visage poussiéreux et maculé de traînées de sang. Dante le tua
avant même qu’il ne puisse lever son fusil, et ses viscères allèrent
éclabousser le mur. Il ferma son masque respiratoire afin de s’isoler de cette
odeur de sang.
Frère Emanuele se glissa à son tour contre le mur du bunker. Dante prit
une grenade à fragmentation à sa ceinture et la lança à l’intérieur de la
première pièce. L’accès à la pièce principale était encore fermé. Il prit une
bombe à fusion. C’était un geste disproportionné, les servants des pièces
dans la pièce principale étaient probablement tous morts, mais le temps
filait et sa patience était à bout.
Il fit signe à Emanuele de reculer et déclencha la charge à distance. Le
petit réacteur à fusion explosa en sifflant et l’intense chaleur fit s’écrouler la
porte en un tas de métal fondu.
Dante approcha en longeant le mur. Il n’avait pas vu parmi les rebelles
d’armes personnelles capables de percer une armure de l’Adeptus Astartes,
en tout cas pas parmi les humains, mais il était toujours d’un naturel
prudent. Il saisit une autre grenade à fragmentation à sa ceinture et la fit
rouler sur le sol. Elle explosa dans un grand bruit sourd et il bondit dans la
foulée, bolter levé.
Des volutes d’une fumée bleutée tourbillonnaient encore. Il y avait quatre
pirates, trois humains et un sslyth à l’allure reptilienne. Ils étaient tous
morts, le corps déchiqueté par les frappes du Whirlwind. La meurtrière était
criblée d’éclats de roquettes.
— Rien à signaler, indiqua Dante.
— Plus d’hostiles à l’intérieur, confirma Emanuele.
— Duvallai, mon frère ? Tu vois d’autres menaces ?
— Négatif. Les rebelles sont morts ou en fuite. J’en compte au moins
quinze, principalement des humains, et une poignée d’eldars.
— Nous avons trouvé un sslyth, ici.
— Un sslyth ? intervint Lorenz. Je n’en ai plus vu depuis des années.
Prenez-lui sa peau, je m’en ferai de beaux souliers d’intérieur.
— Tu auras froid aux pieds, frère. Grâce aux bons offices d’Havrael, tu
n’auras que des souliers troués.
— Dommage, répondit Lorenz.
Dante sortit du bunker, Emanuele s’écarta pour le laisser passer. Une fois
dehors, il redéploya sa bannière dorsale. La hampe jaillit automatiquement
de son paquetage dorsal, la traverse se déplia et le pan de tissu se déroula.
— Escouade Dante, ralliez-vous autour de ma position. Duvallai, tu nous
rejoins avec ton escouade ?
— Frère, tu es le sergent senior de la Cinquième. En l’absence du
capitaine Avernis, c’est avec plaisir que je te suivrai.
— Frère Havrael, ce quadrant est sécurisé, vous pouvez faire avancer les
blindés.
— Bien reçu, lui répondit le techmarine.
Dante escalada un talus de gravats branlants. Le croiseur d’attaque avait
méticuleusement rasé la cité. Il atteignit le sommet d’un petit promontoire
constitué par une tour qui avait basculé en travers d’une rue. L’immeuble
s’était abattu d’un bloc ; la maçonnerie ne s’était désolidarisée qu’au
moment de l’impact au sol. Les pierres et les briques avaient été délogées
de la structure, ce qui donnait à l’ensemble l’apparence d’un immense
squelette décharné.
Depuis sa position dominante, Dante bénéficia d’un point de vue privilégié
sur le palais du Roi Pirate. Tout le port-franc était ravagé. Le remugle des
cadavres emprisonnés sous les bâtiments effondrés enflait chaque jour
davantage. Seul le palais restait debout, protégé par le miroitement d’un
bouclier énergétique. Un océan vert scintillait au-delà.
— Ce monde fera un bel ajout à l’Imperium, commenta Lorenz en venant
rejoindre Dante au sommet de son promontoire. Une fois qu’il sera pacifié,
bien entendu.
— Ce nid de pirate a fait son temps. De même que l’existence de ces
prétendus Libertaires, répondit Dante. Ainsi finiront ceux qui osent défier
l’Empereur de l’Humanité.
— Bien parlé. C’est quand même dommage d’avoir dû mobiliser une
demi-compagnie pour régler ce genre d’affaires.
Le sifflement strident de propulseurs antigrav leur fit lever la tête. Trois
appareils légers eldars passèrent au-dessus d’eux, armes pointées vers
l’arrière et tirant sur le Stormhawk qui les avait pris en chasse. Les
projectiles traceurs jaillirent des canons d’assaut de l’intercepteur ; l’un des
Eldars partit en vrille et alla s’écraser quelque part, les autre poursuivirent
leur route et disparurent hors de vue.
Le gémissement de chenilles de blindés leur parvint. Deux tanks Predator
Baal, un Land Raider, un Vindicator et le fameux Whirlwind approchaient
du carrefour.
— Les forces de l’arsenal arrivent, dit Dante. On va attendre le capitaine.
Il va probablement ordonner un assaut frontal.
— C’est en effet sa manière de faire, commenta Lorenz. Et toi, tu
procéderais comment ?
— J’ordonnerais un assaut frontal, mon frère.
Lorenz ricana.
— Frère-sergent Dante ?
La voix tendue du frère-vétéran Strollo interrompit leur conversation.
— Oui, mon frère ? lui répondit Dante. Je vois que vous avez enfin réglé
ce problème de brouillage ennemi.
— En effet, mais ça n’est pas la seule nouvelle que j’ai pour vous. Le
capitaine Avernis a été tué, nous avons besoin de vous immédiatement.
Avernis gisait au milieu des gravats, sa cuirasse percée de trous aux rebords
fondus, son cou ouvert, là où ses glandes progénoïdes avaient été
récupérées.
— Les Eldars? demanda Dante.
Les cinq sergents de la demi-compagnie étaient rassemblés autour de leur
chef tombé.
— Un eldar, confirma Strollo en indiquant un cadavre ensanglanté dans un
coin de la pièce. « Je l’ai tué dans la seconde où il a tiré sur le capitaine.
Plusieurs tirs d’arme à fusion, il a été carbonisé de l’intérieur. Foutu coup
de chance.
Strollo était un personnage pragmatique. S’il éprouvait de la peine, il ne le
montrait pas.
Le techmarine Havrael était agenouillé auprès du capitaine. L’initié-
sanguinien Viscomi s’était écarté pour lui céder la place. Il sortit de son
reductor le flacon contenant les glandes d’Avernis et le rangea dans le petit
réceptacle blindé qu’il portait à sa ceinture.
— Sa lignée lui survivra, déclara-t-il.
— Mais pas son armure, ajouta Havrael. Elle est fichue. Où est le reste de
son équipement ?
Strollo indiqua les membres de son escouade, qui avaient ramassé les
armes du capitaine. Havrael se releva et alla les récupérer.
— Ce Roi Pirate a cherché à nous décapiter, dit Duvallai.
— Et il y est parvenu, lâcha le sergent Horael.
— Non, pas du tout, corrigea Malthus, un autre sergent, qui dévisagea ses
frères tour à tour. Ils pensent que supprimer notre chef nous arrêtera. Je ne
crois pas qu’ils aient déjà affronté des space marines. Ils ont tort, n’est-ce
pas, mes frères ?
— Et comment, approuva le sergent Kalael. La victoire est à portée de
main. Qui va nous mener au combat ?
— Nous devrions demander au chapelain Fernibus de redescendre à terre,
proposa Horael.
— Il est blessé, et si nous l’attendons, nous devrons retarder notre assaut,
contra Malthus.
— Dante est le plus ancien de la demi-compagnie, avança Duvallai.
— Dans ce cas, je prends le commandement, dit Dante. Quelqu’un y voit
une objection ?
— Pas la moindre, dit Horael.
— Bien au contraire, ajouta Kalael.
— Nous ferons confirmer ça par Fernibus, conclut Malthus. Mais en
attendant, et pour ce qui me concerne, tu es notre capitaine à partir de
maintenant, mon frère. Félicitations. Il ne saurait y avoir de meilleur choix.
Dante hocha la tête et étudia la décoration baroque du palais, une structure
cependant moderne selon les standards impériaux.
— Établissons donc un plan d’attaque, dit Dante. Et nous ajouterons la
vengeance aux objectifs de notre mission.
Les couloirs du castellum résonnaient des aboiements des bolters. Les
passages n’étaient pas très larges, tout juste assez pour que deux space
marines puissent y avancer de front. Par conséquent, Dante marchait en tête
de son escouade, son bolter dispensant une mort explosive à tout ce qui
osait se montrer. Humains, Eldars et autres espèces moururent de sa main,
sans distinction. Ils débouchèrent dans une longue galerie. Les shurikens
sifflèrent et les fusils tonnèrent. Des humains combattaient aux côtés des
aliens, tout le monde mitraillant depuis l’abri offert par des statues
renversées.
Les Blood Angels se déployèrent, leurs armures encaissant l’essentiel des
tirs ennemis.
— Remarquable, commenta Lorenz. C’est la première fois que je vois des
Eldars collaborer avec des humains.
— C’est un prodige dont nous aurions pu nous passer, rétorqua Dante.
Trois shurikens se fichèrent dans son armure, leurs tranchants
monomoléculaires parvinrent à s’enfoncer dans la céramite. Il abattit un
pirate qui se cachait derrière un pilier, puis s’élança au milieu d’un
maelstrom de rayons laser et de shurikens, suivi par son escouade. Frère
Cherael s’effondra. Les autres prirent d’assaut les barricades et réduisirent
rapidement au silence les défenseurs. Ils parvinrent à abattre quelques
Eldars, mais la plupart parvinrent à s’enfuir, s’enfonçant plus profondément
dans le palais. Lorenz fit mine de partir à leur poursuite.
— Laisse-les. Cet endroit n’est pas si grand, ils ne partiront pas bien loin,
lui intima Dante avant de soulever un mourant. Où est le Roi Pirate ?
L’homme gargouilla et cracha son propre sang.
— Les Libertaires ne se soumettront jamais.
— À ta guise, lâcha-t-il en lui brisant la nuque d’une torsion du poignet
avant de laisser retomber le corps. On va essayer la salle du trône. Ces
xenos sont assez arrogants pour qu’on le retrouve assis là-bas à nous
attendre. Frère Gallimus ?
Le porteur d’arme lourde de l’escouade approcha.
— Sergent ?
— Reste à ma hauteur et tiens ton arme prête.
— À vos ordres, sergent, répondit Gallimus.
— Ortiel ! Ferme la marche avec ton lance-flammes. Brûle toutes les
pièces devant lesquelles on passera. N’économise pas ton carburant, peu
m’importe si nous devons réduire cet endroit en cendre. Nous allons mettre
un terme à cette histoire aujourd’hui.
Le Roi Pirate attendait en effet dans la salle du trône. Il se vautrait dans son
siège et sirotait un grand verre de vin violet. Son visage anguleux d’alien
hésitait entre l’ennui et l’impatience. Quand Dante entra, il décroisa ses
jambes passées sur un accoudoir et le salua en levant son verre.
— Salutations, anges de sang ! lança-t-il dans un gothique aux accents
mélodieux. Je suis le prince Hellaineth, également appelé le Roi Pirate.
Bienvenue au cœur de mon royaume, du moins ce qu’il en reste, hélas.
L’Eldar ne bougea pas. Dante balaya la salle à la recherche d’autres
menaces. L’affichage interne de son casque indiqua des zones où on aurait
pu dissimuler des armes. Ils apparurent en grisé au fur et à mesure que
l’appareil les analysait l’un après l’autre, en vain.
— Oh, de telles précautions sont inutiles, lui assura Hellaineth, qui devina
bien vite à quel jeu se livrait Dante. Je n’ai jamais éprouvé le besoin de
sécuriser cette salle, ça ne m’a jamais semblé nécessaire. Mon raisonnement
- et ça m’amuse beaucoup de réfléchir à tout et n’importe quoi et, excusez-
moi de vous paraître arrogant, je suis plutôt bon à ce petit jeu - mon
raisonnement, disais-je, était que si quelqu’un de mal intentionné parvenait
jusqu’ici, une arme laser cachée derrière ces peintures ne m’avancerait à
rien. De plus, de telles altérations détruiraient le charme de cette demeure.
Elle est d’une rusticité si… exquise.
Il embrassa d’un large revers du bras les murs de pierres noires.
L’escouade Dante investit la salle de ses armures rouge sang. Sur un ordre
de Dante, ils épaulèrent leurs armes en direction de l’alien.
— Xenos ! Tu as réduit les humains de ce monde en esclavage et tu les as
exploités afin de commettre des crimes infâmes envers l’Imperium de
l’Humanité. Qu’as-tu à dire pour ta défense avant de mourir ?
— Que je n’ai réduit personne en esclavage, répondit l’Eldar en feignant
l’étonnement face à une telle accusation. Nous sommes tous des Libertaires,
ici. Les gens de mon peuple ont été libérés des coutumes arriérées de mon
espèce, vos congénères ont fait de même afin de faire fi de la tutelle
cannibale de votre Empereur. Je doute que vous puissiez comprendre ce
concept de liberté, cela dit. Pas plus qu’une épée ou un lingot d’acier ne le
pourraient. Car vous n’êtes rien d’autre qu’un outil. Pitoyables. Vous ne
cessez de détruire ce que vous n’arrivez pas à comprendre.
— Très bien, très bien, répondit Dante, que le discours de l’Eldar
n’intéressait pas le moins du monde. Escouade ?
Hellaineth se leva, et son expression s’assombrit.
— Vous pensez pouvoir me tuer ? Votre arrogance égale presque celle de
mes semblables ! Ils ont toujours trouvé mon ambition insupportable. Vous
ne valez pas mieux qu’eux. Ce monde était un havre de paix ! Regardez
toutes ces créatures qui vivaient là, en parfaite harmonie. Vous ne
réfléchissez donc jamais avant de tout détruire ?
— Ce n’était que des voleurs, rétorqua Dante.
— Et quand bien même ? La galaxie ne leur a jamais rien donné, contra
l’Eldar avec un léger sourire en promenant son regard sur les membres de
l’escouade. Il est du devoir du plus faible de prendre au plus fort. Ce dernier
a horreur d’être dépossédé, hein ? Il est toujours bon de permettre aux gens
de voir l’autre côté des choses. La vie est trop précieuse pour ne se
contenter que d’un seul point de vue. Mais j’imagine que ma philosophie
vous indiffère totalement. Vous autres, créatures fabriquées de toute pièce,
n’avez pas pour habitude de réfléchir.
Il prit une autre gorgée de vin.
— Tes vaisseaux ont été capturés, ta cité rasée. Tous tes complices sont
morts. Tu ne sembles pas t’en inquieter outre mesure. Je connais ton espèce,
xenos. Vous vous moquez de tout. Tout cela n’est qu’un jeu, pour toi.
Le prince Hellaineth haussa les épaules.
— Peut-être. Ces cinquante dernières années passées ici comme souverain
n’ont été qu’une distraction pour chasser le désespoir. Cette galaxie était
autrefois si lumineuse, débordante de vie. La joie a cédé la place à l’horreur.
Il me fallait de quoi oublier tant de misère. Et vous, quelles sont vos
distractions, adepte des étoiles ? leur demanda-t-il, puis son visage
s’éclaira. Vous buvez du sang, puis vous vous lamentez sur votre sort, c’est
bien ça ?
— Assez ! s’écria Dante.
Il tira son épée et l’activa.
— Ah, fort bien, lâcha l’Eldar, qui resta désarmé. Je vais vous dire : si
vous parvenez à me tuer, on dira que vous avez gagné. Ça vous va ?
— Silence !
Dante avança vers le prince et porta un coup d’épée. Hellaineth ne fit
aucun geste pour parer l’attaque ; il se contenta de l’esquiver d’un
mouvement fluide.
— Il vous faudra faire mieux, le taquina-t-il.
Dante attaqua en y mettant tous ses cœurs, et fit pleuvoir sur l’Eldar une
furie de coups. Le prince se glissa sous chacun d’eux en faisant des
grimaces moqueuses, jusqu’à ce que Dante parvienne à le piéger par une
complexe attaque inversée. L’épée traversa l’Eldar, de l’épaule à la hanche.
Le Blood Angel ne sentit aucune résistance, et jura quand les dents de son
arme raclèrent sur les dalles du plancher en faisant jaillir des étincelles.
Hellaineth s’éparpilla en un millier d’éclats de lumière qui se rassemblèrent
ensuite.
L’eldar mina une mort théâtrale et se laissa tomber au sol, puis se releva et
s’inclina comme pour saluer son public.
— Bon, ça n’est pas que je m’ennuie, mais je vais vous dire au revoir,
sergent Dante.
— Feu ! ordonna ce dernier.
Ses hommes ouvrirent le feu en de longues rafales. Des douzaines de bolts
passèrent autour de lui, illuminant la salle de leurs éclairs stroboscopiques.
Les projectiles percutèrent les murs et arrachèrent partout des fragments de
pierre. Hellaineth resta debout au milieu de la tempête, sa silhouette éclatant
et se reformant sous les bolts qui le traversaient.
Les space marines vidèrent leurs chargeurs, qui furent éjectés et claquèrent
au sol avant d’être remplacés par d’autres remplis. Dante leva la main.
— Cessez le feu !
Il s’élança vers le trône et le renversa d’un coup de pied. Le bois se brisa
en heurtant le sol. Il le piétina à la recherche d’un appareil de projection,
mais n’en trouva aucun. — Fouillez cette salle ! Trouvez-moi ce projecteur
à courte portée ! Il ne doit pas être bien loin !
Les space marines arrachèrent les tapisseries, brisèrent les bas-reliefs,
pulvérisèrent les fenêtres et mirent en pièces le plancher. En l’espace de
quelques minutes, ce fut comme si une frappe d’artillerie avait visé les
lieux.
— Dispersez-vous ! Fouillez chaque pièce !
Il s’élança pour gagner le toit en empruntant un petit escalier en spirale,
dont ses épaulières raclèrent la paroi. Il émergea sur une terrasse couverte
de plomb. De là, il entendit quelques tirs isolés provenant de la cité, mais la
bataille était pour l’essentiel terminée.
— Aucun signe de lui, voxa Lorenz.
Dante ne put réprimer un grondement de frustration. Plus tard, après que la
bannière de la compagnie fut hissée sur le vieux donjon et la victoire
proclamée, Dante chercha une dernière fois, mais il ne trouva pas la
moindre trace du prince.
Avant de partir, ils rasèrent le palais.
CHAPITRE VINGT
LE SEIGNEUR
DU CINQUIÈME OST
753.M40
L’Arx Angelicum
Baal
Système de Baal
Le Concile d’Os et de Sang se réunit pour choisir un successeur à Avernis.
Il s’agissait d’une assemblée de chapelains et de prêtres-sanguiniens, car
eux seuls jouissaient du pouvoir de nommer un capitaine au sein du
chapitre.
Dante attendait leur jugement. Il se tenait sur les hauts remparts de l’Arx
Angelicum et contemplait le désert. Les deux lunes étaient levées ; Baal
Primus était pleine, Baal Secundus visible à moitié seulement. Une chaîne
de cratères sombres constellait la surface de Baal Primus. Chaque fois que
Dante la voyait, il se remémorait son père et ses histoires sur la nature de ce
qu’il appelait le Collier de Baalind. Ses souvenirs de sa vie d’antan se
faisaient de moins en moins précis, mais ceux qu’il réussissait à conjurer lui
étaient particulièrement précieux.
Les dunes de Baal s’étalaient à perte de vue, leurs déplacements en dehors
du temps. Elles étaient toujours différentes, mais toujours les mêmes. Il
avait appris tôt dans son existence de Blood Angel que Baal avait toujours
été un désert, abritant très peu de vie. Pour ce qui était des lunes… c’était
une autre histoire. Luxuriantes, paradisiaques… jusqu’à ce que l’Âge
Sombre de la Technologie ne s’achève et que la nuit ne s’abatte sur le
premier empire stellaire de l’humanité. La guerre qui les vit s’entre-déchirer
avait réduit leur paysage à ces déserts de cendre et ces désolations toxiques.
Chez moi, se dit-il. Mais qu’est-ce que cela signifiait vraiment ? Pour le
garçon qu’il avait été, chez lui c’était Baal Secundus ; en tant qu’adulte,
c’était plutôt l’Arx Angelicum ; et en tant qu’être humain, c’était Terra. Il se
demanda si tous les hommes ressentaient ce même sentiment
d’écartèlement que lui, et si, d’ailleurs, les humains étaient destinés à
arpenter les étoiles.
Sa rencontre avec le Roi Pirate l’avait fait réfléchir. Les Eldars avaient
régné sur la presque totalité de la galaxie durant des millions d’années. Leur
technologie était pour le moins étrange, mais avancée. Ils avaient un sens
très développé de l’esthétisme, et l’un d’entre eux semblait avoir voulu
vivre dans la marge, entouré de créatures que ses semblables méprisaient. Il
avait vu les mondes eldars. Il pouvait apprécier la beauté de leurs
réalisations.
Il tirait une certaine force de la supériorité de l’humanité. Les Eldars ne
s’étaient jamais remis de leur chute. L’Empereur, lui, avait réussi à relever
les hommes et à les porter plus haut encore. Ils étaient les véritables maîtres
de la galaxie.
Il leva les yeux jusqu’aux lunes. Si l’homme était si sage, lui souffla une
voix pernicieuse, pourquoi Sanguinius avait-il laissé les lunes à l’état de
déserts, alors qu’il aurait pu leur rendre leur splendeur ? Pour soumettre ses
semblables à une existence si rude qu’ils constitueraient de parfaites
recrues ? Était-ce là l’attitude d’un ange ?
Dante chassa cette pensée. Les choses étaient ainsi parce qu’elles devaient
l’être.
Un vent froid souffla sur les dunes. Des tourbillons de sable se soulevèrent
sur chaque crête, telles des bannières de l’imperceptible progression du
désert. À quatre cents kilomètres vers le nord se trouvaient les ruines de la
plus grande cité de Baal, enfouies dans le sable. Une colonie remontant à
l’époque de la suprématie de l’humanité qui avait disparu quand Secundus
et Primus s’étaient retournées l’une contre l’autre. Les squelettes de
millions de gens jonchaient encore les chaussées ensevelies sous le sable. Il
les avait vus, quand les imprévisibles déplacements des dunes les mettaient
au jour.
Il baissa la tête.
Sanguinius, songea-t-il. Guide-moi. À travers ce lien que je partage avec
toi. Aide-moi à être le meilleur possible.
Les pensées vides, la tête baissée, il laissa le vent tirer sur ses robes et
emporter le sentiment du temps qui passait, jusqu’à ce qu’il perçoive une
présence près de lui.
Il leva les yeux. Les yeux posés sur lui, son masque doré sculpté dans une
expression de chagrin, se tenait le Sanguinor. Dante cligna plusieurs fois
des yeux, mais la silhouette se tenait toujours là. L’entité tendit une main et
la posa sur son épaule. Un intense bien-être se répandit depuis le Héraut de
Sanguinius et infusa tout son être. Bien qu’accablé par la mélancolie, cela le
raffermit.
— Sergent ?
Il cligna encore des yeux. Le Sanguinor n’était plus là ; une autre
silhouette dorée se trouvait près de lui, frère Demetrean de la garde
sanguinienne.
— Le concile en a terminé, mon frère.
— Ont-il pris une décision ?
Demetrean secoua la tête.
— Il ne me revient pas de la porter à votre connaissance. Le chapelain
Malafael souhaite vous parler.
Malafael attendait Dante dans sa chapelle privée et le sergent tenta de
découvrir, une fois de plus, à quoi il ressemblait. Les frères du reclusiam
n’enlevaient jamais leur casque devant quiconque, en dehors des capitaines,
du maître de chapitre et des prêtres-sanguiniens. Pour les frères ordinaires,
ils étaient des êtres lointains, nimbés de mystère, et même si Malafael avait
fini par devenir son mentor, Dante ne l’avait jamais considéré comme un
ami.
— Frère Dante, l’accueillit Malafael.
Il était assis sur le trône décoré de crânes situé devant l’autel.
— Seigneur Malafael, s’inclina Dante.
Le chapelain lui désigna une coupe de vin et des gobelets d’argent,
magnifiquement gravés de ses propres mains. D’une manière surprenante,
ils affichaient des scènes de vie, et non de mort.
— Sers-toi, tu l’as bien mérité. L’attente a dû te mettre à rude épreuve.
Dante se servit un plein gobelet et but.
— J’aimerais le partager avec vous, lui dit-il.
— Bientôt, peut-être. Le Concile d’Os et de Sang rendra compte de sa
décision demain, l’informa Malafael. Je suis autorisé à révéler mon visage à
un capitaine. Nous verrons. J’ai voté en ta faveur, Dante. Tu es un bon
meneur d’hommes, tu sais entraîner avec toi ceux qui se trouvent sous tes
ordres. Tes stratégies sont toujours brillantes, et tu incarnes les cinq grâces
et les cinq vertus dans chaque chose que tu entreprends. Je pense que tu
seras à la hauteur.
— Merci.
Dante prit une autre gorgée de ce vin aigre. Les raisins de Baal semblaient
se nourrir de la tragédie qui agitait le système. On n’y trouvait que peu de
douceur.
— Ne me remercie pas. Mon jugement s’est basé sur les faits, pas sur les
sentiments.
— J’ai revu le Sanguinor.
Malafael se redressa.
— Où ?
— Sur le mur Sanguis.
— Et qu’est-ce que tu y faisais ?
— Je prenais l’air, répondit Dante.
— Quelqu’un d’autre l’a vu ?
Il secoua la tête.
— Dans ce cas, comment peux-tu être sûr qu’il était là ? Le Sanguinor est
un être de matière. Si on ne le voit pas, c’est qu’il n’est pas là.
— Je l’ai vu, répéta Dante. C’est la quatrième fois que je le vois,
monseigneur chapelain. Chaque fois, ce fut à des moments importants de
ma vie. Il m’a sauvé sur Baal Secundus. Je suis certain que le sergent
Gallileon a apporté un soin plus attentif à mon entraînement en tant que
chef après Rora. Il m’a tiré hors des griffes de la Soif Rouge à Tobias Halt.
Et là, aujourd’hui, il est venu à moi sur le rempart.
Malafael baissa la tête et posa les mains sur les accoudoirs de son trône.
— Dante, ne parle pas de ceci avant que le jugement ne soit rendu.
— Mais pourquoi ? Cette manifestation ne devrait-elle pas figurer dans le
Journal du Héraut ?
— Elle devrait, mais tu dois faire attention. Nous sommes de nobles
serviteurs de l’Empereur, mais notre statut béni ne nous immunise pas à la
jalousie. Parmi les plus illustres personnages du chapitre, Il en est qui
pensent que tu inventes ces visions…
— C’est faux ! protesta Dante.
— Toutes les visions personnelles sont des inventions, Dante, simplement
parce que l’expérience subjective ne peut être vérifiée par aucun autre que
l’observateur lui-même, répondit Malafael patiemment. Notre chapitre, plus
que tout autre, doit se montrer particulièrement circonspect. Chaque frère a
ses propres visions. Nous ne pouvons prendre de décisions basées sur
chacune d’elles, nous nous entre-déchirerions.
— C’est différent.
— Moi, je te crois, mais ça ne sera pas le cas de tout le monde. Je te
conseille la prudence, c’est tout. Si tu parles de tes visions, toutes les autres
facettes de ton existence doivent être au-dessus de tout soupçon.
— Quel genre de soupçon ? demanda Dante avec une pointe de colère.
— Nous sommes un ordre guerrier, Dante. Ne sois pas si naïf au point de
croire que d’autres ne convoitent pas une position de capitaine, ou ne
ressentiraient pas une sorte de jalousie en te voyant l’obtenir.
— Mais la décision du concile est irrévocable.
— Tout à fait, et les esprits s’en tiendront à cela… Pour ce qui est des
cœurs, c’est une autre affaire. Nous autres, Blood Angels, sommes des
créatures dont la colère peut prendre des proportions terribles. Nous nous
emportons un peu trop facilement. Si tu donnes l’impression que tu te
considères supérieur aux autres…
— Ça n’est pas le cas !
— Cesse de m’interrompre ! le tança fermement Malafael, et Dante serra
les poings et les dents. Je ne mets pas en doute ton honneur, poursuivit le
chapelain d’un ton plus conciliant. Simplement, d’autres ne verront pas
cette relation particulière que tu sembles entretenir avec le Sanguinor de la
même manière que moi. Ils ne verront qu’un frère un peu trop ambitieux et
impatient d’accéder à un poste élevé.
Dante fit mine de protester à nouveau, mais Malafael ne lui en laissa pas le
temps.
— Au cours de la longue histoire de l’humanité, nombreux furent ceux qui
ont invoqué une intervention divine dans le seul but d’asseoir leur pouvoir,
souvent pour des raisons qui semblaient des plus nobles. Le Sanguinor n’a
rien de divin, mais c’est un mystère, et il est dangereux. Je t’enjoins
d’observer la prudence, voilà tout.
Dante inspira profondément et lutta contre sa colère. Il laissa son esprit se
vider, chercha un point d’ancrage qui se dérobait à lui.
— Je comprends, finit-il par répondre.
— Tu fais preuve d’une grande maîtrise de toi. C’est bien. Repose-toi,
Dante. Si tu es choisi, la Bénédiction de l’Ost sera très éprouvante. Tu auras
besoin de toutes tes forces, précisa le chapelain en se levant de son trône
pour poser une main lourde sur l’épaule de Dante. Et qui sait, peut-être que,
demain, nous pourrons partager un verre ensemble, après tout.
Toutes les lumières de l’Arx Angelicum étaient éteintes. Les forces du
chapitre présentes sur Baal étaient assemblées dans la Basilica
Sanguinarium, mortels et space marines confondus. Un millier de serfs,
deux cents frères, tous les néophytes du chapitre qui n’avaient pas encore
reçu leur affectation. Tous étaient sans casque, mais équipé pour la guerre.
Dante se sentait nu parmi eux, debout près des portes fermées, portant
seulement un haut-de-chausses qui lui descendait jusqu’à mi-mollet. Des
brasiers remplis de charbons ardents libéraient une épaisse fumée rouge.
Des vitraux écarlates occupaient les fenêtres de la basilica ; la cathédrale
semblait baigner dans le sang. Des serfs entonnaient des hymnes lancinants
qui enflaient et redescendaient à l’image du flot écarlate dans les veines,
alors que d’autres produisaient un battement de cœur inarticulé. L’odeur du
sang était lourde et cuivrée. Les battements, l’odeur, la bouche de Dante se
remplit de salive et il fut pris de vertige.
Un demi-cercle de trônes avait été placé devant la statue de Sanguinius.
Les chapelains et les prêtres-sanguiniens présents sur le monde chapitral y
étaient assis. Leurs armures reflétaient la lueur rouge, les lentilles de leurs
casques luisaient d’un éclat ambré.
Le haut chapelain Bephael se leva. Il était le seul à ne pas porter de casque,
comme le lui permettait son statut.
— Frère-sergent Dante ! appela-t-il depuis l’autre bout de la basilica, sa
peau pâle resplendissant, ses dents blanches renvoyant des reflets irréels. Le
Concile d’Os et de Sang a longuement délibéré. Tu as été jugé digne de
conduire tes frères à la bataille. Acceptes-tu son jugement ?
— Je l’accepte ! tonna Dante depuis l’autre extrémité de la basilica.
— Es-tu prêt à endurer les douleurs de la Bénédiction de l’Ost ?
— Oui ! répondit Dante d’une voix claire.
— Si tu échoues, tu retourneras à ton escouade. Si tu réussis, tu seras
nommé capitaine. Ces règles te conviennent-elles, ô frère du sang ?
— Elles me conviennent ! s’écria Dante.
— Alors avance, et subis le baiser de l’acier.
Un membre de chaque escouade pivota d’un quart de tour pour faire face à
l’allée. Dans le même geste, tous tirèrent leur lame de combat. Le raclement
des fourreaux fut aussi délicat qu’une inspiration.
Dante avança. Il traversa les rangs de servitors, puis ceux des serfs
encapuchonnés qui chantaient à tue-tête. Une paire de cyber-chérubins
descendit de sa cachette sous les voûtes, portant entre eux une bannière
suspendue à des chaînes. Un séraphin héraut voletait devant eux et chantait
son nom.
— Dante, Dante, Dante…
Quand il arriva à hauteur du premier de ses frères de bataille, celui qui
avait été choisi pour le rôle honorifique fit un pas.
— Accepte la bénédiction de l’acier, au nom de l’ost, dit-il.
Sa lame brilla sous la lumière rouge, comme si elle était déjà couverte de
sang humide. Le tranchant courut en travers du torse de Dante et y ouvrit
une large coupure. Le sang jaillit et coula le long de son corps. Le space
marine recula et lécha sa lame pour l’essuyer.
Un autre avança.
— Accepte la bénédiction de l’acier, au nom de l’ost, répéta-t-il. Son
entaille, plus modeste, lui zébra le biceps.
Et Dante continua en calant ses pas sur le rythme des battements de cœur
scandés par le chœur.
— Accepte la bénédiction de l’acier, au nom de l’ost, déclara un autre.
Cette fois-ci, le coup fut plus appuyé et Dante serra les dents sous l’effet
de la douleur.
Malgré la cicatrisation rapide des entailles, il laissait une traînée de sang
derrière lui. Celui-ci perlait du bout de ses doigts, s’accumulait entre ses
orteils et rendait les dalles glissantes, mais il continuait de contrôler ses pas.
Entaille après entaille, le sentiment de vertige s’intensifia. Sa soif fut
excitée par l’odeur de ses propres fluides.
Il arriva enfin devant le Concile d’Os et de Sang.
— À genoux ! ordonna Bephael.
Dante s’agenouilla sur la dalle trempée de son propre sang. La dernière des
coupures se refermait déjà et le sang ne coulait presque plus. Les chérubins
porte-bannière planaient au-dessus de lui, le séraphin héraut descendit à
hauteur de sa tête.
— Seigneur haut chapelain Bephael, déclama-t-il de sa petite voix
chantante. Nous soumettons à votre jugement le frère-candidat Dante, de
l’escouade Dante, de la Cinquième Compagnie, les Fléaux des Démons.
Il salua de la tête, puis recula en battant des ailes.
Bephael ouvrit ses deux bras comme des ailes. Le prêtre-sanguinien Tazael
se leva à son tour et dévoila le Graal Rouge, la plus sainte relique des Blood
Angels. Les autres prêtres-sanguiniens se levèrent et ôtèrent un de leurs
gantelets. Tazael tendit le graal à un acolyte et s’entailla le poignet, le temps
que neuf gouttes de sang tombent dans le calice. L’acolyte passa devant les
prêtres à tour de rôle, qui firent de même à l’aide d’un petit poignard à la
pointe incurvée comme une griffe. Alors que le graal s’emplissait peu à peu,
Bephael posa les deux mains sur la tête de Dante.
— Frère-sergent Dante ! entonna-t-il. Tu n’as pas failli en ce jour. Jures-tu
de ne jamais faillir au combat ?
— Je le jure, répondit Dante.
— Tu as enduré la bénédiction de nos frères. Jures-tu d’endurer le fardeau
du commandement ?
— Je le jure.
— Jures-tu de protéger le faible et d’abattre l’oppresseur, de résister à la
soif et la rage aussi longtemps que tu le pourras ?
— Je le jure.
—Acceptes-tu le jugement du Concile d’Os et de Sang ?
— Je l’accepte.
Les paroles de Dante se répercutèrent au-dessus des battements de cœur.
Le graal fut apporté. Dante pencha la tête de côté. Une coupure fut faite
dans son cou et neuf gouttes vinrent s’ajouter au mélange des sangs. Et la
coupe fut pleine.
— Dans ce cas, bois !
Le graal fut porté à ses lèvres. Il prit une première gorgée timide qu’il
avala à peine le sang eut-il touché sa langue. Sa soif enfla et ses crocs
sortirent en raclant sur le métal du graal. Il se saisit de la coupe et la vida. Il
cligna des yeux. Le sang l’emplit de vies qui n’étaient pas la sienne. Ses
sens s’emballèrent. Jamais il ne s’était senti aussi vivant qu’après avoir
partagé ce sacrement.
Le phénomène reflua tout aussi rapidement qu’il était survenu. Le sang
commençait à mourir dès qu’il quittait les veines de ses hôtes et la sensation
s’estompa rapidement. Tazael lui reprit le Graal des mains et l’emporta en
l’essuyant avec un linge blanc avant de le recouvrir.
— Mes frères chapelains ! déclama Bephael en se tournant vers les
silhouettes sombres assises à sa gauche. Approuvez-vous le jugement du
Concile d’Os et de Sang, ainsi que le Concile du Chapitre auquel il
appartient ? Jugez-vous frère Dante digne de diriger le Concile Rouge à la
guerre ?
— Moi, chapelain Fernibus, j’approuve le jugement, déclara le premier en
se levant.
— Moi, chapelain Verimus, j’approuve le jugement, abonda le deuxième
en se levant.
Et ainsi de suite.
— Moi, chapelain Malafael, j’approuve le jugement, répéta le mentor de
Dante quand vint son tour.
Ce furent finalement sept chapelains et neuf prêtres-sanguiniens qui se
tirent debout en un demi-cercle devant leurs fauteuils.
— C’est donc décidé, dit Bephael. Debout, Dante, seigneur du Cinquième
Ost, capitaine des Fléaux des Démons !
Dante se releva et se retourna. Le battement cessa.
— Longue vie à Dante, Cinquième Capitaine des Blood Angels ! crièrent
ses frères, puis tous s’agenouillèrent.
Les cœurs de Dante étaient emplis de fierté. Les membres du concile
vinrent le voir l’un après l’autre et le félicitèrent en lui serrant la main.
La cérémonie était terminée et les libations purent commencer.
CHAPITRE VINGT ET UN
PROMESSE D’ESPOIR
998.M41
Point de Mandeville
En dehors de l’Ægis Diamondo
Système de Cryptus
Debout dans l’un des dômes d’observation du Blade of Vengeance, le
Commandeur Dante observait les vaisseaux des Première, Deuxième et
Cinquième Compagnies se séparer de la flotte. Ils accélérèrent brutalement,
leurs turbines plus aveuglantes que des soleils. Il observa le spectacle une
heure durant, le masque de mort de Sanguinius sous l’un de ses bras. Il
préférait voir ses hommes s’éloigner de ses propres yeux, pas à travers ceux
de Sanguinius. Le miroitement des coques diminua pour se mêler au
scintillement de la Cicatrice Rouge, puis se perdit dans les lentes
ondulations du cosmos.
Un éclair apparut à leur emplacement, un globe mauve les enveloppa.
L’excès de lumière lui fit plisser les yeux, excita ses nerfs optiques et vint
irriter son cerveau. Il observait encore la scène quand le warp engloutit ses
guerriers.
Le globe disparut. Les vaisseaux étaient partis.
Le récepteur vox du dôme, en forme de petit ange, grésilla. L’ange ouvrit
la bouche.
— La force de frappe est en route, monseigneur, lui confirma Asante.
Nous nous préparons à entrer à notre tour dans le warp. Je note que vous
vous trouvez dans le dôme d’observation epsilon, je vous préviens que je
vais bientôt ordonner l’abaissement des volets extérieur, monseigneur.
— Merci Asante. J’en ai terminé ici, de toute façon.
Dante se sentait mieux. Ce sentiment écrasant d’impuissance s’était envolé
grâce au sacrifice d’Arafeo. Il remercia encore son écuyer en son for
intérieur. Il ne pouvait se complaire dans cet état d’esprit qui était le sien.
Sa lassitude reviendrait, et il n’osait absorber davantage de sang par crainte
que la voie rouge ne le mène trop loin. Mais dans l’immédiat, en cet instant
crucial, il pouvait encore réfléchir avec clarté et un plan se formait déjà
dans sa tête.
Il se détourna des larges panneaux de verre blindé. Les segments des
volets commencèrent à se mettre en place, et tout le dôme vibra quand
l’ensemble se mit à glisser sur ses rails pour remonter vers le sommet.
La porte s’ouvrit et Corbulo entra. Il semblait encore plus préoccupé et
tourmenté qu’à l’accoutumée.
— Monseigneur, salua-t-il.
— Que puis-je faire pour vous, mon frère ?
Les volets finirent de se fermer dans un claquement sonore, isolant le
dôme du vide et des tourments du warp qui s’annonçaient.
— J’ai testé la petite quantité d’élixir de Satryx que nous sommes
parvenus à récupérer dans le système de Cryptus.
Il était vraiment abattu. Le composé chimique avait été utilisé par les
habitants des mondes de Cryptus pour échapper à la folie. Corbulo avait
espéré qu’il pourrait, de la même manière, agir sur la soif et la rage.
— J’ai cru qu’il pourrait nous guérir de notre malédiction, poursuivit-il. Ça
n’aurait pas été un remède en soi, mais un point de départ, et voilà que tout
est tombé à l’eau. Satryx a été dévorée et les stocks de Cryptus sont perdus.
— Pourrez-vous le synthétiser l’élixir ?
Corbulo secoua la tête.
— Non. Sa structure est trop spécifique. Je suis navré, monseigneur.
— Nul ne devrait porter seul son fardeau, pas tant qu’il a un frère. Les
recherches doivent continuer, haut prêtre-sanguinien. Nous ne pouvons
nous permettre de désespérer, d’abandonner. C’est un revers, rien de plus.
— J’étais persuadé que nous réussirions. Je ne sais pas combien de
tentatives avortées je pourrai supporter. Je devrais chasser ces sombres
pensées et me concentrer sur mon devoir.
— Et vos visions ?
Corbulo hocha la tête.
— Elles empirent. Je… je ne peux pas en parler, mais je me soumettrai à
toute pénitence qu’Ordamael jugera bon de formuler pour mes doutes. Le
Sanguinor lui-même a dit qu’il y avait de l’espoir. Nous vivons une époque
bien trouble.
Dante remit son casque sur sa tête. Il le verrouilla et le visage de
Sanguinius remplaça le sien.
— L’espoir ne suffit pas toujours, Corbulo, mais tant qu’il y a du sang, il y
a de la force.
CHAPITRE VINGT-DEUX
RETOUR À LA MAISON
764.M40
La Grande Désolation Salée
Baal Secundus
Système de Baal
Le Thunderhawk vira. La Grande Désolation Salée défila telle une mer
blanche infinie, plate comme le papier, teintée légèrement de rose sous
l’influence de Baal, sa grande sœur. Il était difficile de l’admettre
maintenant, mais jusqu’à ce que Dante ait contemplé l’éclairage artificiel et
les couleurs émises par d’autres étoiles, il n’avait jamais connu de blanc
véritable. Toutes les couleurs dans ce système, et tous ceux qui se trouvaient
dans les environs de la Cicatrice Rouge, étaient polluées d’une teinte de
sang.
Une étendue aussi grande que cette désolation ne pouvait qu’être
impressionnante, mais son manque de reliefs estompait sa taille, la rendait
presque inconséquente. L’expérience humaine donnait des tailles à toutes
choses. Sans elles, l’énormité de l’univers, le diamètre des étoiles, l’étendue
des océans, le nombre de soleils, de mondes et d’humains, tout aurait été
impossible à appréhender. Ainsi en allait-il de la Grande Désolation Salée.
Elle était à la fois magnifique et insignifiante vue du ciel.
Dante observait tout cela à travers les augures de l’appareil, reliés à son
sensorium ultra perfectionné. Il comprit alors la vaste étendue comme
jamais il ne l’aurait pu auparavant, mais jamais il ne pourrait la connaître
totalement. Aucun humain ne le pourrait.
Des formes noires sur le sel attirèrent son attention, comme une colonne de
scarabées qui avançaient sur un drap blanc.
— Frère Vulastin ? appela-t-il. Vous voulez bien vous poser là, non loin de
ces nomades ?
Le pilote de l’arsenal se retourna vers lui, son armure rouge sombre
apportant une subtile note de changement comparée au rouge sang du
harnois de Dante.
— Nous ne sommes pas censés nous poser, frère-capitaine, répondit le
techmarine. Notre programme de vol requiert que nous faisions escale à
Selltown afin de nous adresser à la populace.
— Tous doivent entendre l’appel aux épreuves. Il y a des jeunes parmi ces
rôdeurs, ils ont tout autant le droit que les autres d’être informés de leurs
chances.
— Les clans des sels sont peu nombreux et éparpillés, rétorqua Vulastin. Il
existe peu de chances de trouver des recrues parmi eux.
Assis au poste radio, derrière les sièges du pilote et du copilote, Lorenz
éclata de rire.
— Tout le monde sait que l’arsenal est attaché à son indépendance, mon
frère, lui dit-il. Mais faites ce que demande le capitaine.
— Il porte peut-être le titre de héraut et le grade de capitaine, mais il n’est
pas en mesure de m’ordonner de me poser, rétorqua Vulastin. Je suis les
instructions du Maître des Lames, et le plan de vol que j’ai me demande de
foncer vers Selltown.
Le techmarine interrogea Dante du regard, celui-ci n’insista pas.
— Faites-le au nom des grâces, espèce d’imbécile insista Lorenz. Le
capitaine a envie de rentrer chez lui. En vérité, il a été l’une de ces rares
recrues dont vous parliez.
Vulastin regarda à nouveau Dante.
— Comme vous voudrez, sergent. Capitaine.
Il poussa sur le manche, les moteurs rugirent et le Thunderhawk fila vers
la caravane.
Ils la rattrapèrent rapidement et se posèrent devant le véhicule de tête.
Toute la colonne s’arrêta. Dante la trouva très similaire à celle de son clan.
Il y avait ce grand transporteur au centre, plus aussi impressionnant
maintenant qu’il avait pu contempler des vaisseaux amiraux et l’Arx
Angelicum, ainsi qu’une douzaine de rôdeurs. Ceux-là ressemblaient
vraiment à celui dans lequel il était né. L’un d’eux aurait d’ailleurs pu être
celui-là, pour ce qu’il en savait.
Les gens sortirent de chez eux et montrèrent l’escorteur du doigt. Les
hommes s’organisèrent en une sorte de phalange, les doigts déjà posés sur
la détente de leurs armes. Ils attendaient toujours quand Dante descendit la
rampe frontale du Thunderhawk. Tout le clan était réuni là, dans un silence
nerveux. Dante s’arrêta, et le vent fit claquer sa cape et sa bannière dorsale.
Maintenant qu’il se trouvait là, il se rendit compte qu’il n’avait pas de
raison précise d’être venu leur parler. Était-ce un accès de nostalgie ? Un
sentiment confraternel ? Ces gens étaient si mal nourris et éprouvés par leur
dure existence. Ils étaient sales, la faible part de peau exposée était
parsemée de cloques à cause des produits chimiques et des radiations. Lui
était un ange, tellement parfait. Il ne se sentit rien en commun avec eux. Il
fut déçu et regretta sa décision.
Mais il avait une mission et il l’accomplirait.
— Sachez que le temps des Duplus Lunaris arrive, déclara-t-il, sa voix
amplifiée roulant sur la plaine plate et salée. Cinquante jeunes seront
choisis et emportés à l’Arx Angelicum, sur Baal, afin de rejoindre notre
confrérie et livrer bataille contre les ennemis de l’humanité. S’il se trouve
parmi vous quiconque disposant de la volonté et du courage pour tenter nos
épreuves, qu’il se rende à Angel’s Fall, afin qu’il puisse être jugé avec les
autres.
— Angel’s Fall, c’est pas la porte à côté, fit remarquer quelqu’un du
milieu de la foule.
Il avait parlé à voix basse, sans savoir que Dante pouvait tout de même
l’entendre grâce à ses sens améliorés.
Il posa la main sur le pommeau de son épée et observa à nouveau la foule.
Il n’y avait rien, aucun sentiment. Aucun signe d’aucunes sortes. Il se
morigéna intérieurement. Qu’avait-il espéré ? Que son père avance et
vienne implorer son pardon ? L’homme était mort depuis longtemps. Dante
n’avait d’autre famille que ses frères de bataille.
Il commença à se retourner pour s’en aller, mais un gamin sortit en
courant. Sa mère tenta de le rappeler, les hommes hésitèrent. Voilà donc ce
qui arrivait quand on était confronté à une légende. La peur.
Mais le gamin n’était pas du tout effrayé. Il rejoignit Dante et leva vers lui
des yeux émerveillés. Dante se retourna pour lui faire face et baissa les
yeux vers lui. D’autres enfants s’avancèrent un peu, cherchant à échapper
aux mains de leurs parents, mais aucun n’osa s’approcher autant.
— Vous êtes un ange, un serviteur du Grand Ange ? demanda le garçon.
— En effet, répondit Dante.
— J’ai entendu une histoire sur un garçon de notre clan qui s’est sauvé
pour les rejoindre il y a cent ans. Vous le connaissez ? Cette histoire est
vraie ?
— Je connais un homme qui jadis fut un garçon, dit Dante. Il a cessé de
croire aux histoires le jour où sa mère a été ensevelie dans le sel avec son
frère qui n’a même jamais eu la chance de respirer l’air de ce monde.
— Vous le connaissez ? dit le garçon en écarquillant les yeux. C’est vrai
qu’il a parcouru les mers du vide et qu’il a affronté des dragons ? Il a
obtenu des ailes et le pouvoir de traverser les étoiles ? C’est vrai qu’il est
devenu le seigneur des anges ?
— La plupart des histoires ne sont pas vraies, petit. Mais ce que ce garçon
n’a pas réussi à saisir, quand il a perdu ses illusions, c’est que les histoires
portent en elles l’essence de la vérité, une fiction parfois plus vraie que les
faits.
— C’est vous ?
Dante ne répondit pas. Le garçon ne se démonta pas.
— Ils disent que je suis brave. Vous croyez que je pourrais devenir un ange
comme vous, monseigneur ? C’est possible ?
Dante le regarda. Il semblait si petit. Il lui arrivait à peine à la ceinture.
Mais il y avait peut-être en lui ce lien de parenté qu’il avait espéré trouver.
Il se vit lui-même dans cet enfant.
— Tout est possible, mon garçon. Si tu es déterminé, si tu as suffisamment
de volonté et de courage, tout est possible. J’en suis une preuve vivante, et
je te donne ma parole que je le resterai à jamais.
Il se redressa alors et s’adressa à la foule.
— Les épreuves commencent dans quatre lunes. Par le Sang du Grand
Ange, répandez la nouvelle.
Le garçon le suivit du regard quand il fit ces quelques pas sur le désert de
son enfance pour regagner la rampe du Thunderhawk. Ses pensées, elles,
étaient déjà tournées vers sa prochaine guerre.
À PROPOS DE L’AUTEUR
Guy Haley a débuté sa carrière dans le magazine SFX en 1997, avant
de devenir le rédacteur en chef de White Dwarf, puis de Death Ray,
magazine de SF. Depuis 2009, c’est un auteur indépendant, qui
consacre une partie de son temps à écrire pour la Black Library.
Récemment, il a écrit Baneblade et Shadowsword pour Warhammer
40000, Pharos pour la série The Horus Heresy, et Exécution, le dernier
tome de la série l’Éveil de la Bête. Il vit dans le Yorkshire avec sa
femme et son fils.
Un extrait de Le Culte du Maçon de Guerre.
Kashibai sentait le plafond rocheux vibrer sous le vrombissement des
machines lourdes. Les parois du tunnel tremblaient-elles réellement ou
était-ce un effet des lampes au prométhium ? Elle dressa l’oreille, à l’affût
du crépitement des cailloux et de la poussière, d’un grincement qui
présagerait d’une faille dans la voûte. Son cœur se serra tandis qu’elle
s’imaginait Tharsis, capitale de Lubentina, s’écroulant sur sa tête dans toute
son immensité sacrée.
Pour la énième fois, elle se maudit d’éprouver cette peur régressive que lui
inspiraient encore des endroits tels que les Cloistres. Même à un
Segmentum des plaines ondoyantes de sa planète natale, elle ressentait
toujours cette angoisse ancestrale chaque fois qu’elle descendait sous terre.
Néanmoins, cette appréhension avait perdu de son intensité, la discipline de
fer imposée par le devoir et la foi l’emportait à présent sur ses anciennes
frayeurs. Kashibai avait purgé son âme de tout ce qui, bon ou mauvais,
risquait de compromettre son utilité au sein de l’Ordre du Serment Austère.
Seule subsistait sa détermination à servir l’Empereur-dieu de l’humanité.
L’Empereur accompagne chacun de mes pas, songea-t-elle.
Elle détacha le regard du plafond pour le porter sur le tunnel sinueux
qu’elles avaient parcouru et aperçut les armures noires et pourpres de ses
camarades, éclairées par la lueur vacillante des lanternes fixées aux parois
rocheuses. Une dizaine de sœurs de bataille se faufilait à travers les galeries
séculaires qui sillonnaient le sous-sol de Tharsis, mues par une mission de
combat et de libération.
Méprisés par les institutions de Tharsis, les Cloistres étaient pourtant loin
d’être déserts. Disgrâce, revers de fortune ou retournements de veste
avaient poussé de nombreux individus à chercher une existence troglodyte
loin des spires sculptées et des sanctuaires richement décorés de la ville.
Une partie de ces malheureux regardaient les sœurs depuis les taudis
bricolés à partir des détritus déversés dans ce monde souterrain. Certains
fixaient les guerrières en armure avec une peur évidente ; d’autres
considéraient l’Adepta Sororitas avec révérence et piété. La plupart,
cependant, étaient tellement accablés par leur misère qu’ils contemplaient la
scène avec une tristesse empreinte de fatalisme, indifférents à cette
intrusion dans leur monde ténébreux.
Mais les apparences masquaient la réalité. Tous les habitants des Cloistres
n’étaient pas si résignés. Loin de l’attention des dirigeants de Lubentina, de
la lumière de l’Empereur et du Credo Impérial, couvaient d’étranges idées
et de curieuses ambitions. Parfois, la pourriture ressurgissait au grand jour
et une vague de crimes et de soulèvements venue des profondeurs répandait
sa corruption à la surface de la ville sainte.
— Soyez vigilantes, » lança Kashibai à son escouade par le microvox de
son casque. « Nous approchons de l’objectif. »
Inutile d’entrer dans les détails. La plainte saccadée d’une mitrailleuse à
l’autre bout des tunnels suffisait à tout expliquer. Kashibai caressa du bout
du doigt la marque qui ornait sa joue, la fleur sacrée symbolisant l’Adepta
Sororitas. Elle murmura une courte prière, la main posée sur le sceau de
pureté attaché à la détente de son lance-flammes, puis, consciente du risque
qu’elle courait à ne pas l’avoir apaisé, elle accepta la brûlure caustique de
l’esprit de la machine qui animait son arme et se prépara au combat.
Aux aboiements de la mitrailleuse s’ajoutaient désormais les rugissements
étouffés d’explosifs et les craquements secs de fusils d’assaut. Des cris et
des hurlements bestiaux emplirent le tunnel. Kashibai et son escouade
avaient reçu l’honneur de mener l’attaque.
Elle se tourna vers ses sœurs.
— Notre devoir nous attend, » annonça-t-elle. « L’Empereurdieu nous
protège et guide notre bras. »
Sur son ordre, son escouade s’élança en avant.
Le tapage du combat s’intensifiait tandis que les guerrières de Kashibai
dévalaient le passage sinueux. Elles ignorèrent les galeries latérales qui
donnaient sur le couloir, les laissant aux bons soins de la deuxième
escouade de sœurs de bataille qui leur emboîtait le pas. De même, elles
passèrent sans s‘arrêter devant les abris délabrés et les gueux qui les
occupaient. Rien ne devait ralentir leur progression. Tels étaient les ordres.
La charge des sœurs à travers le tunnel fut noyée par le vacarme
grandissant des coups de feu et des détonations qui emplissaient le passage.
Tout à coup, sans que rien ne leur ait permis de s’y préparer, le couloir
déboucha dans une vaste galerie, une salle souterraine de plusieurs dizaines
de mètres de large et presque autant de profondeur. À une certaine époque,
cette immense caverne avait été connectée à l’infrastructure de Tharsis. De
gros tuyaux et conduits serpentaient le long du sol depuis le plafond, des
rejets industriels suintaient d’une canalisation rouillée et s’accumulaient en
flaques. Le relent qu’ils dégageaient était caractéristique d’un produit
dérivé de l’encens conçu pour oindre la cathédrale du Maçon de Guerre
ainsi que les innombrables sanctuaires et chapelles de Lubentina.
— Comment peut-on vivre dans une telle puanteur ? » demanda sœur
Reshma.
La tireuse d’élite de l’escouade de Kashibai se trouvait à côté de sa
supérieure quand elles pénétrèrent dans la salle.
— Ils ne vivent pas, » corrigea Kashibai. « Sans l’Empereur, la vie n’est
que subsistance. »
Malgré l’odeur, la salle était encombrée de baraques, tapies entre des
nœuds de canalisations et de câbles sous les énormes conduites. C‘était au
milieu de ce capharnaüm que se livrait un combat acharné. Les éclairs des
fusils laser illuminaient la pièce caverneuse, traversant les parois les plus
fines et balayant les canalisations rouillées. Les armes à feu et les fusils
d’assaut aboyaient. Leurs projectiles fracassaient les portes des taudis et
arrachaient des torons de câbles des murs. Quelque part, la flamme funeste
d’un fuseur jaillit pour transformer une cahute en brasier.
— On a trouvé la patrouille manquante, » annonça Kashibai en
contemplant la scène de violence déployée devant elle.
Les corps mutilés de la milice locale de Lubentina, reconnaissables à leur
uniforme vert et or, gisaient parmi l’enchevêtrement des baraques ou près
des énormes conduites. Moins nombreux, les cadavres de leurs ennemis
reposaient à leurs côtés, des hommes crasseux vêtus d’un patchwork de
combinaisons de travail et de capes, dont le seul point commun était la
dominance de pourpre et de rouge. Kashibai ignorait si ces couleurs
représentaient celles d’un gang ou le blason d’une secte politique séditieuse,
mais elle se réjouit que les rebelles se distinguent aussi clairement. Cela
permettrait à ses sœurs d’identifier l’ennemi parmi tous les résidents du
taudis qui avaient été capturés au cœur du combat. Elles étaient venues là
pour trouver le peloton manquant, pas pour massacrer des innocents.
— Contact confirmé, » répéta Kashibai. « Hérétiques en costume pourpre
et rouge repérés.
— Y a-t-il des survivants, ma sœur ? »
La question grésilla sur le canal vox. Kashibai perçut la tension dans la
voix de la sœur supérieure Trishala. Elles étaient descendues dans les
Cloistres avec pour mission de sauver les soldats. Si cela s’avérait
impossible, la seule pénitence qui puisse rattraper cet échec serait
d’exterminer les auteurs de la tuerie.
— Aucun en vue, mais l’ennemi semble concentrer son feu sur un groupe
de bicoques au-dessous des conduites. Avec l’aide de l’Empereur-dieu, nous
trouverons des soldats encore en vie, » répondit Kashibai.
— Réduisez la pression sur les survivants, » ordonna Trishala. « Attirez
l’ennemi loin de cette jonction. Que la justice de l’Empereur s’abatte sur
eux ! »
Kashibai activa son lance-flammes et balaya la zone. Des silhouettes se
dessinaient autour de la courbe d’une conduite de deux mètres de large.
Elles tentaient de contourner un pâté de bicoques où l’intense décharge des
fusils laser trahissait une concentration de soldats de la FDP. Avant que les
hérétiques n’aient pu passer à l’attaque, l’Ordre du Serment Austère leur fit
connaître sa présence.
— Saint Empereur, guide notre colère ! » jura Kashibai en ordonnant d’un
geste à son escouade d’avancer.
Les sœurs de bataille ouvrirent le feu. Le tonnerre de leurs bolters fit
trembler la voûte et des hurlements à peine humains s’élevèrent des troupes
ennemies, déchiquetées par les impacts des projectiles explosifs. La
tentative de contourner la place forte de la FDP fut tuée dans l’œuf,
l’ennemi terrassé par l’offensive des sœurs de bataille. Des silhouettes
furtives s’écroulèrent, fauchées par la fusillade, et leurs armes leur
échappèrent des mains. Quelques hérétiques recroquevillés dans l’ombre
des canalisations industrielles griffèrent l’air d’un geste futile tandis que la
vie fuyait leurs maigres carcasses estropiées.
Une poignée de survivants gesticulaient pour tenter de s’extirper de la
trouée entre les énormes conduites. Le couvert qui les avait cachés de la
FDP constituait désormais un obstacle à leur fuite et les enferrait dans un
piège mortel que les Adepta Sororitas s’empressèrent d’exploiter. Dix,
vingt, et même trente d’entre eux furent fauchés par les tirs des guerrières
de Kashibai. Ce fut une boucherie, mais les sœurs accomplirent leur devoir
sans broncher. Ceux qui prenaient les armes contre les forces de
l’Imperium, qui profanaient la suprématie de l’Empereur-dieu par leurs
actes ou leurs pensées, ne pouvaient s’attendre à aucune pitié. Ils étaient
exterminés sans remords ni compromis.
L’éradication des hérétiques qui les assaillaient par le flanc avait atténué la
menace qui pesait sur les positions de la FDP, mais l’escouade de Kashibai
avait attiré les violentes attentions de l’ennemi. Plus de dix heures
auparavant, quand la patrouille de la FDP avait perdu le contact vox avec la
surface après un court rapport évoquant des éléments hostiles, elle comptait
encore une centaine de soldats. C’est alors qu’elle avait disparu. Il fallait
une armée considérable pour se dresser contre une telle incursion dans les
Cloistres, sans parler de tendre une solide embuscade au point d’encercler
ces soldats et de les couper de toute possibilité de repli. En vérité, ces
premiers assaillants ne constituaient qu’une fraction de la force ennemie. À
présent, Kashibai et ses sœurs commençaient à prendre la pleine mesure de
la fureur de l’adversaire.
De la grappe de huttes, un ouragan de feu déferla sur l’escouade. Fusils
d’assaut, fusils laser, mitrailleuses crachaient la mort et la dévastation. Une
lance de lumière incandescente traça une tranchée hideuse à travers les
taudis, fendant les bicoques et les conduites telle la griffe ardente d’un
démon. Sœur Bishaka plongea quand le laser lacéra le mur de la cabane
derrière lequel elle se dissimulait.
— Couvrez-la ! » ordonna Kashibai.
Elle rampa vers ses camarades et sentit plusieurs projectiles ricocher sur
son armure énergétique. Un tir bien ajusté de sœur Reshma réduisit l’abri en
miettes et le tireur à un tas de chair sanguinolent.
— C’était à moi d’éliminer ce bâtard d’infidèle, » pesta Kashibai en
atteignant la position de l’escouade.
— Dans sa générosité, l’Empereur nous a fourni assez d’hérétiques pour
que chacune en ait sa part, » répliqua vertueusement Reshma.
Un autocanon vint ajouter sa puissance de tir à la fusillade. Ses rafales
pulvérisaient les baraques et projetaient des débris qui ricochaient contre le
plafond. Des sections entières de taudis étaient réduites à néant sous la
fureur du pilonnage. Entre l’arme lourde et le rayon mortel du canon laser,
l’ennemi semblait bien décidé à priver les sœurs de tout abri.
À l’exception d’une zone. Kashibai remarqua rapidement qu’une bande de
plusieurs mètres de large échappait à la riposte sauvage. Aussitôt, un doute
s’insinua en elle. Ses sœurs et elle avaient déjà eu un aperçu du penchant de
leurs adversaires pour l’embuscade et la tromperie. Elle était persuadée
d’avoir sous les yeux un nouvel exemple de la sournoiserie de l’ennemi.
— Couvrez ma gauche, » ordonna Kashibai à sœur Reshma. « Les autres,
continuez de riposter. Maintenez leur attention sur vous. »
Parmi les guerrières de son unité, aucune n’était aussi précise et rapide que
Reshma. Si ses doutes s’avéraient fondés, cette deuxième qualité lui serait
la plus précieuse. Sur ce, Kashibai braqua son lance-flammes en direction
du groupe de cabanons intacts.
— L’Empereur nous garde, » psalmodia-t-elle.
Elle eut une pensée pour les habitants qui demeuraient peut-être dans les
abris. Choisir entre la compassion et le devoir n’était jamais facile, mais les
impératifs de ses fonctions ne toléraient aucune hésitation. L’ennemi
épargnait ces baraques de manière délibérée afin de couvrir ses propres
objectifs. Elle était persuadée qu’il utilisait cette bande comme couloir pour
acheminer des combattants contre les sœurs.
Une flamme jaillit du canon de l’arme de Kashibai avec un rugissement
bestial. Le feu liquide immola les bicoques les plus proches des sœurs de
bataille et incendia les plus éloignées. Des cris d’horreur et d’angoisse
fusèrent du brasier. Des silhouettes recroquevillées émergèrent en titubant
de la fumée et des flammes, le corps léché par des volutes orangées. Le
bolter de Reshma abattit tous ceux qui tentaient de fuir le chaos provoqué
par le lance-flammes de Kashibai. Quelques fusils laser et pistolets
mitrailleurs grondèrent derrière la fournaise crépitante, s’efforçant de
réduire Kashibai au silence avant qu’elle n’inflige d’autres dégâts.
— Bien visé, ma sœur, » lança Bishaka.
— Un peu trop bien, » répliqua Reshma. « Ils vont vouloir donner l’assaut
contre votre position. »
Kashibai poursuivit sa mission contre les troupes ennemies. Elle resserra
son étreinte sur le lance-flammes et projeta une nouvelle langue incendiaire
sur les taudis. De nouveaux cris résonnèrent, et des silhouettes vêtues de
pourpre et de rouge détalèrent des ruines en flammes, de la fumée s’élevant
de leurs vêtements roussis et de leur peau brûlée. Reshma la soutenait dans
son sinistre devoir. À chacun de ses tirs, un ennemi tombait. De nombreux
hérétiques basculaient dans les flammes auxquelles ils avaient espéré
échapper, tandis que d’autres s’écroulaient et se tordaient de douleur dans la
pénombre.
Leur assaut interrompu, les rebelles dirigèrent un feu nourri contre les
sœurs. Aux petits calibres s’ajoutaient désormais les autocanons et des
lasers qui mitraillaient la position de l’escouade de Kashibai. Des éclats
rocheux volaient du sol et du plafond et ricochaient sur les armures
énergétiques des sœurs. L’un d’eux heurta le casque de Reshma avant de
disparaître en tournoyant dans l’obscurité.
Les survivants de la FDP essayaient de les soutenir et s’étaient mis à tirer
des salves de lasers en direction des positions adverses – un effort
courageux, mais vain. Kashibai savait qu’il faudrait plus qu’une poignée de
soldats assiégés pour briser leurs adversaires. Heureusement, des renforts
étaient en approche. Pendant que l’escouade de Kashibai retenait l’attention
de l’ennemi, une deuxième unité de sœurs avait investi le champ de bataille.
Sans quitter le périmètre de la salle, elles avaient contourné la zone de
combat en prenant soin de rester à couvert, attendant le bon moment pour
frapper.
— Sœur Kashibai, nous entamons notre progression, » annonça Virika sur
le vox. « Ce serait une honte que de vous laisser tous ces hérétiques.
— N’hésitez pas à réclamer votre part, » répondit Kashibai en essuyant le
sang de son front. « Que l’Empereur vous accorde une traque fructueuse. »
L’explosion de grenades Frag lui indiqua que l’escouade de Virika venait
d’entrer en action dans les taudis. Des nuages de débris s’élevèrent des
bicoques démolies tandis que de la vapeur et des boues jaillissaient des
conduites endommagées. Des hurlements de surprise résonnèrent à travers
la salle caverneuse. Le grondement tonitruant du bolter lourd de sœur
Nagina fit taire les hérétiques les plus proches de la colonne de Virika,
ratissant les abris où se dissimulaient leurs adversaires.
Le tir de barrage qui, quelques moments auparavant, semblait sur le point
de les écraser commençait à faiblir. L’autocanon avait été réduit au silence.
Soit les sœurs de Virika l’avaient neutralisé, soit l’ennemi l’avait fait se
replier. La fureur des petits calibres s’atténuait : les tireurs avaient été tués
par des grenades ou chassés par la menace qu’elles représentaient.
L’énorme canon laser cracha quelques tirs hargneux en direction de
l’escouade de Kashibai, manquant de peu sœur Mridula. Kashibai tentait de
jauger la distance à laquelle se trouvait la redoutable arme, lorsqu’un
danger bien plus proche surgit.
Juste devant elle s’étendait la bande de taudis que son lance-flammes avait
transformée en brasier. Aux abords de la conflagration gisaient les corps
fumants des victimes de l’incendie ou des tirs de Reshma. Le simple impact
d’un bolt suffisait à estropier un homme ordinaire, sans parler de le
neutraliser. À ses yeux, les blessés encore présents sur le champ de bataille
ne représentaient plus aucune menace. La scène qu’elle découvrit la fit
reconsidérer son jugement.
Un colosse à la peau noircie par les flammes émergea de la fumée, ses
vêtements réduits à des lambeaux fumants. Le bolter de Reshma lui avait
fait une horrible blessure à l’abdomen, un trou de la taille d’un poing qui
dégoulinait de sang. Mais au lieu de s’écrouler en attendant la mort, le
besoin de tuer avait poussé la brute à se relever et à charger la femme qui
venait de lui tirer dessus. Avant que Reshma n’ait pu réagir, il se jeta sur
elle en faisant tournoyer une pioche énergétique. L’engin la percuta de plein
fouet et la projeta en l’air comme une poupée de chiffons.
Kashibai fit volte-face, prête à immoler le monstre armé du pic. La vue de
Reshma étalée au sol la retint. Il était possible que l’armure énergétique de
sa camarade ait atténué la force de l’impact. Si elle était encore vivante, un
tir du lance-flammes risquerait de l’achever.
Le colosse se détourna de Reshma et posa sur Kashibai un regard lourd de
menace, le visage réduit à une croûte carbonisée. La cruauté et la haine
insondable qui faisaient briller les yeux mutilés de la créature la firent
frémir, et elle recula pour tenter de l’atteindre depuis un angle qui lui
permettrait d’éviter Reshma. Hélas, elle avait une nouvelle fois sous-estimé
l’effroyable vigueur de son adversaire. Cette ignoble racaille aurait dû
agoniser, être incapable de se déplacer avec cette blessure au flanc, et
pourtant, elle se rua sur elle encore plus rapidement qu’elle n’avait chargé
Reshma.
Kashibai ne pouvait compter sur l’aide de ses sœurs, occupées à tenter de
mettre un terme aux tirs sporadiques provenant de derrière les conduites et
les taudis. Elle était seule face à son monstrueux assaillant. Avec ses
horribles blessures, il paraissait à peine humain. Son corps, déformé par les
paquets de muscles noueux qui ondulaient sous sa peau carbonisée,
paraissait si grotesque qu’elle douta même qu’une vie passée dans les mines
des étendues polaires de Lubentina puisse infliger autant de dégâts à de la
chair humaine. La tête de l’homme semblait à la fois comprimée et
allongée, comme si son crâne avait été pris dans un étau. Les larges mains
qui serraient le pic énergétique étaient recouvertes de bandes épaisses, des
mitaines rudimentaires qui ne parvenaient pas à cacher un détail alarmant :
elles n’avaient que trois moignons de doigts à chaque extrémité.
Un mutant ! Ce mot impur résonna dans l’esprit de Kashibai. Voilà qui
expliquait la nature bestiale et la prodigieuse endurance de son ennemi. Un
mélange de vertu outragée et de dégoût la submergea quand il se jeta sur
elle. Elle sentit l’impact crépitant et la trajectoire du pic le long de son bras
quand elle para l’assaut de l’homme avec le canon de son lance-flammes,
puis grimaça en constatant que son arme s’était tordue sous la violence du
choc, presque pliée en deux par la fureur de l’outil énergétique. Elle
prononcerait un éloge funèbre à l’esprit de la machine de l’arme quand elle
regagnerait la cathédrale. En supposant qu’elle survive.
Elle avait le bras droit engourdi par l’impact, mais le gauche était intact.
D’un geste vif, elle empoigna le couteau de combat qu’elle portait à la
ceinture et le plongea dans la blessure du monstre. Elle sentit le sang de son
adversaire, horriblement froid et visqueux, lui gicler au visage quand elle
enfonça la lame et la fit remonter en s’efforçant de toucher un organe vital.
L’horrible créature poussa un cri bestial et déchirant. Le pic énergétique lui
tomba des mains et elle se tordit de douleur, mais ne s’écroula pas, refusant
de mourir malgré le poignard planté dans son flanc massif. Une main à trois
doigts fouetta l’air pour s’écraser sur la mâchoire de Kashibai avec une telle
violence qu’elle la projeta au sol et lui fit cracher deux ou trois dents. La
brute lui jeta un regard brûlant de haine puis, d’un geste, arracha le couteau
fiché dans sa blessure.
À l’instant où elle allait lui sauter dessus, Kashibai vit la silhouette de
l’une de ses sœurs s’interposer entre le colosse inhumain et elle. Sa
sauveuse portait une cape de soie noire par-dessus son armure énergétique
richement ornée, constellée de sceaux de pureté et de médailles de vétéran
fixées au plastron et aux jambières, l’insigne des Adepta Sororitas gravé en
or sur ses épaulières. Aucun casque ne cachait sa sombre détermination ni
la soif de vengeance qui empreignait ses traits. Ses yeux ressemblaient à des
puits d’acier quand ils croisèrent le regard mauvais du mutant.
— Ton souffle répugnant a suffisamment souillé ce monde, vermine ! »
éructa la guerrière.
Le pistolet qu’elle tenait dans la main gauche cracha un bolt qui fracassa
l’épaule de la brute et la projeta au sol.
— Sœur supérieure ! Il bouge encore ! » hurla Kashibai de l’endroit où
elle gisait.
Contre toute attente, la vie refusait d’abandonner le colosse qui rampait en
direction du pic énergétique, une main déformée déjà tendue vers l’arme.
La sœur supérieure Trishala était passée à l’action avant même d’avoir
entendu l’avertissement de Kashibai. Le canon de son pistolet bolter fumait
encore quand elle se rua sur l’ennemi à terre. De la main droite, elle
brandissait une épée étincelante à la garde façonnée à l’image de l’Aquila,
le pommeau luisant sous l’effet de l’énergie terrifiante prête à être
déchaînée par la lame. À l’instant où la main de la brute mutante se
refermait sur le manche de son arme, l’épée énergétique de Trishala
s’abattit. Le crâne difforme du monstre éclata, réduit en pulpe par
l’étincelante aura bleutée qui enveloppait la lame crépitante.
Kashibai s’était relevée et Trishala se détourna du colosse mort. La sœur
supérieure fronça les sourcils devant l’état du lance-flammes de Kashibai.
— L’escouade de Virika les repousse sur la gauche, » annonça-t-elle en
tendant son pistolet à Kashibai. « Il faut que votre unité comble la brèche.
Piégez-les entre deux lignes de feu. Par le Trône d’Or, nous purgerons
Tharsis de ces mutants !
— Notre objectif n’était-il pas de trouver et de relever la patrouille de la
Force de Défense Planétaire ? » demanda Kashibai.
— Je n’ai pas réussi à entrer en contact avec elle, » répondit Trishala sans
cesser d’observer les environs d’un regard glacial et déterminé. « Le vox du
peloton doit être inutilisable ou alors les transmissions sont perturbées par
le fait que nous soyons sous terre. Si on ne peut pas se coordonner avec les
survivants, le plus sûr moyen de les extraire est d’exterminer ces
hérétiques. »
Elle remarqua que Kashibai contemplait le corps étendu de Reshma. Sœur
Pranjal était sortie de son couvert pour traîner à l’abri sa camarade blessée.
— Faites examiner ses blessures, mais souvenez-vous que le devoir passe
avant tout, » dit-elle « Il faut la laisser en arrière et personne ne pourra
rester auprès d’elle. Dans ce combat, nous ne pouvons nous passer d’aucune
arme. »
Cet ordre lui fit l’effet d’un coup de poignard. Sa supérieure avait raison,
Kashibai le savait, mais cela ne rendait pas la chose plus facile pour autant.
— Je prendrai celui de Reshma, » dit-elle en lui rendant son pistolet bolter.
« Comme vous l’avez dit, dans ce combat, nous aurons besoin de chaque
arme. »
Trishala regarda sa chef d’escouade se détourner pour rassembler ses
guerrières et s’enquérir de l’état de Reshma. L’intonation désapprobatrice
de Kashibai ne lui avait pas échappé. Cette réaction était prévisible. Pour
une combattante, il n’y avait rien de plus douloureux que de devoir
abandonner l’une de ses camarades sur le champ de bataille. Kashibai avait
beau détester cet ordre, elle était assez disciplinée pour l’exécuter sans
protester. C’était cette fiabilité qui la rendait si précieuse pour Trishala.
Quelques instants plus tard, l’escouade de Kashibai suivait Trishala à
travers le taudis dévasté. Les sœurs de bataille se déployèrent, balayant la
zone en un arc qui pivoterait pour rejoindre les guerrières de Virika, la
position tenue par les survivants de la FDP jouant un rôle pivot dans leur
progression. Tout en parcourant les ruines, elles ripostèrent aux coups de
feu sporadiques toujours dirigés contre elles. L’affaiblissement des forces
ennemies perturbait Trishala davantage que ne l’aurait fait un regain de
violence. Entre les tunnels creusés à l’origine par les ouvriers qui avaient
bâti la cité et les passages ajoutés par les malheureux qui résidaient dans ce
monde souterrain, un dédale de galeries innombrables à la topographie
inconnue sillonnait les Cloistres. La principale crainte de Trishala était que
le gros de l’ennemi se soit retiré, regagnant l’ombre d’un réseau secret de
couloirs oubliés en sacrifiant son arrière-garde afin de couvrir sa fuite.
— Faites vite ! » ordonna Trishala. « Par le Trône d’Or, nous ne pouvons
pas les laisser s’échapper ! »
Son intonation trahissait l’inquiétude qui lui faisait battre le sang aux
tempes.
À peine avait-elle prononcé ces paroles qu’une décharge de laser lacéra les
baraques, réduisant en ruines une grande partie de celles qui étaient encore
debout. Un peu plus loin, un petit groupe d’hommes se déplaçait parmi les
gravats ; ils étaient tous vêtus de capes pourpres et rouges. Les guerrières
ouvrirent le feu et en éliminèrent trois tandis que les autres se précipitaient à
l’abri.
— D’où tirent-ils ? » demanda Kashibai en tentant de concentrer son
escouade sur l’arme qui les avait harcelées depuis leur entrée dans la salle.
— Là-bas ! Dans la conduite ! » cria Trishala.
Elle ouvrit le feu en direction d’une énorme section de tuyaux parmi les
masures.
Un groupe d’hérétiques était tapi dans l’ouverture d’un cylindre métallique
désaffecté. Ils étaient groupés autour de la silhouette massive d’un laser
excavateur qu’un fanatique avait transformé en arme meurtrière en
trafiquant son inhibiteur de portée et ses seuils de sécurité.
Le pistolet de Trishala n’était pas suffisamment précis pour les atteindre à
la distance où ils se trouvaient, mais elle parvint à détourner leur attention
en tirant sur les bicoques autour d’eux. Les rebelles firent pivoter l’arme de
fortune sur sa structure grossière et déchaînèrent son énergie maléfique en
direction de la sœur supérieure.
Guidée par des réflexes et des instincts acquis au cours d’innombrables
heures d’entraînement et d’années d’expérience, Trishala plongea au
moment où le laser lacéra les taudis. Des cahutes s’écroulèrent autour d’elle
et une pluie de débris s’abattit sur son dos. Elle entendit Kashibai pousser
un cri d’alerte, puis la voix de sa subordonnée fut noyée par une nouvelle
rafale. Le grondement des bolters riposta au crépitement des mitrailleuses.
Puis les rebelles sortirent de leur couvert et se ruèrent sur les guerrières de
Kashibai en poussant des hurlements et des grognements bestiaux.
S’aidant des servomoteurs de son armure énergétique, Trishala se releva
malgré le poids des gravats empilés sur son dos. Une fois dégagée, elle
aperçut un mouvement de l’autre côté de l’un des chemins étroits qui
séparaient les taudis. Ce n’était qu’une impression, une tache pourpre et
écarlate, mais la manière dont elle évoluait lui donna le frisson. Le lointain
écho de souvenirs enfouis depuis longtemps s’éveilla dans son esprit et la
peur chercha à s’installer dans son âme. Trishala la chassa en se laissant
submerger par une haine plus brûlante qu’une lame chauffée à blanc.
— Sœur Kashibai, poursuivez votre assaut sur la conduite, » ordonna-t-
elle. « J’ai vu quelque chose se déplacer sur notre flanc. Je vais aller voir de
quoi il s’agit. Ceci vous permettra de vous concentrer sur votre objectif.
— Que le Maçon de Guerre vous protège et que l’Empereur guide vos
pas ! » répliqua Kashibai sur le vox.
Trishala dégaina son épée énergétique et fonça à travers le passage. Tous
ses sens étaient en éveil, à l’affût de la créature qu’elle avait entraperçue.
Elle tenta de repérer le bruit de ses pas pressés, le frémissement des cahutes
sur son passage, ainsi que la puanteur froide et poisseuse qu’elle laissait
dans son sillage. Elle aperçut à peine les corps emmêlés des soldats de la
FDP et des traîne-misère ; même les cadavres blêmes des combattants
ennemis ne pouvaient pas la détourner de sa proie.
Au loin, elle entendit le crépitement caractéristique du bolter lourd de sœur
Nagina. D’un coup, la fusillade s’arrêta, interrompue par le cri d’angoisse
de Nagina et un hurlement grinçant qui n’avait rien d’humain. Trishala se
tourna vers le tumulte et s’élança à travers les bicoques, fracassant les murs
grossiers des abris avec son armure. Fonçant à travers les taudis, elle
déboucha dans un espace ouvert de quelques mètres de large… où elle se
retrouva face à une vision d’horreur qui avait hanté ses rêves pendant des
lustres.
Les corps de sœur Nagina et d’une autre guerrière de Virika gisaient dans
une mare de sang. Leur armure énergétique avait été réduite en charpie par
les griffes acérées du monstre qui se dressait au-dessus de leurs cadavres.
Sa couleur différait des créatures qu’elle avait vues dans sa jeunesse : les
muscles rouge vif tranchaient avec les segments violacés de sa carapace
osseuse. Pourtant, elle appartenait indéniablement à la même espèce qui
avait ravagé les villes-ruches de Primorus : un humanoïde bestial doté de
plaques dorsales anguleuses au bas de son dos voûté, d’un moignon de
queue saillant de sa colonne vertébrale et de serres tranchantes comme des
rasoirs au bout de pieds semblables à des sabots. Deux paires de bras
pendaient de ses épaules, l’une pourvue de doigts agiles, l’autre terminée
par des griffes acérées. Recouverte d’une peau coriace, la tête bulbeuse et
écrasée était munie de larges mâchoires hérissées de crocs aiguisés. Une
lueur de perversité qui n’avait rien d’animal ni d’humain éclairait les
minuscules pupilles noires de ses yeux jaune pâle.
À la vue de cette abomination, Trishala resta sidérée. L’espace d’un
terrible instant, elle se retrouva tétanisée. La créature en profita pour lui
sauter dessus en poussant le même hululement strident qu’elle avait émis en
massacrant Nagina. Par pur réflexe, Trishala brandit son épée et frappa le
monstre au moment où il se ruait sur elle. La lame énergétique lacéra le cuir
de son ennemi. Le hurlement qui émana de ses mâchoires dentues se
changea en un cri de douleur. La bête recula, les muscles tendus comme
pour se préparer à un nouveau bond, puis le regard de la créature devint
distant, comme déconnecté de son environnement.
Quand le monstre fit volte-face et se retira dans un passage entre les
baraques, Trishala n’y vit rien de moins qu’une intervention de l’Empereur-
dieu. Derrière elle, maculée d’un ichor rougeâtre et luisant, la créature avait
laissé l’une de ses mains griffues, sectionnée au niveau du poignet.
La sœur supérieure reprit rapidement ses esprits. Elle réprima le désir
pressant de traquer le monstre blessé. Ce ne fut pas le danger qui la retint.
Trishala avait reconnu l’abomination, elle savait de quoi il s’agissait et ce
que signifiait sa présence.
Surmontant son dégoût, elle s’empara de la griffe tranchée. Depuis des
semaines, elle s’époumonait à avertir le Palatin Yadav, à lui expliquer que
les troubles qui sévissaient dans les Cloistres ne se rapportaient pas qu’à
une hausse de l’activité des gangs ou à une révolte des dépossédés de
Tharsis. Peut-être l’écouterait-il à présent ?
Une clameur lui fit reporter son attention sur les sentiers étroits entre les
bicoques. Un groupe d’hommes vêtus de combinaisons sales et brandissant
un arsenal hétéroclite se ruait sur elle. L’un d’eux, le visage dominé par une
bouche étirée et un front bulbeux, la désigna d’un poing tremblant en
proférant un seul mot : « Infidèle ! »
Un tir de Trishala fit voler en éclats son crâne difforme, mais le cri avait
atteint son but. Prise d’une violente fureur, le reste de la foule déferla vers
elle. Trishala tira à plusieurs reprises et faucha une dizaine de ses assaillants
en l’espace d’un court instant, mais ce ne fut pas suffisant pour endiguer la
vague. Des rayons laser entaillèrent son armure, marquant la surface sans
réussir à percer l’épaisse céramite. Des projectiles tirés par des armes à feu
plus primitives ricochèrent dans tous les sens, virevoltant à travers les
taudis. Les rebelles redoublèrent de vigueur, exaspérés par leur incapacité à
éliminer la sœur. Trishala s’empara alors de son épée et réduisit en charpie
la masse de corps frénétiques qui convergeait vers elle.
— Purifiez les mutants ! Punissez les hérétiques ! »
Le cri de Kashibai ordonnant aux sœurs de bataille de réprimer la vague
ennemie perça le tumulte.
Depuis les abris derrière Trishala, Kashibai et son escouade tirèrent une
grêle de bolts en direction des hérétiques. La foule se désintégra sous les
impacts, réduite à des tas de chair ensanglantés. Quelques survivants
rebroussèrent chemin en toute hâte, mais la plupart d’entre eux moururent
alors qu’ils piétinaient les cadavres de leurs camarades pour tenter
d’approcher la sœur supérieure.
Trishala enfonça son épée énergétique à travers le sternum du dernier
assaillant, un jeune au crâne chauve qui ne verrait jamais son vingtième
cycle. Ses traits n’étaient pas aussi déformés que ceux de la plupart des
autres, ce qui rendait son regard fanatique encore plus terrifiant. Quand il
s’écroula aux pieds de Trishala, il tendit une main tremblante vers la
ceinture de la sœur pour tenter de libérer la griffe qu’elle avait arrachée au
monstre.
— Profanatrice ! » gronda-t-il alors que la vie l’abandonnait.
Dans un dernier spasme, il tomba au sol au milieu du tas de cadavres vêtus
de pourpre.
Trishala le contempla, puis posa la main sur la griffe du mutant. Elle se
tourna vers Kashibai pour donner de nouveaux ordres à sa subordonnée :
— J’ai besoin d’une liaison avec la FDP. Il faut qu’ils se retirent dès que la
voie sera dégagée. Insistez bien sur ce point. Je veux qu’ils sortent d’ici dès
que possible.
— Et céder le terrain à l’ennemi ? » demanda Kashibai. « Nous avons
capturé la conduite et leur batterie laser. Ils sont en fuite. »
Kashibai ne se serait jamais attendue à un tel manque d’initiative de la part
de Trishala. Elle aurait dû savoir que pour cette dernière, une retraite était
hors de question.
— On ne peut pas les laisser s’enfuir. Plus question de laisser l’ennemi
choisir le terrain et les conditions de l’affrontement, » déclara Trishala. Elle
désigna les corps des guerrières de Virika. « Dès que nos soldats seront
sortis, nous sécuriserons les accès à cette salle et nous l’incendierons. »
Kashibai acquiesça, mais de nouveau, Trishala perçut la gêne que lui
inspirait cet ordre brutal. Elle secoua la tête.
— Ne craignez rien pour les habitants. Par le feu purificateur, nous ferons
preuve de la plus grande compassion que nous puissions leur témoigner. »
Une pointe de douleur s’insinua dans sa voix, et son regard devint distant.
« Si vous ne deviez me faire confiance que sur une chose, sœur Kashibai,
alors ce serait celle-là. L’humanité est en proie à des dangers bien pires que
la mort. »
Des yeux noirs et glacials épiaient les sœurs quand elles transformèrent la
salle en brasier. Le crépitement des flammes, le vacillement du feu et
l’odeur écœurante de la chair rôtie refluaient vers le conduit de ventilation
tels les fantômes d’un rêve dont il se souvenait à peine. Le seul détail qui
ressortait nettement, le seul qui lui paraissait concret, était la silhouette
imposante de la sœur supérieure Trishala.
Les grands yeux percèrent l’armure et la peau de Trishala pour contempler
son âme. Avec d’infinies précautions, Bakasur projeta ses sondes
psychiques pour examiner son essence. C’était un esprit fort, galvanisé par
une détermination de fer et aiguisé par des décennies de dévotion sans faille
envers le Credo Impérial. Il était certain qu’avec un peu d’efforts, il serait
capable de percer les défenses mentales qu’elle pourrait lui opposer, mais
cela ne servirait pas à grand-chose. Si Trishala devait succomber à une mort
cognitive brutale, cela ne ferait qu’ajouter à l’agitation de l’Ordre du
Serment Austère. Non, le plus prudent était d’avancer prudemment en
attendant le bon moment.
Bakasur se faufila à travers les couloirs de l’esprit de Trishala. Craignant
qu’elle s’aperçoive de son intrusion, il maintint un très léger contact plutôt
que d’accentuer ses pouvoirs pour pouvoir lire ses souvenirs et capter ses
pensées. Il se contenta d’impressions, d’indices et d’extrapolations qui, une
fois rassemblés, formaient une tendance inquiétante.
Depuis quelque temps, Trishala constituait une menace en raison de son
insistance à demander le renforcement des mesures destinées à réprimer les
troubles qui agitaient les tunnels et les dépossédés de la ville. Les incursions
de la FDP étaient une conséquence de ses suppliques. Et voilà qu’elle avait
eu l’audace de conduire ses sœurs de bataille dans les Cloistres depuis leur
prieuré. Tout cela, Bakasur le savait déjà, mais en sondant l’esprit de la
femme, il découvrit de surprenantes révélations quant à la raison de son
obstination.
Parcourant l’esprit de Trishala, Bakasur trouva des indices sur la
motivation qui couvait au plus profond d’elle. Elle avait déjà traversé ces
épreuves. Que savait-elle réellement et que soupçonnait-elle ? Surtout, que
comptait-elle faire à ce sujet ?
Un léger sifflement traversa l’esprit de Bakasur. Le magus fut tiré de son
contact avec la psyché de Trishala par l’appel d’un esprit plus immédiat et
familier. Une grimace de douleur compatissante traversa ses traits pâles, ses
lèvres dévoilant des crocs acérés. Il envoya une vibration apaisante à travers
l’âme de la créature blessée. En temps normal, il n’oserait pas souiller l’un
des Héritiers de son contact, mais sa souffrance lui était insupportable.
C’était dans l’intérêt de l’Héritier qu’il l’avait forcé à abandonner le combat
quand celui-ci avait été blessé. Après ce qu’il avait entraperçu dans les
souvenirs de la femme, il se demandait s’il aurait mieux valu qu’il
s’abstienne d’intervenir, pour laisser une chance à l’Héritier de supprimer
cette menace.
— Tu es en sécurité, » assura-t-il à l’Héritier à trois bras recroquevillé à
côté de lui derrière la grille du conduit. Elle ne te fera plus aucun mal. »
Bakasur renforça ses paroles par une image de réconfort et de sérénité. Les
Héritiers s’élevaient bien au-delà des rouages triviaux de la compréhension
humaine ; il était difficile pour eux de s’abaisser à ces concepts. La
physiologie de Bakasur combinait les attributs des Héritiers et des humains,
un hybride sur le plan mental et biologique. C’était ce mélange qui lui
conférait ses pouvoirs et son autorité. Parmi les nombreux initiés qui
rôdaient dans les ombres au-dessous de Tharsis, seul le magus communiait
avec le Père Suprême. C’était lui qui transmettait ses ordres aux
innombrables générations de sa progéniture.
Apaisé, l’Héritier leva les yeux vers Bakasur. Ce n’était pas la peur, ni
même la haine, qui lui instillait tant d’animosité envers Trishala. Non,
c’était parce qu’il comprenait ce qu’elle lui avait infligé : elle l’avait affaibli
en tranchant sa griffe. C’était une offense faite non seulement à l’Héritier,
mais aussi au projet grandiose du Père Suprême, un accroc dans le plan
qu’il avait tissé avec tant de soin.
Contrairement aux hybrides et à ceux qui étaient encore dominés par de
grossières émotions bestiales, l’Héritier n’avait pas l’égoïsme nécessaire
pour être poussé à quelque chose d’aussi futile que la vengeance. Quand les
sœurs s’étaient interposées lors de son embuscade de la FDP, Bakasur avait
ordonné une retraite en ne sacrifiant qu’une petite arrière-garde. Mais quand
l’un des Héritiers sacrés avait été mutilé par Trishala, une rage fanatique
s’était emparée des membres du culte. Par dizaines, ils avaient déferlé dans
la salle pour abattre la femme qui avait osé porter la main contre l’un des
descendants bénis. Il en avait résulté un massacre. La détermination et la
sauvagerie n’étaient que de piètres substituts à l’habileté et à la stratégie.
Bakasur se concentra de nouveau sur Trishala. Certes, il éprouvait le
même désir de tuer cette profanatrice, le même sentiment d’indignation
grondait à travers sa chair. Mais il ne céderait pas à de telles pulsions
primitives. Il voyait plus loin, avec en point de mire le plan échafaudé par le
Père Suprême.
L’indignation qu’il aurait pu éprouver s’évanouissait quand il songeait aux
promesses du Père Suprême. Bakasur allait mourir, tous les membres du
Culte du Cataclysme allaient mourir, mais dans la mort, tous renaîtraient,
réincarnés dans une parfaite unité avec le cosmos.
Les supplices de la chair n’étaient rien comparés aux merveilles de
l’éternité.
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Version anglaise originellement publiée en Grande-Bretagne en 2017
par Black Library.
Version française originellement publiée en France en 2017 par Black
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Cette édition est publiée en France en 2017 par Black Library
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Titre Original : Dante.
Traduit de l’Anglais par : Phillipe Beaubrun.
Illustration de couverture : Akim Kaliberda.
Cette traduction copyright © Games Workshop Limited 2017.
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non-transférable et sans royalties pour utiliser le livre numérique selon les
manières suivantes :
o 1.1 pour stocker le livre numérique sur un certain nombre de
dispositifs électroniques et/ou supports de stockage (y compris, et à titre
d’exemple uniquement, ordinateurs personnels, lecteurs de livres
numériques, téléphones mobiles, disques durs portables, clés USB à
mémoire flash, CD ou DVD) qui vous appartiennent personnellement ;
o 1.2 pour accéder au livre numérique à l’aide d’un dispositif
électronique approprié et/ou par le biais de tout support de stockage
approprié ; et
* 2. À des fins de clarification, il faut noter que vous disposez
UNIQUEMENT d’une licence pour utiliser le livre numérique tel que
stipulé dans le paragraphe 1 ci-dessus. Vous ne pouvez PAS utiliser ou
stocker le livre numérique d’une toute autre manière. Si cela est le cas,
Black Library sera en droit de résilier cette licence.
* 3. En complément de la restriction générale du paragraphe 2, Black
Library sera en droit de résilier cette licence dans le cas où vous utilisez
ou stockez le livre numérique (ou toute partie du livre numérique) d’une
manière non expressément licenciée. Ceci inclut (sans s’y limiter) les
circonstances suivantes :
o 3.1 vous fournissez le livre numérique à toute société, toute personne
ou toute autre personne légale ne possédant pas de licence pour l’utiliser
ou le stocker ;
o 3.2 vous rendez le livre numérique disponible sur des sites BitTorrent
ou vous vous rendez complice dans la « semence » ou le partage du livre
numérique avec toute société, toute personne ou toute autre personne
légale ne possédant pas de licence pour l’utiliser ou le stocker ;
o 3.3 vous imprimez ou distribuez des versions papier du livre
numérique à toute société, toute personne ou toute autre personne légale
ne possédant pas de licence pour l’utiliser ou le stocker ;
o 3.4 vous tentez de faire de l’ingénierie inverse, contourner, altérer,
modifier, supprimer ou apporter tout changement à toute technique de
protection contre la copie pouvant être appliquée au livre numérique.
* 4. En achetant un livre numérique, vous acceptez conformément aux
Consumer Protection (Distance Selling) Regulations 2000 (réglementation
britannique sur la vente à distance) que Black Library puisse commencer
le service (de vous fournir le livre numérique) avant la fin de la période
d’annulation ordinaire et qu’en achetant un livre numérique, vos droits
d’annulation cessent au moment même de la réception du livre
numérique.
* 5. Vous reconnaissez que tous droits d’auteur, marques de fabrique et
tous autres droits liés à la propriété intellectuelle du livre numérique sont
et doivent demeurer la propriété exclusive de Black Library.
* 6. À la résiliation de cette licence, quelle que soit la manière dont elle a
pris effet, vous devez supprimer immédiatement et de façon permanente
tous les exemplaires du livre numérique de vos ordinateurs et supports de
stockage, et devez détruire toutes les versions papier du livre numérique
dérivées de celui-ci.
* 7. Black Library est en droit de modifier ces conditions de temps à
autre en vous le notifiant par écrit.
* 8. Ces conditions générales sont régies par la loi anglaise et se
soumettent à la juridiction exclusive des tribunaux d’Angleterre et du
Pays de Galles.
* 9. Si toute partie de cette licence est illégale ou devient illégale en
conséquence d’un changement dans la loi, alors la partie en question sera
supprimée et remplacée par des termes aussi proches que possible du sens
initial sans être illégaux.
* 10. Tout manquement de Black Library à exercer ses droits
conformément à cette licence quelle qu’en soit la raison ne doit en aucun
cas être considéré comme une renonciation à ses droits, et en particulier,
Black Library se réserve le droit à tout moment de résilier cette licence
dans le cas où vous enfreindriez la clause 2 ou la clause 3.
Traduction
La version française de ce document a été fournie à titre indicatif. En cas
de litige, la version originale fait foi.