Chapitre 4
Le désir
Le désir est-il par nature illimité
illimité ??
1. Analyse du sujet
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Problématisation
Première lecture. Par trois fois, l’analyse des termes du libellé nous a indiqué que le
sujet nous interroge sur l’essence du désir et plus particulièrement, sur l’une de ses propriétés
en laquelle semble tenir toute son essence, à savoir son caractère illimité. C’est que si le
désir trouve sa cause génératrice dans l’absence et le regret de quelque chose, il serait vain
de croire que l’on puisse réellement le combler avec cette chose parfois tant convoitée. Le
vide serait davantage le signe du désir plutôt que celui de l’absence de ce quelque chose en
particulier : illimité par essence, le désir renaîtrait sans cesse, allant inéluctablement de
satisfaction temporaire en lassitude et passant ainsi, d’objet en objet. Malmené par ce désir
aveuglant qui nous ferait accroire que la délivrance et le plaisir sont enfin au rendez-vous
au terme des efforts consentis, nous ne goûterions qu’à une satisfaction transitoire que
gâterait bientôt l’amertume de l’habitude.
Quelle fin poursuivrions-nous dans l’existence si l’on donnait notre assentiment à la
recherche de la satisfaction de désirs qui seraient par avance condamnés à l’échec ? Faire
du seul désir le principe qui guide notre existence, n’est-ce pas alors abandonner tout espoir
de connaître le repos du contentement, de complétude, de l’achèvement ? Car c’est alors là
bien vivre dans l’illusion d’un possible état de satisfaction absolue et être en réalité livré
malgré soi à une quête perpétuelle, à une satisfaction impossible. C’est, en d’autres termes,
se faire l’esclave du désir.
2. Problématisation
Contradiction. Toutefois, le désir se décline en multitude de petits désirs qui eux sont
bien susceptibles d’être satisfaits au moins de manière transitoire et qui expliquent aussi
pourquoi nous ne renonçons pas à les poursuivre. En ce sens, le désir n’est pas synonyme de
déception et il y a des moments où nous connaissons le plaisir d’un manque comblé : voilà
déjà bien assez de goût et d’attrait à l’existence pour travailler à la satisfaction de nos désirs.
Questionnement. Alors devons-nous nous abandonner au désir et nous laisser
conduire par celui-ci tout en sachant qu’il ne nous mènera jamais à une satisfaction
complète ? Ou bien ne devons-nous pas céder à l’illusion d’une satisfaction absolue du
désir et savoir nous satisfaire des objets qui sont à notre portée ? Cette satisfaction n’est-
elle pas elle-même indiquée par le désir qui par essence génère en nous un plaisir porteur
du signe de sa réalisation ?
Retournement. Mais au même moment où nous réhabilitons le désir et découvrons
qu’il n’est pas nécessairement excessif et indéfini dans ses objets singuliers, nous reconnais
sons qu’il ne s’agit que de passages, d’intervalles temporels et que, plutôt tôt que tard,
il réapparaît sous de nouvelles formes, renvoyant celui qui le ressent à un état d’incertitude
et de ses objets et des moyens de le satisfaire.
Le désir, illimité dans son principe et concrètement et temporairement assouvi dans
des objets finis, conduit à une situation de tension : il est à la fois ce qui fait de nous ses
esclaves, nous précipitant dans la souffrance du manque perpétuel de ce qu’il nous présente
encore et toujours comme important et même nécessaire à notre bien-être ; mais il est aussi
libérateur car une fois assouvi, un désir nous délivre du poids de l’attente et de la douleur de
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ce qui nous manque, de l’incomplétude : il nous rend joyeux. Alors comment ne pas céder à
la tentation de passer outre cette limite et d’en demander encore plus ? N’alimentons-nous
2. Problématisation
pas le désir en lui cédant et en nous livrant encore davantage à sa réalisation ?
Enjeu. Quelle attitude devons-nous adopter face aux excès du désir pour nous garantir
de ses dangers ?
Le plan dialectique
ŠŠ Rappel de méthode
Les deux premières parties du plan dialectique sont données par l’alternative
proposée dans la problématique. La troisième devra dépasser cette opposition
en l’intégrant dans un point de vue qui l’englobe et l’explique.
Quel est le mouvement général du devoir ?
3. Le plan dialectique
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Analyse du mouvement général du devoir
I. Thèse. Le désir est illimité et nous conduit nécessairement à l’insatisfaction.
1. Explication. Le désir nous porte spontanément vers de nouveaux objets et
renouvelle nos attentes.
2. Justification. Même si nous connaissons une satisfaction, elle n’est jamais
durable et le désir réapparaît rapidement, nous condamnant à la surenchère et
à l’insatisfaction perpétuelle.
Référence Dans Le monde comme volonté et comme représentation, Arthur Schopenhauer
n’attribue à la jouissance qui survient après la délivrance du désir qu’une valeur négative
et rétrospective : on ne jouit que dans la mesure où l’on se souvient de la douleur dont
on s’est délivrée. Et si l’on pensait échapper au moins momentanément au sel du désir et
à la douleur qui l’accompagne, Schopenhauer avertit que le pire des maux survient une
fois la satisfaction obtenue, à savoir l’ennui : l’existence nous semble être fardeau puisque
nous y errons avec un désir sans objet, si bien que nous souhaitons l’abréger.
3. Critique. Or si le désir se manifeste régulièrement au travers de la poursuite de
nouveaux objets, il est tout autant source de contentements qui interviennent
entre deux situations de manque.
3. Le plan dialectique
Commentaire L’inconstance du désir est problématique car il change souvent d’objet au
gré des propositions et sollicitations nouvelles qui font irruption dans le champ de notre
expérience (1). Aussi même lorsque nous pensons connaître le répit en travaillant à la satis-
faction du désir, nous ne faisons qu’imaginer un plaisir qui ne sera jamais que transitoire :
bien vite lassé de ce que nous avons car l’habitude émousse les plaisirs les plus vifs, il nous
faut de la nouveauté, celle que nous trouvons en l’occurrence dans ces choses que nous ne
connaissions pas ou que nous n’aurions jamais pensé désirer. Et quand bien même nous nous
fixons toutes nos attentes sur un même objet qui nous fait tant plaisir, nous jalousons de le
garder auprès de nous, laissant déjà le désir construire cette attente dressée vers un avenir
par essence contingent (2). Néanmoins, le désir rencontre concrètement des moments de
satisfaction : l’expérience nous met donc face à des situations où nous ne désirons plus,
bien que celles-ci ne soient pas durables (3).
Transition entre les parties I et II
S’interroger sur la nature du plaisir en général pourrait à la fois nous conduire à dépré-
cier et à oublier combien dans les faits la réalisation du désir est pour nous source de joie.
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II. Antithèse. Les objets du désir sont limités et nous font connaître la
satisfaction.
1. Explication. Si le désir est accompli, c’est toujours au travers d’objets singuliers
et concrets.
2. Justification. Par conséquent, le désir peut occasionner de multiples formes
de plaisir.
3. Critique. Mais n’est-ce pas encore se faire l’esclave de ses désirs que de suspendre
son bien-être à leur réalisation contingente s’ils dépendent de choses extérieures
à nous ?
Référence D’après Épictète, dans Manuel, faire résider son bonheur dans l’obtention d’ob-
jets de désir qui sont extérieurs à nous, sur lesquels notre pouvoir d’action est limité et qui
peuvent nous être retirés à tout instant par la fortune, c’est se faire l’esclave de ceux-ci et
donc, de ses désirs. Car si nos désirs peuvent parfois être satisfaits, la concordance entre
nos attentes et les nécessités du réel n’est jamais que contingente. Nous ne pouvons pas
maîtriser le cours des événements et croire avoir une emprise certaine sur les choses étant
donné qu’elles sont indépendantes de nous : c’est bien mal juger de l’ordre nécessaire du
réel. C’est surtout s’exposer à la déception et au malheur.
3. Le plan dialectique
Commentaire Ce n’est pas le désir lui-même que nous rencontrons dans le champ de
l’expérience mais de multiples objets de désir, plus ou moins attirants et surtout, plus
ou moins accessibles. Évoquer le désir en général tendrait à nous faire oublier qu’il s’agit
d’abord de réagir à des situations dissemblables et concrètes, impliquant à chaque fois des
moyens définis pour obtenir ce vers quoi tel désir nous porte. En ce sens, le problème est
forcément mal posé car il ferait l’économie de notre manière de vivre le désir et sa réalisa-
tion, dimension essentielle pour expliquer l’importance du désir dans nos existences (1).
Aussi force est de reconnaître que parmi cet ensemble disparate, nous réalisons une bonne
partie de nos désirs et qu’un sentiment de plaisir accompagne ces actes qui ne sont pas que
délivrance mais surtout, situations de plénitude. Le désir a de la valeur car il est promesse
de ces moments où l’on est plein de soi, où l’on n’a plus rien à désirer : le désir est donc
promesse de son extinction (2). Mais n’est-ce pas alors vivre hors de soi et de son présent
que d’attendre une nouvelle satisfaction, certes attrayante car, imagine-t-on, positive,
mais située dans un avenir incertain, dont les multiples facteurs sont immanquablement
immaîtrisables, quels que soient par ailleurs nos efforts ? Et que dire des risques que peut
nous faire prendre un désir trop violent ? Dont l’objet est davantage le produit du travail
de l’imaginaire que des sollicitations du réel ? Même si ces cas de figure ont le défaut de
l’exagération, n’ont-ils pas pour avantage de montrer que l’on perd sa liberté si on laisse
ses désirs déterminer les orientations que doit prendre son existence (3) ?
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Transition entre les parties II et III
Si les objets que le désir nous conduit à rechercher sont tour à tour les figures du plaisir
et de la souffrance, de l’enthousiasme et de la déception, alors ne faut-il pas s’interroger
sur notre manière d’appréhender le désir lui-même. N’est-il pas alors nécessaire d’exercer
une forme de contrôle, d’imposer une limite à nos désirs, pour nous libérer des écueils
auxquels ils nous conduisent parfois ?
III. Dépassement. Il est nécessairement d’exercer une maîtrise du désir pour
connaître le repos et la satisfaction.
1. Explication. Penser une juste maîtrise du désir pour mieux vivre.
2. Justification. Même si nous connaissons une satisfaction, elle n’est jamais
durable et avec le désir réapparaît le souci de la combler.
3. Critique. Mais n’est-ce pas encore céder à une illusion, celle du bonheur, que de
croire en une forme de maîtrise rationnelle des désirs pouvant nous conduire
à un état de parfaite satisfaction ?
Référence Nietzsche définit dans Par-delà le bien et le mal, §256 la force vitale qui anime
tout être vivant et qu’il nomme « la volonté de puissance ». Cette tendance naturelle se
3. Le plan dialectique
comprend comme une forme d’énergie aussi bien créatrice que destructrice, énergie
qui pousse tout être à affirmer son individualité contre et aux dépens des autres êtres
qu’il côtoie. Cette énergie amorale (elle n’est pas jugée en termes de valeurs, elle est tout
simplement, par-delà le bien est le mal) suppose donc que nous affirmions et devenions
ce que nous sommes, ce qui est source de joie, soit du sentiment agréable de devenir,
d’affirmer ce qui nous singularise. Or cela implique de renoncer à l’idéal d’un bonheur
achevé, où nous n’aurions plus à agir pour vivre, où tout serait complet, fini et parfait. Un
tel idéal relève de l’illusion et de la méprise sur la véritable tendance qui nous anime ; elle
est même cause d’une forme de dégénérescence des forces vitales qui sont contenues
dans les bornes étriquées d’un idéal niant cette force exubérante qui nous anime pour nous
conformer aux exigences de la vertu et de la morale, exigences qui sont les conditions trop
raisonnables de l’accès au bonheur. Nietzsche récuse ainsi les morales eudémonistes qui
nous conduisent loin de nous-mêmes et nous appelle à assumer cette tendance naturelle
à une expression illimitée de la puissance. Toutefois, la raison joue ici le rôle d’auxiliaire,
se mettant au service de cet impératif pour mieux l’exprimer, retournant ainsi le rapport
de force entre raison et passion, culture et nature, cette fois-ci au bénéfice du second
membre de l’alternative.
Commentaire Si le bonheur est un état de satisfaction complète et durable et si nous aspi-
rons à cet idéal, alors il est urgent de savoir ne pas s’abandonner à la nature ambivalente
du désir qui est tour à tour attrayant et repoussant. Car c’est dans les deux situations s’en
faire l’esclave : prôner un laisser-aller, laisser parler les désirs en nous sans contrôle, c’est
laisser l’inconstance régner, c’est se livrer au désordre, à la confusion, à l’errance. Mais
condamner le désir et le fuir, c’est tout autant en être l’esclave puisque c’est par lâcheté que
l’on reporte sur le désir lui-même la cause de nos souffrances alors qu’elle réside dans notre
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attitude, dans notre manque de détermination et de fermeté à l’endroit des sollicitations
et stimulations qui sans cesse agitent notre sensibilité et notre imagination. Être maître
de soi, c’est décider, c’est pouvoir juger en raison de ce que l’on doit faire et des moyens à
allouer pour le faire. C’est donc pouvoir dire non à certains de ses désirs tout comme être
capable d’en réaliser d’autres et en y mettant tout autant de volonté que dans nos refus
précédents. La liberté est donc celle que l’on gagne sur soi et non seulement sur les autres
ou le monde (1). Mais si cet arrêt de notre jugement, cette limite qui s’impose à nos désirs
est nécessaire pour conduire une vie heureuse, quelle que soit par ailleurs la limite choisie,
elle n’est justifiée que parce que le désir est par essence illimité. Or c’est à nous d’affronter
cette incessante remise en cause qu’il nous impose et d’affirmer nos choix en lui imposant
les bornes que nous avons choisies par un strict effet de notre volonté. Aussi plutôt que de
liberté, faudrait-il alors parler de libération : cette liberté est toujours à gagner car le désir ne
cesse de réapparaître en nous et sous de nouveaux jours, exigeant de notre part conscience
et jugement critique afin de savoir s’il faut refuser de le satisfaire. Si le bonheur est un état
de continuité, il est par conséquent instable, toujours à poursuivre et à réaliser par des choix
éveillés et lucides : tout comme Nietzsche le propose, nous devons apprendre à assumer
notre nature (2). Ainsi une philosophie de la joie ne serait-elle peut-être préférable à toute
forme d’eudémonisme1 : en réalité, prétendre connaître le bonheur absolu, c’est-à-dire
complet, achevé, est un idéal trop élevé pour les moyens dont dispose l’homme. Aussi est-il
nécessaire de prendre appui sur cette nature désirante de l’homme pour le conduire vers
3. Le plan dialectique
une joie réelle, celle qui est consubstantielle au développement de toutes les qualités qui
peuvent affirmer sa puissance individuelle.
Conclusion
Entre déception et contentement, souffrance et plaisir, l’illimitation du désir et la
finitude de ses objets, nous devons ménager une place à ce désir moteur sans pour autant
nous en faire les esclaves. La juste mesure qui sera celle que nous lui donnerons dans
notre existence reposera sur ce que prescrit notre raison : la maîtrise morale du désir est
nécessaire pour que nous restions dignes de notre nature d’êtres raisonnables et libres.
Or, en dernière analyse, l’illimitation essentielle d’un désir toujours renaissant au travers
de différents objets finis et accidentels n’est pas tant le problème qui nous préoccupe que
celui de notre attitude face au désir. Car l’accidentalité de nos réactions n’est pas fatalité :
nous faisons l’épreuve de notre liberté et surtout de notre vertu face au désir. La fermeté
de la volonté est ainsi ce qui donnera valeur à nos actes et surtout c’est ce qui leur donnera
sens, imposant une délimitation à ce désir qui de facto, est imprévisible et qu’il nous
appartient de contrôler.
1. Doctrine se proposant de faire du bonheur la fin suprême de l’existence humaine.
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Le plan notionnel
ŠŠ Rappel de méthode
On analyse la question selon 3 plans successifs :
• Nature : tout d’abord on cherche à définir la notion (ou les notions et leurs
liens) ; cette étape correspond à un premier effort de clarification et de
distinction conceptuelles ;
• E xistence : pour aborder dans une seconde étape une thèse rationnelle qui
elle-même est d’abord expliquée, justifiée puis critiquée ;
• Valeur : on cherche enfin à savoir dans quelle mesure la notion engagée peut
servir de valeur pour l’existence.
Quel est le mouvement général du devoir ?
4. Le plan notionnel
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