Simples Réflexions Sur Le Désir de Connaître: Louis-Émile Blanchet
Simples Réflexions Sur Le Désir de Connaître: Louis-Émile Blanchet
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Laval théologique et philosophique, Université Laval
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Louis-Émile B lanchet
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L.-E. BLANCHET
être rares et chèrement gagnées, mais leur incomparable saveur compense large
ment les durs efforts qui les rendent possibles.
1. LE DÉSIR D E CONNAÎTRE
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Et, notons-le bien, ce que dit là le Docteur angélique vaut tout autant pour la
perfection naturelle que pour la perfection surnaturelle de l’homme, comme en fait
preuve le passage suivant :
Il existe une double contemplation de Dieu. L ’une atteint Dieu par l’inter
médiaire des créatures. Elle est imparfaite en vertu de la raison déjà men
tionnée. C’est dans cette contemplation que le Philosophe, Ethiques X, c. 9,
place la félicité contemplative que l’homme peut atteindre durant sa vie ter
restre ; c’est vers elle que tend la philosophie tout entière puisqu’elle procède
à partir des créatures. Il existe une autre contemplation de Dieu, propre
celle-là à la vie du ciel et que l’homme ne peut atteindre qu’à partir de la
foi
10 lia llae, q. 167, a. 1, ad. 1, (trad. F. Lâchât). Le texte latin se lit comme suit : «Bonum
hominis consistit in cognitione veri ; non tamen summum hominis bonum consistit in
cognitione cujuslibet veri, sed in perfecta cognitione summae veritatis, ut patet per Phi
losophum, in X Ethic. Et ideo potest esse vitium in cognitione aliquorum verorum,
secundum quod talis appetitus non debito modo ordinatur ad cognitionem summae veri
tatis, in qua consistit summa felicitas ».
11 In Sent., Prol., q. 1, a. 1, c. : «Contemplatio autem D ei est duplex. Una per creaturas,
quae imperfecta est, ratione jam dicta, in qua contemplatione Philosophus, X Ethic., cap.
ix, felicitatem contemplativam posuit, quae tamen est felicitas viae ; et ad hanc ordinatur
tota cognitio philosophica, quae ex rationibus creaturarum procedit. Est alia D ei con
templatio, quae erit in patria et est homini possibilis secundum fidei suppositionem ».
12 On ne peut s’empêcher de citer un court passage de saint Thomas fort approprié au sujet
en cause : « Nous admirons surtout, écrit-il, les nouveautés de même que les choses inso
lites : chez les enfants, qui sont nouveaux au monde, l’admiration est surtout provoquée
par ce qui leur paraît plutôt insolite . . . ». Le texte latin se lit comme suit : « Admiramur
autem nova praecipue et insolita : pueris de novo mundum ingredientibus maior advenit
admiratio de aliquibus quasi insolitis. . . ». (In De Mem. et Remin., lib. un., lect. 3,
n. 332).
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tournera vers des joies moins austères, mais également moins dignes de l’homme,
en supposant qu’elles conservent encore quelque dignité.
Le désir de connaître ne fait pas que subir une simple diminution. Il lui
arrive aussi de se falsifier, phénomène qui n’est peut-être pas tellement rare. Cette
falsification donnera lieu à diverses formes désordonnées dont la plus fréquente
est sans doute la pure curiosité. Qu’on ne se surprenne pas de voir la curiosité
rangée parmi les désordres. Je n’ignore pas qu’on la présente d’habitude comme
une qualité. Notons à ce propos que le mot « curiosité » peut s’employer dans
un sens large et dans un sens restreint et strict. Dans le premier cas, il ne désigne
pas autre chose que le désir même de connaître et, d’ordinaire, c’est là la signi
fication qu’on lui prête de nos jours. En ce sens, il ne revêt bien entendu aucune
teinte péjorative. Mais, dans l’autre — et c’est celui que lui donne saint Tho
mas — , le mot ne désigne rien d’autre qu’un vice 16. Ce vice consiste dans un
appétit et une poursuite désordonnés de la connaissance D’aucuns pourront
être surpris d’apprendre que la poursuite de la connaissance puisse parfois consti
tuer un désordre et ils se demanderont avec raison où peut bien se trouver le
désordre. Gardons-nous de croire que le vice de curiosité n’assume que des formes
morbides, grossières ou simplement méprisables ; le simple désir de poursuivre
la connaissance de choses inutiles devient désordonné et apparaît comme un vice
dès qu’on a le devoir de poursuivre et rechercher d’autres connaissances. Les
exemples abondent ; en voici quelques-uns : le juge qui se livre à l’étude de la
géométrie au lieu de revoir les textes de lois et de parcourir la jurisprudence en
vue de rendre la justice ; l’ingénieur qui lit les poètes au lieu de vérifier ses cal
culs ; le chirurgien qui, la veille d’une opération délicate, dévore un captivant
roman policier au lieu de consulter ses traités de médecine, voilà autant d’exemples
de curiosité entendue comme vice.
À ce vice qu’est la curiosité, les scolastiques opposent la vertu qu’ils appel
lent studiosité. Elle ne désigne rien d’autre que cette vertu qui règle, éduque,
oriente notre appétit de connaissance. Elle interviendra de deux façons pour
diriger celui-ci : tantôt en le retenant, lorsqu’il poursuit une connaissance inutile
ou pernicieuse, tantôt en le fouettant, lorsqu’il refuse le pénible travail que néces
site la poursuite du véritable savoir ou celui que requiert le devoir d’état
Grâce à cette vertu de studiosité, notre appétit naturel de connaître s’inten-
sifie et se parfait. Il s’oriente vers la connaissance des choses les plus importantes
et les plus nobles. Mais si la connaissance des choses les plus nobles et les plus
parfaites constitue vraiment la fin, elle n’est cependant possible qu’à partir des
choses qui le sont moins. Il sera donc tout à fait normal et même nécessaire de
rechercher également la connaissance de choses moins nobles, à condition que
notre connaissance ne demeure pas quelconque, mais aspire à une connaissance
aussi parfaite que possible, une connaissance explicative, ordonnée, compréhensive.
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B. Témoignages
19 Nous ne nous arrêtons pas, ici, à distinguer les sens voisins, mais quelque peu différents
des mots « admiration », « étonnement », « émerveillement » ni même les sens différents
mais apparentés du mot « admiration ». Le sujet de notre étude ne requiert pas, croyons-
nous, ces distinctions. Quiconque désirerait pénétrer dans ces arcanes pourra consulter
avec profit la longue étude sur l’admiration, signée par l’abbé Guy Godin et parue dans
le Laval théologique et philosophique, vol. XVII, 1961, nn. 1-2.
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SIMPLES RÉFLEXIONS SUR LE DÉSIR DE CONNAÎTRE
de sonder leurs opinions sur le sujet en cause. Bien entendu, nous pourrions
interroger une foule d’auteurs et il pourrait être intéressant de le faire, mais nous
ne gagnerions rien à multiplier les témoignages. Il nous suffira d’interroger quel
ques témoins peu nombreux, mais représentatifs d’époques différentes, de milieux
différents, de disciplines différentes, de mentalités et de tendances assez différen
tes même pour être antagonistes.
Les noms que nous avons retenus sont ceux d’Aristote, de Thomas d’Aquin,
de Bertrand Russell et de Louis de Broglie. Tous ces personnages font autorité,
leur renom est universel et incontestable ; leur choix satisfait aux conditions posées
plus haut. Aristote représente l’antiquité grecque, Thomas d'Aquin le Moyen-
Âge, les deux derniers l’époque contemporaine. Aristote est philosophe et savant,
saint Thomas est philosophe et théologien, Russell est mathématicien, De Broglie
est physicien. Aristote et le Docteur angélique s’entendent à merveille, mais
Bertrand Russell affiche à l’égard d’Aristote une attitude assez voisine du dédain.
Le seul mérite qu’il semble lui reconnaître — à regret peut-être, mais forcé
ment — , c’est sa contribution à la logique 20.
Les textes que nous citons sont — nous le reconnaissons volontiers — un
peu longs. Nous croyons que cette longueur même ne constitue pas une cause
suffisante pour les couper ; nous estimons au contraire que les amputer leur ferait
perdre toute efficacité et toute valeur. Leur intérêt aussi, car ils n’en manquent
pas, comme on le verra bien à leur lecture ai.
Pour Aristote 22, l’étonnement est au principe même de la philosophie, il en
explique la naissance et l’existence. Aristote a tôt fait de reconnaître cette situa
tion ; aussi la souligne-t-il dès le début de sa Métaphysique en écrivant :
20 Dans son ouvrage intitulé The Problem s o f Philosophy, Russell dresse, à l’intention de ceux
qui s’intéressent à la philosophie, une courte liste des auteurs dont il recommande la
lecture. Or, trait significatif, parmi les auteurs grecs, il n’en mentionne qu’un seul, Platon ;
il passe Aristote complètement sous silence.
21 N ous avons également cru bon de présenter tous ces textes en français. Nous avons dû
traduire ceux qui ne l’étaient pas déjà à l’exception du texte d’Aristote pour lequel nous
avons utilisé la traduction de Tricot.
22 Avant lui, son maître Platon avait formulé la même opinion. Dans son Théétète, 155d,
il met sur les lèvres de Socrate, à l’adresse de Théétète, ces paroles : « C’est la vraie
marque d’un philosophe que le sentiment d’étonnement que tu éprouves ».
23 Métaphysique, trad. Tricot, I, c. 2, 982 b 12-21.
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L.-E. BLANCHET
Qu’ils [les philosophes] cherchent à fuir leur ignorance devient évident par
le fait que tous les philosophes, ceux d’autrefois comme ceux d’aujourd’hui,
se mettent à philosopher parce qu’ils éprouvent de l’admiration pour une
certaine cause. Il y a toutefois une différence entre les premiers philosophes
et ceux d’aujourd’hui. Ceux de jadis s’étonnaient à propos de problèmes
moins nombreux, plus proches d’eux et plus à leur portée, et dont ils cher
chaient les causes. Puis, procédant graduellement de la connaissance des
choses les plus manifestes vers celles des plus obscures, ils en vinrent à sou
lever des questions touchant des choses plus importantes et plus occultes
telles que les propriétés de la lune, à savoir ses éclipses et les changements de
sa configuration, laquelle semble varier conformément à la position de la
lune par rapport au soleil. Pareillement, ils posèrent des questions sur le
soleil, ses éclipses, son mouvement, ses dimensions. Ils s’interrogèrent sur
les astres, leur quantité, leur ordre, etc. Ils s’interrogèrent aussi sur la géné
ration de l’univers tout entier. Certains disaient qu’il a été produit par le
hasard, d’autres par une intelligence, d’autres par l’amour.
En effet, confrontée avec une nouvelle entité, avec un phénomène nouveau, l’intel
ligence humaine, d’ordinaire, n’y voit pas d’abord très clair. Elle ne comprend
94 Lisons cette remarque d’Einstein : « There exists a passion for comprehension, just as
there exists a passion for music. That passion is rather common in children, but gets lost
in most people later on. Without this passion, there would be neither mathematics nor
natural science ». {On the Generalized theory of Gravitation, dans Scientific American,
vol. 182, n. 4, avril 1950).
25 In I M etaph., lect. 3, n. 55 ; voir aussi III Cont. Gent., c. 25, Karl Jaspers, Introduction
à la philosophie, trad. Jeanne Hersch, Paris, Plon, (s.d.), ch. 2.
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SIMPLES RÉFLEXIONS SUR LE DÉSIR DE CONNAÎTRE
pas tant que les causes qui lui apporteraient l’explication demeurent cachées.
Cette absence de lumière suscitera, chez l’homme, un sentiment où pourront se
mélanger la surprise, l’incertitude, l’étonnement et l’admiration. Pour autant que
la cause d’un phénomène ou d’un effet lui échappe, aussi longtemps que toute
explication fait défaut, l’intelligence se trouve en face de l’inconnu qui se colore
facilement de mystérieux, elle se sent impuissante, dépassée par quelque chose
de supérieur à elle. Cette présence d’un aspect inconnu et d’un élément mysté
rieux pourra, dans certaines circonstances, provoquer une certaine crainte lorsque,
notamment, le phénomène lui-même apparaît sous des dehors terrifiants que l’ob
servateur sera incliné à interpréter comme une menace à sa sécurité. La présence
d’un élément de grandeur et de supériorité engendrera l’admiration et l’émerveille
ment. Et, joint aux autres, l’élément inconnu fera naturellement26 naître le désir
de rechercher la cause et, par là, d’en découvrir l’explication. On voit ainsi com
ment l’étonnement, l’admiration et l’émerveillement sont liés à l’ignorance, et com
ment ils sont en même temps principes de connaissance. L ’intelligence vigoureuse
n’a de repos qu’au moment où sa connaissance a réussi à éliminer les zones obscu
res et ombragées dans les objets qu’elle perçoit.
Par delà plus de vingt siècles, le célèbre mathématicien anglais qu’est Ber
trand Russell énonce une opinion analogue à celle d’Aristote et, du même coup,
à celle de saint Thomas. Chose assurée, ce n’est pas pour le pur plaisir d’être,
une fois au moins, d’accord avec Aristote que Russell rejoint le Stagirite, mais bien
parce qu’il s’y voit contraint par un souci de la vérité tout aussi louable qu’authen
tique. Qu’on ne se surprenne pas si Russell ne parle pas exactement le même
langage qu’Aristote, ce serait assurément trop demander. Russell ne parle expres
sément ni de désir de connaître ni d’étonnement ou d’admiration ; il ne parle
que de curiosité, mais, sous sa plume, ce mot recouvre à la fois le désir de con
naître et l’admiration. Cette page de Russell sur la curiosité est remarquable ;
elle en contient une très fine analyse et, à part une petite méchanceté passagère,
une analyse juste assez malicieuse pour être savoureuse. Voici donc cette page :
La source naturelle de la vie intellectuelle, c’est la curiosité que l’on trouve
déjà chez les animaux sous des formes primitives. L ’intelligence requiert
une curiosité alerte, mais elle doit être d’une certaine qualité. Cette sorte de
curiosité qui, le soir venu, pousse, dans un village, les voisins à surveiller
derrière les rideaux n’est pas d’une très grande valeur. L ’intérêt largement
répandu pour le commérage s’inspire, non pas d’un amour de la connaissance,
mais de malice : le commérage ne porte jamais sur les vertus cachées des
autres, mais sur leurs vices secrets. Par la suite le commérage est presque
toujours faux, mais on se garde bien de vérifier. Les fautes de notre voisin,
comme les consolations de la religion, sont si agréables qu’on ne s’arrête pas
à examiner attentivement sur quelles évidences elles se fondent. La curiosité
proprement dite s’inspire au contraire d’un authentique amour de la connais
sance. Vous pouvez voir à l’œuvre cette tendance, sous une forme passable
ment pure, dans un chat qui a été amené dans un appartement inconnu et
28 « Inest homini naturale desiderium cognoscendi causam, cum intuetur effectus, et ex hoc
admiratio in hominibus consurgit », observe le Docteur angélique dans la, q. 12, a. 1.
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L.-E. BLANCHET
qui se met en frais de sentir chaque coin de la pièce et chaque meuble. Vous
la découvrirez aussi chez les enfants qui deviennent passionnément intéres
sés lorsqu’un tiroir ou une armoire, d’ordinaire clos, sont ouverts et qu’il leur
est permis de les examiner.
Les animaux, les machines, le tonnerre et toutes les formes de travail manuel
piquent la curiosité des enfants dont la soif de connaissance fait honte aux
adultes les plus intelligents. Cette passion diminue avec les années jusqu’à
ce que, finalement, ce qui est non-familier n’inspire que du dégoût et n’excite
aucun désir d’une connaissance meilleure. C’est le stade où l’on proclame
que le pays s’en va à la ruine et que « les choses ne sont plus ce qu’elles étaient
dans ma jeunesse ». Mais la chose qui n’est plus ce qu’elle était naguère
c’est la curiosité même de celui qui s’exprime ainsi. Et lorsque la curiosité
est morte, on peut considérer que la vie de l’intelligence, elle aussi, est morte.
Cependant, bien que la curiosité décroisse en intensité et se limite en étendue
après l’enfance, sa qualité peut s’accroître pendant longtemps. La curiosité
portant sur des énoncés généraux révèle un niveau d’intelligence supérieur
à celui d’une curiosité intéressée aux faits particuliers ; en général, plus
grand est le degré de généralité, plus haut est le degré d’intelligence impli
quée 27.
Nous terminerons ce rapide tour d’horizon en nous tournant, cette fois, vers le
monde de la physique. Nous prêterons l’oreille aux propos de l’auteur de la mé
canique ondulatoire, le renommé Louis De Broglie.
L ’enfant est curieux. Tout dans le monde qui l’entoure l’émerveille et l’étonne.
Il voudrait comprendre et, dès qu’il est en état de s’exprimer, il pose des
questions. Cet ardent désir de comprendre, cet appétit de connaissance, se
prolonge, sous une forme peu à peu réfléchie et plus approfondie, pendant
l’adolescence qui, pour cette raison, est l’âge naturel des premières études
supérieures. Plus tard, chez la plupart des hommes, cette curiosité univer
selle diminue, ou du moins se rétrécit et se concentre, et cette diminution
entraîne une limitation des voies qui s’ouvrent devant nous quand nous nous
éloignons de la jeunesse.
L ’humanité dans son évolution passée a suivi une route analogue dans ses
grandes lignes, à celle que suivent les individus humains au commencement
de leur existence. À ses débuts, elle a observé avec curiosité, attention et
parfois inquiétude la nature qui l’enserrait : elle a cherché à dégager les
raisons et les liens des phénomènes qu’elle constatait autour d’elle. Mais elle
n’avait à l’origine auprès d’elle ni parents ni maîtres pour l’instruire et fré
quemment elle a cru trouver dans des mythes souvent poétiques, mais tou
jours trompeurs, une interprétation sans valeur réelle des faits qu’elle cher
chait à comprendre. Ensuite, depuis quelques siècles, elle est parvenue à
son adolescence et s’est dégagée de ses premières erreurs. Comme sa curio
sité pouvait désormais s’appuyer sur une raison plus ferme et sur un esprit
critique plus aiguisé, elle a pu poursuivre l’étude des phénomènes avec des
méthodes d’investigation plus sûres et plus rigoureuses.
27 On Education, 11e éd., London, George Allen and Unwin Ltd., 1951, pp. 58-60. La tra
duction est nôtre.
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SIMPLES RÉFLEXIONS SUR LE DÉSIR DE CONNAÎTRE
28 Sur les sentiers de la science, Paris, Albin Michel, 1960, pp. 347-348.
29 II faudrait encore ajouter le témoignage du père de la théorie des quanta, Max Planck.
Ses propos rejoignent ceux des auteurs précédents. Il a écrit sur le sujet une fort belle
page qui mériterait d’être transcrite en entier. Vu sa longueur, nous n’en retiendrons
toutefois que certaines lignes. « L’étonnement est l’origine, la source intarissable de son
instinct [de l’infant] de découverte et de sa connaissance naissante. Il pousse l’enfant avec
une force irrésistible à déchiffrer les mystères qui l’entourent. . . ( . . . ) En fait l’adulte
a désappris de s’étonner, non pas pour avoir résolu toutes les énigmes, mais parce qu’il
est habitué à sa vision du monde. ( . . . ) La découverte d’une nouvelle loi [naturelle] ne
peut qu’accroître en nous le sentiment du merveilleux. La recherche scientifique ne nous
livre-t-elle pas sans répit de l’inattendu ? . . . L’homme de science qui se heurte à une
nouvelle énigme la considère toujours comme un événement heureux, stimulant pour son
travail. D e même que l’enfant, il s’efforce de trouver une explication et, à cette fin, il
répète les mêmes expériences . . . » (L’image du monde dans la physique moderne, trad.
C. Heim, éditions Gonthier, Genève, pp. 70-71). D e Planck, retenons encore cette conclu
sion : « . . . celui qui parvient au stade où l’on ne s’étonne plus de quoi que ce soit, prouve
simplement qu’il a perdu la faculté de réfléchir et de raisonner». (Autobiographie scien
tifique, trad. André Georges, Paris, Albin Michel, c. 1960, p. 138).
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L.-E. BLANCHET
jeune enfant, le monde qui l’entoure et qu’il commence à explorer est entièrement
nouveau, inusité, extraordinaire. En conséquence, son étonnement et son émer
veillement ne connaissent ni bornes ni repos ; l’enfant va de surprise en surprise.
Mais face à l’usuel, à l’ordinaire, au déjà vu, la situation diffère du tout au
tout : l’étonnement devient de plus en plus difficile à provoquer, souvent même il
disparaît tout à fait. Avec quelle facilité inouïe et combien vite ne se familiari-
se-t-on pas avec les choses et les personnes qui nous entourent constamment. Il y
a quarante ans, les automobiles étaient rares et les avions encore davantage ; par
contre, les chevaux étaient en grand nombre. Le pas d’un cheval n’attirait person
ne, mais le vrombissement d’un moteur d’avion alertait la curiosité de tous : on
ne voulait pas manquer de voir cet oiseau insolite. Et les plus jeunes n’hésitaient
pas à franchir de longues distances à pied pour contempler au sol et de près ces
machines étranges qui leur paraissaient de véritables merveilles, mais qui, en
comparaison des géants modernes, n’étaient que de très primitives ébauches. L’en
fant d’aujourd’hui se dérangera rarement pour regarder passer un avion, mais, s’il
est citadin, sa curiosité sera piquée par la vue d’un cheval. Il suffit en effet que
nous ayons constamment une chose sous les yeux pour que naisse la familiarité ;
que cette chose soit ridicule ou même absurde n’y change rien, la familiarité naît
quand même. En revanche, cette chose disparaît-elle ou se fait-elle plus rare,
l’étonnement et la curiosité réapparaissent. Or, la familiarité est le pire obstacle
à l’étonnement et à l’admiration. Mais qu’est-ce au juste que la familiarité ?
La familiarité est une chose étrange, paradoxale. Lorsqu’on entreprend de
l’analyser, on est facilement dérouté : elle apparaît faite d’éléments opposés et
contradictoires, elle se révèle comme un mélange où, de prime abord, il ne semble
pas facile de démêler les avantages et les désavantages.
Disons d’abord que la familiarité n’est pas une connaissance, mais qu’elle
regarde la connaissance. En fait, elle désigne et caractérise un type de relation
entre un connaissant et un objet connu, et le mot familier s’emploie tout autant
pour spécifier l’objet connu que pour qualifier le connaissant, bien entendu avec
des nuances de significations. D’un visage, nous dirons qu’il nous est familier
lorsque, l’ayant vu et maintes fois revu, nous pouvons sans peine le reconnaître
entre mille ; d’une voix, que nous identifions sans la moindre hésitation, sans
même voir la personne qui parle, nous dirons qu’elle nous est familière. Lorsque
le mot familier est ainsi employé, c’est-à-dire lorsqu’il affecte l’objet connu, il
signifie que cet objet est bien connu ; c’est là, du reste, l’un des sens de ce mot
que signale le dictionnaire. Et on peut sans effort deviner l’origine de ce sens et
de cet usage. Familier dérive à coup sûr du mot famille. Or, existe-t-il des grou
pes humains où les membres se connaissent mieux que dans une famille : pareils
membres n’ont guère de secrets les uns pour les autres, ils connaissent fort bien
toutes leurs qualités respectives et, en outre, jusqu’à leurs moindres défauts. Aussi
semble-t-il fort naturel que le mot familier en soit venu graduellement à désigner
tout ce qui est bien connu.
Le mot familier sert encore à qualifier un connaissant. Que de fois ne disons-
nous pas que nous sommes familiers avec telle ou telle chose, telle ou telle per
20
SIMPLES RÉFLEXIONS SUR LE DÉSIR DE CONNAÎTRE
30 La rédaction de cet article était terminée lorsque l’ouvrage de Marc Zamanzy, M ort ou
résurrection de l’université ?, (Paris, Pion, 1969), m’est tombé sous la main. J’y ai trouvé
quelques lignes que je ne puis m’empêcher de citer : « Le monde où ils vivent n’étonne
guère les enfants : ils ne lèvent même plus le nez lorsqu’ils entendent venir un avion ;
ils sont familiers de toutes choses et en réalité ne les connaissent pas » (p. 25).
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L.-E. BLANCHET
ce parfaite et complète, mais non pas quand elle n’a d’autre fondement que l’ha
bitude. On le sait bien, la répétition qui produit l’habitude engendre un mécanisme
d ’automation dispensant à la longue de la délibération et de la réflexion, même
là où l’attention et l’étude étaient nécessaires au départ.
La connaissance par familiarité dépend donc beaucoup plus de l’habitude
que de l’étude. Voilà pourquoi elle s’accommode fort bien d’une dose parfois
considérable d’ignorance, même si elle apporte une excellente connaissance de
certains aspects d’une chose. Or ce mélange possible de connaissance utile et
d’ignorance recèle un grave danger et sème sournoisement sur la voie de l’étonne-
ment et du désir de connaître un écueil des plus redoutables. Rien de plus normal
et facile en effet que notre connaissance d’une chose familière soit erronément
considérée comme totale et parfaite. L’ignorance qui peut accompagner la con
naissance par familiarité est souvent une ignorance insoupçonnée, inconsciente.
Ce caractère d’inconscience pourra rendre l’erreur moins coupable, mais elle ne
la rendra pas moins nocive, bien au contraire. Cette familiarité fera alors obstacle
à une connaissance achevée et vraiment complète, car elle sapera à sa base même
le désir d’une connaissance meilleure et plus achevée. Si, par suite d’une erreur,
j’estime parfaite ma connaissance d’une chose familière, je n’éprouverai aucun
désir de l’améliorer, car la condition indispensable de tout progrès intellectuel,
c’est de reconnaître son ignorance. Si l’on veut éviter cet écueil, il faudra sans
cesse se tenir sur le qui-vive et garder son intelligence en éveil, il faudra constam
ment éprouver et mettre en doute sa connaissance des choses familières afin de
découvrir si elles ne nous échappent pas par certains côtés. Russell a su mettre
le doigt sur ce point lorsqu’il a écrit dans The Problems of Philosophy :
Philosophy, . . . has at least the power of asking questions which increase the
interest of the world, and show the strangeness and wonder lying just below
the surface even in the commonest things of daily life31.
À cette première erreur s’en ajoute une seconde. Car s’il y a danger de
confondre connaissance familière avec connaissance exhaustive, il y a également
danger d’identifier chose familière et chose banale. Cette nouvelle erreur consti
tue un écueil tout aussi redoutable que la première. Les choses banales ne piquent
pas notre curiosité, elles n’attirent ni ne retiennent notre attention. Mais qu’on
prenne bien soin de ne pas identifier familiarité et banalité. Ce sont là deux carac
tères qui peuvent fort bien se trouver ensemble, mais il s’en faut qu’ils soient
identiques. Si maintes choses familières sont banales, tout ce qui est familier est
loin d’être banal. Pourtant, si l’on n’y prend pas garde, on pourra souvent confon
dre familiarité et banalité, car la familiarité a souvent pour effet de nous faire
apparaître comme banales des choses qui ne le sont pas du tout, simplement parce
que nous y sommes habitués. Qu’y a-t-il de plus répandu, de plus commun, de
plus familier qu’une roue ? Des roues, il y en a partout et de toutes les sortes ;
elles tiennent dans notre vie une importance difficile à imaginer. Pour en entre
22
SIMPLES RÉFLEXIONS SUR LE DÉSIR DE CONNAÎTRE
32 L’origine de la roue n’est pas très claire ni quant au lieu ni quant au temps. Les archéolo
gues ont cependant de bonnes raisons de croire qu’elle fit son apparition au Proche-
Orient vers 3 500 av. J.-C., à Sumer. D e là, son usage se serait répandu dans tout le
Proche-Orient d’abord, pour gagner ensuite, lentement, l’Europe centrale et nordique. Il
semble, d’autre part, que la roue ait fait l’objet d’une découverte indépendante, en Amé
rique, dans l’Ancien Mexique, mais on ne sait trop si cette invention a donné lieu, à
l’époque, à des applications techniques. Cf. Encyclopedia Americana, t. 28, p. 701 ; T.
K. Derry et T. I. Williams, A Short History of Technology, Oxford, A t the Clarendon
Press, 1960, p. 192 : « In the wheel we have one of the greatest as well as one of the oldest
technological advances. The cart wheel seems to have come into existence at about the
same time as the potter’s wheel and certainly had comparably far-reaching results. Thus
the earliest indication o f the use of wheeled vehicles — a conventionalized sketch in a
Sumerian account tablet, which shows a sledge mounted on four solid wheels — can be
dated not long after 3 500 B.C. ».
33 Les grandes pyramides des Égyptiens et celles, moins colossales, des Aztèques et des Mayas
ont été érigées sans l’aide de la roue.
34 Les Babyloniens, sous l’influence grecque, avaient utilisé un « zéro » vers la fin de
leur civilisation, i.e., vers le IIIe siècle avant notre ère, mais non d’une façon très systéma
tique. Signalons que les Mayas du Yucatan possédaient un système numérique compor
tant l’usage systématique d’un « zéro ». Les dates ne sont pas faciles à fixer, mais on peut
se demander si le zéro de la numération maja n’est pas antérieur à celui de la numération
hindoue.
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L.-E. BLANCHET
ques, remontent à au moins 3 000 ans avant notre ère. Pareil état de choses
pourrait difficilement nous autoriser à considérer le zéro comme quelque chose de
banal 36.
C’est bien en vain qu’on multiplierait les exemples. Les deux que nous venons
de mentionner suffisent amplement à nous prévenir de ce danger réel qui nous
guette constamment et qui nous amène à confondre familiarité et banalité. La
familiarité peut ainsi saper notre capacité même d’étonnement et d’émerveille
ment, leviers mêmes du désir de connaître. Il faut être capable de s’étonner et
d’admirer même en face des choses familières, sinon nous courons grand risque
de ne jamais accroître notre savoir. « [Philosophy], note Russell, keeps alive our
sense of wonder by showing familiar things in an unfamiliar manner » 3*. Sans
cesser d’être des adultes, nous devons conserver nos yeux d’enfants, notre intelli
gence d’enfants, notre curiosité d’enfants. Ne nous y trompons pas, il y a là un
défi, et quel défi !
36 Le P. Teilhard de Chardin a un mot qui cadre parfaitement avec les idées que nous avons
émises. Il écrit dans son livre sur La place de l’homme dans la nature, (Paris, Union gé
nérale d’Éditions, 1962, p. 99) : « À force d’être des hommes, vivant parmi les hommes,
nous finissons par ne plus voir du tout, à sa juste grandeur, le phénomène humain ». On
aura beau ne pas partager les opinions de cet écrivain, on devra convenir de la justesse
de sa remarque.
36 B. R u s s e l l , The Problems o f , p . 157.
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