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Simples Réflexions Sur Le Désir de Connaître: Louis-Émile Blanchet

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Laval théologique et philosophique

Simples réflexions sur le désir de connaître


Louis-Émile Blanchet

Volume 27, Number 1, 1971

URI: https://id.erudit.org/iderudit/1020201ar
DOI: https://doi.org/10.7202/1020201ar

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Laval théologique et philosophique, Université Laval

ISSN
0023-9054 (print)
1703-8804 (digital)

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Blanchet, L.-É. (1971). Simples réflexions sur le désir de connaître. Laval
théologique et philosophique, 27(1), 7–24. https://doi.org/10.7202/1020201ar

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SIMPLES RÉFLEXIONS
SUR LE DÉSIR DE CONNAÎTRE

Louis-Émile B lanchet

Le géologue Pierre Termier voyait juste lorsqu’il écrivait « connaître est


l’une des raisons de notre vie » 1. Le seul reproche que ce jugement pourrait en­
courir serait celui de demeurer bien en-deçà de la vérité. Car, dans l’ensemble des
activités humaines, la connaissance tient la toute première place ; on peut dire
sans la moindre exagération qu’elle remplit la vie entière de l’homme, qu’elle en
est à la fois l’alpha et l’omega. Chez l’homme, en effet, aucune activité, fut-elle
la plus humble et la plus servile, n’est possible sans elle. Sa vie matérielle en dé­
pend ; vrai hier, cela l’est encore aujourd’hui, et même davantage si possible, car,
dans nos sociétés industrialisées et nos civilisations techniques, nous sommes à la
merci de notre savoir. Sans lui, il devient de plus en plus difficile de subvenir aux
besoins matériels innombrables qui nous tyrannisent et que, dans une large mesu­
re, nous nous sommes créés. Il faut de plus en plus de connaissances pour gagner
sa vie. Personne n’échappe plus à la nécessité, devenue impérieuse, d’apprendre
toute sa vie durant : l’éducation permanente est devenue inévitable.
Mais il y a davantage. Beaucoup plus qu’un simple alpha, le savoir chez
l’homme est, encore et surtout, un oméga. Par delà les purs motifs utilitaires, il
répond à des aspirations hautement désintéressées, et, s’il est un instrument indis­
pensable à la sécurité de notre vie matérielle, il constitue avant tout la véritable
fin de l’homme, celle où celui-ci doit chercher et trouver sa perfection propre,
aussi bien dans l’optique naturelle que surnaturelle. En effet, ce n’est pas ailleurs
que dans la perception des vérités les plus élevées et des objets les plus nobles
que l’homme atteint la seule perfection qui soit digne de sa nature. Du reste, c’est
dans la poursuite d’une telle connaissance désintéressée qu’il découvre une source
de joies authentiques de qualité supérieure 2. Ces joies indicibles, elles pourront

1 La joie de connaître, Paris, Librairie Valois, 1928, p. 8.


2 Pierre T e r m i e r , La jo ie . . . . p. 25 : « . . . la science est cause de joie, l’une des causes de
la joie des hommes. Et c’est pourquoi il y aura toujours des savants, tant qu’il y aura des
hommes pour penser ».

7
L.-E. BLANCHET

être rares et chèrement gagnées, mais leur incomparable saveur compense large­
ment les durs efforts qui les rendent possibles.

1. LE DÉSIR D E CONNAÎTRE

L ’homme naît totalement ignorant : au seuil de la vie, son intelligence est


démunie de la plus petite parcelle de connaissance, elle est tout à fait vide. Les
Anciens ont décrit cet état natif d’un mot qui a fait fortune : tabula rasa. Ils vou­
laient dire par là que l’intelligence humaine, à l’origine, ressemble à un tableau sur
lequel rien n’est écrit.
Il va de soi que cette condition native de l’intelligence humaine n’a rien d’en­
courageant. Mais, rassurons-nous, il y a un envers à la pièce qui, lui, est plein
de promesse. Vide de toute connaissance innée, l’intelligence renferme cependant
un immense et vif désir de connaître, de savoir et de comprendre. De plus, ce
désir est naturel comme le reconnaît bien Aristote lorsque, dès les premières
lignes de sa Métaphysique, il note : « Tous les hommes désirent naturellement
savoir » 3. Mais en quoi pareil désir est-il naturel ? En le qualifiant ainsi, on veut
simplement dire qu’il s’enracine dans la nature même d’un être intelligent, qu’il
est inhérent à sa nature, qu’il répond aux exigences et aux aspirations mêmes de
tout être raisonnable. Car c’est par son intelligence que l’homme est homme. Or
cette intelligence n’a pas d’autre fin que celle de connaître. La connaissance intel­
lectuelle apparaît donc comme l’activité la plus conforme à la nature de l’homme.
Au surplus, c’est une loi reconnue que toute entité tend naturellement vers le
type de perfection que réclame sa nature. La perfection propre à l’homme ne
peut que se conformer à la nature d’un être raisonnable : elle devra donc se situer
au niveau de l’intelligence. L’homme parviendra à sa perfection propre par la
connaissance ; disons mieux et davantage, il y parviendra dans la connaissance et,
bien entendu, dans la connaissance intellectuelle 4.
L ’intelligence humaine n’est pas la plus parfaite des intelligences ; au vrai,
c’est même la moins parfaite de toutes. Néanmoins, malgré son imperfection,
c’est elle qui place l’homme au-dessus du monde minéral, végétal et animal tout
entier5 ; c’est elle qui assure sa supériorité sur l’univers matériel. En fait, l’hom­
3 Métaphysique, I, c. 1, 980 a 21. Le commentaire que fait saint Thomas sur ce passage
est à lire. Du Docteur angélique retenons encore ces lignes : « . . . ad temperantiam per­
tinet moderari motum appetitus, ne superflue tendat in id quod naturaliter concupiscitur.
Sicut autem naturaliter homo concupiscit delectationes ciborum et venereorum secundum
naturam corporalem, ita secundum animam naturaliter desiderat cognoscere aliquid »
(lia Ilae, q. 166, a. 2, c.). F. Lâchât donne de ce passage la traduction suivante : « L’objet
de la tempérance est de modérer les mouvements de l’appétit, afin qu’il ne se laisse pas
aller à l’excès dans les désirs de la nature. Or, de même que le corps désire naturellement
les plaisirs de la table et ceux de la chair, de même l’âme a un désir naturel de connaître ».
Voir aussi : Bossuet, Sermon sur la mort.
4 Cf. S. T h o m a s , In 1 Metaph., lect. 1 ; III Cont. Gent., c. 25.
5 S. T h o m a s , III Cont. Gent., c. 25 : « Mais l’intelligence humaine, bien qu’elle vienne au
dernier rang des substances intellectuelles, est néanmoins supérieure à tous les êtres
dépourvus d’intelligence ».

8
SIMPLES RÉFLEXIONS SUR LE DÉSIR DE CONNAÎTRE

me loge aux confins de deux univers : le spirituel et le matériel. Il appartient aux


deux ; et en participant à la perfection du premier comme à l’imperfection du
second, il assure un lien entre les deux.
Comme celle de tout être créé et fini, la perfection de l’homme est limitée.
Toutefois, dans les créatures intelligentes, donc chez l’homme, !’intelligence ap­
porte un remède à cette limitation de perfection. Car, grâce à elle, l’homme peut
posséder en lui, d’une certaine manière, les perfections dont il est dépourvu, il peut
réunir en lui toutes les perfections disséminées dans l’univers aussi bien supérieur
qu’inférieur 6. C’est cette idée que renferme l’aphorisme d’Aristote : « D’une cer­
taine façon, l’âme est tout ce qui existe » 7. Grâce à son intelligence, l’homme sort
en quelque sorte de ses limites, il s’épanouit, il s’ouvre à des perfections autres
que la sienne propre, il se laisse pénétrer et envahir par une richesse de perfections
dont il serait autrement privé. C’est sans aucun doute ce qu’entend exprimer Ber­
trand Russell, rejoignant par là Aristote, quand il note : « Knowledge is a form
of union of self and notself », et plus loin : « Ail acquisition of knowledge is an
enlargment of self. . . » s.
La connaissance est un élément indispensable à la perfection de l’homme.
Et, bien sûr, celle de l’intelligence principalement. Gardons-nous de croire cepen­
dant qu’une connaissance, du seul fait qu’elle soit intellectuelle, suffise à assurer
cet élément de perfection : il faut plus qu’une connaissance quelconque de choses
quelconques, il faut que cette connaissance possède un degré convenable de per­
fection. Or, d’où provient la perfection de la connaissance ? De deux sources :
de la perfection de l’objet lui-même, et, en outre, de la qualité de la perception.
Entre la connaissance imparfaite d’un objet imparfait et la connaissance parfaite
d’un objet parfait, il existe toute une gamme de tons intermédiaires. Il va de soi
que le summum de la perfection intellectuelle réside dans la connaissance par­
faite d’êtres parfaits. Mais quel homme osera prétendre qu’avec ses faibles res­
sources naturelles il a déjà réussi à se hisser à pareille hauteur ? Cette perfection
de la connaissance n’est pas un objet que l’on puisse saisir et tenir, c’est plutôt
un idéal à poursuivre sans arrêt, un idéal fuyant, un idéal dont on peut s’appro­
cher, mais qui s’éloigne sans cesse à mesure qu’on s’en approche.

6 S. T h o m a s , D e Ver., q. 2, a. 2, c. Ce texte vaut la peine d’être lu attentivement.


7 D e !’Â m e, III, c. 8, 431 b 20 : « Omnia ea, quae sunt, quodammodo est anima » .
8 The Problems of Philosophy, New York, Oxford Univ. Press, A Galaxy Book, 1959,pp.
158-159. Ce passage suggère une remarque. On sait l’opinion plutôt défavorable de Rus­
sell vis-à-vis d’Aristote. Tous deux s’opposent sur bien des points, et rien n’est plus facile
que d’en trouver des exemples. Pourtant il ne manque pas de cas où, malgré des formu­
lations très différentes, ils se rejoignent dans une même opinion, comme s’ils y étaient en
quelque sorte forcés, « coacti a veritate » selon l’expression de saint Thomas. On a assez
naturellement tendance à opposer entre eux certains penseurs, on souligne volontiers leurs
désaccords. On ne peut pas, bien sûr, ignorer les points litigieux, mais on serait étonné
de découvrir, si on s’en donnait la peine, maints sujets d’entente. N e serait-ce pas une
attitude saine et profitable que de rechercher et de souligner les points où deux savants
ou philosophes s’accordent, sans sous-estimer et ignorer pour autant ceux où ils s’affron­
tent ?

9
L.-E. BLANCHET

Puisque cette connaissance idéale à laquelle il faut constamment viser puise


sa perfection aux deux sources déjà mentionnées, examinons l’une et l’autre un
moment. Et tout d’abord, qu’est-ce qui contribue à la perfection de la perception
elle-même ? Sans prétendre être complet, il faut dire qu’une connaissance ne sera
parfaite du côté du mode que si elle est vraie et objective, précise et nette, expli­
cative au besoin, aussi complète que possible. Il est trop manifeste que ces qua­
lités sont requises à une connaissance parfaite pour qu’il soit besoin d’autre chose
que d’une simple mention. Nous ferons toutefois une exception pour le cas de
la vérité, car s’il existe une connaissance qui puisse véritablement perfectionner
l’intelligence, c’est bien celle du vrai. Elle est seule capable de satisfaire l’intelli­
gence, car le vrai est son bien propre. Il faut malheureusement reconnaître que
le vrai n’est pas facile à atteindre : l’on n’y parvient pas toujours, ni d’emblée si
jamais on y réussit. Mais quels que soient les obstacles et les retards, la vérité
demeure la fin à poursuivre. Pendant longtemps, on pourra la chercher en vain,
mais l’homme persévérant et acharné ne sera pas déçu. S’il ne la saisit pas tou­
jours entièrement, il parvient néanmoins à s’en approcher, ce qui apporte la pro­
messe et l’espoir d’un succès complet. S’il faut souvent se contenter d’une con­
naissance qui n’est pas encore déterminément vraie, mais plus ou moins probable
et vraisemblable, il faut reconnaître que pareille connaissance achemine vers le
vrai.
L’intelligence humaine perçoit mieux et avec plus d’aisance les choses de
perfection moindre. On peut alors se demander : faut-il préférer une connaissan­
ce parfaite des choses inférieures à une connaissance imparfaite des choses les
plus nobles et les plus hautes ? Sans doute faudra-t-il répondre que, dans l’absolu
et l’abstrait, la connaissance moins parfaite des choses les plus nobles est préfé­
rable parce qu’elle apporte davantage à l’intelligence 9. Mais une dichotomie aussi
tranchée est plus théorique que réelle. Car, en définitive, le cheminement naturel
de l’intelligence humaine conduit celle-ci des choses moins parfaites aux plus par­
faites. Et cette connaissance même imparfaite des choses les plus hautes n’est
possible qu’à travers une connaissance de plus en plus parfaite des choses infé­
rieures. Ces propos rejoignent ceux que saint Thomas a tenus à maintes reprises
sur la félicité qu’il a fait consister, essentiellement et radicalement, dans la con­
naissance la plus parfaite possible des objets les plus parfaits, c’est-à-dire dans
la connaissance la meilleure possible des choses divines. Traitant de la curiosité,
il dira par exemple :

Le bien de l’homme consiste, il est vrai, dans la connaissance de la vérité ;


mais le souverain bien ne consiste pas dans la connaissance de toute vérité ;
il consiste seulement dans la connaissance parfaite de la vérité souveraine,
comme le dit le Philosophe, Ethic., X, 7-8. La connaissance de certaines
vérités peut donc être un vice lorsqu’elle n’est point maintenue dans l’ordre

9 Cf. A r is t o t e , D e l’âme, I, c. 1, 4 0 2 a 1 -5 ; S. T h o m a s , In l D e Anima, lect. 1, nn. 3-7.

10
SIMPLES RÉFLEXIONS SUR LE DÉSIR DE CONNAÎTRE

légitime, c’est-à-dire lorsqu’elle ne tend pas à la connaissance de la vérité


souveraine, dans laquelle consiste la suprême félicité t0.

Et, notons-le bien, ce que dit là le Docteur angélique vaut tout autant pour la
perfection naturelle que pour la perfection surnaturelle de l’homme, comme en fait
preuve le passage suivant :

Il existe une double contemplation de Dieu. L ’une atteint Dieu par l’inter­
médiaire des créatures. Elle est imparfaite en vertu de la raison déjà men­
tionnée. C’est dans cette contemplation que le Philosophe, Ethiques X, c. 9,
place la félicité contemplative que l’homme peut atteindre durant sa vie ter­
restre ; c’est vers elle que tend la philosophie tout entière puisqu’elle procède
à partir des créatures. Il existe une autre contemplation de Dieu, propre
celle-là à la vie du ciel et que l’homme ne peut atteindre qu’à partir de la
foi

Revenons au désir de connaître. Quiconque voudrait mettre en doute son


existence, n’aurait qu’à observer un peu les enfants pour voir s’évaporer ses hé­
sitations. Chez le tout jeune enfant en particulier, la soif de connaissance montre
une vivacité et une impétuosité inusitées. Situation du reste normale dont on ne
cherche pas longtemps la cause. C’est que, chez le bambin, l’intelligence est à
l’état d’éveil, elle prend un premier contact avec le monde qui l’entoure, un monde
encore inconnu, inexploré, étranger, non familier 12. Spontanément l’enfant réagit
à ce contact. Il le fait d’abord dans un mouvement où s’entremêlent étonnement,
admiration, émerveillement et, parfois même, une certaine crainte. Puis, dans un
second temps, naîtra le désir de connaître, un désir impétueux, irrésistible qui se
traduit par un flot intarissable de questions d’apparence naïves, mais combien
embarrassantes, souvent, pour les adultes que nous prétendons être. Personne
mieux que Saint-Exupéry dans Le petit prince n’a réussi, je crois, à peindre avec

10 lia llae, q. 167, a. 1, ad. 1, (trad. F. Lâchât). Le texte latin se lit comme suit : «Bonum
hominis consistit in cognitione veri ; non tamen summum hominis bonum consistit in
cognitione cujuslibet veri, sed in perfecta cognitione summae veritatis, ut patet per Phi­
losophum, in X Ethic. Et ideo potest esse vitium in cognitione aliquorum verorum,
secundum quod talis appetitus non debito modo ordinatur ad cognitionem summae veri­
tatis, in qua consistit summa felicitas ».
11 In Sent., Prol., q. 1, a. 1, c. : «Contemplatio autem D ei est duplex. Una per creaturas,
quae imperfecta est, ratione jam dicta, in qua contemplatione Philosophus, X Ethic., cap.
ix, felicitatem contemplativam posuit, quae tamen est felicitas viae ; et ad hanc ordinatur
tota cognitio philosophica, quae ex rationibus creaturarum procedit. Est alia D ei con­
templatio, quae erit in patria et est homini possibilis secundum fidei suppositionem ».
12 On ne peut s’empêcher de citer un court passage de saint Thomas fort approprié au sujet
en cause : « Nous admirons surtout, écrit-il, les nouveautés de même que les choses inso­
lites : chez les enfants, qui sont nouveaux au monde, l’admiration est surtout provoquée
par ce qui leur paraît plutôt insolite . . . ». Le texte latin se lit comme suit : « Admiramur
autem nova praecipue et insolita : pueris de novo mundum ingredientibus maior advenit
admiratio de aliquibus quasi insolitis. . . ». (In De Mem. et Remin., lib. un., lect. 3,
n. 332).

11
L.-E. BLANCHET

autant de grâce et de justesse cette attitude de l’enfant à la fois charmante mais


grave, gentille mais impitoyable.
À mesure que l’enfant grandit et vieillit, son désir de connaître se voit exposé
à de multiples influences. Le temps et les circonstances favorables ou défavora­
bles amènent diverses transformations. Comment pourrait-il en être autrement
quand on songe aux nombreuses conditions à remplir, aux dures épreuves à subir,
aux nombreux obstacles à surmonter pour que ce désir se réalise ? Assurément,
cet irrésistible désir de connaître ne meurt jamais tout à fait, bien qu’il perde
toujours sa fougue première, passablement irrationnelle, du reste. Les circonstan­
ces sont-elles favorables ? il pourra s’affermir et se parfaire ; il grandira alors, non
pas en s’élargissant, mais en devenant plus exigeant, plus méthodique et raison­
nable, plus limité et restreint aussi. Par malheur, bien souvent, les circonstances
sont peu favorables, sinon franchement défavorables. Aussi le sort qui lui est le
plus souvent réservé est-il celui de s’affaiblir, de s’étioler, de s’adultérer, voire de
suffoquer presque. Or quelles sont les causes responsables de pareils affaiblisse­
ments ? Ensemble ou séparément, plusieurs causes exercent là leur influence, la
principale étant sans doute la suivante : L’homme n’est pas qu’esprit, il est aussi
matière. Il se voit, par suite, soumis à d’innombrables besoins matériels, des be­
soins de caractère tyrannique et sans cesse renaissants, dont il ne peut jamais se
libérer totalement. Or leur satisfaction étant de toute première importance, la
plupart du temps elle absorbe le meilleur des énergies de l’homme ; elle ne lui
laisse guère ni le temps ni les loisirs indispensables à la poursuite du véritable savoir.
D’où, c’est inévitable, une diminution sensible du désir de connaître 13.
Dans cet affaiblissement du désir de connaître, une autre cause joue un rôle
très considérable : c’est la crainte et le refus de l’effort, la paresse 14. Car il ne
faut pas se leurrer, la poursuite et l’acquisition du savoir et de la vérité constituent
une tâche longue, ardue, pénible. Le temps, les loisirs, les facilités de toutes sortes
sont absolument requis, mais ils ne suffisent pas. Un labeur assidu et acharné,
beaucoup de patience et de ténacité, une discipline de vie rigide, voire austère
sont également nécessaires 15. Aussi, devant pareilles exigences, il n’est pas éton­
nant de voir la plupart s’arrêter en cours de route et reculer devant les efforts
coûteux qu’impose la recherche de la vérité et d’un savoir véritable et authentique.
Ce type de savoir est autre chose qu’une connaissance quelconque, c’est une con­
naissance explicative, ordonnée, méthodique. Il procure des joies savoureuses
lorsque, de temps en temps, on y parvient, mais ce sont des joies rares, austères
et chèrement payées. Voilà pourquoi on se tournera bien souvent vers un type de
connaissance plus facile et plus superficielle qui s’appelle l’information ; on se
13 Cf. S. T h o m a s , I Cont. Gent., c. 4 :« Quidam vero impediuntur necessitate rei fami-
liaris ».
14 Ibidem : «Quidam autem impediuntur pigritia ». On lira aussi les remarques de saint
Thomas à l’endroit suivant : In I M etaph., lect. 1, n. 4.
15 Ibidem : « Sic ergo non nisi cum magno labore studii ad praedictae veritatis inquisitionem
perveniri potest. Quem quidem laborem pauci subire volunt pro amore scientiae. . . ».
Ce que saint Thomas dit là, à propos de la seule connaissance de Dieu, vaut en général
pour la poursuite de la vérité comme telle.

12
SIMPLES RÉFLEXIONS SUR LE DÉSIR DE CONNAÎTRE

tournera vers des joies moins austères, mais également moins dignes de l’homme,
en supposant qu’elles conservent encore quelque dignité.
Le désir de connaître ne fait pas que subir une simple diminution. Il lui
arrive aussi de se falsifier, phénomène qui n’est peut-être pas tellement rare. Cette
falsification donnera lieu à diverses formes désordonnées dont la plus fréquente
est sans doute la pure curiosité. Qu’on ne se surprenne pas de voir la curiosité
rangée parmi les désordres. Je n’ignore pas qu’on la présente d’habitude comme
une qualité. Notons à ce propos que le mot « curiosité » peut s’employer dans
un sens large et dans un sens restreint et strict. Dans le premier cas, il ne désigne
pas autre chose que le désir même de connaître et, d’ordinaire, c’est là la signi­
fication qu’on lui prête de nos jours. En ce sens, il ne revêt bien entendu aucune
teinte péjorative. Mais, dans l’autre — et c’est celui que lui donne saint Tho­
mas — , le mot ne désigne rien d’autre qu’un vice 16. Ce vice consiste dans un
appétit et une poursuite désordonnés de la connaissance D’aucuns pourront
être surpris d’apprendre que la poursuite de la connaissance puisse parfois consti­
tuer un désordre et ils se demanderont avec raison où peut bien se trouver le
désordre. Gardons-nous de croire que le vice de curiosité n’assume que des formes
morbides, grossières ou simplement méprisables ; le simple désir de poursuivre
la connaissance de choses inutiles devient désordonné et apparaît comme un vice
dès qu’on a le devoir de poursuivre et rechercher d’autres connaissances. Les
exemples abondent ; en voici quelques-uns : le juge qui se livre à l’étude de la
géométrie au lieu de revoir les textes de lois et de parcourir la jurisprudence en
vue de rendre la justice ; l’ingénieur qui lit les poètes au lieu de vérifier ses cal­
culs ; le chirurgien qui, la veille d’une opération délicate, dévore un captivant
roman policier au lieu de consulter ses traités de médecine, voilà autant d’exemples
de curiosité entendue comme vice.
À ce vice qu’est la curiosité, les scolastiques opposent la vertu qu’ils appel­
lent studiosité. Elle ne désigne rien d’autre que cette vertu qui règle, éduque,
oriente notre appétit de connaissance. Elle interviendra de deux façons pour
diriger celui-ci : tantôt en le retenant, lorsqu’il poursuit une connaissance inutile
ou pernicieuse, tantôt en le fouettant, lorsqu’il refuse le pénible travail que néces­
site la poursuite du véritable savoir ou celui que requiert le devoir d’état
Grâce à cette vertu de studiosité, notre appétit naturel de connaître s’inten-
sifie et se parfait. Il s’oriente vers la connaissance des choses les plus importantes
et les plus nobles. Mais si la connaissance des choses les plus nobles et les plus
parfaites constitue vraiment la fin, elle n’est cependant possible qu’à partir des
choses qui le sont moins. Il sera donc tout à fait normal et même nécessaire de
rechercher également la connaissance de choses moins nobles, à condition que
notre connaissance ne demeure pas quelconque, mais aspire à une connaissance
aussi parfaite que possible, une connaissance explicative, ordonnée, compréhensive.

16 Ha Ilae, q. 167, aa. 1-2.


17 S. T h o m a s , In III Sent., d . 35, q. 2, d . 3, nn. 171-175.
18 C f. S. T h o m a s , lia llae, q. 166, a . 2, a d . 3.

13
L.-E. BLANCHET

2. ÉTONNEMENT, ADM IRATION ET ÉMERVEILLEMENT

A. La source du désir de connaître

Inné chez l’homme, sujet à maintes métamorphoses, le désir de connaître


comporte bien d’autres aspects et suscite maintes autres questions. Parmi elles, il
ne faudrait pas omettre la suivante : qu’y a-t-il à la source de ce désir ? qu’est-ce
qui le provoque et l’alimente ? Plusieurs réponses sont sans doute possibles. Mais
incontestablement, aucune d’elles ne sera complète si elle n’inclut pas, comme
cause radicale de ce désir, la capacité de s’étonner, d’admirer et de s’émerveiller 19.
Cette capacité est à la source même de tout désir de connaître. Non seulement
l’émerveillement et l’admiration sont indispensables à la naissance du désir de
connaître, mais ils le sont encore à sa vivacité et à sa permanence. Jamais on
n’exagérera l’importance de l’admiration pour la recherche de la vérité. La capa­
cité d’émerveillement vient-elle à s’émousser ? tout est immédiatement compromis,
toute poursuite du savoir devient impossible.
Pour mieux comprendre le rôle indispensable de cette capacité d’étonnement
et d’émerveillement, il faut voir où elle se situe par rapport au désir de connaître
lui-même et par rapport aux conditions de sa réalisation. La recherche de la
vérité, en quelque domaine que ce soit, n’est possible qu’au prix de plusieurs condi­
tions, souvent difficiles à réunir en même temps ; l’intelligence ne saurait vivre et
s’épanouir que dans un climat favorable. Nous le savons par expérience et nous
l’avons du reste signalé : le temps, les loisirs, le travail ardu, la discipline sont au­
tant de conditions indispensables à l’acquisition du savoir. Encore plus indispen­
sable cependant est cette capacité d’étonnement et d’admiration. La raison est
simple et d’ailleurs évidente : l’absence de temps, de loisir, de travail ardu ne
signifie pas en effet l’absence ou la perte du désir même de connaître ; mais si la
capacité d’émerveillement vient à faire défaut, c’est la source même de ce désir
qui est tarie. Le défaut des autres conditions n’altère en rien le désir de connaître
lui-même ; il empêche seulement, dans une mesure plus ou moins importante,
la mise en œuvre, la réalisation de ce désir. Dans un cas, donc, ce n’est pas le
désir qui est affecté, seule sa poursuite est retardée ou même empêchée ; dans
l’autre cas, c’est le désir lui-même qui est sapé à sa base. La seconde situation est
désastreuse, on le conçoit sans peine.

B. Témoignages

À ce point de notre étude et pour l’établir, il peut être instructif et avantageux


d’introduire quelques témoins, choisis aussi judicieusement que possible en vue

19 Nous ne nous arrêtons pas, ici, à distinguer les sens voisins, mais quelque peu différents
des mots « admiration », « étonnement », « émerveillement » ni même les sens différents
mais apparentés du mot « admiration ». Le sujet de notre étude ne requiert pas, croyons-
nous, ces distinctions. Quiconque désirerait pénétrer dans ces arcanes pourra consulter
avec profit la longue étude sur l’admiration, signée par l’abbé Guy Godin et parue dans
le Laval théologique et philosophique, vol. XVII, 1961, nn. 1-2.

14
SIMPLES RÉFLEXIONS SUR LE DÉSIR DE CONNAÎTRE

de sonder leurs opinions sur le sujet en cause. Bien entendu, nous pourrions
interroger une foule d’auteurs et il pourrait être intéressant de le faire, mais nous
ne gagnerions rien à multiplier les témoignages. Il nous suffira d’interroger quel­
ques témoins peu nombreux, mais représentatifs d’époques différentes, de milieux
différents, de disciplines différentes, de mentalités et de tendances assez différen­
tes même pour être antagonistes.
Les noms que nous avons retenus sont ceux d’Aristote, de Thomas d’Aquin,
de Bertrand Russell et de Louis de Broglie. Tous ces personnages font autorité,
leur renom est universel et incontestable ; leur choix satisfait aux conditions posées
plus haut. Aristote représente l’antiquité grecque, Thomas d'Aquin le Moyen-
Âge, les deux derniers l’époque contemporaine. Aristote est philosophe et savant,
saint Thomas est philosophe et théologien, Russell est mathématicien, De Broglie
est physicien. Aristote et le Docteur angélique s’entendent à merveille, mais
Bertrand Russell affiche à l’égard d’Aristote une attitude assez voisine du dédain.
Le seul mérite qu’il semble lui reconnaître — à regret peut-être, mais forcé­
ment — , c’est sa contribution à la logique 20.
Les textes que nous citons sont — nous le reconnaissons volontiers — un
peu longs. Nous croyons que cette longueur même ne constitue pas une cause
suffisante pour les couper ; nous estimons au contraire que les amputer leur ferait
perdre toute efficacité et toute valeur. Leur intérêt aussi, car ils n’en manquent
pas, comme on le verra bien à leur lecture ai.
Pour Aristote 22, l’étonnement est au principe même de la philosophie, il en
explique la naissance et l’existence. Aristote a tôt fait de reconnaître cette situa­
tion ; aussi la souligne-t-il dès le début de sa Métaphysique en écrivant :

C’est, en effet, l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers


penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, leur étonnement porta
sur les difficultés qui se présentaient les premières à l’esprit ; puis, s’avançant
ainsi peu à peu, ils étendirent leur exploration à des problèmes plus impor­
tants, tels que les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des Étoiles,
enfin la genèse de l’Univers. Or apercevoir une difficulté et s’étonner, c’est
reconnaître sa propre ignorance. . . Ainsi donc, si c’est pour échapper à
l’ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie, c’est
qu’évidemment ils poursuivaient le savoir en vue de la seule connaissance et
non pour une fin utilitaire 23.

20 Dans son ouvrage intitulé The Problem s o f Philosophy, Russell dresse, à l’intention de ceux
qui s’intéressent à la philosophie, une courte liste des auteurs dont il recommande la
lecture. Or, trait significatif, parmi les auteurs grecs, il n’en mentionne qu’un seul, Platon ;
il passe Aristote complètement sous silence.
21 N ous avons également cru bon de présenter tous ces textes en français. Nous avons dû
traduire ceux qui ne l’étaient pas déjà à l’exception du texte d’Aristote pour lequel nous
avons utilisé la traduction de Tricot.
22 Avant lui, son maître Platon avait formulé la même opinion. Dans son Théétète, 155d,
il met sur les lèvres de Socrate, à l’adresse de Théétète, ces paroles : « C’est la vraie
marque d’un philosophe que le sentiment d’étonnement que tu éprouves ».
23 Métaphysique, trad. Tricot, I, c. 2, 982 b 12-21.

15
L.-E. BLANCHET

Ces considérations d’Aristote regardent directement la métaphysique, à titre


de science première ou sagesse d’ordre naturel, et tendent à établir son caractère
désintéressé, non utilitaire. Rien n’empêche toutefois que ce qui vaut pour la
sagesse suprême s’applique également à toute science et à la poursuite de la
connaissance de la vérité en général 24.
Le texte d’Aristote cité plus haut est, somme toute, assez bref. Nous le sou­
haiterions plus long et plus généreux en explications. Heureusement saint Thomas,
commentant ce passage, y va de quelques éclaircissements : il dégage le lien qui
existe entre l’ignorance, l’étonnement et l’admiration, et, enfin, la poursuite de la
vérité. Il explique que faire de la philosophie, c’est chercher à fuir l’ignorance.
Ignorance et savoir sont des opposés, des contraires. Fuir l’ignorance et pour­
suivre le savoir ne constituent pas deux démarches, mais n’en font qu’une seule.
Caractériser la philosophie par la fuite de l’ignorance ou par la recherche de la
vérité revient exactement au même. Mais lisons plutôt ce texte où le Docteur an­
gélique relie l’origine de la philosophie à la fuite de l’ignorance.

Qu’ils [les philosophes] cherchent à fuir leur ignorance devient évident par
le fait que tous les philosophes, ceux d’autrefois comme ceux d’aujourd’hui,
se mettent à philosopher parce qu’ils éprouvent de l’admiration pour une
certaine cause. Il y a toutefois une différence entre les premiers philosophes
et ceux d’aujourd’hui. Ceux de jadis s’étonnaient à propos de problèmes
moins nombreux, plus proches d’eux et plus à leur portée, et dont ils cher­
chaient les causes. Puis, procédant graduellement de la connaissance des
choses les plus manifestes vers celles des plus obscures, ils en vinrent à sou­
lever des questions touchant des choses plus importantes et plus occultes
telles que les propriétés de la lune, à savoir ses éclipses et les changements de
sa configuration, laquelle semble varier conformément à la position de la
lune par rapport au soleil. Pareillement, ils posèrent des questions sur le
soleil, ses éclipses, son mouvement, ses dimensions. Ils s’interrogèrent sur
les astres, leur quantité, leur ordre, etc. Ils s’interrogèrent aussi sur la géné­
ration de l’univers tout entier. Certains disaient qu’il a été produit par le
hasard, d’autres par une intelligence, d’autres par l’amour.

Saint Thomas conclut par quelques observations pleines d’intérêt :

Or il est clair que le doute et l’admiration sont dus à l’ignorance. Lorsque,


en effet, certains effets nous apparaissent avec évidence, mais dont la cause
nous échappe, nous éprouvons de l’admiration pour cette cause M.

En effet, confrontée avec une nouvelle entité, avec un phénomène nouveau, l’intel­
ligence humaine, d’ordinaire, n’y voit pas d’abord très clair. Elle ne comprend

94 Lisons cette remarque d’Einstein : « There exists a passion for comprehension, just as
there exists a passion for music. That passion is rather common in children, but gets lost
in most people later on. Without this passion, there would be neither mathematics nor
natural science ». {On the Generalized theory of Gravitation, dans Scientific American,
vol. 182, n. 4, avril 1950).
25 In I M etaph., lect. 3, n. 55 ; voir aussi III Cont. Gent., c. 25, Karl Jaspers, Introduction
à la philosophie, trad. Jeanne Hersch, Paris, Plon, (s.d.), ch. 2.

16
SIMPLES RÉFLEXIONS SUR LE DÉSIR DE CONNAÎTRE

pas tant que les causes qui lui apporteraient l’explication demeurent cachées.
Cette absence de lumière suscitera, chez l’homme, un sentiment où pourront se
mélanger la surprise, l’incertitude, l’étonnement et l’admiration. Pour autant que
la cause d’un phénomène ou d’un effet lui échappe, aussi longtemps que toute
explication fait défaut, l’intelligence se trouve en face de l’inconnu qui se colore
facilement de mystérieux, elle se sent impuissante, dépassée par quelque chose
de supérieur à elle. Cette présence d’un aspect inconnu et d’un élément mysté­
rieux pourra, dans certaines circonstances, provoquer une certaine crainte lorsque,
notamment, le phénomène lui-même apparaît sous des dehors terrifiants que l’ob­
servateur sera incliné à interpréter comme une menace à sa sécurité. La présence
d’un élément de grandeur et de supériorité engendrera l’admiration et l’émerveille­
ment. Et, joint aux autres, l’élément inconnu fera naturellement26 naître le désir
de rechercher la cause et, par là, d’en découvrir l’explication. On voit ainsi com­
ment l’étonnement, l’admiration et l’émerveillement sont liés à l’ignorance, et com­
ment ils sont en même temps principes de connaissance. L ’intelligence vigoureuse
n’a de repos qu’au moment où sa connaissance a réussi à éliminer les zones obscu­
res et ombragées dans les objets qu’elle perçoit.
Par delà plus de vingt siècles, le célèbre mathématicien anglais qu’est Ber­
trand Russell énonce une opinion analogue à celle d’Aristote et, du même coup,
à celle de saint Thomas. Chose assurée, ce n’est pas pour le pur plaisir d’être,
une fois au moins, d’accord avec Aristote que Russell rejoint le Stagirite, mais bien
parce qu’il s’y voit contraint par un souci de la vérité tout aussi louable qu’authen­
tique. Qu’on ne se surprenne pas si Russell ne parle pas exactement le même
langage qu’Aristote, ce serait assurément trop demander. Russell ne parle expres­
sément ni de désir de connaître ni d’étonnement ou d’admiration ; il ne parle
que de curiosité, mais, sous sa plume, ce mot recouvre à la fois le désir de con­
naître et l’admiration. Cette page de Russell sur la curiosité est remarquable ;
elle en contient une très fine analyse et, à part une petite méchanceté passagère,
une analyse juste assez malicieuse pour être savoureuse. Voici donc cette page :
La source naturelle de la vie intellectuelle, c’est la curiosité que l’on trouve
déjà chez les animaux sous des formes primitives. L ’intelligence requiert
une curiosité alerte, mais elle doit être d’une certaine qualité. Cette sorte de
curiosité qui, le soir venu, pousse, dans un village, les voisins à surveiller
derrière les rideaux n’est pas d’une très grande valeur. L ’intérêt largement
répandu pour le commérage s’inspire, non pas d’un amour de la connaissance,
mais de malice : le commérage ne porte jamais sur les vertus cachées des
autres, mais sur leurs vices secrets. Par la suite le commérage est presque
toujours faux, mais on se garde bien de vérifier. Les fautes de notre voisin,
comme les consolations de la religion, sont si agréables qu’on ne s’arrête pas
à examiner attentivement sur quelles évidences elles se fondent. La curiosité
proprement dite s’inspire au contraire d’un authentique amour de la connais­
sance. Vous pouvez voir à l’œuvre cette tendance, sous une forme passable­
ment pure, dans un chat qui a été amené dans un appartement inconnu et

28 « Inest homini naturale desiderium cognoscendi causam, cum intuetur effectus, et ex hoc
admiratio in hominibus consurgit », observe le Docteur angélique dans la, q. 12, a. 1.

17
L.-E. BLANCHET

qui se met en frais de sentir chaque coin de la pièce et chaque meuble. Vous
la découvrirez aussi chez les enfants qui deviennent passionnément intéres­
sés lorsqu’un tiroir ou une armoire, d’ordinaire clos, sont ouverts et qu’il leur
est permis de les examiner.
Les animaux, les machines, le tonnerre et toutes les formes de travail manuel
piquent la curiosité des enfants dont la soif de connaissance fait honte aux
adultes les plus intelligents. Cette passion diminue avec les années jusqu’à
ce que, finalement, ce qui est non-familier n’inspire que du dégoût et n’excite
aucun désir d’une connaissance meilleure. C’est le stade où l’on proclame
que le pays s’en va à la ruine et que « les choses ne sont plus ce qu’elles étaient
dans ma jeunesse ». Mais la chose qui n’est plus ce qu’elle était naguère
c’est la curiosité même de celui qui s’exprime ainsi. Et lorsque la curiosité
est morte, on peut considérer que la vie de l’intelligence, elle aussi, est morte.
Cependant, bien que la curiosité décroisse en intensité et se limite en étendue
après l’enfance, sa qualité peut s’accroître pendant longtemps. La curiosité
portant sur des énoncés généraux révèle un niveau d’intelligence supérieur
à celui d’une curiosité intéressée aux faits particuliers ; en général, plus
grand est le degré de généralité, plus haut est le degré d’intelligence impli­
quée 27.

Nous terminerons ce rapide tour d’horizon en nous tournant, cette fois, vers le
monde de la physique. Nous prêterons l’oreille aux propos de l’auteur de la mé­
canique ondulatoire, le renommé Louis De Broglie.

L ’enfant est curieux. Tout dans le monde qui l’entoure l’émerveille et l’étonne.
Il voudrait comprendre et, dès qu’il est en état de s’exprimer, il pose des
questions. Cet ardent désir de comprendre, cet appétit de connaissance, se
prolonge, sous une forme peu à peu réfléchie et plus approfondie, pendant
l’adolescence qui, pour cette raison, est l’âge naturel des premières études
supérieures. Plus tard, chez la plupart des hommes, cette curiosité univer­
selle diminue, ou du moins se rétrécit et se concentre, et cette diminution
entraîne une limitation des voies qui s’ouvrent devant nous quand nous nous
éloignons de la jeunesse.
L ’humanité dans son évolution passée a suivi une route analogue dans ses
grandes lignes, à celle que suivent les individus humains au commencement
de leur existence. À ses débuts, elle a observé avec curiosité, attention et
parfois inquiétude la nature qui l’enserrait : elle a cherché à dégager les
raisons et les liens des phénomènes qu’elle constatait autour d’elle. Mais elle
n’avait à l’origine auprès d’elle ni parents ni maîtres pour l’instruire et fré­
quemment elle a cru trouver dans des mythes souvent poétiques, mais tou­
jours trompeurs, une interprétation sans valeur réelle des faits qu’elle cher­
chait à comprendre. Ensuite, depuis quelques siècles, elle est parvenue à
son adolescence et s’est dégagée de ses premières erreurs. Comme sa curio­
sité pouvait désormais s’appuyer sur une raison plus ferme et sur un esprit
critique plus aiguisé, elle a pu poursuivre l’étude des phénomènes avec des
méthodes d’investigation plus sûres et plus rigoureuses.

27 On Education, 11e éd., London, George Allen and Unwin Ltd., 1951, pp. 58-60. La tra­
duction est nôtre.

18
SIMPLES RÉFLEXIONS SUR LE DÉSIR DE CONNAÎTRE

Ainsi est née la science moderne, fille de l’étonnement et de la curiosité, et


c’est toujours ces deux ressorts cachés qui en assurent les progrès incessants.
Chaque découverte nous ouvre des horizons nouveaux et, en les contemplant,
nous ressentons de nouveaux étonnements et nous sommes saisis par de
nouvelles curiosités. Et, comme l’inconnu s’étend toujours indéfiniment de­
vant nous, rien ne paraît pouvoir interrompre cette succession continuelle de
progrès qui assouvissent nos anciennes curiosités, mais en suscitent immédia­
tement de nouvelles, à leur tour génératrices de nouvelles découvertes58.
On pourra n’être pas d’accord avec De Broglie sur certains points. Mais ce
sont des points mineurs, des aspects secondaires par rapport au sujet central, à
savoir celui de l’étonnement comme ressort naturel et indispensable du désir de
connaître et de rechercher la vérité. Ce dernier témoignage ne fait donc que
s’ajouter aux autres en les appuyant, en les renforçant bien que les précédents
fussent déjà très éloquents par eux-mêmes. Force nous est donc de reconnaître
que ces témoignages, malgré la grande diversité des circonstances qui les entou­
rent, s’insèrent tous dans un même sillon et forment un faisceau dont la conver­
gence est irrécusable 29.

3. L’ENNEM I MORTEL DE L’ÉTONNEM ENT : LA FAMILIARITÉ

Il y a indubitablement une relation étroite entre la capacité de s’étonner et


d’admirer d’une part, et, d’autre part, le désir et la poursuite de la connaissance.
Cette relation consiste dans une proportion directe : plus cette capacité augmente,
plus le désir de connaître croît ; plus elle diminue, plus le désir s’atrophie. Et
si cette capacité d’émerveillement allait disparaître tout à fait, ce serait, à toutes
fins pratiques, la mort même de l’intelligence, selon la judicieuse observation de
Russell.
Face à la nouveauté, à l’inédit, à l’inusité, à l’extraordinaire, l’étonnement et
l’émerveillement sont faciles, spontanés, illimités. On l’a déjà noté, pour le tout

28 Sur les sentiers de la science, Paris, Albin Michel, 1960, pp. 347-348.
29 II faudrait encore ajouter le témoignage du père de la théorie des quanta, Max Planck.
Ses propos rejoignent ceux des auteurs précédents. Il a écrit sur le sujet une fort belle
page qui mériterait d’être transcrite en entier. Vu sa longueur, nous n’en retiendrons
toutefois que certaines lignes. « L’étonnement est l’origine, la source intarissable de son
instinct [de l’infant] de découverte et de sa connaissance naissante. Il pousse l’enfant avec
une force irrésistible à déchiffrer les mystères qui l’entourent. . . ( . . . ) En fait l’adulte
a désappris de s’étonner, non pas pour avoir résolu toutes les énigmes, mais parce qu’il
est habitué à sa vision du monde. ( . . . ) La découverte d’une nouvelle loi [naturelle] ne
peut qu’accroître en nous le sentiment du merveilleux. La recherche scientifique ne nous
livre-t-elle pas sans répit de l’inattendu ? . . . L’homme de science qui se heurte à une
nouvelle énigme la considère toujours comme un événement heureux, stimulant pour son
travail. D e même que l’enfant, il s’efforce de trouver une explication et, à cette fin, il
répète les mêmes expériences . . . » (L’image du monde dans la physique moderne, trad.
C. Heim, éditions Gonthier, Genève, pp. 70-71). D e Planck, retenons encore cette conclu­
sion : « . . . celui qui parvient au stade où l’on ne s’étonne plus de quoi que ce soit, prouve
simplement qu’il a perdu la faculté de réfléchir et de raisonner». (Autobiographie scien­
tifique, trad. André Georges, Paris, Albin Michel, c. 1960, p. 138).

19
L.-E. BLANCHET

jeune enfant, le monde qui l’entoure et qu’il commence à explorer est entièrement
nouveau, inusité, extraordinaire. En conséquence, son étonnement et son émer­
veillement ne connaissent ni bornes ni repos ; l’enfant va de surprise en surprise.
Mais face à l’usuel, à l’ordinaire, au déjà vu, la situation diffère du tout au
tout : l’étonnement devient de plus en plus difficile à provoquer, souvent même il
disparaît tout à fait. Avec quelle facilité inouïe et combien vite ne se familiari-
se-t-on pas avec les choses et les personnes qui nous entourent constamment. Il y
a quarante ans, les automobiles étaient rares et les avions encore davantage ; par
contre, les chevaux étaient en grand nombre. Le pas d’un cheval n’attirait person­
ne, mais le vrombissement d’un moteur d’avion alertait la curiosité de tous : on
ne voulait pas manquer de voir cet oiseau insolite. Et les plus jeunes n’hésitaient
pas à franchir de longues distances à pied pour contempler au sol et de près ces
machines étranges qui leur paraissaient de véritables merveilles, mais qui, en
comparaison des géants modernes, n’étaient que de très primitives ébauches. L’en­
fant d’aujourd’hui se dérangera rarement pour regarder passer un avion, mais, s’il
est citadin, sa curiosité sera piquée par la vue d’un cheval. Il suffit en effet que
nous ayons constamment une chose sous les yeux pour que naisse la familiarité ;
que cette chose soit ridicule ou même absurde n’y change rien, la familiarité naît
quand même. En revanche, cette chose disparaît-elle ou se fait-elle plus rare,
l’étonnement et la curiosité réapparaissent. Or, la familiarité est le pire obstacle
à l’étonnement et à l’admiration. Mais qu’est-ce au juste que la familiarité ?
La familiarité est une chose étrange, paradoxale. Lorsqu’on entreprend de
l’analyser, on est facilement dérouté : elle apparaît faite d’éléments opposés et
contradictoires, elle se révèle comme un mélange où, de prime abord, il ne semble
pas facile de démêler les avantages et les désavantages.
Disons d’abord que la familiarité n’est pas une connaissance, mais qu’elle
regarde la connaissance. En fait, elle désigne et caractérise un type de relation
entre un connaissant et un objet connu, et le mot familier s’emploie tout autant
pour spécifier l’objet connu que pour qualifier le connaissant, bien entendu avec
des nuances de significations. D’un visage, nous dirons qu’il nous est familier
lorsque, l’ayant vu et maintes fois revu, nous pouvons sans peine le reconnaître
entre mille ; d’une voix, que nous identifions sans la moindre hésitation, sans
même voir la personne qui parle, nous dirons qu’elle nous est familière. Lorsque
le mot familier est ainsi employé, c’est-à-dire lorsqu’il affecte l’objet connu, il
signifie que cet objet est bien connu ; c’est là, du reste, l’un des sens de ce mot
que signale le dictionnaire. Et on peut sans effort deviner l’origine de ce sens et
de cet usage. Familier dérive à coup sûr du mot famille. Or, existe-t-il des grou­
pes humains où les membres se connaissent mieux que dans une famille : pareils
membres n’ont guère de secrets les uns pour les autres, ils connaissent fort bien
toutes leurs qualités respectives et, en outre, jusqu’à leurs moindres défauts. Aussi
semble-t-il fort naturel que le mot familier en soit venu graduellement à désigner
tout ce qui est bien connu.
Le mot familier sert encore à qualifier un connaissant. Que de fois ne disons-
nous pas que nous sommes familiers avec telle ou telle chose, telle ou telle per­

20
SIMPLES RÉFLEXIONS SUR LE DÉSIR DE CONNAÎTRE

sonne, telle ou telle situation. L’expression « familier avec » équivaut alors à


« habitué à > ; souvent même ces expressions s’emploient l’une pour l’autre. Sur
ce point, nous nous contenterons, pour le moment, de cette brève remarque ; les
observations additionnelles que requiert cet aspect de la question seraient, ici,
prématurées ; nous les remettons à plus tard étant donné qu’elles présupposent
certaines des considérations qui suivent.
Envisagée du côté du connaissant, la familiarité comporte des avantages
précieux et incontestables. Ainsi, par exemple, la familiarité issue de l’utilisation
répétée et fréquente d’un instrument quelconque nous amène à découvrir toutes
ses possibilités et tous les usages qu’on peut en faire, à tirer parti de ses ressources
au maximum, à le manier avec aisance, virtuosité et même élégance. C’est cette
sorte de connaissance que doit notamment posséder un bon conducteur d’auto et
le pilote expérimenté d’un avion.
La familiarité ne possède pourtant pas un blason sans tache ; il faut se garder
de croire qu’elle n’offre qu’avantages, qu’elle possède toutes les qualités et aucun
défaut. Quand on l’envisage en fonction de l’objet, elle nous indique que cet
objet est bien connu. C’est là, assurément, un aspect indéniable de la familiarité
Mais ce serait une grave erreur que d’identifier la connaissance d’une chose fami­
lière avec une connaissance parfaite, totale, exhaustive de cette chose. Car la
familiarité s’accommode très bien, et souvent, d’une ignorance plus ou moins
grande 30. Pour le mieux comprendre, revenons à l’exemple précédent. La fami­
liarité engendrée par l’usage répété d’un instrument n’implique pas une connais­
sance entière ; elle pourra quand même nous voiler, nous masquer maints aspects
importants d’un instrument bien à point. La simplicité de son usage et de son
maniement nous cachera la perfection et la complexité de sa structure ; elle ne
nous dira rien, bien entendu, de ses origines et de l’histoire de son évolution ; elle
ne nous apprendra rien des efforts patients, des échecs répétés et des innombrables
reprises que sa mise au point aura exigés.
Pourquoi donc, demandera-t-on, en est-il ainsi ? Comment se fait-il que la
familiarité et l’ignorance peuvent cohabiter ? S’agit-il de mirage, de paradoxe ?
En fait, il n’y a ni mirage ni paradoxe, mais une situation très réelle qui s’explique
le plus simplement du monde. C’est qu’en effet la connaissance par familiarité ne
résulte pas, en général, de l’étude, mais de l’habitude. La familiarité peut, certes,
être le fruit de l’étude, mais ce n’est pas indispensable ; d’ordinaire, elle se fonde
uniquement sur l’habitude qui apparaît comme sa cause nécessaire et suffisante.
La familiarité naît du contact fréquent et habituel avec une personne ou une chose,
elle naît de l’usage réitéré d’un outil ou d’un instrument, de la répétition inlassable
d’une même action ou d’une même série d’opérations. La familiarité, quand elle
est issue de l’étude et de l’habitude, pourra facilement conduire à une connaissan­

30 La rédaction de cet article était terminée lorsque l’ouvrage de Marc Zamanzy, M ort ou
résurrection de l’université ?, (Paris, Pion, 1969), m’est tombé sous la main. J’y ai trouvé
quelques lignes que je ne puis m’empêcher de citer : « Le monde où ils vivent n’étonne
guère les enfants : ils ne lèvent même plus le nez lorsqu’ils entendent venir un avion ;
ils sont familiers de toutes choses et en réalité ne les connaissent pas » (p. 25).

21
L.-E. BLANCHET

ce parfaite et complète, mais non pas quand elle n’a d’autre fondement que l’ha­
bitude. On le sait bien, la répétition qui produit l’habitude engendre un mécanisme
d ’automation dispensant à la longue de la délibération et de la réflexion, même
là où l’attention et l’étude étaient nécessaires au départ.
La connaissance par familiarité dépend donc beaucoup plus de l’habitude
que de l’étude. Voilà pourquoi elle s’accommode fort bien d’une dose parfois
considérable d’ignorance, même si elle apporte une excellente connaissance de
certains aspects d’une chose. Or ce mélange possible de connaissance utile et
d’ignorance recèle un grave danger et sème sournoisement sur la voie de l’étonne-
ment et du désir de connaître un écueil des plus redoutables. Rien de plus normal
et facile en effet que notre connaissance d’une chose familière soit erronément
considérée comme totale et parfaite. L’ignorance qui peut accompagner la con­
naissance par familiarité est souvent une ignorance insoupçonnée, inconsciente.
Ce caractère d’inconscience pourra rendre l’erreur moins coupable, mais elle ne
la rendra pas moins nocive, bien au contraire. Cette familiarité fera alors obstacle
à une connaissance achevée et vraiment complète, car elle sapera à sa base même
le désir d’une connaissance meilleure et plus achevée. Si, par suite d’une erreur,
j’estime parfaite ma connaissance d’une chose familière, je n’éprouverai aucun
désir de l’améliorer, car la condition indispensable de tout progrès intellectuel,
c’est de reconnaître son ignorance. Si l’on veut éviter cet écueil, il faudra sans
cesse se tenir sur le qui-vive et garder son intelligence en éveil, il faudra constam­
ment éprouver et mettre en doute sa connaissance des choses familières afin de
découvrir si elles ne nous échappent pas par certains côtés. Russell a su mettre
le doigt sur ce point lorsqu’il a écrit dans The Problems of Philosophy :

Philosophy, . . . has at least the power of asking questions which increase the
interest of the world, and show the strangeness and wonder lying just below
the surface even in the commonest things of daily life31.

À cette première erreur s’en ajoute une seconde. Car s’il y a danger de
confondre connaissance familière avec connaissance exhaustive, il y a également
danger d’identifier chose familière et chose banale. Cette nouvelle erreur consti­
tue un écueil tout aussi redoutable que la première. Les choses banales ne piquent
pas notre curiosité, elles n’attirent ni ne retiennent notre attention. Mais qu’on
prenne bien soin de ne pas identifier familiarité et banalité. Ce sont là deux carac­
tères qui peuvent fort bien se trouver ensemble, mais il s’en faut qu’ils soient
identiques. Si maintes choses familières sont banales, tout ce qui est familier est
loin d’être banal. Pourtant, si l’on n’y prend pas garde, on pourra souvent confon­
dre familiarité et banalité, car la familiarité a souvent pour effet de nous faire
apparaître comme banales des choses qui ne le sont pas du tout, simplement parce
que nous y sommes habitués. Qu’y a-t-il de plus répandu, de plus commun, de
plus familier qu’une roue ? Des roues, il y en a partout et de toutes les sortes ;
elles tiennent dans notre vie une importance difficile à imaginer. Pour en entre­

31 B. R u s s e l l , The Problems of , p. 16. C’est nous qui avons mis en italique.

22
SIMPLES RÉFLEXIONS SUR LE DÉSIR DE CONNAÎTRE

voir mieux la place et l’importance, abandonnons-nous à une rêverie quelque peu


fantaisiste : dans notre songe, tentons d’abord d’éliminer du monde que nous
habitons tout ce qu’il y a de roues, efforçons-nous ensuite de nous représenter ce
que serait ce monde sans roues aucunes et quel serait notre mode de vie dans
pareil univers. S’il est difficile d’évaluer jusqu’à quel point notre mode de vie
serait altéré, il est en tout cas facile de comprendre que nous serions acculés à
une vie de niveau fort réduit. Si personne ne s’étonne aujourd’hui devant une
roue, on a cependant raison de s’étonner du fait qu’elle a mis beaucoup de temps
à s’installer dans les civilisations 32 primitives pour qui elle marque une réussite
technique extraordinaire, et également du fait que des civilisations avancées aient
pu s’édifier, au moins en grande partie, sans la posséder 33. Instrument devenu
très familier, la roue n’a pourtant rien de banal ni d’insignifiant : elle est une
géniale invention, mieux, une véritable conquête de l’homme.
Un autre cas tout aussi intéressant que le premier, mais de nature fort diffé­
rente, c’est celui du « zéro » de la notation indo-arabique. Qu’y a-t-il de plus
insignifiant et de plus banal, en apparence, que ce symbole? Qui accorde au­
jourd’hui la moindre attention et reconnaît même une ombre d’importance à un
symbole qui ne signifie aucune quantité, mais plutôt l’absence de toute quantité ?
Et pourtant, ce symbole « familier > n’a rien de banal. Il joue dans la numéra­
tion un rôle indispensable et irremplaçable. Il n’y a aucune exagération à le
considérer comme l’une des plus grandes inventions de l’homme, mieux encore
comme une conquête qui a exigé trois millénaires de tentatives infructueuses,
d’essais répétés, de luttes patientes. N’est-il pas étonnant de constater que l’un
des premiers systèmes de numération à utiliser de façon systématique un zéro soit
celui des Hindous dont l’apparition se situe vers le Ve siècle de notre ère ? 34
Or les premiers systèmes de numération, connus à partir de documents histori­

32 L’origine de la roue n’est pas très claire ni quant au lieu ni quant au temps. Les archéolo­
gues ont cependant de bonnes raisons de croire qu’elle fit son apparition au Proche-
Orient vers 3 500 av. J.-C., à Sumer. D e là, son usage se serait répandu dans tout le
Proche-Orient d’abord, pour gagner ensuite, lentement, l’Europe centrale et nordique. Il
semble, d’autre part, que la roue ait fait l’objet d’une découverte indépendante, en Amé­
rique, dans l’Ancien Mexique, mais on ne sait trop si cette invention a donné lieu, à
l’époque, à des applications techniques. Cf. Encyclopedia Americana, t. 28, p. 701 ; T.
K. Derry et T. I. Williams, A Short History of Technology, Oxford, A t the Clarendon
Press, 1960, p. 192 : « In the wheel we have one of the greatest as well as one of the oldest
technological advances. The cart wheel seems to have come into existence at about the
same time as the potter’s wheel and certainly had comparably far-reaching results. Thus
the earliest indication o f the use of wheeled vehicles — a conventionalized sketch in a
Sumerian account tablet, which shows a sledge mounted on four solid wheels — can be
dated not long after 3 500 B.C. ».
33 Les grandes pyramides des Égyptiens et celles, moins colossales, des Aztèques et des Mayas
ont été érigées sans l’aide de la roue.
34 Les Babyloniens, sous l’influence grecque, avaient utilisé un « zéro » vers la fin de
leur civilisation, i.e., vers le IIIe siècle avant notre ère, mais non d’une façon très systéma­
tique. Signalons que les Mayas du Yucatan possédaient un système numérique compor­
tant l’usage systématique d’un « zéro ». Les dates ne sont pas faciles à fixer, mais on peut
se demander si le zéro de la numération maja n’est pas antérieur à celui de la numération
hindoue.

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L.-E. BLANCHET

ques, remontent à au moins 3 000 ans avant notre ère. Pareil état de choses
pourrait difficilement nous autoriser à considérer le zéro comme quelque chose de
banal 36.
C’est bien en vain qu’on multiplierait les exemples. Les deux que nous venons
de mentionner suffisent amplement à nous prévenir de ce danger réel qui nous
guette constamment et qui nous amène à confondre familiarité et banalité. La
familiarité peut ainsi saper notre capacité même d’étonnement et d’émerveille­
ment, leviers mêmes du désir de connaître. Il faut être capable de s’étonner et
d’admirer même en face des choses familières, sinon nous courons grand risque
de ne jamais accroître notre savoir. « [Philosophy], note Russell, keeps alive our
sense of wonder by showing familiar things in an unfamiliar manner » 3*. Sans
cesser d’être des adultes, nous devons conserver nos yeux d’enfants, notre intelli­
gence d’enfants, notre curiosité d’enfants. Ne nous y trompons pas, il y a là un
défi, et quel défi !

36 Le P. Teilhard de Chardin a un mot qui cadre parfaitement avec les idées que nous avons
émises. Il écrit dans son livre sur La place de l’homme dans la nature, (Paris, Union gé­
nérale d’Éditions, 1962, p. 99) : « À force d’être des hommes, vivant parmi les hommes,
nous finissons par ne plus voir du tout, à sa juste grandeur, le phénomène humain ». On
aura beau ne pas partager les opinions de cet écrivain, on devra convenir de la justesse
de sa remarque.
36 B. R u s s e l l , The Problems o f , p . 157.

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