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Bastien Cap 3

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Bastien Cap 3

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Chapitre III

ETRE UNE MÈRE

1. JOUISSANCE PHALLIQUE ET LEURRE DE COMPLÉTUDE

Il semble donc y avoir quelque chose d'inévitable dans la


confron-tation d'une femme avec sa propre maternité,
idéalisée,refusée ou attendue. Un courant extrêmement puissant
donne l'illusion à la femme que l'enfant sera celui qui, enfin,
comblera son manque et lui fournira un trait. « Je suis une femme
parce que je suis une mère. 》 Cette affirmation clôturerait la
question. On ne s'en éton-nera pas, d'autant plus que c'est bien
d'un corps à corps qu'il s'agit,corps de la mère gonflant d'un
enfant qui se crée.

Il s'agit pourtant d'une illusion, suivie pour la plupart de la


décou-verte de l'incomplétude, du manque jamais comblé. Le
concept de jouissance suggère aussi combien la question du sens
du manque est à formuler indépendamment d'une satisfaction
ou d'une insatis-faction. On pourrait résumer en disant que la
question n'est pas de manquer ou d'avoir quelque chose qui
puisse combler le manque,mais plutôt d'être manquante sans
que jamais rien, aucune satisfac-tion, ne puisse venir stopper la
recherche. En effet,le sentiment de plénitude absolue, de
finitude, de complétude,de fusion archaïque est mortifère.

La puissance du leurre est cependant impressionnante. La


lecture des interviews nous renseigne sur la force du sentiment
qui voudrait croire à la complétude. Charles Melman parle de ce
leurre en termes d'« estampille phallique ». « On sait, en tout
cas, comment la vie sexuelle d'une femme se trouve rapidement
détournée au profit de la maternité et de l'estampille phallique
que l'enfant dès lors assure:c'est bien ce qui le met en position
fétiche, en équivalent pénien'.》
76 LE PLAISIR ET LES MÈRES

L'estampille, comme une marque, une empreinte qui viendrait


vali-der et clôturer la question.
Lacan avait employé le terme de «bouchon》:«A cette jouis-
sance qu'elle n'est pas toute, c'est-à-dire qui la fait quelque part
absente d'elle-même, absente en tant que sujet,elle trouvera le
bou-chon de ce “a” que sera son enfant.» Lacan, en effet,avait
nomméa le petit bout de corps prétendument perdu et
inlassablement recherché2.L'enfant, donc, peut faire office de
a.
Au-delà de la question du manque, un enfant peut faire office
pour telle femme ou tel homme de synthôme, c'est-à-dire de ce
qui permet de maintenir une cohérence psychique. Il permettra
ainsi de nouer les trois registres fondamentaux de l'être humain,
à savoir le symbolique comme intrication au langage,
l'imaginaire comme reflet de l'identification et du leurre, le réel
enfin comme ce qui n'est ni symbolisable, ni imaginable, c'est-à-
dire ce qui relève de l'indicible. Faisant référence au concept de
symptôme chez Lacan comme terme permettant de nouer les
trois registres du symbolique,de l'imaginaire et dlu réel, Sylvia
Tubert écrit : « L'enfant demandéoccuperait la place du
quatrième terme dont la fonction serait de renouer ce qui a été
mis à l'écart. Il s'agit d'un enfant réparateur,narcissique, qui
permet de renouer les trois registres3.》 Nicole Stryckman, par
ailleurs, explique que « l'enfant fou » ou «l'enfant objet» se
trouve réduit à être « objet cause du désir de la mère » et fait
office de synthôme. Elle cite à ce propos un exemple clinique
relaté par Julia Kristeva : « Dans son livre sur la dépression et la
mélancolie,[Link] donne un bon exemple clinique de la fonc-
tion de l'enfant. Il s'agit d'une femme qui a décidé d'avoir un
enfant au moment le plus sombre d'une période dépressive. Elle
dit: “ J'ai envie de l'enfant, pas de son père. ” Dans cette
dépression,l'enfant fonctionne comme unifiant qui vient
prendre cette fonction
de synthôme, au sens où Lacan l'a envisagé à propos de Joyce4.»
La complétude apportée par l'enfant est bien un leurre.
Monique Bydlowsky, par exemple, dira : « Si désirer c'est se
représenter l'objet manquant, aucun objet réel- fût-ce un
enfant- ne peut venir à satisfaire la représentation. Le désir
d'enfant repose sur un leurre d'une retrouvaille... suivie de sa
perte : l'objet perdu, imagi-nairement reconquis, fragilement
domestiqué dans l'imminence de la rupture qui précède de peu
le travail d'accouchement,échappe nouveau et laisse dans les
bras de la jeune mère un enfant coL.
Etre une mère 77

naissable, animé d'exigences souvent incompréhensibles, et


pro-fondément étranger au désir qui l'a précédés. » C'est
donc dans la déception que se trouve la non-clôture du désir.
Si ce n'est pas cet enfant-là qui pourra combler toutes mes
attentes, c'est qu'il y a autre chose à trouver, ou un autre
enfant à concevoir, penseront [Link] Bydlowsky
complète : « C'est l'espace de cette déception,cette brèche
entre le désir et l'enfant qui naît, qui le pro-tège de la
psychose. Fantasmner un prochain enfant face à celui qui
vient de naître,c'est avoir recours à un tiers séparateur et
laisser une place vacante où l'enfant naissant pourra
grandir6.》
Les choses paraissent donc relativement simples, de
l'illusion àla désillusion,de la complétude à l'incomplétude.
Pourtant elles ne le sont pas forcément, comme nous allons
le' voir à la lecture des interviews. Elles ne sont pas simples
parce que la désillusion ne vient pas,semble-t-il,si facilement
miner la force de l'illusion. Les descriptions de ce que l'on
peut appeler aussi jouissance, jouissance phallique cette fois,
nous permettront ensuite de faire rebondir notre
interrogation sur la question du désir, sur son sens,son
articulation au registre du manque. C'est sans doute le côté
démesuré de l'amour maternel qui rend si délicat sa mise à
plat et l'acceptation du renoncement à ce que la demande
puisse être comblée.

2. PLAISIRS DU CORPS ET JOUISSANCE

Evoquons d'abord le plaisir qu'une femme prend à être


mè[Link] exprimé dans les récits, il est fondamental.
Plaisir physique d'abord dans le corps à corps entre le bébé et
sa maman, plaisir qui ose à peine se dire, et par rapport
auquel on craint la jalousie du mari, ou l'ombre de la mère
incestueuse;plaisir des mots ensuite,qui ne peut pas
s'expliquer mais se formule.
L'importance du plaisir physique que la mère prend parfois
àfaire corps avec son enfant se manifeste dès la
[Link]érience étrange (et déroutante) d'une
plénitude, voulue et redoutée au même moment.Décrite par
de nombreux auteurs,elle semble souvent exa-gérée pour
ceux et celles qui n'ont pas « traversé》 cette expé[Link]
la retrouve pourtant massivement dans les interviews,comme
dans les commentaires thé[Link] Bydlowsky,après
Julia Kristeva,aborde cette fusion physique entre une mère et
son enfant,
78 LE PLAISIR ET LES MÈRES

en la comparant au processus imaginaire de l'état amoureux. « Au


début de la gestation, l'enfant est une simple idée, que
soutiennent,au bout de quelques semaines, des perceptions
sensorielles. Il reste que ce nouvel investissement est un
investissement narcissique qui vise un objet appartenant à la
personne propre. Il envahit le psy-chisme de la mère avec une
intensité telle qu'aucune réalité,pas même celle du corps de l'enfant,
ne viendra la limiter jusqu'au jour de la naissance. Cette intensité est
comparable à celle de l'énamo-ration', mais tandis que l'état
amoureux réalise une invasion sem-blable du psychisme, celui qui se
produit dans la grossesse ne comporte pas d'objet distinct de soi8. »
C'est le temps, commente Nicole Stryckman, de
l'attente,attente d'un enfant, attente du mari : « Le temps de la
grossesse est parfois le temps du désir de mettre l'homme en
attente, une façon de se venger de lui ou sur lui. Une femme attend
l'Enfant, puis... “un”enfant vient au monde9.»
C'est le temps aussi de la découverte, tout aussi illusoire que
vécue dans la chair « en direct », d'une complétude enfin
obtenue,d'une plénitude, d'une béatitude. « Faire renaître l'enfant
qu'elle a été dans l'enfant qu'elle porte est un souhait (ou une
crainte) sou-vent exprimé. Le désir qui s'exprimne là est celui des
retrouvailles d'une oralité première. Etre grosse, c'est moins avoir
un enfant qu'être soi-même l'enfant nourri de l'ivresse de la
satisfaction. [...]Instant fugitif d'envahissement par la libido
narcissique et retour àla béatitude originelle 1o. » Plaisir physique
rime donc ici avec illu-sion imaginaire de redécouverte de l'objet
primordial.
Le plaisir du corps de la mère concerne aussi l'accouchement en
lui-même. L'accouchement est un moment où on frôle le«réel 》
;«réel"» dans le sens défini par Lacan, à savoir, ce qui n'est ni sym-
bolisable, ni imaginable. C'est un événement qui touche
l'indicible,quelque chose qui peut difficilement s'imaginer, et
encore moins se dire.
L'accouchement est, en effet, un passage dans lequel on atteint
des niveaux de douleurs qui ne sont pas représentables si on ne
les a pas soi-même éprouvés. Pourtant, ces douleurs extrêmes,
asso-ciées aussi à de fréquentes angoisses de mort, sont le théâtre
d'autre [Link] autre chose est aussi difficile à exprimer, même,
et sur-tout, pour ceux et celles qui y sont confrontés.
Nous ne dirons pas,comme Hélène Deutsch,qu'il s'agit pour une
Etre une mère 79

femme,lors de l'accouchement,d'éjaculation. Rappelons


cependant sa position très freudienne : « Avec l'introjection, la
fonction repro-ductive du mâle touche à sa fin ; elle s'achève avec
le soulagement de la tension sexuelle qui accompagne
l'éjaculation. Dans le cas de la femme,ce tournant en un seul acte
se divise en deux. Le premier,cependant, l'acte de l'incorporation
contient des éléments qui tra-hissent une tendance à se défaire
du plasma germinatif dans le coït par l'expulsion, comme ca se
passe chez l'homme. Chez la femme,ce processus,qui ne va pas à
son terme mais qui est de toute évi-dence suggéré et amorcé
dans l'orgasme, se conclut par le second acte,la parturition... Je
crois même que l'acte de la naissance repré-sente l'acmé du
plaisir sexuel à travers le relâchement de la tension de l'effet
irritant du plasma germinatif12.» Il y a sans doute quelque chose
de l'ordre d'un tel plaisir chez certaines femmes (mais pas tout de
la femme, ni de toutes les femmes), même si celui-ci est difficile
à dire. Nous n'avons qu'un seul témoignage qui va dans ce sens:

D.B.:L'accouchement,c'était quoi?
-Mme E:«C'était le plus beau jour de ma vie... oui, le plus
beau jour de ma vie...》
D.B.:Pourquoi ce jour-là?
-Mme E:«Je ne sais pas... je ne sais pas dire...mais c'est très
émouvant... et puis, le fait d'avoir un enfant, c'est
merveilleux...》

D'autres évoquent l'angoisse de mort. En effet, complétude


rime avec béance dans la maternité en général, et dans
l'accouchement en particulier.

-Mme F : «J'ai vraiment cru que j'allais mourir. .. ça, oui. ..j'ai
cru qu'on allait y passer tous les deux. L'accouchement était
ter-rible... on a dû mettre une grosse ventouse,faire une
énorme é[Link] même comme ca... il restait calé puis après la
naissance le pédiatre nous a dit qu'il fallait attendre une
semaine pour se pro-noncer...》
-Paul :«Oui... c'était terrible... et puis elle a fait une hémor-
ragie, elle a failli y passer aussi...》

La lecture de Michèle Benhaïm est sans doute plus précise, plus


[Link] évoque la difficulté de la rencontre avec la
béance,la mort,le vide et le [Link] écrit:«L'accouchement
consti-tue l'événement capital de la maternité. Là quelque chose
bascule
80 LE PLAISIR ET LES MERES

dans l'esprit au rythme même de ce qui fait rupture dans le comps


Qui des deux va mourir ? La plupart des femmes évoquent un vide
lors de l'accouchement : “Je ne sentais plus rien." Sorte de passage
à l'acte constitué d'une chute, au moins celle de l'enfant hors conte
nant maternel. Toutes les femmes aussi racontent volontiers lear
accouchement comme effrayant, dangereux,voire mortifère
Il est difficile de ne pas tomber dans l'exagération quand on
évoque ce moment obscur, associé souvent aussi à une désorienta-
tion dans l'espace et le temps qui accentue encore plus la
ré[Link]-être que Georg Groddeck, dans son célèbre Livre
du Ca, est celui qui a le mieux résumé cela : « Avez-vous déjà assisté
à un accouchement? Il y a un fait tout à fait étrange: la parturiente
gémit,crie mais son visage est rouge,fiévreusement surexcité et ses
yeux ont ce rayonnement extraordinaire qu'aucun homme n'oublie
lors-qu'il l'a suscité chez une femme...seuls ceux qui flairent partout
la perversion et les plaisirs contre nature ne savent pas ou font sem-
blant d'ignorer que la grande volupté s'accompagne de douleurs
'4.»
Les rapports intenses qui lient une mère et son enfant se pour-
suivent, bien sûr, bien après la naissance. Abordons à présent la
période qui suit l'accouchement. Tout comme elle parlait d'énamo-
ration pour le temps fusionnel de la grossesse,Julia Kristeva évoque
un processus aussi intense dans le cadre de la relation mère-enfant
après la naissance.C'est bien ce corps à corps définitivement inscrit
dans l'histoire individuelle de chacun qui permettra l'inten-sité des
sentiments qui vont perdurer. « L'amour maternel com-prend les
deux bords de l'expérience amoureuse-le narcissisme et l'idéal en
vue d'un don, le corps ineffable et le lien social d'une manière
beaucoup plus évidente que cela ne se joue dans le désir sexuel ou
a relation érotique... d'où la puissance de l'amour maternel sur
l'imaginaire 15.»
Les interviews nous donnent parfois accès à des paroles qui
révè-lent toute la place que l'enfant investit:

-Mme G:«Bon, parfois moi, j'étais totalement prise par la


petite,et... il n'y avait qu'elle qui comptait... et, bon... je me ren-
dais bien compte que je le [le mari] mettais parfois un peu sur le
côté... mais, dès que je m'en rendais compte... je faisais tout pour
reprendre... pour récupérer ce que j'avais fait... mais, bon, lui n'a
jamais eu ce problème-là... il n'a jamais eu de problèmes à conci-
lier les deux...»
Etre une mère 81

Poursuivant sa lecture épistémologique de la pensée


analytique,Monique Schneider souligne également le processus
psychique d'énamoration vécu dans la maternité. « Abandon de
la blessure douloureuse infligée à la femme capable de
mouvement amoureux envers l'homme, seule reste en scène
une mère comblée et comblée par la seule présence de l'enfant
16. » Et de citer un texte de Freud:«L'amour de la mère pour le
nourrisson qu'elle nourrit et soigne est quelque chose
d'autrement plus profond que son affection ulté-rieure pour
l'enfant qui a commencé à croître. C'est une relation d'amour
comportant une satisfaction plénière 17.》
Reprenons les entretiens.

D.B. :Qui désirait un enfant, vous, votre mari ou vous deux,y


avait-il une différence entre vous deux?
- Mme C : «Oui... lui, il en avait très envie aussi...mais ce
n'est pas la même chose.》
D.B.:Pourquoi ce n'est pas la même chose?
-Mme C :«C'est plus difficile pour moi, c'était plus difficile
pour moi de ne pas avoir d'enfant.»
D.B.:Pourquoi?
-MmeC:«Une femme,c'est elle qui porte le bébé, ce n'est
pas la même chose.》
D.B.:C'est différent?
-Mme C:«Oui,parce qu'il y a la grossesse,et puis le moment
de l'accouchement aussi.》

L'allaitement,dans un mode plus facile à exprimer, est aussi


décrit dans les paroles des femmes comme une source de
plaisir. Hélène Deutsch évoque également l'allaitement comme
source importante de jouissance pour la mère : « Dans
l'allaitement,le sein de la femme joue aussi le rôle d'un organe
de satisfaction [Link] grand plaisir de la mère ne réside pas
seulement dans le fait de nour-rir son enfant, c'est aussi un acte
de jouissance sexuelle,au cour duquel la glande mammaire joue
le rôle d'une zone érogène. Dès que le rôle sexuel de l'appareil
de succion prend trop d'importance,le refoulement intervient
et l'impossibilité d'allaiter apparaît aussi.》

La littérature offre des illustrations parfaites desmécanismes


que nous décrivons. Ainsi Milan Kundera écrit:
Après l'accouchement, le corps de la mère entra dans une
nou-velle période. Quand elle sentit pour la première fois la
bouche
82 LE PLAISIR ET LES MÈRES

tâtonnante de son fils téter son sein, un doux frisson explosa au milieu
de sa poitrine ; cela ressemblait à la caresse de l'amant,mais il y avait
quelque chose de plus : un grand bonheur paisible,une grande quiétude
heureuse. Cela, elle ne l'avait jamais connu aupa-ravant; quand l'amant
baisait son sein, c'était une seconde qui devait racheter des heures de
doutes et de méfiance, mais mainte-nant elle savait que la bouche qui
se pressait contre son sein lui apportait la preuve d'un attachement
ininterrompu dont elle pouvait être certaine. Mais il y avait autre
chose... Jamais elle ne s'était abandonnée pareillement à un autre
corps, et jamais un autre corps ne s'était abandonné à elle
pareillement. L'amant pouvait jouir dans son ventre, mais il n'y avait
pas habité, il pouvait toucher son sein, mais il n'y avait pas bu. Ah,
l'allaitement... Elle observait amoureusement les mouvements de
poisson de la bouche édentée et s'imaginait que son fils buvait, en
même temps que son lait, ses pen-sées,ses fantaisies, ses songes 18.

Le débat ne semble pas devoir porter sur l'existence ou l'inexis-tence


de ce type de plaisir, mais sur sa fonction, sa place, son rang dans le
plaisir féminin en général. Est-ce l'accès à la maternité en tant que telle
et ce qu'elle signifie comme passage et règlement des comptes pour
toute femme devenue mère qui articule ou oriente le désir et le plaisir
féminin, comme le suggère Francoise Dolto ? Ou le fait d'être mère,
comme tout autre synthôme, vient-il articuler d'une autre manière un
assemblage individuel, un rapport au manque, à la plénitude ?
Autrement dit, y a-t-il là réellement fait de structure?
Freud disait déjà : « Ce n'est pas sans raison que l'enfant au sein de la
mère est devenu le prototype de toute relation [Link]
l'objet sexuel n'est en somme que le retrouver 19.» Béatrice Marbeau-
Cleirens,commentant cette phrase,souligne l'élément de plaisir du
processus et sa liaison avec le déroulement de la scène cedipienne
:«Certaines femmes ressentent des jouissances pendant l'allaitement ;
ces délices érotiques de la mère risquent de fixer l'enfant dans ce plaisir
oral et une dépendance libidinale. Cette complicité dans la sensualité
provoque chez le garçon un lien serréentre l'attachement prégénital et
la libido ædipienne, ce qui ne peut se produire chez la fille en raison du
changement d'objet qui s'ac-complit lors de son attachement cdipien
20.》
Nous retrouvons bien, en effet, le thème de la sexualisation de
l'allaitement dans nos interviews:
Etre une mère 83

D.B.:Quand avez-vous eu envie de reprendre vos rapports


sexuels et quand l'avez-vous fait?
-Mme C:«Après l'allaitement.»
D.B.:C'est-à-dire huit mois après l'accouchement?
-Mme C:«Oui... c'est ça,huit,neuf mois.»
D.B.:C'était votre désir?
- Mme C : «Oui... j'avais désiré que ce soit comme cela.»
D.B.:Pourquoi?
-Mme C:«Je n'aimais pas avoir de rapports pendant l'allaite-
ment.》
D.B.:Il y avait une raison?
-Mme C:«Oui...le lait...je trouvais que c'était encore un peu le
corps du bébé.》
D.B.: Et votre mari, qu'en pensait-il?
-Mme C:«Oui...il était d'accord.》
D.B.:Lui aussi pensait cela du lait?
-Mme C:«Non,mais il respectait mon idée.》

C'est bien de plaisir qu'il s'agit, et le mari en est parfois


troublé.Même si le trouble s'exprime discrètement derrière un
argument rationnel de refus d'exhibitionnisme, c'est de cela
qu'ils'[Link] deuxième extrait nous confirme d'ailleurs cette lecture:

D.B.:Et si on parlait de l'allaitement... Ça vous faisait


quoi,monsieur,de la voir allaiter?
-Mari :«Rien du tout... enfin, ça dépend... enfin, j'ai vu sa sceur
allaiter sur le divan pendant qu'on était en train de
manger,ca,franchement, ça me coupe l'appétit, mais bon ... s'ils
décident de faire comme ca, c'est leur problème, mais sinon, moi,
personnelle-ment...»
- Mme J:«Tant que je le faisais discrètement, ca allait très
bien...»
-Mari:«Tant qu'il n'y avait que toi et moi, c'était différent...»
-Mme J:«Bon,si on était chez des copains... je le faisais dis-
crètement,ca allait.》
- Mari :«Finalement, on n'est pas exhibitionniste, donc...sinon,
au contraire, c'est marrant... c'est meilleur qu'un biberon...ne
serait-ce qu'au niveau du contact, pour lui ça doit être mieux.»
-MmeJ: « Et puis après, il faut trouver le lait, le chauffer,tant qu'il
est là à bonne température... c'est plus facile... là il y en avait...》

Et un peu plus loin dans l'interview:


84 LE PLAISIR ET LES MÈRES

D.B.:Quand vous dites discrètement, ca signifie que c'étaient les


autres, ou vous-même, qui éprouvaient de la gêne?
-Mme J :«Moi,je n'étais pas du tout gênée... je faisais cela
discrètement pour lui [le mari], parce que lui, je savais qu'il n'ai-mait
pas... qu'on se montre, quoi...»
-Mari :« Je n'aime pas que tu te montres, quetu montres tes seins
à tout le monde, quoi... je trouve cela un peu... je dis comme ta sour
qui s'installe dans le divan, comme ça, et puis hop,on montre
tout,et...»
-Mme J:«Mais Francoise a fait cela aussi, tu n'as rien dit... »
-Mari:«Elle me tournait toujours le dos, et je n'ai jamais essayé
d'aller voir de l'autre côté ce qui se passait, bon... il ne faut pas
exagérer non plus... il faut quand même rester logique. »

Le plaisir provoqué par le corps de l'enfant se prolonge évidem-ment


bien au-delà de la période d'allaitement. Ces propos, évo-quant un bébé
de quinze mois, l'expriment jusque dans les traces inquiètes de
culpabilité:

-Mme D : « Donc, finalement, elle dort tout le temps avec


nous...alors... pour qu'elle ne réveille pas tout le monde ici...on l'a
prise avec nous... en fait, on aime bien... on aime bien... enfin,mon
mari, c'est un papa câlin, il aime bien avoir sa fille dans son lit...bon,
mais le problème, c'est le lendemain...il y a un problème quelque
part, ça ne va pas... il faut qu'elle ait sa chambre à elle,mais tant qu'on
est ici... Ce n'est pas possible,non, ça ne va pas... »

Une autre source de plaisir décrite dans les interviews réside dans la
fierté éprouvée par une femme d'avoir un enfant. Fiertéd'avoir enfin
obtenu ce qu'elle attendait depuis si longtemps,fiertéd'être capable
d'être mère (« Suis-je donc aussi immonde que je ne vaille pas la peine
d'être reproduite », disait Michèle dans sa confession) ; fierté qui
s'exhibe avec des relents de je vais faire mourir d'envie toutes les
autres, comme s'il fallait susciter ce qu'on a subi quand on était dans
l'envie, ou l'obsession d'avoir un [Link]é teintée de quête
phallique.

D.B.:Et maintenant?
-Mme D:《Ma fille, je l'adore... je suis fière, fière... je l'ador c'est
beaucoup mieux que ce que je croyais encore... je l'adore.
-Mme G:«Pour moi, être enceinte...ce n'est pas que je dés rais
prendre du poids... mais voir mon ventre... j'avais envie qu tout le
monde le voie...》
Etre une mère 85

Les descriptions de ces facettes du plaisir des mères nous amè-


nent à reconsidérer le sens à accorder à cet autre versant de la
jouis-sance fé[Link] dire d'abord de la jouissance dans son
acceptation analytique?
Selon Gérard Pommier, elle n'est pas seulement liée au plaisir
d'organe : «Pour Freud, la libido était d'abord “ une certaine
quan-tité d'énergie, mise au service de...” tout ce que l'on peut
com-prendre sous le nom d'amour. Si l'on veut bien laisser au
terme d'amour toutes les nuances qu'il a dans la langue ordinaire,
la recherche de la jouissance sera ce que vise cette libido,qu'il
s'agisse de la gourmandise, du sexe, de la beauté, du plaisir de
parler2i. »Mais comment dire cette jouissance féminine dans ce
qu'elle a,ou n'a pas, de relation avec la maternité?
Gérard Pommier tente, dans une réflexion très
pédagogique,de circonscrire ce débat si difficilement résumable,
comme si même le fait de poser la question la rendait friable,
inconsistante: 《 C'est àpropos de la jouissance sexuelle que la
notion d'un supplément propre à la féminité paraît plus évidente.
Le phallus, au sens de l'or-gane, est le point d'appui d'une forme
de plaisir qui lui échappe alors qu'il la provoque. Comment peut-
on caractériser cette limite où une jouissance en entraîne une
autre ? Cette frontière correspond à la fin de la jouissance
phallique. [...] La spécificité de la jouis-sance féminine s'appuie sur
l'orgasme de l'[Link],si au moment où il est un père
potentiel, c'est-à-dire en jouissant, ce père n'est plus présent que
comme mort, plus rien ne séparera la femme de l'espace
maternel. Le corps féminin peut alors se rejoindre dans ce qui
s'imagine de l'Autre jouissance. Les retrou-vailles d'un corps
séparé de lui-même par le symbole phallique s'accomplissent
dans le temps de la perte orgastique.》
Michèle Montrelay évoque aussi cette double articulation
qui,àl'image d'une charnière, ouvre sans cesse sur les deux
versants,sans pouvoir jamais se maintenir en équilibre sur l'axe
central. 《 Chaque événement d'ordre sexuel (puberté,
expériences éro-tiques, maternité) lui arrive comme s'il venait
d'une autre, il est l'actualisation fascinante de “La féminité” de
toute femme, mais aussi surtout de la mère.
Tout se passe comme si “ devenir femme ” , “ être femme ” ,
ouvrait l'accès à une jouissance du corps en tant que féminin et/o
mater-nel22.»
86 LE PLAISIR ET LES MÈRES

3. ETRE COMBLÉE

Etre mère, selon la majorité des femmes interrogées, c'est avant tout
être comblée par son enfant. Un enfant représente tellement qu'il y a des
difficultés à dire, à énoncer ce dont on [Link] donc les paroles des
femmes interviewées:

D.B.:Aujourd'hui, être maman, cela veut dire quoi pour vous?


-Mme G:«En tant que femme, c'est... l'épanouissement com-plet...
pour moi, avoir un enfant c'était déjà une fin en soi...donc...ça a été un
épanouissement complet... et j'ai l'impression que c'était
l'aboutissement d'un... d'une envie... quoi... c'est l'épa-nouissement
total.»
D.B.:Expliquez-moi ce que représente pour vous le fait d'être mère
aujourd'hui?
-Mme C:《C'est tout ! [en élevant la voix].»
-Mme E: « Ah... pour moi, être mère... c'est le point culmi-nant de
ma vie... c'est l'accouchement...c'est le bonheur...»
-Mme H : « Je crois que c'est la chose la plus merveilleuse!»
D.B.: Pour vous, c'est quoi être une femme actuellement?
-Mme C:«Pour moi être femme, c'est être mère ! [en élevant la voix].

D.B.:Et comment cela se passerait, aujourd'hui, si vous n'étiez pas
maman,pouvez-vous l'imaginer, en parler?
-Mme C:«C'est difficile d'imaginer qu'il ne soit pas là... mon enfant...
c'est le centre... c'est le centre de tout ce que je fais...J'essaye tout le
temps que ce soit lui d'abord, le reste ensuite.»

L'enfant n'est certes pas toujours aussi « structurellement 》


liant,mais il prend souvent tellement de place qu'il est difficilement ima-
ginable que l'on ait pu vivre sans lui:

D.B.:Et si vous deviez expliquer la place qu'occupe votre enfant dans


votre vie à l'heure actuelle?
-Mme G :«En fait elle est immense... elle prédomine dans...un peu
dans tous nos choix... tout ce qu'on fait... tout est toujours fait en
fonction d'elle... le premier souci c'est toujours de savoir...si elle sera
bien... s'il n'y aura pas de problèmes avec elle, et tout...et si on voit
qu'il y a le moindre petit problème,on préfère...rester avec notre
enfant... plutôt que d'aller à gauche, à droite... D'accord on va s'offrir
une soirée de plaisir... mais à côté de cela...elle ne sera peut-être pas
bien chez qui elle est.. si elle n'est pas bien et tout... je préfère... même
au dernier moment, annuler tout. Je veux
Etre une mère 87

dire aller au restaurant avec mon mari, ou bien... si je sais qu'elle


n'est pas bien, c'est hors de question puisque je sais que je vais
passer une mauvaise soirée... je ne me sentirais pas tranquille... ca
va toujours occuper mon esprit... même pendant la journée... Il n'y
a pas un jour qui se passe sans que je téléphone pour voir si tout va
bien... c'est immense la place que ca prend.»
-MmeJ:«Une maman... La plus belle chose qui peut arriver dans
la vie d'une femme, c'est d'avoir des enfants... je ne peux pas dire
de points négatifs, parce que je n'en connais pas... »
D.B.:Quelle place occupe votre enfant dans votre vie actuelle?
-Mme I:«La première place avec Alain [son mari]...tous les deux
sur le même pied... et j'espère que je ne fais pas passer l'un avant
l'autre... enfin... si... l'enfant passe peut-être avant l'autre pour les
nuits... quand il a faim... c'est lui qui passe d'abord...Alain est en âge
d'attendre quoi...》

C'est aussi parfois le père qui exprime le mieux cette situation:

D.B.:Quand vous dites, c'est parfois difficile,à quoi pensez-vous en


particulier?
-MmeI:《Eh...》
-Mari :« Aux trois premiers mois... aux trois premiers mois j'ai eu
le complexe du père et je râlais parce que... elle s'occupait plus de
lui que de moi...》
-Mme I:«Oui... en plus de cela il me prenait beaucoup de temps
pendant la nuit... allaitement toutes les trois heures... j'étais
fatiguée la journée... je ne faisais pas grand-chose dans la
maison,donc j'étais un petit peu de mauvaise humeur toute la
journée à la maison... Quand le bébé dormait... je dormais aussi...
une chaîne un peu sans fin,quoi...》

L'enfant est aussi comme un cadeau offert par un homme à une


femme. Il y a dans les paroles de certaines femmes, de certains
hommes, une idée que l'homme parfois comprend combien grande
sera la jouissance de sa femme dans sa maternité, et inversant les
rôles,décide de la lui offrir en cadeau (cadeau à sa jouissance à
elle)plutôt que d'attendre qu'elle la lui réclame ou qu'elle la lui
[Link] ou chantage, c'est bien d'un renversement des rôles qu'il
s'agit. Selon Nicole Stryckman : « La mère est en dette par rapport à un
homme d'avoir reçu cet enfant23. » Les interviews évoquent bien l'idée
de cadeau, cadeau recu, offert ou refusé.
-Mme D:«Dire qu'il y a vingt mois, elle n'était pas là... c'est
88 LE PLAISIR ET LES MÈRES

vrai que c'est... allez, je ne peux même pas dire... c'est... il y a quelque
chose qui arrive dans la vie de tout le monde, c'est un cadeau... c'est
comme un cadeau, en fait... parce que, c'est le pre-mier petit enfant ...
c'est pour moi, en fait... c'est la première petite fille... premier enfant,
c'est la même chose.»
D.B.:Cela veut dire quoi attendre assez longtemps avant d'avoir un
enfant?
-Mari :«Ça veut dire, à partir du moment où j'ai décidé qu'elle était
grande assez pour être la mère de mes enfants... pour être pré-tentieux
et... misogyne, c'est mon avis à moi... »

Parfois, enfin, le sentiment de complétude de la grossesse est tel que


l'accouchement est décrit comme perte d'un bout de corps.

Mme G :«J'ai l'impression que c'est surtout ça qui m'a apportéun peu
ma déprime... j'avais l'impression qu'il me manquait quelque chose...
qu'on m'avait enlevé quelque chose... quand elle est née... j'avais beau la
serrer dans mes bras...c'était plus la même chose... elle n'était plus...
uniquement à moi... »

Il n'y a pourtant qu'une seule femme qui ait exprimé cela si clai-rement.
Les autres, face à ce qui constitue encore pour elles,même deux ans après la
naissance, un objet qui comble une bonne partie de leur dynamique
désirante, ont surtout insisté, comme les extraits l'ont prouvé à suffisance,
sur leur plaisir d'être mère. Pourtant,dans l'étroite liaison entre complétude
et dépression,- tout comme,plus loin, dans l'imbrication constante de
l'amour et de la haine-le versant négatif semble mieux éclairer les
soubassements du mécanisme que le versant positif. Les zones d'ombre,
comme sou-vent,semblent nous dévoiler un peu plus du mystère.

4.L'ENVIE D'ÊTRE DÉVORANTE

Considérons à présent la maternité sous l'angle de l'excès qui peut faire


dériver, qui peut amener à se prendre pour La Mère éter-nelle et mythique.
Dans certains témoignages, le plaisir d'être mère parfois devient errance. Ce
plaisir que l'on prend avec son enfant,ou le plaisir que l'on prend à être La
Mère est tel qu'il semble épui-ser, absorber la question qu'est-ce qu'être une
femme ? La mère mythique, puisque c'est bien d'elle qu'il s'agit-nous po 'S
Etre une mère 89

l'appeler aussi le Grand Autre maternel-est toute mère,toute


chair,toute amour,toute-puissance.
Reprenons les propos des femmes interrogées:

-Mme D :«Moi,je ne veux pas rater... enfin,je ne veux pas


passer à côté de plein de choses...bon... quand elle a eu ses
dents...la première dent, j'étais là... quand elle a marché,j'étais
là...quand elle est malade, je suis là... Peut-être que si je
retourne travailler quand elle va aller à l'école, ce sera peut-être
différent... mais...maintenant, moi je ne travaille pas alors, j'en
profite... tout ce que je sais lui donner comme amour je lui
donne. [...]
Le médecin traitant dit tout le temps que j'en fais trop, mais je
réponds: “ Ecoutez, docteur, quand je vois à la télé tous ces
enfants qui n'ont pas d'amour, vous n'allez pas m'en vouloir
parce que je donne beaucoup d'amour à ma petite fille ? ” ...
Vous savez bien, les hommes, ils voient cela d'une autre façon
que les femmes...C'est vrai,qu'est-ce que les hommes en
connaissent ? Moi, je n'ai jamais compris pourquoi les pédiatres,
ce sont des hommes...》
D.B.:Avez-vous l'impression qu'actuellement votre mari est
plutôt le père de votre enfant, votre conjoint, ou les deux?
-Mme C : «Oh... pour le petit, c'est moi tout le temps, c'est
moi,oui...》
D.B.:C'est-à-dire?
-Mme C:«Lui,il a été surtout élevé par sa maman... son papa
n'était pas souvent là... pour lui... donc... ici, avec l'enfant, c'est
peut-être la même chose.》
D.B.:Cela veut dire qu'il ne s'en occupe pas?
-Mme C:« Si... si, mais pour le bain, il est un peu gauche... il
n'est pas très à l'aise tout seul... alors, c'est moi...》
D.B.:Qu'est-ce qu'il dit de la paternité?
-Mme C:«Il adore le petit... il ne di rien,mais il l'adore.»
D.B.:Il ne faut pas nécessairement dire?
-Mme C:《Oui,c'est ca...》
-Mmne E: « Oh... mon enfant... je pense à lui à longueur de
journée...surtout quand je travaille...》

Ni ogre, ni ange, c'est dans l'oscilation induite par la démesure


ou la possibilité de démesure (l'hainamoration, comme disait
Lacan24) que la femme devenue mère se confronte à La Mère et y
cherche La Femme.
Monique Schneider25, quant à elle, introduit également une cri-
tique épistémologique de l'image maternelle dans la pensée freu-
dienne. A l'origine, dans l'æuvre de Freud, était un père séducteur,
90 LE PLAISIR ET LES MÈRES

et puis, même s'il est resté en arrière du décor, celui-ci a cédél'avant-


scène à la mère tyrannique, excessive. Serait-ce pour cela que nous avons
tant de mal à articuler conceptuellement féminité et maternité ? « Il s'agit
d'un leurre interprétatif, leurre portant préci-sément sur la suggestion
d'une image de mauvaise mère, image qui est ainsi rencontrée au
fondement même de l'efficience interpréta-tive 26. 》 Certes le débat
mérite d'être soulevé, et le fut, à d'autres titres par divers auteurs, dont
Renate Schlesier27.
Cependant,l'intérêt réside, non pas dans le fait de soutenir ou de
combattre l'excès, mais plutôt de l'interroger, de le sonder,tant dans sa
composante mythique des concepts analytiques que dans sa composante
mythique sociale et culturelle. Et si l'image des mères dévorantes était
profondément représentative des rapports à la femme, à la mère, aux
femmes, aux mères ? C'est un peu cette démarche-là que suit Béatrice
Marbeau-Cleirens dans son étude analytique, anthropologique et sociale
Les Mères imaginées,hor-reur et vénération 28.
Béatrice Marbeau-Cleirens commente ainsi : « Quel bonheur d'avoir
vibré dans l'enfance des émois que suscitent un tel attache-ment, un tel
réconfort! Quel bien-être que d'avoir été protégé par une force féminine
bienfaisante, plus forte que la mort ! La majo-rité des hommes ont gardé
encore à l'âge adulte cette certitude de l'enfance en la puissance
bénéfique d'un être tout-puissant. Ils ont transféré leurs fantasmes et
leurs souvenirs à l'égard de leur mère sur des figures féminines
divinisées. Ces représentations fantasma-tiques sont l'expression d'un
besoin si profond et si universel qu'on les retrouve tout au long des
millénaires et depuis la préhistoire jus-qu'aujourd'hui dans le monde
entier29. 》 Comme si la seule facon de sortir du débat était de
reconnaître le balancement dialectique entre horreur et vénération.
Julia Kristeva dans son étude sur Les Pouvoirs de l'horreur résume,elle
aussi du point de vue de l'enfant et à travers une lecture de l'æuvre de
Céline, l'impossible dialectique que nous essayons de tracer : «La mère,
de manière très significative chez Céline, est dédoublée. Idéale, artiste,
vouée à la beauté, elle est d'un côté le point de mire de l'artiste qui
avoue l'avoir prise pour modèle.L'amour qui lui est alors porté est gêné,
pudique, teinté de cette retenue chaste et coupable, à côté du
débordement et de l'horreur qui caractérisent le sentiment célinien.
L'autre figure maternelle est
Etre une mère 91

associée à la souffrance et à la maladie, au sacrifice et à une


déchéance que Céline, semble-t-il, exagère volontiers. Cette
mater-nité-là, cette mère masochiste qui n'arrête pas de
travailler,est repoussante,fascinante, et abjecte... Le thème de
cette mère biface est peut-être la représentation du pouvoir
maléfique des femmes de donner une vie mortelle 30. » Et de nous
citer Céline :« Elle a fait tout pour que je vive, c'est naître qu'il
n'aurait pas fallu... ces femelles qui gâchent tout infini3'. [...] Elles
sont rares les femmes qui ne sont pas essentiellement vaches ou
boniches, alors elles sont sorcières et fées32.》
C'est donc d'une inévitable rencontre qu'il s'agit, d'un flirt le
plus souvent que d'une liaison passionnelle ; flirt avec
l'absolu,source de reconnaissance qui permet à l'enfant d'étayer
son identité.

5.DÉPRESSION ET ANGOISSE

Etre déprimée

Différente du simple blues qui peut affecter une mère pendant


quelques jours, la dépression s'installe et déstabilise pendant plu-
sieurs [Link] Stryckman parle de « vacillement »: « Cet équi-
libre est bouleversé, tantôt légèrement (rappelez-vous les
tristesses et les vagues à l'âme plus ou moins prononcés), tantôt
de manière plus spécifique (dépression), tantôt d'une façon plus
radicae encore:je pense à ces modifications de la place que la mère
occupe dans l'univers symbolique dont témoignent les psychoses
puerpérales 33.》
Evoquons le blues:

-Mme D:« On est plus cafardeuse... on pleure plus vite...


moi,d'ailleurs,quand je suis sortie de l'hôpital, j'ai eu une
dépression pen-dant... on appelle cela le blues... j'ai eu cela
pendant deux jours...moi,je me rappelle, la famille venait et
disait : “Ça va ?”, et je pleu-rais, je me mettais à pleurer... J'ai
accouché à 4 heures 30 du matin...oui, un dimanche... à 7
heures,je suis allée prendre une douche, et je n'arrêtais pas de
pleurer en dessous de la douche... et pourtant, il y a des femmes
qui sont... comme si de rien n'était, on dirait qu'elles n'ont rien...
enfin, moi, j'étais vraiment arrangée... franchement,je n'arrêtais
pas de pleurer.》
La dépression, quant à elle, est d'un autre ordre:
92 LE PLAISIR ET LES MÈRES

- Mme G : « À ce moment-là... j'étais déjà un peu déprimée..Déjà de


laisser ma petite fille... même si elle était chez ma mère...ça a duré à
peu près une semaine... je suis partie tous les jours tra-vailler en
pleurant pour moi... plus les problèmes que j'accumulais au travail... et
tout ça a duré... au moins cinq, six mois. »
D.B.:Et comment cela se traduisait-il?
-Mme G :«J'avais... pas tendance à pleurer... mais...j'avais... plutôt
un sentiment de ... j'avais... comme rejetée..j'avais l'impression de
n'être plus désirable... surtout sur mon lieu de travail...comme, j'avais
un rôle... j'avais un travail assez impor-tant dans le service avant de
tomber enceinte... j'avais l'impres-sion...qu'on m'avait volé ma place...
J'avais l'impression qu'on m'avait volé tout ce que... que je ne pouvais
plus avoir un sentiment de reconnaissance vis-à-vis de ce que... j'avais
fait dans le service avant... J'avais l'impression qu'on disait...
maintenant elle est enceinte... elle a son ventre... elle a son gosse... le
boulot passe en second plan...ce qui est vrai d'une certaine manière...
mais ca ne m'empêchait pas de faire mon boulot comme il devait être
fait...et c'était... je ne sais pas... je ne vais pas dire que c'était un
sentiment de paranoïa que je développais, mais cela n'en était pas loin.
»

D.B.:Et G:«J'étais...
-Mme cela, c'était dû
unà peu...
quoi selon
un vous?
peu déphasée à une certaine
époque... J'avais l'impression... tout se faisait dans la maison...mais à
côté de cela... j'étais toujours là... j'ai... j'avais toujours un sentiment
d'incapacité... j'avais l'impression que je n'arriverais pas à tout
assumer... ça durait une semaine, quinze jours, et puis ca allait mieux
pendant une semaine et demie... et puis... ca recom-mençait... il
suffisait du moindre petit pépin, et... je retombais dans la déprime...》

Le post-partum voit se dérouler un double renversement dialec-tique.


« D'une part l'enfant de l'attente, l'enfant de la grossesse imaginaire et
symbolique qu'il était devient réel et séparé du corps de la mère. Elle
perd cette part d'elle-même qui lui procurait un plaisir et une jouissance
auto-érotique. D'autre part, de la mère réelle qu'elle était, à savoir
qu'elle attendait dans le réel de son corps, elle devient mère symbolique
en tant qu'elle apporte le lan-gage et qu'elle peut être nommée en son
absence, et imaginaire, en ce sens que l'enfant va construire certaines
représentations, cer-taines images de sa mère34.»
Catherine Couvreur, utilisant la même image, dit : « Lorsque les mères
vacillent, l'enfant imaginaire, celui du temps mythique de la
Etre une mère 93

complétude narcissique absolue, est livré sans recours à la


solitude,au silence, à l'obscurité de la séparation 35. » Il s'agit bien,
en effet,d'une articulation complétude et dépression, et ce qui
constitue la charnière, l'axe de rotation, pourrait bien être
précisément l'espace entre féminité et maternité.

Etre angoissée

Le glissement du plaisir à la culpabilité, puis à l'angoisse,appa-raît


de façon très précise aussi dans les interviews, et qui s'en éton-
nerait ? En effet, la culpabilité agit comme un doute;elle semble
vouloir dire, et si j'étais trop fusionnelle avec mon enfant ou avec
l'image de ma propre mère ? L'angoisse va au-delà du doute, c'est
l'impression étrange que ce qu'on craint le plus pourrait se réaliser
sans presque qu'on s'en rende compte, qu'il suffit d'un instant
d'inat-tention et que l'on mettra alors la vie de l'enfant en danger
en l'étouffant par excès d'amour ou en le négligeant par insuffisance
de surveillance.
Reprenons les termes de Freud qui, dans Au-delà du principe de
plaisir, définit la différence entre l'angoisse, la peur et l'effroi. « Le
terme d'angoisse désigne un état caractérisé par l'attente du danger
et la préparation à celui-ci, même s'il est inconnu. Le terme de peur
suppose un objet défini dont on a peur ; quant au terme d'effroi, il
désigne l'état qui survient quand on tombe dans une situation dan-
gereuse sans y être préparé, il met l'accent sur le facteur de
[Link] y a dans l'angoisse quelque chose qui protège contre
l'effroi36. »Freud fournit d'ailleurs, à la fin de ce texte, une lecture
de l'an-goisse et de ses rapports au [Link] le
psychisme humain à une cellule munie d'une écorce très épaisse qui
lui sert de bouclier (de pare-excitation, disait Freud), il présente le
trauma-tisme comme une effraction que l'écorce n'a pu stopper.
L'angoisse,explique-t-il,est ce qui prépare à l'irruption massive. C'est
ce qui permet à l'individu de relier psychiquement les endroits
malmenés par une effraction venue de l'extérieur. C'est aussi ce qui
permet de ne pas sombrer dans l'effroi.
Monique Bydlowsky évoque l'apparition de l'angoisse pendant la
[Link]-ci serait, dit-elle, liée à la jouissance maternelle :《
En fin de grossesse, la jouissance dicible (du corps à corps mère-
enfant) peut être source d'angoisse, à ce moment imminent de la
94 LE PLAISIR ET LES MÈRES

perte d'une partie de l'intérieur de soi, formule singulière au féminin de


l'angoisse de castration. Enfant de l'intérieur,objet mobile,pousse
l'excitation à son acmé et tétanise la représentation préexistante : la
bascule se fait tantôt du côté de l'orgasme, tantôt vers la phobie37.»
Catherine Couvreur considère plus spécifiquement ce qui nous
concerne ici, à savoir l'existence d'une angoisse face à un événe-ment
redouté : la rencontre avec La Mère, source de vie et de mort. 《 Le
féminin-maternel, ce maternel source de nostalgie comme d'inquiétante
étrangeté et dont la représentation paraît tout aussi bien liée à celle de
la vie ou de l'amour qu'à celle irreprésentable de la mort 38.》
C'est à l'inquiétanteétrangeté freudienne que nous devons nous
rapporter pour approfondir la question de l'angoisse39. Freud fait
référence aux sentiments qui, parfois, nous apparaissent comme
étranges, mais auxquels se mêle rapidement un sentiment d'an-goisse.
Relisant le conte d'Hoffmann, L'Homme au sable, il donne une
interprétation de cette inquiétante étrangeté. « C'est seulement le
facteur de répétition non intentionnelle, écrit-il, qui imprime le sceau de
l'étrangement inquiétant à quelque chose qui sans cela serait anodin, et
nous impose une idée de fatalité inéluctable, là oùnous n'aurions parlé
sans cela que de “hasard”40. »
Ce texte, bien sûr, implique l'existence de l'inconscient: si une
répétition inquiète, c'est qu'elle pose le problème de la prédestina-tion.
En somme, vers quoi me mène ce quelque chose que je ne contrôle pas,
mais que j'ai l'impression d'avoir déjà connu?
C'est donc la répétition d'un événement, ce que Freud nomme « la
compulsion intérieure de répétition », qui va provoquer l'appa-rition de
ce sentiment. Les sentiments d'angoisse éprouvés avec nos enfants
traduisent la réactualisation de « quelque chose de puis-sant », mélange
d'amour et de haine, de vie et de mort, que nous avons nous-même
éprouvé dans notre relation avec notre mè[Link] résume ainsi cette
idée : « Cet étrangement inquiétant qu'est l'entrée de l'antique terre
natale du petit homme...c'est un lieu oùchacun a séjourné une fois et
d'abord41.»
Dans nos entretiens,l'angoisse apparaît d'abord dans la vie quo-
[Link] ne sait pas si on va arriver à être une mère digne de ce nom,
si on va être capable de protéger l'enfant pour qu'il ne lui arrive rien.
C'est comme une peur de ne pas être à la hauteur, de perdre l'enfant à
peine né:
Etre une mère 95

-MmeE: «Être maman, ça change beaucoup de choses dans la vie...


ca change beaucoup dans le rythme de la vie... quand on est
enceinte... on se demande comment on va faire... pour... s'en sortir...
pour le boulot... et puis les nuits aussi ; moi, j'avais peur pour les
nuits... de ne pas savoir tenir le coup...de ne pas résister...et puis ça
vient tout seul... enfin ça prend beaucoup de temps,mais ca va....》
-Mme A :«Une drôle d'impression... c'était notre fils, on allait le
voir tous les jours, [il était dans un centre de prématurés]on le
prenait dans les bras, on lui donnait son biberon, donc c'était un peu
notre fils, mais jamais rien de... C'était un peu notre fils et,en même
temps, un étranger qu'on allait visiter parce qu'on ne l'as-sumait pas
réellement, on ne l'avait pas la nuit, on ne lui donnait pas son bain,
et puis... un jour on m'a dit : “Dans deux jours il rentre chez vous...”
Ah!... Il fallait qu'on me montre comment on s'occupe d'un bébé... je
me souviens, la première nuit c'était l'an-goisse parce que, à
l'hôpital, il était sous contrôle permanent et,du jour au lendemain,
on débranche tout et on dit : “Voilà, maintenant ça va !” Jusque-là
il était branché à tout et, tout d'un coup,on se retrouve sans monito,
sans infirmière, avec un semi-connu, semi-inconnu... Il n'avait plus
rien à la maison, on nous a juste dit:“N'oubliez pas d'aller faire un
test de dépistage [dépistage de la mort subite du nouveau-né] dans
deux semaines. On a pris rendez-vous pour vous, car il est
susceptible, ne l'oubliez pas c'est impor-tant,il est susceptible. Il n'a
plus besoin de monito.” N'empêche que cinq minutes avant il était
encore sous monito...C'était un peu bizarre, on était content quand
il pleurait, et puis... là on a fait connaissance!》
-Mme D:«Peut-être que vous me trouvez un peu... c'est peut-être
l'âge qui fait cela... je ne sais pas... parce qu'une fois qu'on a passé...
enfin moi je dis... une fois qu'on a passé vingt-cinq ans...on est plus...
allez... on est plus... enfin moi je pense cela... Une jeune fille, une
femme qui a un enfant à quinze, seize ans ou bien même à dix-huit...
c'est pas la même chose...on ne réagit pas...on est plus... Comment
je peux dire cela... on s'en fait plus vite... moi j'ai une amie, elle a
vingt-huit ans comme moi et elle dit que quand elle a eu sa fille, donc
la première... c'était pas la même chose...plus jeune peut-être et
maintenant avec son garçon elle est plus der-rière lui... attention à
ceci, attention à cela.»
-Mme E:«Moi,si j'entendais un bruit de chaise... quelque chose de
renversé,je me précipitais pour voir ce qui se passait... lui,[son mari,
la père de l'enfant] il ne bougeait pas... il n'entendait même pas...»
96 LE PLAISIR ET LES MÈRES

Derrière les rationalisations professionnelles, médicales ou autres,la


présence de l'angoisse d'être mère est manifeste.
L'image maternelle est double et en équilibre pré[Link]
les interviews, on a l'impression de toucher du doigt l'endroit où cela
pourrait vaciller, même si le ton général des entretiens se déploie dans
les différentes nuances du gris et du neutre. Entre le dévouement massif
et manifeste et l'angoisse de mettre en péril la vie de l'enfant, l'équilibre
semble sans cesse à renégocier,comme si rester d'un côté de l'équation
signifiait également se prémunir contre son contraire. Plus que dans les
paroles d'une prise en charge thérapeutique, les entretiens nous
décrivent la charnière,l'état d'équilibre qu'il faut tenter de maintenir.

-Mme H:«[...]comme j'aime tellement être maman... le jour où elles


partiront, je crois que je serai la plus malheureuse des mamans... et
ça, je ne veux pas... elles ne doivent pas se sentir cou-pables non
plus... il faut garder une vie normale... Quand Alexia est entrée à
l'athénée... ça m'a fait... c'était un grand changement,et moi il fallait
que je fasse quelque chose pour moi... je sentais que... j'allais
l'étouffer... Je n'allais pas être comme il fallait parce que... elle n'avait
plus besoin de moi comme les dix premières années... alors je me suis
arrangée, j'ai pris des cours du soir...c'était pour mon plaisir, mais on
ne sait jamais ça peut servir...si c'est pour faire le sacrifice... surtout
cette année-ci.J'essaye...de m'y donner, de m'y mettre... comme ça si
un jour j'en ai besoin,je peux en profiter.》

Pour illustrer la même équation de façon plus tranchée, plus visible,


j'évoquerai cette dame, suivie en psychothérapie, qui par-lait de cet
équilibre instable en ces termes : « Mon enfant m'a tou-jours pesé...
quand je lui donnais son bain, je croyais que j'allais le noyer, quand je
passais près d'une porte, je croyais que j'allais fra-casser sa tête contre
le chambranle, quand je lui donnais à manger,je croyais qu'il allait
étouffer... mais à qui dire cela... à l'infirmière qui passait pour vérifier
la température du bain... elle allait me prendre pour une folle... à qui
pouvoir hurler qu'on va si mal qu'on ne pourra jamais être une bonne
mère... sûrement pas à mon mari,quand je parlais de tout ca à ma sour
elle me disait : “Prends patience, ça ira mieux avec le temps, tu verras
quand il aura un an,deux ans, cinq ans, dix ans, ça ira mieux...”»
Les mères sont confrontées à ce mélange subtil de désir de don
Etre une mère 97

et de besoin de possession, de générosité et d'avarice, d'amour et


de peur de faire mourir, de dévouement et de haine. L'angoisse
tra-duit cette ambivalence cruciale et fondamentale.
Tout ceci souligne l'importance des deux interdits
originaires,celui du meurtre et celui de l'inceste, présents au cour
de toute construction psychique. Mais il ne s'agit pas d'instaurer,
en opposi-tion à celles qui se laissent vaciller, l'image d'une mère
idéale, par-faitement consciente et maîtresse de son double
registre, auquel cas nous nous laisserions piéger nous-mêmes par
le grand Autre mater-nel. Personne n'échappe à ces moments où
l'on frôle l'inquiétante étrangeté, l'angoisse, la culpabilité, la
confrontation avec la Mère.《Nous sommes certes tous confrontés
aux expériences de perte,de négativité, génératrices d'angoisses.
Nous connaissons tous ces moments de vacillement. Mais ils
restent en général dans les limites de l'épure, et notre espace
psychique est alors, ni totalement envahi,ni totalement vidé. Mais
parfois, rien ne semble pouvoir enrayer le mouvement de dérive
qui s'est instauré. Des forces étrangement inquiétantes et
désorganisatrices sont à l'æuvre, et Thanatos paraît gagner le
combat42.» Il y a pourtant, paradoxalement, très peu de place
dans les représentations de la maternité pour dire cette ambi-
valence, pour évoquer ce mélange d'amour et de haine,inexorable-
ment lié à l'histoire cdipienne de chacun, de chacune.
Versant non éclairé de l'amour maternel, la haine transparaît
quelquefois en filigrane. Elle est tellement proche qu'elle en
devient inacceptable et que seuls les mots exprimant l'indignation
aident à la cerner. En effet, parfois, c'est l'expression outrée du
refus des sentiments de haine, du refus de l'image d'une mère
indigne, trop femme et pas assez mère qui traduit le mieux la
crainte que ce soit aussi cela, être une mère.
Dans nos interviews, la mauvaise mère n'apparaît que dans la
dénonciation de « l'autre », celle que je ne suis pas:

-Mme D:«Quand on va là-bas [chez sa belle-sceur], c'est rare


quand la petite est dans ses bras... et moi... ce n'est pas pour criti-
quer... mais on voit cela... on le voit... moi je ne considère pas
avoir ma petite fille comme cela, moi, je suis tout le temps avec
elle... MMoi j'ai voulu un enfant, on l'a eu... et bon, voilà, mainte-
nant je ne dis pas qu'elle est pourrie... il y a des limites... quand
je dois crier, je crie... mais moi, je ne saurais pas avoir un enfant
comme cela.[...]
98 LE PLAISIR ET LES MERES

Maman elle travaillait matin, après-midi et parfois le soir, mais...ce


n'était pas gai... non, moi je ne veux pas que ma fille, que mes enfants
vivent ça... Moi je dis, on fait des enfants,ce n'est pas pour les faire
souffrir, non, moi je ne suis pas comme ca. [...]
Je voyais,quand ma fille était hospitalisée, des petits enfants
àl'hôpital, dont les parents ne s'occupaient pas, ils ne venaient même
pas...moi je, je ne comprends pas. [...]
Il y en a qui ont trois, quatre enfants... mais qui ne s'en occupent
pas...pourquoi font-ils des enfants alors... comme les voisins qui ont
huit enfants, qui traînent tout le temps dans les rues...»

Miroir, oh miroir, comme tu nous aides par le reflet et soncontraire à


tenter de toucher autre chose que les représentations, à tenter de dire
ce qui ne peut se dire.

6. UN DON, UNE DETTE

Se dévouer sans limites

Revenons au versant de la complétude et à tout ce que celle-ci


entraîne chez les mères. Le fait d'être à ce point comblée va induire,chez
les femmes interrogées, un dévouement que l'on peut qualifier de sans
limites. Un dévouement, lié à une jouissance bien sûr,mais qui peut aussi
entraîner une dette, comme nous le verrons. Julia Kristeva, dans sa
lecture de la maternité à travers l'analyse des mythes fondateurs de
notre pensée chrétienne et, en particulier, des représentations liées à la
Vierge Marie, écrit à propos du dévoue-ment des mères : « Elle [La mère]
se sait promise à cette éternité(spirituelle ou d'espèce) qu'aucune mère
n'ignore inconsciemment,et par rapport à laquelle le dévouement ou
même le sacrifice mater-nel n'est qu'un prix dérisoire à payer. Prix
d'autant plus aisément supportable qu'en face de l'amour qui lie une
mère à son fils, le reste des rapports humains éclate comme un flagrant
simulacre43.»Examinons ce qu'en disent les femmes interrogées:

-Mme D:«Elle sent qu'elle n'est pas délaissée [sa fille]...elle sent
qu'on s'occupe d'elle... moi, je trouve que quand un enfant est malade,
il se rétablit plus vite quand sa maman est là...Bon, moi c'est ce que je
pense, ce n'est peut-être pasvrai... Ici elle est restée hospitalisée six
jours, et... je suis restée avec elle, et... elle avait un
Etre une mère 99

bon moral... elle ne s'est même pas plainte... la nuit comme le jour
j'étais tout le temps-là, à côté d'elle... »
-Mme A : « Etre mère c'est se lever tôt le mnatin,il faut prépa-rer
la boîte à tartine, il faut préparer le maillot. Le soir tu rentres
et,avant de faire ce que tu as envie de faire,il faut vérifier les
devoirs,tu ne peux pas te permettre n'importe quoi. »
D.B.:Et la mère idéale, c'est quoi pour vous?
-Mme A:«Je crois que c'est celle qui correspond le mieux aux
attentes de son enfant. Je crois qu'une mère, même si elle a trois
enfants, elle doit s'adapter de façon fort différente à chacun des
enfants.》
D.B.:Si vous pouviez, vous arrêteriez de travailler?
-Mme E:«Ah oui...oui...oui,tout de suite... pour m'occuper de lui
[son fils]...oui.»
-Mme H: « Oui... oui... elles sont toutes les deux [ses deux filles]
dans le cour... il n'y en a pas une que j'aime plus que l'autre... mais
dans la vie... c'est elles d'abord aussi... j'ai pris un horaire en
fonction de l'école... de la crèche... du leur, quoi.»
D.B.:Quelle place occupe votre enfant dans votre vie actuelle-
ment?
-Mme J:«La plus grande...tout le reste est secondaire...c'est
d'abord elle, puis c'est mon mari, et puis c'est seulement
moi...quand je rentre de mon travail... je lui consacre une heure...
ou je ne fais rien du tout... je joue un peu avec elle...»

Parfois, le père aussi participe au dévouement. L'équation fami-liale


de base devient alors : l'enfant est le centre de tout.

D.B.:Et votre vie a beaucoup changé?


-Mme I: « On adapte... à ce que lui veut... à ce que nous on veut...
on change tout le temps.》
-Mari : « Disons qu'au début... on n'avait qu'une voiture... on se
levait à cinq heures du matin... on levait le bébé... elle me conduisait
au boulot... revenir ici... repartir à la crèche, le soir pareil... ça
pendant presque un an...ça n'a pas été triste...》
-Mme I:«C'était dur... maintenant on a acheté une autre voi-
ture... c'est déjà plus facile... si je dois faire des courses;le jeudi on
va nager... s'il y a quelque chose qui n'est pas fait ce jour-là, on le
fait le lendemain...》
-Mari:«C'est lui [le petit garcon] le chef...des horaires en tout
cas... s'il est malade... s'il est fatigué... si c'était pas pour ca on n'en
ferait pas [des enfants]...》
-Mme I:«C'est vrai qu'on tourne tous les deux autour de lui,quoi...

100 LE PLAISIR ET LES MÈRES

Nicole Stryckman évoque le dévouement sans limite des mères en


définissant ses effets produits chez l'enfant, et lesnomme [Link] :
«Quoi qu'il en soit, elles [les mères] resteront toujours dans
l'inconscient de leur filscomme de leur fille cette“Chose”,comme disait
Freud. Ce paradis perdu, ce point de référence, ce lieu d'amour sans
condition dont ils garderont la nostalgie leur vie durant. Au désir
inconscient d'enfant de la mère répond en effet un inaltérable désir
conscient de l'enfant pour sa mère, désir qui se dévoile dans toute cure,
quand bien même apparemment, superfi-ciellement c'est l'agressivité
ou la haine qui semble dominer la relation de l'enfant devenu adulte
pour sa mère44. 》 Le dévouement peut aussi être lu simplement
comme l'expression de ce que cer-tains ont appelé l'amour
inconditionnel.

Un don de soi qui entraîne une dette

Le dévouement sans limites, inconditionnel, des mères pour leur


enfant,nous amène à évoquer la dialectique du don qui s'instaure et
de la dette corrélative. Dette dont on ne pourra jamais s'acquit-ter, et
par là même origine et conditionnement, tant de la structura-tion
psychique individuelle, à travers ses méandres ædipiens,que du lien
familial et par conséquent social. Le dévouement incondi-tionnel
induit un don qui provoque à son tour une dette. Celle-ci introduit à
l'histoire familiale et à ses connexions avec la période qui a précédé la
naissance de l'individu. Tout comme le nom inscrit la continuité
sémantique, signifiante, la dette inscrit la continuitépsychique et
sociale.
Envisageons d'abord le don:

D.B.: Et si vous deviez donner une définition du mot maman?


-Mme H:«C'est apprendre... recevoir... c'est donner...parce que...
allez... avec... pourtant jen avais déjà eu une [une fille]mais....c'est
toujours donner.[...]
Non... disons que... moi, j'ai toujours souhaité avoir plusieurs
enfants... j'ai toujours eu cela en moi... J'ai besoin de... poupon-
ner... de donner... de me sentir... enfin, oui... de me sentir
utile...même par rapport à la grande, maintenant, mais de me
sentir...maman quoi...》
-Mme F:«Un don de soi... une organisatrice dans la
maison...aussi... enfin, nous deux on se complète, on a de la
chance...»
Etre une mère 101

-Mme D : « Il faut penser aux enfants... à ce qu'ils vont deve-


nir plus tard... si on disparaissait, elle serait là toute
seule,oh...moi, j'ai peur de cela... non, à l'heure actuelle, je
trouve qu'il ne faut pas jouer à cela... si on fait des enfants, il
faut savoir les élever,pas les laisser comme cela... Moi, quand
je vais au magasin, mon mari aussi d'ailleurs, j'achète surtout
pour la petite... et elle a un compte en banque, et je lui verse
tous les mois... Je me dis : c'est déjà cela... non, il faut
réfléchir...»

Julia Kristeva parle du dévouement comme d'un indispensable


don à l'autre dans l'expérience maternelle. Elle le décrit ainsi:«
L'amour [dans la maternité] y trouve toute sa force et sa com-
plexité car le lien de la mère à son enfant comprend une reprise
de son narcissisme à elle, en même temps que la nécessité de s'en
extraire, de s'arracher à lui et de passer à une dimension
d'idéalisa-tion d'abord, et de don à l'autre ensuite et surtout45.

Il s'agit bien de cela : plus qu'un dévouement (qui peut être lié
àune cause), c'est un don de soi. Donner, c'est offrir, c'est «aban-
donner à quelqu'un, dans une intention libérale de ne rien
recevoir en retour », nous dit le Petit Robert. Pourtant il semble
que la logique psychique ne l'entende pas de cette oreille. Pierra
Aulagnier,concluant son article sur le sens de la « tromperie » liée
à la féminité, parle d'un don qui n'existe que par la dette d'amour
qu'il appelle en échange. « Dans le mouvement, il faudra qu'à l'en-
vie de ce qu'elle n'a pas (pénis, féminité), se substitue la joie du
don, mais un don qui ne peut se soutenir que de l'amour qu'il
appelle en échange46.》
La lecture du don, dans les écrits anthropologiques,souligne
éga-lement toute l'importance de l'articulation don/dette. Elle
insiste,par ailleurs, sur le caractère fondateur, au niveau social,de
la [Link] dette est centrale car elle ne pourra jamais être
remboursée et sera ainsi à l'origine des relations sociales. Maurice
Godelier,dans l'étude anthropologique qu'il réalise sur le concept
du don dans l'cuvre de Marcel Mauss47, confirmne ce mécanisme
au niveau du jeu [Link] force du don, nous apprend-il, réside
dans le fait qu'il entraîne une dette qui ne pourra jamais être
totalement remboursé[Link] y aura toujours un résidu non
remboursable par absence d'équi-valent suffisamment important,
et ce résidu induira une dette infinie. 《 Une morale du don ne
peut exister et s'épanouir que si le don crée une dette qu'aucun
contre-don ne pourra simplement annuler48. 》
102 LE PLAISIR ET LES MÈRES

Maurice Godelier nomme « sacré » cette partie non remboursable de la


[Link] Mauss lui-même, qui fut un des grands amhro-pologues du
don, en donne une définition très pertinente pour notre propos : « Ce qui
dans un cadeau reçu, échangé,oblige,c'est que la chose reçue n'est pas
inerte. Même abandonnée par le donateur, elle est encore quelque chose
de lui. Par elle, il a prise sur le bénéfi-ciaire, comme par elle, propriétaire, il
a prise sur le voleur".»
Il faut donc souligner l'impérieuse nécessité, tant psychique que sociale,
de ce don. Car peut-il y avoir des liens sans interactions, ou encore, le lien,
quoique aliénant, n'est-i1 pas fondamental car fonda-teur? Une façon peut
être de déplacer la question de la bonne ou de la mauvaise mère, du côté
aliénant ou structurant du lien, vers l'impé-rieuse nécessité de l'existence
dua lien, d'un lien qui crée de l'identité [Link] don non remboursable,
laissant un reste, une dette jamais rem-boursée et qui, de culpabilité en
inadéquation, incite à un impossible remboursement, et s'avère donc
infiniment mobilisateur de désirs.
Dans les propos des mères interrogées,l'apparition de la culpa-bilité
maternelle semble souligner que le processus de dette dont nous parlons
s'étend sur plusieurs générations. A travers l'amour inconditionnel donné
à l'enfant, c'est de leur propre dette égale-ment qu'il est question. En effet,
derrière les descriptions des sen-timents puissants qui lient une mère à son
(ses) enfants, apparaît souvent la culpabilité. Culpabilité double qui se
développe par rap-port aux enfants quand on est trop femme et pas assez
mère, ou par rapport au mari quand on est trop mère et pas assez
[Link] si la fusion maternité-féminité ne pouvait se vivre que sur
le terrain des reproches. « Une femme ne peut se diviser... elle se voudrait
toute femme et toute mnère mais n'y arrivant pas, développe dans cette
confrontation un sentiment de culpabilités!.》
La culpabilité, très présente dans nos entretiens, se trouve d'abord
exprimée par rapport au mari:

-Mme D: «Jusqu'à maintenant, ça va... c'est parce que,


bon,maintenant,je ne peux plus me consacrer uniquement à mon
époux,quoi... maintenant, il y a la petite... mais je ne peux pas non plus
délaisser mon mari pour la petite... alors pour moi, c'est un peu...c'est
difficile à dire.[...]
Je l'adore [sa fille], c'est beaucoup mieux que ce que je croyais
encore...je l'adore, bon, bien sûr il y a mon mari, à part lui [qu'elle aime
aussi]... je l'adore... oh oui...[...]
Etre une mère 103

Oui,moi je crois que le plus important pour une femme ce son


ses enfants, le reste, ça vient après... oui après... C'est pas cela,
il ne faut pas délaisser le mari, mais quand même.》
-Mme E:«Enfin il faut aussi que le mari ne se sente pas
délaissé... bon, il y a l'amour maternel qui prend beaucoup de
place... mais quand même... quand même, il y a aussi le mari... il
faut essayer de pas le délaisser... moi j'essaye... mais je ne sais
pas si je vais réussir... en plus... il faut un mari
compréhensif...moi,j'en ai un, alors ça va... oui, ça va... »
D.B.:Vous vous sentiez coupable?
-Mme E:«Oui... oui, coupable, et puis... je ne comprenais pas...
vraiment, je me demandais pourquoi je n'avais plus de désir
pour mon mari... et si j'étais normale... oui, vraiment, ça m'in-
quiétait.》
D.B.:Qu'est-ce qui est différent?
-Mme F:«Quand on est maman... on investit un peu plus dans
l'enfant,quoi... on a tendance à délaisser un peu le mari...c'est
pas toujours évident d'être bien pouponnée avec un petit en bas
âge...et puis, il y a le travail en plus...le travail qui prend aussi
beaucoup de place...》

Puis par rapport à l'enfant:

-Mme A:«On était au théâtre et Pierre [son mari] a voulu télé-


phoner pour avoir des nouvelles du bébé. On a appris que
l'hernie [ombilicale du bébé] s'étranglait... Cet enfant qu'on a
failli perdre,mais que finalement on a quand même sauvé.》
-Mme J:«Au début c'était dur...je ne m'occupais pas assez
d'elle [de sa fille], et quand elle avait quelque chose... c'était
jamais vers moi qu'elle venait... c'était vers son papa... Ça a duré
deux mois,quoi... je pleurais tous les soirs... je me disais : elle ne
m'aime plus... elle ne crie plus après maman... et à ce moment-
làj'ai décidé de rester une heure avec elle... il y a le bain... on
joue...les neuf premiers mois, en fait, elle était tout le temps avec
moi...elle n'a jamais été ni chez ma belle-mère, ni chez ma
maman...juste de temps en temps... tout le temps avec moi...
mon mari tra-vaillait... il s'en occupait moins que moi... c'était
toujours maman... et quand j'ai commencé à travailler...
maman,elle ne comptait plus...je me sentais coupable et
délaissée par ma fille...et coupable...oui... de retravailler et de la
laisser [Link],j'ai pensé arrêter de travailler, je
disais si ça continue je ne sacrifie-rais pas mon enfant, je rentre
chez moi... mon mari aurait préféréque je ne travaille plus...》
104 LE PLAISIR ET LES MERES

On peut lire, dans de tels propos, la culpabilité en liaison à la


[Link] de l'enfant vis-à-vis de sa mère, mais aussi de la mère
vis-à-vis de son enfant pour le bonheur qu'il lui apporte. Nicole
Stryckman écrit : «Du statut de mère qui satisfait pleinement les
besoins de son enfant, la femme passe à celui de mère qui
répond...mais pas toujours... mais pas comme elle le devrait... mais
pas comme l'enfant demande... mais pas selon les prescriptions du
père, de la grand-mère, du grand-père. Au cour de cette insatisfac-
tion, la mère comme l'enfant savent qu'ils ont une dette52. » Elle
commente aussi la dialectique dette/culpabilité : « La mère se
trouve en dette d'avoir reçu cet enfant. L'enfant se trouve en dette
d'avoir reçu la vie réelle de sa mère. De cette dette,l'enfant n'arri-
vera jamais à s'acquitter sauf par la mort. Cette dette engendre de
la culpabilité qui de ce fait est toujours liée à la sexualité de la mère
53.》
Gérard Pommier précise également:«La dette maternelle,c'est
quelque chose de beaucoup plus ravageant, de beaucoup plus alié-
nant que la séduction qui peut être en jeu avec le père54.》 Nous
voici de nouveau plongés, par le détour de la dette, dans les inter-
rogations épistémologiques de la pensée analytique. En effet,c'est
précisément cette prévalence de la mère maléfique et l'abandon
de la théorie de la séduction chez Freud qui est au centre de la
position de Monique Schneider55. Qui donc est le plus maléfique,
ou plutôt,comment faisons-nous chacun avec le malheur ? Cela ne
doit pas nous faire oublier, certes, que la vie ne se déploie que par
l'amour qui l'accompagne. On sait suffisamment que, si l'amour
manque,la vie n'est pas rayonnement mais fardeau.
Culpabilité, dette,amour et identité, telles semblent être les dif-
férentes composantes de l'équation dont nous tentons de
[Link] Melman l'évoque dans des termes qui renvoient
également àla confrontation mère-fille et à la tentative
d'extraction de l'image double maternelle, dont nous avions parlé
dans l'édification de la féminité : « Ainsi si la fille se détache de la
mère, c'est parce qu'elle reconnaît que la mère ne sait rien lui
transmettre, puisque son statut ne relève de rien qui soit
transmissible. A l'inverse,on sait combien souvent la fille cherchera
à corriger sa culpabilitéd'avoir privé sa mère de signes phalliques,
d'être devenue femme àson tour,en lui transmettant la garde de
son premier enfant 56.»

Certes Freud lui-même a, dès le départ, tracé un lien entre culpa-


Etre une mère 105

bilité et dette. Baladier le souligne : « En allemand, le même mot


signifie aussi bien culpabilité que dette. C'est justement à Freud
lui-même qu'il allait revenir de montrer à quelle profondeur se
situe cette implication. Depuis le récit de « l'Homme aux rats
»,patient perdu dans le lacis métaphorique d'une dette
impossible à rem-bourser,jusqu'à cet ouvrage tardif qu'est
Malaise dans la civilisa-tion (1929), l'idée se répercute chez Freud
de l'omniprésence d'une culpabilité57.»Considérons cette
lecture parallèle de la culpabilitéet de la tentative de règlement
des dettes.

Une tentative de régler ses propres dettes

Hériter d'une dette d'amour infini implique, pour l'enfant, la


nécessité de son propre accès au rôle de parent. Il peut accepter
ou refuser ce devenir, mais non pas en éliminer la nécessité. Ainsi
s'ac-complit la transmission intergénérationnelle:l'individu hérite
de ce qui lui préexiste et le transmet à ses propres enfants. Et c'est
entre les différents niveaux de transmissions que se structurera
psychi-quement l'individu. Une lecture de la dette est donc aussi
une manière d'interroger les mécanismes de formnation de
l'inconscient.

Une femme accédant à la maternité tente de régler ses propres


dettes au moment où elle en instaure une autre avec son
[Link] tout aussi illusoire qu'impossible : les entretiens
surpren-nent par la force de l'illusion qui fait croire que l'on pourra
[Link] force de l'illusion de complétude était apparue
avec netteté dans les propos concernant l'accès à la maternité ; la
force de l'illusion du remboursement possible n'est pas moins
cruciale quant à ses conséquences psychiques et sociales.
La logique psychique de la dette fonctionne donc dans les deux
sens et à travers plusieurs générations. Spirale infinie aussi dans le
temps, elle mobilise autant qu'elle conditionne, elle illusionne
autant qu'elle structure. Les propos d'Aline Goetals le
confirment:«A travers le don que la mère offre à son enfant, une
dette est créé[Link]ître la dette, c'est reconnaître son
insolvabilité. Peut-être que toute femme passe par là, par cette
question de l'enfant comme don à sa mère. Il semble cependant
que la reconnaissance de la dette est reconnaissance de son
insolvabilité, et donc l'abandon de l'es-poir qu'un objet, fût-il un
enfant, puisse un jour acquitter sa dette58.》
106 LE PLAISIR ET LES MERES

Nous n'avons pas trouvé dans les interviews d'expression franche


du règlement de dettes, par contre, les mots parlent de renouer une
relation, de retrouver quelque chose de perdu.

- Mme H :«Ça [la maternité] m'a fort rapprochée de mon père...


surtout dans les derniers temps.. ca nous a permis de retrou-ver
des liens... des liens de petite fille que je n'avais plus... J'avais
l'impression de retrouver un naturel vis-à-vis de mon père...et lui
vis-à-vis de moi... c'est un naturel qui s'était estompé au fil des
années, et... je l'ai retrouvé grâce à cela...»
-Mme J:《Je suis fille unique... adolescente, je ne m'entendais
pas trop avec mes parents... même pas trop... j'ai eu d'énormes
problèmes avec mon père pendant l'adolescence... et depuis que
j'ai eu la petite... on dirait que tous les problèmes sont effacés et
que c'est le bon côté de la chose qui est revenu... au départ j'avais
quitté mes parents pas en bons termes... j'ai vécu deux mois chez
mes beaux-parents... mes parents ne voulaient pas que je suive la
voie que je souhaitais... Je n'avais plus envie de continuer l'école...

Gérard Pommier aborde la question du désir d'enfant comme


solution illusoire aux problèmes de couple. « Il n'y a pas de rapport
sexuel »,disait Lacan, ce qui pourrait s'entendre comme le fait qu'il
n'existe pas de rencontre dans ce que cherchent un homme et une
femme dans l'acte sexuel. Il n'y a pas de rapport entre les deux
demandes,mais on se comporte comme s'il y en avait un et beau-
coup de gens voient l'arrivée d'un enfant comme solution « natu-
relle»aux difficultés conjugales. Mais alors que l'enfant est
présentécomme solution simple aux problèmes du couple,ce
bambin est bien souvent destiné, selon Gérard Pommier, à régler les
dettes des parents par rapport à leurs propres parents. « C'est en ce
sens du règlement d'une dette qu'un enfant peut voir le jour, qu'il
ait étéconcu fantasmatiquement du père ou pour la mère de celui
qui en est le géniteur. Attendre un enfant de son père ou pour sa
mère n'a pas le même effet du point de vue de la dette,même si dans
les deux cas, le résultat sera une sorte de haine pour l'épouse ou
pour l'époux. Il y aurait lieu de s'inquiéter pour le conjoint(e), s'il
n'avait pas de son côté des fantasmes équivalents-complémen-
taires dans le meilleur des cas-qui sont ceux qui l'assistèrent dans
son désir d'être mère59.》
A ce niveau-là également la représentation conceptuelle de
Etre une mère 107

Monique Schneider met en mouvement la position [Link]


effet,dans cette idée d'espace en mouvement circulaire et répétitif
par rapport auquel s'exprime une demande d'amour qui ne peut
être assouvi, la rencontre des deux sexes semble relever plus de
non-rencontre dans un lieu (le féminin interrogé par le maternel)
que de rencontre dans un non-lieu (absence, existence même d'un
vide dans l'entre féminité et maternité).
Tout comme la dépression venait imprimer en relief la complé-
tude, la tentative de règlement de dettes se trouve
particulièrement bien illustrée par les descriptions caricaturales
des belles-mè[Link] rivalité et jalousie, les belles-mères
rappellent sans cesse qu'avant d'avoir été un père cet homme a
été leur fils.

Une rencontre avec la belle-mère

La belle-mère,personnage exacerbé qui paraît sortir tout droit


de nos contes enfantins, n'a que très difficilement des rapports
sereins avec sa belle-fille. Elle est là, présente, surtout lors de la
naissance de l'enfant. Elle impose sa marque et ses remarques, elle
attise les conflits et semble vouloir réclamer l'enfant qui vient de
naî[Link]ésentation caricaturale qui, pourtant, si l'on y regarde de
plus près, ne fait que souligner une fois de plus l'importance des
enjeux,la violence des sentiments, la puissance de la dette et de
son articu-lation à la culpabilité. Le mot belle-mère ne doit pas nous
faire oublier que c'est encore de mères qu'il s'agit. Gérard Pommier
écrit à ce propos :«Le père d'un enfant reste avant tout un fils, qui
n'eut d'enfant que pour régler ses comptes avec sa mère. Cette
dernière [la mère du fils]le prend [le bébé] en charge aussitôt,
entrant alors dans une rivalité plus ou moins violente, selon des
scénarios répé-titifs qui font partie de la vie de famillës ordinaires6.

Revenons à nos entretiens:

-Paul:《 Elle croyait [la belle-mère] peut-être aussi que ma


femme allait s'approprier de moi...》
D.B.:Avec l'enfant?
-Mme F:«Oui, que j'avais réussi quoi... »
-Paul:«...que ma femme avait réussi à me voler.》
D.B.:A vous voler?
-Paul:«Oui, à elle... pour elle... »
D.B.: Et comment cela s'est estompé, quand?
108 LE PLAISIR ET LES MÈRES

- Mme F: «Après il y a eu le baptême du petit... elle a eu le petit


toute une nuit. ... et puis ça a éé mieux.》
D.B. : Quelle a été la réaction de votre belle-mère à l'arrivée de votre
enfant?
-Mme F:«Très négative!》
-Paul:«Cela ne lui faisait pas plaisir du tout... je ne sais pas
pourquoi... c'est ce que j'ai ressenti... je ne sais pas
pourquoi...vraiment je ne sais pas... On lui a dit que Bernadette était
enceinte le jour de Noël... elle n'a rien dit, et après elle a
engueuléBernadette parce qu'elle s'endormait pendant la messe de
minuit.»
-Mme F:«Oui, et ça a duré comme ça toute la grossesse...même
jusque deux mois après l'accouchement : elle était méchante...》
-Paual : « Oui, elle était méchante avec ma femme, on n'a pas
compris pourquoi... pourtant elle adore le petit... C'est un vrai dieu
pour elle.》
-Mme F:«Peut-être,elle [la belle-mère] ne s'était pas rendue
compte qu'elle allait être grand-mère.》
-Paul:«Elle [sa mère] n'a pas su nous élever comme elle vou-lait...
c'est peut-être ca... elle faisait un travail d'infirmière à domi-cile...et
papa les pompes funèbres...》
-Mme F: «Les enfants étaient un peu livrés à eux-mêmes,quoi...»
-Paul:«Peut-être qu'avec la grossesse de Bernadette [la femme
interrogée], elle se rendait compte de ce qu'elle avait perdu... et
puis en plus... papa, maintenant,il est handicapé...c'est elle qui s'en
occupe... qui s'en occupe beaucoup... il a eu une rup-ture
d'anévrisme... il est hémiplégique... et quant elle [Bernadette]a
accouché...c'était terrible... l'infirmière avait apporté une chaise
roulante pour aller voir le petit... et ma mère s'est énervée en disant
que ce n'est pas parce qu'on a accouché qu'on a besoin de chaise
roulante,que c'est des grimaces tout ca... pourtant, elle reprenait le
linge et tout... mais son comportement était bizarre...》
D.B.:Et du côté de votre belle-mère,comment cela s'est-il passé?
-Mme G:«Ah... ca s'est très mal passé... En fait,ca s'est passé assez
bizarrement aussi ... Il y avait un mois... un mois et demi que j'étais
enceinte... on avait déjà eu des problèmes avec mes beaux-parents
lors de notre mariage. On ne voyait déjà plus mon beau-père... puis
j'ai eu de très gros problèmes avec ma belle-mère,on a commencé
à se disputer... c'est arrivé à un point...on ne s'est plus vu du tout...
Donc, quand j'ai accouché... cela faisait sept mois que je ne voyais
plus mes beaux-parents... Et ici...on ne les aurait plus jamais vus...
mais ils ont intenté une procédure en jus-tice pour avoir un droit de
visite sur la petite.》
Etre une mère 109

Ou encore:

-Mme G:《Elle[la belle-mère]m'a insultée...comme un chien


en plein milieu d'un grand magasin... et pour lui [le mari]... il l'a
très mal vécu. J'étais enceinte de huit mois, je crois...je me
faisais insultercomme un chien... c'était incroyable... elle m'a
traitée de tous les mots possibles et imagnables... Et pour lui
c'était une chose inconcevable... en insultant sa femme
enceinte... elle insul-tait sa fille [bébé à naître]... c'était quelque
chose d'impensable.»

La question de la rivalité avec la belle-mère souligne que,pour


l'homme aussi, il y a une tentative de règlement de dettes. Gérard
Pommier évoque cette jalousie, cette rivalité inévitable-parfois
mieux dominée. Il peut s'agir, pour un homme, d'avoir un enfant
pour la mère (sa propre mère, la belle-mère de son épouse), ou
pour une femme, de son père (de son propre père). Quoiqu'il soit
diffi-cile de résumer, examinons le cas qui nous occupe ici, c'est-à-
dire lorsque l'enfant est destiné à la belle-mère de l'épouse,c'est-
à-dire à la mère du mari : « Dans les suites d'un accouchement, une
lutte qui pour être feutrée n'en estpas moins acharnée risque de
déchirer la mère du géniteur et la femme de ce dernier. Il s'agit
d'un nouvel épisode du déni de la castration, qui va se jouer, à un,
deux ou trois personnages selon que la femme qui vient
d'accoucher se débat contre sa propre mère ou qu'elle s'oppose à
sa belle-mère,ou selon qu'elle consent à leur bailler la part de chair
qu'est son enfant pour un temps indéterminé, en suivant des
clauses particulières de chacun des protagonistes6.》
S'il y a bien dette, ou sentiment de dette, c'est rarement le mari
qui entrera en conflit avec sa mère. Il laissera le terrain de la
confrontation à sa propre femme.

D.B.:Et votre mari, que pensait-il des disputes?


-Mme E:«Mon mari, il était d'accord avec moi, mais il pré-
férait ne pas s'en mêler... sinon il allait se disputer avec eux...et
puis dire des choses qu'il aurait regrettées après... non, ça allait
faire des problèmes... non, c'était moi... c'était moi qui devais
parler...》
-Mme J:«Mon mari... il s'en rendait compte, mais il ne disait
rien... il ne voulait pas faired'histoire.》
Parfois l'épouse (la mère du bébé qui vient de naître) essaye de
trouver des explications à ce déferlement. Cette violence intrigue
et
110 LE PLAISIR ET LES MÈRES

appelle une demande d'interprétation, tant on a peu l'habitude d'as-


socier amour et haine dans le sentiment maternel:
-Mme G :«Je crois que c'est une femme [la belle-mère de celle qui
parle, la mère du mari] qui a eu un enfant... plus par accident
qu'autre chose... et qui... c'est un fils unique... et pour moi, une
chose significative qui m'a donné cette idée-là... c'est une femme
qui n'a pas pris un gramme pendant sa grossesse... au contraire,elle
a perdu du poids... j'ai vu des photos de cette période-là... On aurait
dit... elle était plus mince que maintenant... et je ne sais pas,j'ai
l'impression... que cette femme n'a jamais voulu avoir d'en-fant...
qu'elle l'a eu par accident... et qu'elle lui en a toujours voulu.》

Cette paradoxale association de l'amour et de la haine semble sans


doute toujours aussi problématique à beaucoup. On peut l'in-terroger
sur son versant mythique et nous l'avons fait en reprenant les propos
de Julia Kristeva et de Monique Schneider. On peut aussi tenter une
lecture du versant fantasmatique. Pourquoi avoir tant de mal avec
l'ambivalence fondamentale qui nous caractérise,si ce n'est parce que
cela représente pour chacun d'entre nous une façon d'interroger
l'origine, le sens même de son existence ? De quel désir suis-je issu, de
quel subtil mélange d'amour et de haine ai-je émergé ? Et bien sûr
d'aucuns parleraient ici de scène primi-tive...

7. DE LA PAROLE QUI INSTITUE ET QUI SÉPARE

Il y aura toujours un espace entre le désir de la mère et l'enfant issu


de ce dé[Link] cet espace prend place l'édification identitaire de
l'enfant. C'est cet espace irréductible qu'instaure la parole de la mère.
En effet, être mère d'un enfant, c'est installer
immédiatement,radicalement, des mots entre lui et soi, c'est le
plonger dans un bain de langage, comme pour tenter de décrire, sans
jamais y parvenir,la fusion perdue. C'est accrocher un certain nombre
de mots, de signifiants,qui parlent du désir qui a créé cet enfant-là, à
ce moment-là, dans cette histoire-là. Difficile lecture à repérer en
dehors du long déploiement d'une cure, elle n'en mérite pas moins
d'être évoquée. Reprenons les propos de Patrick De Neuter : « Dans
le
Etre une mère 111

chair à chair mère-enfant, tout à la fois fonctionnel et


érotique,le langage fait coupure au moins à trois titres. Les
échanges verbaux impliquent une distance qui se réduit
sensiblement dans les échanges non verbaux. Par ailleurs, le mot
lui-même a un effet d'absentéification de la chose. Enfin, le
langage lui-même com-porte des signifiants familiaux qui
différencient chacun et lui indi-quent une place dans la
structure62.»Il me faut fermer cette brève allusion au registre
symbolique et au signifiant, en rappelant l'im-portance du
nouage, de l'articulation entre les trois registres consti-tuant
l'humain à savoir le symbolique, l'imaginaire et le réel.
Nous avons déjà souligné des aspects imaginaires de la mère
toute-puissante, Une devant l'origine, et les aspects réels
nécessai-rement inclus dans la maternité par le processus même
de la mater-nité et de l'accouchement. Nous venons d'aborder
le registre symbolique par le biais du signifiant. Nous aborderons
aussi dans I'approche de la place d'un tiers les aspects non
seulement symbo-liques mais aussi imaginaires et réels de la
paternité.Lacan symbo-lise cette indispensable articulation en
utilisant l'image du næud boroméen qui ne peut se maintenir
que si ses trois boucles sont soli-daires. Si l'une d'elles cède, les
deux autres lâchent...
Comment conclure cette approche de la traversée
maternelle?Chaque thème abordé s'imbrique dans les autres, et
l'on a parfois l'impression de ne rien dire d'autre que ceci:quand
une femme rencontre La Mère, l'issue est à jamais imprévisible.
Sentiments de complétude et de désillusion se disputent la
scène, ainsi que dévouement et dette, tout comme jouissance et
angoisse.
La dette d'amour infini permettra d'aborder, dans le prochain
chapitre,la question du désir féminin après l'accession à la mater-
nité, et celle du désir après cette traversée. Quel est le sens de
ce désir? A quoi s'accroche-t-il ou de quoi se détache-t-il ? Il y a
véri-tablement quelque chose dans le désir qui demande autre
chose que ce qu'il paraît. Que dire de la demande d'amour et de
sa liaison au désir?
Mon expérience de clinicienne m'a souvent permis d'entendre
combien les questions de la féminité et leur rapport avec la
sexua-lité féminine, même si elles étaient reléguées dans un fond
de tiroir pendant des années au point qu'on imagine qu'elles
aient disparu,peuvent resurgir sous une forme tout aussi
déroutante qu'inquié-tante et réactiver un désir aussi vif
qu'auparavant. Ainsi l'histoire
112 LE PLAISIR ET LES MÈRES

de cette femme de quarante-neuf ans, suivie il y a quelques années en


thérapie et qui, après avoir investi toute son énergie et sa líbído dans
l'éducation et la prise en charge de sa fille, après avoir vécu pendant
trente ans avec un mari qui ne fut jamais vraiment son amant,découvrait
avec beaucoup d'inquiétude le désir, le plaisir et l'orgasme avec un autre
homme. Quand je l'amenai à se demander pourquoi tout cela se passait
maintenant, elle me dit : « Sans doute parce que j'ai élevé ma fille
jusqu'ici, c'était ça le plus important,maintenant elle est partie de la
maison, et c'est un peu elle qui m'a poussée à travers son propre accès
à la féminité à renaître au désir.»Tout comme une balancelle le
mécanisme semble s'orienter et bas-culer d'un côté ou de l'autre, sans
que jamais un des deux versants ne puisse se figer.
Refermons ce chapitre par un retour à Marguerite Duras qui évoque
de facon si frappante le personnage de La Mère, toute amour et toute
dévorante. Dans Un barrage contre le Pacifique, un garçon et une fille
(Joseph et Suzanne) tentent de se débattre contre l'amour maternel
dévastateur. C'est la mère (qui n'a d'autre nom que « la mère ») qui,
dans le roman, construit un barrage pour contenir le Pacifique. C'est
pourtant la fille, Suzanne, qui tente d'endiguer l'amour de « la mère ».

Non,Suzanne avait fait preuve jusqu'ici, avec la mère, d'une trop


grande docilité.

Et c'était là la chose la plus importante : il fallait avant tout se libérer de


mère, qui ne pouvait pas comprendre que dans la vie,on pouvait gagner
liberté, sa dignité, avec des armes différentes de celles qu'elle avait cru
bonnes. Carmen connaissait bien la mère,l'histoire des barrages, l'histoire
la concession, etc. Elle la faisait penser à un monstre dévastateur. Elle ava
saccagé la paix de centaines de paysans de la plaine. Elle avait voulu mêm
venir àbout du Pacifique. Il fallait que Joseph et Suzanne fassent attention
elle. Elle avait eu tellement de malheur que c'en était devenu un monstre
charme puissant et que ses enfants risquaient, pour la consoler de s
malheurs, de ne plus jamais la quitter, de se plier àses volontés, de se laiss
dévorer à leur tout par elle.

Il n'y avait pas deux façons, pour une fille, d'apprendre à quitter sa
mère.
Si ça gênait un peu Suzanne d'entendre dire cela de la mère,c'était
vrai, finalement. Depuis les barrages surtout, la mère était
dangereuse63.
Etre une mère 113

NOTES

[Link]. Melman, « Que veut une femme ?», art., cit., p.7.
[Link],Le Séminaire,Livre XX,[Link].
3. S. Tubert, « Demande d'enfant, désir d'être mère », in Esquisses
psychana-lytiques, n°18,Paris,p.160.
4. Synthôme, ancienne orthographe du mot symptôme, est à entendre au
sens lacanien du terme à savoir un symptôme qui a une fonction essentielle de
lien, de nouage des trois registres du sujet (imaginaire, symbolique et réel).
[Link],« Désirer un enfant ou enfanter un désir », art. cit., p. 93.
[Link].,p.94.
[Link] : « Sentiment d'attachement d'un être pour un
autre,souvent profond voire violent, mais dont l'analyse montre qu'il peut être
mnarqué d'ambi-valence, et surtout, n'exclut pas le narcissisme», in R.
Chemama, Dictionnaire de psychanalyse, op. cit., p. 10.
[Link],«La transparence psychique de la grossesse», art. cit.,p.41.
9.N. Stryckman,«Désir d'enfant », art. cit., p. 94.
10. M. Bydlowsky, « Désir d'enfant du côté maternel》, art. cit., p.23.
[Link] Neuter:«Le Réel, il se caractérise d'être cette part du
sujet,toujours présente, répétivement active, sur laquelle le sujet bute sans
cesse,qui a échappéet qui continue d'échapper aux tentatives
d'imaginarisation ou de symbolisation,autrement dit, à la prise dans l'univers
des images et des mots.[...]Son inaccessi-bilité trouve aussi sa cause dans
l'intense angoisse et l'horreur que suscite son approche. L'objet “ a ” réel,
béance masquée par les objets “a” imaginaires,fait partie de ce Réel du sujet.
», in P. De Neuter, Les Folles Passions de Louis II de Bavière, Point Hors
Ligne,1993,p.26.
[Link],Psychanalyse des fonctions sexuelles de la
femme,PUF,1994,p.72.
[Link]ïm, La Folie des mères, op. cit., p. 10.
[Link],Le Livre du ca, Gallimard,1973.
[Link],L'Amour Maternel,[Link].,p.51.
[Link], La Part de l'ombre, op. cit., p. 115.
[Link],Un Souvenir d'enfance de Léonard de Vinci, Gallimard,1927,p.160.
[Link], La Vie est ailleurs, Gallimard, 1973,p.20.
19.S. Freud, Introduction à la psychanalyse, Payot,1959,p.137,cité par
[Link]-Cleirens,Les Mères imaginées:horreur et vénération, Les Belles
lettres,1988,p.11.
[Link].,p.13.
[Link],L'Ordre sexuel, Flammarion,1989,p.263.
[Link], L'Ombre et le Nom, op. cit., p. 60.
23. [Link],« Désir d'enfant », art. cit., p. 96.
[Link] à ce propos la définition de Haine : « L'alternance d'amour et de
haine,appelée hainamoration par Lacan... », in Dictionnaire de la
psychanalyse,[Link],[Link].,p.102.
25. M. Schneider reprend d'ailleurs une fois de plus son interrogation épisté-
mologique des concepts freudiens, et en particulier de l'image maternelle dans
La Part de l'ombre, Histoire d'un trauma féminin,[Link].
[Link], « Mère, terre ouverte », art. cit., p. 106.
[Link] à ce propos R. Schlesier, « Recherche et angoisses d'un très jeune
114 LE PLAISIR ET LES MÈRES

mythologue », à propos du petit Hans, in Le Genre Humain, Paris,n° thématique sur


le masculin.

[Link]-Cleirens, Les Mères imaginées, horreur et vénération, op. cit.


[Link].,p.28.
30. J. Kristeva, Pouvoirs de l'horreur, Seuil, 1980, pp. 185-187.
31.L.-F. Céline, Mort à crédit, p.531 et 541,cité par [Link],ibid.,p.187.
32.L.-F. Céline, Lettre à l'hindus, 1947, cité par J. Kristeva, ibid., p. 184.
33. N. Stryckman, « Désir d'enfant », art. cit., p.11.
[Link].,p.95.35. C. Couvreur,« Etrange et inquiétant, lorsque vacillent les mères
»,op. cit,p 1603.

36. S. Freud,« Au-delà du principe de plaisir », in Essais de


psychanalyse,Payot,1981,p.50.
37. M. Bydlowsky, « Désirer un enfant ou enfanter un désir », art. cit., p.95.
[Link],«Etrange et inquiétant,lorsque vacillent les mères », art.
cit.,p.1596.
39. Notons à ce propos que Jacques Lacan renvoie également, dans son sémi-
naire consacré à l'angoisse, au texte freudien cité même si sa lecture de l'angoisse
differe de celle de Freud. Il développe ainsi l'idée que l'angoisse est non pas pro-
tection contre l'irruption du réel, mais bien du réel, ou encore le moment où il y a
manque de manquant. « De même que j'ai abordé l'inconscient par le mot d'es-
prit, j'aborderai l'angoisse par l'Unheimlich. [...] Je vous ferai simplement obser-ver
qu'il peut se produire biendes choses dans le sens de l'anomalie, ce n'est pas ça qui
nous angoisse. Mais si, tout d'un coup, vient à manquer toute norme, c'est-à-dire
ce qui fait le manque, car la norme est corrélative à l'idée de manque, si tout d'un
coup42.C.
ça Couvreur,«Etrange
ne manque pas, c'estet inquiétant,lorsque
à ce moment-là vacillent les mères»,[Link].,p.1604.
que commence l'angoisse.», in
Séminaire L'Angoisse, Paris, 1962-1963,p.50.
[Link],L'Inquiétante étrangeté, et autres essais, Gallimard,
1985,[Link].,p.258.

[Link],«Stabat Mater, le paradoxe : mère ou narcissisme primaire》,in


Histoires d'amours, Denoël, 1983,p. 310.
44. N. Stryckman, « Désir d'enfant », art. cit., p. 103.
45.J. Kristeva, « L'amour maternel », in Maternité en mouvement, de A.-[Link]
Vilaine,Saint-Martin,1986,p.51.
[Link], « Remarques sur la féminité... », art. cit., p. 75.
47. M. Godelier, Essai sur le don, Fayard, 1996,p 25.
[Link],p.6.
[Link],Sociologie et Anthropologie, PUF, 1950,p.159.
[Link] pourrait lire aussi cet aspect fondateur du lien simplement en le ratta-
chant à l'édification du narcissisme et à ce que Lacan a conceptualisé sous la forme
du schéma L,à savoir l'édification d'un moi à travers le regard de petits autres et
sous l'égide d'un grand Autre.
[Link], Féminité, Maternité, op. cit.
52. N. Stryckman, « Désir d'enfant », art. cit., p.96.
[Link].
54. G. Pommier, « Particularités du désir féminin », in Le Bulletin freudien,n°
18,1991,p.43.
Etre une mère 115

[Link] le détour de l'étude de Don Juan,qu'elle considère comme le


reflet inverse de la structuration d'Hamlet, et donc aussi de la pensée
freudienne, [Link] interroge l'abandon de la théorie de la séduction
au profit de la mère ravageante, in Don Juan et le procès de la séduction,
[Link].
[Link], « Que veut une femme?», art. cit., p.9.
[Link],«Culpabilité », in L'Apport freudien, Bordas,1993,p.81.
[Link],Féminité, Maternité, op. cit., p.62.
[Link],Du bon usage érotique de la colère, Aubier,1994.
[Link].,p.199.
[Link].,p.198.
[Link] Neuter,« Enfants de chair, enfants de rêve, enfants
d'inconscient》,[Link].,p.4.
[Link], Un barrage contrele Pacifique, Gallimard, 1950,pp.183-184.

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