Fausse Question Humanisme
Fausse Question Humanisme
Christophe Perrin
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1. Boris Vian s’en fait l’écho dans une caricature aussi célèbre que la conférence elle-
même : « Dès le début de la rue, la foule se bousculait pour accéder à la salle où Jean-Sol Partre
donnait sa conférence. Les gens utilisaient des ruses les plus variées pour déjouer la surveillance
du cordon sanitaire chargé d’examiner la validité des cartes d’invitation, car on en avait mis en
circulation de fausses par dizaines de milliers. Certains arrivaient en corbillard et les gendar-
mes plongeaient une longue pique d’acier dans le cercueil, les clouant au chêne pour l’éternité
[…] ; d’autres se faisaient parachuter par avion spécial (et l’on se battait aussi au Bourget pour
monter dans l’avion). Une équipe de pompiers prenait ceux-là pour cible et, au moyen de lan-
ces d’incendie, les déviait vers la scène où ils se noyaient misérablement ; d’autres enfin ten-
taient d’arriver par les égouts. On les repoussait à grands coups de souliers ferrés sur les join-
tures […]. Mais rien ne décourageait ces passionnés […] et la rumeur montait vers le zénith, se
répercutant sur les nuages en un roulement caverneux » – L’écume des jours (1947), Romans,
Nouvelles, Œuvres diverses, Paris, LGF, 2001, p. 118.
2. Le terme apparaît dans un article d’Alexandre Astruc – « Huis clos de J.-P. Sartre »,
Poésie 44, n° 20, juil.-oct. 1944, p. 105 –, est très vite cautionné par Heidegger – « Le principe
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pas pour lui plaire mais qu’il choisit d’assumer malgré lui 3. Échec déplora-
ble de l’autre : alors qu’il s’y agit, par un discours pédagogique et apologéti-
que, de dissiper plus d’un malentendu, sinon de faire taire plus d’une criti-
que, Sartre va paradoxalement les alimenter, du moins les renforcer. Car
pour certains de ses auditeurs comme, bientôt, pour bon nombre de ses lec-
teurs 4, sa défense et son illustration de l’existentialisme, « contre un certain
nombre de reproches qu’on lui a adressés 5 », ne tiennent pas. Établies au
titre de ce que celui-ci ne se définit pas autrement, positivement, que comme
un humanisme, soit, au second sens d’un mot qui en a « deux […] très dif-
férents 6 », comme une philosophie « où l’homme n’est pas enfermé en lui-
même mais toujours présent dans un univers humain 7 », elles constituent,
dit-on, une trahison, un mensonge, une erreur ou un calcul, c’est selon.
premier de Sartre selon lequel l’existentia précède l’essentia justifie en fait l’appellation d’“exis-
tentialisme” que l’on donne à cette philosophie », Brief über den Humanismus, in Wegmarken,
Francfort-sur-le-Main, Klostermann, 1976, p. 329 – et, sitôt repris par Sartre, se voit adopté par
tous comme le précise Marc Beigbeder: « Avec lui le mot d’existentialisme, qui ne semblait pas,
aux spécialistes, devoir passer l’université – ils oubliaient la valeur magique des mots et qu’ils
frappent d’autant plus qu’ils sont obscurs – entre dans la bouche du bourgeois et de sa
concierge », L’homme Sartre. Essai de dévoilement préexistentiel, Paris, Bordas, 1947, p. 18-19.
3. D’après Simone de Beauvoir, « Sartre avait refusé que Gabriel Marcel lui appliquât cette
étiquette : “Ma philosophie est une philosophie de l’existence; l’existentialisme, je ne sais pas
ce que c’est.” Je partageais son agacement. […] Mais nous protestâmes en vain. Nous finîmes
par reprendre à notre compte l’épithète dont tout le monde usait pour nous désigner » (La force
des choses, Paris, Gallimard, 1963, I, p. 60). Cela se fait pourtant à regret. Aussi Sartre confiera-
t-il à Michel Contat : « Le mot est idiot. Ce n’est d’ailleurs pas moi, comme vous le savez, qui
l’ai choisi: on me l’a collé et je l’ai accepté. Aujourd’hui, je ne l’accepterais plus. Mais personne
ne m’appelle plus “existentialiste”, sauf dans les manuels, où ça ne veut plus rien dire »
(« Autoportrait à soixante-dix ans » (1975), Situations X, Paris, Gallimard, 1976, p. 192).
4. Rappelons que l’éditeur Nagel qui, devant la foule présente à la conférence, « ne perd
[ra] pas le nord », « embarque [ra] aussitôt les feuillets » de l’orateur pour les propager dans le
monde entier », et cela contre sa volonté. Et le philosophe de déplorer très vite « le caractère
hâtif, schématique, approximatif et le titre opportuniste » donné à son texte qui, selon lui, ser-
vira « aux journalistes pour parler de [s] a philosophie sans la lire » (Jeannette COLOMBEL, Sartre
ou le parti de vivre, Paris, Grasset, 1981, p. 263).
5. L’existentialisme est un humanisme, Paris, Nagel, 1946, p. 9 ; abrégé par la suite EH.
6. Ibid., p. 90.
7. Ibid., p. 93.
8. L’expression est de Vincent Descombes (Le Même et l’Autre. Quarante-cinq ans de
philosophie française (1933-1978), Paris, Minuit, 1979, p. 124) qui l’applique au débat des
Sartre humaniste 299
reux de tenir son rang, et même d’affermir sa place dans le champ intellec-
tuel, Sartre ne pourrait pas ne pas s’engager dans le débat de son temps. Sur
la question, il prendrait donc position moins par conviction que par « stra-
tégie 9 ». Habile, sa tactique n’en serait pas moins facile à cerner : puisque
opposants et partisans de l’humanisme s’affrontent alors moins que ces
mêmes partisans entre eux, marxistes et chrétiens revendiquant également,
chacun à leur manière, le titre d’humanisme véritable, Sartre déciderait de
jouer dans leur camp et, pour mieux s’opposer à eux, s’efforcerait de déce-
ler dans leurs doctrines quelque inconséquence, en sorte de pouvoir présen-
ter la sienne, non seulement comme une troisième voie possible, mais encore
comme la seule capable de déplacer le rapport de forces, c’est-à-dire de
dépasser l’alternative entre les pensées de gauche et de droite. Ainsi, puis-
que la culture n’a pu empêcher la barbarie et, pis, que l’Homme 10 a su tuer
l’homme dans les camps de la mort, comme ses concurrents, Sartre prend
contre ses rivaux, Sartre prend fait et cause pour un humanisme d’un genre
nouveau. Car revenir à l’homme concret par-delà l’homme abstrait et soi-
disant en soi qu’est le bourgeois hypostasié, ou rappeler à la brebis égarée
qu’elle est l’unique créature faite à l’image d’une transcendance qui fait sens,
ne font que répéter le geste même du courant d’idées que l’on entend
condamner : celui qui fait miser sur l’homme et le hisser, d’emblée, au-des-
sus des autres réalités. Qu’ils le distinguent par une nécessité – celle d’avoir,
hic et nunc, à produire ses conditions d’existence – ou par une propriété –
celle d’être, mutatis mutandis, la copie de son original –, marxistes et chré-
tiens valorisent autant l’homme que les philosophes des XVIIe et XVIIIe siè-
cles qui le différenciaient par une faculté – celle de juger ou, a minima, de
concevoir et de rechercher la raison des choses. Or « il y a un autre sens de
l’humanisme 13 », invincible à tout culte de l’homme.
années 1960 entre Sartre et le structuralisme. Alain Renaut la reprend pour lui offrir une exten-
sion plus large (Sartre, le dernier philosophe, Paris, Grasset, 1993, p. 23).
9. C’est l’avis d’Arnaud TOMES, « L’existentialisme est un humanisme », Sartre, Paris,
Ellipses, 1999, p. 27.
10. L’Homme, ici, « avec sa grande hache », comme le dira Georges Perec de l’Histoire – W
ou le souvenir d’enfance, Paris, Denoël, 1975, p. 13.
11. EH, p. 90.
12. Ibid., p. 92 et 93.
13. Ibid., p. 92.
300 Christophe Perrin
Une erreur pour Heidegger : parce que l’humanisme, quel qu’il soit, est
toujours d’essence métaphysique, et que la métaphysique porte en elle les
germes de ce désastre qui fait de l’homme et, plus précisément, de sa
volonté, l’étalon de toute réalité, professer l’humanisme, même en se don-
nant la peine de le repenser, c’est se méprendre, puisque prendre un mal
pour un bien ou, pour être exact, prendre le mal pour le remède. Doutant
justement que le remède soit ici dans le mal et, par là même, doutant de la
nécessité de redonner un sens à un mot galvaudé, l’auteur du fameux Brief
über den Humanismus préfère, lui, prendre le contre-pied de ses contempo-
rains. Optant pour un renoncement à l’idée d’homme au profit d’une médi-
tation sur l’être, fût-ce par le truchement de l’étant que je suis ressaisi
comme son « berger » ou comme le gardien de sa vérité 14, c’est à une « pen-
sée […] contre l’ “humanisme” » qu’il s’efforce de contribuer, pensée qui
métaphysique dont les grands principes sont par lui clairement formulés –
« l’existence précède l’essence », « il faut partir de la subjectivité », « nous
sommes sur un plan où il y a seulement des hommes 16 » –, il mécomprend
la stricte position de celui dont il dit s’inspirer et qu’il n’hésite pas à comp-
ter parmi les parangons de l’existentialisme athée 17. D’où l’étonnement dont
Jean Beaufret fait part à Heidegger le 10 novembre 1946 – comment Sartre
peut-il prendre autant de liberté avec sa pensée et pourtant s’en réclamer ?
– et l’agacement dont fait preuve son correspondant de Fribourg en retour
– loin que l’existentia de la réalité humaine précède son essentia, c’est
l’ « essence » du Dasein qui réside dans son ek-sistence; loin qu’il convienne
de commencer par la subjectivité, c’est avec elle qu’il faut en finir ; loin que
nous soyons uniquement entre hommes et toujours au premier plan, « nous
sommes sur un plan où il y a principalement l’Être 18 ». Aurait-il très bien
lu toute la métaphysique que, aux yeux de Heidegger, Sartre ne l’en aurait
14. Martin HEIDEGGER, Brief über den Humanismus, in Wegmarken, op. cit., p. 331.
15. Ibid., p. 346 et 348.
16. EH, p. 17 et 36.
17. «… il y a deux espèces d’existentialistes : les premiers, qui sont chrétiens, et parmi les-
quels je rangerai Jaspers et Gabriel Marcel, de confession catholique; et, d’autre part, les exis-
tentialistes athées parmi lesquels il faut ranger Heidegger, et aussi les existentialistes français
et moi-même », ibid., p. 16-17.
18. Martin HEIDEGGER, Brief über den Humanismus, p. 334.
Sartre humaniste 301
pas moins fort mal lu 19, quand bien même, « en vérité », « Sartre a vu très
vite ce que Heidegger et ses épigones lui reprochent de n’avoir pas vu 20 ».
Un mensonge pour ses détracteurs : parce que Sartre, dans son « petit
exposé 21 », ne revient pas sur les acquis de sa grande œuvre, ni sur la défi-
nition de la réalité humaine comme néant, ni sur la négation de toute valeur
a priori, mais qu’il y maintient au contraire que l’homme « n’est d’abord
rien » et que « rien n’est au ciel intelligible 22 », pas même l’humanisme a for-
tiori : « l’existentialisme n’est pas un humanisme23 ». Et Jean Kanapa, pour-
tant son ancien élève et l’un de ses proches 24, de formuler sous ce titre un
jugement partagé de tout côté. Bon gré mal gré, Sartre réussit en effet le tour
de force de réunir, contre lui, deux fronts. Avant qu’il n’intervienne publi-
quement, les marxistes dénonçaient pour leur part le « quiétisme du déses-
poir 25 » de sa doctrine – sans idéal, impératif ou commandements pour gui-
der notre praxis, comment ne pas être voué au pessimisme de l’inaction? –,
19. Changement d’avis rapide du maître de Messkirch qui écrivait à Sartre le 28 octobre
1945, soit un jour avant sa conférence : « pour la première fois, je rencontre un penseur indé-
pendant, qui a fait à fond l’expérience du domaine à partir duquel je pense. Votre livre [L’être
et le néant] fait montre d’une compréhension immédiate de ma philosophie, telle que je ne l’ai
encore pas rencontrée » – Brief an Jean-Paul Sartre, in Frédéric de TOWARNICKI, À la rencon-
tre de Heidegger. Souvenirs d’un messager de la Forêt-Noire, Paris, Gallimard, 1993, p. 83.
20. Sartre indiquant clairement, dans L’être et le néant, les limites, sinon les erreurs de
Heidegger quant aux questions de la conscience et du néant, Yves-Charles Zarka peut l’affir-
mer : Sartre « a compris, pour ainsi dire dès le départ, ce qui l’opposait fondamentalement à
Heidegger » – « La question de l’humanisme », Cités, 2005/2, n°22, p. 5.
21. EH, p. 12.
22. Ibid., p. 22-23.
23. Jean KANAPA, L’existentialisme n’est pas un humanisme, Paris, Éditions sociales, 1947.
24. Proche, puisque ancien membre de Socialisme et liberté, Kanapa s’attirera en 1954 les
foudres de son maître, qui conclura un article des Temps modernes sur ces mots : « le seul cré-
tin, c’est Kanapa » – « Opération Kanapa » (mars 1954), Situations VII, Paris, Gallimard, 1965,
p. 103.
25. EH, p. 9.
26. Ibid., p. 11.
27. Ibid., p. 10. Sartre anticipe quasi littéralement la critique que lui fera Kléber Haedens:
« Sartre manifeste un goût répugnant pour tout ce qui est sordide et laid. […] Le pays de Sartre
302 Christophe Perrin
sur la forme, mais à une seule et même accusation sur le fond que se voit
confronté le philosophe. Qu’on la lui fasse au nom de son idéalisme qui, pour
les marxistes, confine au bourgeoisisme – ainsi que l’écrit Roger Garaudy,
« la nausée de vivre n’est pas chez ceux qui vivent de leur travail, mais chez
ceux qui vivent du travail des autres 28 » –, ou au nom de son nihilisme qui,
pour les chrétiens, frise le satanisme – comme l’affirme Gabriel Marcel,
« l’acte par lequel le philosophe […], niant tout au-delà, tout arrière-monde,
s’enferme dans le cercle étroit de l’immanence, se présente […] comme le
refus luciférien qu’oppose une individualité rebelle et ivre d’elle-même aux
signes, aux appels auxquels seul l’Amour aurait le pouvoir de la rendre sen-
sible 29 » –, tous s’accordent avec Henri Lefebvre : « l’humanisme est une
reconquête de la santé humaine » ; or, « dire : “l’enfer, c’est les autres”, c’est
nier l’humanisme 30 ».
Une trahison pour ses fidèles lecteurs: parce que le romancier s’est amusé
est celui des hôtels borgnes et des tentatives d’avortement. La beauté, la légèreté, la lumière, le
bonheur, la fantaisie, la nature ont certainement pour lui quelque chose d’intolérable. Son
œuvre, dépourvue de tout charme, […] n’offre même pas les attraits d’une horreur profonde.
Elle se traîne à la surface d’eaux malsaines et boueuses » (Une histoire de la littérature fran-
çaise, Paris, Sfelt, 1949, p. 474).
28. Roger GARAUDY, Grammaire de la liberté, Paris, Éditions Sociales, 1950, p. 13-14.
29. Gabriel MARCEL, Homo viator, Paris, Paris, Aubier-Montaigne, 1944, p. 245. Souli-
gnons que Pierre-Henri Simon ira dans le même sens en qualifiant de « métaphysique de Satan »
« la seule affirmation de la liberté de l’homme, autant que l’on cherche à la grandir et à la rap-
procher de la liberté divine », affirmation qui, à ses yeux, « ne suffit pas à conjurer la malfai-
sance » ni à « contenir son orgueil » (L’homme en procès. Malraux, Sartre, Camus, Saint-
Exupéry, Neufchâtel, La Baconnière, 1950, p. 88-89).
30. Cité dans Dominique AURY, « Qu’est-ce que l’existentialisme? Bilan d’une offensive »,
Les Lettres françaises, n°83, 24 novembre 1945, p. 5. Est-il nécessaire de rappeler que Lefebvre
aimait appeler l’existentialisme l’excrémentalisme ?
31. EH, p. 90.
32. Ibid., p. 106-108.
Sartre humaniste 303
dalisait [l] es déçus: ce qui les scandalisait, c’est que j’avais été amené, selon
eux, à renier par engagements successifs, ce qu’il y a de non-humanisme dans
La nausée. Ce que je considérais comme un progrès était pour eux un revi-
rement 35 ». Au fameux aveu d’humanisme de 1945, que tous ont désavoué,
succède ainsi, en 1967, un courageux aveu de maturation, que nul ne dés-
avouera.
il a souvent choisi de “penser contre soi”, faisant un difficile effort pour “bri-
ser des os dans sa tête” 36 ». Or le premier os à briser n’est autre que son
enfance petite-bourgeoise retracée dans Les Mots, enfance où il est fabriqué
par les regrets des adultes qui l’entourent et programmé pour être l’homme
de lettres qu’il sera toujours. Sa passion sincère pour la lecture lui fait, bien
sûr, lire les classiques et découvrir les dictionnaires. Mais commuée en fer-
veur malsaine par l’admiration démesurée de ses proches, elle le pousse bien-
tôt à se réfugier dans un monde imaginaire pour y vivre par procuration les
aventures de ses héros, Michel Strogoff, Grisélidis ou Pardaillan, et, pis, à
confondre les mots avec les choses jusqu’à tenir la fiction livresque pour la
seule réalité et la réalité pour un modeste succédané de vie:
le Grand Larousse me tenait lieu de tout: j’en prenais un tome au hasard, der-
rière le bureau, sur l’avant-dernier rayon, A-Bello, Belloc-Ch ou Ci-D, Mele-
papillons posés sur de vraies fleurs. Hommes et bêtes étaient là, en personne :
les gravures, c’étaient leurs corps, le texte, c’était leur âme, leur essence sin-
gulière ; hors les murs, on rencontrait de vagues ébauches qui s’approchaient
plus ou moins des archétypes sans atteindre à leur perfection : au Jardin
d’Acclimatation, les singes étaient moins singes, au Jardin du Luxembourg,
les hommes étaient moins hommes. Platonicien par état, j’allais du savoir à
son objet; je trouvais à l’idée plus de réalité qu’à la chose, parce qu’elle se don-
nait à moi d’abord et parce qu’elle se donnait comme une chose. C’est dans
les livres que j’ai rencontré l’univers : assimilé, classé, étiqueté, pensé, redou-
table encore ; et j’ai confondu le désordre de mes expériences livresques avec
le cours hasardeux des événements réels. De là vint cet idéalisme dont j’ai mis
trente ans à me défaire 37.
Pour s’en départir, Sartre, qui travaillera « toute [s] a vie » à « donner à
l’homme à la fois son autonomie et sa réalité parmi les objets réels 38 », s’ap-
puie, on le sait, sur « une idée fondamentale de Husserl 39 », planche de salut
36. Simone de BEAUVOIR, La cérémonie des adieux, Paris, Gallimard, 1981, p. 15. Beauvoir
cite ici Sartre lui-même : « Je fus amené à penser systématiquement contre moi-même au point
de mesurer l’évidence d’une idée au déplaisir qu’elle me causait », Les mots, Paris, Gallimard,
1964, p. 210.
37. Les mots, op. cit., p. 38-39.
38. «… en évitant l’idéalisme » précisément, « et sans tomber dans un matérialisme méca-
niste » – « Sartre par Sartre » (26 janvier 1970), Situations IX, Paris, Gallimard, 1972, p. 104.
39. « Une idée fondamentale de la phénoménologie de Husserl : l’intentionnalité » (jan-
vier 1939), Situations I, Paris, Gallimard, 1945, p. 31-35. Et Sartre de lui réaffirmer son attache-
ment au soir de sa vie : « C’est une idée que je garde encore, une idée qui ne vient pas de moi,
Sartre humaniste 305
aux vertus cardinales selon lui. Alors qu’ « il y a deux façons de tomber dans
l’idéalisme : l’une consiste à dissoudre le réel dans la subjectivité, l’autre à
nier toute subjectivité réelle au profit de l’objectivité 40 » , il est un moyen
d’ « affirmer à la fois la souveraineté de la conscience et la présence du
monde 41 », celui que le fondateur de la phénoménologie « exprime dans cette
fameuse phrase: “Toute conscience est conscience de quelque chose” 42 ». Car
ce qui est dit ici, c’est l’intentionnalité de la conscience, c’est-à-dire l’incom-
mensurabilité de celle-ci et des choses. Dès lors, tout est dit : et que la
conscience n’est pas une chose mais un mouvement vers les choses, en sorte
qu’être conscient d’un arbre, ce n’est ni le faire entrer dans ma conscience,
ni faire entrer ma conscience en lui, mais « [m]’éclater vers lui 43 » ; et que
la conscience est toujours à distance et demeure comme à la périphérie des
choses dont elle a conscience, en sorte qu’être conscient d’un masque japo-
nais, c’est l’appréhender sans se l’approprier, s’approcher de lui sans coïnci-
reflétant fidèlement les choses : « si, par impossible, vous entriez “dans” une
conscience, vous seriez saisi par un tourbillon et rejeté au-dehors, […] car la
conscience n’a pas de “dedans”; elle n’est rien d’autre que le dehors d’elle-
même et c’est cette fuite absolue, ce refus d’être substance qui la constituent
comme une conscience 44 ». Aussi la conscience est-elle au monde, du monde,
dans le monde, jetée « sur la grande route, au milieu des menaces, sous une
aveuglante lumière 45 ». Et puisque ce qui nous est le plus intime est intime-
ment tourné vers l’extérieur, alors « ce n’est pas dans je ne sais qu’elle retraite
que nous nous découvrirons, c’est sur la route, dans la ville, au milieu de la
foule, chose parmi les choses, homme parmi les hommes 46 ».
Homme parmi les hommes: le mot vaut pour mot d’ordre de la charge
donnée par Sartre dans La nausée contre l’humanisme idéaliste de la
mais qui m’est nécessaire » (Simone de BEAUVOIR, Entretiens avec Jean-Paul Sartre. Août-
Septembre 1974, La cérémonie des adieux, op. cit., p. 231).
40. Questions de méthode (1957), in Critique de la Raison dialectique, Paris, Gallimard,
1985, I, p. 30, note 1 ; abrégé par la suite CRD.
41. Simone de BEAUVOIR, La force de l’âge, Paris, Gallimard, 1960, p. 156.
42. « Une idée fondamentale de la phénoménologie de Husserl : l’intentionnalité »,
Situations I, op. cit., p. 33.
43. Ibid., p. 34.
44. Ibid., p. 33.
45. Ibid.
46. Ibid., p. 34-35.
306 Christophe Perrin
Si l’ignorent ces « aveugles humanistes 64 » que sont le docteur Rogé et, plus
généralement, « les médecins, les prêtres, les magistrats et les officiers »,
pourtant « professionnels de l’expérience » qui « connaissent l’homme comme
s’ils l’avaient fait 65 », le rappeler est tout le rôle et le mérite de Roquentin,
« garçon sans importance collective 66 » qui, en bon nominaliste, ne croit pas
à l’Homme, mais seulement en l’existence des individus.
ment agrégé de lui révéler son secret: le philosophe y reconnaît une identité
dans la multiplicité de ceux qui la composent, celle qui, sans constituer une
nature humaine, veut que l’être-homme soit “être-en-commun”, en sorte que
le pour-soi renvoie toujours au pour-autrui, autrui n’étant ni cette abstrac-
tion désincarnée évoquée par les dictionnaires de sa jeunesse, ni un exem-
plaire d’une essence universelle adulée par les notables de sa première œuvre
romanesque, mais cet homme-ci, précis, avec, pour ou contre lequel il vit.
Aussi le modèle de l’homme parmi les hommes élimine-t-il le mythe de
l’homme seul 72, sans que rien ne supprime l’apport de La nausée : moquée
en 1938, la « dignité de roseau pensant 73 » est encore bafouée en 1939, puis-
que la perdre totalement, « en principe, n’est pas tellement mauvais 74 ».
L’humanisme sartrien que le météorologiste militaire travaille à mettre au
point ne doit donc rien à ceux stigmatisés par l’écrivain pamphlétaire.
Si celui-ci, avant-guerre, « avait en horreur certaines catégories sociales,
ne font que le réaffirmer. Car alors qu’il est évident pour chacun que l’idéal
kantien de respect de la personne humaine n’a pas plus empêché le second
conflit généralisé que le premier, il l’est beaucoup moins pour tous, commu-
nistes et chrétiens, que le dépassement de la philosophie pratique « aux mains
pures 76 » passe par le rejet de son présupposé: celui de l’homme comme fin
et comme valeur, aussi ancré dans les idéologies qu’il l’est dans la littérature,
et donc dans les esprits. Sartre en veut pour preuve un mot de Cocteau.
S’exclamer, comme l’un de ses héros, que « l’homme est épatant », c’est sup-
72. « Je suis seul au milieu de ces voix joyeuses et raisonnables », La nausée, p. 13. Et Sartre
de faire écho au mot de Roquentin : « Tout homme est politique. Mais ça, je ne l’ai découvert
pour moi-même qu’avec la guerre, et je ne l’ai vraiment compris qu’à partir de 1945. Avant la
guerre, je me considérais simplement comme un individu, je ne voyais pas du tout le lien qu’il
y avait entre mon existence individuelle et la société dans laquelle je vivais. Au sortir de l’École
Normale, j’avais bâti toute une théorie là-dessus: j’étais “l’homme seul”, c’est-à-dire l’individu
qui s’oppose à la société et sur qui celle-ci ne peut rien, parce qu’il est libre. Ça, c’est l’évidence
sur laquelle j’ai fondé tout ce que je pensais, tout ce que j’écrivais et tout ce que je vivais avant
1939 » (« Autoportrait à soixante-dix ans », Situations X, op. cit., p. 176).
73. La nausée, p. 189.
74. Carnets de la drôle de guerre, novembre 1939-mars 1940, Paris, Gallimard, 1995, p. 28;
abrégé par la suite CDDG.
75. Simone de BEAUVOIR, La force de l’âge, op. cit., p. 155.
76. Aux mains pures, et même sans mains selon Charles PÉGUY, Victor-Marie, comte Hugo
(1910), in Œuvres en prose complète, Paris, Gallimard (Pléiade), t. 3, 1992, p. 331. À l’opposé
on le sait, Sartre, lui, réfléchit sur la nécessité, dans l’action révolutionnaire, de se salir les mains,
cf. Les mains sales.
310 Christophe Perrin
poser « que nous pourrions donner une valeur à l’homme d’après les actes les
plus hauts de certains hommes », position qui, pourtant, repose sur une
impossibilité et s’oppose à une réalité: d’une part en effet, l’homme ne pour-
rait « porter un jugement d’ensemble sur l’homme 77 » qu’à ne pas en être un,
et ne le serait-il pas qu’il n’y parviendrait encore pas, aucun des êtres vivants
qui ne sont humains n’étant manifestement doué de la faculté de juger; d’au-
tre part, l’homme n’est, de fait, pas déjà fait, comme l’est un livre ou un
coupe-papier, mais « toujours à faire 78 », en ce sens qu’il « existe avant de pou-
voir être défini par aucun concept » et qu’ « il ne sera qu’ensuite, et […] sera
tel qu’il se sera fait 79 ». Donc, si l’humanisme classique est insensé, c’est que
l’Homme est un non-sens: « l’homme est un faux universel 80 », le seul être
qui, en plus que de n’être pas ce qu’il est et d’être ce qu’il n’est pas, n’est ce
qu’il est que lorsqu’il n’est plus, autrement dit n’atteint une essence, parti-
culière, que lorsque cesse son existence singulière. Si « l’homme est une pas-
devient pas « une philosophie du sujet » que, d’ailleurs, elle « n’a jamais
été 85 ». Pensée comme intentionnalité en effet, « la conscience s’est purifiée,
elle est claire comme un grand vent, il n’y a plus rien en elle sauf un mou-
vement pour se fuir ». Mieux, elle est « une suite d’éclatements qui nous arra-
chent à nous-mêmes, qui ne laissent même pas à un “nous-mêmes” le loisir
de se former derrière eux, mais qui nous jettent au contraire au-delà d’eux,
dans la poussière sèche du monde, sur la terre rude, parmi les choses 86 ».
Traduisons : non seulement la conscience n’est pas un sujet, en sorte que le
cogito ne vaut que si l’on en reste stricto sensu à lui, présence au monde dont
rien ne dit qu’il soit substance, mais la conscience, en outre, se conçoit sans
moi, en sorte que la phénoménologie ne porte ses fruits que tant que n’y est
pas introduit un ego transcendantal, structure immanente privilégiée qui
fait disparaître la réalité. Tombé dans l’erreur du substantialisme, Descartes
doit être corrigé : s’ « il faut partir du cogito », c’est avec le souvenir « qu’il
sur une condition, la condition de l’homme étant celle d’un être qui « fait »
l’Homme en se faisant, et cela « à tout instant ». Or « n’est-ce pas cela l’hu-
manisme vrai 99 »? Comprenons-le bien: sa « plus grande dignité que la pierre
ou la table 100 », l’homme ne la doit qu’à cela : être lui-même « l’avenir de
l’homme 101 », et non pas l’enfant de Dieu, le capital le plus précieux ou
l’étant ceint « dans l’éclaircie de l’Être 102 ». Pour Sartre qui, lorsque
Heidegger « parle d’ “ouverture à l’être”, […] flaire l’aliénation 103 », le pen-
seur allemand ne fait pas mieux en effet que les chrétiens ou les marxistes.
Humaniste sans l’être, il tombe sous la même critique qu’eux: « toute phi-
losophie qui subordonne l’humain à l’Autre que l’homme […] a pour fon-
dement et pour conséquence la haine de l’homme: l’Histoire l’a prouvé 104 ».
Mais nul besoin de l’Histoire pour s’en assurer. Sa seule histoire fait à
Sartre mesurer cette haine qui le pousse bientôt à se donner un nouveau pro-
jet: « aider les hommes à soulever, ensemble, les pierres qui les étouffent 105 ».
Si, jusqu’en 1939, le philosophe qu’il est a « dépouill [é] l’homme en [lu] i
pour [s] e placer sur le terrain absolu du spectateur impartial 106 », celui de
« la conscience transcendantale, désincarnée, qui regarde “son” homme »,
s’il s’est contenté d’opposer l’individu à la société en infusant dans son pre-
mier roman son anarchisme inconscient 107, s’il s’est laissé persuader qu’un
clair pour lui que les écrivains ont d’autant plus à s’engager dans la cité qu’ils
ne peuvent pas ne pas le faire 108, témoigne de la leçon qu’il a tirée, neuf
mois durant, de l’expérience du camp de Trèves, « expérience de quelque
chose qui n’était pas [sa] liberté », « qui [le] gouvernait du dehors 109 » et qui
« f […] it entrer le social dans [sa] tête 110 » : le socialisme ne s’oppose pas à
la liberté car, celle-ci étant toujours d’emblée engagée dans une situation que
d’aucuns, par leur action, peuvent rendre aliénante, ce n’est que par l’action
du plus grand nombre qu’il est possible de faire en sorte qu’elle ne le
devienne pas. Corrigeant ce qu’il avait d’abord pu penser, Sartre comprend
que la liberté, en réalité, ne vaut jamais individuellement et que c’est tou-
jours collectivement que la libération peut se réaliser – ne serait-ce que parce
que la conscience de soi comme liberté revendiquant sa libération ne peut
104.CRD, I, p. 248.
105. « Avant-propos à Aden Arabie de Paul Nizan » (1960), Situations IV, p. 147.
106. CDDG, p. 126.
107. «… j’étais anarchiste sans le savoir quand j’écrivais La nausée ; et je ne me rendais pas
compte que ce que j’écrivais là pouvait avoir un commentaire anarchiste » – « Autoportrait à
soixante-dix ans », Situations X, p. 155.
108. « L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements.
Chaque silence aussi. Je tiens Flaubert et Goncourt pour responsables de la répression qui sui-
vit la Commune parce qu’ils n’ont pas écrit une ligne pour l’empêcher » – « Qu’est-ce que la lit-
térature ? » (1947), Situations II, Paris, Gallimard, 1948, p. 13.
109. « Sartre par Sartre », Situations IX, p. 99.
110. « Autoportrait à soixante-dix ans », Situations X, p. 179.
314 Christophe Perrin
111.CPM, p. 412.
112. CRD, I, p. 298.
113. L’Idiot de la famille : Gustave Flaubert de 1821 à 1857, Paris, Gallimard, 1971-1972,
I, p. 433 ; abrégé IF.
114. « Qu’est-ce que la littérature ? », Situations II, op. cit., p. 277.
115. TE, p. 86. Sur la critique de ce matérialisme, cf. « Matérialisme et révolution » (1946),
Situations III, Paris, Gallimard, 1949, p. 135-225.
116. CRD, I, p. 124.
117. Simone de BEAUVOIR, La force des choses, op. cit., I, p. 95.
Sartre humaniste 315
praxis est oppressive : par elle, […] les bourgeois affirment leur Être-Autre
par rapport aux exploités; ils sont ceux qui […] sont culture sans nature 133 »,
ceux qui, parvenant à nier, du moins à masquer les exigences de leur corps,
peuvent renier les mêmes talent, mérite et, finalement, statut qu’eux à ceux
que, par leur activité économique, ils privent de la possibilité de le faire.
Ainsi, le bourgeois s’identifie « à l’homme contre l’espèce autre, c’est-à-dire
le contre-homme qu’est l’ouvrier 134 » – ou, tout aussi bien, l’autochtone des
colonies, Sartre rappelant à bon droit qu’ « il n’y a pas si longtemps, la terre
126.Aussi Levinas sait-il gré à Sartre de l’humanisme qui est le sien : « L’existence d’un
humanisme existentialiste, c’est-à-dire – toute dogmatique d’école, même moderne, mise à part
– d’un humanisme intégrant les expériences fondamentales du monde moderne – voilà l’ap-
port essentiel de Sartre à notre cause, à la cause de l’homme » – « Existentialisme et antisémi-
tisme » (1947), Les imprévus de l’histoire, Paris, LGF, 1999, p. 122.
127. « Présentations des Temps Modernes », Situations II, p. 17.
128. Ibid., p. 17-18.
129. C’est là le « mythe de l’universel » bourgeois, dont Sartre, en 1945, souligne déjà les
dégâts : « les membres du Tiers-État à la Constituante étaient bourgeois en ceci qu’ils se consi-
déraient simplement comme des hommes », ibid., p. 18.
130. « Plaidoyer pour les intellectuels » (septembre-octobre 1965), Situations VIII, Paris,
Gallimard, 1972, p. 386-387.
131. CRD, I, p. 702.
132. Ibid., I, p. 717.
133. Ibid.
134. Ibid., I, p. 702.
Sartre humaniste 317
135.« Les Damnées de la terre » (septembre 1961), Situations V, Paris, Gallimard, 1964,
p. 167. Sur cette dénonciation, cf. aussi « Le colonialisme est un système » (mars-avril 1956),
Situations IV, p. 25-48.
136. CRD, I.
137. Ibid., I, p. 740-741.
138. EH, p. 118.
139. Éphémérides du Citoyen ou Bibliothèque raisonnée des Sciences Morales et
Politiques, Paris, 1765, n° 16, p. 247.
140. Pierre-Joseph PROUDON, Système des contradictions économiques ou Philosophie de
la misère (1846), in Œuvres choisies, Paris, Gallimard, 1967, p. 243-244.
141. Henry BLAZE DE BURY, « Les Borgia. Étude historique », Revue des Deux Mondes,
15 mars 1877, p. 273.
318 Christophe Perrin
de Sartre est sans appel : humanisme précise la doctrine qui est la sienne,
l’existentialisme, en tant qu’il s’agit à la fois d’une philosophie de l’humain
– si Dieu n’existe pas, alors n’existent que des hommes – et d’une philoso-
phie de l’homme par l’homme – s’il n’est pas d’Homme, chacun homme fait
l’homme –, en sorte que si l’on « range l’impossible Salut au magasin des
accessoires », reste « tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut
tous et que vaut n’importe qui 142 » – s’il n’est pas de valeurs a priori, nul
homme ne vaut plus ou moins qu’un autre homme. Que le mot d’existentia-
lisme – qui n’est pas même le sien – ne soit pas le dernier de Sartre n’empê-
che pas néanmoins l’idée d’humanisme de constituer le fil d’Ariane du sar-
trisme dont le cœur, s’il paraît osciller entre humanisme et non-humanisme
– et non pas entre humanisme et anti-humanisme –, ne balance pourtant
pas 143. Aussi l’aveu de la conférence de 1945 – aveu désavoué on l’a vu – ne
saurait-il valoir comme un désaveu du roman de 1938 – désaveu inavouable
“Il y a les hommes…” il vient de se peindre tout entier, ce tendre. – Oui, mais
il ne sait pas bien dire ça. Il a de l’âme plein les yeux, c’est indiscutable, mais
l’âme ne suffit pas. J’ai fréquenté autrefois des humanistes parisiens, cent fois
je les ai entendus dire “il y a les hommes”, et c’était autre chose ! Virgan était
inégalable. Il ôtait ses lunettes, comme pour se montrer nu, dans sa chair
d’homme, il me fixait de ses yeux émouvants, d’un lourd regard fatigué, qui
semblait me déshabiller pour saisir mon essence humaine, puis il murmurait,
mélodieusement: “Il y a les hommes, mon vieux, il y a les hommes”, en don-
nant au “Il y a” une sorte de puissance gauche, comme si son amour des hom-
mes, perpétuellement neuf et étonné, s’embarrassait dans ses ailes géantes 146.
Résumé : Accusé d’anti-humanisme par beaucoup, Sartre, qui, le 25 octobre 1945, fait publi-
quement aveu d’humanisme, se le fait pourtant reprocher par tous : ses fidèles lecteurs y
voient une trahison, ses détracteurs un mensonge, Heidegger une erreur, certains de ses
commentateurs un calcul. Critique de l’humanisme idéaliste au nom de son nominalisme,
de l’humanisme classique au nom du subjectivisme de l’existentialisme, et de l’humanisme
bourgeois au nom de son socialisme, Sartre, pourtant, ne devient pas humaniste sur le
Abstract : Accused of anti-humanism by many, Sartre, who, on October 25th, 1945, publicly
confesses humanism, is however blamed for it by all : his faithful readers see a treason
there, his detractors a lie, Heidegger an error, some of his commentators a calculation.
Critical of idealistic humanism in the name of its nominalism, of traditional humanism
in the name of subjectivism of existentialism, and of bourgeois humanism in the name
of its socialism, Sartre, however, does not become humanist late in life : he has been from
the beginning – and that precisely when Roquentin, as for him, says that he is not. For if
there is an evolution of the philosopher about men – from the theory of the lonely man to
the model of man amongst men –, there is none as concerns the interest of the man that
he was for his peers.
Key words : Sartre. Humanism. Anti-humanism. Man. Subjectivism.