L’œuvre littéraire, et le geste même de l’écriture, sont les produits du combat de l’écrivain
contre un extérieur (ou un intérieur) qui l’agresse. Mais, à partir des années 1960, pour
privilégier le texte, les tendances conjuguées du Nouveau Roman, du structuralisme et des
a priori de la sémiologie amènent les critiques littéraires à occulter l’auteur, le contexte
proche et le cadre historique. Ils s’emploient à déconstruire consciencieusement les œuvres
littéraires, les réduisant à des jeux de Lego, exhibant leur mécanisme, plutôt que de chercher
leur signification. Appliqué à la littérature, ce système se révèle destructeur. Concernant les
œuvres des écrivains négro-africains, cette démarche est particulièrement non inappropriée.
Mais elle est enseignée durant près de cinquante ans dans les universités françaises et
américaines, et exportée telle quelle, et tant bien que mal, dans les universités africaines qui
continuent de la pratiquer.
La réaction des post colonial studies aux États-Unis réintroduit l’histoire avec violence dans
la critique littéraire des œuvres en provenance des anciennes colonies. À un point tel qu’on
tombe aujourd’hui dans l’excès inverse et qu’on ne voit plus que l’histoire et ses méfaits, aux
dépens des autres aspects (personnels, esthétiques, imaginatifs) constitutifs d’une œuvre
littéraire. Cependant, Jean-François Bayart rappelle avec raison que la démarche socio-
historique n’est jamais absente dans la critique, en France comme en Afrique [1]. En effet, la
première évidence qui frappe les analystes de cette littérature des Noirs américains, comme de
celle des Antillais et des Africains, est cette collusion avec une histoire profondément
perturbatrice des consciences comme des inconscients. On peut se demander pourquoi ? C’est
que les Négro-Africains, plus que d’autres, souffrent d’un déni persistant de leur histoire.
Le déni de l’histoire africaine
La colonisation fonde sa légitimité sur une absence de culture et d’histoire des colonisés. La
politique d’assimilation prétend y remédier en inculquant à ces populations « notre culture »
et « notre histoire ». Ce que réalise l’école coloniale qui enseigne dans toute l’Afrique la seule
histoire de l’Europe, celle de « nos ancêtres les Gaulois ». On a peine à imaginer aujourd’hui
le surprenant spectacle d’Africains déclarant descendre des Gaulois… Mais le ridicule ne tue
pas l’école coloniale, et il faut attendre les indépendances pour changer les programmes.
Rien n’est prévu : pas de manuels, pas d’ouvrages de références ; seuls quelques mémoires de
gouverneurs et d’administrateurs coloniaux : Maurice Delafosse, Charles Monteil, Henri
Gaden, Gilbert Vieillard, et aussi Leo Frobenius, l’ethnologue allemand dont l’ouvrage
Histoire de la civilisation africaine (1903) n’est traduit et publié qu’en 1936, et inspire, dès
ces années d’avant guerre, la génération de la Négritude. Le déni d’histoire est le premier
problème de ceux qui fondent la nouvelle poésie nègre et malgache, sous-titre de l’Anthologie
de L.S. Senghor en 1948.
Dans La Condition noire (2007), Pap Ndiaye décrit bien le problème : « La racialisation du
monde (avait commencé) au seizième siècle, pour justifier la traite et l’esclavage par une
hiérarchie raciale fondée sur une hiérarchie sociale. » Mais c’est à partir de la conquête de
l’Afrique que l’on s’acharna à passer sous silence, voire à « oublier », tous les travaux qui
tentaient de dessiner le Moyen Âge africain évoqué par les récits des voyageurs arabes et les
témoignages plus récents des Européens. A fortiori ceux d’une Antiquité remontant à l’Égypte
pharaonique. Cheikh Anta Diop en démonte le processus, et parle à juste titre d’un
« complot », puisque toute référence à la « négrité » de l’Égypte ancienne a disparu des livres
d’histoire scolaires.
C’est pourquoi les critiques et écrivains de la Négritude intègrent les études de Franz Fanon
comme celles de Jean-Paul Sartre et de Memmi. On peut ainsi constater que les premières
approches de cette littérature sont accomplies par un psychiatre et un philosophe qui axent
leurs analyses sur les faits historiques dénoncés par les écrivains : la traite esclavagiste, le
racisme quotidien et la domination coloniale. Tous considèrent ces œuvres comme
révélatrices d’un traumatisme grave dû à cette histoire. Une histoire qui ne peut être que celle
des traumatismes sur la personnalité, sur les relations sociales, sur la vie même de ces
écrivains assujettis et infériorisés depuis trois siècles.
Faut-il rappeler à quel point le contact entre les Européens et l’-Afrique noire fut brutal et
humiliant ? Dès que les navires portugais touchent la côte africaine, une question se pose : a-t-
on le droit non seulement de conquérir ces peuples, mais d’en faire commerce ? Sont-ils
vraiment des hommes ? Rappelons-nous la fameuse controverse de Valladolid où ce problème
fut débattu entre ecclésiastiques. À quoi la bulle du pape Alexandre VI (1485) répondit en
résumé : « Allez-y, du moment qu’on les convertisse ! » La commémoration de l’esclavage en
mai 2011 a permis la diffusion d’un excellent film sur les débats qui agitèrent le
gouvernement français à propos du maintien ou non du système esclavagiste aux Caraïbes. On
y perçoit à quels types de préjugés Schœlcher dut faire face, sans compter les arguments très
concrets de type économique.
C’est sur une véritable construction idéologique fondée sur l’infériorité congénitale de la race
noire (tant morale qu’intellectuelle) que les colons s’appuyèrent pour défendre ce qu’ils
considèrent comme leurs droits inviolables. Et Schœlcher peina à détruire cet édifice, au nom
de valeurs humanistes. En réalité, en 1848, l’égalité des hommes est loin d’être reconnue, et
c’est sur le principe du droit à la liberté que Schœlcher l’emporta. Rien d’étonnant donc que la
prise en charge de cette histoire calamiteuse par des intellectuels noirs mit près de cent ans à
se réaliser.
Depuis lors, un certain nombre prit la plume, et souvent très bien. Mais presque tous ces
écrivains occultèrent l’histoire – leur histoire justement – pour écrire dans le droit fil des
lettres françaises. Que ce soient les poèmes romantiques ou parnassiens des écrivains antillais
ou haïtiens, ou les rares textes en français de quelques Africains, rien ne les séparait des
productions de ce qui restait, à leurs yeux, la Métropole, celle des lettres et de la science, celle
qui disait l’Histoire pour les « petits-enfants de Vercingétorix » (titre d’un roman d’Alain
Mabanckou).
Les premiers mouvements d’émancipation
Les années 1930-1940 : éclosion des revues américaines et européennes. Les premières
réactions américaines et européennes proviennent de W.E.B. Du Bois [2] avec l’ouvrage The
Souls of Black Folk (1903) et le journal The Crisis [3], ainsi que Marcus Garvey [4] et sa
revue The Negro World. Puis il y eut plusieurs congrès pour la libération des nègres, auxquels
participèrent des syndicalistes et des anciens combattants. Enfin plusieurs journaux en France
naquirent en même temps que la Ligue de défense de la race nègre en 1927, comme La Voix
des Nègres, Le Cri des Nègres et La Race nègre. Les acteurs principaux de ces publications et
associations venaient des milieux ouvriers, mais avec des leaders plus instruits, comme
Lamine Senghor [5], Kojo Tovalou Houénou, Tiemoko Garan Kouyaté, Max Bloncourt,
Camille Saint Jacques et René Maran [6]. Cette période de pré-Négritude fut décrite par
Philippe Dewitte [7]. Si les auteurs de la Négritude firent peu référence à l’œuvre de Lamine
Senghor, ils n’ont jamais nié l’influence réelle de W.E.B. Du Bois, René Maran et Marcus
Garvey [8].
Les années 1950 : la Négritude. Le journal L’Étudiant noir [9], qui rassemble les étudiants
noirs d’Afrique comme des Antilles, est davantage en prise sur l’histoire contemporaine, au
vu de ses réactions lors de la guerre de libération de l’Éthiopie. Les fondateurs de la Négritude
(Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Léon-Gontran Damas, Léonard Sainville, Ousmane
Socé Diop, Georges Gratiant, Jean Price-Mars et René Maran), qui animent ce journal,
participent aux manifestations contre l’Italie.
Après la Deuxième Guerre mondiale, le mouvement de protestation contre l’emprise coloniale
s’accentue. En 1947, Alioune Diop, avec l’équipe de L’Étudiant noir, renforcée par quelques
intellectuels français (Sartre, Gide, Balandier, Mounier, Monod, et des députés africains de
l’Union française), crée la revue Présence africaine. Peu après, avec la naissance des éditions
Présence africaine (1949) et de la Société africaine de culture (1956), qui s’ouvre à tous les
intellectuels de la diaspora noire, on assiste à la mise en cause globale de l’histoire et de ses
conséquences sur les peuples noirs. C’est l’élément fondateur d’une nouvelle littérature, d’une
littérature négro-africaine, et pas seulement en français.
De leur côté, les intellectuels du Commonwealth opèrent un mouvement analogue et,
rejoignant ceux des États-Unis et des Antilles, se retrouvent face à la même problématique
que les écrivains francophones. De divers pays de l’Afrique anglophone, des écrivains comme
des leaders politiques contestent la présence coloniale, accompagnant de la sorte la marche et
le rythme de l’histoire, dont on peut situer l’accélération au Congrès de Bandoeng en
1955 [10]. Il faut aussi dire que les écrivains de la Négritude n’avaient pas attendu Bandoeng :
Léon-Gontran Damas avec Pigments (1937), Aimé Césaire avec Le Cahier d’un retour au
pays natal (1939), Léopold Sédar Senghor avec Anthologie et Hosties noires (1948), et
surtout de nouveau Aimé Césaire avec Discours sur le colonialisme (1950), n’ont pas cessé
d’en référer à l’histoire des Nègres.
C’est Césaire encore qui, en 1963, avec sa pièce La Tragédie du roi Christophe, détaille les
déboires de l’indépendance d’Haïti, symbolisant clairement ceux à venir des indépendances
africaines. Tandis que dans Une saison au Congo (1966) le symbolisme disparaît et Césaire
est en prise directe avec l’aventure de Lumumba et sa lutte héroïque contre le colonialisme
belge. De même, L.S. Senghor en 1956 écrit un grand texte lyrique sur Chaka. Le guerrier
zoulou est d’ailleurs l’une des principales sources d’inspiration historique pour une série de
dramaturges francophones [11]. Par ailleurs, l’histoire précoloniale de l’Afrique servit de
tremplin à un courant théâtral [12] qui utilise les événements du passé pour accuser sans
ménagements la violence de la rencontre de l’Europe avec les anciens royaumes africains et
en faire un procès sans circonstances atténuantes.
Le « Socrate noir ». C’est par ces mots que Léopold S. Senghor désigne Alioune Diop dans
un hommage émouvant au grand intellectuel sénégalais et au père de la revue Présence
africaine, dont le premier numéro paraît en novembre 1947. Organisateur en 1956 à la
Sorbonne du Congrès des écrivains et des artistes noirs qui réunit les intellectuels noirs du
monde entier, créateur du premier Festival mondial des arts nègres en 1966 à Dakar, capitale
d’un Sénégal indépendant, Alioune Diop incarne l’intellectuel complet, soucieux de la pensée
des autres et de la reconnaissance des cultures africaines.
© Présence Africaine Éditions.
Les années 1960 : les modérés face aux radicaux. La condamnation de cette époque se
retrouve chez les romanciers des années 1960. Yambo Ouologuem et Ahmadou Kourouma
sont les plus radicaux. Tandis que Cheikh Hamidou Kane paraît plus modéré, au point que
certains le jugent favorable à ceux qui savent « lier le bois au bois », cet Occident qui fascine
par sa capacité à maîtriser la nature. Cependant, lui aussi s’insurge contre la brutalité de
l’envahisseur européen et la sauvagerie des premiers contacts avec les populations. Bien que
plus nuancée, sa critique se prolonge par une remise en question sérieuse de la civilisation
proposée/imposée aux Africains, à travers l’école et la société urbaine. Sa critique de
l’histoire coloniale est aussi intense et profonde, à travers une écriture plus mesurée, plus
polie, plus raffinée, que celles de Mongo Beti, de Ferdinand Oyono, d’Ousmane
Sembène [13].
Premiers témoins de la colonisation, ils en brossent un tableau à la fois caricatural et ridicule.
Dénoncer les mœurs et la bêtise de l’administration (Ferdinand Oyono), se gausser de
l’entreprise des missionnaires (Mongo Beti), ou fustiger le mépris des cadres coloniaux lors
de la grève des cheminots, ou vis-à-vis des tirailleurs dans le Sénégal d’après guerre
(Ousmane Sembène), sont des prises de position sans équivoque contre différents aspects de
la société et de la politique coloniales. Mais c’est L’?Aventure ambiguë [14] de Cheikh
Hamidou Kane qui en dévoile les effets pervers sur la conscience, sur la vision du monde des
colonisés, qui en perçoit le rôle destructeur et irréversible sur les sociétés archaïques et leurs
valeurs. En portant la critique au niveau moral et philosophique, il démontre à la fois le
danger et l’envergure de la domination européenne qui mettait en péril l’âme même des
peuples colonisés : en l’occurrence, la foi islamique et les valeurs de la Pulaagu, soit les bases
mêmes de la personnalité peule. C’est sans doute ce haut degré de coïncidence avec un
moment de l’histoire, lorsque le politique modifie profondément la vie sociale et culturelle,
qui a fait de L’?Aventure ambiguë un livre paradigme de cette histoire coloniale pour des
générations d’Africains de toutes origines.
Le tournant des indépendances
Les années 1960-1980 : mutations internes. On peut penser que les indépendances ont
permis de tourner la page et de libérer les écrivains noirs de leur « devoir d’histoire ». De fait,
le mouvement est amorcé, en poésie notamment. Une période d’euphorie, où les chants
d’allégresse célèbrent la liberté nouvelle et un avenir plein de promesses, jaillit de la plume
des jeunes poètes du Cameroun, du Congo, du Mali, comme d’Aimé Césaire ou de Léopold
Sédar Senghor, vieux combattants croyant toucher enfin le port. Cette parenthèse dure moins
de dix ans.
En effet, très vite, deux romanciers et deux dramaturges sonnent l’alarme. Rien n’est fini, pas
question de désarmer, le néocoloniasme arrive, affirment-ils. Aimé Césaire le met en scène
avec le ballet des banquiers dans Une saison au Congo (1966) ; Bernard Dadié avec la
nouvelle bourgeoisie locale dans Monsieur Thôgô-gnini (1970) ; Yambo Ouologuem dans Le
Devoir de violence (1968) dresse la fresque de cette classe de parvenus africains qui fait bon
ménage avec le colon en partance ; Ahmadou Kourouma, enfin, révèle dans Les Soleils des
indépendances (1968) les failles dans la société traditionnelle comme dans la ville moderne,
qui menacent l’équilibre de cette Afrique nouvelle. Et chaque roman de Kourouma va plus
loin et plus profondément dans la critique de l’évolution de cette société. En réalité, ses
romans ne quittent jamais le point de vue historique, au point qu’on peut prendre son œuvre
comme exemple pour suivre les étapes et accidents de l’histoire africaine [15]. Chaque roman
est la représentation d’un des moments-clés des États du continent et met en évidence le
processus de sa détérioration.
En 1968, Yambo Ouologuem affronte lui aussi l’histoire coloniale avec Le Devoir de
violence. Mais sa lucidité, doublée de cynisme, et une volonté manifeste de démystifier l’a
priori d’une Afrique précoloniale idyllique, provoque un malaise dans l’intelligentsia de la
Négritude qui avait privilégié jusqu’ici l’innocence, voire l’irresponsabilité des chefs
traditionnels devant l’envahisseur étranger. Mais entre les années 1970 et 1980, les écrivains
africains développent davantage le roman de mœurs et les multiples problèmes affectant les
sociétés en mutation. Ville et campagne, État et famille-ethnie, modernisme et tradition, sont
les thèmes dominants dans tous les ouvrages qui prennent pour sujet l’éducation, l’union
matrimoniale, la vie communautaire, le travail et le développement. Il s’agit alors plutôt
d’histoire des peuples à la Georges Duby que d’histoire politique, car ces romans, ces
comédies, demeurent très proches des réalités quotidiennes [16]. Tous construisent un
immense puzzle de la vie sociale dans les vingt premières années de l’indépendance. Malgré
les partis uniques mis en place un peu partout, les structures de l’administration coloniale,
remplacées en coupé/collé par celles des nouveaux États, tiennent bon. Et les peuples sont
plutôt optimistes dans la mesure où tout diplômé trouve un emploi dans la fonction publique.
La conjoncture économique des Trente Glorieuses en France se répercute sur l’économie
africaine, et sur la généreuse Coopération.
Les années 1980-2000 : l’avènement des écrivains féminins [17]. Depuis les années 1980
jusqu’aux années 2000, l’intérêt pour les problèmes sociaux est relayé par les « romans de
femmes ». En effet, jusqu’alors la littérature africaine est presque uniquement illustrée par les
hommes. Il existe néanmoins quelques exceptions avec la Sénégalaise Annette Mbaye
d’Erneville (née en 1936), la Camerounaise Thérèse Kuoh-Moukouri (née en 1938), la
Malienne Aoua Keïta (1912-1980) et la Congolaise Clémentine Faïk-Nzuji (née en 1944).
C’est peu pour les quatorze pays d’Afrique francophone… Pour le domaine anglophone, on
ne compte que la Ghanéenne Ama Ata Aïdoo (née en 1942).
À partir de 1980, c’est une nouvelle génération qui s’exprime. Des femmes instruites offrent
un point de vue sur leur condition. Elles mettent à jour une série de questions jusqu’ici mal
abordées, lorsqu’elles ne sont pas simplement occultées, par les « mâles ». Ainsi les situations
liées à la stérilité, la polygamie, l’excision, l’éducation des filles, aux relations avec la famille
du mari, sont développées et analysées, et élargissent donc considérablement la thématique du
roman de mœurs. Des romancières comme Mariama Bâ (Sénégal, 1929-1981), Aminata Sow
Fall (Sénégal, née 1941), Calixthe Beyala (Cameroun, née en 1961), Philomène Bassek
(Cameroun, née en 1957), Fatou Keïta (Côte d’Ivoire, née en 1955), Buchi Emecheta
(Nigeria, née en 1944), Flora Nwapa (Nigeria, 1931-1993), Ken Bugul (Sénégal, née en
1947), Régina Yaou (Côte d’Ivoire, née en 1955), Werewere Liking (Cameroun, née en 1950)
sont des porte-parole et témoins du sexe dit faible et de ses revendications. Cependant que
d’autres, comme Tanella Boni (Côte d’Ivoire, née en 1954), Véronique Tadjo (Côte d’Ivoire,
née en 1955), Fatou Diome (Sénégal, née en 1968), Léonora Miano (Cameroun, née en 1973),
Aminata Sow Fall (encore) n’hésitent pas à soulever les questions politiques de corruption,
d’émigration, de mendicité, de conflits ethniques. Rejoignant ainsi le nouveau courant
littéraire amorcé par les écrivains vers 1985, celui que nous avons baptisé du nom de
« chaos ». Et dont ils ne sont toujours pas sortis.
Les écrivains du chaos. À partir du milieu des années 1980, l’histoire infléchit l’économie et
donc la politique africaine. La période est marquée en Afrique par la politique malthusienne
du FMI, puis dix ans après par la dévaluation de 50 % du franc CFA. Ces mesures ne sont que
les prolégomènes de la crise euro-américaine qui éclate vers 2005 suite à l’emballement de la
spéculation financière capitaliste. Mais pour les ex-AEF et AOF, elles sont un coup fatal à une
situation d’équilibre qui permettait un développement encore possible.
Cependant d’autres facteurs, comme l’extrême corruption des instances gouvernementales et
l’extension de l’économie libérale avec la privatisation des moyens de production aux mains
des trusts étrangers, aggravent dangereusement les écarts entre les Africains qui en bénéficient
et une classe moyenne et ouvrière ne vivant que de son salaire. Par ailleurs, une politique de
scolarisation produit des diplômés que l’économie locale en difficulté ne parvient plus à
absorber, entraînant la fuite d’un nombre important de cerveaux qui investissent en Amérique
ou en Europe. En outre, un chômage sans précédent s’installe dans les villes africaines
surpeuplées.
Les tensions sociales débouchent sur des manifestations et des émeutes qui sont réprimées
avec violence et qui, dans plusieurs pays, dérivent en luttes tribales, génocides partiels et
vastes déplacements de populations réfugiées totalement démunies. Les conséquences sont un
mouvement quasi--psychotique d’émigration des jeunes sans formation (au péril de leur vie)
et une fuite des diplômés. Est-il possible d’en analyser les répercussions sur les écrivains et
leurs productions ?
Mongo Beti : L’œuvre du romancier Mongo Beti (1923-2001) traverse toute la seconde
moitié du xx(e) siècle. De la critique acerbe du monde missionnaire et colonial avec la parution
du roman Le Pauvre Christ de Bomba (1956) qui fait scandale à la dénonciation des maux de
l’Afrique apportés par les États postcoloniaux avec La Ruine presque cocasse d’un
polichinelle (1979), Les Deux Mères de Guillaume Ismaël Dzewatama futur camionneur
(1983) et La Revanche de Guillaume Ismaël Dzewatama (1984), Mongo Beti incarne
l’écrivain « de combats » qui inlassablement, avec L’Histoire du fou (1994) puis les deux
premiers volumes d’une trilogie restée inachevée, Trop de soleil tue l’amour (1999) et
Branle-bas en noir et blanc (2000), s’est battu jusqu’à la fin de sa vie contre les abus des
pouvoirs africains en place.
© Présence Africaine Éditions.
La crise de 1995-2012. À partir de 1995, on peut distinguer trois types de réactions. Une
grande partie des romanciers et poètes se lancent dans une critique de plus en plus aiguë des
régimes en place et de leurs abus. Deux tons dominent : l’un sérieux, voire tragique [18] ;
l’autre, un humour qui évolue vers la dérision [19]. Car peu à peu l’histoire devient
innommable, les faits débordant l’imagination. Les romanciers ne peuvent plus en rendre
compte à la manière de témoins fidèles. Ils ne peuvent désigner le scandale ou l’horreur de
certaines situations que sous le masque de la métaphore ou du sarcasme (le mot est de
l’écrivain guinéen Tierno Monénembo). Ainsi le drame du Rwanda est évoqué par Véronique
Tadjo ou par le Guinéen Nocky Djedanoum (né en 1959). De même, les pièces et romans du
Togolais Kossi Efoui (né en 1962) ou de l’Ivoirien Koffi Kwahulé (né en 1956) sont des
métaphores filées pour évoquer la situation politique au Togo. Et pour aborder les événements
du Liberia et de la Sierra Leone, Ahmadou Kourouma, comme le Congolais Emmanuel B.
Dongala (né en 1941), mettent en scène des enfants pour percevoir l’insoutenable. Il s’agit
bien là d’une littérature du chaos, dans la mesure où les textes sont parfois décourageants pour
les âmes sensibles.
Cependant, une autre partie des écrivains d’Afrique, et généralement ceux qui sont sur place,
prend le parti de poursuivre le roman de mœurs plus classique, ou encore un roman du terroir
où ils s’attachent à la description des problèmes quotidiens, réduits à leur environnement
direct, évitant d’embrasser les affres des pays voisins. Ils produisent néanmoins d’excellentes
œuvres littéraires, comme Gaston-Paul Effa (Cameroun), Abdoulaye Elimane Kane (Mali),
Pabé Mongo (Cameroun), Felwine Sarr (Sénégal), Venance Konan (Côte d’Ivoire), Ken
Bugul et Aminata Sow Fall (Sénégal).
Il est enfin une troisième tendance qui fait couler beaucoup d’encre ces quinze dernières
années : celle des « négropolitains ». Un certain nombre de jeunes écrivains, pour la plupart
résidant en France, réagissent contre le « ghetto » dans lequel les enferment les qualificatifs
d’« africain, noir, nègre », pour préférer la neutralité du terme « écrivain », tout court.
Embrayant sur cette tendance, Michel Le Bris, initiateur des sessions « Écrivains voyageurs »,
annexe ces nouveaux nomades à une « littérature monde en français » où la langue et
l’écriture priment sur l’identité et la culture d’origine. Ces écrivains, associés à des auteurs
français (dont certains très connus comme J.M.G. Le Clezio ou Erik Orsenna) se sentent ainsi
libérés du « devoir d’histoire » et du rôle contraignant et douloureux de témoins des
perturbations de leur continent. Très sollicités par certaines instances de la francophonie, les
médias les font connaître plus largement à Paris comme en province. On peut citer les noms
du Congolais Alain Mabanckou (né en 1966, voir l’article de Jean-Michel Devésa) et Daniel
Biyaoula (né en 1953), du Djiboutien Abdourahman Waberi (né en 1965), des Togolais Sami
Tchak (né en 1960) et Kangni Alem (né en 1966), du Béninois Florent Couao-Zotti (né en
1964), des Camerounais Léonora Miano (née en 1973) ou Eugène Ébodé (né en 1962). Sans
négliger leur talent, qui est réel, on constate chez plusieurs d’entre eux un hiatus considérable
entre le discours qu’ils tiennent dans différents articles et interviews et les thèmes abordés
dans leurs romans. L’obsession de l’Afrique les poursuit ! Et bien qu’ils se disent et se veulent
libres, éloignés, détachés du monde noir, leur couleur également les poursuit et détermine leur
rapport à autrui, en tant qu’émigrés étrangers nègres. C’est une situation postcoloniale, si l’on
rejoint les analyses d’Achille Mbembe et Homi Bhabha, qui oblitère jusqu’à nos sociétés et
nos comportements occidentaux au cœur de nos propres villes.
On n’échappe pas à son histoire. La seule solution, c’est de l’assumer. La fuite dans une
mondialisation n’est qu’un leurre. L’expérience des écrivains antillais (Aimé Césaire, Léon-
Gontran Damas, Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Maryse Condé) et haïtiens (Jacques
Roumain, Jean-Fernand Brierre, Jean Métellus, Dany Laferrière, Lyonel Trouillot) est
exemplaire. Ils ont regardé leur histoire en face et ont vu plus clair dans leur identité, leur rôle
et leur mission. Il n’est pas question cependant de porter un jugement moral sur des choix et
attitudes culturels et politiques, qui relèvent du seul libre arbitre. Nous n’avons pas la même
histoire, même si, comme l’écrit Cheikh Hamidou Kane, nous aurons vraisemblablement un
« commun avenir ».
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