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Théophile Gautier
Arria Marcella
Théophile Gautier
Première parution en 1897
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Théophile Gautier
Trois jeunes gens, trois amis qui avaient fait ensemble le voyage
d’Italie, visitaient l’année dernière le musée des Studj, à Naples, où l’on a
réuni les différents objets antiques exhumés des fouilles de Pompeï et
d’Herculanum.
Ils s’étaient répandus à travers les salles et regardaient les mosaïques,
les bronzes, les fresques détachés des murs de la ville morte, selon que leur
caprice les éparpillait, et quand l’un d’eux avait fait une rencontre curieuse,
il appelait ses compagnons avec des cris de joie, au grand scandale des
Anglais taciturnes et des bourgeois posés occupés à feuilleter leur livret.
Mais le plus jeune des trois, arrêté devant une vitrine, paraissait ne pas
entendre les exclamations de ses camarades, absorbé qu’il était dans une
contemplation profonde. Ce qu’il examinait avec tant d’attention, c’était un
morceau de cendre noire coagulée portant une empreinte creuse : on eût dit
un fragment de moule de statue, brisé par la fonte ; l’œil exercé d’un artiste
y eût aisément reconnu la coupe d’un sein admirable et d’un flanc aussi pur
de style que celui d’une statue grecque. L’on sait, et le moindre guide du
voyageur vous l’indique, que cette lave, refroidie autour du corps d’une
femme, en a gardé le contour charmant. Grâce au caprice de l’éruption qui a
détruit quatre villes, cette noble forme, tombée en poussière depuis deux
mille ans bientôt, est parvenue jusqu’à nous ; la rondeur d’une gorge a
traversé les siècles lorsque tant d’empires disparus n’ont pas laissé de trace !
Ce cachet de beauté, posé par le hasard sur la scorie d’un volcan, ne s’est pas
effacé.
Voyant qu’il s’obstinait dans sa contemplation, les deux amis
d’Octavien revinrent vers lui, et Max, en le touchant à l’épaule, le fit
tressaillir comme un homme surpris dans son secret. Évidemment Octavien
n’avait entendu venir ni Max ni Fabio.
« Allons, Octavien, dit Max, ne t’arrête pas ainsi des heures entières à
chaque armoire, ou nous allons manquer l’heure du chemin de fer, et nous
ne verrons pas Pompeï aujourd’hui.
— Que regarde donc le camarade ? ajouta Fabio, qui s’était rapproché.
Ah ! l’empreinte trouvée dans la maison d’Arrius Diomèdes. » Et il jeta sur
Octavien un coup d’œil rapide et singulier.
Octavien rougit faiblement, prit le bras de Max, et la visite s’acheva
sans autre incident. En sortant des Studj, les trois amis montèrent dans un
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corricolo et se firent mener à la station du chemin de fer. Le corricolo, avec
ses grandes roues rouges, son strapontin constellé de clous de cuivre, son
cheval maigre et plein de feu, harnaché comme une mule d’Espagne, courant
au galop sur les larges dalles de lave, est trop connu pour qu’il soit besoin
d’en faire la description ici, et d’ailleurs nous n’écrivons pas des impressions
de voyage sur Naples, mais le simple récit d’une aventure bizarre et peu
croyable, quoique vraie.
Le chemin de fer par lequel on va à Pompeï longe presque toujours la
mer, dont les longues volutes d’écume viennent se dérouler sur un sable
noirâtre qui ressemble à du charbon tamisé. Ce rivage, en effet, est formé de
coulées de lave et de cendres volcaniques, et produit, par son ton foncé, un
contraste avec le bleu du ciel et le bleu de l’eau ; parmi tout cet éclat, la terre
seule semble retenir l’ombre.
Les villages que l’on traverse ou que l’on côtoie, Portici, rendu célèbre
par l’opéra de M. Auber, Resina, Torre del Greco, Torre dell’ Annunziata,
dont on aperçoit en passant les maisons à arcades et les toits en terrasses,
ont, malgré l’intensité du soleil et le lait de chaux méridional, quelque chose
de plutonien et de ferrugineux comme Manchester et Birmingham ; la
poussière y est noire, une suie impalpable s’y accroche à tout ; on sent que la
grande forge du Vésuve halète et fume à deux pas de là.
Les trois amis descendirent à la station de Pompeï, en riant entre eux du
mélange d’antique et de moderne que présentent naturellement à l’esprit ces
mots : Station de Pompeï. Une ville gréco-romaine et un débarcadère de
railway !
Ils traversèrent le champ planté de cotonniers, sur lequel voltigeaient
quelques bourres blanches, qui sépare le chemin de fer de l’emplacement de
la ville déterrée, et prirent un guide à l’osteria bâtie en dehors des anciens
remparts, ou, pour parler plus correctement, un guide les prit. Calamité qu’il
est difficile de conjurer en Italie.
Il faisait une de ces heureuses journées si communes à Naples, où par
l’éclat du soleil et la transparence de l’air les objets prennent des couleurs
qui semblent fabuleuses dans le Nord, et paraissent appartenir plutôt au
monde du rêve qu’à celui de la réalité. Quiconque a vu une fois cette lumière
d’or et d’azur en emporte au fond de sa brume une incurable nostalgie.
La ville ressuscitée, ayant secoué un coin de son linceul de cendre,
ressortait avec ses mille détails sous un jour aveuglant. Le Vésuve découpait
dans le fond son cône sillonné de stries de laves bleues, roses, violettes,
mordorées par le soleil. Un léger brouillard, presque imperceptible dans la
lumière, encapuchonnait la crête écimée de la montagne ; au premier abord,
on eût pu le prendre pour un de ces nuages qui, même par les temps les plus
sereins, estompent le front des pics élevés. En y regardant de plus près, on
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voyait de minces filets de vapeur blanche sortir du haut du mont comme des
trous d’une cassolette, et se réunir ensuite en vapeur légère. Le volcan,
d’humeur débonnaire ce jour-là, fumait tout tranquillement sa pipe, et sans
l’exemple de Pompeï ensevelie à ses pieds, on ne l’aurait pas cru d’un
caractère plus féroce que Montmartre ; de l’autre côté, de belles collines aux
lignes ondulées et voluptueuses comme des hanches de femme, arrêtaient
l’horizon ; et plus loin la mer, qui autrefois apportait les birèmes et les
trirèmes sous les remparts de la ville, tirait sa placide barre d’azur.
L’aspect de Pompeï est des plus surprenants ; ce brusque saut de dix-
neuf siècles en arrière étonne même les natures les plus prosaïques et les
moins compréhensives ; deux pas vous mènent de la vie antique à la vie
moderne, et du christianisme au paganisme ; aussi, lorsque les trois amis
virent ces rues où les formes d’une existence évanouie sont conservées
intactes, éprouvèrent-ils, quelque préparés qu’ils y fussent par les livres et
les dessins, une impression aussi étrange que profonde. Octavien surtout
semblait frappé de stupeur et suivait machinalement le guide d’un pas de
somnambule, sans écouter la nomenclature monotone et apprise par cœur
que ce faquin débitait comme une leçon.
Il regardait d’un œil effaré ces ornières de char creusées dans le pavage
cyclopéen des rues et qui paraissent dater d’hier tant l’empreinte en est
fraîche ; ces inscriptions tracées en lettres rouges, d’un pinceau cursif, sur
les parois des murailles : affiches de spectacle, demandes de location,
formules votives, enseignes, annonces de toutes sortes, curieuses comme le
serait dans deux mille ans, pour les peuples inconnus de l’avenir, un pan de
mur de Paris retrouvé avec ses affiches et ses placards ; ces maisons aux
toits effondrés laissant pénétrer d’un coup d’œil tous ces mystères
d’intérieur, tous ces détails domestiques que négligent les historiens et dont
les civilisations emportent le secret avec elles ; ces fontaines à peine taries,
ce forum surpris au milieu d’une réparation par la catastrophe, et dont les
colonnes, les architraves toutes taillées, toutes sculptées, attendent dans leur
pureté d’arête qu’on les mette en place ; ces temples voués à des dieux
passés à l’état mythologique et qui alors n’avaient pas un athée ; ces
boutiques où ne manque que le marchand ; ces cabarets où se voit encore sur
le marbre la tache circulaire laissée par la tasse des buveurs ; cette caserne
aux colonnes peintes d’ocre et de minium que les soldats ont égratignée de
caricatures de combattants, et ces doubles théâtres de drame et de chant
juxtaposés, qui pourraient reprendre leurs représentations, si la troupe qui les
desservait, réduite à l’état d’argile, n’était pas occupée, peut-être, à luter le
bondon d’un tonneau de bière ou à boucher une fente de mur, comme la
poussière d’Alexandre et de César, selon la mélancolique réflexion
d’Hamlet.
Fabio monta sur le thymelé du théâtre tragique tandis qu’Octavien et
Max grimpaient jusqu’en haut des gradins, et là il se mit à débiter avec force
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gestes les morceaux de poésie qui lui venaient à la tête, au grand effroi des
lézards, qui se dispersaient en frétillant de la queue et en se tapissant dans
les fentes des assises ruinées ; et quoique les vases d’airain ou de terre,
destinés à répercuter les sons, n’existassent plus, sa voix n’en résonnait pas
moins pleine et vibrante.
Le guide les conduisit ensuite, à travers les cultures qui recouvrent les
portions de Pompeï encore ensevelies, à l’amphithéâtre, situé à l’autre
extrémité de la ville. Ils marchèrent sous ces arbres dont les racines plongent
dans les toits des édifices enterrés, en disjoignent les tuiles, en fendent les
plafonds, en disloquent les colonnes, et passèrent par ces champs où de
vulgaires légumes fructifient sur des merveilles d’art, matérielles images de
l’oubli que le temps déploie sur les plus belles choses.
L’amphithéâtre ne les surprit pas. Ils avaient vu celui de Vérone, plus
vaste et aussi bien conservé, et ils connaissaient la disposition de ces arènes
antiques aussi familièrement que celle des places de taureaux en Espagne,
qui leur ressemblent beaucoup, moins la solidité de la construction et la
beauté des matériaux.
Ils revinrent donc sur leurs pas, gagnèrent par un chemin de traverse la
rue de la Fortune, écoutant d’une oreille distraite le cicerone, qui en passant
devant chaque maison la nommait du nom qui lui a été donné lors de sa
découverte, d’après quelque particularité caractéristique : — la maison du
Taureau de bronze, la maison du Faune, la maison du Vaisseau, le temple de
la Fortune, la maison de Méléagre, la taverne de la Fortune à l’angle de la
rue Consulaire, l’académie de Musique, le Four banal, la Pharmacie, la
boutique du Chirurgien, la Douane, l’habitation des Vestales, l’auberge
d’Albinus, les Thermopoles, et ainsi de suite jusqu’à la porte qui conduit à la
voie des Tombeaux.
Cette porte en briques, recouverte de statues, et dont les ornements ont
disparu, offre dans son arcade intérieure deux profondes rainures destinées à
laisser glisser une herse, comme un donjon du moyen âge à qui l’on aurait
cru ce genre de défense particulier.
« Qui aurait soupçonné, dit Max à ses amis, Pompeï, la ville gréco-
latine, d’une fermeture aussi romantiquement gothique ? Vous figurez-vous
un chevalier romain attardé, sonnant du cor devant cette porte pour se faire
lever la herse, comme un page du quinzième siècle ?
— Rien n’est nouveau sous le soleil, répondit Fabio, et cet aphorisme
lui-même n’est pas neuf, puisqu’il a été formulé par Salomon.
— Peut-être y a-t-il du nouveau sous la lune ! continua Octavien en
souriant avec une ironie mélancolique.
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— Mon cher Octavien, dit Max, qui pendant cette petite conversation
s’était arrêté devant une inscription tracée à la rubrique sur la muraille
extérieure, veux-tu voir des combats de gladiateurs ? — Voici les affiches :
— Combat et chasse pour le 5 des nones d’avril, — les mâts seront dressés,
— vingt paires de gladiateurs lutteront aux nones, — et si tu crains pour la
fraîcheur de ton teint, rassure-toi, on tendra les voiles ; — à moins que tu ne
préfères te rendre à l’amphithéâtre de bonne heure, ceux-ci se couperont la
gorge le matin — matutini erunt ; on n’est pas plus complaisant. »
En devisant de la sorte, les trois amis suivaient cette voie bordée de
sépulcres qui, dans nos sentiments modernes, serait une lugubre avenue pour
une ville, mais qui n’offrait pas les mêmes significations tristes pour les
anciens, dont les tombeaux, au lieu d’un cadavre horrible, ne contenaient
qu’une pincée de cendres, idée abstraite de la mort. L’art embellissait ces
dernières demeures, et, comme dit Gœthe, le païen décorait des images de la
vie les sarcophages et les urnes.
C’est ce qui faisait sans doute que Max et Fabio visitaient, avec une
curiosité allègre et une joyeuse plénitude d’existence qu’ils n’auraient pas
eues dans un cimetière chrétien, ces monuments funèbres si gaiement dorés
par le soleil et qui, placés sur le bord du chemin, semblent se rattacher
encore à la vie et n’inspirent aucune de ces froides répulsions, aucune de ces
terreurs fantastiques que font éprouver nos sépultures lugubres. Ils
s’arrêtèrent devant le tombeau de Mammia, la prêtresse publique, près
duquel est poussé un arbre, un cyprès ou un peuplier ; ils s’assirent dans
l’hémicycle du triclinium des repas funéraires, riant comme des héritiers ; ils
lurent avec force lazzi les épitaphes de Nevoleja, de Labeon et de la famille
Arria, suivis d’Octavien, qui semblait plus touché que ses insouciants
compagnons du sort de ces trépassés de deux mille ans.
Ils arrivèrent ainsi à la villa d’Arrius Diomèdes, une des habitations les
plus considérables de Pompeï. On y monte par des degrés de briques, et
lorsqu’on a dépassé la porte flanquée de deux petites colonnes latérales, on
se trouve dans une cour semblable au patio qui fait le centre des maisons
espagnoles et moresques et que les anciens appelaient impluvium ou
cavædium ; quatorze colonnes de briques recouvertes de stuc forment, des
quatre côtés, un portique ou péristyle couvert, semblable au cloître des
couvents, et sous lequel on pouvait circuler sans craindre la pluie. Le pavé
de cette cour est une mosaïque de briques et de marbre blanc, d’un effet
doux et tendre à l’œil. Dans le milieu, un bassin de marbre quadrilatère, qui
existe encore, recevait les eaux pluviales qui dégouttaient du toit du
portique. — Cela produit un singulier effet d’entrer ainsi dans la vie antique
et de fouler avec des bottes vernies des marbres usés par les sandales et les
cothurnes des contemporains d’Auguste et de Tibère.
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Le cicerone les promena dans l’exèdre ou salon d’été, ouvert du côté de
la mer pour en aspirer les fraîches brises. C’était là qu’on recevait et qu’on
faisait la sieste pendant les heures brûlantes, quand soufflait ce grand zéphyr
africain chargé de langueurs et d’orages. Il les fit entrer dans la basilique,
longue galerie à jour qui donne de la lumière aux appartements et où les
visiteurs et les clients attendaient que le nomenclateur les appelât ; il les
conduisit ensuite sur la terrasse de marbre blanc d’où la vue s’étend sur les
jardins verts et sur la mer bleue ; puis il leur fit voir le nymphæum ou salle
de bains, avec ses murailles peintes en jaune, ses colonnes de stuc, son pavé
de mosaïque et sa cuve de marbre qui reçut tant de corps charmants évanouis
comme des ombres ; — le cubiculum, où flottèrent tant de rêves venus de la
porte d’ivoire, et dont les alcôves pratiquées dans le mur étaient fermées par
un conopeum ou rideau dont les anneaux de bronze gisent encore à terre ; le
tétrastyle ou salle de récréation, la chapelle des dieux lares, le cabinet des
archives, la bibliothèque, le musée des tableaux, le gynécée ou appartement
des femmes, composé de petites chambres en partie ruinées, dont les parois
conservent des traces de peintures et d’arabesques comme des joues dont on
a mal essuyé le fard.
Cette inspection terminée, ils descendirent à l’étage inférieur, car le sol
est beaucoup plus bas du côté du jardin que du côté de la voie des Tombeaux
; ils traversèrent huit salles peintes en rouge antique, dont l’une est creusée
de niches architecturales, comme on en voit au vestibule de la salle des
Ambassadeurs à l’Alhambra, et ils arrivèrent enfin à une espèce de cave ou
de cellier dont la destination était clairement indiquée par huit amphores
d’argile dressées contre le mur et qui avaient dû être parfumées de vin de
Crète, de Falerne et de Massique comme des odes d’Horace.
Un vif rayon de jour passait par un étroit soupirail obstrué d’orties, dont
il changeait les feuilles traversées de lumières en émeraudes et en topazes, et
ce gai détail naturel souriait à propos à travers la tristesse du lieu.
« C’est ici, dit le cicerone de sa voix nonchalante, dont le ton
s’accordait à peine avec le sens des paroles, que l’on trouva, parmi dix-sept
squelettes, celui de la dame dont l’empreinte se voit au musée de Naples.
Elle avait des anneaux d’or, et les lambeaux de sa fine tunique adhéraient
encore aux cendres tassées qui ont gardé sa forme. »
Les phrases banales du guide causèrent une vive émotion à Octavien. Il
se fit montrer l’endroit exact où ces restes précieux avaient été découverts, et
s’il n’eût été contenu par la présence de ses amis, il se serait livré à quelque
lyrisme extravagant ; sa poitrine se gonflait, ses yeux se trempaient de
furtives moiteurs : cette catastrophe, effacée par vingt siècles d’oubli, le
touchait comme un malheur tout récent ; la mort d’une maîtresse ou d’un
ami ne l’eût pas affligé davantage, et une larme en retard de deux mille ans
tomba, pendant que Max et Fabio avaient le dos tourné, sur la place où cette
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femme, pour laquelle il se sentait pris d’un amour rétrospectif, avait péri
étouffée par la cendre chaude du volcan.
« Assez d’archéologie comme cela ! s’écria Fabio ; nous ne voulons pas
écrire une dissertation sur une cruche ou une tuile du temps de Jules César
pour devenir membres d’une académie de province, ces souvenirs classiques
me creusent l’estomac. Allons dîner, si toutefois la chose est possible, dans
cette osteria pittoresque, où j’ai peur qu’on ne nous serve que des beefsteaks
fossiles et des œufs frais pondus avant la mort de Pline.
— Je ne dirai pas comme Boileau :
Un sot, quelquefois, ouvre un avis important…
fit Max en riant, ce serait malhonnête ; mais cette idée a du bon. Il eût
été pourtant plus joli de festiner ici, dans un triclinium quelconque, couchés
à l’antique, servis par des esclaves, en manière de Lucullus ou de
Trimalcion. Il est vrai que je ne vois pas beaucoup d’huîtres du lac Lucrin ;
les turbots et les rougets de l’Adriatique sont absents ; le sanglier d’Apulie
manque sur le marché ; les pains et les gâteaux au miel figurent au musée de
Naples aussi durs que des pierres à côté de leurs moules vert-de-grisés ; le
macaroni cru, saupoudré de cacio-cavallo, et quoiqu’il soit détestable, vaut
encore mieux que le néant. Qu’en pense le cher Octavien ? »
Octavien, qui regrettait fort de ne pas s’être trouvé à Pompeï le jour de
l’éruption du Vésuve pour sauver la dame aux anneaux d’or et mériter ainsi
son amour, n’avait pas entendu une phrase de cette conversation
gastronomique. Les deux derniers mots prononcés par Max le frappèrent
seuls, et comme il n’avait pas envie d’entamer une discussion, il fit, à tout
hasard, un signe d’assentiment, et le groupe amical reprit, en côtoyant les
remparts, le chemin de l’hôtellerie.
L’on dressa la table sous l’espèce de porche ouvert qui sert de vestibule
à l’osteria, et dont les murailles, crépies à la chaux, étaient décorées de
quelques croûtes qualifiées par l’hôte : Salvator Rosa, Espagnolet, cavalier
Massimo et autres noms célèbres de l’école napolitaine, qu’il se crut obligé
d’exalter.
« Hôte vénérable, dit Fabio, ne déployez pas votre éloquence en pure
perte. Nous ne sommes pas des Anglais, et nous préférons les jeunes filles
aux vieilles toiles. Envoyez-nous plutôt la liste de vos vins par cette belle
brune, aux yeux de velours, que j’ai aperçue dans l’escalier. »
Le palforio, comprenant que ses hôtes n’appartenaient pas au genre
mystifiable des philistins et des bourgeois, cessa de vanter sa galerie pour
glorifier sa cave. D’abord, il avait tous les vins des meilleurs crus : château-
Margaux, grand-Laffitte retour des Indes, sillery de Moët, hochmeyer,
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scarlat-wine, porto et porter, ale et gingerbeer, lacryma-christi blanc et
rouge, capri et falerne.
« Quoi ! tu as du vin de Falerne, animal, et tu le mets à la fin de ta
nomenclature ; tu nous fais subir une litanie œnologique insupportable, dit
Max en sautant à la gorge de l’hôtelier avec un mouvement de fureur
comique ; mais tu n’as donc pas le sentiment de la couleur locale ? tu es
donc indigne de vivre dans ce voisinage antique ? Est-il bon au moins, ton
falerne ? a-t-il été mis en amphore sous le consul Plancus ? — consule
Planco.
— Je ne connais pas le consul Plancus, et mon vin n’est pas mis en
amphore, mais il est vieux et coûte dix carlins la bouteille, » répondit l’hôte.
Le jour était tombé et la nuit était venue, nuit sereine et transparente,
plus claire, à coup sûr, que le plein midi de Londres ; la terre avait des tons
d’azur et le ciel des reflets d’argent d’une douceur inimaginable ; l’air était
si tranquille que la flamme des bougies posées sur la table n’oscillait même
pas.
Un jeune garçon jouant de la flûte s’approcha de la table et se tint
debout, fixant ses yeux sur les trois convives, dans une attitude de bas-relief,
et soufflant dans son instrument aux sons doux et mélodieux quelqu’une de
ces cantilènes populaires en mode mineur dont le charme est pénétrant.
Peut-être ce garçon descendait en droite ligne du flûteur qui précédait
Duilius.
« Notre repas s’arrange d’une façon assez antique ; il ne nous manque
que des danseuses gaditanes et des couronnes de lierre, dit Fabio en se
versant une large rasade de vin de Falerne.
— Je me sens en veine de faire des citations latines comme un feuilleton
des Débats ; il me revient des strophes d’ode, ajouta Max.
— Garde-les pour toi, s’écrièrent Octavien et Fabio, justement alarmés ;
rien n’est indigeste comme le latin à table. »
La conversation entre jeunes gens qui, le cigare à la bouche, le coude
sur la table, regardent un certain nombre de flacons vidés, surtout lorsque le
vin est capiteux, ne tarde pas à tourner sur les femmes. Chacun exposa son
système, dont voici à peu près le résumé.
Fabio ne faisait cas que de la beauté et de la jeunesse. Voluptueux et
positif, il ne se payait pas d’illusions et n’avait en amour aucun préjugé. Une
paysanne lui plaisait autant qu’une duchesse, pourvu qu’elle fût belle ; le
corps le touchait plus que la robe ; il riait beaucoup de certains de ses amis
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amoureux de quelques mètres de soie et de dentelles, et disait qu’il serait
plus logique d’être épris d’un étalage de marchand de nouveautés. Ces
opinions, fort raisonnables au fond, et qu’il ne cachait pas, le faisaient passer
pour un homme excentrique.
Max, moins artiste que Fabio, n’aimait, lui, que les entreprises difficiles,
que les intrigues compliquées ; il cherchait des résistances à vaincre, des
vertus à séduire, et conduisait l’amour comme une partie d’échecs, avec des
coups médités longtemps, des effets suspendus, des surprises et des
stratagèmes dignes de Polybe. Dans un salon, la femme qui paraissait avoir
le moins de sympathie à son endroit était celle qu’il choisissait pour but de
ses attaques ; la faire passer de l’aversion à l’amour par des transitions
habiles était pour lui un plaisir délicieux ; s’imposer aux âmes qui le
repoussaient, mater les volontés rebelles à son ascendant, lui semblait le plus
doux des triomphes. Comme certains chasseurs qui courent les champs, les
bois et les plaines par la pluie, le soleil et la neige, avec des fatigues
excessives et une ardeur que rien ne rebute, pour un maigre gibier que les
trois quarts du temps ils dédaignent de manger, Max, la proie atteinte, ne
s’en souciait plus, et se remettait en quête presque aussitôt.
Pour Octavien, il avouait que la réalité ne le séduisait guère, non qu’il
fît des rêves de collégien tout pétris de lis et de roses comme un madrigal de
Demoustier, mais il y avait autour de toute beauté trop de détails prosaïques
et rebutants ; trop de pères radoteurs et décorés ; de mères coquettes, portant
des fleurs naturelles dans de faux cheveux ; de cousins rougeauds et
méditant des déclarations ; de tantes ridicules, amoureuses de petits chiens.
Une gravure à l’aqua-tinte, d’après Horace Vernet ou Delaroche, accrochée
dans la chambre d’une femme, suffisait pour arrêter chez lui une passion
naissante. Plus poétique encore qu’amoureux, il demandait une terrasse de
l’Isola Bella, sur le lac Majeur, par un beau clair de lune, pour encadrer un
rendez-vous. Il eût voulu enlever son amour du milieu de la vie commune et
en transporter la scène dans les étoiles. Aussi s’était-il épris tour à tour d’une
passion impossible et folle pour tous les grands types féminins conservés par
l’art ou l’histoire. Comme Faust, il avait aimé Hélène, et il aurait voulu que
les ondulations des siècles apportassent jusqu’à lui une de ces sublimes
personnifications des désirs et des rêves humains, dont la forme, invisible
pour les yeux vulgaires, subsiste toujours dans l’espace et le temps. Il s’était
composé un sérail idéal avec Sémiramis, Aspasie, Cléopâtre, Diane de
Poitiers, Jeanne d’Aragon. Quelquefois aussi il aimait des statues, et un jour,
en passant au Musée devant la Vénus de Milo, il s’était écrié : « Oh ! qui te
rendra les bras pour m’écraser contre ton sein de marbre ? » À Rome, la vue
d’une épaisse chevelure nattée exhumée d’un tombeau antique l’avait jeté
dans un bizarre délire ; il avait essayé, au moyen de deux ou trois de ces
cheveux obtenus d’un gardien séduit à prix d’or, et remis à une somnambule
d’une grande puissance, d’évoquer l’ombre et la forme de cette morte ; mais
le fluide conducteur s’était évaporé après tant d’années, et l’apparition
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n’avait pu sortir de la nuit éternelle.
Comme Fabio l’avait deviné devant la vitrine des Studj, l’empreinte
recueillie dans la cave de la villa d’Arrius Diomèdes excitait chez Octavien
des élans insensés vers un idéal rétrospectif ; il tentait de sortir du temps et
de la vie, et de transposer son âme au siècle de Titus.
Max et Fabio se retirèrent dans leur chambre et, la tête un peu alourdie
par les classiques fumées du falerne, ne tardèrent pas à s’endormir.
Octavien, qui avait souvent laissé son verre plein devant lui, ne voulant pas
troubler par une ivresse grossière l’ivresse poétique qui bouillonnait dans
son cerveau, sentit à l’agitation de ses nerfs que le sommeil ne lui viendrait
pas, et sortit de l’osteria à pas lents pour rafraîchir son front et calmer sa
pensée à l’air de la nuit.
Ses pieds, sans qu’il en eût conscience, le portèrent à l’entrée par
laquelle on pénètre dans la ville morte ; il déplaça la barre de bois qui la
ferme et s’engagea au hasard dans les décombres.
La lune illuminait de sa lueur blanche les maisons pâles, divisant les
rues en deux tranches de lumière argentée et d’ombre bleuâtre. Ce jour
nocturne, avec ses teintes ménagées, dissimulait la dégradation des édifices.
L’on ne remarquait pas, comme à la clarté crue du soleil, les colonnes
tronquées, les façades sillonnées de lézardes, les toits effondrés par
l’éruption ; les parties absentes se complétaient par la demi-teinte, et un
rayon brusque, comme une touche de sentiment dans l’esquisse d’un tableau,
indiquait tout un ensemble écroulé. Les génies taciturnes de la nuit
semblaient avoir réparé la cité fossile pour quelque représentation d’une vie
fantastique.
Quelquefois même Octavien crut voir se glisser de vagues formes
humaines dans l’ombre ; mais elles s’évanouissaient dès qu’elles
atteignaient la portion éclairée. De sourds chuchotements, une rumeur
indéfinie, voltigeaient dans le silence. Notre promeneur les attribua d’abord
à quelque papillonnement de ses yeux, à quelque bourdonnement de ses
oreilles, — ce pouvait être aussi un jeu d’optique, un soupir de la brise
marine, ou la fuite à travers les orties d’un lézard ou d’une couleuvre, car
tout vit dans la nature, même la mort, tout bruit, même le silence. Cependant
il éprouvait une espèce d’angoisse involontaire, un léger frisson, qui pouvait
être causé par l’air froid de la nuit, et faisait frémir sa peau. Il retourna deux
ou trois fois la tête ; il ne se sentait plus seul comme tout à l’heure dans la
ville déserte. Ses camarades avaient-ils eu la même idée que lui, et le
cherchaient-ils à travers ces ruines ? Ces formes entrevues, ces bruits
indistincts de pas, était-ce Max et Fabio marchant et causant, et disparus à
l’angle d’un carrefour ? Cette explication toute naturelle, Octavien
comprenait à son trouble qu’elle n’était pas vraie, et les raisonnements qu’il
faisait là-dessus à part lui ne le convainquaient pas. La solitude et l’ombre
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s’étaient peuplées d’êtres invisibles qu’il dérangeait ; il tombait au milieu
d’un mystère, et l’on semblait attendre qu’il fût parti pour commencer.
Telles étaient les idées extravagantes qui lui traversaient la cervelle et qui
prenaient beaucoup de vraisemblance de l’heure, du lieu et de mille détails
alarmants que comprendront ceux qui se sont trouvés de nuit dans quelque
vaste ruine.
En passant devant une maison qu’il avait remarquée pendant le jour et
sur laquelle la lune donnait en plein, il vit, dans un état d’intégrité parfaite,
un portique dont il avait cherché à rétablir l’ordonnance : quatre colonnes
d’ordre dorique cannelées jusqu’à mi-hauteur, et le fût enveloppé comme
d’une draperie pourpre d’une teinte de minium, soutenaient une cimaise
coloriée d’ornements polychromes, que le décorateur semblait avoir achevée
hier ; sur la paroi latérale de la porte un molosse de Laconie, exécuté à
l’encaustique et accompagné de l’inscription sacramentelle : Cave canem,
aboyait à la lune et aux visiteurs avec une fureur peinte. Sur le seuil de
mosaïque le mot Ave, en lettres osques et latines, saluait les hôtes de ses
syllabes amicales. Les murs extérieurs, teints d’ocre et de rubrique,
n’avaient pas une crevasse. La maison s’était exhaussée d’un étage, et le toit
de tuiles dentelé d’un acrotère de bronze projetait son profil intact sur le bleu
léger du ciel où pâlissaient quelques étoiles.
Cette restauration étrange, faite de l’après-midi au soir par un architecte
inconnu, tourmentait beaucoup Octavien, sûr d’avoir vu cette maison le jour
même dans un fâcheux état de ruine. Le mystérieux reconstructeur avait
travaillé bien vite, car les habitations voisines avaient le même aspect récent
et neuf ; tous les piliers étaient coiffés de leurs chapiteaux ; pas une pierre,
pas une brique, pas une pellicule de stuc, pas une écaille de peinture ne
manquaient aux parois luisantes des façades, et par l’interstice des péristyles
on entrevoyait, autour du bassin de marbre du cavædium, des lauriers roses
et blancs, des myrtes et des grenadiers. Tous les historiens s’étaient trompés
: l’éruption n’avait pas eu lieu, ou bien l’aiguille du temps avait reculé de
vingt heures séculaires sur le cadran de l’éternité.
Octavien, surpris au dernier point, se demanda s’il dormait tout debout
et marchait dans un rêve. Il s’interrogea sérieusement pour savoir si la folie
ne faisait pas danser devant lui ses hallucinations ; mais il fut obligé de
reconnaître qu’il n’était ni endormi ni fou.
Un changement singulier avait eu lieu dans l’atmosphère ; de vagues
teintes roses se mêlaient, par dégradations violettes, aux lueurs azurées de la
lune ; le ciel s’éclaircissait sur les bords ; on eût dit que le jour allait paraître.
Octavien tira sa montre ; elle marquait minuit. Craignant qu’elle ne fût
arrêtée, il poussa le ressort de la répétition ; la sonnerie tinta douze fois : il
était bien minuit, et cependant la clarté allait toujours augmentant, la lune se
fondait dans l’azur de plus en plus lumineux ; le soleil se levait.
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Théophile Gautier
Alors Octavien, en qui toutes les idées de temps se brouillaient, put se
convaincre qu’il se promenait non dans une Pompeï morte, froid cadavre de
ville qu’on a tiré à demi de son linceul, mais dans une Pompeï vivante,
jeune, intacte, sur laquelle n’avaient pas coulé les torrents de boue brûlante
du Vésuve.
Un prodige inconcevable le reportait, lui, Français du dix-neuvième
siècle, au temps de Titus, non en esprit, mais en réalité, ou faisait revenir à
lui, du fond du passé, une ville détruite avec ses habitants disparus ; car un
homme vêtu à l’antique venait de sortir d’une maison voisine.
Cet homme portait les cheveux courts et la barbe rasée, une tunique de
couleur brune et un manteau grisâtre, dont les bouts étaient retroussés de
manière à ne pas gêner sa marche ; il allait d’un pas rapide, presque cursif, et
passa à côté d’Octavien sans le voir. Un panier de sparterie pendait à son
bras, et il se dirigeait vers le Forum nundinarium ; — c’était un esclave, un
Davus quelconque allant au marché ; il n’y avait pas à s’y tromper.
Des bruits de roues se firent entendre, et un char antique, traîné par des
bœufs blancs et chargé de légumes, s’engagea dans la rue. À côté de
l’attelage marchait un bouvier aux jambes nues et brûlées par le soleil, aux
pieds chaussés de sandales, et vêtu d’une espèce de chemise de toile
bouffant à la ceinture ; un chapeau de paille conique, rejeté derrière le dos et
retenu au col par la mentonnière, laissait voir sa tête d’un type inconnu
aujourd’hui, son front bas traversé de dures nodosités, ses cheveux crépus et
noirs, son nez droit, ses yeux tranquilles comme ceux de ses bœufs, et son
cou d’Hercule campagnard. Il touchait gravement ses bêtes de l’aiguillon,
avec une pose de statue à faire tomber Ingres en extase.
Le bouvier aperçut Octavien et parut surpris, mais il continua sa route ;
une fois il retourna la tête, ne trouvant pas sans doute d’explication à
l’aspect de ce personnage étrange pour lui, mais laissant, dans sa placide
stupidité rustique, le mot de l’énigme à de plus habiles.
Des paysans campaniens parurent aussi, poussant devant eux des ânes
chargés d’outres de vin, et faisant tinter des sonnettes d’airain ; leur
physionomie différait de celle des paysans d’aujourd’hui comme une
médaille diffère d’un sou.
La ville se peuplait graduellement comme un de ces tableaux de
diorama, d’abord déserts, et qu’un changement d’éclairage anime de
personnages invisibles jusque-là.
Les sentiments qu’éprouvait Octavien avaient changé de nature. Tout à
l’heure, dans l’ombre trompeuse de la nuit, il était en proie à ce malaise dont
les braves ne se défendent pas, au milieu de circonstances inquiétantes et
fantastiques que la raison ne peut expliquer. Sa vague terreur s’était changée
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en stupéfaction profonde ; il ne pouvait douter, à la netteté de leurs
perceptions, du témoignage de ses sens, et cependant ce qu’il voyait était
parfaitement incroyable. — Mal convaincu encore, il cherchait par la
constatation de petits détails réels à se prouver qu’il n’était pas le jouet
d’une hallucination. — Ce n’étaient pas des fantômes qui défilaient sous ses
yeux, car la vive lumière du soleil les illuminait avec une réalité irrécusable,
et leurs ombres allongées par le matin se projetaient sur les trottoirs et les
murailles. — Ne comprenant rien à ce qui lui arrivait, Octavien, ravi au fond
de voir un de ses rêves les plus chers accompli, ne résista plus à son aventure
; il se laissa faire à toutes ces merveilles, sans prétendre s’en rendre compte ;
il se dit que puisque en vertu d’un pouvoir mystérieux il lui était donné de
vivre quelques heures dans un siècle disparu, il ne perdrait pas son temps à
chercher la solution d’un problème incompréhensible, et il continua
bravement sa route, en regardant à droite et à gauche ce spectacle si vieux et
si nouveau pour lui. Mais à quelle époque de la vie de Pompeï était-il
transporté ? Une inscription d’édilité, gravée sur une muraille, lui apprit, par
le nom des personnages publics, qu’on était au commencement du règne de
Titus, — soit en l’an 79 de notre ère. — Une idée subite traversa l’âme
d’Octavien ; la femme dont il avait admiré l’empreinte au musée de Naples
devait être vivante, puisque l’éruption du Vésuve dans laquelle elle avait
péri eut lieu le 24 août de cette même année ; il pouvait donc la retrouver, la
voir, lui parler… Le désir fou qu’il avait ressenti à l’aspect de cette cendre
moulée sur des contours divins allait peut-être se satisfaire, car rien ne devait
être impossible à un amour qui avait eu la force de faire reculer le temps et
passer deux fois la même heure dans le sablier de l’éternité.
Pendant qu’Octavien se livrait à ces réflexions, de belles jeunes filles se
rendaient aux fontaines, soutenant du bout de leurs doigts blancs des urnes
en équilibre sur leur tête ; des patriciens en toges blanches bordées de
bandes de pourpre, suivis de leur cortège de clients, se dirigeaient vers le
forum. Les acheteurs se pressaient autour des boutiques, toutes désignées par
des enseignes sculptées et peintes, et rappelant par leur petitesse et leur
forme les boutiques moresques d’Alger ; au-dessus de la plupart de ces
échoppes, un glorieux phallus de terre cuite colorié et l’inscription hic
habitat felicitas témoignaient de précautions superstitieuses contre le
mauvais œil ; Octavien remarqua même une boutique d’amulettes dont
l’étalage était chargé de cornes, de branches de corail bifurquées, et de petits
Priapes en or, comme on en trouve encore à Naples aujourd’hui, pour se
préserver de la jettature, et il se dit qu’une superstition durait plus qu’une
religion.
En suivant le trottoir qui borde chaque rue de Pompeï et enlève ainsi
aux Anglais la confortabilité de cette invention, Octavien se trouva face à
face avec un beau jeune homme, de son âge à peu près, vêtu d’une tunique
couleur de safran, et drapé d’un manteau de fine laine blanche, souple
comme du cachemire. La vue d’Octavien, coiffé de l’affreux chapeau
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moderne, sanglé dans une mesquine redingote noire, les jambes
emprisonnées dans un pantalon, les pieds pincés par des bottes luisantes,
parut surprendre le jeune Pompeïen, comme nous étonnerait, sur le
boulevard de Gand, un Ioway ou un Botocudo avec ses plumes, ses colliers
de griffes d’ours et ses tatouages baroques. Cependant, comme c’était un
jeune homme bien élevé, il n’éclata pas de rire au nez d’Octavien, et prenant
en pitié ce pauvre barbare égaré dans cette ville gréco-romaine, il lui dit
d’une voix accentuée et douce :
« Advena, salve. »
Rien n’était plus naturel qu’un habitant de Pompeï, sous le règne du
divin empereur Titus, très-puissant et très-auguste, s’exprimât en latin, et
pourtant Octavien tressaillit en entendant cette langue morte dans une
bouche vivante. C’est alors qu’il se félicita d’avoir été fort en thème, et
remporté des prix au concours général. Le latin enseigné par l’Université lui
servit en cette occasion unique, et rappelant en lui ses souvenirs de classe, il
répondit au salut du Pompeïen en style de De viris illustribus et de Selectæ è
profanis, d’une façon suffisamment intelligible, mais avec un accent parisien
qui fit sourire le jeune homme.
« Il te sera peut-être plus facile de parler grec, dit le Pompeïen ; je sais
aussi cette langue, car j’ai fait mes études à Athènes.
— Je sais encore moins de grec que de latin, répondit Octavien ; je suis
du pays des Gaulois, de Paris, de Lutèce.
— Je connais ce pays. Mon aïeul a fait la guerre dans les Gaules sous le
grand Jules César. Mais quel étrange costume portes-tu ? Les Gaulois que
j’ai vus à Rome n’étaient pas habillés ainsi. »
Octavien entreprit de faire comprendre au jeune Pompeïen que vingt
siècles s’étaient écoulés depuis la conquête de la Gaule par Jules César, et
que la mode avait pu changer ; mais il y perdit son latin, et à vrai dire ce
n’était pas grand’chose.
« Je me nomme Rufus Holconius, et ma maison est la tienne, dit le
jeune homme ; à moins que tu ne préfères la liberté de la taverne : on est
bien à l’auberge d’Albinus, près de la porte du faubourg d’Augustus Felix, et
à l’hôtellerie de Sarinus, fils de Publius, près de la deuxième tour ; mais si tu
veux, je te servirai de guide dans cette ville inconnue pour toi ; — tu me
plais, jeune barbare, quoique tu aies essayé de te jouer de ma crédulité en
prétendant que l’empereur Titus, qui règne aujourd’hui, était mort depuis
deux mille ans, et que le Nazaréen, dont les infâmes sectateurs, enduits de
poix, ont éclairé les jardins de Néron, trône seul en maître dans le ciel désert,
d’où les grands dieux sont tombés. — Par Pollux ! ajouta-t-il en jetant les
yeux sur une inscription rouge tracée à l’angle d’une rue, tu arrives à propos,
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l’on donne la Casina de Plaute, récemment remise au théâtre ; c’est une
curieuse et bouffonne comédie qui t’amusera, n’en comprendrais-tu que la
pantomime. Suis-moi, c’est bientôt l’heure, je te ferai placer au banc des
hôtes et des étrangers. »
Et Rufus Holconius se dirigea du côté du petit théâtre comique que les
trois amis avaient visité dans la journée.
Le Français et le citoyen de Pompeï prirent les rues de la Fontaine
d’Abondance, des Théâtres, longèrent le collège et le temple d’Isis, l’atelier
du statuaire, et entrèrent dans l’Odéon ou théâtre comique par un vomitoire
latéral. Grâce à la recommandation d’Holconius, Octavien fut placé près du
proscenium, un endroit qui répondrait à nos baignoires d’avant-scène. Tous
les regards se tournèrent aussitôt vers lui avec une curiosité bienveillante, et
un léger susurrement courut dans l’amphithéâtre.
La pièce n’était pas encore commencée ; Octavien en profita pour
regarder la salle. Les gradins demi-circulaires, terminés de chaque côté par
une magnifique patte de lion sculptée en lave du Vésuve, partaient, en
s’élargissant, d’un espace vide correspondant à notre parterre, mais
beaucoup plus restreint, et pavé d’une mosaïque de marbres grecs ; un
gradin plus large formait, de distance en distance, une zone distinctive, et
quatre escaliers correspondant aux vomitoires et montant de la base au
sommet de l’amphithéâtre, le divisaient en cinq coins plus larges du haut que
du bas. Les spectateurs, munis de leurs billets, consistant en petites lames
d’ivoire où étaient désignés, par leurs numéros d’ordre, la travée, le coin et
le gradin, avec le titre de la pièce représentée et le nom de son auteur,
arrivaient aisément à leurs places. Les magistrats, les nobles, les hommes
mariés, les jeunes gens, les soldats, dont on voyait luire les casques de
bronze, occupaient des rangs séparés. — C’était un spectacle admirable que
ces belles toges et ces larges manteaux blancs bien drapés, s’étalant sur les
premiers gradins et contrastant avec les parures variées des femmes, placées
au-dessus, et les capes grises des gens du peuple, relégués aux bancs
supérieurs, près des colonnes qui supportent le toit, et qui laissaient
apercevoir, par leurs interstices, un ciel d’un bleu intense comme le champ
d’azur d’une panathénée ; — une fine pluie d’eau, aromatisée de safran,
tombait des frises en gouttelettes imperceptibles et parfumait l’air qu’elle
rafraîchissait. Octavien pensa aux émanations fétides qui vicient
l’atmosphère de nos théâtres, si incommodes qu’on peut les considérer
comme des lieux de torture, et il trouva que la civilisation n’avait pas
beaucoup marché.
Le rideau, soutenu par une poutre transversale, s’abîma dans les
profondeurs de l’orchestre, les musiciens s’installèrent dans leur tribune, et
le Prologue parut vêtu grotesquement et la tête coiffée d’un masque
difforme, adapté comme un casque.
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Théophile Gautier
Le Prologue, après avoir salué l’assistance et demandé les
applaudissements, commença une argumentation bouffonne. « Les vieilles
pièces, disait-il, étaient comme le vin qui gagne avec les années, et la
Casina, chère aux vieillards, ne devait pas moins l’être aux jeunes gens ;
tous pouvaient y prendre plaisir : les uns parce qu’ils la connaissaient, les
autres parce qu’ils ne la connaissaient pas. La pièce avait été, du reste,
remise avec soin, et il fallait l’écouter l’âme libre de tout souci, sans penser à
ses dettes, ni à ses créanciers, car on n’arrête pas au théâtre ; c’était un jour
heureux, il faisait beau, et les alcyons planaient sur le forum. » Puis il fit une
analyse de la comédie que les acteurs allaient représenter, avec un détail qui
prouve que la surprise entrait pour peu de chose dans le plaisir que les
anciens prenaient au théâtre ; il raconta comment le vieillard Stalino,
amoureux de sa belle esclave Casina, veut la marier à son fermier Olympio,
époux complaisant qu’il remplacera dans la nuit des noces ; et comment
Lycostrata, la femme de Stalino, pour contrecarrer la luxure de son vicieux
mari, veut unir Casina à l’écuyer Chalinus, dans l’idée de favoriser les
amours de son fils ; enfin la manière dont Stalino, mystifié, prend un jeune
esclave déguisé pour Casina, qui, reconnue libre et de naissance ingénue,
épouse le jeune maître, qu’elle aime et dont elle est aimée.
Le jeune Français regardait distraitement les acteurs, avec leurs
masques aux bouches de bronze, s’évertuer sur la scène ; les esclaves
couraient çà et là pour simuler l’empressement ; le vieillard hochait la tête et
tendait ses mains tremblantes ; la matrone, le verbe haut, l’air revêche et
dédaigneux, se carrait dans son importance et querellait son mari, au grand
amusement de la salle. — Tous ces personnages entraient et sortaient par
trois portes pratiquées dans le mur du fond et communiquant au foyer des
acteurs. — La maison de Stalino occupait un coin du théâtre, et celle de son
vieil ami Alcésimus lui faisait face. Ces décorations, quoique très bien
peintes, étaient plutôt représentatives de l’idée d’un lieu que du lieu lui-
même, comme les coulisses vagues du théâtre classique.
Quand la pompe nuptiale conduisant la fausse Casina fit son entrée sur
la scène, un immense éclat de rire, comme celui qu’Homère attribue aux
dieux, circula sur tous les bancs de l’amphithéâtre, et des tonnerres
d’applaudissements firent vibrer les échos de l’enceinte ; mais Octavien
n’écoutait plus et ne regardait plus.
Dans la travée des femmes, il venait d’apercevoir une créature d’une
beauté merveilleuse. À dater de ce moment, les charmants visages qui
avaient attiré son œil s’éclipsèrent comme les étoiles devant Phœbé ; tout
s’évanouit, tout disparut comme dans un songe ; un brouillard estompa les
gradins fourmillants de monde, et la voix criarde des acteurs semblait se
perdre dans un éloignement infini.
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Il avait reçu au cœur comme une commotion électrique, et il lui
semblait qu’il jaillissait des étincelles de sa poitrine lorsque le regard de
cette femme se tournait vers lui.
Elle était brune et pâle ; ses cheveux ondés et crespelés, noirs comme
ceux de la Nuit, se relevaient légèrement vers les tempes à la mode grecque,
et dans son visage d’un ton mat brillaient des yeux sombres et doux, chargés
d’une indéfinissable expression de tristesse voluptueuse et d’ennui passionné
; sa bouche, dédaigneusement arquée à ses coins, protestait par l’ardeur
vivace de sa pourpre enflammée contre la blancheur tranquille du masque ;
son col présentait ces belles lignes pures qu’on ne retrouve à présent que
dans les statues. Ses bras étaient nus jusqu’à l’épaule, et de la pointe de ses
seins orgueilleux, soulevant sa tunique d’un rose mauve, partaient deux plis
qu’on aurait pu croire fouillés dans le marbre par Phidias ou Cléomène.
La vue de cette gorge d’un contour si correct, d’une coupe si pure,
troubla magnétiquement Octavien ; il lui sembla que ces rondeurs
s’adaptaient parfaitement à l’empreinte en creux du musée de Naples, qui
l’avait jeté dans une si ardente rêverie, et une voix lui cria au fond du cœur
que cette femme était bien la femme étouffée par la cendre du Vésuve à la
villa d’Arrius Diomèdes. Par quel prodige la voyait-il vivante, assistant à la
représentation de la Casina de Plaute ? Il ne chercha pas à se l’expliquer ;
d’ailleurs, comment était-il là lui-même ? Il accepta sa présence comme dans
le rêve on admet l’intervention de personnes mortes depuis longtemps et qui
agissent pourtant avec les apparences de la vie ; d’ailleurs son émotion ne lui
permettait aucun raisonnement. Pour lui, la roue du temps était sortie de son
ornière, et son désir vainqueur choisissait sa place parmi les siècles écoulés !
Il se trouvait face à face avec sa chimère, une des plus insaisissables, une
chimère rétrospective. Sa vie se remplissait d’un seul coup.
En regardant cette tête si calme et si passionnée, si froide et si ardente,
si morte et si vivace, il comprit qu’il avait devant lui son premier et son
dernier amour, sa coupe d’ivresse suprême ; il sentit s’évanouir comme des
ombres légères les souvenirs de toutes les femmes qu’il avait cru aimer, et
son âme redevenir vierge de toute émotion antérieure. Le passé disparut.
Cependant la belle Pompeïenne, le menton appuyé sur la paume de la
main, lançait sur Octavien, tout en ayant l’air de s’occuper de la scène, le
regard velouté de ses yeux nocturnes, et ce regard lui arrivait lourd et brûlant
comme un jet de plomb fondu. Puis elle se pencha vers l’oreille d’une fille
assise à son côté.
La représentation s’acheva ; la foule s’écoula par les vomitoires.
Octavien, dédaignant les bons offices de son guide Holconius, s’élança par
la première sortie qui s’offrit à ses pas. À peine eut-il atteint la porte, qu’une
main se posa sur son bras et qu’une voix féminine lui dit d’un ton bas, mais
de manière à ce qu’il ne perdît pas un mot :
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« Je suis Tyché Novoleja, commise aux plaisirs d’Arria Marcella, fille
d’Arrius Diomèdes. Ma maîtresse vous aime, suivez-moi. »
Arria Marcella venait de monter dans sa litière portée par quatre forts
esclaves syriens nus jusqu’à la ceinture, et faisant miroiter au soleil leurs
torses de bronze. Le rideau de la litière s’entr’ouvrit, et une main pâle,
étoilée de bagues, fit un signe amical à Octavien, comme pour confirmer les
paroles de la suivante. Le pli de pourpre retomba, et la litière s’éloigna au
pas cadencé des esclaves.
Tyché fit passer Octavien par des chemins détournés, coupant les rues
en posant légèrement le pied sur les pierres espacées qui relient les trottoirs
et entre lesquelles roulent les roues des chars, et se dirigeant à travers le
dédale avec la précision que donne la familiarité d’une ville. Octavien
remarqua qu’il franchissait des quartiers de Pompeï que les fouilles n’ont
pas découverts, et qui lui étaient en conséquence complètement inconnus.
Cette circonstance étrange parmi tant d’autres ne l’étonna pas. Il était décidé
à ne s’étonner de rien. Dans toute cette fantasmagorie archaïque, qui eût fait
devenir un antiquaire fou de bonheur, il ne voyait plus que l’œil noir et
profond d’Arria Marcella et cette gorge superbe victorieuse des siècles, et
que la destruction même a voulu conserver.
Ils arrivèrent à une porte dérobée, qui s’ouvrit et se ferma aussitôt, et
Octavien se trouva dans une cour entourée de colonnes de marbre grec
d’ordre ionique peintes jusqu’à la moitié de leur hauteur, d’un jaune vif, et le
chapiteau relevé d’ornements rouges et bleus ; une guirlande d’aristoloche
suspendait ses larges feuilles vertes en forme de cœur aux saillies de
l’architecture comme une arabesque naturelle, et près d’un bassin encadré de
plantes un flamant se tenait debout sur une patte, fleur de plume parmi les
fleurs végétales.
Des panneaux de fresque représentant des architectures capricieuses ou
des paysages de fantaisie décoraient les murailles. Octavien vit tous ces
détails d’un coup d’œil rapide, car Tyché le remit aux mains des esclaves
baigneurs qui firent subir à son impatience toutes les recherches des thermes
antiques. Après avoir passé par les différents degrés de chaleur vaporisée,
supporté le racloir du strigillaire, senti ruisseler sur lui les cosmétiques et les
huiles parfumées, il fut revêtu d’une tunique blanche, et retrouva à l’autre
porte Tyché, qui lui prit la main et le conduisit dans une autre salle
extrêmement ornée.
Sur le plafond étaient peints, avec une pureté de dessin, un éclat de
coloris et une liberté de touche qui sentaient le grand maître et non plus le
simple décorateur à l’adresse vulgaire, Mars, Vénus et l’Amour ; une frise
composée de cerfs, de lièvres et d’oiseaux se jouant parmi les feuillages
régnait au-dessus d’un revêtement de marbre cipolin ; la mosaïque du pavé,
travail merveilleux dû peut-être à Sosimus de Pergame, représentait des
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reliefs de festin exécutés avec un art qui faisait illusion.
Au fond de la salle, sur un biclinium ou lit à deux places, était accoudée
Arria Marcella dans une pose voluptueuse et sereine qui rappelait la femme
couchée de Phidias sur le fronton du Parthénon ; ses chaussures, brodées de
perles, gisaient au bas du lit, et son beau pied nu, plus pur et plus blanc que
le marbre, s’allongeait au bout d’une légère couverture de byssus jetée sur
elle.
Deux boucles d’oreilles faites en forme de balance et portant des perles
sur chaque plateau tremblaient dans la lumière au long de ses joues pâles ;
un collier de boules d’or, soutenant des grains allongés en poire, circulait sur
sa poitrine laissée à demi découverte par le pli négligé d’un peplum de
couleur paille bordé d’une grecque noire ; une bandelette noir et or passait et
luisait par places dans ses cheveux d’ébène, car elle avait changé de costume
en revenant du théâtre ; et autour de son bras, comme l’aspic autour du bras
de Cléopâtre, un serpent d’or, aux yeux de pierreries, s’enroulait à plusieurs
reprises et cherchait à se mordre la queue.
Une petite table à pieds de griffon, incrustée de nacre, d’argent et
d’ivoire, était dressée près du lit à deux places, chargée de différents mets
servis dans des plats d’argent et d’or ou de terre émaillée de peintures
précieuses. On y voyait un oiseau du Phase couché dans ses plumes, et
divers fruits que leurs saisons empêchent de se rencontrer ensemble.
Tout paraissait indiquer qu’on attendait un hôte ; des fleurs fraîches
jonchaient le sol, et les amphores de vin étaient plongées dans des urnes
pleines de neige.
Arria Marcella fit signe à Octavien de s’étendre à côté d’elle sur le
biclinium et de prendre part au repas ; — le jeune homme, à demi fou de
surprise et d’amour, prit au hasard quelques bouchées sur les plats que lui
tendaient de petits esclaves asiatiques aux cheveux frisés, à la courte
tunique. Arria ne mangeait pas, mais elle portait souvent à ses lèvres un vase
myrrhin aux teintes opalines rempli d’un vin d’une pourpre sombre comme
du sang figé ; à mesure qu’elle buvait, une imperceptible vapeur rose
montait à ses joues pâles, de son cœur qui n’avait pas battu depuis tant
d’années ; cependant son bras nu, qu’Octavien effleura en soulevant sa
coupe, était froid comme la peau d’un serpent ou le marbre d’une tombe.
« Oh ! lorsque tu t’es arrêté aux Studj à contempler le morceau de boue
durcie qui conserve ma forme, dit Arria Marcella en tournant son long
regard humide vers Octavien, et que ta pensée s’est élancée ardemment vers
moi, mon âme l’a senti dans ce monde où je flotte invisible pour les yeux
grossiers ; la croyance fait le dieu, et l’amour fait la femme. On n’est
véritablement morte que quand on n’est plus aimée, ton désir m’a rendu la
vie, la puissante évocation de ton cœur a supprimé les distances qui nous
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séparaient. »
L’idée d’évocation amoureuse qu’exprimait la jeune femme rentrait
dans les croyances philosophiques d’Octavien, croyances que nous ne
sommes pas loin de partager.
En effet, rien ne meurt, tout existe toujours ; nulle force ne peut anéantir
ce qui fut une fois. Toute action, toute parole, toute forme, toute pensée
tombée dans l’océan universel des choses y produit des cercles qui vont
s’élargissant jusqu’aux confins de l’éternité. La figuration matérielle ne
disparaît que pour les regards vulgaires, et les spectres qui s’en détachent
peuplent l’infini. Pâris continue d’enlever Hélène dans une région inconnue
de l’espace. La galère de Cléopâtre gonfle ses voiles de soie sur l’azur d’un
Cydnus idéal. Quelques esprits passionnés et puissants ont pu amener à eux
des siècles écoulés en apparence, et faire revivre des personnages morts pour
tous. Faust a eu pour maîtresse la fille de Tyndare, et l’a conduite à son
château gothique, du fond des abîmes mystérieux de l’Hadès. Octavien
venait de vivre un jour sous le règne de Titus et de se faire aimer d’Arria
Marcella, fille d’Arrius Diomèdes, couchée en ce moment près de lui sur un
lit antique dans une ville détruite pour tout le monde.
« À mon dégoût des autres femmes, répondit Octavien, à la rêverie
invincible qui m’entraînait vers ses types radieux au fond des siècles comme
des étoiles provocatrices, je comprenais que je n’aimerais jamais que hors du
temps et de l’espace. C’était toi que j’attendais, et ce frêle vestige conservé
par la curiosité des hommes m’a par son secret magnétisme mis en rapport
avec ton âme. Je ne sais si tu es un rêve ou une réalité, un fantôme ou une
femme, si comme Ixion je serre un nuage sur ma poitrine abusée, si je suis le
jouet d’un vil prestige de sorcellerie, mais ce que je sais bien, c’est que tu
seras mon premier et mon dernier amour.
— Qu’Éros, fils d’Aphrodite, entende ta promesse, dit Arria Marcella
en inclinant sa tête sur l’épaule de son amant qui la souleva avec une étreinte
passionnée. Oh ! serre-moi sur ta jeune poitrine, enveloppe-moi de ta tiède
haleine, j’ai froid d’être restée si longtemps sans amour. » Et contre son
cœur Octavien sentait s’élever et s’abaisser ce beau sein, dont le matin
même il admirait le moule à travers la vitre d’une armoire de musée ; la
fraîcheur de cette belle chair le pénétrait à travers sa tunique et le faisait
brûler. La bandelette or et noir s’était détachée de la tête d’Arria
passionnément renversée, et ses cheveux se répandaient comme un fleuve
noir sur l’oreiller bleu.
Les esclaves avaient emporté la table. On n’entendit plus qu’un bruit
confus de baisers et de soupirs. Les cailles familières, insouciantes de cette
scène amoureuse, picoraient sur le pavé de mosaïque les miettes du festin en
poussant de petits cris.
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Tout à coup les anneaux d’airain de la portière qui fermait la chambre
glissèrent sur leur tringle, et un vieillard d’aspect sévère et drapé dans un
ample manteau brun parut sur le seuil. Sa barbe grise était séparée en deux
pointes comme celle des Nazaréens, son visage semblait sillonné par la
fatigue des macérations : une petite croix de bois noir pendait à son col et ne
laissait aucun doute sur sa croyance : il appartenait à la secte, toute récente
alors, des disciples du Christ.
À son aspect, Arria Marcella, éperdue de confusion, cacha sa figure
sous un pli de son manteau, comme un oiseau qui met la tête sous son aile en
face d’un ennemi qu’il ne peut éviter, pour s’épargner au moins l’horreur de
le voir ; tandis qu’Octavien, appuyé sur son coude, regardait avec fixité le
personnage fâcheux qui entrait ainsi brusquement dans son bonheur.
« Arria, Arria, dit le personnage austère d’un ton de reproche, le temps
de ta vie n’a-t-il pas suffi à tes déportements, et faut-il que tes infâmes
amours empiètent sur les siècles qui ne t’appartiennent pas ? Ne peux-tu
laisser les vivants dans leur sphère ? ta cendre n’est donc pas encore
refroidie depuis le jour où tu mourus sans repentir sous la pluie de feu du
volcan ? Deux mille ans de mort ne t’ont donc pas calmée, et tes bras
voraces attirent sur ta poitrine de marbre, vide de cœur, les pauvres insensés
enivrés par tes philtres.
— Arrius, grâce, mon père, ne m’accablez pas, au nom de cette religion
morose qui ne fut jamais la mienne ; moi, je crois à nos anciens dieux qui
aimaient la vie, la jeunesse, la beauté, le plaisir ; ne me replongez pas dans le
pâle néant. Laissez-moi jouir de cette existence que l’amour m’a rendue.
— Tais-toi, impie, ne me parle pas de tes dieux qui sont des démons.
Laisse aller cet homme enchaîné par tes impures séductions ; ne l’attire plus
hors du cercle de sa vie que Dieu a mesurée ; retourne dans les limbes du
paganisme avec tes amants asiatiques, romains ou grecs. Jeune chrétien,
abandonne cette larve qui te semblerait plus hideuse qu’Empouse et
Phorkyas, si tu la pouvais voir telle qu’elle est. »
Octavien, pâle, glacé d’horreur, voulut parler ; mais sa voix resta
attachée à son gosier, selon l’expression virgilienne.
« M’obéiras-tu, Arria ? s’écria impérieusement le grand vieillard.
— Non, jamais, » répondit Arria, les yeux étincelants, les narines
dilatées, les lèvres frémissantes, en entourant le corps d’Octavien de ses
beaux bras de statue, froids, durs et rigides comme le marbre. Sa beauté
furieuse, exaspérée par la lutte, rayonnait avec un éclat surnaturel à ce
moment suprême, comme pour laisser à son jeune amant un inéluctable
souvenir.
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« Allons, malheureuse, reprit le vieillard, il faut employer les grands
moyens, et rendre ton néant palpable et visible à cet enfant fasciné, » et il
prononça d’une voix pleine de commandement une formule d’exorcisme qui
fit tomber des joues d’Arria les teintes pourprées que le vin noir du vase
myrrhin y avait fait monter.
En ce moment, la cloche lointaine d’un des villages qui bordent la mer
ou des hameaux perdus dans les plis de la montagne fit entendre les
premières volées de la Salutation angélique.
À ce son, un soupir d’agonie sortit de la poitrine brisée de la jeune
femme. Octavien sentit se desserrer les bras qui l’entouraient ; les draperies
qui la couvraient se replièrent sur elles-mêmes, comme si les contours qui
les soutenaient se fussent affaissés, et le malheureux promeneur nocturne ne
vit plus à côté de lui, sur le lit du festin, qu’une pincée de cendres mêlée de
quelques ossements calcinés parmi lesquels brillaient des bracelets et des
bijoux d’or, et que des restes informes, tels qu’on les dut découvrir en
déblayant la maison d’Arrius Diomèdes.
Il poussa un cri terrible et perdit connaissance.
Le vieillard avait disparu. Le soleil se levait, et la salle ornée tout à
l’heure avec tant d’éclat n’était plus qu’une ruine démantelée.
Après avoir dormi d’un sommeil appesanti par les libations de la veille,
Max et Fabio se réveillèrent en sursaut, et leur premier soin fut d’appeler
leur compagnon, dont la chambre était voisine de la leur, par un de ces cris
de ralliement burlesques dont on convient quelquefois en voyage ; Octavien
ne répondit pas, pour de bonnes raisons. Fabio et Max, ne recevant pas de
réponse, entrèrent dans la chambre de leur ami, et virent que le lit n’avait pas
été défait.
« Il se sera endormi sur quelque chaise, dit Fabio, sans pouvoir gagner
sa couchette ; car il n’a pas la tête forte, ce cher Octavien ; et il sera sorti de
bonne heure pour dissiper les fumées du vin à la fraîcheur matinale.
— Pourtant il n’avait guère bu, ajouta Max par manière de réflexion.
Tout ceci me semble assez étrange. Allons à sa recherche. »
Les deux amis, aidés du cicerone, parcoururent toutes les rues,
carrefours, places et ruelles de Pompeï, entrèrent dans toutes les maisons
curieuses où ils supposèrent qu’Octavien pouvait être occupé à copier une
peinture ou à relever une inscription, et finirent par le trouver évanoui sur la
mosaïque disjointe d’une petite chambre à demi écroulée. Ils eurent
beaucoup de peine à le faire revenir à lui, et quand il eut repris connaissance,
il ne donna pas d’autre explication, sinon qu’il avait eu la fantaisie de voir
Pompeï au clair de la lune, et qu’il avait été pris d’une syncope qui, sans
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doute, n’aurait pas de suite.
La petite bande retourna à Naples par le chemin de fer, comme elle était
venue, et le soir, dans leur loge, à San Carlo, Max et Fabio regardaient à
grand renfort de jumelles sautiller dans un ballet, sur les traces d’Amalia
Ferraris, la danseuse alors en vogue, un essaim de nymphes culottées, sous
leurs jupes de gaze, d’un affreux caleçon vert monstre qui les faisait
ressembler à des grenouilles piquées de la tarentule. Octavien, pâle, les yeux
troubles, le maintien accablé, ne paraissait pas se douter de ce qui se passait
sur la scène, tant, après les merveilleuses aventures de la nuit, il avait peine à
reprendre le sentiment de la vie réelle.
À dater de cette visite à Pompeï, Octavien fut en proie à une mélancolie
morne, que la bonne humeur et les plaisanteries de ses compagnons
aggravaient plutôt qu’elles ne la soulageaient ; l’image d’Arria Marcella le
poursuivait toujours, et le triste dénouement de sa bonne fortune fantastique
n’en détruisait pas le charme.
N’y pouvant plus tenir, il retourna secrètement à Pompeï et se promena,
comme la première fois, dans les ruines, au clair de lune, le cœur palpitant
d’un espoir insensé, mais l’hallucination ne se renouvela pas ; il ne vit que
des lézards fuyant sur les pierres ; il n’entendit que des piaulements
d’oiseaux de nuit effrayés ; il ne rencontra plus son ami Rufus Holconius ;
Tyché ne vint pas lui mettre sa main fluette sur le bras ; Arria Marcella resta
obstinément dans la poussière.
En désespoir de cause, Octavien s’est marié dernièrement à une jeune et
charmante Anglaise, qui est folle de lui. Il est parfait pour sa femme ;
cependant Ellen, avec cet instinct du cœur que rien ne trompe, sent que son
mari est amoureux d’une autre ; mais de qui ? C’est ce que l’espionnage le
plus actif n’a pu lui apprendre. Octavien n’entretient pas de danseuse ; dans
le monde, il n’adresse aux femmes que des galanteries banales ; il a même
répondu très froidement aux avances marquées d’une princesse russe,
célèbre par sa beauté et sa coquetterie. Un tiroir secret, ouvert pendant
l’absence de son mari, n’a fourni aucune preuve d’infidélité aux soupçons
d’Ellen. — Mais comment pourrait-elle s’aviser d’être jalouse de Marcella,
fille d’Arrius Diomèdes, affranchi de Tibère ?
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