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Charles Dickens
Conte de Noël
Charles Dickens
Première parution en 1843
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Charles Dickens
I
Le spectre de Marley
Marley était mort, pour commencer. Là-dessus, pas l’ombre d’un doute.
Le registre mortuaire était signé par le ministre, le clerc, l’entrepreneur des
pompes funèbres et celui qui avait mené le deuil. Scrooge l’avait signé, et le
nom de Scrooge était bon à la bourse, quel que fût le papier sur lequel il lui
plût d’apposer sa signature.
Le vieux Marley était aussi mort qu’un clou de porte.
Attention ! je ne veux pas dire que je sache par moi-même ce qu’il y a
de particulièrement mort dans un clou de porte. J’aurais pu, quant à moi, me
sentir porté plutôt à regarder un clou de cercueil comme le morceau de fer le
plus mort qui soit dans le commerce ; mais la sagesse de nos ancêtres éclate
dans les similitudes, et mes mains profanes n’iront pas toucher l’arche sainte
; autrement le pays est perdu. Vous me permettrez donc de répéter avec
énergie que Marley était aussi mort qu’un clou de porte.
Scrooge savait-il qu’il fût mort ? Sans contredit. Comment aurait-il pu
en être autrement ? Scrooge et lui étaient associés depuis je ne sais combien
d’années. Scrooge était son seul exécuteur testamentaire, le seul
administrateur de son bien, son seul ayant cause, son seul légataire universel,
son unique ami, le seul qui eût suivi son convoi. Quoiqu’à dire vrai, il ne fût
pas si terriblement bouleversé par ce triste événement, qu’il ne se montrât un
habile homme d’affaires le jour même des funérailles et qu’il ne l’eût
solennisé par un marché des plus avantageux.
La mention des funérailles de Marley me ramène à mon point de départ.
Il n’y a pas de doute que Marley était mort : ceci doit être parfaitement
compris, autrement l’histoire que je vais raconter ne pourrait rien avoir de
merveilleux. Si nous n’étions bien convaincus que le père d’Hamlet est
mort, avant que la pièce commence, il n’y aurait rien de plus remarquable à
le voir rôder la nuit, par un vent d’est, sur les remparts de sa ville, qu’à voir
tout autre monsieur d’un âge mûr se promener mal à propos au milieu des
ténèbres, dans un lieu rafraîchi par la brise, comme serait, par exemple, le
cimetière de Saint-Paul, simplement pour frapper d’étonnement l’esprit
faible de son fils.
Scrooge n’effaça jamais le nom du vieux Marley. Il était encore inscrit,
plusieurs années après, au-dessus de la porte du magasin : Scrooge et
Marley. La maison de commerce était connue sous la raison Scrooge et
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Marley. Quelquefois des gens peu au courant des affaires l’appelaient
Scrooge-Scrooge, quelquefois Marley tout court ; mais il répondait
également à l’un et à l’autre nom ; pour lui c’était tout un.
Oh ! il tenait bien le poing fermé sur la meule, le bonhomme Scrooge !
Le vieux pécheur était un avare qui savait saisir fortement, arracher, tordre,
pressurer, gratter, ne point lâcher surtout ! Dur et tranchant comme une
pierre à fusil dont jamais l’acier n’a fait jaillir une étincelle généreuse,
secret, renfermé en lui-même et solitaire comme une huître. Le froid qui
était au dedans de lui gelait son vieux visage, pinçait son nez pointu, ridait sa
joue, rendait sa démarche roide et ses yeux rouges, bleuissait ses lèvres
minces et se manifestait au dehors par le son aigre de sa voix. Une gelée
blanche recouvrait constamment sa tête, ses sourcils et son menton fin et
nerveux. Il portait toujours et partout avec lui sa température au-dessous de
zéro ; il glaçait son bureau aux jours caniculaires et ne le dégelait pas d’un
degré à Noël.
La chaleur et le froid extérieurs avaient peu d’influence sur Scrooge.
Les ardeurs de l’été ne pouvaient le réchauffer, et l’hiver le plus rigoureux
ne parvenait pas à le refroidir. Aucun souffle de vent n’était plus âpre que
lui. Jamais neige en tombant n’alla plus droit à son but, jamais pluie battante
ne fut plus inexorable. Le mauvais temps ne savait par où trouver prise sur
lui ; les plus fortes averses, la neige, la grêle, les giboulées ne pouvaient se
vanter d’avoir sur lui qu’un avantage : elles tombaient souvent « avec
profusion. » Scrooge ne connut jamais ce mot.
Personne ne l’arrêta jamais dans la rue pour lui dire d’un air satisfait : «
Mon cher Scrooge, comment vous portez-vous ? Quand viendrez-vous me
voir ? » Aucun mendiant n’implorait de lui le plus léger secours, aucun
enfant ne lui demandait l’heure. On ne vit jamais personne, soit homme, soit
femme, prier Scrooge, une seule fois dans toute sa vie, de lui indiquer le
chemin de tel ou tel endroit. Les chiens d’aveugles eux-mêmes semblaient le
connaître, et, quand ils le voyaient venir, ils entraînaient leurs maîtres sous
les portes cochères et dans les ruelles, puis remuaient la queue comme pour
dire : « Mon pauvre maître aveugle, mieux vaut pas d’œil du tout qu’un
mauvais œil ! »
Mais qu’importait à Scrooge ? C’était là précisément ce qu’il voulait. Se
faire un chemin solitaire le long des grands chemins de la vie fréquentés par
la foule, en avertissant les passants par un écriteau qu’ils eussent à se tenir à
distance, c’était pour Scrooge du vrai nanan, comme disent les petits
gourmands.
Un jour, le meilleur de tous les bons jours de l’année, la veille de Noël,
le vieux Scrooge était assis, fort occupé, dans son comptoir. Il faisait un
froid vif et perçant, le temps était brumeux ; Scrooge pouvait entendre les
gens aller et venir dehors, dans la ruelle, soufflant dans leurs doigts,
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respirant avec bruit, se frappant la poitrine avec les mains et tapant des pieds
sur le trottoir pour les réchauffer. Trois heures seulement venaient de sonner
aux horloges de la Cité, et cependant il était déjà presque nuit. Il n’avait pas
fait clair de tout le jour, et les lumières qui paraissaient derrière les fenêtres
des comptoirs voisins ressemblaient à des taches de graisse rougeâtres qui
s’étalaient sur le fond noirâtre d’un air épais et en quelque sorte palpable. Le
brouillard pénétrait dans l’intérieur des maisons par toutes les fentes et les
trous de serrure ; au dehors il était si dense, que, quoique la rue fût des plus
étroites, les maisons d’en face ne paraissaient plus que comme des fantômes.
À voir les nuages sombres s’abaisser de plus en plus et répandre sur tous les
objets une obscurité profonde, on aurait pu croire que la nature était venue
s’établir tout près de là pour y exploiter une brasserie montée sur une vaste
échelle.
La porte du comptoir de Scrooge demeurait ouverte, afin qu’il pût avoir
l’œil sur son commis qui se tenait un peu plus loin, dans une petite cellule
triste, sorte de citerne sombre, occupé à copier des lettres. Scrooge avait un
très-petit feu, mais celui du commis était beaucoup plus petit encore : on
aurait dit qu’il n’y avait qu’un seul morceau de charbon. Il ne pouvait
l’augmenter, car Scrooge gardait la boîte à charbon dans sa chambre, et
toutes les fois que le malheureux entrait avec la pelle, son patron ne
manquait pas de lui déclarer qu’il serait forcé de le quitter. C’est pourquoi le
commis mettait son cache-nez blanc et essayait de se réchauffer à la
chandelle ; mais comme ce n’était pas un homme de grande imaginative, ses
efforts demeurèrent superflus.
« Je vous souhaite un gai Noël, mon oncle, et que Dieu vous garde ! »
cria une voix joyeuse. C’était la voix du neveu de Scrooge, qui était venu le
surprendre si vivement que l’autre n’avait pas eu le temps de le voir.
« Bah ! dit Scrooge, sottise ! »
Il s’était tellement échauffé dans sa marche raide par ce temps de
brouillard et de gelée, le neveu de Scrooge, qu’il en était tout en feu ; son
visage était rouge comme une cerise, ses yeux étincelaient, et la vapeur de
son haleine était encore toute fumante.
« Noël, une sottise, mon oncle ! dit le neveu de Scrooge ; ce n’est pas là
ce que vous voulez dire, sans doute ?
? Si fait, répondit Scrooge. Un gai Noël ! Quel droit avez-vous d’être
gai ? Quelle raison auriez-vous de vous livrer à des gaietés ruineuses ? Vous
êtes déjà bien assez pauvre !
? Allons, allons ! reprit gaiement le neveu, quel droit avez-vous d’être
triste ? Quelle raison avez-vous de vous livrer à vos chiffres moroses ? Vous
êtes déjà bien assez riche !
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? Bah ! » dit encore Scrooge, qui, pour le moment, n’avait pas une
meilleure réponse prête ; et son bah ! fut suivi de l’autre mot : sottise !
« Ne soyez pas de mauvaise humeur, mon oncle, riposta le neveu.
? Et comment ne pas l’être, repartit l’oncle lorsqu’on vit dans un monde
de fous tel que celui-ci ? Un gai Noël ! Au diable vos gais Noëls ! Qu’est-ce
que Noël, si ce n’est une époque où il vous faut payer l’échéance de vos
billets, souvent sans avoir d’argent ? un jour où vous vous trouvez plus
vieux d’une année et pas plus riche d’une heure ? un jour où, la balance de
vos livres établie, vous reconnaissez, après douze mois écoulés, que chacun
des articles qui s’y trouvent mentionnés vous a laissé sans le moindre profit
? Si je pouvais en faire à ma tête, continua Scrooge d’un air indigné, tout
imbécile qui court les rues avec un gai Noël sur les lèvres serait mis à
bouillir dans la marmite avec son propre pouding et enterré avec une
branche de houx au travers du cœur. C’est comme ça.
? Mon oncle ! dit le neveu, voulant se faire l’avocat de Noël.
? Mon neveu ! reprit l’oncle sévèrement, fêtez Noël à votre façon, et
laissez-moi le fêter à la mienne.
? Fêter Noël ! répéta le neveu de Scrooge ; mais vous ne le fêtez pas,
mon oncle.
? Alors laissez-moi ne pas le fêter. Grand bien puisse-t-il vous faire !
Avec cela qu’il vous a toujours fait grand bien !
? Il y a quantité de choses, je l’avoue, dont j’aurais pu retirer quelque
bien, sans en avoir profité néanmoins, répondit dit le neveu ; Noël entre
autres. Mais au moins ai-je toujours regardé le jour de Noël quand il est
revenu (mettant de côté le respect dû à son nom sacré et à sa divine origine,
si l’on peut les mettre de côté en songeant à Noël), comme un beau jour, un
jour de bienveillance, de pardon, de charité, de plaisir, le seul, dans le long
calendrier de l’année, où je sache que tous, hommes et femmes, semblent,
par un consentement unanime, ouvrir librement les secrets de leurs cœurs et
voir dans les gens au-dessous d’eux de vrais compagnons de voyage sur le
chemin du tombeau, et non pas une autre race de créatures marchant vers un
autre but. C’est pourquoi, mon oncle, quoiqu’il n’ait jamais mis dans ma
poche la moindre pièce d’or ou d’argent, je crois que Noël m’a fait vraiment
du bien et qu’il m’en fera encore ; aussi je répète : Vive Noël ! »
Le commis, dans sa citerne, applaudit involontairement ; mais,
s’apercevant à l’instant même qu’il venait de commettre une inconvenance,
il voulut attiser le feu et ne fit qu’en éteindre pour toujours la dernière
apparence d’étincelle.
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« Que j’entende encore le moindre bruit de votre côté, dit Scrooge, et
vous fêterez votre Noël en perdant votre place. Quant à vous, monsieur,
ajouta-t-il en se tournant vers son neveu, vous êtes en vérité un orateur
distingué. Je m’étonne que vous n’entriez pas au parlement.
? Ne vous fâchez pas, mon oncle. Allons, venez dîner demain chez
nous. »
Scrooge dit qu’il voudrait le voir au… oui, en vérité, il le dit. Il
prononça le mot tout entier, et dit qu’il aimerait mieux le voir au d… (Le
lecteur finira le mot si cela lui plaît.)
« Mais pourquoi ? s’écria son neveu… Pourquoi ?
? Pourquoi vous êtes-vous marié ? demanda Scrooge.
? Parce que j’étais amoureux.
? Parce que vous étiez amoureux ! grommela Scrooge, comme si c’était
la plus grosse sottise du monde après le gai Noël. Bonsoir !
? Mais, mon oncle, vous ne veniez jamais me voir avant mon mariage.
Pourquoi vous en faire un prétexte pour ne pas venir maintenant ?
? Bonsoir, dit Scrooge.
? Je ne désire rien de vous ; je ne vous demande rien. Pourquoi ne
serions-nous pas amis ?
? Bonsoir, dit Scrooge.
? Je suis peiné, bien sincèrement peiné de vous voir si résolu. Nous
n’avons jamais eu rien l’un contre l’autre, au moins de mon côté. Mais j’ai
fait cette tentative pour honorer Noël, et je garderai ma bonne humeur de
Noël jusqu’au bout. Ainsi, un gai Noël, mon oncle !
? Bonsoir, dit Scrooge.
? Et je vous souhaite aussi la bonne année !
? Bonsoir, » dit Scrooge.
Son neveu quitta la chambre sans dire seulement un mot de
mécontentement. Il s’arrêta à la porte d’entrée pour faire ses souhaits de
bonne année au commis qui, bien que gelé, était néanmoins plus chaud que
Scrooge, car il les lui rendit cordialement.
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« Voilà un autre fou, murmura Scrooge, qui l’entendit de sa place : mon
commis, avec quinze schellings par semaine, une femme et des enfants,
parlant d’un gai Noël. Il y a de quoi se retirer aux petites maisons. »
Ce fou fieffé donc, en allant reconduire le neveu de Scrooge, avait
introduit deux autres personnes. C’étaient deux messieurs de bonne mine,
d’une figure avenante, qui se tenaient en ce moment, chapeau bas, dans le
bureau de Scrooge. Ils avaient à la main des registres et des papiers, et le
saluèrent.
« Scrooge et Marley, je crois ? dit l’un d’eux en consultant sa liste. Est-
ce à M. Scrooge ou à M. Marley que j’ai le plaisir de parler ?
? M. Marley est mort depuis sept ans, répondit Scrooge. Il y a juste sept
ans qu’il est mort, cette nuit même.
? Nous ne doutons pas que sa générosité ne soit bien représentée par son
associé survivant, » dit l’étranger en présentant ses pouvoirs pour quêter.
Elle l’était certainement ; car les deux associés se ressemblaient comme
deux gouttes d’eau. Au mot fâcheux de générosité, Scrooge fronça le sourcil,
hocha la tête et rendit au visiteur ses certificats.
« À cette époque joyeuse de l’année, monsieur Scrooge, dit celui-ci en
prenant une plume, il est plus désirable encore que d’habitude que nous
puissions recueillir un léger secours pour les pauvres et les indigents qui
souffrent énormément dans la saison où nous sommes. Il y en a des milliers
qui manquent du plus strict nécessaire, et des centaines de mille qui n’ont
pas à se donner le plus léger bien-être.
? N’y a-t-il pas des prisons ? demanda Scrooge.
? Oh ! en très-grand nombre, dit l’étranger laissant retomber sa plume.
? Et les maisons de refuge, continua Scrooge, ne sont-elles plus en
activité ?
? Pardon, monsieur, répondit l’autre ; et plût à Dieu qu’elles ne le
fussent pas !
? Le moulin de discipline et la loi des pauvres sont toujours en pleine
vigueur, alors ? dit Scrooge.
? Toujours ; et ils ont fort à faire tous les deux.
? Oh ! j’avais craint, d’après ce que vous me disiez d’abord, que
quelque circonstance imprévue ne fût venue entraver la marche de ces utiles
institutions. Je suis vraiment ravi d’apprendre le contraire, dit Scrooge.
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? Persuadés qu’elles ne peuvent guère fournir une satisfaction
chrétienne du corps et de l’âme à la multitude, quelques-uns d’entre nous
s’efforcent de réunir une petite somme pour acheter aux pauvres un peu de
viande et de bière, avec du charbon pour se chauffer. Nous choisissons cette
époque, parce que c’est, de toute l’année, le temps où le besoin se fait le plus
vivement sentir, et où l’abondance fait le plus de plaisir. Pour combien vous
inscrirai-je ?
? Pour rien ! répondit Scrooge.
? Vous désirez garder l’anonyme ?
? Je désire qu’on me laisse en repos. Puisque vous me demandez ce que
je désire, messieurs, voilà ma réponse. Je ne me réjouis pas moi-même à
Noël, et je ne puis fournir aux paresseux les moyens de se réjouir. J’aide à
soutenir les établissements dont je vous parlais tout à l’heure ; ils coûtent
assez cher : ceux qui ne se trouvent pas bien ailleurs n’ont qu’à y aller.
? Il y en a beaucoup qui ne le peuvent pas, et beaucoup d’autres qui
aimeraient mieux mourir.
? S’ils aiment mieux mourir, reprit Scrooge, ils feraient très-bien de
suivre cette idée et de diminuer l’excédent de la population. Au reste,
excusez-moi ; je ne connais pas tout ça.
? Mais il vous serait facile de le connaître, fit observer l’étranger.
? Ce n’est pas ma besogne, répliqua Scrooge. Un homme a bien assez
de faire ses propres affaires, sans se mêler de celles des autres. Les miennes
prennent tout mon temps. Bonsoir, messieurs. »
Voyant clairement qu’il serait inutile de poursuivre leur requête, les
deux étrangers se retirèrent. Scrooge se remit au travail, de plus en plus
content de lui, et d’une humeur plus enjouée qu’à son ordinaire.
Cependant le brouillard et l’obscurité s’épaississaient tellement, que
l’on voyait des gens courir çà et là par les rues avec des torches allumées,
offrant leurs services aux cochers, pour marcher devant les chevaux et les
guider dans leur chemin. L’antique tour d’une église, dont la vieille cloche
renfrognée avait toujours l’air de regarder Scrooge curieusement à son
bureau par une fenêtre gothique pratiquée dans le mur, devint invisible et
sonna les heures, les demies et les quarts dans les nuages avec des vibrations
tremblantes et prolongées, comme si ses dents eussent claqué là-haut dans sa
tête gelée. Le froid devint intense dans la rue même. Au coin de la cour,
quelques ouvriers, occupés à réparer les conduits du gaz, avaient allumé un
énorme brasier, autour duquel se pressaient une foule d’hommes et d’enfants
déguenillés, se chauffant les mains et clignant les yeux devant la flamme
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avec un air de ravissement. Le robinet de la fontaine était délaissé et les eaux
refoulées qui s’étaient congelées tout autour de lui formaient comme un
cadre de glace misanthropique, qui faisait horreur à voir.
Les lumières brillantes des magasins, où les branches et les baies de
houx pétillaient à la chaleur des becs de gaz placés derrière les fenêtres,
jetaient sur les visages pâles des passants un reflet rougeâtre. Les boutiques
de marchands de volailles et d’épiciers étaient devenues comme un décor
splendide, un glorieux spectacle, qui ne permettait pas de croire que la
vulgaire pensée de négoce et de trafic eût rien à démêler avec ce luxe inusité.
Le lord-maire, dans sa puissante forteresse de Mansion-House, donnait ses
ordres à ses cinquante cuisiniers et à ses cinquante sommeliers pour fêter
Noël, comme doit le faire la maison d’un lord-maire ; et même le petit
tailleur qu’il avait condamné, le lundi précédent, à une amende de cinq
schellings pour s’être laissé arrêter dans les rues, ivre et faisant un tapage
infernal, préparait tout dans son galetas pour le pouding du lendemain tandis
que sa maigre moitié sortait, avec son maigre nourrisson dans les bras, pour
aller acheter à la boucherie le morceau de bœuf indispensable.
Cependant le brouillard redouble, le froid redouble ! un froid vif, âpre,
pénétrant. Si le bon saint Dunstan avait seulement pincé le nez du diable
avec un temps pareil, au lieu de se servir de ses armes familières, c’est pour
le coup que le malin esprit n’aurait pas manqué de pousser des hurlements.
Le propriétaire d’un jeune nez, petit, rongé, mâché par le froid affamé,
comme les os sont rongés par les chiens, se baissa devant le trou de la
serrure de Scrooge pour le régaler d’un chant de Noël ; mais au premier mot
de
Dieu vous aide, mon gai monsieur !
Que rien ne trouble votre cœur !
Scrooge saisit sa règle avec un geste si énergique que le chanteur
s’enfuit épouvanté, abandonnant le trou de la serrure au brouillard et aux
frimas qui semblèrent s’y précipiter vers Scrooge par sympathie.
Enfin l’heure de fermer le comptoir arriva. Scrooge descendit de son
tabouret d’un air bourru, paraissant donner ainsi le signal tacite du départ au
commis qui attendait dans la citerne et qui, éteignant aussitôt sa chandelle,
mit son chapeau sur sa tête.
« Vous voudriez avoir toute la journée de demain, je suppose ? dit
Scrooge.
? Si cela vous convenait, monsieur.
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? Cela ne me convient nullement, et ce n’est point juste. Si je vous
retenais une demi-couronne pour ce jour-là, vous vous croiriez lésé, j’en suis
sûr. »
Le commis sourit légèrement.
« Et cependant, dit Scrooge, vous ne me regardez pas comme lésé, moi,
si je vous paye une journée pour ne rien faire. »
Le commis fit observer que cela n’arrivait qu’une fois l’an.
« Pauvre excuse pour mettre la main dans la poche d’un homme tous les
20 décembre, dit Scrooge en boutonnant sa redingote jusqu’au menton. Mais
je suppose qu’il vous faut la journée tout entière ; tâchez au moins de m’en
dédommager en venant de bonne heure après-demain matin. »
Le commis le promit et Scrooge sortit en grommelant. Le comptoir fut
fermé en un clin d’œil, et le commis, les deux bouts de son cache-nez blanc
pendant jusqu’au bas de sa veste (car il n’élevait pas ses prétentions jusqu’à
porter une redingote), se mit à glisser une vingtaine de fois sur le trottoir de
Cornhill, à la suite d’une bande de gamins, en l’honneur de la veille de Noël,
et, se dirigeant ensuite vers sa demeure à Camden-Town, à y arriva toujours
courant de toutes ses forces pour jouer à colin-maillard.
Scrooge prit son triste dîner dans la taverne où il mangeait d’ordinaire.
Ayant lu tous les journaux et charmé le reste de la soirée en parcourant son
livre de comptes, il alla chez lui pour se coucher. Il habitait un appartement
occupé autrefois par feu son associé. C’était une enfilade de chambres
obscures qui faisaient partie d’un vieux bâtiment sombre, situé à l’extrémité
d’une ruelle où il avait si peu de raison d’être, qu’on ne pouvait s’empêcher
de croire qu’il était venu se blottir là un jour que, dans sa jeunesse, il jouait à
cache-cache avec d’autres maisons et ne s’était plus ensuite souvenu de son
chemin. Il était alors assez vieux et assez triste, car personne n’y habitait,
excepté Scrooge, tous les autres appartements étant loués pour servir de
comptoirs ou de bureaux. La cour était si obscure, que Scrooge lui-même,
quoiqu’il en connût parfaitement chaque pavé, fut obligé de tâtonner avec
les mains. Le brouillard et les frimas enveloppaient tellement la vieille porte
sombre de la maison, qu’il semblait que le génie de l’hiver se tînt assis sur le
seuil, absorbé dans ses tristes méditations.
Le fait est qu’il n’y avait absolument rien de particulier dans le marteau
de la porte, sinon qu’il était trop gros ; le fait est encore que Scrooge l’avait
vu soir et matin, chaque jour, depuis qu’il demeurait en ce lieu ; qu’en outre
Scrooge possédait aussi peu de ce qu’on appelle imagination qu’aucun
habitant de la Cité de Londres, y compris même, je crains d’être un peu
téméraire, la corporation, les aldermen et les notables. Il faut bien aussi se
mettre dans l’esprit que Scrooge n’avait pas pensé une seule fois à Marley,
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depuis qu’il avait, cette après-midi même, fait mention de la mort de son
ancien associé, laquelle remontait à sept ans. Qu’on m’explique alors, si on
le peut, comment il se fit que Scrooge, au moment où il mit la clef dans la
serrure, vit dans le marteau, sans avoir prononcé aucune parole magique
pour le transformer, non plus un marteau, mais la figure de Marley.
Oui, vraiment, la figure de Marley ! Ce n’était pas une ombre
impénétrable comme les autres objets de la cour, elle paraissait au contraire
entourée d’une lueur sinistre, semblable à un homard avarié dans une cave
obscure. Son expression n’avait rien qui rappelât la colère ou la férocité,
mais elle regardait Scrooge comme Marley avait coutume de le faire, avec
des lunettes de spectre relevées sur son front de revenant. La chevelure était
curieusement soulevée comme par un souffle ou une vapeur chaude, et,
quoique les yeux fussent tout grands ouverts, ils demeuraient parfaitement
immobiles. Cette circonstance et sa couleur livide la rendaient horrible ;
mais l’horreur qu’éprouvait Scrooge à sa vue ne semblait pas du fait de la
figure, elle venait plutôt de lui-même et ne tenait pas à l’expression de la
physionomie du défunt. Lorsqu’il eut considéré fixement ce phénomène, il
n’y trouva plus qu’un marteau.
Dire qu’il ne tressaillit pas ou qu’il ne ressentit point une impression
terrible à laquelle il avait été étranger depuis son enfance, serait un
mensonge. Mais il mit la main sur la clef, qu’il avait lâchée d’abord, la
tourna brusquement, entra et alluma sa chandelle.
Il s’arrêta, un moment irrésolu, avant de fermer la porte, et commença
par regarder avec précaution derrière elle comme s’il se fût presque attendu
à être épouvanté par la vue de la queue effilée de Marley s’avançant jusque
dans le vestibule. Mais il n’y avait rien derrière la porte, excepté les écrous
et les vis qui y fixaient le marteau ; ce que voyant, il dit : « Bah ! bah ! » en
la poussant avec violence.
Le bruit résonna dans toute la maison comme un tonnerre. Chaque
chambre au-dessus et chaque futaille au-dessous, dans la cave du marchand
de vin, semblait rendre un son particulier pour faire sa partie dans ce concert
d’échos. Scrooge n’était pas homme à se laisser effrayer par des échos. Il
ferma solidement la porte, traversa le vestibule et monta l’escalier, prenant
le temps d’ajuster sa chandelle, chemin faisant.
Vous parlez des bons vieux escaliers d’autrefois par où l’on aurait fait
monter facilement un carrosse à six chevaux ou le cortége d’un petit acte du
parlement ; mais moi, je vous dis que celui de Scrooge était bien autre chose
; vous auriez pu y faire monter un corbillard, en le prenant dans sa plus
grande largeur, la barre d’appui contre le mur, et la portière du côté de la
rampe, et c’eût été chose facile : il y avait bien assez de place pour cela et
plus encore qu’il n’en fallait. Voilà peut-être pourquoi Scrooge crut voir
marcher devant lui, dans l’obscurité, un convoi funèbre. Une demi-douzaine
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des becs de gaz de la rue auraient eu peine à éclairer suffisamment le
vestibule ; vous pouvez donc supposer qu’il y faisait joliment sombre avec la
chandelle de Scrooge.
Il montait toujours, ne s’en souciant pas plus que de rien du tout.
L’obscurité ne coûte pas cher, c’est pour cela que Scrooge ne la détestait
pas. Mais, avant de fermer sa lourde porte, il parcourut les pièces de son
appartement pour voir si tout était en ordre. C’était peut-être un souvenir
inquiet de la mystérieuse figure qui lui trottait dans la tête.
Le salon, la chambre à coucher, la chambre de débarras, tout se trouvait
en ordre. Personne sous la table, personne sous le sofa ; un petit feu dans la
grille ; la cuiller et la tasse prêtes ; et sur le feu la petite casserole d’eau de
gruau (car Scrooge avait un rhume de cerveau). Personne sous son lit,
personne dans le cabinet, personne dans sa robe de chambre suspendue
contre la muraille dans une attitude suspecte. La chambre de débarras
comme d’habitude : un vieux garde-feu, de vieilles savates, deux paniers à
poisson, un lavabo sur trois pieds et un fourgon.
Parfaitement rassuré, Scrooge tira sa porte et s’enferma à double tour,
ce qui n’était point son habitude. Ainsi garanti de toute surprise, il ôta sa
cravate, mit sa robe de chambre, ses pantoufles et son bonnet de nuit, et
s’assit devant le feu pour prendre son gruau.
C’était, en vérité, un très-petit feu, si peu que rien pour une nuit si
froide. Il fut obligé de s’asseoir tout près et de le couver en quelque sorte,
avant de pouvoir extraire la moindre sensation de chaleur d’un feu si
mesquin qu’il aurait tenu dans la main. Le foyer ancien avait été construit, il
y a longtemps, par quelque marchand hollandais, et garni tout autour de
plaques flamandes sur lesquelles on avait représenté des scènes de
l’Écriture. Il y avait des Caïn et des Abel, des filles de Pharaon, des reines de
Saba, des messagers angéliques descendant au travers des airs sur des
nuages semblables à des lits de plume, des Abraham, des Balthazar, des
apôtres s’embarquant dans des bateaux en forme de saucières, des centaines
de figures capables de distraire sa pensée ; et cependant ce visage de Marley,
mort depuis sept ans, venait, comme la baguette de l’ancien prophète,
absorber tout le reste. Si chacune de ces plaques vernies eût commencé par
être un cadre vide avec le pouvoir de représenter sur sa surface unie
quelques formes composées des fragments épars des pensées de Scrooge,
chaque carreau aurait offert une copie de la tête du vieux Marley.
« Sottise ! », dit Scrooge ; et il se mit à marcher dans la chambre de
long en large.
Après plusieurs tours, il se rassit. Comme il se renversait la tête dans
son fauteuil, son regard s’arrêta par hasard sur une sonnette hors de service,
suspendue dans la chambre et qui, pour quelque dessein depuis longtemps
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oublié, communiquait avec une pièce située au dernier étage de la maison.
Ce fut avec une extrême surprise, avec une terreur étrange, inexplicable,
qu’au moment où il la regardait, il vit cette sonnette commencer à se mettre
en mouvement. Elle s’agita d’abord si doucement, qu’à peine rendit-elle un
son ; mais bientôt elle sonna à double carillon, et toutes les autres sonnettes
de la maison se mirent de la partie.
Cela ne dura peut-être qu’une demi-minute ou une minute au plus, mais
cette minute pour Scrooge fut aussi longue qu’une heure. Les sonnettes
s’arrêtèrent comme elles avaient commencé, toutes en même temps. Leur
bruit fut remplacé par un choc de ferrailles venant de profondeurs
souterraines, comme si quelqu’un traînait une lourde chaîne sur les tonneaux
dans la cave du marchand de vin. Scrooge se souvint alors d’avoir ouï dire
que, dans les maisons hantées par les revenants, ils traînaient toujours des
chaînes après eux.
La porte de la cave s’ouvrit avec un horrible fracas, et alors il entendit le
bruit devenir beaucoup plus fort au rez-de-chaussée, puis monter l’escalier,
et enfin s’avancer directement vers sa porte.
« Sottise encore que tout cela ! dit Scrooge ; je ne veux pas y croire. »
Il changea cependant de couleur lorsque, sans le moindre temps d’arrêt,
le spectre traversa la porte massive et, pénétrant dans la chambre, passa
devant ses yeux. Au moment où il entrait, la flamme mourante se releva
comme pour crier : « Je le reconnais ! c’est le spectre de Marley ! », puis elle
retomba.
Le même visage, absolument le même. Marley avec sa queue effilée,
son gilet ordinaire, ses pantalons collants et ses bottes dont les glands de soie
se balançaient en mesure avec sa queue, les pans de son habit et son toupet.
La chaîne qu’il traînait était passée autour de sa ceinture ; elle était longue,
tournait autour de lui comme une queue, et était faite (car Scrooge la
considéra de près) de coffres-forts, de clefs, de cadenas, de grands-livres, de
paperasses et de bourses pesantes en acier. Son corps était transparent, si
bien que Scrooge, en l’observant et regardant à travers son gilet, pouvait voir
les deux boutons cousus par derrière à la taille de son habit.
Scrooge avait souvent entendu dire que Marley n’avait pas d’entrailles,
mais il ne l’avait jamais cru jusqu’alors.
Non, et même il ne le croyait pas encore. Quoique son regard pût
traverser le fantôme d’outre en outre, quoiqu’il le vît là debout devant lui,
quoiqu’il sentit l’influence glaciale de ses yeux glacés par la mort, quoiqu’il
remarquât jusqu’au tissu du foulard plié qui lui couvrait la tête, en passant
sous son menton, et auquel il n’avait point pris garde auparavant, il refusait
encore de croire et luttait contre le témoignage de ses sens.
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« Que veut dire ceci ? fit Scrooge, caustique et froid comme toujours.
Que désirez-vous de moi ?
? Beaucoup de choses ! »
C’est la voix de Marley, plus de doute à cet égard.
« Qui êtes-vous ?
? Demandez-moi qui j’étais ?
? Qui étiez-vous alors ? dit Scrooge, élevant la voix. Vous êtes bien
puriste… pour une ombre.
? De mon vivant j’étais votre associé, Jacob Marley.
? Pouvez-vous… pouvez-vous vous asseoir ? demanda Scrooge en le
regardant d’un air de doute.
? Je le puis.
? Alors faites-le. »
Scrooge fit cette question parce qu’il ne savait pas si un spectre aussi
transparent pouvait se trouver dans la condition voulue pour prendre un
siége, et il sentait que, si par hasard la chose était impossible, il le réduirait à
la nécessité d’une explication embarrassante. Mais le fantôme s’assit vis-à-
vis de lui, de l’autre côté de la cheminée, comme s’il ne faisait que cela toute
la journée.
« Vous ne croyez pas en moi ? observa le spectre.
? Non, dit Scrooge.
? Quelle preuve de ma réalité voudriez-vous avoir, outre le témoignage
de vos sens ?
? Je ne sais trop, répondit Scrooge.
? Pourquoi doutez-vous de vos sens ?
? Parce que, fit Scrooge, la moindre chose suffit pour les affecter. Il
suffit d’un léger dérangement dans l’estomac pour les rendre trompeurs ; et
vous pourriez bien n’être au bout du compte qu’une tranche de bœuf mal
digérée, une demi-cuillerée de moutarde, un morceau de fromage, un
fragment de pomme de terre mal cuite. Qui que vous soyez, pour un mort
vous sentez plus la bierre que la bière. »
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Scrooge n’était pas trop dans l’habitude de faire des calembours, et il se
sentait alors réellement, au fond du cœur, fort peu disposé à faire le plaisant.
La vérité est qu’il essayait ce badinage comme un moyen de faire diversion
à ses pensées et de surmonter son effroi, car la voix du spectre le faisait
frissonner jusque dans la moelle des os.
Demeurer assis, même pour un moment, ses regards arrêtés sur ces yeux
fixes, vitreux, c’était là, Scrooge le sentait bien, une épreuve diabolique. Il y
avait aussi quelque chose de vraiment terrible dans cette atmosphère
infernale dont le spectre était environné. Scrooge ne pouvait la sentir lui-
même, mais elle n’était pas moins réelle ; car, quoique le spectre restât assis,
parfaitement immobile, ses cheveux, les basques de son habit, les glands de
ses bottes étaient encore agités comme par la vapeur chaude qui s’exhale
d’un four.
« Voyez-vous ce cure-dent ? dit Scrooge, retournant vivement à la
charge, pour donner le change à sa frayeur, et désirant, ne fût-ce que pour
une seconde, détourner de lui le regard du spectre, froid comme un marbre.
? Oui, répondit le fantôme.
? Mais vous ne le regardez seulement pas, dit Scrooge.
? Cela ne m’empêche pas de le voir, dit le spectre.
? Eh bien ! reprit Scrooge, je n’ai qu’à l’avaler, et le reste de mes jours
je serai persécuté par une légion de lutins, tous de ma propre création.
Sottise, je vous dis… sottise ! »
À ce mot le spectre poussa un cri effrayant et secoua sa chaîne avec un
bruit si lugubre et si épouvantable, que Scrooge se cramponna à sa chaise
pour s’empêcher de tomber en défaillance. Mais combien redoubla son
horreur lorsque le fantôme, ôtant le bandage qui entourait sa tête, comme s’il
était trop chaud pour le garder dans l’intérieur, de l’appartement, sa
mâchoire inférieure retomba sur sa poitrine.
Scrooge tomba à genoux et se cacha le visage dans ses mains.
« Miséricorde ! s’écria-t-il. Épouvantable apparition !… pourquoi
venez-vous me tourmenter ?
? Âme mondaine et terrestre ! répliqua le spectre ; croyez-vous en moi
ou n’y croyez-vous pas ?
? J’y crois, dit Scrooge ; il le faut bien. Mais pourquoi les esprits se
promènent-ils sur terre, et pourquoi viennent-ils me trouver ?
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? C’est une obligation de chaque homme, répondit le spectre, que son
âme renfermée au dedans de lui se mêle à ses semblables et voyage de tous
côtés ; si elle ne le fait pendant la vie, elle est condamnée à le faire après la
mort. Elle est obligée d’errer par le monde… (oh ! malheureux que je suis !
)… et doit être témoin inutile de choses dont il ne lui est plus possible de
prendre sa part, quand elle aurait pu en jouir avec les autres sur la terre pour
les faire servir à son bonheur ! »
Le spectre poussa encore un cri, secoua sa chaîne et tordit ses mains
fantastiques.
« Vous êtes enchaîné ? demanda Scrooge tremblant ; dites-moi
pourquoi.
? Je porte la chaîne que j’ai forgée pendant ma vie, répondit le fantôme.
C’est moi qui l’ai faite anneau par anneau, mètre par mètre ; c’est moi qui
l’ai suspendue autour de mon corps, librement et de ma propre volonté,
comme je la porterai toujours de mon plein gré. Est-ce que le modèle vous
en paraît étrange ? »
Scrooge tremblait de plus en plus.
« Ou bien voudriez-vous savoir, poursuivit le spectre, le poids et la
longueur du câble énorme que vous traînez vous-même ? Il était exactement
aussi long et aussi pesant que cette chaîne que vous voyez, il y a aujourd’hui
sept veilles de Noël. Vous y avez travaillé depuis. C’est une bonne chaîne à
présent ! »
Scrooge regarda autour de lui sur le plancher, s’attendant à se trouver
lui-même entouré de quelque cinquante ou soixante brasses de câbles de fer ;
mais il ne vit rien.
« Jacob, dit-il d’un ton suppliant, mon vieux Jacob Marley, parlez-moi
encore. Adressez-moi quelques paroles de consolation, Jacob.
? Je n’ai pas de consolation à donner, reprit le spectre. Les consolations
viennent d’ailleurs, Ebenezer Scrooge ; elles sont apportées par d’autres
ministres à d’autres espèces d’hommes que vous. Je ne puis non plus vous
dire tout ce que je voudrais. Je n’ai plus que très-peu de temps à ma
disposition. Je ne puis me reposer, je ne puis m’arrêter, je ne puis séjourner
nulle part. Mon esprit ne s’écarta jamais guère au-delà de notre comptoir ;
vous savez, pendant ma vie, mon esprit ne dépassa jamais les étroites limites
de notre bureau de change ; et voilà pourquoi, maintenant, il me reste à faire
tant de pénibles voyages. »
C’était chez Scrooge une habitude de fourrer les mains dans les goussets
de son pantalon toutes les fois qu’il devenait pensif. Réfléchissant à ce
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qu’avait dit le fantôme, il prit la même attitude, mais sans lever les yeux et
toujours agenouillé.
« Il faut donc que vous soyez bien en retard, Jacob, fit observer Scrooge
en véritable homme d’affaires, quoique avec humilité et déférence,
? En retard ! répéta le spectre.
? Mort depuis sept ans, rumina Scrooge, et en route tout ce temps-là.
? Tout ce temps-là, dit le spectre… ni trêve ni repos, l’incessante torture
du remords.
? Vous voyagez vite ? demanda Scrooge.
? Sur les ailes du vent, répliqua le fantôme.
? Vous devez avoir vu bien du pays en sept ans », reprit Scrooge.
Le spectre, entendant ces paroles, poussa un troisième cri, et produisit
avec sa chaîne un cliquetis si horrible dans le morne silence de la nuit, que le
guet aurait eu toutes les raisons du monde de le traduire en justice pour
cause de tapage nocturne.
« Oh ! captif, enchaîné, chargé de fers ! s’écria-t-il, pour avoir oublié
que chaque homme doit s’associer, pour sa part, au grand travail de
l’humanité, prescrit par l’Être suprême, et en perpétuer le progrès, car cette
terre doit passer dans l’éternité avant que le bien dont elle est susceptible
soit entièrement développé : pour avoir oublié que l’immensité de nos
regrets ne pourra pas compenser les occasions manquées dans notre vie ! et
cependant c’est ce que j’ai fait : oh ! oui, malheureusement, c’est ce que j’ai
fait !
? Cependant vous fûtes toujours un homme exact, habile en affaires,
Jacob, balbutia Scrooge, qui commençait en ce moment à faire un retour sur
lui-même.
? Les affaires ! s’écria le fantôme en se tordant de nouveau les mains.
C’est l’humanité qui était mon affaire ; c’est le bien général qui était mon
affaire ; c’est la charité, la miséricorde, la tolérance et la bienveillance ; c’est
tout cela qui était mon affaire. Les opérations de mon commerce n’étaient
qu’une goutte d’eau dans le vaste océan de mes affaires. »
Il releva sa chaîne de toute la longueur de son bras, comme pour
montrer la cause de tous ses stériles regrets, et la rejeta lourdement à terre.
« C’est à cette époque de l’année expirante, dit le spectre, que je souffre
le plus. Pourquoi ai-je alors traversé la foule de mes semblables toujours les
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yeux baissés vers les choses de la terre, sans les lever jamais vers cette étoile
bénie qui conduisit les mages à une pauvre demeure ? N’y avait-il donc pas
de pauvres demeures aussi vers lesquelles sa lumière aurait pu me conduire ?
»
Scrooge était très-effrayé d’entendre le spectre continuer sur ce ton, et il
commençait à trembler de tous ses membres.
« Écoutez-moi, s’écria le fantôme. Mon temps est bientôt passé.
? J’écoute, dit Scrooge ; mais épargnez-moi, ne faites pas trop de
rhétorique, Jacob, je vous en prie.
? Comment se fait-il que je paraisse devant vous sous une forme que
vous puissiez voir, je ne saurais le dire. Je me suis assis mainte et mainte
fois à vos côtés en restant invisible. »
Ce n’était pas une idée agréable. Scrooge fut saisi de frissons et essuya
la sueur qui découlait de son front.
« Et ce n’est pas mon moindre supplice, continua le spectre… je suis ici
ce soir pour vous avertir qu’il vous reste encore une chance et un espoir
d’échapper à ma destinée, une chance et un espoir que vous tiendrez de moi,
Ebenezer.
? Vous fûtes toujours pour moi un bon ami, dit Scrooge. Merci.
? Vous allez être hanté par trois esprits », ajouta le spectre.
La figure de Scrooge devint en un moment aussi pâle que celle du
fantôme lui-même.
« Est-ce là cette chance et cet espoir dont vous me parliez, Jacob ?
demanda-t-il d’une voix défaillante.
? Oui.
? Je… je… crois que j’aimerais mieux qu’il n’en fût rien, dit Scrooge.
? Sans leurs visites, reprit le spectre, vous ne pouvez espérer d’éviter
mon sort. Attendez-vous à recevoir le premier demain quand l’horloge
sonnera une heure.
? Ne pourrais-je pas les prendre tous à la fois pour en finir, Jacob ?
insinua Scrooge.
? Attendez le second à la même heure la nuit d’après, et le troisième la
nuit suivante, quand le dernier coup de minuit aura cessé de vibrer. Ne
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comptez pas me revoir, mais, dans votre propre intérêt, ayez soin de vous
rappeler ce qui vient de se passer entre nous. »
Après avoir ainsi parlé, le spectre prit sa mentonnière sur la table et
l’attacha autour de sa tête comme auparavant. Scrooge le comprit au bruit
sec que firent ses dents lorsque les deux mâchoires furent réunies l’une à
l’autre par le bandage. Alors il se hasarda à lever les yeux et aperçut son
visiteur surnaturel, debout devant lui, portant sa chaîne roulée autour de son
bras.
L’apparition s’éloigna en marchant à reculons ; à chaque pas qu’elle
faisait, la fenêtre se soulevait un peu, de sorte que, quand le spectre l’eut
atteinte, elle était toute grande ouverte. Il fit signe à Scrooge d’approcher ;
celui-ci obéit. Lorsqu’ils furent à deux pas l’un de l’autre, l’ombre de
Marley leva la main et l’avertit de ne pas approcher davantage. Scrooge
s’arrêta, non pas tant par obéissance que par surprise et par crainte ; car, au
moment où le fantôme leva la main, il entendit des bruits confus dans l’air,
des sons incohérents de lamentation et de désespoir, des plaintes d’une
inexprimable tristesse, des voix de regrets et de remords. Le spectre, ayant
un moment prêté l’oreille, se joignit à ce chœur lugubre, et s’évanouit au
sein de la nuit pâle et sombre.
Scrooge suivit l’ombre jusqu’à la fenêtre, et, dans sa curiosité haletante,
il regarda par la croisée.
L’air était rempli de fantômes errant çà et là, comme des âmes en peine,
exhalant, à mesure qu’ils passaient, de profonds gémissements. Chacun
d’eux traînait une chaîne comme le spectre de Marley ; quelques-uns, en
petit nombre (c’étaient peut-être des cabinets de ministres complices d’une
même politique), étaient enchaînés ensemble ; aucun n’était libre. Plusieurs
avaient été, pendant leur vie, personnellement connus de Scrooge. Il avait
été intimement lié avec un vieux fantôme en gilet blanc, à la cheville duquel
était attaché un monstrueux anneau de fer et qui se lamentait piteusement de
ne pouvoir assister une malheureuse femme avec son enfant qu’il voyait au-
dessous de lui sur le seuil d’une porte. Le supplice de tous ces spectres
consistait évidemment en ce qu’ils s’efforçaient, mais trop tard, d’intervenir
dans les affaires humaines, pour y faire quelque bien ; ils en avaient pour
jamais perdu le pouvoir.
Ces créatures fantastiques se fondirent-elles dans le brouillard ou le
brouillard vint-il les envelopper dans son ombre, Scrooge n’en put rien
savoir, mais et les ombres et leurs voix s’éteignirent ensemble, et la nuit
redevint ce qu’elle était lorsqu’il était rentré chez lui.
Il ferma la fenêtre : il examina soigneusement la porte par laquelle était
entré le fantôme. Elle était fermée à double tour, comme il l’avait fermée de
ses propres mains ; les verrous n’étaient point dérangés. Il essaya de dire : «
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Sottise ! » mais il s’arrêta à la première syllabe. Se sentant un grand besoin
de repos, soit par suite de l’émotion qu’il avait éprouvée des fatigues de la
journée, de cet aperçu du monde invisible, ou de la triste conversation du
spectre, soit à cause de l’heure avancée, il alla droit à son lit, sans même se
déshabiller, et s’endormit aussitôt.
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II
Le premier des trois esprits
Quand Scrooge s’éveilla, il faisait si noir, que, regardant de son lit, il
pouvait à peine distinguer la fenêtre transparente des murs opaques de sa
chambre. Il s’efforçait de percer l’obscurité avec ses yeux de furet, lorsque
l’horloge d’une église voisine sonna les quatre quarts. Scrooge écouta pour
savoir l’heure.
À son grand étonnement, la lourde cloche alla de six à sept, puis de sept
à huit, et ainsi régulièrement jusqu’à douze ; alors elle s’arrêta. Minuit ! Il
était deux heures passées quand il s’était couché. L’horloge allait donc mal ?
Un glaçon devait s’être introduit dans les rouages. Minuit !
Scrooge toucha le ressort de sa montre à répétition, pour corriger
l’erreur de cette horloge qui allait tout de travers. Le petit pouls rapide de la
montre battit douze fois et s’arrêta.
« Comment ! il n’est pas possible, dit Scrooge, que j’ai dormi tout un
jour et une partie d’une seconde nuit. Il n’est pas possible qu’il soit arrivé
quelque chose au soleil et qu’il soit minuit à midi ! »
Cette idée étant de nature à l’inquiéter, il sauta à bas de son lit et marcha
à tâtons vers la fenêtre. Il fut obligé d’essuyer les vitres gelées avec la
manche de sa robe de chambre avant de pouvoir bien voir, et encore il ne put
pas voir grand’chose. Tout ce qu’il put distinguer, c’est que le brouillard
était toujours très-épais, qu’il faisait extrêmement froid, qu’on n’entendait
pas dehors les gens aller et venir et faire grand bruit, comme cela aurait
indubitablement eu lieu si le jour avait chassé la nuit et pris possession du
monde. Ce lui fut un grand soulagement ; car sans cela que seraient
devenues ses lettres de change : « à trois jours de vue, payez à M. Ebenezer
Scrooge ou à son ordre » et ainsi de suite ? de pures hypothèques sur les
brouillards de l’Hudson.
Scrooge reprit le chemin de son lit et se mit à penser, à repenser, à
penser encore à tout cela, toujours et toujours et toujours, sans rien y
comprendre. Plus il pensait, plus il était embarrassé ; et plus il s’efforçait de
ne pas penser, plus il pensait. Le spectre de Marley le troublait
excessivement. Chaque fois qu’après un mûr examen il décidait, au-dedans
de lui-même, que tout cela était un songe, son esprit, comme un ressort qui
cesse d’être comprimé, retournait en hâte à sa première position, et lui
présentait le même problème à résoudre : « était-ce ou n’était-ce pas un
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songe ? »
Scrooge demeura dans cet état jusqu’à ce que le carillon eût sonné trois
quarts d’heure de plus ; alors il se souvint tout à coup que le spectre l’avait
prévenu d’une visite quand le timbre sonnerait une heure. Il résolut de se
tenir éveillé jusqu’à ce que l’heure fût passée ; et considérant qu’il ne lui
était pas plus possible de s’endormir que d’avaler la lune, c’était peut-être la
résolution la plus sage qui fût en son pouvoir.
Ce quart d’heure lui parut si long, qu’il crut plus d’une fois s’être
assoupi sans s’en apercevoir, et n’avoir pas entendu sonner l’heure.
L’horloge à la fin frappa son oreille attentive.
« Ding, dong !
? Un quart, dit Scrooge comptant.
? Ding, dong !
? La demie ! dit Scrooge.
? Ding, dong !
? Les trois quarts, dit Scrooge.
? Ding, dong !
? L’heure, l’heure ! s’écria Scrooge triomphant, et rien autre ! »
Il parlait avant que le timbre de l’horloge eût retenti ; mais au moment
où celui-ci eut fait entendre un coup profond, lugubre, sourd, mélancolique,
une vive lueur brilla aussitôt dans la chambre et les rideaux de son lit furent
tirés.
Les rideaux de son lit furent tirés, vous dis-je, de côté, par une main
invisible ; non pas les rideaux qui tombaient à ses pieds ou derrière sa tête,
mais ceux vers lesquels son visage était tourné. Les rideaux de son lit furent
tirés, et Scrooge, se dressant dans l’attitude d’une personne à demi couchée,
se trouva face à face avec le visiteur surnaturel qui les tirait, aussi près de lui
que je le suis maintenant de vous, et notez que je me tiens debout, en esprit,
à votre coude.
C’était une étrange figure… celle d’un enfant ; et, néanmoins, pas aussi
semblable à un enfant qu’à un vieillard vu au travers de quelque milieu
surnaturel, qui lui donnait l’air de s’être éloigné à distance et d’avoir
diminué jusqu’aux proportions d’un enfant. Ses cheveux, qui flottaient
autour de son cou et tombaient sur son dos, étaient blancs comme si c’eût été
l’effet de l’âge ; et, cependant, son visage n’avait pas une ride, sa peau
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brillait de l’incarnat le plus délicat. Les bras étaient très-longs et musculeux ;
les mains de même, comme s’il eût possédé une force peu commune. Ses
jambes et ses pieds, très-délicatement formés, étaient nus, comme les
membres supérieurs. Il portait une tunique du blanc le plus pur, et autour de
sa taille était serrée une ceinture lumineuse, qui brillait d’un vif éclat. Il
tenait à la main une branche verte de houx fraîchement coupée ; et, par un
singulier contraste avec cet emblème de l’hiver, il avait ses vêtements garnis
des fleurs de l’été. Mais la chose la plus étrange qui fût en lui, c’est que du
sommet de sa tête jaillissait un brillant jet de lumière, à l’aide duquel toutes
ces choses étaient visibles, et d’où venait, sans doute, que dans ses moments
de tristesse, il se servait en guise de chapeau d’un grand éteignoir, qu’il
tenait présentement sous son bras.
Ce n’était point là cependant, en regardant de plus près, son attribut le
plus étrange aux yeux de Scrooge. Car, comme sa ceinture brillait et reluisait
tantôt sur un point, tantôt sur un autre, ce qui était clair un moment devenait
obscur l’instant d’après ; l’ensemble de sa personne subissait aussi ces
fluctuations et se montrait en conséquence sous des aspects divers. Tantôt
c’était un être avec un seul bras, une seule jambe ou bien vingt jambes,
tantôt deux jambes sans tête, tantôt une tête sans corps ; les membres qui
disparaissaient à la vue ne laissaient pas apercevoir un seul contour dans
l’obscurité épaisse au milieu de laquelle ils s’évanouissaient. Puis, par un
prodige singulier, il redevenait lui-même, aussi distinct et aussi visible que
jamais.
« Monsieur, demanda Scrooge, êtes-vous l’esprit dont la venue m’a été
prédite ?
? Je le suis. »
La voix était douce et agréable, singulièrement basse, comme si, au lieu
d’être si près de lui, il se fût trouvé dans l’éloignement.
« Qui êtes-vous donc ? demanda Scrooge.
? Je suis l’esprit de Noël passé.
? Passé depuis longtemps ? demanda Scrooge, remarquant la stature du
nain.
? Non, votre dernier Noël. »
Peut-être Scrooge n’aurait pu dire pourquoi, si on le lui avait demandé,
mais il éprouvait un désir tout particulier de voir l’esprit coiffé de son
chapeau, et il le pria de se couvrir.
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« Eh quoi ! s’écria le spectre, voudriez-vous sitôt éteindre avec des
mains mondaines la lumière que je donne ? N’est-ce pas assez que vous
soyez un de ceux dont les passions égoïstes m’ont fait ce chapeau et me
forcent à le porter à travers les siècles enfoncé sur mon front ! »
Scrooge nia respectueusement qu’il eût l’intention de l’offenser, et
protesta qu’à aucune époque de sa vie il n’avait volontairement « coiffé »
l’esprit. Puis il osa lui demander quelle besogne l’amenait.
« Votre bonheur ! » dit le fantôme.
Scrooge se déclara fort reconnaissant, mais il ne put s’empêcher de
penser qu’une nuit de repos non interrompu aurait contribué davantage à
atteindre ce but. Il fallait que l’esprit l’eût entendu penser, car il dit
immédiatement :
« Votre conversion, alors… Prenez garde ! »
Tout en parlant, il étendit sa forte main, et le saisit doucement par le
bras.
« Levez-vous ! et marchez avec moi ! »
C’eût été en vain que Scrooge aurait allégué que le temps et l’heure
n’étaient pas propices pour une promenade à pied ; que son lit était chaud et
le thermomètre bien au-dessous de glace ; qu’il était légèrement vêtu,
n’ayant que ses pantoufles, sa robe de chambre et son bonnet de nuit ; et
qu’en même temps il avait à ménager son rhume. Pas moyen de résister à
cette étreinte, quoique aussi douce que celle d’une main de femme. Il se leva
; mais, s’apercevant que l’esprit se dirigeait vers la fenêtre, il saisit sa robe
dans une attitude suppliante.
« Je ne suis qu’un mortel, lui représenta Scrooge, et par conséquent je
pourrais bien tomber.
? Permettez seulement que ma main vous touche là, dit l’esprit, mettant
sa main sur le cœur de Scrooge, et vous serez soutenu dans bien d’autres
épreuves encore. »
Comme il prononçait ces paroles, ils passèrent à travers la muraille et se
trouvèrent sur une route en rase campagne, avec des champs de chaque côté.
La ville avait entièrement disparu : on ne pouvait plus en voir de vestige.
L’obscurité et le brouillard s’étaient évanouis en même temps, car c’était un
jour d’hiver, brillant de clarté, et la neige couvrait la terre.
« Bon Dieu ! dit Scrooge en joignant les mains tandis qu’il promenait
ses regards autour de lui. C’est en ce lieu que j’ai été élevé ; c’est ici que j’ai
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passé mon enfance ! »
L’esprit le regarda avec bonté. Son doux attouchement, quoiqu’il eût été
léger et n’eût duré qu’un instant, avait réveillé la sensibilité du vieillard. Il
avait la conscience d’une foule d’odeurs flottant dans l’air, dont chacune
était associée avec un millier de pensées, d’espérances, de joies et de
préoccupations oubliées depuis longtemps, bien longtemps !
« Votre lèvre tremble, dit le fantôme. Et qu’est-ce que vous avez donc là
sur la joue ?
? Rien, dit Scrooge tout bas, d’une voix singulièrement émue ; ce n’est
pas la peur qui me creuse les joues ; ce n’est rien, c’est seulement une
fossette que j’ai là. Menez-moi, je vous prie, où vous voulez.
? Vous vous rappelez le chemin ? demanda l’esprit.
? Me le rappeler ! s’écria Scrooge avec chaleur… Je pourrais m’y
retrouver les yeux bandés.
? Il est bien étrange alors que vous l’ayez oublié depuis tant d’années !
observa le fantôme. Avançons. »
Ils marchèrent le long de la route, Scrooge reconnaissant chaque porte,
chaque poteau, chaque arbre, jusqu’au moment où un petit bourg apparut
dans le lointain, avec son pont, son église et sa rivière au cours sinueux.
Quelques poneys aux longs crins se montrèrent en ce moment trottant vers
eux, montés par des enfants qui appelaient d’autres enfants juchés dans des
carrioles rustiques et des charrettes que conduisaient des fermiers. Tous ces
enfants étaient très-animés, et échangeaient ensemble mille cris variés,
jusqu’à ce que les vastes campagnes furent si remplies de cette musique
joyeuse, que l’air mis en vibration riait de l’entendre.
« Ce ne sont là que les ombres des choses qui ont été, dit le spectre.
Elles ne se doutent pas de notre présence. »
Les gais voyageurs avancèrent vers eux ; et, à mesure qu’ils venaient,
Scrooge les reconnaissait et appelait chacun d’eux par son nom. Pourquoi
était-il réjoui, plus qu’on ne peut dire, de les voir ? pourquoi son œil,
ordinairement sans expression, s’illuminait-il ? pourquoi son cœur
bondissait-il à mesure qu’ils passaient ? Pourquoi fut-il rempli de bonheur
quand il les entendit se souhaiter l’un à l’autre un gai Noël, en se séparant
aux carrefours et aux chemins de traverse qui devaient les ramener chacun à
son logis ? Qu’était un gai Noël pour Scrooge ? Foin du gai Noël ! Quel bien
lui avait-il jamais fait ?
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« L’école n’est pas encore tout à fait déserte, dit le fantôme. Il y reste
encore un enfant solitaire, oublié par ses amis. »
Scrooge dit qu’il le reconnaissait, et il soupira.
Ils quittèrent la grand’route pour s’engager dans un chemin creux
parfaitement connu de Scrooge, et s’approchèrent bientôt d’une construction
en briques d’un rouge sombre, avec un petit dôme surmonté d’une girouette
; sur le toit, une cloche était suspendue. C’était une maison vaste, mais qui
témoignait des vicissitudes de la fortune ; car on se servait peu de ses
spacieuses dépendances ; leurs murs étaient humides et couverts de mousse,
leurs fenêtres brisées et leurs portes délabrées. Des poules gloussaient et se
pavanaient dans les écuries ; les remises et les hangars étaient envahis par
l’herbe. À l’intérieur, elle n’avait pas gardé plus de restes de son ancien état
; car, en entrant dans le sombre vestibule, et en jetant un regard à travers les
portes ouvertes de plusieurs pièces, ils les trouvèrent pauvrement meublées,
froides et solitaires ; il y avait dans l’air une odeur de renfermé ; tout, en ce
lieu, respirait un dénuement glacial qui donnait à penser que ses habitants se
levaient souvent avant le jour pour travailler, et n’avaient pas trop de quoi
manger.
Ils allèrent, l’esprit et Scrooge, à travers le vestibule, à une porte située
sur le derrière de la maison. Elle s’ouvrit devant eux, et laissa voir une
longue salle triste et déserte, que rendaient plus déserte encore des rangées
de bancs et de pupitres en simple sapin. À l’un de ces pupitres, près d’un
faible feu, lisait un enfant demeuré tout seul ; Scrooge s’assit sur un banc et
pleura en se reconnaissant lui-même, oublié, délaissé comme il avait
coutume de l’être alors.
Pas un écho endormi dans la maison, pas un cri des souris se livrant
bataille derrière les boiseries, pas un son produit par le jet d’eau à demi gelé,
tombant goutte à goutte dans l’arrière-cour, pas un soupir du vent parmi les
branches sans feuilles d’un peuplier découragé, pas un battement sourd
d’une porte de magasin vide, non, non, pas le plus léger pétillement du feu
qui ne fît sentir au cœur de Scrooge sa douce influence et ne donnât un plus
libre cours à ses larmes.
L’esprit lui toucha le bras et lui montra l’enfant, cet autre lui-même,
attentif à sa lecture.
Soudain, un homme vêtu d’un costume étranger, visible comme je vous
vois, parut debout derrière la fenêtre, avec une hache attachée à sa ceinture,
et conduisant par le licou un âne chargé de bois. « Mais c’est Ali-Baba !
s’écria Scrooge en extase. C’est le bon vieil Ali-Baba, l’honnête homme !
Oui, oui, je le reconnais. C’est un jour de Noël que cet enfant là-bas avait été
laissé ici tout seul, et que lui il vint, pour la première fois, précisément
accoutré comme cela. Pauvre enfant ! Et Valentin, dit Scrooge, et son coquin
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de frère, Orson ; les voilà aussi. Et quel est son nom à celui-là, qui fut
déposé tout endormi, presque nu, à la porte de Damas ; ne le voyez-vous pas
? Et le palefrenier du sultan, renversé sens dessus dessous par les génies ; le
voilà la tête en bas ! Bon ! traitez-le comme il le mérite ; j’en suis bien aise.
Qu’avait-il besoin d’épouser la princesse ? »
Quelle surprise pour ses confrères de la Cité, s’ils avaient pu entendre
Scrooge dépenser tout ce que sa nature avait d’ardeur et d’énergie à
s’extasier sur de tels souvenirs, moitié riant, moitié pleurant, avec un son de
voix des plus extraordinaires, et voir l’animation empreinte sur les traits de
son visage !
« Voilà le perroquet ! continua-t-il ; le corps vert et la queue jaune, avec
une huppe semblable à une laitue sur le haut de la tête ; le voilà ! « Pauvre
Robinson Crusoé ! » lui criait-il quand il revint au logis, après avoir fait le
tour de l’île en canot. « Pauvre Robinson Crusoé, où avez-vous été,
Robinson Crusoé ? » L’homme croyait rêver, mais non, il ne rêvait pas.
C’était le perroquet, vous savez. Voilà Vendredi courant à la petite baie pour
sauver sa vie ! Allons, vite, courage, houp ! »
Puis, passant d’un sujet à un autre avec une rapidité qui n’était point
dans son caractère, touché de compassion pour cet autre lui-même qui lisait
ces contes : « Pauvre enfant ! » répéta-t-il, et il se mit encore à pleurer.
« Je voudrais, murmura Scrooge en mettant la main dans sa poche et en
regardant autour de lui après s’être essuyé les yeux avec sa manche ; mais il
est trop tard maintenant.
? Qu’y a-t-il ? demanda l’esprit.
? Rien, dit Scrooge, rien. Je pensais à un enfant qui chantait un Noël
hier soir à ma porte ; je voudrais lui avoir donné quelque chose : voilà tout. »
Le fantôme sourit d’un air pensif, et de la main lui fit signe de se taire
en disant : « Voyons un autre Noël. »
À ces mots, Scrooge vit son autre lui-même déjà grandi, et la salle
devint un peu plus sombre et un peu plus sale. Les panneaux s’étaient
fendillés, les fenêtres étaient crevassées, des fragments de plâtre étaient
tombés du plafond, et les lattes se montraient à découvert. Mais comment
tous ces changements à vue se faisaient-ils ? Scrooge ne le savait pas plus
que vous. Il savait seulement que c’était exact, que tout s’était passé comme
cela, qu’il se trouvait là, seul encore, tandis que tous les autres jeunes
garçons étaient allés passer les joyeux jours de fête dans leurs familles.
Maintenant il ne lisait plus, mais se promenait de long en large en proie
au désespoir. Scrooge regarda le spectre ; puis, avec un triste hochement de
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tête, jeta du côté de la porte un coup d’œil plein d’anxiété.
Elle s’ouvrit ; et une petite fille, beaucoup plus jeune que l’écolier, entra
comme un trait ; elle passa ses bras autour de son cou et l’embrassa plusieurs
fois en lui disant : « Cher, cher frère !
« Je suis venue pour vous emmener à la maison, cher frère, dit-elle en
frappant ses petites mains l’une contre l’autre, et toute courbée en deux à
force de rire. Vous emmener à la maison, à la maison, à la maison !
? À la maison, petite Fanny ? répéta l’enfant.
? Oui, dit-elle radieuse. À la maison, pour tout de bon, à la maison, pour
toujours, toujours. Papa est maintenant si bon, en comparaison de ce qu’il
était autrefois, que la maison est comme un paradis ! Un de ces soirs, comme
j’allais me coucher, il me parla avec une si grande tendresse, que je n’ai pas
eu peur de lui demander encore une fois si vous ne pourriez pas venir à la
maison ; il m’a répondu que oui, que vous le pouviez, et m’a envoyée avec
une voiture pour vous chercher. Vous allez être un homme ! ajouta-t-elle en
ouvrant de grands yeux ; vous ne reviendrez jamais ici ; mais d’abord, nous
allons demeurer ensemble toutes les fêtes de Noël, et passer notre temps de
la manière la plus joyeuse du monde.
? Vous êtes une vraie femme, petite Fanny ! », s’écria le jeune garçon.
Elle battit des mains et se mit à rire ; ensuite elle essaya de lui caresser
la tête ; mais comme elle était trop petite, elle se mit à rire encore, et se
dressa sur la pointe des pieds pour l’embrasser. Alors, dans son
empressement enfantin, elle commença à l’entraîner vers la porte, et lui, il
l’accompagnait sans regret.
Une voix terrible se fit entendre dans le vestibule : « Descendez la malle
de master Scrooge, allons ! » Et en même temps parut le maître en personne,
qui jeta sur le jeune M. Scrooge un regard de condescendance farouche, et le
plongea dans un trouble affreux en lui secouant la main en signe d’adieu. Il
l’introduisit ensuite, ainsi que sa sœur, dans la vieille salle basse, la plus
froide qu’on ait jamais vue, véritable cave, où les cartes suspendues aux
murailles, les globes célestes et terrestres dans les embrasures de fenêtres,
semblaient glacés par le froid. Il leur servit une carafe d’un vin
singulièrement léger, et un morceau de gâteau singulièrement lourd, régalant
lui-même de ces friandises le jeune couple, en même temps qu’il envoyait
un domestique de chétive apparence pour offrir « quelque chose » au
postillon, qui répondit qu’il remerciait bien monsieur, mais que, si c’était le
même vin dont il avait déjà goûté auparavant, il aimait mieux ne rien
prendre. Pendant ce temps-là on avait attaché la malle de maître Scrooge sur
le haut de la voiture ; les enfants dirent adieu de très-grand cœur au maître,
et, montant en voiture, ils traversèrent gaiement l’allée du jardin ; les roues
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rapides faisaient jaillir, comme des flots d’écume, la neige et le givre qui
recouvraient les sombres feuilles des arbres.
« Ce fut toujours une créature délicate qu’un simple souffle aurait pu
flétrir, dit le spectre… Mais elle avait un grand cœur.
? Oh ! oui, s’écria Scrooge. Vous avez raison. Ce n’est pas moi qui dirai
le contraire, esprit, Dieu m’en garde !
? Elle est morte mariée, dit l’esprit, et a laissé deux enfants, je crois.
? Un seul, répondit Scrooge.
? C’est vrai, dit le spectre, votre neveu. »
Scrooge parut mal à l’aise et répondit brièvement : « Oui. »
Quoiqu’ils n’eussent fait que quitter la pension en ce moment, ils se
trouvaient déjà dans les rues populeuses d’une ville, où passaient et
repassaient des ombres humaines, où des ombres de charrettes et de voitures
se disputaient le pavé, où se rencontraient enfin le bruit et l’agitation d’une
véritable ville. On voyait assez clairement, à l’étalage des boutiques, que là
aussi on célébrait le retour de Noël ; mais c’était le soir, et les rues étaient
éclairées.
Le spectre s’arrêta à la porte d’un certain magasin, et demanda à
Scrooge s’il le reconnaissait.
« Si je le reconnais ! dit Scrooge. N’est-ce pas ici que j’ai fait mon
apprentissage ? »
Ils entrèrent. À la vue d’un vieux monsieur en perruque galloise, assis
derrière un pupitre si élevé, que, si le gentleman avait eu deux pouces de
plus, il se serait cogné la tête contre le plafond, Scrooge s’écria en proie à
une grande excitation :
« Mais, c’est le vieux Fezziwig ! Dieu le bénisse ! C’est Fezziwig
ressuscité ! »
Le vieux Fezziwig posa sa plume et regarda l’horloge qui marquait sept
heures. Il se frotta les mains, rajusta son vaste gilet, rit de toutes ses forces,
depuis la plante des pieds jusqu’à la pointe des cheveux, et appela d’une
voix puissante, sonore, riche, pleine et joviale :
« Holà ! oh ! Ebenezer ! Dick ! »
L’autre Scrooge, devenu maintenant un jeune homme, entra lestement,
accompagné de son camarade d’apprentissage.
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« C’est Dick Wilkins, pour sûr ! dit Scrooge au fantôme… Oui, c’est lui
; miséricorde ! le voilà. Il m’était très-attaché, le pauvre Dick ! ce bien cher
Dick !
? Allons, allons, mes enfants ! s’écria Fezziwig, on ne travaille plus ce
soir. C’est la veille de Noël, Dick. C’est Noël, Ebenezer ! Vite, mettons les
volets, cria le vieux Fezziwig en faisant gaiement claquer ses mains. Allons
tôt ! comment ! ce n’est pas encore fait ?
Vous ne croiriez jamais comment ces deux gaillards se mirent à
l’ouvrage ! Ils se précipitèrent dans la rue avec les volets, un, deux, trois ;…
les mirent en place,… quatre, cinq, six ;… posèrent les barres et les clavettes
;… sept, huit, neuf,… et revinrent avant que vous eussiez pu compter
jusqu’à douze, haletants comme des chevaux de course.
« Ohé ! oh ! s’écria le vieux Fezziwig descendant de son pupitre avec
une merveilleuse agilité. Débarrassons, mes enfants, et faisons de la place ici
! Holà, Dick ! Allons, preste, Ebenezer ! »
Débarrasser ! ils auraient même tout déménagé s’il l’avait fallu, sous les
yeux du vieux Fezziwig. Ce fut fait en une minute. Tout ce qui était
transportable fut enlevé comme pour disparaître à tout jamais de la vie
publique, le plancher balayé et arrosé, les lampes apprêtées, un tas de
charbon jeté sur le feu, et le magasin devint une salle de bal aussi commode,
aussi chaude, aussi sèche, aussi brillante qu’on pouvait le désirer pour une
soirée d’hiver.
Vint alors un ménétrier avec son livre de musique. Il monta au haut du
grand pupitre, en fit un orchestre et fit des accords réjouissants comme la
colique. Puis entra Mme Fezziwig, un vaste sourire en personne ; puis
entrèrent les trois miss Fezziwig, radieuses et adorables ; puis entrèrent les
six jeunes poursuivants dont elles brisaient les cœurs ; puis entrèrent tous les
jeunes gens et toutes les jeunes filles employés dans le commerce de la
maison ; puis entra la servante avec son cousin le boulanger ; puis entra la
cuisinière avec l’ami intime de son frère, le marchand de lait ; puis entra le
petit apprenti d’en face, soupçonné de ne pas avoir assez de quoi manger
chez son maître ; il se cachait derrière la servante du numéro 15 à laquelle sa
maîtresse, le fait était prouvé, avait tiré les oreilles. Ils entrèrent tous, l’un
après l’autre, quelques-uns d’un air timide, d’autres plus hardiment, ceux-ci
avec grâce, ceux-là avec gaucherie, qui poussant, qui tirant ; enfin tous
entrèrent de façon ou d’autre et n’importe comment. Ils partirent tous, vingt
couples à la fois, se tenant par la main et formant une ronde. La moitié se
porte en avant, puis revient en arrière ; c’est au tour de ceux-ci à se balancer
en cadence, c’est au tour de ceux-là à entraîner le mouvement ; puis ils
recommencent tous à tourner en rond plusieurs fois, se groupant, se serrant,
se poursuivant les uns les autres : le vieux couple n’est jamais à sa place, et
les jeunes couples repartent avec vivacité, quand ils l’ont mis dans
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l’embarras, puis, enfin, la chaîne est rompue et les danseurs se trouvent sans
vis-à-vis. Après ce beau résultat, le vieux Fezziwig, frappant des mains pour
suspendre la danse, s’écria : « C’est bien ! » et le ménétrier plongea son
visage échauffé dans un pot de porter, spécialement préparé à cette intention.
Mais, lorsqu’il reparut, dédaignant le repos, il recommença de plus belle,
quoiqu’il n’y eût pas encore de danseurs, comme si l’autre ménétrier avait
été reporté chez lui, épuisé, sur un volet de fenêtre, et que ce fût un nouveau
musicien qui fût venu le remplacer, résolu à vaincre ou à périr.
Il y eut encore des danses, et le jeu des gages touchés ; puis encore des
danses, un gâteau, du négus, une énorme pièce de rôti froid, une autre de
bouilli froid, des pâtés au hachis et de la bière en abondance. Mais le grand
effet de la soirée, ce fut après le rôti et le bouilli, quand le ménétrier (un fin
matois, remarquez bien, un diable d’homme qui connaissait bien son affaire
: ce n’est ni vous ni moi qui aurions pu lui en remontrer !) commença à jouer
« Sir Robert de Coverley. » Alors s’avança le vieux Fezziwig pour danser
avec Mme Fezziwig. Ils se placèrent en tête de la danse. En voilà de la
besogne ! vingt-trois ou vingt-quatre couples à conduire, et des gens avec
lesquels il n’y avait pas à badiner, des gens qui voulaient danser et ne
savaient ce que c’était que d’aller le pas.
Mais quand ils auraient bien été deux ou trois fois aussi nombreux,
quatre fois même, le vieux Fezziwig aurait été capable de leur tenir tête,
Mme Fezziwig pareillement. Quant à elle, c’était sa digne compagne, dans
toute l’étendue du mot. Si ce n’est pas là un assez bel éloge, qu’on m’en
fournisse un autre, et j’en ferai mon profit. Les mollets de Fezziwig étaient
positivement comme deux astres. C’étaient des lunes qui se multipliaient
dans toutes les évolutions de la danse. Ils paraissaient, disparaissaient,
reparaissaient de plus belle. Et quand le vieux Fezziwig et Mme Fezziwig
eurent exécuté toute la danse : avancez et reculez, tenez votre danseuse par
la main, balancez, saluez ; le tire-bouchon ; enfilez l’aiguille et reprenez vos
places ; Fezziwig faisait des entrechats si lestement, qu’il semblait jouer du
flageolet avec ses jambes, et retombait ensuite en place sur ses pieds, droit
comme un I.
Quand l’horloge sonna onze heures, ce bal domestique prit fin. M. et
Mme Fezziwig allèrent se placer de chaque côté de la porte, et secouant
amicalement les mains à chaque personne individuellement, lui aux
hommes, elle aux femmes, à mesure que l’on sortait, ils leur souhaitèrent à
tous un joyeux Noël. Lorsqu’il ne resta plus que les deux apprentis, ils leur
firent les mêmes adieux, puis les voix joyeuses se turent, et les jeunes gens
regagnèrent leurs lits placés sous un comptoir de l’arrière-boutique.
Pendant tout ce temps, Scrooge s’était agité comme un homme qui
aurait perdu l’esprit. Son cœur et son âme avaient pris part à cette scène avec
son autre lui-même. Il reconnaissait tout, se rappelait tout, jouissait de tout et
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éprouvait la plus étrange agitation. Ce ne fut plus que quand ces brillants
visages de son autre lui-même et de Dick eurent disparu à leurs yeux, qu’il
se souvint du fantôme et s’aperçut que ce dernier le considérait très-
attentivement, tandis que la lumière dont sa tête était surmontée brillait
d’une clarté de plus en plus vive.
« Il faut bien peu de chose, dit le fantôme, pour inspirer à ces sottes
gens tant de reconnaissance…
? Peu de chose ! répéta Scrooge. »
L’esprit lui fit signe d’écouter les deux apprentis qui répandaient leurs
cœurs en louanges sur Fezziwig, puis ajouta, lorsqu’il eut obéi :
« Eh quoi ! voila-t-il pas grand-chose ? Il a dépensé quelques livres
sterling de votre argent mortel ; trois ou quatre peut-être. Cela vaut-il la
peine de lui donner tant d’éloges ?
? Ce n’est pas cela, dit Scrooge excité par cette remarque, et parlant,
sans s’en douter, comme son autre lui-même et non pas comme le Scrooge
d’aujourd’hui. Ce n’est pas cela, esprit. Fezziwig a le pouvoir de nous rendre
heureux ou malheureux ; de faire que notre service devienne léger ou pesant,
un plaisir ou une peine. Que ce pouvoir consiste en paroles et en regards, en
choses si insignifiantes, si fugitives qu’il est impossible de les additionner et
de les aligner en compte, eh bien, qu’est-ce que cela fait ? le bonheur qu’il
nous donne est tout aussi grand que s’il coûtait une fortune. »
Scrooge surprit le regard perçant de l’esprit et s’arrêta.
« Qu’est-ce que vous avez ? demanda le fantôme.
? Rien de particulier, répondit Scrooge.
? Vous avez l’air d’avoir quelque chose, insista le spectre.
? Non, dit Scrooge, non. Seulement j’aimerais à pouvoir dire en ce
moment un mot ou deux à mon commis. Voilà tout. »
Son autre lui-même éteignit les lampes au moment où il exprimait ce
désir ; et Scrooge et le fantôme se trouvèrent de nouveau côte à côte en plein
air.
« Mon temps s’écoule, observa l’esprit… Vite ! »
Cette parole n’était point adressée à Scrooge ou à quelqu’un qu’il pût
voir, mais elle produisit un effet immédiat, car Scrooge se revit encore. Il
était plus âgé maintenant, un homme dans la fleur de l’âge. Son visage
n’avait point les traits durs et sévères de sa maturité ; mais il avait
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commencé à porter les marques de l’inquiétude et de l’avarice. Il y avait
dans son regard une mobilité ardente, avide, inquiète, qui indiquait la
passion qui avait pris racine en lui : on devinait déjà de quel côté allait se
projeter l’ombre de l’arbre qui commençait à grandir.
Il n’était pas seul, il se trouvait au contraire à côté d’une belle jeune fille
vêtue de deuil, dont les yeux pleins de larmes brillaient à la lumière du
spectre de Noël passé.
« Peu importe, disait-elle doucement, à vous du moins. Une autre idole
a pris ma place, et, si elle peut vous réjouir et vous consoler plus tard,
comme j’aurais essayé de le faire, je n’ai pas autant de raisons de m’affliger.
? Quelle idole a pris votre place ? répondit-il.
? Le veau d’or.
? Voilà bien l’impartialité du monde ! dit-il. Il n’y a rien qu’il traite plus
durement que la pauvreté ; et il n’y a rien qu’il fasse profession de
condamner avec autant de sévérité que la poursuite de la richesse !
? Vous craignez trop l’opinion du monde, répliquait la jeune fille avec
douceur. Vous avez sacrifié toutes vos espérances à celle d’échapper un jour
à son mépris sordide. J’ai vu vos plus nobles aspirations disparaître une à
une, jusqu’à ce que la passion dominante, le lucre, vous ait absorbé. N’ai-je
pas raison ?
? Eh bien ! quoi ? reprit-il. Lors même que je serais devenu plus
raisonnable en vieillissant, après ? je ne suis pas changé à votre égard. »
Elle secoua la tête.
« Suis-je changé ?
? Notre engagement est bien ancien. Nous l’avons pris ensemble quand
nous étions tous les deux pauvres et contents de notre état, en attendant le
jour où nous pourrions améliorer notre fortune en ce monde par notre
patiente industrie. Vous avez bien changé. Quand cet engagement fut pris,
vous étiez un autre homme.
? J’étais un enfant, dit-il avec impatience.
? Votre propre conscience vous dit que vous n’étiez point alors ce que
vous êtes aujourd’hui, répliqua-t-elle. Pour moi, je suis la même. Ce qui
pouvait nous promettre le bonheur, quand nous n’avions qu’un cœur, n’est
plus qu’une source de peines depuis que nous en avons deux. Combien de
fois et avec quelle amertume j’y ai pensé, je ne veux pas vous le dire. Il
suffit que j’y aie pensé, et que je puisse à présent vous rendre votre parole.
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? Ai-je jamais cherché à la reprendre ?
? De bouche, non, jamais.
? Comment, alors ?
? En changeant du tout au tout. Votre humeur n’est plus la même ; ni
l’atmosphère au milieu de laquelle vous vivez ; ni l’espérance qui était le but
principal de votre vie. Si cet engagement n’eût jamais existé entre nous, dit
la jeune fille, le regardant avec douceur, mais avec fermeté, dites-le-moi,
rechercheriez-vous ma main aujourd’hui ? Oh ! non. »
Il parut prêt à céder en dépit de lui-même à cette supposition trop
vraisemblable. Cependant il ne se rendit pas encore :
« Vous ne le pensez pas, dit-il.
? Je serais bien heureuse de penser autrement si je le pouvais, répondit-
elle ; Dieu le sait ! Pour que je me sois rendue moi-même à une vérité si
pénible, il faut bien qu’elle ait une force irrésistible. Mais, si vous étiez libre
aujourd’hui ou demain, comme hier, puis-je croire que vous choisiriez pour
femme une fille sans dot, vous qui, dans vos plus intimes confidences, alors
que vous lui ouvriez votre cœur avec le plus d’abandon, ne cessiez de peser
toutes choses dans les balances de l’intérêt, et de tout estimer par le profit
que vous pouviez en retirer ! ou si, venant à oublier un instant, à cause
d’elle, les principes qui font votre seule règle de conduite, vous vous arrêtiez
à ce choix, ne sais-je donc pas que vous ne tarderiez point à le regretter et à
vous en repentir ? j’en suis convaincue ; c’est pourquoi je vous rends votre
liberté, de grand cœur, à cause même de l’amour que je vous portais
autrefois, quand vous étiez si différent de ce que vous êtes aujourd’hui. »
Il allait parler ; mais elle continua en détournant les yeux :
« Peut-être… mais non, disons plutôt : sans aucun doute, la mémoire du
passé m’autorise à l’espérer, vous souffrirez de ce parti. Mais encore un peu,
bien peu de temps, et vous bannirez avec empressement ce souvenir
importun comme un rêve inutile et fâcheux dont vous vous féliciterez d’être
délivré. Puisse la nouvelle existence que vous aurez choisie vous rendre
heureux ! »
Elle le quitta, et ils se séparèrent.
« Esprit, dit Scrooge, ne me montrez plus rien ! Ramenez-moi à la
maison. Pourquoi vous plaisez-vous à me tourmenter ?
? Encore une ombre ! cria le spectre.
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? Non, plus d’autres ! dit Scrooge ; je n’en veux pas voir davantage. Ne
me montrez plus rien !… »
Mais le fantôme impitoyable l’étreignit entre ses deux bras et le força à
considérer la suite des événements.
Ils se trouvèrent tout à coup transportés dans un autre lieu où une scène
d’un autre genre vint frapper leurs regards ; c’était une chambre, ni grande,
ni belle, mais agréable et commode. Près d’un bon feu d’hiver était assise
une belle jeune fille, qui ressemblait tellement à la dernière, que Scrooge la
prit pour elle, jusqu’à ce qu’il aperçût cette dernière devenue maintenant une
grave mère de famille, assise vis-à-vis de sa fille. Le bruit qui se faisait dans
cette chambre était assourdissant, car il y avait là plus d’enfants que
Scrooge, dans l’agitation extrême de son esprit, n’en pouvait compter ; et,
bien différents de la joyeuse troupe dont parle le poëme, au lieu de quarante
enfants silencieux comme s’il n’y en avait eu qu’un seul, chacun d’eux, au
contraire, se montrait bruyant et tapageur comme quarante. La conséquence
inévitable d’une telle situation était un vacarme dont rien ne saurait donner
une idée ; mais personne ne semblait s’en inquiéter. Bien plus, la mère et la
fille en riaient de tout leur cœur, et s’en amusaient beaucoup. Celle-ci, ayant
commencé à se mêler à leurs jeux, fut aussitôt mise au pillage par ces petits
brigands qui la traitèrent sans pitié. Que n’aurais-je pas donné pour être l’un
d’eux ! Quoique assurément je ne me fusse jamais conduit avec tant de
rudesse, oh ! non ! Je n’aurais pas voulu, pour tout l’or du monde, avoir
emmêlé si rudement, ni tiré avec tant de brutalité ces cheveux si bien
peignés ; et, quant au charmant petit soulier, je me serais bien gardé de le lui
ôter de force, Dieu me bénisse ! quand il se serait agi de sauver ma vie. Pour
ce qui est de mesurer sa taille en jouant comme ils le faisaient sans scrupule,
ces petits audacieux, je ne l’aurais certainement pas osé non plus ; j’aurais
craint qu’en punition de ce sacrilége, mon bras ne fût condamné à s’arrondir
toujours, sans pouvoir se redresser jamais. Et pourtant, je l’avoue, j’aurais
bien voulu toucher ses lèvres, lui adresser des questions afin qu’elle fût
forcée de les ouvrir pour me répondre, fixer mes regards sur les cils de ses
yeux baissés, sans la faire rougir ; dénouer sa chevelure ondoyante dont une
seule boucle eût été pour moi le plus précieux de tous les souvenirs ; bref,
j’aurais voulu, je le confesse, qu’il me fût permis de jouir auprès d’elle des
priviléges d’un enfant, et, cependant, demeurer assez homme pour en
apprécier toute la valeur.
Mais voilà qu’en ce moment on entendit frapper à la porte, et il
s’ensuivit immédiatement un tel tumulte et une telle confusion, que ce
groupe aussi bruyant qu’animé qui l’entourait la porta violemment, sans
qu’elle pût s’en défendre, la figure riante et les vêtements en désordre, du
côté de la porte, au-devant du père qui rentrait suivi d’un homme chargé de
joujoux et de cadeaux de Noël. Qu’on se figure les cris, les batailles, les
assauts livrés au commissionnaire sans défense ! C’est à qui l’escaladera
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avec des chaises en guise d’échelles, pour fouiller dans ses poches, lui
arracher les petits paquets enveloppés de papier gris, le saisir par la cravate,
se suspendre à son cou, lui distribuer, en signe d’une tendresse que rien ne
peut réprimer, force coups de poing dans le dos, force coups de pied dans les
os des jambes. Et puis, quels cris de joie et de bonheur accueillent
l’ouverture de chaque paquet ! Quel effet produit la fâcheuse nouvelle que le
marmot a été pris sur le fait, mettant dans sa bouche une poêle à frire du
petit ménage, et qu’il est plus que suspecté d’avoir avalé un dindon en sucre,
collé sur un plat de bois ! Quel immense soulagement de reconnaître que
c’est une fausse alarme ! Leur joie, leur reconnaissance, leur enthousiasme,
tout cela ne saurait se décrire. Enfin, l’heure étant arrivée, peu à peu les
enfants, avec leurs émotions, sortent du salon l’un après l’autre, montent
l’escalier quatre à quatre jusqu’à leur chambre, située au dernier étage, où ils
se couchent, et le calme renaît.
Alors Scrooge redoubla d’attention quand le maître du logis, sur lequel
s’appuyait tendrement sa fille, s’assit entre elle et sa mère, au coin du feu ; et
quand il vint à penser qu’une autre créature semblable, tout aussi gracieuse,
tout aussi belle, aurait pu l’appeler son père, et faire un printemps du triste
hiver de sa vie, ses yeux se remplirent de larmes.
« Bella, dit le mari se tournant vers sa femme avec un sourire, j’ai vu ce
soir un de vos anciens amis.
? Qui donc ?
? Devinez !
? Comment le puis-je ?… Mais j’y suis, ajouta-t-elle aussitôt en riant
comme lui. C’est M. Scrooge.
? Lui-même. Je passais devant la fenêtre de son comptoir ; et, comme
les volets n’étaient point fermés et qu’il avait de la lumière, je n’ai pu
m’empêcher de le voir. Son associé se meurt, dit-on ; il était donc là seul
comme toujours, je pense, tout seul au monde.
? Esprit, dit Scrooge d’une voix saccadée, éloignez-moi d’ici.
? Je vous ai prévenu, répondit le fantôme, que je vous montrerais les
ombres de ce qui a été ; ne vous en prenez pas à moi si elles sont ce qu’elles
sont, et non autre chose.
? Emmenez-moi ! s’écria Scrooge, je ne puis supporter davantage ce
spectacle ! »
Il se tourna vers l’esprit, et voyant qu’il le regardait avec un visage dans
lequel, par une singularité étrange, se retrouvaient des traits épars de tous les
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visages qu’il lui avait montrés, il se jeta sur lui.
« Laissez-moi ! s’écria-t-il ; remmenez-moi, cessez de m’obséder ! »
Dans la lutte, si toutefois c’était une lutte, car le spectre, sans aucune
résistance apparente, ne pouvait être ébranlé par aucun effort de son
adversaire, Scrooge observa que la lumière de sa tête brillait, de plus en plus
éclatante. Rapprochant alors dans son esprit cette circonstance de l’influence
que le fantôme exerçait sur lui, il saisit l’éteignoir, et, par un mouvement
soudain, le lui enfonça vivement sur la tête.
L’esprit s’affaissa tellement sous ce chapeau fantastique, qu’il disparut
presque en entier ; mais Scrooge avait beau peser sur lui de toutes ses forces,
il ne pouvait venir à bout de cacher la lumière qui s’échappait de dessous
l’éteignoir et rayonnait autour de lui sur le sol.
Il se sentit épuisé et surmonté par un irrésistible besoin de dormir, puis
bientôt il se trouva dans sa chambre à coucher. Alors il fit un dernier effort
pour enfoncer encore davantage l’éteignoir, sa main se détendit, et il n’eut
que le temps de rouler sur son lit avant de tomber dans un profond sommeil.
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III
Le second des trois esprits
Réveillé au milieu d’un ronflement d’une force prodigieuse, et
s’asseyant sur son lit pour recueillir ses pensées, Scrooge n’eut pas besoin
qu’on lui dît que l’horloge allait de nouveau sonner une heure. Il sentit de
lui-même qu’il reprenait connaissance juste à point nommé pour se mettre
en rapport avec le second messager qui lui serait envoyé par l’intervention
de Jacob Marley. Mais trouvant très-désagréable le frisson qu’il éprouvait en
restant là à se demander lequel de ses rideaux tirerait ce nouveau spectre, il
les tira tous les deux de ses propres mains, puis, se laissant retomber sur son
oreiller, il tint l’œil au guet tout autour de son lit, car il désirait affronter
bravement l’esprit au moment de son apparition, et n’avait envie ni d’être
assailli par surprise, ni de se laisser dominer par une trop vive émotion.
MM. les esprits forts, habitués à ne douter de rien, qui se piquent d’être
blasés sur tous les genres d’émotion, et de se trouver, à toute heure, à la
hauteur des circonstances, expriment la vaste étendue de leur courage
impassible en face des aventures imprévues, en se déclarant prêts à tout,
depuis une partie de croix ou pile, jusqu’à une partie d’honneur (c’est ainsi,
je crois, qu’on appelle l’homicide). Entre ces deux extrêmes, il se trouve,
sans aucun doute, un champ assez spacieux, et une grande variété de sujets.
Sans vouloir faire de Scrooge un matamore si farouche, je ne saurais
m’empêcher de vous prier de croire qu’il était prêt aussi à défier un nombre
presque infini d’apparitions étranges et fantastiques, et à ne se laisser
étonner par quoi que ce fût en ce genre, depuis la vue d’un enfant au
berceau, jusqu’à celle d’un rhinocéros !
Mais, s’il s’attendait presque à tout, il n’était, par le fait, nullement
préparé à ce qu’il n’y eût rien, et c’est pourquoi, quand l’horloge vint à
sonner une heure, et qu’aucun fantôme ne lui apparut, il fut pris d’un frisson
violent et se mit à trembler de tous ses membres. Cinq minutes, dix minutes,
un quart d’heure se passèrent, rien ne se montra. Pendant tout ce temps, il
demeura étendu sur son lit, où se réunissaient, comme en un point central,
les rayons d’une lumière rougeâtre qui l’éclaira tout entier quand l’horloge
annonça l’heure. Cette lumière toute seule lui causait plus d’alarmes qu’une
douzaine de spectres, car il ne pouvait en comprendre ni la signification ni la
cause, et parfois il craignait d’être en ce moment un cas intéressant de
combustion spontanée, sans avoir au moins la consolation de le savoir. À la
fin, cependant, il commença à penser, comme vous et moi l’aurions pensé
d’abord (car c’est toujours la personne qui ne se trouve point dans
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l’embarras, qui sait ce qu’on aurait dû faire alors, et ce qu’elle aurait fait
incontestablement) ; à la fin, dis-je, il commença à penser que le foyer
mystérieux de cette lumière fantastique pourrait être dans la chambre
voisine, d’où, en la suivant pour ainsi dire à la trace, on reconnaissait qu’elle
semblait s’échapper. Cette idée s’empara si complètement de son esprit,
qu’il se leva aussitôt tout doucement, mit ses pantoufles, et se glissa sans
bruit du côté de la porte.
Au moment où Scrooge mettait la main sur la serrure, une voix étrange
l’appela par son nom et lui dit d’entrer. Il obéit.
C’était bien son salon ; il n’y avait pas le moindre doute à cet égard ;
mais son salon avait subi une transformation surprenante. Les murs et le
plafond étaient si richement décorés de guirlandes de feuillage verdoyant,
qu’on eût dit un bosquet véritable dont toutes les branches reluisaient de
baies cramoisies. Les feuilles lustrées du houx, du gui et du lierre reflétaient
la lumière, comme si on y avait suspendu une infinité de petits miroirs ; dans
la cheminée flambait un feu magnifique, tel que ce foyer morne et froid
comme la pierre n’en avait jamais connu au temps de Scrooge ou de Marley,
ni depuis bien des hivers. On voyait, entassés sur le plancher, pour former
une sorte de trône, des dindes, des oies, du gibier de toute espèce, des
volailles grasses, des viandes froides, des cochons de lait, des jambons, des
aunes de saucisses, des pâtés de hachis, des plum-poudings, des barils
d’huîtres, des marrons rôtis, des pommes vermeilles, des oranges juteuses,
des poires succulentes, d’immense gâteaux des rois et des bols de punch
bouillant qui obscurcissaient la chambre de leur délicieuse vapeur. Un
joyeux géant, superbe à voir, s’étalait à l’aise sur ce lit de repos ; il portait à
la main une torche allumée, dont la forme se rapprochait assez d’une corne
d’abondance, et il l’éleva au-dessus de sa tête pour que sa lumière vînt
frapper Scrooge, lorsque ce dernier regarda au travers de la porte entre-
baillée.
« Entrez ! s’écria le fantôme. Entrez ! N’ayez pas peur de faire plus
ample connaissance avec moi, mon ami ! »
Scrooge entra timidement, inclinant la tête devant l’esprit. Ce n’était
plus le Scrooge rechigné d’autrefois ; et, quoique les yeux du spectre fussent
doux et bienveillants, il baissait les siens devant lui.
« Je suis l’esprit de Noël présent, dit le fantôme. Regardez-moi ! »
Scrooge obéit avec respect. Ce Noël-là était vêtu d’une simple robe, ou
tunique, d’un vert foncé, bordée d’une fourrure blanche. Elle retombait si
négligemment sur son corps, que sa large poitrine demeurait découverte,
comme s’il eût dédaigné de chercher à se cacher ou à se garantir par aucun
artifice. Ses pieds, qu’on pouvait voir sous les amples plis de cette robe,
étaient nus pareillement ; et, sur sa tête, il ne portait pas d’autre coiffure
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qu’une couronne de houx, semée çà et là de petits glaçons brillants. Les
longues boucles de sa chevelure brune flottaient en liberté ; elles étaient
aussi libres que sa figure était franche, son œil étincelant, sa main ouverte, sa
voix joyeuse, ses manières dépouillées de toute contrainte et son air riant.
Un antique fourreau était suspendu à sa ceinture, mais sans épée, et à demi-
rongé par la rouille.
« Vous n’avez encore jamais vu mon semblable ! s’écria l’esprit.
? Jamais, répondit Scrooge.
? Est-ce que vous n’avez jamais fait route avec les plus jeunes membres
de ma famille ; je veux dire (car je suis très-jeune) mes frères aînés de ces
dernières années ? poursuivit le fantôme.
? Je ne le crois pas, dit Scrooge. J’ai peur que non. Est-ce que vous avez
eu beaucoup de frères, Esprit ?
? Plus de dix-huit cents, dit le spectre.
? Une famille terriblement nombreuse, quelle dépense ! » murmura
Scrooge.
Le fantôme de Noël présent se leva.
« Esprit, dit Scrooge avec soumission, conduisez-moi où vous voudrez.
Je suis sorti la nuit dernière malgré moi, et j’ai reçu une leçon qui commence
à porter son fruit. Ce soir, si vous avez quelque chose à m’apprendre, je ne
demande pas mieux que d’en faire mon profit.
? Touchez ma robe ! »
Scrooge obéit et se cramponna à sa robe : houx, gui, baies rouges, lierre,
dindes, oies, gibier, volailles, jambons, viandes, cochons de lait, saucisses,
huîtres, pâtés, poudings, fruits et punch, tout s’évanouit à l’instant. La
chambre, le feu, la lueur rougeâtre, la nuit disparurent de même : ils se
trouvèrent dans les rues de la ville, le matin de Noël, où les gens, sous
l’impression d’un froid un peu vif, faisaient partout un genre de musique
quelque peu sauvage, mais avec un entrain dont le bruit n’était pas sans
charme, en raclant la neige qui couvrait les trottoirs devant leur maison, ou
en la balayant de leurs gouttières, d’où elle tombait dans la rue à la grande
joie des enfants ravis de la voir ainsi rouler en autant de petites avalanches
artificielles.
Les façades des maisons paraissaient bien noires et les fenêtres encore
davantage, par le contraste qu’elles offraient avec la nappe de neige unie et
blanche qui s’étendait sur les toits, et celle même qui recouvrait la terre,
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quoiqu’elle fût moins virginale ; car la couche supérieure en avait été
comme labourée en sillons profonds par les roues pesantes des charrettes et
des voitures ; ces ornières légères se croisaient et se recroisaient l’une l’autre
des milliers de fois aux carrefours des principales rues, et formaient un
labyrinthe inextricable de rigoles entremêlées, à travers la bourbe jaunâtre
durcie sous sa surface, et l’eau congelée par le froid. Le ciel était sombre ;
les rues les plus étroites disparaissaient enveloppées dans un épais brouillard
qui tombait en verglas et dont les atomes les plus pesants descendaient en
une averse de suie, comme si toutes les cheminées de la Grande-Bretagne
avaient pris feu, de concert, et se ramonaient elles-mêmes à cœur joie.
Londres, ni son climat, n’avaient rien de bien agréable. Cependant on
remarquait partout dehors un air d’allégresse, que le plus beau jour et le plus
brillant soleil d’été se seraient en vain efforcés d’y répandre.
En effet, les hommes qui déblayaient les toits paraissaient joyeux et de
bonne humeur ; ils s’appelaient d’une maison à l’autre, et de temps en temps
échangeaient en plaisantant une boule de neige (projectile assurément plus
inoffensif que maint sarcasme), riant de tout leur cœur quand elle atteignait
le but, et de grand cœur aussi quand elle venait à le manquer.
Les boutiques de marchands de volailles étaient encore à moitié
ouvertes, celles des fruitiers brillaient de toute leur splendeur. Ici de gros
paniers, ronds, au ventre rebondi, pleins de superbes marrons, s’étalant sur
les portes, comme les larges gilets de ces bons vieux gastronomes s’étalent
sur leur abdomen, semblaient prêts à tomber dans la rue, victimes de leur
corpulence apoplectique ; là des oignons d’Espagne rougeâtres, hauts en
couleur, aux larges flancs, rappelant par cet embonpoint heureux les moines
de leur patrie, et lançant, du haut de leurs tablettes, d’agaçantes œillades aux
jeunes filles qui passaient en jetant un coup d’œil discret sur les branches de
gui suspendues en guirlandes ; puis encore, des poires, des pommes
amoncelées en pyramides appétissantes ; des grappes de raisin, que les
marchands avaient eu l’attention délicate de suspendre aux endroits les plus
exposés à la vue, afin que les amateurs se sentissent venir l’eau à la bouche,
et pussent se rafraîchir gratis en passant ; des tas de noisettes, moussues et
brunes, faisant souvenir, par leur bonne odeur, d’anciennes promenades dans
les bois, où l’on avait le plaisir d’enfoncer jusqu’à la cheville au milieu des
feuilles sèches ; des biffins de Norfolk, dodues et brunes, qui faisaient
ressortir la teinte dorée des oranges et des citrons, et semblaient se
recommander avec instance par leur volume et leur apparence juteuse, pour
qu’on les emportât dans des sacs de papier, afin de les manger au dessert.
Les poissons d’or et d’argent, eux-mêmes, exposés dans des bocaux parmi
ces fruits de choix, quoique appartenant à une race triste et apathique,
paraissaient s’apercevoir, tout poissons qu’ils étaient, qu’il se passait
quelque chose d’extraordinaire, allaient et venaient, ouvrant la bouche tout
autour de leur petit univers, dans un état d’agitation hébétée.
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Et les épiciers donc ! oh ! les épiciers ! leurs boutiques étaient presque
fermées, moins peut-être un volet ou deux demeurés ouverts ; mais que de
belles choses se laissaient voir à travers ces étroites lacunes ! Ce n’était pas
seulement le son joyeux des balances retombant sur le comptoir, ou le
craquement de la ficelle sous les ciseaux qui la séparent vivement de sa
bobine pour envelopper les paquets, ni le cliquetis incessant des boîtes de
fer-blanc pour servir le thé ou le moka aux pratiques. Pan, pan, sur le
comptoir ; parais, disparais, elles voltigeaient entre les mains des garçons
comme les gobelets d’un escamoteur ; ce n’étaient pas seulement les
parfums mélangés du thé et du café si agréables à l’odorat, les raisins secs si
beaux et si abondants, les amandes d’une si éclatante blancheur, les bâtons
de cannelle si longs et si droits, les autres épices si délicieuses, les fruits
confits si bien glacés et tachetés de sucre candi, que leur vue seule
bouleversait les spectateurs les plus indifférents et les faisait sécher d’envie ;
ni les figues moites et charnues, ou les pruneaux de Tours et d’Agen, à la
rougeur modeste, au goût acidulé, dans leurs corbeilles richement décorées,
ni enfin toutes ces bonnes choses ornées de leur parure de fête ; mais il
fallait voir les pratiques, si empressées et si avides de réaliser les espérances
du jour, qu’elles se bousculaient à la porte, heurtaient violemment l’un
contre l’autre leurs paniers de provisions, oubliaient leurs emplettes sur le
comptoir, revenaient les chercher en courant, et commettaient mille erreurs
semblables de la meilleure humeur du monde, tandis que l’épicier et ses
garçons montraient tant de franchise et de rondeur, que les cœurs de cuivre
poli avec lesquels ils tenaient attachées par derrière leurs serpilières, étaient
l’image de leurs propres cœurs exposés au public pour passer une inspection
générale…, de beaux cœurs dorés, des cœurs à prendre, si vous voulez,
mesdemoiselles !
Mais bientôt les cloches appelèrent les bonnes gens à l’église ou à la
chapelle ; ils sortirent par troupes pour s’y rendre, remplissant les rues, dans
leurs plus beaux habits, et avec leurs plus joyeux visages. Au même
moment, d’une quantité de petites rues latérales, de passages et de cours sans
nom, s’élancèrent une multitude innombrable de personnes, portant leur
dîner chez le boulanger pour le mettre au four. La vue de ces pauvres gens
chargés de leurs galas parut beaucoup intéresser l’Esprit, car il se tint, avec
Scrooge à ses côtés, sur le seuil d’une boulangerie, et, soulevant le couvercle
des plats à mesure qu’ils passaient, il arrosait d’encens leur dîner avec sa
torche. C’était, en vérité, une torche fort extraordinaire que la sienne, car,
une fois ou deux, quelques porteurs de dîners s’étant adressé des paroles de
colère pour s’être heurtés un peu rudement dans leur empressement, il en fit
tomber sur eux quelques gouttes d’eau ; et aussitôt ces hommes reprirent
toute leur bonne humeur, s’écriant que c’était une honte de se quereller un
jour de Noël. Et rien de plus vrai ! mon Dieu ! rien de plus vrai !
Peu à peu les cloches se turent, les boutiques de boulangers se
fermèrent, mais il y avait comme un avant-goût réjouissant de tous ces
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dîners et des progrès de leur cuisson dans la vapeur humide qui dégelait en
l’air au-dessus de chaque four, dont le carreau fumait comme s’il cuisait
avec les plats.
« Y a-t-il donc une saveur particulière dans ces gouttes que vous faites
tomber de votre torche en la secouant ? demanda Scrooge.
? Certainement, il y a ma saveur, à moi.
? Est-ce qu’elle peut se communiquer à toute espèce de dîner
aujourd’hui ? demanda Scrooge.
? À tout dîner offert cordialement, et surtout aux plus pauvres.
? Pourquoi aux plus pauvres ?
? Parce que ce sont ceux qui en ont le plus besoin.
? Esprit, dit Scrooge après un instant de réflexion, je m’étonne alors
que, parmi tous les êtres qui remplissent les mondes situés autour de nous,
des esprits comme vous se soient chargés d’une commission aussi peu
charitable : celle de priver ces pauvres gens des occasions qui s’offrent à eux
de prendre un plaisir innocent.
? Moi ? s’écria l’esprit.
? Oui, puisque vous les privez du moyen de dîner tous les huit jours, et
cela le seul jour souvent où l’on puisse dire qu’ils dînent, continua Scrooge.
N’est-ce pas vrai ?
? Moi ! s’écria l’esprit.
? Certainement ; n’est-ce pas vous qui cherchez à faire fermer ces fours
le jour du sabbat ? dit Scrooge. Et cela ne revient-il pas au même ?
? Moi ! je cherche cela ! s’écria l’esprit.
? Pardonnez-moi, si je me trompe. Cela se fait en votre nom ou, du
moins, au nom de votre famille, dit Scrooge.
? Il y a, répondit l’esprit, sur cette terre où vous habitez, des hommes
qui ont la prétention de nous connaître et qui, sous notre nom, ne font que
servir leurs passions coupables, l’orgueil, la méchanceté, la haine, l’envie, la
bigoterie et l’égoïsme ; mais ils sont aussi étrangers à nous et à toute notre
famille que s’ils n’avaient jamais vu le jour. Rappelez-vous cela, et une autre
fois rendez-les responsables de leurs actes, mais non pas nous. »
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Scrooge le lui promit ; alors ils se transportèrent, invisibles comme ils
l’avaient été jusque-là, dans les faubourgs de la ville. Une faculté
remarquable du spectre (Scrooge l’avait observé déjà chez le boulanger)
était de pouvoir, nonobstant sa taille gigantesque, s’arranger de toute place,
sans être gêné, en sorte que, sous le toit le plus bas, il conservait la même
grâce, la même majesté surnaturelle qu’il eût pu le faire sous la voûte la plus
élevée d’un palais.
Peut-être était-ce le plaisir qu’éprouvait le bon Esprit à faire montre de
cette faculté singulière, ou bien encore la tendance de sa nature
bienveillante, généreuse, cordiale et sa sympathie pour les pauvres qui le
conduisit tout droit chez le commis de Scrooge ; c’est là, en effet, qu’il porta
ses pas, emmenant avec lui Scrooge, toujours cramponné à sa robe. Sur le
seuil de la porte, l’esprit sourit et s’arrêta pour bénir, en l’aspergeant de sa
torche, la demeure de Bob Cratchit. Voyez ! Bob n’avait lui-même que
quinze Bob par semaine ; chaque samedi il n’empochait que quinze
exemplaires de son nom de baptême, et pourtant le fantôme du Noël présent
n’en bénit pas moins sa petite maison composée de quatre chambres !
Alors se leva mistress Cratchit, la femme de Cratchit, pauvrement vêtue
d’une robe retournée, mais, en revanche, toute parée de rubans bon marché,
de ces rubans qui produisent, ma foi, un joli effet, pour la bagatelle de douze
sous. Elle mettait le couvert, aidée de Belinda Cratchit, la seconde de ses
filles, tout aussi enrubanée que sa mère, tandis que maître Pierre Cratchit
plongeait une fourchette dans la marmite remplie de pommes de terre et
ramenait jusque dans sa bouche les coins de son monstrueux col de chemise,
pas précisément son col de chemise, car c’était celle de son père ; mais Bob
l’avait prêtée ce jour-là, en l’honneur de Noël, à son héritier présomptif,
lequel, heureux de se voir si bien attifé, brûlait d’aller montrer son linge
dans les parcs fashionables. Et puis deux autres petits Cratchit, garçon et
fille, se précipitèrent dans la chambre en s’écriant qu’ils venaient de flairer
l’oie devant la boutique du boulanger, et qu’ils l’avaient bien reconnue pour
la leur. Ivres d’avance de la pensée d’une bonne sauce à la sauge et à
l’oignon, les petits gourmands se mirent à danser de joie autour de la table,
et portèrent aux nues maître Pierre Cratchit, le cuisinier du jour, tandis que
ce dernier (pas du tout fier, quoique son col de chemise fût si copieux, qu’il
menaçait de l’étouffer) soufflait le feu, tant et si bien que les pommes de
terre en retard rattrapèrent le temps perdu et vinrent taper, en bouillant,
contre le couvercle de la casserole, pour avertir qu’elles étaient bonnes à
retirer et à peler.
« Qu’est-ce qui peut donc retenir votre excellent père ? dit mistress
Cratchit. Et votre frère Tiny Tim ? et Martha ? Au dernier Noël, elle était
déjà arrivée depuis une demi-heure !
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? La voici, Martha, mère ! s’écria une jeune fille qui parut en même
temps.
? Voici Martha, mère ! répétèrent les deux petits Cratchit. Hourra ! si
vous saviez comme il y a une belle oie, Martha !
? Ah ! chère enfant, que le bon Dieu vous bénisse ! Comme vous venez
tard ! dit mistress Cratchit l’embrassant une douzaine de fois et la
débarrassant de son châle et de son chapeau avec une tendresse empressée.
? C’est que nous avions beaucoup d’ouvrage à terminer hier soir, ma
mère, répondit la jeune fille, et, ce matin, il a fallu le livrer !
? Bien ! bien ! n’y pensons plus, puisque vous voilà, dit mistress
Cratchit. Allons ! asseyez-vous près du feu et chauffez-vous, ma chère
enfant !
? Non, non ! voici papa qui vient, crièrent les deux petits Cratchit qu’on
voyait partout en même temps. Cache-toi, Martha, cache-toi ! »
Et Martha se cacha ; puis entra le petit Bob, le père Bob avec son cache-
nez pendant de trois pieds au moins devant lui, sans compter la frange ; ses
habits usés jusqu’à la corde étaient raccommodés et brossés soigneusement,
pour leur donner un air de fête ; Bob portait Tiny Tim sur son épaule. Hélas
! le pauvre Tiny Tim ! il avait une petite béquille et une mécanique en fer
pour soutenir ses jambes.
« Eh bien ! où est notre Martha ? s’écria Bob Cratchit en jetant les yeux
tout autour de lui.
? Elle ne vient pas, répondit mistress Cratchit.
? Elle ne vient pas ? dit Bob, frappé d’un abattement soudain et perdant,
en un clin d’œil, tout cet élan de gaieté avec lequel il avait porté Tiny Tim
depuis l’église, toujours courant comme son dada, un vrai cheval de course.
Elle ne vient pas ! un jour de Noël ! »
Martha ne put supporter de le voir ainsi contrarié, même pour rire ;
aussi n’attendit-elle pas plus longtemps pour sortir de sa cachette, derrière la
porte du cabinet, et courut-elle se jeter dans ses bras, tandis que les deux
petits Cratchit s’emparèrent de Tiny Tim et le portèrent dans la buanderie,
afin qu’il pût entendre le pouding chanter dans la casserole.
« Et comment s’est comporté le petit Tiny Tim ? demanda mistress
Cratchit après qu’elle eut raillé Bob de sa crédulité et que Bob eut embrassé
sa fille tout à son aise.
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? Comme un vrai bijou, dit Bob, et mieux encore. Obligé qu’il est de
demeurer si longtemps assis tout seul, il devient réfléchi, et on ne saurait
croire toutes les idées qui lui passent par la tête. Il me disait, en revenant,
qu’il espérait avoir été remarqué dans l’église par les fidèles, parce qu’il est
estropié, et que les chrétiens doivent aimer, surtout un jour de Noël, à se
rappeler celui qui a fait marcher les boiteux et voir les aveugles. »
La voix de Bob tremblait en répétant ces mots ; elle trembla plus encore
quand il ajouta que Tiny Tim devenait chaque jour plus fort et plus
vigoureux.
On entendit retentir sur le plancher son active petite béquille, et, à
l’instant, Tiny Tim rentra, escorté par le petit frère et la petite sœur jusqu’à
son tabouret près du feu. Alors Bob, retroussant ses manches par économie,
comme si, le pauvre garçon ! elles pouvaient s’user davantage, prit du
genièvre et des citrons et en composa dans un bol une sorte de boisson
chaude, qu’il fit mijoter sur la plaque après l’avoir agitée dans tous les sens ;
pendant ce temps, maître Pierre et les deux petits Cratchit, qu’on était sûr de
trouver partout, allèrent chercher l’oie, qu’ils rapportèrent bientôt en
procession triomphale.
À voir le tumulte causé par cette apparition, on aurait dit qu’une oie est
le plus rare de tous les volatiles, un phénomène emplumé, auprès duquel un
cygne noir serait un lieu commun ; et, en vérité, une oie était bien en effet
une des sept merveilles dans cette pauvre maison. Mistress Cratchit fit
bouillir le jus, préparé d’avance, dans une petite casserole ; maître Pierre
écrasa les pommes de terre avec une vigueur incroyable ; miss Belinda sucra
la sauce aux pommes ; Martha essuya les assiettes chaudes ; Bob fit asseoir
Tiny Tim près de lui à l’un des coins de la table ; les deux petits Cratchit
placèrent des chaises pour tout le monde, sans s’oublier eux-mêmes, et, une
fois en faction à leur poste, fourrèrent leurs cuillers dans leur bouche, pour
ne point céder à la tentation de demander de l’oie avant que vînt leur tour
d’être servis. Enfin, les plats furent mis sur la table, et l’on dit le bénédicité,
suivi d’un moment de silence général, lorsque mistress Cratchit, promenant
lentement son regard le long du couteau à découper, se prépara à le plonger
dans les flancs de la bête ; mais à peine l’eut-elle fait, à peine la farce si
longtemps attendue se fut-elle précipitée par cette ouverture, qu’un murmure
de bonheur éclata tout autour de la table, et Tiny Tim lui-même, excité par
les deux petits Cratchit, frappa sur la table avec le manche de son couteau, et
cria d’une voix faible : « Hourra ! »
Jamais on ne vit oie pareille ! Bob dit qu’il ne croyait pas qu’on en eût
jamais fait cuire une semblable. Sa tendreté, sa saveur, sa grosseur, son bon
marché, furent le texte commenté par l’admiration universelle ; avec la sauce
aux pommes et la purée de pommes de terre, elle suffit amplement pour le
dîner de toute la famille. « En vérité, dit mistress Cratchit apercevant un
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petit atome d’os resté sur un plat, on n’a pas seulement pu manger tout, » et
pourtant tout le monde en avait eu à bouche que veux-tu ; et les deux petits
Cratchit, en particulier, étaient barbouillés jusqu’aux yeux de sauce à la
sauge et à l’oignon. Mais alors, les assiettes ayant été changées par miss
Belinda, mistress Cratchit sortit seule, trop émue pour supporter la présence
de témoins, afin d’aller chercher le pouding et de l’apporter sur la table.
Supposez qu’il soit manqué ! supposez qu’il se brise quand on le
retournera ! supposez que quelqu’un ait sauté par-dessus le mur de l’arrière-
cour et l’ait volé pendant qu’on se régalait de l’oie ; à cette supposition, les
deux petits Cratchit devinrent blêmes ! Il n’y avait pas d’horreurs dont on ne
fît la supposition.
Oh ! oh ! quelle vapeur épaisse ! Le pouding était tiré du chaudron.
Quelle bonne odeur de lessive ! (c’était le linge qui l’enveloppait) Quel
mélange d’odeurs appétissantes, qui rappellent le restaurateur, le pâtissier de
la maison d’à côté et la blanchisseuse sa voisine ! C’était le pouding. Après
une demi-minute à peine d’absence, mistress Cratchit rentrait, le visage
animé, mais souriante et toute glorieuse, avec le pouding, semblable à un
boulet de canon tacheté, si dur, si ferme, nageant au milieu d’un quart de
pinte d’eau-de-vie enflammée et surmonté de la branche de houx consacrée à
Noël.
Oh ! quel merveilleux pouding ! Bob Cratchit déclara, et cela d’un ton
calme et sérieux, qu’il le regardait comme le chef-d’œuvre de mistress
Cratchit depuis leur mariage. Mistress Cratchit répondit qu’à présent qu’elle
n’avait plus ce poids sur le cœur, elle avouerait qu’elle avait eu quelques
doutes sur la quantité de farine. Chacun eut quelque chose à en dire, mais
personne ne s’avisa de dire, s’il le pensa, que c’était un bien petit pouding
pour une aussi nombreuse famille. Franchement, c’eût été bien vilain de le
penser ou de le dire. Il n’y a pas de Cratchit qui n’en eût rougi de honte.
Enfin, le dîner achevé, on enleva la nappe, un coup de balai fut donné
au foyer et le feu ravivé. Le grog fabriqué par Bob ayant été goûté et trouvé
parfait, on mit des pommes et des oranges sur la table et une grosse poignée
de marrons sous les cendres. Alors toute la famille se rangea autour du foyer
en cercle, comme disait Bob Cratchit, il voulait dire en demi-cercle : on mit
près de Bob tous les cristaux de la famille, savoir : deux verres à boire et un
petit verre à servir la crème dont l’anse était cassée. Qu’est-ce que cela fait ?
Ils n’en contenaient pas moins la liqueur bouillante puisée dans le bol tout
aussi bien que des gobelets d’or auraient pu le faire, et Bob la servit avec des
yeux rayonnants de joie, tandis que les marrons se fendaient avec fracas et
pétillaient sous la cendre. Alors Bob proposa ce toast :
« Un joyeux Noël pour nous tous, mes amis ! Que Dieu nous bénisse ! »
La famille entière fit écho.
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« Que Dieu bénisse chacun de nous ! » dit Tiny Tim le dernier de tous.
Il était assis très-près de son père sur son tabouret. Bob tenait sa petite
main flétrie dans la sienne, comme s’il eût voulu lui donner une marque plus
particulière de sa tendresse et le garder à ses côtés de peur qu’on ne vînt le
lui enlever.
« Esprit, dit Scrooge avec un intérêt qu’il n’avait jamais éprouvé
auparavant, dites-moi si Tiny Tim vivra.
? Je vois une place vacante au coin du pauvre foyer, répondit le spectre,
et une béquille sans propriétaire qu’on garde soigneusement. Si mon
successeur ne change rien à ces images, l’enfant mourra.
? Non, non, dit Scrooge. Oh ! non, bon esprit ! dites qu’il sera épargné.
? Si mon successeur ne change rien à ces images, qui sont l’avenir,
reprit le fantôme, aucun autre de ma race ne le trouvera ici. Eh bien ! après !
s’il meurt, il diminuera le superflu de la population. »
Scrooge baissa la tête lorsqu’il entendit l’esprit répéter ses propres
paroles, et il se sentit pénétré de douleur et de repentir.
« Homme, fit le spectre, si vous avez un cœur d’homme et non de
pierre, cessez d’employer ce jargon odieux jusqu’à ce que vous ayez appris
ce que c’est que ce superflu et où il se trouve. Voulez-vous donc décider
quels hommes doivent vivre, quels hommes doivent mourir ? Il se peut
qu’aux yeux de Dieu vous soyez moins digne de vivre que des millions de
créatures semblables à l’enfant de ce pauvre homme. Grand Dieu ! entendre
l’insecte sur la feuille déclarer qu’il y a trop d’insectes vivants parmi ses
frères affamés dans la poussière ! »
Scrooge s’humilia devant la réprimande de l’esprit, et, tout tremblant,
abaissa ses regards vers la terre. Mais il les releva bientôt en entendant
prononcer son nom.
« À M. Scrooge ! disait Bob ; je veux vous proposer la santé de M.
Scrooge, le patron de notre petit gala.
? Un beau patron, ma foi ! s’écria Mme Cratchit, rouge d’émotion ; je
voudrais le tenir ici, je lui en servirais un gala de ma façon, et il faudrait
qu’il eût bon appétit pour s’en régaler !
? Ma chère, reprit Bob… ; les enfants !… le jour de Noël !
? Il faut, en effet, que ce soit le jour de Noël, continua-t-elle, pour qu’on
boive à la santé d’un homme aussi odieux, aussi avare, aussi dur et aussi
insensible que M. Scrooge. Vous savez s’il est tout cela, Robert ! Personne
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ne le sait mieux que vous, pauvre ami !
? Ma chère, répondit Bob doucement,… le jour de Noël.
? Je boirai à sa santé pour l’amour de vous et en l’honneur de ce jour,
dit mistress Cratchit, mais non pour lui. Je lui souhaite donc une longue vie,
joyeux Noël et heureuse année ! Voilà-t-il pas de quoi le rendre bienheureux
et bien joyeux ! J’en doute. »
Les enfants burent à la santé de M. Scrooge après leur mère ; c’était la
première chose qu’ils ne fissent pas ce jour-là de bon cœur ; Tiny Tim but le
dernier, mais il aurait bien donné son toast pour deux sous. Scrooge était
l’ogre de la famille ; la mention de son nom jeta sur cette petite fête un
sombre nuage qui ne se dissipa complètement qu’après cinq grandes
minutes.
Ce temps écoulé, ils furent dix fois plus gais qu’avant, dès qu’on en eut
entièrement fini avec cet épouvantail de Scrooge. Bob Cratchit leur apprit
qu’il avait en vue pour Master Pierre une place qui lui rapporterait, en cas de
réussite, cinq schellings six pence par semaine. Les deux petits Cratchit
rirent comme des fous en pensant que Pierre allait entrer dans les affaires, et
Pierre lui-même regarda le feu d’un air pensif entre les deux pointes de son
col, comme s’il se consultait déjà pour savoir quelle sorte de placement il
honorerait de son choix quand il serait en possession de ce revenu
embarrassant.
Martha, pauvre apprentie chez une marchande de modes, raconta alors
quelle espèce d’ouvrage elle avait à faire, combien d’heures elle travaillait
sans s’arrêter, et se réjouit d’avance à la pensée qu’elle pourrait demeurer
fort tard au lit le lendemain matin, jour de repos passé à la maison. Elle
ajouta qu’elle avait vu, peu de jours auparavant, une comtesse et un lord, et
que le lord était bien à peu près de la taille de Pierre ; sur quoi Pierre tira si
haut son col de chemise, que vous n’auriez pu apercevoir sa tête si vous
aviez été là. Pendant tout ce temps, les marrons et le pot au grog circulaient
à la ronde, puis Tiny Tim se mit à chanter une ballade sur un enfant égaré au
milieu des neiges ; Tiny Tim avait une petite voix plaintive et chanta sa
romance à merveille, ma foi !
Il n’y avait rien dans tout cela de bien aristocratique. Ce n’était pas une
belle famille ; ils n’étaient bien vêtus ni les uns ni les autres ; leurs souliers
étaient loin d’être imperméables ; leurs habits n’étaient pas cossus ; Pierre
pouvait bien même avoir fait la connaissance, j’en mettrais ma main au feu,
avec la boutique de quelque fripier. Cependant ils étaient heureux,
reconnaissants, charmés les uns des autres et contents de leur sort ; et au
moment où Scrooge les quitta, ils semblaient de plus en plus heureux encore
à la lueur des étincelles que la torche de l’esprit répandait sur eux ; aussi les
suivit-il du regard, et en particulier Tiny Tim, sur lequel il tint l’œil fixé
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jusqu’au bout.
Cependant la nuit était venue, sombre et noire ; la neige tombait à gros
flocons, et, tandis que Scrooge parcourait les rues avec l’esprit, l’éclat des
feux pétillait dans les cuisines, dans les salons, partout, avec un effet
merveilleux. Ici, la flamme vacillante laissait voir les préparatifs d’un bon
petit dîner de famille, avec les assiettes qui chauffaient devant le feu, et des
rideaux épais d’un rouge foncé, qu’on allait tirer bientôt pour empêcher le
froid et l’obscurité de la rue. Là, tous les enfants de la maison s’élançaient
dehors dans la neige au-devant de leurs sœurs mariées, de leurs frères, de
leurs cousins, de leurs oncles, de leurs tantes, pour être les premiers à leur
dire bonjour. Ailleurs, les silhouettes des convives se dessinaient sur les
stores. Un groupe de belles jeunes filles, encapuchonnées, chaussées de
souliers fourrés, et causant toutes à la fois, se rendaient d’un pied léger chez
quelque voisin ; malheur alors au célibataire (les rusées magiciennes, elles le
savaient bien !) qui les y verrait faire leur entrée avec leur teint vermeil
animé par le froid !
À en juger par le nombre de ceux qu’ils rencontraient sur leur route se
rendant à d’amicales réunions, vous auriez pu croire qu’il ne restait plus
personne dans les maisons pour leur donner la bienvenue à leur arrivée,
quoique ce fût tout le contraire ; pas une maison où l’on n’attendît
compagnie, pas une cheminée où l’on n’eût empilé le charbon jusqu’à la
gorge. Aussi, Dieu du ciel ! comme l’esprit était ravi d’aise ! comme il
découvrait sa large poitrine ! comme il ouvrait sa vaste main ! comme il
planait au-dessus de cette foule, déversant avec générosité sa joie vive et
innocente sur tout ce qui se trouvait à sa portée ! Il n’y eut pas jusqu’à
l’allumeur de réverbères qui, dans sa course devant lui, marquant de points
lumineux les rues ténébreuses, tout habillé déjà pour aller passer sa soirée
quelque part, se mit à rire aux éclats lorsque l’esprit passa près de lui, bien
qu’il ne sût pas, le brave homme, qu’il eût en ce moment pour compagnie
Noël en personne.
Tout à coup, sans que le spectre eût dit un seul mot pour préparer son
compagnon à ce brusque changement, ils se trouvèrent au milieu d’un
marais triste, désert, parsemé de monstrueux tas de pierres brutes, comme si
c’eût été un cimetière de géants ; l’eau s’y répandait partout où elle voulait,
elle n’avait pas d’autre obstacle que la gelée qui la retenait prisonnière ; il ne
venait rien en ce triste lieu, si ce n’est de la mousse, des genêts et une herbe
chétive et rude. À l’horizon, du côté de l’ouest, le soleil couchant avait laissé
une traînée de feu d’un rouge ardent qui illumina un instant ce paysage
désolé, comme le regard étincelant d’un œil sombre, dont les paupières
s’abaissant peu à peu, jusqu’à ce qu’elles se ferment tout à fait, finirent par
se perdre complétement dans l’obscurité d’une nuit épaisse.
« Où sommes-nous ? demanda Scrooge.
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? Nous sommes où vivent les mineurs, ceux qui travaillent dans les
entrailles de la terre, répondit l’esprit ; mais ils me reconnaissent. Regardez !
»
Une lumière brilla à la fenêtre d’une pauvre hutte, et ils se dirigèrent
rapidement de ce côté. Passant à travers le mur de pierres et de boue, ils
trouvèrent une joyeuse compagnie assemblée autour d’un feu splendide. Un
vieux, vieux bonhomme et sa femme, leurs enfants, leurs petits-enfants, et
une autre génération encore, étaient tous là réunis, vêtus de leurs habits de
fête. Le vieillard, d’une voix qui s’élevait rarement au-dessus des sifflements
aigus du vent sur la lande déserte, leur chantait un Noël (déjà fort ancien
lorsqu’il n’était lui-même qu’un tout petit enfant) ; de temps en temps ils
reprenaient tous ensemble le refrain. Chaque fois qu’ils chantaient, le
vieillard sentait redoubler sa vigueur et sa verve ; mais chaque fois, dès
qu’ils se taisaient, il retombait dans sa première faiblesse.
L’esprit ne s’arrêta pas en cet endroit, mais ordonna à Scrooge de saisir
fortement sa robe et le transporta, en passant au-dessus du marais, où ? Pas à
la mer, sans doute ? Si, vraiment, à la mer. Scrooge, tournant la tête, vit avec
horreur, bien loin derrière eux, la dernière langue de terre, une rangée de
rochers affreux ; ses oreilles furent assourdies par le bruit des flots qui
tourbillonnaient, mugissaient avec le fracas du tonnerre et venaient se briser
au sein des épouvantables cavernes qu’ils avaient creusées, comme si, dans
les accès de sa rage, la mer eût essayé de miner la terre.
Bâti sur le triste récif d’un rocher à fleur d’eau, à quelques lieues du
rivage, et battu par les eaux tout le long de l’année avec un acharnement
furieux, se dressait un phare solitaire. D’énormes tas de plantes marines
s’accumulaient à sa base, et les oiseaux des tempêtes, engendrés par les
vents, peut-être comme les algues par les eaux, voltigeaient alentour,
s’élevant et s’abaissant tour à tour, comme les vagues qu’ils effleuraient
dans leur vol.
Mais, même en ce lieu, deux hommes chargés de la garde du phare
avaient allumé un feu qui jetait un rayon de clarté sur l’épouvantable mer, à
travers l’ouverture pratiquée dans l’épaisse muraille. Joignant leurs mains
calleuses par-dessus la table grossière devant laquelle ils étaient assis, ils se
souhaitaient l’un à l’autre un joyeux Noël en buvant leur grog, et le plus âgé
des deux dont le visage était racorni et couturé par les intempéries de l’air,
comme une de ces figures sculptées à la proue d’un vieux bâtiment, entonna
de sa voix rauque un chant sauvage qu’on aurait pu prendre lui-même pour
un coup de vent pendant l’orage.
Le spectre allait toujours au-dessus de la mer sombre et houleuse,
toujours, toujours, jusqu’à ce que dans son vol rapide, bien loin de la terre et
de tout rivage, comme il l’apprit à Scrooge, ils s’abattirent sur un vaisseau et
se placèrent tantôt près du timonier à la roue du gouvernail, tantôt à la vigie
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sur l’avant, ou à côté des officiers de quart, visitant ces sombres et
fantastiques figures dans les différents postes où ils montaient leur faction.
Mais chacun de ces hommes fredonnait un chant de Noël, ou pensait à Noël,
ou rappelait à voix basse à son compagnon quelque Noël passé, avec les
espérances qui s’y rattachent d’un retour heureux au sein de la famille. Tous,
à bord, éveillés ou endormis, bons ou méchants, avaient échangé les uns
avec les autres, ce matin-là, une parole plus bienveillante qu’en aucun autre
jour de l’année ; tous avaient pris une part plus ou moins grande à ses joies ;
ils s’étaient tous souvenus de leurs parents ou de leurs amis absents, comme
ils avaient espéré tous qu’à leur tour ceux qui leur étaient chers éprouvaient
dans le même moment le même plaisir à penser à eux.
Ce fut une grande surprise pour Scrooge, tandis qu’il prêtait l’oreille
aux gémissements plaintifs du vent, et qu’il songeait à ce qu’avait de
solennel un semblable voyage au milieu des ténèbres, par-dessus des abîmes
inconnus dont les profondeurs étaient des secrets aussi impénétrables que la
mort ; ce fut une grande surprise pour Scrooge, ainsi plongé dans ses
réflexions, d’entendre un rire joyeux. Mais sa surprise devint bien plus
grande encore quand il reconnut que cet éclat de rire avait été poussé par son
neveu, et se vit lui-même dans une chambre parfaitement éclairée, chaude,
brillante de propreté, avec l’esprit à ses côtés, souriant et jetant sur ce même
neveu des regards pleins de douceur et de complaisance.
« Ah ! ah ! ah ! faisait le neveu de Scrooge. Ah ! ah ! ah ! »
S’il vous arrivait, par un hasard peu probable, de rencontrer un homme
qui sût rire de meilleur cœur que le neveu de Scrooge, tout ce que je puis
vous dire, c’est que j’aimerais à faire aussi sa connaissance. Faites-moi le
plaisir de me le présenter, et je cultiverai sa société.
Par une heureuse, juste et noble compensation des choses d’ici-bas, si la
maladie et le chagrin sont contagieux, il n’y a rien qui le soit plus
irrésistiblement aussi que le rire et la bonne humeur. Pendant que le neveu
de Scrooge riait de cette manière, se tenant les côtes, et faisant faire à son
visage les contorsions les plus extravagantes, la nièce de Scrooge, sa nièce
par alliance, riait d’aussi bon cœur que lui ; leurs amis réunis chez eux
n’étaient pas le moins du monde en arrière et riaient également à gorge
déployée. Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah !
« Oui, ma parole d’honneur, il m’a dit, s’écria le neveu de Scrooge, que
Noël était une sottise. Et il le pensait !
? Ce n’en est que plus honteux pour lui, Fred ! » dit la nièce de Scrooge
avec indignation. Car, parlez-moi des femmes, elles ne font jamais rien à
demi ; elles prennent tout au sérieux.
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La nièce de Scrooge était jolie, excessivement jolie, avec un charmant
visage, un air naïf, candide : une ravissante petite bouche qui semblait faite
pour être baisée, et elle l’était, sans aucun doute ; sur le menton, quantité de
petites fossettes qui se fondaient l’une dans l’autre lorsqu’elle riait, et les
deux yeux les plus vifs, les plus pétillants que vous ayez jamais vus
illuminer la tête d’une jeune fille ; en un mot, sa beauté avait quelque chose
de provoquant peut-être, mais on voyait bien aussi qu’elle était prête à
donner satisfaction. Oh ! mais, satisfaction complète.
« C’est un drôle de corps, le vieux bonhomme ! dit le neveu de Scrooge
; c’est vrai, et il pourrait être plus agréable, mais ses défauts portent avec eux
leur propre châtiment, et je n’ai rien à dire contre lui.
? Je crois qu’il est très-riche, Fred ? poursuivit la nièce de Scrooge ; au
moins, vous me l’avez toujours dit.
? Qu’importe sa richesse, ma chère amie, reprit son mari ; elle ne lui est
d’aucune utilité ; il ne s’en sert pour faire du bien à personne, pas même à
lui. Il n’a pas seulement la satisfaction de penser… ah ! ah ! ah !… que c’est
nous qu’il en fera profiter bientôt.
? Tenez ! je ne peux pas le souffrir, » continua la nièce. Les sœurs de la
nièce de Scrooge et toutes les autres dames présentes exprimèrent la même
opinion.
« Oh ! bien, moi, dit le neveu, je suis plus tolérant que vous ; j’en suis
seulement peiné pour lui, et jamais je ne pourrais lui en vouloir quand même
j’en aurais envie, car enfin, qui souffre de ses boutades et de sa mauvaise
humeur ? Lui, lui seul. Ce que j’en dis, ce n’est pas parce qu’il s’est mis en
tête de ne pas nous aimer assez pour venir dîner avec nous ; car, après tout, il
n’a perdu qu’un méchant dîner…
? Vraiment ! eh bien ! je pense, moi, qu’il perd un fort bon dîner, » dit
sa petite femme l’interrompant. Tous les convives furent du même avis, et
on doit reconnaître qu’ils étaient juges compétents en cette matière,
puisqu’ils venaient justement de le manger ; dans ce moment, le dessert était
encore sur la table, et ils se pressaient autour du feu, à la lueur de la lampe.
« Ma foi ! je suis enchanté de l’apprendre, reprit le neveu de Scrooge,
parce que je n’ai pas grande confiance dans le talent de ces jeunes
ménagères. Qu’en dites-vous, Topper ? »
Topper avait évidemment jeté les yeux sur une des sœurs de la nièce de
Scrooge, car il répondit qu’un célibataire était un misérable paria qui n’avait
pas le droit d’exprimer une opinion sur ce sujet ; et là-dessus, la sœur de la
nièce de Scrooge, la petite femme rondelette que vous voyez là-bas avec un
fichu de dentelles, pas celle qui porte à la main un bouquet de roses, se mit à
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rougir.
« Continuez donc ce que vous alliez nous dire, Fred, dit la petite femme
en frappant des mains. Il n’achève jamais ce qu’il a commencé ! Que c’est
donc ridicule ! »
Le neveu de Scrooge s’abandonna bruyamment à un nouvel accès
d’hilarité, et, comme il était impossible de se préserver de la contagion,
quoique la petite sœur potelée essayât apparemment de le faire en respirant
force vinaigre aromatique, tout le monde sans exception suivit son exemple.
« J’allais ajouter seulement, dit le neveu de Scrooge, qu’en nous faisant
mauvais visage et en refusant de venir se réjouir avec nous, il perd quelques
moments de plaisir qui ne lui auraient pas fait de mal. À coup sûr, il se prive
d’une compagnie plus agréable qu’il ne saurait en trouver dans ses propres
pensées, dans son vieux comptoir humide ou au milieu de ses chambres
poudreuses. Cela n’empêche pas que je compte bien lui offrir chaque année
la même chance, que cela lui plaise ou non, car j’ai pitié de lui. Libre à lui de
se moquer de Noël jusqu’à sa mort, mais il ne pourra s’empêcher d’en avoir
meilleure opinion, j’en suis sûr, lorsqu’il me verra venir tous les ans,
toujours de bonne humeur, lui dire : « Oncle Scrooge, comment vous portez-
vous ? » Si cela pouvait seulement lui donner l’idée de laisser douze cents
francs à son pauvre commis, ce serait déjà quelque chose. Je ne sais pas,
mais pourtant je crois bien l’avoir ébranlé hier. »
Ce fut à leur tour de rire maintenant à l’idée présomptueuse qu’il eût pu
ébranler Scrooge. Mais comme il avait un excellent caractère, et qu’il ne
s’inquiétait guère de savoir pourquoi on riait, pourvu que l’on rît, il les
encouragea dans leur gaieté en faisant circuler joyeusement la bouteille.
Après le thé, on fit un peu de musique ; car c’était une famille de
musiciens qui s’entendaient à merveille, je vous assure, à chanter des ariettes
et des ritournelles, surtout Topper, qui savait faire gronder sa basse comme
un artiste consommé, sans avoir besoin de gonfler les larges veines de son
front, ni de devenir rouge comme une écrevisse. La nièce de Scrooge pinçait
très-bien de la harpe : entre autres morceaux, elle joua un simple petit air (un
rien que vous auriez pu apprendre à siffler en deux minutes), justement l’air
favori de la jeune fille qui allait autrefois chercher Scrooge à sa pension,
comme le fantôme de Noël passé le lui avait rappelé. À ces sons bien
connus, tout ce que le spectre lui avait montré alors se présenta de nouveau à
son souvenir ; de plus en plus attendri, il songea que, s’il avait pu souvent
entendre cet air, depuis de longues années, il aurait sans doute cultivé de ses
propres mains, pour son bonheur, les douces affections de la vie, ce qui
valait mieux que d’aiguiser la bêche impatiente du fossoyeur qui avait
enseveli Jacob Marley.
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Mais la soirée ne fut pas consacrée tout entière à la musique. Au bout de
quelques instants, on joua aux gages touchés, car il faut bien redevenir
enfants quelquefois, surtout à Noël, un jour de fête fondé par un Dieu enfant.
Attention ! voilà qu’on commence d’abord par une partie de colin-maillard.
Oh ! le tricheur de Topper ! Il fait semblant de ne pas voir avec son bandeau,
mais, n’ayez pas peur, il n’a pas ses yeux dans sa poche. Je suis sûr qu’il
s’est entendu avec le neveu de Scrooge, et que l’Esprit de Noël présent ne
s’y est pas laissé prendre. La manière dont le soi-disant aveugle poursuit la
petite sœur rondelette au fichu de dentelle est une véritable insulte à la
crédulité de la nature humaine. Qu’elle renverse le garde-feu, qu’elle roule
par-dessus les chaises, qu’elle aille se cogner contre le piano, ou bien qu’elle
s’étouffe dans les rideaux, partout où elle va, il y va ; il sait toujours
reconnaître où est la petite sœur rondelette ; il ne veut attraper personne
autre ; vous avez beau le heurter en courant, comme tant d’autres l’ont fait
exprès, il fera bien semblant de chercher à vous saisir, avec une maladresse
qui fait injure à votre intelligence, mais à l’instant il ira se jeter de côté dans
la direction de la petite sœur rondelette. « Ce n’est pas de franc jeu, » dit-elle
souvent en fuyant, et elle a raison ; mais lorsqu’il l’attrape à la fin, quand, en
dépit de ses mouvements rapides pour lui échapper, et de tous les
frémissements de sa robe de soie froissée à chaque meuble, il est parvenu à
l’acculer dans un coin, d’où elle ne peut plus sortir, sa conduite alors devient
vraiment abominable. Car, sous prétexte qu’il ne sait pas qui c’est, il faut
qu’il touche sa coiffure ; sous prétexte de s’assurer de son identité, il se
permet de toucher certaine bague qu’elle porte au doigt, de manier certaine
chaîne passée autour de son cou. Le vilain monstre ! aussi nul doute qu’elle
ne lui en dise sa façon de penser, maintenant que, le mouchoir ayant passé
sur les yeux d’une autre personne, ils ont ensemble un entretien si
confidentiel, derrière les rideaux, dans l’embrasure de la fenêtre !
La nièce de Scrooge n’était pas de la partie de colin-maillard ; elle était
demeurée dans un bon petit coin de la salle, assise à son aise sur un fauteuil
avec un tabouret sous les pieds ; le fantôme et Scrooge se tenaient debout
derrière elle ; mais, par exemple, elle prenait part aux gages touchés et fut
particulièrement admirable à Comment l’aimez-vous ? avec toutes les lettres
de l’alphabet. De même au jeu de Où, quand et comment, elle était fort
habile, et, à la joie secrète du neveu de Scrooge, elle battait à plates coutures
toutes ses sœurs, quoiqu’elles ne fussent pas sottes, non ; demandez plutôt à
Topper. Il se trouvait bien là environ une vingtaine d’invités, tant jeunes que
vieux, mais tout le monde jouait, jusqu’à Scrooge lui-même, qui, oubliant
tout à fait, tant il s’intéressait à cette scène, qu’on ne pouvait entendre sa
voix, criait tout haut les mots qu’on donnait à deviner ; et il rencontrait juste
fort souvent je dois l’avouer, car l’aiguille la plus pointue, la meilleure
Whitechapel, garantie pour ne pas couper le fil, n’est pas plus finie ni plus
déliée que l’esprit de Scrooge, avec l’air benêt qu’il se donnait exprès pour
attraper le monde.
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Le spectre prenait plaisir à le voir dans ces dispositions, et il le regardait
d’un air si rempli de bienveillance, que Scrooge lui demanda en grâce,
comme l’eût fait un enfant, de rester jusqu’après le départ des conviés. Mais,
pour ce qui est de cela, l’esprit lui dit que c’était une chose impossible.
« Voici un nouveau jeu, dit Scrooge. Une demi-heure, esprit, seulement
une demi-heure ! »
C’était le jeu appelé Oui et non, le neveu de Scrooge devait penser à
quelque chose et les autres chercher à deviner ce à quoi il pensait ; il ne
répondait à toutes leurs questions que par oui et par non, suivant le cas. Le
feu roulant d’interrogations auxquelles il se vit exposé lui arracha
successivement une foule d’aveux : qu’il pensait à un animal, que c’était un
animal vivant, un animal désagréable, un animal sauvage, un animal qui
grondait et grognait quelquefois, qui d’autres fois parlait, qui habitait
Londres, qui se promenait dans les rues, qu’on ne montrait pas pour de
l’argent, qui n’était mené en laisse par personne, qui ne vivait pas dans une
ménagerie, qu’on ne tuait jamais à l’abattoir, et qui n’était ni un cheval, ni
un âne, ni une vache, ni un taureau, ni un tigre, ni un chien, ni un cochon, ni
un chat, ni un ours. À chaque nouvelle question qui lui était adressée, ce
gueux de neveu partait d’un nouvel éclat de rire, et il lui en prenait de telles
envies, qu’il était obligé de se lever du sofa pour trépigner sur le parquet. À
la fin, la sœur rondelette, prise à son tour d’un fou rire, s’écria :
« Je l’ai trouvé ! je le tiens, Fred ! Je sais ce que c’est.
? Qu’est-ce donc ? demanda Fred.
? C’est votre oncle Scro-o-o-o-oge ! »
C’était cela même. L’admiration fut le sentiment général, quoique
quelques personnes fissent remarquer que la réponse à cette question « Est-
ce un ours ? » aurait dû être « Oui ; » d’autant plus qu’il avait suffi dans ce
cas d’une réponse négative pour détourner leurs pensées de M. Scrooge, en
supposant qu’elles se fussent portées sur lui d’abord.
« Eh bien ! il a singulièrement contribué à nous divertir, dit Fred, et
nous serions de véritables ingrats si nous ne buvions à sa santé. Voici
justement que nous tenons à la main chacun un verre de punch au vin ; ainsi
donc : À l’oncle Scrooge !
? Soit ! à l’oncle Scrooge ! s’écrièrent-ils tous.
? Un joyeux Noël et une bonne année au vieillard, n’importe ce qu’il est
! dit le neveu de Scrooge. Il n’accepterait pas ce souhait de ma bouche, mais
il l’aura néanmoins. À l’oncle Scrooge ! »
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L’oncle Scrooge s’était laissé peu à peu si bien gagner par l’hilarité
générale, il se sentait le cœur si léger, qu’il aurait fait raison à la compagnie
quoiqu’elle ne s’aperçût pas de sa présence, et prononcé un discours de
remercîment que personne n’eût entendu, si le spectre lui en avait donné le
temps. Mais la scène entière disparut comme le neveu prononçait la dernière
parole de son toast ; et déjà Scrooge et l’esprit avaient repris le cours de
leurs voyages.
Ils virent beaucoup de pays, allèrent fort loin et visitèrent un grand
nombre de demeures, et toujours avec d’heureux résultats pour ceux que
Noël approchait. L’esprit se tenait auprès du lit des malades, et ils oubliaient
leurs maux sur la terre étrangère, et l’exilé se croyait pour un moment
transporté au sein de la patrie. Il visitait une âme en lutte avec le sort et
aussitôt elle s’ouvrait à des sentiments de résignation et à l’espoir d’un
meilleur avenir. Il abordait les pauvres, et aussitôt ils se croyaient riches.
Dans les maisons de charité, les hôpitaux, les prisons, dans tous ces refuges
de la misère, où l’homme vain et orgueilleux n’avait pu abuser de sa petite
autorité si passagère pour en interdire l’entrée et en barrer la porte à l’esprit,
il laissait sa bénédiction et enseignait à Scrooge ses préceptes charitables.
Ce fut là une longue nuit, si toutes ces choses s’accomplirent seulement
en une nuit ; mais Scrooge en douta, parce qu’il lui semblait que plusieurs
fêtes de Noël avaient été condensées dans l’espace de temps qu’ils passèrent
ensemble. Une chose étrange aussi, c’est que, tandis que Scrooge
n’éprouvait aucune modification dans sa forme extérieure, le fantôme
devenait plus vieux, visiblement plus vieux. Scrooge avait remarqué ce
changement, mais il n’en dit pas un mot, jusqu’à ce que, au sortir d’un lieu,
où une réunion d’enfants célébrait les Rois, jetant les yeux sur l’esprit quand
ils furent seuls, il s’aperçut que ses cheveux avaient blanchi.
« La vie des esprits est-elle donc si courte ? demanda-t-il.
? Ma vie sur ce globe est très-courte, en effet, répondit le spectre. Elle
finit cette nuit.
? Cette nuit ! s’écria Scrooge.
? Ce soir, à minuit. Écoutez ! L’heure approche. »
En ce moment, l’horloge sonnait les trois quarts de onze heures.
« Pardonnez-moi l’indiscrétion de ma demande, dit Scrooge, qui
regardait attentivement la robe de l’esprit, mais je vois quelque chose
d’étrange et qui ne vous appartient pas, sortir de dessous votre robe. Est-ce
un pied ou une griffe ?
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? Ce pourrait être une griffe, à en juger par la chair qui est au-dessus,
répondit l’esprit avec tristesse. Regardez. »
Des plis de sa robe, il dégagea deux enfants, deux créatures misérables,
abjectes, effrayantes, hideuses, repoussantes, qui s’agenouillèrent à ses pieds
et se cramponnèrent à son vêtement.
« Oh ! homme ! regarde, regarde à tes pieds ! » cria le fantôme.
C’étaient un garçon et une fille, jaunes, maigres, couverts de haillons,
au visage renfrogné, féroces, quoique rampants dans leur abjection. Une
jeunesse gracieuse aurait dû remplir leurs joues et répandre sur leur teint ses
plus fraîches couleurs ; au lieu de cela, une main flétrie et desséchée, comme
celle du Temps, les avait ridés, amaigris, décolorés ; ces traits où les anges
auraient dû trôner, les démons s’y cachaient plutôt pour lancer de là des
regards menaçants. Nul changement, nulle dégradation, nulle décomposition
de l’espèce humaine, à aucun degré, dans tous les mystères les plus
merveilleux de la création, n’ont produit des monstres à beaucoup près aussi
horribles et aussi effrayants.
Scrooge recula, pâle de terreur ; ne voulant pas blesser l’esprit, leur père
peut-être, il essaya de dire que c’étaient de beaux enfants, mais les mots
s’arrêtèrent d’eux-mêmes dans sa gorge, pour ne pas se rendre complices
d’un mensonge si énorme.
« Esprit ! est-ce que ce sont vos enfants ? »
Scrooge n’en put dire davantage.
« Ce sont les enfants des hommes, dit l’esprit, laissant tomber sur eux
un regard, et ils s’attachent à moi pour me porter plainte contre leurs pères.
Celui-là est l’ignorance ; celle-ci la misère. Gardez-vous de l’un et de l’autre
et de toute leur descendance, mais surtout du premier, car sur son front je
vois écrit : Condamnation. Hâte-toi, Babylone, dit-il en étendant sa main
vers la cité ; hâte-toi d’effacer ce mot qui te condamne plus que lui ; toi à ta
ruine, comme lui au malheur. Ose dire que tu n’en es pas coupable ;
calomnie même ceux qui t’accusent : Cela peut servir au succès de tes
desseins abominables. Mais gare la fin !
? N’ont-ils donc aucun refuge, aucune ressource ? s’écria Scrooge.
? N’y a-t-il pas des prisons ? dit l’esprit, lui renvoyant avec ironie pour
la dernière fois ses propres paroles. N’y a-t-il pas des maisons de force ? »
L’horloge sonnait minuit.
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Scrooge chercha du regard le spectre et ne le vit plus. Quand le dernier
son cessa de vibrer, il se rappela la prédiction du vieux Jacob Marley, et,
levant les yeux, il aperçut un fantôme à l’aspect solennel, drapé dans une
robe à capuchon et qui venait à lui glissant sur la terre comme une vapeur.
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IV
Le dernier des esprits
Le fantôme approchait d’un pas lent, grave et silencieux. Quand il fut
arrivé près de Scrooge, celui-ci fléchit le genou, car cet esprit semblait
répandre autour de lui, dans l’air qu’il traversait, une terreur sombre et
mystérieuse.
Une longue robe noire l’enveloppait tout entier et cachait sa tête, son
visage, sa forme, ne laissant rien voir qu’une de ses mains étendues, sans
quoi il eût été très-difficile de détacher cette figure des ombres de la nuit, et
de la distinguer de l’obscurité complète dont elle était environnée.
Quand Scrooge vint se placer à ses côtés, il reconnut que le spectre était
d’une taille élevée et majestueuse, et que sa mystérieuse présence le
remplissait d’une crainte solennelle. Mais il n’en sut pas davantage, car
l’esprit ne prononçait pas une parole et ne faisait aucun mouvement.
« Suis-je en la présence du spectre de Noël à venir ? » dit Scrooge.
L’esprit ne répondit rien, mais continua de tenir la main tendue en
avant.
« Vous allez me montrer les ombres des choses qui ne sont pas arrivées
encore et qui arriveront dans la suite des temps, poursuivit Scrooge. N’est-ce
pas, esprit ? »
La partie supérieure de la robe du fantôme se contracta un instant par le
rapprochement de ses plis, comme si le spectre avait incliné la tête. Ce fut la
seule réponse qu’il en obtint.
Quoique habitué déjà au commerce des esprits, Scrooge éprouvait une
telle frayeur en présence de ce spectre silencieux, que ses jambes tremblaient
sous lui et qu’il se sentit à peine la force de se tenir debout, quand il se
prépara à le suivre. L’esprit s’arrêta un moment, comme s’il eût remarqué
son trouble et qu’il eût voulu lui donner le temps de se remettre.
Mais Scrooge n’en fut que plus agité ; un frisson de terreur vague
parcourait tous ses membres, quand il venait à songer que derrière ce sombre
linceul, des yeux de fantôme étaient attentivement fixés sur lui, et que,
malgré tous ses efforts, il ne pouvait voir qu’une main de spectre et une
grande masse noirâtre.
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« Esprit de l’avenir ! s’écria-t-il ; je vous redoute plus qu’aucun des
spectres que j’aie encore vus ! Mais, parce que je sais que vous vous
proposez mon bien, et parce que j’espère vivre de manière à être un tout
autre homme que je n’étais, je suis prêt à vous accompagner avec un cœur
reconnaissant. Ne me parlerez-vous pas ? »
Point de réponse. La main seule était toujours tendue droit devant eux.
« Guidez-moi ! dit Scrooge, guidez-moi ! La nuit avance rapidement ;
c’est un temps précieux pour moi, je le sais. Esprit, guidez-moi. »
Le fantôme s’éloigna de la même manière qu’il était venu. Scrooge le
suivit dans l’ombre de sa robe, et il lui sembla que cette ombre le soulevait
et l’emportait avec elle.
On ne pourrait pas dire précisément qu’ils entrèrent dans la ville, ce fut
plutôt la ville qui sembla surgir autour d’eux et les entourer de son propre
mouvement. Toutefois, ils étaient au cœur même de la cité, à la bourse,
parmi les négociants qui allaient deçà et delà en toute hâte, faisant sonner
l’argent dans leurs poches, se groupant pour causer affaires, regardant à leurs
montres et jouant d’un air pensif avec leurs grandes breloques, etc., etc.,
comme Scrooge les avait vus si souvent.
L’esprit s’arrêta près d’un petit groupe de ces capitalistes. Scrooge,
remarquant la direction de sa main tendue de leur côté, s’approcha pour
entendre la conversation.
« Non…, disait un grand et gros homme avec un menton monstrueux, je
n’en sais pas davantage ; je sais seulement qu’il est mort.
? Quand est-il mort ? demanda un autre.
? La nuit dernière, je crois.
? Comment, et de quoi est-il mort ? dit un troisième personnage en
prenant une énorme prise de tabac dans une vaste tabatière. Je croyais qu’il
ne mourrait jamais…
? Il n’y a que Dieu qui le sache, reprit le premier avec un bâillement.
? Qu’a-t-il fait de son argent ? demanda un monsieur à la face rubiconde
dont le bout du nez était orné d’une excroissance de chair qui pendillait sans
cesse comme les caroncules d’un dindon.
? Je n’en sais trop rien, dit l’homme au double menton en bâillant de
nouveau. Peut-être l’a-t-il laissé à sa société ; en tout cas, ce n’est pas à moi
qu’il l’a laissé : voilà tout ce que je sais. »
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Cette plaisanterie fut accueillie par un rire général.
« Il est probable, dit le même interlocuteur, que les chaises ne lui
coûteront pas cher à l’église, non plus que les voitures ; car, sur mon âme, je
ne connais personne qui soit disposé à aller à son enterrement. Si nous
faisions la partie d’y aller sans invitation !
? Cela m’est égal, s’il y a une collation, fit observer le monsieur à la
loupe ; mais je veux être nourri pour la peine.
? Eh bien ! après tout, dit celui qui avait parlé le premier, je vois que je
suis encore le plus désintéressé de vous tous, car je n’y allais pas pour qu’on
me donnât des gants noirs, je n’en porte pas ; ni pour sa collation, je ne
goûte jamais ; et pourtant je m’offre à y aller, si quelqu’un veut venir avec
moi. C’est que, voyez-vous, en y réfléchissant je ne suis pas sûr le moins du
monde de n’avoir pas été son plus intime ami, car nous avions l’habitude de
nous arrêter pour échanger quelques mots toutes les fois que nous nous
rencontrions. Adieu, messieurs ; au revoir ! »
Le groupe se dispersa et alla se mêler à d’autres. Scrooge reconnaissait
tous ces personnages : il regarda l’esprit comme pour lui demander
l’explication de ce qu’il venait d’entendre.
Le fantôme se glissa dans une rue et montra du doigt deux individus qui
s’abordaient. Scrooge écouta encore, croyant trouver là le mot de l’énigme.
Il les reconnaissait également très-bien ; c’étaient deux négociants,
riches et considérés. Il s’était toujours piqué d’être bien placé dans leur
estime, au point de vue des affaires, s’entend, purement et simplement au
point de vue des affaires.
« Comment vous portez-vous ? dit l’un.
? Et vous ? répondit l’autre.
? Bien ! dit le premier. Le vieux Gobseck a donc enfin son compte, hein
?
? On me l’a dit… ; il fait froid, n’est-ce pas ?
? Peuh ! Un temps de la saison ! temps de Noël. Vous ne patinez pas, je
suppose ?
? Non, non ; j’ai bien autre chose à faire. Bonjour. »
Pas un mot de plus. Telles furent leur rencontre, leur conversation et
leur séparation.
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Scrooge eut d’abord la pensée de s’étonner que l’esprit attachât une telle
importance à des conversations en apparence si triviales ; mais intimement
convaincu qu’elles devaient avoir un sens caché, il se mit à considérer, à part
lui, quel il pouvait être selon toutes les probabilités. Il était difficile qu’elles
se rapportassent à la mort de Jacob, son vieil associé ; du moins, la chose ne
paraissait pas vraisemblable, car cette mort appartenait au passé, et le spectre
avait pour département l’avenir : il ne voyait non plus personne de ses
connaissances à qui il pût les appliquer. Toutefois, ne doutant pas que,
quelle que fût celle à qui il convenait d’en faire l’application, elles ne
renfermassent une leçon secrète à son adresse, et pour son bien, il résolut de
recueillir avec soin chacune des paroles qu’il entendrait et chacune des
choses qu’il verrait, mais surtout d’observer attentivement sa propre image
lorsqu’elle lui apparaîtrait, persuadé que la conduite de son futur lui-même
lui donnerait la clef de cette énigme et en rendrait la solution facile.
Il se chercha donc en ce lieu ; mais un autre occupait sa place
accoutumée, dans le coin qu’il affectionnait particulièrement, et, quoique
l’horloge indiquât l’heure où il venait d’ordinaire à la Bourse, il ne vit
personne qui lui ressemblât, parmi cette multitude qui se pressait sous le
porche pour y entrer. Cela le surprit peu, néanmoins, car depuis ses
premières visions, il avait médité dans son esprit un changement de vie ; il
pensait, il espérait que son absence était une preuve qu’il avait mis ses
nouvelles résolutions en pratique.
Le fantôme se tenait à ses côtés, immobile, sombre, toujours le bras
tendu. Quand Scrooge sortit de sa rêverie, il s’imagina, au mouvement de la
main et d’après la position du spectre vis-à-vis de lui, que ses yeux invisibles
le regardaient fixement. Cette pensée le fit frissonner de la tête aux pieds.
Quittant le théâtre bruyant des affaires, ils allèrent dans un quartier
obscur de la ville, où Scrooge n’avait pas encore pénétré, quoiqu’il en
connût parfaitement les êtres et la mauvaise renommée. Les rues étaient
sales et étroites, les boutiques et les maisons misérables, les habitants à demi
nus, ivres, mal chaussés, hideux. Des allées et des passages sombres, comme
autant d’égouts, vomissaient leurs odeurs repoussantes, leurs immondices et
leurs ignobles habitants dans ce labyrinthe de rues ; tout le quartier respirait
le crime, l’ordure, la misère.
Au fond de ce repaire infâme on voyait une boutique basse, s’avançant
en saillie sous le toit d’un auvent, dans laquelle on achetait le fer, les vieux
chiffons, les vieilles bouteilles, les os, les restes des assiettes du dîner d’hier
au soir. Sur le plancher, à l’intérieur, étaient entassés des clefs rouillées, des
clous, des chaînes, des gonds, des limes, des plateaux de balances, des poids
et toute espèce de ferraille. Des mystères que peu de personnes eussent été
curieuses d’approfondir s’agitaient peut-être sous ces monceaux de guenilles
repoussantes, sous ces masses de graisse corrompue et ces sépulcres
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d’ossements. Assis au milieu des marchandises dont il trafiquait, près d’un
réchaud de vieilles briques, un sale coquin, aux cheveux blanchis par l’âge
(il avait près de soixante-dix ans), s’abritait contre l’air froid du dehors, au
moyen d’un rideau crasseux, composé de lambeaux dépareillés suspendus à
une ficelle, et fumait sa pipe en savourant avec délices la volupté de sa
paisible solitude.
Scrooge et le fantôme se trouvèrent en présence de cet homme, au
moment précis où une femme, chargée d’un lourd paquet, se glissa dans la
boutique. À peine y eut-elle mis les pieds, qu’une autre femme, chargée de
la même manière, entra pareillement, cette dernière fut suivie de près par un
homme vêtu d’un habit noir râpé, qui ne parut pas moins surpris de la vue
des deux femmes qu’elles ne l’avaient été elles-mêmes en se reconnaissant
l’une l’autre. Après quelques instants de stupéfaction muette partagée par
l’homme à la pipe, ils se mirent à éclater de rire tous les trois.
« Que la femme de journée passe la première, s’écria celle qui était
entrée d’abord. La blanchisseuse viendra après elle, puis, en troisième lieu,
l’homme des pompes funèbres. Eh bien ! vieux Joe, dites donc, en voilà un
hasard ! Ne dirait-on pas que nous nous sommes donné ici rendez-vous tous
les trois ?
? Vous ne pouviez toujours pas mieux choisir la place, dit le vieux Joe
ôtant sa pipe de sa bouche. Entrez au salon. Depuis longtemps vous y avez
vos libres entrées, et les deux autres ne sont pas non plus des étrangers.
Attendez que j’aie fermé la porte de la boutique. Ah ! comme elle crie ! je ne
crois pas qu’il y ait ici de ferraille plus rouillée que ses gonds, comme il n’y
a pas non plus, j’en suis bien sûr, d’os aussi vieux que les miens dans tout
mon magasin. Ah ! ah ! nous sommes tous en harmonie avec notre
condition, nous sommes bien assortis. Entrez au salon. Entrez. »
Le salon était l’espace séparé de la boutique par le rideau de loques. Le
vieux marchand remua le feu avec un barreau brisé provenant d’une rampe
d’escalier, et après avoir ravivé sa lampe fumeuse (car il faisait nuit) avec le
tuyau de sa pipe, il le remit dans sa bouche.
Pendant qu’il faisait ainsi les honneurs de son hospitalité, la femme qui
avait déjà parlé jeta son paquet à terre, et s’assit, dans une pose nonchalante,
sur un tabouret, croisant ses coudes sur ses genoux, et lançant aux deux
autres comme un défi hardi.
« Eh bien ! quoi ? Qu’y a-t-il donc ? Qu’est-ce qu’il y a ? mistress
Dilber ? dit-elle. Chacun a bien le droit de songer à soi, je pense. Est-ce qu’il
a fait autre chose toute sa vie, lui ?
? C’est vrai, par ma foi ! dit la blanchisseuse. Personne plus que lui.
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? Eh bien ! alors, vous n’avez pas besoin de rester là à vous écarquiller
les yeux comme si vous aviez peur, bonne femme : les loups ne se mangent
pas, je suppose.
? Bien sûr ! dirent en même temps mistress Dilber et le croque-mort.
Nous l’espérons bien.
? En ce cas, s’écria la femme, tout est pour le mieux. Il n’y a pas besoin
de chercher midi à quatorze heures. Et d’ailleurs, voyez le grand mal. À qui
est-ce qu’on fait tort avec ces bagatelles ? Ce n’est pas au mort, je suppose ?
? Ma foi, non, dit Mme Dilber en riant.
? S’il voulait les conserver après sa mort, le vieux grigou, poursuivit la
femme, pourquoi n’a-t-il pas fait comme tout le monde ? Il n’avait qu’à
prendre une garde pour le veiller quand la mort est venue le frapper, au lieu
de rester là à rendre le dernier soupir dans son coin, tout seul comme un
chien.
? C’est bien la pure vérité, fit Mme Dilber. Il n’a que ce qu’il mérite.
? Je voudrais bien qu’il n’en fût pas quitte à si bon marché, reprit la
femme ; et il en serait autrement, vous pouvez vous en rapporter à moi, si
j’avais pu mettre les mains sur quelque autre chose. Ouvrez ce paquet, vieux
Joe, et voyons ce que cela vaut. Parlez franchement. Je n’ai pas peur de
passer la première ; je ne crains pas qu’ils le voient. Nous savions très-bien,
je crois, avant de nous rencontrer ici, que nous faisions nos petites affaires. Il
n’y a pas de mal à cela. Ouvrez le paquet, Joe. »
Mais il y eut assaut de politesse. Ses amis, par délicatesse, ne voulurent
pas le permettre, et l’homme à l’habit noir râpé, montant le premier sur la
brèche, produisit son butin. Il n’était pas considérable : un cachet ou deux,
un portecrayon, deux boutons de manche et une épingle de peu de valeur,
voilà tout. Chacun de ces objets fut examiné en particulier et prisé par le
vieux Joe qui marqua sur le mur avec de la craie les sommes qu’il était
disposé à en donner, et additionna le total quand il vit qu’il n’y avait plus
d’autre article.
« Voilà votre compte, dit-il, et je ne donnerais pas six pence de plus
quand on devrait me faire rôtir à petit feu. Qui vient après ? »
C’était le tour de Mme Dilber. Elle déploya des draps, des serviettes, un
habit, deux cuillers à thé en argent, forme antique, une pince à sucre et
quelques bottes. Son compte lui fut fait sur le mur de la même manière.
« Je donne toujours trop aux dames. C’est une de mes faiblesses, et c’est
ainsi que je me ruine, dit le vieux Joe. Voilà votre compte. Si vous me
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demandez un penny de plus et que vous marchandiez là-dessus, je pourrai
bien me raviser et rabattre un écu sur la générosité de mon premier instinct.
? Et maintenant, Joe, défaites mon paquet, » dit la première femme.
Joe se mit à genoux pour plus de facilité, et, après avoir défait une
grande quantité de nœuds, il tira du paquet une grosse et lourde pièce
d’étoffe sombre.
« Quel nom donnez-vous à cela ? dit-il. Des rideaux de lit.
? Oui ! répondit la femme en riant et en se penchant sur ses bras croisés.
Des rideaux de lit !
? Il n’est pas Dieu possible que vous les ayez enlevés, anneaux et tout,
pendant qu’il était encore là sur son lit ? demanda Joe.
? Que si, reprit la femme, et pourquoi pas ?
? Allons, vous étiez née pour faire fortune, dit Joe, et fortune vous ferez.
? Certainement je ne retirerai pas la main quand je pourrai la mettre sur
quelque chose, par égard pour un homme pareil, je vous en réponds, Joe, dit
la femme avec le plus grand sang-froid. Ne laissez pas tomber de l’huile sur
les couvertures, maintenant.
? Ses couvertures, à lui ? demanda Joe.
? Et à qui donc ? répondit la femme. N’avez-vous pas peur qu’il
s’enrhume pour n’en pas avoir ?
? Ah çà ! j’espère toujours qu’il n’est pas mort de quelque maladie
contagieuse, hein ? dit le vieux Joe s’arrêtant dans son examen et levant la
tête.
? N’ayez pas peur, Joe, je n’étais pas tellement folle de sa société, que je
fusse restée auprès de lui pour de semblables misères, s’il y avait eu le
moindre danger… Oh ! vous pouvez examiner cette chemise jusqu’à ce que
les yeux vous en crèvent, vous n’y trouverez pas le plus petit trou ; elle n’est
pas même élimée : c’était bien sa meilleure, et de fait elle n’est pas
mauvaise. C’est bien heureux que je me sois trouvée là ; sans moi, on
l’aurait perdue.
? Qu’appelez-vous perdue ? demanda le vieux Joe.
? On l’aurait enseveli avec, pour sûr, reprit-elle en riant. Croiriez-vous
qu’il y avait déjà eu quelqu’un d’assez sot pour le faire ; mais je la lui ai ôtée
bien vite. Si le calicot n’est pas assez bon pour cette besogne, je ne vois
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guère à quoi il peut servir. C’est très-bon pour couvrir un corps ; et, quant à
l’élégance, le bonhomme ne sera pas plus laid dans une chemise de calicot
qu’il ne l’était avec sa chemise de toile, c’est impossible. »
Scrooge écoutait ce dialogue avec horreur. Tous ces gens-là, assis ou
plutôt accroupis autour de leur proie, serrés les uns contre les autres, à la
faible lueur de la lampe du vieillard, lui causaient un sentiment de haine et
de dégoût aussi prononcé que s’il eût vu d’obscènes démons occupés à
marchander le cadavre lui-même.
« Ah ! ah ! continua en riant la même femme lorsque le vieux Joe, tirant
un sac de flanelle rempli d’argent, compta à chacun, sur le plancher, la
somme qui lui revenait pour sa part. Voilà bien le meilleur, voyez-vous ! Il
n’a, de son vivant, effrayé tout le monde, et tenu chacun loin de lui que pour
nous assurer des profits après sa mort. Ah ! ah ! ah !
? Esprit ! dit Scrooge frissonnant de la tête aux pieds. Je comprends, je
comprends. Le sort de cet infortuné pourrait être le mien. C’est là que mène
une vie comme la mienne… Seigneur miséricordieux, qu’est-ce que je vois ?
»
Il recula de terreur, car la scène avait changé, et il touchait presque un
lit, un lit nu, sans rideaux, sur lequel, recouvert d’un drap déchiré, reposait
quelque chose dont le silence même révélait la nature en un terrible langage.
La chambre était très-sombre, trop sombre pour qu’on pût remarquer
avec exactitude ce qui s’y trouvait, bien que Scrooge, obéissant à une
impulsion secrète, promenât ses regards curieux, inquiet de savoir ce que
c’était que cette chambre. Une pâle lumière, venant du dehors, tombait
directement sur le lit où gisait le cadavre de cet homme dépouillé, volé,
abandonné de tout le monde, auprès duquel personne ne pleurait, personne
ne veillait.
Scrooge jeta les yeux sur le fantôme dont la main fatale lui montrait la
tête du mort. Le linceul avait été jeté avec tant de négligence, qu’il aurait
suffi du plus léger mouvement de son doigt pour mettre à nu ce visage.
Scrooge y songea ; il voyait combien c’était facile, il éprouvait le désir de le
faire, mais il n’avait pas plus la force d’écarter ce voile que de renvoyer le
spectre qui se tenait debout à ses côtés.
« Oh ! froide, froide, affreuse, épouvantable mort ! Tu peux dresser ici
ton autel et l’entourer de toutes les terreurs dont tu disposes ; car tu es bien
là dans ton domaine ! Mais, quand c’est une tête aimée, respectée et
honorée, tu ne peux faire servir un seul de ses cheveux à tes terribles
desseins, ni rendre odieux un de ses traits. Ce n’est pas qu’alors la main ne
devienne pesante aussi, et ne retombe si je l’abandonne ; ce n’est pas que le
cœur et le pouls ne soient silencieux ; mais cette main, elle fut autrefois
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ouverte, généreuse, loyale ; ce cœur fut brave, chaud, honnête et tendre :
c’était un vrai cœur d’homme qui battait là dans sa poitrine. Frappe, frappe,
mort impitoyable ! tes coups sont vains. Tu vas voir jaillir de sa blessure ses
bonnes actions, l’honneur de sa vie éphémère, la semence de sa vie
immortelle ! »
Aucune voix ne prononça ces paroles aux oreilles de Scrooge, il les
entendit cependant lorsqu’il regarda le lit. « Si cet homme pouvait revivre,
pensait-il, que dirait-il à présent de ses pensées d’autrefois ? L’avarice, la
dureté de cœur, l’âpreté du gain, ces pensées-là, vraiment, l’ont conduit à
une belle fin ! »
« Il est là, gisant dans cette maison déserte et sombre, où il n’y a ni
homme, ni femme, ni enfant, qui puisse dire : « Il fut bon pour moi dans
telle ou telle circonstance, et je serai bon pour lui, à mon tour, en souvenir
d’une parole bienveillante. » Seulement un chat grattait à la porte, et, sous la
pierre du foyer, on entendait un bruit de rats qui rongeaient quelque chose.
Que venaient-ils chercher dans cette chambre mortuaire ? Pourquoi étaient-
ils si avides, si turbulents ? Scrooge n’osa point y penser.
« Esprit, dit-il, ce lieu est affreux. En le quittant, je n’oublierai pas la
leçon qu’il me donne, croyez-moi. Partons ! »
Le spectre, de son doigt immobile, lui montrait toujours la tête du
cadavre.
« Je vous comprends, répondit Scrooge, et je le ferais si je pouvais.
Mais je n’en ai pas la force ; esprit, je n’en ai pas la force. »
Le fantôme parut encore le regarder avec une attention plus marquée.
« S’il y a quelqu’un dans la ville qui ressente une émotion pénible par
suite de la mort de cet homme, dit Scrooge en proie aux angoisses de
l’agonie, montrez-moi cette personne, esprit, je vous en conjure. »
Le fantôme étendit un moment sa sombre robe devant lui comme une
aile, puis, la repliant, lui fit voir une chambre éclairée par la lumière du jour,
où se trouvaient une mère et ses enfants.
Elle attendait quelqu’un avec une impatience inquiète ; car elle allait et
venait dans sa chambre, tressaillait au moindre bruit, regardait par la fenêtre,
jetait les yeux sur la pendule, essayait, mais en vain, de recourir à son
aiguille, et pouvait à peine supporter les voix des enfants dans leurs jeux.
Enfin retentit à la porte le coup de marteau si longtemps attendu. Elle
courut ouvrir : c’était son mari, homme jeune encore, au visage abattu, flétri
par le chagrin ; on y voyait pourtant en ce moment une expression
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remarquable, une sorte de plaisir triste dont il avait honte et qu’il s’efforçait
de réprimer.
Il s’assit pour manger le dîner que sa femme avait tenu chaud près du
feu, et quand elle lui demanda d’une voix faible : « Quelles nouvelles ? » (ce
qu’elle ne fit qu’après un long silence), il parut embarrassé de répondre.
« Sont-elles bonnes ou mauvaises ? dit-elle pour l’aider.
? Mauvaises, répondit-il.
? Sommes-nous tout à fait ruinés ?
? Non, Caroline. Il y a encore de l’espoir.
? S’il se laisse toucher, dit-elle toute surprise ; après un tel miracle, on
pourrait tout espérer, sans doute.
? Il ne peut plus se laisser toucher, dit le mari ; il est mort. »
C’était une créature douce et patiente que cette femme. On le voyait rien
qu’à sa figure, et cependant elle ne put s’empêcher de bénir Dieu au fond de
son âme à cette annonce imprévue, ni de le dire en joignant les mains.
L’instant d’après, elle demanda pardon au ciel, car elle en avait regret ; mais
le premier mouvement partait du cœur.
« Ce que cette femme à moitié ivre, dont je vous ai parlé hier soir, m’a
dit, quand j’ai essayé de le voir pour obtenir de lui une semaine de délai, et
ce que je regardais comme une défaite pour m’éviter est la vérité pure ; non-
seulement il était déjà fort malade, mais il était mourant.
? À qui sera transférée notre dette ?
? Je l’ignore. Mais avant ce temps, nous aurons la somme, et lors même
que nous ne serions pas prêts, ce serait jouer de malheur si nous trouvions
dans son successeur un créancier aussi impitoyable. Nous pouvons dormir
cette nuit plus tranquilles, Caroline ! »
Oui, malgré eux, leurs cœurs étaient débarrassés d’un poids bien lourd.
Les visages des enfants groupés autour d’eux, afin d’écouter une
conversation qu’ils comprenaient si peu, étaient plus ouverts et animés d’une
joie plus vive ; la mort de cet homme rendait un peu de bonheur à une
famille ! La seule émotion causée par cet événement, dont le spectre venait
de rendre Scrooge témoin, était une émotion de plaisir.
« Esprit, dit Scrooge, faites-moi voir quelque scène de tendresse
étroitement liée avec l’idée de la mort ; sinon cette chambre sombre, que
nous avons quittée tout à l’heure, sera toujours présente à mon souvenir. »
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Le fantôme le conduisit au travers de plusieurs rues qui lui étaient
familières ; à mesure qu’ils marchaient, Scrooge regardait de côté et d’autre
dans l’espoir de retrouver son image, mais nulle part il ne pouvait la voir. Ils
entrèrent dans la maison du pauvre Bob Cratchit, cette même maison que
Scrooge avait visitée précédemment, et trouvèrent la mère et les enfants
assis autour du feu.
Ils étaient calmes, très-calmes. Les bruyants petits Cratchit se tenaient
dans un coin aussi tranquilles que des statues, et demeuraient assis, les yeux
fixés sur Pierre, qui avait un livre ouvert devant lui. La mère et ses filles
s’occupaient à coudre. Toute la famille était bien tranquille assurément !
« Et il prit un enfant, et il le mit au milieu d’eux. »
Où Scrooge avait-il entendu ces paroles ? Il ne les avait pas rêvées. Il
fallait bien que ce fût l’enfant qui les avait lues à haute voix, quand Scrooge
et l’esprit franchissaient le seuil de la porte. Pourquoi interrompait-il sa
lecture ?
La mère posa son ouvrage sur la table et se couvrit le visage de ses
mains.
« La couleur de cette étoffe me fait mal aux yeux, dit-elle.
? La couleur ? Ah ! pauvre Tiny Tim !
? Ils sont mieux maintenant, dit la femme de Cratchit. C’est sans doute
de travailler à la lumière qui les fatigue, mais je ne voudrais pour rien au
monde laisser voir à votre père, quand il rentrera, que mes yeux sont
fatigués. Il ne doit pas tarder, c’est bientôt l’heure.
? L’heure est passée, répondit Pierre en fermant le livre. Mais je trouve
qu’il va un peu moins vite depuis quelques soirs, ma mère. »
La famille retomba dans son silence et son immobilité. Enfin, la mère
reprit d’une voix ferme, dont le ton de gaieté ne faiblit qu’une fois :
« J’ai vu un temps où il allait vite, très-vite même, avec… avec Tiny
Tim sur son épaule.
? Et moi aussi, s’écria Pierre ; souvent.
? Et moi aussi, » s’écria un autre.
Tous répétent : « Et moi aussi.
? Mais Tiny Tim était très-léger à porter, reprit la mère en retournant à
son ouvrage ; et puis son père l’aimait tant que ce n’était pas pour lui une
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peine… oh ! non. Mais j’entends votre père à la porte ! »
Elle courut au-devant de lui. Le petit Bob entra avec son cache-nez ; il
en avait bien besoin, le pauvre père. Son thé était tout prêt contre le feu,
c’était à qui s’empresserait pour le servir. Alors les deux petits Cratchit
grimpèrent sur ses genoux, et chacun d’eux posa sa petite joue contre les
siennes, comme pour lui dire : « N’y pensez plus, mon père ; ne vous
chagrinez pas ! »
Bob fut très-gai avec eux, il eut pour tout le monde une bonne parole : il
regarda l’ouvrage étalé sur la table et donna des éloges à l’adresse et à
l’habileté de Mme Cratchit et de ses filles. « Ce sera fini longtemps avant
dimanche, dit-il.
? Dimanche ! Vous y êtes donc allé aujourd’hui, Robert ? demanda sa
femme.
? Oui, ma chère, répondit Bob. J’aurais voulu que vous eussiez pu y
venir : cela vous aurait fait du bien de voir comme l’emplacement est vert.
Mais vous irez le voir souvent. Je lui avais promis que j’irais m’y promener
un dimanche… Mon petit, mon petit enfant ! s’écria Bob ! Mon cher petit
enfant ! »
Il éclata tout à coup, sans pouvoir s’en empêcher. Pour qu’il pût s’en
empêcher, il n’aurait pas fallu qu’il se sentit encore si près de son enfant.
Il quitta la chambre et monta dans celle de l’étage supérieur,
joyeusement éclairée et parée de guirlandes comme à Noël. Il y avait une
chaise placée tout contre le lit de l’enfant, et l’on voyait à des signes certains
que quelqu’un était venu récemment l’occuper. Le pauvre Bob s’y assit à
son tour ; et, quand il se fut un peu recueilli, un peu calmé, il déposa un
baiser sur ce cher petit visage. Alors il se montra plus résigné à ce cruel
événement, et redescendit presque heureux… en apparence.
La famille se rapprocha du feu en causant ; les jeunes filles et leur mère
travaillaient toujours. Bob leur parla de la bienveillance extraordinaire que
lui avait témoignée le neveu de M. Scrooge, qu’il avait vu une fois à peine,
et qui, le rencontrant ce jour-là dans la rue et le voyant un peu… un peu
abattu, « vous savez, dit Bob, s’était informé avec intérêt de ce qui lui
arrivait de fâcheux. Sur quoi, poursuivit Bob, car c’est bien le monsieur le
plus affable qu’il soit possible de voir, je lui ai tout raconté. ? Je suis
sincèrement affligé de ce que vous m’apprenez, monsieur Cratchit, dit-il,
pour vous et pour votre excellente femme. À propos, comment a-t-il pu
savoir cela, je l’ignore absolument.
? Savoir quoi, mon ami ?
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? Que vous étiez une excellente femme.
? Mais tout le monde ne le sait-il pas ? dit Pierre.
? Très-bien répliqué, mon garçon ! s’écria Bob. J’espère que tout le
monde le sait. « Sincèrement affligé, disait-il, pour votre excellente femme ;
si je puis vous être utile en quelque chose, ajouta-t-il en me remettant sa
carte, voici mon adresse. Je vous en prie, venez me voir. » Eh bien ! j’en ai
été charmé, non pas tant pour ce qu’il serait en état de faire en notre faveur,
que pour ses manières pleines de bienveillance. On aurait dit qu’il avait
réellement connu notre Tiny Tim, et qu’il le regrettait comme nous.
? Je suis sûre qu’il a un bon cœur, dit Mme Cratchit.
? Vous en seriez bien plus sûre, ma chère amie, reprit Bob, si vous
l’aviez vu et que vous lui eussiez parlé. Je ne serais pas du tout surpris,
remarquez ceci, qu’il trouvât une meilleure place à Pierre.
? Entendez-vous, Pierre ? dit Mme Cratchit.
? Et alors, s’écria une des jeunes filles, Pierre se mariera et s’établira
pour son compte.
? Allez vous promener, repartit Pierre en faisant une grimace.
? Dame ! cela peut être ou ne pas être, l’un n’est pas plus sûr que
l’autre, dit Bob. La chose peut arriver un de ces jours, quoique nous ayons,
mon enfant, tout le temps d’y penser. Mais de quelque manière et dans
quelque temps que nous nous séparions les uns des autres, je suis sûr que pas
un de nous n’oubliera le pauvre Tiny Tim ; n’est-ce pas, nous n’oublierons
jamais cette première séparation ?
? Jamais, mon père, s’écrièrent-ils tous ensemble.
? Et je sais, dit Bob, je sais, mes amis, que, quand nous nous
rappellerons combien il fut doux et patient, quoique ce ne fût qu’un tout
petit, tout petit enfant, nous n’aurons pas de querelles les uns avec les autres,
car ce serait oublier le pauvre Tiny Tim.
? Non, jamais, mon père ! répétèrent-ils tous.
? Vous me rendez bien heureux, dit le petit Bob, oui, bien heureux ! »
Mme Cratchit l’embrassa, ses filles l’embrassèrent, les deux petits
Cratchit l’embrassèrent, Pierre et lui se serrèrent tendrement la main. Âme
de Tiny Tim, dans ton essence enfantine, tu étais une émanation de la
divinité !
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« Spectre, dit Scrooge, quelque chose me dit que l’heure de notre
séparation approche. Je le sais, sans savoir comment elle aura lieu. Dites-
moi quel était donc cet homme que nous avons vu gisant sur son lit de mort
?»
Le fantôme de Noël futur le transporta, comme auparavant (quoique à
une époque différente, pensait-il, car ces dernières visions se brouillaient un
peu dans son esprit ; ce qu’il y voyait de plus clair, c’est qu’elles se
rapportaient à l’avenir), dans les lieux où se réunissent les gens d’affaires et
les négociants, mais sans lui montrer son autre lui-même. À la vérité, l’esprit
ne s’arrêta nulle part, mais continua sa course directement, comme pour
atteindre plus vite au but, jusqu’à ce que Scrooge le supplia de s’arrêter un
instant.
« Cette cour, dit-il, que nous traversons si vite, est depuis longtemps le
lieu où j’ai établi le centre de mes occupations. Je reconnais la maison ;
laissez-moi voir ce que je serai un jour. »
L’esprit s’arrêta ; sa main désignait un autre point.
« Voici la maison là-bas, s’écria Scrooge. Pourquoi me faites-vous
signe d’aller plus loin ? »
L’inexorable doigt ne changeait pas de direction. Scrooge courut à la
hâte vers la fenêtre de son comptoir et regarda dans l’intérieur. C’était
encore un comptoir, mais non plus le sien. L’ameublement n’était pas le
même, la personne assise dans le fauteuil n’était pas lui. Le fantôme faisait
toujours le geste indicateur.
Scrooge le rejoignit, et, tout en se demandant pourquoi il ne se voyait
pas là et ce qu’il pouvait être devenu, il suivit son guide jusqu’à une grille de
fer. Avant d’entrer, il s’arrêta pour regarder autour de lui.
Un cimetière. Ici, sans doute, gît sous quelques pieds de terre le
malheureux dont il allait apprendre le nom. C’était un bien bel endroit, ma
foi ! environné de longues murailles, de maisons voisines, envahi par le
gazon et les herbes sauvages, plutôt la mort de la végétation que la vie,
encombré du trop-plein des sépultures, engraissé jusqu’au dégoût. Oh ! le
bel endroit !
L’esprit, debout au milieu des tombeaux, en désigna un. Scrooge s’en
approcha en tremblant. Le fantôme était toujours exactement le même, mais
Scrooge crut reconnaître dans sa forme solennelle quelque augure nouveau
dont il eut peur.
« Avant que je fasse un pas de plus vers cette pierre que vous me
montrez, lui dit-il, répondez à cette seule question : Tout ceci, est-ce l’image
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de ce qui doit être, ou seulement de ce qui peut être ? »
L’esprit, pour toute réponse abaissa sa main du côté de la tombe près de
laquelle il se tenait.
« Quand les hommes s’engagent dans quelques résolutions, elles leur
annoncent certain but qui peut être inévitable, s’ils persévèrent dans leur
voie. Mais s’ils la quittent, le but change ; en est-il de même des tableaux
que vous faites passer sous mes yeux ? »
Et l’esprit demeura immobile comme toujours. Scrooge se traîna vers le
tombeau, tremblant de frayeur, et, suivant la direction du doigt, lut sur la
pierre d’une sépulture abandonnée son propre nom :
Ebenezer Scrooge.
« C’est donc moi qui suis l’homme que j’ai vu gisant sur son lit de mort ? »
s’écria-t-il, tombant à genoux.
Le doigt du fantôme se dirigea alternativement de la tombe à lui et de
lui à la tombe.
« Non, esprit ! oh ! non, non ! »
Le doigt était toujours là.
« Esprit, s’écria-t-il en se cramponnant à sa robe, écoutez-moi ! je ne
suis plus l’homme que j’étais ; je ne serai plus l’homme que j’aurais été si je
n’avais pas eu le bonheur de vous connaître. Pourquoi me montrer toutes ces
choses, s’il n’y a plus aucun espoir pour moi ? »
Pour la première fois, la main parut faire un mouvement.
« Bon esprit, poursuivit Scrooge toujours prosterné à ses pieds, la face
contre terre, vous intercéderez pour moi, vous aurez pitié de moi. Assurez-
moi que je puis encore changer ces images que vous m’avez montrées, en
changeant de vie ! »
La main s’agita avec un geste bienveillant.
« J’honorerai Noël au fond de mon cœur, et je m’efforcerai d’en
conserver le culte toute l’année. Je vivrai dans le passé, le présent et l’avenir
; les trois esprits ne me quitteront plus, car je ne veux pas oublier leurs
leçons. Oh ! dites-moi que je puis faire disparaître l’inscription de cette
pierre ! »
Dans son angoisse, il saisit la main du spectre. Elle voulut se dégager,
mais il la retint par une puissante étreinte. Toutefois, l’esprit, plus fort,
encore cette fois, le repoussa.
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Levant les mains dans une dernière prière, afin d’obtenir du spectre
qu’il changeât sa destinée, Scrooge aperçut une altération dans la robe à
capuchon de l’esprit qui diminua de taille, s’affaissa sur lui-même et se
transforma en colonne de lit.
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V
La conclusion
C’était une colonne de lit.
Oui ; et de son lit encore et dans sa chambre, bien mieux. Le lendemain
lui appartenait pour s’amender et réformer sa vie !
« Je veux vivre dans le passé, le présent et l’avenir ! répéta Scrooge en
sautant à bas du lit. Les leçons des trois esprits demeureront gravées dans ma
mémoire. Ô Jacob Marley ! que le ciel et la fête de Noël soient bénis de
leurs bienfaits ! je le dis à genoux, vieux Jacob, oui, à genoux. »
Il était si animé, si échauffé par de bonnes résolutions que sa voix brisée
répondait à peine au sentiment qui l’inspirait. Il avait sangloté violemment
dans sa lutte avec l’esprit, et son visage était inondé de larmes.
« Ils ne sont pas arrachés, s’écria Scrooge embrassant un des rideaux de
son lit, ils ne sont pas arrachés, ni les anneaux non plus. Ils sont ici, je suis
ici ; les images des choses qui auraient pu se réaliser peuvent s’évanouir ;
elles s’évanouiront, je le sais ! »
Cependant ses mains étaient occupées à brouiller ses vêtements ; il les
mettait à l’envers, les retournait sens dessus dessous, le bas en haut et le haut
en bas ; dans son trouble, il les déchirait, les laissait tomber à terre, les
rendait enfin complices de toutes sortes d’extravagances.
« Je ne sais pas ce que fais ! s’écria-t-il riant et pleurant à la fois, et se
posant avec ses bas en copie parfaite du Laocoon antique et de ses serpents.
Je suis léger comme une plume ; je suis heureux comme un ange, gai comme
un écolier, étourdi comme un homme ivre. Un joyeux Noël à tout le monde !
une bonne, une heureuse année à tous ! Holà ! hé ! ho ! holà ! »
Il avait passé en gambadant de sa chambre dans son salon, et se trouvait
là maintenant, tout hors d’haleine.
« Voilà bien la casserole où était l’eau de gruau ! s’écria-t-il en
s’élançant de nouveau et recommençant ses cabrioles devant la cheminée.
Voilà la porte par laquelle est entré le spectre de Marley ! voilà le coin où
était assis l’esprit de Noël présent ! voilà la fenêtre où j’ai vu les âmes en
peine : tout est à sa place, tout est vrai, tout est arrivé… Ah ! ah ! ah ! »
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Réellement, pour un homme qui n’avait pas pratiqué depuis tant
d’années, c’était un rire splendide, un des rires les plus magnifiques ; le père
d’une longue, longue lignée de rires éclatants !
« Je ne sais quel jour du mois nous sommes aujourd’hui ! continua
Scrooge. Je ne sais combien de temps je suis demeuré parmi les esprits. Je
ne sais rien : je suis comme un petit enfant. Cela m’est bien égal. Je voudrais
bien l’être, un petit enfant. Hé ! holà ! houp ! holà ! hé ! »
Il fut interrompu dans ses transports par les cloches des églises qui
sonnaient le carillon le plus folichon qu’il eût jamais entendu.
Ding, din, dong, boum ! boum, ding, din, dong ! Boum ! boum ! boum !
dong ! ding, din, dong ! boum !
« Oh ! superbe, superbe ! »
Courant à la fenêtre, il l’ouvrit et regarda dehors. Pas de brume, pas de
brouillard ; un froid clair, éclatant, un de ces froids qui vous égayent et vous
ravigotent ; un de ces froids qui sifflent à faire danser le sang dans vos
veines ; un soleil d’or ; un ciel divin ; un air frais et agréable ; des cloches en
gaieté. Oh ! superbe, superbe !
« Quel jour sommes-nous aujourd’hui ? cria Scrooge de sa fenêtre à un
petit garçon endimanché, qui s’était arrêté peut-être pour le regarder.
? Hein ? répondit l’enfant ébahi.
? Quel jour sommes-nous aujourd’hui, mon beau petit garçon ? dit
Scrooge.
? Aujourd’hui ! repartit l’enfant ; mais c’est le jour de Noël.
? Le jour de Noël ! se dit Scrooge. Je ne l’ai donc pas manqué ! Les
esprits ont tout fait en une nuit. Ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent ; qui
en doute ? certainement qu’ils le peuvent. Holà ! hé ! mon beau petit garçon
!
? Holà ! répondit l’enfant.
? Connais-tu la boutique du marchand de volailles, au coin de la
seconde rue ?
? Je crois bien !
? Un enfant plein d’intelligence ! dit Scrooge. Un enfant remarquable !
Sais-tu si l’on a vendu la belle dinde qui était hier en montre ? pas la petite ;
la grosse ?
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? Ah ! celle qui est aussi grosse que moi ?
? Quel enfant délicieux ! dit Scrooge. Il y a plaisir à causer avec lui.
Oui, mon chat !
? Elle y est encore, dit l’enfant.
? Vraiment ! continua Scrooge. Eh bien, va l’acheter !
? Farceur ! s’écria l’enfant.
? Non, dit Scrooge, je parle sérieusement. Va acheter et dis qu’on me
l’apporte ; je leur donnerai ici l’adresse où il faut la porter. Reviens avec le
garçon et je te donnerai un schelling. Tiens ! si tu reviens avec lui en moins
de cinq minutes, je te donnerai un écu. »
L’enfant partit comme un trait. Il aurait fallu que l’archer eût une main
bien ferme sur la détente pour lancer sa flèche moitié seulement aussi vite.
« Je l’enverrai chez Bob Cratchit, murmura Scrooge se frottant les
mains et éclatant de rire. Il ne saura pas d’où cela lui vient. Elle est deux fois
grosse comme Tiny Tim. Je suis sûr que Bob goûtera la plaisanterie ; jamais
Joe Miller n’en a fait une pareille. »
Il écrivit l’adresse d’une main qui n’était pas très-ferme, mais il l’écrivit
pourtant, tant bien que mal, et descendit ouvrir la porte de la rue pour
recevoir le commis du marchand de volailles. Comme il restait là debout à
l’attendre, le marteau frappa ses regards.
« Je l’aimerai toute ma vie ! s’écria-t-il en le caressant de la main. Et
moi qui, jusqu’à présent, ne le regardais jamais, je crois. Quelle honnête
expression dans sa figure ! Ah ! le bon, l’excellent marteau ! Mais voici la
dinde ! Holà ! hé ! Houp, houp ! comment vous va ? Un joyeux Noël ! »
C’était une dinde, celle-là ! Non, il n’est pas possible qu’il se soit jamais
tenu sur ses jambes, ce volatile ; il les aurait brisées en moins d’une minute,
comme des bâtons de cire à cacheter. « Mais j’y pense, vous ne pourrez pas
porter cela jusqu’à Camden-Town, mon ami, dit Scrooge ; il faut prendre un
cab. »
Le rire avec lequel il dit cela, le rire avec lequel il paya la dinde, le rire
avec lequel il paya le cab, et le rire avec lequel il récompensa le petit garçon
ne fut surpassé que par le fou rire avec lequel il se rassit dans son fauteuil,
essoufflé, hors d’haleine, et il continua de rire jusqu’aux larmes.
Ce ne lui fut pas chose facile que de se raser, car sa main continuait à
trembler beaucoup ; et cette opération exige une grande attention, même
quand vous ne dansez pas en vous faisant la barbe. Mais il se serait coupé le
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bout du nez, qu’il aurait mis tout tranquillement sur l’entaille un morceau de
taffetas d’Angleterre sans rien perdre de sa bonne humeur.
Il s’habilla, mit tout ce qu’il avait de mieux, et, sa toilette faite, sortit
pour se promener dans les rues. La foule s’y précipitait en ce moment, telle
qu’il l’avait vue en compagnie du spectre de Noël présent. Marchant les
mains croisées derrière le dos, Scrooge regardait tout le monde avec un
sourire de satisfaction. Il avait l’air si parfaitement gracieux, en un mot, que
trois ou quatre joyeux gaillards ne purent s’empêcher de l’interpeller «
Bonjour, monsieur ! Un joyeux Noël, monsieur ! » Et Scrooge affirma
souvent plus tard que, de tous les sons agréables qu’il avait jamais entendus,
ceux-là avaient été, sans contredit, les plus doux à son oreille.
Il n’avait pas fait beaucoup de chemin, lorsqu’il reconnut, se dirigeant
de son côté, le monsieur à la tournure distinguée qui était venu le trouver la
veille dans son comptoir, et lui disant : « Scrooge et Marley, je crois ? » Il
sentit une douleur poignante lui traverser le cœur à la pensée du regard
qu’allait jeter sur lui le vieux monsieur au moment où ils se rencontreraient ;
mais il comprit aussitôt ce qu’il avait à faire, et prit bien vite son parti.
« Mon cher monsieur, dit-il en pressant le pas pour lui prendre les deux
mains, comment vous portez-vous ? J’espère que votre journée d’hier a été
bonne. C’est une démarche qui vous fait honneur ! Un joyeux Noël,
monsieur !
? Monsieur Scrooge ?
? Oui, c’est mon nom ; je crains qu’il ne vous soit pas des plus
agréables. Permettez que je vous fasse mes excuses. Voudriez-vous avoir la
bonté… (Ici Scrooge lui murmura quelques mots à l’oreille.)
? Est-il Dieu possible ! s’écria ce dernier, comme suffoqué. Mon cher
monsieur Scrooge, parlez-vous sérieusement ?
? S’il vous plaît, dit Scrooge ; pas un liard de moins. Je ne fais que
solder l’arriéré, je vous assure. Me ferez-vous cette grâce ?
? Mon cher monsieur, reprit l’autre en lui secouant la main
cordialement, je ne sais comment louer tant de munifi…
? Pas un mot, je vous prie, interrompit Scrooge. Venez me voir ; voulez-
vous venir me voir ?
? Oui ! sans doute », s’écria le vieux monsieur. Évidemment, c’était son
intention ; on ne pouvait s’y méprendre, à son air.
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« Merci dit Scrooge. Je vous suis infiniment reconnaissant, je vous
remercie mille fois. Adieu ! »
Il entra à l’église ; il parcourut les rues, il examina les gens qui allaient
et venaient en grande hâte, donna aux enfants de petites tapes caressantes sur
la tête, interrogea les mendiants sur leurs besoins, laissa tomber des regards
curieux dans les cuisines des maisons, les reporta ensuite aux fenêtres ; tout
ce qu’il voyait lui faisait plaisir. Il ne s’était jamais imaginé qu’une
promenade, que rien au monde pût lui donner tant de bonheur. L’après-midi,
il dirigea ses pas du côté de la maison de son neveu.
Il passa et repassa une douzaine de fois devant la porte, avant d’avoir le
courage de monter le perron et de frapper. Mais enfin il s’enhardit et laissa
retomber le marteau.
« Votre maître est-il chez lui, ma chère enfant ? dit Scrooge à la
servante… Beau brin de fille, ma foi !
? Oui, monsieur.
? Où est-il, mignonne ?
? Dans la salle à manger, monsieur, avec madame. Je vais vous conduire
au salon, s’il vous plaît.
? Merci ; il me connaît, reprit Scrooge, la main déjà posée sur le bouton
de la porte de la salle à manger ; je vais entrer ici, mon enfant. »
Il tourna le bouton tout doucement, et passa la tête de côté par la porte
entrebâillée. Le jeune couple examinait alors la table (dressée comme pour
un gala), car ces nouveaux mariés sont toujours excessivement pointilleux
sur l’élégance du service : ils aiment à s’assurer que tout est comme il faut.
« Fred ! » dit Scrooge.
Dieu du ciel ! comme sa nièce par alliance tressaillit ! Scrooge avait
oublié, pour le moment, comment il l’avait vue assise dans son coin avec un
tabouret sous les pieds, sans quoi il ne serait point entré de la sorte ; il
n’aurait pas osé.
« Dieu me pardonne ! s’écria Fred, qui est donc là ?
? C’est moi, votre oncle Scrooge ; je viens dîner. Voulez-vous que
j’entre, Fred ? »
S’il voulait qu’il entrât ! Peu s’en fallut qu’il ne lui disloquât le bras
pour le faire entrer. Au bout de cinq minutes, Scrooge fut à son aise comme
dans sa propre maison. Rien ne pouvait être plus cordial que la réception du
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neveu ; la nièce imita son mari ; Topper en fit autant, lorsqu’il arriva, et
aussi la petite sœur rondelette, quand elle vint, et tous les autres convives, à
mesure qu’ils entrèrent. Quelle admirable partie, quels admirables petits
jeux, quelle admirable unanimité, quel ad-mi-ra-ble bonheur !
Mais le lendemain, Scrooge se rendit de bonne heure au comptoir, oh !
de très-bonne heure. S’il pouvait seulement y arriver le premier et
surprendre Bob Cratchit en flagrant délit de retard ! C’était en ce moment sa
préoccupation la plus chère.
Il y réussit ; oui, il eut ce plaisir ! L’horloge sonna neuf heures, point de
Bob ; neuf heures un quart, point de Bob. Bob se trouva en retard de dix-huit
minutes et demie. Scrooge était assis, la porte toute grande ouverte, afin
qu’il le pût voir se glisser dans sa citerne.
Avant d’ouvrir la porte, Bob avait ôté son chapeau, puis son cache-nez :
en un clin d’œil, il fut installé sur son tabouret et se mit à faire courir sa
plume, comme pour essayer de rattraper neuf heures.
« Holà ! grommela Scrooge, imitant le mieux qu’il pouvait son ton
d’autrefois ; qu’est-ce que cela veut dire de venir si tard ?
? Je suis bien fâché, monsieur, dit Bob. Je suis en retard.
? En retard ! reprit Scrooge. En effet, il me semble que vous êtes en
retard. Venez un peu par ici, s’il vous plaît.
? Ce n’est qu’une fois tous les ans, monsieur, dit Bob timidement en
sortant de sa citerne ; cela ne m’arrivera plus. je me suis un peu amusé hier,
monsieur.
? Fort bien ; mais je vous dirai, mon ami, ajouta Scrooge, que je ne puis
laisser plus longtemps aller les choses comme cela. Par conséquent,
poursuivit-il, en sautant à bas de son tabouret et en portant à Bob une telle
botte dans le flanc qu’il le fit trébucher jusque dans sa citerne ; par
conséquent, je vais augmenter vos appointements ! »
Bob trembla et se rapprocha de la règle de son bureau. Il eut un moment
la pensée d’en assener un coup à Scrooge, de le saisir au collet et d’appeler à
l’aide les gens qui passaient dans la ruelle pour lui faire mettre la camisole
de force.
« Un joyeux Noël, Bob ! dit Scrooge avec un air trop sérieux pour qu’on
pût s’y méprendre et en lui frappant amicalement sur l’épaule. Un plus
joyeux Noël, Bob, mon brave garçon, que je ne vous l’ai souhaité depuis
longues années ! Je vais augmenter vos appointements et je m’efforcerai de
venir en aide à votre laborieuse famille ; ensuite cette après-midi nous
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discuterons nos affaires sur un bol de Noël rempli d’un bischoff fumant, Bob
! Allumez les deux feux ; mais avant de mettre un point sur un i, Bob
Cratchit, allez vite acheter un seau neuf pour le charbon. »
Scrooge fit encore plus qu’il n’avait promis ; non-seulement il tint sa
parole, mais il fit mieux, beaucoup mieux.
Quant à Tiny Tim, qui ne mourut pas, Scrooge fut pour lui un second
père.
Il devint un aussi bon ami, un aussi bon maître, un aussi bon homme
que le bourgeois de la bonne vieille Cité, ou de toute autre bonne vieille cité,
ville ou bourg, dans le bon vieux monde. Quelques personnes rirent de son
changement ; mais il les laissa rire et ne s’en soucia guère ; car il en savait
assez pour ne pas ignorer que, sur notre globe, il n’est jamais rien arrivé de
bon qui n’ait eu la chance de commencer par faire rire certaines gens.
Puisqu’il faut que ces gens-là soient aveugles, il pensait qu’après tout il vaut
tout autant que leur maladie se manifeste par les grimaces, qui leur rident les
yeux à force de rire, au lieu de se produire sous une forme moins attrayante.
Il riait lui-même au fond du cœur ; c’était toute sa vengeance.
Il n’eut plus de commerce avec les esprits ; mais il en eut beaucoup plus
avec les hommes, cultivant ses amis et sa famille tout le long de l’année
pour bien se préparer à fêter Noël, et personne ne s’y entendait mieux que
lui : Tout le monde lui rendait cette justice.
Puisse-t-on en dire autant de vous, de moi, de nous tous, et alors comme
disait Tiny Tim :
« Que Dieu nous bénisse, tous tant que nous sommes ! »
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