Modeled e
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PAPER
Alain Fabre
économiste, Avec l’épuisement des politiques économiques de stimulation de la croissance par la consommation
conseil financier d’entreprises et l’endettement, les stratégies de croissance fondées sur la compétitivité des entreprises et la
maîtrise des comptes publics apparaissent comme des solutions gagnantes sur le front de l’activité
comme du chômage. Si elle n’est pas la seule à incarner cette stratégie, notamment en Europe,
l’Allemagne fait figure d’archétype de ce type de stratégie. Cœur des politiques de sortie de crise au
sein de la zone euro, le modèle économique allemand est pourtant mal connu.
Le modèle allemand constitue une réponse originale à la crise des années 1930 et aux impéra-
tifs de la reconstruction d’après-guerre. Récusation de l’activisme public, keynésien comme aux
Etats-Unis ou au Royaume-Uni, ou colbertiste sur le modèle français, le modèle allemand a pour
première dimension la préservation d’une concurrence équitable et ordonnée. La politique écono-
mique poursuit un objectif de stabilité destiné à modérer les prélèvements sur l’économie dans le
cas de l’instrument budgétaire, et à éviter de modifier discrétionnairement la formation de prix sur
les marchés ou de biaiser les conflits de répartition, dans le cas de l’instrument monétaire. Le cœur
du modèle de croissance allemand, c’est l’entreprise, levier de la performance économique et lieu
de l’intégration sociale. Constituée en communauté de responsabilité entre des patrons misant sur
le travail qualifié et des salariés conscients que la solidité financière de l’outil de production est le
plus sûr garant contre les risques de chômage, les entreprises allemandes sont portées sur des
stratégies de long terme.
Mise à mal par le poids de la réunification – 1900 milliards € sur 20 ans – l’Allemagne a réagi par
des réformes portées par les grandes familles politiques pour permettre au modèle d’affronter
une mondialisation en voie d’intensification. A l’heure où la plupart des économies développées
cherchent à desserrer la contrainte d’endettement par des politiques particulièrement restrictives,
l’Allemagne se singularise par une croissance soutenue et un taux de chômage très réduit.
A l’heure où la plupart des économies européennes s’interrogent sur l’équilibre entre performances
économique et protection sociale, l’Allemagne montre que l’un et l’autre peuvent constituer l’alchi-
mie efficace à l’âge de la mondialisation. A bien y regarder, le modèle allemand emprunte à des
traditions européennes anciennes, du nord de l’Italie aux cités hanséatiques. L’Allemagne a-t-elle
réussi à démontrer le bien-fondé du modèle européen ?
Avec la double crise, d’abord financière mon- Dans un livre qui fit date en 1991, Michel
diale, puis des dettes publiques et de la zone Albert[1] mit en évidence les caractéristiques
euro, le contraste est apparu saisissant entre, fondamentales des deux modèles « libéraux »
d’un côté, les stratégies économiques marquées de stratégie économique. Un peu plus de vingt
par l’utilisation active des politiques écono- ans après, l’analyse comparée des deux modèles
miques destinées à une stimulation permanente a gagné de nouveau en intérêt pour toute une
de la consommation par l’endettement, et, de série de raisons qui tiennent à leur confrontation
l’autre, les stratégies fondées sur le souci de à deux décennies de mondialisation généralisée.
maîtrise des déficits et de l’endettement et la En France comme dans la plupart des pays de la
compétitivité des entreprises. D’un côté, des zone euro, la question a redoublé d’intensité en
pays comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni ou raison du problème soulevé par la compatibilité
1. Michel Albert, Capitalisme
la France, de l’autre essentiellement l’Allemagne et l’efficacité des modèles économiques prati-
contre capitalisme, Paris,
Seuil, 1991. et les pays vertueux de la zone euro. qués par ses différents membres. Après deux
Questions économiques FONDATION ROBERT SCHUMAN / QUESTION D’EUROPE N°237 / 23 AVRIL 2012
Le modèle économique allemand, une stratégie pour l’Europe ?
ans de secousses, les 17 Etats membres de la zone à la très grande réussite des politiques économiques
euro ont défini une solution de sortie de crise com- américaine et britannique. Le sentiment inverse a pré-
binant le développement parallèle d’un renforcement valu depuis lors, notamment sous l’effet d’une double
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Inversement, la stratégie allemande repose fonciè- tion directe de l’Etat dans le domaine social – Plan
rement sur le refus de la dépendance économique Beveridge – le courant ordolibéral allemand, au sortir
à l’égard des marches financiers, étant délivrée de de la guerre, probablement traumatisé par le modèle
toute forme de contrainte extérieure. Bénéficiaire
nette de l’ouverture mondiale des économies avec
totalitaire – nazi mais aussi communiste en RDA –
définit une réponse reposant sur un lien très fort tra-
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des excédents extérieurs de l’ordre de 4% du PIB, versant l’entreprise, visant à unir entrepreneurs et
l’Allemagne a semblé fournir la formule gagnante salariés. L’ordolibéralisme développe une philosophie
pour tirer avantageusement parti de la mondiali- politique dans laquelle la légitimité sociale fondamen-
sation tout en confortant son modèle de protection tale réside dans la société ; l’Etat intervient comme
sociale et en maintenant son taux de chômage à un garant d’un ordre social qui le précède. Dans un dis-
niveau limité. Très invoqué dans les controverses pu- cours prononcé le 21 avril 1948, Ludwig Ehrard affir-
bliques notamment depuis qu’il affiche des résultats mait ses principes : « Il faut libérer l’économie des
brillants en pleine crise, le modèle allemand est pour- contraintes étatiques. (...) Il faut éviter l’anarchie
tant mal connu, notamment en France où son instru- et l’Etat termite, (...) car seul un Etat établissant la
mentalisation peut se révéler à double tranchant : liberté et la responsabilité des citoyens peut légi-
modèle certes admirable mais non transposable dans timement parler au nom du peuple[2]. » Dans un
une réalité économique, sociale et politique bien dif- cours prononcé au Collège de France en 1979, Michel
férente ; modèle détestable où les travailleurs sont Foucault soulignait combien la réussite économique
sommés de sacrifier les avantages acquis sur l’autel allemande fondait la légitimité politique : « L’écono-
de l’accumulation capitalistique. Pis, ce serait pour mie produit de la légitimité pour l’Etat qui en est le
les travailleurs un marché de dupes en vue de pé- garant.[3] ».
renniser la domination sociale de la bourgeoisie, le
fameux Mittelstand qui signifie littéralement « classe La concurrence ordonnée, fondement du
moyenne » mais désigne socialement la bourgeoisie. modèle
L’objectif que poursuit l’ordolibéralisme est la quête
1. LES CARACTÈRES ORIGINAUX DE d’un ordre économique, social et politique « digne
L’ÉCONOMIE SOCIALE DE MARCHÉ de l’homme » qui permette de satisfaire ses besoins
matériels mais aussi ses aspirations morales (justice,
Les origines du modèle allemand renvoient à la ma- égalité, liberté). C’est la raison pour laquelle l’ordre
nière dont un certain nombre d’universitaires alle- économique doit récuser la concurrence sauvage et
mands de l’Université de Fribourg-en-Brisgau ont organiser une concurrence « ordonnée » dont l’Etat
analysé la crise de 1929, courant connu sous le nom est le garant. D’où l’opposition farouche de ce courant
d’ « ordolibéralisme ». L’approche est volontairement de pensée aux monopoles et aux cartels considérés
pluridisciplinaire puisqu’elle mêle des économistes comme une entrave au jeu équitable du marché. Cette
(Walter Eucken), des juristes (Hans Grosmann conception ne s’assimile pas à l’Etat minimal des libé-
Doerth), des fonctionnaires (Franz Böhm), des socio- raux du XIXe siècle, mais opte pour un Etat chargé
logues (Wilhelm Röpke). Politiquement, c’est Ludwig d’établir le respect d’une concurrence non faussée.
Ehrard, père de la réforme monétaire de 1948, ina- Cette conception -du traité de Rome à celui de Maas-
movible ministre de l’Economie des gouvernements tricht- sera reprise par l’Europe communautaire. Si l’on
Adenauer et Chancelier de 1963 à 1966, qui incarne rapproche la conception allemande de celle qui prévaut
la stratégie d’économie sociale de marché. A rebours en France, on constate une profonde aversion pour 2. Cité par Fabrice Pessin,
Christophe Strassel, Le modèle
de la réaction la plus répandue aux Etats-Unis, au la politique industrielle au sens colbertiste du terme allemand en question, Paris,
Economica, 2006.
Royaume-Uni et en France – programme du Conseil qu’elle a prise à partir de la présidence du général de
3. Michel Foucault, Naissance
national de la Résistance – où la lecture de la crise Gaulle (« ardente obligation » de la planification, plan de la biopolitique – Cours au
Collège de France, 1978-1979,
des années 1930 a consacré l’activisme public, le rôle Calcul, développements de « champions nationaux »
Paris, Hautes Etudes- Gallimard-
stabilisateur des politiques économiques, l’interven- soutenus par la commande publique, etc.) Seuil, p.162
23 AVRIL 2012 / QUESTION D’EUROPE N°237 / FONDATION ROBERT SCHUMAN Questions économiques
Le modèle économique allemand, une stratégie pour l’Europe ?
La politique économique, un objectif de stabilité titives, tournées vers une stratégie de long terme. Le
La politique économique « ordolibérale » repose pour Mittelstand, cœur véritable de l’économie allemande,
beaucoup sur une réfutation des conceptions keyné- désigne des entreprises de taille moyenne : entre 250 et
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une notion de responsabilité, individuelle et collective à tion anglo-saxonne où le Welfare vise à soustraire de
la fois, qui est source de prospérité – celle-là même sur la pauvreté, le souci de protection sociale constitue en
laquelle repose la doctrine ordo-libérale. Incarnation Allemagne une dimension inséparable du pacte entre
par essence de ces valeurs et normes, puisqu’elles se
définissent par l’identité entre le propriétaire du capi-
salariés et entrepreneurs en vue de la compétitivité
des entreprises. De ce point de vue, les réformes
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tal et le dirigeant (sous forme directe ou indirecte), menées par le Chancelier Schröder – agenda 2010, lois
les entreprises familiales, quelle que soit leur taille, Hartz – ne constituaient pas une remise en cause du
contribuent ainsi non seulement à la compétitivité in- principe des fondements sociaux du modèle allemand
dustrielle ou plus généralement économique de l’Alle- mais répondaient à un souci d’adaptation à l’intensi-
magne, mais aussi, et peut-être même avant tout, au fication de la concurrence internationale depuis la fin
caractère durable du lien social. Et même si la crise des années 1990.
de la finance mondiale les a durement affectées, elles
ont un avantage stratégique foncier: orientées sur le Contrairement à ce que l’on a observé en France, des
long terme, elles ont accumulé un stock de capitaux lois Auroux à l’instauration des 35 heures, où l’Etat
propres qui les met largement à l’abri des problèmes s’estime fondé à protéger les salariés des effets de
de liquidité. De même, leur culture interne leur permet la concurrence internationale, l’Allemagne a toujours
de miser sur leurs forces pour surmonter les aléas de la rejeté l’idée d’un empiètement public sur le dialogue
conjoncture : dans cette communauté de destin qu’est social noué entre dirigeants d’entreprises et syndicats.
l’entreprise, les salariés sont prêts à faire les sacrifices Siège fondamental du lien social en Allemagne, l’entre-
nécessaires pour résister aux tempêtes, de même que prise échappe ainsi à toute forme d’interventionnisme
l’étroitesse des liens avec les clients, construite sur la public dans la répartition des gains de productivité, que
confiance née du respect des engagements, établit la ce soit dans la fixation des salaires ou dans la définition
protection d’une sorte de réseau de solidarité infor- de la protection sociale. Cette dernière a des racines
melle. C’est là qu’il faut voir l’une des principales rai- anciennes puisque devant la menace « marxiste » à
sons du rapide redressement de l’économie allemande l’époque du capitalisme naissant, Bismarck avait posé
après la crise de 2008/09.[5] » les premiers jalons du système de protection sociale
fondée sur une logique d’assurance. Le rôle de l’Etat
Au total, en visant un objectif à long terme de compé- dans le financement des régimes sociaux est modeste ;
titivité, l’Allemagne est parvenue à développer ses en- ce sont les partenaires sociaux qui gèrent les caisses
treprises sur des secteurs à forte valeur ajoutée dans d’assurance sociale d’une manière très autonome.
lesquels elle peut capter des marges significatives.
Les produits allemands sont recherchés avant tout 2. PERFORMANCES ÉCONOMIQUES ET
pour leur qualité et leur fiabilité. La modération sala- ÉQUILIBRE SOCIAL
riale conjuguée à une habile gestion de la division des
processus de production depuis l’ouverture des jeunes Alors que la stratégie économique aux Etats-Unis, au
économies d’Europe orientale a permis d’ajouter un Royaume-Uni ou en France repose essentiellement sur
avantage de prix à des avantages de qualité hors prix le pilotage conjoncturel, l’Allemagne mène une straté-
des produits. Sa spécialisation industrielle internatio- gie de croissance à long terme, marquant une certaine
nale permet à l’Allemagne de mobiliser du travail qua- indifférence à l’égard des chocs de court terme. Le
lifié dans son processus productif, condition nécessaire modèle économique défini au lendemain de la guerre
pour assurer un niveau élevé de protection sociale. n’a pas connu de modifications substantielles, ni sous
l’effet de la réunification ni sous l’effet de l’intensifi-
Contrairement à ce qui s’est produit au Royaume-Uni cation de la mondialisation. Alors que le poids de la
et aux Etats-Unis depuis la fin des années 1970, il n’y réunification a semblé l’ébranler pendant une dizaine 5. Isabelle Bourgeois, PME
allemandes : les clés de la
pas eu en Allemagne de combat doctrinal de principe d’années, la généralisation et l’intensification de l’éco-
performance, Paris, CIRAC,
contre la protection sociale. A l’inverse d’une concep- nomie mondialisée sont plutôt apparues comme des 2010, p.64.
23 AVRIL 2012 / QUESTION D’EUROPE N°237 / FONDATION ROBERT SCHUMAN Questions économiques
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éléments de nature à le conforter : il est ainsi parvenu impératif absolu. La réforme mit l’accent sur la respon-
à conjuguer croissance soutenue, protection sociale sabilité individuelle des patients dont la participation fi-
élevée et taux de chômage réduit alors que les par- nancière est accrue (hausse des tickets modérateurs).
C’est à cette dérive que l’Agenda 2010 du Chancelier Au volet social, le gouvernement d’Angela Merkel a
Schröder et les mesures d’assainissement financier ajouté des mesures tendant à réduire les déficits et
d’Angela Merkel ont entendu s’attaquer par des me- à accroitre la compétitivité de la base productive. A la
sures en profondeur. En 2003, l’assurance-maladie a différence de la stratégie française de sous-taxation de
été réformée pour contenir la montée des charges so- la consommation, l’Allemagne a opté pour un déplace-
ciales, la stabilisation des taux de cotisations étant un ment de l’assiette des prélèvements des facteurs de
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production vers la consommation. La TVA a été relevée cédentes. En 2009, après avoir connu une récession
de 3 points le 1er janvier 2007 passant de 16 à 19%. plus importante qu’en France (-4,5% contre – 2,5%),
En sens inverse, les taux de cotisations sociales des l’Allemagne a enregistré une croissance bien plus sou-
entreprises ont été réduits de 1,6 point et le barème de
l’impôt sur le revenu a été réduit de 11 points.
tenue : 3,6% en 2010, +3% en 2011.
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La force de frappe financière des entreprises
Au-delà des mesures prises dans une remarquable allemandes
convergence intellectuelle et politique par les gouver-
nements Schröder et Merkel, ce qui caractérise, en der- La modération des dépenses publiques permet de
nière analyse, le modèle économique allemand, c’est la conserver dans les entreprises une part importante
combinaison d’une politique économique tendue vers des gains de productivité. En Allemagne, le taux de
la modération du poids de l’Etat et de l’autonomie de marge (Excédent brut d’exploitation/ Valeur ajoutée),
décision des entrepreneurs et des salariés en matière c’est-à-dire la part non distribuée aux salariés, est de
de répartition des gains de productivité. 42% (moins de 30% en France). Dans ces conditions,
les entreprises peuvent investir et innover. Là encore
Des réformes destinées à renouer avec la contrairement à une idée reçue en France, le dévelop-
compétitivité pement de l’innovation et de l’investissement sont ef-
On le voit très nettement depuis le début et, plus fectués sur fonds propres en Allemagne. Les dépenses
encore, le milieu des années 2000, où la réduction du de R&D des entreprises allemandes sont le double des
taux de dépenses publiques en proportion du PIB se françaises : 50 milliards € contre 25. Elles sont réali-
conjugue à une accélération de la croissance. Alors que sées à plus de 70% sur fonds propres. Les entreprises
la part des dépenses publiques représentait 45,1% du allemandes n’utilisent pratiquement pas les dispositifs
PIB en 2000, elle n’atteignait plus que 43,8% en 2008. publics d’aides. Le taux d’autofinancement (Epargne
Sous l’effet de la crise, ce taux est remonté à 47,5% brute/Formation de capital fixe) a vivement progressé
en 2009 avant de revenir à 45% en 2011. Ce taux est en Allemagne passant de 80 à 110% de 1998 à 2010.
supérieur de 8 points environ en France, ce qui repré- Il a fortement reculé en France sur la même période,
sente un surcroît de dépenses de 160 milliards €. de 110 à 65%. Les entreprises allemandes sont parti-
culièrement profitables : le taux de rendement net des
La maîtrise des dépenses permet de modérer les prélè- fonds propres, qui mesure la part de résultat conser-
vements obligatoires sur l’économie qui n’excédent pas vée par l’entreprise après tous prélèvements et distri-
40% en Allemagne. La distribution des prélèvements butions rapporté aux fonds propres, est de 19% (5,3%
souligne l’attachement allemand à la préservation d’un en France). Enfin, les entreprises allemandes se carac-
système productif compétitif. En Allemagne, les pré- térisent par une structure financière très robuste avec
lèvements publics sont à la charge des entreprises à un montant de fonds propres et provisions de 56% du
hauteur de 72% et des ménages pour 28% (46% pour total de leur bilan (40% en France).
les entreprises, 54% sur les ménages en France). Le
capital est modérément taxé : 6,9% du PIB en Alle- C’est avec cette force de frappe financière que les
magne, 9,8% en France. entreprises allemandes peuvent non seulement affron-
ter l’univers mondialisé mais en tirer parti comme le
Dans ces conditions, et contrairement à la vision key- montrent les excédents commerciaux : 155 milliards €.
nésienne, l’Allemagne montre que la réduction des L’Allemagne peut ainsi compter sur 335 000 entreprises
dépenses publiques et des déficits, loin de constituer exportatrices contre moins de 110 000 en France. Loin
une potion amère et un sacrifice, est au contraire d’éroder sa base industrielle comme on l’observe aux
une condition de la croissance. Ainsi depuis le milieu Etats-Unis, au Royaume-Uni et en France, l’Allemagne
des années 2000, la croissance annuelle moyenne a conserve environ 25% de parts d’industrie dans sa
doublé : +2,4% contre la moitié pour les 5 années pré- valeur ajoutée. Avantage précieux à une époque où
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les échanges industriels représentent encore 2/3 des qualification pour l’euro, la situation de la France était
échanges mondiaux totaux alors que les services n’en meilleure que celle de l’Allemagne. Inversement quand
constituent que 20%. l’Allemagne s’est laissée allée à mener une politique
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fronté avec une réussite indiscutable les « défis » de la et l’intégration sociale. Loin de se poser en ordre social
mondialisation, pour fournir les moyens les plus impor- de contestation de l’Etat, il l’érige en gardien des droits
tants des plans de sauvetage de la Grèce et de la zone sociaux et des libertés fondamentales ; les perfor-
euro-, c’est d’avoir obtenu ce résultat non seulement
sans sacrifier la protection sociale, mais en l’ayant for-
mances économiques élargissent ses moyens au lieu
de les rétrécir sous l’effet d’une croissance stérilisée
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tifiée tout en obtenant les meilleures performances sur sous le poids de ses prélèvements. Ce modèle –décrit
le front du chômage. par Alain Peyrefitte en 1995 - c’est celui de la société
de confiance. C’est le modèle européen.
Ce modèle « allemand », on ne le trouve pas qu’en
Allemagne, il est présent en Autriche, aux Pays-Bas Et si l’Allemagne avait réussi à faire la démonstration
ou en Italie du Nord. Sur un arc de cercle qui, depuis de la valeur humaine et de l’efficacité économique du
le XIIIe siècle, de Florence, en passant par Lyon, puis modèle européen de société ?
la Hollande, aboutit à l’Allemagne hanséatique, ce
modèle est celui de l’Europe. L’Europe des changeurs
et des marchands ! Loin de considérer que la personne
humaine est la variable d’ajustement d’un modèle
productif sans âme, tout entier voué à l’accumulation
vorace des profits, il repose au contraire sur le rôle
moteur de l’entreprise comme lieu où se conjuguent Alain Fabre
de manière indissociable la performance économique économiste, conseil financier d’entreprises
LA FONDATION ROBERT SCHUMAN, créée en 1991 et reconnue d’utilité publique, est le principal centre de
recherches français sur l’Europe. Elle développe des études sur l’Union européenne et ses politiques et en pro-
meut le contenu en France, en Europe et à l’étranger. Elle provoque, enrichit et stimule le débat européen par ses
recherches, ses publications et l’organisation de conférences. La Fondation est présidée par M. Jean-Dominique
GIULIANI.
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