Bon, on va se la raconter finalement cette vérité, à
grandes enjambées d'écriture, sans prendre le temps
de s'arrêter ?
Parce que quand on a peur, on s'arrête d'écrire ou on
se cache la face avec des masques élaborés pour des
histoires fantastiques qui sont autant de déviations à
la pureté de l'être qui doit se raconter.
Mon chemin de vie ne présente aucun intérêt dans
notre monde actuel dominé par la vampirisation des
individus, pauvres êtres humains retombés plus bas
que leurs ancêtres quadrumanes d'il y a quelques
millions d'années en seulement quelques décades.
Mais enfin, si on laisse la politique de coté, certaine
que mon vécu mérite une publication destinée à une
réflexion générale, cela pose des petits problèmes
pour moi, dans ma solitude et mon isolement infini.
Ainsi pourrais-je au moins me satisfaire de n'être pas
cataloguée schizophrène ou autiste, par les psy de
service, malgré ma non-intégration à quoi que ce soit
malheureusement, bien sûr, puisque je me serais
exprimée.
Cette histoire part d'une impulsion subite, je ne
savais plus très bien aujourd'hui - 5 juin 1994 - si
j'étais vivante ou morte ou sur le point de ne plus
jamais m'extirper de mes cauchemars, tout grasse,
lymphatique et contaminée par la peur, comme un
pantin non médiatique et dépersonnalisé auquel j'ai
fini par ressembler en quelques années fardeaux
survécues dans l'ironie.
A la veille du cinquantenaire de la libération de la
France, je me devais aussi de faire un petit effort de
commémoration, un effort de libération personnelle,
tout raconter, au fait une vie ce n'est pas tant de
minutes, tant de secondes dans ma perception, et
essayer de réunir les éléments du passé pouvant me
permettre éventuellement d'envisager mon avenir
dans un endroit quelquconque de l'espace-temps.
Assise devant mon pot de compote de pommes, dans
un bon fauteuil moelleux, j'ai l'impression de ne plus
avoir peur des angoisses qui vont me saisir dès que je
commencerai à écrire.
La radio portative m'a branchée sur des
retransmissions sympathiques de concert en plein air
pour foule variée, j'écoute.
Je ne serai même pas avec mes parents pour penser à
cette libération de la France il y a cinquante ans,
qu'eux ont vécue mais pas moi, et ils n'auront rien à
me dire là-dessus, alors encore un évênement raté,
sans plus de sens pour moi.
Demain matin, j'irai finir mon travail dans une
grande internationale des médicaments, je suis
presque à la fin de mes études de biologie.
J'habite depuis près d'une semaine dans une cabane
mobile posée dans un champ à l'écart de presque
tout, privée d'eau courante et d'électricité.
Je m'occupe de mon vieux chien Arthur toute la
journée.
Je suis censée réviser pour mes derniers examens de
cours que je n'ai pas pu suivre personnellement mais
qui me sont gentiment prêtés par un camarade.
Je suis presque vieille : pas loin d'approcher les 30
ans et j'ai eu le bac il y a longtemps déjà.
Il y a un gap comme on dit en electrophysiologie, une
espèce de trou noir dans toutes ces années depuis
lors, dont les vagues tumultueuses caressent encore
ma carcasse.
Je ne suis plus rien, je ne crois plus à rien et ma
jeunesse s'est dissipée dans l'urgence, le malheur, et
le renoncement au bonheur impossible sur l'instant,
pourtant quelle voie aurais-je dû suivre ?
Si ç'avait été celle de la folie, j'aurais peut-être mieux
vécu.
Mais enfin, racontons, comme une enfant à qui on
apprend à dire la vérité ce que j'aime toujours
beaucoup faire, comme quoi je n'ai pas encore
grandi.
De l'époque où j'étais encore moi-même, une
personne vivante et différente de maintenant, que je
ferai revivre uniquement par les souvenirs, je vais
tout raconter par petites tranches choisies selon
l'envie qu'elles ont de remonter à la surface, dans le
désordre, et qui me feront peut-être avec beaucoup
de chance recoller à mon personnage, pourvu que...
Il y a neuf ou dix ans, l'été était chaud, de minuscules
gouttes sur mon front, le regard bleu fonçé et franc
entre les mèches roses d'une coiffure un peu
provocante devant, en brosse de cheveux châtains
pour le reste, le front carré, le menton sensuel.
Un calme, un vide de sons immobile posé sur
l'escalier où mes valises m'attendent.
L'attente de ces champs qui déclinent leurs douces
pentes vers les escaliers de cette maison dominant
son terrain, mais emprisonnée par ses arbres, et
faisant face, dans sa laideur de demeure en chantier,
à la belle, l'immense forêt déployant ses festons
magnificents sacrés et vénérés tout près de mon
étincelle de vie intérieure vacillante.
L'attente de mon regard qui ne sait où il va d'abord se
poser avant que je ne parte et qui ne se posera pas
finalement.
Un tout petit choc pour prendre conscience d'une
autre réalité.
Je m'identifie à ces cailloux que j'aurais pu regarder
avec trop de mélancolie autrefois, comme beaucoup
d'autres choses d'ailleurs, quoique je ne sais pas si
j'aurais alors condescendu à voir les cailloux.
Et si je faisais rouler un de ces cailloux blanc et aplati
sur un petit tas de cailloux voisins ?
Il y en a tant sous mes pieds, je fais partie du chemin
qui fait sa perçée audacieuse jusqu'à la maison, je
pense que le caillou aurait mal.
Où va-t-on s'imaginer que l'on possède les choses ?
Est-ce que je possède cette maison ?
Est-ce que la forêt me possède ?
Je veux bien le lui laisser croire, mais cette maison,
elle, ne veut pas de moi.
J'y ai pourtant poussé comme un arbre, avec de
grandes racines fortes et nerveuses, pleines
d'enfance, je me suis abreuvée de la sève de cette
maison, arbre plus grand que moi, sans me poser de
questions.
Le vent a toujours couru librement dans nos
feuillages, nous remplissant la cervelle des ailleurs,
de tous les rires et les émois de la découverte des
mondes, et maintenant je ne suis plus que le chemin.
Par les caprices de la destinée, je mourus bien
qu'encore jeune, comme tombèrent Arthur dans les
landes traitresses du Devon ou le roi Louis près de
Jérusalem, au seuil de la victoire promise pour des
armées de petits soldats qui n'étaient autres que mes
envies, mes ardeurs, et mon enthousiasme à croquer
une vie que j'imaginais être la continuation plus
parfaite du jaillissement initial de bonheur, né de la
brûlante vague d'amour maternel et des forêts
géantes qui bercèrent mon enfance dans l'intensité et
le raffinement, me rendant attentive aux coupures du
temps quand aux heures chaudes de l'été, le trop-
plein de mélancolie attire les demoiselles des bois
assez près pour entendre les mélodies des flûtes,
respirer l'air soudain empli de parfums ou
surprendre une fuite qui n'est que celle de l'esprit
affolé par tant de liberté.
Je mourus par torture psychologique et mes derniers
souvenirs fûrent que je ne reçus l'aide de personne,
l'indifférence générale laissant toute liberté à mes
bourreaux de poursuivre leur entreprise sournoise de
destruction.
Et l'accident fût que mon corps ne suivit pas ma
raison et mon âme dans le néant de la mort et que je
fus en quelque sorte peut-être une autre personne à
me réveiller dans ce corps-là, relique de chair toute
entourée de deuil, de noir insondable, d'absences de
souvenirs et de menaces imminentes.
C'était naître sans avoir vu la lumière, ni avoir été
aimée.
L'esprit existait en silence.
C'était bien après l'heure du thé avec ses croissants et
les rires de ces dames montant du jardin, quand
pénétrant la profonde obscurité qui avait sourdi en
nappes épaisses des jalousies à demi-fermées, une
intense clarté rousse secoua mon sommeil déjà léger
et peuplé de spectres.
Et les rayons glaçés de ma froide visiteuse au ventre
énorme atteignirent une foule de choses éparpillées
sur le sol de la chambre qui se mirent à grouiller de
vie surnaturelle.
Elle trouva enfin mon corps qu'elle figea sous la
blancheur des draps, et alors qu'après l'imagination,
la solitude n'était que mon unique compagne, je
perçus nettement la présence bienveillante de la
grande inspiratrice des nuits sans sommeil, avec
laquelle, par chance, mon âme amoureuse entrait en
résonnance...
Je me sentais écoutée dans un nouvel espace vierge
de la mémoire, auquel n'avaient pas pensé ceux qui
par leur volonté, emprisonnaient mon esprit dans un
carcan mental d'où ma sensibilité et mon opinion ne
pouvaient s'échapper.
Baignée par un halo de lumière douce, je ne tardai
pas à sombrer dans un état semi-comateux de rêve
éveillé, faisant partager à ma confidente les
évènements traumatisants qui avaient pourtant glissé
dans ma vie comme sable entre les doigts, entraînant
mon sentiment d'existence même.
Mai 1987... Nuit d'encre depuis quelques secondes.
Les étoiles qui voltigent autour de moi me laissent
aux rives d'un monde glaçé, où la paralysie qui
progresse dans mes sens libère l'accès à la face
cachée, polie et miroitante, de mon identité.
J'hume la noirceur de la paroi de béton qui me cache
aux regards des surveillants et contre laquelle je me
colle, muscles crispés et ramassée sur moi-même.
Le cri vient, j'écoute la plainte longue et aigüe qui n'a
rien à voir avec le râle d'un animal, c'est de la gorge
d'une femme, qui s'est tendue à l'extrême et d'où la
vie a été arrachée, que le bruit a été produit.
Je le sais, pour avoir vu, juste un instant plus tôt.
Le ciel est mauve et noir, avec ses zébrures fines et
menaçantes qui font crépiter l'air moîte et lourd,
irrespirable piège d'asphyxie pouvant dérober à tout
moment les particules d'oxygène composant une
faible part de l'atmosphère à laquelle les poumons
ont fini par s'habituer à cette époque de la Terre.
Cette fois, c'en est trop, le sang des victimes a coulé
dans la rigole qui court entre mes pieds et je dois
échapper à cet endroit, mais les murs d'enceinte qui
brillent sous les éclairs ne me laissent pas d'espoir.
<< Je vais revenir dans cet enfer >> est la première
idée qui m'assaille, dictée par mon instinct de survie,
car je vais profiter du fait un instant oublié, et pour
quelles bonnes raisons, ou bien est-ce que cette idée
n'est pas de moi, que je fais moi aussi partie des
équipes de surveillants et de bourreaux.
Quelle fût cette ironique amnésie de la conscience, et
combien de sang aurais-je sur les mains ?
Je refuse de continuer le rêve, mais en l'espace d'une
seconde de répit trop court et incertain, et comme au
travers d'un brouillard doux et laiteux, me voici
revenue au début du cauchemar.
Deux femmes toutes en noir, je dois être l'une d'entre
elles, et l'homme qui les précède, marchent sur un sol
humide, lavé grossièrement.
De l'eau suinte aussi des parois du labyrinthe de
couloirs qui aboutissent tous dans une pièce centrale,
où se trouve l'atelier de cette usine.
Les lampes pendent du plafond, mais leur lumière est
vacillante, et une terrible odeur de viande me prend
aux tripes, incontournable.
Un éclair de vision, que cautionne par ma présence
mon esprit, déchire mon âme et liquéfie le cristal de
mon être :
Empilées les unes sur les autres, des femmes aux
crânes rasés sont jetées nues à même le sol, les mains
liées dans le dos et tandis que des hurlements de
terreur se joignent aux soupirs des infortunées du
bas qui expriment déjà la lente agonie due à la
douleur infinie de l'écrasement, une lourde presse
munie de crocs descend sur ces femmes
impuissantes, malgré les supplications enragées,
jusqu'à ce qu'elle ait fait taire ce qui devient un tas de
viande qui saigne.
Et le cuir brille sur les costumes de l'homme et de la
femme qui plaisantent devant moi, dans la puanteur
du lieu, la chaleur extrême, et le crime perpétré.
Des moustaches, de hautes bottes, et un fouet, elle
presque rien à part ses talons aiguilles.
Leurs rires sont gras et obscènes, tandis qu'elle se
penche vers cette caricature de pédale sadique.
Je prends conscience du fait que je n'ai qu'une robe
de bure sombre et grossière, qui descend sur mes
talons nus.
Nous n'avons pas d'argent, depuis toujours peut-être,
mais je n'ai encore jamais tué pour vivre.
La nuit est perpétuelle, et l'air est rare, il faut que je
travaille pour nourrir ma famille que j'aime et qui a
besoin de moi, c'est-à-dire surtout ma petite soeur si
fragile et sujette au mal de poitrine.
Elle m'attend cachée dans le vieux silo et je la vois au
moment où je l'ai quittée, il y a deux lunes déjà,
accroupie dans un coin d'ombre poussiéreuse comme
un animal aux abois.
Ses deux petits yeux clairs, dans son visage rougi par
l'effort pour avaler sa bouffée d'air, me cherchent et
me poursuivent.
Je pense être la seule qui puisse la maintenir en vie
dans ce monde où elle m'a rejointe.
Elle ne grandira pas.
Famine.
J'ai descendu les marches d'aluminium du silo.
Ma soeur ne voulait pas que je parte.
Je crois que nous avons déjà perdu mon père et ma
mère qui ont préféré s'éloigner pour se nourrir.
Et nous savons que s'ils reviennent, leurs intentions
seront mauvaises, aussi le lieu est secrêt et j'ai
interdit à ma soeur de les accueillir.
Ils lui manquent.
Ma soeur a plusieurs vies et un seul esprit, et cet
esprit là ne sera jamais en paix tellement elle a de
raisons de pleurer, peut-être jouissons-nous de la
même faculté de pouvoir faire mourir indéfiniment
notre esprit, mais de continuer à vivre : jus de
conscience et de reflexion injecté en direction de ma
face lucide.
Douleur de sentir la fêlure immense qui sépare les
deux mondes où je ne peux me trouver que dans un
seul à la fois.
Des cabanes en bois bordent une allée sous le silo,
peu sûres et abritant autant d'ennemis.
Je cherche un chemin en aveugle dans la lueur qui
irradie sur les blocs d'immeubles à mesure que je les
traverse.
Les tours m'apparaissent vues d'en haut, une humeur
moite se colle sous mes pieds nus, et j'apprivoise le
brouillard et le vertige.
Je sens la route sous moi, je reconnais les entrées des
maisons quand elles me heurtent, ma pensée seule
éclaire le chemin, et j'aimerais tellement lui trouver
une consistance aussi réelle que celle de mes
sensations, cette brûlure de la peau et de la gorge, de
mes yeux.
Réveil, le soleil est sur le visage, très chaud,
impossible de bouger ce corps, quelle heure est-il ?
Peur du cauchemar et de l'insolation.
Si seulement bouger un peu.
En ce moment, elle reprend vie, vers les sept heures
du matin, quand la clarté se fait et pénètre dans la
chambre.
Le corps est alors tout habillé, anormalement fatigué,
en sueurs, couché de tout son long sur le dos, en
travers d'un lit non défait.
Ca l'affole toujours autant, mais elle respire à
nouveau.
Elle vérifie alors qu'elle ne porte pas des lambeaux de
vêtements, elle se hâte d'enlever ses habits trempés
qui la serrent et qui puent l'angoisse, elle se lave et
met enfin le pyjama qui l'attendait depuis la veille.
Elle ouvre le lit et se couche pour s'endormir aussitôt,
exténuée, dans les bruits de la maison qui s'éveille et
commence à s'agiter.
Une peur sourde et profonde oppresse sa poitrine,
une nausée de ce qu'elle vient de vivre pique sa gorge,
brouille son regard.
Rien ne bouge.
Elle est devenue sourde, et les ronds dans les lambris
du plafond qu'elle fixait avec obstination
disparaissent.