L’Afrique, berceau de l’humanité, l’Afrique de l’harmonie, l’Afrique des
contes sous l’arbre à palabre, l’Afrique du chant et de la danse, donc du
rythme, l’Afrique terre paradisiaque connut un matin une clameur qui
réveilla le continent d’est en ouest, du nord au sud. Un vautour d’une voix
lugubre troubla le silence de la nuit. Comme le dit Cheick Hamidou KANE, «
ceux qui n’avaient point d’histoire rencontraient ceux qui portaient le
monde sur leurs épaules et ce fut un matin de gésine (en train d’accoucher,
un matin de souffrance). Le fait s’accomplit avant même qu’on prit
conscience de ce qui arrivait. Ceux qui avaient combattu et ceux qui
s’étaient rendus, ceux qui avaient composé et ceux qui s’étaient obstinés se
retrouvaient le jour venu de recenser, repartir, classer, étiqueter,
administrer. » De cette triste matinée, la mère Afrique, ses filles et ses fils
subiront spoliations, vols, viols, traités, acculturations, servilisme, et cela des
décennies durant. Brisés dans leur amour propre, trainés dans la boue et
honnis, assoupis, domestiqués, christianisés, les fiers guerriers des savanes
ancestrales, une arme à la main et un poème dans la poche réagiront. Ainsi,
comme le dit Jean-Paul SARTRE, « Insulté, asservi il(le noir) se redresse, il
ramasse le mot nègre qu’on lui a jeté comme une pierre et il veut rendre la
monnaie. »
Ainsi l’année 1903 avait été aux Etats-Unis le point de départ de la prise de
conscience des noirs. William Edward Burghardt DU BOIS publie Ames
noires- œuvre dénonçant la situation scandaleuse faite aux noirs- qui marque la
naissance de la Negro-renaissance aux Etats-Unis. Dans Ames noires, DU
BOIS écrit : « Je suis nègre et je me glorifie de ce nom ; je suis fier du sang
noir qui coule dans mes veines. » Dès lors la littérature africaine sera
étiquetée par l’appellation littérature négro-africaine grâce au mouvement de
la negro-renaissance. Mais cette appellation ne fera pas long feu car tous les
textes s’accordent aujourd’hui sur le fait que la littérature africaine est née
véritablement avec Batouala de René MARAN en 1921. A partir de cette date,
l’appellation devient littérature africaine jusqu’aux années 1930, où les
étudiants martiniquais, haïtiens et africains vont se retrouver et former le Paris
nègre. On cesse d’être Sénégalais, Soudanais, Guinéen, Martiniquais,
Guyanais pour être tout simplement africain : c’est la naissance du mouvement
de la
Négritude avec Aimé CESAIRE (1913-2008), Léopold Sedar SENGHOR
(1906-2001), Léon Gontran DAMAS (1912-1978), qui prône l’affirmation de
la race noire et la revalorisation des valeurs nègres.
La Négro-Renaissance
C’est un mouvement né à Harlem (quartier américain). Cette renaissance
nègre se manifeste à travers Black soul de W.E.B DU BOIS en 1903. Il
dénonce dans cette œuvre, la situation scandaleuse faite aux Noirs.
Accompagné d’hommes de culture comme Langston HUGUES, Countee
CULLEN, Claude
MAC KAY, ils luttèrent contre le racisme, l’oppression, l’injustice ; ils
affirmèrent la spécificité des cultures noires dans leurs écrits. Le Jamaïcain
Claude MAC KAY publia Banjo en 1928 dans lequel il condamne le racisme
et l’aliénation du noir. Langston HUGUES publia en 1926 Weary blues. Il a
beaucoup influencé les écrivains noirs de France
Nous pouvons citer aussi Jacques ROUMAIN et surtout le Guyanais René
MARAN qui publia Batouala, véritable roman nègre en 1921. Ce roman crée
en France un énorme scandale parce qu’il dénonçait les exactions commises
par l’administration française dans la colonie de l’Oubangui-Chari (actuelle
Centrafrique). L’œuvre affirme la dignité de l’homme noir et obtient le Prix
Goncourt la même année. Cependant son auteur fut révoqué de son poste de
fonctionnaire colonial à Bangui. La réputation de Batouala gagna l’Amérique
où il fut traduit et salué par les écrivains de la Négro-Renaissance. SENGHOR
dira plus tard que « c’est René MARAN, le premier à exprimer l’âme noire
avec le style nègre en français. »
A travers les écrits de ces premiers écrivains, nous constatons une
dénonciation de la situation de l’homme noir et des humiliations qu’il subit. Il
fallait donc affirmer la dignité de l’homme noir non plus en fonction de sa
ressemblance avec le monde blanc mais en tant que noir. Cela constituera le
leitmotiv de ce premier mouvement noir. Les étudiants noirs entiers, africains
et malgaches se rencontrèrent à Paris autour des années 1930 pour mettre en
place une stratégie indispensable à la lutte pour la reconquête de la dignité de
l’homme noir : c’est le début de la Négritude.
4_ Le mouvement de la Négritude
En 1931 parut la revue du Monde Noir fondée par le docteur Haïtien
Etienne LERO. Cette revue fut la première tribune où quelques Noirs eurent
enfin l’occasion de s’exprimer pour débattre des problèmes spécifiques.
Certains intellectuels noirs sont à Paris : le Martiniquais Aimé CESAIRE, le
Sénégalais Léopold Sedar SENGHOR et Léon Gontran DAMAS ont pu
rencontrer les poètes et les romanciers de la renaissance nègre.
En 1932 parut Légitime Défense, une revue des étudiants noirs. Cette
revue est délibérément provocante et indiquait la voie à suivre par l’étudiant
noir : la véritable littérature nègre ne pouvait passer que par une
libération du prolétariat noir. Ce fut malheureusement l’unique numéro.
Cette lutte continua pourtant sous diverses formes et cela va engendrer la
naissance en 1934 d’un autre journal (petit périodique corporatif de combat)
intitulé l’Etudiant noir. Ce journal rassemble pour la première fois des noirs
venus d’horizons divers. Parmi les fondateurs de ce journal on peut retenir
CESAIRE, SENGHOR et DAMAS. Ces derniers furent aidés par Birago DIOP
et Ousmane Socé DIOP.
L’Etudiant noir confirme le moment de l’affirmation de l’identité
culturelle noire, le rejet des valeurs occidentales ; c’est donc l’époque du
retour à la source, de la négritude triomphante ainsi définie par SENGHOR
comme « l’ensemble des valeurs du monde noir. » On doit donc à ces
écrivains les premières grandes œuvres de la littérature négro-africaine de
langue française et on peut les considérer comme les fondateurs du
mouvement de la Négritude qui a participé à l’émancipation tant politique que
culturelle de l’Afrique francophone.
La Négritude est l’expression d’une race opprimée. Aimé CESAIRE parle dans
son Cahier d’un retour au pays natal de « la négritude mesurée au compas de
la souffrance.» La négritude est aussi la manifestation d’une manière d’être
originale. Pour SENGHOR, « pour asseoir une révolution efficace, notre
Révolution, il nous fallait d’abord nous débarrasser de nos vêtements
d’emprunt-ceux de l’assimilation-et affirmer notre être, c’est-à-dire notre
négritude. » Et à CESAIRE d’ajouter en écho dans le Cahier d’un retour au
pays natal :
Ma négritude n’est pas une taie d’eau morte
Sous l’œil mort de la terre
Ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale
Elle plonge dans la chair rouge du sol
Elle plonge dans la chair ardente du ciel
Elle troue l’accablement opaque de sa droite patiente.
Ensuite la négritude peut être définie comme un instrument de lutte. Pour
SENGHOR, « la négritude n’est pas une pièce de musée mais l’instrument
efficace de libération. »
Enfin la négritude est un outil esthétique. Quand CESAIRE, ne quittant
jamais, ou presque le terrain politique et sociologique définit la négritude
comme « la conscience d’être noir, la simple reconnaissance d’un fait qui
implique une acceptation, une prise de conscience de son destin de noir, de
son histoire et de sa culture », SENGHOR y voit une forme d’expression
spécifique fondée sur le rythme et le ton : « la monotonie du ton c’est ce qui
distingue la poésie de la prose, c’est le sceau de la négritude, l’incarnation
qui fait accéder à la vérité des choses essentielles. » Ainsi dit, la négritude
sera selon SENGHOR « le patrimoine culturel, les valeurs et surtout l’esprit
de la civilisation négro-africaine. »
Selon Jean-Paul SARTRE, « la négritude est la négation de la négation
du nègre. » C’est le refus d’une négation qui faisait du nègre un sous homme,
le nègre à qui on avait répété qu’il était un être inférieur et qui avait fini par le
croire, redresse la tête, refuse le jugement d’autrui et s’affirme comme un être
humain à part entière. Ce sursaut historique va se traduire par la ferme volonté
de réhabiliter les cultures nègres, d’en montrer la grandeur et la beauté.