La conscience morale – ROUSSEAU
La conscience : un principe inné de justice et de vertu
« Je n'ai qu'à me consulter sur ce que je veux faire : tout ce que je sens être bien est bien tout ce que je
sens être mal est mal; le meilleur ami de tous les casuistes est la conscience ; et ce n'est que quand on
marchande avec elle qu'on a recours aux subtilités du raisonnement. Trop souvent la raison nous
trompe, nous n'avons que trop acquis le droit de la récuser, mais la conscience ne trompe jamais ; elle
est le vrai guide de l'homme ; elle est à l'âme ce que l'instinct est au corps ; qui la suit, obéit à la nature,
et ne craint point de s'égarer.[...]
Conscience ! conscience ! instinct divin ; immortelle et céleste voix; guide assuré d'un être ignorant
et borné, mais intelligent et libre; juge infaillible du bien et du mal, qui rend l'homme semblable à
Dieu, c'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en
moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs, à l'aide
d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe.
Grâce au ciel, nous voilà délivrés de tout cet effrayant appareil de philosophie : nous pouvons être
hommes sans être savants ; dispensés de consumer notre vie à l’étude de la morale, nous avons à
moindres frais un guide plus assuré dans ce dédale immense des opinions humaines. Mais ce n’est pas
assez que ce guide existe, il faut savoir le reconnaître et le suivre. S’il parle à tous les cœurs, pourquoi
donc y en a-t-il si peu qui l’entendent ? Eh ! c’est qu’il nous parle la langue de la nature, que tout nous
a fait oublier. La conscience est timide, elle aime la retraite et la paix ; le monde et le bruit
l’épouvantent : les préjugés dont on la fait naître sont ses plus cruels ennemis ; elle fuit ou se tait
devant eux : leur voix bruyante étouffe la sienne et l’empêche de se faire entendre ; le fanatisme ose la
contrefaire, et dicter le crime en son nom. Elle se rebute enfin à force d’être éconduite ; elle ne nous
parle plus, elle ne nous répond plus […] »
ROUSSEAU, Emile, IV, La profession de foi du vicaire savoyard.
- D’après Rousseau, quel est le guide qui conduit, voire qui pousse l’homme à faire le bien
plutôt que le mal ?
- Relevez et expliquez les principales caractéristiques de celui-ci.
- Pourquoi l’homme peut-il ne pas toujours suivre ce guide ?
La pitié
« [...] Il y a d'ailleurs un autre principe que Hobbes n'a point aperçu et qui, ayant été donné à
l'homme pour adoucir, en certaines circonstances, la férocité de son amour-propre, ou le désir de se
conserver avant la naissance de cet amour, tempère l'ardeur qu'il a pour son bien-être par une
répugnance innée à voir souffrir son semblable. Je ne crois pas avoir aucune contradiction à craindre,
en accordant à l'homme la seule vertu naturelle qu'ait été forcé de reconnaître le détracteur le plus
outré des vertus humaines. Je parle de la pitié, disposition convenable à des êtres aussi faibles, et sujets
à autant de maux que nous le sommes ; vertu d'autant plus universelle et d'autant plus utile à l'homme
qu'elle précède en lui l'usage de toute réflexion, et si naturelle que les bêtes même en donnent
quelquefois des signes sensibles. [...]
Tel est le pur mouvement de la nature, antérieur à toute réflexion : telle est la force de la pitié
naturelle, que les mœurs les plus dépravées ont encore peine à détruire, puisqu'on voit tous les jours
dans nos spectacles s'attendrir et pleurer aux malheurs d'un infortuné tel, qui, s'il était à la place du
tyran, aggraverait encore les tourments de son ennemi.
[...]La pitié est un sentiment naturel qui, modérant dans chaque individu l'activité de l'amour de soi-
même, concourt à la conservation mutuelle de toute l'espèce. C'est elle qui nous porte sans réflexion au
secours de ceux que nous voyons souffrir ; c'est elle qui, dans l'état de nature, tient lieu de lois, de
mœurs et de vertu, avec cet avantage que nul n'est tenté de désobéir à sa douce voix ; c'est elle qui
détournera tout sauvage robuste d'enlever à un faible enfant, ou à un vieillard infirme, sa subsistance
acquise avec peine, si lui-même espère pouvoir trouver la sienne ailleurs ; c'est elle qui, au lieu de cette
maxime sublime de justice raisonnée : Fais à autrui comme tu veux qu'on te fasse, inspire à tous les
hommes cette autre maxime de bonté naturelle bien moins parfaite, mais plus utile peut-être que la
précédente : Fais ton bien avec le moindre mal d'autrui qu'il est possible. C'est, en un mot, dans ce
sentiment naturel, plutôt que dans des arguments subtils, qu'il faut chercher la cause de la répugnance
que tout homme éprouverait à mal faire, même indépendamment des maximes de l'éducation. »
ROUSSEAU, Discours sur l'origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, I.
Pour une meilleure compréhension du texte, lire le texte suivant : amour propre et amour de soi.
Relevez dans le texte les éléments qui permettent de répondre aux questions et expliquez-les.
- Quelle est l’origine de la pitié ?
- Comment Rousseau la définit-elle ?
- Que permet-elle et comment se manifeste-t-elle ?
Amour de soi et amour propre
« L’amour de soi, qui ne regarde qu’à nous, est content quand nos vrais besoins sont satisfaits ; mais
l’amour-propre, qui se compare, n’est jamais content et ne saurait l’être, parce que ce sentiment, en
nous préférant aux autres, exige aussi que les autres nous préfèrent à eux, ce qui est impossible.
Voilà comment les passions douces et affectueuses naissent de l’amour de soi, et comment les passions
haineuses et irascibles naissent de l’amour-propre. Ainsi, ce qui rend l’homme essentiellement bon est
d’avoir peu de besoins et de peu se comparer aux autres ; ce qui le rend essentiellement méchant est
d’avoir beaucoup de besoins et de tenir beaucoup à l’opinion.
Sur ce principe, il est aisé de voir comment on peut diriger au bien ou au mal toutes les passions des
enfants et des hommes. Il est vrai que ne pouvant vivre toujours seuls, ils vivront difficilement
toujours bons : cette difficulté même augmentera nécessairement avec leurs relations, et c’est en ceci
surtout que les dangers de la société nous rendent les soins les plus indispensables pour prévenir dans
le cœur humain la dépravation qui naît de ses nouveaux besoins. »
ROUSSEAU, Emile ou de l'Education, IV.