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Le combat de Raphael Lemkin

Vincent Duclert dans L’Histoire mensuel 454


daté décembre 2018 - 833 mots

Le 9 décembre 1948, l'incrimination de génocide faisait son entrée dans le


droit international. Cinquante plus tard, il était utilisé dans les tribunaux.

Le 9 décembre 1948, à Paris, l'Assemblée générale des Nations unies réunie au


palais de Chaillot adoptait à l'unanimité la Convention pour la prévention et la
répression du crime de génocide. Sans équivalent dans l'histoire, aboutissement
des efforts de protection du « droit des gens » aussi bien que véritable révolution
pénale et morale, ce traité international a été voulu et porté par Raphael Lemkin.
Annette Becker a consacré une belle biographie à ce juriste américain d'origine
polonaise, qui fut témoin des violences antisémites dans sa patrie et inventa le
néologisme « génocide » en 1943 pour quali er les persécutions massives par les
nazis des minorités juives d'Europe1.

Pour la première fois depuis l'apparition du phénomène génocidaire avec la


destruction des Herero et des Nama par le colonisateur allemand dans l'actuelle
Namibie entre 1904 et 1908, les États vainqueurs du nazisme s'accordaient pour lui
opposer une réponse à la hauteur d'un dé resté longtemps inconcevable, nié ou
occulté. L'invention du crime de génocide devait permettre de décrire un tel
phénomène, de le nommer et d'en poursuivre les auteurs au moyen d'une justice
pénale internationale repensée.

Le précédent arménien

L'adoption de la Convention du 9 décembre fut le résultat d'un long processus au


sein des nations victorieuses des régimes nazi et japonais et du combat personnel
de Raphael Lemkin. Celui-ci commença à étudier dans les années 1920 et 1930
l'extermination des Arméniens par les Jeunes-Turcs unionistes. Il tenta de
conceptualiser le « crime des crimes », notamment à la conférence de Madrid de
1933 où il avança la notion d'« actes de barbarie ». On lui rétorqua alors
qu'« exterminer un peuple entier, cela n'existe pas ».

Lemkin dut donc se battre sur deux fronts. D'une part convaincre, contre
l'incrédulité générale et le négationnisme de la jeune République de Turquie, de la
réalité du massacre programmé des Arméniens dans l'Empire ottoman. D'autre
part, inventer des armes nouvelles du droit pour agir dès les premières
manifestations du processus génocidaire. L'envoyé spécial du New Yorker à Paris
en 1948 soulignera qu'« en étudiant le génocide, [Lemkin] a découvert que quand
les autorités brûlent des livres elles ont toute chance de brûler les êtres humains, et
il veut une loi contre les deux »2.
Le choix de Nuremberg
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En 1945 et 1946, lors des procès de Nuremberg, c'est cependant le crime contre
l'humanité qui fut retenu pour poursuivre les criminels nazis. Cette incrimination
était portée par un autre juriste, Hersch Lauterpacht. Comme Raphael Lemkin, ce
professeur de droit international à Cambridge était d'origine juive polonaise et,
comme lui aussi, il fut formé dans la ville de Lemberg (aujourd'hui Lviv en Ukraine).

Désespéré que le tribunal de Nuremberg ne retienne que les « crimes contre


l'humanité » - et pas son projet de crime de génocide -, Lemkin parvint à
convaincre les rédacteurs des résolutions fondatrices des Nations unies : celle du
11 décembre 1946 stipule que « le génocide est un crime du droit des gens » ; puis
celle du 21 décembre 1947 déclare que « le crime de génocide est un crime
international qui comporte des responsabilités d'ordre national et international pour
les individus et pour les États ». La voie était ouverte pour la rédaction et l'adoption
de la Convention du 9 décembre 1948, un traité international suivi de sa rati cation
- aujourd'hui par 149 États, dont la France le 14 octobre 1950. L'adoption le
lendemain, le 10 décembre 1948, de la Déclaration universelle des droits de
l'homme démontre dans l'après-guerre cette volonté de renforcer l'arsenal
humaniste des démocraties face aux États exterminateurs.

Premier procès pour génocide

Le crime contre l'humanité s'emploie à réprimer tout acte inhumain commis contre
des populations civiles persécutées pour des motifs politiques, raciaux ou
religieux ; c'est la personne qui est ici protégée. L'accusation de génocide vise, elle,
à protéger des groupes que des États ou des pouvoirs entendent détruire et
persécuter. Loin de s'opposer, les deux incriminations se complètent. Si elles
demeurent distinctes en droit international, la France a choisi de les associer
étroitement en faisant du crime de génocide (entré dans le droit pénal français en
1994) une catégorie du crime contre l'humanité.
Pour autant, ces avancées décisives n'eurent pas de suite immédiate. C'est
seulement dans les années 1990 que le crime de génocide a été utilisé par les
tribunaux pour quali er d'autres massacres de masse, notamment l'extermination
des Tutsi au Rwanda en 1994 (par le Tribunal pénal international pour le Rwanda)
et le massacre de Srebrenica en Bosnie-Herzégovine en 1995 (par le Tribunal
pénal international pour l'ex-Yougoslavie).

En France, le premier procès pour génocide a eu lieu en 2014 : la Cour d'assises


de Paris a condamné le Rwandais Pascal Simbikangwa à vingt-cinq ans de
réclusion criminelle pour génocide et complicité de crimes contre l'humanité
commis entre avril et juillet 1994 au Rwanda. Il y en a eu d'autres depuis.
Aujourd'hui, les Nations unies et des pôles nationaux de magistrats (il en existe en
France, en Belgique ou encore Canada) continuent de lancer des enquêtes, par
exemple sur les crimes de l'État syrien, en vue de préparer le procès de leurs
auteurs.
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* Historien, président de la Mission d'étude en France sur la recherche et
l'enseignement des génocides et des crimes de masse

Note

1. Cf. A. Becker, Messagers du désastre, Fayard, 2018 et P. Sands, Retour à


Lemberg, Albin Michel, 2017.

2. Cité par A. Becker, op. cit., p. 195.


Image : Raphael Lemkin, le 9 décembre 1948 lors de la signature de la Convention pour la prévention et la
répression du crime de génocide.
Bettmann/Getty Image.

À LIRE
A paraître au CNRS

Fruit de vingt mois de travail mené par une équipe internationale de 65 chercheurs
et professeurs pilotée par Vincent Duclert, le rapport de la Mission génocides a été
remis le 15 février 2018 aux ministres de la Recherche et de l'Éducation nationale,
ainsi qu'au président de la République. Il vient d'être publié aux éditions du CNRS
(cf. « Comment étudier les génocides ? », entretien avec Vincent Duclert sur
[Link]). Ce rapport est réceptionné of ciellement le 4 décembre 2018.

À SUIVRE
En partenariat avec la Mission génocides

- Une rencontre autour de l'enseignement et de la recherche sur les génocides le 5


décembre après-midi à l'EHESS (105, boulevard Raspail à Paris).

- Une table ronde le 7 décembre après-midi à l'Unesco (125, avenue de Suffren à


Paris).
- Deux cycles de conférences sur les génocides le 9 décembre aux Archives
nationales le matin (60, rue des Francs-Bourgeois à Paris) et au mémorial de la
Shoah l'après-midi (17, rue Geoffroy-l'Asnier à Paris).

À SAVOIR
Génocide ou crime contre l'humanité ?

Le crime contre l'humanité a été dé ni dans l'accord de Londres signé par les Alliés
le 8 août 1945, en vue du procès des criminels de guerre nazis à Nuremberg.
Nouvelle catégorie juridique internationale, il recouvre « l'assassinat,
l'extermination, la réduction en esclavage, la déportation, et tout autre acte
inhumain commis contre toutes populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou
bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux ». Son
imprescriptibilité est entrée dans le droit français en 1964.
Le génocide, néologisme forgé en 1943 par Raphael Lemkin, a été dé ni dans la
convention des Nations unies du 9 décembre 1948 comme un acte « commis dans
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l'intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou
religieux ». Cela peut être un meurtre, une atteinte grave à l'intégrité mentale ou
une mesure antinataliste, autant de dispositifs de destruction visant des collectivités
- par contraste avec le crime contre l'humanité s'attachant au sort d'individus visés
par des plans concertés de violences extrêmes (comme la torture par exemple). En
droit français, le génocide entre dans la catégorie des crimes contre l'humanité.

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