Pour Laura et Georgia.
PREMIÈRE PARTIE
Les Zombis de Wimbledon
1
– Ne te retourne pas, me glissa Lockwood. Ils sont deux.
Jetant un rapide coup d’œil par-dessus mon épaule, je constatai qu’il
avait raison. Non loin de là, à l’autre bout de la clairière, un deuxième
fantôme venait de sortir de terre. À l’instar du premier, c’était un voile de
brume à forme humaine qui flottait au-dessus de l’herbe humide et sombre.
Sa tête formait un angle bizarre comme s’il avait la nuque brisée.
Je lui lançai un regard mauvais, moins effrayée qu’agacée. Cela faisait
un an maintenant que je travaillais pour Lockwood & Co., en tant
qu’agent de terrain subalterne, et j’avais déjà été confrontée à de terrifiants
Visiteurs spectraux, de toutes formes et de toutes tailles. Alors évidemment,
les nuques brisées me faisaient moins d’effet qu’avant.
– Oh, génial, soupirai-je. D’où il sort, celui-là ?
Un bruit de Velcro indiqua que Lockwood avait dégainé la rapière fixée
à sa ceinture.
– Peu importe, répondit-il. Je l’ai à l’œil. Surveille le tien.
Je repris ma position. La première apparition flottait toujours à deux ou
trois mètres de la chaîne en fer. Elle était avec nous depuis presque cinq
minutes maintenant et elle devenait de plus en plus nette. Je distinguais les
os des bras et des jambes et le réseau des nerfs. Les contours épars s’étaient
solidifiés sous la forme de vestiges de vêtements en décomposition : une
ample chemise blanche et un pantalon sombre en lambeaux qui s’arrêtait au
genou.
Des vagues de froid irradiaient du fantôme. Et malgré la douceur de
cette nuit d’été, les gouttes de rosée sous les ossements des pieds qui se
balançaient au-dessus du sol s’étaient transformées en minuscules éclats de
givre.
– Logique, commenta Lockwood, sans se retourner. Si tu pends un
criminel et si tu l’enterres au croisement de deux routes, autant en pendre
un second en même temps. On aurait dû le prévoir.
– Et alors, comment se fait-il qu’on ne l’ait pas prévu ? demandai-je.
– Il faut poser la question à George.
J’avais les mains moites. Je resserrai les doigts autour de la poignée de
mon épée.
– George ? fis-je.
– Quoi ?
– Pourquoi on n’a pas prévu qu’ils seraient deux ?
J’entendis le crissement humide d’une pelle qui s’enfonce dans la boue.
Une gerbe de terre vint éclabousser mes bottes. Des profondeurs du sol
s’éleva une voix aux accents ronchons :
– Je ne peux me fier qu’aux archives, Lucy. Elles indiquent qu’un seul
homme a été exécuté et pendu à cet endroit. Ne me demande pas qui est le
second, je n’en ai pas la moindre idée. Qui veut creuser à ma place ?
– Pas moi, répondit Lockwood. Tu t’en sors très bien, George. C’est une
tâche faite pour toi. Où en est ton travail d’excavation, d’ailleurs ?
– Je suis fatigué, je suis crotté de la tête aux pieds et je n’ai rien trouvé.
Que dalle. À part ça, tout va bien.
– Pas d’ossements ?
– Pas même une rotule.
– Continue. La Source est forcément là. Tu cherches deux corps
maintenant.
La Source désigne un objet auquel le fantôme est relié. Si vous la
localisez, c’est un jeu d’enfant ensuite de contrôler une apparition.
Malheureusement, on ne la trouve pas toujours facilement.
George se remit au travail en grommelant. Dans la faible lumière des
lanternes que nous avions installées près de nos sacs, il ressemblait à une
sorte de taupe géante à lunettes. Le bord du trou lui arrivait à la poitrine
maintenant et l’amas de terre qu’il avait formé emplissait presque la totalité
de l’espace délimité par les chaînes en fer. La grosse pierre recouverte de
mousse, dont nous étions certains qu’elle indiquait l’emplacement de la
tombe, avait été depuis longtemps renversée et mise de côté.
– Lockwood, m’écriai-je soudain, le mien se rapproche !
– Pas de panique. Repousse-le en douceur. Avec des mouvements
simples, comme on le fait à la maison avec Joe-qui-Flotte. Il va sentir la
présence du fer et rester à l’écart.
– Tu en es sûr ?
– Oh, oui. Il n’y a aucune raison de s’inquiéter.
Facile à dire. Manier l’épée face à un mannequin de paille prénommé
Joe, dans notre bureau, par un bel après-midi ensoleillé, ce n’était pas du
tout comme repousser un Zombi au cœur d’une forêt hantée. Je dégainai ma
rapière sans conviction. Le fantôme continua d’avancer.
Il était parfaitement net désormais. De longs cheveux noirs flottaient sur
son crâne. Dans l’orbite gauche, on distinguait des restes d’œil ; l’autre était
vide. Des lambeaux de peau à moitié décomposée s’accrochaient aux éclats
d’os des joues, et la mâchoire inférieure pendait de manière désinvolte au-
dessus du cou. Le corps était rigide, les bras plaqués le long du torse
comme si on les avait ligotés. Une brume de lumière spectrale flottait
autour du Spectre. Par moments, il tremblotait ; on avait alors l’impression
qu’il se balançait encore à la potence, sous les assauts de la pluie et du vent.
– Il s’approche de la barrière, dis-je.
– Le mien aussi.
– Il est vraiment horrible.
– Le mien a perdu ses deux mains. Qui dit mieux ?
Lockwood paraissait détendu, mais cela n’avait rien d’inhabituel. Il
paraissait toujours détendu. Ou presque. La fois où nous avions ouvert la
tombe de Mme Barrett, je l’avais vu dans tous ses états, mais c’était dû
essentiellement aux traces de griffures sur son manteau tout neuf. Je
l’observai du coin de l’œil. Grand et svelte, l’épée à la main, il suivait du
regard la lente progression du second Visiteur, en affichant sa nonchalance
coutumière. La lumière de la lanterne jouait sur son visage fin et pâle,
soulignant la courbe élégante de son nez et sa chevelure ébouriffée. Il
arborait ce demi-sourire qu’il réserve aux situations dangereuses et qui
indique une totale maîtrise. Les pans de son manteau flottaient légèrement
dans la brise nocturne. Je serrai la poignée de mon épée et me concentrai
sur mon fantôme.
Je le trouvai juste devant les chaînes. Sans un bruit, aussi rapide que la
pensée, il s’était précipité dès que j’avais tourné la tête.
Je levai ma rapière.
Sa bouche béait, un feu verdâtre éclairait ses orbites. Avec une vivacité
terrifiante, il bondit. Je hurlai et me jetai en arrière. Le fantôme se heurta à
la barrière de fer, à quelques centimètres seulement de mon visage. Un
fracas accompagna une projection d’ectoplasme. Des lambeaux enflammés
s’abattirent dans l’herbe boueuse à l’extérieur du cercle. Le Spectre livide,
tremblotant et fumant, avait reculé de trois mètres.
– Fais attention, Lucy ! me lança George. Tu m’as marché sur la tête.
Lockwood demanda, d’un ton sévère et inquiet :
– Qu’est-ce qui s’est passé ?
– Tout va bien, dis-je. Il a attaqué, mais le fer l’a repoussé. La prochaine
fois, j’utiliserai une fusée.
– Ne les gaspille pas. Les épées et les chaînes suffisent largement pour
le moment. George… donne-nous de bonnes nouvelles, s’il te plaît. Tu as
forcément trouvé quelque chose.
En guise de réponse, la pelle vola, éjectée sur le côté du trou, d’où
émergea une silhouette couverte de boue.
– Ça ne va pas, déclara George. Ce n’est pas le bon endroit. Je creuse
depuis des heures. Il n’y a aucun corps. On s’est trompés quelque part.
– Non, dis-je. C’est bien ici. J’ai entendu la voix.
– Désolé, Luce. Il n’y a personne.
– À qui la faute ? C’est toi qui disais qu’il y aurait quelqu’un.
George utilisa le dernier coin propre de son T-shirt pour essuyer ses
lunettes. Après quoi, il observa mon fantôme avec désinvolture.
– Oooh, elle est canon ! Qu’est-ce qu’elle a fait avec son œil ?
– C’est un homme, rectifiai-je d’un ton cassant. Ils portaient les
cheveux longs à l’époque, tout le monde le sait. Et n’essaye pas de changer
de sujet ! Ce sont tes recherches qui nous ont conduits ici !
– Mes recherches et ton Talent. Ce n’est pas moi qui ai entendu la voix.
Alors, sois gentille de la fermer et réfléchissons à ce que nous allons faire
maintenant.
Bon, d’accord, je m’étais peut-être montrée un peu agressive, mais
j’avais tendance à devenir nerveuse quand des cadavres en décomposition
me sautaient dessus. Soit dit en passant, j’avais raison : George nous avait
promis un macchabée. Il avait découvert dans les archives l’existence d’un
meurtrier doublé d’un voleur de moutons nommé John Mallory qui avait été
pendu à la fête foraine de Wimbledon en 1744. Cette pendaison avait été
célébrée dans un ouvrage très populaire à l’époque. Mallory avait été
conduit jusqu’au croisement d’Earlsfield, sur un tombereau, et pendu à un
gibet, à dix mètres du sol. Puis il avait été livré « aux bons soins des
corbeaux et des corneilles », avant que sa dépouille déchiquetée soit
enterrée à proximité. Tout cela concordait parfaitement avec les
phénomènes actuels et l’apparition soudaine d’un Zombi sur le terrain
communal, ce qui avait quelque peu nui à la fréquentation de l’aire de jeu
destinée aux jeunes enfants. Le fantôme avait été aperçu à proximité d’un
groupe d’arbres et de broussailles, et lorsque nous avions découvert que ce
bois était connu jadis sous le nom de « La fin de Mallory », nous pensions
être sur la bonne piste. Il ne restait plus qu’à localiser la tombe.
Une atmosphère étrangement déplaisante régnait dans les bois cette
nuit-là. Les arbres – des chênes et des bouleaux principalement – étaient
revêches et tout tordus, leurs troncs suffoquaient sous des épaisseurs de
mousse vert-de-gris. Aucun ne semblait avoir une forme normale. Chacun
de nous avait utilisé ses Talents particuliers, ces pouvoirs psychiques qui
nous permettaient de sentir les forces spectrales. J’avais perçu de curieux
chuchotements et des grincements de bois, suffisamment près pour me faire
sursauter. Mais Lockwood et George, eux, n’avaient rien entendu.
Lockwood, qui possédait la Vision la plus affûtée, avait entraperçu une
silhouette parmi les arbres, lointaine. Cependant, chaque fois qu’il tournait
la tête pour la regarder directement, elle disparaissait.
Au milieu des bois, nous avions découvert un espace dégagé où ne
poussait aucun arbre. Les murmures étaient plus forts à cet endroit. Je les
avais suivis soigneusement à travers les hautes herbes mouillées, jusqu’à ce
que je trouve une grosse pierre moussue à demi enterrée, au centre de la
clairière. Un point froid flottait au-dessus de la pierre, zébrée de toiles
d’araignées. Une sensation moite de terreur surnaturelle nous avait envahis
tous les trois. Une ou deux fois j’avais entendu une voix désincarnée
chuchoter à mon oreille.
Tout concordait. Aucun doute : cette pierre marquait l’emplacement de
la tombe de Mallory. Alors, après avoir disposé nos chaînes en fer, nous
nous étions mis au travail, convaincus de pouvoir boucler cette affaire dans
la demi-heure.
Deux heures plus tard, le score était le suivant : deux fantômes, zéro
ossements. Les choses ne s’étaient pas déroulées conformément au plan.
– On a tous besoin de se calmer, dit Lockwood, interrompant un bref
silence durant lequel George et moi avions échangé des regards noirs. Nous
faisons fausse route, inutile de nous obstiner. Nous allons remballer nos
affaires et nous reviendrons plus tard. Dans l’immédiat, la seule chose à
faire, c’est de s’occuper de ces Zombis. À votre avis, qu’est-ce qui sera le
plus efficace ? Des fusées ?
Il nous rejoignit, sans quitter des yeux le deuxième fantôme, qui s’était
rapproché du cercle lui aussi. À l’instar du mien, il avait l’apparence d’un
corps en décomposition et portait une redingote et un pantalon écarlate
plutôt guilleret. Une partie de son crâne semblait s’être détachée et des os
nus dépassaient des manches ornées de fanfreluches. Comme l’avait fait
remarquer Lockwood, il n’avait pas de mains.
– Oui, les fusées, c’est ce qu’il y a de mieux, répondis-je. Les bombes
de sel ne serviront à rien contre des Types Deux.
– Je trouve dommage de gaspiller deux bonnes fusées au magnésium,
alors que nous n’avons pas encore découvert la Source, dit George. Vous
savez combien ça coûte.
– On pourrait les repousser avec nos rapières, suggéra Lockwood.
– Face à deux Zombis, c’est risqué.
– Dans ce cas, bombardons-les de limaille de fer.
– Je continue à penser qu’il faut utiliser des fusées, dis-je.
Pendant ce temps, le fantôme sans mains s’était encore rapproché des
chaînes, centimètre par centimètre, sa demi-tête penchée sur le côté, d’un
air triste, comme s’il écoutait notre discussion. Il s’appuya doucement
contre la barrière. Une fontaine de lumière spectrale jaillit vers le ciel et des
particules d’ectoplasme retombèrent sur le sol en grésillant. Nous reculâmes
tous les trois d’un demi-pas.
Non loin de là, mon fantôme se rapprochait de nouveau. C’est ça le
problème avec les Zombis : ils sont affamés, malveillants et surtout, ils ne
renoncent jamais.
– Soit, Luce, soupira Lockwood. Allons-y pour les fusées. Tu t’occupes
de ton fantôme, je m’occupe du mien et on rentre à la maison.
– Voilà qui est parlé, dis-je.
Il y a toujours un côté satisfaisant dans le fait d’utiliser le Feu Grégeois
en extérieur. Vous pouvez faire exploser des choses sans craindre les
conséquences. Et c’est un double plaisir de s’en servir pour éliminer des
Zombis, un type de Visiteurs particulièrement repoussant (même si les
Écorchés et les Sans-Membres ne sont pas loin derrière). Je tirai de ma
ceinture une boîte métallique et la lançai violemment à terre, sous mon
fantôme. Le bouchon en verre se brisa. La déflagration de fer, de sel et de
magnésium illumina les arbres autour de nous pendant un bref instant de
pure incandescence, puis la nuit redevint noire. Le Zombi avait disparu,
remplacé par des nuages de fumée éclatante qui retombaient vers le sol,
telles d’étranges fleurs qui se fanaient dans l’obscurité de la clairière.
Quelques petites flammes de magnésium dansaient encore ici et là dans
l’herbe.
– Joli, commenta Lockwood. (À son tour, il détacha sa fusée.) Déjà un
d’éliminé, plus qu’un à… Qu’y a-t-il, George ?
Alertée par cette question, je découvris que George avait la bouche
grande ouverte, ce qui lui conférait un air grotesque et niais. Mais cela
n’avait rien d’inhabituel, pas de quoi s’alarmer. Ses yeux exorbités étaient
collés aux verres de ses lunettes, comme si quelqu’un les poussait de
l’intérieur. Rien d’insolite, là non plus. Ce qui m’inquiétait, en revanche,
c’était sa main levée et son doigt grassouillet qui montrait le bois en
tremblant.
Lockwood et moi suivîmes la direction indiquée… et nous vîmes.
Au loin, dans l’obscurité, au milieu des troncs et des branches tordus,
une lumière spectrale se déplaçait. En son centre flottait une forme humaine
rigide. La nuque était brisée, la tête se balançait de côté. La forme marchait
vers nous à travers les arbres, avec détermination.
– Impossible, dis-je. Je viens de le pulvériser. Il n’a pas pu se reformer
aussi vite.
– Faut croire que si, répondit Lockwood. Combien de Zombis de gibet
peut-il y avoir ?
George émit des borborygmes. Son doigt tendu pivota vers une autre
partie du bois. Mon cœur fit un bond dans ma poitrine, mon estomac se
souleva. Une autre lueur verdâtre se mouvait dans le noir. Et au-delà,
presque invisible, il y en avait encore une autre. Et plus loin également…
– Ils sont cinq, dit Lockwood. Cinq Zombis de plus.
– Six, rectifia George. J’en aperçois un autre là-bas.
Je déglutis.
– D’où viennent-ils ?
Lockwood conservait son calme.
– Ils nous barrent la route, remarqua-t-il. Et derrière ?
Le monticule de terre laissé par George se trouvait juste à côté de moi.
Je grimpai au sommet et effectuai une rotation à trois cent soixante degrés.
De mon perchoir, je dominais le halo de la lumière des lanternes,
entouré de notre fidèle chaîne en fer. Au-delà de ses maillons argentés, le
dernier fantôme continuait à buter contre la barrière, tel un chat devant une
volière. Tout autour de nous, la nuit s’étendait, lisse et noire, infinie sous les
étoiles ; et à travers la masse molle de la forêt ténébreuse, une horde de
formes silencieuses se déplaçait. Six, neuf, une douzaine, plus encore…
autant de créatures faites de haillons, d’os et de lumière spectrale, qui
convergeaient vers nous.
– Ils arrivent de tous les côtés, dis-je.
Un bref silence s’ensuivit, puis :
– Quelqu’un a encore du thé dans sa thermos ? demanda George. J’ai la
bouche un peu sèche.
2
Dans une situation délicate, nous ne paniquons jamais. Cela fait partie
de notre entraînement. Nous sommes des agents d’investigation psychique,
et je peux vous assurer que ce n’est pas l’apparition soudaine d’une
quinzaine de Visiteurs qui va nous faire craquer.
Toutefois, cela n’empêche pas une certaine irritabilité.
– Un homme, George ! m’écriai-je en dévalant le monticule de terre et
en sautant par-dessus la pierre couverte de mousse. Tu disais qu’un homme,
un seul, était enterré à cet endroit ! Un nommé Mallory. Tu veux bien me le
montrer ? Ou est-ce trop difficile de le repérer dans toute cette foule ?
Occupé à vérifier les fermoirs de sa ceinture et à ajuster les sangles
autour de chaque fusée, George fronça les sourcils.
– Je me suis fié aux documents historiques ! Tu ne peux pas me le
reprocher.
– J’en ai bien envie, pourtant.
– Personne ne peut rien reprocher à qui que ce soit, dit Lockwood.
Il était toujours aussi immobile, ses yeux mi-clos balayaient la clairière.
Ayant pris sa décision, il passa à l’action.
– Plan F, annonça-t-il. Exécution immédiate.
Je le regardai.
– C’est le plan qui consiste à détaler ?
– Absolument pas. On bat en retraite avec précipitation, mais dignité.
– Tu confonds avec le plan G, Luce, grogna George. Ils se ressemblent.
– Écoutez-moi tous les deux, dit Lockwood. On ne va pas passer la nuit
à l’intérieur de ce cercle. D’autant qu’il risque de ne pas résister. Les
Visiteurs sont moins nombreux à l’est : je n’en vois que deux. C’est par là
que nous allons partir. On pique un sprint jusqu’au grand orme, on traverse
le bois et on débouche sur le terrain communal. Si on est assez rapides, ils
auront du mal à nous rattraper. George et moi, on a encore nos fusées : s’ils
approchent, on s’en servira. Qu’est-ce que vous en dites ?
Ce n’était pas vraiment un plan génial, mais il valait quand même
mieux que toutes les alternatives auxquelles je pensais. Je détachai une
bombe de sel de ma ceinture. George prépara sa fusée. Et nous attendîmes
le signal.
Le fantôme sans mains s’était aventuré du côté est du cercle. Il avait
perdu une grande quantité d’ectoplasme en essayant de franchir la barrière
de fer et il paraissait encore plus pitoyable et pathétique. Pourquoi les
Zombis ont-ils un aspect aussi repoussant ? Pourquoi ne réapparaissent-ils
pas sous la forme des hommes et des femmes qu’ils ont été ? Il existe un tas
de théories à ce sujet, mais comme pour de nombreux phénomènes liés à
l’épidémie de fantômes qui s’est abattue sur nous, personne ne connaît la
réponse. Voilà pourquoi on appelle ça « le Problème ».
– OK, dit Lockwood, et il sortit du cercle.
Je lançai ma bombe de sel sur le fantôme.
Elle explosa, le sel jaillit, produisant un flamboiement émeraude au
contact de l’ectoplasme. Le Zombi se fragmenta tel un reflet à la surface
d’une eau agitée. Des gerbes de lumière pâle s’échappèrent du sel et du
cercle, en décrivant de grands arcs de cercle qui se rassemblèrent un peu
plus loin pour reprendre l’apparence d’une silhouette déchiquetée.
Nous ne nous attardâmes pas pour assister au spectacle. Nous avions
déjà commencé à détaler sur le sol obscur et inégal.
Les hautes herbes mouillées claquaient contre mes jambes, ma rapière
tressautait dans ma main. Des formes blêmes se déplaçaient entre les arbres
et changeaient de direction pour nous prendre en chasse. Les deux fantômes
les plus proches débouchèrent dans la clairière ; leurs têtes se balançaient
sur leurs nuques brisées et basculaient vers l’arrière, comme s’ils
contemplaient les étoiles.
Ils étaient rapides, mais moins que nous. Nous avions presque atteint
l’extrémité de la clairière. Le grand orme se dressait devant nous. Grâce à
ses longues jambes, Lockwood avait quelques mètres d’avance. Je courais
en deuxième position, avec George sur les talons. Dans une poignée de
secondes nous pénétrerions dans la partie la plus sombre des bois, où aucun
fantôme ne bougeait.
Nous étions sauvés.
Soudain, je trébuchai dans je ne sais quoi et tombai lourdement, la tête
la première. L’herbe glacée s’écrasa sous mon visage, la rosée
m’éclaboussa. Quelque chose cogna contre ma jambe et George s’affala sur
moi en poussant un juron, avant de rouler sur le côté.
Je levai les yeux vers Lockwood au moment où, arrivé à la lisière des
arbres, il se retournait. Il découvrit alors que nous n’étions plus derrière lui.
Il poussa un cri de mise en garde et revint vers nous en courant.
Agressée par un souffle d’air froid, je jetai un coup d’œil sur le côté : un
Zombi se tenait tout près de moi.
Il fallait lui reconnaître une certaine originalité : pas de crâne à nu ni
d’orbites vides, pas de moignons décharnés. Celui-ci avait l’apparence d’un
cadavre avant la décomposition. Le visage était encore entier, les yeux, bien
que vitreux, étaient écarquillés et brillants. La peau possédait un léger éclat
blanchâtre, comme ces poissons empilés sur les étals des poissonniers du
marché de Covent Garden. La précision des détails m’estomaquait : je
distinguais chaque fibre de la corde passée autour de son cou et les petites
taches humides sur les dents éclatantes…
Toujours couchée à plat ventre sur le sol, je ne pouvais ni lever mon
épée ni atteindre ma ceinture.
Le Visiteur se pencha vers moi et avança sa main qui luisait d’une faible
lueur blanche…
Puis il se volatilisa. Une lumière aveuglante jaillit au-dessus de moi.
Une pluie de sel, de cendre et de fer brûlant aspergea mes vêtements et me
cingla le visage.
L’éclat de la fusée mourut. Je commençai à me relever.
– Merci, George.
Il m’aida à me remettre debout.
– Ce n’est pas moi, dit-il. Regarde…
Les bois et la clairière étaient envahis de lumières dansantes : les
faisceaux étroits des torches au magnésium conçues pour traverser la chair
spectrale. Des silhouettes fonçaient à travers les fourrés, compactes,
sombres et bruyantes. Des bottes écrasaient les brindilles et les feuilles, des
branches se brisaient. Des ordres lancés à voix basse fusaient, suivis de
réponses concises, précises et efficaces. L’avance des Zombis avait été
stoppée. Désorientés, ils fuyaient dans toutes les directions, à l’aveuglette.
Des gerbes de sel flamboyaient, des Feux Grégeois explosaient au milieu
des arbres. Des treillis de branches s’illuminaient et
s’imprimaient brièvement sur mes rétines. L’un après l’autre, les Zombis
étaient promptement abattus.
Lockwood nous avait rejoints. Comme George et moi, il s’était figé
pour assister à cette intervention soudaine. Devant nos yeux ébahis, des
silhouettes émergèrent dans la clairière et marchèrent vers nous d’un pas
ferme en foulant les herbes hautes. Dans la lueur des torches et des
explosions, leurs rapières et leurs vestes brillaient d’un éclat argenté irréel,
impeccable et immaculé.
– Des agents de chez Fittes, dis-je.
– Oh, formidable, ironisa George. Je crois que je préférais encore les
Zombis.
C’était encore pire que ce que nous pensions. Il ne s’agissait pas de
n’importe quels agents de chez Fittes.
Toutefois, nous ne le découvrîmes pas immédiatement car durant les dix
premières secondes, les nouveaux venus insistèrent pour braquer leurs
lampes sur nos visages, ce qui avait pour effet de nous aveugler. Ils les
baissèrent enfin et, grâce au mélange de leurs ricanements sauvages et de
leur déodorant infect, nous comprîmes à qui nous avions affaire.
– Tony Lockwood, lança une voix moqueuse. Accompagné de George
Cubbins et… de… Julie, c’est ça ? Désolé, je ne me souviens jamais du
nom de la fille. À quoi vous jouez, nom d’un chien ?
Quelqu’un alluma une lanterne, moins puissante que les torches au
magnésium, et tous les visages se retrouvèrent éclairés. Trois agents en
veste grise se tenaient près de nous. D’autres allaient et venaient à travers la
clairière pour disperser du sel et de la limaille de fer. Des volutes de fumée
argentée s’élevaient entre les arbres.
– Vous faites peine à voir, commenta Quill Kipps.
Vous ai-je déjà parlé de Kipps ? Il est chef d’équipe dans la section
londonienne de l’Agence Fittes. Cette dernière étant, comme tout le monde
le sait, la plus ancienne et la plus prestigieuse agence d’enquêtes psychiques
du pays. Elle compte plus de trois cents agents et possède d’imposants
bureaux sur le Strand. La plupart de ces agents ont moins de seize ans et
certains n’ont pas plus de huit ans. Ils sont répartis en équipes, chacune
dirigée par un superviseur adulte. Quill Kipps est l’un d’eux.
Si je voulais être diplomate, je dirais que Kipps est un jeune homme
frêle d’une petite vingtaine d’années avec des cheveux roux coupés court et
un visage étroit constellé de taches de rousseur. Si j’étais moins diplomate
(mais plus précise), je dirais que c’est un nabot poil de carotte, un incapable
au nez camus, plus aigri qu’un tonneau de vinaigre. Un rictus sur pattes. Un
pitre malveillant. Il est trop vieux maintenant pour pouvoir s’occuper des
fantômes, ce qui ne l’empêche pas d’arborer la rapière la plus tape-à-l’œil
qui soit, surchargée de strass bon marché, jusqu’à la garde.
Bon, où en étais-je ? Ah oui, Kipps déteste Lockwood & Co. Et pas
qu’un peu.
– Oui, vous faites vraiment peine à voir, répéta-t-il. Encore plus miteux
que d’habitude.
Je découvris alors que nous avions été atteints tous les trois par l’éclat
de la fusée. Les habits de Lockwood étaient roussis sur le devant, son
visage marbré de traînées de sel carbonisé. De la poussière noire tombait de
mon manteau et de mes collants quand je bougeais. J’avais les cheveux en
bataille et une légère odeur de cuir brûlé s’échappait de mes bottes. George
était noir de suie lui aussi, mais moins atteint dans l’ensemble, sans doute à
cause de l’épaisse couche de boue qui l’enveloppait.
Lockwood répondit d’un ton désinvolte, en époussetant les cendres sur
ses poignets de chemise :
– Merci de ton aide, Kipps. Nous étions dans une situation quelque peu
délicate. Nous avions les choses en main, mais néanmoins… (Il inspira à
fond.)… cette fusée a été bien utile.
Kipps affichait un large sourire.
– C’est naturel, voyons. Nous avons vu trois pauvres gus complètement
paumés qui détalaient comme des lapins. Kat ici présente a été obligée
d’agir d’abord et de poser des questions ensuite. Nous ne pouvions pas
imaginer que ces trois andouilles, c’était vous.
La fille postée à côté de lui dit, sèchement :
– Ils ont complètement bousillé l’opération. Je ne peux plus rien
entendre. Il y a beaucoup trop de bruit psychique.
– De toute évidence, nous sommes près de la Source, dit Kipps. Ça ne
devrait pas être trop difficile de la trouver. L’équipe de Lockwood pourrait
peut-être nous filer un coup de main, à son tour.
– J’en doute, dit la fille en haussant les épaules.
Kat Godwin, le bras droit de Kipps, possède un Talent comme moi,
mais c’est notre seul et unique point commun. Elle est blonde, mince et
boudeuse, ce qui m’aurait donné trois bonnes raisons de la détester, même
si ça avait été une fille adorable qui consacrait son temps à soigner des
hérissons malades. En réalité, c’est une sale ambitieuse insensible qui a
moins d’humour qu’une tortue d’eau. Les plaisanteries ont le don de
l’irriter, comme si elle sentait qu’il se passait une chose qui lui échappait.
C’est une jolie fille au demeurant, même si sa mâchoire est un peu trop
saillante. Si elle était tombée plusieurs fois en traversant la clairière, vous
auriez pu planter des haricots dans les trous creusés par son menton. Ses
cheveux sont courts derrière, mais sur le devant, une longue mèche lui barre
le front, tel un toupet de cheval. Sa veste, sa jupe et ses leggings gris de
l’Agence Fittes sont toujours impeccables, et j’en déduis que, contrairement
à moi, elle n’a jamais été obligée d’escalader le conduit d’une cheminée
pour échapper à un Spectre ou d’affronter un Poltergeist dans les égouts de
Bridewell (officiellement la pire de toutes les missions). Le plus horripilant,
c’était que j’avais l’impression de toujours la rencontrer après ce genre
d’incident. Comme maintenant.
– Que chassez-vous ce soir ? demanda Lockwood.
Si George et moi demeurions drapés dans un silence morose, il faisait
de son mieux pour se montrer poli.
– La Source de ce groupe d’apparitions spectrales, répondit Kipps en
pointant les arbres où le dernier Visiteur venait de se volatiliser dans un
éclat de lumière verte. C’est une opération de grande envergure.
Lockwood reporta son attention sur les rangées d’enfants agents
disséminés dans la clairière, armés de pistolets à sel, de lance-pierres et de
lance-fusées. Des apprentis se déplaçaient d’une démarche souple avec des
rouleaux de chaîne sanglés sur le dos, tandis que d’autres traînaient des
lampes à arc portables et des boîtes à thé, ou des coffres à roulettes
contenant des scellés en argent.
– C’est ce que je vois, commenta-t-il. Vous êtes sûrs d’être
suffisamment protégés ?
– Contrairement à vous, répliqua Kipps, on savait à quoi s’attendre. (En
disant cela, il posa les yeux sur nos ceintures pauvrement équipées.)
Franchement, je ne vois pas comment vous pensiez survivre face à une
bande de Zombis avec si peu de matériel. Qu’y a-t-il, Gladys ?
Une fillette de huit ou neuf ans, avec des couettes, nous avait rejoints en
courant.
– Pardon, monsieur Kipps… on a peut-être découvert un lien psychique
au milieu de la clairière. Il y a un grand trou et un monticule de terre…
– Je vous arrête tout de suite, dit Lockwood. C’est justement là que
nous étions en train de travailler. Car cette mission est à nous. Le maire de
Wimbledon nous l’a confiée avant-hier.
Kipps dressa un sourcil roux.
– Désolé, Tony, il nous l’a confiée à nous aussi. Il s’agit d’une opération
ouverte à tous. N’importe qui peut intervenir. L’argent reviendra au premier
qui trouvera la Source.
– Dans ce cas, il est pour nous, déclara George froidement.
Il avait nettoyé ses lunettes, mais son visage était encore couvert de
boue, si bien qu’il ressemblait à une chouette.
– Si vous avez trouvé la Source, dit Kat Godwin, comment se fait-il que
vous ne l’ayez pas scellée ? Pourquoi tous les fantômes continuent-ils à
errer en liberté ?
Malgré son menton en galoche et sa coupe de cheveux, sa remarque
était pertinente.
– Nous avons découvert la sépulture, dit Lockwood. Nous creusons
pour trouver les restes maintenant.
Il y eut un moment de silence.
– La sépulture ? répéta Kipps.
Lockwood parut hésitant.
– Oui, à l’évidence. Là où ont été enterrés tous les criminels exécutés…
La blonde éclata de rire. Imaginez un cheval hautain, allongé sur transat
et hennissant avec mépris en voyant passer trois ânes, et vous aurez une
image parfaite de Kat Godwin.
– Vous êtes une bande de nullards complets, dit Kipps.
– C’est trop fort, ajouta Kat Godwin. Il y a de quoi se bidonner.
– Et pourquoi ça ? demanda Lockwood, sèchement.
– Parce que cette clairière n’est pas la sépulture, pauvres idiots, dit
Kipps. C’est le lieu des exécutions. Là où se trouvait la potence. Attendez…
(Il se retourna.) Hé, Bobby ! Amène-toi !
– J’arrive, monsieur Kipps ! À vos ordres, sir !
Un tout petit personnage abandonna précipitamment le centre de la
clairière où il supervisait les opérations.
Je grognai intérieurement. Bobby Vernon était le nouvel agent de Kipps,
et le plus horripilant. Il faisait partie de l’équipe depuis un mois ou deux
seulement. Il était très petit, et sans doute très jeune, même s’il y avait en
lui quelque chose d’étrangement adulte, et je n’aurais pas été surprise
d’apprendre qu’il s’agissait en réalité d’un homme de cinquante ans. Même
comparé à son chef, pourtant minuscule, Vernon était petit. Il lui arrivait
aux épaules. Je n’osais l’imaginer à côté de Lockwood. Il portait un short
gris d’où dépassaient des jambes semblables à des tiges de bambou poilues.
Ses pieds étaient quasiment inexistants. De son visage, sous un tourbillon
de cheveux gominés, émanait une pâleur qui effaçait ses traits.
Vernon était intelligent. Comme George, sa spécialité c’était les
recherches. Présentement, il tenait entre les mains une planchette à laquelle
était fixée une petite lampe qui éclairait un plan de Wimbledon protégé par
une pochette en plastique.
Kipps dit :
– Nos amis semblent tout ignorer de la nature de ce site, Bobby. Je leur
parlais de la potence. Tu veux bien leur faire un topo ?
Vernon affichait un large sourire suffisant qui faisait presque le tour
complet de sa tête.
– Certainement, monsieur. J’ai pris la peine de me rendre à la
bibliothèque municipale pour me renseigner sur l’histoire criminelle de
cette localité. J’ai ainsi découvert l’histoire d’un certain Mallory qui…
– A été pendu et enterré sur le terrain communal, le coupa George.
Exactement. C’est aussi ce que j’ai découvert.
– Oui. Mais t’es-tu rendu également à la bibliothèque de l’église de
Wimbledon ? J’y ai déniché une chronique locale très intéressante. Il se
trouve que les restes de ce Mallory ont été exhumés quand la route a été
élargie… en 1824, si ma mémoire est bonne. Ils ont été déplacés et enterrés
ailleurs. Autrement dit, ce fantôme n’est pas lié à son squelette, mais à
l’endroit où il est mort. Et il en va de même pour toutes les personnes
exécutées à cet endroit. Mallory n’était que le premier. Cette chronique cite
des dizaines d’autres victimes, pendues à ce même gibet, au fil des ans.
Vernon tapota sur sa planchette et nous regarda en minaudant.
– Et voilà, dit-il. Les archives sont assez faciles à trouver… Quand on
cherche au bon endroit.
Lockwood et moi jetâmes un regard de côté à George, qui resta muet.
– Le gibet a disparu depuis longtemps, évidemment, reprit Vernon.
Nous devons donc chercher une sorte de poteau ou de grosse pierre
indiquant l’endroit où il se dressait autrefois. Selon toute vraisemblance,
c’est la Source qui contrôle tous ces fantômes que nous venons de voir.
– Eh bien, Tony ? demanda Kipps. L’un de vous a-t-il vu une pierre ?
– Il y en avait une, avoua Lockwood à contrecœur. Au centre de la
clairière.
Bobby Vernon fit claquer sa langue.
– Ah ! Excellent ! Ne me dites rien… Carrée, penchant sur le côté, avec
une large et profonde rainure, c’est ça ?
Aucun de nous trois n’avait pensé à examiner la pierre couverte de
mousse.
– Euh… ça se pourrait.
– Oui ! C’est la marque du gibet ! Là où était enfoncé le poteau de bois.
Les corps des pendus se balançaient au-dessus de cette pierre jusqu’à ce
qu’ils tombent en décomposition. (Il nous regarda en clignant des yeux.) Ne
me dites pas que vous l’avez déplacée ?
– Non, non, répondit Lockwood. On n’y a pas touché.
Un des agents éparpillés dans la clairière cria soudain :
– J’ai trouvé une pierre carrée ! C’est sûrement la marque de la potence.
Mais on dirait que quelqu’un vient de la déterrer pour la balancer n’importe
où.
Lockwood grimaça. Vernon laissa échapper un rire satisfait.
– Oh, bon sang. Vous avez déraciné la Source principale de ce groupe
d’apparitions et vous l’avez ignorée ensuite. Pas étonnant que tous ces
Visiteurs aient commencé à rappliquer. C’est un peu comme laisser le
robinet ouvert quand on remplit un évier… Au bout d’un moment, ça
déborde. Bon, je vais aller superviser le scellage de cette importante relique.
Ravi d’avoir pu bavarder avec vous.
Sur ce, il repartit en sautillant dans l’herbe haute, accompagné de nos
regards noirs.
– Un garçon très talentueux, commenta Kipps. Je parie que vous
aimeriez bien le compter dans vos rangs.
Lockwood secoua la tête.
– Non. Je passerais mon temps à lui marcher dessus ou à le perdre
derrière le canapé. Sérieusement, Quill, puisque nous avons découvert la
Source, assurément, et puisque tes agents sont en train de la sceller, il
semble évident que nous devrions partager la commission. Je propose une
répartition à soixante/quarante, en notre faveur. Si nous allions rendre visite
au maire dès demain pour lui faire part de cette suggestion ?
Kipps et Godwin répondirent par un éclat de rire, pas très sympathique.
Kipps tapota l’épaule de Lockwood.
– Tony, Tony… j’aimerais beaucoup t’aider, mais tu sais pertinemment
que seuls les agents qui scellent la Source, concrètement, peuvent être
rétribués. C’est le règlement du DERCOP, je suis navré.
Lockwood recula d’un pas en portant la main au pommeau de son épée.
– Vous emportez la Source ?
– J’en ai peur.
– Je ne peux pas vous laisser faire.
– Je crains que tu n’aies pas le choix.
Kipps siffla et aussitôt, quatre agents balèzes, ayant tous des liens de
parenté avec le yéti, surgirent de l’obscurité, rapière au poing. Ils vinrent se
ranger devant leur chef.
Lockwood ôta lentement la main du pommeau de son épée. George et
moi, sur le point de dégainer nos armes nous aussi, y renonçâmes
également.
– J’aime mieux ça, dit Quill Kipps. Il faut voir les choses en face, Tony.
Vous n’êtes pas une véritable agence. Trois agents ? Sans matériel ? Vous
êtes minables ! Vous n’avez même pas les moyens de vous offrir des
uniformes. Chaque fois que vous serez en compétition avec une vraie
organisation, vous vous ferez doubler. Vous croyez que vous allez retrouver
le chemin du terrain communal ou dois-je demander à Gladys de vous tenir
la main ?
Au prix d’un colossal effort, Lockwood avait repris son sang-froid.
– Merci, une escorte ne sera pas nécessaire. George, Lucy, allons-y.
J’étais déjà partie, mais George, dont les yeux lançaient des éclairs
derrière les disques épais de ses lunettes, ne bougea pas.
– George ! tonna Lockwood.
– Oui, oui. C’est typique de l’Agence Fittes, grommela-t-il. Sous
prétexte qu’ils sont plus nombreux, plus puissants, ils pensent qu’ils
peuvent forcer la main à tous ceux qui se dressent sur leur chemin. Eh bien,
je commence à en avoir marre ! Si c’était un combat à la loyale, on les
écraserait.
– Je sais, dit Lockwood à voix basse, mais ce n’est pas le cas. Allons-
nous-en.
Kipps ricana.
– Tu me parais bien dépité et amer, Cubbins. Ça ne te ressemble pas.
– Je suis surpris que tu m’entendes derrière ton mur de gros bras, Kipps,
rétorqua George. Tu te protèges pour l’instant, mais peut-être qu’un jour on
pourra s’affronter de manière équitable. On verra bien qui l’emportera alors.
Sur ce, il fit demi-tour pour s’en aller.
– C’est un défi ? lança Kipps.
– Allez, George, viens, dit Lockwood.
– Attends, Tony… (Kipps se fraya un passage au milieu de ses agents,
tout sourire.) Ça me plaît bien. Pour une fois, Cubbins a eu une bonne idée.
Une compétition ! Vous trois contre le gratin de mon équipe ! Ça pourrait
être très amusant. Qu’en penses-tu, Tony ? À moins que cette perspective ne
t’effraie ?
Cela ne m’avait jamais frappée jusque-là, mais quand il souriait, Kipps
ressemblait un peu à Lockwood, en plus petit, plus arrogant, plus agressif,
une hyène tachetée à côté d’un loup. Mais Lockwood ne souriait pas à cet
instant. Il s’était redressé de toute sa hauteur, face à Kipps, et son regard
étincelait.
– Cette idée me plaît bien, dit-il. George a raison. Dans un combat à la
loyale, on vous battrait à plates coutures. Il n’y aurait pas d’intimidation,
pas de coups tordus, juste une épreuve pour tester toutes les disciplines
d’une agence : les recherches, l’étendue des Talents, la neutralisation des
fantômes et leur liquidation. Mais quel serait l’enjeu ? Il faudrait une vraie
motivation. Une récompense qui vaille la peine.
Kipps hocha la tête.
– Exact. Hélas, vous ne possédez rien que je puisse désirer.
– Je ne suis pas d’accord, figure-toi, répondit Lockwood en lissant les
revers de son manteau. Que dis-tu de ça ? Si jamais on se retrouve sur la
même affaire, l’équipe qui la résout décroche le gros lot. L’équipe perdante
fera passer une annonce dans le Times pour admettre publiquement sa
défaite et déclarer que l’autre équipe lui est infiniment supérieure. Alors ?
Je suis sûr que tu trouverais ça extrêmement amusant, hein, Kipps ? Si tu
l’emportais, évidemment.
Sourcil dressé, Lockwood regarda son rival qui n’avait pas répondu
immédiatement.
– Mais si cela te rend nerveux…
– Nerveux ? répéta Kipps avec un petit reniflement de mépris. Jamais
de la vie ! Marché conclu. Kat et Julie en sont témoins. Si nos chemins se
croisent de nouveau, on s’affrontera directement. D’ici là, Tony, essaie de
maintenir ton équipe en vie.
Il s’éloigna. Kat Godwin et les autres lui emboîtèrent le pas à travers la
clairière.
– Euh… je m’appelle Lucy, dis-je.
Personne ne m’entendit. Ils avaient du pain sur la planche. Dans la
lumière des lampes à arc, sous les directives de Bobby Vernon, les agents
plaçaient des filets métalliques autour de la pierre moussue. Tandis que
d’autres tiraient un chariot dans l’herbe, pour l’emporter ensuite. Tout cela
au milieu des hourras, émaillés d’applaudissements et de rires. Un nouveau
triomphe pour la grande Agence Fittes. Une autre affaire chipée au nez et à
la barbe de Lockwood & Co. Nous demeurâmes immobiles et muets dans
l’obscurité pendant un long moment.
– Il fallait que ça sorte, dit George finalement. Désolé. C’était ça ou lui
coller mon poing dans la figure. Et vous savez que j’ai les mains fragiles.
– Inutile de t’excuser, dit Lockwood.
– Si nous ne sommes pas capables de battre la bande de Kipps dans un
combat équitable, autant tout laisser tomber dès maintenant, dis-je avec
ardeur.
– Exact ! s’exclama George. (Il frappa dans sa paume avec son poing et
des morceaux de boue séchée tombèrent dans l’herbe.) Nous sommes les
meilleurs agents de Londres, non ?
– Absolument, confirma Lockwood. Il n’y a pas meilleur que nous. Cela
étant dit, la chemise de Lucy est brûlée sur le devant et je crois que mon
pantalon va tomber en poussière. Si on rentrait à la maison ?
DEUXIÈME PARTIE
La tombe inattendue
3
Le lendemain matin, à l’image de tous les matins de cet été ensoleillé et
chaud, le ciel était bleu et dégagé. Les voitures garées le long des trottoirs
scintillaient comme des bijoux. En T-shirt, short et tongs, je me rendis chez
Arif, l’épicier du coin de la rue, obligée de plisser les paupières à cause de
la lumière, en écoutant le bourdonnement incessant et fébrile de la ville. Les
journées étaient longues et les nuits tristes ; les fantômes se faisaient rares.
C’était l’époque de l’année où la plupart des gens tentaient d’ignorer le
Problème. Mais pas nous, les agents. Nous ne nous arrêtons jamais.
J’achetai du lait et des roulés pour notre petit déjeuner, après quoi je
regagnai la maison sans me presser, accompagnée par le clac-clac de mes
tongs.
Le 35 Portland Row, malgré l’éclat du soleil, offrait son habituel visage
défraîchi. Comme toujours, la pancarte accrochée à la balustrade du balcon
qui indiquait :
A.J. LOCKWOOD & CO., ENQUÊTEURS.
À LA NUIT TOMBÉE, SONNEZ ET
ATTENDEZ AU-DELÀ DE LA CHAÎNE DE FER.
était de travers ; comme toujours, la clochette fixée au montant de la
porte montrait des traces de rouille ; comme toujours, trois des dalles de fer
au milieu de l’allée étaient descellées, grâce à l’intense activité des fourmis,
et il en manquait une. Ignorant tout cela, j’entrai, déposai les roulés sur une
assiette et fis le thé. Après quoi je descendis au sous-sol.
Dans l’escalier en colimaçon, j’entendis le crissement des semelles de
tennis sur le parquet ciré et les whip whip whip d’une lame qui fendait l’air.
De petits bruits secs m’indiquaient que la pointe de l’épée trouvait sa cible.
Fidèle à son habitude, Lockwood se libérait de ses frustrations après l’échec
d’une mission.
La « salle d’escrime » dans laquelle nous nous exerçons au maniement
de l’épée est quasiment vide. Il n’y a qu’un râtelier avec de vieilles rapières,
une estrade couverte de poussière de craie, une longue table basse et trois
chaises en bois bancales alignées contre un des murs. Au centre de la pièce,
deux mannequins de paille grandeur nature sont suspendus à des crochets
fixés au plafond. On y a dessiné des visages rudimentaires, à l’encre. L’un
des deux porte un bonnet de dentelle sale, et l’autre un vieux haut-de-forme
taché. Leurs torses bourrés de coton sont percés de dizaines de petits trous
et même déchirés par endroits. Ils se nomment Lady Esmeralda et Joe-qui-
Flotte.
Aujourd’hui, Esmeralda subissait toute la fougue de Lockwood. Elle
tournoyait au bout de sa chaîne et son bonnet penchait sur le côté.
Lockwood lui tournait autour, à bonne distance, la rapière prête à frapper. Il
portait un pantalon d’escrimeur très chic, il avait ôté sa veste et roulé les
manches de sa chemise. La poussière dansait autour de ses pieds qui
glissaient d’avant en arrière sur le plancher. La rapière se balançait dans sa
main droite, la gauche était levée au-dessus de sa tête, en arrière, pour
assurer son équilibre. Il dessinait des motifs dans le vide, exécutait des
feintes, déplaçait le poids de son corps et assenait finalement un coup
d’épée dans l’épaule déchiquetée du mannequin. La lame traversait la
paille, la bourre de coton, et ressortait dans le dos. Son visage demeurait
serein, ses cheveux luisaient de sueur et la détermination brillait d’un éclat
sombre dans ses yeux. Je l’observais du seuil.
– Je prendrai une tranche de gâteau, merci, me dit George. Si tu
parviens à t’arracher à ce spectacle.
Je me dirigeai vers la table. George lisait une bande dessinée, vêtu d’un
pantalon de jogging aussi distendu que déprimant et un sweat-shirt assorti.
Ses mains, blanches de poussière de craie, contrastaient avec son visage
rougeaud. Deux bouteilles d’eau étaient posées sur la table, une rapière était
appuyée contre le mur, près de lui.
Lockwood tourna la tête au moment où je passais.
– Roulés et thé, annonçai-je.
– Viens te joindre à moi, d’abord.
Il me montra un emballage en carton, long et déchiré, qui traînait par
terre à côté du râtelier.
– Des rapières italiennes. Elles viennent d’arriver de chez Mullet. Elles
sont faites dans un nouvel acier plus léger, avec un émaillage en argent sur
la pointe. C’est très agréable à manier. Ça vaut le coup de les essayer.
J’hésitai.
– Ça veut dire laisser les gâteaux seuls avec George…
Lockwood me sourit, en faisant siffler la lame de son épée.
Difficile de lui dire non. Comme toujours. En outre, j’avais très envie de
tester cette nouvelle rapière. J’en pris une dans le carton et la soupesai à
deux mains. Elle était plus légère que ce à quoi je m’attendais et équilibrée
différemment de mon épée à la française. Je refermai la main autour de la
poignée et examinai les motifs tarabiscotés en métal argenté qui
enveloppaient mes doigts d’une grille protectrice.
– La garde est en alliage à base d’argent, précisa Lockwood. Pour te
protéger des éclaboussures d’ectoplasme. Alors, qu’en penses-tu ?
– Je trouve ça un peu trop raffiné, dis-je, songeuse. C’est le genre
d’épée que l’on s’attend à voir dans la main de Kipps.
– Oh, ne dis pas ça ! C’est la classe. Essaie-la.
Quand vous tenez une épée, vous vous sentez bien. Même avant le petit
déjeuner, même en tongs, vous éprouvez une sensation de pouvoir. Je me
tournai vers Joe-qui-Flotte et exécutai une feinte standard que l’on utilise
pour enfermer un Visiteur.
– Ne te penche pas autant en avant, me conseilla Lockwood. Tu t’es un
peu déséquilibrée. Essaie plutôt d’allonger ton bras. Comme ceci…
Il orienta mon poignet et modifia ma posture en faisant pivoter mon
bassin.
– Tu vois ? Ce n’est pas mieux ?
– Si.
– Je pense que ces rapières te conviendront.
Il donna un petit coup de pied dans le mannequin qui se balança d’avant
en arrière, m’obligeant à faire un bond sur le côté pour l’éviter.
– Imagine que c’est un Type Deux affamé. Il est avide de contact
humain et il fonce sur toi… Tu dois immobiliser le fantôme pour
l’empêcher de s’échapper et de menacer d’autres agents. Essaie d’exécuter
une double feinte, comme ceci…
Telle une flèche, sa rapière se retrouva dans le dos du mannequin en
décrivant un mouvement complexe et flou.
– Je ne pourrai jamais apprendre ça, dis-je. Je n’ai pas réussi à suivre.
Lockwood sourit.
– Oh, c’était une simple feinte de Kuriashi. Je te décomposerai les
mouvements, un jour.
– D’accord.
– Le thé refroidit, lança George. Et j’attaque le dernier gâteau.
Il mentait. Les roulés étaient toujours dans l’assiette. Mais il était temps
de se restaurer, en effet. Mon estomac se manifestait et j’avais les jambes
qui flageolaient. Conséquence sans doute de notre courte nuit. Je me faufilai
entre Esmeralda et Joe-qui-Flotte pour atteindre la table. Lockwood fit
encore quelques exercices, avec rapidité et élégance – parfaits. George et
moi l’observâmes en mangeant.
– Alors, comment tu trouves les roulés ? demandai-je, la bouche pleine.
– Ils se laissent manger. Ce que j’ai du mal à digérer, ce sont des
expressions comme « feinte de Kuriashi ». Toutes ces âneries à la mode
inventées par les grandes agences pour se faire mousser. Pour moi, tu files
une raclée au Visiteur, tu évites d’être touché et tu le renvoies chez lui.
– Tu es encore en rogne à cause d’hier soir, dis-je. Moi aussi.
– Je m’en remettrai. C’est moi le fautif, après tout, j’ai bâclé mes
recherches. N’empêche, on n’aurait pas dû passer à côté de cette pierre. On
aurait pu boucler cette affaire avant l’arrivée de ces canailles de chez Fittes.
(Il secoua la tête d’un air dégoûté.) Quelle bande de bêcheurs. J’ai travaillé
là-bas, alors je sais de quoi je parle. Ils regardent de haut tous ceux qui ne
portent pas une veste chic et des pantalons parfaitement repassés. Comme si
l’apparence était la seule chose qui compte…
En disant cela, il glissa une main dans son pantalon de jogging pour se
gratter de manière scandaleuse.
– Oh, la plupart des agents de chez Fittes ne sont pas comme ça.
Malgré ses gesticulations, Lockwood n’était presque pas essoufflé. Il
déposa la rapière dans le râtelier, bruyamment, et frotta ses mains l’une
contre l’autre pour ôter la poussière de craie.
– Ce sont des jeunes gens comme nous, qui risquent leur vie. Le
problème vient des superviseurs. Ils se croient intouchables, tout ça parce
qu’ils ont trouvé une bonne planque dans une des plus anciennes et des plus
grandes agences.
– Ne m’en parle pas, soupira George. Ils me rendaient dingue.
– Kipps est le pire de tous, dis-je. Il nous hait véritablement, hein ?
– Pas nous, rectifia Lockwood. Moi. C’est moi qu’il déteste.
– Pour quelle raison ? Pourquoi t’en veut-il ?
Lockwood prit une des bouteilles d’eau.
– Qui sait ? Peut-être qu’il est jaloux de mon chic naturel, ou de mon
charme juvénile. Ou bien de ma situation : je possède ma propre agence, je
n’ai de comptes à rendre à personne, et je suis entouré de sympathiques
compagnons.
Il croisa mon regard et sourit.
George leva les yeux de sa bande dessinée.
– À moins qu’il ne t’en veuille de lui avoir planté une épée dans les
fesses.
– Oui, il y a ça aussi, dit Lockwood, avant de boire une gorgée d’eau.
Je les regardai l’un et l’autre.
– Hein ? fis-je. Quand est-ce arrivé ?
Lockwood se laissa tomber sur une chaise.
– Avant que tu ne sois parmi nous, Luce. J’étais encore un gamin. Le
DERCOP organise chaque année un tournoi d’escrime pour les jeunes
agents de Londres. Au Albert Hall. Fittes et Rotwell dominent toujours la
compétition, mais mon vieux maître, Sykes le Fossoyeur, me jugeait
suffisamment doué pour y participer. En quart de finale, j’ai dû affronter
Kipps. Comme il est un peu plus âgé que moi, il me dépassait d’au moins
deux têtes à cette époque, et c’était le grand favori. Comme tu peux
l’imaginer, il ne manquait pas une occasion de fanfaronner bêtement. Quoi
qu’il en soit, je l’ai rendu chèvre avec quelques feintes et, pour résumer, il a
fini par s’emmêler les pinceaux et il est tombé. Je me suis contenté de lui
donner un petit coup d’épée dans les fesses pendant qu’il était à quatre
pattes. Rien de bien méchant. Les spectateurs ont adoré ça, cela va sans
dire. Et bizarrement, il est très hargneux envers moi depuis ce jour-là.
– Bizarre, en effet, dis-je. Et alors ? Tu as remporté la compétition ?
– Non, répondit Lockwood, qui semblait examiner la bouteille d’eau. Je
suis arrivé en finale, mais je n’ai pas gagné. Oh, il est déjà cette heure-là ?
On traîne aujourd’hui. Il faut que j’aille prendre une douche.
Il se leva d’un bond, saisit deux tranches de roulé au passage et, avant
que je puisse ajouter quoi que ce soit, il était déjà dans l’escalier.
George me regarda.
– Tu sais bien qu’il n’aime pas trop parler de lui.
– Oui.
– Il est comme ça. Je suis même étonné qu’il t’en ait dit autant.
George avait raison. De petites anecdotes, de temps à autre, c’était tout
ce que l’on pouvait arracher à Lockwood, et si vous insistiez pour en savoir
plus, il se fermait comme une huître. C’était exaspérant… et intrigant. Cela
ne manquait jamais d’attiser ma curiosité. Un an après mon entrée dans
l’agence, les détails cachés de la vie antérieure de mon employeur
représentaient toujours une partie importante de son mystère et de son
pouvoir de fascination.
Tout bien considéré, en faisant abstraction de la débâcle de Wimbledon,
Lockwood & Co. se débrouilla plutôt bien cet été-là. Pas très bien, certes.
Nous n’étions pas devenus riches, nous ne nous faisions pas construire de
superbes maisons avec des lampes antifantômes dans le jardin et des cours
d’eau alimentés électriquement le long de l’allée (comme l’avait fait, disait-
on, Steve Rotwell, patron de la gigantesque agence qui portait son nom).
Mais disons que nous nous débrouillions un peu mieux qu’avant.
Sept mois s’étaient écoulés depuis l’affaire de l’Escalier Hurleur, qui
nous avait valu une énorme publicité. Le retentissement de notre succès à
Combe Carey Hall, une des demeures les plus hantées d’Angleterre, s’était
traduit immédiatement par un torrent de nouvelles affaires de première
importance. Nous avions exorcisé un Spectre Noir qui ravageait un coin
isolé d’Epping Forest, nous avions nettoyé un presbytère d’Upminster
dérangé par la présence d’un Garçon Brillant. Et, enfin, même si cela avait
failli nous coûter la vie à tous les trois, notre enquête sur la tombe de
Mme Barrett nous avait permis d’être nominés par le magazine Véritables
histoires de fantômes pour le trophée d’« Agence du mois », pour la
seconde fois. Résultat : notre agenda était presque complet. Lockwood avait
même laissé entendre qu’il pourrait engager une secrétaire.
Mais pour le moment, nous restions une petite entreprise, la plus petite
de Londres dans son genre. Anthony Lockwood, George Cubbins et Lucy
Carlyle, rien que nous trois, nous débrouillant tant bien que mal au 35
Portland Row. Nous vivions et travaillions côte à côte.
George ? Ces sept derniers mois ne l’avaient guère changé. Ce que l’on
pouvait déplorer, compte tenu de son laisser-aller général, de sa langue bien
affilée et de son goût pour les doudounes. Toutefois, c’était un infatigable
chercheur, capable de déterrer des informations vitales sur tous les lieux
hantés. C’était également le plus prudent de nous trois, le moins prompt à se
jeter tête baissée dans une situation dangereuse, une qualité qui nous avait
permis de rester en vie plus d’une fois. Par ailleurs, il avait conservé cette
manie de nettoyer ses lunettes avec son pull chaque fois qu’il était a)
absolument sûr de lui, b) énervé, c) assommé d’ennui par ma présence,
c’est-à-dire tout le temps. Malgré cela, nous nous entendions mieux
qu’avant. De fait, nous n’avions eu qu’une seule véritable dispute ce mois-
ci, comprenez une dispute avec trépignements et lancers de casseroles, ce
qui constituait une sorte de record.
George s’intéressait beaucoup à l’aspect scientifique et philosophique
des Visiteurs : il voulait comprendre leur nature et les raisons qui les
incitaient à revenir. Dans cette optique, il menait une série d’expériences sur
notre collection de Sources spectrales : de vieux ossements ou d’autres
fragments qui restaient imprégnés. Un hobby un peu horripilant par
moments. Je ne comptais plus le nombre de fois où j’avais trébuché sur des
câbles électriques reliés à une relique quelconque ou sursauté en découvrant
un membre sectionné alors que je cherchais des bâtonnets de poisson ou des
petits pois dans le congélateur.
Mais au moins, George avait des hobbies (on pouvait ajouter : lire des
bandes dessinées et cuisiner). On ne pouvait pas en dire autant d’Anthony
Lockwood. Il ne s’intéressait à rien, ou presque, en dehors de son travail.
Lors de nos rares journées de loisir, il se levait tard, feuilletait les journaux
ou relisait de vieux romans cornés qui occupaient les bibliothèques de la
maison. Au bout d’un moment, il les jetait dans un coin, s’entraînait au
maniement de la rapière d’un air morose, puis il s’attaquait à la préparation
de notre prochaine mission.
Il n’évoquait jamais les anciennes affaires. Une force quelconque le
poussait en permanence vers l’avant. Parfois, l’aspect quasiment
obsessionnel de son énergie apparaissait derrière la façade raffinée. Mais
jamais il ne livrait le moindre indice sur ses motivations, et j’étais
contrainte de spéculer.
En apparence, il était toujours aussi énergique et plein de vie, passionné
et infatigable, une source d’inspiration permanente. Il coiffait toujours ses
cheveux en arrière, dans un style fringant, il avait conservé ce penchant
pour les costumes moulants. Mais il affichait également – plus je
l’observais, plus j’en avais conscience – une sorte d’indifférence : vis-à-vis
des fantômes que nous découvrions, de nos clients, et peut-être même (bien
que j’aie du mal à l’admettre) vis-à-vis de ses collègues, c’est-à-dire de
George et moi.
La preuve la plus flagrante de ce détachement résidait dans les détails
personnels que chacun de nous dévoilait. Il m’avait fallu des mois pour
rassembler le courage nécessaire, mais j’avais fini par confier à mes deux
compagnons une bonne partie de mon enfance, de mes tristes expériences à
mes débuts, et les raisons pour lesquelles j’avais quitté le foyer familial.
George débordait d’anecdotes lui aussi – je les écoutais rarement –,
principalement sur son enfance dans le nord de Londres. Une enfance d’une
banalité sans intérêt : il avait vécu dans une famille bien équilibrée et,
apparemment, personne n’était mort ni porté disparu. Un jour, il nous avait
même présenté sa mère, une petite femme grassouillette et souriante, qui
avait appelé Lockwood « mon canard » et moi « ma chérie », et nous avait
offert du gâteau fait maison.
Mais Lockwood ? Rien. Il parlait rarement de lui, et surtout pas de son
passé et de sa famille. Après avoir vécu une année avec lui dans sa maison
natale, je ne savais toujours rien sur ses parents.
Une situation particulièrement frustrante étant donné que toutes les
pièces du 35 Portland Row regorgeaient d’objets leur ayant appartenu, de
leurs livres et de leurs meubles. Les murs du salon et de l’escalier étaient
couverts d’étranges choses : masques, armes et ce qui semblait être du
matériel destiné à la chasse aux fantômes, provenant de cultures lointaines.
À l’évidence, les parents de Lockwood avaient été des chercheurs ou des
collectionneurs qui s’intéressaient plus spécialement aux territoires situés
en dehors de l’Europe. Mais où étaient-ils maintenant ou, plus
vraisemblablement, que leur était-il arrivé ? Lockwood n’en disait pas un
mot. Il n’y avait aucune photo d’eux, aucun souvenir personnel, nulle part.
Du moins, pas dans les pièces auxquelles j’avais accès.
Car je croyais savoir où se trouvaient les réponses aux questions que je
me posais sur le passé de Lockwood.
Il y avait sur le palier du premier étage une porte qui, contrairement aux
autres portes du 35 Portland Row, n’était jamais ouverte. Quand j’étais
arrivée, Lockwood avait insisté pour qu’elle demeure fermée, et George et
moi avions toujours respecté son désir. Autant que je pouvais en juger, cette
porte n’avait pas de serrure et son apparence banale (à l’exception d’une
marque vaguement rectangulaire laissée par une étiquette ou un autocollant
que l’on avait retiré) représentait une sorte de provocation chaque fois que
je passais devant, tous les jours. Elle me mettait au défi de deviner ce qui se
trouvait derrière, de l’ouvrir pour jeter un coup d’œil de l’autre côté.
Jusqu’à présent, j’avais résisté à la tentation, plus par prudence que par
politesse. Les deux ou trois fois où j’avais évoqué cette pièce devant
Lockwood, cela s’était mal passé.
Et moi, me direz-vous, Lucy Carlyle, la dernière arrivée ? Cette
première année m’avait-elle changée ?
En apparence, pas trop. J’avais toujours les cheveux au carré, une
coiffure multi-usages qui me protégeait des projections d’ectoplasmes ; je
n’étais pas plus svelte ni plus jolie qu’avant. Au niveau de la taille, je
n’avais pas fait de progrès. J’étais toujours plus enthousiaste que douée
quand il s’agissait de se battre, et trop impatiente pour devenir une bonne
chercheuse comme George.
Toutefois, certaines choses avaient changé en moi. Ces mois passés
chez Lockwood & Co. m’avaient donné une assurance qui me faisait défaut
autrefois. Quand je me promenais dans les rues, avec ma rapière qui se
balançait à ma ceinture, sous le regard béat des petits enfants, accompagnée
par les hochements de tête respectueux des adultes, je savais que je
possédais un statut particulier dans la société mais, surtout, j’étais
persuadée d’avoir commencé à le mériter.
Mes Talents se développaient à toute vitesse. Mes pouvoirs d’audition
s’affûtaient de plus en plus. J’entendais les murmures des Types Un et les
fragments de discours émis par les Types Deux : peu d’apparitions
demeuraient totalement silencieuses pour moi désormais. Mes sensations de
Toucher psychiques s’étaient accrues elles aussi. En tenant certains objets,
je percevais de puissants échos du passé. De plus en plus, je
ressentais intuitivement les intentions de chaque fantôme ; parfois, je
pouvais même prévoir leurs actions.
C’étaient là des aptitudes assez rares, éclipsées cependant par une chose
plus profonde, un mystère qui planait au-dessus de nous tous au 35 Portland
Row, mais surtout au-dessus de moi. Sept mois plus tôt il s’était produit une
chose qui m’avait différenciée de Lockwood et de George, et de tous les
autres agents avec qui nous étions en compétition. Depuis ce jour, mon
Talent était l’objet des expériences de George, et notre principal sujet de
conversation. Lockwood pensait que cela pourrait même constituer le point
de départ de notre fortune, et faire de moi l’agent le plus célèbre de
Londres.
Mais avant cela, nous devions résoudre un problème particulier.
Ce problème reposait sur le bureau de George, dans un épais bocal de
verre, sous une étoffe noir de jais.
Cette chose dangereuse et malfaisante avait le pouvoir potentiel de
changer ma vie à tout jamais.
Il s’agissait d’un crâne.
4
George avait quitté à son tour la salle d’escrime pour se rendre dans le
bureau principal. Je l’y rejoignis en emportant ma tasse de thé, obligée de
zigzaguer entre tous les accessoires de notre activité : les piles de vieux
journaux, les sacs de sel, les chaînes soigneusement roulées les unes sur les
autres et les boîtes de scellés en argent. Les rayons de soleil qui entraient
par la fenêtre donnant sur le jardinet enflammaient les particules de
poussière en suspension. Sur le bureau de Lockwood, entre le cœur momifié
et le bocal de bonbons se trouvait notre registre en cuir noir qui renfermait
les récits de toutes nos missions. Bientôt, nous devrions y consigner
l’épisode des Zombis de Wimbledon.
George contemplait le dessus de son bureau d’un air morose. Le mien
était souvent en désordre, mais ce matin, le sien battait tous les records. Un
véritable spectacle de désolation. Des allumettes calcinées, des restes de
bougies à la lavande et des flaques de cire fondue jonchaient toute la
surface. Un chaos de fils électriques et d’éléments mis à nu se déversait
d’un appareil de chauffage éventré. Dans un coin, un chalumeau reposait
sur le flanc.
À l’autre extrémité, un objet était dissimulé par une étoffe de satin noir.
– La chaleur n’a pas marché, je suppose ? hasardai-je.
– Non, répondit George. Rien à faire. Je n’ai pas réussi à le chauffer
suffisamment. Aujourd’hui, je vais essayer de le placer à la lumière du jour,
pour voir si ça le réveille un peu.
Je regardai la chose voilée.
– Tu es sûr ? Ça n’a rien donné la fois précédente.
– Il n’y avait pas assez de lumière. Je vais l’emporter dans le jardin à
midi, quand le soleil est à son zénith.
Je pianotai sur le bureau. La remarque que je voulais faire depuis un
certain temps, et qui me préoccupait, sortit enfin :
– Tu sais que la lumière du jour lui fait du mal. Tu sais qu’elle brûle le
plasma.
– Oui… À l’évidence. Justement.
– Certes, mais ce n’est pas ça qui va l’inciter à parler, si ? Tu ne crains
pas que ce soit contre-productif ? On dirait que toutes tes méthodes
consistent à infliger de la douleur.
– Et alors ? C’est un Visiteur. D’ailleurs, est-ce que les Visiteurs
ressentent réellement la douleur ?
George ôta le satin noir, dévoilant le bocal cylindrique, légèrement plus
grand qu’une corbeille à papiers standard. L’extrémité était scellée par une
sorte de bouchon en plastique complexe doté de collets mobiles. George se
pencha au-dessus du bocal pour actionner un petit levier, faisant apparaître
une grille rectangulaire à l’intérieur du plastique. Il en approcha sa bouche
pour parler :
– Salut, là-dedans ! Lucy pense que tu ressens un certain inconfort. Je
ne suis pas de cet avis. Tu veux bien nous dire qui a raison ?
Il attendit la réponse. À l’intérieur du bocal, la substance était sombre et
inerte. Quelque chose gisait au centre de cette obscurité.
– Il fait jour, dis-je. Il ne répondra pas.
George actionna de nouveau le levier.
– Il refuse de répondre par vice. Il a un mauvais fond. Tu l’as dit toi-
même, la fois où il t’a parlé.
– En fait, on n’en sait rien, répliquai-je en observant la tache sombre
derrière le verre. On ne sait rien de lui.
– Il t’a dit qu’on allait tous mourir, ça on le sait.
– Il a dit « La mort approche », ce n’est pas la même chose.
– Ce n’est pas ce que j’appelle des termes affectueux.
George rassembla l’enchevêtrement de composants électriques sur son
bureau et laissa tomber le tout dans une caisse posée près de son fauteuil.
– Il est hostile envers nous, Luce. On ne doit pas se laisser attendrir.
– Je ne me laisse pas attendrir. Je pense seulement que la torture n’est
pas la méthode la plus adaptée. Nous devrions plutôt nous concentrer sur
ses liens avec moi.
George répondit par un grognement évasif.
– Ah oui, votre lien mystérieux.
Nous contemplâmes le bocal. Dans les rayons du soleil, comme
maintenant, le verre paraissait légèrement bleuté ; sous l’éclat de la lune, ou
sous une lumière artificielle, il avait des reflets argentés car c’était du verre-
argent, un matériau à l’épreuve des fantômes fabriqué par la Compagnie du
Soleil Levant.
Car bien sûr, cette prison de verre abritait un fantôme.
L’identité de cet esprit nous était inconnue. Une seule certitude : il
appartenait au crâne humain qui était maintenant fixé au fond du bocal. Un
crâne brunâtre tout cabossé, qui n’avait rien d’exceptionnel à part ça. Un
crâne d’adulte sans aucun doute, mais impossible de dire si c’était celui
d’un homme ou d’une femme. Le fantôme, attaché au crâne comme par une
laisse invisible, se trouvait par conséquent enfermé dans le bocal. La plupart
du temps, il se manifestait sous la forme d’un ectoplasme verdâtre et trouble
qui errait derrière la paroi de verre comme une âme en peine. Parfois, dans
les moments les plus mal choisis généralement, quand vous passiez devant
lui avec une boisson chaude ou la vessie pleine, il se matérialisait
brutalement sous la forme d’un visage transparent avec un gros nez, des
yeux exorbités et une bouche molle démesurée. Ce visage épouvantable
regardait alors d’un air concupiscent, bouche bée, celui ou celle qui se
trouvait dans la pièce. Un jour, George lui aurait, paraît-il, envoyé des
baisers. Très souvent, il donnait l’impression de vouloir parler. Et c’était
cette apparente capacité à communiquer qui constituait le cœur du mystère,
et la raison pour laquelle George le gardait sur son bureau.
En règle générale, les Visiteurs ne parlent pas ; du moins, ils ne
s’expriment pas de manière très compréhensible. La plupart – les Ombres,
les Cachés, les Jeunes Filles Froides, les Rôdeurs et les autres Type Un –
sont quasiment muets, si l’on excepte un répertoire très limité de
gémissements et de soupirs. Les Types Deux, plus puissants et plus
dangereux, peuvent parfois émettre quelques mots à demi intelligibles que
des personnes comme moi sont capables de percevoir. Ce sont des paroles
répétitives, des empreintes dans l’air qui varient peu et sont souvent liées au
sentiment principal qui relie cet esprit à la terre : terreur, colère ou désir de
vengeance. Bref, les fantômes ne parlent pas véritablement. À l’exception
des légendaires Types Trois.
Il y a fort longtemps, Marissa Fittes – une des deux premières
enquêtrices psychiques de Grande-Bretagne – affirma avoir rencontré des
esprits avec lesquels elle avait entretenu de véritables conversations. Elle en
a parlé dans plusieurs livres, laissant entendre (elle était restée avare de
détails) que ces esprits lui avaient confié certains secrets : sur la mort, l’âme
et le passage dans l’au-delà. Après son propre décès, d’autres personnes
avaient tenté d’obtenir des résultats similaires, quelques-unes avaient
prétendu y être parvenues, mais leurs récits n’avaient jamais été vérifiés.
Parmi la plupart des agents, l’existence des Types Trois était devenue une
question de foi, mais tous s’accordaient à dire qu’il était presque impossible
d’en trouver. En tout cas, telle était ma conviction.
Jusqu’à ce que l’esprit enfermé dans le bocal, celui-là même qui avait
un épouvantable visage aux yeux exorbités, s’adresse à moi.
J’étais seule au sous-sol. En bousculant le bocal, j’avais actionné sans le
vouloir le système de fermeture du couvercle, faisant apparaître la grille
cachée. Aussitôt, j’avais entendu la voix du fantôme dans ma tête. Il me
parlait réellement, il m’appelait par mon prénom. Et il m’avait dit des
choses, vagues, désagréables, du genre : « La mort approche ». J’avais dû
refermer le couvercle pour le réduire au silence.
J’avais peut-être commis une erreur car il n’avait plus jamais parlé.
Lockwood et George, quand je leur racontai cette rencontre, se
montrèrent très excités tout d’abord. Ils foncèrent au sous-sol, se saisirent
du bocal et dévissèrent le couvercle. Le visage à l’intérieur resta muet.
Nous tentâmes diverses expériences, en réglant différemment l’ouverture, à
différentes heures du jour et de la nuit, en restant patiemment assis à côté du
bocal, ou allant jusqu’à nous cacher. Rien à faire : le fantôme demeurait
silencieux. Parfois, il se matérialisait de nouveau, et il nous regardait d’un
air belliqueux, plein de ressentiment, mais jamais plus il ne parla ou ne
parut enclin à le faire.
Nous fûmes tous déçus, pour des raisons diverses. Lockwood avait
pleinement conscience du prestige que cet événement extraordinaire, s’il
était avéré, aurait conféré à notre agence. George, lui, pensait à toutes les
choses fascinantes que l’on pouvait apprendre de la bouche d’une personne
qui s’exprimait de l’au-delà. Pour ma part, c’était plus personnel, car j’avais
eu la révélation du potentiel terrifiant de mon Talent. Cela me remplissait de
frayeur et d’appréhension, et j’avoue qu’une partie de moi-même était
soulagée de constater que le phénomène ne se reproduisait pas. Mais j’étais
agacée, également. Grâce à cette brève manifestation, Lockwood et George
m’avaient regardée avec un respect nouveau. Si le phénomène pouvait se
répéter, aux yeux de tous, je deviendrais l’agent le plus célèbre de Londres.
Hélas, le fantôme demeurait obstinément muet et, les mois passant, j’en
venais presque à douter de la réalité de cet épisode.
Fidèle à son sens pratique, Lockwood avait finalement reporté son
attention sur d’autres sujets, même si depuis, lors de chaque nouvelle
enquête, il ne manquait jamais de me demander si j’entendais des voix, et
lesquelles. George, en revanche, avait poursuivi ses expériences sur le
crâne, n’hésitant pas à utiliser des méthodes extravagantes pour obliger le
fantôme à réagir. Ses échecs ne l’avaient toujours pas découragé. Au
contraire, ils semblaient avoir attisé sa passion.
À cet instant, je voyais ses yeux briller derrière ses lunettes tandis qu’il
étudiait le bocal muet.
– De toute évidence, il a conscience de notre présence, commenta-t-il. Il
sait ce qui se passe autour de lui. Il connaît ton nom. Et le mien aussi, il te
l’a dit. À mon avis, il entend tout à travers le verre.
– Ou alors, il lit sur les lèvres, dis-je. On a souvent ôté le foulard de
satin.
– Oui, possible… (Il secoua la tête.) Comment savoir ? Tant de
questions sans réponses ! Pourquoi est-il ici ? Que veut-il ? Pourquoi t’a-t-il
parlé ? Ça fait des années que je l’ai et il n’a jamais essayé de communiquer
avec moi !
– Ça n’aurait pas servi à grand-chose, si ? Tu ne possèdes pas le Talent.
(Avec mon ongle, je tapotai le récipient de verre.) Depuis combien de temps
as-tu ce bocal, George ? Tu l’as volé, hein ? J’ai oublié de quelle façon.
George s’assit lourdement sur sa chaise de bureau, faisant grincer le
bois.
– Ça date du temps où je travaillais pour l’Agence Fittes, avant d’être
viré pour insubordination. Je travaillais au siège, à Fittes House, sur le
Strand. Tu y es déjà allée ?
– Juste une fois, pour un entretien. Ça n’a pas duré longtemps.
– C’est un endroit immense. Tu as les célèbres salles ouvertes au public,
toutes ces cabines vitrées où des hôtesses d’accueil reçoivent les gens et
notent tous les détails des affaires. Ensuite, tu as les salles de conférences
dans lesquelles ils exhibent leurs fameuses reliques et la salle du conseil
d’administration, tout en acajou, qui donne sur la Tamise. Mais à côté de ça,
il y a un tas de coins secrets, auxquels la plupart des agents n’ont pas accès.
La Bibliothèque Noire, par exemple, là où est conservée, sous clé, la
collection originale des ouvrages de Marissa Fittes. J’ai toujours eu envie
d’aller les feuilleter. Mais la partie qui m’intéressait le plus, c’était le sous-
sol. Ils ont des caves qui s’enfoncent très profondément sous terre, jusque
sous la Tamise, paraît-il. Je voyais des superviseurs descendre dans des
ascenseurs spéciaux et, parfois, ils transportaient des bocaux comme celui-
ci sur des chariots. Je leur demandais ce qu’ils faisaient. « On les stocke à
l’abri », me disaient-ils. Il y avait des sortes de coffres-forts dans lesquels
ils enfermaient les Visiteurs les plus dangereux en attendant de les incinérer
dans les fourneaux situés tout en bas.
– Des fourneaux ? m’étonnai-je. Les fourneaux Fittes sont à
Clerkenwell, non ? Tout le monde les utilise. Pourquoi ont-ils besoin
d’autres fourneaux, sous terre ?
– Je me suis interrogé, moi aussi, dit George. Je passais mon temps à
m’interroger, d’ailleurs. Et ça m’énervait de ne jamais avoir de réponses.
Finalement, j’ai posé tellement de questions qu’ils m’ont flanqué dehors.
Ma supérieure, une femme nommée Sweeny, dont le visage ressemblait à
une vieille chaussette trempée dans le vinaigre, m’a donné une heure pour
vider mon bureau. Et tandis que je rangeais quelques affaires dans un
carton, j’ai vu un type pousser vers l’ascenseur deux ou trois bocaux sur un
chariot. Le type a été appelé ailleurs. Alors, qu’est-ce que j’ai fait ? Je me
suis approché en douce et j’ai fauché le bocal le plus proche. Je l’ai fourré
dans mon carton, sous un vieux pull, et je l’ai emporté, au nez et à la barbe
de Sweeny.
Il sourit d’un air triomphant à l’évocation de ce souvenir.
– C’est comme ça que l’on possède notre propre crâne hanté. Qui aurait
pu imaginer qu’il s’agirait d’un authentique Type Trois ?
– Si c’en est un, soulignai-je, sceptique. Il ne s’est pas manifesté depuis
une éternité.
– Ne t’inquiète pas, on trouvera un moyen de le faire parler de nouveau.
(En disant cela, George nettoyait ses lunettes avec son pull.) Il le faut.
L’enjeu est capital, Luce. Cela fait cinquante ans maintenant que le
Problème est apparu et nous n’avons toujours pas la moindre
compréhension de ce phénomène. Nous sommes entourés de mystères,
partout où nous regardons.
Je hochai la tête d’un air absent. Si passionnantes que soient les paroles
de George, mon esprit avait vagabondé. Je regardais le bureau vide de
Lockwood. Une de ses vestes était drapée sur le dossier de son vieux
fauteuil fendu.
– Parlons d’un mystère encore plus proche de nous, dis-je. Tu ne te
demandes jamais ce qu’il y a derrière cette porte du premier étage ? Celle
du palier ?
George haussa les épaules.
– Non.
– Tu devrais.
Il ricana.
– Évidemment que je me le demande ! Mais ça ne nous regarde pas. Ça
ne concerne que Lockwood.
– Oui, je sais, mais qu’est-ce qu’il peut bien y avoir à l’intérieur ? Il est
très chatouilleux sur ce sujet. Je l’ai interrogé la semaine dernière, et il a
encore failli m’envoyer promener.
– Ça veut dire que tu ferais mieux de ne pas insister. Nous ne sommes
pas chez nous, et si Lockwood veut garder des secrets, c’est son droit. À ta
place, je laisserais tomber.
– Je trouve ça dommage qu’il soit aussi cachottier, voilà tout.
– Oh, allons ! Tu adores ce mystère qui l’entoure. Et tu adores cet air
pensif, lointain, qu’il prend parfois, comme s’il réfléchissait à quelque
chose d’important… ou qu’il avait un problème de constipation. N’essaie
pas de nier, je le sais.
– Qu’est-ce que ça signifie ?
– Rien.
– Je dis juste que ce n’est pas bien, cette façon de tout garder pour lui.
Nous sommes ses amis, non ? Il devrait se confier à nous. D’ailleurs, ça me
fait penser…
– À quoi, Luce ?
Je me retournai vivement. Lockwood était sur le seuil. Il s’était douché
et changé, il avait encore les cheveux humides. Ses yeux sombres me
fixaient. Impossible de savoir depuis combien de temps il était là.
Je ne dis rien, mais je sentis mes joues s’enflammer. George fit mine de
ranger des papiers sur son bureau.
Lockwood brisa cet instant de gêne en brandissant un petit objet
rectangulaire.
– Je voulais vous montrer ça, dit-il. C’est une invitation.
Il la lança à travers la pièce. Elle passa au-dessus de la main tendue de
George, glissa sur le dessus de son bureau et s’arrêta juste devant moi.
C’était un rectangle de carton gris argenté et brillant, frappé de l’image en
relief d’une licorne qui se cabrait et tenait une lanterne dans sa patte avant.
Sous ce logo, on pouvait lire :
Agence Fittes
Mlle Penelope Fittes et le conseil d’administration
de la vénérable Agence Fittes prient
Anthony Lockwood, Lucy Carlyle et George Cubbins
de participer à la célébration du cinquantenaire
de la création de la société à :
Fittes House
The Strand
Le samedi 19 juin à 20 heures
Tenue de soirée exigée RSVP
Je regardai ce carton d’invitation d’un air ahuri. Ma gêne s’était
envolée.
– Penelope Fittes ? Elle nous invite à une soirée ?
– Et pas n’importe laquelle, ajouta Lockwood. La soirée de l’année.
Tous les gens importants seront là.
– Et… pourquoi nous sommes invités ? demanda George en lisant la
carte par-dessus mon épaule.
– Parce que nous sommes une agence de tout premier plan, répondit
Lockwood avec une pointe de susceptibilité. Et parce que Penelope Fittes
est en très bons termes avec nous. Souvenez-vous. Nous avons découvert le
corps de son ami d’enfance à Combe Carey Hall. Au pied de l’Escalier
Hurleur. Comment s’appelait-il, déjà ? Sam quelque chose. Elle nous est
reconnaissante. Elle nous a écrit pour nous le dire. Et peut-être a-t-elle suivi
nos derniers succès ?
Cette remarque me fit hausser les sourcils. Penelope Fittes, présidente
de l’Agence Fittes et petite-fille de la grande pionnière des enquêtes
psychiques, Marissa Fittes, était une des personnes les plus puissantes du
pays. Des ministres faisaient la queue devant sa porte. Ses opinions
relatives au Problème étaient publiées dans tous les journaux et
commentées dans tous les foyers. Elle quittait rarement ses appartements
situés au-dessus du siège de l’Agence et dirigeait, disait-on, son entreprise
d’une main de fer. Alors, je doutais fort qu’elle s’intéresse beaucoup à
Lockwood & Co., si fascinants que nous puissions être.
N’empêche, nous avions reçu cette invitation.
– Le 19 juin… C’est ce samedi, soulignai-je.
– On va y aller ? demanda George.
– Bien entendu ! s’exclama Lockwood. C’est l’occasion idéale pour
nouer des relations. Tous les directeurs d’agence seront présents, tous les
grands noms, les huiles du DERCOP, les industriels qui possèdent les
fabriques de sel et de fer, peut-être même le PDG de la Compagnie du
Soleil Levant. C’est une chance unique de les rencontrer.
– Formidable, ironisa George. Toute une soirée dans une salle bondée et
étouffante, au milieu d’un tas de vieux hommes d’affaires bedonnants et
ennuyeux… Peut-on rêver mieux ? Si vous me laissez le choix entre ça et
un combat contre une Puanteur Pâle, je prends le fantôme péteur sans
hésiter.
– Tu manques de hauteur de vue, George, dit Lockwood d’un ton
désapprobateur, et je trouve que tu passes beaucoup de trop de temps avec
cette chose.
Comme je l’avais fait, il tapota avec son ongle sur le verre épais du
bocal à fantôme. Celui-ci produisit un léger son discordant. La substance à
l’intérieur s’agita brièvement, puis se figea de nouveau.
– C’est malsain, et ça ne te conduit nulle part, ajouta-t-il.
George fronça les sourcils.
– Je ne suis pas d’accord. C’est essentiel. Nous pourrions faire une
découverte majeure ! Imagine un peu, si nous pouvions inciter les morts à
nous parler, à la demande !
La sonnette fixée au mur se fit entendre, indiquant que quelqu’un avait
sonné à la porte du rez-de-chaussée.
Lockwood grimaça.
– Qui ça peut bien être ? Personne n’avait rendez-vous.
– Peut-être le livreur de l’épicerie ? suggéra George. Avec nos fruits et
légumes hebdomadaires.
– Non, dis-je. Il doit livrer demain. Je parie pour un nouveau client.
Lockwood récupéra l’invitation et la glissa soigneusement dans une
poche.
– Qu’est-ce qu’on attend ? dit-il. Allons voir.
5
Les noms inscrits sur les cartes de visite étaient ceux de MM. Paul
Saunders et Albert Joplin. Dix minutes plus tard, ces deux messieurs
prenaient place dans notre salon et acceptaient une tasse de thé.
Saunders, dont la carte indiquait qu’il exerçait les fonctions
d’« excavateur municipal », était de toute évidence le membre dominant du
duo. Grand et mince, tout en genoux et en coudes saillants, il s’était plié
difficilement dans le canapé. Il portait un vieux costume en laine peignée
vert-de-gris, élimé aux manches. Il avait un visage osseux, buriné, aux
pommettes hautes et larges ; il nous souriait d’un air suffisant en nous
observant avec ses petits yeux pétillants, à moitié cachés par une frange de
cheveux gris terne. Avant de prendre sa tasse de thé, il posa soigneusement
sur ses genoux son chapeau mou cabossé, orné d’une épingle en argent.
– C’est très aimable à vous de nous recevoir à l’improviste, dit Saunders
en nous saluant l’un après l’autre d’un hochement de tête.
Lockwood était renversé dans son fauteuil habituel ; George et moi
étions assis bien droits sur des sièges voisins, stylo et carnet à la main.
– Oui, vraiment très aimable, ajouta-t-il. Vous êtes la première agence à
laquelle nous nous adressons ce matin, et nous n’osions espérer être reçus.
– Je me réjouis de savoir que nous figurions en tête de votre liste,
monsieur Saunders, répondit Lockwood.
– Oh, c’est uniquement parce que votre baraque est la plus proche de
notre entrepôt, monsieur Lockwood. Je suis un homme très occupé et je
privilégie l’efficacité. Ma société Beaux Rêves Excavations et Débarras est
installée à King’s Cross depuis quinze ans. Et voici mon associé, M. Joplin.
D’un mouvement de tête, il montra le petit homme assis à côté de lui, et
qui n’avait pas encore ouvert la bouche. Il transportait une énorme liasse de
documents en désordre et regardait avec de grands yeux remplis de curiosité
la collection d’attrape-fantômes asiatiques de Lockwood.
– Nous espérions que vous pourriez nous apporter votre aide ce soir,
reprit Saunders. Bien entendu, j’ai déjà une excellente équipe de jour qui
travaille pour moi : terrassiers, conducteurs de pelleteuses, nettoyeurs de
cadavres, éclairagistes… ainsi qu’une brigade de nuit. Mais ce soir, nous
avons aussi besoin de toute la puissance de feu d’une véritable agence.
Il nous adressa un clin d’œil, comme si l’affaire était entendue, et but
bruyamment une gorgée de thé. Le sourire poli de Lockwood demeura
plaqué sur son visage, comme collé.
– Bien, dit-il. Et qu’attendez-vous de nous, précisément ? Et à quel
endroit ?
– Ah, vous êtes un homme de détails. Excellent. J’en suis un autre.
(Saunders se renversa dans le canapé et étendit un bras décharné sur le
dossier.) Nous travaillons actuellement à Kensal Green, dans le nord-ouest
de Londres. Nous vidons un cimetière. Dans le cadre de la nouvelle
politique gouvernementale destinée à éradiquer les RA.
– Éradiquer quoi ? demanda Lockwood. J’ai du mal comprendre.
– Les RA. Les Restes Actifs, quoi. Les Sources, autrement dit. Les
anciens lieux de sépulture devenus dangereux et susceptibles de provoquer
des incidents dans le quartier.
– Oh, comme le Fureteur de Stepney ! m’exclamai-je. Vous vous
souvenez, l’an dernier ?
Il s’agissait d’un Fantasme qui était sorti d’une tombe du cimetière de
l’église de Stepney. Il avait traversé la route et assassiné cinq personnes
dans des maisons voisines, au cours de deux nuits consécutives. La
troisième nuit, des agents de chez Rotwell l’avaient acculé et obligé à
retourner dans sa tombe, après quoi ils l’avaient détruite en provoquant une
explosion contrôlée. Ce drame avait suscité un vif émoi car ce cimetière
avait été déclaré sans danger.
Saunders me gratifia d’un sourire édenté.
– Exactement, ma petite ! Une triste histoire. Mais ce sont des choses
qui arrivent depuis l’apparition du Problème. De nouveaux Visiteurs ne
cessent de se manifester. La tombe de Stepney datait de trois cents ans.
Avait-elle déjà causé des soucis ? Non. Mais on a découvert par la suite que
l’occupant de cette tombe avait été assassiné et nous savons, n’est-ce pas,
que ces esprits sont les plus enclins à se manifester : les victimes de
meurtres, les suicidés, etc. Le gouvernement a donc décidé de sécuriser tous
les cimetières, et notre société Beaux Rêves s’y emploie actuellement à
Kensal Green.
– C’est un grand cimetière, souligna George. Combien de tombes
devez-vous retourner ?
Saunders gratta les poils drus qui ombrageaient son menton.
– Plusieurs carrés par jour. Le truc, c’est de repérer celles qui risquent
de nous donner du fil à retordre. Nous travaillons à la nuit tombée car c’est
à ce moment-là que les émanations psychiques sont les plus fortes. Nous
avons des équipes spécialisées qui nous désignent les tombes suspectes. Ces
gens les marquent à la peinture jaune. Le lendemain matin, nous creusons
pour ôter les restes.
– Ça me paraît dangereux, ce travail de nuit, dit Lockwood. Qui
compose cette équipe ?
– Une bande de gamins, quelques Sensibles indépendants. Et une
poignée d’adultes pour éloigner les pilleurs de reliques. Ils sont bien payés.
Et dans l’ensemble, ils ont surtout affaire à du menu fretin : Ombres,
Rôdeurs et autres Types Un. Les Types Deux sont rares. Dans les cas
vraiment louches, nous engageons des agents.
Lockwood fronça les sourcils.
– Mais comment pouvez-vous évaluer le danger à l’avance ? Je ne
comprends pas.
– Ah. Ça, c’est le travail de Joplin ici présent.
Saunders donna un violent coup de coude osseux dans les côtes de son
compagnon. Le petit homme sursauta et laissa tomber la moitié de ses
documents par terre. Saunders le regarda d’un air impatient pendant qu’il
les ramassait précipitamment.
– Il est très précieux, notre cher Albert, quand on arrive à le trouver…
Allez-y, dites-leur. Racontez-leur ce que vous faites.
M. Albert Joplin se redressa et nous regarda d’un air aimable en battant
des paupières. Il était plus jeune que Saunders – une petite quarantaine,
supposais-je –, mais tout aussi débraillé. Ses cheveux châtains bouclés
n’avaient pas vu un peigne depuis des semaines, ou même des années. Il
avait un visage agréable, plutôt mou, aux joues rondes et rougeaudes qui
s’affinaient vers un menton fuyant. Ses yeux souriants, qui donnaient
l’impression de s’excuser, s’encadraient dans une paire de petites lunettes
rondes assez semblables à celles de George. Il portait une veste en lin
froissée, constellée de pellicules, une chemise à carreaux et un pantalon noir
légèrement trop court. Il se tenait penché en avant, le dos voûté, les mains
posées de manière protectrice sur ses documents, tel un loir timide et
studieux.
– Je suis l’archiviste du projet, déclara-t-il. J’apporte mon aide à cette
opération.
– Je vois, dit Lockwood. De quelle façon ?
– En creusant ! s’exclama Saunders avant que Joplin ne puisse répondre
à la question. C’est le meilleur excavateur de la profession. N’est-ce pas,
Albert ?
D’un geste théâtral, il pinça un des maigres biceps du petit homme et
nous adressa un nouveau clin d’œil.
– On ne pourrait pas s’en douter en le voyant, hein ? dit-il. Mais je ne
plaisante pas. En vérité, pendant que nous autres, on creuse le sol pour
trouver des ossements, Joplin, lui, creuse dans le passé. Allez, mon vieux,
ne restez pas assis là comme un idiot. Expliquez-leur.
– Euh, oui… (Troublé, Joplin ajusta ses lunettes.) En fait, je suis un
chercheur. Je consulte les anciens registres des enterrements et je les
compare avec de vieux articles de journaux pour tenter de repérer ce qu’on
pourrait appeler les inhumations « à risque », c’est-à-dire les personnes
ayant connu une fin horrible ou tragique. J’alerte alors M. Saunders pour
qu’il entreprenne les actions qu’il juge nécessaires.
– Généralement, nous vidons les tombes sans problème, ajouta
Saunders. Mais pas toujours.
L’érudit confirma d’un hochement de tête.
– En effet. Il y a deux mois, nous avons œuvré dans le cimetière de
Maida Vale. J’avais signalé la présence d’une tombe occupée par une
personne assassinée à l’époque édouardienne. Elle était recouverte par la
végétation et tout le monde avait oublié son existence. Un des garçons de la
patrouille de nuit était en train d’arracher les ronces en vue de l’excavation
lorsque le fantôme a surgi, il a jailli de terre et tenté d’entraîner le garçon
dans la tombe ! Une effroyable femme aux cheveux gris, apparemment, la
gorge béante et les yeux exorbités. Le pauvre enfant a poussé un cri strident
comme un lapin qu’on étripe. Il a été touché, évidemment. Des agents se
sont précipités pour lui injecter une sorte d’antidote, alors je pense qu’il
s’en remettra… Bref, voilà en quoi consiste ma tâche.
George intervint :
– Pardonnez-moi. Seriez-vous l’Albert Joplin qui a rédigé le chapitre
sur les inhumations médiévales dans L’Histoire des cimetières londoniens
de Pooter ?
Le petit homme battit des paupières et son regard s’illumina.
– Euh… oui. Oui, c’est moi !
– Un excellent article, dit George. Captivant.
– Je n’en reviens pas que vous l’ayez lu.
– J’ai trouvé vos spéculations sur la fixation de l’âme très intéressantes.
– Ah oui ? C’est une théorie tout à fait fascinante. Il me semble…
Je réprimai un bâillement et commençai à regretter de ne pas avoir
apporté mon oreiller. Heureusement, Lockwood s’impatientait lui aussi. Il
interrompit Joplin d’un geste et dit :
– Il me semble, quant à moi, que vous devriez nous expliquer pourquoi
vous avez besoin de notre aide, monsieur Saunders. Veuillez avoir
l’obligeance d’en venir au fait.
– Vous avez raison, monsieur Lockwood. (L’excavateur se racla la gorge
et redressa son chapeau sur ses genoux.) Vous êtes un homme qui va droit
au but, comme moi. Excellent. Eh bien, sachez que depuis plusieurs nuits
nous examinons le secteur sud-est du cimetière de Kensal Green. C’est un
vaste lieu de sépulture, créé en 1833, qui couvre plus de trente hectares de
terrain très convoité.
– On y trouve un grand nombre de tombes et de mausolées
remarquables, ajouta Joplin. En magnifique pierre de Portland.
– N’y a-t-il pas des catacombes également ? demanda George.
Saunders acquiesça.
– En effet. Il y a au centre du cimetière une chapelle, avec des
catacombes en dessous. Elles ont été condamnées. C’est trop dangereux, à
cause de tous ces cercueils exposés. Mais à la surface, les parcelles sont
joliment disposées au milieu des allées qui serpentent doucement entre
Harrow Road et le Grand Union Canal. La plupart des sépultures datent de
l’époque victorienne et elles abritent des gens ordinaires. Les allées sont
ombragées par de vieux tilleuls. C’est un endroit paisible et relativement
peu de Visiteurs ont été signalés, même durant ces dernières années.
Pendant que Saunders s’exprimait, M. Joplin avait feuilleté les
documents qu’il tenait sur ses genoux, sortant des papiers qu’il remettait
ensuite dans le paquet.
– Si seulement je retrouvais ces… Ah, voici les plans du secteur sud-est.
Il exhiba une carte sur laquelle deux ou trois chemins sinuaient entre
des petits carrés numérotés qui symbolisaient les tombes. Y était agrafé un
tableau, une liste de noms rédigée d’une écriture en pattes de mouche.
– J’ai consulté les registres d’inhumation correspondant à cette zone,
dit-il. Et je n’ai découvert aucune raison de redouter quoi que ce soit… Du
moins, c’est ce que je croyais.
– Comme je vous le disais, reprit Saunders, mes équipes ont sillonné les
allées à la recherche des perturbations psychiques. Tout se passait bien,
jusqu’à la nuit dernière, alors que nous explorions les parcelles situées à
l’est de cette allée que voici.
Il tapota la carte avec un doigt sale.
Lockwood, lui, pianotait nerveusement sur son genou.
– Et ? demanda-t-il avec impatience.
– Nous sommes tombés sur une pierre tombale inattendue, dans l’herbe.
Un silence s’ensuivit.
– Comment ça « inattendue » ? demandai-je.
M. Joplin agita le tableau.
– Il s’agit d’une tombe qui n’est pas répertoriée sur les listes officielles,
dit-il. Elle ne devrait pas se trouver là.
– C’est une des Sensibles qui l’a découverte, précisa Saunders dont le
visage était devenu grave. Elle est tombée malade immédiatement et n’a pas
pu poursuivre son travail. Deux autres médiums ont examiné la tombe.
Toutes les deux se sont plaintes de vertiges et de terribles maux de tête. Une
des deux a affirmé qu’elle se sentait observée par une chose si malveillante
qu’elle osait à peine bouger. Aucune ne voulait approcher à moins de trois
mètres de cette petite pierre tombale. (Il renifla.) Difficile, toutefois, de
savoir s’il faut prendre ça au sérieux. Vous savez comment sont ces
médiums.
– Effectivement, répondit Lockwood d’un ton cassant. Puisque j’en suis
un moi-même.
– Moi, reprit Saunders, je n’ai pas le moindre don dans ce domaine. Et
j’ai toujours sur moi mon amulette en argent pour me protéger. (Il tapota
son épingle à chapeau.) Qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai marché jusqu’à la
tombe et je me suis baissé pour la voir de plus près. En arrachant la mousse,
j’ai découvert deux mots gravés dans le granit. (Sa voix n’était plus qu’un
murmure rauque.) Deux mots.
Lockwood attendit. Finalement, il dut demander :
– Eh bien, lesquels ?
Saunders humecta ses lèvres fines et déglutit bruyamment. Il semblait
peu enclin à parler.
– Un nom, dit-il à voix basse. Mais pas n’importe quel nom.
Il se pencha en avant sur le canapé ; ses grandes jambes osseuses
saillaient dangereusement au-dessus des tasses de thé. Lockwood, George et
moi nous penchâmes également. Une étrange atmosphère de terreur avait
envahi le salon. M. Joplin, dans tous ses états, perdit le contrôle de ses
documents une fois de plus et en laissa tomber quelques-uns sur le tapis.
Dehors, derrière les fenêtres, un nuage semblait masquer le soleil : la
lumière était sinistre et froide.
L’excavateur inspira à fond. Son murmure monta soudain en un terrible
crescendo.
– Est-ce que le nom d’Edmund Bickerstaff vous dit quelque chose ?
Ces paroles résonnèrent autour de nous, rebondissant contre les
aiguillons à fantômes et les amulettes alignés sur les murs. Nous
demeurâmes immobiles et muets. L’écho mourut.
– À vrai dire, non, avoua Lockwood.
Saunders se renversa au fond du canapé.
– Pour être franc, dit-il, je n’en avais jamais entendu parler moi non
plus. Mais Joplin, dont la spécialité consiste à fourrer son nez dans les
dédales étranges et peu ragoûtants du passé, le connaissait. N’est-ce pas ?
(Il donna un coup de coude dans les côtes du petit homme.) Et ça le rend
nerveux.
M. Joplin émit un rire étouffé et entreprit de remettre de l’ordre dans ses
documents pour se donner une contenance.
– Je ne dirais pas ça, monsieur Saunders. Je suis prudent, c’est différent.
De la simple prudence, monsieur Lockwood. Et je sais suffisamment de
choses sur le docteur Edmund Bickerstaff pour recommander de solliciter
l’aide d’une agence avant de procéder à l’excavation de cette tombe
mystérieuse.
– Vous avez donc l’intention de l’ouvrir ? demanda Lockwood.
– De puissants phénomènes psychiques sont associés à ce site, répondit
Saunders. Il doit être sécurisé le plus vite possible. Dès cette nuit, de
préférence.
– Pardonnez-moi, dis-je. (Quelque chose me tracassait.) Puisque vous
savez qu’il y a un danger, pourquoi n’ouvrez-vous pas cette tombe en plein
jour, comme vous le faites avec les autres ? Pourquoi faire appel à nous ?
– À cause des nouvelles directives du DERCOP. Nous sommes
légalement tenus de faire appel à des agents pour toutes les tombes
susceptibles de contenir un Visiteur de Type Deux, et puisque c’est le
gouvernement qui prend en charge ce surcoût, ces agents doivent agir de
nuit, de façon à pouvoir confirmer nos affirmations.
– Soit, dit George, mais qui est ce Bickerstaff ? Qu’a-t-il de si
effrayant ?
En guise de réponse, Joplin se remit à fouiller parmi ses documents. Il
exhiba une feuille au format A4 jaunie, la déplia et la tourna face à nous. Il
s’agissait d’une photocopie agrandie d’un article publié dans un journal du
e
XIX siècle : une succession d’étroites colonnes imprimées en caractères
serrés. Au centre figurait une gravure floue représentant un homme trapu
portant un col droit, d’épais favoris et une grosse moustache en brosse.
Exception faite de l’aspect un peu bestial de la bouche, il ressemblait à
n’importe quel gentleman de l’époque victorienne. Sous cette gravure, on
pouvait lire :
HORREUR À HAMPSTEAD
UNE TERRIBLE DÉCOUVERTE DANS HEATH
ROAD
– Voilà Edmund Bickerstaff, dit Joplin. Et comme vous le découvrirez
dans cet article de la Gazette de Hampstead de 1877, il est mort depuis bien
longtemps. Toutefois, il semble qu’il ait réapparu.
– Racontez-nous tout, je vous en prie.
Jusqu’à présent, le langage corporel de Lockwood trahissait un manque
d’intérêt masqué par la politesse. Je sentais que Saunders le dégoûtait et que
Joplin l’ennuyait. Mais cette posture avait changé subitement.
– Un peu plus de thé, monsieur Joplin. Goûtez donc une tranche de ces
excellents roulés, monsieur Saunders. Faits maison. Par Lucy.
– Merci. Volontiers. (M. Joplin mordilla dans une tranche de gâteau.) Je
crains, hélas, que les détails concernant le docteur Bickerstaff ne soient
assez vagues. Je n’ai pas eu le temps d’enquêter sur lui. Apparemment,
c’était un médecin, spécialisé dans les troubles nerveux, qui exerçait au
sanatorium de Green Gates, en bordure de Hampstead Heath. Avant cela,
c’était un simple médecin de famille, mais il avait perdu toute sa clientèle
suite à un scandale qui l’avait obligé à fermer son cabinet.
– Un scandale ? répétai-je. De quelle nature ?
– Ce n’est pas très clair. Il avait, semble-t-il, la réputation de se livrer à
certaines activités morbides. Des rumeurs parlaient de sorcellerie, de
pratique des arts occultes. Et même de pillages de tombes. La police s’en
est mêlée, mais elle n’a jamais rien pu prouver. Bickerstaff a ainsi pu
continuer à exercer dans ce sanatorium privé. Il vivait dans une maison
située dans l’enceinte de l’établissement, jusqu’à une nuit d’hiver à la fin de
1877.
Joplin lissa le document avec ses petites mains blanches et le consulta
un instant.
– Bickerstaff avait des associés, reprit-il, des hommes et des femmes qui
partageaient ses idées et se rassemblaient chez lui la nuit. Toujours d’après
la rumeur, ils portaient des robes de cérémonie à capuche, allumaient des
bougies et se livraient à… Eh bien, on ne sait pas ce qu’ils manigançaient
au juste. Ces soirs-là, les domestiques avaient ordre de quitter la maison, et
ils ne se faisaient pas prier. Bickerstaff était plutôt du genre féroce et nul
n’osait le contrarier. Bref, le 13 décembre 1877, une de ces réunions fut
organisée et les domestiques furent renvoyés chez eux, avec leur solde et
l’interdiction de revenir avant deux jours. Au moment où ils partaient, les
véhicules des invités de Bickerstaff arrivaient.
– Deux jours de congé ? demanda Lockwood. C’est beaucoup.
– Oui. La réunion devait durer tout le week-end, expliqua Joplin en
reportant son attention sur l’article. Mais il s’est passé quelque chose.
D’après la Gazette, le lendemain soir, certains pensionnaires du sanatorium
sont passés devant la maison. Il n’y avait aucun bruit, aucune lumière. Ils
ont supposé que Bickerstaff s’était absenté. Mais l’un d’eux a aperçu un
mouvement derrière une des fenêtres du premier étage : les rideaux
tressaillaient, comme si quelqu’un les agitait faiblement par-dessous.
– Oh, fis-je. On ne va pas aimer la suite, hein ?
– Non, ma petite, dit Saunders qui avait mangé entre-temps une
deuxième tranche de roulé. Enfin, tout dépend de votre état d’esprit. Ce
cher Albert adore ça. Toutes ces vieilles histoires le fascinent.
Il brossa sur son pantalon des miettes de gâteau qui tombèrent sur le
tapis.
– Poursuivez, monsieur Joplin, l’encouragea Lockwood.
– Certains des pensionnaires voulaient s’introduire dans la maison, sur-
le-champ, tandis que d’autres – qui se souvenaient des rumeurs entourant le
docteur Bickerstaff –, préféraient ne pas se mêler de ses affaires. Et pendant
qu’ils débattaient devant la maison, ils constatèrent que les mouvements des
rideaux avaient redoublé d’intensité, et soudain, ils virent de longues
formes sombres courir sur le rebord de la fenêtre, à l’intérieur.
– De longues formes sombres ? Qu’était-ce donc ? demandai-je.
– Des rats, dit M. Joplin avant de boire une gorgée de thé. Ils comprirent
alors que c’étaient ces bestioles qui faisaient bouger les rideaux. Il y en
avait énormément. Elles couraient sur le bord de la fenêtre, dans les deux
sens, et plongeaient ensuite dans l’obscurité. Les pensionnaires du
sanatorium se dirent que cette meute se trouvait dans cette pièce pour une
raison bien particulière, que vous devinez peut-être. Ils ont rassemblé les
hommes les plus courageux et leur ont donné des bougies, et ces hommes se
sont introduits dans la maison, ils sont montés au premier étage. Ils étaient
encore dans l’escalier quand ils ont commencé à entendre des bruits
terrifiants venant d’en haut, des sortes de bruissements humides, des choses
que l’on déchire, des claquements de dents. Vous imaginez peut-être déjà ce
qu’ils ont découvert. (Il remonta ses lunettes sur son nez et frissonna.) Je ne
veux pas entrer dans les détails. Sachez seulement que ce spectacle est resté
gravé dans leur esprit jusqu’à la fin de leurs jours. Le docteur Bickerstaff,
ou ce qu’il en restait, gisait sur le sol de son bureau. Il y avait également
quelques lambeaux de robe, mais presque rien d’autre. Les rats l’avaient
dévoré.
Il y eut un moment de silence. Saunders émit un bref reniflement et
passa un doigt sous ses narines.
– Voilà comment est mort le docteur Bickerstaff, dit-il. Sous la forme
d’un tas d’os et de nerfs ensanglantés. Atroce. Ah, il ne reste plus qu’une
tranche de roulé. Quelqu’un la veut ?
George et moi répondîmes en chœur :
– Non, non, servez-vous.
Saunders mordit dans le gâteau.
– Oh, ce qu’il est fondant !
– Comme vous pouvez le supposer, reprit Joplin, les autorités étaient
fort désireuses d’interroger les associés du docteur. Mais ceux-ci sont restés
introuvables. Ainsi s’achève l’histoire d’Edmund Bickerstaff. En dépit des
circonstances épouvantables de sa mort, et des rumeurs qui circulaient sur
son compte, il n’est pas resté longtemps dans les mémoires. Le sanatorium
de Green Gates a été détruit par un incendie au début du XXe siècle, et son
nom a disparu dans l’obscurité. Même le sort réservé à ses ossements a
sombré dans l’oubli.
– Eh bien, nous savons où ils se trouvent maintenant, dit Lockwood. Et
vous voudriez que nous les neutralisions.
Saunders hocha la tête. Il finit de manger et essuya ses doigts sur son
pantalon.
– Tout cela est très étrange, dis-je. Comment se fait-il que personne
n’ait su où il avait été enterré ? Pourquoi cela ne figure-t-il pas dans les
registres ?
– Et de quoi est-il mort, exactement ? demanda George. A-t-il été tué
par les rats ou autre chose ? Il y a un tas de zones d’ombre dans cette
histoire. De toute évidence, cet article de journal n’est que la partie visible
de l’iceberg. Il réclame à tout prix des recherches plus approfondies.
Albert Joplin laissa échapper un gloussement de plaisir.
– Je suis entièrement d’accord. Vous êtes un garçon selon mon cœur.
– Le problème, ce n’est pas les recherches, intervint Saunders. Ce qui se
trouve dans cette tombe donne des signes de vive agitation et je veux en
être débarrassé cette nuit. Si vous pouviez me rendre service en supervisant
l’excavation, monsieur Lockwood, je vous en serais reconnaissant. Alors,
qu’en dites-vous ?
Lockwood se tourna vers moi, puis vers George. Nous le regardâmes
avec des yeux brillants.
– Monsieur Saunders, dit-il, nous serions ravis de vous aider.
6
Quand Lockwood, George et moi arrivâmes à la porte ouest du
cimetière de Kensal Green ce soir-là, au crépuscule, nos nouvelles rapières
italiennes à pointe en argent pendaient à nos ceintures et nous transportions
nos plus gros sacs de toile. Derrière nous, le soleil se couchait sur un fond
de nuages moutonneux tachetés de rose : une parfaite journée d’été
s’achevait. Malgré la beauté de la scène, notre humeur était sombre et la
tension élevée. Pas question de prendre cette mission à la légère.
Les grands cimetières de Londres – Kensal Green étant le plus ancien et
le plus beau – étaient des vestiges d’une époque où les gens avaient des
rapports plus attentionnés envers les défunts. À l’ère victorienne, leurs
grands arbres et leurs allées paysagères en faisaient des lieux de repos, à
l’écart de l’agitation urbaine. Les tailleurs de pierre rivalisaient pour bâtir
les tombes les plus attirantes, des roses poussaient dans des charmilles, la
faune et la flore s’épanouissaient. Le dimanche, les familles venaient s’y
promener et méditer sur la notion de mortalité.
Plus maintenant. Le Problème avait changé tout ça. Aujourd’hui, les
cimetières étaient envahis par la végétation, les charmilles disparaissaient
sous les ronces. Rares étaient les adultes qui s’y aventuraient encore en
plein jour ; et la nuit, il fallait éviter à tout prix ces lieux de terreur. Si la
plupart des morts continuaient à dormir paisiblement dans leurs tombes, les
agents eux-mêmes rechignaient à demeurer longtemps parmi eux. Nous
avions l’impression de pénétrer en territoire ennemi. Nous n’étions pas les
bienvenus.
Jadis, la porte ouest s’ouvrait assez largement pour laisser passer deux
voitures à cheval de front. Aujourd’hui, elle était fermée par une barrière
grossièrement taillée, entrelacée de rubans de fer et tapissée d’une épaisse
couche d’affiches et d’avis. L’affiche la plus répandue représentait une
femme souriante, aux yeux écarquillés, vêtue d’une jupe sage qui
descendait jusqu’aux genoux et d’un T-shirt ; elle tendait les bras de
manière accueillante. Dessous, en lettres éclatantes, on pouvait lire : LA
CONFRÉRIE DES BRAS OUVERTS : NOUS ACCUEILLONS NOS
AMIS VENUS DE L’AUTRE CÔTÉ.
– Personnellement, dis-je, je préfère les accueillir avec une fusée au
magnésium.
J’avais un nœud à l’estomac, comme toujours avant une mission. Le
sourire de cette femme constituait un affront.
– Ces sectes comptent pas mal d’idiots dans leurs rangs, confirma
George.
Au centre de la barrière, une porte étroite était ouverte, et à côté se
dressait une cabane rudimentaire en tôle ondulée. Elle abritait une chaise
longue, une collection de boîtes de soda vides et un petit garçon en train de
lire le journal.
Il portait une énorme casquette à gros carreaux jaunes qui masquait
presque tout son visage. À part ça, il arborait l’uniforme marron-gris des
patrouilleurs de nuit. Son bâton coiffé d’un capuchon en fer était appuyé
dans un coin de la cabane. Il nous regarda approcher, du fond de sa chaise
longue.
– Lockwood & Co., nous venons voir M. Saunders, annonça Lockwood.
Inutile de te lever.
– J’en avais pas l’intention, répondit le garçon. Vous êtes qui ? Des
Sensibles, je parie ?
George tapota le pommeau de sa rapière.
– Tu vois ces épées ? Nous sommes des agents.
Le garçon parut dubitatif.
– J’aurais jamais cru. Comment ça se fait que vous avez pas
d’uniformes, alors ?
– On n’en a pas besoin, répondit Lockwood. Une rapière est la véritable
marque d’un agent.
– Balivernes ! Les agents dignes de ce nom portent de jolies vestes,
comme ces petits prétentieux de chez Fittes. À mon avis, vous êtes juste une
bande de pauvres Sensibles qui vont tourner de l’œil au premier signe d’un
Rôdeur. (Il replongea le nez dans son journal.) Allez-y, entrez.
George s’avança d’un pas.
– Les épées des agents ne servent pas qu’à liquider les fantômes, lâcha-
t-il. Elles peuvent également servir à corriger les petits effrontés. Tu veux
une démonstration ?
– Oh, je suis terrorisé. Regarde comme je tremble.
Le garçon enfonça un peu plus sa casquette sur son front et se cala
confortablement dans sa chaise longue. Il pointa son pouce par-dessus son
épaule
– Suivez l’allée principale, tout droit, jusqu’à la chapelle au milieu.
Vous trouverez tout le monde installé là. Maintenant, du balai, s’il vous
plaît. Vous me cachez la lumière.
Il s’en fallut de peu qu’un fantôme supplémentaire ne vienne hanter les
environs de Harrow Road, mais je résistai à la tentation. Lockwood nous fit
signe d’avancer. Alors, nous franchîmes la porte pour pénétrer dans le
cimetière.
Instinctivement, dès que nous fûmes à l’intérieur, nous fîmes appel à
nos sens cachés. Pendant que mes deux compagnons regardaient, j’écoutais.
Tout était calme, je ne percevais aucune augmentation soudaine de la
pression psychique. Je n’entendais que les merles qui s’interpellaient
gentiment, et quelques grillons dans l’herbe. Les allées de gravier luisaient
d’un faible éclat dans la pénombre, sous le feuillage des grands arbres, et
cheminaient entre des alignements obscurs de tombes et de monuments.
Au-dessus de nous, le ciel était d’un bleu marine insondable, perforé par le
disque éclatant de la lune naissante.
Nous suivîmes l’allée principale, bordée de tilleuls. Des triangles de
clair de lune traversaient les branchages et argentaient l’herbe noire. Nos
bottes faisaient crisser le gravier, les chaînes dans nos sacs tintaient au
rythme de nos pas.
Lockwood brisa ce silence relatif.
– Ça devrait être assez simple. On reste près de la tombe pendant qu’ils
creusent jusqu’au cercueil. Quand c’est fait, on l’ouvre, on scelle les
ossements du docteur Bickerstaff avec un peu d’argent et on s’en va. Un jeu
d’enfant.
J’émis un petit bruit pour marquer mon scepticisme.
– Une ouverture de cercueil, ce n’est jamais simple, dis-je. Il y a
toujours un truc qui cloche.
– Non, pas toujours.
– Cite-moi un exemple où ça s’est bien passé.
– Je suis d’accord avec Lucy, dit George. Tu pars du principe
qu’Edmund Bickerstaff ne causera pas d’ennuis. Moi, je pense que si.
– Vous êtes des anxieux tous les deux. Il faut voir le bon côté des
choses. Ce soir, on connaît l’emplacement exact de la Source, et on ne
risque pas d’être importuné par Kipps et sa bande. Quant à Bickerstaff, ce
n’est pas parce qu’il a connu une triste fin qu’il est forcément devenu un
esprit agressif.
– Peut-être…, marmonna George. Mais si j’avais été dévoré par des
rats, je sais que je serais sacrément énervé.
Après cinq minutes de marche, nous vîmes un toit blanc se dresser entre
les arbres telle une baleine crevant la surface d’une mer noire. C’était la
chapelle anglicane construite au centre du cimetière. Sur le devant, quatre
grandes colonnes soutenaient un portique grec. Une volée de marches
menait à la porte à double battant. Elle était ouverte et une lumière
électrique éclairait chaleureusement l’intérieur. Au pied des marches, on
avait installé deux cabanes de chantier en préfabriqué, éclairées par des
projecteurs géants. Il y avait également des excavateurs mécaniques, de
petits camions-bennes et des bennes remplies de terre. Des volutes de
fumée de lavande montaient des braseros disposés autour du camp.
Nous avions atteint le centre des opérations de la société Beaux Rêves
Excavations et Débarras. Plusieurs personnes se tenaient en haut des
marches, leurs silhouettes se découpaient dans l’encadrement de la porte.
Des voix nous parvenaient ; la peur crépitait dans l’air comme de
l’électricité statique.
Nous déposâmes nos sacs par terre, près d’un des braseros. Et nous
gravîmes les marches de la chapelle, prêts à dégainer nos épées. Les
discussions s’interrompirent à notre approche, les gens s’écartèrent et nous
observèrent sans un mot.
Au moment où nous arrivâmes en haut des marches, la silhouette
anguleuse, coiffée d’un chapeau mou, de Saunders se détacha de
l’attroupement et s’empressa de venir nous accueillir.
– Vous tombez bien ! s’exclama-t-il. Il s’est produit un petit incident et
ces imbéciles refusent de rester ! Je me tue à leur répéter que des agents de
premier plan vont arriver, mais non, ils veulent toucher leur argent et s’en
aller. Vous n’aurez pas un sou ! cria-t-il par-dessus son épaule. Je vous ai
engagés parce qu’il y avait un risque.
– Pas question de rester plus longtemps après ce qu’on a vu, rétorqua un
colosse mal rasé, arborant des tatouages rudimentaires dans le cou et sur un
bras, et un épais collier en fer qui pendait par-dessus sa chemise.
D’autres travailleurs bâtis sur le même modèle côtoyaient
quelques jeunes patrouilleurs de nuit effrayés qui serraient leur bâton contre
eux comme un doudou. Je remarquai également un groupe d’adolescentes
dont les robes amples et informes, les yeux charbon noir, les bracelets
démesurés et les longs cheveux raides indiquaient à coup sûr qu’il s’agissait
de Sensibles. Les Sensibles effectuent un travail psychique mais refusent de
combattre physiquement les fantômes, au nom de principes pacifiques.
Elles sont généralement cucul la praline et aussi exaspérantes qu’une crise
d’urticaire. On ne s’entend pas très bien.
Saunders foudroya du regard l’homme qui venait de parler.
– Tu devrais avoir honte, Norris. Bientôt, tu sursauteras devant les
Ombres et les Miroitants.
– Cette chose, c’est pas une Ombre, répliqua le dénommé Norris.
– Faites venir de véritables agents ! cria quelqu’un d’autre. Pas
ces énergumènes ! Regardez-les, ils n’ont même pas de beaux uniformes !
Dans un concert de bracelets, les Sensibles les plus éthérées et les
plus molles qui soient s’avancèrent.
– Monsieur Saunders ! Miranda, Tricia et moi refusons de travailler
dans un secteur proche de cette tombe tant qu’elle n’a pas été neutralisée !
Que ce soit bien clair.
Il y eut un murmure d’approbation générale. Plusieurs hommes
lancèrent des insultes, pendant que Saunders tentait de se faire entendre. La
foule se rapprochait de manière menaçante.
Lockwood leva la main en signe d’apaisement.
– Bonsoir à tous…
Il les gratifia de son plus beau sourire et l’agitation retomba.
– Je suis Anthony Lockwood, de l’Agence Lockwood & Co. Peut-être
avez-vous entendu parler de nous. Combe Carey Hall ? La tombe de
Mme Barrett ? C’est nous. Nous sommes ici ce soir pour vous aider et je
suis très curieux de savoir quels problèmes vous avez rencontrés. Vous,
mademoiselle… (Il braqua son sourire sur la Sensible qui avait pris la
parole.)… De toute évidence, vous avez vécu une terrible expérience. Êtes-
vous en état de m’en parler ?
C’était du Lockwood tout craché. Amical, attentionné, compatissant.
Personnellement, ma première réaction aurait été de gifler copieusement
cette fille et de lui botter les fesses pour l’envoyer se plaindre ailleurs. Voilà
pourquoi c’est lui le chef et pas moi. Et pourquoi je n’ai pas d’amies parmi
les agents.
Inévitablement, la fille regarda Lockwood en faisant papilloter ses
grands yeux humides.
– J’ai eu l’impression que… quelque chose se précipitait vers moi, par-
dessous, expliqua-t-elle d’une voix haletante. Elle était sur le point de…
m’étreindre et de m’avaler. Ah, toute cette énergie sinistre ! Cette cruauté !
Je refuse d’approcher de cet endroit.
– C’est rien, ça ! lança une des autres filles. Claire a juste senti cette…
chose. Moi, je l’ai vue ! À la tombée de la nuit. Ma parole ! Elle a baissé sa
capuche et m’a regardée ! Un simple regard d’une seconde a suffi. Je me
suis évanouie.
– Une capuche ? dit Lockwood. Pouvez-vous me la décrire ?
Mais les braillements de la fille avaient ravivé la ferveur de la foule et
tout le monde se mit à parler, en nous agrippant par le bras. Les gens
continuèrent d’avancer et nous nous retrouvâmes acculés contre la porte.
Nous étions au centre d’un cercle de visages effrayés, éclairés par les
projecteurs. Au-delà des marches de la chapelle, la dernière lueur rouge
mourait sur les pierres tombales alignées à l’infini.
Saunders laissa éclater sa fureur de nouveau :
– Très bien, bande de lâches ! Joplin va vous affecter à un autre secteur
pour ce soir ! Loin de cette tombe ! Satisfaits ? Maintenant, fichez-moi le
camp ! Du balai !
Saisissant Lockwood par le bras, il se fraya un chemin à l’intérieur de la
chapelle en jouant des coudes. Chahutés, George et moi les suivîmes tant
bien que mal et parvînmes de justesse à nous faufiler entre les battants de la
porte avant qu’ils ne se referment.
– Et pas d’indemnités de licenciement ! brailla Saunders par l’interstice.
Vous travaillez encore pour moi, tous autant que vous êtes !
La porte se referma sur la clameur de la foule.
– Que d’histoires pour rien, grogna Saunders. J’ai commis l’erreur de
vouloir accélérer les choses. J’ai demandé aux excavateurs de se mettre au
travail autour de la tombe de Bickerstaff il y a une heure. Je pensais que ça
vous aiderait. Et puis, c’est devenu l’enfer, alors qu’il ne faisait même pas
nuit. (Il ôta son chapeau et s’essuya le front avec sa manche de veste.) Ici
nous serons peut-être un peu tranquilles.
L’intérieur de la chapelle était un lieu exigu aux murs de plâtre blanchis
à la chaux, décoré sobrement. Il y flottait une légère odeur d’humidité, ainsi
qu’une impression de froideur persistante que ne parvenaient pas à chasser
trois radiateurs à gaz rougeoyants alignés sur le sol de pierre. Deux bureaux
modestes sur lesquels s’entassait un fouillis de paperasses avaient été
installés près des chauffages. Un autel poussiéreux était adossé à un des
murs, derrière une rambarde en bois, près d’une petite porte fermée et d’une
chaire en bois. Au-dessus de nos têtes s’élevait un dôme en plâtre festonné.
L’objet le plus étrange dans la pièce était assurément un gros bloc de
pierre noire de la taille et de la forme d’un sarcophage ; il reposait sur une
plaque métallique rectangulaire incrustée dans le sol, devant la rambarde de
l’autel. Je l’examinai avec intérêt.
– Oui, petite, c’est un catafalque, dit Saunders. Un vieil ascenseur de
l’époque victorienne destiné à descendre les cercueils dans les catacombes
situées en dessous. Il utilise un système hydraulique. D’après Joplin, il
fonctionne encore et il a servi jusqu’à ce que le Problème prenne de
l’ampleur. Où est Joplin, d’ailleurs ? Cet imbécile n’est jamais à son bureau.
Toujours parti en vadrouille quand on a besoin de lui.
Lockwood décida de l’interrompre :
– Ce « petit incident » près de la tombe de Bickerstaff… Racontez-nous
ce qui s’est passé, je vous prie.
Saunders roula des yeux.
– Si je le savais ! Impossible de tirer quoi que ce soit de ces
froussards. Certaines Sensibles ont vu une « chose », vous avez entendu. Il
y en a qui disent qu’elle était très grande, d’autres qu’elle portait une cape
ou une robe. Rien ne concorde. Une gamine de la patrouille de nuit a même
affirmé qu’elle avait sept têtes. Grotesque ! Je l’ai renvoyée, celle-là.
– Généralement, les patrouilleurs de nuit n’inventent pas d’histoires, fit
remarquer George.
Il avait raison. La plupart des enfants dotés de pouvoirs psychiques
développés deviennent des agents, mais si vous n’êtes pas assez doué pour
ça, vous ravalez votre fierté et vous rejoignez les rangs des patrouilleurs de
nuit. C’est un travail dangereux, mal payé, qui consiste essentiellement à
monter la garde dès la nuit tombée, mais ces gamins sont talentueux. Nous
autres, nous ne les sous-estimons jamais.
Lockwood avait enfoncé les mains dans les poches de son manteau
long. Ses yeux pétillaient d’excitation.
– Tout cela devient de plus en plus curieux, commenta-t-il. Monsieur
Saunders, dans quel état se trouve la tombe actuellement ? Est-elle
ouverte ?
– Mes hommes ont creusé un peu. Je pense qu’ils ont atteint le cercueil.
– Parfait. Nous allons prendre la relève. George est très doué avec une
pelle. N’est-ce pas, George ?
– En tout cas, je ne manque pas d’entraînement.
Le chemin menant à la tombe surprise d’Edmund Bickerstaff longeait
une étroite allée secondaire située juste derrière le camp des excavateurs.
Saunders nous y conduisit en silence. Personne d’autre ne nous
accompagna, les membres de l’équipe préférant rester à l’intérieur du cercle
de lumière, sous les lampes à arc, pour nous suivre du regard.
Dans cette partie du cimetière, les tombes étaient plus modestes,
marquées par des stèles, des croix ou de petites statues. Il faisait nuit
maintenant. Les pierres tombales, à demi cachées par les ronces et les
hautes herbes humides, formaient des taches blanches éclatantes sous la
lune, mais leurs ombres étaient des trous noirs dans lesquels on aurait pu
disparaître.
Après quelques minutes de marche, Saunders ralentit. Devant nous, un
empilement de ronces indiquait l’endroit où une parcelle avait été
sommairement déblayée. Juste à côté s’élevait un monticule de terre sombre
et humide. Une petite pelleteuse mécanique, éraflée et jaune dans la lumière
de la lampe de Saunders, bloquait partiellement le passage. Le godet était
encore plein. Autour étaient éparpillés des pelles, des pioches et d’autres
outils servant à creuser.
– Les ouvriers sont partis précipitamment, expliqua Saunders d’une
voix tendue et haut perchée. Bon, c’est ici que je m’arrête. Si vous avez
besoin de quelque chose, criez.
Avec un empressement non dissimulé, il battit en retraite dans
l’obscurité. Et nous nous retrouvâmes seuls tous les trois.
Avant toute chose, nous détachâmes nos rapières. La nuit était
silencieuse ; j’entendais les battements lourds de mon cœur. Lockwood
sortit une mini-lampe de sa ceinture et la braqua sur l’espace noir à gauche
du chemin : un carré de terrain nu, bordé de tombes et de tombeaux
ordinaires. Au centre, une petite dalle de pierre décolorée jaillissait du sol,
de guingois. Devant, l’herbe avait été arrachée pour laisser place à un trou
qui descendait en pente douce. Il mesurait peut-être deux mètres de long
sur un mètre de large. Les dents du godet de la pelleteuse avaient tracé de
longs sillons dans la boue. Mais nous n’avons d’yeux que pour la pierre
tombale.
Nous fîmes appel à nos sens.
– Pas de lueur spectrale, annonça Lockwood tout bas. Il fallait s’y
attendre, étant donné que personne n’est mort ici. Et vous, vous avez
quelque chose ?
– Rien, répondit George.
– Moi, si, dis-je. Une très légère vibration.
– Un bruit ? Des voix ?
Impossible de répondre à cette question. Et ça m’agaçait.
– Je perçois juste… une perturbation. Mais il y a une présence, sans
aucun doute.
– Gardez les yeux et les oreilles ouverts, dit Lockwood. Pour
commencer, nous allons installer une barrière de protection. Ensuite, j’irai
examiner la pierre. Je ne veux pas passer à côté de quelque chose, comme la
nuit dernière.
George posa une lanterne sur une des tombes et, grâce à cette lumière,
nous pûmes dérouler nos chaînes. Nous les disposâmes tout autour du trou
dans la terre. Après cela, Lockwood enjamba les chaînes et marcha jusqu’à
la pierre, la main sur le pommeau de son épée. George et moi attendîmes en
scrutant les ombres.
Arrivé devant la pierre, Lockwood s’agenouilla de manière soudaine et
écarta les herbes hautes.
– Bon, dit-il. C’est un matériau de mauvaise qualité, endommagé par les
intempéries. À peine un quart de la hauteur d’une pierre tombale normale.
Elle n’a pas été posée correctement, elle penche sacrément. Du travail
bâclé.
Il promena le faisceau de sa lampe sur la surface. Au fil des dizaines et
des dizaines d’années, la mousse l’avait recouverte d’une croûte épaisse et
s’était incrustée dans les lettres gravées.
– « Edmund Bickerstaff… », lut-il. Ce n’est pas un véritable travail de
maçon. Et l’inscription a été tracée avec le premier outil qui se trouvait à
portée de main. Nous sommes donc en présence d’une tombe illégale,
creusée en toute hâte, un travail d’amateur, ici depuis longtemps.
Lockwood se releva. À cet instant, il se produisit un très léger
bruissement. Une silhouette surgit de l’obscurité derrière la pierre tombale
et se jeta dans la lumière de la lanterne. George et moi hurlâmes en chœur.
Lockwood fit un bond sur le côté, tout en dégainant sa rapière. Il exécuta
une pirouette et atterrit au centre de la fosse, face à la stèle.
– Désolé, dit M. Joplin. J’ai fait peur à quelqu’un ?
J’étouffai un juron. George émit un sifflement. Lockwood poussa un
franc soupir. M. Joplin contourna le trou d’un pas mal assuré, le dos voûté,
dans une posture qui n’était pas sans rappeler un chimpanzé. Il dispersait
dans son sillage une fine pluie de pellicules. Ses longs bras maigres
enserraient la liasse de documents qu’il plaquait sur sa poitrine chétive,
comme une mère protège son enfant.
Il remonta ses lunettes sur son nez.
– Je suis désolé, répéta-t-il. Je me suis perdu en venant de la porte est.
Ai-je manqué quelque chose ?
Ce fut George qui répondit, et au même moment je fus enveloppée par
une vague de froid comme un étau. Vous savez, comme quand vous sautez
dans une piscine et découvrez que l’eau n’est pas chauffée ? Vous ressentez
une sorte de douleur, terrible, dans tout le corps. Voilà exactement
l’impression que j’avais et je laissai échapper un cri de stupeur. Mais ce
n’était pas le plus horrible, car à l’instant où le froid me saisissait, mes
oreilles internes s’éveillèrent. La vibration que j’avais perçue
précédemment se manifestait de nouveau. Beaucoup plus bruyamment.
Derrière le murmure de la voix de George et du bavardage de Joplin, elle
était devenue un bourdonnement étouffé, semblable à un essaim de
mouches qui approchait.
– Lockwood…, dis-je.
Soudain, le bruit s’arrêta. Ma tête se vida. Le froid disparut. Laissant ma
peau rougie et à vif. Les bruits refluèrent.
– … une église tout à fait extraordinaire, monsieur Cubbins, disait
Joplin. Il faudra que je vous montre ça, un jour.
– Hé !
Ce cri émanait de Lockwood, toujours au centre du trou.
– Hé ! Venez voir ce que j’ai découvert. Non, pas vous, monsieur
Joplin, s’il vous plaît. Il vaut mieux que vous restiez derrière la barrière de
fer.
Il braquait le faisceau de la lampe sur la boue à ses pieds. Lentement, la
tête bourdonnant encore, je franchis les chaînes avec George et descendis
dans le trou. Nos bottes s’enfoncèrent dans la terre molle et sombre.
– Ici, dit Lockwood. Qu’est-ce que vous pensez de ça ?
Tout d’abord, je ne vis rien dans l’éclat de la lampe. Puis, quand il
déplaça le faisceau, je la vis : l’arête rougeâtre, longue et solide, d’une
chose qui sortait de la boue.
– Oh, fit George. Étrange.
– C’est le cercueil. (Réfugié derrière les chaînes, M. Joplin se dévissait
le cou pour essayer de voir.) C’est le cercueil, monsieur Lockwood ?
– Je ne sais pas.
– Tous les cercueils que j’ai vus étaient en bois, dit George. Et un
cercueil datant de l’époque victorienne aurait dû pourrir depuis longtemps
dans le sol. En outre, ils sont généralement enterrés à six pieds, avec tous
les rites et les règles qui conviennent…
Un silence s’ensuivit. Jusqu’à ce que Joplin demande :
– Et celui-ci ?
– Il n’est qu’à quatre pieds sous terre et il a été déposé de travers,
comme si on avait voulu s’en débarrasser le plus vite possible. Par ailleurs,
s’il n’a pas pourri malgré les années, c’est parce qu’il n’est pas en bois.
Mais en fer.
– En fer…, répéta Lockwood. Un cercueil de fer…
– Vous entendez ? m’exclamai-je soudain. Le bourdonnement des
mouches ?
– Pourtant, le Problème n’existait pas encore à l’époque, dit George.
Qu’ont-ils voulu enfermer ainsi ?
7
Il nous fallut œuvrer jusqu’à minuit pour déterrer la chose. L’un de nous
montait la garde et procédait à des relevés, pendant que les autres
s’échinaient avec les outils. Toutes les dix minutes, nous effectuions un
roulement. Nous utilisâmes les pelles et les pioches abandonnées aux
abords de la tombe pour dégager la terre qui enveloppait le cercueil en
creusant plus profondément au centre du trou, et faire apparaître le
couvercle, puis les côtés de l’objet en fer.
Nous parlions à peine. Le silence nous enveloppait tel un linceul. Nous
n’entendions que les raclements – crtt, crtt, crtt – des outils dans la terre.
Autour de nous, rien ne bougeait. De temps à autre, nous lancions du sel et
de la limaille de fer au centre du trou pour maintenir à distance les forces
surnaturelles. Et ça semblait fonctionner. Il faisait deux degrés de moins au
fond du trou qu’au niveau du sol, mais la température demeurait constante.
Quant au bourdonnement que j’avais entendu, il avait disparu.
Albert Joplin – sur qui cette mystérieuse sépulture exerçait une
puissante fascination – resta avec nous un moment, en faisant les cent pas
au milieu des tombes, dans un état de grande excitation. Finalement, alors
que la nuit s’assombrissait et à mesure que le cercueil sortait de terre, lui-
même fut gagné par l’appréhension et, se souvenant qu’une tâche
importante réclamait son attention à la chapelle, il nous abandonna.
Crtt, crtt, crtt.
Nous avions enfin terminé. L’objet avait été mis au jour. Lockwood
alluma une autre lampe-tempête qu’il posa dans la boue, près du centre de
la fosse. Nous reculâmes d’un ou deux pas pour contempler notre
découverte.
Une caisse en fer d’environ deux mètres de long sur soixante
centimètres de large et une trentaine de centimètres de hauteur.
Pas n’importe quelle boîte, en d’autres termes. Comme l’avait dit
Lockwood : un cercueil en fer.
Les côtés étaient encore partiellement couverts de plaques de terre grise
collante, entre lesquelles on apercevait la surface de la boîte. Des taches de
rouille dessinaient des fleurs de coraux, couleur de sang séché.
Le poids de la terre et des années avait oxydé et déformé les arêtes
verticales de la caisse et fait ployer le couvercle au milieu. J’avais vu des
cercueils de plomb, exhumés des sépultures romaines découvertes sous la
ville : ils présentaient le même aspect cabossé. Un des coins du couvercle
était tellement déformé qu’il laissait voir une fine bande d’obscurité.
– Rappelez-moi de ne jamais me faire enterrer dans un cercueil en fer,
dit George. Ça s’abîme trop vite.
– Et surtout, ça ne remplit plus son office, ajouta Lockwood. Ce qui se
trouvait à l’intérieur a réussi à s’échapper à travers ce mince interstice. Ça
ne va pas, Luce ?
Je chancelais. Ça n’allait donc pas très bien. J’avais la tête qui cognait
et des nausées. Le bourdonnement était revenu. J’avais l’impression que des
insectes invisibles couraient sur ma peau. Je ressentais un puissant malaise,
semblable à cette sensation détestable que l’on éprouve à proximité d’un
Visiteur. Malgré la présence de tout ce fer.
– Si, si, ça va, répondis-je vivement. Alors, qui l’ouvre ?
C’était la grande question. La règle, telle qu’elle figure dans le Manuel
Fittes, veut qu’un seul agent se place dans la ligne de feu lors de l’ouverture
d’une « chambre scellée », comprenez par là les tombes, les cercueils ou les
salles secrètes. Les autres agents doivent se tenir sur le côté, arme à la main.
En termes d’importance, le principe de rotation équitable vient juste après
la règle des biscuits. C’est un sujet de discorde récurrent.
– Pas moi, dit Lockwood en tapotant les marques de griffes
raccommodées sur le devant de son manteau. J’ai fait Mme Barrett.
– Moi, j’ai ouvert la trappe de Melmoth House. George ?
– Je suis entré dans la pièce secrète au Savoy Hotel, dit-il. Vous vous
souvenez ? Avec l’ancienne trace de peste sur la porte. Ooh, c’était sinistre.
– Non. Et ce n’était ni un lieu hanté ni un lieu secret. C’était une
buanderie pleine de pantalons.
– Certes, mais je ne pouvais pas le deviner quand je suis entré, si ?
protesta George. Vous savez quoi ? On va tirer à pile ou face.
Il fourragea dans les profondeurs de ses poches de pantalon, d’où il
sortit une pièce à l’aspect crasseux. Alors, Luce, qu’est-ce que tu choisis ?
Pile ou face ?
– Je choisis…
– Face ? Un choix intéressant. Voyons… (Il y eut une succession de
mouvements rapides et flous, impossibles à suivre des yeux.) Ah, c’est pile.
Pas de chance, Luce. Tiens, voici la pince-monseigneur.
Lockwood sourit et dit :
– Bien essayé, George, mais c’est toi qui t’y colles. Allons chercher les
outils et les scellés.
Je poussai un soupir de soulagement et ouvris la marche en direction de
nos gros sacs de toile. George me suivit à contrecœur. Peu de temps après,
les couteaux, les pinces-monseigneur et tout notre matériel étaient disposés
à côté du cercueil.
– Ça ne sera pas trop compliqué, commenta Lockwood. Regarde : les
charnières sont de ce côté. Et du côté opposé, on a deux serrures… Ici et ici.
Dont une qui est déjà brisée. Il ne reste que celle-ci, devant toi, Luce,
grippée par la rouille. George va nous ouvrir ça en quelques coups de pince-
monseigneur, avec son habileté habituelle. (Il nous regarda.) Des
questions ?
– Oui, dit George. Plusieurs. Où seras-tu, toi ? À quelle distance ? Avec
quelles armes comptes-tu me protéger lorsqu’une horrible créature va
surgir ?
– Lucy et moi, on a tout prévu. Alors…
– Si je ne rentre pas à la maison, j’ai rédigé un testament. Je vais vous
dire où le trouver : sous mon lit, dans le coin le plus reculé, derrière la boîte
de mouchoirs en papier.
– Espérons que nous n’en arriverons pas là. Bon, si tu es prêt…
– Est-ce une sorte d’inscription que j’aperçois sur le couvercle ?
demandai-je. (À l’instant crucial, j’étais sur le qui-vive, tous mes sens
étaient exacerbés.) Vous voyez ces sortes de griffures, là ?
Lockwood secoua la tête.
– Difficile à dire avec toute cette terre, et je ne vais pas commencer à
l’essuyer maintenant. Allez, finissons-en.
En réalité, le couvercle du cercueil se révéla plus résistant que ne l’avait
cru Lockwood. La rouille l’avait collé aux côtés en plusieurs endroits, et la
serrure était coincée par la corrosion. Nous dûmes nous échiner pendant
vingt minutes avec des canifs et des burins avant de parvenir à dégripper les
charnières et à libérer le couvercle.
– Bien… (Lockwood effectuait un ultime relevé.) Ça se présente bien.
La température reste stable et les miasmes n’ont pas empiré. La chose qui
se trouve à l’intérieur demeure étonnamment calme. Bon, c’est le moment
ou jamais. Lucy, allons nous mettre en position.
Nous nous plaçâmes chacun à un bout du cercueil. Je tenais notre filet
en argent le plus large, le plus résistant : plus d’un mètre de diamètre. Je
l’avais déployé et le laissais pendre entre mes mains. Lockwood tenait sa
rapière avec une prise occidentale inclinée, prêt pour une attaque rapide.
– À toi de jouer, George, dit-il.
Celui-ci hocha la tête et ferma les yeux pour se concentrer. Puis il prit la
pince-monseigneur. Il assouplit ses doigts, fit rouler ses épaules, avant de
faire craquer sa nuque. Enfin il s’approcha du cercueil, se pencha et
introduisit l’extrémité du levier dans l’interstice entre les serrures brisées.
Campé sur ses deux pieds, il remua les fesses à la manière d’un golfeur qui
s’apprête à frapper la balle. Il inspira à fond et exerça une pression sur le
levier… Rien ne se produisit. Il recommença. Toujours rien. Le couvercle
était tordu et coincé. George appuya de nouveau sur le levier, de toutes ses
forces.
Soudain, dans un fracas métallique, le cercueil s’ouvrit. Déséquilibré
par son effort, George bascula à la renverse et tomba lourdement sur les
fesses, dans la boue, les lunettes de travers. Il redressa le buste et regarda
l’intérieur du cercueil d’un air bête.
Avant de hurler.
– Lucy, la lampe ! s’écria Lockwood.
Il avait bondi immédiatement pour protéger George avec la lame de sa
rapière. Mais rien n’était sorti du cercueil. Ni Visiteur, ni apparition. La
lueur des lanternes éclairait l’intérieur du couvercle et une chose au fond de
la boîte, une chose qui renvoyait un scintillement sombre.
Je braquai la lampe dessus.
Si vous êtes facilement dégoûté, peut-être devriez-vous sauter les deux
paragraphes qui suivent car le corps qui me regardait n’était pas constitué
uniquement d’os. Première surprise : une grande partie ne s’était pas encore
décomposée. Il vous est déjà arrivé de faire tomber une banane sous un
canapé et de l’oublier ? Si oui, vous savez qu’elle noircit rapidement, puis
elle devient visqueuse, avant de se ratatiner. Eh bien, ce type inhumé dans
sa caisse en fer ressemblait à une banane entre le deuxième et le troisième
stade. La lumière de la lampe faisait briller la peau séchée et noircie, tendue
sur les pommettes. Elle s’était déchirée par endroits. Au milieu du front, il y
avait un trou bien net, autour duquel la peau s’était totalement détachée.
De longs écheveaux de cheveux blancs et ternes pendaient de chaque
côté de la tête. Les orbites étaient vides. Les lèvres desséchées dévoilaient
les gencives et les dents.
Il portait encore les vestiges d’une cape ou d’un manteau violet, et
dessous, un costume noir à l’ancienne, une chemise à col raide et haut et
un foulard noir. Ses mains (réduites à l’état de squelette, elles) tenaient un
objet enveloppé d’une étoffe blanche en lambeaux. À cause de l’inclinaison
de la tombe ou des mouvements de la terre durant toutes ces années, l’objet
avait glissé de sous l’étoffe et apparaissait entre les doigts décharnés. Il
s’agissait d’un bloc de verre, de la grosseur d’une tête humaine peut-être,
aux contours irréguliers. Malgré la terre noire et la moisissure qui le
recouvraient, il brillait encore, et cet éclat attira mon regard.
Regarde ! Regarde !…
Quelle était cette voix ?
– Lucy ! Scelle-le !
Oui, évidemment. C’était Lockwood qui criait.
Je lançai le filet d’argent et le contenu du cercueil se retrouva masqué.
– Qu’as-tu vu exactement, George ?
De retour sur le chemin, nous buvions du thé et mangions des
sandwichs apportés par l’équipe de Saunders. Un groupe relativement
important nous avait rejoints – Saunders, Joplin, plusieurs ouvriers et
les jeunes patrouilleurs de nuit – certains parce que la partie de rigolade
était terminée, d’autres par réaction tardive au hurlement de George. Réunis
autour de la tombe, tous contemplaient la fosse, à bonne distance des
chaînes. Nous avions refermé le couvercle du cercueil, seul un coin du filet
en dépassait.
– Je reconnais que Bickerstaff n’était pas beau à voir, ajouta Lockwood,
mais quand même, on a connu pire. Tu te souviens de Putney Vale ?
George était silencieux depuis plusieurs minutes. Et il affichait une
drôle d’expression. Son regard trahissait une certaine détresse paralysante,
mais aussi un désir ardent, et il ne cessait de se retourner vers la fosse,
comme s’il y avait laissé quelque chose. Et cela m’inquiétait car cet état
s’apparentait à une paralysie spectrale, lorsque la volonté d’une victime se
trouve annihilée par un esprit agressif, mais nous avions scellé la Source
avec de l’argent et aucun fantôme n’était présent dans les parages à cet
instant. Heureusement, George semblait se ressaisir. Les sandwichs le
ranimaient à toute vitesse. Il regarda Lockwood en secouant la tête.
– Ce n’était pas à cause du corps, confia-t-il. J’ai des trucs plus
terrifiants dans mon frigidaire. C’était le miroir qu’il tenait dans sa main.
– Tu penses que c’était un miroir ? demandai-je.
En fermant les yeux, je revoyais ce bloc de verre, miroitant et plus
sombre que la nuit.
– Je ne sais pas ce que c’était, répondit-il, mais mes yeux étaient comme
aimantés par cet objet. Et à l’intérieur, j’ai vu… Je ne sais pas ce que j’ai
vu. C’était tout noir, essentiellement, mais il y avait quelque chose dans
cette obscurité, une chose horrible. Je n’ai pu m’empêcher de hurler…
J’avais l’impression que l’on aspirait mes entrailles à travers ma poitrine.
(George frémit à cette évocation.) Mais c’était fascinant, je ne parvenais pas
à en détacher les yeux. J’avais envie de regarder cette chose, même si elle
me faisait souffrir… Nul doute que je serais encore en train de la regarder si
Lucy ne l’avait pas recouverte avec le filet.
– Une chance, dit Lockwood. (Lui aussi avait observé George avec
attention et inquiétude.) Drôle de miroir. Pas étonnant qu’ils l’aient enfermé
dans un cercueil de fer.
– Connaissaient-ils les propriétés du fer à l’époque de Bickerstaff ?
demandai-je.
La production massive de matériaux à l’épreuve des fantômes, à base de
fer et d’argent, n’avait débuté que lors de l’apparition du Problème, il y a
cinquante ans. Or, cette sépulture datait d’une ou deux générations avant.
– La plupart des gens ignoraient ces propriétés, dit Lockwood, mais
l’argent, le sel et le fer ont été utilisés de tout temps contre les fantômes, et
les mauvais esprits en général. Il ne s’agit donc pas d’un hasard si ce
cercueil est en fer.
Il baissa la voix pour demander :
– L’un de vous aurait-il remarqué quelque chose de bizarre chez le
docteur Bickerstaff lui-même, par hasard ?
– En dehors de son côté cadavre momifié, tu veux dire ? ironisai-je.
– Justement. D’après l’article de journal cité par Joplin, Bickerstaff a été
dévoré par des rats, non ? Or ce type était entier, si je puis dire. Et avez-
vous remarqué le trou dans son…
Il s’interrompit en voyant approcher Saunders et Joplin. L’excavateur
avait aboyé des ordres aux patrouilleurs, pendant que l’archiviste s’attardait
à proximité des chaînes, sans quitter la tombe des yeux. Tous les deux nous
gratifièrent de grands sourires. Nous eûmes même droit à des tapes dans le
dos et à des félicitations.
– Excellent travail, monsieur Lockwood ! s’exclama Saunders. Quelle
efficacité ! Nous allons peut-être pouvoir poursuivre notre travail,
maintenant que nous voilà débarrassés de ces sottises. (Il tenait une tasse de
café fumant dont il but une gorgée.) Les gens racontent que le vieux
Bickerstaff avait dans sa main une boule de cristal ou une chose de ce
genre… un objet utilisé lors de ses étranges rituels certainement. Pas facile
de voir quoi que ce soit avec ce filet en argent.
Lockwood répondit par un éclat de rire.
– Il vaut mieux ne pas le retirer, croyez-moi. Il y avait bien une Source
puissante à cet endroit. Nous devons contacter le DERCOP immédiatement,
afin qu’ils puissent procéder à un enlèvement en toute sécurité.
– Demain matin à la première heure ! dit Saunders. Dans l’immédiat,
nous devons poursuivre notre tâche. Nous avons déjà perdu la moitié d’une
nuit de travail. Bon, je suppose que vous allez me faire signer des
documents pour attester de la tâche accomplie, monsieur Lockwood.
Accompagnez-moi au bureau, nous allons régler ça.
– Pourrait-on transporter le cercueil dans la chapelle pour cette nuit ?
demanda Joplin. Je n’aime pas l’idée de le laisser ici, exposé aux voleurs et
aux pilleurs de reliques.
Lockwood fronça les sourcils.
– Soit, mais n’enlevez pas le filet. Remettez bien les chaînes tout autour
après l’avoir déplacé et ne laissez personne s’en approcher.
Lockwood et Saunders s’éloignèrent. George s’adossa à une pierre
tombale et se lança dans une conversation animée avec Joplin. Pour
m’occuper, je rassemblai notre matériel, sans me presser. Il était encore tôt,
même pas minuit, et la soirée s’était bien mieux déroulée que la précédente.
De manière étrange, cependant. À l’image de cette sépulture insondable.
George avait vu quelque chose, mais aucun fantôme ne s’était manifesté.
Pourtant, une entité capable de créer de telles perturbations psychiques,
malgré tout ce fer, possédait assurément un pouvoir hors du commun.
– Mademoiselle ?
C’était le travailleur nommé Morris, le plus costaud des excavateurs. Il
avait la peau tannée, une barbe naissante presque blanche couvrait son
menton et ses joues, jusqu’à ses cheveux coupés en brosse. Le tatouage
dans son cou représentait une tête de mort dotée d’ailes déployées.
– Excusez-moi, mademoiselle… J’ai bien entendu ? Personne doit
s’approcher du cercueil ?
– Oui, c’est bien ça.
– Dans ce cas, vous feriez bien d’arrêter votre ami. Regardez-le…
Je me retournai. George et Joplin avaient enjambé les chaînes pour
s’approcher du cercueil. Ils parlaient avec animation et Joplin avait coincé
ses documents sous son bras.
– George ! m’écriai-je. Qu’est-ce que tu…
Soudain, je compris.
Le couvercle. L’inscription.
Sans cesser de bavarder gaiement, George et Joplin s’arrêtèrent devant
le cercueil et entreprirent d’ôter les mottes de boue sur le couvercle. George
avait sorti son canif. Il souleva légèrement le couvercle pour se faciliter la
tâche. Ce qui eut pour effet de déplacer le filet d’argent qui se trouvait
dessous : il glissa un peu sur le côté.
Morris me dit quelque chose que je n’entendis pas car au même moment
je venais de remarquer la présence d’une troisième personne près de George
et de Joplin.
Immobile, silencieuse, très grande, très maigre, et partiellement solide.
Le cercueil de fer traversait un coin de sa longue robe grise. Des volutes
d’ectoplasme brillant, semblables aux tentacules des anémones, dansaient
au pied de l’apparition, mais elle n’avait ni bras ni jambes, uniquement
cette longue robe. Sa tête disparaissait sous une grande capuche recourbée,
à l’exception du menton fin et pâle, d’un blanc terne comme des arêtes de
poisson, et de la bouche ouverte, remplie de dents pointues.
J’ouvris la mienne et durant la fraction de seconde qu’il me fallut pour
lancer une mise en garde, j’entendis une voix s’élever dans mon esprit :
Regarde ! Regarde !
– George…
Je t’offre ce que tu désires le plus.
– George !
Il ne bougeait pas et Joplin non plus, alors que l’apparition se trouvait
devant eux. Ils restaient penchés en avant, figés dans la position qu’ils
avaient adoptée pour gratter la boue sur le cercueil. Leurs yeux étaient
écarquillés et fixes, leurs visages pétrifiés.
Regarde…
La voix était profonde et apaisante, mais aussi d’une froideur
repoussante. Elle engourdissait mes sens. J’éprouvais l’envie de lui obéir,
tout en cherchant à la défier.
Je m’obligeai à bouger.
L’apparition en fit autant. Elle se dressa, sous la forme d’une grande
colonne grise, floue sur la toile de fond des étoiles.
Derrière moi, quelqu’un cria. Pas le temps. Je dégainai mon épée.
La silhouette dominait George et Joplin. Tout à coup, ils semblèrent
sortir de leur état de transe ; ils levèrent brusquement la tête et reculèrent.
George poussa un cri. Joplin laissa échapper ses documents. L’apparition
flottait devant eux, elle s’immobilisa un instant. Je savais ce qu’elle allait
faire. Elle allait s’arquer et s’abattre sur eux telle une vague qui se brise. Et
les ensevelir. Les avaler.
J’étais trop loin. Quelle idiote… Ma rapière ne servait à rien.
Pas le temps de changer d’arme, pas le temps de décrocher un autre
accessoire de ma ceinture.
La silhouette déferla ; la bouche grande ouverte, les dents en avant…
Je lançai ma rapière. Elle tournoya comme une roue sur le fond du ciel.
Pris de panique, Joplin se fit un croche-pied en détalant et bouscula
George qui battait en retraite, tout en tripotant sa ceinture pour chercher un
moyen de défense. Déséquilibré, il tomba…
Je t’offre ce que tu désires le plus…
Ma rapière passa entre George et Joplin, juste au-dessus de leurs têtes.
La lame enduite d’argent transperça le visage encapuchonné.
L’apparition s’évanouit aussitôt. La voix à l’intérieur de ma tête se tut.
Une onde de choc psychique jaillie du centre du cercle m’arracha au sol.
Lockwood, cheveux et manteau au vent, passa devant moi en courant et
sauta dans la fosse. Il s’arrêta en dérapage devant les chaînes et examina la
scène avec ses yeux scintillants. Tout allait bien. George n’avait rien. Joplin
non plus. Le cercueil était paisible. Les étoiles brillaient au-dessus de nous
dans le ciel d’été.
Le Visiteur avait disparu.
8
Sur le moment, Lockwood se retint. Il ne dit pas un mot au cimetière. Il
ne dit pas un mot sur le trajet du retour. Il attendit que nous ayons verrouillé
la porte, enclenché les projections antifantômes, déposé nos gros sacs dans
un coin et fait un tour aux toilettes. À cet instant seulement, il se lâcha. Il
entraîna George dans le salon et sans même sacrifier à notre habituelle
pause chips chocolat chaud, comme après chaque mission, il lui passa le
savon qu’il méritait.
– Ça m’étonne de toi, lui dit-il. Tu as mis ta vie, et celle de cet imbécile
de Joplin, en danger. Il s’en est fallu d’un rien que tu sois touché.
Heureusement que Lucy est intervenue ! Et ne viens pas me raconter que tu
pensais que la Source était neutralisée. Laisser un non-agent approcher
d’une Source active dans le cadre d’une opération en cours, c’est contraire à
toutes les règles. Tu le sais ! Qu’est-ce qui t’a pris, nom d’un chien ?
George avait trouvé refuge dans son fauteuil préféré, près de la table
basse. Son visage généralement inexpressif affichait un mélange de
contrition, de défi et de nonchalance forcée.
– Nous parlions de l’inscription sur le cercueil, dit-il d’un air renfrogné.
Dès que le DERCOP aurait mis la main dessus, on savait bien qu’on ne le
reverrait plus, alors Joplin a dit…
– Tout ce que peut dire ou faire Joplin ne devrait pas t’influencer ! tonna
Lockwood. Tu trouves que c’est une bonne excuse, alors que tu as failli te
faire tuer ? Essayer de déchiffrer des rayures sur un vieux cercueil ?
Franchement, je suis étonné, George !
Il ne l’était pas, en vérité, et moi non plus. Une des principales
caractéristiques de George, outre son penchant pour le sarcasme, les vents
et un caractère de cochon, était sa fascination pour les choses inconnues.
Quand il ne fouillait pas dans des archives poussiéreuses pour rassembler
des informations sur des affaires, il fouillait dans des archives poussiéreuses
pour effectuer des recherches sur la Théorie des Visiteurs et essayer de
découvrir, précisément, pourquoi les fantômes revenaient et comment. Le
crâne conservé dans notre bocal à fantôme n’était pas la seule chose qui le
fascinait ; chaque fois que l’occasion se présentait, il enquêtait sur des
objets dotés de pouvoirs psychiques. Un cercueil en fer entrait dans cette
catégorie, en toute logique.
Il était logique également que ce petit archiviste horripilant de Joplin
partage l’intérêt de George.
Lockwood s’était tu. Les bras croisés, il attendait. Des excuses, à
l’évidence. Mais George n’était pas encore décidé à abandonner.
– Ce cercueil et son contenu sont dangereux, j’en conviens, dit-il. Et ce
miroir que j’ai vu était épouvantable. Mais leurs pouvoirs nous sont
totalement inconnus. Et j’estime qu’une agence comme la nôtre se doit de
découvrir le maximum de choses sur le phénomène auquel nous sommes
confrontés. Cette inscription en fait partie. Elle aurait pu nous fournir des
indices sur les activités de Bickerstaff… et de son fantôme.
– On s’en fiche ! pesta Lockwood. Qu’est-ce que ça peut bien faire ? Ce
n’est pas notre travail.
À bien des égards, Lockwood était tout l’opposé de George, et pas
uniquement en matière d’hygiène corporelle. Il ne s’intéressait pas aux
mécanismes des apparitions, et très peu aux désirs et aux intentions des
fantômes. La seule chose qu’il voulait, c’était les détruire de la manière la
plus efficace possible. Toutefois, je devinais que c’était surtout la
négligence et l’amateurisme de George qui le choquaient en l’occurrence.
– Ce genre de choses, reprit-il, ça concerne Barnes et le DERCOP. Pas
nous. N’est-ce pas, Lucy ?
– Bien sûr ! Absolument. (Je replaçai soigneusement un coin de ma
jupe.) Même si, parfois, c’est intéressant. Tu as eu le temps de voir
l’inscription, George ? Je n’ai pas pensé à te poser la question.
– Il se trouve que oui.
– Et alors, que disait-elle ?
– Elle disait : Si vous tenez à votre âme, renoncez à ce cercueil maudit.
C’est tout.
Perplexe, je répétai :
– Renoncez ?
– En gros, ça veut dire : ne l’ouvrez pas.
– C’est un peu tard.
Lockwood nous avait foudroyés du regard durant cet échange. Il se
racla la gorge et dit :
– Ça n’a plus vraiment d’importance, si ? Comme je me tue à vous le
répéter, Bickerstaff et son miroir ne nous concernent plus. Quant à toi,
George…
– Un instant, dis-je. On parle comme s’il s’agissait bien d’Edmund
Bickerstaff. Mais ça ne colle pas avec ce que nous a raconté Joplin sur sa
mort. Ce type dans le cercueil n’a pas été déchiqueté par des rats. Il a reçu
une balle en pleine tête.
– Tu as raison, dit George. Bien vu, Lucy.
– Toutefois, il a pu être tué d’une balle et dévoré ensuite.
– Oui, bien sûr. Mais il m’a semblé relativement intact.
– On s’en fiche ! s’emporta Lockwood. Si c’était une enquête en cours,
ce serait intéressant, comme tu dis. Mais notre travail est terminé. Fini.
Alors, laissez tomber. L’essentiel, c’est que nous ayons fait ce pour quoi
nous sommes payés, à savoir localiser et neutraliser la Source.
– Euh… on ne l’a pas vraiment neutralisée, fit remarquer George. Je l’ai
prouvé de façon concluante, me semble-t-il. Malgré tout ce fer et cet argent,
le fantôme de Bickerstaff a réussi à se manifester. C’est inhabituel. Et je
suis sûr que même toi, Lockwood, tu admettras que ça vaut la peine
d’essayer d’en savoir plus.
Lockwood lâcha un juron ;
– Non ! Non ! Je n’admets rien du tout. Tu as déplacé le filet, George.
Voilà pourquoi le Visiteur a pu s’échapper et t’attaquer. Tu as failli mourir !
Le problème, une fois de plus, c’est que tu te laisses distraire trop
facilement. Il faut que tu fasses le tri dans tes priorités. Regarde-moi ce
bazar…
Il pointa le doigt en direction de la table basse où trônait le bocal à
fantôme, dans lequel on devinait le crâne à travers le plasma vert et trouble.
George avait mené de nouvelles expériences dans l’après-midi. Hélas, le
soleil de la mi-journée n’avait provoqué aucune réaction, pas plus que les
brèves expositions à de la musique classique diffusée par la radio, à plein
volume. La table disparaissait sous un océan de carnets de notes et de
feuilles couvertes d’observations griffonnées.
– En voici un parfait exemple, reprit Lockwood. Tu perds trop de temps
avec ce fichu bocal. Essaie plutôt de te concentrer sur les recherches qui
concernent des affaires concrètes et qui peuvent nous servir.
Les joues de George s’empourprèrent.
– De quoi tu parles, au juste ?
– Je parle de l’affaire du terrain communal de Wimbledon, l’autre jour.
L’histoire de ce gibet, à côté de laquelle tu es passé. Même cet idiot de
Bobby Vernon a découvert plus d’informations utiles que toi.
George demeura assis, sans bouger. Il ouvrit la bouche comme s’il allait
dire quelque chose, mais il la referma. Son visage n’affichait aucune
expression. Il ôta ses lunettes et les essuya avec son pull.
Lockwood passa sa main dans ses cheveux.
– Je suis injuste, reconnut-il. Je n’aurais pas dû dire ça.
– Non, non, répondit George avec raideur. J’essaierai de faire mieux à
l’avenir.
– Bien.
S’ensuivit un moment de silence.
– Si je faisais un chocolat ? proposai-je d’un ton enjoué.
Un bon chocolat chaud aide à détendre l’atmosphère aux petites heures
du jour. Et l’aube allait bientôt se lever.
– Je m’en occupe, déclara George et il se leva d’un bond. Je vais voir si
je peux réussir au moins ça. Deux sucres, Luce ? Toi, Lockwood, je sais que
tu le préfères… amer.
Lockwood regarda la porte se refermer en fronçant les sourcils.
– Cette dernière remarque me met mal à l’aise… (Il soupira.) Lucy, je
voulais te dire : j’ai été très impressionné par ce que tu as fait là-bas au
cimetière, avec ta rapière.
– Merci.
– Tu as visé juste, en plein milieu. Quelques centimètres plus à gauche
et tu aurais embroché George entre les yeux. C’était un lancer d’une
précision remarquable.
Je répondis par un petit geste plein de modestie.
– Bah, parfois on fait juste ce qu’il faut faire.
– En réalité, tu n’as pas vraiment visé, hein ?
– Non.
– Tu as lancé ta rapière au hasard. Par chance, George est tombé à ce
moment-là. C’est pour ça qu’il n’a pas été transformé en brochette.
– Oui.
Il me sourit.
– N’empêche, ça reste du beau travail. Tu es la seule à avoir réagi à
temps.
Comme toujours, le plaisir provoqué par ses compliments me mit le
rouge aux joues. Je me raclai la gorge.
– Lockwood, dis-je. Le fantôme de Bickerstaff… il était de quel genre ?
Je n’ai jamais rencontré un truc pareil. Tu as vu à quelle hauteur il s’est
élevé ? Quel Visiteur peut faire ça ?
– Je ne sais pas, Luce. Espérons que toute la quantité de fer que l’on a
ajoutée l’immobilisera jusqu’à l’aube. Ensuite, et je m’en réjouis, ça
deviendra le problème du DERCOP. Bon, ajouta-t-il en se levant, je ferais
bien d’aller aider George. Je sais que je l’ai vexé. Et j’ai un peu peur de ce
qu’il va faire avec mon chocolat.
Une fois seule, je m’allongeai dans le canapé et contemplai le plafond.
Était-ce la fatigue ou les événements de la nuit, toujours est-il que la pièce
donnait l’impression de bouger. Des images défilaient devant mes yeux :
George et Joplin figés à côté du cercueil, le rictus sur le visage noirci du
cadavre de Bickerstaff, le redoutable fantôme enveloppé de son linceul gris
qui montait vers les étoiles… Ces personnages tournoyaient lentement
devant moi comme si je regardais le manège le plus effrayant du monde.
J’avais besoin de retrouver mon lit. Je fermai les yeux. Rien à faire : les
images étaient toujours là. En outre, elles me rappelaient cette voix glaciale,
mais enjôleuse, que j’avais entendue au fond de la tombe et qui m’incitait à
regarder… Quoi donc ? Le fantôme ? Le miroir ?
J’étais heureuse de ne pas le savoir.
Tu te sens patraque ? demanda quelqu’un tout bas.
– Oui. Un peu.
Et soudain, quelque chose comme une cage d’ascenseur s’ouvrit dans
mon ventre et je me sentis tomber. J’ouvris les yeux. La porte du salon était
toujours fermée. À deux pièces de là, j’entendais Lockwood et George
bavarder dans la cuisine.
Une lumière verdâtre tournoyait au plafond.
Tu as l’air sacrément patraque.
C’était un murmure, le plus faible et le plus rauque qui soit ; à la fois
étranger et familier. Je l’avais déjà entendu.
Je relevai lentement la tête pour regarder la table basse, qui brillait
maintenant d’une lueur spectrale vert émeraude. À l’intérieur du bocal, la
substance palpitait comme de l’eau qui bout dans une casserole. Je
distinguais un visage, un faciès lubrique en surimpression sur l’ectoplasme.
L’extrémité de son nez bulbeux se pressait contre le verre-argent, la bouche
sans lèvres mastiquait et souriait.
– C’est toi, dis-je, la gorge sèche.
Je pouvais à peine parler.
J’ai connu des accueils plus chaleureux, dit la voix. Mais c’est exact, je
ne peux le nier. C’est bien moi.
Je m’arrachai péniblement au canapé, le souffle haché, submergée par
une violente exultation. J’avais donc raison : ce fantôme était un Type
Trois. Parfaitement conscient et capable de communiquer ! Hélas,
Lockwood et George n’étaient pas là. Il fallait que je leur montre, que je
leur prouve. Je me dirigeai vers la porte.
Non, ne les mêle pas à ça. (La voix murmurante semblait souffrir.)
Gardons cela pour nous, toi et moi.
Cette requête m’arrêta. Sept mois s’étaient écoulés depuis la dernière
fois que le crâne avait décidé de parler. Et je devinais sans peine qu’il la
bouclerait dès que j’ouvrirais la porte. Je déglutis et m’efforçai d’oublier les
violents battements de mon cœur.
– Soit, dis-je d’une voix enrouée en faisant face au crâne directement. Si
c’est ce que tu veux. Mais réponds à mes questions. Qu’es-tu au juste ?
Pourquoi est-ce que tu t’adresses à moi ?
Ce que je suis ?
Le visage se fendit en deux, l’ectoplasme s’écarta et j’entrevis
nettement le crâne brun tacheté au fond du bocal.
Voilà ce que je suis. Regarde-moi bien. Le même sort t’attend.
– Oh, toujours aussi morbide, raillai-je. C’était pareil la dernière fois.
Que m’avais-tu dit, ce jour-là ? La mort approche ? Bravo pour tes
prédictions. Je suis toujours en vie et tu es toujours un petit amas de
substance visqueuse et lumineuse enfermée dans un bocal. Formidable.
L’ectoplasme se rassembla aussitôt, comme une porte à double battant
qui se ferme, et le visage se reforma. Son air réprobateur était un peu gâché
par le fait que les deux moitiés n’étaient pas parfaitement jointes, ce qui
conférait au visage un aspect bancal tout à fait grotesque.
Je suis déçu que tu n’aies pas écouté mon avertissement, chuchota-t-il.
La mort est dans la vie et la vie est dans la mort. Voilà ce que j’ai dit. Le
problème, c’est que tu es stupide, Lucy. Tu ne vois pas les évidences qui
t’entourent.
Au loin, dans la cuisine, j’entendais les cliquetis des couverts.
J’humectai mes lèvres et rétorquai :
– Je ne comprends rien à ces âneries.
La voix émit un grognement.
Tu veux que je te fasse un dessin ? Sers-toi de tes yeux et de tes
oreilles ! Sers-toi de ton intelligence, petite. Personne ne peut le faire à ta
place. Tu es seule.
Je secouai la tête, autant pour m’éclaircir les idées que pour réfuter cette
affirmation. J’étais là, les mains sur les hanches, en train de me disputer
avec un bocal !
– Faux, rétorquai-je. Je ne suis pas seule. J’ai des amis.
Hein ? Ce gros lard de George ? Lockwood le cachottier ? Un éclat de
rire déforma le visage. Oh, formidable ! Quelle équipe !
– Le cachottier ?
Jusqu’à présent, il y avait quelque chose de presque hypnotique dans
cette voix ; je ne parvenais pas à l’ignorer. Mais soudain, ce ton plein de
suffisance me fit horreur. Je reculai dans la pièce.
Ne prends pas cet air outré. Cachottier et sournois. Tu sais bien que
c’est vrai.
Je ris devant tant d’absurdité.
– Je n’ai jamais pensé ça.
Va, va, alors. La porte est juste là. Ouvre-la.
Je n’allais pas m’en priver. J’avais besoin de compagnie soudain, j’avais
besoin des autres. Je ne voulais pas rester seule avec cette voix pleine d’une
joie malicieuse.
Je traversai le salon. Ma main se tendit vers la poignée de la porte.
En parlant de porte, je t’ai vue un jour sur le palier du premier étage.
Devant la pièce interdite. Tu mourais d’envie d’y entrer, n’est-ce pas ?
Je me figeai.
– Non…
Heureusement que tu ne l’as pas fait. Tu n’en serais pas ressortie
vivante.
J’eus l’impression que le plancher tanguait sous mes pieds.
– Non, répétai-je. Non.
Je cherchai la poignée à tâtons.
Il y a d’autres choses à craindre dans cette maison, à part moi.
– Lockwood ! George !
J’ouvris la porte d’un geste brusque et me retrouvai en train de hurler
ces noms devant les visages hébétés de mes deux compagnons. Lockwood
fut si surpris qu’il renversa la moitié de son chocolat sur le tapis du couloir.
George, qui portait le plateau, rattrapa habilement les chips et les
sandwichs. Je les poussai tous les deux à l’intérieur.
– Il parle ! m’écriai-je. Le bocal ! Regardez ! Écoutez !
Je gesticulai furieusement. Inutile de préciser que le fantôme s’était tu.
Inutile de préciser que le visage avait disparu. L’ectoplasme emplissait tout
le bocal, immobile et terne, aussi intéressant et actif que de l’eau de pluie
boueuse dans un pot à confiture. Au milieu de ce bourbier, je distinguais les
dents du crâne qui semblait sourire de manière sinistre.
Mes épaules s’affaissèrent. J’inspirai à fond.
– Il a parlé, je vous assure, dis-je, sans conviction. Il m’a parlé, pour de
bon. Si vous étiez arrivés une minute plus tôt…
Je leur jetai un regard noir comme s’ils étaient coupables d’avoir
manqué ce phénomène.
Ils restèrent là sans rien dire, sans bouger. Du bout de l’auriculaire,
George redressa un sandwich dans l’assiette. Finalement, Lockwood avança
dans la pièce pour déposer les tasses sur la table. Il sortit un mouchoir pour
essuyer le chocolat qui avait coulé sur sa main.
– Allez, viens boire, dit-il.
Je regardai fixement le crâne moqueur. Soudain, la fureur s’empara de
moi. Je fis un pas en avant. Si Lockwood ne m’avait pas arrêtée, je crois
que j’aurais expédié le bocal à l’autre bout de la pièce d’un grand coup de
pied.
– C’est bon, Luce, dit-il. On te croit.
Dépitée, je passai la main dans mes cheveux.
– Tant mieux.
– Assieds-toi. Mange un sandwich et bois ton chocolat.
J’obéis. Mes deux compagnons m’imitèrent. Au bout d’un moment, je
dis :
– C’était un peu comme la première fois, dans la cave. Il s’est mis à
parler subitement. On a eu une conversation.
– Un véritable échange ? demanda Lockwood. C’est un véritable Type
Trois ?
– Sans aucun doute.
– C’était comment ? voulut savoir George.
– C’était… exaspérant, dis-je en en lançant un regard meurtrier au bocal
paisible.
Il hocha la tête, songeur.
– Marissa Fittes affirmait que le fait de communiquer avec les Types
Trois était dangereux, car ils transforment vos paroles et jouent avec vos
émotions. Elle disait que si vous n’étiez pas vigilant, vous vous sentiez
tomber peu à peu sous leur domination, jusqu’à ne plus être responsable de
vos actes…
– Non. Je maintiens ce que j’ai dit : « exaspérant » est le terme qui
convient le mieux.
– Alors, que t’a-t-il dit ? demanda Lockwood. Quelles informations
saisissantes t’a-t-il fournies ?
Je le regardai. Renversé dans son fauteuil, il sirotait son chocolat.
Comme toujours, malgré les épreuves de la nuit, il paraissait serein. C’était
un individu tatillon, maître de lui en toutes circonstances…
Il y a d’autres choses à craindre dans cette maison, à part moi.
– Euh, presque rien, dis-je.
– Il t’a bien révélé des choses.
George intervint avec empressement :
– A-t-il parlé de l’au-delà ? (Ses yeux brillaient derrière ses lunettes.)
C’est la grande question. Celle qui intéresse tout le monde. Le vieux Joplin
m’a confié qu’il assistait à des conventions de savants sur ce sujet : ce qui
se passe après la mort. L’immortalité… Le destin de l’âme humaine…
J’inspirai profondément.
– Il t’a traité de gros lard.
– Quoi ?
– Il a parlé de nous, principalement. Il nous observe et il connaît nos
noms. Il a dit…
– Il m’a traité de gros lard ?
– Oui, mais…
– Gros lard ? C’est quoi, cette communication de l’au-delà ?
– Tout était sur le même registre, dis-je. De la pure méchanceté. C’est
un être mauvais. Je pense qu’il veut nous faire du mal, nous pousser à nous
battre entre nous. Il a dit également que je ne voyais pas les choses qui
m’entourent… Désolée, George, je ne voulais pas t’insulter, et j’espère
que…
– Si je me souciais de mon poids, je m’achèterais un miroir, dit George.
Je suis très déçu. Pas la moindre information fondamentale sur l’autre côté ?
Quel dommage.
Il mordit dans un sandwich et s’enfonça tristement dans son fauteuil.
– Qu’a-t-il dit à mon sujet ? demanda Lockwood en posant sur moi ses
yeux sombres et calmes.
– Oh… des trucs.
– Du genre ?
Je détournai le regard, fascinée par les sandwichs tout à coup. J’en pris
un avec ostentation et le tins méticuleusement entre trois doigts.
– Oh, du jambon ! Parfait.
– Lucy, dit Lockwood, la dernière fois que j’ai vu quelqu’un d’aussi
gêné, c’est lorsque nous avons parlé avec Martine Grey de son mari porté
disparu, peu de temps avant de le retrouver au fond de leur congélateur.
Alors, cesse de tourner autour du pot et crache le morceau.
Il sourit et ajouta :
– Franchement, je ne vais pas me fâcher pour si peu.
– Ah bon ?
– Enfin quoi, qu’a-t-il dit ? Ça ne peut pas être bien terrible.
– OK. Il m’a dit… Je n’y ai pas cru, de toute façon, et ce n’est pas une
chose qui me préoccupe, quelle que soit la vérité… Il a laissé entendre que
tu cachais quelque chose de dangereux dans cette pièce. Tu sais, là-haut.
Sur le palier…
Lockwood posa sa tasse et s’exprima d’un ton cassant :
– Oui, je sais de quelle pièce tu parles. Celle sur laquelle tu ne peux pas
t’empêcher de m’interroger.
Je protestai vivement :
– Ce n’est pas moi qui ai abordé la question ! C’est le fantôme dans le
bocal !
– Bien sûr. Le fantôme dans le bocal. Qui a la même obsession que toi,
comme par hasard. (Lockwood croisa les bras.) Eh bien, puis-je savoir ce
qu’a dit « le fantôme dans le bocal », au juste ?
Je passai ma langue sur mes lèvres.
– Peu importe. De toute évidence, tu ne me crois pas. Alors, je refuse
d’en dire plus. Je vais me coucher.
Je me levai, mais Lockwood en fit autant.
– Non, dit-il. Pas question. Tu ne peux pas lancer des affirmations
fantaisistes et disparaître ensuite telle une diva sans étayer tes propos. Dis-
moi ce que tu as vu.
– Je n’ai rien vu. Je n’arrête pas de te le répéter, c’est… (Je
m’interrompis.) Il y a donc quelque chose à voir.
– Je n’ai pas dit ça.
– Tu as laissé entendre de manière évidente qu’il y a quelque chose à
voir.
Debout face à face, nous échangeâmes des regards noirs. George prit un
autre sandwich. C’est alors que le téléphone sonna, dans le couloir. Nous
sursautâmes tous les trois.
– Quoi encore ? pesta Lockwood. Il est quatre heures trente du matin.
Il alla décrocher.
George dit :
– Apparemment, Marissa Fittes avait raison. Les fantômes de Type
Trois sèment la confusion dans ta tête et jouent avec tes émotions.
Regardez-vous tous les deux : vous vous disputez pour rien.
– Ce n’est pas rien, répliquai-je. C’est une question de confiance
essentielle et…
– De mon point de vue, c’est du grand n’importe quoi. Ce fantôme m’a
traité de gros lard. Tu m’as vu réagir ?
Lockwood réapparut dans le salon. Sur son visage, la colère avait laissé
place à la perplexité et à une certaine inquiétude.
– Décidément, cette nuit est de plus en plus bizarre, dit-il. C’était
Saunders, il appelait du cimetière. Une effraction a eu lieu dans la chapelle
où ils avaient déposé le cercueil de Bickerstaff. Un des patrouilleurs a été
blessé. Et vous vous souvenez de ce miroir effrayant ? Quelqu’un l’a volé.
TROISIÈME PARTIE
Le miroir disparu
9
Ce coup de téléphone ne fut pas le seul de la matinée. Quatre heures
plus tard, vers huit heures donc, alors que nous essayions de dormir un peu,
nous en reçûmes un autre. Habituellement, nous réagissions de trois
manières différentes dans ces cas-là : a) nous faisions la sourde oreille, b)
nous demandions poliment à nos correspondants de rappeler ou bien c) nous
les envoyions au diable avec un torrent d’injures (moi surtout car je suis
ronchon quand je n’ai pas assez dormi). En l’occurrence, l’appel émanait de
l’inspecteur Barnes, du DERCOP, qui nous convoquait de toute urgence, et
aucune des options sus-indiquées n’était envisageable. Un quart d’heure
plus tard, un peu hébétés, après avoir pris une douche et un petit déjeuner,
nous nous entassions dans un taxi pour nous rendre à Scotland Yard.
C’était encore une belle journée d’été qui débutait à Londres ; les rues
étaient envahies de douces ombres grises et de taches de lumière
scintillantes. À l’intérieur du taxi, cependant, l’ambiance était moins
radieuse. Lockwood, le teint pâle, s’exprimait par monosyllabes, alors que
deux souris auraient pu s’allonger dans les poches qui soulignaient les yeux
de George, comme dans des hamacs. Nous échangeâmes à peine deux mots
durant le trajet.
Ce qui me convenait parfaitement car ma tête menaçait d’exploser.
J’abaissai ma vitre et fermai les yeux, laissant l’air matinal rafraîchir et
nettoyer mon esprit. Les événements de la nuit précédente se bousculaient
pour attirer mon attention – l’apparition au cimetière, le crâne moqueur à
l’intérieur de son bocal et ma dispute avec Lockwood –, et en même temps,
tout cela paraissait irréel.
Surtout les mises en garde du crâne. Alors que je descendais l’escalier
pour prendre le taxi, la vision de la porte interdite sur le palier du premier
étage m’avait provoqué un bref, mais violent, pincement au cœur. Toutefois,
les paroles du fantôme s’étaient flétries sous le soleil et je me disais
maintenant que j’avais eu tort de me laisser impressionner par ces
balivernes. Cette chose mentait. Elle cherchait à me piéger, comme l’avait
dit George. En tant que médium, je devais prendre garde.
N’empêche, cette conversation m’avait paru tout à fait réelle sur le
coup. Et personne d’autre à Londres, depuis la grande Marissa Fittes peut-
être, n’avait vécu une telle expérience. Une pensée qui provoquait en moi
une excitation diffuse, dans l’état de confusion où je me trouvais. Ce crâne
était-il unique ? Où était-ce moi ?
Je m’aperçus que je souriais. J’ouvris brusquement les yeux : nous
étions dans Victoria Street, presque arrivés à destination. Le taxi était
coincé dans les embouteillages, juste devant les vastes bureaux de la
Compagnie du Soleil Levant. Des publicités pour leurs tout derniers
produits – nouvelles grenades à la lavande, fusées au magnésium plus
légères et plus compactes – s’affichaient sur de grands panneaux lumineux
au-dessus de l’entrée.
George et Lockwood, affalés sur la banquette et muets, avaient le regard
dans le vide.
Je me redressai, déplaçai ma rapière dans une position plus confortable
et demandai :
– Pourquoi Barnes veut-il nous voir, Lockwood ? C’est au sujet de
Bickerstaff ?
– Oui.
– Qu’est-ce qu’on a encore fait ?
Il grimaça.
– Tu connais Barnes. A-t-il besoin d’une raison ?
Le taxi repartit et quelques instants plus tard, il s’arrêta devant la façade
en verre éclatante de Scotland Yard, où se trouvait le quartier général du
DERCOP. Nous descendîmes de voiture, payâmes la course et entrâmes
dans le bâtiment en traînant les pieds.
Le Département de recherche et de contrôle psychiques, ou DERCOP
comme on l’appelait plus généralement, avait pour fonction de réglementer
les activités des dizaines d’agences qui existaient dans tout le pays. Il était
également censé coordonner la réponse nationale face à l’épidémie
d’apparitions spectrales et il disposait, paraît-il, de vastes laboratoires de
recherche installés dans des bunkers situés sous Victoria Street, dans
lesquels ses savants se débattaient avec les mystères du Problème.
Toutefois, c’était par ses incessantes tentatives pour contrôler les agences
indépendantes comme la nôtre que cet organisme faisait le plus souvent
intrusion dans nos vies, particulièrement sous la forme de son directeur des
opérations, un individu taciturne et pédant, j’ai nommé l’inspecteur
Montague Barnes.
Barnes avait immédiatement et instinctivement détesté Lockwood &
Co. Il n’appréciait pas nos méthodes, ni nos manières ; il n’appréciait même
pas le charmant fouillis de nos bureaux de Portland Row, même si, au
printemps dernier, il m’avait complimentée au sujet des jolies tulipes que
j’avais plantées dans des bacs sur les fenêtres. Chaque fois qu’il nous
« priait » de venir à Scotland Yard, nous nous retrouvions inévitablement
debout devant son bureau pour nous faire réprimander comme de vilains
écoliers.
Nous fûmes donc surpris lorsque, au lieu de devoir poireauter comme
d’habitude dans la salle d’attente qui sentait vaguement les lingettes à
ectoplasme, on nous conduisit immédiatement dans la salle des opérations.
À cette heure-ci, elle était encore calme. Peu ou pas de points lumineux
clignotaient sur l’immense plan de Londres qui couvrait un des murs ;
personne n’était posté devant les rangées de téléphones. Un petit groupe
d’hommes et de femmes habillés avec soin, assis autour d’une table,
épluchaient le contenu de chemises cartonnées et classaient les derniers
rapports d’incidents. Un type armé d’une serpillière nettoyait les résidus de
sel, de cendres et de limaille de fer que les agents de terrain du DERCOP
avaient rapportés sous leurs chaussures au cours de la nuit.
Près d’une table de réunion, dans le coin le plus reculé de la salle, on
avait installé un tableau à feuilles. Là était assis l’inspecteur Barnes, occupé
à contempler une pile de documents d’un air mécontent.
Il n’était pas seul : à côté de lui, toujours aussi impeccables et suffisants,
se trouvaient Quill Kipps et Kat Godwin.
Je me raidis. Lockwood émit un petit bruit entre ses dents. George ne
chercha pas à retenir son grognement.
– On a frôlé la mort, murmura-t-il, on s’est disputés et on n’a quasiment
pas dormi. Mais je crois que c’est ça qui va me faire craquer. Si jamais je
saute sur la table en poussant de grands cris, n’essayez pas de m’en
empêcher. Laissez-moi brailler.
Barnes consulta sa montre tandis que nous approchions de la table.
– Ah, enfin, dit-il. À croire que vous avez eu une nuit difficile. Asseyez-
vous et servez-vous du café. Je constate que vous n’avez toujours pas les
moyens de vous offrir de vrais uniformes. C’est de l’œuf ou de l’ectoplasme
sur votre T-shirt, Cubbins ? Je jurerais que cette tache était déjà là la
dernière fois que je vous ai vu. Même T-shirt, même tache.
Kipps sourit, Godwin conserva un air vide. Leurs tenues étaient
immaculées, apprêtées. Vous auriez pu déjeuner dessus, à condition que
leurs sales têtes ne vous coupent pas l’appétit. Une fois de plus, je pris
conscience de ma triste mise : mes cheveux ébouriffés, encore humides
après la douche, mes vêtements froissés.
Lockwood parcourut l’assistance du regard, un sourire aux lèvres.
– Nous sommes disposés à attendre que vous ayez terminé votre rendez-
vous avec Kipps, monsieur Barnes. Nous ne voulons pas vous interrompre.
– Et si vous les renvoyez, ajouta George, j’ai un travail à leur proposer.
On demande des dames pipi à la station de Marylebone. Ils pourraient
porter les mêmes vestes.
– M. Kipps et Mlle Godwin sont ici à ma demande, déclara Barnes. Il
s’agit d’une affaire importante et j’avais besoin d’avoir plusieurs groupes
d’agents à ma disposition. Alors, asseyez-vous et cessez de vous regarder
en chiens de faïence. J’exige toute votre attention.
Nous nous assîmes donc. Kipps nous servit du café. Est-il possible de
verser du café de manière mielleuse ? En tout cas, il y parvint fort bien.
Barnes reprit :
– J’ai entendu parler de vos prouesses à Kensal Green, la nuit dernière.
M. Paul Saunders de l’entreprise… (Il consulta ses notes.) Beaux Rêves
Excavations et Débarras, dit-il avec un dégoût étudié, m’a dressé un rapide
tableau. Je passe sur le fait que vous auriez dû me contacter immédiatement
pour vous débarrasser de ce cercueil. À la lumière de ce qui s’est passé
depuis, j’ai besoin de tout savoir.
– Et que s’est-il passé, au juste, monsieur Barnes ? demanda Lockwood.
Saunders nous a téléphoné ce matin, très tôt, mais il n’était pas en état de
me fournir des détails.
Barnes nous observa d’un air songeur. Son visage était toujours aussi
marqué et ses yeux aussi perçants, malgré les poches. Mais comme
toujours, c’était surtout sa grosse moustache qui captait mon attention. Elle
me faisait penser à une sorte de chenille exotique, velue, certainement
inconnue de la science. Douée d’une vie propre, elle ondulait et se cabrait
au gré de l’humeur de son propriétaire. Aujourd’hui, elle semblait hérissée,
remplie de détermination.
Barnes ajouta :
– Saunders est un idiot, et il sait qu’il est dans de sales draps, il n’y a
rien à en tirer. Je l’ai reçu ici même il y a une heure. Il n’a pas arrêté de
raconter des âneries et de fanfaronner, en évoquant toutes les excuses
possibles. Pour faire court, sachez que le cercueil de fer que vous avez
découvert a été forcé et son contenu pillé.
– Quelqu’un a été blessé ? demandai-je. Il paraît qu’un jeune
patrouilleur…
– Chaque chose en son temps, dit Barnes. J’ai besoin de savoir
précisément ce qui vous est arrivé quand vous avez ouvert le cercueil. Ce
que vous avez vu, ce que vous avez entendu. Décrivez-moi tous les
phénomènes pertinents. Je vous écoute.
Lockwood raconta toute l’histoire et George et moi y ajoutâmes nos
impressions. Je remarquai que George resta flou au sujet de ce qui lui était
arrivé pendant qu’il se trouvait à l’intérieur du cercle avec Joplin. À
l’entendre, le fantôme de Bickerstaff s’était abattu sur eux dès qu’ils avaient
approché du cercueil. Aucune allusion au fait qu’ils étaient restés pétrifiés,
impuissants, incapables de bouger.
Quand je parlai de cette voix que j’avais entendue, Lockwood fronça les
sourcils.
– Tu ne m’as rien dit.
– Ça vient de me revenir. C’était le fantôme, je suppose. Il voulait
absolument que je regarde quelque chose. Il disait qu’il allait m’offrir « ce
que je désire le plus ».
– Il s’adressait à toi ?
– Je crois qu’il s’adressait à nous tous.
Barnes me dévisagea.
– Vous possédez un talent impressionnant, Carlyle. Revenons à cet objet
qui a fait si peur à Cubbins… vous dites qu’il s’agissait d’un miroir ou
d’une glace, avec une sorte de cadre en bois ?
George et moi acquiesçâmes.
– C’est tout ? demanda Quill Kipps. Avec cette description, on n’ira pas
très loin.
– On n’a pas vraiment eu le temps de regarder, répondit Lockwood.
Tout s’est passé très vite. Et franchement, c’était beaucoup trop dangereux
pour s’attarder.
– Pour une fois, dit Barnes, je trouve que vous avez agi de manière
raisonnable. Donc, pour résumer, il semblerait que nous ayons deux Sources
possibles dans cette tombe. Le corps du docteur Bickerstaff et le miroir.
– Exact, dit Lockwood. L’apparition provenait certainement du corps
car notre filet recouvrait encore le miroir à ce moment-là. Toutefois, d’après
l’expérience vécue par George, on peut penser que ce miroir possède lui
aussi une sorte d’énergie psychique.
– Très bien. (Barnes fouilla parmi ses documents pour en extraire
plusieurs photos en noir et blanc.) Maintenant, je vais vous raconter ce qui
s’est passé ce matin avant l’aube. Après votre départ, ce Saunders a fait
transporter le cercueil à l’intérieur de la chapelle. Il affirme qu’ils ont veillé
à ce que vos filets et les autres scellés restent en place. Ils ont déployé une
chaîne tout autour et posté un patrouilleur à la porte. Après quoi, ils ont
vaqué à leurs occupations.
Lockwood intervint :
– Attendez un peu.
Il avait subi une de ses habituelles transformations. Toutes les traces de
fatigue étaient restées dans le taxi ; il était redevenu alerte, captivé et
concentré.
– Cette chapelle sert de bureau à Saunders, dit-il. C’est là que Joplin et
lui travaillent. Où étaient-ils durant le restant de la nuit ?
– D’après Saunders, Joplin et lui étaient occupés dans un autre secteur
du cimetière. La plupart des patrouilleurs se trouvaient avec eux, même s’il
y avait toujours des gens qui allaient et venaient sur le camp pour aller
chercher du matériel ou faire une pause. Vers le milieu de la nuit, aux
alentours de deux heures et demie, les gardes se sont relayés, sous le
contrôle de Saunders. Celui-ci en a profité pour jeter un coup d’œil à
l’intérieur de la chapelle. Il affirme que tout était calme, le cercueil n’avait
pas bougé. Un garçon nommé Terry Morgan, âgé de onze ans, a pris le tour
de garde.
Barnes nous regarda l’un après l’autre en massant sa moustache d’un
doigt.
– Bref, reprit-il, l’aube s’est levée à quatre heures treize ce matin-là, et
les enquêtes psychiques ont dû être interrompues. Un peu avant quatre
heures trente, un autre garçon s’est présenté à la chapelle pour relever Terry
Morgan. Il a trouvé la porte grande ouverte. Et sur le seuil, le corps de son
jeune collègue.
Mon cœur se serra.
– Il est… ?
– Non, heureusement. Il était seulement évanoui. Mais il a été assommé
avec un objet très lourd. Son agresseur a ensuite ouvert le cercueil, arraché
tous vos scellés et renversé le contenu sur le sol.
Il fit pivoter la photo du dessus et la poussa devant nous sur la table.
Nous nous penchâmes en avant pour l’examiner de plus près.
Le cliché avait été pris du seuil de la chapelle. Au second plan,
j’apercevais un des bureaux et une partie de l’autel. Le sol était jonché d’un
bric-à-brac d’agents : nos chaînes, notre filet d’argent et diverses
protections avec lesquelles nous avions sécurisé le cercueil de fer. Celui-ci
gisait au centre, sur le côté ; la moitié du corps momifié avait dégringolé sur
les dalles. Le cadavre de Bickerstaff était aussi peu ragoûtant que j’avais pu
le constater, brièvement, la nuit dernière : une pauvre chose noircie et
ratatinée vêtue d’une robe de cérémonie en lambeaux sur un costume moisi.
Un des longs bras décharnés formait un angle anormal avec le corps,
comme s’il était brisé au niveau de la clavicule ; l’autre était tendu, main
ouverte, comme pour atteindre un objet qui avait disparu. Autour du crâne
nu, des mèches de cheveux blancs s’étendaient telles des pattes d’araignées
noyées.
– C’est pas beau à voir, dit George. Ne regarde pas cet horrible visage,
Kat.
La blonde nous foudroya du regard.
– J’ai l’habitude, répondit-elle.
– Oui, c’est vrai, tu travailles avec Kipps après tout.
Kipps continuait à examiner la photo.
– Ce cercueil semble très lourd, souligna-t-il. À mon avis, le voleur
n’était pas seul.
– Excellente remarque, dit Barnes. C’est tout à fait juste. Terry Morgan
s’est réveillé à l’hôpital il y a une heure. Il est salement secoué. Malgré
cela, il a pu décrire les circonstances de son agression. Il a entendu un bruit
dans les buissons, près des marches de la chapelle. Il s’est approché et il a
vu un homme au visage dissimulé par un passe-montagne arriver à toute
vitesse. Au même moment, quelqu’un d’autre l’a frappé par-derrière.
– Le pauvre garçon, dis-je.
Kat Godwin, assise en face de moi, me fixa en haussant un sourcil. Je
soutins son regard, sans aucune expression. Moi aussi, je sais prendre un
air impénétrable.
– Le miroir a donc disparu…, dit Kipps, comme s’il réfléchissait à voix
haute. Cela a dû se produire peu avant l’aube, quand les voleurs ont estimé
qu’ils pouvaient ôter les scellés sans danger. N’empêche, c’était très risqué.
– Ce qui est vraiment intéressant, dit Barnes, c’est la rapidité avec
laquelle ça s’est passé. Le cercueil a été ouvert aux alentours de minuit.
Moins de quatre heures plus tard, les voleurs étaient à la porte de la
chapelle. La nouvelle n’a pas eu le temps de se propager par le bouche à
oreille. Il s’agit donc d’un ordre direct émanant d’une personne présente sur
place.
– Ou une personne qui avait quitté les lieux peu de temps avant, ajouta
Kat Godwin en nous adressant un grand sourire.
Je me tournai vers Lockwood. Il observait intensément la photo ;
quelque chose l’intriguait. Il n’avait pas entendu la pique lancée par
Godwin.
– Qui connaissait l’existence de ce cercueil ? demandai-je.
Barnes haussa les épaules.
– Les excavateurs, les Sensibles, les patrouilleurs… et vous trois.
– Si vous pensez que c’est nous les voleurs, dis-je, n’hésitez pas à venir
fouiller la maison. Commencez par le panier à linge sale de George. C’est
toujours là qu’il cache les trucs qu’il vole.
L’inspecteur chassa cette suggestion d’un geste.
– Je ne vous accuse pas d’avoir volé ce miroir. Mais je veux le
retrouver. Monsieur Lockwood !
– Il dort à moitié, commenta Kipps.
Lockwood leva la tête.
– Hein ? Désolé. (Il reposa la photo.) Oui, oui, le miroir. Vous disiez que
vous tenez à le retrouver. Puis-je vous demander pourquoi ?
– Vous le savez bien, répondit Barnes d’un ton bourru. Il a suffi que
Cubbins jette un coup d’œil au miroir pour éprouver un étrange sentiment
d’horreur. Qui sait ce que cette chose aurait pu lui faire ? En outre, tous les
objets psychiques sont considérés comme du matériel dangereux par l’État.
Il est strictement interdit de les voler, de les vendre ou de les diffuser parmi
la population. Laissez-moi vous montrer quelque chose.
Barnes étala sur la table des doubles d’une autre photo en noir et blanc.
Celle-ci représentait l’intérieur terne d’un auditorium. Elle avait été prise du
fond de la salle. Une dizaine de personnes étaient assises sur des bancs en
bois, face à une estrade. Sur celle-ci se tenait un policier et on pouvait
apercevoir des bandes de plastique jaune tendues en travers d’un
encadrement de porte pour en interdire l’accès. La lumière du soleil entrait
par les fenêtres situées en hauteur, sous le toit. Sur l’estrade se trouvait une
table, et sur cette table, à peine visible, un objet ressemblant à une grosse
coupe à fruits en verre.
– La Secte de Carnaby Street, précisa Barnes. Il y a quinze ans.
Autrement dit avant votre naissance, tout autant que vous êtes. Mais moi,
j’étais là, jeune officier alors, chargé de l’enquête. Rien de très original : un
groupe de personnes désireuses de « communiquer » avec les morts et de
découvrir des secrets sur l’au-delà. Sauf que ces gens ne se contentaient pas
d’en parler, ils achetaient des objets à des voleurs de reliques avec l’espoir
de rencontrer un Visiteur un jour. Vous voyez cette coupe, là ? Ils y
déposaient leurs précieuses reliques : des ossements déterrés dans la cour de
la prison de Marshalsea, certains portaient encore des fers. Très souvent,
les trafiquants leur revendaient n’importe quelle vieille camelote, mais ça,
c’était du vrai. Et un Visiteur est apparu. Vous pouvez voir le genre de
message qu’il leur a délivré.
Nous reportâmes notre attention sur la photo et particulièrement sur les
têtes penchées des membres de la secte assis sur les bancs.
– Attendez un peu, fit Kat Godwin. Ces gens… Ils sont tous…
– Morts, oui. Tous sans exception, dit Barnes avec ferveur. Tous les
treize. Je pourrais vous donner des dizaines d’autres exemples, et vous
montrer les photos, mais je pense que vous auriez du mal à digérer votre
petit déjeuner. (Il se pencha en avant et se mit à tapoter sur le bureau avec
son index velu.) Le message, le voici : ces objets puissants se révèlent
mortels quand ils se retrouvent dans de mauvaises mains ! Ce sont des
bombes qui attendent d’exploser. Ce miroir, ou je ne sais quoi, ne fait pas
exception à la règle. Le DERCOP est très inquiet et nous tenons absolument
à le retrouver. J’ai reçu ordre de traiter cette affaire en priorité.
Lockwood repoussa sa chaise.
– Eh bien, bonne chance, dit-il. Si nous pouvons vous aider, n’hésitez
pas.
– Vous le pouvez, dit Barnes, même si je pense que c’est une erreur. Je
suis à court de personnel ce matin. Nous sommes confrontés à une épidémie
d’apparitions à Ilford et de nombreuses équipes sont sur place. Puisque
vous êtes déjà impliqués dans cette affaire, et puisque l’on pourrait affirmer
que c’est à cause de vous si cet objet ne nous a pas été remis la nuit
dernière, je veux que vous continuiez l’enquête. Vous serez payés, comme il
se doit.
George regarda l’inspecteur en clignant des yeux.
– Vous nous engagez ? Vous êtes désespéré à ce point ?
La moustache de Barnes s’affaissa tristement.
– Heureusement, dit-il, l’Agence Fittes nous a proposé l’aide de Kipps
et de son équipe également. Eux aussi sont sur cette affaire. Je veux que
vous travailliez tous ensemble.
Nous nous regardâmes d’un air consterné, de part et d’autre de la table.
Je me raclai la gorge et dis :
– Monsieur Barnes, Londres est une grande ville. Vous avez le choix
entre une multitude d’agents. Vous êtes sûr d’avoir besoin d’eux ?
– Choisissez un fou dans la rue, proposa George. Allez dans une maison
de retraite et prenez un vieux au hasard. N’importe qui plutôt que Kipps.
Barnes nous jeta à tous un regard mauvais.
– Retrouvez cette relique. Découvrez qui l’a volée et pourquoi. Et faites
le plus vite possible, avant qu’il y ait de nouvelles victimes. Et si vous
voulez conserver mon estime… (La moustache saillit, les dents apparurent
brièvement dessous.)… vous travaillerez tous ensemble sans anicroches,
sans sarcasmes, sans insultes et surtout sans duels à l’épée. C’est bien
compris ?
Kipps hocha la tête d’un air mielleux.
– Oui, inspecteur. Cela va de soi, inspecteur.
– Monsieur Lockwood ?
– Certainement, inspecteur. Pas de problème.
– Voici comment ça va se passer, annonça Lockwood lorsque nous
quittâmes tous la salle en même temps. Vous ne traînez pas dans nos pattes
et on en fait autant. Pas d’espionnage, pas d’entourloupes, d’un côté comme
de l’autre. On en revient à notre petit concours. C’est l’occasion ou jamais
de nous affronter, comme convenu. Vous êtes toujours partants ou bien vous
préférez vous retirer ?
Kipps émit un petit rire qui ressemblait à un aboiement.
– Nous retirer ? Pas question ! Notre accord entre en vigueur à partir
d’aujourd’hui. La première équipe qui retrouve le miroir et qui l’apporte à
Barnes a gagné. Le perdant publie l’annonce dans le journal et fait amende
honorable publiquement.
Lockwood avait enfoncé ses mains dans ses poches ; il se tourna vers
George et moi et demanda, d’un ton désinvolte :
– Ça vous convient ?
Nous hochâmes la tête.
– Dans ce cas, la compétition débute dès maintenant, en ce qui nous
concerne. Tu souhaites en discuter avec ton équipe ?
– Inutile, je suis prête, dit Kat Godwin.
– Qu’en pense Bobby Vernon ? demanda George. Je suppose qu’il est
quelque part dans les parages.
Il regarda à droite et à gauche dans les couloirs vides.
Kipps grimaça.
– Bobby n’est pas si petit que ça. Nous l’informerons plus tard. De toute
façon, il fera ce que je lui dis.
– Très bien, conclut Lockwood. C’est parti, alors. Bonne chance.
Ils échangèrent une poignée de main. Après quoi, Kipps et Godwin s’en
allèrent.
– Il y a des toilettes là-bas, dit George. Tu devrais peut-être aller te laver
les mains, Lockwood.
Celui-ci nous adressa un sourire sardonique.
– Pas le temps. Nous avons un concours à gagner. En route.
10
En ce début d’après-midi, le ciel brillait au-dessus du cimetière. Des
abeilles bourdonnaient au milieu des croix, des papillons virevoltaient
autour des anges éplorés et des urnes couvertes de lierre. Il faisait chaud,
tout semblait ralenti et endormi. À l’exception de Lockwood, qui nous
précédait dans l’allée de gravier à fond de train, en parlant aussi vite qu’il
marchait.
– Le groupe de Kipps sera déjà là, disait-il. Nous devons les ignorer,
quoi qu’il arrive. Ne répondez pas aux provocations et abstenez-vous de les
provoquer, surtout toi, George.
– Pourquoi surtout moi ?
– Parfois, il te suffit de les regarder pour rentrer dans une rage folle.
Écoutez-moi bien : il faut mettre les bouchées doubles. Nous avons pris un
sacré retard en retournant à Portland Row.
Il avait raison, mais c’était inévitable : nous devions récupérer nos
ceintures et nos sacs, recharger notre équipement et faire un véritable repas.
George avait besoin de prendre une douche. Autant de considérations
importantes.
– Kipps va adopter la tactique la plus évidente, ajouta Lockwood alors
que le toit de la chapelle apparaissait entre les arbres. Il va scinder ses
forces afin de mener deux enquêtes simultanées. Premièrement : qu’est-ce
que ce miroir, quel usage en faisait le mystérieux Edmund Bickerstaff ? Et
qui était Bickerstaff, justement, au-delà de ces ridicules histoires de
sorcellerie et de rats ? George, ça, c’est ton domaine.
Les verres des lunettes de George étincelèrent.
– Il faut que je fonce immédiatement aux Archives.
– Pas tout de suite. Je veux que tu observes la scène de crime avec moi,
et particulièrement le cercueil. Ensuite, tu pourras filer, pendant que Lucy et
moi nous nous attaquerons au second problème, à savoir : qui a volé cet
objet, et où est-il maintenant ? Nous allons fouiller les environs, interroger
les gens qui se trouvaient sur place… (Frappé par une idée, il
s’interrompit.) Je voulais vous demander… Sur le cliché que nous a montré
Barnes… L’un de vous a-t-il remarqué un détail curieux ?
George et moi le regardâmes en secouant la tête.
– Non ? s’étonna-t-il. Pourtant, j’ai cru voir quelque chose à l’intérieur
du cercueil, à moitié caché par les jambes du macchabée. C’était très flou,
difficile d’être sûr, mais…
Je fronçai les sourcils et demandai :
– C’était quoi, à ton avis ?
– Je ne sais pas. Je me trompe sûrement… Ah, qu’est-ce que je vous
disais ? Voilà la bande de Kipps.
Nous venions de contourner la chapelle et de découvrir le camp des
opérations d’excavation qui grouillait de silhouettes en vestes grises. Une
horde d’agents de chez Fittes s’activait à côté d’un des bâtiments en
préfabriqué. Certains interrogeaient les ouvriers tatoués qui, assis sur des
chaises pliantes avec des assiettes sur les genoux, essayaient de finir de
déjeuner. D’autres sillonnaient les alentours pour prendre des photos et
examiner des empreintes de pas dans la terre. Un groupe important avait
rassemblé plusieurs patrouilleurs, dans le but de les questionner
apparemment. Un des agents, un jeune garçon massif coiffé d’une épaisse
tignasse, gesticulait férocement. Les enfants, que je me rappelais avoir vus
la veille au soir, étaient pâles et terrorisés.
– C’est Ned Shaw, nous glissa George. Vous l’avez reconnu ?
Lockwood hocha la tête.
– Un des gros bras de Kipps. Un sale type. On l’a accusé d’avoir tabassé
un agent de chez Grimble, mais personne n’a jamais pu le prouver…
Bonjour, monsieur Saunders, monsieur Joplin ! Nous voilà de retour.
L’excavateur et le petit archiviste ne paraissaient pas très en forme après
les événements de la nuit. Saunders avait le teint gris et les traits tirés, il ne
s’était pas rasé. Et il portait les mêmes vêtements froissés que la veille.
Joplin, les yeux rougis par la colère et le désespoir, était dans un état encore
plus désastreux. Il se grattait la tête nerveusement et nous regardait en
battant des paupières derrière ses petites lunettes. Les pellicules tapissaient
les épaules de sa veste comme une neige grise.
– C’est épouvantable ! gémit-il. Un drame sans précédent ! Qui peut
déterminer la valeur de ce qui a été volé ? C’est affreux ! Atroce ! Horrible !
– Sans oublier ce pauvre enfant qui a été blessé, dis-je.
Les deux hommes m’ignorèrent. Saunders regardait Joplin d’un œil
noir.
– Ce n’est pas vraiment « sans précédent », Albert. Nous avons déjà eu
affaire à des voleurs. La sécurité laisse parfois à désirer sur nos chantiers.
Ce qui ne s’est jamais vu, en revanche, c’est tout ce tintouin. Le DERCOP
qui monte sur ses grands chevaux. Et des agents qui grouillent dans tous les
coins comme des mouches.
Joplin renifla.
– Je vous avais dit de placer ce site sous bonne garde, Paul ! Un seul
enfant à la porte ? Ce n’était pas suffisant, manifestement. Mais non, vous
n’avez pas voulu m’écouter. Vous ne tenez jamais compte de mon avis.
Quand j’ai voulu revenir voir si tout se passait bien, vous avez dit…
– Ça vous ennuie si on inspecte la chapelle, messieurs ? demanda
Lockwood, tout sourire. Ne vous sentez pas obligés de nous accompagner,
je vous en prie. On connaît le chemin.
– Je ne vois pas ce que vous espérez trouver de plus que les autres,
répondit Saunders, amer. Vous avez bien conscience que le coup a été
commis par une personne de l’équipe. Un des patrouilleurs a renseigné les
voleurs. Ah, ces sales petits mendiants ingrats ! Quand je pense au prix que
je les paie !
Lockwood se tourna vers le groupe des enfants, toujours en train d’être
interrogés. Malgré la distance, la voix autoritaire de Ned Shaw parvenait à
nos oreilles.
– Je constate, dit-il, qu’ils passent un sale quart d’heure. Puis-je vous
demander pour quelle raison ?
– Il n’y a pas de mystère, monsieur Lockwood, répondit Saunders. Il
suffit de regarder la disposition des lieux. Voici la chapelle et voici l’unique
entrée, en haut de ces marches. Et juste devant, il y a le camp. Un peu avant
l’aube, lorsque le vol a été commis, la plupart des patrouilleurs regagnaient
leur cabane. Ils étaient toujours plusieurs autour des feux. Les criminels ne
pouvaient donc pas passer sans être vus. Voilà pourquoi Kipps estime que
certains d’entre eux, ou même tous, étaient de mèche.
– Mais pourquoi les voleurs seraient-ils passés devant ces cabanes ?
demandai-je.
– C’est le chemin qui mène à la porte ouest, ma petite. La seule qui soit
ouverte la nuit. Et le mur d’enceinte est beaucoup trop haut pour qu’on
puisse l’escalader.
M. Joplin semblait avoir la tête ailleurs jusqu’à maintenant ; il
contemplait l’extrémité du cimetière avec ses yeux rougis en se mordillant
la lèvre, mais soudain, il s’exprima :
– En effet ! Et si nous avions fermé cette porte, comme je vous l’avais
conseillé, Paul, peut-être qu’il n’y aurait pas eu de vol !
– Allez-vous arrêter avec ça ? s’emporta Saunders. Ce n’est qu’une
vieille relique sans intérêt !
Pendant ce temps, George observait d’un air perplexe l’arrière de la
chapelle, qui venait buter contre les épais buissons.
– La théorie de Kipps ne tient pas debout, déclara-t-il. Les voleurs ont
pu tout aussi aisément longer l’arrière de la chapelle pour atteindre l’entrée,
au lieu de traverser le camp.
– En fait, non, dit Joplin, car c’était justement là que nous travaillions,
Saunders et moi. Nous sommes restés de ce côté de la chapelle avec
l’équipe de nuit jusqu’à l’aube, pour sonder un autre secteur. Nous étions
des dizaines. Difficile de passer sans être vu dans ces conditions.
– Intéressant, commenta Lockwood. Nous allons jeter un coup d’œil, au
cas où une idée nous viendrait à l’esprit. Merci, messieurs ! Ravi de vous
avoir revus.
Nous nous éloignâmes et il chuchota :
– J’espère que ces deux idiots ne vont pas nous suivre. Nous avons
besoin d’air et de calme.
Deux bandes de plastique jaune et noir avaient été tendues en travers de
la porte de la chapelle. Au moment où nous en approchions, Quill Kipps et
son petit spécialiste des recherches, Bobby Vernon, en émergèrent, pliés en
deux pour se faufiler dessous, aveuglés par la lumière du soleil. Vernon
disparaissait presque derrière un immense bloc-notes ; il portait des gants en
latex et un énorme appareil photo autour du cou. Il passa devant nous en
griffonnant quelque chose dans son carnet.
Kipps nous salua d’un hochement de tête indolent.
– Tony, Cubbins, Julie.
Ils descendirent les marches au petit trot.
– Euh… je m’appelle Lucy ! lançai-je.
– Pourquoi personne ne lui a fait un croche-pied ? soupira George. On
aurait bien rigolé.
– Sois fort, George, dit Lockwood. Souviens-toi : pas de provocation.
Nous nous attardâmes un instant à l’entrée de la chapelle, afin
d’examiner l’endroit où le malheureux patrouilleur de nuit avait été attaqué.
Légèrement décalée par rapport au camp, elle devait se trouver dans
l’obscurité au moment des faits. Un intrus avait certainement pu s’en
approcher sur le côté, en sortant des buissons, gravir les marches et se
cacher là sans être vu. La serrure de la porte avait été forcée par un objet
aiguisé, sans doute des ciseaux.
Voilà tout ce que nous pûmes déduire. Nous passâmes sous les bandes
jaune et noir de la police, quittant la chaleur du dehors pour pénétrer dans la
fraîcheur de la chapelle.
Peu de choses avaient changé depuis que la photo de Barnes avait été
prise. Les chaînes, le cercueil et le corps ratatiné du docteur Bickerstaff
étaient toujours au même endroit. Seule différence, et je m’en réjouissais, le
corps avait été recouvert d’une toile à sac sale.
Toutefois, en plein jour, le cercueil de fer paraissait plus grand que dans
mon souvenir. Plus imposant. Les parois épaisses étaient couvertes d’une
croûte de rouille. À côté, un bâton de patrouilleur abandonné gisait sur le
sol au milieu du sel et de la limaille de fer éparpillés.
Lockwood bondit jusqu’aux chaînes et se baissa pour inspecter le
dallage en pierre.
– Les voleurs se sont accroupis juste à l’extérieur du cercle, dit-il. On
discerne les empreintes du bout de leurs chaussures dans le sel. À l’aube, ils
n’avaient quasiment rien à craindre des Visiteurs. Malgré tout, ils n’ont pas
voulu courir de risques. Après avoir assommé le garçon, ils lui ont pris son
bâton et s’en sont servis pour soulever le couvercle du cercueil et enlever le
filet d’argent. Ensuite, ils ont reculé et attendu de voir s’il se passait
quelque chose. Il ne s’est rien passé. Tout était calme. Alors, ils ont pénétré
à l’intérieur du cercle et ont renversé le cercueil pour que le corps
dégringole sur le sol. (Son front se plissa.) Mais pourquoi faire ça ?
Pourquoi ne pas s’emparer du miroir, tout simplement ?
– Ils voulaient peut-être voir s’il n’y avait pas autre chose, suggéra
George.
– Et ils ne voulaient pas manipuler Bickerstaff, ajoutai-je. Ce que je
peux aisément comprendre.
– Oui, logique, concéda Lockwood. Donc, ils ont renversé le cercueil.
Mais y avait-il autre chose à l’intérieur… ? Ou reste-t-il quelque chose ?
Il enjamba le corps pour regarder à l’intérieur du cercueil. Il détacha sa
rapière de sa ceinture et sonda les profondeurs avec la pointe de la lame.
Finalement, il se redressa.
– Rien, annonça-t-il. Bizarre. Sur la photo, j’avais cru…
– Qu’est-ce que tu avais cru voir ? demandai-je.
D’un geste d’humeur, il repoussa les cheveux qui tombaient devant son
visage.
– Une sorte de fagot, dit-il. Je sais que c’est peu probable. Une illusion
d’optique peut-être. En tout cas, il n’y est plus.
Nous inspectâmes le reste de la chapelle. Je m’intéressai
particulièrement à la petite porte en bois derrière la rambarde de l’autel.
Elle était fermée par un cadenas et trois verrous. À tout hasard, je tirai sur le
cadenas.
– Cette porte donne sur les catacombes, dis-je. Elle est solidement
verrouillée, de ce côté. Je me demande si c’est par ici que sont entrés et
ressortis les voleurs. Mais ça ne colle pas avec le témoignage
du patrouilleur.
– Ça semble bien fermé, confirma Lockwood. Bon, allons voir dehors.
– Que pensez-vous de la théorie de Kipps ? demanda George, alors que
nous descendions les marches. Vous croyez que les voleurs ont traversé le
camp ? Et que les gamins sont dans le coup, d’une manière ou d’une autre ?
Lockwood tira sur son grand nez droit.
– Ça m’étonnerait fort. Il est beaucoup plus probable que…
Il se tut. Nous avions entendu un cri de douleur.
Le calme était retombé sur le camp pendant que nous étions dans la
chapelle. Saunders, Joplin et les ouvriers s’étaient remis au travail et Kipps
demeurait invisible. Il ne restait qu’un seul patrouilleur, au milieu de quatre
robustes agents de chez Fittes qui l’entouraient comme un mur. Il ramassait
sa casquette jaune à carreaux par terre et quand il se redressa, je reconnus le
gamin grincheux qui gardait l’entrée du cimetière la veille. Il remit sa
casquette sur sa tête. Aussitôt, Ned Shaw le géant s’approcha pour lui
flanquer une taloche. La casquette retomba. Le garçon chancela sous la
violence de la gifle.
En six longues enjambées, Lockwood rejoignit le groupe. Il tapota sur
l’épaule de Shaw.
– Arrête, s’il te plaît. Tu es deux fois plus grand que lui.
Shaw se retourna. Âgé d’une quinzaine d’années, il était aussi grand
que Lockwood, et costaud. Il avait un visage banal à la mâchoire carrée, pas
vilain, si l’on exceptait ses yeux trop rapprochés. À l’instar de tous les
agents de chez Fittes, sa tenue était impeccable, mais l’effet était gâché par
sa tignasse de cheveux châtains. On aurait dit qu’un bébé yak lui était
tombé sur la tête.
Shaw cligna des yeux ; l’hésitation se lisait sur son visage.
– Tire-toi, Lockwood. C’est pas tes oignons.
– Je comprends que ça te démange de flanquer une raclée à ce morveux.
Je mourais d’envie d’en faire autant hier. Mais ce n’est pas bien. Si tu
cherches des histoires, choisis quelqu’un de plus grand.
La lèvre supérieure de Shaw se retroussa comme si on l’enroulait autour
d’un crayon.
– Je choisis qui je veux.
– Même un petit gamin ? Tu passes pour un lâche.
Shaw esquissa un sourire ; son regard se perdit dans le dédale du
cimetière. Il semblait penser à une chose paisible et lointaine. Soudain, il
pivota et décocha un coup de poing à la tempe de Lockwood. Ou plutôt, il
essaya car celui-ci se pencha en arrière et esquiva l’attaque. Entraîné par
son élan, Shaw bascula vers l’avant, en battant des bras. Lockwood en saisit
un et le tordit dans son dos, violemment. En même temps, il appuya avec sa
botte sur une des chevilles du jeune colosse. Celui-ci poussa un grand cri de
douleur, trébucha et perdit l’équilibre. Il alla percuter un des autres agents et
tous les deux s’affalèrent.
Le visage de Shaw s’empourpra. Il chercha à se relever, mais la pointe
de ma rapière vint se poser délicatement sur sa poitrine.
– La règle qui interdit les provocations est étonnamment souple,
commenta George. J’ai le droit de lui balancer un coup de pied maintenant ?
Shaw se remit debout en silence, sous le regard impassible de
Lockwood. J’abaissai mon épée, mais la gardai sortie. Aucun des autres
agents de chez Fittes n’avait réagi.
– On pourra reprendre quand tu veux, dit Lockwood. Choisis ton heure.
– Oh, c’est pas fini, tu peux en être sûr, cracha Ned Shaw.
Il nous foudroya du regard, Lockwood d’abord, puis moi. Il serrait et
desserrait les poings.
– Allez, viens, Ned, lança un de ses compagnons. Cet avorton ne sait
rien, de toute façon.
Ned Shaw hésita. Il observa le jeune patrouilleur en plissant les
paupières. Finalement, il hocha la tête et adressa un signal aux autres. Sans
un mot, ils s’éloignèrent au milieu des tombes. Le garçon les regarda partir ;
il avait les yeux humides et brillants.
– Ne fais pas attention à eux, lui dit Lockwood. Ils ne peuvent rien te
faire.
Le garçon se redressa de toute sa hauteur, qui n’était pas considérable.
D’un geste rageur, il ajusta sa casquette.
– Je le sais bien, dit-il. Évidemment.
– Ce n’est qu’une bande de brutes qui cherche à imposer sa loi. Certains
agents sont comme ça, hélas.
Le garçon cracha dans l’herbe du cimetière.
– Ouais. Les agents. Tous des snobinards prétentieux. Qui a peur
d’eux ? Sûrement pas moi.
Il y eut un moment de silence.
– En fait, nous sommes des agents nous aussi, avouai-je. Mais nous ne
sommes pas Ned Shaw. On n’utilise pas ses méthodes. On respecte
les patrouilleurs de nuit. Alors, si on te pose des questions, on le fera
différemment. Pas avec des paires de claques, pour commencer.
Je lui adressai un sourire enjôleur. Il me regarda sans réagir.
– On ne va pas te frapper, voilà ce que ça veut dire.
Le garçon renifla avec mépris.
– Sans blague ? Vous pourriez essayer, qu’on rigole.
Je vis les narines de Lockwood palpiter.
– Bon, dit-il. Écoute-moi. Un objet dangereux a été volé la nuit
dernière. S’il se retrouve entre de mauvaises mains, il pourrait causer de
terribles drames dans Londres.
Le garçon regardait le sol d’un air morne, en donnant l’impression de
mourir d’ennui.
– Le vol a eu lieu pendant que ton équipe était de garde. Un de tes amis
a été grièvement blessé, je crois ?
– Terry Morgan ? répondit le gamin. Ce morveux ? C’est pas mon ami.
– Ça, je veux bien le croire, commenta George à voix basse.
– Tu gardais la porte ouest hier soir, reprit Lockwood d’un ton ferme. Si
tu as vu quelque chose, si tu sais quoi que ce soit qui pourrait nous aider, ça
serait bien que tu nous le dises. N’importe quoi qui puisse nous fournir des
indices.
Le garçon haussa les épaules.
– Vous avez terminé ? Tant mieux, parce que c’est l’heure de la bouffe.
(D’un mouvement du pouce, il montra la cabane de chantier en
préfabriqué.) Il doit rester des sandwichs. À un de ces jours.
Sur ce, il s’éloigna en roulant des mécaniques.
Lockwood recula. Il scruta les environs. Il n’y avait personne. Alors, il
rattrapa le garçon pour la peau du cou et le souleva de terre.
– Je te le répète, on n’est pas comme les gars de chez Fittes. Filer des
claques aux gens, ce n’est pas notre truc. On a d’autres méthodes, tout aussi
efficaces. Tu vois cette chapelle ? Il y a un cercueil en fer à l’intérieur. Il est
vide maintenant. Mais il sera de nouveau occupé dans une minute si tu ne
réponds pas à mes questions polies.
Le garçon promena sa langue sur ses lèvres sèches.
– Va au diable. Tu bluffes.
– Tu crois ? Tu connais le petit Bill Jones, de la patrouille de Putney ?
– Non. Jamais vu.
– Forcément. Il nous a foutus en rogne lui aussi. Lucy, George, prenez
chacun une jambe, on l’emmène à l’intérieur.
Le garçon se débattit et brailla. En vain. Nous l’entraînâmes vers la
chapelle.
– Qu’est-ce que vous en pensez ? demanda Lockwood. Cinq minutes
dans le cercueil, pour voir s’il parle ?
Je réfléchis.
– Disons plutôt dix.
– D’accord ! D’accord ! s’écria le garçon, affolé tout à coup. Je vais
coopérer ! Lâchez-moi !
Nous le déposâmes sur le sol.
– Voilà qui est mieux, dit Lockwood. Alors ?
Le garçon prit le temps d’ajuster sa casquette, qui couvrait maintenant
la moitié de son visage.
– Je continue à penser que vous bluffez, dit-il, mais je veux pas que les
autres me piquent mes sandwichs… (Il fit gigoter ses épaules avant de
délier sa langue.) C’est vrai, j’ai passé toute la nuit dernière à la porte ouest.
Mais j’ai rien vu. Après votre départ, personne n’est entré.
– Tu es resté là jusqu’à l’aube ?
– Jusqu’à ce qu’ils donnent l’alarme.
– Parfait. (Lockwood sortit de je ne sais où une pièce de monnaie qu’il
lança au garçon.) Il y en aura d’autres si tu m’aides. Tu crois que tu en es
capable ?
Le garçon regarda fixement la pièce.
– Possible.
– Alors, continue. Dépêche-toi, on n’a pas de temps à perdre !
D’une détente soudaine, Lockwood bondit sur le côté, dans l’ombre des
marches de la chapelle, et plongea à l’intérieur des buissons.
– Venez ! cria-t-il. Par ici !
Après une brève hésitation, le garçon se laissa vaincre par sa cupidité. Il
suivit Lockwood, malgré lui. George et moi l’imitâmes.
Lockwood progressait vite, se baissant pour éviter les branches,
zigzaguant entre les pierres tombales ; il suivait une piste que lui seul
voyait. Laissant la chapelle derrière lui, il déboucha sur un chemin, le
traversa, et s’enfonça dans une autre partie du cimetière envahie par la
végétation.
– Tu as confirmé exactement ce que je pensais ! lança-t-il par-dessus
son épaule. Les voleurs ont trouvé un autre passage. Ils ont atteint la
chapelle et sont repartis en restant dans les coins déserts, comme celui-ci,
qui mène tout droit au mur d’enceinte.
D’un ultime bond, il atterrit sur une tombe et s’accrocha à l’ange qui la
surmontait pour regarder au-delà.
– La végétation est trop épaisse dans cette direction, réfléchit-il à voix
haute. Mais là-bas… Voyons… Ah, ah ! Oui… J’aperçois un passage.
Essayons !
Il sauta à terre et se tourna vers le jeune patrouilleur, avec un large
sourire.
– Tu n’as rien vu la nuit dernière. Mais les autres soirs ? Tu as vu passer
des inconnus ? Des voleurs de reliques ?
Le garçon avait été obligé de galoper pour ne pas être distancé, en
tenant sa casquette sur sa tête, et il semblait hypnotisé par la vélocité et la
détermination de Lockwood. Son hostilité s’était envolée ; il serrait la pièce
de monnaie dans son poing sale.
– J’en ai vu quelques-uns, haleta-t-il, alors que nous nous remettions en
marche. Il y en a toujours qui rôdent autour des cimetières.
– Certains en particulier ?
– Deux. Ils sont bien connus ; ils traînent ensemble. Je les ai vus y a une
ou deux semaines. Ils sont venus durant les heures d’ouverture au public.
Des ouvriers ont dû les chasser du camp.
– Excellent ! s’exclama Lockwood. (Il fonçait maintenant dans une
allée tapissée d’herbe entre de hautes pierres tombales.) Deux ensemble,
dis-tu ? Parfait. Peux-tu les décrire ?
– Y avait un type grassouillet, blond, avec un semblant de moustache.
Jeune. Habillé tout en noir. Il s’appelle Duane Neddles.
George exprima son scepticisme en émettant un bruit qui ressemblait à
des flatulences de rhinocéros.
– Duane Neddles ? répéta-t-il. Oh, ça fout la trouille. Tu es sûr que tu
n’inventes pas ?
– Et l’autre type ? demanda Lockwood.
Le garçon hésita.
– Il a une sale réputation. De tueur. On raconte qu’il a liquidé un rival
l’an dernier, durant un coup. Alors, peut-être que je ne devrais pas…
Lockwood s’arrêta subitement.
– C’est une équipe de deux hommes qui a assommé ton collègue la nuit
dernière, dit-il. Supposons que l’un des deux soit Neddles. Qui était
l’autre ?
Le garçon se rapprocha et dit, tout bas :
– Ils l’appellent Jack Carver.
Un groupe de corbeaux s’envola en braillant au milieu des tombes. Ils
tournoyèrent dans le ciel en faisant claquer leurs ailes, puis s’enfuirent au-
dessus des arbres.
Lockwood hocha la tête. Il glissa la main à l’intérieur de son manteau et
en sortit un billet qu’il tendit au garçon stupéfait.
– Chaque fois que tu me fourniras une information intéressante, tu
n’auras pas à le regretter. Si on retrouve Neddles et Carver, tu recevras le
double de ça. Tu as bien compris ? Maintenant, dis-moi à quoi ressemble ce
Carver.
Le garçon se frotta le menton.
– C’est un gars d’une vingtaine d’années, aussi grand que toi, un peu
plus carré, avec plus de ventre. Il a des cheveux roux clair, longs et toujours
emmêlés. Un teint pâle et un long nez. Des petits yeux. Je me souviens plus
de la couleur. Il s’habille toujours en noir : jean, blouson de motard. Et il
porte une ceinture d’accessoires, un peu comme les vôtres, plus un sac à dos
orange. Ah oui, il a des bottes noires à lacets, comme celles des skinheads.
– Merci, dit Lockwood. Je crois qu’on va bien s’entendre tous les deux.
Il repartit sur le chemin. Devant nous se dressait le mur du cimetière, à
moitié dissimulé derrière une rangée de tilleuls feuillus.
Le garçon trottinait à notre hauteur, occupé à fourrer son argent dans les
profondeurs malodorantes de ses vêtements. George, lui, secouait la tête,
dubitatif.
– Duane Neddles… Jack Carver… Si tu as envie de balancer ton argent
par la fenêtre, Lockwood, ne le donne pas à n’importe qui. Moi aussi je
peux inventer des noms idiots.
Lockwood s’était arrêté de manière si soudaine que nous faillîmes lui
rentrer dedans.
– Regardez ! s’exclama-t-il. Je le savais ! On est sur la bonne piste !
Il pointa le doigt, droit devant nous. À l’ombre d’un arbre traînait une
chose que j’avais entraperçue précédemment… dans le poing d’un cadavre.
Un morceau d’étoffe blanche en lambeaux, roulé en boule dans l’herbe.
Nous nous rapprochâmes, mais bien entendu, le miroir que cette étoffe
avait enveloppé avait disparu.
– Je ne comprends pas, dis-je. Pourquoi abandonner ce bout de tissu
ici ?
– C’est un morceau de linceul puant, dit Lockwood. Moi-même, je
n’aimerais pas le tenir très longtemps. Et puis, l’aube s’était levée à ce
moment-là. Les objets psychiques perdent leur pouvoir après le lever du
soleil ; les voleurs savaient qu’ils pouvaient manipuler le miroir sans danger
désormais. Peut-être l’ont-ils transféré dans un sac à dos, avant d’attaquer
leur escalade…
Il montra la voûte des arbres tachetée au-dessus de nos têtes. En levant
les yeux, nous vîmes la silhouette d’une longue branche de tilleul se
découper dans l’éclat du ciel. Nous la suivîmes du regard jusqu’au mur du
cimetière, derrière lequel elle disparaissait. Une corde se balançait encore
de l’autre côté.
– Derrière, c’est Regent’s Canal, dit Lockwood. Ils sont descendus avec
la corde, ils ont atterri sur le chemin de halage et ont fichu le camp.
George contemplait les tombes d’un air absent, depuis un moment.
– Bien vu, Lockwood, dit-il. Joli travail de détective. Mais il y a une
erreur dans ton raisonnement.
– Ah bon ? fit Lockwood, un peu décontenancé. Laquelle ?
– Ils n’ont pas grimpé dans l’arbre tous les deux.
– Comment le sais-tu ?
– L’un des deux est encore là.
En disant cela, George fit un pas sur le côté. Un peu plus loin, coincé
entre deux tombes, un corps gisait sur le dos. Celui d’un jeune homme tout
de noir vêtu : bottes, jean et sweat-shirt à capuche. Un jeune homme
grassouillet, doté d’une horrible moustache clairsemée et d’une peau très
claire rongée par l’acné. Il était on ne peut plus mort. La rigidité
cadavérique avait commencé à produire son effet et ses mains étaient levées
devant sa gorge, les doigts recroquevillés dans une horrible position de
défense. Mais ce n’était pas le plus affreux. Ses yeux étaient écarquillés et
son visage déformé par une telle expression d’horreur que Lockwood lui-
même blêmit et que je dus détourner le regard.
Le gamin eut un haut-le-cœur.
– Peut-être qu’on te doit des excuses, petit, dit George. D’après ta
description, ça pourrait être Duane Neddles.
– Il a été touché ? demandai-je. C’est impossible ! L’aube s’était levée !
– Non, il n’est ni boursouflé ni décoloré, ce n’est donc pas ça. En
revanche, quelque chose l’a tué, très vite et de manière horrible.
Je pensai à ce prétendu miroir, à son petit cercle de verre sombre. À
George qui, en regardant à l’intérieur, avait eu l’impression qu’on lui
arrachait les viscères.
– Oui, mais comment ? murmurai-je.
La voix de George était étonnamment calme, détachée.
– À première vue, Luce, je dirais qu’il est mort de peur.
11
Cinquante années de Problème ont provoqué de nombreux changements
dans notre société, dont certains fort inattendus. Quand les brillants Tom
Rotwell et Marissa Fittes ont annoncé publiquement leurs découvertes, il y
a si longtemps, ce fut le choc et la panique. Leur première publication, Ce
qui relie les défunts à nous, affirmait que certains objets liés à des morts
violentes ou à d’autres traumatismes pouvaient « se
charger psychiquement » et agir ainsi comme une « source » ou un
« passage » pour des activités surnaturelles. Les restes humains, les objets
aimés ou n’importe quel autre objet de désir pouvaient entrer dans cette
catégorie, de même que l’endroit exact d’un meurtre ou d’un accident. Ces
idées firent sensation. La frénésie s’empara de la population. Pendant
quelque temps, tout objet soupçonné de posséder un quelconque résidu
psychique provoqua terreur et dégoût. De vieux meubles furent brûlés, des
antiquités réduites en pièces ou jetées dans la Tamise. À la National Portrait
Gallery, un tableau d’une valeur inestimable fut jeté à terre et piétiné par un
pasteur car, déclara celui-ci : « Il me regardait d’un drôle d’air. » Tout ce
qui possédait un lien puissant avec le passé devenait suspect et le culte des
objets modernes se développa. Il ne nous a pas quittés. L’idée qu’une
personne puisse s’intéresser aux Sources en elles-mêmes prêtait à rire :
c’étaient des entités dangereuses qu’il fallait détruire. Une tâche qui
incombait aux agences.
Toutefois, très vite, il apparut que les objets interdits présentaient un
certain intérêt, finalement, pour une clientèle variée. Et dès qu’il y a des
clients, on trouve toujours des vendeurs. Un marché noir des objets
psychiques ne tarda pas à naître, alimenté par une nouvelle race de
criminels, les voleurs de reliques.
Au cours de mon apprentissage chez Jacobs, dans le nord de
l’Angleterre, on m’avait appris que ces misérables individus incarnaient la
négation de toutes les valeurs défendues par les agents. Certes, les uns et les
autres traquaient les Sources, mais les voleurs de reliques étaient motivés
par le profit alors que les agents agissaient dans l’intérêt commun. Les uns
et les autres possédaient un Talent psychique, mais alors que les agents s’en
servaient pour protéger la société face aux Visiteurs, les pillards méprisaient
cette mission. Un agent se débarrassait des objets dangereux en s’entourant
de mille précautions : il les enveloppait d’abord dans de l’argent ou du fer,
puis il les apportait dans les fourneaux Fittes à Clerkenwell pour les
incinérer. À l’inverse, un voleur de reliques vendait son butin au plus
offrant. De nombreuses rumeurs circulaient à propos de sinistres
collectionneurs, des disciples de sectes illuminés qui engrangeaient des
Sources mortelles que des citoyens ordinaires n’oseraient même pas
regarder. Pour résumer, les voleurs de reliques représentaient la lie de la
société ; ils rôdaient dans les cimetières et les caveaux, à la recherche de
vestiges malsains, pour les vendre. Bien évidemment, ils connaissaient
souvent de tristes fins.
Néanmoins, à en juger par l’expression de ce malheureux Duane
Neddles, rares étaient ceux qui avaient eu un sort aussi tragique, et la
découverte de son corps par nos soins provoqua un vif émoi à Kensal
Green. Moins d’une heure plus tard, l’inspecteur Barnes arriva sur place, et
bientôt, le cimetière grouilla d’experts du DERCOP. Kipps et sa bande
traînaient aux abords. Comme on pouvait s’y attendre, ils réagirent
vivement à notre découverte et, craignant de passer à côté d’un indice que
nous aurions pu récolter, ils ne cessaient de se fourrer dans les pattes des
experts, jusqu’à ce que Barnes leur ordonne, on ne peut plus sèchement, de
ficher le camp. À vrai dire, il y avait peu de choses de plus à apprendre.
Une fouille du chemin de halage derrière le mur du cimetière ne permit pas
de découvrir les traces du complice de Neddles ni du miroir. Et la cause
exacte de la mort du voleur de reliques demeura un mystère.
Avec tous ces événements, l’après-midi était déjà bien avancé quand
nous pûmes enfin nous consacrer à nos différentes missions. Lockwood et
moi prîmes un taxi en direction du centre. George, pétillant d’excitation
contenue, se rendit dans le temple poussiéreux des Archives. Quant au
jeune patrouilleur de nuit (qui semblait se considérer comme un agent
honoraire désormais et se pavanait en se donnant de grands airs, la
casquette vissée de travers sur le crâne), nous l’envoyâmes reprendre son
poste à l’entrée du cimetière, avec ordre de nous appeler à Portland Row
s’il voyait ou entendait quelque chose d’intéressant. Était-ce dû à l’énergie
et au charisme de Lockwood, à l’attrait de l’aventure ou (plus sûrement) à
l’argent au fond de sa poche, toujours est-il qu’il ne se fit pas prier. Nous ne
connaissions toujours pas son nom.
– Alors, dis-je à Lockwood à bord du taxi qui roulait dans Edgware
Road, vas-tu enfin me dire où on va ?
Sur les trottoirs, les ombres étaient fines et baignées d’or. Les boutiques
profitaient des derniers instants de grande activité, avant la lente, longue et
sensuelle arrivée du crépuscule. Nous autres, agents, nous appelions ça
« l’instant de sursis » : ces quelques heures de soleil supplémentaires qui
n’existent qu’au cœur de l’été. Dans ces moments-là, beaucoup de gens
semblent remplis d’une étrange énergie fiévreuse, une sorte d’envie de
défier l’obscurité qui menace. Ils mangent, boivent et achètent en
abondance. Les commerces étaient illuminés et joyeux, les rues bondées.
Les lampes antifantômes commençaient juste à s’allumer.
Des traces de soleil couchant éclairaient le visage de Lockwood. Il était
devenu silencieux, sans que je sache pourquoi ; il était plongé dans ses
pensées, mais quand il tourna la tête vers moi, je vis briller dans ses yeux
l’excitation de la chasse. Comme toujours, cela déclencha en moi une
exaltation similaire.
– Nous allons voir un de mes contacts, dit-il. Quelqu’un qui peut peut-
être nous aider à retrouver le fugitif.
– Qui est-ce ? Un policier ? Un autre agent ?
– Non. Un voleur de reliques. Ou plutôt une voleuse. Elle se nomme Flo
Bones.
Je le regardai d’un air hébété. Mon excitation était retombée.
– Une voleuse de reliques ?
– Oui. Une fille que je connais. On devrait la trouver quelque part au
bord du fleuve, à la nuit tombée.
Sur ce, il se remit à regarder par la vitre. On aurait pu croire qu’il venait
de proposer d’aller faire du shopping ou une autre activité aussi banale. Une
fois de plus, j’éprouvai cette impression de chanceler, de sentir le sang
clapoter à l’intérieur de ma tête, comme lorsque le crâne dans le bocal
s’adressait à moi tout bas. L’impression que les paramètres se modifiaient,
que les vieilles certitudes vacillaient. Cachottier et sournois, voilà ce
qu’avait dit le crâne à propos de Lockwood. Je n’en croyais pas un mot,
bien sûr. Pourtant, je vivais avec lui depuis un an et c’était la première fois
que je l’entendais prononcer le nom de cette Flo Bones.
– Cette voleuse de reliques…, dis-je. Comment l’as-tu connue ? Tu ne
m’as jamais parlé d’elle.
– Flo ? Je la connais depuis longtemps. Ça date de l’époque où j’ai
débuté.
– Mais ces individus sont des… Ils agissent en dehors de la loi, non ? Et
les agents n’ont pas le droit de fraterniser avec eux.
– Depuis quand obéis-tu aux règles du DERCOP, Luce ? Nous avons
besoin de toute l’aide possible dans cette affaire. Nous faisons la course
contre Kipps. En outre, je m’aperçois que cette mission est plus dangereuse
et complexe que je ne le croyais.
– Tu parles du miroir, je suppose.
Je revoyais encore le cadavre dans le cimetière : les yeux exorbités, la
bouche déformée par un rictus de terreur.
– Le miroir, oui, mais il n’y a pas que ça. Barnes ne nous dit pas tout.
Nous ne sommes pas en présence de n’importe quelle Source ancienne,
voilà pourquoi le rôle de George est si essentiel. (Lockwood s’étira
langoureusement sur la banquette du taxi.) Rassure-toi, Flo est quelqu’un de
bien. Elle n’est pas aussi sauvage que ses congénères. Elle acceptera de te
parler, même si elle est un peu grognon. Il suffit de savoir s’y prendre.
D’ailleurs, ça me fait penser que…
Lockwood se pencha brusquement en avant, souleva le bouquet de
lavande qui se balançait devant le panneau vitré et s’adressa au chauffeur à
travers le guichet :
– Serait-il possible de faire un arrêt à la station de Blackfriars… Devant
le marchand de journaux, vous voyez ?… Oui. (Il se retourna vers moi et
me sourit.) Il faut qu’on achète des rouleaux de réglisse.
Entre les ponts de Blackfriars et de Southwark, qui relient le centre de
Londres à l’ancien quartier de Southwark, la Tamise bifurque peu à peu
vers le sud-est. Là, le courant ralentit légèrement, et à marée basse, une
large bande de vase apparaît sous le versant sud du pont de Southwark, à
l’endroit où les sédiments charriés par le fleuve s’accumulent dans le coude.
Lockwood me montra cette « plage » alors que nous traversions le pont
dans la lumière du soleil couchant.
– Elle doit se trouver quelque part par là, dit-il. À moins qu’elle n’ait
changé ses habitudes, ce qui est à peu près aussi improbable que de la voir
changer de sous-vêtements. Elle commence sa nuit à Southwark Reaches, là
où le fleuve dépose tout un tas de détritus. Ensuite, elle descend vers l’aval,
en suivant la ligne de marée haute.
– Que cherche-t-elle ? demandai-je, même si j’avais une petite idée.
– Des os, des reliques, des objets engloutis, d’innombrables choses
qu’elle extrait de la vase.
– Elle m’a l’air charmante, dis-je. J’ai hâte de la rencontrer.
J’ajustai ma rapière d’un geste ferme.
– Surtout, vas-y doucement avec elle, m’avertit-il. D’ailleurs, le mieux,
c’est que tu me laisses parler. On peut descendre par là.
Nous nous faufilâmes par une ouverture dans le parapet et descendîmes
quelques marches de pierre collées au briquetage du pont dont l’arche
s’étendait maintenant au-dessus de nous. Il régnait une forte odeur de vase
et de pourriture. Nous atterrîmes sur un chemin pavé qui longeait la digue et
le suivîmes pendant quelque temps. Un lampadaire rouillé s’accrochait tel
un arbre mort au muret qui surplombait le fleuve. Derrière nous se
dressaient des entrepôts, sombres, semblables à des falaises. Un faible halo
de lumière rose orangé entourait la lampe, n’éclairant qu’une étroite volée
de marches qui s’enfonçait sous le muret.
Au-dessus et tout autour flottaient une brume humide et les premières
vagues du crépuscule. Lockwood dit :
– À partir de maintenant, on avance avec prudence. Il ne faut pas la
faire fuir.
Les marches plongeaient presque à la verticale vers le fleuve. Nous
apercevions la berge opposée : un serpent lumineux brisé, derrière lequel
apparaissait le grand fouillis gris des tours de Londres. C’était marée basse ;
le fleuve brillait d’un éclat terne, à l’infini.
Tout était calme.
Lockwood me donna un petit coup de coude et tendit le doigt. Une
lanterne se déplaçait sur le banc de vase : une lumière orange frôlait le sol.
Son reflet, qui semblait courir sous la lanterne, aussi diffus qu’une Ombre,
balayait d’une lueur pâle et humide les galets, les algues et tous les détritus
rejetés par le fleuve : du bois, du plastique, des fragments de métal, des
bouteilles, des objets détrempés et pourris. Une silhouette voûtée marchait
lentement à l’aplomb de la lanterne, qu’elle protégeait de son corps, comme
pour la dissimuler jalousement aux regards. Elle progressait avec une
détermination méthodique, s’arrêtant parfois pour ramasser quelque chose
parmi les débris. Un gros sac qu’elle traînait derrière elle traçait un sillon
irrégulier dans la vase. Était-ce pour cette raison, ou à cause de son corps
voûté et arrondi, que cette créature ressemblait à un escargot géant sorti du
fond de la Tamise ?
– C’est à ça que tu veux parler ? chuchotai-je.
Lockwood ne répondit pas. Mais il descendit les marches menant au
fleuve. Je le suivis. Au milieu de l’escalier, les marches devenaient
glissantes à cause de la mousse humide. Arrivé sur la première, Lockwood
n’alla pas plus loin. Il leva la main et s’écria, à travers l’étendue déserte et
obscure :
– Hé, Flo !
Tout là-bas, dans la vase, la silhouette se figea. Je devinai que le visage
livide nous regardait.
Lockwood s’écria de nouveau :
– Flo !
– Et alors ? J’ai rien fait de mal !
Cette réponse, prononcée d’une voix aiguë et éraillée, nous parvint
difficilement. La logique aurait voulu que l’on se rapproche, mais
Lockwood se montrait prudent. Il demeura sur la première marche.
– Flo ! C’est Lockwood !
Silence. La silhouette se redressa brusquement. L’espace d’un instant, je
crus qu’elle allait s’enfuir. Mais la voix s’éleva de nouveau, faible, hostile,
méfiante.
– C’est toi ? Qu’est-ce que tu veux, nom d’un chien ?
– Tout va bien, me glissa Lockwood. Elle est de bonne humeur.
Il se racla la gorge et lança :
– On peut se parler ?
Pendant quelques secondes, nous n’entendîmes que les clapotis du
fleuve sur la berge.
– Non. Je suis occupée. Fiche le camp !
– Je t’ai apporté de la réglisse.
– Hein ? Tu essaies de m’acheter maintenant ? Apporte plutôt de
l’argent !
Nouveau silence. Uniquement le bruit de l’eau. Au loin, dans la brume,
je vis la tête se pencher sur le côté.
– Quel genre de réglisse ?
– Viens donc voir !
La silhouette marcha rapidement vers nous en creusant un sillon dans la
vase. C’était une sorcière boiteuse, une harpie issue d’un cauchemar
d’enfant fiévreux. Mon cœur battait à tout rompre.
– Euh… qu’est-ce qui se serait passé si elle n’avait pas été de bonne
humeur ? demandai-je.
– Il vaut mieux ne pas le savoir. Un jour, je l’ai vue balancer un agent
dans le fleuve, une fille, dit Lockwood. Elle l’a soulevée par une jambe et
l’a expédiée dans l’eau, direct. Pourtant, ce jour-là aussi, elle était de bonne
humeur. Ne t’inquiète pas, tu vas lui plaire. J’en suis presque sûr. Ne parle
pas trop, c’est tout, et garde tes distances pour éviter un coup de couteau.
Laisse-moi faire.
La créature s’approcha en traînant son sac et en tenant la lanterne
devant elle. J’entrevis une main pâle et crasseuse, le haut d’un chapeau de
paille cabossé. Ses grandes bottes produisaient des bruits de succion dans la
vase. Instinctivement, Lockwood et moi remontâmes d’une marche. Un
gémissement, accompagné d’un juron, et le gros sac s’envola pour atterrir
sur les pierres à nos pieds. La silhouette se redressa alors et leva les yeux
vers nous. Dans la lumière de la lanterne, je pus découvrir son visage.
La première surprise, maintenant qu’elle s’était débarrassée de son
fardeau, fut de constater qu’elle était grande : une demi-tête de plus que
moi. Difficile d’en dire davantage sur son physique (et tant mieux, songeai-
je : aucune personne saine d’esprit n’aurait eu l’idée d’aller regarder sous
ces vêtements). Elle portait une grande doudoune bleue, d’une saleté
indescriptible, qui lui descendait presque jusqu’aux genoux. Le bas était
durci par une bande de vase séchée. La fermeture éclair ayant disparu, on
apercevait dessous un petit bout de cou crasseux, un col de chemise noirci,
un pull informe rapiécé qui pendait sur un vieux jean délavé. Elle avait des
pieds plus grands que toutes les femmes que j’avais connues ou bien elle
avait enfilé des bottes en caoutchouc d’homme. Ou les deux. Les bottes, qui
montaient jusqu’aux genoux, étaient tournées vers l’extérieur comme des
pattes de canard et maculées de boue dégoulinante.
Une corde nouée deux fois autour de sa taille lui servait de ceinture.
Quelque chose pendait là, dans les profondeurs de la doudoune. Il pouvait
s’agir d’une épée : une arme prohibée quand on n’était pas un agent.
À en juger par sa démarche boitillante et sa silhouette informe, elle
aurait pu être extrêmement âgée, aussi éprouvai-je un second choc quand
elle repoussa le chapeau à large bord, libérant une couronne de cheveux qui
avaient la couleur et la raideur de la vieille paille, plantée sur un large front
sale. La crasse s’était accumulée dans les rides qui le barraient et autour des
yeux. À cet égard, elle ressemblait à tous les vagabonds qui faisaient la
queue devant les asiles de nuit. Mais elle était jeune : moins de vingt ans.
Elle avait un petit nez retroussé, un visage large, des joues rosées, marbrées
de gris, et des yeux bleus brillants qui étincelaient dans la lumière de la
lanterne. Sa grande bouche affichait une moue méprisante, sa tête se tendait
vers l’avant de manière agressive. Elle me jaugea d’un seul regard, puis fixa
son attention sur Lockwood.
– Tu n’as pas changé, dit-elle. Toujours aussi chochotte, à ce que je
vois.
Lockwood sourit.
– Bonsoir, Flo. Tu me connais.
– Ouais. Et je vois aussi que tu n’as toujours pas les moyens de t’offrir
un costume à ta taille. Si tu veux un conseil, te penche pas trop vite avec ce
pantalon. Je croyais t’avoir dit que je ne voulais plus jamais te revoir.
– Ah bon ? Je ne m’en souviens pas. T’ai-je dit que je t’avais apporté
des rouleaux de réglisse ?
– Comme si ça changeait quelque chose. File-moi ça.
Lockwood sortit un sac en papier ; une main semblable à une patte
griffue s’en saisit et le fit disparaître aussitôt dans les profondeurs
indescriptibles de ses vêtements.
La fille renifla et demanda :
– C’est qui, cette catin ?
– Je te présente Lucy Carlyle, mon associée, dit Lockwood. Je tiens à
préciser d’emblée qu’elle n’a aucun lien avec le DERCOP ou la police, ni
avec l’Agence Rotwell. C’est un agent indépendant qui travaille avec moi,
et je pourrais remettre ma vie entre ses mains. Lucy, je te présente Flo.
– Salut, Flo, dis-je.
– Appelle-moi Florence Bonnard, je te prie, répondit la fille d’un ton de
bêcheuse. Je vois que tu t’es trouvé une autre poule de luxe, Lockwood.
Outrée, je clignai des yeux et m’exclamai :
– Pardonnez-moi, mais je viens de la classe ouvrière. Et quand vous
dites « une autre »…
– Écoute, Flo, je sais que tu es occupée…
Lockwood s’empressa d’intervenir, de sa voix apaisante, celle qu’il
utilisait dans les moments délicats, avec les clients irritables ou les
créanciers furieux qui venaient frapper à notre porte. Le grand sourire de
dix mille watts allait suivre, aussi sûrement que deux et deux font quatre.
– Je ne veux surtout pas te déranger, ajouta-t-il, mais j’ai besoin de ton
aide. Donne-moi juste quelques renseignements et je m’en vais. Un crime a
été commis, un jeune garçon a été blessé. On a une piste : c’est un voleur de
reliques qui a fait le coup, mais on ne sait pas où le trouver. Alors, on se
disait que tu pourrais peut-être nous aider.
Les yeux bleus s’étrécirent, les rides qui les encadraient disparurent
sous la couche de crasse.
– Remballe ton sourire, Lockwood. Ce voleur de reliques, il a un nom ?
– Jack Carver.
Un souffle de vent glacé parcourut la surface du fleuve et agita les
cheveux emmêlés de Flo Bones.
– Désolée. La loi du silence règne entre nous. On ne cafarde pas les
autres. C’est comme ça.
– C’est la première fois que j’entends ça. Je croyais, au contraire, que
vous étiez réputés pour votre rivalité à couteaux tirés et prêts à vendre vos
grands-mères respectives pour une bouchée de pain.
La fille haussa les épaules.
– Les deux choses sont pas incompatibles, si tu tiens à rester en vie.
(Elle agrippa le haut du sac en chanvre.) Bon, j’ai pas envie de me laisser
prendre par la marée du matin, alors fin de la discussion. Salut la
compagnie.
– Flo, je t’ai donné des rouleaux de réglisse.
– Ça suffit pas.
– Tu perds ton temps, Lockwood, dis-je. Elle a peur, ça se voit. Allez,
viens.
Je lui tapotai le bras et fis mine de remonter l’escalier. Le visage de la
fille était un ovale blanc levé vers moi soudain.
– Qu’est-ce que tu as dit ?
– Lucy, ce n’est peut-être pas une bonne idée… chuchota Lockwood.
Mais j’en avais assez de me taire. Cette Flo Bones me tapait sur les
nerfs et j’avais l’intention de le lui faire savoir. La politesse a parfois ses
limites.
– Laisse tomber, dis-je. Qu’elle continue à farfouiller tranquillement
dans la gadoue pendant que nous, on traque le type qui a assommé un
gamin et pillé une tombe. Il détient maintenant un objet qui menace tout
Londres. Chacun ses problèmes. Allez, viens.
Flo Bones bondit. Un souffle pestilentiel me fit dresser les cheveux sur
la tête. Elle se plaqua contre moi et colla son visage juste sous le mien. Je
me retrouvai projetée contre les pierres de l’escalier.
– J’apprécie pas tes paroles, cracha-t-elle.
– Je ne vous reproche rien, dis-je. Chacun a ses limites. La plupart des
gens préfèrent éviter le danger, quoi qu’il arrive. C’est comme ça. Je ne
voudrais pas que vous abîmiez votre manteau…
– Tu crois que je fuis le danger ? Tu crois qu’il n’y a aucun danger dans
ce que je fais ?
Une succession d’émotions dut passer sur son visage à cet instant –
colère, indignation… – mais à cause de l’obscurité, de la crasse et de sa
proximité malodorante qui me soulevait l’estomac, impossible de l’affirmer
avec certitude.
– Tu sais quoi ? dit-elle. (Elle se décolla de moi et redescendit l’escalier
en sautillant, agile malgré ses grandes bottes et ses épaisseurs de
vêtements.) Je vous propose un marché. Si vous faites quelque chose pour
moi, je fais quelque chose pour vous.
Elle retomba sur les galets, d’un pas léger, et récupéra sa lanterne.
– Accompagnez-moi, à moins que vous n’ayez peur de vous mouiller
les pieds. Ensuite, je vous dirai tout sur lui.
– Tu connais Jack Carver, alors ? dit Lockwood. Tu nous diras tout ce
que tu sais ?
– Oui. (Ses yeux pétillaient, sa bouche dessinait un large sourire.) Mais
d’abord, vous allez farfouiller dans la vase avec moi. Vous allez me filer un
coup de main. Y a un truc que j’ai pas réussi à faire.
Lockwood et moi échangeâmes un regard. Personnellement, le sourire
de folle de cette fille ne m’inspirait pas une confiance démesurée. Mais
nous n’avions guère le choix, si nous voulions progresser dans notre
enquête. Alors, nous sautâmes dans le sable.
Vingt minutes plus tard, mes chaussures étaient trempées et mes
collants aussi, jusqu’aux mollets. Trois fois j’avais trébuché et j’avais la
moitié d’un bras enveloppé d’une croûte de vase et de sable. Lockwood
était dans le même état, mais il supportait cette épreuve sans se plaindre.
Nous suivions la lanterne qui bondissait et se balançait devant nous comme
un feu follet, tandis que Flo Bones progressait à travers cette fange en
sautillant à droite et à gauche. Nous franchîmes la masse d’obscurité
humide et froide sous le pont et débouchâmes sur une vaste étendue libérée
par la marée, bordée par la digue qui formait une longue courbe sur notre
droite. La brume s’était épaissie. Sur la rive opposée, les quais sortaient de
l’eau telles des falaises noires en décomposition, informes. De faibles
lumières rouges et orange clignotaient au sommet et aux extrémités des
grues.
– On y est, annonça Flo Bones.
Elle leva sa lanterne. Deux rangées de grands poteaux de bois noir, d’au
moins quatre mètres de haut, émergeaient de la vase en suivant le tracé d’un
quai ou d’une jetée depuis longtemps disparue. Ils étaient recouverts
d’algues sombres, légèrement brillantes par endroits, des coquillages s’y
accrochaient également ; ils montaient plus haut que nous, jusqu’au niveau
des grandes marées. Sur notre gauche, les poteaux les plus éloignés
sortaient de l’eau, mais là où nous nous trouvions, le sable était mou et
rendu granuleux par des millions de minuscules cailloux.
Flo Bones semblait revigorée. Elle balança son gros sac par terre et
nous rejoignit en deux ou trois bonds.
– C’est ici. Il y a un truc que je veux, mais j’ai jamais réussi à m’en
emparer.
Lockwood sortit sa lampe et promena le faisceau autour de nous.
– Montre-nous, dit-il. Si c’est lourd, j’ai une corde dans mon sac.
Flo ricana.
– Oh, non, c’est pas lourd. C’est même tout petit. Mais pour l’instant, il
faut attendre. Bougez pas. J’en ai pas pour longtemps.
Sur ce, elle fila en direction du poteau le plus proche, le contourna, puis
fonça vers un autre en zigzaguant, sans cesser de glousser.
Je me penchai vers Lockwood.
– Tu es conscient, dis-je, qu’elle est complètement folle ?
– Elle est un peu bizarre, c’est certain.
– Et répugnante ! Arrrgh ! Tu t’es approché d’elle ? Cette odeur…
– Oui, je sais. Ça sent un peu fort.
– Fort ? J’ai encore les poils du nez qui frémissent. Et si…
Je me tus, sur le qui-vive.
– Que se passe-t-il, Lucy ?
– Tu sens ? demandai-je. Il va se passer quelque chose.
Je relevai ma manche : j’avais la chair de poule et des picotements dans
la nuque. Mon cœur battait deux fois plus vite. En tant qu’agent, on apprend
à écouter ces signes : les prémices d’une manifestation.
– La peur rampante, dis-je. Et le froid. Et aussi… (Je plissai le nez.)…
Tu sens cette odeur ? Les miasmes s’accumulent.
Lockwood renifla.
– À dire vrai, je croyais que ça venait de Flo.
– Non. Ce sont des Visiteurs…
Comme un seul homme, nous dégainâmes nos épées, sur nos gardes.
Plus loin, au milieu des poteaux, la lanterne bondissante de Flo
s’immobilisa. Nous entendions ses grognements. La brume formait des
tourbillons, la nuit naissante s’assombrit autour de nous. Les fantômes
apparurent.
12
Lockwood fut le premier à repérer l’apparition ; il a une meilleure
Vision que moi.
– Regarde là-bas, murmura-t-il. Tu vois ce poteau de l’autre côté, le
deuxième de la rangée ?
Je scrutai l’obscurité et les nappes de brume tournoyantes. Si je
regardais directement le poteau qu’il m’indiquait, je ne voyais rien. Mais si
je déplaçais légèrement mon champ de vision, vers le milieu du fleuve, je
distinguais alors une silhouette blanchâtre suspendue dans le vide près du
poteau. Extrêmement diaphane, la chose flottait là de manière agaçante,
comme une tache sur un objectif, un effet d’optique.
– Ça y est, je vois, dis-je. Pour moi, ça ressemble à une Ombre.
– Je suis d’accord, dit Lockwood, perplexe. Mais c’est étrange. Nous
sommes au bord de la Tamise… Toute cette eau vive.
Le Problème, ce grand mystère, se compose d’une infinité de petits
mystères, et l’un des plus étranges est sans doute l’aversion des Visiteurs,
de tous les types et de toutes les natures, pour l’eau fraîche et vive. Ils ne la
supportent pas, même en infime quantité, et ils sont incapables de traverser
un cours d’eau. C’est un paramètre précieux, que tous les agents ont mis à
profit un jour ou l’autre. George affirme avoir échappé à un Spectre en
ouvrant un tuyau d’arrosage et en se protégeant derrière son petit jet
crachotant. C’est également la raison pour laquelle de nombreuses
boutiques du centre de Londres sont bordées de caniveaux, et beaucoup
d’échanges commerciaux s’effectuent par bateau, d’un bout à l’autre de la
Tamise.
Pourtant, cette brume lumineuse était bien là, à une vingtaine de mètres
du fleuve seulement.
– C’est marée basse, dis-je. L’eau s’est retirée. La Source doit être au
sec.
– Oui, sans doute. En tout cas, je ne m’attendais pas à ça.
– Flo, si. Elle nous a bien eus. C’est un piège.
– Non.
La voix retentit dans mon oreille. Je sursautai et me cognai contre
Lockwood. Je pivotai, rapière à la main, et découvris Flo Bones avec son
regard mauvais à côté de moi. Elle avait couvert sa lanterne ; son visage
semblait flotter dans l’obscurité : une tête crasseuse, sans corps.
– C’est pas un piège, dit-elle d’une voix sifflante. C’est votre part du
marché. On doit farfouiller joyeusement dans la vase tous les trois. Où est le
problème ? Tu es un agent, non ? Tu n’as pas peur, hein ?
– De ça ? répondis-je. Une seule Ombre ?
– Oh, tu n’en vois qu’une seule ? (Sa bouche pincée et fripée fit la moue
et elle émit un reniflement de réprobation.) Bravo. Excellent. Tu as encore
des progrès à faire. Il y en a deux, pauvre idiote ! Il y en a une petite juste à
côté.
Je plissai les paupières pour sonder l’obscurité.
– Je ne la vois pas, dis-je. Vous inventez.
– Non, elle a raison, dit Lockwood. (La main en visière, il se concentrait
intensément.) Elle est très faible et informe, comme un nuage. La grande est
une femme portant un chapeau ou un châle… et une jupe à cerceaux… de
l’époque victorienne ou édouardienne peut-être.
– Exact, dit Flo Bones. C’est vieux, très vieux. Je penche pour une mère
et son enfant qui auraient sauté dans la Tamise. Un suicide et un meurtre.
Un drame ancien. Leurs ossements doivent se trouver sous ce quai. Et toi,
tu ne vois rien ? me demanda-t-elle directement. Eh ben dis donc.
– La Vision, ce n’est pas ma spécialité, répondis-je sèchement.
– Ah oui ? Dommage. (Sa tête bondit vers moi.) Assez papoté. J’ai
besoin de votre aide maintenant. Voici ce qu’on va faire. On s’approche du
poteau à pas feutrés, sans bruit, surtout pas de mouvement brusque qui
pourrait les alerter. Ensuite, c’est un jeu d’enfant. Vous les tenez à l’œil,
vous vous assurez qu’ils ne s’agitent pas, pendant que moi, je farfouille
avec mon fidèle couteau que voici…
Elle écarta l’ignoble doudoune et je découvris l’arme accrochée à sa
ceinture : une méchante lame incurvée qui se terminait par une curieuse
double pointe : on aurait dit un ouvre-boîte géant, ou bien une de ces petites
fourchettes en bois que l’on vous donnait pour manger des anguilles en
gelée – un gros modèle.
– Surveillez mes arrières, dit-elle. C’est tout ce que je vous demande.
Ça ne doit pas être profond. Je n’en ai pas pour longtemps.
Je laissai échapper une exclamation de dégoût.
– Si je comprends bien, dis-je, on doit monter la garde pendant que vous
creusez pour exhumer les os d’un enfant mort ? Que vous espérez vendre
ensuite au marché noir ?
Flo hocha la tête.
– Ouais, grosso modo c’est ça.
– Jamais de la vie. Lockwood…
Il me pinça le bras.
– Allons, Luce. Flo est une personne avisée. Intelligente. Elle a des
informations. Si on les veut, il faut l’aider. C’est aussi simple que ça.
Il me pinça le bras encore une fois.
Un grand sourire un peu niais était apparu sur le visage de Flo.
– Ah, Lockwood, dit-elle, tu as toujours su trouver les mots justes. C’est
une de tes principales qualités. Pas comme cette petite grognasse. Alors,
allons-y. Sus aux fantômes ! Pour la gloire.
Sans rien dire, Lockwood et moi vérifiâmes nos ceintures. Et nous
sortîmes nos rapières. Les Ombres sont généralement des apparitions
passives, trop occupées à revivre ou à se remémorer le passé pour prêter
attention aux vivants. Mais on ne peut jamais en être sûr, et apparemment,
Flo avait des raisons de se méfier. Pas à pas, posant les pieds sur les galets
avec la plus extrême prudence, nous nous approchâmes du grand poteau
noir.
Tout là-haut, au-dessus de nous, la chose blanche flottait dans le ciel
noir ; on aurait pu croire à un nuage de fumée, encadré par les étoiles.
– Pourquoi reste-t-elle si haut ? chuchotai-je.
Juste devant moi, Flo fredonnait d’un ton guilleret.
– Le quai se trouvait à ce niveau-là dans le temps. C’est de là-haut
qu’elle a sauté. Tu entends quelque chose ?
– Difficile à dire. Une femme qui soupire peut-être. À moins que ce ne
soit le vent. Et toi, Lockwood ?
– Je ne vois aucune lueur spectrale. Mais c’est logique, si elles sont
mortes dans l’eau vive. Par contre, je sens… (Il inspira à fond pour se
calmer.)… un poids énorme qui pèse sur moi. Toi aussi ? Un immense
chagrin…
– Oui, ça y est ! C’est un puissant malaise pour une Ombre.
Il stoppa net.
– Attends. Tu l’as vue bouger, Lucy ? J’ai cru apercevoir un
tremblement.
– Non, non, ça m’a échappé. Oh, regarde, Flo ! Où est passé son amour-
propre ?
Arrivée au pied du poteau, elle avait posé sa lanterne et s’était accroupie
pour creuser dans la vase avec son long couteau incurvé.
Lockwood me fit signe de reculer un peu. Sans quitter des yeux la
silhouette immobilisée juste au-dessus, il alla se placer derrière Flo.
Maintenant que nous étions plus près, le malaise s’était intensifié. Une
terrifiante mélancolie s’abattit sur moi. Mes épaules s’affaissèrent, mes
genoux flageolèrent. Des larmes me picotèrent les yeux, un sinistre
désespoir me noua l’estomac. Je le repoussai vivement : c’était un faux
sentiment. Dans une des poches de ma ceinture, je pris un chewing-gum
que je mastiquai furieusement pour me changer les idées. Jadis, il y a
longtemps, ce sentiment avait été bien réel : une tristesse devenue folie ou
affliction. Aujourd’hui, ce n’était plus qu’un écho, une force insipide et
hébétée qui s’accrochait à quiconque passait à proximité.
Flo Bones ne semblait pas particulièrement affectée cependant. Elle
creusait sur un rythme furieux, éjectant de gros tas de vase, s’arrêtant
régulièrement pour examiner quelque fragment pourri qu’elle avait exhumé.
Avant de le balancer.
Une onde sonore vint frapper mes tympans, je sentis un tremblement
dans l’air. Le soupir que j’avais perçu s’amplifia. Là-haut, près du sommet
du poteau, la tache blanchâtre s’intensifia, comme si elle avait gagné en
substance.
Cela n’avait pas échappé à Lockwood.
– Ça bouge au-dessus de nous, Flo.
Elle avait les fesses levées, la tête quasiment plongée dans le trou
qu’elle creusait. Elle ne prit pas la peine de se redresser.
– Tant mieux, ça veut dire que j’approche.
La présence dans les airs s’amplifia encore. Plus aucune trace du vent
qui soufflait sur le fleuve. Le poids dans mon cœur était douloureux,
enfoncé là comme une pierre. Le chewing-gum claquait dans ma bouche.
J’écoutais la lame du couteau racler la terre humide et malodorante,
j’observais du coin de l’œil la tache blanche suspendue : elle demeurait
obstinément informe, mais pour la première fois, je crus percevoir une
légère décoloration à côté : la silhouette diffuse d’un enfant.
Un frisson parcourut le plus grand des deux nuages. Lockwood fit un
pas en arrière, lentement.
– Je chauffe, déclara Flo. Je le sens.
– Ça bouge, Flo. On capte des signes d’agitation…
– Je chauffe…
Il se produisit une sorte de grincement, un craquement dans l’air. Je
reculai d’un mouvement brusque et en avalai mon chewing-gum. La forme
blanche descendit en piqué, le long du poteau, en direction de la tête de Flo.
Lockwood se précipita, rapière en avant pour lui barrer le chemin. La
silhouette se jeta en arrière et évita la trajectoire de la lame enduite d’argent.
J’eus la fugitive vision d’une ample jupe à volants et d’une boucle de
cheveux semblable à de la fumée, alors qu’elle exécutait un saut périlleux
au-dessus de nos têtes et s’immobilisait à quelques pas de moi, tout près du
sol.
La fureur avait conféré un aspect solide à l’apparition. Il s’agissait
d’une grande femme mince, vêtue d’une robe à la mode d’autrefois : un
haut moulant et une large jupe à crinoline. Elle portait un bonnet pâle, d’où
s’échappaient de longues mèches de cheveux bruns qui masquaient à moitié
son visage, et autour du cou un collier de fleurs des champs. Des volutes de
lueur spectrale tourbillonnantes l’enveloppaient comme de hautes herbes
aquatiques qui ploient sous le courant. À côté d’elle, une minuscule
silhouette se blottissait contre ses jupes. Elles se tenaient par la main.
Je reculai d’un pas, la gorge sèche, en essayant de me remémorer la
posture que j’avais adoptée face à Esmeralda dans la salle d’escrime. Nous
n’avions pas affaire à une Ombre, mais à une Jeune Fille Froide, un
fantôme femelle qui survit à cause d’un deuil ancien. La plupart sont des
créatures mélancoliques et passives qui résistent à peine quand vous
essayez de localiser leur Source. Pas celle-ci.
Soudain, elle fonça droit sur nous. Ses cheveux étaient rejetés en arrière,
son visage une vision d’horreur livide, un masque figé, aux yeux noirs,
l’image de la folie hargneuse. Je fis tournoyer ma rapière, dans une tentative
désespérée pour me défendre. L’espace d’un instant, il me sembla être
entourée de mains pâles aux doigts griffus ; un hurlement strident me
martela les oreilles. Heureusement, la protection tint bond : la lame de la
rapière me protégeait. Et brusquement, plus rien ; au loin, sur l’étendue de
vase, deux formes floues et transparentes s’éloignaient en flottant : un tout
petit enfant et une femme en pleurs, suivie par la traîne de sa longue robe.
– Retournons au poteau, Lucy ! me lança Lockwood. Tu prends un côté,
je prends l’autre. Flo ! Parle-nous ! Comment ça se passe ?
– Si vous répétez encore une fois « Je chauffe », grognai-je, c’est moi
qui vous enterre dans le trou.
– J’approche du but, répondit-elle du tac au tac. On pourrait presque
dire que je suis tout près. J’ai déniché quelques petites choses qui pourraient
être intéressantes. Qui sait ? Quelle est la Source ?
Je contemplai l’étendue de vase, où les Visiteurs filaient, éclairés par
leur propre lueur diffuse. Soudain, sans ralentir, ils décrivirent un arc de
cercle et revinrent vers nous à toute allure.
– Je ne sais pas, mais ils ne veulent absolument pas que vous
l’emportiez, dis-je. Je vous en supplie, Flo, dépêchez-vous.
Accroupie près du trou dans la vase, Flo tenait plusieurs petits objets
dans ses mains jointes.
– Ce sont ces os ? s’interrogea-t-elle. Dans ce cas, celui-ci ou celui-là ?
Ou est-ce tout autre chose ? Ce drôle de cheval métallique ?
– Tu sais quoi ? lança Lockwood. Si tu emportais tout ?
Les silhouettes lumineuses se rapprochaient ; elles volaient au-dessus
des galets.
– J’ai pas envie d’emporter n’importe quelle vieille cochonnerie,
protesta la voleuse de reliques. J’ai des critères. Mes clients sont exigeants.
Mues par la haine et la fureur, les apparitions étaient penchées en avant.
De nouveau, j’aperçus le visage de la femme : la fine bouche noire, les yeux
écarquillés.
– Flo…
– Bon, bon, d’accord.
Elle reprit son gros sac et l’ouvrit d’un geste brusque ; une odeur
agréable et fraîche en jaillit. Elle fourra les vestiges à l’intérieur. Aussitôt,
les deux silhouettes lumineuses s’éteignirent en clignotant ; un souffle de
vent inoffensif vint mourir contre nous. Les pans du manteau de Lockwood
se soulevèrent, puis retombèrent doucement. La nuit était noire. Quand je
regardai le sommet du poteau, je ne vis que des étoiles.
Flo noua la ficelle de son sac. Je me laissai tomber sur le sable et posai
mon épée sur mes genoux.
– Dans le sac…, demanda Lockwood, appuyé contre le poteau. C’est…
– De la lavande, oui. Il est en plein. C’est plus efficace que l’argent.
Tant que l’odeur dure. Avec ça, ils vont se tenir tranquilles pendant un
moment. (Elle m’adressa un grand sourire.) Il s’est passé quelque chose ?
J’étais occupée, j’ai rien vu du tout.
– Vous saviez que ces Visiteurs allaient attaquer, dis-je. Pas vrai ? Vous
avez déjà essayé, hein ?
Flo Bones ôta son chapeau et gratta son crâne à travers sa tignasse
blonde.
– Tu n’es pas aussi idiote que tu en as l’air, on dirait. Bon, je crois qu’on
en a fini.
– Pas tout à fait, dit Lockwood d’un ton ferme. On a rempli notre part
du contrat. À toi maintenant.
À Londres, peu de restaurants restent ouverts le soir, et encore moins la
nuit, jusqu’aux heures qui précèdent l’aube. Toutefois, il existe quelques
endroits où les agents et les patrouilleurs peuvent manger un morceau, et
apparemment, les voleurs de reliques possédaient leurs repaires préférés
eux aussi. Flo choisit sans hésiter Le Lièvre et la Cravache, une auberge
située dans la ruelle la plus glauque de Southwark, où nous nous rendîmes
d’un bon pas.
Hélas, nous ne tardâmes pas à découvrir que ce n’était pas un endroit
fait pour nous ce soir-là. Trois fourgonnettes gris métallisé sur lesquelles
était peinte une licorne cabrée stationnaient devant l’entrée, en travers de la
chaussée. Une horde d’agents adultes de chez Fittes, accompagnés de
policiers armés et de maîtres-chiens du DERCOP, poussaient des clients
hors du pub, directement dans les fourgonnettes. Des échauffourées
éclatèrent. Certains hommes tentèrent de s’enfuir, ils furent rattrapés par les
chiens, immobilisés et tirés sur le sol. De là où nous nous étions cachés, à
l’extrémité de la ruelle, nous parvînmes à distinguer Kipps, Ned Shaw et
Kat Godwin, regroupés près de la porte de l’établissement.
Lockwood nous obligea à reculer dans l’obscurité.
– Ils embarquent tous les voleurs de reliques, murmura-t-il. Kipps
déploie sa nasse.
– Tu crois qu’il est au courant pour Jack Carver ? demandai-je. Je ne
pense pas que le gamin lui en ait parlé.
– Quelqu’un d’autre connaît peut-être le lien entre Carver et Neddles…
Quoi qu’il en soit, on ne peut pas faire grand-chose. Tu as un autre endroit à
nous proposer, Flo ?
Celle-ci était demeurée inhabituellement muette jusqu’à présent.
– Oui, chuchota-t-elle. Tout près d’ici.
Son second choix était un café situé à proximité de la station de
Limehouse, un établissement de nuit qui accueillait principalement
les patrouilleurs ayant fini leur service. Les portes et les fenêtres étaient
protégées par des grilles de fer et surmontées de lampes antifantômes
cabossées. À l’intérieur, une rangée de tubes en plastique présentait les
bonbons et les caramels dont raffolaient les clients les plus jeunes. Près de
la porte, un tableau de liège était tapissé de petites annonces, d’offres
d’emploi, d’avis d’objets trouvés et autres bouts de papier. Quelques
magazines et bandes dessinées tachées traînaient sur les tables en Formica.
Cinq enfants au teint gris, assis à des tables séparées, mangeaient et
buvaient en regardant dans le vide. Ils avaient déposé leurs grands bâtons
dans les râteliers disposés à l’entrée.
Lockwood et moi commandâmes des œufs brouillés, des harengs fumés
et du thé. Flo préféra du café et des toasts avec de la confiture. Nous
dénichâmes une table tranquille dans un coin.
Sous l’éclairage brutal du café, Flo paraissait encore plus sale. Quand
on lui apporta son café noir, elle entreprit d’y verser, lentement et
méthodiquement, huit cuillerées de sucre.
– Alors, Flo, dit Lockwood pendant qu’elle remuait ce mélange
poisseux. Parle-nous de Jack Carver. Dis-nous tout.
Elle hocha la tête, renifla et prit la tasse entre ses doigts noirs.
– Oui, oui, je connais Carver.
– Excellent. Tu sais donc où il habite ?
– Non.
– Tu sais où il traîne ?
– Non.
– Qui il fréquente ?
– Non. À part Duane Neddles, et vous me dites qu’il est mort.
– Tu connais ses passe-temps ? Ce qu’il fait quand il a un moment de
libre ?
– Aucune idée.
– Mais tu sais où on peut le trouver ?
Là, son regard s’éclaira. Elle but une gorgée de café, fronça les sourcils
et ajouta une autre cuillerée de sucre. Elle agita le sirop noir frénétiquement
pendant que nous attendions en l’observant. Le rituel s’acheva enfin. Elle
nous regarda tous les deux, posément.
– Non.
Je fis un geste en direction de ma rapière. Lockwood redressa une
serviette sur la table.
– Bon, dit-il en prenant sur lui. Quand tu affirmes connaître Jack
Carver, c’est une affirmation générale, vague, totalement inutile ?
Flo Bones porta la tasse à ses lèvres et avala la mixture d’un trait.
– Je connais sa réputation. Je sais ce qu’il fait des objets volés et je sais
comment lui faire parvenir un message. Autant de choses qui pourraient
vous intéresser.
Lockwood se renversa contre le dossier de sa chaise, les mains à plat sur
la table.
– Oui, en effet. Si c’est vrai. Mais comment peux-tu lui faire parvenir
un message, alors que tu ne le connais ni d’Ève ni d’Adam ?
– Laissez-moi deviner, dis-je. Vous allez le glisser dans un crâne en
décomposition que vous déposerez ensuite dans une tombe ouverte, à
minuit.
– Pas du tout. Je mettrai un mot là-bas, dit-elle en montrant le tableau de
liège près de la porte. C’est comme ça que les membres de ma profession se
contactent. Remarquez, ça arrive souvent, vu que chez nous, on est plutôt
du genre solitaire. Mais il y a plusieurs tableaux comme celui-ci qui
remplissent une certaine fonction. (Elle essuya son nez avec ses doigts, et
ses doigts sur sa doudoune.) Il y en a un au Lièvre et la Cravache, mais on
peut pas s’en servir.
Je fronçai les sourcils ; Lockwood, lui, semblait penser que c’était
faisable.
– Intéressant. J’ai envie d’essayer. Comment dois-je présenter la chose ?
– Adresse ton message à « La Confrérie des cimetières ». C’est comme
ça qu’on appelle les voleurs de reliques. Même si Carver ne le voit pas,
quelqu’un le verra à sa place et lui passera le mot.
– Ça ne nous servira à rien, dis-je. Il nous faut du concret. Que fait
Carver des reliques après les avoir volées ?
– Il les apporte à Winkman. Je peux avoir un autre café ?
– Pas question. Pas avant de nous avoir donné tous les détails. Ensuite,
vous aurez tout le café que vous voulez.
– Ou alors, on te servira un bol de sucre et tu pourras y ajouter une
petite cuillerée de café, dit Lockwood. Ce serait plus simple.
– Hilarant, dit Flo, sans sourire. Tu as toujours été un comique. Bon,
d’accord, je vais vous parler de Carver. Il y a deux types de collecteurs de
reliques. Il y a ceux, comme moi, qui suivent leur petit bonhomme de
chemin sans faire de bruit, en traquant les objets oubliés qui possèdent un
pouvoir psychique. On fait pas d’histoires et on n’en cherche pas non plus.
Et puis, il y a les autres. Ils sont trop impatients pour perdre du temps à
ratisser les plages. Ils aiment ce qui leur rapporte un bénéfice immédiat, et
peu importe si ces choses appartiennent à d’autres. Alors, ils écument les
cimetières et ils volent tout ce qu’ils trouvent. Ils n’hésitent pas à détrousser
les vivants également, même si cela veut dire…
Je la regardai.
– Quoi donc ?
– Les tuer. (Elle nous toisa avec une satisfaction pleine de mépris.) Leur
fendre le crâne, les égorger d’une oreille à l’autre ou bien les étrangler à
petit feu, si l’envie leur en prend. Et ensuite, ils leur fauchent ce qu’ils
possédaient. C’est leur façon de faire. Et ça vous choque, naturellement,
avec vos mains douces et vos visages blancs comme neige. Bref, votre
Carver, il fait partie des vautours. C’est un tueur. Je l’ai croisé dans des
endroits comme celui-ci, et je peux vous dire qu’il porte sur lui un parfum
de violence qui l’enveloppe comme une cape.
– Un parfum de violence ? répéta Lockwood. Comment ça ?
– Difficile à expliquer. Ça vient peut-être de l’étincelle dans ses yeux,
ou de la finesse cruelle de ses lèvres… ou même de sa façon de se tenir. Et
puis, je l’ai vu tabasser presque à mort un type un jour, uniquement parce
que l’autre l’avait regardé bizarrement.
Nous enregistrâmes ces informations en silence.
– On a appris qu’il est roux, avec le teint pâle, et qu’il s’habille toujours
en noir, dis-je.
– Exact. Et il est tatoué, à ce qu’il paraît. Des tatouages étonnants.
– Étonnants ? dis-je. Qu’est-ce qu’ils représentent ?
– Je peux pas te le dire. Tu es trop jeune.
– On affronte des fantômes toutes les nuits, comment est-ce qu’on peut
être trop jeunes ?
– Si tu ne devines pas, c’est ce que tu es trop jeune, un point c’est tout,
répliqua Flo. Ah, voilà vos harengs fumés. Un autre café, s’il vous plaît, ma
jolie. Et il faut remplir ce sucrier.
– Il n’y a donc que des voleurs, des pilleurs de tombes et des brutes
dans ce milieu ? demandai-je une fois la serveuse repartie. J’ai l’impression
que la collecte de reliques est une activité peu ragoûtante.
Flo me foudroya du regard.
– Ah oui, tu trouves ? C’est pire que ce que vous faites ? Tu aimerais
mieux que je fasse un métier légal, comme ces pauvres gamins, là ? (D’un
mouvement de tête elle désigna les patrouilleurs affalés devant leurs tables,
épuisés et abattus.) Non merci ! Me faire exploiter par une grosse société ?
Gagner des clopinettes et passer la nuit dehors, dans le froid, armée d’un
bâton, pour guetter les Spectres ? Je préfère encore marcher dans la vase,
flemmarder et regarder les étoiles, à ma guise.
– Je comprends, dit Lockwood. Pour les étoiles, surtout.
– Ouais, parce que tu as été formé par Sykes le Fossoyeur. Tu as été à
bonne école. Rester indépendant. Un franc-tireur. N’obéir à personne.
– Vous connaissez l’ancien maître de Lockwood ? demandai-je.
L’étonnement (et un léger ressentiment) perçait dans ma voix. À
l’évidence, Flo en savait beaucoup plus que moi sur le passé et l’éducation
de Lockwood.
– Ouais, dit-elle. Je me tiens informée. J’aime bien lire les journaux,
avant de me torcher avec.
Je m’arrêtai au moment d’avaler une bouchée de harengs fumés.
Visiblement, le toast de Lockwood resta bloqué dans sa main.
– C’est triste que ce pauvre Sykes soit parti de cette façon, ajouta Flo,
imperturbable. Mais d’après ce que j’ai entendu dire, la réussite de ton
agence continue à faire enrager le DERCOP. C’est ce qui m’a poussée à
vous aider ce soir.
– Vous voulez dire que vous nous auriez aidés quoi qu’il arrive ?
demandai-je. Sans même qu’on vous accompagne ?
– Oh, certainement.
– Contente de le savoir.
– Parle-nous de ce Winkman, dit Lockwood. J’ai déjà entendu des
rumeurs à son sujet, mais…
Flo prit son second café et un sucrier plein.
– Winkman, Julius Winkman précisément, est un des plus gros receleurs
de Londres, doublé d’un homme très dangereux. Il tient une petite boutique
à Bloomsbury. On ne peut plus respectable en apparence, mais si tu as
déterré un truc dans un cimetière, si tu l’as volé dans une maison de
Mayfair ou si tu l’as acquis de manière un peu louche, c’est lui qu’il faut
aller voir. Il paie bien, vite, et il a le bras long. Il a des clients dans toute la
ville, des gens qui ont du fric et qui posent pas de questions. Si Carver
détient cet objet que vous cherchez, il ira d’abord voir Winkman. Et si
Winkman l’achète, il organisera une vente aux enchères secrète, en
réunissant ses meilleurs acheteurs. À mon avis, il ne l’a pas encore fait. Il
va vouloir en tirer le maximum.
Lockwood avait fini son assiette.
– Enfin une piste. Cette boutique de Bloomsbury, où se trouve-t-elle au
juste ?
Flo haussa les épaules.
– Hé, Locky, je te déconseille de te frotter à Winkman, pas plus qu’à
Carver. Y en a qui ont essayé de le doubler, on n’a jamais retrouvé leurs
restes. Sa femme ne vaut pas mieux que lui, et leur fils est une vraie terreur.
Un bon conseil : évite cette famille.
– Il me faut quand même cette adresse, dit Lockwood. Je veux savoir où
ont lieu ces ventes aux enchères secrètes.
– J’en sais rien. Vu qu’elles sont secrètes. L’endroit change tout le
temps. Mais je peux me renseigner, peut-être, à condition que vos amis de
chez Fittes aient laissé quelques voleurs de reliques dans les rues.
– Ce serait formidable. Merci, Flo. Nous sommes fiers de toi. Luce, tu
as toujours de l’argent sur toi. Ça ne t’ennuie pas d’aller payer ? Et pendant
que tu y es… (Il jeta un regard en direction du tableau de liège.)…
demande-leur s’ils ne peuvent pas nous prêter un papier et un crayon.
13
Le Palais des Antiquités de Bloomsbury, également connu sous le nom
de Chez Winkman, se trouve dans Owl Place, une ruelle qui se faufile entre
Coptic Street et Museum Street dans le centre de Londres. C’est un petit
passage sans chic, biscornu, qui accueille uniquement trois commerces :
une pizzeria au coin de Coptic, un voyant chinois, dont l’étroite porte vitrée
disparaît dans l’ombre d’un auvent en bambou et en papier, et enfin, une
large façade percée de deux fenêtres en saillie qui accueille le Palais des
Antiquités.
Les fenêtres de la boutique sont basses et à meneaux. L’intérieur est
plongé dans une pénombre permanente. Toutefois, on aperçoit des objets de
toutes sortes : une statue équestre dans le style grec (un pied de devant est
cassé), un vase romain, un cabinet en acajou, un masque mortuaire japonais
avec un sourire jusqu’aux oreilles. Des autocollants apposés sur la porte
indiquent quelles cartes de crédit sont acceptées, y figurent également les
heures d’ouverture qui s’étendent au-delà du couvre-feu. Il n’y a pas de
barreaux antifantômes sur la porte ni aucune autre protection apparente.
M. et Mme Winkman, qui habitent au-dessus de la boutique, semblent ne
pas en avoir besoin.
À trois heures et quart de l’après-midi, le lendemain de notre rencontre
avec Flo Bones, deux touristes adolescents, un garçon et une fille, sirotant
des Coca dans des gobelets géants, abandonnèrent le soleil éclatant de
Museum Street pour pénétrer dans cette ruelle sombre. La fille portait un T-
shirt Véritables histoires de fantômes, une large jupe mi-longue et des
sandales. Le garçon, lui, portait une chemise en coton bleu, un gigantesque
bermuda et des baskets. L’un et l’autre avaient chaussé des lunettes noires.
Ils marchaient d’un pas décontracté en plaisantant bruyamment et en riant.
Soudain, comme s’ils obéissaient à une impulsion, ils s’arrêtèrent
devant la vitrine de l’antiquaire pour contempler cette collection d’objets
poussiéreux. Le garçon donna un petit coup de coude à la fille et montra la
porte de la boutique. La fille hocha la tête. Ils poussèrent la porte et
entrèrent.
En élaborant ce plan pour enquêter incognito, Lockwood et moi avions
conscience de courir des risques. Flo nous l’avait bien fait comprendre. La
veille au soir, en guise d’ultime faveur, elle nous avait montré la boutique,
de loin. Après quoi, elle s’était enfuie dans la nuit, ne laissant derrière elle
qu’une vague odeur corporelle. Elle refusait d’approcher davantage.
Nous, en revanche, nous nous étions enfoncés dans la ruelle, à pas
feutrés, jusqu’à apercevoir la lueur tremblotante d’une lampe à gaz dans la
fenêtre en saillie de gauche, là où le masque mortuaire, accroché juste au-
dessus, ressemblait à la tête sanglante d’une Jeune Mariée Flottante. Pour
Lockwood, cette lumière servait de signal. Il avait très envie de rester là,
aux aguets, mais nous tombions de fatigue. Il était très tard et nous avions
peu dormi la nuit précédente. Alors, nous avions quitté Bloomsbury pour
rentrer à la maison, où nous avions fait la grasse matinée. Quand nous
étions redescendus, le soleil frappait les carreaux presque à angle droit.
George était déjà sorti. Dans la cuisine, nous avions trouvé un mot
griffonné sur la nappe en papier blanc qui couvrait la table. Notre nappe à
réfléchir. Il y a toujours quelques crayons qui traînent et nous nous servons
de cette nappe pour les notes, les listes de courses, les messages et les
gribouillages. Et également pour dessiner les Visiteurs que nous avions vus.
Coincé entre un plateau ayant contenu des beignets, un emballage de
hamburger et deux tasses à thé sales, le message suivant nous attendait :
Parti en chasse ! Du nouveau ! À plus tard. G.
À côté, ces griffonnages mystérieux :
80° 15 min Pas de réaction
100° 15 min Rien
120° 15 min Rien
150° 6 min Ecto. Bouge. Visage se forme
12 min Bouche bouge. Expressions (grossières)
RACHETER DES CHIPS
Nous avions étudié ces notes énigmatiques pendant quelques instants.
Puis Lockwood s’était dirigé vers le four. Il l’avait ouvert lentement pour
découvrir le bocal à fantôme coincé à l’intérieur. La surface du verre était
légèrement noircie par endroits. L’ectoplasme était presque transparent et le
crâne au milieu apparaissait nettement. On distinguait même les petites
fissures dans l’os, les taches brunes sur les dents.
C’était la première fois que nous revoyions le crâne depuis la dispute
provoquée par ses commentaires, deux soirs plus tôt. J’avais jeté un regard
inquiet à Lockwood, qui faisait un vague effort pour sortir le bocal du four,
sans me regarder. Finalement, il s’était redressé en passant sa main sur son
visage.
– Je n’ai pas la force de réfléchir à ça pour le moment, avait-il dit. Les
expériences de George deviennent incontrôlables. Rappelle-moi de lui en
toucher un mot ce soir.
Avant cela, d’autres questions réclamaient notre attention, et Lockwood
avait déjà pris sa décision. Concernant Jack Carver, nous ne pouvions pas
faire grand-chose de plus dans l’immédiat pour retrouver sa trace. La veille
au soir, Lockwood avait laissé un message sur le tableau du café, adressé à
« La Confrérie des cimetières ». Quiconque possédait des informations
relatives à un « incident récent » survenu au cimetière de Kensal Green,
disait-il, était prié de nous contacter. Nous offrions une récompense. Bien
entendu, Carver ne se manifesterait pas en personne, mais étant donné que
la moitié des voleurs de reliques semblaient à couteaux tirés, il était
possible que quelqu’un d’autre nous fournisse des renseignements. De son
côté, Flo avait promis de nous alerter si elle apprenait qu’une vente aux
enchères secrète devait avoir lieu dans les prochains jours. Par ailleurs, nous
connaîtrions bientôt le résultat des recherches de George. Autrement dit,
nous avions la situation bien en main.
Ne restait que la boutique de Winkman.
La logique voulant que Carver ait déjà remis le miroir à Winkman,
Lockwood estimait que ça valait la peine d’enquêter sur le magasin
d’antiquités. Dans le meilleur des cas, nous saurions où était le miroir. Au
pire… étant donné la réputation de ce receleur, il valait mieux ne pas penser
à ça. Mais nous irions sur place déguisés, et nous nous abstiendrions de
toute action dangereuse. Tout se passerait bien. Et donc, habillés en
touristes estivaux, nous avons pris le métro jusqu’à Bloomsbury.
Une clochette suspendue au-dessus de la porte dansa et tinta
furieusement lorsque nous entrâmes dans la boutique. L’intérieur, frais et
sombre, sentait la poussière et l’encaustique. Le plafond était bas. Derrière
nous, le soleil frappait les carreaux en losange, traversait les voilages tachés
et étirait ses rayons brisés sur le vieux plancher éraflé. La pièce était une
forêt de tables, de vitrines, de chaises empilées et d’objets hétéroclites.
Devant nous se dressait un comptoir derrière lequel se tenait une femme
aussi imposante et menaçante que la statue de quelque dieu oublié. Elle était
occupée à faire briller une figurine en verre avec un petit bout de tissu. Le
sommet de sa mise en plis bouffante frôla le plafond quand elle se redressa
pour nous regarder.
– Je peux vous aider ?
– On jette juste un coup d’œil, merci, dis-je.
Je la jaugeai rapidement : c’était une femme solidement charpentée
d’une petite cinquantaine d’années. Sa taille et sa peau rose me rappelaient
ma mère. Elle avait de longs cheveux très blonds et très teints, des sourcils
épilés, une bouche aux lèvres fines, des yeux bleu-gris. Elle portait une robe
à fleurs qui soulignait sa forte poitrine, avec une ceinture assortie. De prime
abord, elle paraissait molle et bien en chair ; mais à y regarder de plus près,
elle dégageait une impression d’efficacité brutale.
Nous savions à qui nous avions affaire. Flo nous avait fourni son
signalement. Il s’agissait de Mme Adelaide Winkman. Son mari et elle
possédaient cette boutique depuis vingt ans, depuis que leur prédécesseur
avait été écrasé accidentellement par une statue érotique indienne.
– C’est une chouette boutique que vous avez là, dit Lockwood.
Il forma une petite bulle rose avec son chewing-gum. Quand elle éclata
bruyamment, il se remit à mastiquer, avec un grand sourire.
La femme dit :
– Vous pouvez ôter vos lunettes de soleil. La lumière est tamisée pour
protéger certains objets fragiles.
– Oui, bien sûr. Merci, dit Lockwood. (Mais il n’ôta pas ses lunettes, et
moi non plus.) Tout ça est à vendre, alors ?
– Pour ceux qui ont de l’argent, répondit la femme.
Elle reporta son attention sur ses gros doigts roses qui massaient
délicatement la figurine avec le morceau de tissu.
Lockwood et moi fîmes le tour de l’endroit, en essayant de prendre un
air désœuvré, tout en enregistrant chaque détail. Cette boutique abritait un
curieux mélange d’objets de valeur et de camelote. Un cheval à bascule
dont les taches blanches avaient jauni avec les années, un mannequin de
tailleur à moitié rongé par les mites, posé sur un pied en bois vermoulu, une
machine à laver ancestrale en métal, avec deux tambours, une radio en
bakélite, trois étranges poupées victoriennes aux grands yeux vitreux. Elles
m’arrachèrent un frisson. Même à l’époque, elles devaient flanquer la
frousse aux gamins, pensai-je.
Sur la gauche, un rideau noir en accordéon masquait partiellement un
encadrement de porte. Derrière, on devinait une sorte d’annexe, une pièce
plus petite. J’entrevis une bergère à oreilles d’où dépassait, sombre et
brillant, le sommet d’un crâne.
– Hé, elles sont hantées ? demanda Lockwood en montrant les poupées.
La forte femme ne leva même pas la tête.
– Non.
– La vache, on dirait pourtant.
– Il y a dans Coptic Street des boutiques qui vendent un large choix de
souvenirs bon marché, dit-elle. Elles sont certainement plus adaptées à vos
moyens que…
Elle laissa sa phrase en suspens.
– Merci. Mais on ne cherche pas à acheter, hein, Suse ?
– Non.
Je pouffai et tétai bruyamment ma paille.
Nous continuâmes à errer entre les objets pour bien observer les lieux. Il
y avait deux issues au niveau de la boutique : une porte ouverte derrière le
comptoir qui donnait sur les appartements (j’apercevais un couloir étroit
avec un tapis persan élimé et des photos sépia aux murs), et la pièce à
moitié dissimulée par le rideau noir. Celle-ci était occupée, comme
l’indiquèrent un froissement de journal et un reniflement d’homme.
Mais je ne m’arrêtai pas là. Comme à mon habitude, j’écoutai
également les choses cachées. Et il y avait quelque chose entre ces murs,
assurément. C’était diffus, pas vraiment un bruit. Un très faible
bourdonnement peut-être, replié sur lui-même, attendant qu’on le libère. Le
miroir ? Je me souvins du bruit que j’avais entendu dans le cimetière,
semblable au bourdonnement d’innombrables mouches. Ce n’était pas tout
à fait similaire. En tout cas, ça venait de très près.
Lockwood et moi nous rejoignîmes dans le coin le plus éloigné du
rideau. Nos regards se croisèrent. Nous n’échangeâmes pas un mot, mais
Lockwood me fit un signe avec ses mains, en veillant à ce que son corps les
dissimule aux yeux de la géante derrière son comptoir. Nous avions mis un
code au point avant de venir ; un doigt levé : on s’en va. Deux doigts : il
avait découvert quelque chose. Trois doigts : il avait besoin d’une diversion.
Et devinez quoi ? Il me montra trois doigts. Je devais improviser un
numéro. Lockwood m’adressa un clin d’œil et repartit vers le coin opposé
de la boutique.
Je jetai un coup d’œil en direction de la femme derrière le comptoir.
Entre ses mains, le bout de tissu décrivait de petits cercles, encore et encore.
Nonchalamment, je glissai la main dans la poche de ma jupe.
C’est incroyable le bruit que peuvent faire une dizaine de pièces de
monnaies quand on les fait tomber sur un plancher. Ce vacarme soudain,
l’écho… Moi-même je sursautai.
Des pièces roulèrent sous les tables, entre les pieds des chaises, sous les
socles des statues. Derrière son comptoir, la femme leva brusquement la
tête.
– Que se passe-t-il ?
– Zut, mes pièces ! Ma poche est déchirée !
Sans attendre, je plongeai à terre et rampai sous la table la plus proche,
maladroitement, heurtant les pieds pour faire trembler et tinter les vitrines
de bijoux posées dessus. Je me faufilai ensuite entre deux statues africaines
représentant des oiseaux, des flamants ou quelque chose dans ce genre :
hauts sur pattes, avec de longs becs. Au-dessus de moi, leurs têtes
tanguaient dangereusement.
– Assez ! Sortez de là-dessous immédiatement !
La femme avait quitté son comptoir. Je vis accourir ses gros mollets
roses et ses épaisses chaussures.
– Oui, oui, tout de suite. Je ramasse juste mes pièces.
Il y avait devant moi une lanterne orientale en papier. Elle paraissait
ancienne, fragile, et sans doute possédait-elle une grande valeur. Étant
donné que, théoriquement, il était possible qu’une pièce soit tombée dedans,
je la secouai avec vigueur en ignorant les râles de Mme Winkman, qui
s’agitait nerveusement derrière les tables pour tenter de venir jusqu’à moi.
Après avoir reposé la lanterne, je me retournai vivement, si bien que mes
fesses heurtèrent une colonne de plâtre sur laquelle trônait une sorte de vase
romain. Celui-ci tituba. Faisant preuve d’une dextérité étonnante pour une
personne de sa corpulence, la femme tendit une main qui ressemblait à un
jambon pour le retenir dans sa chute.
– Julius ! brailla-t-elle. Leopold !
Au fond de la boutique, le rideau noir s’écarta violemment. Quelqu’un
apparut et s’engagea d’un pas majestueux dans une allée entre les meubles.
Je vis deux jambes courtes et épaisses, moulées dans un pantalon en coton,
et des vieilles sandales en cuir. Sans chaussettes. Les pieds étaient velus, les
ongles jaunis, longs et fendus.
Une seconde plus tard, une deuxième paire de jambes – nettement plus
minces que les premières, mais identiques par la forme et vêtues de la
même manière – jaillit de la pièce du fond en trottinant.
Je fis semblant de ramper encore un peu plus sous la table pour
ramasser quelques pièces avec mes mains tremblantes, mais je savais que la
comédie était terminée. Je reculais déjà vers l’allée quand j’entendis une
voix grave et douce dire :
– C’est quoi, ce bazar, Adelaide ? Des enfants qui font les imbéciles ?
– Elle refuse de sortir de là-dessous, se lamenta Mme Winkman.
– Oh, je suis sûr qu’on va réussir à la convaincre, dit la voix.
– J’arrive ! m’écriai-je. Je voulais juste ramasser mes pièces.
J’émergeai de sous la table, couverte de poussière, le visage empourpré,
le souffle coupé, et me retournai pour leur faire face. La femme avait croisé
ses bras épais et me regardait avec une expression qui en temps normal
aurait suffi à me liquéfier. Mais pas là. C’était l’individu à côté d’elle qui
m’inquiétait. Julius Winkman.
J’eus tout d’abord l’impression d’un homme grand et fort, rapetissé par
un caprice de la génétique, à moins qu’il n’ait reçu un ascenseur sur la tête,
ou les deux. Il avait un corps trapu, endomorphe, avec une très grosse tête,
un cou massif et de larges épaules posées sur un torse volumineux. Ses bras
étaient énormes et velus, ses jambes courtaudes et arquées. Ses cheveux
noirs, très courts, étaient huilés et plaqués en arrière sur son crâne. Il portait
un costume gris dont les manches étaient roulées jusqu’aux coudes et une
chemise blanche sans cravate. Des poils drus dépassaient du col de sa
chemise. Il avait un gros nez et une grande bouche expressive. Détail
incongru : un pince-nez reposait en équilibre sur le bout de son nez. Bien
qu’il soit visiblement doté d’une force considérable, il était à peine plus
grand que moi. Je pouvais le regarder droit dans les yeux ; ils étaient grands
et sombres, ourlés de longs cils sensuels. Le reste de son visage était épais,
et son teint basané, une barbe naissante noircissait son menton fendu par
une fossette.
À côté de lui se tenait un garçon qui, à bien des égards, pouvait passer
pour sa version miniature. Lui aussi avait le physique d’une poire renversée,
les mêmes cheveux noirs gominés, la bouche de crapaud. Il portait le même
pantalon gris, et une chemise blanche moulante. Il y avait quelques
différences cependant : il n’avait pas de pince-nez et, heureusement pour
lui, moins de poils. Il avait hérité des yeux bleus perçants de sa mère. Planté
près de son père, il me regardait froidement.
– Qu’est-ce qui te prend de ramper comme ça partout dans ma
boutique ? demanda Julius Winkman.
À l’autre bout du magasin, derrière le trio, le rideau qui masquait la
pièce du fond tremblota, puis s’immobilisa.
– J’ai rien fait de mal, dis-je. J’ai perdu toutes mes pièces. (Je montrai
les preuves dans ma paume tendue.) C’est bon, je les ai presque toutes
récupérées. Vous pouvez garder les autres…
Sous leur regard collectif, mon sourire hésitant faiblit et s’en alla mourir
dans un coin.
– Euh… vous avez une jolie boutique, repris-je. Y a plein de trucs
chouettes. Je parie que ça vaut cher tout ça, non ? Ce cheval à bascule, par
exemple… Combien il coûte ? Deux cents au moins, je dirais. Très joli…
L’important, c’était de les inciter à parler, à garder leur attention fixée
sur moi.
– Et ce vase, là-bas ? Combien ça me coûterait, si je le voulais ? C’est
grec ? Romain ? C’est un faux ?
– Non. Laisse-moi te dire une bonne chose.
Julius Winkman se rapprocha soudainement, en levant un doigt velu,
comme s’il allait m’appuyer sur la poitrine. Ses ongles, à l’image de ceux
de ses orteils, étaient longs et cassés. Son haleine sentait la menthe.
– Laisse-moi te dire une bonne chose, répéta-t-il. Ici, c’est un commerce
respectable. Et nous avons une clientèle respectable. Les jeunes délinquants
qui fichent le bazar et qui causent des dégâts ne sont pas les bienvenus.
– Oui, oui, je comprends.
Maudit Lockwood ! La prochaine fois, c’est lui qui se chargera de faire
diversion. J’avançai d’un pas vers la sortie.
– Au revoir tout le monde.
– Pas si vite ! me lança Mme Winkman. Ils étaient deux. Où est passé
l’autre ?
– Oh, il a dû s’en aller, dis-je. Il a honte quand je me fais remarquer.
– Je n’ai pas entendu la porte.
Julius Winkman jeta un coup d’œil au fond de la boutique. Il avait le
cou si épais qu’il devait faire pivoter son torse pour regarder derrière lui. Il
esquissa un sourire. Il y avait dans ses yeux et sa bouche quelque chose de
féminin qui contrastait avec son apparence simiesque.
– Trente secondes, quarante peut-être, dit-il. Et on sera fixés.
– Désolée, dis-je, je ne comprends pas.
– Regarde sa main, papa ! s’exclama le garçon. Regarde sa main droite !
Cette remarque me laissa perplexe.
– Vous voulez voir mes pièces ?
– On s’en fiche de tes pièces, dit Julius Winkman. Bravo, Leopold !
Montre-moi ta main, sale petite menteuse, ou je te brise le poignet.
J’avais la chair de poule. Sans un mot, je tendis la main. Il la prit dans la
sienne. La douceur de ce contact m’horrifia. Il ajusta son pince-nez et se
pencha en avant. Il caressa délicatement ma paume.
– C’est bien ce que je pensais, grogna-t-il. Un agent.
– Je te l’avais bien dit, papa ! Pas vrai que je te l’avais dit ?
Les larmes me piquaient les yeux. Je les chassai en battant furieusement
des paupières. Oui, j’étais un agent. Et je ne me laisserais pas intimider. Je
retirai ma main.
– Je ne sais pas de quoi vous parlez, dis-je. Je suis entrée dans votre
boutique débile juste pour jeter un coup d’œil et je trouve que vous n’êtes
pas très aimables avec la clientèle. Laissez-moi tranquille.
– Tu es une très mauvaise comédienne, dit Winkman. Mais même si tu
étais une actrice de génie, ta main te trahirait. Il n’y a que les agents qui ont
ces deux cals dans la paume. J’appelle ça « les marques de rapière ». À
force de vous entraîner, toutes ces stupides séances d’escrime que vous
faites. N’est-ce pas ? Tu aurais dû y penser. Alors, on va attendre que ton
petit copain ressorte. (Il regarda la montre qui ornait son poignet velu.)
D’un moment à l’autre maintenant…
Il y eut un éclair derrière le rideau, suivi d’un cri de douleur. Quelques
secondes s’écoulèrent, puis le rideau s’écarta et Lockwood apparut, livide,
grimaçant, tenant les doigts de sa main droite dans sa main gauche. Il
inspira à fond pour se ressaisir. Il avança lentement dans l’allée et s’arrêta
devant les Winkman.
– Permettez-moi de dire que je suis très mécontent de votre accueil, dit-
il. Je faisais un petit tour dans votre boutique quand une décharge
électrique…
– Des enfants idiots qui jouent à des jeux idiots, dit Julius Winkman de
sa voix grave et douce. Qu’as-tu essayé d’ouvrir, petit, le secrétaire ou le
coffre-fort ?
Lockwood lissa ses cheveux en arrière.
– Le coffre.
– Qui est conçu pour administrer un léger châtiment électrique à
quiconque ne prend pas la peine de désarmer le circuit avant de toucher à la
porte. Le secrétaire possède un système de protection semblable. Mais tu as
perdu ton temps de toute façon car il n’y a rien qui puisse t’intéresser, ni
dans l’un ni dans l’autre. Qui êtes-vous, tous les deux, et pour qui
travaillez-vous ?
Je ne dis rien. Lockwood affichait un air aussi méprisant et dédaigneux
que cela est possible à quelqu’un qui porte un bermuda bigarré et a la main
en feu.
Mme Winkman secoua la tête. Plantée devant les fenêtres à meneaux,
elle paraissait plus grande que jamais. Sa silhouette imposante bloquait la
lumière.
– Julius ? Veux-tu que je verrouille la porte ?
– Découpe-les en morceaux, papa ! suggéra le garçon.
– Ce ne sera pas nécessaire, mes chéris.
Winkman nous observait. Le sourire était toujours là, mais derrière les
longs cils papillotants, le regard était dur comme la pierre.
– Je n’ai pas besoin de savoir qui vous êtes, dit-il. Peu importe. Je crois
deviner ce que vous voulez, mais vous ne l’aurez pas. Je vais vous dire une
bonne chose : dans tous mes commerces, je possède des systèmes de
défense pour lutter contre les individus indésirables. Le coup de la décharge
électrique est le plus inoffensif : grossier, certes, mais utile dans la journée.
La nuit, j’ai d’autres méthodes pour me débarrasser de ceux qui sont assez
fous pour s’introduire chez moi. Des méthodes plus efficaces. Parfois, mes
ennemis sont morts avant même que je descende. Vous comprenez ?
Lockwood hocha la tête.
– C’est très clair. Viens, Suse.
– Non, dit Julius Winkman. Pas comme ça. Vous ne sortirez pas d’ici de
cette façon.
Des mains puissantes comme des étaux se saisirent de nous, moi par
l’avant-bras, Lockwood par le col, et sans le moindre effort, Winkman nous
attira vers lui, avant de nous soulever de terre. Je poussai un cri de douleur.
Lockwood se débattit, en vain.
– Regardez-vous, dit Winkman avec mépris. Sans vos uniformes
ridicules et vos épées de chochottes, vous n’êtes que des gamins. Des
gamins ! Puisque c’est la première fois, je passe l’éponge. La prochaine
fois, je ne serai pas aussi clément. Leopold, la porte !
Le garçon s’empressa d’aller ouvrir la porte, en sautillant. La lumière
du jour se déversa dans la boutique et la clochette tinta gaiement. Julius
Winkman me souleva un peu plus haut, arma son bras et me balança dehors.
J’atterris lourdement et basculai vers l’avant, à genoux. Quelques secondes
plus tard, Lockwood retomba à côté de moi, rebondit sur les fesses et glissa
sur le trottoir dans un nuage de poussière. Derrière nous, la porte du Palais
des Antiquités se referma sans bruit. Mais fermement.
14
Une heure plus tard, deux jeunes touristes arrivèrent chez eux couverts
de bleus. D’un pas traînant, nous franchîmes le portail, remontâmes l’allée
et passâmes devant la cloche suspendue et la rangée de dalles de fer brisées
qui n’avaient toujours pas été réparées. Je m’appuyai contre le mur pendant
que Lockwood cherchait les clés.
– Comment va ta main ? demandai-je.
– J’ai mal.
– Et tes fesses ?
– Encore plus mal.
– Ça n’a pas très bien fonctionné, hein ?
Lockwood ouvrit la porte.
– Il fallait absolument que je voie ce qu’il y avait dans cette pièce
derrière le rideau. Le miroir s’y trouvait peut-être. Mais il n’y avait que des
tickets de courses de chevaux et des livres de comptes, et un puzzle
inachevé que ce gosse répugnant devait être en train d’assembler. Winkman
cache ailleurs tous les objets volés, de toute évidence.
Il soupira et remonta son immense bermuda, alors que nous avancions
dans le couloir.
– Néanmoins, reprit-il, j’estime que nous n’avons pas totalement perdu
notre après-midi. Nous avons vu quel genre de personnage est ce Winkman
et nous ne commettrons plus l’erreur de le sous-estimer. Je suis curieux de
savoir si George a eu plus de chance.
– Assurément !
La porte de la cuisine s’ouvrit à la volée.
George était assis à table, le visage rayonnant de vitalité, un crayon et
un gressin sortaient de sa bouche. Ses yeux s’écarquillèrent quand il
découvrit notre accoutrement.
– Nom d’une pipe ! C’est un bermuda que tu portes là, Lockwood, ou
bien tu essaies de t’envoler ?
Lockwood ne répondit pas. Arrêté sur le seuil de la cuisine, il
contemplait d’un air morose les sachets de chips, les tasses de thé, les
photocopies et les carnets ouverts qui jonchaient la table. Je mis la
bouilloire sur le feu.
– C’est un bermuda, confirmai-je. On a enquêté secrètement, mais ça ne
s’est pas très bien passé. Par contre, je vois que toi, tu n’as pas chômé. Tu
as du nouveau ?
– Oui, j’ai enfin progressé, dit George. La chaleur ! Voilà peut-être la
réponse : une bonne source de chaleur ! Mais pas la chaleur du soleil, non,
elle fait se ratatiner l’ectoplasme. Je parle de transfert thermique. Hier soir,
j’ai fourré le crâne dans le four et je peux vous dire que ça n’a pas tardé à
réveiller le fantôme. À cent cinquante degrés, l’ectoplasme a commencé à
tournoyer et à s’enrouler sur lui-même. En fait, c’est le nombre magique. Le
visage est apparu peu de temps après, et je crois sincèrement qu’il s’est mis
à parler ! Mais je ne l’entendais pas, évidemment. Il aurait fallu que tu sois
là pour ça, Luce. Toutefois, si je me fie à ce que j’ai lu sur ses lèvres, je
peux t’affirmer qu’il a un langage très imagé. Bref, j’ai fait un pas de géant
et je suis super content de moi.
Il se renversa sur sa chaise d’un air triomphant.
Quant à moi, je sentis monter une bouffée d’exaspération. Le crâne
m’avait parlé récemment, à la température de la pièce. Ces expériences sans
fin commençaient à me taper sur le système.
Lockwood, lui, se contentait de regarder George. Je sentais la tension
monter dans la pièce.
– Oui, dis-je, on a retrouvé le bocal dans le four ce matin. On était un
peu surpris… Mais en fait, je te parlais de l’enquête sur Bickerstaff.
– Oh, ne t’inquiète pas, j’ai du nouveau là-dessus aussi. (George mordit
dans son gressin d’un air satisfait.) Tu sais quel est le problème des fours ?
Ils ne les font pas assez grands. J’ai eu un mal de chien à faire entrer le
bocal, et maintenant il est coincé ! Franchement, c’est lamentable. Et si ça
avait été un gros rôti de Noël ?
– Oui, répondis-je froidement, ce serait vraiment bizarre, hein ?
Je dénichai trois tasses dans lesquelles je balançai des sachets de thé.
– N’empêche, ça pourrait être une avancée majeure, poursuivait George.
Imagine un peu, si on pouvait obliger les fantômes à nous parler, quand on
veut ? Joplin m’a confié que c’est le rêve des savants depuis toujours. Et si
pour cela, il suffisait d’avoir quelques grands fours et…
Soudain, Lockwood poussa un long cri et s’avança d’un pas énergique.
– Tu vas nous foutre la paix avec ce fichu crâne ? Ce n’est pas notre
priorité, George. Est-ce qu’on nous paie pour ça ? Non ! Représente-t-il un
danger immédiat pour les habitants de Londres ? Non ! Est-ce qu’on fait la
course contre Quill Kipps et son équipe pour résoudre ce mystère, et éviter
ainsi une humiliation publique ? Non ! Mais figure-toi que toutes ces choses
sont en train de se produire pendant que tu fais joujou avec des bocaux et
des fours ! Lucy et moi, on a risqué nos vies aujourd’hui, si ça t’intéresse.
Il reprit sa respiration. George le regardait comme s’il était hypnotisé.
– Tout ce que je te demande, ajouta Lockwood, c’est d’essayer, s’il te
plaît, de te focaliser sur cette affaire en cours… Alors ? Qu’en penses-tu ?
George repoussa ses lunettes sur son nez.
– Pardon, tu pourrais répéter ? C’est à cause de ce bermuda, je n’ai pas
pu me concentrer sur ce que tu disais.
La bouilloire se manifesta bruyamment, couvrant la brève réponse de
Lockwood. Je nous préparai trois tasses de thé à la hâte, en faisant tinter les
cuillères dans les tasses et en claquant la porte du réfrigérateur pour tenter
de meubler le silence qui suivit. Sans grand succès. L’atmosphère demeura
tendue. Alors, je servis le thé comme une domestique à la mine renfrognée
et montai dans ma chambre pour me changer.
Je pris mon temps. L’après-midi avait été éprouvant et cette rencontre
avec les Winkman m’avait secouée bien plus que je n’avais voulu le
reconnaître devant Lockwood. Le contact étonnamment doux de la main de
cet homme, la violence contenue dans ses gestes… Je regardais soudain ma
tenue ridicule de touriste avec un vif dégoût. Là-haut dans ma chambre sous
le toit, j’enfilai mes vêtements habituels : haut noir, jupe et leggings, sans
oublier mes grosses bottes. Une tenue d’agent, quoi. Une tenue qui ne
prêtait pas à rire. Ce n’était pas grand-chose, mais cela m’aida à me sentir
un peu mieux. Plantée devant la fenêtre, je contemplai le crépuscule, et le
silence qui régnait sur Portland Row.
Je n’étais pas la seule à être troublée, visiblement. L’irritabilité de
Lockwood était inhabituelle. À l’évidence, la nécessité absolue de récupérer
le miroir avant Kipps l’obsédait.
Vraiment ? Peut-être était-ce autre chose qui le tracassait. Le crâne, par
exemple. Le crâne et ses insinuations murmurées…
En redescendant, je m’arrêtai sur le palier du premier. Les chasse-esprits
et les protections antifantômes de Polynésie accrochés aux murs se
détachaient dans la pénombre. J’étais seule en haut. J’entendais les voix de
Lockwood et de George en bas dans la cuisine.
Elle était là, devant moi : la porte qu’il ne fallait pas ouvrir.
Il y a d’autres choses à craindre dans cette maison à part moi.
Je fus saisie d’une impulsion. Je m’approchai sur la pointe des pieds et
collai mes mains et une oreille contre le bois de la porte. Et je laissai mes
sens intérieurs prendre le contrôle. J’écoutai…
Non, il n’y avait rien. Franchement, je devrais ouvrir cette porte et jeter
un coup d’œil de l’autre côté, voilà tout. Qu’est-ce que je risquais ?
Je pouvais également me mêler de mes affaires et oublier les paroles
mensongères et manipulatrices de cette chose immonde dans son bocal ! Je
me décollai de la porte et dévalai l’escalier. Certes, je brûlais d’envie de
pénétrer un peu plus dans le passé de Lockwood, mais il existait d’autres
méthodes que l’espionnage. Flo avait parlé de ce vieux maître de
Lockwood, qui avait connu apparemment une fin horrible. Peut-être
pourrais-je suivre l’exemple de George et me rendre aux Archives un de ces
jours…
Mes deux compagnons étaient encore dans la cuisine, assis à table
devant leur tasse de thé. Toutefois, il avait dû se passer quelque chose
durant mon absence car des sandwichs au jambon et à la moutarde
s’empilaient maintenant au centre de la table, avec des bols de tomates
cerises, de cornichons et de laitue. Et des chips. Tout cela était très
appétissant. Je m’assis pour partager leur repas.
– Alors, ça va mieux ? demandai-je au bout d’un moment.
Lockwood émit un grognement.
– Je me suis excusé.
– Lockwood a dessiné l’objet qui a disparu du cercueil de Bickerstaff,
dit George. Tu sais, le truc qu’il a vu sur la photo. Qu’est-ce que tu en
penses ?
J’examinai la nappe. Le dessin n’était pas très bon car Lockwood ne sait
pas dessiner : trois ou quatre lignes parallèles avec des extrémités pointues.
– On dirait un fagot de crayons, dis-je.
– C’est plus gros que des crayons, précisa Lockwood. Ça ressemble
plus à des bâtons. Ça m’a fait penser à ces trépieds télescopiques que les
photographes du Times ont utilisés quand ils sont venus prendre des photos
de la tombe de Mme Barrett. (Il mordit dans un sandwich.) Mais ça ne nous
dit pas où est passé cet objet. Bref, parlons boulot. J’ai raconté à George,
grosso modo, ce qu’on a fait ces dernières vingt-quatre heures. Et il n’est
pas content.
– Pas du tout même, dit George. Je ne peux pas croire que vous ayez
débarqué dans la boutique de Winkman de cette façon. Si ce type est
comme vous le décrivez, c’était de l’inconscience !
– On était obligés de prendre une décision rapide, expliqua Lockwood
la bouche pleine. Bon, d’accord, ça n’a pas marché, mais ça aurait pu.
Parfois, George, il faut agir sans réfléchir. La vie, ça ne consiste pas
uniquement à se distraire avec des bocaux à fantômes et des bouquins. Non,
ne te mets pas en colère une fois de plus. Je dis ça comme ça.
– Moi aussi, je suis en première ligne, répliqua George. Qui est-ce qui
s’est retrouvé face à ce miroir hanté l’autre soir ? J’en ressens encore les
effets. C’est comme si quelque chose me tirait par l’esprit d’un coup sec
pour m’appeler. Je crois que j’ai bien failli connaître le même sort que
ce voleur de reliques qu’on a découvert mort, et franchement, ce n’est pas
une sensation agréable.
Il y avait deux petites taches rouges sur ses joues, il détourna le regard.
– En tout cas, reprit-il, mes « distractions » comme tu les appelles m’ont
permis de récolter pas mal de renseignements intéressants, et je pense que
vous ne serez pas déçus. Nous sommes plus avancés que Kipps et Bobby
Vernon maintenant, j’en suis sûr.
La nuit était tombée. Lockwood se leva pour aller fermer les stores de la
cuisine, repoussant l’obscurité du jardin. Il alluma une autre lampe et
s’enfonça dans son fauteuil.
– George a raison, dit-il. J’ai téléphoné à Barnes pendant que tu étais là-
haut, Luce. Kipps est à la traîne. Il n’a aucune piste, ni sur Jack Carver ni
sur le miroir. Les cellules du DERCOP sont pleines à craquer, elles
accueillent la moitié des voleurs de reliques de Londres, mais Carver n’est
pas parmi eux. Et aucun indice ne permet de savoir où il se cache. Barnes
est un peu frustré. Je lui ai dit que nous suivions une piste prometteuse.
– Tu lui as parlé de Winkman ? demandai-je.
– Non. Je ne veux pas que Kipps intervienne avec ses gros sabots. Cette
vente aux enchères secrète est notre meilleure chance, à condition que Flo
nous prévienne à temps.
– Où la cachais-tu cette Flo Bones ? demanda George. C’est un contact
très précieux, on dirait. À quoi elle ressemble ?
– Elle a une voix douce, à son image, dis-je. Très classe. Tu vois le
genre. Je pense que tu t’entendrais bien avec elle.
George remonta ses lunettes sur son nez.
– Ah oui ? Chouette.
– Bon, à toi maintenant, George, dit Lockwood. Qu’as-tu découvert sur
Bickerstaff et le miroir ?
George rassembla ses feuilles et les empila soigneusement à côté des
sandwichs restants. Il avait oublié sa contrariété et affichait maintenant un
air pénétré, très professionnel.
– Comme je m’y attendais, dit-il, les Archives nationales ne m’ont pas
fait faux bond. J’ai commencé par l’article de La Gazette de Hampstead que
nous a montré Albert Joplin, celui qui parle des rats. J’en ai fait une
photocopie que j’ai ici. Vous vous souvenez des grandes lignes. Notre
Edmund Bickerstaff travaille dans un sanatorium – une sorte d’hôpital pour
les personnes atteintes de maladies chroniques – à Hampstead Heath. Il
traîne une mauvaise réputation. Un soir, il organise une petite fête privée
avec des amis, et c’est à cette occasion qu’on retrouve son corps. Il a été
presque entièrement dévoré par des rats. Beurk ! Rien que d’y penser, je
n’ai même plus envie de mordre dans une de ces tomates cerises. Mais je
vais me forcer.
– L’article n’indique pas qu’il a reçu une balle dans la tête, dis-je en
revoyant le corps dans son cercueil de fer et le petit trou au milieu du front.
Il ne dit pas qu’il a été tué, puis dévoré ?
– Non, rien du tout à ce sujet. Mais il se peut que le journaliste se soit
trompé. Certains détails ont peut-être été omis.
Lockwood hocha la tête.
– Cette histoire de rats me semble complètement idiote. Tu as trouvé
d’autres articles ?
– Moins que je ne l’imaginais. On aurait pu croire que les rats feraient
les gros titres, mais il y a très peu de choses. Comme si on avait
volontairement étouffé cette affaire. J’ai quand même déniché quelques
références, des détails supplémentaires. Un thème revient fréquemment :
Bickerstaff avait la sale manie de rôder dans les cimetières la nuit.
– Il n’y a aucun mal à ça, dis-je. On en fait autant.
– Certes, mais personne ne nous a jamais surpris avec un gros sac sur
l’épaule et des pelles à la main. Un journal précise qu’il se faisait parfois
accompagner d’un jeune domestique, un pauvre gamin qui traînait Dieu sait
quoi derrière lui, dans un gros sac également.
– Difficile de croire que personne ne l’a jamais arrêté dans ce cas, dis-
je, s’il y a eu des témoins…
– Peut-être parce qu’il avait des amis haut placés, reprit George. J’y
reviendrai dans un instant. Bref, deux ou trois ans plus tard, la Gazette
rapporte que quelqu’un s’est introduit dans la maison de Bickerstaff. Elle
était demeurée inoccupée, sans doute que personne ne voulait l’acheter, et
cet individu a découvert un panneau dérobé dans le salon. Et derrière ce
panneau, il y avait… (Il ricana et fit une pause théâtrale.) Vous ne devinerez
jamais.
– Un corps, dis-je.
– Des ossements, dit Lockwood en prenant une poignée de chips.
George se décomposa.
– Oui, exact. Je crois que je vous avais donné un indice. En effet, ils ont
découvert toutes sortes de morceaux de corps empilés dans une pièce
secrète. Certains semblaient très vieux. Ce qui a confirmé que ce cher
docteur s’amusait à déterrer des choses qu’il aurait dû laisser là où elles
étaient, mais on n’a jamais bien su pourquoi il se livrait à ces activités.
– Et ça non plus, ça n’a pas fait la une ? s’étonna Lockwood. J’avoue
que c’est étrange.
– Et les amis de Bickerstaff ? demandai-je en fronçant les sourcils. Si je
me souviens bien, Joplin disait qu’ils formaient toute une bande.
– Exact. Et j’ai bien avancé à ce niveau-là également. Un article citait
les noms de deux de ses associés supposés, des personnes qui devaient être
présentes lors de cette ultime soirée à son domicile. Il s’agissait de deux
jeunes aristocrates nommés… (Il se plongea dans ses notes.)… Lady Mary
Dulac et le très honorable Simon Wilberforce. Des jeunes gens riches ayant
la réputation de s’intéresser aux idées étranges. Mais écoutez la suite…
(Les yeux de George pétillaient derrière ses lunettes.) D’après d’autres
sources, il semblerait que Bickerstaff n’ait pas été le seul à disparaître en
1877. Dulac et Wilberforce se sont eux aussi volatilisés à peu près à la
même époque.
– Tu veux dire que personne ne les a jamais revus ? demandai-je.
– Oui. En ce qui concerne Wilberforce en tout cas, répondit George tout
sourire. Bien sûr, des récompenses ont été offertes, des questions posées au
Parlement, mais apparemment, personne n’a établi de rapprochement avec
Bickerstaff. Pourtant, des gens savaient forcément. Je pense que l’affaire a
été étouffée. Bref, on fait maintenant un bond de dix ans, jusqu’à la
réapparition soudaine de Mary Dulac… (George fourragea de nouveau
parmi ses feuilles.) Où est-il passé, bon sang ? J’étais sûr de l’avoir… Ah,
le voici. Je vais vous lire cet article. Il a été publié dans le Daily Telegraph à
l’été 1886, soit très longtemps après l’affaire Bickerstaff. « Arrestation
d’une folle. Celle que l’on nomme “La femme-sauvage de la forêt de
Chertsey”, une vagabonde décharnée dont les hurlements de démence
semaient l’effroi dans cette région boisée depuis plusieurs semaines, a enfin
été arrêtée par la police. Interrogée à l’hôtel de ville, la déséquilibrée, qui
prétend s’appeler Mary ou May Dulac, a affirmé qu’elle vivait comme une
bête depuis de nombreuses années. Ses divagations, ses cheveux hirsutes et
emmêlés, son apparence repoussante ont vivement troublé plusieurs
messieurs présents. Elle a été conduite aussitôt à l’asile de Chertsey. »
Un silence s’abattit dans la cuisine après la lecture de George.
Finalement, Lockwood demanda :
– Je me fais des idées ou est-ce qu’il arrive malheur à ceux et à celles
qui sont en relation avec Bickerstaff ?
– Espérons que nous ne ferons pas partie du lot, dis-je.
– Je n’ai pas encore exploré la piste Dulac jusqu’au bout, déclara
George. Je veux me rendre à Chertsey pour consulter les archives locales.
L’asile a fermé ses portes en 1904. Dans la liste des ouvrages qui se
trouvaient dans la bibliothèque et ont été transférés aux archives
municipales à cette époque figurait un récit intitulé Les Confessions de
Mary Dulac. À mon avis, ça mérite qu’on y jette un coup d’œil.
– Assurément, confirma Lockwood. Toutefois, il s’agit du témoignage
d’une folle, et peut-être raconte-t-elle simplement qu’elle mangeait des
insectes ou je ne sais quoi dans les bois. Mais bon, on ne sait jamais. En
tout cas, bravo, George. Excellent travail.
– Dommage que je n’aie rien trouvé sur le miroir. Il a tué ce dénommé
Neddles dans le cimetière et il a eu un effet bizarre sur moi. Alors, je ne
peux m’empêcher de me demander s’il n’a pas joué un rôle dans la mort de
Bickerstaff également. Je vais continuer à chercher. La seule autre
information intéressante que j’ai découverte concerne cet hôpital où
travaillait Bickerstaff, le sanatorium Green Gates à Hampstead Heath.
– Joplin nous a dit qu’il avait brûlé, non ?
– Oui. En 1908. En faisant pas mal de victimes. Le lieu est resté à
l’abandon pendant plus de cinquante ans, jusqu’à ce que quelqu’un tente
d’y construire un lotissement.
– Quelle drôle d’idée ! commenta Lockwood. Qui donc a envie de bâtir
des maisons sur le site d’un ancien hôpital de l’époque victorienne qui a
brûlé dans des circonstances tragiques ?
– Oui, je sais, dit George. C’est presque la règle numéro un de
l’urbanisme. Et comme vous vous en doutez, il y a eu suffisamment de
perturbations surnaturelles pour que le projet soit abandonné. Mais en
consultant les plans, j’ai fait une autre découverte. Aujourd’hui, il reste
juste quelques murs sur le site, des ruines dévorées par la végétation.
Cependant, un bâtiment tient encore debout.
Nous le regardâmes avec de grands yeux.
– Tu veux dire…
– Il s’avère que la maison de Bickerstaff était située un peu à l’écart de
l’hôpital. Elle n’a pas été touchée par les flammes. Elle est toujours là.
– Et à quoi sert-elle ? demandai-je.
– À rien. Elle est à l’abandon, je pense.
– Ce qui n’a rien d’étonnant, compte tenu de son passé. Quelle personne
saine d’esprit voudrait vivre là ? dit Lockwood. Beau travail, George. Dès
demain, tu files à Chertsey. Lucy et moi, on va essayer de suivre la piste de
Jack Carver, même si j’ignore comment on va s’y prendre. Cet individu a
bel et bien disparu. Bon, je monte. Je suis vanné. Et puis, il est grand temps
que j’enlève ce bermuda.
Au moment où il se levait, on frappa à la porte. Deux petits coups
précipités. Toc-toc.
Nous nous regardâmes. L’un après l’autre, nous repoussâmes lentement
notre chaise pour sortir dans le couloir.
On frappa de nouveau à la porte.
– Quelle heure est-il, George ?
Lockwood n’avait pas besoin de poser la question, en vérité. Il y avait
une pendulette sur la cheminée, une comtoise dans le coin et, provenant de
la collection de ses parents, une horloge africaine capteuse de rêves qui
indiquait les heures avec des plumes d’autruche, des os de guépard et une
coquille de nautile qui tournait sur elle-même. Bref, d’une manière ou d’une
autre, nous savions quelle heure il était.
– Minuit moins vingt, répondit George. Il est tard.
Beaucoup trop tard pour un visiteur mortel, en tout cas. Même si aucun
de nous ne le souligna à voix haute, nous le pensions tous.
– Tu as remis en place les dalles de fer dans l’allée, n’est-ce pas, Luce ?
demanda Lockwood, alors que nos regards étaient tous fixés au-delà des
manteaux suspendus et de la table sur laquelle était posée la lampe de
cristal.
Dans le couloir, la seule source de lumière était les rayons jaune pâle en
provenance de la cuisine. Plusieurs totems tribaux flottaient dans cette
quasi-obscurité floue. La porte, elle, restait invisible.
– Presque, répondis-je.
– Tu as presque fini ?
– J’ai presque commencé.
De nouveau, ces deux petits coups secs frappés à la porte.
– Pourquoi ils ne sonnent pas ? demanda George. Le panneau indique
clairement qu’il faut sonner.
– Ça ne peut pas être un Frappeur de Pierre, dis-je. Ni un Fureteur.
Même s’il y a une brèche dans la ligne de fer, ils seraient trop faibles…
– Exact, dit Lockwood. Ça ne peut pas être un fantôme. C’est
certainement Barnes ou Flo.
– Mais oui, bien sûr ! Ça doit être Flo. Elle sort la nuit.
– Oui, oui, évidemment. Il faut lui ouvrir.
– Oui.
Néanmoins, aucun de nous ne s’avança dans le couloir.
– Où a eu lieu cette affaire de strangulation récemment ? demanda
George. Quand le fantôme a frappé à la fenêtre et étranglé la vieille dame ?
– C’était une fenêtre, George ! Là, c’est la porte !
– Et alors ? Ce sont deux ouvertures rectangulaires ! Moi aussi, je peux
me faire étrangler !
Encore un coup frappé à la porte, un seul cette fois, qui fit vibrer le bois
avec fracas.
– Oh, et puis zut à la fin ! s’emporta Lockwood.
Il avança dans le couloir à grands pas, alluma la lampe de cristal et
saisit une rapière dans le porte-parapluies installé près des manteaux.
Penché vers la porte, il demanda d’une voix forte :
– Qui est là ?
Pas de réponse.
Lockwood passa sa main dans ses cheveux. D’un geste rapide il ôta les
chaînes et souleva le loquet. Avant d’ouvrir la porte, il se retourna vers
nous.
– Il faut le faire, dit-il. C’est peut-être quelqu’un qui a besoin de notre…
La porte s’ouvrit à la volée, venant heurter Lockwood qui se trouva
projeté violemment contre les étagères. Des masques et des calebasses se
décrochèrent du mur et tombèrent bruyamment sur le sol. Une silhouette
noire voûtée s’engouffra dans le couloir. J’entrevis un visage blanc et
déformé, deux yeux fous. Lockwood tenta de brandir sa rapière, mais la
forme s’était jetée sur lui et s’accrochait à sa veste. George et moi nous
précipitâmes. Un horrible gargouillement s’éleva. La chose recula en
titubant, dans le halo de la lanterne. C’était un être humain, un homme qui
ouvrait et fermait la bouche comme un poisson. Ses longs cheveux tirant sur
le roux étaient trempés de sueur. Il portait un jean et un blouson noirs, un T-
shirt de la même couleur, tout taché. Ses grosses bottes à lacets martelaient
le plancher.
George laissa échapper un hoquet de stupeur. La révélation me frappa
de plein fouet.
– Carver, dis-je. C’est Jack Carver. Celui qui a volé…
L’intrus se griffait le cou comme s’il essayait d’arracher les mots à sa
gorge. Il fit un pas vers nous, puis un autre… Et soudain, tel un pantin, ses
jambes se dérobèrent. Il bascula vers l’avant, sa tête heurta violemment le
plancher. Lockwood se décolla des étagères, George et moi nous figeâmes,
hébétés. Tous les trois nous contemplâmes le corps étendu dans le couloir
devant nous, les doigts qui se contractaient convulsivement, la tache sombre
qui s’élargissait sous lui, mais surtout, le long poignard incurvé planté dans
son dos jusqu’à la garde.
QUATRIÈME PARTIE
Les morts qui parlent
15
Comme toujours, Lockwood fut le premier à réagir.
– Luce, attrape cette rapière ! (Il me la lança.) Fonce à la porte, jette un
coup d’œil à l’extérieur et barricade-nous !
L’air froid de la nuit m’enveloppa lorsque je me faufilai entre le corps et
la petite table. Je franchis le seuil de la maison pour regarder dehors. L’allée
dallée était déserte, le portail tout au bout grand ouvert. Le lampadaire
installé devant le numéro 15 projetait son cône rose orangé sur le trottoir.
La véranda d’une des maisons d’en face était éclairée, une fenêtre de salle
de bains également un peu plus loin. Toutes les autres maisons étaient
plongées dans l’obscurité. J’entendais le bourdonnement de la lampe
antifantômes à l’extrémité de la rue. Éteinte à cet instant. Dans moins de
deux minutes, elle allait se rallumer. Je ne voyais pas âme qui vive. Rien ne
bougeait.
Tenant la rapière en garde, je m’aventurai un peu plus au-dehors et
franchis l’alignement de dalles de fer. Je scrutai le jardin. Désert. Je tendis
l’oreille. Le silence régnait sur la ville. Londres dormait. Et pendant ce
temps, les fantômes et les meurtriers erraient en liberté. Je reculai à
l’intérieur de la maison, fermai la porte, tirai les verrous et remis la chaîne.
Lockwood et George étaient accroupis près du corps étendu par terre.
George prenait soin de ne pas marcher dans la flaque de sang qui
s’élargissait. Lockwood appuyait sa main dans le cou de l’homme pour
palper le pouls.
– Il est vivant, annonça-t-il. Lucy, appelle une ambulance. Et le
DERCOP. George, aide-moi à le retourner.
George hésita.
– Euh… ne vaut-il pas mieux le laisser comme ça ? Si on le bouge…
– Regarde-le ! Il n’en a plus pour longtemps. Allongeons-le sur le flanc.
Pendant qu’ils s’exécutaient, je me rendis dans la bibliothèque pour
téléphoner.
Quand je revins dans l’entrée, ils avaient retourné l’homme face aux
étagères ; sa tête reposait sur son bras tendu, il avait les yeux mi-clos. La
flaque de sang s’était encore élargie. Accroupi, Lockwood s’approcha de
son visage. George s’agenouilla dans son dos, un crayon et un carnet à la
main. Je vins me poster près de lui.
– Il essaie de dire quelque chose, murmura-t-il. Mais sa voix est trop
faible. Il a parlé d’un molosse, je crois.
– Tais-toi donc ! fit Lockwood. Tu as mal entendu. Il a dit « miroir
d’os », c’était très net. Il parle de l’objet qu’il a volé. Jack… Jack… vous
m’entendez ?
– Miroir d’os ?
Je revis brusquement le petit objet réfléchissant que le cadavre serrait
contre sa poitrine dans le cercueil. Les bords étaient irréguliers, lisses et
bruns. J’avais supposé que c’était du bois. Serait-ce de l’os ? Dans ce cas,
quel genre d’os ? Des os de quoi ? De qui ?
George se rapprocha à son tour.
– Moi, j’ai entendu molosse…
– La ferme, grogna Lockwood. Jack… qui vous a fait ça ? Vous pouvez
me le dire ?
Le mourant resta muet. C’était étrange de le voir ici, après toutes nos
recherches pour le retrouver. Le terrifiant et impitoyable voleur de reliques :
Jack Carver. Flo avait dit qu’il portait un parfum de violence autour de lui
comme une cape. Que c’était un meurtrier. Sans doute. Mais maintenant
que la violence s’était abattue sur lui, il ne ressemblait pas du tout à
l’homme que j’avais imaginé. Pour commencer, il était plus jeune, plus
efflanqué également, avec des joues creusées. Il avait l’aspect d’un individu
sous-alimenté et en proie à un désespoir permanent. Le col de sa veste
flottait autour de son cou fin et blanc, rougi par le feu du rasoir sous le
menton. Son T-shirt était sale, son blouson empestait, comme si le cuir avait
été mal tanné.
– Qui vous a fait ça ? insista Lockwood.
Le mourant fut saisi d’un spasme, épouvantable de par sa soudaineté. Sa
tête se redressa, sa bouche s’ouvrit, puis se referma, ses yeux vitreux
regardaient le vide. George et moi eûmes un mouvement de recul. George
en lâcha son crayon. Des bruits sortirent de la bouche du voleur de reliques,
un chapelet de sons.
– Hein ? Quoi ? Qu’est-ce qu’il a dit ? demandai-je.
Lockwood agita la main avec impatience.
– J’ai compris ! George, note vite !
George tâtonnait sur le plancher.
– Mon crayon… Oh, bon sang, il a roulé sous lui.
– Il a dit : « Sept en tout. Sept, pas un. » Tu as noté, George ? Attends,
ce n’est pas fini…
– Pas question de glisser la main là-dessous…
– Note la suite : « On voit de ces choses. Des choses horribles… »
– Tu veux bien récupérer le crayon, Luce ?
– Est-ce que quelqu’un va noter, oui ou non ? s’emporta Lockwood.
Dans un accès de panique, George récupéra son crayon sous le corps
inerte et s’empressa de noter les paroles du mourant. Nous étions tous les
trois penchés au-dessus de lui ; sa respiration était faible, fragile, précipitée.
– Où est le miroir d’os, Jack ? demanda Lockwood. Quelqu’un s’en est
emparé ?
Les lèvres desséchées remuèrent de nouveau.
George se recula vivement en s’écriant :
– Gibus ! Son agresseur portait un gibus !
– Julius ! grogna Lockwood. Il a dit Julius. Comme Julius Winkman.
Franchement, tu as un problème d’ouïe, George. (Il se pencha de nouveau.)
C’est Winkman qui a le miroir d’os, Jack ?
Un hochement de tête, à peine perceptible.
– C’est Winkman qui vous a fait ça ?
Nous attendîmes pendant d’innombrables secondes. Enfin, l’homme se
remit à murmurer.
– Note, George, dis-je.
George me regarda. Lockwood leva la tête, surpris.
– Que veux-tu qu’il note, Luce ?
– Ce que vient de dire cet homme.
– Je n’ai rien entendu.
– Il a dit : « Venez avec moi s’il vous plaît. » C’était très clair.
– Je n’ai pas entendu. Note quand même, George. Et reculez un peu
tous les deux. J’essaie de lire sur ses lèvres et vous me cachez la lumière.
Nous nous déplaçâmes sur le côté et attendîmes de nouveau. Très
longtemps.
– Lockwood, dis-je finalement.
– Quoi ?
– Je crois que c’est peut-être fini.
Personne ne dit rien. Personne ne bougea.
La mort est fugace, même quand vous la guettez ; l’instant fatidique
vous glisse entre les doigts. Vous ne voyez pas la tête retomber
brusquement comme dans les films. Vous restez assis là, à attendre que la
fin survienne, et soudain, vous vous apercevez que vous êtes passé à côté. Il
n’y a rien à voir. Plus rien, plus jamais.
Agenouillés autour du voleur de reliques, aussi immobiles que lui, nous
retenions notre respiration, nous partagions cet instant de transition. C’était
un peu comme si nous essayions de rester avec lui, pendant quelques
secondes encore, où qu’il soit, où qu’il aille.
Nous ne pouvions rien faire d’autre.
Quand il fut évident que Jack Carver nous avait quittés pour de bon, la
vie se rappela à notre bon souvenir. Nous nous redressâmes, l’un après
l’autre, en inspirant à fond, en toussotant, en nous frottant le visage, des
gestes triviaux pour nous prouver que nous étions toujours vivants.
À nos pieds, il n’y avait plus qu’un objet, une chose creuse et vide.
– Regardez-moi ce tapis ! s’exclama George. Je venais juste de nettoyer
les taches de chocolat chaud de l’autre soir.
– Tu as appelé une ambulance, Luce ? Qu’ont-ils dit ? demanda
Lockwood.
– Toujours pareil. Ils attendent une protection. Barnes s’en occupe.
– OK. Ça nous laisse dix minutes ou un quart d’heure. C’est suffisant
pour ce que George a à faire.
L’intéressé ouvrit de grands yeux.
– C’est-à-dire ?
– Fouiller dans ses poches.
– Hein ? Pourquoi moi ?
– C’est toi le plus habile de nous trois.
– Lucy a des plus petites mains.
– C’est aussi elle qui dessine le mieux. Prends le carnet, Luce. Je veux
un dessin de l’arme du crime, le plus précis possible.
Pendant que George, livide, s’attaquait à la veste du mort, Lockwood et
moi nous rapprochâmes du poignard planté dans son dos. Mes mains
tremblaient légèrement lorsque je commençai à dessiner le manche ; je
devais me concentrer pour garder le contrôle du crayon. C’est curieux de
voir à quel point on est toujours ébranlé par une mort réelle. Les Visiteurs
sont plus effrayants, assurément, mais ils n’ont pas ce pouvoir de vous
bouleverser. Toutefois, Lockwood semblait aussi détendu et maître de lui
qu’à l’accoutumée. La mort n’exerçait peut-être pas le même effet sur lui.
– Il s’agit d’un poignard moghol, disait-il. Originaire d’Inde, datant sans
doute du XVIe siècle. La garde incurvée est incrustée d’ivoire et d’or. Le
manche est enveloppé d’une corde noire solidement enroulée autour du
métal. Un grand nombre d’ornements sont fixés sur le pommeau et la garde.
Des pierres d’un blanc laiteux. Je ne sais pas trop ce que c’est. Des opales,
tu crois, Lucy ?
– Aucune idée. Mais comment sais-tu que c’est un poignard moghol ?
– Mes parents ont étudié les traditions orientales. Ils avaient un tas de
bouquins sur le sujet. À mon avis, c’est un objet de cérémonie. La lame est-
elle fine et incurvée ?
– Euh… je ne la vois pas très bien. Elle est enfoncée dans le corps.
– C’est étrange de tuer quelqu’un avec ça, commenta Lockwood comme
s’il réfléchissait à voix haute. Qui possède ce genre d’arme, à part les
musées ?
– Un antiquaire, peut-être, dis-je. Winkman, par exemple.
– Oui, bien vu. Finis le dessin, Luce. Alors, George, qu’as-tu trouvé ?
– Beaucoup d’argent, surtout. Regarde ça.
Il brandit une étroite enveloppe brune bourrée à craquer de billets de
banque. Lockwood les fit défiler rapidement.
– Des billets de vingt tout froissés. Il doit y avoir pas loin de mille
livres. Autre chose ?
– Quelques pièces de monnaie, du papier à cigarettes, du tabac, un
briquet et un mot destiné à la Confrérie des cimetières, rédigé de ta main.
Quelques tatouages aussi, qui m’ont beaucoup fait réfléchir.
– Le coup du message sur le tableau a fonctionné mieux que je ne
l’espérais, dit Lockwood. Je vais le récupérer. Le reste, tu peux le
remettre… Oui, l’argent aussi. Ensuite, on le rallongera sur le ventre.
Barnes ne va pas tarder à arriver. À ce sujet : pas un mot sur ce qu’on a
découvert jusqu’à présent. Je ne veux pas que Kipps l’apprenne.
George poussa un juron tout à coup.
– Barnes ! Le bocal à fantôme ! J’avais promis à Barnes de m’en
débarrasser !
– Oh, bon sang ! Va vite fermer la porte du four, alors. Dépêche-toi ! Le
temps presse.
Lockwood avait raison. Nous étions en train de remettre Carver sur le
ventre quand les ambulanciers se présentèrent à la porte.
Ce n’était jamais un immense plaisir de voir débarquer l’inspecteur
Barnes et son équipe d’experts du DERCOP, surtout quand ils venaient
s’occuper d’un mort allongé dans votre couloir. Pendant des heures, ils se
déplacèrent à travers toute la maison avec leurs chaussures ferrées pour
photographier le corps, le couteau et les taches de sang, sous tous les
angles, après quoi ils vidèrent les poches du macchabée pour photographier
leur contenu, avant de tout emporter dans de petits sachets, et pendant tout
ce temps, nous fûmes consignés dans le salon afin de ne pas les gêner dans
leur travail.
Le plus agaçant, c’était assurément la présence de Kipps, venu
accompagné de plusieurs membres de sa bande. Barnes ne semblait pas
gêné de les voir se mêler de tout, eux. Le grand Ned Shaw, toujours aussi
hirsute, arpentait le rez-de-chaussée, interrogeait le personnel médical,
discutait avec l’équipe de nettoyage, en se montrant particulièrement
désagréable. Le tout petit Bobby Vernon s’était posté à côté du corps avec
son bloc-notes et il dessinait le poignard, comme nous l’avions fait. Il
assista avec attention à l’examen du contenu des poches, en secouant la tête
et en nous jetant des regards noirs par la porte ouverte du salon. Pendant ce
temps, la sinistre Kat Godwin tentait de capter des traces psychiques
qu’aurait pu laisser l’homme assassiné. Elle demeura si longtemps dans un
coin du couloir, les yeux fermés, le front plissé par une intense
concentration, que j’étais tentée de m’approcher d’elle en douce, avec une
des vestes de George, pour l’utiliser comme portemanteau.
Le corps fut finalement enfermé dans un grand sac à glissière et hissé à
bord de la camionnette qui attendait dehors. Le tapis fut roulé et emporté lui
aussi. Les experts utilisèrent des pistolets à sel pour nettoyer le couloir.
Avant de partir, un des agents, qui mastiquait méthodiquement son
chewing-gum, glissa la tête dans l’encadrement de la porte du salon.
– On a terminé, annonça-t-il. Vous voulez qu’on répande du fer ?
– Non merci, répondit Lockwood. On s’en chargera.
L’homme grimaça.
– Il y a eu un meurtre. Avec les victimes de meurtres, vous avez
soixante-cinq pour cent de chances qu’elles reviennent au cours de la
première année. Trente-cinq pour cent ensuite. C’est prouvé.
– Oui, on sait. C’est bon. On est capables de sceller notre territoire. On
est des agents.
– C’est la première fois que je vois un agent en bermuda, dit l’homme.
Sur ce, il prit congé.
– Moi aussi, ajouta Barnes. Et pourtant, je suis dans le métier depuis
trente ans.
Assis dans le canapé, il pianotait sur l’accoudoir en nous foudroyant du
regard pour la énième fois. Cela faisait une demi-heure maintenant qu’on
était sur le gril. Il nous obligeait à lui raconter, encore et encore, ce qui
s’était passé ce soir, entre le moment où quelqu’un avait frappé à la porte et
l’arrivée de l’ambulance. Nous avions été relativement honnêtes dans notre
récit, même si nous avions omis d’évoquer les dernières paroles de Carver.
Nous avions raconté qu’il était entré en titubant, avant de tomber raide
mort, sans rien dire. De même, nous ne parlâmes pas du message laissé par
Lockwood au café.
Quill Kipps, appuyé contre un buffet, les bras croisés, nous observait à
travers ses yeux plissés. Godwin et Vernon étaient assis sur des chaises.
Ned Shaw rôdait dans l’ombre telle une hyène qui vient d’apprendre à se
tenir sur ses pattes arrière, sans cesser de nous lancer des regards haineux.
Bref, nous n’étions pas réunis là pour passer un moment agréable, c’est
pourquoi nous nous abstînmes de leur offrir du thé.
– Ce que je n’arrive toujours pas à comprendre, dit Barnes, c’est
pourquoi Carver est venu ici.
Sa moustache ondulait pendant qu’il parlait, la méfiance déformait son
visage.
Lockwood, installé dans son fauteuil, tira négligemment sur sa manche
de chemise. Pas facile de paraître élégant dans cette tenue, mais il faisait de
son mieux.
– Je suppose, dit-il, qu’il a appris que nous enquêtions sur ce vol, et il
voulait parler à des gens compétents, intelligents et ingénieux. Dès lors,
nous étions le seul choix possible.
Kipps leva les yeux au ciel. Barnes laissa éclater son agacement :
– Mais pourquoi s’est-il déplacé en personne ? Pourquoi est-il sorti de
sa cachette ? Il se savait recherché.
– Je suis obligé de penser qu’il y a un lien avec le miroir de Bickerstaff,
dit Lockwood. Il était sans doute effrayé par ses pouvoirs. N’oubliez pas
que cet objet a tué son collègue Neddles avant qu’ils ressortent du
cimetière. Qui sait ce qu’il a pu faire d’autre ? Alors, Carver avait peut-être
besoin d’en parler à quelqu’un pour libérer sa conscience.
Le froncement de sourcils de Barnes traversa la pièce.
– Ce miroir a disparu depuis moins de quarante-huit heures et les deux
types qui l’ont volé sont morts ! Réfléchissez : il aurait certainement tué
Cubbins également si vous ne l’aviez pas recouvert à temps avec le filet.
– À moins que son visage n’ait fait exploser le verre avant, railla Kipps.
– Il faut le retrouver ! s’exclama l’inspecteur en frappant dans sa
paume. Ou sinon, ça ne va pas s’arrêter là. Cet objet sème la mort partout
où il passe !
– Ce n’est pas le miroir qui a tué Carver, souligna Lockwood.
– Bien sûr que si. Car les gens sont prêts à tuer pour l’accaparer.
– Peut-être, mais celui qui a poignardé Carver ne possède pas le miroir.
– Comment le savez-vous ?
– À en juger par la somme d’argent retrouvée dans sa poche, il l’avait
déjà vendu.
– Ça ne prouve rien. On l’a peut-être tué pour l’empêcher de parler.
– Si j’avais donné mille livres à Carver en échange du miroir, et si je
l’avais assassiné juste après, j’aurais été tenté de reprendre mon argent.
Voilà pourquoi je pense qu’il a été tué par quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui
a accès à de curieux poignards. À votre place, inspecteur, je commencerais
par là.
Barnes émit un grognement.
– Qu’importe l’identité du meurtrier, dit-il. Ma remarque reste valable.
Ce miroir constitue une menace et nul ne peut se considérer en sécurité tant
qu’on ne l’a pas retrouvé. Et pour l’instant, je dois dire que je ne suis pas
satisfait de la manière dont vous avez mené votre enquête, les uns et les
autres. Les stupides arrestations effectuées par Kipps et sa bande ont rempli
toutes les cellules de Londres sans donner le moindre résultat. Et
parallèlement à cela, notre meilleure piste finit en macchabée sur le tapis de
Lockwood !
Sa voix s’éleva de plusieurs octaves, sa moustache se dressa telle une
manche à air en pleine tempête.
– Ça ne va pas ! rugit-il. Je veux de l’action ! Je veux des résultats !
Assis au bord de sa chaise comme un élève enthousiaste, Bobby Vernon
s’exprima pour la première fois.
– Je progresse à grands pas aux Archives, monsieur, dit-il de sa voix
flûtée. Et je suis certain de faire une découverte capitale très bientôt.
– Ouais, on est sur le coup nous aussi, fit George, affalé dans les
profondeurs du canapé.
Kat Godwin nous observait avec une irritation grandissante.
– Inspecteur, persifla-t-elle, à l’évidence Lockwood ne nous a pas dit
toute la vérité sur ce qui s’est passé ce soir. Regardez Cubbins comme il a
l’air louche. Et je vois la culpabilité dans les yeux de cette fille !
– Je croyais qu’ils avaient toujours cet air-là, dit Barnes.
Il tourna la tête lorsqu’un agent du DERCOP apparut sur le seuil.
– Oui ?
– On vient d’être contactés par un habitant du quartier. Il a entendu une
altercation dans la rue aux alentours de vingt-trois heures trente. Des éclats
de voix entre deux hommes, très en colère. Une sorte de dispute. D’ailleurs,
il y a des traces de sang sur les pavés. À l’endroit où ça s’est passé.
– Merci bien, Dobbs. Bon, allons-y. (Barnes se leva avec raideur.) Je
tiens à vous informer, tous autant que vous êtes, que c’est un délit de ne pas
partager des informations avec d’autres agents dans le cadre d’une enquête.
J’attends une coopération entre vos équipes. Et surtout, j’attends des
résultats. Lockwood, Cubbins… n’oubliez pas de répandre du fer dans le
couloir.
Tout le monde se sépara. Barnes et ses hommes partirent les premiers,
suivi de l’équipe de Kipps peu de temps après. Je les raccompagnai à la
porte. Quill Kipps fut le dernier à s’en aller.
Il s’arrêta sur le seuil.
– Mademoiselle Carlyle, juste un mot…
– Oh, vous connaissez mon nom, alors ?
Kipps esquissa un sourire, dévoilant ses belles dents blanches.
– Plaisanterie mise à part, dit-il, j’aimerais parler sérieusement un
moment. Rassurez-vous, je ne veux pas savoir quel petit secret nous cache
Lockwood. C’est une compétition après tout. Mais, soit dit en passant… (Il
se pencha légèrement vers moi et je respirai une pleine bouffée de parfum
puissant, floral.)… trouvez-vous que c’était fair-play de la part de
Lockwood d’assommer ce pauvre Ned Shaw l’autre jour ? N’était-ce pas un
peu contraire aux règles ?
– C’est Shaw qui a commencé, dis-je. De plus, Lockwood ne l’a pas
vraiment assommé. Il…
Kipps repoussa cet argument d’un geste méprisant.
– Admettons. Mademoiselle Carlyle, vous êtes de toute évidence la plus
intelligente de l’équipe. Et vous possédez un certain Talent, si ce que j’ai
entendu dire est vrai. Alors, ne me dites pas que vous avez l’intention de
rester avec ces ringards. Vous devez penser à votre carrière. Je sais que vous
avez passé un entretien chez Fittes il y a quelque temps, et je sais qu’ils
vous ont recalée, mais selon moi… (Il sourit de nouveau.)… ils ont commis
une grave erreur. Il se trouve que j’ai de l’influence au sein de cette
organisation. Je peux tirer les ficelles et vous obtenir un poste.
Réfléchissez : au lieu de gagner péniblement votre vie ici, vous pourriez
travailler à Fittes House, et bénéficier de toute sa puissance.
– Merci, répondis-je en m’efforçant de maîtriser ma voix car je ne me
souvenais pas d’avoir ressenti une telle colère. Mais je suis très heureuse où
je suis.
– Pensez-y quand même, dit Kipps. L’offre tient toujours.
– Sachez que nous avons une certaine influence nous aussi au sein de
votre organisation, ajoutai-je avant de fermer la porte. Penelope Fittes nous
a invités à votre soirée d’anniversaire dans quelques jours. Nous nous y
verrons peut-être… si vous avez été invité, bien sûr. Bonne nuit.
Je lui claquai la porte au nez et m’y adossai, en respirant à fond pour
tenter de me calmer. Finalement, je regagnai la cuisine en faisant crisser le
sel sous mes chaussures dans le couloir. Lockwood et George passaient en
revue les restes oubliés de notre dîner. Celui-ci semblait très loin.
– Ça va, Luce ? demanda George.
– Oui, oui. Je viens de repenser à cette soirée à laquelle nous sommes
invités, chez Fittes. On y va toujours ?
– Bien entendu, répondit Lockwood. D’ici là, nous aurons résolu cette
affaire, j’espère. Nous parlions de Barnes avec George. Apparemment, il
veut récupérer ce miroir coûte que coûte. Il sait ce dont cet objet est capable
ou bien il sait une chose importante à son sujet, j’en suis sûr.
– On en sait un peu nous aussi, ajouta George. Qu’a dit Carver, déjà ?
« On en voit de ces choses, des choses horribles. » Il parlait de regarder
dans le miroir. Croyez-moi.
Lockwood prit un sandwich séché, l’examina et le reposa dans
l’assiette.
– Carver a parlé d’un miroir d’os. S’il a été fabriqué avec des ossements
que Bickerstaff a volés dans les cimetières, on peut penser qu’il renferme
un Visiteur, ce qui lui confère des pouvoirs psychiques. Et c’est peut-être ce
qu’on voit quand on regarde tout au fond ? Le fantôme.
– Ou les fantômes, dis-je. « Sept en tout, pas juste un. »
– En tout cas, j’ai bien vu quelque chose, dit George. C’était affreux, et
pourtant je voulais en voir plus…
Il tourna la tête vers la fenêtre.
– Quelle que soit cette chose, repris-je, elle est si épouvantable que l’on
meurt de peur si on la regarde trop longtemps. Comme ce voleur de
reliques, Neddles. Je pense que Bickerstaff a regardé à l’intérieur lui aussi.
Et ce qu’il a vu l’a peut-être rendu fou et poussé à se suicider.
– Possible, dit Lockwood.
Non. Ça ne s’est pas passé comme ça.
Lockwood s’étira et dit :
– On ferait bien d’aller sceller le couloir, l’aube va bientôt se lever.
Il me regarda avec de grands yeux. Je m’étais redressée brusquement.
Mon cœur battait la chamade, ma peau était glacée. Je regardais autour de
moi.
– Lucy ?
– J’ai cru entendre quelque chose. Une voix…
– Sûrement pas celle de Carver. Ils ont tout aspergé.
Je me tournai vers le couloir.
– Je ne sais pas. C’est possible…
– Alors quoi, on a un fantôme en liberté dans la maison maintenant ?
demanda George. Fantastique ! Quelle nuit !
– On va lui régler son compte.
Lockwood se dirigea vers l’étagère située derrière la porte. Il prit un
paquet de limaille de fer et l’ouvrit en déchirant l’emballage. George en fit
autant. Moi, je demeurai immobile, figée par l’incrédulité. Une voix venait
de chuchoter dans mon oreille.
Bickerstaff ? Non. Ça ne s’est pas du tout passé comme ça.
Je promenai ma langue sur mes lèvres sèches.
– Comment est-ce que tu peux le savoir ? demandai-je.
Telle une somnambule, je me frayai un passage entre Lockwood et
George, contournai la table de cuisine et marchai vers le four. Je posai la
main sur la porte.
Lockwood s’adressa à moi, d’un ton brusque et interrogateur. Je ne
répondis pas. D’un grand geste, j’ouvris le four. Une lueur verdâtre se
répandit dans la pièce. Le bocal à fantôme luisait dans la pénombre. Le
visage était un masque flou et malveillant noyé dans l’obscurité. Immobile,
il m’observait. Ses yeux étaient deux fentes étroites.
– Comment le sais-tu ? répétai-je. Comment le sais-tu ?
J’entendis son rire spectral pétiller dans mon esprit.
C’est très simple. J’étais là.
16
Faisons un arrêt sur image un instant. Moi, debout devant le four,
regardant le bocal d’un air hébété et le fantôme qui me sourit. Lockwood
qui ouvre de grands yeux, George qui en fait autant. Quatre paires d’yeux
écarquillés, quatre bouches béantes. Bon, d’accord, le visage dans le bocal
reste le plus dégoûtant, mais pendant une seconde, ça s’est joué à rien.
Surtout, c’était précisément ce que j’espérais depuis de longs mois de
frustration : justice allait m’être rendue.
– Il parle ! hoquetai-je. Je l’entends ! Il vient de parler !
– Là, maintenant ?
C’était George qui demandait ça, ou Lockwood, ou les deux, impossible
à dire. Ils s’étaient collés à moi.
– Et ce n’est pas tout ! Il affirme savoir ce qui est arrivé à Bickerstaff !
Il prétend qu’il était là ! Il sait comment il est mort !
– Hein ? Quoi ?
Le visage de Lockwood était pâle, grave. Il me bouscula pour se
pencher devant le four. La lueur verdâtre le frappa quand il s’approcha de la
porte. Le fantôme le regardait de son air hideux.
– Non, c’est impossible…
Tu n’es pas le seul à avoir des secrets, dit le fantôme.
Lockwood se tourna vers moi.
– Il a parlé, là ? Je n’ai pas entendu ses paroles, mais j’ai senti…
quelque chose. Une sorte de connexion. J’en ai eu la chair de poule. Qu’a-t-
il dit ?
Je me raclai la gorge.
– Il a dit… que tu n’étais pas le seul à avoir des secrets. Désolée.
Il me dévisagea. L’espace d’un instant, je crus qu’il allait se mettre en
colère. Au lieu de cela, il se redressa avec une énergie soudaine.
– On va le poser sur la table, déclara-t-il. Vite, file-moi un coup de
main, George.
À eux deux, ils parvinrent à décoincer le bocal. Lorsque George s’en
saisit, le fantôme fit une série de grimaces répugnantes, chacune plus
menaçante que la précédente.
Tortionnaire…, chuchota-t-il. Je vais sucer la moelle de tes os.
– Il a dit autre chose ?
Une fois encore, Lockwood avait perçu cette perturbation psychique,
mais pas les détails.
– Il… il n’aime pas beaucoup George, je crois.
– Comment lui en vouloir ? Fais un peu plus de place sur la table, Luce.
Pousse ces assiettes. Pose-le ici, George. Voilà, très bien.
Nous nous reculâmes pour observer le bocal. L’ectoplasme s’agitait
dans tous les sens : une violente tempête verte prisonnière des parois de
verre. Le visage chevauchait la houle, montant et retombant, tournant sur
lui-même, se renversant parfois, sans jamais cesser de fixer sur nous son
effroyable regard. Ses yeux étaient deux entailles dans la fumée, son nez
une sorte d’orifice fluctuant. Les lèvres étaient des tortillons horizontaux de
substance déchaînée qui se fendaient, s’écartaient, se réunissaient.
Perpétuellement en mouvement. J’entendis de nouveau ce rire spectral,
étouffé et déformé, comme s’il venait du fond de l’eau et que je plongeais
désespérément pour le rejoindre. Mon estomac se souleva.
– Tu crois qu’on peut lui parler ? demanda Lockwood. Lui poser des
questions ?
J’avalai une grande bouffée d’air.
– Je ne sais pas. Jamais il ne s’était manifesté de cette façon.
– Il faut essayer.
George vibrait d’excitation. Il se pencha vers le bocal et, en clignant des
yeux à travers ses lunettes, regarda le visage qui réagit en rétroversant ses
globes oculaires, en signe de mépris peut-être.
– Lucy, dit-il, sais-tu à quel point tu es remarquable ? Tu es la première
personne depuis Marissa Fittes qui découvre de manière irréfutable un Type
Trois. C’est sensationnel ! Nous devons communiquer avec lui. Qui sait ce
que nous pourrions apprendre sur les secrets de la mort, sur l’au-delà…
– Et sur Bickerstaff, ajoutai-je. À supposer qu’il ne mente pas.
– Ce qui est sûrement le cas, dit Lockwood.
Dans le bocal, le fantôme prit un air faussement outré. Dans mon
oreille, une voix sifflante murmura :
Oh, venant de ta part, c’est culotté !
– Lucy ?
Lockwood avait senti le contact encore une fois. George, lui, n’avait
rien remarqué.
– Il a dit : « Venant de ta part, c’est culotté. » (Je leur fis signe de me
suivre, tous les deux.) Je peux vous dire un mot ?
Nous nous réfugiâmes à l’autre bout de la cuisine, à l’écart du bocal.
– Si nous voulons lui parler, nous devons rester sur nos gardes, dis-je
tout bas. Évitons de nous bouffer le nez. Il va essayer de faire des histoires,
j’en suis sûre. Il va se montrer grossier avec vous deux, comme la dernière
fois. Vous allez entendre ses paroles par ma bouche, mais souvenez-vous
que ce n’est pas moi qui vous insulte.
Lockwood hocha la tête.
– Entendu. Nous ferons attention.
– Si par exemple, il traite George de « gros lard »…
– OK.
– Ou de binoclard à quatre yeux…
– OK, OK, dit George. Merci. On a compris.
– Ne vous mettez pas en colère contre moi. Tout le monde est prêt ?
Allons-y.
La pièce était plongée dans la pénombre, les lampes sur les plans de
travail étaient tamisées, les stores fermés pour nous protéger de l’aube
naissante. Les éléments de cuisine se dressaient telles des colonnes dans le
noir, alors que dans l’air flottaient encore les odeurs de cette nuit d’horreur :
le fer, le sel, le sang. Au centre de la pièce, sur la table, le bocal ressemblait
à une terrifiante idole sur un autel, éclairée par sa lueur spectrale. À
l’intérieur, un ichor palpitait et flottait, mais le visage repoussant aux yeux
fermés demeurait immobile derrière le verre.
George avait déniché des chips au sel et au vinaigre ; il nous en lança un
paquet à chacun. Nous nous assîmes côte à côte autour de la table.
Lockwood était calme, impassible, il avait croisé les mains sur les
genoux. Il observait le bocal d’un air à la fois décontracté et sceptique.
George avait pris son carnet ; il était assis au bord de sa chaise, presque plié
en deux sous l’effet de l’impatience. Et moi ? Comme toujours j’essayais
d’imiter la décontraction de Lockwood, mais j’avais du mal. Mon cœur
battait trop vite.
Que recommandait Marissa Fittes dans ce genre de circonstances ? Être
poli. Calme. Méfiant. Les esprits étaient sournois, dangereux et fourbes. Et
ils ne cherchaient pas à nous aider. Je pouvais en témoigner. J’observai
Lockwood à la dérobée. La dernière fois que le fantôme s’était exprimé, il
avait réussi à introduire un tas de doutes idiots dans nos esprits. Et voilà que
nous nous apprêtions à lui parler tous en même temps ? Cela me paraissait
extrêmement dangereux soudain.
Marissa Fittes avait également mis en garde : une communication
prolongée avec des Visiteurs pouvait vous rendre fou.
– Bonsoir, esprit, dis-je.
Les yeux s’ouvrirent. Le fantôme prisonnier de son bocal me regarda.
– Souhaites-tu parler ?
Oh, nous voilà bien poli tout à coup. Alors, quoi, vous n’avez pas
l’intention de me faire rôtir à cent degrés aujourd’hui ?
Je répétai ces paroles mot pour mot.
– À cent cinquante degrés plus précisément, rectifia George d’un ton
joyeux, tout en inscrivant la réponse dans son carnet.
Les yeux du fantôme glissèrent vers lui. J’entendis une sorte de
grincement de dents.
– Au nom de Lockwood & Co., dit Lockwood, je tiens à vous présenter
mes plus humbles excuses pour ce manque de courtoisie et je me réjouis de
cette occasion qui m’est offerte de pouvoir discuter avec un Visiteur venu
de l’au-delà. Dis-lui ça, Luce.
Je savais parfaitement que le fantôme entendait Lockwood aussi bien
que moi. Grâce à la valve ouverte dans le couvercle du bocal, le son
réussissait à passer, d’une manière quelconque. Néanmoins, puisque je
servais officiellement d’intermédiaire, j’ouvris la bouche pour répéter ces
propos, mais avant que je puisse dire un mot, le fantôme répondit. Ce fut
bref, mordant et direct.
Je transmis.
Lockwood sursauta.
– Charmant ! Hé, attends un peu… ça venait de toi ou du fantôme ?
– Du fantôme, évidemment.
George émit un sifflement.
– Je ne sais pas si je vais noter ça.
– Inutile d’être poli avec lui, dis-je. Croyez-moi. C’est une créature
ignoble, ça ne sert à rien de prétendre le contraire. Alors comme ça, dis-je
en m’adressant au fantôme, tu connaissais Bickerstaff ? Et on devrait te
croire ?
Oui, je l’ai connu, murmura la voix.
– Il dit qu’il l’a connu. Comment ? Vous étiez amis ?
C’était mon maître.
– C’était son maître.
Comme Lockwood est le tien.
– Comme… (Je m’interrompis.) Pas la peine de répéter ça non plus.
– Allez, Luce, dit Lockwood. Crache le morceau. (George attendait, le
crayon à la main.) Je dois tout noter, dit-il.
– « Comme Lockwood est mon maître. » Voilà, satisfait ? Ce crâne est
un imbécile.
Je regardai mes compagnons d’un air mauvais. Lockwood se grattait le
nez comme s’il n’avait pas entendu, mais George avait un sourire jusqu’aux
oreilles en écrivant dans son carnet.
– George, dis-je avec aigreur. Rappelle-moi… Comment s’appelaient
les deux complices de Bickerstaff ? Simon Wilberforce et…
– Dulac. Mary Dulac.
– Esprit ! Es-tu Mary Dulac ? Ou Simon Wilberforce ? Comment
t’appelles-tu ?
Une soudaine décharge d’énergie psychique me fit sursauter sur mon
siège. L’ectoplasme se mit à écumer, une lumière verte tournoya dans la
pièce. À l’intérieur du bocal, la bouche se déforma.
Tu crois que je pourrais être une fille ? cracha la voix. Quel culot !
Non ! Je ne suis aucun de ces deux idiots.
– Aucun de ces deux idiots, apparemment, répétai-je. Qui es-tu, alors ?
J’attendis. La voix s’était tue. Dans le bocal, l’apparition était moins
nette, les contours du visage plus flous, ils se mélangeaient à l’ectoplasme
en mouvement.
George avala une poignée de chips.
– S’il est devenu timide d’un seul coup, interroge-le sur le miroir d’os,
sur les activités de Bickerstaff. C’est le plus important.
– Exact, confirma Lockwood. Par exemple : était-ce un pilleur de
tombes ? Et si oui, pourquoi ? Et comment est-il mort exactement ?
Je me frottai le visage à deux mains.
– Je ne peux pas lui demander tout ça. Prenons les choses une par…
Non ! (La voix était pressante, intime, comme si elle me murmurait
directement à l’oreille.) Bickerstaff n’était pas un pilleur de tombes !
C’était un grand homme. Un visionnaire ! Il a connu une triste fin.
– Quelle fin ? Les rats ?
Lockwood me toucha le bras.
– Attends un peu, Lucy… On n’a pas entendu ce qu’il a dit.
– Oh, pardon. Bickerstaff était un grand homme qui a connu une triste
fin.
J’ai dit aussi que c’était un visionnaire. Tu as oublié ça.
– Ah oui. Un visionnaire aussi. Désolée. (Exaspérée, je foudroyai le
fantôme du regard.) Pourquoi est-ce que je m’excuse, d’ailleurs ? Tu fais
l’éloge d’un individu qui conservait des sacs d’os humains dans son sous-
sol.
Pas dans son sous-sol. Dans un atelier caché derrière un mur.
– Ce n’était pas son sous-sol. C’était un atelier caché derrière un mur…
(Je regardai les deux autres.) On le savait, ça ?
– Oui, dit Lockwood. Il l’a entendu quand George nous l’a dit, un peu
plus tôt dans la soirée. Il ne nous apprend rien de nouveau. Il invente de
toutes pièces.
Tu sais que la porte sur le palier du premier étage est tapissée de
bandes de fer, dit la voix soudain. À l’intérieur. Pour quelle raison, à ton
avis, Luce ? Qu’est-ce qu’il y cache, selon toi ?
Il s’ensuivit un silence durant lequel je sentis le sang affluer à mes
oreilles, et la pièce sembla tanguer. Je remarquai que Lockwood et George
me regardaient avec l’air d’attendre quelque chose.
– Pas de réponse, déclarai-je avec empressement. Il n’a encore rien dit.
Oh, petite menteuse. Allez, vas-y, répète-leur ce que j’ai dit.
Je restai muette. Le rire du fantôme résonna dans mes oreilles.
On a tous nos petits secrets, n’est-ce pas ? murmura la voix. Libre à toi
de me croire ou pas, mais oui, j’ai vu le miroir d’os, même si je ne l’ai
jamais vu à l’œuvre. Le maître refusait de me montrer son utilisation. Ça ne
me regardait pas, disait-il. J’en ai pleuré car c’était une chose
merveilleuse.
Je répétai ces paroles à mes compagnons, le plus fidèlement possible.
Ce n’était pas facile car la voix avait faibli et avait pris un ton nostalgique.
– Tout ça est très bien, dit Lockwood, mais à quoi sert le miroir d’os ?
Il apporte la connaissance, dit la voix. Il vous éclaire. J’aurais pu
espionner mon maître. Je savais où il cachait ses précieuses notes, sous les
lattes du parquet dans son bureau. Tu vois, je tenais entre mes mains la clé
de ses secrets. J’aurais pu tous les apprendre. Mais c’était un grand
homme. Il me faisait confiance. J’étais tenté, mais je n’ai jamais regardé.
Les yeux scintillants me regardaient dans les profondeurs du bocal. Tu
connais ça, toi aussi, hein, Lucy ?
Je ne répétai pas cette dernière phrase. J’avais déjà du mal à me
souvenir de tout le reste sans me laisser distraire par des détails inutiles.
C’était un grand homme, répéta le fantôme, tout bas. Et son héritage
vous accompagne aujourd’hui, mais vous êtes trop aveugles pour le voir.
Vous tous. Trop aveugles…
– Demande-lui encore comment il s’appelle, me glissa Lockwood quand
j’eus répété ces dernières paroles. Tout ça n’a aucune valeur si on n’a pas de
détails concrets.
Je posai la question au fantôme. Aucune réponse. La pression dans mon
esprit se fit moins intense soudain. Le visage dans le bocal était presque
invisible maintenant. L’ectoplasme bougeait plus lentement et la lumière
spectrale s’atténuait.
– Il s’en va, annonçai-je.
– Son nom, insista Lockwood.
– Non, dit George. Interroge-le plutôt sur l’au-delà. Vite, Luce…
Trop aveugles…
Le murmure faiblit. Le verre redevint transparent, le fantôme était parti.
Un vieux crâne marron reposait au fond du bocal.
George jura dans sa barbe, ôta ses lunettes et se frotta les yeux.
Lockwood noua ses mains sur ses genoux et roula son cou comme s’il avait
une douleur dans la nuque. Je m’aperçus que j’avais mal au dos, de haut en
bas, tous mes muscles formaient une boule de tension. Nous gardions les
yeux fixés sur le bocal.
– Un homme assassiné, un interrogatoire de police et une conversation
avec un fantôme, résuma George. Voilà ce que j’appelle une soirée bien
remplie.
Lockwood approuva d’un hochement de tête.
– Et dire qu’il y a des gens qui se contentent de regarder la télé.
Notre entrevue avec le crâne nous avait occupés toute la nuit. Et, après
ça, impossible d’aller se coucher. Malgré la frustration provoquée par le
manque de coopération du fantôme, nous étions tous trop excités pour nous
reposer, trop exaltés par le côté exceptionnel de cet événement. D’après
George, il s’agissait de la première rencontre confirmée avec un Type Trois
depuis la disparition de Marissa Fittes. D’autres contacts avaient été
signalés au fil des ans, mais les agents impliqués étaient morts peu de temps
après ou bien déclarés fous, parfois les deux. En tout cas, personne n’avait
été en mesure de présenter un témoin digne de ce nom, comme Lockwood
et George. J’étais unique, mon don était une chose précieuse, et si nous
jouions finement, je ferais notre fortune. Lockwood ne cachait pas son
enthousiasme. Il nous prépara une tournée de sandwichs au bacon (un
événement presque aussi rare qu’une discussion avec un Type Trois), et
pendant que nous nous restaurions, il évoqua la suite. La grande question
était de savoir s’il fallait rendre la nouvelle publique immédiatement ou
essayer encore une fois de faire parler le crâne, devant des témoins
indépendants peut-être. Car Lockwood était convaincu qu’un grand nombre
de nos rivaux refuseraient de croire à notre histoire.
Je restai en dehors de ce débat. Je me réjouissais, bien sûr, de mon
succès et des louanges que je recueillais, mais j’étais fatiguée. Les efforts
déployés pour écouter le crâne m’avaient vidée. Je n’avais qu’une envie :
dormir. Alors, je laissai mes deux compagnons discuter entre eux, et quand
Lockwood évoqua la seule information concrète, peut-être, fournie par le
fantôme, je ne participai pas non plus à la conversation. Lockwood et
George lisaient et relisaient les notes griffonnées par ce dernier, et plus ça
allait, plus ils débordaient d’énergie.
Car voyez-vous, le fantôme avait parlé d’une chose que personne ne
savait : Bickerstaff cachait ses documents sous le plancher de son bureau.
Des documents secrets.
Des documents qui contenaient peut-être la clé de l’énigme du miroir
d’os.
Voilà qui était intéressant.
Néanmoins, comme l’affirmait Lockwood, le fantôme mentait
certainement. Il était fort peu probable, en effet, qu’il ait côtoyé de près
Bickerstaff et le miroir d’os. Et même s’il disait la vérité, ces documents
secrets avaient pu se désintégrer depuis le temps ou bien (cette idée nous fit
rire aux éclats) être dévorés par les rats. Il restait une chance, cependant. Il
était possible qu’ils soient toujours là. Et Lockwood se demandait si ça
valait la peine d’aller vérifier. George estimait que oui, et moi, j’étais trop
fatiguée pour le contredire. Avant que nous montions nous coucher (l’aube
s’était levée), notre décision était prise. Dès le lendemain, à supposer qu’il
n’y ait pas de faits nouveaux, nous monterions une expédition.
Les oiseaux chantaient derrière la fenêtre quand je quittai enfin la
cuisine, encore une belle matinée en perspective.
Avant de refermer la porte, je jetai un dernier coup d’œil dans la pièce.
Le bocal à fantôme était toujours posé là où nous l’avions laissé, muet et
paisible, l’ectoplasme presque transparent…
Le crâne me souriait, comme sourient les crânes.
17
Quand on décide d’explorer une propriété qui a connu autant de
vicissitudes que l’ancienne demeure de Bickerstaff, on pourrait penser qu’il
est plus prudent de le faire en plein jour. Hélas, cette option frappée au coin
du bon sens nous était interdite, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, après
la nuit que nous avions passée, nous ne nous levâmes pas avant midi, et il
nous fallut presque tout l’après-midi pour préparer notre matériel et
contacter les autorités compétentes pour pouvoir accéder à la maison
abandonnée. Ensuite, George avait insisté pour faire un saut au bureau des
archives de Chertsey afin de dénicher Les Confessions de Mary Dulac, ce
vieil opuscule rédigé par une des complices de Bickerstaff. Il ne voulait pas
attendre, car il espérait que ce document nous donnerait un aperçu de
l’horreur qui s’était produite dans cette demeure il y a si longtemps. En
outre, il craignait que Bobby Vernon ne tarde pas à découvrir le même
article de journal et à établir les mêmes rapprochements.
Enfin, la dernière (et principale) raison pour laquelle nous n’arrivâmes
sur place qu’après le coucher du soleil, c’est moi, ou plus exactement mes
Talents particuliers. Après notre « conversation » avec le crâne, la foi de
Lockwood dans mes capacités avait redoublé. Il me le fit savoir dans le
bureau alors que nous rassemblions notre matériel en vue de l’expédition.
– Cela ne fait aucun doute, Luce, dit-il en alignant soigneusement des
bombes de sel par terre. Ta Sensibilité est phénoménale et nous devons te
fournir toutes les occasions possibles de l’utiliser. Qui sait ce que tu
pourrais découvrir dans la maison de Bickerstaff à la nuit tombée ? Et pas
uniquement en écoutant. Tu pourrais aussi utiliser ton sens du Toucher.
– Oui, peut-être.
Vous sentez sans doute que je ne débordais pas d’enthousiasme. Il est
vrai que je peux parfois capter des impressions du passé en touchant des
objets qui possèdent un résidu psychique, mais ce n’est pas toujours très
agréable. Et il était peu probable que l’ancienne demeure de Bickerstaff me
réserve de joyeuses expériences, malgré l’entrain dont faisait preuve
Lockwood à cet instant.
Je ne pouvais pas partager sa bonne humeur. Une fois de plus, la
lumière du jour avait eu pour effet d’atténuer l’excitation provoquée par les
paroles du crâne, et j’éprouvais le sentiment désagréable, et grandissant,
que nous suivions une piste qu’il avait tracée pour nous. La première chose
que je fis en redescendant fut de fermer la valve du couvercle du bocal et de
le couvrir avec un morceau de tissu. Je ne voulais pas que le fantôme nous
entende et nous voie à notre insu. Malgré cela, je ne pouvais m’empêcher
de penser que le mal était déjà fait.
Après avoir vidé les poches de nos ceintures sur mon bureau, j’entrepris
de faire le tri dans les thermomètres et les torches, les bougies et les boîtes
d’allumettes, les flacons d’eau de lavande et le reste, en m’assurant que tout
fonctionnait. Pendant ce temps, Lockwood fredonnait gaiement en
remplissant nos réserves de limaille de fer. Je repensai aux paroles du
crâne : en évoquant les documents secrets de Bickerstaff, il avait fait de
nouvelles insinuations concernant la mystérieuse pièce du premier étage.
Je tournai la tête vers la fenêtre du bureau pour regarder le jardin. Des
bandes de fer à l’intérieur de la porte ? Une seule raison pouvait inciter
quelqu’un à prendre ces précautions… Non, c’était ridicule. D’un autre
côté, comment pouvais-je accorder du crédit à certaines affirmations du
fantôme et en rejeter d’autres ?
– Lucy, dit Lockwood, j’ai repensé à notre ami le crâne. (À croire qu’il
lisait dans mes pensées !) C’est toi qui communiques avec lui, tu connais un
peu sa personnalité. À ton avis, pourquoi s’est-il mis à parler subitement ?
Je ne répondis pas tout de suite.
– Je ne sais pas. À vrai dire, je ne crois pas tout ce qu’il raconte, mais je
pense que quelque chose l’attire dans l’affaire Bickerstaff. Tu te souviens
du premier soir où il a parlé, quand nous sommes revenus du cimetière ? Je
crois que nous évoquions Bickerstaff justement, comme hier soir. Ces
derniers mois, il nous a entendus discuter d’un tas d’autres affaires, et il
n’est jamais intervenu. Là, c’est la deuxième fois en trois jours. Je ne crois
pas à une coïncidence.
Lockwood était en train de remplir une boîte avec de la limaille de fer.
Il hocha lentement la tête.
– Tu as raison, Luce. Nous devons avancer avec prudence tant que nous
ne savons pas ce qu’il veut. Il a dit autre chose également : il a affirmé que
le miroir de Bickerstaff, ce miroir d’os, apportait la connaissance et la
lumière. Qu’est-ce que ça signifie, d’après toi ?
– Aucune idée.
– C’est juste que George a regardé à l’intérieur. Brièvement, certes,
mais quand même… (Il leva les yeux vers moi.) Comment le trouves-tu,
Lucy ? Il te paraît normal ?
– Il est un peu distrait parfois, mais ce n’est pas nouveau.
– Il faut l’avoir à l’œil.
Il sourit. De ce sourire chaleureux grâce auquel tout semblait plus
simple, prêt à s’emboîter parfaitement.
– Avec un peu de chance, reprit-il, il va nous rapporter des
renseignements sur Bickerstaff aujourd’hui. Et espérons que nous aurons
bientôt des nouvelles de Flo. Si nous savions quand doit avoir lieu la vente
aux enchères de Winkman, nous aurions une sacrée longueur d’avance.
Hélas, Lockwood était trop optimiste. Flo Bones ne se montra pas ce
jour-là et nous dûmes attendre presque jusqu’à dix-sept heures le retour de
George, fatigué et de mauvaise humeur.
– Il se passe de drôles de choses à Chertsey, dit-il en se laissant tomber
dans un fauteuil. Je suis allé au bureau des archives et ils m’ont confirmé
que Les Confessions de Mary Dulac existaient bel et bien, mais quand ils
sont allés me le chercher, devinez quoi ? Le livre avait disparu. Volé. Ils ne
peuvent pas dire depuis quand. Et impossible de savoir s’il existe d’autres
exemplaires. Ah, c’est frustrant !
– Un coup de ce nabot de Bobby Vernon ? demandai-je. Il t’a peut-être
devancé ?
George me foudroya du regard.
– Non. C’est moi qui l’ai devancé. Il a pris rendez-vous à Chertsey pour
demain. C’est quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui a jugé bon de voler ce
document… Bah, nous verrons bien. J’ai appelé Albert Joplin en chemin,
pour lui demander s’il savait où on pouvait trouver un autre exemplaire de
ce livre. C’est un excellent chercheur, il pourra peut-être nous aider.
Lockwood grimaça.
– Joplin ? Tu ne devrais pas parler à quelqu’un d’autre de notre enquête.
Imagine qu’il le répète à Kipps ?
– Oh, Albert est digne de confiance. Il m’aime bien. Et vous savez
quoi ? Il s’est brouillé avec M. Saunders. Celui-ci est furax à cause du
pataquès de Kensal Green, il a suspendu toutes les opérations et renvoyé la
plupart des patrouilleurs de nuit sans les payer. Joplin est très en colère. (Il
ajusta ses lunettes et nous regarda l’un après l’autre.) Voilà, vous savez tout.
Et ici, quoi de neuf ?
– J’ai contacté les autorités de Hampstead, dit Lockwood. Le site du
sanatorium de Green Gates est toujours à l’abandon et interdit d’accès, mais
on peut y pénétrer par une rue baptisée Whitestone Lane. Luce, consulte les
horaires de car, nous prendrons le dernier avant le couvre-feu. La maison de
Bickerstaff se trouve en bordure du site, et la porte est ouverte. Pas besoin
de la fermer à clé : aucune personne saine d’esprit n’ose s’y aventurer
apparemment.
– Un endroit fait pour nous, dis-je.
Lockwood se releva et s’étira paresseusement.
– Bon, c’est l’heure où je vais planter mon épée dans le corps d’une
femme empaillée. Ensuite, j’irai faire une sieste. Si la moitié des histoires
que nous avons entendues sur cette maison est vraie, la nuit promet d’être
agitée.
Hampstead Hill, une banlieue verdoyante du nord de Londres, est un
endroit plutôt chic, durant la journée du moins, et à en juger par notre
promenade en début de soirée, les rues qui longent Hampstead Heath à
l’ouest sont les plus paisibles ; bordées d’arbres et de lampes antifantômes,
elles suivent gentiment les contours de la colline. De grandes maisons
cossues se nichent dans de vastes jardins. Même l’obscurité qui tombait
rapidement autour de nous respirait l’opulence.
Une impression qui persista durant presque tout le trajet dans
Whitestone Lane, un cul-de-sac entouré d’imposantes villas victoriennes.
Pelouses bien entretenues, plates-bandes fleuries, des rhododendrons aussi
épais et touffus qu’une barbe de clochard : les premières maisons se
hissaient sans peine à la hauteur des critères huppés de Hampstead.
Toutefois, vers la fin de l’impasse, les habitations devenaient un peu plus
miteuses, et les deux dernières étaient inoccupées. Au-delà, la voie sans
issue s’achevait par un portail en fer à double battant, haut, rouillé et
surmonté de barbelés. Des panneaux triangulaires du DERCOP, entourés
d’une bande orange fluorescente, signalaient qu’il s’agissait d’une zone
interdite. En effet, c’était l’entrée du site du sanatorium de Green Gates,
détruit par un incendie un siècle plus tôt et resté à l’abandon depuis.
Une longue chaîne, rouillée elle aussi, avait été enroulée autour des
barreaux de la grille pour bloquer l’ouverture. Mais il n’y avait pas de
cadenas. Inutile.
Lockwood entreprit d’ôter la chaîne, en prenant soin d’enfiler des gants
car les maillons soudés par la rouille glissaient difficilement.
– George, tu disais qu’il avait été question de bâtir un lotissement à cet
endroit. Mais ils ont dû renoncer à cause des « perturbations ». Que s’est-il
passé, au juste ?
George contemplait l’obscurité de la propriété à travers les barreaux.
Malgré la douceur de l’air, il portait un bonnet et des mitaines. Il avait
enfilé sa doudoune, un jean et des bottes de chantier. Une ceinture
supplémentaire, chargée de bombes de sel, lui barrait la poitrine. À mon
grand étonnement, il avait opté également pour un sac à dos extra-large,
différent de celui que je lui avais préparé. Et très lourd apparemment, à en
juger par les gouttes de sueur sur son visage.
– Les trucs habituels, répondit-il. Tu vois le genre.
Lockwood avait réussi à ôter la chaîne. Il poussa la grille d’un coup sec.
Elle s’ouvrit à la volée avec un craquement semblable à des os qui se
brisent. Nous nous faufilâmes par l’ouverture, l’un après l’autre. George et
moi allumâmes nos torches électriques. Sous nos pieds, le bitume lézardé de
l’impasse fut presque immédiatement englouti par un tapis de hautes herbes
ondulantes. Nos lumières dansaient et voletaient sur un sol irrégulier et
défoncé. Ici et là se dressaient de grands hêtres et des bosquets de jeunes
chênes et de bouleaux blancs. Le tracé de la route bifurquait vers la gauche,
au milieu des arbres.
– Il faut suivre le chemin jusqu’au sanatorium, indiqua George. À
environ huit cents mètres, un peu plus haut sur la colline.
– Très bien, dit Lockwood. Passe devant.
Nous avançâmes en file indienne et en silence ; les hautes herbes
frôlaient nos jambes. La chaleur de la journée montait encore de la terre. La
lune s’était levée et une lumière argentée, froide, baignait ce terrain en
friche. Des bancs de nuages blancs s’empilaient comme des châteaux dans
le ciel.
– Quand tu dis « les trucs habituels », George, demandai-je finalement,
tu veux parler des Ombres ?
– Oui. Des Ombres et des Miroitants, principalement. Des présences à
demi invisibles, des lumières pâles qui flottent dans le vide. Et n’oublie pas
que le sanatorium est isolé au sommet d’une colline. Personne n’avait envie
de s’attarder là-haut.
– Mais rien de trop dangereux, si ?
– Pas dans les ruines du sanatorium. En revanche, la maison de
Bickerstaff, c’est peut-être une autre paire de manches.
Nous avions commencé à escalader les contours de la colline. Les
lumières de Londres s’étendaient sous nous telle une mer de néons
scintillants. Le calme régnait. L’heure du couvre-feu avait sonné et la ville
s’était repliée sur elle-même pour se protéger de la nuit.
– Ça vous ennuie si on fait une petite pause ? demanda George. J’ai
besoin de souffler.
Il se débarrassa de son sac à dos et se laissa tomber par terre. C’était
vraiment un sac énorme, avec une forme bizarre : solide et arrondie, pas du
tout comme s’il transportait des chaînes.
– Qu’est-ce que tu trimbales là-dedans, exactement ? interrogeai-je.
– Oh, juste quelques provisions supplémentaires. Ne t’inquiète pas pour
moi. Un peu d’exercice me fera du bien.
J’observais le sac à dos avec une perplexité grandissante.
– Depuis quand est-ce que tu…
Soudain, je compris. J’avais reconnu cette forme. Je me précipitai pour
ouvrir le haut du sac en desserrant le cordon. Je braquai ma torche sur le
couvercle en plastique et les contours arrondis d’un bocal en verre-argent
familier.
– Le crâne ? m’exclamai-je. Tu as apporté le crâne ? Tu l’as emporté en
douce ?
George prit un air froissé.
– « En douce », ça donne l’impression que c’est facile. Alors que ça
demande un gros effort. Je sais bien que, techniquement parlant, un
ectoplasme ne pèse rien, mais on ne dirait pas… Oh, mon pauvre dos.
– Quand avais-tu l’intention d’en parler ?
– Jamais, avec un peu de chance. C’est juste qu’on ignore où se trouve
le bureau de Bickerstaff précisément, pas vrai ? Le crâne, lui, le sait. Et
Lockwood a pensé que…
– Hein ?
Je me retournai vivement vers notre chef qui mimait avec talent une
personne fascinée par un groupe d’orties.
– Lockwood ! m’emportai-je. Tu étais au courant ?
Il se racla la gorge.
– Eh bien…
– C’est lui qui l’a suggéré, s’empressa de préciser George. C’est son
idée. D’ailleurs, maintenant que j’y pense, je me dis qu’il devrait m’aider à
porter le sac. Je me le traîne depuis Marylebone et mon pauvre vieux dos…
– Fiche-nous la paix avec ton pauvre dos ! C’est dément ! Vous voulez
que je parle avec un dangereux Type Trois à l’intérieur d’une zone hantée,
au milieu d’on ne sait quels autres Visiteurs ? Vous êtes devenus fous tous
les deux ? Vous espériez que j’accepterais de faire ça ?
– Non, dit George. On n’y croyait pas. C’est pour ça qu’on ne t’a rien
dit.
Je poussai un cri de fureur et d’écœurement.
– N’y pensez même pas. Je croyais qu’il fallait agir avec prudence,
Lockwood. Franchement, j’ai bien envie de rentrer à la maison.
– S’il te plaît, Lucy, supplia Lockwood. Ne dramatise pas. Il n’y a rien
de dangereux. Le bocal restera dans le sac et le couvercle est bien fermé, le
fantôme ne peut pas t’atteindre, d’aucune façon. On l’a pris au cas où. Si on
est bloqués et que l’on n’arrive pas à mettre la main sur ces documents.
– Des documents qui sans doute n’existent même pas, grommelai-je. Je
vous rappelle que nous suivons une piste fournie par une tête de fantôme
malveillante enfermée dans un bocal. Ce n’est pas fiable !
– Je ne dis pas le contraire. Mais étant donné qu’il prétend avoir
travaillé avec Bickerstaff, le ramener dans cette maison, c’est peut-être un
bon moyen de l’inciter à nous en dire plus.
Je refusai de regarder Lockwood. Si je l’avais regardé, il m’aurait fait
son sourire habituel et je n’étais pas d’humeur.
– Tu n’as pas tenu compte de mon avis.
– Des choses horribles se sont produites ici, concéda-t-il, mais ça ne
signifie pas forcément que ce lieu est hanté. Le fantôme de Bickerstaff se
trouvait au cimetière, souviens-toi. Il n’est pas ici. Le miroir d’os non plus.
Alors, qu’est-ce qu’on a à craindre ?
Il le savait bien. Nous le savions tous. Les choses n’étaient jamais aussi
simples. Au lieu de répondre, je hissai mon sac sur mes épaules et me remis
en route. Aux deux autres de me suivre.
Le chemin s’enfonçait au milieu des arbres, laissant derrière lui les
lumières de Londres. Sous le tapis d’herbe, le sol s’élevait, jusqu’à atteindre
des portions de murs écroulés, bas et envahis par la mousse et la végétation
pour la plupart, mais certains se dressaient encore à la hauteur d’un
deuxième étage. Il s’agissait des vestiges du sanatorium incendié. Mon
instinct s’éveilla ; je sentais la présence d’éléments indésirables. De gros
papillons de nuit pâles volaient paresseusement parmi les ruines. Je les
observai d’un œil méfiant, mais ils paraissaient assez naturels. Nous
continuâmes d’avancer, avec prudence.
– Je vois des lueurs spectrales, annonça Lockwood. Faibles. Dans les
ruines.
En tendant l’oreille, il me sembla percevoir, pendant un court instant, un
léger crépitement de flammes, des cris et des hurlements lointains. Puis ces
sons disparurent. Je n’entendais plus que le vent qui soupirait parmi les
feuilles.
Nous avançâmes encore un peu. Alors que nous passions près de la
partie du mur la plus haute, une légère ombre grise, visible uniquement du
coin de l’œil, apparut dans la pénombre d’un encadrement de porte brisée et
s’y immobilisa pour nous observer. Je sentis la caresse glacée de son
attention.
– Un Type Un, dit Lockwood. Une Ombre ou un Caché. Pas de quoi
s’inquiéter. C’est quoi ça, là-bas ?
Il s’arrêta pour montrer le haut de la colline.
– Ce doit être la maison de Bickerstaff.
Austère et noire, la construction se dressait sur le fond du ciel argenté,
loin de l’enchevêtrement des ruines. Entourée de son propre muret, c’était
une grande et laide bâtisse, décharnée, faite de briques à l’aspect branlant et
qui paraissait étrangement disproportionnée. En plein jour, je supposais
qu’elle était d’un gris foncé. Le toit pentu possédait de nombreuses
cheminées et beaucoup de plaques d’ardoise étaient tombées. Des poutres
faisaient saillie, telles des côtes. Les larges fenêtres, toutes cassées, noires,
semblaient aux aguets : les yeux d’une maison abandonnée. Une allée de
gravier, droite comme une règle, menait à la porte, en haut de la colline.
Dans le jardin envahi par la végétation l’herbe dépassait nos genoux.
Nous nous arrêtâmes devant la grille, la main sur la poignée de notre
rapière. George sortit de sa poche un paquet de pastilles à la menthe et nous
les distribua.
– J’avoue que le décor n’est pas très engageant, reconnut Lockwood en
suçotant sa pastille. Mais depuis quand est-ce qu’on s’arrête à l’aspect
d’une maison, hein ? Souvenez-vous de cet abattoir à Deptford. C’était un
endroit épouvantable, littéralement. Et pourtant, il n’est rien arrivé.
– À toi, rectifiai-je. Parce que tu étais en haut, en train de frayer avec le
propriétaire. C’est George et moi qui avons été attaqués par un Sans-
Membres au sous-sol.
– Ah oui, c’est vrai. Peut-être que je confonds avec un autre endroit. Ce
que je veux dire, c’est que nous n’allons pas forcément rencontrer des
problèmes dans cette maison. Malgré son passé empreint de violence.
Passe-nous une autre pastille, George, s’il te plaît.
J’avais entendu des discours plus rassurants. Mais bon, Lockwood &
Co. n’avait pas gagné sa réputation en tergiversant devant des maisons
hantées. Ce n’était pas pour ça que Barnes nous avait confié cette enquête,
et ce n’était pas comme ça que nous allions devancer Kipps. Et à la
réflexion, ce n’était pas non plus pour cette raison que Penelope Fittes nous
avait invités à sa fête. Alors, nous redressâmes les épaules et gravîmes
l’allée.
– Souvenez-vous, dit Lockwood en brisant gaiement le silence de la
nuit, et nos pensées morbides par la même occasion. Nous avons deux
objectifs distincts. Nous cherchons les documents dont a parlé le crâne. Et
nous essayons de détecter des traces psychiques laissées par Bickerstaff et
ses amis. Simple, net, efficace. On entre et on sort. Facile. Il n’y aura pas de
problème.
Arrivés au bout de l’allée, nous nous arrêtâmes de nouveau. Je
contemplai les marches moisies, la porte branlante, les volets de guingois
devant les fenêtres brisées, les petits démons sculptés dans les colonnes
torsadées qui flanquaient le perron, usés par les intempéries. Il fallait bien
l’avouer : je ne partageais pas totalement la confiance de Lockwood.
Une forte odeur douceâtre s’échappait d’un arbuste grimpant qui
masquait un des murs. L’air était tiède et étouffant. George avait escaladé
les marches au petit trot. Il colla le nez aux carreaux sales à côté de la porte.
– Je ne vois rien, annonça-t-il. Qui entre le premier ?
– Lucy, répondit Lockwood.
Je fronçai les sourcils.
– Encore ? C’est toujours moi.
– Faux. J’ai fait Mme Barrett, non ? Et George a fait le cercueil de fer.
– Oui, mais avant cela, j’ai…
– Ne discute pas, Luce. C’est toi qui t’y colles ce soir. Mais ne
t’inquiète pas, on sera juste derrière toi. Et puis, comme je te le disais, avec
un peu de chance, il n’y a rien de dangereux dans cette maison. Uniquement
des souvenirs et des traces psychiques.
– C’est précisément la définition d’un Visiteur, Lockwood. Un souvenir
psychique agressif. Oh, pourquoi on ne fait jamais ça à un moment plus
raisonnable, à midi par exemple ?
Je connaissais la réponse, évidemment. C’est seulement à la nuit tombée
que vous pouvez détecter les choses diffuses et cachées. C’est la nuit que
les souvenirs d’une maison s’animent.
Je poussai la porte en m’attendant à ce qu’elle soit verrouillée ou voilée,
ou les deux, mais elle s’ouvrit sans peine, et sans bruit, libérant une bouffée
d’air renfermé et l’odeur pénétrante de la pourriture.
J’eus un peu la chair de poule, je l’avoue, et je sentis les poils se dresser
sur ma nuque. Lockwood avait peut-être raison. Peut-être qu’il n’y aurait
aucun Visiteur dans cette maison. Mais l’ancien propriétaire s’était livré
durant des années à de sinistres expériences occultes entre ces murs, et sans
doute avait-il tenté de convoquer les esprits des morts au cours de
cérémonies peu ragoûtantes. C’était là également qu’il avait connu une mort
mystérieuse et solitaire. Alors, il fallait voir les choses en face : nous
parlions de souvenirs psychiques que l’on ne pouvait pas supprimer d’une
simple pulvérisation de désodorisant.
Néanmoins, je suis un agent, etc., etc. Vous connaissez le refrain.
Alors, sans (trop) hésiter, j’entrai.
18
La bonne nouvelle, c’est qu’aucune créature morte et malfaisante ne se
jeta sur moi dans le couloir obscur. Dans notre profession, c’est déjà un bon
point. Et lorsque je tendis l’oreille, comme je le fais toujours avant d’agir, je
n’entendis ni voix ni hurlements psychiques. Le calme régnait dans la
maison. Les seuls bruits étaient les pas traînants de Lockwood et de George
quand ils se faufilèrent derrière moi et déposèrent leurs gros sacs sur le sol.
J’étais dans un espace entièrement vide, vaste et haut de plafond. Il
flottait une forte odeur d’humidité et de moisissure. Je n’allumai pas ma
lampe (c’est déconseillé), malgré cela, il ne faisait pas aussi sombre que je
le craignais et très vite, mes yeux commencèrent à discerner des formes.
Des rayons de clair de lune entraient par des trous dans le toit, tout là-haut,
et venaient se planter dans un escalier situé au fond du couloir. Un escalier
en colimaçon, assombri par l’humidité et des années de pluie. Des gravats
bloquaient les marches par endroits, ailleurs le bois s’était effondré. Des
bouquets blafards de champignons florissaient sur la balustrade et des
petites touffes d’herbe poussaient entre les plinthes et le mur. Une croûte
blanche de moisissure s’étendait au plafond. Des feuilles mortes, charriées
par d’innombrables orages automnaux, formaient des amas bruns et secs
contre les murs ; elles bruissèrent sur notre passage.
Je ne voyais aucun de ces graffitis que l’on s’attend à trouver dans une
maison abandonnée depuis longtemps : preuve flagrante de sa sinistre
réputation. Pas de meubles non plus, pas d’accessoires. Une cimaise en
acajou courait sur tous les murs, près du plafond. Des lambeaux de papier
peint frissonnaient dans le courant d’air froid que nous avions apporté du
dehors. Il n’y avait plus aucune applique ; des trous irréguliers indiquaient
les endroits où elles avaient été arrachées.
Quelque part dans cette ambiance d’abandon et de pourriture, le docteur
Bickerstaff avait manipulé des objets volés dans les cimetières
environnants.
Et il était mort entre ces murs. Puis les rats…
Non. Je ne devais pas penser à cette histoire. Mon cœur s’était emballé.
L’angoisse et le stress sont deux émotions dont les Visiteurs aiment se
nourrir. Je secouai la tête pour remettre de l’ordre dans mes pensées et me
concentrai sur la procédure, la mission en cours.
– Lockwood ?
Il scrutait l’obscurité, tranquillement.
– Aucune lueur spectrale de mon côté, dit-il. Et toi ?
– R.A.S.
– Parfait. Et de ton côté, George ?
– La température est de seize degrés, ce qui est normal. Pour l’instant,
rien à signaler.
– OK.
Lockwood s’avança un peu plus dans le couloir. Ses chaussures se
frayèrent un chemin au milieu des feuilles mortes.
– Agissons rapidement et dans le calme, dit-il. On cherche le bureau de
Bickerstaff, puis son laboratoire ou son atelier, là où il se livrait à ses
expériences. D’après l’article de journal, on y accédait par le salon, il doit
donc se trouver au rez-de-chaussée. Si on tombe sur un nid de présences
psychiques, Lucy aura l’option d’effectuer des relevés, mais c’est à elle de
décider. Et on ne sort pas le crâne sans son accord.
– Y a intérêt, dis-je.
– Le point chaud se trouve plus certainement à l’étage, dit George d’une
voix étrangement terne. (Peut-être ressentait-il à l’intérieur de cette maison
une chose qui l’affectait.) Dans la pièce des rats.
– S’il y avait vraiment des rats, souligna Lockwood. Quoi qu’il en soit,
on essaiera de l’éviter.
Nous continuâmes à suivre le long couloir et pénétrâmes dans la
première pièce. Elle aussi était vide, uniquement un plancher nu et des murs
de plâtre, éclairés par la lueur argentée de la lune. Le plafond était intact, il
n’y avait aucune trace d’humidité dans cette pièce. Je fis courir ma main sur
les murs en marchant, à l’affût de courants psychiques. En vain. C’était un
espace propre et inerte.
Nous inspectâmes la pièce située en enfilade, tout aussi calme. Aucun
changement de température, pas de miasmes ni de peur rampante. Nous en
testâmes une troisième, en face des deux précédentes, de l’autre côté du
couloir. À en juger par sa disposition et les moulures tarabiscotées au
plafond, on pouvait supposer qu’il s’agissait autrefois d’une pièce de
réception chic, où Bickerstaff prenait le thé avec ses invités. Ici, même le
papier peint avait été enlevé, ainsi qu’une partie des plinthes. Il ne restait
que l’éclat de la lune, le plancher et les murs de plâtre. Une pensée
désagréable me vint. Cette maison était à l’image de son ancien
propriétaire : un cadavre, dépouillé jusqu’aux os. Un squelette.
Quand nous retournâmes dans le couloir, je perçus une légère vibration,
étouffée, étrangement familière.
– Lockwood, George, chuchotai-je, vous avez senti ?
Ils se concentrèrent. Lockwood secoua la tête. George haussa les
épaules.
– Moi, ça ne risque pas, dit-il. Mes sens ne sont pas aussi aiguisés
que… (Il laissa échapper un petit cri d’effroi.) Hé, c’est quoi, ça ?
Je l’avais vue moi aussi : une entaille d’obscurité mouvante, une forme
agile, longue et basse, qui traversait les ombres en bordure de la pièce. Elle
filait le long du mur, près de la fenêtre, et prenait soin d’éviter le triangle
flou du clair de lune. Elle venait vers nous en faisant le tour des plinthes.
Le fer se fit entendre : Lockwood avait dégainé sa rapière. De l’autre
main, il décrocha son stylo-torche de sa ceinture. Il l’alluma, clouant dans le
cercle de lumière perçante un tout petit corps marron-noir recroquevillé.
– Ce n’est qu’une souris, soupirai-je. J’ai cru…
George souffla bruyamment.
– Moi aussi. J’ai cru que c’était plus gros que ça. Je pensais que c’était
un rat.
Lockwood éteignit sa lampe. La souris, comme libérée d’un sort, avait
déjà disparu.
– Arrêtons d’être obsédés par les rats, dit Lockwood. Tout le monde va
bien ? On monte ?
Je scrutai l’extrémité de la pièce en fronçant les sourcils.
– Attends, dis-je. Quand tu as allumé ta lampe, il m’a semblé voir…
Je sortis la mienne et braquai le faisceau sur le mur du fond. Oui, en
effet, là dans le cercle brillant, bien net, un fin trait noir vertical fendait le
plâtre : le contour caractéristique d’une porte.
En nous approchant, nous découvrîmes les gonds enfoncés dans le mur,
et un petit trou grossier qui devait accueillir autrefois une clé ou une
poignée.
– Bravo, Luce, commenta Lockwood. Cette porte était certainement
recouverte par du papier peint, ou une fausse bibliothèque, dans le temps.
Pas facile de la repérer.
– Tu crois qu’elle donne sur l’atelier de Bickerstaff ?
– Forcément. On voit les endroits où elle a été forcée, il y a très
longtemps. Elle est un peu branlante maintenant. Je pense qu’on peut entrer.
De fait, quand il tira sur la porte, elle s’ouvrit, de travers car le haut de
l’huis s’était détaché du gond sous l’effet de la pourriture. Derrière, un
passage étroit s’enfonçait dans les profondeurs de la maison. Aucune
lumière n’y pénétrait. Lockwood ralluma sa lampe. Le couloir, entièrement
vide, venait buter sur une autre porte. L’odeur de moisissure vous prenait à
la gorge.
La plus grande prudence s’imposait à partir de maintenant. Avant
d’entrer, nous effectuâmes une série de relevés et enregistrâmes les résultats
dans un carnet. Après quoi, obligés de nous baisser (le haut de la porte était
plus bas que la tête de Lockwood), nous pénétrâmes dans le passage exigu.
Nous progressions lentement, avec précaution. Tous les deux ou trois
mètres, nous nous arrêtions pour utiliser nos Talents et effectuer de
nouveaux relevés. Rien d’alarmant. La température baissait, mais à peine.
Lockwood ne discernait aucune lueur spectrale. De faibles ondes sonores
palpitaient en bordure de mon champ d’audition, sans que je puisse les
identifier. Il y avait bien quelques araignées au plafond et dans la poussière
du sol, mais trop peu nombreuses pour que cela soit significatif. Le Toucher
ne révélait aucune sensation.
George restait étrangement calme. Il se déplaçait avec lenteur et parlait
à peine, laissant passer plusieurs belles occasions d’émettre des
commentaires sarcastiques, ce qui, franchement, ne lui ressemblait pas.
Alors qu’il traînait derrière nous dans le passage, je le fis remarquer à
Lockwood. Lui aussi avait noté ce curieux comportement.
– À ton avis ? demandai-je. Un malaise ?
– Possible. C’est également la première fois qu’il pénètre dans un
endroit habité psychiquement depuis qu’il a vu ce miroir de verre. Mieux
vaut l’avoir à l’œil.
Des quatre signes courants qui annoncent l’imminence d’une
manifestation (les autres étant la froidure, les miasmes et la peur rampante),
le malaise est le plus insidieux. C’est un sentiment de lourdeur et de
mélancolie qui ronge votre âme et peut s’emparer de vous si lentement que
vous ne vous en apercevez même pas, jusqu’à ce que vous découvriez que
vous n’avez plus la force de courir ou de lever votre épée. Au stade ultime,
le malaise se transforme en paralysie spectrale, une manifestation à
l’opposé de la vie, de la joie et du rire, souvent fatale. Voilà pourquoi les
bons agents veillent en permanence les uns sur les autres, et pourquoi nous
travaillons en équipe. Discrètement pour ne pas éveiller ses soupçons,
Lockwood et moi fîmes en sorte de placer George entre nous, afin de le
protéger.
Nous atteignîmes la porte à l’extrémité du couloir. Je posai les doigts
sur la poignée. Une sensation de froid extrême se répandit dans ma main et
mon bras. Je perçus des voix par intermittence, des voix d’hommes, qui
parlaient avec fougue. Je respirai une odeur de cigare et une autre plus forte,
une odeur chimique âcre. Mais l’écho disparut presque aussitôt.
– Je capte des traces, annonçai-je.
La voix de Lockwood s’éleva dans mon dos.
– Que personne ne bouge. Continuez à regarder et à écouter. N’ouvrez
pas la porte.
Nous attendîmes pendant une minute, peut-être plus, immobiles et
muets.
Finalement, Lockwood donna le feu vert.
– C’est bon. Quand tu veux, Luce.
À moi de jouer. J’inspirai à fond, remis la main sur la poignée, poussai
la porte et entrai dans la pièce.
Une obscurité complète m’engloutit. Je sentis immédiatement que je me
trouvais dans un espace plus large. Comme toujours, je fus tentée d’allumer
ma lampe, mais je résistai à cette impulsion et demeurai figée, pour laisser
mon esprit s’ouvrir. Derrière moi, tout près, j’entendis la porte se refermer
doucement. Mes deux compagnons restaient muets, mais j’entendais leurs
pas feutrés, je percevais leur présence dans mon dos, dans le noir. Ils étaient
presque collés à moi, bien plus qu’en temps normal, mais je ne leur en
voulais pas. À vrai dire, je leur en étais même reconnaissante. Il faisait
sombre, très sombre, dans cette pièce.
J’avais beau m’abîmer les yeux, je ne voyais rien. Je tendais l’oreille,
mais je n’entendais qu’un vague murmure, qui mourut très vite. J’attendais
que Lockwood donne l’autorisation d’allumer les lampes.
J’attendis encore. Il prenait son temps, cette fois.
– Vous êtes prêts tous les deux ? demandai-je finalement. Je ne capte
rien. Et vous ?
Soudain, je pris conscience que je ne sentais plus aucune présence à
côté de moi.
– Tu es prêt, Lockwood ? répétai-je en haussant la voix.
Rien.
Quelque part, à l’autre bout de la pièce, un homme fut pris d’une quinte
de toux rauque.
Une bouffée de peur, puissante et acérée comme une lame de couteau,
monta en moi. Je cherchai ma lampe accrochée à ma ceinture, l’allumai et
balayai l’obscurité devant moi.
Encore un espace vide : murs nus, plancher poussiéreux. Une unique
fenêtre, condamnée par des briques. Au centre de la pièce une table massive
avec un plateau métallique.
Mais tout cela m’indifférait car j’étais seule. Lockwood et George
n’étaient plus là.
Je me retournai vivement et ouvris la porte d’un coup sec. Ma lampe
tremblante éclaira mes deux compagnons, à quelques pas de là. Ils me
tournaient le dos. Rapière au poing, ils faisaient face au couloir.
– Qu’est-ce que vous fichez ? m’exclamai-je.
– Tu n’as pas entendu, Luce ? chuchota Lockwood. La débandade ?
– On aurait dit des rats, ajouta George tout bas. Je croyais que ça venait
vers nous, mais… (Il sembla découvrir que j’étais là, sur le seuil.) Oh, tu es
entrée ?
– Évidemment. (Un doigt glacé glissa le long de ma colonne
vertébrale.) Vous aussi, non ? Vous étiez dans la pièce avec moi.
– Non. Attention avec ta lampe, tu me mets la lumière dans les yeux.
– On croyait que tu étais toujours là, avec nous, dit Lockwood.
– Non. Je suis entrée, comme on… Vous êtes sûrs que vous ne m’avez
pas suivie ?
Je me souvenais des pas feutrés, des présences invisibles qui se
frottaient contre moi. La gorge serrée, je m’obligeai à ajouter :
– Je vous ai sentis tout près de moi…
– On ne t’a pas vue entrer, Luce. On a été distraits par le bruit de
cavalcade.
– Je m’étonne que tu ne l’aies pas entendu, dit George.
– Si je l’avais entendu, tu crois que je serais entrée là-dedans en vous
laissant tous les deux derrière ? m’emportai-je.
Lockwood me toucha la main.
– Tout va bien. Calme-toi. Ressaisis-toi et raconte-nous ce qui s’est
passé.
J’inspirai longuement pour maîtriser mes tremblements.
– Entrez là-dedans et je vous le dirai. À partir de maintenant, on doit
rester collés les uns aux autres. Et par pitié, ne nous laissons plus distraire.
Cette pièce secrète, dont nous devinions qu’elle avait abrité l’atelier de
Bickerstaff, ne manifesta pas d’autres traces psychiques immédiates une
fois que nous fûmes tous les trois à l’intérieur. Lockwood posa une lanterne
sur le rebord de la fenêtre murée et George profita de cette lumière pour
faire le tour de la pièce en examinant les murs. Il n’y avait pas d’autre porte.
De vieilles appliques de lampes à pétrole, rouillées et branlantes, saillaient
du plâtre nu. La table installée au centre constituait l’unique meuble ; les
pieds en acier étaient rivés dans le sol, le plateau en fer couvert de poussière
et de fragments de plâtre. De profondes rainures bordaient les côtés et
s’achevaient par des becs verseurs orientés vers le sol.
Lockwood suivit une des rainures avec son doigt.
– De jolies petites rigoles pour que le sang s’écoule, dit-il. Il s’agit
d’une table de dissection. Du milieu du XIXe siècle, je dirais. J’en ai vu des
semblables au Collège royal de chirurgie. Apparemment, ce cher vieux
docteur Bickerstaff s’en servait pour effectuer des expériences avec les
membres des macchabées qu’il avait volés. Dommage qu’elle soit en fer,
Luce, car tu aurais pu y déceler des échos psychiques intéressants.
Après avoir bu un peu d’eau qui se trouvait dans mon sac à dos, je
mastiquais furieusement un morceau de chocolat. J’étais encore secouée par
l’expérience vécue à l’entrée, mais ma peur s’était endurcie et transformée
en quelque chose de plus fort. Si les créatures présentes dans cette pièce
voulaient me faire fuir, il faudrait qu’elles trouvent mieux que ça. Je lançai
le papier d’emballage de mon chocolat par terre.
– C’est ici qu’ils se réunissaient, dis-je. Que des hommes. Ils fumaient
et parlaient de leurs expériences. Je peux en apprendre davantage. Alors,
silence. J’ai envie d’essayer quelque chose.
Je me dirigeai vers le mur du fond, à l’écart du plateau en fer de la table.
Il y avait eu une cheminée à cet endroit ; des nids d’oiseaux, des morceaux
de bois et de plâtre obstruaient l’âtre. Cela me semblait être le cœur de la
pièce, là où se tenaient Bickerstaff et ses compagnons pour discuter de
l’expérience en cours. S’il restait des traces, c’est là qu’elles
s’exprimeraient avec le plus de force.
J’appuyai le bout des doigts contre le plâtre du mur. Il était froid,
humide, et même gras au toucher. Je fermai les yeux et m’abandonnai.
J’écoutai…
Un son s’éleva du passé. Je voulus m’en saisir, il s’échappa.
Les échos psychiques fonctionnent de manière étrange. Ils vont et
viennent, forts tout d’abord, puis plus faibles, ils croissent et disparaissent,
comme un battement de cœur, un pouls, enfoui dans la substance de la
maison. Voilà pourquoi le Toucher est un Talent délicat, peu fiable. Vous
pouvez sonder le même endroit cinq fois sans rien percevoir, et la sixième
fois, la puissance du souvenir psychique peut vous projeter au sol. Je fis
courir ma main sur le mur, j’essayai la cheminée et la fenêtre condamnée,
avec pour seul résultat des doigts noircis par la poussière.
Le temps passait. J’entendais Lockwood danser d’un pied sur l’autre et
George se gratter dans un endroit innommable, mais ils restaient muets. Je
les avais bien dressés.
Alors que je m’apprêtais à sortir de mon sac à dos mon paquet de
lingettes spéciales agents (« Idéales pour ôter la suie, la terre de cimetière et
les taches d’ectoplasme »), je frôlai par mégarde le mur près de la porte. Un
choc bref et violent claqua comme un éclair sur le dos de ma main. J’eus un
mouvement de recul et puis, parce que je savais identifier cette sensation, je
posai délibérément les doigts sur le plâtre froid et rugueux.
Immédiatement, comme si j’avais tourné le bouton d’un poste de radio,
j’entendis des voix à côté de moi. Je fermai les yeux, me tournai face à la
pièce et laissai mon esprit accueillir l’image suggérée par ces sons.
Plusieurs hommes se tenaient autour de la table de dissection. Je
percevais le murmure d’une conversation, des rires, l’odeur du tabac fort. Il
y avait quelque chose au milieu de la pièce, sur la table. Une voix, plus
puissante, plus autoritaire que les autres, se détacha. Le brouhaha cessa,
remplacé par le concert solennel des verres qui s’entrechoquent. Les échos
faiblirent.
Avant d’enfler de nouveau. Cette fois, le son émanait d’une gorge
unique : un sifflotement soutenu, concentré, comme quelqu’un qui est
accaparé par une tâche agréable. Il sciait quelque chose. J’entendais les
grincements de la lame. Le silence retomba… Maintenant, il y avait autre
chose à l’intérieur de la maison. Je percevais sa présence dans l’horrible
sensation de froid spectral, dans la terreur soudaine qui faisait trembler mes
dents dans mes gencives. Et dans ce son détestable que j’avais déjà
entendu : les battements d’ailes d’innombrables mouches.
Une voix résonna dans l’obscurité.
Essayez avec Wilberforce. Il est enthousiaste. Il acceptera.
Aussitôt, le sifflement et les bruits de scie disparurent. En revanche, le
bourdonnement s’amplifia et le froid, redoutable, m’engloutit, comme trois
nuits plus tôt lorsque je me tenais près de la tombe de Bickerstaff. J’ouvris
la bouche sous l’effet de la douleur, et au même moment, un cri unique
jaillit d’un grand nombre de gorges, directement dans mon oreille.
Rendez-nous nos os !
Je décollai ma main du mur. Et immédiatement, comme de l’eau qui
s’échappe dans un siphon, le froid mortel fut aspiré et je sentis de nouveau
la douceur moite de la pièce vide.
George et Lockwood, postés près de la table, m’observaient.
Je sortis ma bouteille thermos de mon sac pour boire une gorgée de thé
chaud avant de leur raconter ce qui s’était passé.
– Le bruit des mouches, dis-je, le froid insoutenable… comme dans le
cimetière. Les deux ont un lien avec le miroir d’os, je pense. Bickerstaff l’a
construit ici, sans aucun doute.
Lockwood tapota le plateau de la table.
– Oui, mais dans quel but ? Voilà la question. Si on regarde dans ce
miroir de verre, que voit-on ?
– Je l’ignore. Mais cet imbécile a créé quelque chose de très néfaste.
– Cette voix que tu as entendue…, demanda George, c’était celle de
Bickerstaff, tu crois ?
– Possible. Mais en réalité, ça ressemblait plus à…
Quand l’un de nous s’interrompt brutalement au milieu d’une phrase, de
cette façon, ce n’est jamais bon signe. Généralement, ça annonce une
mauvaise nouvelle. Ça signifie qu’il s’est passé quelque chose ou qu’il va
se passer quelque chose, et il vaut mieux se taire si on tient à la vie.
– Vous avez entendu ? demandai-je.
Derrière la porte mi-close, il y avait un léger raclement. Quelque chose
avançait dans le couloir en boitant, en traînant les pieds ou en rampant.
– Baissez la lanterne, chuchota Lockwood.
George actionna la molette et la pièce se retrouva plongée dans une
quasi-obscurité. Il y avait encore assez de lumière pour nous permettre de
voir et il faisait suffisamment sombre pour que nos sens psychiques
demeurent efficaces. Sans un mot, nous nous déployâmes selon les
positions du vieux plan D : moi à droite de la porte, plaquée contre le mur ;
George à gauche, légèrement en retrait au cas où les forces spectrales
ouvriraient la porte d’un grand coup. Quant à Lockwood, il se tenait juste
devant, prêt à subir le premier assaut. Nous avions dégainé nos rapières. Je
frottai ma main gauche contre mes collants pour essuyer la sueur. C’est le
pire moment : quand le Visiteur est encore caché. Vous savez qu’il
approche, mais vous n’avez pas été frappé par l’horreur de son apparition.
C’est à ce moment-là que votre esprit vous joue des tours et que la peur
paralysante s’installe. Pour penser à autre chose, je palpai les poches de ma
ceinture, je comptai, mémorisai, vérifiai que tout était prêt.
Les bruits étouffés se rapprochaient. Une lumière pâle pénétra par
l’entrebâillement de la porte. Au centre, une ombre enflait.
Lockwood arma son bras, le métal de son épée scintilla. Je levai la
mienne.
19
Une force invisible enfonça la porte, qui fut projetée violemment en
arrière et frappa George en plein visage, bien qu’il ait pris la peine de se
reculer. Il y eut un crépitement, un craquement et la silhouette jaillit à
l’intérieur de la pièce. Lockwood bondit en frappant avec sa rapière. Un cri
rauque, étranglé, se fit entendre.
Pendant un instant, plus rien ne bougea ; Lockwood paraissait pétrifié.
Ma rapière s’était figée en l’air, tous mes muscles s’étaient tétanisés dès que
j’avais entendu la bombe éclater et senti l’odeur du sel et du fer se répandre
autour de moi sur le sol.
Je pris ma lampe, l’allumai et éclairai Lockwood statufié en position
d’attaque : la pointe de sa rapière n’était qu’à quelques centimètres de la
gorge de Quill Kipps. Celui-ci était penché vers l’arrière, une jambe
légèrement levée, interloqué ; sa poitrine se soulevait et retombait
rapidement. Sa propre rapière tremblotait dans le vide, tout près du ventre
de Lockwood.
Derrière lui, coincés dans l’encadrement de la porte, Kat Godwin tenait
une lanterne et Ned Shaw brandissait une autre bombe de sel. Les yeux
écarquillés du petit Bobby Vernon se détachaient de l’obscurité quelque part
sous l’aisselle gauche de Shaw. Tous ces visages laids exprimaient un
mélange d’effarement et de terreur.
Le silence régnait, exception faite des jurons étouffés de George
derrière la porte.
Soudain, Lockwood et Kipps s’écartèrent l’un de l’autre, d’un bond, en
poussant des cris de dégoût.
– Qu’est-ce que tu fais ici ? croassa Kipps.
– Je pourrais te retourner la question.
– Ce ne sont pas tes affaires.
– Si, justement, rétorqua Lockwood en passant sa main dans ses
cheveux d’un geste rageur. C’est mon affaire sur laquelle tu empiètes. Tu
vis dangereusement, Kipps. Tu as failli te retrouver avec une rapière plantée
dans le cou.
– Moi ? On t’a pris pour un Visiteur. Si je n’avais pas réagi à la vitesse
de l’éclair, je t’aurais éventré de haut en bas.
Lockwood haussa un sourcil.
– J’en doute. C’est uniquement parce que j’ai vu que tu avais vu qui
j’étais que je me suis retenu de t’enfoncer le pommeau de ta propre épée
dans le ventre en utilisant la manœuvre dite de frappe inversée de
Baedecker-Flynn. Estime-toi heureux que j’aie vu que tu avais vu.
– Euh, dit Kipps, si je comprenais ce que tu racontes, nul doute que je
t’enverrais une réplique bien sentie.
Il glissa sa rapière dans sa ceinture. Lockwood en fit autant. Ned Shaw,
Bobby Vernon et Kat Godwin entrèrent dans la pièce à grands pas, l’air
renfrogné. George émergea de derrière la porte en se massant le nez, qui
semblait encore plus petit et écrasé qu’avant. Pendant un instant, nul ne
parla, mais il y eut un grand nombre de tintements métalliques autoritaires :
chacun rangeait sa rapière ou ses autres armes à contrecœur.
– Alors comme ça, reprit Lockwood, vous vous contentez de nous
suivre, tout simplement ? C’est minable.
– Vous suivre ? (Kipps émit un sourire moqueur.) Sache, mon ami, que
nous suivons les pistes que le jeune Bobby Vernon a dénichées aux
Archives. En revanche, je ne serais pas étonné que vous nous suiviez.
– Pas la peine. Les recherches menées par George nous suffisent.
Bobby Vernon gloussa.
– Vraiment ? dit-il. Après la démonstration de Wimbledon, je m’étonne
que Cubbins ait encore un travail.
Lockwood grimaça.
– Ce sera pour nous un immense plaisir de remporter cette compétition,
Quill. À ce sujet, votre annonce dans le Times n’a pas besoin d’être très
longue. L’aveu de votre défaite sur une demi-page, rédigé simplement, fera
l’affaire.
– À supposer que Kipps sache lire et écrire, ajouta George.
Ned Shaw s’agita.
– Fais gaffe à ce que tu dis, Cubbins.
– Oh, désolé. Je vais formuler ça autrement. Je parie qu’il existe dans
les forêts de Bornéo des singes qui sont plus alphabétisés que lui.
Les yeux de Shaw lui sortirent de la tête ; il porta la main à sa rapière.
Kipps, George et Godwin l’imitèrent aussitôt.
– Assez ! m’écriai-je. Arrêtez ces enfantillages, tous autant que vous
êtes !
Six visages se tournèrent vers moi.
J’avais haussé la voix. Et serré les poings. Peut-être même avais-je tapé
du pied. Bref, j’avais fait ce qui s’imposait pour attirer leur attention. Leur
animosité devenait incontrôlable et, par conséquent, le danger qui planait
au-dessus de nous s’assombrissait et se faisait palpable. La présence
d’émotions négatives dans un lieu hanté n’est jamais une bonne chose, et, la
colère est sans doute la plus néfaste de toutes.
– Vous ne le sentez pas ? demandai-je. L’atmosphère est en train de
changer. Vous attisez les énergies présentes dans la maison. Alors, bouclez-
la, immédiatement.
Un silence s’ensuivit. Ils étaient inquiets, mécontents ou gênés, mais ils
obéirent.
Lockwood inspira profondément et dit :
– Merci, Luce. Tu as raison.
Les autres hochèrent la tête.
– Je sais que la colère est à bannir, dit George. Mais le sarcasme ? C’est
interdit aussi ?
– Chut.
Nous attendîmes. La tension alourdissait l’atmosphère.
– Vous croyez qu’on l’a arrêté ? demanda Quill Kipps finalement. On
est arrivés juste à temps ?
Pendant qu’il parlait, l’élément présent dans la lanterne de Kat Godwin
vacilla, tremblota, puis flamboya de nouveau. George décrocha son
thermomètre de sa ceinture.
– La température baisse. Il ne fait plus que dix degrés. Il faisait quatorze
quand on est entrés.
– L’air s’épaissit, ajouta Bobby Vernon. Les miasmes se forment.
Je confirmai d’un hochement de tête.
– Je capte un phénomène auditif. Un bruissement.
Kat Godwin l’entendait elle aussi ; son teint était gris, ses traits tirés.
– On dirait… Ça fait penser à…
À une multitude de petites créatures avec des queues et des pattes
écailleuses qui se précipitaient à travers la maison, vers nous. Elles frôlaient
les murs, se glissaient sous les portes, trottinaient dans les tuyaux et sous les
planchers, convergeant vers cette détestable pièce sans air. Voilà à quoi ça
faisait penser. Kat Godwin ne le dit pas, et elle ne prononça pas le mot
fatidique. Inutile. Tout le monde avait deviné.
– Sortons les chaînes, ordonna Lockwood. Et pensons tous à des choses
joyeuses.
– Allez-y, confirma Kipps.
Ils avaient peut-être le savoir-vivre d’une meute de hyènes affamées,
mais il fallait leur rendre justice : les agents de chez Fittes étaient bien
entraînés. Ils avaient ouvert leurs sacs avant nous et installé un double
cercle de chaînes en vingt secondes pile. Ned Shaw continuait à nous jeter
un regard noir, mais les autres avaient retrouvé leur sang-froid et leur
concentration. La priorité était la survie. Nous nous blottîmes tous à
l’intérieur du périmètre de sécurité.
– On est bien, là, tous ensemble, ironisa George. J’aime beaucoup ton
eau de toilette, Kipps. Sérieusement.
– Merci.
– Taisez-vous maintenant, dis-je. On a besoin d’écouter.
Nous restâmes immobiles et muets : sept agents serrés à l’intérieur d’un
cercle de fer. La lanterne continuait à trembloter furieusement. Je ne voyais
rien, mais les bruissements, les raclements et les trottinements se
rapprochaient… Ils nous entouraient de toutes parts maintenant, comme si
une chasse indescriptible se déroulait à l’intérieur de la maison, dans
l’obscurité. À en juger par la respiration difficile de Kat Godwin, je
devinais qu’elle l’entendait elle aussi. Et les autres ? Impossible à dire.
Autour de moi, le tumulte montait. C’était comme si la poursuite frénétique
se poursuivait sur les murs maintenant. Elle continua à monter, jusqu’à
atteindre le plafond. Des griffes dérapaient sur le plâtre juste au-dessus de
nos têtes. Toujours de plus en plus haut. Le son se fondait dans le plafond,
les effroyables bruissements disparaissaient dans la structure de la maison.
– C’est passé, déclara Kat Godwin. Il a battu en retraite. C’est aussi ton
avis, Lucy ?
– Oui. L’atmosphère s’éclaircit… Hé, attends un peu, tu connais mon
nom, toi aussi ?
– La température est remontée à douze, annonça George.
La tension générale retomba d’un cran. Et brusquement, tout le monde
prit conscience que nous étions serrés comme des sardines. Nous sortîmes
du cercle, les chaînes furent mises de côté.
Et les deux groupes se retrouvèrent face à face de nouveau.
– Écoute, Quill, dit Lockwood, j’ai une suggestion à te faire. De toute
évidence, l’endroit et le moment sont mal choisis pour nous quereller.
Remettons ça à plus tard, ailleurs. Et puisque nous ne supportons pas de
nous voir, je propose que nous explorions la maison chacun de notre côté.
Nous chercherons là où nous voulons sans nous déranger. Qu’en dis-tu ?
Kipps tirait sur ses poignets de chemise et époussetait sa veste, comme
s’il craignait d’avoir attrapé des puces suite à cette proximité forcée.
– D’accord, répondit-il, mais plus de réapparition soudaine. Je pourrais
te décapiter la prochaine fois.
Sans rien ajouter, nous passâmes devant eux pour retourner dans le
couloir. Après avoir franchi la deuxième porte, nous regagnâmes le hall
principal. Là, Lockwood s’arrêta.
– La présence de Kipps complique les choses, chuchota-t-il. Ils vont
sans doute rester un moment dans l’atelier, pour effectuer des relevés, mais
ils ne tarderont pas ensuite à nous coller au train de nouveau. Et si ces
fameux documents sont bien ici, je veux les chercher tranquillement, sans
qu’on vienne s’immiscer dans nos affaires. Lucy, je sais que tu rechignes à
l’utiliser, mais c’est peut-être le bon moment de consulter notre ami le
crâne.
Je regardai d’un air dépité le sac à dos gonflé de George.
– Je continue à penser que c’est une mauvaise idée, dis-je. Mais puisque
le temps presse…
J’ouvris le sac, glissai la main à l’intérieur et actionnai la valve du
bouchon.
– Esprit, dis-je en me penchant vers le bocal, reconnais-tu cet endroit ?
Où se trouvait le bureau de ton maître ? Peux-tu nous le dire ?
Le verre demeura froid et sombre.
– Peut-être que tu devrais te rapprocher davantage ? suggéra Lockwood.
– Si je me rapproche encore, je vais chatouiller George dans le cou.
Esprit, m’entends-tu ? M’entends-tu ? Oh, je me sens bête… C’est une
perte de…
En haut…
J’eus un mouvement de recul. Un bref éclair vert avait jailli du cœur du
bocal. Il avait déjà disparu, ainsi que le murmure oppressé.
– En haut, a-t-il dit, répétai-je. J’ai nettement entendu « en haut ». Mais
doit-on vraiment…
Lockwood avait déjà traversé la moitié du couloir.
– Qu’est-ce qu’on attend ? lança-t-il. Vite ! Le temps presse !
Pas question, cependant, de gravir l’escalier à toute allure. La plupart
des marches étaient pourries ; elles ne supporteraient pas notre poids. Nous
dûmes enjamber des amoncellements de carreaux et des débris de bois. Au-
dessus de nous, des lambeaux de ciel étoilé brillaient, là où des morceaux
de toit s’étaient écroulés. En outre, nous devions continuer à effectuer des
relevés, par mesure de précaution (beaucoup plus rapidement que
d’habitude car nous craignions de voir réapparaître nos rivaux d’une
seconde à l’autre), ce qui nous ralentissait davantage. Nous notâmes une
légère baisse de la température et des bruits de faible intensité (un petit
craquement et un sifflement). Lockwood, de son côté, vit des traces
plasmiques traverser furtivement l’obscurité. Quand enfin nous arrivâmes
en haut de l’escalier, autre chose nous attendait.
– Regardez cette plinthe, dis-je. C’est quoi, ces taches sombres tout du
long ?
George se pencha pour les éclairer avec son stylo torche.
– Des traînées de graisse, dit-il. Laissées par le frottement de milliers de
poils. Comme celles que…
Il hésita.
– Celles que laissent les rats.
Lockwood nous bouscula avec impatience pour passer et gravit les deux
dernières marches d’une vigoureuse enjambée.
– Oubliez ça. Venez.
Nous étions sur un vaste palier carré, dévasté, à moitié ouvert sur le ciel.
Des feuilles brunies et des brindilles étaient éparpillées dans la poussière et
les débris qui jonchaient le plancher frappé d’une lumière froide à travers
les ouvertures béantes dans la toiture. Derrière nous, un couloir s’enfonçait
dans la maison, mais il était en partie obstrué par des décombres. L’escalier
effectuait un demi-tour sur lui-même, si bien que nous nous trouvions face
au devant de la maison. Et à trois portes ouvertes.
Oui, chuchota le fantôme dans mon oreille. Là…
– On est tout près, dis-je. Une de ces pièces servait de bureau à
Bickerstaff.
Dès que je prononçai ce nom, les sons psychiques que je percevais
s’amplifièrent ; le craquement lointain enfla au point de me faire sursauter.
Une brise souffla à travers la maison vide, soulevant des feuilles mortes et
des papiers sur le sol. Quelques fragments tombèrent entre les barreaux de
la rambarde et s’envolèrent dans les ténèbres qui s’ouvraient en dessous.
– Il vaut peut-être mieux éviter d’employer ce nom ici, suggéra
Lockwood. La température, George ?
– Huit degrés. Ça se maintient.
– Reste ici et surveille l’escalier pour guetter Kipps. Lucy, viens avec
moi.
Sans un bruit, nous traversâmes le palier. Je me tournai vers George, qui
avait pris position près de la rambarde, d’où il avait une vue plongeante sur
la courbe de l’escalier et une partie du couloir tout en bas. Son humeur
paraissait stable, son langage corporel ne donnait aucun signe inquiétant.
Autant que je puisse en juger, le malaise n’empirait pas.
Son sac à dos était resté ouvert. J’apercevais le haut du bocal à fantôme,
luisant d’une faible lueur verdâtre.
Ouiiiii, dit la voix. C’est bien, ma petite… Tu approches…
Le murmure était fiévreux.
La pièce du milieu… Sous le plancher…
– Celle du milieu, répétai-je.
Lockwood s’avança, commença à franchir le seuil, puis se jeta en
arrière.
– C’est un point froid, déclara-t-il. Ça te coupe en deux.
Je décrochai mon thermomètre de ma ceinture et le tendis au-delà du
seuil. Je sentis aussitôt la morsure du froid sur ma main.
– Cinq degrés à l’intérieur, huit à l’extérieur. Sacrée froidure.
– Et ce n’est pas tout, ajouta Lockwood.
Il avait sorti ses lunettes de soleil de son manteau et s’empressa de les
chausser.
– On a aussi des araignées, dit-il. Et une lueur spectrale. Colossale. Là-
bas, sous la fenêtre.
Je ne la voyais pas, mais ça ne m’étonnait pas. À mes yeux, ce n’était
qu’une pièce assez grande, plus ou moins carrée, dominée par un immense
encadrement de fenêtre vide. Comme le reste de la maison, elle n’abritait
aucun meuble, aucune décoration. J’essayai de l’imaginer à l’époque de
Bickerstaff : le bureau et le fauteuil, les portraits aux murs, une bibliothèque
ou deux peut-être, une pendule sur la cheminée… Non. Impossible. Je n’y
arrivais pas. Trop de temps s’était écoulé et la sensation du néant menaçant
était trop forte.
L’éclat de la lune baignait l’ensemble d’une lueur argentée assoupie et
brumeuse. Les bruits de parasites bourdonnèrent une ou deux fois dans ma
tête, puis se turent brutalement, comme étranglés par le lourd silence qui
émanait de cette pièce.
D’épaisses toiles d’araignées pendaient dans les coins du plafond.
Nous avions atteint le point le plus fortement hanté de cette maison.
Mon cœur battait douloureusement dans ma poitrine et je sentais mes dents
s’entrechoquer. Je m’obligeai à repousser la panique. Que nous avait dit
Joplin ? Les pensionnaires du sanatorium rassemblées devant la maison
avaient vu un mouvement à la fenêtre.
– Lockwood, chuchotai-je. Nous sommes dans la pièce des rats. C’est
ici que Bickerstaff est mort. Il ne faut pas y entrer.
Oh, n’aie pas peur, murmura la voix dans mon esprit. Vous voulez les
documents ? Ils sont sous une latte de parquet au milieu du plancher. Allez-
y, entrez.
– Juste un coup d’œil, dit Lockwood, et on ressort.
Je ne voyais pas ses yeux derrière ses lunettes noires, mais je le sentais
sur ses gardes. Posté sur le seuil, il n’entrait pas.
– C’est ce que nous demande de faire le crâne, dis-je. Mais on ne peut
pas avoir confiance en lui. Tu le sais. Laissons tomber, Lockwood. Fichons
le camp.
– Après tout ça ? Pas question. En outre, Kipps va rappliquer d’une
minute à l’autre.
Il remonta ses gants sur ses poignets et franchit le seuil. Je le suivis en
serrant les dents.
La chute de température fut brutale et je frissonnai malgré mon
manteau. Le niveau des parasites augmenta immédiatement, comme si
quelqu’un avait actionné un curseur à l’instant même où j’entrais. Une
étrange odeur douceâtre alourdissait l’atmosphère, semblable à celle qui
émanait du buisson grimpant sous la fenêtre. Une odeur épaisse, écœurante,
qui évoquait la pourriture. Sans origine visible.
Ce n’était pas une pièce où on avait envie de s’attarder.
À pas mesurés, les mains sur nos ceintures, nous traversâmes les rayons
de clair de lune en gardant les yeux rivés au sol. La plupart des lattes du
plancher paraissaient solidement fixées.
– C’est quelque part au milieu, dis-je. D’après le crâne.
– Voilà un crâne très utile… Ah, cette latte branle un peu. Attention,
Lucy.
À peine eut-il prononcé ces mots qu’il se mit à genoux pour examiner
les contours de la latte branlante avec ses longs doigts. Je sortis ma rapière
de ma ceinture et entrepris de faire le tour de la pièce, lentement. Je ne
voulais pas rester immobile, il fallait que je bouge.
Je passai devant la porte ; à l’autre bout du palier, George était toujours
posté près de la rambarde, il me regarda et m’adressa un signe de la main.
Une lueur verte s’échappait de son sac à dos. Je passai devant la fenêtre. De
là, je voyais le toit en ardoise de la véranda, le chemin qui descendait la
colline et le sommet des arbres déguenillés. En passant devant la cheminée,
sur une impulsion, je caressai les carreaux noircis…
Le son s’échappait du passé, il régnait une douce chaleur dans la pièce,
un feu crépitait dans l’âtre.
– Venez, mon cher. Le garçon vous a tout préparé. Nous vous avons
choisi pour cette expérience exceptionnelle. Vous serez un pionnier !
Une autre voix :
– Placez-vous devant et ôtez le tissu. Dites-nous ce que vous voyez.
– Vous-même, vous n’avez pas encore regardé, Bickerstaff ? demanda
une voix plaintive, chargée de peur. C’est à vous qu’il incombe de…
– L’honneur vous revient, mon cher Wilberforce. Tel est votre plus
grand désir, non ? Allons ! Buvez une goutte de vin pour vous donner du
courage… Bien ! Je me tiens prêt à consigner vos paroles. Allons-y… Nous
soulevons le tissu… Regardez à l’intérieur, Wilberforce ! Regardez et dites-
nous…
Un froid épouvantable, un cri de terreur… et le bourdonnement des
mouches.
– Non ! Je ne peux pas !
– Je vous jure que vous allez regarder ! Tenez-le bien ! Agrippez-le par
les bras ! Regardez, nom d’un chien ! Et dites-nous ! Décrivez-nous les
merveilles que vous voyez !
La seule réponse fut un hurlement. Assourdissant. De plus en plus
puissant. Et brutalement interrompu.
Ma main se détacha du mur. Je demeurai pétrifiée, les yeux écarquillés,
sous le choc de ce que j’avais entendu. La pièce était redevenue totalement
silencieuse, comme si toute la maison retenait son souffle. Je ne pouvais
plus bouger. J’étais ensevelie sous les échos de la terreur d’un mort. Puis la
peur glaçante reflua. Le souffle coupé, clignant des yeux, je me souvins où
j’étais. Au centre de la pièce, Lockwood était agenouillé à côté d’une latte
de parquet arrachée. Et il me faisait un grand sourire. Il tenait dans sa main
plusieurs feuilles de papier jaunies et froissées.
– Que penses-tu de ça, hein ? me lança-t-il. Le crâne a dit vrai !
– Non… (Je marchai vers lui en titubant et agrippai son bras.) Pas
totalement. Écoute-moi ! Ce n’est pas Bickerstaff qui est mort ici. C’est
Wilberforce. Bickerstaff l’a obligé à regarder à l’intérieur du miroir d’os, ici
même, dans cette pièce ! Et le miroir l’a tué. C’est Wilberforce qui a trouvé
la mort dans cette maison, et je pense que son esprit y est toujours. Il faut
filer. Ne dis rien, partons.
Lockwood avait blêmi. Il se releva, et au même moment, George
apparut à côté de nous. Ses yeux brillaient.
– Vous les avez trouvés ? Vous avez les documents ? Que disent-ils ?
– Plus tard, répondit Lockwood. Je croyais t’avoir demandé de
surveiller l’escalier.
– Ne t’inquiète pas pour ça. Tout est calme en bas… Oh, c’est écrit à la
main, et il y a de petits dessins aussi. Fascinant…
– Sortez ! hurlai-je.
Une pression grandissante martelait mes oreilles. J’avais l’impression
que l’éclat de la lune, dans l’encadrement de la fenêtre, était un peu plus
épais que précédemment.
– Oui, allons-nous-en, dit Lockwood.
Nous nous retournâmes, et je vis l’imposante silhouette de Ned Shaw se
découper sur le seuil. Il bloquait la sortie. Si on avait fixé des gonds dans
son dos, on aurait obtenu une porte battante, vilaine mais efficace.
– George, demandai-je, depuis combien de temps tu as cessé de
surveiller l’escalier ?
– Bah, j’ai dû m’absenter une seconde ou deux pour venir voir ce que
vous faisiez.
Une étincelle de triomphe et de méfiance brillait dans les petits yeux de
Shaw.
– Eh bien, Lockwood, dit-il, qu’est-ce que tu tiens, là ?
– Je ne sais pas encore, répondit Lockwood en toute franchise.
Il se pencha en avant pour fourrer les documents dans son sac.
– Donne-moi ça, ordonna Shaw.
– Non. Laisse-nous passer, s’il te plaît.
Ned Shaw répondit par un ricanement et s’appuya nonchalamment
contre le montant de porte.
– Pas avant d’avoir vu ce que vous avez trouvé.
– L’endroit est mal choisi pour se disputer, intervins-je.
La température chutait, le clair de lune ondoyait dans la pièce, qui
semblait revenir peu à peu à la vie.
– Tu ignores peut-être que cette pièce…, commença Lockwood.
Shaw ricana de nouveau.
– Oh, je vois tout, rassure-toi. La lueur spectrale, les miasmes qui se
forment. Il y a même un léger brouillard fantôme… En effet, ce n’est pas un
endroit où il faut s’attarder.
– Dans ce cas, dit Lockwood en sortant sa rapière, tu seras d’accord
pour qu’on fiche le camp sans tarder.
En disant cela, il s’avança vers Shaw. Celui-ci hésita un instant, puis,
comme si les gonds dont j’ai parlé étaient parfaitement graissés, il pivota à
quarante-cinq degrés pour nous laisser passer.
– Merci, dit Lockwood.
Était-ce le ton sur lequel il avait dit cela – avec une touche de dédain
amusé –, ou bien mon air de total mépris, ou encore le large sourire de
George, ou simplement une pression intérieure devenue impossible à
contenir, toujours est-il que Ned Shaw craqua subitement. Il dégaina sa
rapière lui aussi et, dans le même mouvement, il la pointa vers le dos de
Lockwood. Je connaissais cette botte, c’était le tour de main de Komiyama,
utilisé contre les Spectres, les Zombis et les Familiers. Pas contre les gens.
Le petit hoquet de stupeur que j’avais laissé échapper en voyant jaillir
l’épée alerta Lockwood. Il se retourna vivement. La pointe de la lame fit
une longue entaille dans son manteau, se prit dans les fils et traversa le
tissu. Touché sous le bras gauche, il poussa un cri et détala.
Le visage empourpré, haletant, Shaw se lança à sa poursuite tel un
taureau enragé. Arrivé au centre du palier, Lockwood fit volte-face, écarta
d’un revers la rapière tendue de son ennemi et traça deux entailles parallèles
dans la manche de Shaw, qui pendait maintenant autour du bras tenant
l’épée. Le géant poussa un beuglement de rage.
Des pas retentirent dans l’escalier. Kipps montait les marches deux par
deux. Kat Godwin et le petit Bobby Vernon le suivaient de près. Tous
avaient leur rapière à la main.
– Lockwood ! s’écria Kipps. Qu’est-ce qui se passe ?
– C’est lui qui a commencé ! rugit Shaw tout en repoussant
frénétiquement une succession d’attaques impitoyables, alors qu’il battait
en retraite sur le palier. Il m’a agressé ! À l’aide !
– Mensonge ! m’exclamai-je.
Mais Kipps se lançait déjà dans la bataille. Il s’approchait de Lockwood
sur le côté, là où celui-ci ne pouvait pas le voir. Une technique sournoise et
efficace : typique des agents de chez Fittes. À cet instant, ma propre colère,
qui bouillonnait en moi depuis la lâche agression de Shaw, ou peut-être
depuis cette nuit sur le terrain communal de Wimbledon, prit le dessus.
L’épée à la main, je chargeai.
Mais avant que j’atteigne Kipps, Kat Godwin fut sur moi. Nos lames se
heurtèrent dans un tintement cristallin. La violence de sa première attaque
faillit me désarmer, mais je fis pivoter mon poignet pour absorber le choc.
Pendant un instant, nous demeurâmes soudées ainsi l’une à l’autre ; je
sentais les effluves nauséabonds de son parfum citronné, je voyais l’étoffe
pimpante de son élégante veste grise. Quand nous nous séparâmes enfin, ce
fut pour tourner l’une autour de l’autre. Nos pieds soulevaient des nuages
de poussière qui restaient en suspension dans l’air argenté. Il faisait un froid
glacial. J’entendais des bourdonnements dans mes oreilles.
George s’était précipité lui aussi vers Lockwood, pour le défendre face
à Kipps et Vernon. Lockwood avait découpé une partie de l’autre manche
de Shaw. Des lambeaux de tissu jonchaient le sol éclairé par la lune.
Godwin repoussa une mèche de cheveux qui tombait devant ses yeux.
Son visage était si dur et figé qu’on aurait pu le croire taillé dans le marbre.
Peut-être présentais-je le même aspect. Une partie de mon esprit
s’époumonait : il me hurlait de me calmer, de m’arrêter. Mais ce n’est pas
facile d’obéir dans un lieu hanté où toutes les émotions sont exacerbées,
déformées. J’étais furieuse, oui, et nous l’étions tous. Mais je me demandais
dans quelle mesure l’atmosphère de cette maison nous entraînait vers des
extrêmes. George obligeait Vernon à reculer grâce à une série de bottes
furieuses, avant de battre en retraite à son tour lorsque Kipps l’atteignit à la
cuisse grâce à une feinte opportune. Lockwood, lui, continuait à réduire en
lambeaux la veste de Shaw, avec une précision froide et systématique.
Quant à Godwin…
Sa nouvelle attaque fut deux fois plus rapide que la précédente. Livide,
les yeux écarquillés, elle frappa mon bras armé. La pointe de la lame
atteignit la partie de peau nue entre l’os du carpe et la garde de la rapière.
Elle s’enfonça dans la chair, m’arrachant un hurlement. Je refermai mon
autre main sur mon poignet. Des gouttes de sang perlèrent entre mes doigts.
Hébétée, je levai les yeux, puis mon regard glissa derrière elle. Je
demeurai bouche bée et reculai.
– Alors, tu t’avoues vaincue ? me lança Godwin.
Au centre du clair de lune, sous la fenêtre, une silhouette sombre
émergeait du sol.
Un silence violent l’accompagnait. Des rayons de lune se
contorsionnèrent et s’épaissirent, des filaments de brouillard s’agitèrent et
se cabrèrent près du plancher. Un air glacial nous submergea comme une
lame de fond et dévala l’escalier. Les miasmes fétides, cette épouvantable
douceur étouffante, s’élevèrent pour envahir nos poumons.
Kat Godwin émit un son incohérent ; elle s’était retournée et se tenait à
mon côté, bouche bée elle aussi. Les autres avaient baissé leurs armes pour
se figer de la même manière.
La silhouette continuait à se redresser.
– Oh, Seigneur, murmura quelqu’un. Bickerstaff…
Non, ce n’était pas Bickerstaff. Je le savais désormais. Il s’agissait de
Wilberforce, l’homme qui avait regardé à l’intérieur du miroir. Mais cela ne
suffisait pas à décrire l’effroyable vérité de cette apparition.
Elle avait une vague forme humaine – assurément –, mais en même
temps, quelque chose clochait. Sous certains angles, quand elle se retournait
et se tordait, elle avait l’apparence d’un gentleman de grande taille, vêtu
peut-être d’une sorte de redingote. Les contours de la tête étaient plutôt
nets : elle semblait ployer sous un poids énorme. En revanche, je ne
distinguais pas le reste. Les bras étaient gonflés, la poitrine et le ventre
ondulaient étrangement. Tout restait dans l’obscurité, je ne voyais pas les
détails.
La silhouette se dressa enfin dans la lumière, en chancelant et en
tremblant, comme si elle réagissait à quelque musique intérieure endiablée.
Il émanait de ces mouvements repoussants une terreur qui traversait l’air
glacé. Une paralysie spectrale s’empara de mes muscles. Je sentis mon
estomac se nouer. Ma rapière tremblait dans ma main.
Titubant comme un homme ivre, dodelinant de la tête, le corps se
contorsionnant avec une horrible fluidité, la silhouette se découpait dans
l’éclat de la lune. De minces filaments de glace vinrent se coller contre les
carreaux de la fenêtre derrière elle. La tête demeurait baissée. Les
contorsions du corps, infimes, mais frénétiques, redoublèrent ; on aurait dit
qu’il cherchait à se disloquer. Soudain, la tête se redressa et se tourna vers
nous : un trou béant, noir, qui absorbait la lumière.
Une voix désespérée résonna dans mon esprit.
Non, Bickerstaff ! Non ! Ne me montrez pas le miroir !
Quelqu’un – Godwin, je crois – se mit à hurler.
Je ne pouvais pas le lui reprocher. L’apparition était en train de se
démantibuler.
Tel un chien mouillé qui se secoue, elle s’agitait de droite à gauche,
faisant voler dans tous les coins des morceaux de sa substance. On aurait dit
que des petits bouts de chair se détachaient de leur plein gré et retombaient
par terre. Au moment où ils heurtaient le sol, ils se déroulaient, s’étiraient et
devenaient de longues formes noires qui se mettaient à bondir et à trottiner
dans toute la pièce, avant de foncer vers la porte.
– Des rats ! hurla Lockwood. Vite, à l’escalier ! Sortons d’ici !
Sa voix traversa notre paralysie spectrale. L’un après l’autre, nous
retrouvâmes les acquis de notre entraînement. Juste à temps : les premières
formes sauvages étaient déjà sur nous. Trois créatures noires comme de
l’encre et brillantes, aux yeux jaunes habités par la folie, jaillirent par la
porte. L’une d’elles sauta directement sur George, qui la cueillit d’un grand
coup de rapière. Le rat explosa ; une pluie d’ectoplasme d’un bleu éclatant
éclaboussa la veste de Vernon, qui hurla. Lockwood lança une bombe de sel
sur un deuxième rat qui s’embrasa. Il se consuma, dévoré par des flammes
livides. Le troisième décampa et grimpa le long du mur.
Plus loin, près de la fenêtre, dans son halo de feu bleuté, la silhouette
infernale faisait des cabrioles, on aurait dit qu’elle dansait joyeusement. Ses
côtes brillaient, les os des bras saillaient à travers la chair qui continuait à se
désintégrer. De nouveaux morceaux se détachaient ; des rats fantomatiques
s’éparpillaient sur les murs et le plafond. D’autres affluaient par la porte.
– Fuyons ! s’écria Lockwood.
Il reculait vers la porte, méthodiquement, en distribuant des coups de
rapière aux formes noires qui se précipitaient toutes griffes dehors. George
et moi en faisions autant. Du côté des agents de chez Fittes, Shaw et
Godwin battaient en retraite de manière disciplinée. Shaw répandait de la
limaille de fer en décrivant un large cercle. Surpris, les rats se mettaient à
crépiter, à sauter sur place et tournoyer sur eux-mêmes. Godwin, elle,
lançait des bombes de sel à droite et à gauche.
Et Kipps ? Il avait déjà décampé : j’entendais ses bottes exécuter
lâchement un fandango dans l’escalier. Quant à Bobby Vernon, il semblait
paralysé par la panique : il n’attaquait ni ne reculait, son épée pendait
mollement au bout de son bras, ses yeux restaient fixés sur la créature
décharnée et dansante.
Celle-ci sentait la faiblesse du petit agent. Comme tous les Visiteurs.
Les rats convergeaient vers lui, sur les murs et le plafond. L’un d’eux se
laissa tomber juste au-dessus de sa tête. Lockwood bondit. Son manteau se
souleva comme une cape. D’un coup d’épée, il coupa le rat en deux, à la
volée. L’ectoplasme dégringola comme une pluie de lave.
Vernon poussa un gémissement. Lockwood l’attrapa par le col et
l’entraîna vers l’escalier. De gauche, de droite, les formes noires
accouraient. Je lançai une bombe de sel qui les fit reculer en couinant. Le
palier était couvert de sel et de limaille de fer ; de tous côtés, des rats en feu
se ratatinaient.
Nous atteignîmes enfin l’escalier. Lockwood poussa Vernon devant lui
et sauta par-dessus un rat qui alla heurter une plinthe en se tortillant de
douleur. Ils dévalèrent les marches. Il ne restait que moi. Je me retournai
vers la pièce vide. Dans l’éclat livide du feu, la créature près de la fenêtre
était presque réduite à un tas d’os maintenant. Je la vis retomber sur le sol et
se désintégrer totalement en une dizaine de formes qui tournoyaient à toute
vitesse sans s’arrêter.
Par pitié, braillait la voix lointaine et désespérée. Ne me montrez pas le
miroir !
À mon tour je dévalai l’escalier en colimaçon et fonçai dans le couloir,
en direction de la porte ouverte.
Pas le miroir…
Je franchis la porte, traversai la véranda et plongeai dans les hautes
herbes humides éclairées par la lune. La nuit d’été m’enveloppa, et pour la
première fois, je m’aperçus à quel point j’avais eu froid. Shaw et Godwin
s’étaient écroulés sur le sol. Vernon était affalé contre une des colonnes de
la véranda. George et Kipps avaient laissé tomber leurs rapières ; ils étaient
pliés en deux, les mains sur les genoux.
Lockwood, lui, semblait à peine essoufflé. Je levai les yeux vers la
fenêtre du premier étage, derrière laquelle on apercevait encore, dans le
scintillement de la lumière bleue irréelle, la silhouette décharnée et les rats
affolés qui décampaient, sur les murs et au plafond. Ils venaient se fondre
dans la silhouette, lui redonnant momentanément l’apparence d’un
gentleman de l’époque victorienne en redingote, avant de l’abandonner de
nouveau, le restituant à l’état de squelette.
Finalement, la lumière s’éteignit. La maison redevint sombre sous la
lune.
Je détournai le regard et à cet instant, un bref ricanement, malveillant,
résonna dans mon esprit. Du sac à dos de George s’échappa une faible lueur
verte, qui mourut presque aussitôt.
Il ne restait plus que sept agents épuisés et essoufflés, éparpillés au
sommet de la colline silencieuse.
CINQUIÈME PARTIE
Une grande soirée
20
– Détruisez-le ! m’écriai-je. C’est la seule solution. On l’emporte aux
fourneaux et on le brûle sur-le-champ !
– Soit, murmura Lockwood, mais est-ce vraiment possible ?
– Bien sûr que non, répondit George. On ne peut pas faire une chose
pareille. Il est trop important pour nous… et pour la science psychique en
général. Par ailleurs, Luce, le fait de me lancer de la marmelade au visage
ne constitue pas un argument valable. Il faut te calmer.
– Je me calmerai, grognai-je, quand ce maudit crâne aura quitté cette
maison.
Je lançai la cuillère à confiture dans le pot ; elle rebondit contre le verre
avec un petit bruit cristallin et atterrit dans le beurre.
Oh là là… Un murmure moqueur s’éleva dans ma tête. Quel sale
caractère… Tu te donnes en spectacle.
– Et toi, ferme-la ! rugis-je. Je ne t’ai pas demandé ton avis !
Une nouvelle journée venait de débuter, synonyme d’un ciel pur comme
du cristal, d’un autre petit déjeuner tardif et, dans mon cas, de la libération
d’une énorme quantité de rage contenue depuis trop longtemps. Elle n’était
pas sortie durant le long trajet de retour depuis Hampstead, ni dans mon
sommeil haché ; elle ne s’était même pas manifestée quand, en entrant dans
la cuisine, j’avais découvert le bocal à fantôme sur le plan de travail. Mais
lorsque j’avais entendu dans mon esprit le ricanement rauque du fantôme,
alors que nous évoquions les événements de la veille, j’avais fini par perdre
le contrôle de moi-même. Je m’étais jetée sur le bocal et Lockwood avait dû
intervenir, brutalement, pour m’empêcher de l’envoyer valdinguer je ne sais
où.
– Je me tue à vous le répéter, dis-je, il nous a attirés dans cette maison !
Il connaissait les horreurs qui l’habitent. Il savait que le fantôme de
Wilberforce serait là ! Voilà pourquoi il a évoqué les documents secrets, et
pourquoi il nous a entraînés au premier étage. C’est un esprit vindicatif et
malfaisant, nous avons été stupides de l’écouter. Si vous l’aviez entendu
ricaner la nuit dernière ! Et voilà qu’il recommence !
– N’empêche, dit Lockwood, on a récupéré les documents. Il n’a pas
menti sur ce point.
– Tu ne vois pas que c’était une façon de nous piéger ? Il mise sur nos
faiblesses. Et il le fait en s’introduisant à l’intérieur de ma tête. Vous
n’entendez pas ses horribles murmures.
Oh, comme c’est méchant, dit la voix du crâne. Sois cohérente, au
moins. La dernière fois que tu t’es adressée à moi, tu me suppliais de parler.
Et je ne comprends pas pourquoi tu es aussi ingrate. Je vous ai conduits
jusqu’aux documents, et je vous ai offert un bon entraînement par-dessus le
marché. Un petit esprit pathétique comme Wilberforce ne risquait pas de
vous mettre en danger. Il ricana de plus belle. Alors ? J’attends des
remerciements.
Je foudroyai le bocal du regard. Le soleil dansait sur ses parois ternes et
je ne discernais pas le moindre signe du visage spectral à l’intérieur. Mais
une porte venait de s’ouvrir dans mon esprit et un souvenir s’imposa à moi,
avec la plus grande netteté. Il datait de la veille au soir, dans la maison ;
c’était une des voix venues du passé :
« Essayez avec Wilberforce, disait-elle. Il est enthousiaste. Il
acceptera… »
Ces intonations m’étaient familières. Je ne les connaissais que trop bien.
– C’est lui ! m’écriai-je en montrant le bocal. C’est lui qui parlait à
Bickerstaff dans l’atelier ! Et il affirmait ne rien savoir du miroir, alors qu’il
était présent quand il a été fabriqué ! Et ce n’est pas tout. Il a suggéré qu’ils
obligent Wilberforce à regarder à l’intérieur !
Le crâne me sourit au centre de l’ectoplasme.
Impressionnant, chuchota-t-il. Tu as vraiment un Talent. Quel dommage
que ce pauvre Wilberforce n’ait pas été assez solide pour supporter ce qu’il
a vu. Mais aujourd’hui, le miroir de mon maître est revenu dans le monde.
Peut-être que quelqu’un d’autre s’en servira pour accéder à la
connaissance.
Je répétai ces paroles aux autres. Lockwood se pencha en avant.
– Parfait. Il est d’humeur loquace. Demande-lui ce que fait le miroir, au
juste, Luce.
– Je ne veux rien demander à cette immonde créature. De toute façon, il
ne nous le dira jamais.
Pas si vite, dit le fantôme. Essaie de demander gentiment. Un peu de
politesse, ça aide.
Je le regardai et demandai :
– S’il te plaît, explique-nous ce que fait le miroir.
Va au diable ! Tu n’as pas été très polie avec moi aujourd’hui, alors
vous pouvez tous aller vous faire cuire un œuf !
Je sentis sa présence disparaître. L’ectoplasme se brouilla, masquant le
crâne.
Entre mes dents serrées, je répétai tout ce qu’il venait de dire.
Lockwood éclata de rire.
– Il a retenu quelques expressions bien choisies à force de nous écouter.
– J’aimerais bien lui en apprendre quelques autres, grognai-je.
– Allons, allons. Nous devons nous détacher de lui. Surtout toi, Lucy. Il
ne faut pas le laisser nous mener en bateau.
Il marcha jusqu’au bocal pour actionner la valve du bouchon en
plastique, coupant ainsi toute communication avec le fantôme. Après quoi il
couvrit le bocal avec un torchon
– Il nous donne ce qu’on veut petit à petit, reprit-il, mais je crois que
nous avons tous besoin d’un peu d’intimité. Faisons-le taire pour l’instant.
Le téléphone sonna, Lockwood alla répondre. Je quittai la cuisine moi
aussi. J’avais le cerveau engourdi, l’écho des murmures des fantômes
flottait encore dans mes oreilles. Si j’étais soulagée que le crâne me fiche la
paix, je ne me sentais pas mieux pour autant. Ce n’était qu’un répit
temporaire. Bientôt, mes camarades me demanderaient de communiquer
avec lui de nouveau.
Dans le salon, je soufflai un peu. Je m’approchai de la fenêtre pour
regarder dans la rue.
Un espion se tenait là.
Notre vieil ami Ned Shaw. Ébouriffé, le teint gris, les traits creusés par
la lassitude, il était posté sur le trottoir d’en face comme une vilaine boîte
aux lettres et observait stoïquement notre maison. De toute évidence, il
n’avait pas eu le temps de rentrer chez lui car il portait la même veste que la
veille, à moitié réduite en lambeaux par la rapière de Lockwood. Avec son
gobelet de café à la main, il faisait pitié.
Je retournai dans la cuisine. Lockwood revenait à l’instant et George
faisait la vaisselle.
– Ils continuent à nous surveiller, annonçai-je.
– Tant mieux, dit Lockwood. Ça prouve qu’ils sont aux abois. C’est la
réponse de Kipps au fait qu’on ait mis la main sur les documents. Il sait
qu’on détient quelque chose d’important et il tremble à l’idée de ne pas
savoir ce qu’on va faire maintenant.
– Ned Shaw est là depuis ce matin. J’ai presque de la peine pour lui.
– Pas moi. Je sens encore la piqûre de son épée. Et toi, Lucy, comment
va ta blessure ?
J’avais un petit bandage à l’endroit où la lame de Kat Godwin m’avait
frappée.
– Ça va.
– En parlant de choses désagréables, reprit Lockwood, c’était Barnes au
téléphone. Le DERCOP a effectué des recherches sur le couteau qui a tué
Jack Carver. Vous vous souvenez, je vous ai dit que c’était un poignard
moghol ? Eh bien, j’avais raison. Par contre, je me suis trompé sur le siècle.
Apparemment, il date des années 1700. Ce qui m’a surpris.
– Où a-t-il été volé ? interrogea George. Dans quel musée ?
– Curieusement, aucun musée n’a signalé sa disparition. Alors, on
ignore d’où il provient. Le musée de Londres possède un poignard presque
semblable ; il a été découvert dans la tombe d’un soldat britannique au
cimetière de Maida Vale, il y a quelques années. Ce gars avait servi en Inde
et il s’était fait enterrer avec un tas de bibelots. Ils ont été exhumés,
examinés par le DERCOP et exposés. Mais ce poignard est toujours dans sa
vitrine. Alors, la provenance de celui-ci demeure un mystère.
– Je continue à penser qu’il vient du Palais des Antiquités de
Bloomsbury, dis-je. Grâce à notre ami Winkman.
– Oui, c’est le suspect le plus évident, dit Lockwood. Mais pourquoi
n’a-t-il pas récupéré son argent ? Dépêche-toi de finir la vaisselle, George.
J’ai hâte d’éplucher les documents qu’on a découverts.
– Tu as le droit de me donner un coup de main, suggéra George. Ça ira
plus vite.
– Oh, tu as presque fini. (Nonchalamment adossé au plan de travail,
Lockwood contemplait le vieux pommier dans le jardin.) Que sait-on, au
juste ? Avons-nous progressé dans cette enquête, oui ou non ?
– Ce n’est pas avec ça qu’on va se faire payer par Barnes, dis-je. On sait
que Winkman détient le miroir d’os, mais on ignore toujours à quoi il sert.
– On en sait plus que tu ne le penses, corrigea Lockwood. Voici
comment je vois les choses : Edmund Bickerstaff et… ce type, là, dans le
bocal, ont fabriqué un miroir qui produit un effet redoutable sur quiconque
le regarde. Il était censé provoquer un résultat différent, le crâne a parlé
d’accéder à la connaissance, mais ils ont préféré laisser d’autres personnes
courir le risque à leur place. Wilberforce en a payé le prix. Pour une raison
quelconque, peut-être parce que Bickerstaff a paniqué et pris la fuite, son
corps est resté dans la maison. Quand il a été découvert, les rats étaient
passés par là. Mais qu’est devenu Bickerstaff ? On ne l’a jamais revu.
Pourtant, quelqu’un l’a enterré, avec le miroir, à Kensal Green, en
interdisant formellement qu’on les dérange l’un et l’autre.
– À mon avis, intervint George, ce quelqu’un est Mary Dulac. Voilà
pourquoi je tiens tant à mettre la main sur ces Confessions.
Lockwood hocha la tête.
– Quoi qu’il en soit, Bickerstaff a été enterré. Nous l’avons exhumé.
Son fantôme a été libéré et il a failli avoir raison de George.
– Le miroir également, soulignai-je. Il l’aurait tué si nous n’étions pas
intervenus rapidement.
– C’est ce que vous pensez, dit George. (Lui aussi regardait dans le
jardin maintenant.) Mais comment savoir ? Peut-être que je m’en serais
sorti. Peut-être que j’aurais eu la force d’affronter les dangers et de voir le
contenu du miroir… (Il soupira.) Bon, j’ai fini la vaisselle. Passe-moi ce
torchon.
Lockwood s’exécuta.
– Le mystère contemporain est le suivant, dit-il. Quelqu’un a refilé un
tuyau à Carver et à Neddles au sujet du miroir. Ils ont mené une opération
pour le récupérer, mais Neddles est mort. Carver l’a vendu à quelqu’un –
Winkman, a priori – contre une grosse somme d’argent. Il a été assassiné
ensuite, on ignore par qui. Nous pensons savoir que Winkman détient le
miroir, et c’est l’élément essentiel qui va nous permettre de l’emporter sur
Kipps et sa bande de crétins. (Il frappa dans ses mains.) J’ai bien résumé la
situation ?
– Parfaitement, dit George en me rejoignant à la table de la cuisine.
Maintenant, je pense qu’il est temps d’examiner les documents de
Bickerstaff.
– Exact.
Lockwood vint s’asseoir près de nous et sortit de sa poche de veste les
feuilles froissées qu’il avait récupérées la veille dans la pièce hantée. Il y
avait trois grands parchemins, marqués par les décennies passées sous le
plancher, l’humidité, la poussière et la voracité des vers. Chaque feuille
était couverte recto verso de pattes de mouche formant des lignes serrées,
parfois séparées par de petits croquis.
Lockwood inclina les feuilles vers la fenêtre, en grimaçant.
– Ah, zut ! C’est en latin. À moins que ce ne soit du grec ancien ?
George examina l’écriture par-dessus ses lunettes.
– Non, ce n’est certainement pas du grec. Plutôt une forme de latin
médiéval… Mais ça me semble un peu bizarre.
– Pourquoi faut-il toujours que les inscriptions ou les documents
mystérieux soient rédigés dans une vieille langue morte ? grommelai-je. On
a eu le même problème avec le médaillon de Fairfax, vous vous souvenez ?
Et avec la pierre tombale de St Pancras.
– J’imagine que tu n’es pas capable de déchiffrer ce texte, George ? dit
Lockwood.
George secoua la tête.
– Non. Mais je connais quelqu’un qui peut le faire. Albert Joplin est un
spécialiste de tous ces trucs historiques. Il m’a parlé d’une bible du
e
XVI siècle qu’il a découverte au cours d’une de leurs excavations. Elle était
en latin elle aussi, je crois. Je pourrais lui montrer ces documents, pour voir
s’il arrive à les traduire. En lui faisant jurer de garder le secret, évidemment.
Lockwood grimaça ; il pianota sur la table, visiblement indécis.
– Le DERCOP emploie des linguistes, mais ils informeront Barnes, et à
travers lui, Kipps et sa bande. Bon, d’accord pour Joplin. Ça ne me plaît pas
trop, mais nous n’avons pas le choix, on dirait. Tu peux lui apporter les
documents. Non, mieux… Demande-lui de venir ici. Il ne faudrait pas que
Ned Shaw te saute dessus pour te les faucher au moment où tu sors.
– Et les dessins ? rappelai-je. On n’a pas besoin de linguistes, si ?
Nous étalâmes les parchemins sur la table et nous penchâmes pour
examiner les croquis. Ils étaient tous réalisés à la plume et au lavis, et
chacun représentait un épisode distinct d’une histoire. Bien que
rudimentaires, ils étaient très détaillés. D’emblée, à en juger par le style des
personnages, leurs vêtements, et le contexte général, on devinait que
c’étaient de très anciennes images.
– Ces illustrations ne datent pas de l’époque victorienne, déclara
George. Je parie qu’elles proviennent d’un manuscrit médiéval. Et peut-être
que le texte aussi. Bickerstaff les a trouvés quelque part et il a tout recopié.
Je pense même que c’est là qu’il puisait ses idées.
La première illustration montrait un homme vêtu d’une longue robe,
penché à côté d’un trou. La lune indiquait qu’il faisait nuit, on devinait des
arbres à l’arrière-plan. À l’intérieur du trou, il y avait un squelette.
L’homme semblait tendre la main pour en extraire un grand os blanc. Dans
son autre main, il brandissait un crucifix afin de repousser une silhouette
pâle et floue qui se dressait près de lui, encore à moitié enterrée.
– Un pilleur de tombes, commenta Lockwood. Il utilise du fer et de
l’argent pour tenir le fantôme en respect.
– Il est aussi stupide que nous, dis-je. Ce serait tellement plus simple
d’agir en plein jour.
– Peut-être qu’il est obligé de faire ça la nuit, dit George. Oui… peut-
être qu’il est obligé. Que montre le dessin suivant ?
Il représentait un homme portant une longue robe, là encore, sans doute
le même, à côté d’un gibet sur une colline. La lune était là elle aussi, des
nuages épais passaient dans le ciel. Un corps en décomposition pendait à la
potence, une chose faite d’os et de haillons. L’homme semblait être en train
de couper un des bras du cadavre à l’aide d’un grand couteau à la lame
incurvée. Comme précédemment il brandissait le crucifix dans son autre
main, afin de chasser deux esprits cette fois : le premier flottait de manière
vaporeuse dans le dos du pendu, le second, plus menaçant, se dressait
derrière le gibet. À côté de l’homme se trouvait un sac ouvert, à l’intérieur
duquel on distinguait l’os du premier dessin.
– Il ne se fait pas des amis, ce type, dit Lockwood. Il a déjà énervé deux
fantômes.
– C’est le but, dit George tout bas. Il cherche délibérément des
ossements auxquels est relié un Visiteur… Il cherche des Sources. Que fait-
il ensuite ?
Il faisait plus ou moins la même chose, dans une sorte de pièce aux
murs de brique cette fois. Des alcôves ou des étagères accueillaient des
empilements d’os et de crânes. Le sac posé et ouvert à ses pieds, l’homme
choisissait un crâne sur l’étagère la plus proche, tout en brandissant, de
manière assez nonchalante, semblait-il, le crucifix derrière lui, face à trois
apparitions blêmes : les deux premiers fantômes furieux, auxquels s’était
joint un nouveau.
– Ce sont des catacombes, ou un ossuaire, dit Lockwood. Là où ils
stockaient les ossements autrefois quand les cimetières étaient trop pleins.
Ces trois dessins représentent les meilleurs endroits pour trouver une
Source. Et le quatrième…
Il retourna le parchemin et se figea.
– Oh…
La quatrième illustration différait des autres. L’homme était seul dans
une salle de pierre. Par une porte ouverte, on voyait le soleil illuminer des
champs. Debout devant une table en bois, il s’efforçait de construire
quelque chose à partir de plusieurs os. On aurait dit qu’il les cousait et les
fixait sur un petit objet rond.
Une pièce en verre.
– C’est un guide, dis-je. Ces dessins expliquent comment fabriquer le
miroir d’os. Et cet idiot de Bickerstaff a suivi les instructions. Y a-t-il un
cinquième dessin ?
Lockwood prit le dernier parchemin et le retourna.
Oui.
Au centre de l’illustration figurait le miroir d’os, debout, appuyé contre
une colonne basse ou un piédestal. Du lierre s’enroulait autour de ce
support également décoré de grosses feuilles pâles. L’homme se tenait sur la
gauche, légèrement voûté, face au piédestal. Il avait placé une main au-
dessus de ses yeux fixés sur le verre avec intensité. Car de l’autre côté du
pilier on apercevait une horde d’individus vêtus de robes et d’habits de
cérémonie en loques. Tous d’une minceur cadavérique. Certains avaient
encore un visage et de fines mèches de cheveux flottaient à l’arrière de leur
crâne ; d’autres étaient déjà des squelettes. On devinait les os sous les
étoffes. Bref, aucun ne paraissait très en forme. Ils faisaient face au miroir,
fascinés.
Nous examinions la masse de ces petits personnages sur le parchemin.
Un profond silence régnait dans la pièce ensoleillée.
– Je ne comprends toujours pas, dis-je finalement. À quoi sert ce
miroir ?
George se racla la gorge, produisant un son rauque.
– À regarder à travers.
Lockwood opina.
– Ce n’est pas un miroir. C’est une fenêtre. Une fenêtre sur l’au-delà.
Toc, toc.
Il est rare que quelque chose nous fasse sursauter tous les trois en même
temps. Bon, d’accord, l’ouverture de la tombe de Mme Barrett avait permis
à chacun de nous de battre son record personnel de saut en hauteur. Mais là,
il avait suffi que des ongles tapotent la fenêtre de la cuisine et qu’une ombre
se dresse derrière nous. Nous nous retournâmes vivement. Une main
osseuse était appuyée contre un carreau. J’entrevis un cou et des épaules
décharnés, des mèches de cheveux pâles encadrant un visage difforme. Je
bondis de mon tabouret, la chaise de Lockwood bascula bruyamment contre
le réfrigérateur et George fit un tel bond en arrière qu’il se retrouva empêtré
dans les balais rangés derrière la porte. Pris de terreur, il se débattit
furieusement.
L’espace d’un instant, aucun de nous ne put prononcer le moindre mot.
Puis le bon sens reprit le dessus.
Il ne pouvait pas s’agir d’une chose morte. Nous étions en milieu de
matinée. Je regardai de nouveau.
Le soleil qui éclairait la silhouette par-derrière la transformait en ombre
chinoise. Je distinguai malgré tout les contours de l’affreux chapeau de
paille, puis le visage sale et grimaçant.
– Oh, fit Lockwood. C’est Flo.
George cligna des yeux.
– Flo Bones ? C’est une fille, ça ?
– On le suppose. Mais ça n’a jamais été prouvé formellement.
Le visage derrière la fenêtre se déplaçait de droite à gauche. On aurait
dit qu’il parlait ; du moins, la bouche effectuait une série de contorsions
inquiétantes. Soudain, la main s’agita et frappa le carreau.
George n’en revenait pas.
– Vous disiez qu’elle était discrète et raffinée.
– On a dit ça ? Je ne m’en souviens pas.
Lockwood indiquait l’arrière de la maison. Quand Flo disparut derrière
la fenêtre, il traversa la cuisine pour aller lui ouvrir la porte.
– Elle vient sans doute au sujet de Winkman ! Elle tombe à pic ! Je vais
la faire entrer. Luce, cache les documents. George, apporte du sucre et fais
bouillir de l’eau.
George regardait les traces grasses sur les carreaux.
– Tu es sûr qu’elle voudra du thé ? Elle m’a plutôt l’air d’être portée sur
l’alcool à brûler.
– Elle boit du café, répondis-je. Et un petit conseil vite fait : évite les
remarques sarcastiques. Elle se vexe facilement et elle n’hésitera pas à
t’étriper.
– C’est toute l’histoire de ma vie.
Dehors, les oiseaux avaient cessé de chanter, stupéfiés sans doute par le
personnage qui gravissait les marches du perron. Lockwood s’écarta pour la
laisser entrer et deux secondes plus tard, Flo Bones faisait irruption dans la
cuisine avec ses grosses bottes en caoutchouc, son sac de chanvre, sa mine
renfrognée et l’odeur du fleuve à marée basse. Elle s’arrêta et nous
foudroya du regard l’un après l’autre, en silence.
En plein jour, sa doudoune bleue paraissait terne, presque décolorée, et
il était difficile de dire où prenaient fin les cheveux et où commençait le
chapeau de paille. Une grosse tache de boue grise maculait le devant de son
jean, alors que sept nuances de crasse décoraient son visage. En d’autres
termes, toutes les effroyables suppositions de la nuit se trouvaient
confirmées. Toutefois, le doute se lisait dans ses yeux bleus, de l’inquiétude
presque, et elle se montrait moins fanfaronne, comme si la lumière du jour,
et son environnement peut-être, l’impressionnaient un peu.
– Bienvenue, lui dit Lockwood en refermant la porte d’entrée. C’est très
gentil de venir jusqu’ici.
La voleuse de reliques ne répondit pas ; elle observait le décor de la
cuisine : les meubles, l’abondance de nourriture, toutes nos provisions.
Soudain, je me demandai où elle mangeait, où elle dormait quand elle
n’arpentait pas les bords du fleuve. Je me raclai la gorge.
– Bonjour, Flo, on va vous servir un café.
– Oui, un café, c’est pas de refus. J’ai pas l’habitude d’être debout à
cette heure-ci. (Sa voix était plus calme, plus réfléchie que dans mon
souvenir.) Sacrée baraque que tu as là, Locky. Y a même un garde à
l’entrée, d’après ce que j’ai pu voir.
– Oh, Ned Shaw ? répondit Lockwood. Tu l’as croisé ?
– Moi, je l’ai vu, mais pas lui. Il somnolait, la tête dans son journal. J’ai
quand même fait le tour par-derrière et j’ai escaladé le mur du jardin pour
pas me faire remarquer. Je voudrais pas que les gens racontent que je
fréquente des gens de votre espèce.
Son sourire dévoila des dents d’une blancheur remarquable.
– Tu as eu raison. Bien joué, dit Lockwood.
George préparait le café. Il se racla la gorge pour se faire remarquer.
– Oh, désolé, dit Lockwood. Les présentations, bien sûr. Flo, voici
George. George, voici Flo. Alors, Flo, qu’as-tu à nous apprendre ? Tu as
entendu des choses sur Julius Winkman ?
– Oui. On raconte qu’il va organiser sa vente aux enchères demain soir.
Elle marqua une pause pour nous laisser le temps d’enregistrer cette
information.
– C’est plutôt rapide venant de lui, ajouta-t-elle. Il a ce truc depuis deux
ou trois jours seulement, mais il a déjà tout organisé. C’est peut-être parce
que cet objet a une grande valeur, mais peut-être aussi qu’il essaie de s’en
débarrasser le plus vite possible. Pourquoi ? Parce que c’est un objet
malfaisant. Y a un tas de rumeurs qui circulent.
– Certaines de ces rumeurs disent-elles que Winkman a tué Jack
Carver ? demandai-je.
– J’ai entendu parler de ce petit incident. Il est mort ici même, sous
votre toit, si j’ai bien compris ? Qu’est-ce qui te prend, Locky ? Tu vas te
faire une sale réputation. Non, aucune rumeur n’accuse Winkman d’être le
meurtrier, mais moi, je l’en crois capable. En revanche, on raconte que ça
porte malheur d’être en contact avec ce miroir. Un des hommes de
Winkman l’a regardé, au moment où y avait personne pour l’en empêcher.
Et il est mort. Oui, je veux bien un peu de sucre, merci.
George lui avait tendu une tasse de café avec une soucoupe sur un petit
plateau.
– Donne-lui une cuillère à soupe avec, dis-je, ça ira plus vite.
Les yeux bleus filèrent vers moi, mais Flo ne dit rien, préférant se
concentrer sur son café.
– Bref, la vente aux enchères, reprit-elle. Près de Blackfriars, au nord de
la Tamise, il y a un coin avec de vieux entrepôts, utilisés par les compagnies
de transport qui étaient installées là dans le temps. La plupart sont
abandonnés de nos jours et personne ne s’y aventure la nuit, à part les
vagabonds comme moi. Eh bien, Winkman va utiliser un de ces entrepôts
demain, celui des anciennes Pêcheries Rostock, juste au bord de l’eau. Il
arrive, il installe ses hommes, il dirige la vente et il disparaît. Tout ça en une
heure ou deux. Ça va très vite.
Lockwood la regardait avec le plus grand intérêt.
– À quelle heure doit avoir lieu cette vente ?
– À minuit. Uniquement des clients triés sur le volet.
– Il y aura des gardes ?
– Oh, oui. Il va faire appel à des gros bras.
– Tu connais cet endroit, Flo ?
– Oui, je le connais. Je ratisse le coin, des fois.
– Quelle sera la hauteur du fleuve demain à minuit ?
– Le niveau de l’eau sera élevé. On est juste après la grande marée.
Elle me foudroya du regard : j’avais laissé échapper un hoquet.
– Qu’est-ce qui t’arrive, petite ?
– Je viens de repenser à une chose, dis-je. Demain, c’est le 19 ! Samedi
19 juin ! Le jour de la grande fête de l’Agence Fittes ! J’avais
complètement oublié.
– Moi aussi, avoua Lockwood. Bah, je ne vois pas ce qui nous empêche
de faire les deux. Hein ? Pourquoi pas ? Ce sera une soirée mémorable.
Il marcha vers la table à grands pas, fit pivoter une chaise.
– George, bouilloire. Lucy, biscuits. Flo, assieds-toi, je t’en prie.
Personne ne bougea. Nous le regardions tous.
– Faire les deux quoi ? demanda George.
– C’est très simple. (L’éclat de l’immense sourire de Lockwood
emplissait toute la pièce.) Demain soir, on profite de la fête. Et juste après,
on part récupérer le miroir.
21
S’il existe une chose plus angoissante que de se faire attaquer par des
rats-fantômes enragés, c’est d’être invité à une soirée chic et de n’avoir rien
à se mettre. D’après Lockwood, abonné à un magazine intitulé London
Society, le code vestimentaire pour ce genre d’occasions était simple :
smoking pour les hommes et robe du soir pour les femmes. Les agents
étaient autorisés à porter l’uniforme de leur agence, avec la rapière, mais
étant donné que chez Lockwood & Co. nous n’avions pas d’uniformes, ça
n’arrangeait pas les choses. Certes, j’avais dans ma penderie quelques
vêtements qui, en jouant sur les mots, pouvaient être qualifiés de « robes »,
mais « de soirée », alors là, non. Cette constatation, le matin même de la
fête donnée par l’Agence Fittes, me plongea dans une panique soudaine.
S’ensuivit une virée dans les grands magasins de Regent’s Street, et en
milieu de matinée, j’étais de retour, essoufflée et les bras chargés de sacs de
courses et de boîtes à chaussures. Dans l’entrée, je tombai sur Lockwood.
– Je ne suis pas sûre que ça convienne tout à fait, dis-je, mais il faudra
bien que ça aille. Qu’est-ce que vous allez mettre, George et toi ?
– J’ai une tenue adéquate quelque part. Quant à George, il ne saurait pas
reconnaître un costume s’il en voyait un. Mais c’est le cadet de ses soucis.
Son ami Joplin est ici depuis deux heures. Ils examinent le manuscrit.
Maintenant qu’il le disait, j’entendais leurs murmures dans le salon, en
effet. Ils parlaient à toute vitesse.
– Joplin est capable de le traduire ? demandai-je.
– Je ne sais pas. Il dit que c’est extrêmement obscur. Par contre, il est
très excité. George et lui n’arrêtent pas de jacasser comme deux pies. Allons
voir. Il est temps qu’il prenne congé, de toute façon. Nous devons nous
préparer pour ce soir et il faut encore que j’aille voir Flo.
Nous n’avions pas vu Albert Joplin depuis trois jours, et à vrai dire,
j’avais presque oublié son existence. Le petit archiviste n’était pas homme à
marquer les esprits. Lors de notre dernière rencontre, peu de temps après le
vol survenu à Kensal Green, il offrait le visage d’un individu affligé et
amer, qui critiquait violemment le manque de sécurité sur le site. Son
humeur s’était améliorée de toute évidence. Quand nous entrâmes dans le
salon, George et lui, assis de part et d’autre de la table basse, discutaient et
riaient bruyamment en examinant les documents de Bickerstaff étalés
devant eux. Certes, Joplin était toujours aussi voûté et mal fagoté et une
légère couche de pellicules couvrait ses épaules, mais son visage rayonnait,
ses yeux pétillaient. S’il avait eu la chance de posséder un menton, nul
doute que celui-ci se serait tendu sous l’effet de l’excitation. Présentement,
il griffonnait dans un carnet.
– Oh, bonjour, monsieur Lockwood ! s’exclama-t-il. Je viens juste de
finir de recopier le texte. Merci mille fois de me l’avoir montré. C’est une
découverte remarquable.
– Vous avez pu le traduire ? demanda Lockwood.
Joplin passa la main dans ses cheveux hirsutes. Un petit nuage gris de
pellicules flotta dans l’air.
– Pas encore, mais je ferai de mon mieux. À première vue, il s’agit
d’une sorte de dialecte italien de l’époque médiévale… assez obscur. Je vais
l’étudier de près et je vous tiendrai informé. M. Cubbins et moi avons déjà
eu un échange très intéressant à ce sujet. Voilà un garçon qui me plaît. Un
esprit intelligent et curieux.
George se rengorgeait.
– M. Joplin estime que ce miroir peut être d’une importance capitale,
dit-il.
– Edmund Bickerstaff était un précurseur, en effet, ajouta Joplin en se
levant. Totalement fou, sans doute, mais une sorte de pionnier dans son
domaine. (Il rassembla une masse de feuilles et les fourra dans un cartable.)
Ce vol est pour moi une tragédie. Mais ce n’est pas la seule : le miroir sera
immédiatement remis aux scientifiques du DERCOP si on le retrouve. Ces
gens-là ne partagent rien avec les chercheurs qui travaillent au-dehors… À
ce sujet, j’expliquais à M. Cubbins que je n’avais pas réussi à mettre la
main sur cet autre document qui vous intéresse, Les Confessions de Mary
Dulac. Je ne vois pas quelle bibliothèque pourrait le posséder… sauf peut-
être la Bibliothèque Noire de Marissa Fittes, elle aussi inaccessible.
– Bah, laissez tomber, dit Lockwood.
– Je vous souhaite bonne chance dans toutes vos enquêtes, dit Joplin.
Il nous sourit, ôta ses grosses lunettes rondes et les essuya d’un air
songeur avec un coin de sa veste.
– En cas de réussite, reprit-il, je me disais que vous pourriez peut-être
me faire partager… Non, je m’aperçois que j’en ai déjà trop dit. Pardonnez
mon impudence.
Lockwood répondit avec une froideur étudiée :
– Je ne peux pas commenter notre travail, et je suis sûr que George non
plus. J’ai hâte de découvrir ce que vous pouvez tirer de ce texte, monsieur
Joplin. Merci pour votre aide.
Le petit archiviste partit en hochant la tête et en souriant. Lockwood
attendait George quand celui-ci revint dans le salon après avoir
raccompagné Joplin.
– Kipps a posté Kat Godwin devant la maison, annonça celui-ci. J’ai
bien dit à Joplin de ne pas lui parler si jamais elle l’interroge.
– Je vois que vous vous entendez bien tous les deux, souligna
Lockwood.
– Oui, Albert a énormément de bon sens. Surtout au sujet du DERCOP.
Une fois qu’ils mettent le grappin sur quelque chose, on ne le revoit plus.
Or ce miroir est peut-être un objet exceptionnel. L’idée qu’il pourrait s’agir
d’une sorte de fenêtre, c’est tout bonnement extraordinaire. On sait qu’une
Source normale est une ouverture, un passage pour les fantômes. Ce miroir
est une Source multiple, faite d’un tas d’os hantés, alors peut-être que
l’ouverture créée est assez large pour permettre de voir… (Il nous jeta un
regard malicieux.) Vous savez quoi ? Si jamais on récupère le miroir cette
nuit, rien ne nous empêche de l’examiner avant de le rendre. Je pourrais le
rapporter ici pour qu’on l’essaie…
– Ne dis donc pas de bêtises, George ! (La voix de Lockwood nous fit
sursauter tous les deux.) Ce miroir tue des gens !
– Il ne m’a pas tué, moi, protesta George. Oui, oui, je sais, je ne l’ai
regardé qu’une seconde. Mais il existe peut-être un moyen de le regarder
sans risque.
– C’est Joplin qui t’a dit ça ? Balivernes ! Ce type est cinglé et tu ne
vaux pas mieux que lui si tu envisages de faire joujou avec un objet pareil.
Alors, non. Dès qu’on aura récupéré le miroir, on le refilera à Barnes. Un
point c’est tout. Compris ?
George leva les yeux au ciel.
– Oui.
– Une dernière chose : lui as-tu parlé de ce qu’on allait faire ce soir ?
– Non, je ne lui ai rien dit du tout.
Le visage de George était totalement impassible. Seules deux petites
taches rouges étaient apparues sur ses joues.
Lockwood le regarda fixement.
– J’espère bien… Bon, oublions tout ça. Nous devons nous préparer et
nous avons du pain sur la planche.
En effet. Les heures suivantes furent les témoins d’une débauche
d’activité car nous devions nous préparer pour deux opérations différentes
et successives. Nos gros sacs de toile, remplis d’une quantité inhabituelle de
fusées au magnésium, étaient prêts, ainsi que nos bottes et nos tenues de
travail. Prenant soin d’échapper au regard attentif de Kat Godwin postée
dans Portland Row, Lockwood et George emportèrent le matériel par-
derrière et restèrent absents plusieurs heures. Pendant ce temps, je polis nos
meilleures rapières, avant de passer une éternité devant le grand miroir de
l’entrée, à essayer des chaussures et des tenues. Je n’étais pas très satisfaite
du résultat, mais j’optai finalement pour une robe bleu foncé, mi-longue,
avec un col en U. Elle me faisait de gros bras et de grands pieds, et je
n’aimais pas trop la façon dont elle moulait mon ventre. À part ça, elle était
parfaite. En outre, elle possédait une ceinture en tissu dans laquelle je
pourrais glisser mon épée.
Je n’étais pas la seule à formuler des réserves au sujet de ma robe.
Quelqu’un avait fait glisser par inadvertance l’étoffe qui couvrait le bocal à
fantôme et le visage s’était rematérialisé. Maintenant, chaque fois que je
passais devant lui, il affichait d’extravagantes expressions d’horreur et de
dégoût.
Mes deux compagnons rentrèrent tard, la nuit tombait déjà. Nous
mangeâmes et ils allèrent se changer à leur tour. À mon grand étonnement,
George exhuma un smoking des profondeurs de sa chambre. Il était un peu
détendu sous les bras et aux fesses et semblait avoir appartenu à un orang-
outang, mais c’était passable, plus ou moins. Lockwood, lui, réapparut d’un
pas nonchalant, vêtu du smoking le plus pimpant, le plus chic que j’aie
jamais vu. Ses cheveux étaient lissés en arrière, sa rapière étincelante
pendait à sa taille, retenue par une chaîne en argent.
– Lucy, tu es ravissante, dit-il. Toi, George… il faudra bien que ça fasse
l’affaire. Oh, j’ai quelque chose pour toi, Luce. Ça devrait aller à merveille
avec cette superbe robe.
Il prit ma main et y déposa un collier aux jolis maillons en argent, orné
d’un petit diamant monté en pendentif. Il était vraiment très beau.
Je le regardai d’un air hébété.
– D’où ça vient ? demandai-je.
– Je l’avais dans un tiroir. Mais je te suggère de fermer la bouche quand
tu l’auras autour du cou, c’est plus élégant. Ah, j’entends le taxi qui
klaxonne. Allons-y.
Fittes House, quartier général de l’honorable agence du même nom, se
trouve sur le Strand, non loin de Trafalgar Square. Nous y arrivâmes peu
après vingt heures. En raison de la grande soirée, certaines parties de la rue
avaient été interdites à la circulation. La foule s’était rassemblée à
proximité de Charing Cross pour voir arriver les invités.
Des braseros avaient été allumés de chaque côté de l’imposante entrée
en marbre. Des banderoles illuminées, hautes de deux étages, ornaient la
façade. Elles représentaient la licorne cabrée brandissant son éclatante
Lanterne de la Vérité. Dessous, en lettres argentées, on pouvait lire cette
inscription, simple et fière : 50 ANS.
Un tapis violet, jonché d’épis de lavande, recouvrait le trottoir entre la
chaussée et les portes. Des cordes tenaient en respect la meute des
photographes, des chasseurs d’autographes et des équipes de télévision avec
leurs caméras et leurs câbles semblables à de longs vers. Une file de
limousines attendait au milieu du Strand, prête à déverser leurs passagers.
Notre taxi arriva en se traînant et en crachant de petits nuages de fumée.
Lockwood pesta dans sa barbe :
– Je savais bien qu’on aurait dû prendre le métro. Mais bon, trop tard
maintenant. George, ta chemise est bien rentrée dans ton pantalon ?
– Arrête de t’inquiéter. Je me suis même brossé les dents.
– Oh, tu as donc fait un véritable effort ! Bien, allons-y. De la tenue tout
le monde.
Nous descendîmes du taxi. Il y eut une rafale de flashs et de
crépitements d’obturateurs, brutalement interrompue car personne ne savait
qui nous étions ; quelques mains tendaient des carnets d’autographes, tout
se mélangeait : le parfum des fleurs de lavande que j’écrasais sous mes
pieds, l’éclat aveuglant des projecteurs, la chaleur des braseros, puis la
montée des marches vers la fraîcheur du portique, où un portier en livrée
grise prit notre invitation et nous fit signe d’entrer, sans un mot.
Cela faisait plus d’un an que je n’avais pas mis les pieds dans le hall de
Fittes House. Plus d’un an depuis que j’avais échoué à mon entretien
d’embauche. Je me souvenais très bien des lambris faiblement éclairés, de
la douce lumière dorée, des canapés bas et sombres, des tables sur
lesquelles s’empilaient les brochures de l’agence. Je me souvenais
également de cette odeur caractéristique de cire à la lavande et d’ambiance
huppée. La première fois, je n’avais même pas franchi la réception ; j’avais
fini, ignorée et en larmes, sous un buste en fer de Marissa Fittes, au fond du
hall. Le buste était toujours là, dans son alcôve : le visage sévère de
maîtresse d’école regardait les jeunes membres de l’agence, souriants, qui
nous entraînaient au-delà du comptoir d’accueil, sur un sol en marbre
sonore, sous une collection de tableaux noircis par le temps.
Nous atteignîmes une autre porte à double battant, frappée de la licorne
cabrée. Deux laquais en veste argentée, identiques jusqu’à la fossette de
leur menton, nous adressèrent des saluts vigoureux ; à croire que notre
arrivée avait donné un sens à leur vie. Avec de larges gestes symétriques, ils
poussèrent les battants de la porte, déversant sur nous un tumulte de bruit et
de splendeur distinguée.
La salle de réception, immense, était éclairée par des lustres scintillants.
Le plafond haut, bordé de moulures tarabiscotées en stuc, accueillait des
panneaux sur lesquels étaient peints certains des exploits psychiques les
plus fameux de l’Agence Fittes. Marissa Fittes combattant le Spectre de
Fumée dans les bains publics de Bond Street ; Fittes et Tom Rotwell
libérant le crâne de la Terreur de Highgate juste au moment où la pendule
murale sonnait minuit ; la mort tragique de la pauvre Grace Peel, première
martyre de l’agence… Autant de moments légendaires, héroïques, familiers
depuis l’école. C’était ici, dans cette maison, que tout avait commencé, ici
que la détection psychique avait été élevée au rang d’un art, ici que le
Manuel Fittes, fondement de notre éducation, avait été rédigé par la plus
grande…
Je pris une profonde inspiration, redressai les épaules et m’avançai, en
essayant de ne pas trébucher à cause de mes talons hauts ridicules. On me
proposa à boire sur un plateau d’argent. Avec plus d’impatience que
d’élégance, je saisis un verre de jus d’orange et regardai autour de moi.
Bien qu’il soit encore tôt, il y avait déjà foule, et je n’avais pas besoin
de ma Vision psychique pour constater, d’emblée, que tout le gratin de
Londres était présent. Des hommes aux cheveux et aux visages luisants,
arborant des smokings aussi noirs et brillants que des peaux de panthère,
conversaient avec des femmes aux yeux pétillants, pleines d’assurance,
couvertes de maquillage et de bijoux. J’avais lu quelque part que, depuis
l’apparition du Problème, la mode féminine était devenue plus colorée et
osée. J’en avais l’illustration ce soir. Certaines des robes auraient pu
aveugler ceux qui les regardaient de trop près. Idem pour les décolletés. Je
remarquai, d’ailleurs, que George essuyait ses lunettes plus assidûment qu’à
l’accoutumée.
En dehors de cette ostentation et de ce glamour, le spectacle de cette
foule avait quelque chose de déconcertant, et tout d’abord, je ne compris
pas pourquoi. Il me fallut un certain temps pour constater que je n’avais
jamais vu autant d’adultes dehors le soir. Des enfants serveurs évoluaient
habilement au milieu des invités, leur proposant des canapés de nature
incertaine. Des jeunes agents étaient présents également (de chez Fittes en
majorité, mais je repérai certains éléments de chez Rotwell, reconnaissables
à leurs vestes bordeaux et à leur air hautain). Mais toutes les autres
personnes étaient des adultes. Aucun doute, il s’agissait vraiment d’une
occasion spéciale.
Ici et là, dans la vaste salle de réception, de fines colonnes de verre-
argent montaient jusqu’au plafond. Éclairées par leurs propres lampes
internes, elles projetaient un arc-en-ciel de couleurs irréelles. Il s’agissait
des fameuses Colonnes des Reliques, que les touristes visitaient en payant.
Ce soir, leur contenu était masqué par la foule. Sur une estrade, tout au fond
de la salle, un quatuor à cordes jouait un morceau guilleret et entraînant.
Toute musique mélancolique était interdite après le couvre-feu, pour ne pas
donner naissance à de sombres pensées. Les conversations des invités
étaient animées, des éclats de rire secouaient l’atmosphère. Nous
traversâmes une mer de masques souriants.
Lockwood buvait son verre à petites gorgées. Il paraissait détendu,
parfaitement à l’aise. George, lui, malgré ses efforts, gardait un aspect un
peu froissé, comme si on venait de le piétiner. Quant à moi, j’étais certaine
d’avoir le visage empourpré et les cheveux en bataille ; en tout cas, je
n’étais sûrement pas aussi parfaite que toutes ces femmes radieuses qui
m’entouraient.
– C’est donc ça, commenta Lockwood, le saint des saints.
– Je me sens totalement déplacée.
– Tu es superbe, Luce. On dirait que tu es née pour ça. Attention quand
tu recules, tu viens de piquer les fesses de cette dame avec ton épée.
– Oh, non ! C’est vrai ?
– Ne te retourne pas si vite non plus. Tu as failli découper en deux ce
pauvre serveur.
– En gros, évite de bouger, dit George. Voilà mon conseil.
Il prit un canapé sur le plateau d’un garçon qui passait et l’examina d’un
air dubitatif.
– Bon, maintenant qu’on est là, qu’est-ce qu’on fait ? demanda-t-il. Est-
ce que l’un de vous peut identifier ce truc ? Je dirais champignon et
ectoplasme. C’est tout mousseux.
– Profitons de cette fête pour nous changer les idées avant la mission
qui nous attend, répondit Lockwood. On a rendez-vous avec Flo à minuit
moins le quart, on a donc largement le temps de se détendre et de se mêler
aux gens. Il y a ici des membres du gouvernement et de l’industrie, des
patrons de sociétés importantes. Ce sont eux qui nous fourniront nos futures
affaires… si on survit à cette nuit. Alors, essayons d’engager la
conversation.
– OK…, dis-je. Par où on commence ?
Lockwood soupira.
– Je ne sais pas trop…
Alignés sur le côté, nous regardions passer les dos des invités, les cous
graciles et hâlés des femmes, ornés de bijoux clinquants. Les échos de leurs
rires formaient un mur infranchissable.
– Tu reconnais quelqu’un ? demandai-je à Lockwood. Toi qui lis les
magazines.
– Euh… Ce grand homme blond, avec la barbe et les dents en avant,
c’est Steve Rotwell, le directeur de chez Rotwell. Et je crois que là-bas,
c’est Josiah Delawny, le magnat de la lavande : le type au visage rougeaud,
avec des favoris. Je refuse de lui adresser la parole. Il est connu pour avoir
donné des coups de cravache à deux agents de chez Grimble parce qu’ils
avaient brisé un objet de famille au cours d’une chasse au fantôme dans une
ses demeures. La femme qui discute avec lui, c’est, me semble-t-il, la
nouvelle propriétaire de la société du minerai de fer Fairfax : Angeline
Crawford. La nièce de Fairfax. Encore quelqu’un qu’il vaut mieux éviter,
étant donné que nous avons tué son oncle.
– Elle ne le sait pas, si ?
– Non, mais il existe une chose qui s’appelle les convenances.
– J’aperçois Barnes, dit George.
En effet, non loin de là, l’inspecteur, la mine sombre comme à son
habitude, essayait de faire franchir à une coupe de champagne la barrière de
sa moustache. Comme nous, il était seul dans son coin, en marge de la foule
des convives.
– Et là-bas, c’est Kipps ! s’exclama-t-il. Comment est-il entré ?
Finalement, cette soirée n’est pas aussi sélecte qu’ils aimeraient nous le
faire croire.
Un petit groupe d’agents de chez Fittes, parmi lesquels Kipps, passa
devant nous d’un pas décidé. Kipps nous montra du doigt et lâcha un
commentaire. Les autres s’esclaffèrent, avant de s’éloigner en se
trémoussant. Je regardai avec aigreur les lustres au-dessus de nous.
– Je n’arrive pas à croire que tu as travaillé ici dans le temps, George.
– Eh oui. J’étais comme un poisson dans l’eau, tu t’en doutes.
– Ça ressemble plus à un manoir qu’à une agence.
– Ces salles de réception, c’est la partie la plus tape-à-l’œil, avec la
Bibliothèque Noire. Les autres bureaux ne sont pas aussi chicos. Kipps, lui,
est très représentatif de l’agence en revanche. Hélas.
Soudain, Lockwood poussa une exclamation. Quand je me retournai
vers lui, il avait les yeux brillants.
– Réflexion faite, vous pouvez oublier ma dernière suggestion, dit-il.
Au diable les civilités. C’est rasoir. George… cette bibliothèque, où est-
elle ?
– À deux ou trois portes d’ici. Mais elle est fermée à clé. Seuls les
agents de haut niveau y ont accès.
– Tu crois qu’on pourrait quand même y entrer ?
– Pourquoi ?
– Je viens de repenser aux paroles de Joplin, au sujet de ces Confessions
que tu cherches. Il a dit que la Bibliothèque Noire était le seul endroit
susceptible d’en posséder un exemplaire… Alors, je me demandais…
puisque nous sommes ici…
À cet instant, la foule s’écarta et Lockwood se tut. Une très grande et
belle femme marchait vers nous. Elle portait une robe moulante gris argenté
qui chatoyait à chacun de ses pas. Des bracelets en argent ornaient ses
poignets fins et elle arborait un tour de cou assorti. Ses cheveux longs, noirs
et brillants, cascadaient sur ses épaules en boucles joyeuses. Elle avait de
jolies pommettes, bien qu’un peu hautes, et une bouche ourlée impérieuse.
J’eus d’abord l’impression qu’elle était à peine plus âgée que moi, mais ses
yeux sombres et graves possédaient l’intensité du pouvoir depuis longtemps
établi.
Un jeune homme musclé, aux cheveux blancs en brosse et au teint pâle,
l’accompagnait.
– Mlle Penelope Fittes, annonça-t-il.
Je savais qui elle était. Nous le savions tous. Elle me surprit malgré tout.
Contrairement à son principal rival, Steve Rotwell, la directrice de l’Agence
Fittes fuyait la publicité. J’avais toujours imaginé une robuste femme
d’affaires, d’un certain âge, au visage taillé à la serpe comme sa célèbre
grand-mère. J’avais tort. Son apparition eut pour effet immédiat de me
rappeler combien je me sentais mal à l’aise avec ma robe et mes chaussures
achetées à la va-vite. À côté de moi, je sentis mes compagnons se redresser
pour essayer de paraître plus grands, plus sûrs d’eux. Lockwood lui-même
avait rougi. Je ne regardai pas George, mais sans doute était-il écarlate.
– Anthony Lockwood, mademoiselle, se présenta Lockwood en
s’inclinant. Et voici mes associés.
– Lucy Carlyle et George Cubbins, dit la femme. Oui, je sais. Je suis
enchantée de vous rencontrer. (Elle avait une voix plus grave que je ne
l’aurais cru.) J’ai été impressionnée par la façon dont vous avez résolu
l’affaire de Combe Carey… et heureuse que vous ayez retrouvé le corps de
mon ami. Si jamais je peux vous être d’une aide quelconque, dites-le-moi.
Ses yeux sombres se posèrent sur chacun de nous. Je lui adressai un
sourire reconnaissant. George émit une sorte de couinement.
– Nous sommes très honorés d’être vos invités ce soir, ajouta
Lockwood. Cette salle est remarquable.
– Oui, elle contient de nombreux trésors de la collection Fittes. Des
Sources dotées de puissants pouvoirs… neutralisées, bien entendu, car nos
colonnes sont faites de verre-argent fabriqué par la Compagnie du Soleil
Levant, et elles sont dotées de frontons et de socles en fer. Venez, je vais
vous montrer…
Elle traversa en se déhanchant la foule qui s’écarta pour nous laisser
passer. À l’intérieur de la colonne la plus proche, illuminée d’une pâle
lumière verte, un squelette démantibulé était suspendu à un cadre
métallique.
– Voici peut-être la pièce la plus célèbre, dit Penelope Fittes. Les restes
de Long Hugh Hennratty, le bandit de grand chemin dont le fantôme accéda
à la célébrité sous le nom du Spectre de la Ruelle Boueuse. Ma grand-mère
et Tom Rotwell ont localisé le corps à minuit, la veille du solstice d’été, en
1962. Rotwell l’a déterré, pendant que Marissa tenait le fantôme en respect
jusqu’à l’aube en agitant sa pelle en fer. (Notre hôtesse émit son petit rire
rauque.) J’ai toujours dit que c’était une chance qu’elle ait été une
excellente joueuse de tennis. Où aurait-elle trouvé l’énergie et la précision
suffisantes, sinon ? Mais l’investigation psychique en était encore à ses
balbutiements à l’époque, ils ne savaient pas vraiment ce qu’ils faisaient.
Le squelette était couvert de taches marron, le crâne avait perdu sa
mâchoire inférieure et presque toutes ses dents. À l’exception d’un demi-
fémur qui pendait sous le bassin, les jambes et les pieds avaient disparu eux
aussi.
– Hugh Hennratty m’a l’air mal en point, commentai-je.
Penelope Fittes opina.
– On raconte que des chiens sauvages ont déterré le corps et dévoré les
jambes. Ce qui pourrait expliquer la fureur du fantôme.
– Poulet au satay ? proposa un jeune serveur en surgissant près de nous
avec des amuse-bouches sur un plateau doré.
George prit une brochette, Lockwood et moi déclinâmes.
– Je vous prie de m’excuser, dit Penelope Fittes. Une maîtresse de
maison se doit de faire le tour des invités. Elle ne peut pas s’attarder auprès
de certaines personnes, si fascinantes soient-elles.
En disant cela, elle gratifia Lockwood d’un sourire pétillant et nous
salua, George et moi, d’un hochement de tête rêveur, avant de s’éclipser. La
masse des invités s’ouvrit pour l’accueillir, ainsi que l’homme au teint pâle,
et se referma aussitôt, nous laissant à l’extérieur.
– Eh bien, elle est plus agréable que je ne l’imaginais, dit Lockwood.
– Oui, très aimable, dis-je.
George, occupé à grignoter sa brochette de poulet, haussa les épaules.
– Elle n’était pas aussi gentille que ça quand je travaillais ici. Les agents
ordinaires ne la voient jamais ; elle ne descend pas de ses appartements. En
revanche, le type aux cheveux blancs qui l’accompagne, son secrétaire
particulier, il se mêlait de tout. (Ses lunettes brillaient d’une lueur de
ressentiment.) C’est lui qui m’a flanqué dehors.
Je scrutai la foule : Penelope Fittes et son compagnon avaient disparu.
– Apparemment, dis-je, il ne se souvient pas de toi.
– Exact. Il m’a sans doute oublié.
George piqua sa brochette en bois dans la terre d’une plante verte en pot
toute proche et remonta son pantalon détendu. Un feu d’indignation brûlait
dans ses yeux soudain.
– Tu parlais de la Bibliothèque Noire, Lockwood… Tu sais quoi ? Rien
ne nous empêche d’aller y faire un petit tour, au cas où on pourrait jeter un
coup d’œil à l’intérieur.
À pas lents, il nous fit faire le tour de la salle. Derrière les grandes
fenêtres, le crépuscule d’été s’assombrissait. Des spots de couleur
projetaient d’étranges effets de lumière et d’ombre sur la masse mouvante
des invités. De curieuses illuminations éclairaient l’intérieur des colonnes ;
des mauves, des bleus et des verts aux reflets spectraux. Ici et là, des
fantômes apparaissaient à travers les parois de verre : ils nous observaient
avec leurs regards aveugles en flottant inlassablement dans le vide.
– On est sûrs de ce qu’on fait ? demandai-je.
Nous rôdions dans un recoin sombre, près d’une porte, observant la
foule et guettant une occasion pour filer en douce. Non loin de là, Penelope
Fittes discutait de manière animée avec un beau jeune homme à la
moustache blonde parfaitement taillée. Une femme arborant une
invraisemblable choucroute sur la tête poussa des petits cris stridents en
riant d’une blague. Sur l’estrade, une formation de jazz attaqua une mélodie
bluegrass, vive, mais plaintive. Pendant ce temps, un flot ininterrompu de
serveurs apportait de nouveaux plats, tous plus merveilleux les uns que les
autres.
– Personne ne fait attention à nous, murmura George. Allons-y !
Nous franchîmes la porte à sa suite et débouchâmes dans un couloir de
marbre où nos pas résonnaient. Il y avait là six ascenseurs. Cinq portes
couleur bronze et une couleur argent. Sur les murs s’alignaient des portraits
à l’huile de jeunes agents – des filles et des garçons, certains souriants,
d’autres tristes et sérieux – tous joliment représentés dans leurs vestes
grises. Sous chaque portrait, des rapières et des couronnes de fleurs
reposaient sur des socles.
– C’est la galerie des Héros morts, chuchota George. Je n’ai jamais eu
envie de finir là. Vous voyez l’ascenseur argenté ? Il conduit directement
aux appartements de Penelope Fittes.
George nous entraîna ensuite dans une succession de passages
communicants, de moins en moins larges et superbes. Il s’arrêtait parfois
pour tendre l’oreille. Les échos de la fête s’amenuisaient. Lockwood tenait
toujours son verre ; vêtu de son smoking, il déambulait avec aisance. Moi,
je trottinais à sa hauteur, avec ma robe et mes chaussures ridicules.
Finalement, George stoppa devant une porte en bois à l’aspect massif.
– On a fait un grand détour car je ne voulais pas tomber sur quelqu’un,
expliqua-t-il. Cette porte est une entrée de service qui donne sur la
Bibliothèque Noire. Elle est peut-être ouverte. Les portes principales sont
certainement verrouillées à cette heure-ci. Cette salle renferme la collection
particulière de Marissa Fittes, dont un grand nombre d’ouvrages rares sur
les Visiteurs. Vous avez conscience que nous n’avons absolument pas le
droit d’y entrer ? Si on se fait prendre, on sera arrêtés et on peut dire adieu à
Lockwood & Co.
Lockwood porta son verre à ses lèvres, but une gorgée et demanda :
– Quelles sont les probabilités que quelqu’un vienne ?
– Même quand je travaillais ici, j’ai toujours dû me contenter de jeter un
coup d’œil par la porte ouverte. Seuls les agents supérieurs sont autorisés à
y entrer, et ils sont tous à la fête pour l’instant. Alors, le moment est plutôt
bien choisi. Toutefois, on ne doit pas s’éterniser.
– Bien, dit Lockwood. On jette un rapide coup d’œil et on s’en va. Jouer
les cambrioleurs, c’est plus amusant que de faire des mondanités, voilà ce
que je dis toujours. Mais la porte est certainement verrouillée, de toute
façon…
Elle ne l’était pas, et une seconde plus tard, nous étions à l’intérieur.
22
La Bibliothèque Noire de Fittes House était une immense salle
octogonale, haute de deux étages, coiffée d’un dôme de verre. Comme il
faisait nuit, la surface du dôme était sombre, mais des lanternes disposées
en dessous dispensaient une chaude lumière au centre de la bibliothèque.
Tous les murs étaient tapissés de rayonnages chargés de livres. Un balcon
métallique en faisait le tour à mi-hauteur ; du rez-de-chaussée où nous nous
trouvions, on y accédait par deux escaliers en colimaçon. Le sol était fait de
lattes d’acajou foncé, mais au milieu, une marqueterie de bois plus clair
représentait la licorne qui se cabre. Il y avait peu de meubles : quelques
tables de lecture ici et là, des vitrines dans lesquelles étaient exposés des
ouvrages précieux ou d’autres objets. Juste devant nous se découpait une
porte à double battant, fermée et verrouillée. À l’exception du
bourdonnement d’un groupe électrogène, quelque part, un profond silence
régnait. L’air était frais et l’éclairage tamisé.
Des lampes encastrées au-dessus de chaque rayon luisaient telles des
lucioles dans la semi-obscurité. Chaque livre était somptueusement relié en
cuir pourpre, marron foncé ou noir. Rien qu’au rez-de-chaussée, il devait y
en avoir des centaines.
– Impressionnant…, souffla Lockwood.
On aurait pu croire que George se trouvait dans son élément (avec les
chips et les expériences bizarres, les bibliothèques étaient sa grande
passion), mais il paraissait nerveux, il se mordillait la lèvre en guettant le
moindre mouvement sur le balcon.
– Avant toute chose, il faut trouver l’index de la collection, expliqua-t-il.
Il est sûrement sur une des tables. Aidez-moi, vite. Il ne faut pas traîner ici.
Nous le suivîmes prestement vers le centre de la salle, mieux éclairé.
Autour de nous, le silence montait la garde. Au-delà de la grande porte
fermée, je percevais un murmure : les échos de la fête qui se déroulait non
loin de là.
Sur la table la plus proche de la porte était posé un gros livre en cuir.
George l’ouvrit à deux mains en poussant un petit cri d’enthousiasme.
– C’est l’index ! Voyons si Les Confessions de Mary Dulac y figurent.
Pendant qu’il tournait les pages, j’examinais les vitrines. Lockwood
faisait de même.
– Encore des reliques, dit-il. Cette collection est infinie. Oh, bon sang,
ce sont les aiguilles à tricoter de l’affaire de la Perforation de Chatham.
Je déchiffrai l’étiquette manuscrite apposée sur le côté de ma vitrine.
– Visiblement, dis-je, j’ai devant moi des poumons en saumure.
George émit un sifflement agacé.
– Vous allez arrêter de glander tous les deux ? Ce n’est pas le… (Il
s’arrêta net.) Oui ! Oui ! Oh, je n’y crois pas ! Ils ont Les Confessions !
L’ouvrage est référencé dans l’index, sous la cote C/452. Il se trouve
quelque part dans cette salle.
Lockwood vida son verre d’un trait.
– Formidable. Que cherche-t-on, au juste ?
– Regardez les numéros sur les dos des livres.
Je me précipitai vers les rayons. Effectivement, chaque ouvrage était
frappé d’une lettre et d’un numéro, à la feuille d’or.
– Je suis dans les A ! lançai-je.
Lockwood fonça vers l’escalier le plus proche et gravit les marches
deux par deux. Ses pas résonnaient à peine sur le balcon métallique.
– B/53, B/54… Il n’y a que des B par ici… Je vais voir plus loin.
– C’est quoi, la référence déjà ? demandai-je.
– Chut ! (George s’était redressé soudainement.) Écoutez !
Nous perçûmes des voix derrière la grande porte, puis les cliquetis
d’une clé dans la serrure.
Je réagis aussitôt. Sans regarder ce que faisaient mes compagnons. Je
courus vers la vitrine la plus proche, entre les rayons de livres et le centre
illuminé de la pièce. Au moment même où la porte s’ouvrait, je
m’accroupis derrière, recroquevillée, en chaussures à talons hauts et robe de
soirée. J’avais les genoux sous le menton.
Le déferlement soudain des bruits de la fête fut vite interrompu par la
fermeture brutale de la porte.
Une voix de femme se fit entendre. Familière, plus grave qu’on ne
pouvait l’imaginer.
– Ici, on sera plus tranquilles.
Penelope Fittes.
Je fermai les yeux de toutes mes forces et me mordis le genou. Maudit
Lockwood et ses idées impulsives ! Il nous avait entraînés vers un désastre
une fois de plus. Le début de soirée devait être un moment de détente ; nous
étions censés garder la partie dangereuse pour après.
Des pas firent craquer le parquet. Les intrus se dirigeaient vers le centre
de la pièce, à l’endroit où se trouvait George quelques secondes plus tôt.
J’attendis le tollé, le choc de la découverte.
– Eh bien, qu’aviez-vous à me dire, Gabriel ? demanda Penelope Fittes.
J’ouvris les yeux. Je tournai la tête sur le côté et mon cœur fit un bond
dans ma poitrine : ma rapière dépassait de la vitrine. La pointe de la lame en
argent scintillait dans la lumière.
Un homme s’exprima, d’un ton poli et respectueux :
– Nos membres s’impatientent, mademoiselle Fittes. Ils ont le sentiment
que vous ne les aidez pas suffisamment dans leur travail.
Toujours ce petit rire enroué.
– Je leur apporte toute l’aide possible. S’ils ne sont pas à la hauteur du
défi, ce n’est pas mon problème.
Tout doucement, je commençai à tirer ma rapière vers moi.
– Voulez-vous que je leur rapporte cette réponse ? demanda l’homme.
– Absolument ! Je ne suis pas leur bonne d’enfants !
– Non, mademoiselle, mais vous êtes leur inspiration… Qu’est-ce
donc ?
Je me figeai et me mordis la lèvre. Un filet de sueur coula sur mon
visage et s’arrêta dans le creux de mon cou.
– Les poumons en saumure de Burrage l’empoisonneur, expliqua
Penelope Fittes. Ma grand-mère se passionnait pour le crime. Vous ne
pouvez pas imaginer tout ce qu’elle a rassemblé. Certaines de ces choses
nous ont été d’une grande utilité au fil des ans. Mais pas ces poumons, il
faut l’avouer. Ils ne possèdent aucune aura psychique.
– Curieuse décoration pour une bibliothèque. Je crois que ça
m’empêcherait de lire.
Encore ce rire.
– Ça ne perturbe pas ceux d’entre nous qui viennent ici, en tout cas.
Nous avons des préoccupations plus élevées.
Soudain, leurs voix se firent plus étouffées. J’en déduisis qu’ils me
tournaient le dos désormais. J’en profitai pour faire disparaître l’extrémité
de mon épée. Puis, avec une infinie prudence, je me penchai sur le côté
pour risquer un coup d’œil au-delà de la vitrine.
À moins de cinq mètres de là, Penelope Fittes conversait avec un
homme courtaud d’un certain âge. Il portait un smoking comme tous les
invités, et autant que je pouvais en juger, il avait un cou épais, un visage
rosé aux joues flasques.
– Puisqu’on parle d’objets insolites, reprit Penelope Fittes, j’ai quelque
chose pour vous.
Elle se retourna brusquement et je me jetai en arrière aussitôt.
J’entendais ses talons fins claquer sur le parquet en bois sombre.
– Considérez cela comme un gage de bonne volonté de ma part, dit-elle.
Impossible de savoir si elle se rapprochait de moi ou non. Je me collai
contre l’arrière de la vitrine.
Quelque chose m’incita à lever la tête. Lockwood était allongé à plat
ventre sur le balcon, presque au-dessus de moi ! Il s’efforçait de se
confondre avec le métal et l’obscurité, aidé en cela par le smoking noir.
Mais son teint pâle risquait de le trahir. Je lui fis signe de tourner la tête vers
les étagères.
– Lucy ! articula-t-il.
– Quoi ?
Tout d’abord, je ne compris pas ce qu’il voulait me dire. Ses yeux
allaient et venaient entre moi et le centre de la pièce. Enfin, je saisis : Mon
verre !
J’avançai la tête et… effectivement. Mon cœur sursauta encore une fois.
Son verre de punch était là, posé sur la petite vitrine installée au centre. On
aurait pu croire qu’une des lampes était braquée dessus, tellement il
scintillait. On distinguait même un reste de boisson rouge au fond.
Penelope Fittes s’était justement dirigée vers cette vitrine, comme un
fait exprès. Le verre se trouvait à hauteur de son épaule. Elle avait ouvert un
tiroir situé au-dessous.
Il suffisait qu’elle relève la tête et regarde droit devant pour découvrir le
verre.
Heureusement, elle pensait à autre chose. Elle referma le tiroir et se
retourna vers le dénommé Gabriel.
– Nous l’avons réparé, dit-elle. Et testé. Il fonctionne de nouveau, à
merveille. J’espère que la Société d’Orphée saura en faire meilleur usage
que la fois précédente.
– Vous êtes très aimable, mademoiselle. Ils vous en seront
reconnaissants. Je ne manquerai pas de vous transmettre leurs
remerciements et de vous tenir informée des progrès de leurs expériences.
– Parfait. Je ne vous propose pas de rejoindre la fête avec cette boîte un
peu trop voyante. Vous pouvez sortir par là.
Le cliquetis de ses chaussures sur le parquet reprit ; je constatai alors
avec effroi que la petite porte par laquelle nous étions entrés dans la
bibliothèque se trouvait non loin de moi. Ils allaient passer juste devant ma
cachette. Après un court instant d’indécision et d’immobilisme, je passai à
l’action. J’ôtai tout doucement mes chaussures, pris appui sur le plancher du
bout des doigts et me redressai à peine, juste assez pour pouvoir reculer.
J’étais maintenant accroupie, le dos toujours appuyé contre la vitrine. D’une
main, je pris mes chaussures ; de l’autre, j’immobilisai ma rapière pour
qu’elle ne cogne pas contre quoi que ce soit. Tout cela en moins de temps
qu’il n’en faut pour le dire.
Et j’attendis. Là-haut, au-dessus de moi, Lockwood avait tourné la tête
vers les rayons : il n’était plus qu’une tache d’ombre. Les pas se
rapprochaient, ils passèrent devant la vitrine, à moins d’un mètre peut-être,
et je fus frappée soudain par une bouffée du parfum fleuri de Penelope
Fittes. L’homme tenait sous le bras une boîte en bois d’une bonne vingtaine
de centimètres de côté sur une douzaine d’épaisseur. Ils s’arrêtèrent à la
porte et je pus la distinguer pendant un instant. Un étrange petit symbole
était gravé au centre du couvercle : ça ressemblait un peu à une harpe à trois
cordes, tordue et reposant sur un socle évasé. Malgré la tension du moment,
je plissai le front : j’avais déjà vu ce symbole.
Lorsque Penelope Fittes ouvrit la porte, je saisis ma chance. En deux
pas rapides et silencieux, je contournai la vitrine et m’accroupis de l’autre
côté pour que la maîtresse des lieux ne me voie pas quand elle se
retournerait.
La porte se referma ; l’homme avait dû partir sans un mot. Penelope
Fittes repassa devant la vitrine. Une fois qu’elle se fut éloignée, je retrouvai
ma cachette initiale.
Je l’écoutai traverser la bibliothèque d’un pas vif. Arrivée au milieu,
elle s’arrêta. Je l’imaginai regardant autour d’elle. Je pensai alors à George,
au verre de Lockwood… Je fermai les yeux, redoutant le pire. Les bruits de
pas reprirent, suivis des brefs échos de la fête, et des cliquetis d’une clé
dans une serrure.
Je respirai enfin.
– Bien joué, Luce, me souffla Lockwood en se décollant du balcon. On
aurait dit un petit crabe alerte. Mais où est passé George ?
Oui, c’est vrai, où était-il ? Je balayai du regard la bibliothèque déserte.
– Quelqu’un veut bien m’aider ? demanda une petite voix provenant de
sous la table de lecture. Je crois que j’ai les fesses coincées.
Dans la grande salle de réception, la fête battait son plein. Les
musiciens jouaient avec énergie, les serveurs remplissaient les verres encore
plus vite, et les invités qui dansaient avec plus d’enthousiasme que de talent
étaient encore plus bruyants et rougeauds que précédemment. Nous
trouvâmes un coin tranquille, à côté d’une fontaine à chocolat en forme de
licorne, où nous pûmes boire un verre bien mérité.
– Tu devrais te faire engager dans un cirque, George, ironisa Lockwood.
Il y a des gens qui paieraient une fortune pour voir des contorsions
pareilles.
George but une longue gorgée de punch.
– Ce sera ma prochaine carrière. J’ai l’impression que certaines parties
de mon individu sont encore toutes pliées. Alors, tu as le livre ?
Lockwood tapota sa poche de veste. En moins d’une minute de
recherches frénétiques, nous avions découvert Les Confessions de Mary
Dulac, un opuscule relié en cuir noir conservé sur une étagère en hauteur au
niveau supérieur.
– Il est bien au chaud.
George sourit.
– Parfait. Cette soirée est d’ores et déjà une réussite, et on n’a pas
encore attaqué le plat de résistance. On ne pourrait pas s’installer dans un
coin tranquille pour le lire ?
– Je crains que non, dit Lockwood. Finissez votre verre. Il est déjà onze
heures moins vingt, il faut y aller.
– Allons, vous ne partez pas déjà, monsieur Lockwood…
L’inspecteur Barnes apparut près de nous, avec son air renfrogné.
Difficile de déterminer ce qui semblait le plus incongru : le cocktail rose
dans sa main ou la fontaine qui crachait des bulles de chocolat à côté de lui.
– J’espérais vous dire un mot en privé.
Pour notre plus grand agacement, Quill Kipps était tapi derrière lui
comme une ombre svelte et lugubre.
– Ce serait avec plaisir, répondit Lockwood. Avez-vous passé une bonne
soirée ?
– Kipps, ici présent, m’affirme que vous auriez découvert des
documents intéressants à Hampstead. De quoi s’agit-il ? Et pourquoi ne les
avez-vous pas communiqués ?
– Je serais ravi de le faire, inspecteur, dit Lockwood. Mais la journée a
été longue. Si nous passions vous voir demain matin pour tout vous
expliquer ?
– Pourquoi pas maintenant ? Vous pouvez tout me dire ce soir.
– L’endroit ne s’y prête guère. C’est trop bruyant. Demain matin à
Scotland Yard, nous serons beaucoup mieux. Nous pourrons même vous
apporter les documents en question.
Lockwood gratifia l’inspecteur d’un grand sourire mielleux, pendant
que George consultait discrètement à sa montre.
– Vous semblez bien pressés, dit Barnes. (Ses yeux bleus soulignés de
poches épaisses nous jaugeaient sans ciller.) Vous allez vous coucher ?
– Oui. George va se transformer en citrouille si on ne rentre pas à
temps. Comme vous pouvez le constater, il est déjà en train de changer.
– Vous me montrerez ces documents demain matin ?
– Promis.
– Soit. Mais je vous attends à la première heure. Pas d’excuses, pas de
faux bond. Sinon, c’est moi qui me déplace.
– Merci, monsieur Barnes. Nous espérons pouvoir vous fournir de
bonnes nouvelles d’ici là.
– C’est mal tombé, dit Lockwood alors que nous traversions le hall
d’accueil vers la sortie de Fittes House. Maintenant, Kipps sait qu’on
prépare quelque chose cette nuit.
Je jetai un coup d’œil derrière moi, juste à temps pour voir une
silhouette longiligne se cacher prestement derrière une colonne.
– Oui. D’ailleurs, il est déjà en train de nous suivre.
– Toujours aussi discret, grommela George.
– On ne peut donc pas aller récupérer notre matériel comme prévu. Il
faut le semer. Ça signifie prendre un taxi de nuit.
Sortant de l’immeuble, nous dévalâmes le tapis violet, en passant devant
les feux de lavande dans les braseros, jusqu’à la file de véhicules qui
attendaient le long du trottoir. Tous arboraient les calandres et les
décorations en argent ostentatoires de la flotte officielle des taxis de nuit.
Kipps nous suivait toujours, en gardant ses distances. En nous voyant
approcher de la file des taxis, il renonça à toute tentative de discrétion et
nous rejoignit sur le trottoir.
– Ne faites pas attention à moi, dit-il. Je rentre tôt moi aussi.
Le premier taxi s’avança.
– Portland Row, s’il vous plaît, monsieur, dit Lockwood bien fort.
Nous montâmes à bord et le taxi démarra. Aussitôt, Lockwood se
pencha vers le chauffeur.
– Vous voulez gagner cinquante livres ? Vous irez jusqu’à Portland Row
comme prévu, mais quand vous quitterez Trafalgar Square, je veux que
vous vous arrêtiez juste après le premier virage. Une seconde, pas plus. On
descendra là, mais je ne veux pas que la voiture qui nous suit s’en
aperçoive. OK ?
Le chauffeur nous jeta un regard inquiet.
– Vous êtes… des fugitifs ?
– Nous sommes des agents.
– Qui vous suit ? La police ?
– Non. D’autres agents. Écoutez, c’est difficile à expliquer. Vous voulez
bien faire ce que je vous ai demandé ou bien vous préférez nous déposer ici
sans gagner les cinquante livres ?
Le chauffeur se frotta le nez.
– Si vous voulez, je pourrais attendre qu’il soit juste derrière et freiner
brutalement pour l’expédier contre le trottoir. Ou bien, je pourrais faire
demi-tour et lui rentrer dedans. Pour cinquante livres, je peux faire tout ça.
– Non, non, contentez-vous de nous larguer discrètement.
Tout se déroula à merveille. La voiture traversa l’étendue déserte de
Trafalgar Square. Le taxi de Kipps avait été bloqué devant Fittes House par
une limousine qui partait au même moment. Il se trouvait maintenant à
quinze ou vingt secondes derrière nous. Nous tournâmes dans Cockspur
Street, en direction de Haymarket et Piccadilly, passant à toute allure devant
des lampes antifantômes et des feux de lavande. En tournant au coin de Pall
Mall, le taxi ralentit. George, Lockwood et moi jaillîmes du véhicule encore
en marche et courûmes nous réfugier sous le portique de l’immeuble le plus
proche. Le taxi accéléra. Quelques instants plus tard, le second taxi passa
devant nous à tombeau ouvert. Nous eûmes quand même le temps
d’apercevoir Kipps penché en avant sur le siège arrière, sans doute pour
donner des instructions au chauffeur. Nous regardâmes les deux véhicules
disparaître dans la nuit. Le silence retomba sur le centre de Londres.
Nous ajustâmes nos rapières et rebroussâmes chemin.
La nuit, la gare de Charing Cross est déserte, mais elle reste ouverte.
Nous récupérâmes notre matériel dans les casiers des consignes
automatiques où Lockwood et George l’avaient déposé dans l’après-midi et
nous nous changeâmes dans les toilettes. Quel bonheur de pouvoir quitter
cette robe stupide, et surtout ces chaussures. Toutefois, je ne pus me
résoudre à ôter le petit collier que m’avait donné Lockwood, alors je le
glissai sous mon T-shirt et ma veste noire et légère. Comme tous nos
vêtements. Ce soir, nous avions besoin d’être invisibles et rapides.
Nous suivîmes l’Embankment vers l’est, d’un bon pas, en longeant la
Tamise. La lune éparpillait à la surface ses écailles d’argent ; le fleuve était
un serpent qui nous suivait en ondulant à travers la nuit. À cette heure, l’eau
était haute, ainsi que l’avait prévu Flo ; elle venait lécher la partie
supérieure de la digue.
En changeant de tenue nous avions changé d’état d’esprit et nous
effectuâmes presque tout le trajet en silence. Nous approchions de l’instant
crucial, les dangers de la nuit étaient bien réels. Je sentais encore le contact
répugnant de la main de Julius Winkman sur la mienne, lorsque nous nous
étions retrouvés face à lui dans sa petite boutique ; ses expressions
désinvoltes pleines de brutalité résonnaient encore dans ma tête. Ce n’était
pas un homme qu’il fallait provoquer, et ce que nous nous apprêtions à faire
était aussi risqué, d’une certaine façon, que d’enquêter dans un lieu hanté.
Plus risqué même, car le succès de l’opération reposait sur la coopération
d’une tierce personne.
– On compte énormément sur Flo Bones, fis-je remarquer.
Lockwood opina.
– Ne t’inquiète pas. Elle sera là.
Nous passâmes devant Inner Temple, où les avocats exercent leurs
activités dans la journée, puis sous le pont de Blackfriars. Le chemin au
bord du fleuve s’achevait brutalement sur le côté d’un énorme bâtiment de
brique dont le niveau supérieur saillait au-dessus de l’eau. Ici débutait
l’ancien quartier des marchands. De vastes entrepôts abandonnés, sombres
et vides, s’étendaient le long du coude du fleuve telles des falaises, d’où
dépassaient des poulies et des grues semblables à des branches d’arbre
brisées.
Nous gravîmes une volée de marches pour accéder à une ruelle pavée
située derrière l’entrepôt et continuâmes dans l’obscurité. Il n’y avait pas de
lampes antifantômes ici et il faisait plus froid. Je sentais la présence de
Visiteurs dans cette ruelle, mais la nuit restait calme et je ne voyais rien.
– Peut-être que je devrais entrer avec vous, dit George. Vous aurez peut-
être besoin de moi.
– On en a déjà discuté, répondit Lockwood. Chacun a son rôle à jouer. Il
faut que tu restes dehors avec Flo. C’est toi qui as le matériel et je compte
sur toi.
George émit un grognement. Son sac à dos était très gros, encore plus
gonflé que la fois où il avait transporté le bocal à fantômes. Lockwood et
moi n’avions aucun sac, et nos ceintures étaient approvisionnées
différemment.
– Je me dis juste que c’est trop important pour que vous agissiez seuls,
insista-t-il. Et si jamais vous avez besoin d’aide pour maîtriser le miroir ? Et
si Winkman a d’autres moyens de défense qu’une poignée de gros bras ? Il
pourrait…
– Ferme-la, George, dit Lockwood. C’est trop tard pour modifier le
plan.
Nous continuâmes en silence. La ruelle était une fissure entre les
bâtiments, faiblement éclairée par une étroite bande de clair de lune qui se
déversait en son milieu. Enfin, Lockwood ralentit et il tendit le doigt. À
droite, nous sentions les effluves du fleuve. Un peu plus loin, la ruelle se
poursuivait en longeant les murs silencieux d’un autre entrepôt. Les étroites
fenêtres étaient condamnées par des planches. Tout en haut, des toits
pointus et des cheminées transperçaient le ciel argenté.
Peints sur l’extérieur en brique du bâtiment, en immenses lettres à
moitié effacées, on pouvait lire ces mots : PÊCHERIES ROSTOCK.
Lockwood, George et moi nous arrêtâmes, pour regarder et écouter. Si la
vente aux enchères de Winkman avait bien lieu ici, rien ne permettait de le
deviner. Aucune lumière, aucun mouvement. À l’instar de nombreux coins
de la ville, celui-ci était une zone morte la nuit.
Nous recommençâmes à avancer. Aussitôt, les odeurs de vase et de
marée devinrent plus fortes. Soudain, un bras blanc et maigre émergea des
ombres de la ruelle pour agripper Lockwood par son manteau et l’attirer sur
le côté, dans l’obscurité.
– Pas un seul pas de plus, siffla une voix. Ils sont ici.
23
Au cours de nos discussions avec Flo Bones, la veille, je m’étais
surprise plus d’une fois à me demander si elle serait au rendez-vous. Non
pas parce qu’elle était folle, mais parce que cette folie faisait d’elle un être
irritable et solitaire. Certes, Lockwood lui avait promis de généreuses
récompenses (argent, réglisse et la possibilité de faire son choix parmi les
trophées-reliques que nous conservions dans notre sous-sol), mais je
continuais à penser qu’elle n’avait aucune envie de se joindre à nous pour
cette opération dangereuse. Et pourtant, elle était là, dans toute sa splendeur
crasseuse, nous entraînant dans la ruelle jusqu’à un recoin encore plus
obscur entre des poubelles. Un décor qui, avouons-le, lui allait à merveille.
– Glissez-vous là, chuchota-t-elle… Oui, voilà. Il ne faut pas qu’ils
remarquent quoi que ce soit.
– Tout se passe comme prévu, Flo ? demanda Lockwood. (Il regarda sa
montre.) Il est un peu plus de onze heures et demie.
Les dents blanches de la voleuse de reliques brillèrent dans l’obscurité.
– Oui. Winkman est arrivé il y a un quart d’heure avec une camionnette
et il a déchargé la marchandise. Il a posté deux hommes devant la porte
principale. Vous seriez tombés nez à nez avec eux si vous aviez fait
quelques mètres de plus. Maintenant, il est à l’intérieur avec trois autres
hommes, et un gamin. Ils sécurisent le rez-de-chaussée.
– Un gamin ? chuchotai-je. Vous parlez de son fils ?
Flo acquiesça.
– Ouais, ce sale moutard. Ce soir, ils vont tous venir accompagnés de
gosses dotés de pouvoirs psychiques. Ce sont des adultes, pas vrai ? Et pour
cette vente, ils ont besoin d’yeux et d’oreilles jeunes. (Elle se redressa.) Si
vous voulez entrer, Locky, vous allez devoir faire de l’escalade.
– Montre-nous où ça se passe, Flo.
Nous la suivîmes en longeant furtivement le mur de l’entrepôt. Bientôt,
nous entendîmes les clapotis et le léger ressac de la Tamise ; les pavés de la
ruelle descendaient maintenant en pente raide jusqu’à la berge de sable et de
galets. Là, à l’endroit où le bâtiment semblait sortir de la vase, un long et
épais tuyau d’écoulement en fer, noir, était fixé aux briques couvertes de
mousse. Flo leva le doigt vers le ciel.
– Voilà le tuyau. Vous voyez là où il passe devant cette fenêtre ? Je
pense que vous pouvez entrer par là.
– La fenêtre m’a l’air trop petite, fis-je remarquer.
– Non, tu ne regardes pas la bonne. Je parle de celle qui est beaucoup
plus haut, on ne la voit presque pas d’ici.
– Oh… d’accord.
– C’est la seule façon d’entrer sans être vu. Ils ne penseront pas à aller
regarder là-haut.
J’observai le tuyau branlant qui zigzaguait le long du mur, comme une
corde tirée par un jeune enfant en colère. À dire vrai, j’essayais de ne pas y
penser moi non plus.
– Très bien, déclara Lockwood. On se débrouillera. Et toi, Flo ? Tu as
l’embarcation ?
En guise de réponse, elle désigna le fleuve sur lequel flottait une longue
silhouette noire et basse, à moitié immergée.
George se pencha vers moi.
– C’est ça, sa barque ? J’ai cru que c’était un bout d’épave pourri.
– C’est les deux, à mon avis.
J’avais parlé tout bas moi aussi, mais Flo avait l’ouïe fine.
– Quoi ? Cette barque, c’est la petite Matilda, et je l’ai rapportée à la
rame des champs d’épandage de Brentford jusqu’à la tannerie de
Dagenham, sans encombre. Je veux pas entendre une seule critique.
Lockwood lui tapota l’épaule, puis s’essuya discrètement la main sur
son manteau.
– Tu as raison, dit-il. Ce sera un honneur de voyager à bord. George, tu
as bien compris le plan ? Tu fais diversion, puis tu attends avec Flo à bord
de la Matilda. Si tout se passe bien, on vous rejoindra ou, du moins, on vous
remettra le miroir. Sinon, on passe au plan M : on rentre à la maison chacun
de son côté.
George hocha la tête.
– Bonne chance. À toi aussi, Luce. N’oubliez pas vos affaires. Vous
aurez besoin des passe-montagnes et du sac.
Il posa son sac à dos dans le sable et en sortit un autre sac, en chanvre,
semblable à celui de Flo, mais plus petit. Une forte odeur de lavande s’en
échappait. Les deux passe-montagnes apparurent ensuite ; nous les
glissâmes dans notre ceinture.
– Bien, dit Lockwood. Synchronisons nos montres. La vente aux
enchères débute dans un quart d’heure, à minuit pile. La diversion doit
avoir lieu à minuit vingt, avant qu’ils n’aient le temps de conclure un
marché. (Il montra le tuyau de la gouttière.) Lucy, tu veux passer la
première ou j’y vais d’abord ?
– Pour cette fois, répondis-je, je préfère passer après toi.
J’aurais aimé pouvoir dire que l’escalade du tuyau d’écoulement raviva
en moi les souvenirs heureux d’une enfance à la campagne, les étés chauds
passés à grimper dans les arbres avec des camarades agiles. Hélas, j’avais
toujours souffert du vertige, et la seule chose que j’avais escaladée dans ma
prime jeunesse, c’était une cage à poule sur le terrain de jeu du village, et
une fois, je m’étais écorché le tibia en redescendant. Par conséquent, ces
interminables minutes durant lesquelles je grimpai péniblement derrière
Lockwood ne furent pas les plus agréables de ma carrière. Heureusement, le
tuyau était assez large pour que je puisse nouer mes bras tout autour et les
attaches circulaires qui le fixaient au mur offraient d’assez bonnes prises
pour les mains et les pieds. D’une certaine façon, c’était comme monter à
une échelle. Par contre, le tuyau était rouillé et les morceaux de peinture qui
s’écaillaient m’éraflaient les mains, quand ils ne se détachaient pas
carrément comme des échardes. Par-dessus le marché, un vent violent venu
de la Tamise faisait voltiger mes cheveux devant mon visage et trembler le
tuyau. Et je ne parle pas de la hauteur. Je commis l’erreur, à un moment, de
regarder en bas : je vis Flo qui se dirigeait vers sa petite épave flottante en
se dandinant et George, toujours planté à côté de son sac à dos, qui levait
les yeux vers moi. Ils n’étaient pas plus gros que des fourmis. Je sentis mes
mains devenir moites et mon ventre se nouer comme si je tombais déjà dans
le vide, alors je serrai les dents et fermai les yeux de toutes mes forces pour
continuer à grimper. Je ne les rouvris que quand ma tête heurta les talons
des bottes de Lockwood.
Penché au-dessus du vide, se tenant au tuyau d’une seule main, il
tapotait avec son canif un carreau de la fenêtre située à notre niveau. Le
mastic était vieux et friable, et le panneau de verre ne tarda pas à tomber
vers l’intérieur. Lockwood glissa la main par l’ouverture et se débattit avec
la poignée en poussant des jurons car elle résistait. Enfin, grâce à un
mouvement violent, qui fit bouger quelque chose à l’intérieur du tuyau de
manière inquiétante, la fenêtre s’ouvrit. D’un bond, accompagné de
quelques trémoussements, Lockwood se retrouva à l’intérieur. Une seconde
plus tard, il se penchait au-dehors pour m’aider à le rejoindre.
Nous restâmes immobiles dans l’obscurité, le temps de boire quelques
gorgées d’eau et, en ce qui me concerne, d’attendre que mes bras et mes
jambes cessent de trembler. Une odeur de poussière flottait dans l’entrepôt,
ça ne sentait pas la vieille maison abandonnée comme chez Bickerstaff,
mais plutôt la naphtaline.
– L’heure, Luce ?
– Minuit moins cinq.
– Voilà ce que j’appelle un timing parfait, n’est-ce pas ? George est parti
se mettre en position… s’il n’a pas coulé.
J’allumai ma lampe de poche et balayai la pièce vide dans laquelle nous
nous trouvions. Elle abritait peut-être un bureau de directeur autrefois. Sur
les murs, de vieux panneaux de bois accueillaient encore des tableaux, des
courbes et des chiffres.
– Quand tout cela sera terminé, dis-je, je crois que tu devrais parler à
George.
Lockwood était déjà à la porte, il scrutait le couloir.
– Pour quoi faire ? Il va bien.
– Je pense qu’il se sent mis de côté. C’est toujours nous qui effectuons
ce genre de mission, alors que lui, il doit rester à l’extérieur.
– Chacun ses talents, Luce. George est tout simplement moins doué que
toi pour ces choses-là. Tu le vois grimper jusqu’ici ? Cela ne l’empêche pas
de jouer un rôle capital dans l’opération de ce soir. Si Flo et lui
interviennent au mauvais moment, si leur barque chavire, s’ils ne trouvent
pas les bonnes fenêtres ou je ne sais quoi encore, on risque d’y laisser notre
peau toi et moi.
Après un court silence, il ajouta :
– Cette conversation me rend un peu nerveux. Viens, il faut trouver le
moyen de descendre.
À cet étage, l’entrepôt désaffecté était un labyrinthe de bureaux et de
couloirs ; il nous fallut un long moment pour découvrir l’escalier de brique
situé dans un coin du bâtiment. Le temps jouait contre nous, mais nous
progressions sans précipitation malgré tout, nous arrêtant à chaque palier
pour tendre l’oreille. Je comptais les étages afin de pouvoir retrouver la
pièce avec la fenêtre ouverte en repartant. Nous descendîmes six étages
avant de voir une faible lueur s’étirer sur le mur de brique, et quand nous
entendîmes des murmures, nous sûmes que nous approchions du lieu où se
déroulait la vente aux enchères.
– Procédons par ordre, chuchota Lockwood. Les passe-montagnes.
Ils étaient essentiels pour protéger nos identités et éviter les mesures de
représailles d’un Winkman vindicatif. Ils tenaient chaud, ils grattaient la
tête et empêchaient de bien voir, et il n’était pas facile de parler avec ce
masque de laine devant la bouche. À part ça, c’était un vrai plaisir.
Après avoir poussé une porte vitrée, nous nous retrouvâmes sur une
passerelle grillagée qui surplombait un immense espace qui s’étendait sans
doute sur toute la longueur du bâtiment : le cœur de l’entrepôt. Impossible,
toutefois, d’estimer ses dimensions. Seule une petite portion était
correctement éclairée, juste au-dessous de nous. Lockwood et moi nous
baissâmes et avançâmes en rampant vers l’extrémité de la passerelle pour
avoir une meilleure vision d’ensemble. De là où nous étions agenouillés, un
escalier métallique raide menait au rez-de-chaussée. Pour le moment, nous
étions relativement en sécurité car les personnes rassemblées dans la
lumière, tout en bas, ne pouvaient pas voir ce qui se passait là-haut dans
l’obscurité.
Apparemment, Winkman aimait la ponctualité. Nous étions arrivés à
minuit trois et la vente aux enchères avait déjà débuté.
Trois grandes lampes montées sur des pieds métalliques avaient été
installées à l’extrémité du hall et disposées en triangle. La zone qu’elles
éclairaient évoquait une scène. À la lisière, six chaises faisaient face à la
lumière. Trois étaient occupées par des adultes et trois par des enfants.
Derrière eux, dans la pénombre, deux costauds à la mine sévère se tenaient
immobiles comme de vilaines statues, le regard perdu dans le vide.
Deux autres chaises avaient été placées au cœur de la zone éclairée et
sur l’une d’elles était assis le garçon du magasin d’antiquités. Il portait une
élégante veste grise et ses cheveux huilés renvoyaient un faible éclat dans la
lumière. Pendant qu’il écoutait son père, il balançait ses jambes courtaudes
et potelées sous la chaise avec l’air de s’ennuyer.
Julius Winkman se tenait au centre de la « scène ».
Ce soir, le receleur portait un ample costume gris qui sanglait sa large
poitrine et une chemise blanche ouverte au col. Il se tenait à côté d’une
longue table pliante couverte d’un tissu noir immaculé. D’une main velue, il
ajusta délicatement son petit pince-nez en or, tout en montrant la vitrine
en verre-argent qui se trouvait près de lui.
– Ce premier lot, mes amis, est un très bel objet. Un étui à cigarettes
pour homme, en platine, datant du début du XXe siècle. Le brigadier Horace
Snell l’avait dans sa poche de poitrine le soir où il a été mortellement abattu
par son rival dans une affaire de cœur, le sergent Bill Carruthers. Le
13 octobre, précisément. Il porte encore des traces de sang. Et je pense qu’il
renferme toujours une aura psychique liée à cette tragédie. Leopold peut
nous en dire davantage.
Le garçon se mit à réciter :
– Puissant résidu psychique : échos de détonation et hurlements au
Toucher. Pas de Visiteur. Niveau de risque : faible.
Sur ce, il s’affaissa de nouveau sur sa chaise et ses jambes
recommencèrent à se balancer.
– Et voilà, reprit Winkman. Une petite mise en bouche avant le grand
moment. Quelqu’un est intéressé ? Début des enchères à trois cents livres.
De notre perchoir tout là-haut, impossible de voir le contenu de la petite
vitrine, mais il y en avait deux autres sur la table. La première, rectangulaire
et haute, renfermait une épée rouillée… et un fantôme. Même dans l’éclat
des projecteurs, je distinguais la lueur bleutée irréelle, le mouvement lent de
l’ectoplasme. L’autre vitrine, beaucoup plus petite, contenait une sorte de
statue ou une icône en terre cuite représentant une bête à quatre pattes
quelconque. Elle aussi dégageait une lueur spectrale, à peine visible à
travers le verre qui l’emprisonnait.
Mais rien de tout cela ne m’intéressait. En revanche, de l’autre côté de
Winkman se trouvait une petite table isolée, sur laquelle se concentraient les
faisceaux des trois lampes. Ainsi éclairée, elle attirait tous les regards. Un
épais tissu noir couvrait le coffret en verre posé dessus. Au pied, sur le sol,
des chaînes en fer formaient des tas, entourés d’anneaux de sel et de
limaille de fer : mise en scène ostentatoire des mesures de protection.
Un son familier et haïssable assaillit soudain mes oreilles ; le
bourdonnement des mouches.
Je donnai un petit coup de coude à Lockwood et tendis le doigt. Il
répondit par un bref hochement de tête.
La vente aux enchères avait progressé. Un des acheteurs, un homme
bien comme il faut, tiré à quatre épingles dans un costume à fines rayures,
avait consulté la fillette assise à côté de lui et fait une offre. Un autre
membre de l’assistance, un barbu vêtu d’un imperméable informe, avait
aussitôt surenchéri, et les enchères oscillaient maintenant entre les deux
hommes. Le troisième acheteur invité par Winkman restait impassible.
Tournant à moitié le dos à la scène, il jouait négligemment avec la canne
noire vernie qu’il tenait à la main. C’était un homme jeune et svelte, doté
d’une moustache blonde et de cheveux bouclés de la même couleur. Par
moments, il regardait les vitrines éclatantes et se penchait vers le garçon
assis à côté de lui pour l’interroger. Mais la plupart du temps, il gardait les
yeux fixés sur l’étoffe noire et la table isolée au centre de la « scène ».
Ce jeune homme avait quelque chose de familier. D’ailleurs, Lockwood
l’observait lui aussi. Il me glissa quelques mots à l’oreille.
– Quoi ? fis-je en me rapprochant. Je n’entends pas ce que tu me dis.
Il souleva le bas de son passe-montagne.
– Je me demande où George a dégotté ces machins, il aurait pu trouver
des modèles avec un trou pour la bouche… Je disais : cet homme là-bas, le
plus près de nous, il était à la fête chez Fittes. On l’a vu discuter avec
Penelope Fittes, tu t’en souviens ?
En effet, je me souvenais de l’avoir entraperçu au milieu de la foule des
invités. D’ailleurs, on apercevait encore le haut de son smoking sous son
élégant manteau marron.
– Les acheteurs de Winkman appartiennent certainement à la haute
société, murmura Lockwood. Je me demande qui est cet homme…
Le premier lot de la vente, l’étui à cigarettes, avait été attribué à
l’individu au costume à fines rayures. Visiblement ravi, Winkman se dirigea
alors vers la vitrine contenant l’épée rouillée, mais avant qu’il puisse ouvrir
la bouche, le jeune homme blond leva la main. Il portait des gants beiges,
en agneau de toute évidence, ou en peau d’un autre petit animal adorable et
mort.
– Venons-en au clou de la vente, s’il vous plaît, monsieur Winkman.
Vous savez bien pourquoi nous sommes ici.
– Si vite ? (Winkman paraissait déçu.) Il s’agit d’une authentique lame
Crusader, un estoc français qui contient, pense-t-on, un véritable Spectre
très ancien, sans doute celui d’un des Sarrasins tués par cette arme. Sa
rareté…
– Ne m’intéresse pas ce soir, coupa le jeune homme. Je possède déjà
plusieurs pièces semblables. Montrez-nous plutôt le miroir dont nous avons
tant entendu parler, et passons aux choses sérieuses… à moins que ces
messieurs ne soient pas d’accord ?
Il se tourna vers les deux autres. Le barbu hocha la tête et l’homme au
costume à fines rayures donna son approbation d’un petit geste sec.
– Vous voyez, Winkman ? reprit le jeune homme. Allez ! Montrez-nous
cet objet.
Le sourire sur le visage de Julius Winkman ne faiblit pas, mais je crus
voir ses yeux se plisser derrière le pince-nez qui renvoyait des reflets.
– Certainement, certainement ! Vous êtes un homme qui a son franc-
parler, my lord, c’est pour cela que nous sommes si fiers de vous compter
parmi nos clients.
Winkman dirigea son imposante carcasse vers la table isolée et prit le
tissu noir entre deux doigts.
– Permettez-moi, alors, de vous présenter cet objet sans pareil, cette
chose d’une extrême rareté qui préoccupe les officiers du DERCOP depuis
plusieurs jours. Mes chers amis… le miroir de verre d’Edmund Bickerstaff !
Il souleva l’étoffe.
Cela faisait si longtemps que nous courions après cet objet qu’il avait
acquis dans mon esprit un caractère presque mythique. Voilà donc la chose
qui avait assassiné ce pauvre Wilberforce, fait mourir de terreur un voleur
de reliques et causé la mort d’un des hommes de Winkman. Voilà le bloc de
verre que tout le monde convoitait – Barnes, Kipps, Joplin, Lockwood,
George et moi. Des gens avaient tué pour l’obtenir, des gens étaient morts
pour lui. Il promettait une révélation étrange et terrible. Je l’avais seulement
entrevu dans le cercueil de Bickerstaff, mais cette noirceur brillante et
vibrante restait gravée dans mon esprit. Maintenant, il était enfin là… et il
paraissait tout petit.
Winkman l’avait exposé comme une œuvre d’art dans un musée, sur
un présentoir en velours incliné, dans une grande vitrine carrée en verre-
argent. De là où nous étions, difficile de se faire une idée exacte de ses
dimensions, mais je devinais qu’il mesurait dans les quinze centimètres de
diamètre, soit à peu près la taille d’un bol à pudding ou d’une petite assiette.
Au centre, le verre paraissait moins lisse que je ne l’imaginais, il était éraflé
et irrégulier. Le contour était vaguement circulaire, mais taché de brun et
cabossé par endroits. De nombreuses choses dures et fines avaient été
solidement assemblées pour le fabriquer. Des os.
Le bourdonnement irritait mes oreilles. Deux des enfants de l’assistance
émirent de faibles gémissements. Tout le monde était attentif et raide, tous
les yeux étaient fixés sur le petit objet.
– Je dois préciser que vous le voyez de derrière, souligna Julius
Winkman. De l’autre côté, le verre est parfaitement poli. Ici, il est brut,
comme du cristal de roche
– Nous avons besoin de voir l’autre côté, dit le barbu à l’aspect miteux.
Comment voulez-vous que l’on enchérisse sans cela ? Vous essayez de nous
jouer un mauvais tour, Winkman.
Le sourire du receleur s’élargit.
– Absolument pas. Comme toujours, je ne pense qu’à la sécurité de mes
clients. Vous connaissez la réputation de cet objet. Sinon, pourquoi seriez-
vous ici ce soir ? Pourquoi seriez-vous prêts à débourser le prix minimal qui
est, je peux vous l’annoncer maintenant, de quinze mille livres ? Eh bien,
cette réputation s’accompagne de certains dangers. Vous savez qu’il est
risqué de regarder à l’intérieur du verre. Peut-être renferme-t-il également
des merveilles, ce n’est pas à moi de le dire, mais cela ne pourra être vérifié
qu’une fois l’objet vendu.
– Nous ne pouvons pas acheter dans ces conditions, grogna le barbu.
Nous devons absolument examiner le miroir !
– Vous pourrez l’examiner à votre guise, répondit Winkman sans se
départir de son sourire, mais seulement après l’avoir acheté.
– Que pouvez-vous nous dire d’autre ? demanda l’homme au costume à
fines rayures. Mes commanditaires exigent des informations plus concrètes
que celles que vous nous avez fournies jusqu’à présent.
Winkman se tourna vers son fils.
– Leopold, si tu veux bien…
Le garçon se leva d’un bond.
– Cet objet doit être traité avec le plus grand soin. Outre les dangers que
représente le miroir en lui-même, les fragments d’os semblent être la
Source de plusieurs apparitions. Il m’est arrivé de dénombrer jusqu’à six,
voire sept, silhouettes floues qui flottaient tout autour. Elles créent de très
fortes perturbations psychiques : beaucoup de colère et d’agitation. La
surface du miroir, quant à elle, dégage une froideur intense et une attirance
similaire à celle d’une paralysie spectrale fatale. Ceux qui regardent à
l’intérieur sont comme hypnotisés et il leur est très difficile, pour ne pas
dire impossible, d’en détacher les yeux. Il peut en résulter une
désorientation permanente. Niveau du risque : très élevé.
– Eh bien, messieurs, reprit Winkman, quand Leopold se fut laissé
tomber sur son siège, vous savez tout. Je vous en prie, veuillez vous
approcher pour voir cette merveille de plus près.
L’un après l’autre, les personnes présentes se levèrent pour se diriger
vers la vitrine, les adultes avec curiosité, les enfants avec crainte et
incertitude. Ils l’entourèrent en échangeant des murmures.
Lockwood abaissa son passe-montagne et se pencha vers moi.
– Il est minuit vingt. Prépare-toi et surveille les fenêtres.
Sur le mur d’en face, tout en haut, une rangée de grandes fenêtres
rectangulaires faisait face à la nuit. À cet instant, George et Flo se
trouvaient certainement quelque part dehors, juste en dessous. George
devait préparer son matériel. En voyant la lumière, ils sauraient où avait
lieu la vente aux enchères. Je me balançais d’un pied sur l’autre et palpai la
poignée froide et dure de ma rapière pour me rassurer.
Ce n’était plus qu’une question de seconde…
En bas, les personnes présentes se pressaient autour de la vitrine. Le
barbu demanda, d’un ton agressif :
– L’os est percé de deux trous près de la base. À quoi servent-ils ?
Winkman haussa les épaules.
– On l’ignore. Mais on suppose qu’il reposait sur un support. Nul ne
voulait le tenir, cela va sans dire.
À côté de moi, Lockwood laissa échapper une exclamation étouffée.
– C’est ça ! chuchota-t-il. Tu te souviens de ces deux bâtons que j’ai vus
sur la photo du cercueil de Bickerstaff ? J’avais raison : c’était bien une
sorte de support, un truc pour poser le miroir.
– Ça veut dire que Winkman ne l’a pas, conclus-je.
– Évidemment ! Jack Carver n’a pas pensé à emporter le support. Non,
c’est quelqu’un d’autre qui l’a fauché, après que la photo a été prise. (Il me
coula un regard en biais.) Et le nom du coupable saute aux yeux, n’est-ce
pas ?
Lockwood était comme ça parfois : il aimait lâcher des bribes
d’information alléchantes au moment le plus inapproprié. J’aurais aimé le
questionner sur-le-champ (quitte à le tabasser si besoin était), mais en bas,
Winkman encourageait ses invités à regagner leurs sièges. Apparemment, la
vente allait reprendre.
Lockwood consulta sa montre.
– Où est George et que fait-il ? Ils auraient dû commencer maintenant.
– Messieurs, messieurs, dit Winkman. Vous êtes-vous entretenus avec
vos médiums ? Si vous avez encore des questions, le temps presse. Nous
devons en venir au clou de cette soirée. Comme je le disais, le prix de
départ pour cet objet unique est fixé à…
Le jeune homme à la moustache blonde l’interrompit de nouveau :
– Attendez ! J’ai une question.
Winkman élargit son sourire d’un cran.
– Certainement. Je vous en prie…
– Vous avez évoqué certains risques surnaturels. Mais qu’en est-il des
risques juridiques consécutifs au meurtre de Jack Carver ? D’après les
rumeurs, Jack Carver vous a procuré cet objet, et tout ce qu’il a obtenu de
vous, en échange, c’est un coup de poignard dans le dos. Nous n’avons
jamais été très regardants sur vos méthodes, mais le bruit qui entoure cette
histoire n’est bon pour personne. Le DERCOP est sur le coup maintenant,
ainsi que certaines agences.
Le sourire de Winkman s’affaissa, comme si on avait abaissé un levier.
– Souvenez-vous, messieurs, de toutes les affaires que nous avons
conclues par le passé. N’ai-je pas toujours honoré mes engagements ?
N’avez-vous pas toujours été satisfaits des objets que je vous ai vendus ?
Laissez-moi vous dire deux petites choses. Premièrement, je n’ai jamais
engagé Carver. C’est lui qui est venu me trouver à l’improviste.
Deuxièmement, j’ai acheté cet objet de manière honnête et régulière, et
quand j’ai quitté Carver, il se portait comme un charme. Je ne l’ai pas tué.
(Julius Winkman posa sa grosse main sur son cœur.) Tout ce que je viens de
dire, je le jure sur la tête de mon cher fils, Leopold, ici présent. Pour ce qui
est du DERCOP et des agences… (Il cracha sur le sol de l’entrepôt.) Voilà
ce que j’en pense. Toutefois, ceux qui ont peur sont libres de partir, avant le
début des enchères. (Il se planta au centre de la scène, bras écartés.) Eh
bien ?
Au même moment, une lumière blanche s’épanouit derrière une des
fenêtres. Aucune des personnes réunies au rez-de-chaussée de l’entrepôt ne
la remarqua, mais nous deux, là-haut dans l’obscurité, nous la vîmes enfler,
puis disparaître dans la nuit.
– C’est le signal, murmura Lockwood.
En bas, aucun des acheteurs n’avait répondu à la question de Winkman.
Le jeune homme s’était contenté de hausser les épaules et tout le monde
était resté assis.
Winkman hocha la tête.
– Très bien. Assez parlé. Commençons les enchères.
Aussitôt, le barbu leva la main pour faire une offre.
Et la fenêtre la plus proche vola en éclats sous l’effet d’une explosion
incandescente.
24
Nous savions que la première fusée au magnésium exploserait au
contact de la fenêtre et nous avions deviné qu’elle pulvériserait le carreau.
En revanche, nous n’avions pas prévu que la déflagration serait
suffisamment forte pour briser tous les carreaux de cette immense fenêtre et
plusieurs autres carreaux des fenêtres voisines. Si bien que l’effet dépassa
nos espérances : un mur d’éclats de verre s’abattant avec la violence d’un
morceau de banquise qui se détache, au milieu d’un énorme nuage de sel,
de limaille de fer et de flammes blanches.
Avant même que la pluie de débris ne se transforme en poussière au
contact du sol, deux autres fusées traversèrent le nuage de fumée en entrant
par le trou béant dans le mur.
Et quand elles explosèrent à leur tour, Lockwood et moi avions déjà
dévalé la moitié de l’escalier, rapières et fusées à la main, pour foncer vers
le rez-de-chaussée.
Le vacarme de la première déflagration et de la cascade de verre nous
avait rendus sourds, malgré la protection de nos passe-montagnes en laine.
Et encore, nous nous y attendions. L’effet produit sur ceux qui se trouvaient
aux premières loges, pour qui ces explosions avaient été un choc, était
visible : des silhouettes hébétées allaient et venaient au milieu de ce
tourbillon de fumée argentée.
Les enfants dotés de pouvoirs psychiques s’étaient levés d’un bond pour
se précipiter dans les recoins obscurs, en hurlant. Les gardes couraient dans
tous les sens les mains sur la tête pour se protéger des chutes de verre et de
sel. Deux des acheteurs de Winkman s’étaient jetés à genoux sur le sol
comme si la fin des temps était arrivée ; quant au jeune homme blond, il
semblait paralysé sur sa chaise. Le fils de Winkman s’était levé en braillant
comme un singe. Winkman, lui, regardait à droite et à gauche tel un taureau
hébété ; il serrait et desserrait les poings, tous les muscles de son cou
saillaient sous la peau.
Quand il nous vit descendre bruyamment l’escalier métallique, ses yeux
noirs s’écarquillèrent.
C’est alors que les deuxième et troisième fusées de George s’écrasèrent
au sol. Il se produisit deux nouvelles éruptions de flammes blanches
tourbillonnantes. Winkman fut projeté sur le côté. Il percuta la table qui
soutenait le miroir d’os et tomba lourdement. Derrière lui, une des lanternes
bascula, se brisa et s’éteignit. Des particules de fer incandescent
s’envolèrent, très haut, et redescendirent sous la forme d’une cascade rouge
scintillante.
C’était une scène de carnage et de confusion. L’homme au costume à
fines rayures roula sur le dos en hurlant ; des rubans de fumée montaient de
ses habits. Le fils de Winkman était retombé lourdement sur sa chaise, la
brisant en mille morceaux. Le barbu poussa un long cri de terreur, il se
releva et décampa.
Seul le jeune homme blond demeurait immobile, les yeux fixés droit
devant lui.
Lockwood et moi avions presque atteint le bas de l’escalier. Nous
avions calculé que notre diversion nous offrirait plusieurs secondes de répit,
et même si le travail de George avait dépassé nos espérances les plus folles,
nous savions que ce ne serait pas suffisant. C’était à moi qu’il revenait de
poursuivre la manœuvre de diversion pendant que Lockwood s’emparait du
miroir. Je préparai une quatrième fusée, que je lançai en direction des
gardes affolés, pendant que Lockwood en lançait une autre, en visant
directement la vitrine en verre-argent.
Deux nouvelles explosions se produisirent. La première dispersa les
gardes, la seconde pulvérisa la vitrine. Winkman, qui tentait alors de se
relever derrière la table, disparut dans un souffle de fumée argentée.
Lockwood bondit par-dessus les chaînes de protection et plongea dans
la fumée, en laissant dans son sillage une odeur de lavande. Il tenait dans
une main le sac de chanvre ouvert.
Quand la vitrine s’était brisée, le bourdonnement dans ma tête s’était
immédiatement amplifié. En scrutant le brouillard, j’aperçus la silhouette de
Lockwood penchée au-dessus de la table et, au-dessus de lui, des formes
sombres qui s’élevaient lentement. De nombreuses voix caverneuses
suppliaient en chœur : Rendez-nous nos os !
Lockwood écarta l’ouverture du sac de lavande et, d’une main gantée, il
y fourra le miroir de verre. Le bourdonnement s’arrêta, les silhouettes
mouvantes disparurent. Les voix s’étaient tues.
Lockwood se retourna, émergea de la fumée et revint vers moi en
courant.
À quelques mètres de là, le jeune homme à la moustache blonde se leva.
Il récupéra sa canne vernie qui gisait par terre près de sa chaise. D’un
mouvement brusque, il tourna la poignée, tira et en sortit une longue et fine
épée. Lançant la canne derrière lui, il marcha dans notre direction. Je
détachai une autre fusée de ma ceinture et armai mon bras…
– Arrêtez-vous ou je la lance !
Winkman, abasourdi, avait réussi à se lever derrière la table ; il avait le
visage noirci et maculé de sel roussi, les cheveux rejetés en arrière, et son
pince-nez était de travers. Sa veste était constellée de petits trous fumants. Il
tenait à la main un revolver noir à canon court.
Je me figeai, le bras levé. Lockwood s’arrêta net, face à moi, tout près.
– Vous espérez vous enfuir ? nous lança Winkman. Vous croyez que
vous pouvez me voler ? Je vais vous tuer tous les deux.
Lockwood leva lentement les mains. Il murmura quelque chose, mais le
passe-montagne étouffa sa voix. Je ne compris pas un mot.
– Avant cela, on va découvrir qui vous êtes, reprit Winkman. Et qui
vous envoie. Mais nous ferons cela à tête reposée. Lâche cette bombe,
petite. Vous êtes encerclés.
Effectivement, les gardes étaient ressortis de l’obscurité, et eux aussi
étaient armés. Le jeune homme blond, toujours impeccable dans son
manteau marron, se tenait à proximité ; sa canne-épée scintillait dans la
lumière.
Lockwood murmura de nouveau, d’un ton pressant. Là encore, je ne
compris pas un seul mot.
– Pose cette fusée ! rugit Winkman.
– Qu’est-ce que tu as dit ? glissai-je à Lockwood. Je n’entends rien.
Lockwood souleva rageusement le bas de son passe-montagne.
– Oh, nom d’un chien, Luce ! L’autre vitrine ! Celle avec le fantôme !
Vas-y !
Une chance que j’avais déjà le bras levé. Malgré cela, ce n’était pas un
tir facile. La vitrine lumineuse qui renfermait l’épée rouillée se trouvait à
plusieurs mètres et était à moitié cachée par la tête de Winkman. Sans doute
que si j’avais pris le temps de viser, j’aurais manqué la cible. Mais je n’en
avais pas la possibilité. Alors, je pivotai légèrement et lançai la bombe en
cloche, très haut, puis je m’accroupis. À côté de moi, Lockwood s’était déjà
baissé lui aussi, si bien que les balles de Winkman nous passèrent au-dessus
de la tête. Aucun de nous deux ne vit ma bombe retomber sur la vitrine,
mais le fracas de verre brisé nous indiqua immédiatement que j’avais mis
dans le mille. Ainsi que les hurlements de mise en garde dans la salle.
Relevant brusquement la tête, je remarquai un changement soudain dans
le comportement de nos ennemis. Leur attention n’était plus focalisée sur
nous. Et pour cause… Des décombres de la vitrine brisée, à l’intérieur de
laquelle l’épée penchait maintenant tel un homme ivre, s’échappait une
légère forme bleue, fumante et grésillante au milieu des dernières particules
de sel et de limaille de fer qui retombaient. Elle était un peu plus grande
qu’un homme de taille normale, et floue, comme si une silhouette puissante
et ferme avait été partiellement dissoute. Par endroits, elle était totalement
translucide et d’une couleur indéfinissable au centre de la poitrine. Sur les
côtés, on distinguait des détails incomplets, des petites bosses, des
tortillons, qui évoquaient des restes de vêtements, et des surfaces plus lisses
correspondant sans doute à de la peau morte. Et presque tout en haut, deux
minuscules points lumineux qui avaient l’éclat de la glace. Les yeux.
Un air froid émanait du Fantasme. Il n’avait pas de jambes visibles et
semblait se déplacer sur un tapis roulant de nuages. Les gardes
paniquèrent ; l’un d’eux tira sur l’apparition, tandis que l’autre s’enfuyait
vers le fond de l’entrepôt.
Winkman ramassa un éclat de verre-argent et le lança sur le fantôme. Le
projectile trancha un bras tendu, dans un pétillement d’ectoplasme.
J’entendis alors un râle spectral de désapprobation.
Le jeune homme blond s’était mis en garde avec sa canne-épée. Pas à
pas, il s’approchait de la forme qui avançait elle aussi.
Lockwood et moi ne nous attardâmes pas pour assister à la suite. Nous
foncions déjà vers l’escalier. Je l’atteignis la première et attaquai
l’ascension dans un fracas métallique.
Un cri de fureur me fit me retourner. Du nuage de fumée qui flottait
dans le dos de Lockwood jaillit le fils Winkman, en brandissant un pied de
sa chaise brisée. Lockwood fit volte-face, tout en décochant un coup latéral
avec sa rapière. Le garçon hurla et agrippa son poignet ; son gourdin de
fortune tomba sur le sol.
Nous gravîmes les marches, trois par trois. Des cris s’élevaient derrière
nous, des jurons aussi, et les soupirs affaiblis, mélodieux, du fantôme. Je
pris le temps de regarder en bas alors que nous courions sur la passerelle.
Le rez-de-chaussée de l’entrepôt disparaissait presque totalement sous les
couches de fumée argentée. Une forme bleue délavée se recroquevilla sur
elle-même et bondit, en essayant de franchir les éclats argentés de l’épée.
Plus près de nous, une silhouette au torse puissant montait l’escalier
d’un pas claudiquant, mais vif.
Nous franchîmes la porte vitrée et Lockwood la referma brutalement
derrière nous. Il tira les deux verrous avant de me rejoindre, tandis que je
fonçais dans la cage d’escalier.
Nous avions gravi plusieurs étages quand des coups violents
commencèrent à ébranler la porte.
– Espérons que ces verrous tiendront encore un peu, haleta Lockwood.
Il faut qu’on ait le temps de descendre le long du tuyau d’écoulement ou
sinon, on fera des cibles faciles.
Une détonation, suivie d’un énorme fracas accompagné d’un tintement,
monta jusqu’à nous.
– Winkman a fait sauter les verrous avec son revolver, dis-je. Si on veut
voir le bon côté des choses, ça lui fait une balle en moins pour nous
canarder.
– J’adore ton optimisme, Luce. On est à quel étage ?
– Oh, zut !… J’ai oublié de les compter. On doit monter au sixième.
– Eh bien, on en a fait combien déjà ?
– Je crois qu’il faut encore en monter deux…
Nous poursuivîmes donc notre ascension.
– Oui, c’est bien ça, je crois ! m’exclamai-je. C’est au bout, là-bas.
En débouchant sur le palier, Lockwood inspecta les portes, mais il n’y
avait plus de verrous à fermer. Nous fonçâmes dans le couloir.
– C’était quel bureau ? demanda Lockwood.
– Celui-ci… Non, je me trompe. Ils se ressemblent tous.
– C’est celui qui se trouve dans l’angle du bâtiment… Tiens, regarde,
voilà la fenêtre.
– Mais ce n’est pas la bonne pièce, Lockwood. Où sont les panneaux de
bois et tout ça ?
Lockwood avait ouvert la fenêtre en grand et penché la tête à l’extérieur
pour scruter la nuit. Ses cheveux pendaient de chaque côté de son visage.
– On est montés trop haut. Le tuyau est là, mais il est méchamment
tordu juste en dessous de nous. Je ne suis pas sûr qu’on puisse passer.
– On peut redescendre d’un étage ?
– Il va bien falloir.
Mais au moment où nous repartions vers l’escalier, en courant, nous
entendîmes des bruits de pas sourds un ou deux étages plus bas et je vis le
faisceau pâle d’une lampe électrique sur le mur.
– Demi-tour, dit Lockwood. Vite !
Nous regagnâmes le petit bureau. Lockwood me fit signe de surveiller
la porte. Je me plaquai contre le mur, détachai la dernière bombe de Feu
Grégeois de ma ceinture et attendis.
Lockwood retourna à la fenêtre et se pencha au-dehors encore une fois.
– George ! appela-t-il. George !
Il écouta la nuit. Moi, j’écoutai le couloir. Tout était calme, mais j’avais
le sentiment qu’il s’agissait d’un silence attentif.
– George ! répéta Lockwood.
Tout en bas, dans l’obscurité du lit du fleuve, la voix tant espérée
s’éleva enfin :
– Ici !
Lockwood brandit le sac de chanvre au-dessus du vide.
– Le colis arrive ! Tu es prêt ?
– Oui !
– Attrape-le et file.
– Et vous ?
– Pas le temps. On te rejoindra plus tard. On passe au plan M ! Tu as
bien compris ?
Sur ce, il lâcha le sac dans la nuit. Sans attendre la réponse de George, il
recula prestement et me lança :
– On va monter, Luce. C’est la seule solution. On va grimper sur le toit
et on avisera ensuite.
Je perçus des pas furtifs et prudents dans le couloir. Je risquai un coup
d’œil par l’entrebâillement de la porte : Winkman et deux hommes – un des
gardes et un autre gars que je ne reconnaissais pas – progressaient dans le
couloir. Au moment où je reculai la tête, un projectile quelconque me frôla
en sifflant et alla se ficher dans le mur du fond. Je balançai la bombe dans le
couloir, puis courus rejoindre Lockwood. Derrière moi, le sol fut secoué par
une explosion argentée, suivie de hurlements tragiques.
– Grimpe sur le rebord de fenêtre, m’ordonna Lockwood, lève les bras
et balance-toi vers le haut. Vite !
C’était encore le genre de situation où, si vous réfléchissez trop, vous
êtes perdu. Alors, je m’abstins de regarder l’abîme tout en bas, le fleuve
scintillant ou bien l’immensité du ciel éclairé par la lune qui menaçait de
basculer et de dégringoler devant mes yeux qui tournaient. Je grimpai sur le
rebord, me redressai et me jetai contre le tuyau. Je m’y agrippai de toutes
mes forces et glissai de quelques centimètres seulement avant que mes
pieds trouvent une prise. Sans perdre une seconde, je me mis à grimper.
Cette deuxième escalade se révéla plus aisée que la première, pour deux
raisons : tout d’abord je grimpais pour sauver ma peau, et je ne me souciais
guère du vent, de la peinture qui s’écaillait, ni même du vide abyssal ; et
surtout, l’ascension était beaucoup plus courte. Je devais gravir l’équivalent
d’un étage avant d’atteindre une gouttière rouillée, que j’enjambai
rapidement pour me retrouver sur une portion de toit plate. En tout, cela ne
m’avait pris qu’un peu plus d’une minute sans doute. Et je ne m’étais
arrêtée qu’une seule fois, lorsque j’avais cru entendre un cri aigu de colère
(ou peut-être de douleur), quelque part en dessous de moi. Mais je n’osais
pas regarder ; je pouvais uniquement prier pour que Lockwood me suive de
près. Et presque aussitôt, j’entendis des grattements sous la gouttière et je le
vis se hisser à mes côtés.
– Tout va bien ? demandai-je. J’ai cru entendre…
Il ôta son passe-montagne et lissa ses cheveux en arrière. Il avait une
petite coupure sur la joue et il respirait vite.
– Oui, ça va. Je ne sais pas qui c’était, mais il l’a cherché. Hélas, quand
il est tombé par la fenêtre, j’ai laissé échapper ma belle rapière italienne
toute neuve.
Nous restâmes agenouillés sur le toit quelques instants, le temps de
reprendre notre souffle.
– Le seul intérêt de se retrouver sur le toit, dit-il, c’est que je vois mal
Winkman grimper à notre poursuite. Mais à part ça… (Il haussa les
épaules.) Voyons quelles options s’offrent à nous.
Pour résumer, nos options étaient limitées. Nous nous trouvions sur un
immense toit plat, au-dessus de la Tamise en crue. D’un côté se dressait un
mur de brique qui traversait toute la largeur du toit et il ne serait pas facile
de l’escalader. De l’autre côté, il y avait le fleuve. Tout en bas, le clair de
lune se reflétait sur l’eau qui venait laper les solives et les poutrelles.
J’avais beau regarder, je n’apercevais ni Flo, ni George, ni leur petite
barque.
– Bien, commenta Lockwood. Ça veut dire qu’ils ont fichu le camp. Ou
coulé à pic. Dans un cas comme dans l’autre, Winkman ne peut plus mettre
la main sur le miroir d’os.
J’opinai.
– On a une belle vue d’ici, dis-je. La ville est très jolie quand on ne voit
plus tous les fantômes. (Je me tournai vers lui.) Bon, alors…
Il me sourit.
– Alors…
Nous entendîmes des raclements à l’extrémité du toit. Lockwood
s’empressa de rabaisser son passe-montagne. Deux mains apparurent sur le
parapet, rapidement suivies d’une silhouette. C’était le jeune homme blond.
Il n’avait plus son manteau et son smoking était légèrement constellé de
taches d’ectoplasme. À part ça, il semblait en pleine forme. Comme nous, il
avait escaladé le tuyau depuis la fenêtre de dessous.
Il effectua un rétablissement avec agilité et s’épousseta. Après quoi, il
détacha sa canne-épée de sa ceinture.
– Bien joué, dit-il. Très bel exploit. Et quelle poursuite ! Je ne me suis
pas autant amusé depuis une éternité. Voulez-vous que je vous dise ? Je
crois que votre dernière explosion de Feu Grégeois a failli expédier
Winkman à travers le mur, ce qui n’est pas regrettable, croyez-moi. Hélas, il
semblerait que nous soyons arrivés au dénouement. Puis-je avoir
mon miroir maintenant ?
– Il n’est pas à vous, répondit Lockwood avec fermeté.
Le jeune homme fronça les sourcils.
– Pardon ? Je n’ai pas très bien entendu.
Je donnai un petit coup de coude à Lockwood.
– Ton passe-montagne, soufflai-je.
– Oh, oui. (Il releva le bas de sa protection en laine.) Pardon. Je disais
qu’il ne vous appartenait pas à proprement parler. Vous ne l’avez pas encore
acheté, ni même fait une enchère.
Le jeune homme ricana. Il avait des yeux très bleus et un visage assez
avenant.
– Je comprends votre point de vue, mais Julius Winkman est en train
d’enrager et de hurler en bas. Je crois qu’il n’hésiterait pas à vous dépecer à
mains nues s’il le pouvait. Je ne suis pas aussi fruste. À vrai dire, je vois là
une occasion de tirer profit de la situation, pour vous et moi. Vous me
remettez le miroir et en échange, je promets de vous laisser filer. Ainsi,
nous sommes tous gagnants. Vous restez en vie et moi j’empoche l’objet,
sans être obligé de verser un sou à cet infâme Winkman.
– C’est une offre intéressante, répondit Lockwood. Et très amusante. Je
regrette presque de ne pas pouvoir accepter. Hélas, je n’ai pas le miroir.
– Pourquoi cela ? Où est-il ?
– Je l’ai jeté dans la Tamise.
– Oh, fit le jeune homme. Dans ce cas, je vais vraiment devoir vous
tuer.
– Vous pourriez nous laisser partir quand même, par esprit sportif.
Le jeune homme rit de nouveau.
– L’esprit sportif a ses limites. Ce miroir est un objet exceptionnel, et
j’ai décidé de le posséder. En outre, je ne crois pas que vous l’ayez jeté.
Alors, peut-être que je vais te tuer, toi seul, et obliger ensuite la fille à me
dire où il est.
– Hé, j’ai encore ma rapière, moi ! protestai-je.
– Quoi que nous décidions, dit le jeune homme, finissons-en.
Il marcha vers nous d’un pas vif. Lockwood et moi échangeâmes un
regard.
– L’un de nous deux pourrait l’affronter, dit-il, mais on se retrouverait
dans la même position. (Il se tourna vers le fleuve.) Alors que…
– Oui, dis-je. Sauf que… j’en suis incapable.
– Tout ira bien. Flo est cinglée, certes, mais on peut lui faire confiance
pour certaines choses. La profondeur de la Tamise, par exemple.
– Ça commence à devenir une habitude, dis-je.
– Oui, je sais. Mais c’est la dernière fois.
– Promis ?
Nous courions déjà sur le toit en plomb bosselé, pour prendre le
maximum d’élan. Et nous sautâmes ensemble dans le vide, en nous tenant
la main.
À un moment donné au cours des six secondes qui suivirent, je lâchai
Lockwood. Et à un autre moment au cours de ce plongeon vertigineux,
pendant que je hurlai, je laissai échapper ma rapière. J’avais fermé les yeux
en sautant, si bien que je ne vis pas les étoiles s’envoler ni la ville se ruer
vers nous, comme me le décrivit Lockwood par la suite. C’est plus tard
seulement, beaucoup plus tard, quatre ou cinq secondes peut-être, lorsque,
ne parvenant pas à croire que je n’étais pas déjà morte, j’ouvris les yeux
pour en avoir la preuve et découvris l’eau étincelante de la Tamise qui
s’étendait sous mes pieds pour m’accueillir en silence. J’étais en train de me
remémorer la règle qui conseillait de percer la surface comme une flèche
pour ne pas se briser les os à l’impact, lorsque, dans un claquement de fouet
et un rugissement, je me retrouvai trois mètres sous l’eau, dans un cône de
bulles, entraînée vers le fond.
À un certain stade, j’atteignis le point d’équilibre : je ralentis, ralentis…
et restai suspendue dans l’obscurité liquide, sans réfléchir, sans rien
ressentir, sans éprouver d’attachement pour la vie et les choses vivantes.
Puis le courant me poussa vers le haut, et dans un débordement de panique,
je me souvins de ma vie et de mon nom. Je me débattis, gesticulai et avalai
la moitié du fleuve, jusqu’à ce qu’il me recrache.
Je tournoyais au milieu d’une houle huileuse, quelque part au centre de
la Tamise, allongée sur le dos, crachant et haletant. Lockwood était près de
moi ; il m’attrapa par la main. En levant les yeux vers la lune, j’entrevis une
dernière fois une silhouette svelte qui se découpait sur un toit au loin, avant
que les eaux noires nous entraînent.
SIXIÈME PARTIE
De l’autre côté du miroir
25
– Eh bien, dit Lockwood, si on juge le succès au nombre d’ennemis que
l’on se fait, cette nuit a été un triomphe.
À trois heures moins le quart du matin, la petite cuisine du 35 Portland
Row est un lieu accueillant. Les œufs cuisaient dans l’eau bouillante, les
toasts grillaient et la bouilloire fumait gentiment dans son coin. C’était une
scène brillamment éclairée et douillette à la fois, gâchée uniquement par la
présence du bocal à fantôme sur le plan de travail. À l’intérieur, le crâne
s’activait ; l’horrible visage nous adressait des grands sourires et des clins
d’œil au centre de l’ectoplasme. Toutefois, notre bonne humeur nous
permettait de l’ignorer sans peine.
Lockwood et moi avions l’impression de revivre. Et c’était un petit
miracle si l’on pensait que deux heures à peine s’étaient écoulées depuis
que nous nous étions hissés hors de l’eau sur les galets boueux au sud du
Tower Bridge. Le retour jusqu’à la gare de Charing Cross, trempés, nous
avait paru interminable, mais dès que nous avions pu enfiler des vêtements
secs, les choses avaient pris meilleure tournure. Grâce à un formidable coup
de chance, nous avions réussi à attraper un taxi de nuit qui passait. Et
maintenant, douchés et réchauffés, nous étions d’accord pour dire que nous
avions été très efficaces. Nous étions rentrés à la maison avant George, en
tout cas. Il n’était pas encore là.
– Quelle que soit la façon de voir les choses, c’est un succès, dis-je en
jonglant avec un toast brûlant, avant de le lancer sur une assiette. On a battu
Winkman ! On a le miroir de Bickerstaff ! On pourra le remettre à Barnes
ce matin et boucler cette affaire. Et surtout, Kipps a perdu son pari !
Lockwood feuilletait l’opuscule que nous avions dérobé dans la
bibliothèque Fittes quelques heures plus tôt, il y avait une éternité.
Heureusement, nous l’avions laissé à la consigne de Charing Cross, ce qui
lui avait épargné un plongeon dans la Tamise.
– J’ai remarqué que Kipps et sa bande ne rôdent plus autour de la
maison, dit-il. Sans doute a-t-il renoncé après avoir découvert qu’on l’avait
semé en taxi. Je voudrais juste que George arrive. Il en met du temps.
– Je parie qu’aucun taxi n’a accepté de le prendre après son excursion
sur la vieille barque puante de Flo, dis-je. Il est obligé de rentrer à pied. Son
casier de consigne était vide, on sait donc qu’il a réussi à filer.
– Exact. (Lockwood posa l’opuscule et se leva pour s’occuper des
œufs.) J’avais raison au sujet des Confessions de Mary Dulac, soit dit en
passant. C’est un ramassis de divagations. Du bavardage où il est question
de savoirs oubliés et de quête du mystère de la création. En tout cas, ça n’a
pas rendu service à cette pauvre Mary qui a vécu dix ans à l’intérieur d’un
tronc d’arbre apparemment. Tu veux ton œuf dans un coquetier ou sur une
assiette ?
– Un coquetier, s’il te plaît. Dis-moi, Lockwood, qui était cet homme, à
ton avis ? Celui sur le toit.
– Je ne sais pas. Mais Winkman lui donnait du « my lord », alors on doit
pouvoir se renseigner. (Il me tendit mon œuf à la coque.) Sûrement un riche
collectionneur ou une version moderne de Bickerstaff, qui se mêle de
choses qui ne le regardent pas. Bickerstaff était lui-même un monstre, à en
croire ce qu’écrit Mary Dulac. Lis ça, c’est à la page trois et quatre.
Pendant que Lockwood s’affairait en cuisine, je pris Les Confessions.
Malgré la reliure en cuir, c’était un ouvrage très fin, de quelques dizaines de
pages seulement. L’ensemble ressemblait à un collage de paragraphes
décousus. Quelqu’un avait sans doute recopié une partie de l’original en
retirant les passages ennuyeux ou incohérents. Comme l’avait dit
Lockwood, il était beaucoup question de la vie de cette pauvre femme dans
la nature, tout cela entrecoupé de délires philosophiques sur la mort et l’au-
delà auxquels je ne comprenais rien. Le passage concernant Bickerstaff était
plus consistant, toutefois. Je le lus tout en trempant des mouillettes dans
mon œuf.
Qui était Bickerstaff, dont l’ombre maudite plane sur moi depuis dix
ans ? Ah ! C’était un génie ! Et l’homme le plus malveillant que j’aie
connu. Oui, je l’ai tué. Oui, nous l’avons enterré profondément et
emprisonné avec du fer, et malgré cela, je continue à le voir dans
l’obscurité, chaque fois que je ferme les yeux. Je continue à le voir devant
moi, enveloppé dans sa cape de velours, accomplissant ses rites maléfiques.
Je continue à le voir, sortant de son atelier, tenant encore son couteau de
boucher sanglant. Et je continue à entendre cette terrible voix, cet
instrument apaisant et envoûtant qui faisait de nous tous les marionnettes
de sa volonté. Ah ! Quels imbéciles nous avons été de le suivre. Il nous a
promis le monde, il nous a promis la connaissance ! Mais il nous a conduits
au désastre et au bord de la folie. À cause de lui, j’ai tout perdu !
Suivait une courte digression sur les variétés d’écorces et de
champignons que Mary Dulac avait été obligée de manger durant toutes ces
années où elle avait vécu dans la forêt de Chertsey. Après quoi, elle revenait
au sujet qui l’occupait.
Son côté ténébreux l’habitait en permanence, dans ces yeux de loup qui
vous transperçaient, dans cette fureur sauvage qu’il libérait au moindre
affront. Je ne peux pas oublier. La façon dont il a cassé le bras de Lucan
quand celui-ci a fait tomber les bougies, dont il a poussé Mortimer dans
l’escalier ! Je ne peux pas oublier. Alors oui, nous le détestions et le
craignions. Mais sa voix était comme du miel. Il nous subjuguait en parlant
de son grand Projet, de ce merveilleux Outil que nous pourrions fabriquer
si nous avions le courage de nous y atteler. Avec l’aide de son serviteur, un
garçon rusé et malfaisant, dont les yeux voyaient distinctement les
fantômes, nous partions en expédition dans les cimetières afin de
rassembler des matériaux pour l’Outil. Le garçon nous protégeait des
Esprits vengeurs jusqu’à ce que nous parvenions à les emprisonner dans le
verre. C’était la présence de tous ces Esprits rassemblés, affirmait
Bickerstaff, qui conférait son pouvoir à l’Outil. Et quel pouvoir ! Le miroir
déforme l’étoffe du monde et offre à quelques rares privilégiés – Oh,
horreur ! oh, blasphème ! – un aperçu du Paradis.
Je levai les yeux vers Lockwood.
– J’ignore ce qu’on voit dans le miroir de Bickerstaff, dis-je, mais je
doute que ce soit le Paradis.
– Moi aussi. Nous avions raison, figure-toi, Lucy. Nous avions raison au
sujet de ce miroir d’os. Le groupe de Bickerstaff essayait de voir une chose
qui nous est à tous interdite. Ils essayaient de voir au-delà de la mort, pour
savoir ce qui se passe ensuite. Bickerstaff était fou, et les autres aussi. Y
compris notre ami ici présent.
Il fit un mouvement de tête en direction du bocal. Deux petits points
lumineux brillaient dans l’ectoplasme, à l’emplacement des orbites. Il nous
observait. Avec un grand sourire.
– Il m’a l’air de très bonne humeur ce matin, dis-je. Il n’a pas arrêté de
sourire depuis qu’on est entrés… Hé, je pense à un truc subitement : ce
jeune serviteur maléfique dont parle Mary Dulac… Tu crois que…
– Comment savoir ? répondit Lockwood en regardant le crâne, perplexe.
Je ne serais pas surpris. (Il revint s’asseoir.) Heureusement, nous avons le
miroir maintenant et plus personne ne pourra s’amuser avec. À mon avis,
Bickerstaff ne l’a jamais essayé personnellement ; il s’est servi des autres.
Pas étonnant que son fantôme soit si effrayant. Et je suis bien content que tu
lui aies lancé ta rapière dans la tête.
– Quand j’ai entendu sa voix dans le cimetière, l’effet était magnétique,
comme l’écrit Mary Dulac. Elle possédait une sorte de pouvoir hypnotique.
Elle te donnait envie de faire des choses, tout en sachant que tu ne devais
pas les faire. Je pense que George et Joplin ont été affectés, même s’ils
n’ont pas entendu consciemment la voix. Tu te souviens comme ils étaient
pétrifiés près du cercueil ?
– Oui. Les idiots. (Lockwood regarda sa montre.) Luce, si George ne
rentre pas bientôt, je vais commencer à m’inquiéter. On devrait peut-être
essayer de trouver Flo pour savoir où elle l’a déposé.
– Il va arriver. Tu sais bien qu’il marche lentement… Oh, écoute ça !
(J’avais feuilleté l’opuscule jusqu’à la fin.) C’est ce qu’on cherchait.
L’ultime confession de Dulac. Je lus :
Oui, j’ai tué un homme. Mais s’agit-il d’un meurtre ? Non ! Et si je
devais un jour être jugée, j’affirmerais que c’était un acte de légitime
défense. Oui, une façon désespérée de sauver mon âme. Edmund Bickerstaff
était fou ! Il en voulait à ma vie aussi clairement que s’il m’avait collé un
couteau sous la gorge. Oui, j’ai son sang sur mes mains, mais je ne me sens
pas coupable.
Wilberforce est mort. Nous l’avons tous vu ; il a regardé à l’intérieur de
l’Outil et il a péri. Une immense panique s’est ensuivie. Nous avons fui cet
endroit maudit à bord de nos attelages, en faisant le serment de rejeter
Bickerstaff pour toujours. Mais cela, le docteur ne le voulait pas. Moins
d’une heure plus tard, il était chez moi, accompagné de ce garçon toujours
muet, avec l’Outil. J’avais peur d’eux, je les ai laissés entrer malgré tout.
Le docteur était dans tous ses états. Acceptais-je de garder le silence au
sujet de ce pauvre Wilberforce ? Pouvait-il compter sur moi pour n’en
parler à personne ? Malgré mes promesses, il est devenu enragé. Il m’a
accusée de traîtrise. Pour prouver ma bonne foi, je devais regarder à
l’intérieur du verre ! Soudain, le garçon a bondi derrière moi et m’a
immobilisé les bras. Le docteur a sorti l’Outil de sous sa cape. Il l’a brandi
devant moi. J’ai entrevu quelque chose, très très brièvement, et j’ai senti
mon équilibre mental vaciller, mes membres se glacer.
Je serais morte de cette façon si le revolver de service de mon père ne
s’était pas trouvé sur la table. Je me suis libérée d’un mouvement brusque
et saisie de l’arme. Tout en couvrant mon visage d’une main, pendant que
Bickerstaff tentait de me maîtriser en vociférant, j’ai tiré. La balle lui a
traversé le front. J’ai tiré également sur le garçon, mais, telle une anguille,
il avait réussi à s’échapper, il a sauté par la fenêtre et s’est enfui. Par
moments, que Dieu me pardonne, c’est mon plus gros regret. J’aurais voulu
le tuer lui aussi.
Je ne vous raconterai pas de quelle manière nous nous sommes
débarrassés du docteur et de sa création. Sachez simplement que nous
craignions que d’autres personnes, aussi folles que nous l’avons été,
cherchent à acquérir un savoir qui n’est pas destiné à l’Homme. Je veux
croire que nous avons enfermé l’Outil de notre mieux et qu’il repose
tranquillement sous terre, pour toujours.
Je refermai l’opuscule et le posai dans un coin.
– Et voilà, dis-je. On sait maintenant comment Bickerstaff est mort.
Mary Dulac l’a tué d’une balle dans la tête et ensuite, avec ses amis, elle l’a
enterré secrètement à Kensal Green. On a résolu le mystère. L’affaire est
close.
Je pris mon assiette pour l’emporter dans l’évier, mais je me figeai, les
yeux fixés sur la table.
En face de moi, Lockwood hochait la tête.
– Mary Dulac était peut-être cinglée, disait-il, mais elle avait vu juste :
tout le monde convoite le miroir. Tout le monde est obsédé par ce qu’il
pourrait dévoiler, bien qu’il semble tuer tous ceux qui regardent à
l’intérieur. Ces collectionneurs, hier soir, auraient payé des milliers de livres
pour l’acquérir. Il obsède Barnes. Joplin nous supplie pour qu’on l’autorise
à y jeter un coup d’œil. Et George n’est pas mieux. (Il esquissa un sourire
triste.) Joplin et lui se ressemblent beaucoup, non ? Ils ont même des
lunettes identiques. D’ailleurs, à ce sujet, t’ai-je dit que, selon moi, c’est
Joplin qui a volé le support du miroir dans le cercueil de Bickerstaff ?
Saunders et lui étaient les seuls à pouvoir accéder à la chapelle où il était
entreposé. C’est exactement le genre de choses qu’il… (Il s’interrompit.)
Lucy ? Qu’y a-t-il ? Qu’est-ce qui se passe, nom d’un chien ?
Je continuais à regarder fixement la table, et plus précisément la nappe
couverte de notes et de gribouillis. C’était devant notre nez et nous n’avions
rien vu. Généralement, je ne m’attardais pas sur ce qui était écrit sur la
nappe. Mais aujourd’hui, presque par hasard, j’avais posé les yeux dessus…
et je m’étais sentie blêmir.
– Lockwood…
– Quoi ?
– C’était déjà là, ça ?
– Ce dessin ? Il est là depuis des mois. Je m’étonne que tu ne l’aies pas
remarqué. Je ne sais combien de fois j’ai demandé à George d’arrêter, ça me
coupe l’appétit le matin. Tu penses qu’on devrait changer la nappe ?
– Je ne parle pas du dessin ! Ce message, là. « Suis parti voir un ami au
sujet du miroir. Reviens vite. G. »
Nous nous regardâmes.
– Ça doit dater de plusieurs jours, dit Lockwood.
– Quand, exactement ?
– Je ne sais pas.
– Regarde, le stylo qu’il a utilisé est encore là, à côté.
– Alors, ça voudrait dire… (Lockwood me jeta un regard effaré.) Non,
ce n’est pas possible. Il n’a pas fait ça.
– Un « ami ». Tu sais de qui il s’agit, hein ?
– Il n’a pas fait ça.
– Il est revenu ici avec le miroir d’os et au lieu de nous attendre, il est
reparti aussitôt. Pour aller voir Joplin.
– Non, il n’a pas fait ça ! (Lockwood s’était levé, il semblait ne pas
savoir quoi faire.) Je n’arrive pas à y croire. Je lui avais bien dit de ne pas
faire ça !
Une vibration parcourut la pièce. Faible et étouffée. Je me tournai vers
le bocal à fantôme. Une lumière verte toxique l’éclairait de l’intérieur et le
visage était hilare.
– Le fantôme sait ! m’exclamai-je. Évidemment ! Il était là !
Je repoussai ma chaise et bondis vers le bocal. Je tournai le couvercle et
immédiatement, les infâmes ricanements du crâne assaillirent mes tympans.
Vous avez perdu quelqu’un ? railla-t-il. Vous venez enfin de percuter ?
– Dis-nous ! criai-je. Qu’est-ce que tu as vu ?
Je me demandais combien de temps il vous faudrait pour comprendre.
J’avais misé sur vingt minutes. Vous avez mis deux fois plus longtemps.
Deux loirs demeurés auraient pigé plus vite que vous.
– Que s’est-il passé ? Où est allé George ?
Vous savez quoi ? Je pense que votre petit George est dans de sales
draps, dit gaiement le crâne. Je pense qu’il est parti commettre un acte
stupide. Mais bon, ce n’est pas ça qui va m’empêcher de dormir, après tout
ce qu’il m’a fait.
Je sentais la panique monter dans ma poitrine et mes muscles se
pétrifier. Je répétai les paroles du fantôme à Lockwood, en bafouillant.
Soudain, il passa devant moi en coup de vent pour se saisir du bocal posé
sur le plan de travail. Il le souleva à bout de bras et l’abattit de toutes ses
forces sur la table, faisant voltiger les assiettes.
À l’intérieur, le crâne tangua. Le nez se retrouva écrasé contre le verre.
Hé, attention ! Faites gaffe à l’ectoplasme !
Lockwood passa sa main dans ses cheveux.
– Ordonne-lui de parler, Lucy. Explique-lui que s’il ne nous dit pas ce
qu’a fait George, on…
Qu’est-ce vous ferez ? demanda le fantôme. Qu’est-ce que vous pouvez
me faire ? Je suis déjà mort.
Je répétai ses paroles et donnai une pichenette dans le bocal.
– On sait que tu détestes la chaleur, dis-je d’un ton mordant. On peut te
rendre la vie très désagréable.
– Exact, ajouta Lockwood. Et on ne parle plus de te mettre dans le four.
On parle des fourneaux de Clerkenwell.
Et alors ? rétorqua le fantôme, moqueur. Vous me détruirez. À quoi ça
vous servira ? Qui vous dit que ce n’est pas précisément ce que je désire ?
Lockwood, quand je lui rapportai ces propos, ouvrit la bouche pour
réagir, puis la referma. Les désirs et les rêves d’un fantôme sont des choses
difficiles à sonder, et il ne savait pas quoi dire. Moi, en revanche, je compris
tout de suite, précisément, ce que ce fantôme avait toujours voulu, ce qui
l’avait mû dans la vie et continuait à le motiver dans la mort. Je le sentais,
je le savais comme si ce désir était le mien. Partager son esprit avec un
fantôme présente des avantages. Peu nombreux, mais quand même.
J’approchai mon visage du bocal.
– Tu aimes nous cacher des choses, hein ? dis-je. Ton nom, par exemple,
et qui tu étais autrefois. Eh bien, figure-toi qu’on s’en fiche. On en sait
suffisamment pour deviner ce qui se passe dans ta tête. Tu étais un des amis
de Bickerstaff, ou peut-être son domestique ; ça signifie que tu partageais
ses rêves. Tu l’as aidé à fabriquer ce stupide miroir d’os. Et tu voulais le
voir utilisé. Pour quelle raison ? D’où te venait ce désir fou de voir au-delà
de la mort, pour savoir ce qui s’y trouve ? Parce que tu avais peur, tu
voulais t’assurer qu’il y avait quelque chose après, tu craignais de te
retrouver seul.
Le visage à l’intérieur du bocal bâilla, laissant voir une dentition
repoussante.
Ah oui ? Fascinant. Apporte-moi un chocolat chaud et réveille-moi
quand tu auras terminé.
– Le problème, poursuivis-je, inébranlable, c’est que la même peur
continue à t’habiter. Tu ne supportes toujours pas d’être seul. Voilà
pourquoi tu n’arrêtes pas de m’interpeller et de me faire des grimaces. Tu as
terriblement besoin d’établir des relations.
Le fantôme fit tourner ses yeux sans ses orbites, si vite qu’on aurait dit
des soleils de feu d’artifice.
Des relations avec toi ? Laisse-moi rire. J’ai des exigences. Si je voulais
avoir une véritable conversation, je trouverais…
– Tu trouverais quoi ? raillai-je. Et comment ? Tu es une tête dans un
bocal. Tu ne peux aller nulle part et tu n’as que nous. Alors… on ne te
mettra pas dans les fourneaux. On ne te torturera pas non plus. Simplement,
si tu refuses de coopérer, on ferme la valve du bocal, on te fourre dans un
sac et on t’enterre quelque part. Bien profondément pour que personne ne te
trouve. Et tu resteras seul, pour toujours. Alors, que dis-tu de ça ?
Vous ne feriez pas ça, répondit le fantôme, mais pour la première fois, je
perçus une hésitation dans sa voix. Vous avez besoin de moi, ne l’oubliez
pas. Je suis un Type Trois. Je vais vous rendre riches. Et célèbres.
– On s’en fiche ! Notre ami est plus important. Alors, je t’offre une
dernière chance, crâne. Crache le morceau.
Et moi qui croyais que c’était Cubbins le sadique du groupe. Le visage
se retira dans les replis obscurs de l’ectoplasme, où il me regarda avec une
expression chargée de malveillance, à vous glacer le sang. Très bien, reprit-
il. Je vous le dirai. Mais ne va surtout pas croire que je cède à ton
chantage. Je veux juste savourer ce qui va vous arriver.
– Continue, me glissa Lockwood, à qui j’avais répété à voix basse les
paroles du fantôme. (Il me pressa le bras.) Bon travail, Luce.
Il se trouve que vous avez raison, dit la voix. Cubbins est revenu ici.
Presque une heure avant vous. Il transportait le miroir du maître dans un
sac tout sale. Il venait juste de rentrer quand quelqu’un s’est présenté. Un
petit binoclard timide avec des cheveux ébouriffés.
Je répétai tout cela à Lockwood. Nous échangeâmes un regard entendu :
Joplin.
Ils ne sont pas restés longtemps. Après une brève discussion, ils sont
repartis ensemble. En emportant le sac. Cubbins me paraissait mal à l’aise.
Il semblait hésitant. Au dernier moment, il est revenu dans la cuisine pour
vous laisser ce mot. Je dirais qu’il continue à lutter contre mon maître,
contrairement à l’autre individu. Lui est perdu depuis longtemps.
– Il lutte contre quoi ?
C’était comme si un pieu glacé m’avait transpercé le flanc.
Les dents du crâne miroitaient sous le sourire du fantôme.
Mon maître leur a parlé. Ça se voit dans leurs yeux. Surtout chez
l’autre : il meurt d’envie d’atteindre la connaissance. Mais Cubbins est
frappé par la folie lui aussi. Vous n’avez pas remarqué ? Un petit
ricanement étouffé. Peut-être que vous ne le regardez jamais.
Je restai muette. Une fois de plus, je vis le fantôme encapuchonné
s’élever dans le cimetière et dominer George. Et j’entendis cette voix à la
fois douce et impérieuse : « Regarde… regarde… Je t’offre ce que tu
désires le plus… » Je repensai à George et à Joplin debout près du cercueil
de fer, comme hypnotisés. Je repensai à toutes les petites remarques de
George depuis ce jour, son malaise dans la maison de Bickerstaff, son
manque de concentration et son air mélancolique quand il parlait du miroir.
Ces souvenirs me paralysèrent moi aussi. J’étais pétrifiée. Lockwood dut
m’interroger plusieurs fois avant que je lui répète les dernières paroles du
fantôme.
– On savait qu’il avait été affecté par le miroir et le fantôme, ajoutai-je
d’une voix enrouée. On l’avait remarqué, mais on n’y a pas prêté attention.
Pauvre George… Oh, Lockwood, on a été aveugles ! Il n’a qu’une envie :
examiner cet objet. C’est devenu une obsession. Et toi, tu n’arrêtais pas de
le critiquer, de le rabaisser.
– Évidemment ! (Si j’avais haussé la voix, Lockwood en faisait autant
maintenant.) Parce que George est toujours comme ça ! Il a toujours été
obsédé par les reliques et les vieilleries ! C’est dans sa nature. On ne
pouvait pas deviner ce qui se passait.
Lockwood était livide, ses orbites creusées et sombres, ses épaules
tombantes.
– Tu penses vraiment qu’il est sous l’emprise du fantôme ? demanda-t-
il.
– Du fantôme et du miroir. En temps normal, jamais il ne ferait une
chose pareille. Est-ce qu’il partirait comme ça, en nous laissant seuls ?
– Non, bien sûr que non. Malgré cela… Sincèrement, Luce, je vais le
tuer.
– Ce ne sera peut-être pas nécessaire si l’un de ces deux idiots regarde à
l’intérieur du miroir.
Lockwood inspira profondément.
– Bon. Réfléchissons. Où peuvent-ils être ? Où vit ce Joplin ?
– Aucune idée. Mais il semble passer tout son temps au cimetière de
Kensal Green.
Il fit claquer des doigts.
– Exact ! Et pas uniquement à la surface. Ces petits trucs gris dans ses
cheveux ? Ce ne sont pas des pellicules.
Il bondit vers la porte qui menait au sous-sol et dévala l’escalier ; ses
pieds faisaient résonner les marches en fer.
– Vite ! me cria-t-il. Rassemble le maximum de matériel. Épées,
fusées… tout ce qu’on a ! Et appelle un taxi de nuit. Il faut agir !
Dix minutes plus tard, nous étions de retour dans la cuisine et nous
attendions le taxi. Nous avions nos épées (des vieilles, prises sur le râtelier
de la salle d’escrime) et deux ceintures d’accessoires supplémentaires,
tellement déchirées et brûlées par l’ectoplasme qu’elles fermaient à peine.
Sans oublier quelques sachets de limaille de fer et deux bombes de sel (mais
pas de fusées au magnésium). Tout le reste avait été perdu, utilisé ou trempé
lors de notre assaut contre Winkman.
Nerveux, rassemblés devant la table, nous vérifions et revérifions notre
matériel. Dans le bocal, le visage nous observait. Tout cela semblait
l’amuser.
Personnellement, dit-il, je ne me donnerais pas cette peine. J’irais
plutôt me coucher. Vous arriverez trop tard pour le sauver.
– La ferme, grognai-je. Lockwood, que disais-tu au sujet de Joplin et
des trucs gris dans ses cheveux ? Tu ne penses tout de même pas que…
Il pianota avec impatience sur le plan de travail.
– C’est de la poussière de tombe, Luce. De la poussière de tombe qui
provient des catacombes sous la chapelle. Joplin a décidé d’explorer cet
endroit, alors qu’il est interdit d’accès. Il a rampé sous terre, fureté, à la
recherche de reliques. Il obéit à ses obsessions d’archéologue. Il aime
garder toutes les choses anciennes qu’il trouve, comme le support qui était
dans le cercueil de Bickerstaff. (Il poussa un juron.) Que fait ce foutu taxi ?
Lockwood se mit à arpenter la pièce. Pas moi. Je m’étais figée. Il venait
de dire une chose qui avait établi une effroyable connexion dans mon esprit.
« Il aime garder toutes les choses qu’il trouve. »
– Lockwood…
Mon cœur cognait à tout rompre dans ma poitrine.
– Oui ?
– Quand Barnes a téléphoné l’autre jour, il a parlé d’un musée qui
possédait un poignard moghol semblable à celui qui a fini planté dans le dos
de Jack Carver. Si semblable qu’ils auraient presque pu appartenir à la
même paire. Tu te souviens où ce poignard a été découvert ?
– Oui. Au cimetière de Maida Vale, dans le nord de Londres.
– Exact. Et la première fois que Saunders et Joplin sont venus ici, ils
nous ont parlé d’un autre endroit où ils avaient travaillé. Tu te souviens où
c’était ?
Il me regarda d’un air hébété.
– C’était… le cimetière de Maida Vale ! Oh, non…
– Je pense qu’il a découvert deux poignards, dis-je. Et je pense qu’il en
a donné un et gardé l’autre. Et récemment… (Par la porte ouverte, je jetai
un coup d’œil en direction du couloir, débarrassé de son tapis, où
demeuraient des traces de sel.)… sous l’influence de Bickerstaff et du
miroir, je crains qu’il n’en ait fait un mauvais usage.
Un ricanement s’échappa du bocal.
Ah, je n’ai pas passé de meilleure soirée depuis l’époque où j’étais
vivant ! Regardez-vous tous les deux ! Vous en faites des têtes !
– Je n’aurais jamais cru cela possible, murmura Lockwood. George est
encore plus en danger qu’on ne l’imaginait.
Le taxi klaxonna dans la rue devant la maison. Je hissai mon sac sur
mon épaule.
Amusez-vous bien ! lança le fantôme. Et saluez Cubbins de ma part, ou
ce qu’il en reste. Il sera… Hé, attendez ! Qu’est-ce que tu fais ?
Lockwood avait pris un sac à dos dans un coin de la cuisine et entrepris
d’y fourrer le bocal.
– Remballe ton sourire, dit-il. Tu viens avec nous.
26
La porte ouest du cimetière de Kensal Green était ouverte, la petite
guérite vide, et nous ne vîmes aucune lumière à travers les arbres en
approchant de la chapelle anglicane. Nous entrions dans les dernières
heures d’obscurité ; déjà les étoiles pâlissaient et bientôt l’horizon
s’enflammerait à l’est au-dessus des quais. Les ombres de la nuit seraient
chassées de Londres. Mais les oiseaux ne chantaient pas encore.
Devant la chapelle, les baraques de chantier étaient sombres et
désertées, les braseros éteints. Les pelleteuses demeuraient immobiles, leurs
longs bras articulés étaient repliés et baissés comme des cous de hérons
endormis. C’était donc vrai : Saunders avait suspendu toutes les activités et
abandonné le cimetière à ses morts. Lockwood et moi traversâmes à grands
pas le camp vide et gravîmes les marches de la chapelle.
Le ruban jaune de la police avait été arraché. Un trait de lumière fin
comme une lame de rasoir filtrait sous la porte.
Lockwood posa son index sur sa bouche. Il était demeuré grave et
silencieux durant tout le trajet.
Je ne pouvais pas en dire autant de mon autre compagnon.
Vous arriverez trop tard, sifflait une voix dans mon oreille. Cubbins
n’aura pas pu résister à l’envie de jeter un coup d’œil au miroir. Il a
regardé, il s’est étranglé de peur et il est mort. Telle est ma prédiction.
– J’espère pour toi que tu te trompes, répondis-je tout bas. Car tu sais le
sort que je te réserve dans ce cas.
À l’intérieur du sac à dos, je sentis le murmure outré de l’ectoplasme
qui s’agitait.
Depuis que nous avions quitté la maison, le fantôme dans le bocal
n’avait cessé de débiter des commentaires à voix basse, alternant les
menaces, les supplications et les fausses condoléances. Autrement dit, il
était nerveux : mes menaces de l’abandonner l’avaient profondément
secoué. Ce qui ne le rendait pas moins horripilant. Je l’aurais volontiers
balancé dans les buissons, mais cela ne faisait pas partie des options
envisageables. Le fantôme connaissait Bickerstaff. Il connaissait les secrets
du miroir. Peut-être aurions-nous besoin de son aide bientôt.
Lockwood me foudroya du regard pour m’intimer le silence et posa la
main sur la grande poignée métallique. Je me concentrai et plissai les yeux
afin de me préparer au passage de l’obscurité à la lumière. D’un
mouvement fluide, il tourna la poignée et poussa la porte. Elle s’ouvrit en
grinçant et la luminosité nous aveugla. Nous entrâmes.
Rien ou presque n’avait changé à l’intérieur de la chapelle depuis notre
dernière visite, le matin après le vol : les bureaux de Saunders et Joplin qui
disparaissaient sous les papiers, les chauffages à gaz, le grand catafalque
noir sur son plateau en métal, la chaire, l’autel et sa longue rambarde
brillante. Aucun bruit, aucun mouvement. Personne.
Je tendis l’oreille pour guetter le bourdonnement caractéristique du
miroir d’os : en vain.
Lockwood posa la main sur un des chauffages.
– Tiède, dit-il. Il est venu ici, mais il y a un bon moment.
Je contemplais la forme tordue et familière dans le coin le plus proche,
rejetée au milieu des petits tas de sel gris et de limaille de fer.
– Le cercueil est toujours là, dis-je. Regarde. En revanche, le corps de
Bickerstaff a disparu.
Mon maître est tout près, murmura le fantôme. Je sens sa présence.
– Où ? demandai-je. Comment faire pour parvenir jusqu’à lui ?
Comment je pourrais le savoir ? C’est trop difficile dans ce bocal. Si
vous me laissez sortir…
– Jamais de la vie.
Lockwood se dirigea à grands pas vers la porte en bois derrière la
rambarde de l’autel ; il poussa et tira, mais elle refusa de céder.
– Le cadenas est ouvert et les verrous aussi, dit-il. Quelqu’un a fermé la
porte de l’intérieur.
– Est-on certains qu’il est dans les catacombes ? demandai-je.
Personnellement, ce n’est pas le genre d’endroit où je mettrais les pieds.
– Justement ! (Lockwood recula d’un bond et regarda tout autour de
lui.) Tu te souviens des illustrations sur les documents de Bickerstaff ? Les
catacombes sont précisément le genre d’endroit où les imbéciles comme
Joplin aiment traîner. C’est l’idéal pour découvrir des choses, dans une
ambiance macabre appropriée. Et surtout, c’est tranquille. Personne ne va
venir t’embêter. (Il lâcha un juron.) C’est un cauchemar ! Comment faire
pour y accéder ?
Myopes comme des taupes, dit le fantôme. Vous regardez sans rien voir.
Même quand ça vous crève les yeux.
Je poussai un grognement et décochai un coup de poing dans le côté du
sac à dos.
– Ferme-la, ou sinon, je te jure que…
Je m’arrêtai net, les yeux fixés sur le socle en marbre noir au milieu de
la pièce. Le système datant de l’époque victorienne qui servait à descendre
les cercueils dans les catacombes situées en dessous.
– Le catafalque ! m’exclamai-je. Saunders n’a-t-il pas dit qu’il
fonctionnait encore ?
Lockwood se frappa le front du plat de la main.
– Mais si ! Bien sûr ! Vite, Luce ! Regarde partout ! Les placards, les
coins, autour de l’autel… Il doit y avoir un mécanisme quelque part.
Oh, tu crois ? ironisa le fantôme. Franchement, tout ça est pathétique.
C’est comme apprendre à lire à des chats.
Nous courûmes d’un bout à l’autre de la chapelle pour examiner le
moindre recoin. En vain. Les murs étaient nus : ni levier ni bouton.
– Quelque chose nous échappe, dit Lockwood. (Il pivota sur ses talons,
front plissé.) C’est forcément tout près.
– Il faut continuer à chercher ! dis-je. Vite !
J’ouvris un petit placard, écartai des piles de livres de cantiques moisis.
Rien, là non plus.
Désespérant, commenta le fantôme. Je parie qu’un gamin de cinq ans y
arriverait.
– La ferme !
– Il faut trouver le mécanisme, Lucy. Je n’ose imaginer ce que Joplin est
en train de faire.
Lockwood longeait le mur du fond en scrutant chaque centimètre carré.
– Ah, quels idiots on a été ! Joplin était là, devant nous, depuis le début,
et on n’a pas pensé à lui un seul instant. Il fourrait déjà son nez dans cette
affaire avant même qu’on ouvre le cercueil. Barnes nous a dit qu’une
personne présente sur le site d’excavation avait dû renseigner les voleurs de
reliques au sujet du miroir pour qu’ils réagissent aussi vite. Joplin faisait
partie des rares suspects possibles et pourtant, on ne l’a jamais soupçonné.
– Il n’y avait aucune raison, protestai-je. Souviens-toi combien il était
bouleversé après le vol. Je ne crois pas qu’il jouait la comédie.
– Non, moi non plus. Mais l’idée ne nous a pas effleurés que Joplin
pouvait être sincèrement bouleversé tout en étant coupable. Veux-tu que je
te donne ma version des faits ? Il a chargé Jack Carver de voler le miroir,
car il avait déjà volé un tas de choses pour lui auparavant. Saunders nous a
indiqué que de nombreux vols avaient été commis sur les sites d’excavation
au fil des années. En fait, Joplin fauchait tout bonnement les objets qui lui
plaisaient. Sauf que cette fois, Carver l’a doublé. Il a découvert la valeur de
ce miroir et il l’a porté à Winkman, qui l’a grassement rétribué. Joplin était
furieux.
– Oui, confirmai-je. (Je longeais moi aussi les murs désespérément nus,
pas même une fissure.) Tellement furieux qu’il a tué le voleur de reliques
avec son joli poignard.
– Exactement. Je pense qu’en temps ordinaire, Joplin serait trop
mollasson pour s’attaquer à une mouche. Mais si le crâne a raison, si Joplin
est sous l’influence du fantôme d’Edmund Bickerstaff et s’il est devenu
fou…
Oui, murmura le crâne. Voilà ce dont est capable le maître. Il prend les
faibles et les simples d’esprit et il les plie à sa volonté. De cette manière,
par exemple : Lucy ! Je t’ordonne de briser ma prison de verre et de me
libérer ! Libèèèère-moi !
– Va au diable, répondis-je. Lockwood… Tu crois vraiment que Joplin
s’en est pris à Carver ?
Parti inspecter le coin le plus reculé de la chapelle, il courait d’un
endroit à l’autre et parlait encore plus vite.
– Oui. Il l’a rattrapé au moment où Carver venait nous voir. Ils se sont
disputés. Quand le voleur de reliques lui a avoué qu’il avait vendu le miroir,
Joplin est devenu enragé. Il a poignardé Carver, qui a réussi à lui échapper
et à venir frapper à notre porte. Joplin a dû croire, bien entendu, qu’il ne
reverrait jamais le miroir. Il se trompait. Depuis cet instant, on le recherche
et on a la gentillesse de tenir Joplin informé. Résultat, George lui a apporté
le miroir d’os et Joplin a enfin ce qu’il désire le plus, alors que nous… on
n’est pas foutus de trouver le moyen de descendre !
Lockwood laissa échapper un cri de frustration et décocha un grand
coup de pied dans le mur. Nous avions fait tout le tour de la pièce, sans
succès. Il avait raison. Nous étions coincés ; il n’y avait aucun moyen de
descendre.
– Et dehors ? suggérai-je. Il y a peut-être une autre entrée ?
– Oui, sans doute, mais comment faire pour la trouver à temps ? Je
l’ignore. Soit, soupira-t-il. Allons voir.
Nous courûmes jusqu’à la porte. En l’ouvrant à la volée… nous nous
pétrifiâmes. Là, sur les marches, trois silhouettes familières se découpaient
sur le fond du ciel qui s’éclairait, reconnaissables à leurs vestes gris argent.
Bobby Vernon, Kat Godwin et Ned Shaw le colosse : les jeunes membres
agressifs de l’équipe de Quill Kipps. Mais celui-ci était absent. Eux aussi se
figèrent, alors qu’ils s’apprêtaient à ouvrir la porte. Nous nous regardions
en chiens de faïence.
– Où est Quill ? demanda Kat Godwin d’un ton cassant. Qu’est-ce qui
se passe ?
Ned Shaw s’avança, menaçant.
– Qu’avez-vous fait de lui ? Finis, les enfantillages, Lockwood. Parle.
Lockwood secoua la tête.
– Désolé, on n’a pas de temps à perdre avec vos histoires. Il y a
urgence : on pense que George est en danger.
Kat Godwin serra les dents. Le doute le disputait à l’hostilité dans ses
yeux.
– Nous pensons que Kipps aussi, dit-elle.
Bobby Vernon intervint :
– Il nous a appelés il y a une heure environ. Pour nous demander de le
rejoindre ici. On le cherche partout, mais il demeure introuvable.
– Il continuait à nous espionner, hein ? ricanai-je. C’est honteux.
– C’est toujours mieux que de frayer avec des criminels comme vous
semblez le faire, cracha Godwin.
– Tout cela n’a plus d’importance, dit Lockwood. Si Kipps est avec
George, ils sont en danger tous les deux. Kat, Bobby, Ned, on a besoin de
votre aide, et vous avez besoin de la nôtre, alors mettons-nous au travail.
Il parlait d’un ton calme et autoritaire, et même si je vis s’agiter les
doigts de Ned Shaw, aucun d’eux ne lui tint tête.
– On pense qu’ils sont dans les catacombes, sous la chapelle, reprit-il.
La porte d’accès est verrouillée. Pourtant, il faut absolument qu’on
descende. Bobby, tu dois connaître ce genre d’engin, un catafalque de
l’époque victorienne servant à descendre les corps sous l’église. Comment
les actionnait-on ? D’en haut ? D’en bas ?
– D’en haut, répondit Vernon. Le prêtre faisait descendre le cercueil
pendant l’office.
– OK. Donc, il y a forcément un levier quelque part. On avait raison,
Luce. Mais où est-ce…
Il s’interrompit et braqua son regard vers l’extrémité du cimetière
éclairé par l’aube naissante.
– Kat, Ned… êtes-vous venus avec quelqu’un d’autre ? demanda-t-il.
– Non, répondit Ned Shaw en fronçant les sourcils. Pourquoi ?
Lockwood inspira à fond et dit :
– Parce que nous avons de la compagnie, visiblement.
Sa vue était meilleure que la mienne : je n’avais pas perçu les petits
mouvements entre les tombes, les formes sombres et rapides qui filaient
dans les allées envahies par les herbes hautes. Elles convergèrent vers le site
d’excavation, puis émergèrent dans l’espace dégagé, grisâtre, entre les
cabanes de chantier et les engins mécaniques. C’était un groupe d’hommes,
déterminés et muets, des hommes habitués à se déplacer de nuit. Armés de
bâtons et de gourdins.
Hé, ça devient palpitant, me chuchota le crâne à l’oreille. Je savoure
cette excursion nocturne. Vous allez tous vous faire tuer devant moi. Il
faudrait faire ça plus souvent.
– Ce ne sont pas des amis à vous, Lockwood ? demanda Kat Godwin.
– Des connaissances, peut-être… (Il se tourna vers moi.) Lucy, je pense
que ces types sont envoyés par Winkman. Le dernier de la file, il assistait
aux enchères, j’en suis presque sûr. Dieu seul sait comment ils ont réussi à
nous suivre, mais il faut que tu fasses quelque chose pour moi, sans
discuter.
– OK.
– Retourne dans la chapelle, trouve ce fichu mécanisme et descend pour
récupérer George. Je te rejoindrai dès que possible.
– Mais…
– Sans discuter, ce serait bien.
Quand il emploie ce ton, essayer d’argumenter avec Lockwood est
peine perdue. Alors, je retournai dans la chapelle à reculons. Les premiers
hommes avaient atteint le bas des marches. À eux tous, ils possédaient une
jolie collection de faciès que vous n’auriez pas aimé croiser par une nuit
noire : crânes rasés et nez cassés, front bas et mines renfrognées. Leurs
gourdins n’étaient pas très rassurants non plus.
– Que… qu’est-ce qu’on fait ? bredouilla Bobby Vernon.
– Dans l’immédiat, Bobby, répondit Lockwood, je pense que tu devrais
dégainer ton épée. (Il me regarda par-dessus son épaule.) Vas-y, Lucy !
Des hommes gravirent les marches en courant. Je leur claquai la porte
au nez. Du dehors me parvinrent les tintements de l’acier qui s’entrechoque,
des bruits sourds et des chocs violents. Quelqu’un poussa un cri.
Je me précipitai au centre de la chapelle et m’arrêtai près du catafalque
de marbre. Qu’avait dit Vernon ? Le prêtre le faisait descendre pendant
l’office. OK. Où se tenait-il, nom d’un chien ?
Oooh, ce que c’est difficile, ironisa le crâne. On voit que tu ne vas pas
souvent à l’église.
Soudain, je sus. La chaire ! La simple chaire en bois coiffée d’un dais
en forme de livre ouvert, discrète et oubliée, à quelques pas seulement du
catafalque. Je m’en approchai à grandes enjambées, en m’efforçant
d’ignorer les bruits venant de l’extérieur. Je grimpai sur le repose-pieds, et
découvris l’étagère cachée, taillée dans le bois, juste sous le dais.
Et là, sur cette étagère : l’interrupteur métallique rudimentaire.
Je l’actionnai. Au début, je crus qu’il ne servait à rien, finalement. Et
puis, lentement, presque sans bruit, à peine un très léger bourdonnement, le
catafalque commença à descendre. La plaque de métal sur laquelle il
reposait s’enfonçait dans le sol. Bondissant de la chaire, je courus et sautai
sur le dessus de la pierre noire.
Au même moment, un objet lourd s’écrasa contre les battants de la porte
de la chapelle. Je ne levai pas la tête. Je dégainai ma rapière et me tins
prête, solidement campée sur mes pieds. Je passai doucement de la lumière
à l’obscurité, je me laissai entraîner sous terre.
N’aie pas peur. Un murmure malicieux s’échappa du sac à dos. Tu n’es
pas seule. Je suis toujours là, moi.
Un puits de brique s’était ouvert sur un royaume insondable, et je
continuais à descendre. Je sentais le gouffre autour de moi, l’aspiration
soudaine et tenace de l’air glacial et sec. Mais je ne voyais rien. Je savais
que j’étais au cœur d’une colonne de lumière qui annihilait mes sens et me
rendait vulnérable. N’importe quoi pouvait m’attendre en bas, tout près, et
je ne le découvrirais qu’en tombant dans la gueule du loup. Mes poils se
hérissèrent, mon instinct m’ordonnait de fuir. La sensation de danger me
submergeait. Je me raidis, prête à bondir…
Lorsque le mécanisme s’arrêta.
Aussitôt, je sautai du catafalque pour échapper à cette colonne de
lumière. Et m’obligeai à m’arrêter, net. Totalement immobile dans le noir,
j’écoutai les battements précipités de mon cœur et, au-delà, le silence de ce
lieu mystérieux.
Mais il n’était pas vraiment silencieux, du moins pas pour mes sens
internes. Sans que je puise les localiser, je captais des petits bruits : des
bruissements et des soupirs légers, de faibles rires qui s’achevaient
soudainement par un sanglot. Des murmures également, s’échappant par
bribes, brutalement interrompues. Et quelque part, ce son plus affreux que
tout : des claquements de langue humide, idiots et répétitifs.
Aucun de ces bruits ne provenait d’une gorge humaine.
J’étais au royaume des morts.
Le silence psychique était brisé lui aussi, de manière plus évidente, par
un sifflement joyeux émanant du bocal dans mon sac à dos. Il s’arrêtait
parfois, pour laisser place à un bourdonnement discordant.
– Tu veux bien la fermer, oui ? dis-je. J’ai besoin d’écouter.
Pourquoi ? Je suis de bonne humeur. Je me sens dans mon élément.
– Et tu vas y rester pour toujours si tu ne coopères pas, menaçai-je. Je
t’enfermerai derrière un de ces murs.
Les sifflements cessèrent aussitôt.
Immanquablement, quand vous êtes seul et vulnérable, vos émotions
cherchent à vous ébranler. Les miennes se détraquèrent. Je songeais à
Lockwood qui était prêt à vendre chèrement sa peau là-haut. Je songeais à
George, à son air hagard, mais ardent, après avoir jeté un simple regard au
miroir, cinq nuits plus tôt. Je songeais que tout ce à quoi je tenais pouvait
être détruit en un instant. Je songeais au redoutable Spectre d’Edmund
Bickerstaff s’élevant au clair de lune…
Je comprimai toutes ces émotions. Je les confinai à l’intérieur d’une
boîte que j’enfermai dans un des cagibis du grenier de mon esprit. J’aurais
bien le temps de l’ouvrir plus tard. Dans l’immédiat, je devais demeurer en
alerte… et en vie.
Le sol était irrégulier sous mes pieds : je sentais un assemblage de
briques, usées et bancales, des pierres branlantes et des cailloux.
D’innombrables années de poussière accumulée. De tous les côtés
s’étendait une froideur douce et sèche. Et je ne voyais toujours rien. Autour
du puits de lumière tout était si noir que j’aurais pu me trouver dans un
couloir étroit ou un vide immense, impossible à dire. Il me paraissait
inconcevable que quiconque puisse descendre ici de son plein gré.
Soudain, je perçus un très faible vrombissement : le bourdonnement des
mouches.
Oui. Le miroir d’os était là, tout près.
À contrecœur, parce que la lumière électrique entrave vos Talents et
attire l’attention d’éventuels individus aux aguets, j’allumai ma lampe, en
prenant soin de diminuer au maximum la puissance du faisceau. Et
j’examinai les environs en décrivant un long et lent arc de cercle. Le
catafalque reposait sur un mécanisme composé de gigantesques leviers
métalliques, noirs et repliés comme des pattes d’insectes. Il trônait au
milieu d’un large passage au plafond voûté et au sol jonché de débris. Les
murs de brique et de pierre accueillaient de nombreuses rangées de niches
dans la plupart desquelles reposaient des cercueils en plomb, entreposés là
pour attendre l’éternité. Certaines de ces niches avaient été murées, d’autres
étaient vides, d’autres encore remplies de gravats. Tous les vingt mètres
environ, des passages s’ouvraient sur les côtés.
Tout était tapissé d’une couche de fine poussière grise. Je pensai aux
cheveux de Joplin.
J’éteignis ma lampe et fis appel à ma mémoire pour progresser dans
l’obscurité, les sens en alerte, essayant de localiser le bourdonnement
produit par le miroir. Tâche d’autant plus difficile que le fantôme se
manifestait de nouveau dans son bocal
Tu les sens ? demandait la voix. Les autres. Ils sont tout autour de toi.
– Tu vas te taire, oui ?
Ils entendent tes pas. Ils entendent les battements frénétiques de ton
cœur.
– Ça suffit maintenant. Dès que j’aurai retrouvé George, je te laisse dans
une de ces niches.
Silence. J’ajustai d’un coup sec les sangles du sac à dos et continuai
d’avancer sur la pointe des pieds.
Au moment où j’arrivais à la hauteur du premier passage transversal, un
cri résonna dans l’obscurité. Le bruit, déformé, rebondissait et se brisait
contre les parois. Était-ce George ? Kipps ? Joplin ? Était-ce seulement la
voix d’un être vivant ? Impossible à dire. Mais je devinais qu’elle venait de
la droite. La main plaquée sur les briques pour me guider, je repartis dans
cette direction.
Quelques instants plus tard, ma main entra en contact avec quelque
chose de froid et de lisse. Je fis un bond en arrière et rallumai ma lampe. Il
s’agissait d’un dôme de verre, placé dans une niche à côté d’un cercueil. À
travers la couche de poussière, effacée par mes doigts, j’apercevais un
arrangement de lys séchés. L’espace d’un instant, je me demandai depuis
combien de temps elles étaient là, ces fleurs perpétuellement écloses. Puis
j’éteignis ma lampe et poursuivis mon exploration.
Le passage était long et étroit, lui-même traversé par d’autres passages,
quasiment identiques, tous bordés de cercueils. Je m’arrêtai à chaque
intersection, puis repartais. J’avançais le plus possible dans l’obscurité,
espérant voir les Visiteurs, aussi aisément qu’ils me voyaient.
Car ils étaient là.
Soudain, dans un passage situé sur ma gauche, à une distance
indéterminée, j’aperçus une forme qui luisait faiblement. C’était un homme
jeune, vêtu d’un costume, avec un col raide et montant. Immobile, il me
tournait le dos ; il avait une épaule beaucoup plus haute que l’autre. Pour
une raison quelconque, j’étais contente qu’il ne se retourne pas.
Des coups insistants se firent entendre dans une autre galerie. En
regardant dans cette direction, je vis une lumière spectrale éclairer une des
niches. Les coups provenaient très nettement de ce tout petit cercueil en
plomb.
Très amusant tout ça, dit le crâne. Mais c’est sans intérêt. Mon maître
est ici lui aussi.
– Droit devant ?
Oh, oui, je crois que tu approches. Il ricana tout bas. Tu as entendu ce
cri, à l’instant ? Qu’est-ce que tu paries que c’était Cubbins qui regardait à
l’intérieur du miroir d’os ?
Non sans mal, je parvins à ravaler ma fureur. Si le fantôme continuait à
jacasser, peut-être pourrait-il me fournir des renseignements.
– Parle-moi du miroir. Combien d’os Bickerstaff a-t-il utilisés pour le
fabriquer ? Combien de fantômes a-t-il fallu ?
Sept os et sept esprits, si je me souviens bien.
– Que voit-on quand on regarde à l’intérieur ?
Oh, j’ai toujours pris soin de ne pas regarder.
– Et Bickerstaff ? Il a regardé, lui ?
Il était peut-être fou, répondit le fantôme, mais il n’était pas stupide.
Bien sûr que non ! Les risques étaient trop grands. Dis-moi, tu ne crois pas
que Cubbins est peut-être en train de mourir ? Tu perds du temps, là, non ?
Je pressai le pas et atteignis finalement ce qui semblait être l’aile la plus
éloignée des catacombes, sur laquelle donnaient tous les autres passages.
Une nouvelle explosion sonore se produisit droit devant : des éclats de voix,
des cris de souffrance. J’accélérai encore tant bien que mal sur le sol
irrégulier. Ma botte heurta une brique descellée, je trébuchai et tendis les
bras pour me retenir. Ma main fit basculer un morceau de pierre ou de
mortier à l’intérieur d’une niche. Il tomba et roula brièvement dans le noir.
Je demeurai figée, aux aguets.
C’est bon, personne n’a entendu, me glissa le fantôme. Après une pause
théâtrale, il ajouta : Mais peut-être que si…
Tout semblait silencieux, à l’exception du martèlement sourd et
douloureux de mon cœur. Je repartis, lentement. Bientôt, le passage
commença à bifurquer vers la droite, et là, je vis scintiller la lumière d’une
lanterne qui s’étirait sur les parois de brique, soulignant les trous noirs des
niches vides. Le bruit du miroir s’était amplifié, et il faisait très froid : la
température baissait à chacun de mes pas.
Attention, murmura le crâne. Attention… Bickerstaff est tout près.
Accroupie, collée au mur, je me faufilai jusqu’à l’orée du halo lumineux
pour risquer un coup d’œil au-delà du coin. Après l’obscurité, cette lueur, si
faible soit-elle, m’aveugla. Mes yeux mirent quelques secondes à s’y
habituer. Et à ce moment-là, je vis ce qui se trouvait dans cette salle.
Mes jambes flageolèrent. Je dus prendre appui contre un mur.
– Oh, George, lâchai-je dans un souffle. Oh, non.
27
Je m’étais trompée au sujet de la lumière : elle ne provenait pas d’une
lanterne. Certes, une lampe à pétrole était posée sur une table, mais sa
fragile lueur tremblotante peinait à atteindre le plafond haut parsemé de
toiles d’araignées et encore plus à éclairer le reste de la salle. Il y avait là
d’autres choses qui irradiaient d’un éclat bien différent.
Des choses détestables.
Un cercle de chaînes avait été tracé au centre, et à l’intérieur de cet
espace restreint se dressait un fin trépied en bois noir. Au sommet, bien calé
dans une fente étroite, un petit objet plus ou moins sphérique était caché par
un mouchoir d’homme en soie. De dessous s’échappaient le bourdonnement
sombre et familier et une vague de froid mordant qui me fit frissonner alors
que je me tapissais à l’entrée de la salle. Par moments, le foulard bougeait
légèrement, comme sous l’effet de courants d’air invisibles.
Le miroir d’os, sur son support d’origine. Prêt à être utilisé.
Mais le miroir n’était pas seul à l’intérieur de ce cercle. Un groupe de
formes diffuses y flottait, éclairé par un nuage palpitant de lumière
spectrale. On les voyait mieux en tournant légèrement la tête. C’étaient des
formes humaines, enveloppées de draps et de vêtements informes, collées
les unes aux autres, au point de se chevaucher. Leurs visages étaient flous,
indistincts, des barbouillages gris remplaçaient leurs yeux et leurs bouches.
Sans avoir besoin de compter, je savais qu’elles étaient sept car il s’agissait
des esprits qui avaient été emprisonnés lors de la fabrication du miroir. Leur
colère et leur tristesse s’abattaient sur moi, et j’entendais, venus de très loin,
leurs appels incessants :
Nos os…, suppliaient-ils. Rendez-nous nos os…
En toute autre occasion, ces esprits et le miroir d’os auraient suffi à me
pétrifier d’horreur. Je n’aurais pu en détacher mon regard.
Mais pas aujourd’hui, car devant le cercle, il y avait George.
Assis sur une chaise en bois, face au miroir recouvert. Ses mains étaient
solidement ligotées au dossier de la chaise. Sa tête baissée reposait contre sa
poitrine, ses lunettes avaient glissé au bout de son nez. Il avait les yeux
fermés. Je constatai avec un immense soulagement qu’il était encore en vie
car sa poitrine se soulevait et retombait au rythme de sa respiration.
À l’autre bout de la salle, il y avait une deuxième chaise, orientée vers
George. Là, à ma grande surprise car j’avais presque oublié notre rencontre
avec les agents de chez Fittes à l’entrée de la chapelle, était assis Quill
Kipps. Comme George, il avait les mains attachées dans le dos. Mais il était
conscient. Ses cheveux étaient zébrés de toiles d’araignées et son visage
étroit couvert de poussière grise. Il semblait avoir passé un sale quart
d’heure et subi quelques humiliations. Mais surtout, il paraissait très en
colère. Ses yeux lançaient des éclairs autour de lui.
Aucun signe d’Albert Joplin.
En revanche, il y avait encore autre chose dans cette petite salle, et
parmi toutes ces présences détestables, c’était sans aucun doute la plus
effroyable. Je ne l’avais pas remarquée immédiatement car elle se trouvait
derrière Kipps et était plus floue que les fantômes postés à côté du miroir.
Mais au bout d’un moment, mon regard fut finalement attiré par cette masse
sombre qui gisait sur le sol et par l’ombre qui s’élevait au-dessus. Mes
mains se mirent à trembler, ma bouche devint sèche.
Le maître ! murmura le crâne dans mon dos et je perçus les frissons
d’excitation et de terreur dans sa voix. Le maître est ici !
En effet, le fantôme d’Edmund Bickerstaff se tenait au fond de la salle.
Le corps du médecin était étendu dans la poussière, ce corps infect en
partie momifié, qui provenait du cercueil de fer, vêtu de son costume noir
en lambeaux, avec son auréole de cheveux ternes. Il était aussi rigide
qu’une branche tordue et sa peau aussi sombre et brillante que du bois
fossilisé. Son visage tout ratatiné aux dents proéminentes fixait le vide sans
le voir.
Mais du centre de sa poitrine s’élevait cette terrifiante apparition diffuse
que j’avais déjà vue au cimetière cinq jours plus tôt. Elle mesurait dans les
deux mètres cinquante, et elle continuait à grandir : une forme svelte,
couverte d’une robe de cérémonie dotée d’une capuche qui tombait sur son
visage et le maintenait dans l’obscurité. On avait l’impression qu’elle allait
traverser le plafond de brique et disparaître dans le sol au-dessus. Elle
flottait là, presque immobile, se balançant imperceptiblement, tel un serpent
qui ondule. Si les yeux étaient cachés, je distinguai la blancheur d’os du
menton, la bouche épaisse et bestiale.
Tout d’abord, je ne compris pas pourquoi le Visiteur ne se jetait pas sur
Kipps, assis juste devant lui. Puis je constatai qu’une autre chaîne de fer
avait été étendue sur le sol autour du corps de Bickerstaff. Le fantôme était
emprisonné à l’intérieur.
Malgré cela, sa cruauté envahissait toute la salle. Je sentais la noire
intensité de son désir. Pour l’instant, son attention se concentrait sur le
miroir… et sur George. Il n’avait pas conscience de ma présence. Cela
changerait dès que je mettrais un pied à l’intérieur de la salle. Cette pensée
me donnait la nausée.
Il fallait pourtant que j’agisse, et vite. Je devais profiter de l’absence de
Joplin pour sauver George.
Il a soigneusement installé le miroir sur son support. Les sept esprits
sont là, toujours aussi faibles. Tout juste capables de gémir. Il a même placé
le maître à proximité. On se croirait presque revenu au bon vieux temps.
Hé… Attends ! Pourquoi tu me poses ?
Je fourrai le sac à dos dans une niche inoccupée.
– Tu es trop lourd, murmurai-je. Je te laisse ici.
Non ! s’écria le crâne. Il faut que je participe ! Je veux voir le maître !
Conduis-moi auprès de lui !
– Désolée, tu restes ici.
Je desserrai l’ouverture du sac à dos et abaissai un peu la toile, laissant
apparaître quelques centimètres du bocal. L’ectoplasme brillait d’une
lumière verte éclatante et j’entrevis le visage déformé qui tournoyait à
l’intérieur.
– Si j’ai besoin de toi, je reviendrai te chercher. Et tu as intérêt à
m’aider quand je te le demande, ou sinon, je te laisse ici pour toujours.
Va au diable, Lucy ! Pourquoi ne m’obéis-tu pas ? Soudain, le crâne se
mit à hurler. Maître ! C’est moi ! Soyez le bienvenu !
Dans le coin, la silhouette encapuchonnée ne réagit pas.
Maître… Le murmure plaintif débordait de peur et de désir. Par ici !
C’est moi !
La silhouette ne bougeait toujours pas. Elle demeurait concentrée sur le
miroir d’os et sur George.
Évidemment, dit le crâne d’un ton courroucé. Il n’est plus que l’ombre
de lui-même.
Bien sûr que non. À l’instar de la plupart des Types Un et Deux, le
fantôme d’Edmund Bickerstaff était bloqué dans un schéma
comportemental figé et il répétait obsessionnellement ce qui s’était passé
avant sa mort. Sa conscience était fine comme une feuille de papier, un
infime fragment de ce qu’elle avait été. Mais je n’avais pas le temps
d’expliquer ça au crâne. Avançant à pas feutrés, je pénétrai dans la salle, en
jetant des regards inquiets autour de moi. Des galeries obscures
s’enfonçaient dans toutes les directions. Le silence régnait. Toujours aucune
trace de Joplin.
À peine eus-je fait un pas à découvert que Quill Kipps me repéra. Après
avoir sursauté sous l’effet de la surprise, il se mit à agiter la tête de manière
frénétique. Ses grimaces étaient ridicules, et dans d’autres circonstances,
j’aurais pu les regarder pendant des heures. Au lieu de cela, je l’ignorai
totalement pour me diriger vers George.
De près, son visage semblait bouffi et une de ses joues était tuméfiée.
Quand je le touchai, il ne réagit pas.
– George, chuchotai-je. George !
– Te fatigue pas. Il est évanoui ! (L’affolement était perceptible dans les
chuchotements de Kipps et il agitait la tête de plus belle.) Viens plutôt me
détacher !
Je le rejoignis en deux ou trois enjambées, en essayant de ne pas
regarder le fantôme qui se dressait juste derrière les chaînes. Des tentacules
d’ectoplasme boudinés se déployaient et venaient sonder les bordures du
cercle. La tête se tourna sous la capuche et je sentis un poids terrible,
glacial, peser sur mon esprit. Il m’avait vue. Il savait que j’étais là.
Je repoussai cette sensation d’un haussement d’épaules.
– Tout va bien, Kipps ?
Il leva les yeux au ciel.
– Qui ça, moi ? J’ai été ligoté par un cinglé qui m’a abandonné dans des
catacombes hantées en compagnie de Cubbins ! Alors, oui, tout baigne ! Ça
ne se voit pas ?
– Tant mieux, dis-je avec un grand sourire.
– Je faisais de l’ironie.
Mon sourire se transforma en froncement de sourcils.
– Moi aussi, répliquai-je.
Je me glissai derrière lui en sortant ma rapière. Zut ! Ses mains étaient
entravées par des chaînes, fermées par un cadenas. Je ne pouvais pas
trancher ses liens.
– Tu es enchaîné, chuchotai-je. Il me faut la clé.
Kipps émit un grognement.
– C’est ce cinglé aux yeux vitreux qui doit l’avoir.
– Joplin ? Où est-il ?
– Parti quelque part. Il a entendu un bruit et il est allé voir ce que c’était.
Il va revenir d’une seconde à l’autre. Comment comptes-tu me tirer de là ?
– Je ne sais pas. Tais-toi.
J’avais du mal à réfléchir. Ma tête était assaillie de bruits psychiques : le
bourdonnement du miroir, les lamentations des sept esprits et même
quelques insultes lointaines proférées par le crâne furieux. Mais surtout, la
présence de la silhouette dissimulée sous une capuche me terrassait. Que
ferait Lockwood à ma place ? me demandais-je. J’avais la tête vide. Je ne
savais pas.
– Puis-je dire simplement, grommela Kipps, qu’une fois sorti d’ici, je
vais botter l’arrière-train de cet imbécile de Cubbins, d’ici jusqu’à
Marylebone.
– Soyons honnêtes, répliquai-je, tu n’aurais pas dû nous espionner. Mais
tu as raison, je vais lui dire ma façon de penser moi aussi. Attends un peu…
Joplin a peut-être laissé la clé sur la table…
Je me précipitai en contournant le cercle, à l’intérieur duquel les esprits
se retournèrent pour me suivre du regard. Sur la table s’entassait un bric-à-
brac d’objets : pots, bibelots, bijoux poussiéreux, et une profusion de livres
et de documents. Si la clé se trouvait dans tout ce fouillis, je ne la voyais
pas. Je levai les mains au ciel dans un geste de désespoir. Que pouvais-je
faire ? Allez, réfléchis.
Attention, Lucy…
Le murmure du crâne me parvenait faiblement, du couloir. Je me figeai,
avant de porter la main à mon épée. Au même moment, quelqu’un émergea
de l’obscurité derrière moi. Une pointe d’acier effilée me piqua la nuque. Le
crâne ricana.
Zut. J’ai peut-être un peu trop attendu avant de te prévenir.
– Je vous en prie, pas de geste fâcheux, mademoiselle Carlyle. (Je
reconnus la voix chevrotante d’Albert Joplin.) Vous sentez la lame du
couteau ? Parfait. Ôtez votre ceinture et votre rapière.
Je demeurai figée, pétrifiée par la panique. La pointe de la lame me
piqua délicatement.
– Vite. Je deviens nerveux quand je suis en colère. J’ai la main qui
tremble. Obéissez.
Je n’avais pas le choix. Je détachai ma ceinture et la laissai tomber sur
le sol avec ma rapière.
– Maintenant, reculez jusqu’à Kipps. Ne tentez rien, je serai juste
derrière vous.
Lentement, avec raideur, je m’exécutai. À l’intérieur de son cercle, le
fantôme encapuchonné se rapprocha de la barrière de fer. Je vis sa bouche
déformée par un rictus, ses dents de travers ; son impatience avide crépitait
dans toute la pièce.
Assis sur sa chaise, Kipps m’observait d’un air lugubre.
– Eh oui, soupira-t-il, je n’attendais pas autre chose de la part de
Lockwood & Co. C’est quoi, la suite ? Lockwood arrive à la rescousse, il
trébuche et s’empale sur son épée ?
– Mettez-vous à côté de Kipps, ordonna Joplin. Et posez les mains sur
le dossier de la chaise. Poignets joints. Il me reste une seule corde et…
Non ! Faites ce que je vous dis !
J’avais essayé de me retourner. La pointe du couteau m’arracha un cri
de douleur.
– Voilà, j’aime mieux ça, dit Joplin.
Avec une succession de gestes rapides, il m’attacha les mains au dossier
de la chaise. Immobilisée à côté de Kipps, une vive sensation de brûlure
dans le cou, je regardai Joplin s’éloigner.
Il faisait toujours aussi négligé avec sa veste constellée de poussière de
tombe et ses cheveux semblables à un nid d’oiseaux ravagé par une
tempête. Et il avançait le dos voûté, les épaules rentrées, sur ses jambes
grêles, les pieds tournés en dedans. Il revenait vers George en décrivant un
cercle. Il tenait dans une main un petit couteau à lame courte, et dans l’autre
un carnet. Il avait coincé un stylo à bille sur une oreille. Il fredonnait en
marchant. Quand il se retourna, je constatai qu’il avait le nez rouge et enflé,
et un bleu au menton.
Mais ce qui me choqua le plus, ce furent ses yeux : sombres et enfoncés,
les pupilles dilatées. On aurait dit qu’il regardait fixement un objet lointain.
Il avait la tête penchée sur le côté, comme s’il écoutait.
Dans son cercle de fer, le fantôme de Bickerstaff se balançait toujours.
– Oui, oui… tout de suite.
Joplin semblait se parler à lui-même. Arrivé devant George, il se pencha
et regarda le miroir caché en plissant les yeux. Peut-être comparait-il les
hauteurs. Visiblement satisfait, il se redressa et donna deux grandes claques
à George. Celui-ci émit un croassement et jeta des regards affolés autour de
lui.
– Allez, mon garçon, c’est l’heure de se réveiller, dit Joplin en lui
tapotant l’épaule.
Récupérant son stylo sur son oreille, il nota quelque chose dans son
carnet.
– Nous devons nous dépêcher de réaliser notre expérience, comme
convenu.
Quill Kipps murmura un juron.
– Comme convenu, mon œil, grommela-t-il. Je ne sais pas ce que
Cubbins espérait en venant ici, mais ils se sont disputés tous les deux, là-
haut dans la chapelle. Le ton est monté et ils en sont venus aux mains. (Il
secoua la tête.) C’était pathétique. Le pire combat que j’aie jamais vu. Ils
ont fait tomber leurs lunettes et ils ont passé la moitié du temps à les
chercher. Je m’étonne qu’ils n’aient pas pensé à se tirer les cheveux.
– Tu n’es pas intervenu pour aider George ? demandai-je sur un ton
glacial.
Je tirai sur la corde. Rien à faire, elle était solidement nouée, je pouvais
à peine remuer les mains.
– À mon grand regret, si, dit Kipps. Je l’ai aidé. Et je suis navré de
devoir dire que Joplin a collé son couteau sous la gorge de Cubbins pour
m’obliger à lâcher ma rapière. Quand on est arrivés ici dans les catacombes,
Cubbins a essayé de s’échapper et Joplin l’a assommé pour la peine.
Maintenant, ça fait une demi-heure qu’il installe ce truc ridicule. Il a perdu
la boule.
– Oui. Encore plus que tu ne l’imagines.
Un seul regard dans le miroir et George avait été affecté ; une courte
exposition au pouvoir du fantôme de Bickerstaff et l’effet avait perduré.
Combien de temps Joplin avait-il été exposé depuis ? Combien de nuits
avait-il passées à côté du corps dans la chapelle, exposé directement à
l’énergie silencieuse et néfaste du fantôme ? Sans doute qu’il ne le voyait
même plus clairement. Il n’avait pas même conscience de ce qu’il subissait.
– Monsieur Joplin…, dis-je. (Couteau à la main, le petit archiviste
attendait à côté de George, qui revenait péniblement à lui, encore à moitié
groggy.) Vous déraisonnez. Cette expérience ne fonctionnera jamais…
Joplin repoussa ses lunettes sur son nez.
– Non, non, ne vous inquiétez pas, dit-il. Personne ne viendra nous
déranger. La porte de l’escalier est verrouillée et j’ai bloqué le mécanisme
du catafalque, d’en bas. Nul ne peut descendre, à moins de faire un saut de
sept mètres dans un puits noir comme du charbon. Et qui est prêt à faire ça,
hein ?
Je ne connaissais qu’une seule personne. Mais elle était occupée au-
dehors, et je ne pouvais pas compter sur elle.
– Non, ce n’est pas ce que je voulais dire, ajoutai-je. Le miroir est un
objet mortel et vous êtes sous l’influence du fantôme de Bickerstaff. Il faut
arrêter tout ça immédiatement !
Joplin pencha la tête sur le côté ; il contemplait le cercle à l’intérieur
duquel se tenait le fantôme. Il semblait ne pas m’avoir entendue.
– C’est une occasion en or, dit-il d’une voix rauque. Ce que je désire le
plus. Ce miroir est une fenêtre ouverte sur un autre monde. Un monde de
merveilles ! Et George aura l’honneur de les découvrir ! Il ne me reste plus
qu’à aller chercher la perche…
De sa démarche traînante et voûtée, il alla jusqu’à la table. J’avais la
tête qui tournait : il employait presque les mêmes mots que Bickerstaff,
quand celui-ci avait obligé Wilberforce à regarder à l’intérieur du miroir, il
y avait si longtemps de cela.
Derrière ses chaînes, le fantôme encapuchonné suivait les déplacements
de Joplin.
– Lucy…, dit George. C’est toi ?
– George ! Ça va ?
Il n’avait pas l’air très en forme à vrai dire avec son visage tuméfié et
ses yeux rouges. Ses lunettes étaient encore de traviole et il refusait de
croiser mon regard.
– Je me sens étonnamment bien, Luce. La chaise est un peu dure,
toutefois. Un coussin ne serait pas de refus.
– Je suis tellement furieuse contre toi que j’ai envie d’exploser.
– Oui, je sais. Je suis vraiment désolé.
– Qu’est-ce qui t’a pris ?
Il soupira en se balançant d’avant en arrière sur sa chaise.
– Il me semblait que… Je ne peux pas l’expliquer, Luce. Après avoir
quitté Flo, quand je me suis retrouvé seul avec le miroir entre les mains, j’ai
ressenti cette puissante envie de… Il fallait que je le regarde de nouveau.
Quelque part au fond de moi, je savais que ce n’était pas bien, je savais que
je devais vous attendre… Mais bizarrement, ces considérations me
paraissaient insignifiantes. J’aurais presque pu le sortir du sac
immédiatement, mais je voulais la montrer à Joplin. Et quand il est arrivé, il
m’a expliqué qu’il fallait le faire dans des conditions adaptées… (Il secoua
la tête.) Alors, je l’ai écouté, mais quand une fois dans la chapelle, j’ai vu le
cercueil vide… soudain, c’était comme si je retrouvais la vue. J’ai compris
que je faisais une folie. J’ai essayé de filer, alors, mais Joplin m’en a
empêché.
– Exactement !
Joplin était de retour. Il tenait une longue perche munie d’un crochet à
une extrémité.
– Je vous ai montré que vous faisiez fausse route. J’avoue que vous
m’avez déçu, Cubbins. Vous étiez si prometteur. Heureusement, nous avons
réglé notre petit différend, entre hommes.
En disant cela, il palpa son nez enflé.
– Entre hommes, mon œil, intervint Kipps. On aurait dit deux
collégiennes qui se battaient pour un crayon parfumé. Il fallait entendre
leurs couinements !
– Bon, silence maintenant, ordonna Joplin. On a des choses à faire.
Il tressaillit soudain et l’inquiétude traversa son visage, comme si
quelqu’un lui avait parlé sèchement.
– Oui, oui, je sais, dit-il. Je fais de mon mieux.
– Mais monsieur Joplin ! m’exclamai-je. Regarder dans ce miroir
équivaut à une condamnation à mort ! Il ne vous fait pas découvrir des
merveilles. Si vous aviez lu Les Confessions de Mary Dulac, vous
comprendriez de quoi je parle. Le dénommé Wilberforce est tombé raide
mort dès qu’il…
– Oh, vous les avez lues vous aussi ? (L’espace d’un instant, son regard
vide laissa place à une certaine curiosité.) Vous avez réussi à trouver un
autre exemplaire, alors ? Bravo ! Il faudra m’expliquer comment. Mais
évidemment que j’ai lu ces Confessions. À votre avis, qui les a volées à la
bibliothèque de Chertsey ? Je les ai ici même, sur ma table. J’ai trouvé cela
très intéressant, mais la cerise sur le gâteau, ce sont les notes de Bickerstaff
que Cubbins a eu la gentillesse de me montrer. (Il désigna le miroir dans
son cercle.) Sans elles, je n’aurais pas pu retrouver la bonne disposition.
Je tirai sur la corde qui entourait mes poignets. Les nœuds me brûlèrent
la peau. Sur ma droite, je sentais que Kipps en faisait autant.
– Je croyais que ces notes étaient rédigées en italien du Moyen Âge, dis-
je.
Joplin m’adressa un sourire suffisant.
– En effet, dit-il. Une langue que je parle couramment. C’était très
amusant de voir George demeurer perplexe devant ce texte pendant que je
recopiais tout tranquillement.
George tenta de décocher un coup de pied à Joplin, mais manqua sa
cible.
– Vous m’avez trahi ! J’avais confiance en vous !
Joplin ricana et tapota l’épaule de George avec une sorte de
condescendance.
– Un petit conseil : il ne faut jamais montrer ses cartes ! Le secret est
crucial ! Oui, mademoiselle Carlyle, j’ai parfaitement conscience des
risques qu’il y a à regarder à l’intérieur de ce miroir, c’est d’ailleurs pour
cette raison que mon cher ami George va le faire à ma place… Tout de
suite.
Sur ce, Joplin se tourna vers le cercle de fer au centre de la salle. À
l’aide de la perche, sans se soucier des sept silhouettes pâles qui flottaient à
l’intérieur, il ôta le mouchoir de soie qui couvrait le miroir.
– George ! m’écriai-je. Ne regarde pas !
De là où je me trouvais, je ne voyais pas la surface du miroir. Je
n’apercevais que l’arrière mal dégrossi du verre et le contour fait d’os
solidement ficelés. Mais le bourdonnement s’amplifia et les sept esprits
eux-mêmes reculèrent à l’intérieur du cercle, comme apeurés. Derrière ses
chaînes, le fantôme de Bickerstaff s’éleva encore plus haut. Je sentais son
impatience, j’entendais sa voix froide et hypnotique dans ma tête.
Regardez…, disait-il. Regardez… C’était ce qu’il avait désiré de son vivant ;
et dans la mort, à travers Joplin, il désirait la même chose.
George ferma les yeux de toutes ses forces.
Joplin avait pris soin de tourner le dos au trépied. Ses épaules voûtées
étaient raidies par la peur, son visage livide crispé par la tension.
– Ouvrez les yeux, monsieur Cubbins, ordonna-t-il. Vous savez que
vous en avez envie.
Et George obéit. Une partie de lui-même, celle qui avait été capturée par
le miroir quelques jours plus tôt, brûlait d’envie de regarder. Je le voyais
trembler, lutter contre lui-même. Il avait tourné la tête, il se mordait la lèvre.
Je tirai rageusement sur mes liens.
– Ne l’écoute pas, George !
Regardez… Regardez…
– Monsieur Cubbins…
Joplin avait repris son stylo et son carnet afin de noter tout ce qui se
passait. Il tapotait ses dents avec le stylo, d’un air agacé. Il paraissait même
furieux car derrière la barrière de la folie, il restait un petit universitaire
tatillon, impatient d’effectuer une expérience qui le passionnait. Il aurait pu
tout aussi bien être en train d’observer le comportement des drosophiles ou
les rites d’accouplement des vers de terre.
– Monsieur Cubbins, faites ce qu’on vous demande ! Sinon…
Je sentis une vague malfaisante irradier de la silhouette encapuchonnée
prisonnière du cercle. Joplin tressaillit de nouveau et hocha la tête.
– Sinon, reprit-il d’un ton sévère, je me sers de ce couteau pour égorger
vos amis ici présents.
Silence dans les catacombes.
Ooooh. C’était la voix du crâne qui me parvenait du couloir, affaiblie.
Voilà d’excellentes options ! Pour moi, c’est gagnant-gagnant !
George se redressa brusquement sur sa chaise.
– OK, dit-il. OK. Je vais le faire.
– Non, George ! m’écriai-je. Il n’en est pas question.
– Bah, il pourrait juste jeter un petit coup d’œil, suggéra Kipps.
– Ne cède pas ! Il bluffe !
– Je bluffe ? (Joplin examinait la pointe de son couteau.) Je crois que ce
pauvre Jack Carver se disait exactement la même chose.
– C’est inutile, Luce, soupira George.
C’était comme si le malaise était revenu ; une profonde lassitude voilait
sa voix.
– Je suis obligé de le faire. De toute façon, je ne peux pas m’en
empêcher. Il faut que je regarde. Le miroir me tire vers lui… impossible de
résister.
Il avait ouvert les yeux. Mais il avait encore la tête baissée, il regardait
sa poitrine.
– Non ! hurlai-je.
Je tirais si fort sur mes poignets que la chaise de Kipps tremblait sur le
sol de brique. J’avais les yeux remplis de larmes.
– Si tu fais ça, George Cubbins, je serai vraiment très en colère.
– Ne t’en fais pas, Luce, répondit-il avec un petit sourire triste. Tout ça,
c’est ma faute. Et après tout, c’est ce que j’ai toujours voulu, non ?
Découvrir des mystères… Faire une chose que personne n’avait jamais
faite.
– Bien dit ! jubila Joplin. Je suis fier de vous, jeune homme. Je suis prêt
à enregistrer vos commentaires. Ne perdez pas de temps à réfléchir… parlez
vite et clairement ! Dites-moi ce que vous voyez.
Encore un écho du passé. Bickerstaff avait adressé des paroles
identiques à Wilberforce cent cinquante ans plus tôt. On aurait pu croire que
c’était la même personne qui parlait. Et peut-être était-ce le cas. Quelle part
de Bickerstaff y avait-il dans Joplin ?
– Je t’en supplie, George.
Kipps grogna.
– Elle a raison, Cubbins ! Tu ne vas quand même pas donner cette
satisfaction à ce cinglé !
Joplin tapa du pied.
– Taisez-vous, s’il vous plaît !
– Lucy…, reprit George. Au sujet de tout ce qui s’est passé… Je sais
que j’ai été faible, et j’ai mal agi. Je le regrette. Tu le diras à Lockwood,
hein ?
Sur ce, il leva la tête et regarda dans le miroir.
– George…
Regarde…, murmura la forme au-dessus de moi. Je t’offre ce que tu
désires le plus.
George regardait fixement le miroir à travers ses petites lunettes rondes.
Je ne pouvais rien faire pour l’en empêcher.
Joplin déglutit fébrilement. Son stylo tremblait au-dessus de la feuille
blanche de son carnet.
– Alors, Cubbins, racontez-moi. Que voyez-vous ?
– George…
– Parlez, mon garçon !
Ce que tu désires le plus…
Le visage de George s’était crispé, ses yeux s’écarquillèrent. Une
terrible impression de bonheur irradiait de tout son être.
– Je vois des choses… de jolies choses…
– Oui ? Oui ? Continuez…
Les muscles de George s’étaient relâchés soudain. Sa peau s’affaissa, sa
bouche s’ouvrit lentement comme un pont-levis qu’on abaisse. La joie
ardente qui s’était répandue sur son visage demeura, mais toute
l’intelligence qui l’habitait, la vie pétillante et l’opiniâtreté commencèrent à
s’en échapper.
Je me penchai brusquement vers l’avant, en tirant sur mes liens.
– George ! hurlai-je d’une voix stridente. Regarde-moi maintenant !
– Parlez ! ordonna Joplin. Vite !
Rien à faire. Sous mes yeux horrifiés, la mâchoire de George se
décrocha. Il laissa échapper un long râle. Ses paupières se fermèrent. Son
corps tressaillit. Une fois, deux fois, puis se figea. Sa bouche resta grande
ouverte ; ses yeux contemplaient le vide. Quelques mèches de cheveux
pâles tombèrent sur son front cireux.
– Ah, zut, pesta Albert Joplin. C’est exaspérant. Il aurait peut-être pu
dire quelque chose d’utile avant de mourir.
28
Je contemplais le corps de George. Il me semblait que j’avais cessé de
respirer, moi aussi.
– Non mais vraiment, se lamentait Joplin, à quoi ça peut me servir ces
« jolies choses » ? Ce n’est pas une observation scientifique ! Et maintenant
que l’aube s’est levée, je ne suis pas sûr que ça vaille la peine de faire un
autre essai.
Furieux, il tapa du pied une fois encore.
– Ah, franchement, c’est exaspérant !
Il continua à grommeler dans sa barbe, mais je ne l’écoutais plus. Sa
voix était lointaine. Tous les bruits me parvenaient de manière étouffée.
J’étais seule dans la torpeur de mon esprit.
– George ! dis-je tout bas. Réveille-toi…
– Ça ne sert à rien, Carlyle… (C’était Kipps.) Il nous a quittés.
– Oh, non, il est toujours comme ça, dis-je. Tu devrais le voir le matin.
Il est juste un peu endormi, hein, George ? Allez, George…
Pas de réponse. Il était affalé comme un vieux manteau jeté sur le
dossier d’une chaise. Il avait la bouche ouverte. Ses bras pendaient dans le
vide. Je repensai à Jack Carver allongé sur notre tapis, je songeai au vide
stupide de la mort. Je laissai échapper un petit gémissement.
Le regard de Joplin se leva vers moi. Il était en train de consulter sa
montre. Il m’observa en plissant les yeux. Où étaient passées son amabilité,
l’agitation grotesque du petit archiviste timoré ? Il me jaugeait d’un œil
froid, impitoyable.
Il n’était pas le seul à m’observer, d’ailleurs. Au moment où George
avait regardé à l’intérieur du miroir, le fantôme d’Edmund Bickerstaff avait
enflé au point de remplir tout le cercle. J’avais senti alors la froide
satisfaction de son triomphe, sa joie de voir George succomber. Et
maintenant, il reportait son attention sur une nouvelle victime. La forme
drapée tourna sur elle-même, la tête encapuchonnée se pencha au-dessus de
moi. J’entrevis alors le visage à moitié masqué : la bouche souriante aux
dents pointues, la peau d’une blancheur d’os, les yeux semblables à deux
pièces de monnaie noircies.
Quand je me retournai vers Joplin, ses yeux étaient identiques.
Kipps étant adulte, il ne voyait pas le fantôme, mais il percevait sa
présence. Je le sentis se recroqueviller sur sa chaise. Et moi ? Je me
redressai au contraire. Et serrai les poings. Quelque chose se ferma en moi,
comme une porte qui claque, isolant mon chagrin derrière des murs de
pierre. Le calme se fit dans mon esprit. Ma haine était un lac en hiver :
glacé, limpide et s’étirant à l’infini… Aussi raide qu’un piquet, je soutenais
le regard de Joplin.
– Peut-être…, disait-il en se parlant à lui-même. Peut-être que l’on
pourrait quand même effectuer un autre essai. Oui. Il suffit de faire asseoir
la fille sur la chaise. Quel mal y a-t-il ? Où est le problème ? Peut-être
qu’elle survivra, là où le garçon a échoué.
En sautillant tel un oiseau, il vint vers moi, le couteau à la main.
– Vous approchez pas d’elle ! lança Kipps.
– Votre tour viendra bientôt, répondit Joplin. En attendant, taisez-vous
ou sinon, je lâche le maître sur vous.
Il n’avança pas de front vers moi, bien que j’aie les mains attachées. Il
passa dans mon dos, couteau en avant. D’un coup sec, il trancha la corde, et
une fois de plus, la pointe de la lame se retrouva sous mon cou. Sans un
mot, je massai mes poignets éraflés.
– Allez vous asseoir, m’ordonna-t-il.
J’obéis, en m’obligeant à respirer lentement, pour me calmer.
– Si vous me forcez à regarder dans le miroir, vous commettrez une
erreur, dis-je. Je communique avec les fantômes. Ils me parlent. Je peux
vous livrer de nombreux secrets. Inutile de me faire mourir.
– Avancez. Je ne vous crois pas. Qui possède un tel Talent ?
– Moi. J’ai un Type Trois avec moi. Sa Source est dans mon sac, tout
près. Bickerstaff, ce n’est rien par comparaison. Laissez-moi vous montrer.
Non loin de là, dans l’obscurité, je sentis le fantôme sursauter dans son
bocal. Hé, pourquoi tu me mêles à cette histoire ? Ce type ne vaut pas
mieux que Cubbins : expériences bizarres, sales manies… Je te parie qu’il
va me faire prendre un bain avec lui.
Joplin avait eu un moment d’hésitation, mais la lame du couteau
recommença à exercer sa pression.
– Je ne vous crois toujours pas.
Tant mieux !
– En revanche, si vous avez apporté une relique, je l’examinerai avec
attention un peu plus tard.
Oh, super. Merci bien !
Il me suffit de quelques pas pour atteindre la chaise de George, sous le
regard attentif du fantôme de Bickerstaff. Dans le cercle central, les sept
esprits du miroir s’étaient regroupés au-dessus du pied en ébène. Ils
demeuraient quasiment immobiles, leurs voix plaintives flottaient
faiblement dans l’air. Le crâne avait raison : ils ne faisaient pas grand-
chose. Ils paraissaient passifs, préoccupés uniquement par le sort de leurs os
perdus.
Le miroir, en revanche, c’était une autre paire de manches. Je prenais
bien soin de ne pas le regarder, mais je le voyais du coin de l’œil. Si le
contour d’os luisait légèrement, le verre était un trou noir sans fond. Le
bourdonnement devenait assourdissant. Je percevais une certaine agitation à
l’intérieur du verre, un mouvement en spirale au cœur de l’obscurité.
Accompagné d’une pulsion soudaine et puissante qui me poussait à le
regarder pour de bon. L’envie montait en moi comme un cri. Je la repoussai
de toutes mes forces, mais je ne supportais plus non plus de regarder
George. Les yeux fixés au sol, j’enfonçais mes ongles dans mes paumes.
Joplin me poussa dans le dos, pour m’éloigner de lui. En jetant un coup
d’œil par-dessus mon épaule, je le vis se pencher derrière la chaise pour
couper les cordes qui enserraient les mains inertes de George. Je me
retournai, mais le couteau se leva aussitôt pour me tenir en respect.
– N’y pensez même pas, dit Joplin. (Il levait les yeux vers moi en
montrant ses dents jaunies.) Enlevez le corps et asseyez-vous à sa place.
– Pas question.
– Vous n’avez pas le choix.
– Faux. Je vais aller chercher ma rapière là où je l’ai posée, et ensuite,
monsieur Joplin, je vous tuerai.
Le fantôme de Bickerstaff, prisonnier du cercle derrière Joplin, fit un
mouvement brusque. Comme si on l’avait poussé entre les omoplates,
Joplin trébucha vers l’avant. Ses yeux étaient deux trous vides. Avec un
grognement, il brandit son couteau en venant vers moi.
Je me préparai à réagir.
C’est à cet instant que George se leva de sa chaise.
Je hurlai. Derrière moi, Kipps laissa échapper un hoquet d’effroi. Joplin
émit un drôle de bruit, à mi-chemin entre un gémissement et un
grognement. Son couteau tomba sur le sol.
Du bocal, dans le couloir, monta une exclamation indignée.
Vivant ? Oh, c’est typique ! Tout se passait si bien.
Le visage inerte, les lunettes de travers, George bondit et saisit Joplin à
la taille. Il le fit pivoter et, de toutes ses forces, il l’envoya valdinguer au-
delà des chaînes. Déséquilibré, Joplin tomba et heurta le trépied, qui
chancela, puis se renversa. Le miroir sortit de son encoche et s’écrasa sur le
sol.
George se redressa, repoussa les cheveux qui tombaient devant son
visage et me fit un clin d’œil.
Je le regardai, hébétée.
– George…, bafouillai-je. Comment…
– Je suis un peu occupé, là, dit-il. Tu me demanderas ça plus tard.
Sur ce, il se jeta de nouveau sur Joplin.
Hurlant et gesticulant dans son affolement, l’archiviste avait réussi à se
dépêtrer du trépied. Les sept esprits planaient au-dessus de sa tête, mais à
mon grand étonnement, alors qu’il se trouvait à l’intérieur de leur cercle, ils
n’essayaient pas de le toucher. Voyant George s’approcher de lui, Joplin
ramassa le trépied pour tenter de le frapper avec, d’un geste furieux. Il
manqua sa cible de plusieurs kilomètres et laissa échapper le trépied, qui
rebondit bruyamment sur le sol et alla heurter l’autre cercle de fer, celui qui
enfermait le fantôme de Bickerstaff. Déplacées, les chaînes ouvrirent une
petite porte, là où les deux extrémités se rejoignaient.
Aussitôt, une déflagration sourde ébranla l’atmosphère. Un souffle
glacé traversa la salle en trombe, soulevant des nuages de poussière tombale
qui se répandirent dans les catacombes. Les chaînes s’agitèrent dans un
bruit de ferraille comme si elles étaient vivantes, et la petite ouverture
explosa. L’apparition tourna vers moi sa tête encapuchonnée.
Elle se baissa et se contorsionna, en se comprimant pour devenir aussi
fine qu’un filet de fumée, et se faufila par l’ouverture. Derrière elle, une
traînée grandissante d’ectoplasme s’enroulait sur elle-même pour rejoindre
le corps qui gisait au sol. La forme s’étira, jusqu’au plafond. Et s’avança en
ondulant. Les pans de la robe de cérémonie s’écartèrent, deux bras
apparurent, blancs et décharnés, terminés par des mains noueuses et avides.
Le fantôme de Bickerstaff était libre.
Quill Kipps le sentit. Les yeux exorbités, tous les muscles tendus, il se
trémoussait furieusement sur sa chaise.
– Lucy ! hurla-t-il d’une voix cassée. Aide-moi !
Je n’avais pas le temps de récupérer ma rapière. Elle était là-bas,
derrière la table, plus loin que George et Joplin qui roulaient au sol en
échangeant des tapes et des jurons. Si j’allais la chercher, Kipps mourrait.
Mais je n’avais pas d’autre arme. Sauf…
Je fonçai vers Kipps et le fantôme. Au passage, je me penchai pour
ramasser une des chaînes déplacées par la chute de Joplin, sans même
ralentir. Au moment d’atteindre la chaise, je la faisais déjà tournoyer devant
moi.
J’attaquai le fantôme de Bickerstaff bille en tête.
Il se dressait devant Kipps, de toute sa hauteur, les bras tendus comme
s’il voulait l’envelopper. Deux mains translucides s’approchèrent. En
poussant un cri de guerre qui ressemblait autant à un hurlement qu’à un
gargouillis, je décrivis un cercle furieux avec la chaîne, qui sectionna les
extrémités des doigts blancs, transformées aussitôt en volutes de brouillard
grésillantes. Le fantôme eut un mouvement de recul. J’en profitai pour me
jeter entre lui et la chaise, en continuant à faire tournoyer la chaîne, en haut
et en bas.
– Hé, attention !
Kipps baissa vivement la tête, au moment où la chaîne passait au-dessus
de lui en sifflant.
– Je ne suis pas assez efficace ? répliquai-je. Tu veux que je m’en aille ?
– Non, non, c’est très bien… Aaahh !
La chaîne venait de frôler ses cheveux.
Pendant ce temps, un peu plus loin, de grandes quantités d’ectoplasme
s’échappaient du cadavre et se répandaient sur le sol. Le fantôme, lui,
s’allongeait et prenait la forme d’un serpent. Sa tête et son torse me
toisaient, tout là-haut, en se balançant de droite à gauche, exécutant parfois
de petites feintes pour tenter de franchir la barrière de la chaîne. Les bras
jaillissaient par à-coups. Coupés en deux, ils se reconstituaient aussitôt. Des
cascades d’ectoplasme s’abattaient autour de nous et maculaient nos
vêtements.
Et alors que cet affrontement enragé se poursuivait, la voix d’Edmund
Bickerstaff se faisait entendre ; elle résonnait dans mon esprit, pour me
pousser à regarder, me promettant ce que je désirais le plus. Toujours le
même vieux refrain. Il n’en connaissait pas d’autre. Et même si son fantôme
était épouvantable, même si sa folie et sa malveillance lui conféraient de la
force, je me surpris à être de plus en plus calme et sûre de moi. Plantée là
devant lui, sale, épuisée et (à cause de l’ectoplasme) fumant légèrement, je
protégeais mon rival de la mort. Soudain, je remarquai que la capuche avait
glissé en arrière, dévoilant le visage du docteur. Certes, il était hideux et
grimaçant ; certes, les dents étaient pointues et les yeux semblables à deux
pièces de monnaie noircies, mais, sans la capuche, c’était juste un visage
d’homme, après tout. Un homme stupide au comportement obsessionnel
qui, pour se donner de l’importance, aimait revêtir des tenues inquiétantes.
Un homme qui avait cherché des réponses à des choses qu’il n’avait pas
besoin de savoir, mais qui avait trop peur pour les chercher lui-même. Un
homme qui s’était toujours servi des autres, de son vivant comme
maintenant dans la mort. Sa voix était-elle hypnotique ? Oui, pour certaines
personnes peut-être, mais pas pour moi.
J’en avais assez de lui.
J’abandonnai ma posture de défense pour passer à l’offensive. Au
moment où le fantôme reculait devant les maillons de fer, je me rapprochai,
et balançai la chaîne au-dessus de ma tête à la manière d’un pêcheur qui
lance sa ligne. Elle s’abattit sur Bickerstaff, en plein milieu, et le fendit net
en deux, de la capuche au plancher.
Un soupir, un hoquet… l’apparition se volatilisa. Un filet d’ectoplasme
gicla sur le sol, aussitôt aspiré par le corps, et il disparut dans un
claquement d’air.
De la vapeur s’échappait de l’extrémité de la chaîne. Je la lâchai. Kipps
était droit comme un I sur sa chaise, il paraissait un peu meurtri.
– Je l’ai repoussé, dis-je. Il ne devrait pas se reformer avant un moment.
– Oui, dit-il en s’humectant les lèvres. Merci. Même si tu n’étais pas
obligée de me faire une coupe au rasoir par-dessus le marché. Détache-moi
maintenant.
– Pas tout de suite, répondis-je. (Je scrutai l’autre bout de la salle.) J’ai
encore un truc à terminer.
Pendant que j’affrontais le fantôme, le combat entre George et Joplin
avait connu son dénouement, lui aussi. Après avoir roulé à travers toute la
pièce, accrochés l’un à l’autre, ils avaient fini en tas gesticulant à côté d’un
empilement de cercueils vides. Joplin se trouvait au-dessus ; dans un grand
cri, il s’arracha à l’étreinte de son adversaire et se releva en chancelant.
Incapable de réagir, George s’écroula contre le mur, épuisé.
La chemise de Joplin était déchirée, sa veste à moitié enlevée ; il
paraissait totalement désorienté. Toutefois, il restait obsédé par une seule
chose. Il regardait l’endroit où gisait le miroir d’os, face contre terre. Il s’en
approcha en titubant.
Non. Pas question. Il était temps de mettre fin à cette histoire.
Malgré mon immense fatigue, je restais plus rapide que l’archiviste.
J’atteignis le miroir avant lui. Sept silhouettes planaient toujours au-dessus,
diffuses et lugubres. Je me baissai, ramassai le miroir et, ignorant les esprits
rassemblés et le hurlement de Joplin, je l’emportai vers la table.
Il était glacé dans ma main. Les os étaient lisses ; ils frissonnaient sous
mes doigts. Le bourdonnement était fort. Je prenais soin de tenir le disque
contenant le miroir vers le bas. Quand je levai la tête, les formes
m’entouraient, proches et distantes à la fois. Elles se concentraient sur le
miroir. Je ne ressentais aucune menace de leur part. Leurs visages étaient
vides et flous, comme des photos décolorées.
Tout autour de moi, des cris affaiblis s’élevaient : Rendez-nous nos os…
– OK, OK, dis-je. Je vais voir ce que je peux faire.
Avant toute chose, dès que j’atteignis la table, je récupérai ma rapière
par terre. Puis j’examinai le fouillis éparpillé sur le dessus, remarquant
certains outils appartenant à Joplin : pince-monseigneur, ciseau, maillet. Je
ne voulais même pas imaginer à quoi ils lui servaient.
L’archiviste s’était arrêté de l’autre côté de la table. Il avait toujours
dans le regard la même intensité terne.
– Non ! croassa-t-il. Il est à moi ! Ne faites pas ça !
Je l’ignorai. Je me retournai vers le couloir par lequel j’étais arrivée. Je
distinguais une faible lueur verte et un visage ronchon qui dépassait de
l’ouverture de mon sac à dos.
– Crâne ! lançai-je. C’est maintenant ! Explique-moi comment le
détruire. Je veux libérer ces pauvres esprits captifs.
On s’en fiche d’eux ! Ils ne servent à rien. Regarde-les ! Ils pourraient
te paralyser en moins de deux, mais ils se contentent de flotter dans le vide
en geignant. C’est de la camelote. Ils méritent de rester prisonniers. Moi,
en revanche…
– Parle ! Souviens-toi ce qui t’attend si tu ne m’aides pas !
Soudain, Joplin bondit vers moi, par-dessus la table. Je brandis ma
rapière pour le repousser. Mais ce faisant, je desserrai l’étau autour du
miroir. Il glissa dans mon autre main et se renversa, si bien que j’entrevis
très brièvement le verre d’un noir d’encre…
Je le plaquai sur la table, à l’envers, et fermai les yeux de toutes mes
forces. Trop tard. Une douleur aussi soudaine qu’épouvantable me vrilla le
ventre ; j’avais l’impression que l’on me retournait comme un gant,
lentement. Cette douleur s’accompagnait du désir brûlant de regarder de
nouveau à l’intérieur du miroir. Soudain, j’eus la certitude qu’il allait tout
résoudre. Il m’apporterait la joie. Mon corps était desséché, mais il
étancherait ma soif. J’étais affamée, mais il me nourrirait. Tout ce qui
existait en dehors du miroir était insipide et vain, rien n’avait d’importance
hormis cette obscurité scintillante. Je la voyais, je pouvais la rejoindre. Il
me suffisait de renverser le miroir et de m’abandonner à lui. C’était d’une
facilité risible. Je posai ma rapière et avançai la main…
Pauvre idiote de Lucy… La voix du crâne s’immisça brutalement dans
mon rêve. Aussi bête que tous les autres. Elle est incapable de détacher ses
yeux du miroir, alors qu’il lui suffit de le briser.
Le briser… ? L’ultime et minuscule parcelle de personnalité qui en moi
demeurait sensible à la vie, à la lumière et aux choses vivantes eut un
mouvement de recul, horrifiée.
Je pris le maillet sur le bureau et l’abattis sur le dos du miroir.
Il se produisit un terrible craquement, une explosion d’air libéré et le
bourdonnement, qui n’avait pas quitté mes oreilles pendant tout ce temps,
se tut brusquement. Un soupir émana des sept esprits, presque un son
d’extase. Ils faiblirent, frémirent, puis disparurent. Sous mes doigts, le
miroir n’était plus qu’un amas d’os et de ficelle ; des éclats de verre noir
jonchaient la table. Je n’éprouvais plus ni douleur ni désir.
Pendant un instant, nul ne bougea dans cette salle redevenue
silencieuse.
– Et voilà, dis-je.
Joplin sortit de sa torpeur pour pousser un grognement caverneux.
– Comment avez-vous osé ? s’écria-t-il. Ce miroir possédait une valeur
inestimable ! Il m’appartenait !
Il se jeta sur la table, farfouilla dans le bric-à-brac, et exhuma un
énorme pistolet à silex, rouillé, lourd. Les deux chiens étaient levés.
Il pointa l’arme sur moi.
Un raclement de gorge poli se fit entendre. Je levai la tête, Joplin se
retourna.
Anthony Lockwood était là, près de nous, couvert de poussière tombale,
avec des toiles d’araignées sur le col et dans les cheveux. Son pantalon était
déchiré aux genoux, ses mains saignaient. Il avait déjà été plus élégant,
mais j’avoue que jamais je ne l’avais trouvé aussi irrésistible. Il tenait sa
rapière d’une main, nonchalamment.
– Arrière ! rugit Joplin. Je suis armé !
– Salut, Lucy, dit Lockwood. Salut, George. Désolé pour le retard.
– Pas de problème.
– J’ai loupé quelque chose ?
– Arrière, j’ai dit !
– Non, pas grand-chose, dis-je. J’ai sauvé George… ou plutôt, je devrais
dire qu’il m’a sauvée. Kipps est ici également. J’ai récupéré le miroir
d’os… ou ce qu’il en reste. M. Joplin était en train de me menacer avec
cette antiquité.
– On dirait un pistolet de l’armée britannique du milieu du XVIIIe siècle.
Deux balles, chiens à silex. Un modèle assez rare, je pense. Ils ont arrêté la
production au bout de deux ans.
J’étais stupéfaite.
– Comment tu fais pour connaître tout ça ?
– Je ne sais pas. En tout cas, ce n’est pas une arme très précise. En
outre, il faut impérativement la conserver dans un endroit sec et surtout pas
dans d’anciennes catacombes humides.
– Silence ! ordonna Joplin. Si vous ne m’obéissez pas…
– À mon avis, il ne fonctionne plus. On va voir ça…
Sur ce, Lockwood marcha vers Joplin.
L’archiviste émit un sifflement furieux, accompagné du misérable déclic
d’un pistolet ancien. Il le lança à nos pieds en poussant un juron, se retourna
et s’éloigna en trébuchant. Droit vers le corps de Bickerstaff allongé par
terre.
– Monsieur Joplin ! m’écriai-je. Arrêtez ! Tout danger n’est pas encore
écarté !
Lockwood s’élança à sa poursuite, mais Joplin n’en avait cure. Tel un
rat à lunettes décharné, il se mit à zigzaguer, pris de panique, désespéré ; il
trébucha sur la chaîne et glissa sur des débris ; il ne savait plus où aller.
La décision fut prise à sa place.
Au moment où il passait devant le corps momifié, une silhouette
encapuchonnée s’éleva du sol de brique. Le fantôme était très pâle, éthéré,
même à mes yeux, et Joplin le percuta de plein fouet. Des bras translucides
l’enlacèrent. Il ralentit et s’arrêta, sa tête se renversa en arrière, son corps
fut saisi de soubresauts. Il émit un soupir. Puis il bascula doucement vers
l’avant, à travers la silhouette qui s’évanouissait, jusqu’au sol.
Ce fut terminé en quelques secondes. Quand nous le rejoignîmes, le
fantôme s’était volatilisé. Joplin commençait déjà à bleuir.
Avec son pied, Lockwood referma le cercle de la chaîne autour du corps
de Bickerstaff afin d’enfermer la Source. Je me précipitai vers George. Il
était toujours affalé dans un coin, les yeux fermés. Il les ouvrit quand
j’approchai de lui.
– Et Joplin ? s’enquit-il.
– Mort. Bickerstaff l’a eu.
– Et le miroir ?
– Je crains de l’avoir brisé.
– Oh. Bon… (Il soupira.) C’est sans doute aussi bien comme ça.
– Oui, je pense.
J’avais les jambes en coton, alors je m’assis à côté de lui. À l’autre bout
de la salle, Lockwood, le visage gris de poussière, s’était appuyé contre le
mur. Aucun de nous n’avait assez d’énergie pour parler.
– Hé ! (La voix de Kipps retentit soudain dans le silence.) Quand vous
vous serez bien reposés, est-ce que quelqu’un peut venir me détacher, s’il
vous plaît ?
29
Le soleil s’était levé sur Kensal Green. Il n’était pas encore six heures,
mais déjà, on prenait plaisir à être dehors. Les arbres scintillaient, l’herbe
brillait ; sans doute qu’une armée d’abeilles et de papillons voletaient tout
autour de moi, mais je n’avais pas la force de m’y intéresser. De fait, les
seuls spécimens de vie sauvage que j’apercevais, c’était la douzaine
d’officiers du DERCOP qui avait élu domicile sur le site des excavations.
Assise sur les marches de la chapelle, je laissais la douceur de l’air jouer sur
ma peau.
Ils avaient apporté des fourgonnettes et se servaient du site comme
d’une salle de crise temporaire. Près d’un de ces véhicules, l’inspecteur
Barnes entretenait une conversation animée avec Lockwood. De mon
perchoir, je pouvais presque voir sa moustache se hérisser. Devant une autre
fourgonnette, un groupe d’hommes en blouse blanche soignait George, ainsi
que Kat Godwin, Bobby Vernon et Ned Shaw, plus ou moins alignés en
rang d’oignons. Quant à Quill Kipps, il avait déjà été rafistolé. Il était assis
quelques marches au-dessous de moi, et ensemble nous regardâmes une
procession d’officiers pénétrer dans la chapelle. Ils transportaient du fer, de
l’argent et toutes sortes de matériel de protection, afin de sécuriser les
catacombes.
Ici et là, sur le site, d’autres officiers en blouse blanche ramassaient des
bouts de tissu, parfois ensanglantés, et des armes abandonnées : reliques de
la bataille homérique qui avait eu lieu à cet endroit une heure ou deux plus
tôt.
Comme le raconta Lockwood (et après lui de nombreux journalistes), le
combat contre les sbires de Winkman avait été acharné. Pas moins de six
assaillants, armés de matraques ou de gourdins, avaient pris part à
l’affrontement. Lockwood et les trois agents de chez Fittes s’étaient battus
durement pour sauver leur peau. C’était gourdins contre épées, le nombre
contre l’adresse et la technique. La bataille avait fait rage sur les marches de
la chapelle, et au départ, la pure férocité des attaquants avait menacé de
prendre le dessus. Toutefois, les agents avaient fait parler leur science de
l’escrime. Et le courant s’était inversé. Au moment où l’aube se levait sur le
cimetière, les bandits avaient été repoussés vers le camp, au milieu des
tombes. D’après Lockwood, lui-même en avait sérieusement blessé trois ;
Shaw et Godwin, deux autres. Le sixième avait jeté son gourdin avant de
détaler. Finalement, cinq prisonniers s’étaient retrouvés couchés par terre
près des cabanes de chantier, impuissants, sous l’œil impitoyable de Kat
Godwin.
La victoire avait un coût, cependant. Tout le monde avait été blessé. Si
Lockwood et Godwin s’en tiraient avec quelques égratignures seulement,
Ned Shaw avait un bras cassé, et Bobby Vernon, qui avait reçu un coup
violent sur la tête, ne tenait pas debout. C’était Lockwood qui avait dû
forcer la porte de la cabane la plus proche, puis laissant à Shaw le soin de
trouver un téléphone pour appeler Barnes, il s’était précipité à l’intérieur de
la chapelle, où il avait découvert le puits du catafalque. Comme je m’y
attendais, il n’avait pas hésité une seule seconde avant de sauter dans
l’obscurité pour se lancer à notre recherche.
Sortir des catacombes avait été plus facile que d’y entrer. Nous avions
finalement découvert dans la poche de Joplin les clés qui ouvraient les
portes (et le cadenas de la chaîne de Kipps), et nous avions pu sortir,
lentement, par l’escalier. Nous avions atteint la surface juste au moment où
arrivait l’équipe du DERCOP.
L’inspecteur Barnes avait gravi les marches au trot pour nous accueillir.
Avant d’écouter Lockwood ou Kipps, qui rivalisaient pour attirer son
attention, il avait exigé qu’on lui remette le miroir ; c’était la seule chose
qui l’intéressait. Lockwood lui avait présenté les débris, d’un large geste. La
déception de l’inspecteur se lisait sur sa moustache en berne. Malgré cela, il
avait appelé immédiatement une équipe médicale pour s’occuper de nous,
avant d’organiser une vaste fouille des catacombes. Il voulait savoir ce que
Joplin avait pu y cacher d’autre.
Il y a une chose, cependant, que ses hommes ne trouvèrent pas. J’avais
pris soin de récupérer mon sac à dos, et le bocal à fantôme qu’il contenait.
On pouvait estimer que le crâne m’avait sauvée. Je déciderais de son sort
une fois rentrée à la maison.
Après une première discussion avec Barnes, Kipps s’était retrouvé sur
la touche. Cela faisait un moment maintenant qu’il était assis sur les
marches de la chapelle, couvert de poussière, le visage gris : ombre hagarde
de cet individu toujours fier.
Agissant par impulsion, je me raclai la gorge et dis :
– Je voulais te remercier. Pour ce que tu as fait, pour m’avoir soutenue,
en dessous. Et pour être parti à la recherche de George. Je suis surprise, à
vrai dire. Après t’avoir vu détaler devant les rats dans la maison de
Bickerstaff, je n’aurais jamais cru que tu avais assez de cran pour faire ça.
Kipps émit un rire sans joie ; j’attendais l’inévitable réplique cinglante.
Au lieu de cela, après une pause, il dit, très calmement :
– C’est facile pour toi de me juger maintenant. Tu ne sais pas ce qu’on
éprouve quand son Talent commence à disparaître. On sent encore les
fantômes, on sait qu’ils sont là, mais on ne les voit plus comme avant. On
ressent toute la terreur, sans pouvoir réagir. Et parfois, les nerfs prennent le
dessus.
Soudain, il se tut et se leva, son visage se durcit. Lockwood venait vers
nous dans l’herbe ensoleillée.
– Alors, on est tous en état d’arrestation ? lui demandai-je.
Barnes avait plusieurs raisons d’être furieux contre nous. Le fait que j’ai
brisé le miroir d’os en était une.
Lockwood sourit.
– Absolument pas. Pourquoi M. Barnes ne serait-il pas ravi ? Certes, on
a brisé le miroir. Certes, on a tué le principal suspect. Mais le danger qui
planait sur Londres n’existe plus, et c’est ainsi qu’il nous a vendu cette
affaire au départ. Il ne peut nier que nous avons réussi. Du moins, c’est ce
qu’il m’a dit. Et puis, il a récupéré le miroir, même s’il est en morceaux.
Ainsi que toutes les autres reliques que Joplin avait planquées là-dessous.
Par ailleurs, les malfrats que l’on a arrêtés pourront témoigner contre Julius
Winkman. Dans l’ensemble, il est content… à sa manière. Sans le montrer,
quoi. Et moi aussi je suis content. Et toi, Quill ?
– Tu as remis le machin à Barnes, alors ?
– Oui.
– Et il t’a attribué l’affaire.
– Oui.
– En exclusivité ?
– En fait, non. C’est nous qui avons fait tout le boulot d’enquête, mais
ton équipe et toi, vous étiez là pour nous aider au dernier acte, dit
Lockwood. Alors, j’ai suggéré qu’on partage à soixante-dix/trente. J’espère
que ça te convient.
Kipps ne répondit pas tout de suite. Il respira plusieurs fois à fond, par
le nez.
– C’est… acceptable, dit-il enfin.
– Tant mieux. (Les yeux de Lockwood pétillaient.) On en arrive
maintenant à la question de notre pari. Si je me souviens bien, celui qui ne
résolvait pas cette affaire devait faire paraître une annonce dans le Times
pour chanter les louanges des vainqueurs et faire de plates excuses. Tu seras
d’accord pour dire, étant donné qu’on a localisé le miroir, qu’on a
démasqué Joplin et que Barnes nous a officiellement déclarés vainqueurs,
que les perdants, c’est toi et ton équipe. Qu’en penses-tu ?
Kipps se mordit la lèvre, ses yeux fatigués regardèrent à droite et à
gauche, en quête d’une réponse. Finalement, arrachée de force comme un
perce-oreille que l’on extrait d’une fissure, presque inaudible, la réponse
sortit de sa bouche :
– D’accord.
– Parfait ! s’exclama joyeusement Lockwood. C’est tout ce que je
voulais entendre. Certes, je ne peux pas t’obliger à le faire, et franchement,
je n’en aurais même pas envie, après avoir combattu si durement aux côtés
de ton équipe aujourd’hui. En outre, je sais que tu as essayé d’aider George
et Lucy, et ça, je ne l’oublierai pas. Alors, ne t’inquiète pas. Le gage n’est
pas nécessaire.
– L’annonce dans le journal ?
– Laisse tomber, c’était une idée stupide.
Des émotions contradictoires traversèrent le visage de Kipps. Il semblait
sur le point de dire quelque chose, mais finalement, il se contenta d’un bref
hochement de tête. Il redressa les épaules et descendit les marches de la
chapelle d’un pas décidé pour rejoindre son équipe, dans un nuage de
poussière grise.
– C’est un joli geste, dis-je en regardant Kipps s’éloigner. Et je pense
que c’était la meilleure chose à faire. Toutefois…
Lockwood se gratta le nez.
– Oui, je ne suis pas sûr qu’il soit très reconnaissant. Bah, que peut-on y
faire ? Tiens, voilà George…
Ses blessures avaient été soignées, et exception faite de quelques bleus
et de ses yeux un peu gonflés, il paraissait en pleine forme, étonnamment.
Pourtant, il ne pouvait cacher son air honteux. Il approchait d’un pas
hésitant. C’était la première fois que nous nous retrouvions seuls tous les
trois ce matin.
– Si vous voulez me tuer, dit-il, ça ne vous ennuie pas de faire ça vite ?
Je tombe de fatigue.
– Nous aussi, répondit Lockwood. Remettons ça à plus tard.
– Je suis désolé d’avoir causé tous ces problèmes. Je n’aurais pas dû
partir comme ça.
– Exact, confirma Lockwood. (Il se racla la gorge.) Néanmoins, je
devrais sans doute m’excuser moi aussi.
– En ce qui me concerne, dis-je, je ne m’excuse pas. Du moins, pas
avant d’avoir fait une bonne sieste.
– J’ai été brutal avec toi, George, dit Lockwood. Je n’ai pas pris
suffisamment en compte tes excellentes contributions au travail d’équipe. Et
je sais que ton comportement récent était certainement affecté par ton
exposition au miroir et l’influence du fantôme de Bickerstaff. Tu n’étais pas
toi-même, j’en suis conscient.
Il attendit. George ne dit rien.
– Je t’offre une occasion de t’excuser encore un peu, dit Lockwood.
– Je crois qu’il est en train de s’endormir, glissai-je.
En effet, les paupières de George se fermaient. Je lui donnai un petit
coup de coude, il sursauta.
– Hé, juste une chose, lui dis-je. Il faut que je te demande un truc,
maintenant. Quand tu as regardé dans le miroir…
George hocha la tête, à moitié endormi.
– Je sais ce que tu vas me demander. La réponse est : rien. Je n’ai rien
vu.
Je fronçai les sourcils.
– Oui, d’accord, mais écoute-moi… J’ai failli me faire prendre, moi
aussi. Je me suis sentie attirée, après un simple coup d’œil. J’ai dû lutter
pour me libérer de cette emprise. Et toi, tu as carrément regardé à
l’intérieur. Tu as même raconté à Joplin que tu voyais…
– « Des jolies choses » ? Oh, j’ai inventé. J’ai dit à Joplin ce qu’il
voulait entendre. (Il nous fit un grand sourire.) Tout ça, c’était de la
comédie.
– Je ne comprends pas, dit Lockwood, perplexe. Si tu as regardé à
l’intérieur du miroir…
– Il l’a fait ! insistai-je. Je l’ai vu !
– Dans ce cas, comment as-tu survécu, alors que Wilberforce et
Neddles… et tous ceux qui ont regardé le miroir en face… sont morts de
peur ?
En guise de réponse, George ôta lentement ses lunettes, comme s’il
voulait les essuyer avec son pull, mais son doigt passa à travers la monture !
Il l’agita dans le vide. Il n’y avait pas de verres !
– Quand je me suis battu avec Joplin, expliqua-t-il, on a fait valdinguer
nos lunettes. Les miennes ont heurté une pierre ou je ne sais quoi, et les
deux verres sont tombés. Impossible de les retrouver sur le sol. Joplin ne
s’en est pas aperçu, et vous pouvez être sûrs que je n’allais pas le lui dire.
Alors, ce qu’il y avait dans ce miroir aurait pu danser la gigue au son d’une
cornemuse, je n’aurais rien vu. Ça m’a fait ni chaud ni froid.
– Tu veux dire que quand tu as regardé le miroir…
– Exactement. (Il rangea soigneusement ses lunettes sans verres dans sa
poche.) À cette distance, je suis miro comme une chaufferette.
30
LES SECRETS DES CATACOMBES
UN RÉSEAU DE TRAFIQUANTS DÉCOUVERT
L’HORRIBLE TRÉSOR DU FOU
EN PAGES INTÉRIEURES : A.J. LOCKWOOD NOUS DÉVOILE
TOUT
Depuis plusieurs années, le Times de Londres évoque
l’existence d’un sinistre trafic d’objets dangereux liés au
Problème. Les accusations et les rumeurs allaient bon train,
mais les preuves étaient rares… jusqu’à aujourd’hui.
Suite à la nouvelle, tombée hier, de plusieurs arrestations à
Kensal Green et Bloomsbury, nous sommes en mesure
d’affirmer que les agents de chez Lockwood & Co. ont
découvert et démantelé un réseau de voleurs qui opéraient au
cœur même de la ville. Dans un entretien exclusif, Anthony
Lockwood nous révèle comment son équipe intrépide, avec
l’aide de plusieurs agents de chez Fittes, a livré une bataille
rangée face à de dangereux criminels et mis au jour un trésor
d’objets volés dans des catacombes hantées.
Dans ce journal, M. Lockwood nous décrit les frayeurs
paranormales de son enquête épique, au rang desquelles
figurent l’effroyable rat-fantôme de Hampstead et la Terreur
du Cercueil de Fer. Il démêle également pour nous le tissu
d’indices qui ont conduit à la dénonciation et à la mort de
M. Albert Joplin, un archiviste bien connu, impliqué dans au
moins un meurtre depuis. « C’était un homme fasciné par le
passé, nous apprend M. Lockwood. Il a consacré trop de
temps à sonder les recoins obscurs de notre histoire. Pour
finir, ses obsessions l’ont corrompu et ont sapé sa santé
mentale. En cette époque troublée que nous vivons, c’est
peut-être une leçon pour nous tous. »
Retrouvez l’interview complète de Lockwood en pages 4
et 5.
Plan à découper et à conserver et photos de la « Maison des
rats » en pages 6 et 7.
Peut-on rendre les cimetières totalement sûrs ? Lire page 25.
Trois jours après le dernier acte survenu sous la chapelle, nous nous
rassemblâmes pour la pause de onze heures dans le bureau en sous-sol du
35 Portland Row. Nous étions d’humeur joyeuse, grâce à de bonnes nuits de
sommeil et à toute l’attention dont nous avions été l’objet. La grande fête
du cinquantenaire de l’Agence Fittes occupait encore une place de choix
dans les journaux, suivie de près par le récit de nos aventures. De plus, le
chèque du DERCOP, signé par l’inspecteur Barnes en personne, avait été
déposé sur notre compte en banque. Et c’était encore une matinée
ensoleillée.
Assis à son bureau, avec une énorme tasse de café près de lui,
Lockwood passait le courrier en revue. Un filet de fumée s’échappait
lentement de la tasse. Sa veste était suspendue à l’armure qui nous avait été
offerte par un client reconnaissant le mois dernier. Dans un coin de la pièce,
George avait descendu de l’étagère l’épais registre en cuir noir et, avec un
stylo en argent, il avait entrepris de relater l’affaire du Miroir Disparu. Il
avait réuni devant lui une impressionnante collection de coupures de presse
et un pot de colle blanche.
– On a plein d’articles élogieux à coller pour une fois, commenta-t-il.
C’est pas comme avec les Zombis de Wimbledon.
Je posai le Times et dis :
– Formidable interview, Lockwood. Mais je ne suis pas sûre que Kipps
sera d’être heureux d’être présenté comme « notre assistant ».
Lockwood prit un air meurtri.
– Je trouve au contraire que je le présente sous un aspect positif, compte
tenu des circonstances. C’est plutôt flatteur. J’aurais pu ne même pas citer
son nom.
– Il y a une chose dont tu ne parles pas une seule fois, en revanche, c’est
le miroir. Tu évoques Bickerstaff, mais uniquement parce que son fantôme
se trouvait dans le cercueil de fer. Pas un mot sur le miroir d’os, ni sur les
véritables motivations de Joplin.
– C’est Barnes qu’il faut remercier pour ça.
Lockwood prit un des biscuits au chocolat que George avait
confectionnés en vitesse ce matin. Il cuisinait beaucoup depuis quelques
jours, il nous préparait nos plats préférés, pour montrer combien il était
désolé. Il n’était pas obligé de faire ça, franchement, mais ni Lockwood ni
moi n’avions pris la peine de le lui dire pour l’instant.
– Barnes m’a formellement interdit de parler du miroir, reprit
Lockwood, et des drames qu’il aurait pu provoquer. Pour la presse,
obligation donc de se focaliser sur le réseau de trafiquants. Winkman et sa
clique. Joplin sera présenté comme un excentrique devenu fou. (Il mordit
dans son biscuit.) Ce qu’il était, je suppose.
– « Ses obsessions l’ont corrompu », dis-je en citant un passage de
l’interview. Comme elles ont corrompu Bickerstaff il y a très longtemps.
– Oui. Des gens qui deviennent trop curieux, dit Lockwood. C’est
fréquent… (Il se tourna vers George, occupé à coller quelque chose dans le
registre.) Bien sûr, dans cette affaire, il y avait un élément supplémentaire.
Ce miroir exerçait une forte attraction sur tous ceux qui s’y trouvaient
exposés. Idem pour le fantôme de Bickerstaff. Si on combine les deux, un
être faible et cupide comme Joplin, fasciné par toutes ces choses, pouvait
facilement sombrer dans la folie.
– La grande question est là, dis-je. Quelle est la vérité au sujet du
miroir ? Possédait-il les pouvoirs vantés par Bickerstaff ? Était-ce vraiment
une fenêtre ouverte sur ce qui se passe après la mort ? Sur un autre monde ?
Lockwood secoua la tête.
– C’est tout le paradoxe. On ne peut pas connaître la vérité sans
regarder à l’intérieur du miroir, et cela risque de nous tuer. (Il haussa les
épaules, fataliste.) On peut donc dire que, d’une manière ou d’une autre, il
te fait découvrir l’au-delà.
– Moi, je pense que c’était une fenêtre, déclara George.
Il avait levé les yeux de son travail. Si les hématomes restaient visibles
sur son visage, ses yeux avaient retrouvé leur étincelle. Et il portait une
nouvelle paire de lunettes.
– Pour moi, ajouta-t-il, la théorie de Bickerstaff tient debout, si bizarre
soit-elle. Les fantômes reviennent dans notre monde par le biais d’un point
faible. On appelle ça la Source. Alors, en rassemblant suffisamment de
Sources, on peut peut-être créer un trou suffisamment large pour regarder à
travers. C’est une idée fascinante qui… (Voyant que nous le regardions
fixement, il s’interrompit.)… qui ne m’intéresse pas, conclut-il. Quelqu’un
veut encore des biscuits ?
– De toute façon, la question ne se pose plus, dis-je, puisque j’ai brisé le
miroir. Il ne peut plus servir.
– Vraiment ? (George nous lança un regard noir.) Le DERCOP a
récupéré les morceaux. Ils vont peut-être essayer de le reconstituer. On
ignore ce qui se passe derrière les murs de Scotland Yard. Ou à Fittes
House, d’ailleurs. Vous avez vu tous ces livres dans la bibliothèque ? Ils
possédaient même l’opuscule de Mary Dulac, un ouvrage pourtant inconnu.
Cette pièce renferme peut-être d’immenses connaissances cachées.
– George…, dis-je.
– Oui, oui, j’ai compris. Je me tais. C’était juste histoire de parler. Je
sais bien que ce miroir était un objet effroyable.
– En parlant d’objet effroyable, dis-je, que va-t-on faire de celui-ci ?
Le bocal à fantôme était posé sur un coin de mon bureau, recouvert d’un
cosy tricoté. Cela faisait trois jours qu’il était là. Depuis les événements de
Kensal Green, le fantôme refusait obstinément de se manifester : pas de
voix, pas de visage, pas même la plus petite lueur plasmique. Le crâne
restait fixé au fond du bocal et il nous regardait avec ses orbites vides.
Aucun signe de l’esprit malfaisant. Malgré tout, pour des raisons d’intimité,
nous gardions le couvercle solidement fermé.
– Exact, dit Lockwood, nous devons prendre une décision à son sujet.
Tu disais qu’il t’avait aidée dans les catacombes ?
– Oui…
Je foudroyai du regard le bocal silencieux sous le cosy. Orange, à
rayures, il avait été tricoté par la maman de George qui en avait fait cadeau
à Lockwood. Il couvrait parfaitement le bocal.
– En fait, dis-je, le crâne a passé la moitié du temps à se réjouir de notre
mort prochaine. Néanmoins, à plusieurs reprises, il m’a semblé qu’il voulait
vaguement nous aider. Et au tout dernier moment, quand le miroir m’avait
sous son emprise et que je me sentais partir, il est intervenu pour m’arracher
à ce pouvoir. (Je fronçai les sourcils, perplexe.) J’ignore si c’était délibéré.
Si oui, je le dois sans doute à toutes mes menaces. Nous savons que c’est
une créature perverse. À Hampstead, il a failli nous faire tuer.
– Alors, qu’est-ce qu’on en fait ? demanda Lockwood.
– C’est un Type Trois, intervint George, en ayant presque l’air de
s’excuser. Je sais que je ne devrais pas dire ça, mais il est trop important
pour qu’on le détruise.
Lockwood se renversa contre le dossier de son fauteuil.
– À Lucy de décider. C’est elle la plus affectée par ce fantôme.
Toutefois, tu as raison, George : ce crâne reste précieux, et nous avions de
grands projets le concernant, nous voulions le présenter au monde entier.
Mais est-ce que ça vaut vraiment la peine de s’embêter et de prendre des
risques ?
Je soulevai le cosy et plongeai le regard à l’intérieur du bocal.
– En toute franchise, confessai-je, je n’ai aucune envie d’évoquer en
public mes liens avec ce fantôme. Que se passera-t-il ? Ce sera comme avec
le miroir de Bickerstaff, en pire. Tout le monde deviendra fou. Le DERCOP
me le confisquera pour effectuer des expériences sans fin, en espérant
découvrir des secrets. Ce sera un enfer. Je ne serai plus jamais tranquille.
Alors, si ça ne vous ennuie pas, est-ce qu’on pourrait garder le silence pour
le moment ?
– Évidemment, répondit Lockwood. Pas de problème.
– Pour ce qui est de le détruire, repris-je, je ne suis pas sûre que ce soit
bien. Dans les catacombes, j’ai entendu les voix des esprits prisonniers du
miroir. Ils n’étaient pas malfaisants, juste très tristes. Ils ne s’adressaient pas
à moi sur le même ton que le crâne. Ils voulaient communiquer. C’est pour
ça que j’ai cassé cet objet, c’était leur souhait. Ce que je veux dire, c’est que
j’apprends à mieux comprendre mon Talent, et je pense qu’il peut devenir
encore plus puissant. Et je n’ai jamais eu de lien aussi fort avec aucun autre
esprit. Alors, pour le meilleur ou pour le pire, même si ce crâne est un être
méchant, sournois et manipulateur, qui mélange la vérité et le mensonge
dans tout ce qu’il dit, je pense que nous devons le garder. Pour le moment.
Peut-être qu’il nous sera vraiment utile un jour ou l’autre.
Après mon petit discours, nous restâmes muets un instant. George prit
son stylo. Je remplis quelques paperasses. Lockwood contemplait la fenêtre,
perdu dans ses pensées.
– J’ai là une photo de l’entrepôt où Julius Winkman a organisé sa vente
aux enchères, dit George en brandissant une coupure de presse. Vous ne
m’aviez pas dit que le toit était aussi haut.
– Oui, confirmai-je. C’était encore plus effrayant que la barque de Flo
Bones. Au fait, à quelle heure vient-elle ce soir, Lockwood ?
– À six heures. Je continue à penser que c’est un peu dangereux de
l’inviter à dîner, mais on lui doit une fière chandelle. On ferait bien d’aller
acheter une tonne de réglisse. D’ailleurs, vous ai-je dit que j’avais
découvert comment les hommes de Winkman avaient suivi notre trace ?
Winkman avait un informateur au sein du DERCOP, figurez-vous. Quand
Lucy et moi, on s’est fait pincer dans sa boutique, la première fois, il s’est
renseigné pour savoir quels agents avaient été mis sur l’affaire. Conclusion,
après l’épisode de la vente aux enchères, il avait déjà une bonne idée de
notre identité. Il a envoyé des hommes pour nous surveiller et ils nous ont
suivis jusqu’au cimetière.
– Ce n’est pas très rassurant de se dire que Winkman connaît nos
identités, souligna George.
– Avec un peu de chance, il sera trop occupé pour se soucier de nous
avant un bon bout de temps.
– Il y a encore une chose, dis-je.
Cette question me titillait depuis plusieurs jours, mais c’était seulement
maintenant, dans le calme et la lumière du soleil mouchetée, qu’elle trouvait
l’occasion de s’exprimer.
– Quand on était dans la bibliothèque Fittes, et que nous avons vu
Penelope Fittes avec cet homme… Elle lui a remis quelque chose. Une
boîte. Je ne sais pas si l’un de vous l’a vue.
– Pas moi, dit Lockwood. J’avais la tête tournée vers le mur.
– Moi, j’étais tout tordu dans un espace incroyablement exigu sous la
table, dit George. Et je préfère ne pas vous décrire ce que je voyais.
– J’ignore ce que contenait cette boîte, ajoutai-je, mais il y avait un
symbole gravé dessus. George, tu te souviens de ces lunettes d’aviateur que
tu as fauchées à Fairfax, à Combe Carey Hall ?
– Non seulement je m’en souviens, dit George en farfouillant dans le
fouillis qui encombrait un coin de son bureau, mais je les ai là.
Il brandit les lunettes rondes, épaisses, entourées de caoutchouc et
munies de verres en cristal. Nous les avions examinées plusieurs fois au
cours de ces derniers mois, sans en apprendre davantage sur leur fonction.
– Regarde l’état de ton bureau ! dis-je sur un ton de réprimande. Tu
ressembles vraiment à Joplin… Oui, voilà… tu vois la petite harpe gravée
sur le verre ? Le même symbole figurait sur la boîte de Mlle Fittes.
Lockwood s’approcha pour l’examiner avec George.
– Étrange, dit-il. Ça ne ressemble pas au logo d’une société connue. Tu
penses qu’il pourrait s’agir d’un département interne de l’Agence Fittes,
George ?
– Non. Pas officiel, en tout cas. Mais maintenant que j’y repense, cette
entrevue dans la bibliothèque était un peu bizarre. De quoi parlaient
Mlle Fittes et ce type ? D’un groupe quelconque ? Je n’entendais pas très
bien… j’avais les genoux collés contre les oreilles.
Il ôta ses lunettes neuves pour les essuyer avec son pull, mais se ravisa
et, timidement, il les remit sur son nez.
– C’est bon, lui dis-je, tu as le droit d’essuyer tes lunettes. Je retire ce
que j’ai dit, tu ne ressembles pas vraiment à Joplin, en fait.
Lockwood, occupé à choisir un autre biscuit, hocha la tête.
– Même pas du tout, ajouta-t-il. Joplin était un sociopathe détraqué et
solitaire, habité par une passion morbide pour la mort, alors que toi… (Il
prit l’assiette.) Un biscuit, Luce ?
– Merci.
– Alors que moi… ? demanda George.
Lockwood sourit.
– Eh bien… Tu as au moins deux amis, non ? (Il tendit l’assiette.) Ce
qui me fait penser à une chose que je voulais dire.
George se tourna vers moi.
– Il va encore me passer un savon.
– Non, je crois qu’il va encore se vanter de son combat contre
Winkman. Ce fameux combat qu’on n’a pas vu.
– Oui, il va nous raconter qu’il a affronté quatre types à lui tout seul
maintenant.
– Non, non, dit Lockwood. Je m’en tiens à trois, mais l’un d’eux était
très costaud et velu. Bref, j’ai réfléchi à cette affaire. Depuis le début, tout
le monde était obsédé par les secrets du miroir. Joplin, Kipps, nous… on
s’est tous laissé prendre au piège. Y compris Barnes. Winkman est le seul
qui avait un peu de jugeote. Il se fichait pas mal du miroir. Il voulait juste le
vendre. Il avait compris que c’était le mystère qui l’entourait qui en faisait
sa valeur.
Il regarda la table, comme s’il rassemblait ses esprits, et ajouta :
– Pour résumer…
– Oui, s’il te plaît, dis-je.
J’adressai un clin d’œil à George et mordis dans mon biscuit.
– Pour résumer, donc, j’estime que les secrets sont synonymes d’ennuis.
Il y en a beaucoup trop et ils ne font qu’aggraver les problèmes, au lieu de
les arranger. Alors, j’ai pris une décision. Je veux vous montrer quelque
chose, à tous les deux.
Je cessai de mastiquer.
– Oh, mon Dieu, ne me dis pas que tu as des tatouages louches, toi
aussi ? s’exclama George. Je commence juste à me remettre de ceux de
Carver.
– Non, il ne s’agit pas de tatouages, dit Lockwood avec un sourire
empreint d’une certaine tristesse. Si vous n’avez rien à faire, je peux vous
montrer maintenant.
Il se leva et traversa la pièce en direction de la porte voûtée. George et
moi, muets tout à coup, nous levâmes à notre tour pour le suivre. Le regard
de George sonda le mien. Je m’aperçus que mes mains tremblaient.
Nous quittâmes le bureau et gravîmes l’escalier métallique en
colimaçon, au-dessus des paniers à linge sale et des vêtements en train de
sécher sur des cordes, et nous débouchâmes dans la cuisine où traînait
encore la vaisselle sale de la veille au soir. Puis nous sortîmes dans le
couloir où un tapis persan tout neuf s’étendait vers la porte. Nous passâmes
sous les masques et les attrape-fantômes accrochés aux murs et
recommençâmes à monter. Le portemanteau surchargé, le salon, la porte de
la bibliothèque ouverte… Mes sens remarquaient tout. Nous passâmes au
milieu du fouillis de cette maison que nous partagions : tous ces objets
ordinaires, familiers, pouvaient, dans quelques secondes changer totalement
de signification, de manière subtile et définitive, à cause de ce que nous
allions voir.
Le palier, percé d’une unique et étroite fenêtre, était plongé dans une
semi-pénombre. Les portes des chambres étaient fermées. Et comme
toujours, une des serviettes de toilette humides de George était étendue de
manière déplaisante sur un radiateur. Une fenêtre ouverte, quelque part,
laissait entrer le chant d’un oiseau, très beau, très sonore.
Lockwood s’arrêta devant la porte interdite. Il glissa ses mains dans ses
poches.
– Et voilà, dit-il. Il y a bien longtemps que je ne vous ai pas offert une
visite des lieux à tous les deux et… nous n’avons jamais fait le tour
complet, n’est-ce pas ? Alors, je me suis dit que vous aimeriez peut-être
savoir ce qu’il y a là.
Nous regardions d’un air hébété cette porte ordinaire avec sa trace
d’étiquette ôtée, semblable à ce qu’elle avait toujours été.
– Euh, oui…, dis-je. Mais seulement si tu…
Il hocha la tête.
– Tourne la poignée et entre.
– Il n’y a pas une serrure secrète ? s’étonna George. J’aurais parié qu’il
y avait une sorte de piège astucieux caché quelque part, peut-être une
guillotine qui s’abat dès que tu franchis le seuil. Non ? Je me suis fait tout
un cinéma ?
– J’en ai peur. Il n’y a rien du tout. J’avais une totale confiance en vous
deux.
Nous continuions à regarder la porte.
– Lockwood, dis-je soudain, ces histoires de secrets, c’est à double
tranchant. Peut-être qu’on est trop curieux. Et si ça te met mal à l’aise, tu
n’as aucune raison de tout dévoiler.
Le vieux sourire estampillé Lockwood réapparut et le palier sembla
s’illuminer.
– Ne t’inquiète pas. Il y a un moment déjà que je songe à le faire. Mais
l’occasion ne s’est jamais présentée. Quand le crâne a commencé à t’en
parler, j’ai compris que l’heure était venue. Puis-je avoir l’honneur ?
Dans bien des domaines, le crâne était un menteur et escroc, mais il lui
arrivait de dire la vérité. Il nous avait indiqué l’emplacement des documents
de Bickerstaff, en omettant toutefois d’évoquer la présence du fantôme. À
Kensal Green, il m’avait aidée à accéder aux catacombes, avant de hurler sa
joie lorsque j’avais failli mourir. Autrement dit, ses vérités étaient porteuses
de dangers. Et il avait dit la vérité au sujet de cette pièce.
Lorsque Lockwood ouvrit la porte, nous découvrîmes que le côté
intérieur était couvert de bandes de fer soigneusement clouées dans le bois.
Elles servaient à bloquer le rayonnement psychique qui jaillissait de cet
endroit.
Un épais rideau masquait la fenêtre située juste en face de la porte,
étouffant la lumière du jour et plongeant la pièce dans le noir. L’air sentait
le renfermé et une forte odeur de lavande.
Au début, nous eûmes du mal à discerner quoi que ce soit. Mais en
demeurant sur le seuil, George et moi finîmes par percevoir l’éclat des
amulettes en argent accrochées aux murs.
Nos yeux s’accoutumèrent à l’obscurité et nous contemplâmes ce qui se
trouvait entre ces quatre murs. Je sentis le plancher basculer sous mes pieds,
comme si nous nous retrouvions subitement en pleine mer. George se racla
la gorge. Je lui pris le bras et serrai.
Lockwood, légèrement en retrait, attendait.
Je fus la première à retrouver ma voix.
– Tes parents ?
– Presque, répondit Anthony Lockwood. Ma sœur.
Glossaire
*Indique un fantôme de Type Un
**Indique un fantôme de Type Deux
Agence d’enquêtes psychiques
Activité spécialisée dans la lutte contre les fantômes. Rien qu’à
Londres, il existe plus d’une douzaine d’agences de ce genre. Les deux plus
grandes (Fittes et Rotwell) emploient des centaines de personnes. La plus
petite (Lockwood & Co.) en compte seulement trois. La plupart des agences
sont dirigées par des adultes, mais toutes reposent sur des enfants possédant
un fort Talent psychique.
Amulette
Objet, souvent en fer ou en argent, utilisé pour repousser les fantômes.
Les plus petites peuvent être portées comme des bijoux, les plus grosses
sont suspendues autour et à l’intérieur des maisons, elles peuvent alors
servir de décorations.
Apparition
Forme prise par un fantôme durant une manifestation. Généralement,
les apparitions imitent la forme d’une personne morte, mais on peut voir
aussi des animaux et des objets. Parfois insolites. Ainsi, le Spectre dans la
récente affaire des Docks de Limehouse s’est manifesté sous l’apparence
d’un cobra royal vert fluorescent, alors que la tristement célèbre Horreur de
Bell Street avait pris l’aspect d’une poupée de chiffon. Qu’ils soient
puissants ou faibles, la plupart des fantômes ne changent pas ou ne peuvent
pas changer d’apparence. Les Changeurs sont l’exception qui confirme la
règle.
Argent
Moyen de protection important et efficace contre les fantômes. Porté
par les gens sous forme de bijoux en guise d’amulettes. Les agents s’en
servent pour enduire leurs rapières et comme élément crucial de leurs
scellés.
Aura
Nom donné au scintillement ou au rayonnement qui entoure un grand
nombre d’apparitions. La majeure partie des auras est faible et on les voit
mieux du coin de l’œil. Les auras plus puissantes, plus vives sont appelées
lumières spectrales. Quelques fantômes, comme les Spectres Noirs,
irradient une aura noire plus sombre que la nuit qui les entoure.
Bocal à fantôme
Récipient en verre-argent utilisé pour enfermer une Source active.
Bombe de sel
Petit récipient sphérique en plastique rempli de sel. Il se brise au
moment de l’impact et répand du sel dans toutes les directions. Utilisé par
les agents pour repousser les fantômes les plus faibles. Moins efficace
contre les entités plus fortes.
Brouillard Gris*
Fantôme de Type Un inefficace et plutôt ennuyeux. Les Brouillards
Gris n’ont pas le pouvoir de former des apparitions cohérentes et se
manifestent sous l’apparence de nappes de brouillard informes qui
étincellent à peine. Sans doute à cause du manque de densité de leur
ectoplasme, ils ne peuvent pas provoquer de contact spectral, même si une
personne les traverse. Ils se contentent de répandre une sensation de
froidure, des miasmes et une certaine gêne.
Brouillard spectral
Fine brume blanche et verdâtre qui apparaît parfois au cours d’une
manifestation. Sans doute constituée d’ectoplasme, elle est froide et
désagréable, mais n’est pas dangereuse au toucher.
Brume Bavarde*
Type Un faible et léger qui se distingue par ses gloussements
hystériques incessants, qui semblent toujours venir de derrière vous.
Caché*
Fantôme de Type Un qui demeure dans l’ombre, se déplace rarement
et n’approche jamais des vivants, mais il provoque de fortes sensations
d’angoisse et de peur rampante.
Catacombes
Souterrains servant de sépultures. Peu répandues à Londres. Les rares
catacombes qui existaient ont été totalement abandonnées depuis
l’apparition du Problème.
Catafalque
Mécanisme servant à faire descendre les cercueils dans les catacombes.
Changeur**
Fantôme de Type Deux aussi rare que dangereux. Suffisamment
puissant pour modifier son apparence au cours d’une manifestation.
Contact spectral
Effet provoqué par le contact physique avec une apparition et pouvoir
le plus mortel d’un fantôme agressif. Cela commence par une sensation de
froid intense, accablant, avant de se transformer en un engourdissement
glacé dans tout le corps. L’un après l’autre, les organes vitaux lâchent, le
corps bleuit et se met à enfler. Sans une rapide intervention médicale, le
contact spectral est généralement fatal.
Couvre-feu
Pour réagir face au Problème, le gouvernement britannique impose des
couvre-feux dans de nombreuses zones habitées. Durant le couvre-feu, qui
débute peu après le crépuscule et s’achève à l’aube, les habitants sont
incités à rester chez eux, à l’abri derrière leurs protections. Dans de
nombreuses villes, le début du couvre-feu est annoncé par une sirène
d’alarme.
DERCOP
Département de recherche et de contrôle psychiques. Organisation
gouvernementale chargée de lutter contre le Problème. Elle enquête sur la
nature des fantômes, cherche à détruire les plus dangereux et surveille les
activités des nombreuses agences concurrentes.
Eau vive
Il a été observé, depuis très longtemps, que les fantômes détestent
traverser de l’eau vive. Aujourd’hui, cette connaissance est souvent utilisée
contre eux. Dans le centre de Londres, un réseau de caniveaux protège le
quartier des commerces. À plus petite échelle, certains propriétaires de
maisons creusent devant leur porte des rigoles vers lesquelles ils détournent
les eaux de pluie.
Écorché**
Type de fantôme aussi rare que déplaisant qui se manifeste sous la
forme d’un cadavre ensanglanté sans peau, aux yeux globuleux et aux dents
sorties. Très peu apprécié des agents. De nombreux experts les considèrent
comme une variété de zombis.
Ectoplasme
Substance étrange et variable qui compose les fantômes. Sous forme
concentrée, l’ectoplasme est très nocif pour les vivants. Voir aussi Ichor.
Esprit Hurleur**
Fantôme de Type Deux redouté qui peut prendre, ou pas, la forme
d’une apparition. Les Esprits Hurleurs émettent de terrifiants cris
psychiques aigus qui suffisent parfois à paralyser de peur celui qui les
entend, et donc à provoquer une paralysie spectrale.
Familiers**
Une catégorie de fantômes aussi rares que déconcertants. Ils
apparaissent sous la forme d’une personne vivante, connue généralement de
celui ou celle qui les voit. Les Familiers sont peu agressifs, mais la peur et
le trouble qu’ils provoquent sont si violents que la plupart des spécialistes
les classent dans les esprits de Types Deux : à traiter avec la plus grande
prudence.
Fantasme**
Tout fantôme de Type Deux qui conserve une forme légère, fragile et
transparente. Un Fantasme peut être presque invisible, à l’exception d’un
léger contour et de quelques détails flous de son visage. En dépit de son
aspect chimérique, il n’est pas moins agressif que le Spectre à l’apparence
plus robuste, et d’autant plus dangereux qu’il est difficile à repérer.
Fantôme
Esprit d’une personne morte. Les fantômes ont toujours existé dans
l’histoire, mais, pour des raisons encore confuses, ils sont de plus en plus
nombreux aujourd’hui. Il en existe beaucoup de variétés, mais pour
simplifier, on peut les classer en trois groupes principaux (voir : Type Un,
Type Deux, Type Trois). Les fantômes rôdent toujours près d’une Source,
souvent l’endroit où ils sont morts. C’est après la tombée de la nuit qu’ils
sont le plus forts, particulièrement entre minuit et deux heures du matin. La
plupart n’ont pas conscience de la présence des humains ou s’en
désintéressent. Toutefois, quelques-uns se montrent physiquement hostiles.
Fer
Très ancienne et importante protection contre les fantômes de toutes
sortes. Les gens ordinaires protègent leurs maisons avec des décorations en
fer et en portent sur eux sous forme d’amulettes. Les agents, eux, sont
équipés de rapières et de chaînes en argent qui leur permettent à la fois
d’attaquer et de se défendre.
Feu Grégeois
Autre nom des fusées au magnésium. Les premières armes de ce type
auraient été utilisées contre des fantômes à l’époque byzantine ou dans la
Grèce antique, il y a des milliers d’années.
Frappeur de Pierre*
Fantôme de Type Un affreusement inintéressant qui ne fait presque
rien, à part tapoter.
Froidure
Brutale chute de température qui survient à proximité d’un fantôme. Un
des quatre indicateurs signalant l’imminence d’une manifestation. Les
autres étant le malaise, les miasmes et la peur rampante. La froidure peut
se produire dans une zone étendue ou se concentrer sur quelques « points
froids » précis.
Fureteur*
Terme londonien pour désigner un Rôdeur ou une Ombre qui se cache
dans les encadrements de porte, sous les voûtes ou dans les ruelles. Un
fantôme urbain et banal.
Fusée au magnésium
Boîte de métal munie d’un sceau en verre cassable et contenant du
magnésium, du fer, du sel, de la poudre à canon et un système de mise à
feu. Arme importante des agents contre les fantômes agressifs.
Garçon Brillant**
Variété de fantômes de Type Deux d’une beauté trompeuse qui se
manifeste sous l’apparence d’un jeune garçon (plus rarement d’une jeune
fille) et se déplace au centre d’une lumière spectrale froide et aveuglante.
Horde
Groupe de fantômes occupant une zone limitée.
Ichor
Ectoplasme sous sa forme la plus dense, la plus concentrée. Il brûle
toutes les matières et ne peut être enfermé que dans du verre-argent.
Jeune Fille Froide*
Forme féminine, grise et brumeuse, portant souvent une robe démodée,
lointaine et floue. Elle dégage de forts sentiments de mélancolie et de
malaise, mais s’approche rarement des vivants. Voir aussi Jeune Mariée
Flottante.
Jeune Mariée Flottante*
Fantôme féminin de Type Un. Une variété de Jeune Fille Froide. Les
Jeunes Mariées Flottantes n’ont généralement plus de tête, ou bien il leur
manque une autre partie de leur anatomie. Certaines sont à la recherche de
leur extrémité disparue, d’autres la tiennent dans leurs bras ou la
brandissent tristement. Ce nom leur vient des fantômes de deux jeunes
mariées de sang royal décapitées au château de Hampton Court.
Lampe antifantômes
Lampadaire de rue électrique qui diffuse des faisceaux de puissante
lumière blanche destinés à décourager les fantômes. La plupart de ces
lampes sont munies de volets fixés devant les lentilles, qui s’ouvrent et se
ferment à intervalles réguliers durant la nuit.
Lavande
La puissante odeur de cette plante a le pouvoir, pense-t-on, de repousser
les mauvais esprits. Par conséquent, beaucoup de personnes portent sur
elles des branches de lavande séchée ou en font brûler afin de provoquer
une fumée âcre. Parfois, des agents se munissent de flacons d’eau de
lavande pour lutter contre les Types Un.
Lueur spectrale
Trace d’énergie laissée à l’endroit exact où un décès a eu lieu. Plus la
mort est violente, plus la lueur est vive. Les plus puissantes peuvent durer
de longues années.
Lumière spectrale
Lumière irréelle et inquiétante qui émane de certaines apparitions.
Malaise
Sensation de léthargie et d’abattement souvent ressentie à l’approche
d’un fantôme. Dans les cas extrêmes, cela peut se transformer en
dangereuse paralysie spectrale.
Manifestation
Phénomène fantomatique. Peut entraîner toutes sortes de conséquences
surnaturelles : sons, odeurs, sensations étranges, déplacements d’objets,
chutes de température et brèves apparitions.
Manuel Fittes
Célèbre ouvrage destiné aux chasseurs de fantômes, écrit par Marissa
Fittes, fondatrice de la première agence psychique de Grande-Bretagne.
Miasmes
Atmosphère désagréable incluant souvent des goûts et des odeurs
déplaisants, ressentie avant une manifestation. S’accompagne
fréquemment de peur rampante, de malaise et de froidure.
Miroitant*
Le moins perceptible des Types Un. Les Miroitants se manifestent
uniquement sous la forme de taches de lumière spectrale flottant dans l’air.
On peut les toucher, et même les traverser, sans danger.
Ombre*
Fantôme de Type Un standard, sans doute la catégorie de Visiteurs la
plus répandue. Les Ombres peuvent apparaître sous forme presque solide, à
la manière des Spectres, ou rester plus diffuses comme les Fantasmes.
Toutefois, elles ne possèdent pas la dangereuse intelligence de l’un ou
l’autre. Les Ombres semblent ignorer la présence des vivants et sont le plus
souvent enfermées dans un schéma de comportement répétitif. Elles
projettent des sentiments de tristesse et de perte, mais expriment rarement
de la colère ou d’autres émotions fortes. Enfin, elles se manifestent presque
toujours sous une apparence humaine.
(L’)Ouïe
Une des trois grandes catégories de Talents psychiques. Les Sensibles
possédant ce don sont capables d’entendre les voix des morts, les échos
d’événements anciens et d’autres sons surnaturels liés aux apparitions.
Paralysie spectrale
Pouvoir dangereux des fantômes de Type Deux, sans doute une
extension du malaise. Les victimes se trouvent privées de toute volonté et
submergées par un terrible désespoir. Leurs muscles pèsent des tonnes, elles
ne peuvent plus penser ni agir librement. Dans la plupart des cas, elles
finissent paralysées, impuissantes, pendant que le fantôme avide se
rapproche…
Patrouille de nuit
Groupe d’enfants, travaillant la plupart du temps pour de grosses
sociétés ou des municipalités, qui surveillent les usines, les bureaux et les
lieux publics après la tombée de la nuit. S’ils n’ont pas le droit d’utiliser des
rapières, ces enfants possèdent de longs bâtons munis de bouts en fer,
destinés à repousser les apparitions.
Peur rampante
Sensation de peur inexpliquée, souvent éprouvée avant une
manifestation. S’accompagne fréquemment de froidure, de miasmes et de
malaise.
Pistolet à sel
Appareil permettant de pulvériser du sel sur une vaste surface. Arme
particulièrement utile contre les fantômes de Type Un. De plus en plus
utilisé par les grandes agences.
Plasma
Voir Ectoplasme.
Point de disparition
L’endroit exact où un fantôme se dématérialise après une manifestation.
Offre souvent un excellent indice pour localiser une Source.
Poltergeist**
Fantôme de Type Deux puissant et destructeur. Les Poltergeists
libèrent de redoutables décharges d’énergie capables de soulever et de
déplacer de lourds objets. Ils ne forment pas d’apparitions.
(Le) Problème
Épidémie d’apparitions de fantômes qui frappe actuellement la Grande-
Bretagne.
Protections contre les fantômes
Les trois principales protections, par ordre d’efficacité, sont : l’argent,
le fer et le sel. La lavande offre une certaine protection également, tout
comme la lumière éclatante et l’eau vive.
Puanteur Pâle*
Fantôme de Type Un qui répand des miasmes épouvantables, une
odeur nocive de décomposition. La meilleure arme consiste à faire brûler de
nombreux bâtonnets de lavande.
Rapière
Arme officielle de tous les enquêteurs psychiques. L’extrémité de ces
courtes épées en fer est parfois enduite d’argent.
Rôdeur*
Fantôme de Type Un qui semble attiré par les vivants, qu’il suit à
distance sans jamais s’en approcher. Les agents dotés d’une excellente Ouïe
sont capables de détecter le lent raclement de ses pieds osseux, ainsi que ses
soupirs et ses gémissements.
Sanatorium
Hôpital destiné aux patients souffrant de maladies chroniques.
Sans-Membres**
Une des trois catégories principales de fantômes de Type Deux. Ils
possèdent généralement une tête et un torse, mais n’ont pas de bras ni de
jambes identifiables. Une des apparitions les plus déplaisantes avec les
Zombis et les Écorchés. S’accompagnent souvent de puissantes sensations
de miasmes et de peur rampante.
Scellé
Objet, généralement en argent ou en fer, conçu pour entourer ou
recouvrir une Source, et empêcher un fantôme de s’échapper.
Sel
Défense utilisée communément contre les fantômes de Type Un.
Moins efficace que le fer et l’argent, le sel est aussi moins cher, et utilisé
dans de nombreuses armes de dissuasion domestiques.
Sensible
Nom donné à une personne née avec un Talent psychique hors du
commun. La plupart des Sensibles travaillent dans les agences ou la
patrouille de nuit ; certains rendent quelques services psychiques sans pour
autant affronter de Visiteurs.
Sirène d’alarme
Grosses cloches en fer utilisées pour indiquer le couvre-feu. Elles
sonnent également pour signaler les cas importants de manifestations
fantomatiques. Installées par le gouvernement dans un grand nombre de
petites villes et de villages, elles offrent une alternative plus économique
aux lampes antifantômes.
Solitaire**
Fantôme de Type Deux inhabituel que l’on rencontre dans des endroits
isolés et dangereux, en extérieur principalement. Visuellement, il a souvent
l’aspect d’un enfant maigre, vu de loin, de l’autre côté d’un ravin ou d’un
lac. Il ne s’approche jamais des vivants, mais dégage une forme extrême de
paralysie spectrale capable de submerger toute personne se trouvant à
proximité. Il n’est pas rare que les victimes de Solitaires se jettent du haut
d’une falaise ou dans des eaux profondes pour mettre fin à leurs
souffrances.
Source
Objet ou lieu à travers lequel un fantôme pénètre dans le monde des
vivants.
Spectre**
Fantôme de Type Deux le plus fréquent. Un Spectre forme toujours
une apparition claire et nette, qui peut presque paraître solide dans certains
cas. Il s’agit généralement d’un écho visuel précis du défunt au moment où
il était encore vivant ou mort depuis peu. Les Spectres sont moins nébuleux
que les Fantasmes et moins horribles que les Zombis, mais leurs
comportements sont tout aussi variés. La plupart ont une attitude neutre ou
inoffensive vis-à-vis des vivants. Souvent, ils reviennent pour dévoiler un
secret ou réparer un tort. Néanmoins, certains peuvent se montrer hostiles
ou avides de contact avec les humains. Ces fantômes doivent être évités à
tout prix.
Spectre Noir**
Effrayante variété de fantôme de Type Deux qui se manifeste sous la
forme d’une nappe d’obscurité mouvante. Parfois, l’apparition qui se
trouve au centre de cette obscurité apparaît faiblement. À d’autres
moments, le nuage noir est fluide et informe, réduit peut-être à la taille d’un
cœur qui bat, ou bien, au contraire, il se développe à toute vitesse pour
engloutir une pièce.
Talent
Capacité surnaturelle de voir, entendre ou détecter les fantômes. De
nombreux enfants, mais pas tous, naissent avec un certain Talent psychique.
Ce don a tendance à disparaître vers l’âge adulte, même s’il persiste chez
certaines personnes. Les enfants dotés d’un Talent supérieur à la moyenne
rejoignent les patrouilles de nuit. Ceux qui sont exceptionnellement doués
entrent dans des agences. Les trois principales catégories de Talents sont la
Vision, l’Ouïe et le Toucher.
Toucher
Capacité à détecter les échos psychiques émanant d’objets liés à une
mort ou à des fantômes. Ces échos se manifestent sous la forme d’images,
de sons et d’autres impressions sensorielles. Une des trois principales
variétés de Talent.
Type Un
La catégorie de fantômes la plus répandue et la moins dangereuse. Les
Types Un ont à peine conscience de leur environnement et se retrouvent
souvent enfermés dans un schéma de comportement répétitif. Parmi ceux
que l’on rencontre le plus fréquemment, citons les Ombres, les Brouillards
Gris, les Cachés et les Rôdeurs. Voir aussi : Jeune Fille Froide, Jeune
Mariée Flottante, Brume Bavarde, Fureteur, Frappeur de Pierre,
Miroitant, Puanteur Pâle.
Type Deux
La catégorie la plus dangereuse parmi les fantômes les plus courants.
Les Types Deux sont plus forts que les Types Un et possèdent une sorte
d’intelligence résiduelle. Ils ont conscience de la présence des humains et
beaucoup d’entre eux tentent de leur faire du mal. Les Types Deux les plus
répandus sont : les Spectres, les Fantasmes et les Zombis. Voir aussi :
Changeur, Poltergeist, Écorché, Esprit Hurleur, Familier, Garçon
Brillant, Sans-membres et Solitaire.
Type Trois
Variété de fantômes extrêmement rare, signalée pour la première fois
par Marissa Fittes et objet de nombreuses controverses depuis. Ils seraient
capables de communiquer pleinement avec les vivants.
Verre-argent
Verre spécial à l’épreuve des fantômes, utilisé pour enfermer les
Sources.
Vision
Don psychique permettant de voir des apparitions et d’autres
phénomènes fantomatiques comme les lumières spectrales. Une des trois
grandes variétés de Talents.
Visiteur
Voir Fantôme.
Zombi**
Dangereux fantôme de Type Deux. Les zombis ont la même force et le
même comportement que les Spectres, mais sont beaucoup plus horribles à
regarder. Leurs apparitions montrent le défunt ou la défunte sous sa forme
de cadavre : décharné et ratatiné, parfois en décomposition et grouillant de
vers. Les zombis apparaissent aussi sous forme de squelettes. Ils dégagent
une puissante paralysie spectrale. Voir aussi Écorché.
Zombi de Gibet**
Sous-catégorie de Zombis particulièrement malfaisants que l’on trouve
sur les lieux des exécutions. Le plus célèbre d’entre eux est Le Vieux Brise-
Cou qui tua trois agents à Tyburn Fields.
D’autres livres
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Rafael ÀBALOS, Poliedrum
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Nina BLAZON, Jade, fille de l’eau
Stephen COLE, Code Aztec
Fabrice COLIN, La Malédiction d’Old Haven
Fabrice COLIN, Le Maître des dragons
Fabrice COLIN, Bal de Givre à New York
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Neil GAIMAN, L’Étrange Vie de Nobody Owens
Neil GAIMAN, Odd et les géants de glace
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Jackson PEARCE, Sisters Red
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Rick RIORDAN, Percy Jackson, Le Sort du Titan
Rick RIORDAN, Percy Jackson, La Bataille du Labyrinthe
Rick RIORDAN, Percy Jackson, Le Dernier Olympien
Rick RIORDAN, Percy Jackson et les dieux grecs
Rick RIORDAN, Héros de l’Olympe, Le Héros perdu
Rick RIORDAN, Héros de l’Olympe, La Fils de Neptune
Rick RIORDAN, Héros de l’Olympe, La Marque d’Athéna
Rick RIORDAN, Héros de l’Olympe, La Maison d’Hadès
Rick RIORDAN, Héros de l’Olympe, Le Sang de l’Olympe
Rick RIORDAN, Kane Chronicles, La Pyramide rouge
Rick RIORDAN, Kane Chronicles, Le Trône de feu
Rick RIORDAN, Kane Chronicles, L’Ombre du serpent
Angie SAGE, Magyk, Livre Un
Angie SAGE, Magyk, Livre Deux : Le Grand Vol
Angie SAGE, Magyk, Livre Trois : La Reine maudite
Angie SAGE, Magyk, Livre Quatre : La Quête
Angie SAGE, Magyk, Livre Cinq : Le Sortilège
Angie SAGE, Magyk, Livre Six : La Ténèbre
Angie SAGE, Magyk Book
Ulrike SCHWEIKERT, Nosferas
Hilary WAGNER, Catacomb City
Hilary WAGNER, Catacomb City, La Rébellion
Du même auteur chez Albin Michel Wiz :
LA TRILOGIE DE BARTIMÉUS
L’Amulette de Samarcande
L’Œil du Golem
La Porte de Ptolémée
Bartiméus, L’Anneau de Salomon
Les Héros de la vallée
LOCKWOOD & CO.
L’Escalier Hurleur