A. Rimbaud, Cahiers de Douai (1870) ; parcours : Émancipations créatrices.
« Le Dormeur du val » « Vénus anadyomène »
C’est un trou de verdure où chante une rivière Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête
Accrochant follement aux herbes des haillons De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière, D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons. Avec des déficits assez mal ravaudés ;
5 Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue, Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu, Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue, Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut. La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
10 Sourirait un enfant malade, il fait un somme : Horrible étrangement ; on remarque surtout
Nature, berce-le chaudement : il a froid. Des singularités qu’il faut voir à la loupe…
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ; Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine – Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.
Octobre 1870
« Ma Bohème »
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
5 Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
10 Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
Texte complémentaire : F. Ponge, Le Parti pris des choses (1942).
« L'huître »
L'huître, de la grosseur d'un galet moyen, est d'une apparence plus rugueuse, d'une couleur
moins unie, brillamment blanchâtre. C'est un monde opiniâtrement clos. Pourtant on peut l'ouvrir : il
faut alors la tenir au creux d'un torchon, se servir d'un couteau ébréché et peu franc, s'y reprendre à
plusieurs fois. Les doigts curieux s'y coupent, s'y cassent les ongles : c'est un travail grossier. Les
5 coups qu'on lui porte marquent son enveloppe de ronds blancs, d'une sorte de halos.
À l'intérieur l'on trouve tout un monde, à boire et à manger : sous un firmament (à proprement
parler) de nacre, les cieux d'en dessus s'affaissent sur les cieux d'en dessous, pour ne plus former
qu'une mare, un sachet visqueux et verdâtre, qui flue et reflue à l'odeur et à la vue, frangé d'une
dentelle noirâtre sur les bords.
10 Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre, d'où l'on trouve aussitôt à s'orner.