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Revue générale de droit
LE NOUVEAU DROIT DE LA FAMILLE ET L’ADOPTION
Monique Ouellette
Volume 13, numéro 1, 1982 Résumé de l'article
Cet article contient deux parties. La première porte sur les principaux
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DOI : https://doi.org/10.7202/1059394ar certaines dispositions controversées et suggéré des éléments concrets de
solution. Les tribunaux ont, à l’occasion, indiqué le chemin d’une réforme
Aller au sommaire du numéro souhaitable.
La seconde partie envisage les dispositions de la Loi 89 pour y découvrir les
remèdes aux difficultés mentionnées plus haut. Cette démarche entraîne la
Éditeur(s) découverte de nouveaux problèmes qui passionneront sûrement les
commentateurs de l’avenir. En dépit de son importance toute relative, le projet
Éditions de l’Université d’Ottawa de Loi numéro 18, sur la procédure en matière d’adoption, retient l’attention.
C’est le droit de l’avenir qui se fait aujourd’hui.
ISSN
0035-3086 (imprimé)
2292-2512 (numérique)
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Citer cet article
Ouellette, M. (1982). LE NOUVEAU DROIT DE LA FAMILLE ET L’ADOPTION.
Revue générale de droit, 13(1), 109–140. https://doi.org/10.7202/1059394ar
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LE NOUVEAU DROIT DE LA FAMILLE ET L’ADOPTION
par M onique OUELLETTE*
RÉSUMÉ
Cet article contient deux parties. La première porte sur les principaux
problèmes engendrés par la loi d'adoption de 1969. La jurisprudence a
précisé certaines dispositions controversées et suggéré des éléments
concrets de solution. Les tribunaux ont, à l'occasion, indiqué le chemin
d'une réforme souhaitable.
La seconde partie envisage les dispositions de la Loi 89 pour y
découvrir les remèdes aux difficultés mentionnées plus haut. Cette
démarche entraîne la découverte de nouveaux problèmes qui passionneront
sûrement les commentateurs de Vavenir. En dépit de son importance toute
relative, le projet de Loi numéro 18, sur la procédure en matière
d'adoption, retient l'attention. C'est le droit de l'avenir qui se fait
aujourd' hui.
SOM M AIRE
Introduction
A. Évolution et principes directeurs
B. Présentation de la démarche
I.- Quelques problèmes issus de la loi actuelle
A. Difficultés relatives aux conditions et conséquences de l ’adoption
1. Les adoptants
a) le second conjoint
b) les empêchem ents au mariage
c) le couple non marié
d) la fam ille
* Professeur titulaire à la Faculté de droit de l ’Université de Montréal.
R. G. D. (1982) vol. 13, n° 1
110 REVUE GÉNÉRALE DE DROIT 13 (1982) 109
2. Les consentem ents
a) les parents
b) les enfants
c) l ’intérêt de l ’enfant
3. L ’abandon
4. Les adoptions privées et internationales
5. La confidentialité
B. La jurisprudence récente
1. L ’intérêt de l ’enfant
2. Le refus abusif et l ’abandon
II. ־La Loi 89: un remède?
A- Les solutions proposées
1. Les adoptants
a) le second conjoint
b) em pêchem ents au mariage
c) le couple «irrégulier»
d) la fam ille
2. Les consentem ents
a) les parents
b) l ’enfant
c) l ’intérêt de l ’enfant
3. La notion d ’abandon
4. Les adoptions privées et internationales
5. La confidentialité
B. La procédure et le projet de Loi n° 18
1. Le directeur de la protection de la jeunesse
2. Le tribunal et les parties
3. La demande en restitution
La déclaration d ’adoptabilité
La demande de placement
4. La demande d ’adoption et la sanction
Conclusion
INTRODUCTION
A. ÉV O L U T IO N ET PRINCIPES DIRECTEURS.
Les bouleversements juridiques subis par le droit de la famille au
Québec reflètent l’évolution d ’une société en ébullition depuis vingt ans. Au
patriarcat se substitue l’administration conjointe; la dictature du père est
remplacée par une autorité également partagée; l’enfant jouit de tous les
M. OUELLETTE LE NOUVEAU DROIT DE LA FAMILLE. 111
droits d ’une personne au sens juridique et civil du terme. Les institutions qui
gouvernent la famille se modernisent pour répondre aux aspirations des
membres qui la composent.
Une réforme du droit ne s’improvise pas... du moins en principe! Dès
1964, l’Office de Révision du Code civil commence ses travaux qui
aboutissent, en 1977, au projet de Code civil du Québec. Ce texte engendre
lui-même différents projets de lois, dont la Loi 89 portant réforme du droit
de la famille laquelle amène la famille québécoise à l’orée du XXIe siècle.
La publicité l’entourant s ’est orchestrée autour de deux thèmes: l’égalité des
conjoints en mariage et les droits de l’enfant. Qui ignore, en effet, que
depuis le 2 avril 1981, il n ’y a plus au Québec que «des enfants», tous égaux
devant la loi, jouissant tous des mêmes droits et de la même protection?
La Loi 89 prévoit deux sortes de filiations: par le sang et adoptive. Il ne
faut pas voir là l’existence de statuts différents. La loi indique simplement
qu’il y a des moyens distincts de créer des liens juridiques de filiation dont
les conséquences sont, en tout point, identiques.
L ’adoption a subi, en très peu d ’années, une évolution dramatique.
Conçue à l’origine comme une œuvre de bienfaisance destinée à venir en
aide aux enfants orphelins, illégitimes et abandonnés, elle est aujourd’hui un
moyen d ’établir une filiation qui répond au meilleur intérêt de l’enfant.
Alors que dans le passé l’enfant n ’est pas intégré à part entière à la famille
qui le reçoit il est, depuis la loi de 1969, à tous égards et à l’égard de tous un
enfant légitime. Si l’évolution des mentalités explique partiellement ces
changements, le principe de l’offre et de la demande n ’y est pas étranger.
Les adoptants, sollicités et encouragés qu’ils étaient, se sont transformés en
«consommateurs» trop nombreux1. L ’importance de l’enfant, son besoin de
protection, son droit à un développement normal dans un milieu sain
fondent le souci du législateur, souci qui se traduit dans les dispositions
relatives à l’adoption.
B. PR ÉSEN TA TIO N DE LA DÉM ARCHE.
Notre propos porte sur la filiation adoptive telle qu’elle apparaît dans la
Loi 89 aux articles 595 à 633 du Code civil du Québec. Ces articles, bien
que sanctionnés, ne sont pas entrés en vigueur le 2 avril 1981 parce qu’ils
représentent un schéma incomplet, inapplicable dans la pratique en
l’absence de dispositions législatives complémentaires. Ces dernières sont
1 Voir à cet effet un article de M me Huguetîe R o b e r g e , La Presse, vendredi 10 juillet
1981. L ’auteur y note, entre autres, que la période d ’attente pour adopter un enfant à
Montréal varie entre 2 et 6 ans.
112 REVUE GÉNÉRALE DE DROIT 13 (1982) 109
déposées en Chambre le 17 juin 1981 dans le projet de Loi 18 lequel suggère
les règles procédurales auxquelles sera soumise l’adoption2.
A partir de ces lois nouvelles nous voulons répondre à la question
suivante: la Loi 89 règle-t-elle certains problèmes aigus et controversés
soulevés par la loi de l’adoption de 1969 et la pratique? Nous exposerons,
dans un premier temps, quelques-uns de ces problèmes, pour voir dans une
deuxième partie les réponses suggérées par le législateur.
1.- QUELQUES PROBLÈMES ISSUS DE LA LOI ACTUELLE.
La loi de l ’adoption de 1969, reçoit, dans l’ensemble, un accueil
favorable3. Cette loi claire ... en apparence ... reconnaît explicitement
certains principes «nouveaux»: le respect de l’intérêt de l’enfant, l’élimina
tion des effets discriminatoires attachés au statut d ’enfant adopté, l’assou
plissement de certaines conditions nécessaires à la validité de l’adoption.
Les problèmes surgissent à l’usage, lorsque, confrontés aux faits, les
tribunaux doivent appliquer et interpréter des dispositions moins limpides
que prévu. Voyons d ’abord quelques-uns de ces problèmes et jetons ensuite
un regard sur certains arrêts déterminants en la matière.
A . D ifficultés r e l a t iv e s a u x c o n d it io n s et c o n sé q u e n c e s de
L ’ADOPTION.
Des difficultés apparaissent quant à la qualité des adoptants, aux
consentements, à la notion d ’abandon, aux adoptions privées et internatio
nales et à la confidentialité des dossiers.
1. Les adoptants.
L ’art. 3 de la Loi énumère les personnes qualifiées pour se porter
requérantes en adoption. Il s’agit généralement d ’un couple marié qui a
dix-huit ans de plus que l’adopté. Une personne seule peut adopter un enfant
à la condition qu’il soit du même sexe qu’elle sauf s ’il s ’agit de son propre
enfant. Le second conjoint d ’un parent peut adopter les enfants de ce dernier
si toutes les autres conditions sont respectées.
a) L e s e c o n d c o n jo in t .
L ’art. 38 de la Loi affirme que le jugement a pour effet d ’accorder à
l’enfant adopté, à tous égards et à l’égard de tous, le statut d ’enfant légitime
2 En date du 15 juillet 1981, la situation est toujours la même: les articles 595 à 633 du
C .c .Q ne sont pas en vigueur; le projet de Loi 18 dans une deuxièm e version légèrement
m odifiée a été redéposé en décembre 1982.
3 Loi sur l'adoption, L .R .Q ., c. A-7.
M. OUELLETTE LE NOUVEAU DROIT DE LA FAMILLE. 113
des adoptants. On devine là l’intention du législateur: l’adoption rompt tous
liens avec la famille d ’origine pour leur substituer des liens avec la famille
adoptive. Le jugement transforme le deuxième conjoint en parent légitime
des enfants du parent biologique. Le lien de filiation avec ce dernier est-il
rompu? A la lumière de l’art. 38 force est de répondre affirmativement.
D ’où une situation pour le moins illogique que l’on «contourne» en
admettant que le parent biologique soit requérant en adoption avec le second
conjoint. L ’illogisme se déplace alors vers la procédure: le parent biologique
a-t-il intérêt à demander une chose qu’il a déjà? Non, si l’on applique une
interprétation stricte de la notion d ’intérêt; oui, si l’intérêt suppose que l’on
demande une chose pour éviter de la perdre4.
b) L e s EM PÊCHEM ENTS AU M ARIAG E.
La spéculation gouverne la question des empêchements au mariage.
Certains points sont acquis: l’enfant adopté ne peut épouser ses parents
biologiques en ligne directe, à l’infini, et en ligne collatérale jusqu’au
troisième degré (art. 125, 126 C .c.). L ’enfant adopté additionne-t-il, avec le
jugement d ’adoption, des prohibitions à l’endroit de la famille adoptive?
Deux hypothèses s ’envisagent. La première touche le résultat visé par
l’art. 38: créer une filiation parfaite avec la famille adoptive. Dès lors les
ascendants et collatéraux adoptifs sont inclus dans les articles 124 et ss. du
Code civil. La seconde s’inspire des règles d ’interprétation des lois qui
veulent qu’un texte prohibitif s’interprète restrictivement. Ni le Code civil,
ni la loi d ’adoption ne prévoient d ’interdiction. L ’enfant adopté peut donc
épouser son frère ou sa sœur adoptifs. Les quelques cas vécus ont retenu,
semble-t-il, cette interprétation. La question reste sans réponse lorsqu’il
s’agit des parents.
c) L e c o u p l e n o n m a r ié .
Avant le 2 avril 1981, le statut matrimonial des requérants a une
importance certaine. Les concubins peuvent vouloir adopter leur enfant pour
le faire bénéficier du statut d ’enfant légitime. Si un seul parent peut être
requérant, il semble normal que les deux parents biologiques puissent l’être
également. Dans une affaire de 1978, le tribunal, favorisant une interpréta
tion stricte et littérale du paragraphe d) de l’art. 3, rejette la requête
présentée par les deux parents5. Le tribunal est d ’avis que l’article parle
d'une personne pouvant adopter son enfant; que l’article crée une exception
4 Certains juges ont adopté la pratique de préciser dans les conclusions de leur
jugem ent que le lien avec le parent biologique n ’est pas rompu même s’ils accordent
l'adoption au deuxièm e conjoint.
5 T. ... et U. ..., [1978] T.J. 2001.
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quant au sexe de l’adopté en faveur d ’une personne lorsqu’il s ’agit du lien
biologique. Tel que libellé, l’art. 3 n ’autorise pas une interprétation
suffisamment large pour inclure les deux concubins.
d) L a FAM ILLE.
L ’adoption privée, permise en 1969, est abrogée en 1979; aucun
compromis n ’est prévu. Pourtant, la Loi sur la protection de la jeunesse
reconnaît à l’enfant un «certain droit» d ’être maintenu dans son milieu
naturel6. Dans les faits, les enfants abandonnés sont souvent recueillis par
des membres de la famille immédiate. La pratique favorise, tout en
respectant les formalités prescrites par la loi, les adoptions «intra-
familiales». Chaque situation, aussi déchirante soit-elle, trouve son issue
dans la décision du juge qui partage les intérêts en conflit.
2. Les consentements.
L ’adoption n ’est accordée que si les consentements requis apparaissent
au dossier.
a) L es p a r e n t s .
La situation habituelle est celle de la mère célibataire qui signe la
formule d ’abandon et le consentement à l’adoption quelques jours après la
naissance de l’enfant; le père est généralement absent parce que disparu ou
désintéressé. S ’il est connu on tente tout de même d ’obtenir son adhésion.
Ce consentement permet le placement en vue de l’adoption. Deux
problèmes naissent de cette condition. Le premier concerne la rétractation:
elle est impossible, la loi ne prévoyant aucun délai de réflexion. Les seuls
remèdes applicables, avec un succès très relatif, sont la requête en
interruption de placement prévue à l’art. 17 de la Loi, et la contestation de la
requête en adoption. Dans les deux cas, la preuve exigée est lourde et repose
sur les épaules du parent biologique qui doit démontrer que le consentement
n ’a pas été donné librement. L ’évaluation de cette preuve tient généralement
compte de l’intérêt de l’enfant tel qu’énoncé à l’art. 2.
Le second problème touche au refus d ’un parent biologique de
consentir à l’adoption. Ce refus est opposé habituellement lorsque le
deuxième conjoint est requérant ou lorsque l’enfant a été placé, de fait,
auprès de parents nourriciers. L ’article 23 permet au juge de passer outre à
l’exigence de consentement lorsqu’il estime le refus abusif. Le problème
reste entier puisqu’il faut définir et interpréter le concept de refus abusif.
6 Loi sur la protection de la jeunesse, L .R .Q ., c. P-34, art. 4.
M. OUELLETTE LE NOUVEAU DROIT DE LA FAMILLE. 115
L ’étude jurisprudentielle envisagée au second chapitre permettra d ’apprécier
les difficultés suscitées par cet article.
b ) L e s E N F A N T S.
L ’enfant «adoptable» peut aussi être appelé à consentir. L ’art. 9 prévoit
que s’il est âgé de 10 ans et plus, dépendant des circonstances, son
consentement peut être sollicité. Ce droit à la consultation laisse néanmoins,
le tribunal entièrement libre de la conduite à suivre.
L ’enfant de 14 ans et plus doit nécessairement être consulté sauf s’il
ignore son adoption ou si son consentement peut être présumé. Le refus
émanant d ’un enfant de 14 ans ne présente aucun caractère engageant: le
juge conserve son pouvoir décisionnel. En théorie, le tribunal peut passer
outre et accorder quand même l’adoption; il peut surseoir à sa décision ou
rejeter la requête. Dans la pratique, il est rare que les juges ignorent un refus
clairement exprimé par un enfant de 14 ans.
C) L ’INTÉRÊT DE L ’EN FA N T.
L ’art. 2 est clair: toute adoption doit être accordée dans le meilleur
intérêt de l’enfant. Si ce principe fait l’unanimité, son application n ’en
demeure pas moins problématique. C ’est à travers la jurisprudence que l’on
décèle les embûches soulevées par cette condition qui «va de soi». Les
éléments constitutifs du «meilleur intérêt» sont nombreux, imprécis et
variables. L ’importance accordée à chacune des composantes est relative et
conditionnée par les faits auxquels est confronté le tribunal. L ’âge de
l ’adopté et des adoptants, la condition sociale et économique, la religion, le
sexe, le développement psychologique, les besoins physiques et moraux
sont des variables influençant la décision du juge. Ce dernier reste maître de
l’évaluation de chacun des éléments et surtout de l’importance qu’il accorde
à chacun.
3. Uabandon.
Un enfant est abandonné lorsque les personnes responsables n ’ont pas
assumé son entretien et son éducation pendant une période de six mois
(art. 6 et 7). Certains abandons sont clairs: l’enfant confié à la naissance, à
une société d’adoption constitue l’exemple par excellence. Ce n ’est pas cette
situation qui engendre habituellement des conflits.
L ’abandon suppose un élément matériel et un élément intentionnel. Le
premier est aisément vérifiable: une accumulation de gestes, ou d ’absence
de gestes, se prouve devant le tribunal et impose la conclusion que les
personnes n ’ont pas fourni à l’enfant les choses nécessaires à sa survivance.
116 REVUE GÉNÉRALE DE DROIT 13 (1982) 109
Ces choses essentielles à la vie sont matérielles, il est vrai, mais n ’excluent
pas les besoins psychologiques, pédagogiques et émotifs.
L ’élément intentionnel est source de controverses. En effet, le
désintéressement matériel peut être provoqué par des circonstances plus ou
moins indépendantes de la volonté de l’auteur. Les difficultés économiques,
la maladie physique ou mentale peuvent créer le besoin de se décharger
temporairement du fardeau de l’enfant que l’on confie à des tiers. Le
«temporaire» risquant de se prolonger, le comportement actualisé indique
l’abandon alors que la volonté n ’y correspond pas.
Un exemple illustre encore cette difficulté d ’interprétation: un parent
place l’enfant chez des tiers; il communique sporadiquement avec lui durant
l’année précédant la présentation de la requête. Ces communications
prennent la forme de lettre, téléphone, visites occasionnelles. L ’élément
matériel suppose qu’il y a abandon: ce ne sont pas quelques échanges brefs
et superficiels qui justifient d ’un intérêt, qui répondent aux besoins
nécessaires à la vie. Ces contacts alimenteront la preuve d ’intention à l’effet
que le parent ne voulait pas abandonner l’enfant; par conséquent cet enfant
n’est pas adoptable. Le refus à l’adoption opposé par le parent est-il alors
abusif? Est-il nécessaire d ’obtenir le consentement dans la mesure où le
comportement s ’interprète comme un abandon?
4. Les adoptions privées et internationales.
La loi de 1969 permet les adoptions dites privées. En fait, il s’agit du
placement d ’un enfant en vue de son adoption, placement fait par un
individu plutôt que par une société d ’adoption ou un organisme reconnu. La
personne gui place l’enfant doit faire une déclaration à cet effet au Ministre
du Bien-Etre social; le placement est «gratuit» sous peine de sanctions
pénales. Cette procédure permet à certains adoptants de courcircuiter les
attentes de plusieurs années qu’il leur faut supporter auprès des sociétés
d ’adoption. Ils échappent également aux pré-évaluations faites par ces
sociétés. Aux «avantages» que présentent cette démarche l’on peut opposer
les risques suivants: tous ne sont pas égaux devant l’application de la loi; les
enfants adoptables se faisant plus rares, ceux qui le sont peuvent faire l’objet
d ’un commerce immoral.
Des pressions d ’origines diverses amènent le législateur, en 1979, à
abolir les placements privés. Les articles 13 et 16 de la Loi prévoient que
seule une société d ’adoption peut placer un enfant en vue de son adoption.
Cette disposition supporte quelques exceptions; il ne sera pas nécessaire de
passer par une société lorsque: il y a un lien de filiation entre l’adopté et
l ’adoptant; le parent adoptif est le conjoint du père ou de la mère de l’adopté:
M. OUELLETTE LE NOUVEAU DROIT DE LA FAMILLE. 117
le placement est fait par un organisme reconnu dans le cadre des adoptions
internationales.
Ces amendements supposent la double évaluation du foyer requérant.
La première est faite lors de la demande. La société «évalue» le couple selon
des critères fixés par elle, critères qui n ’apparaissent pas dans la loi et dont
la sagesse, on le présume, ne saurait être mise en doute. Les décisions de la
société sont sans appel. La seconde prend la forme d ’un rapport soumis au
juge avec la requête en adoption. C ’est une pièce essentielle au dossier dont
les parties n ’ont généralement pas connaissance et qui leur est difficile de
contester. Le contre-interrogatoire, non plus que la preuve contradictoire, ne
sont prévus. Certains y voient là une exception menaçant la règle «audi
alteram partem»; les juges font preuve heureusement, d ’une sagesse
exemplaire.
Les adoptions internationales se pratiquaient sur une échelle plus ou
moins grande depuis plusieurs années déjà. L ’intervention du législateur
québécois est justifiée par la situation politique de certains pays qui
deviennent un réservoir important d ’enfants adoptables. On se souviendra
des «arrivages», entourés de publicité, d ’avions nolisés qui transportaient
des enfants vers leur nouvelle famille. L ’on devine les «irrégularités» que
peuvent entraîner ces activités. La loi de 1979 remet au Ministre des
Affaires sociales le contrôle des adoptions internationales. Le Ministre peut
conclure des ententes à cet effet avec les gouvernements étrangers et confier
l’administration de ces adoptions à des organismes qui s’occupent
principalement de la défense des droits de l’enfant. Seuls ces organismes
deviennent, par le fait même, autorisés à faire des placements en vue de
l’adoption d ’enfants étrangers.
Des moyens existent pour contourner les dispositions décrites plus
haut. À cet égard, la loi prévoit des sanctions sous forme d ’amendes et
même de peines d ’emprisonnement pour quiconque y contrevient (art. 43).
Il n ’y a pas de jurisprudence sur cette question!
5. La confidentialité.
La loi de 1969 consacre le principe de la confidentialité absolue des
dossiers d ’adoption. Les articles 26, 30 et 42 énoncent que la requête est
instruite à huis-clos dans tous les cas, qu’en aucun cas les adoptants et les
parents biologiques ne doivent être confrontés et que les dossiers sont
confidentiels. Celui qui viole le secret est passible d ’une amende.
L ’article 31 prévoit une exception et de là jaillit le problème. Le
tribunal qui a reçu la requête en adoption peut lever le secret et autoriser la
consultation d ’un dossier du tribunal, ou des archives d ’une agence, à la
118 REVUE GÉNÉRALE DE DROIT 13 (1982) 109
condition de faire la preuve que «l’indiscrétion» correspond à un intérêt
compatible avec le plus grand bien de l’adopté. Les exemples illustrant cet
article sont puisés dans le domaine médical et successoral. Ainsi, une
personne souffrant d ’un trouble génétique a intérêt, pour elle-même et/ou
ses descendants, à connaître ses antécédents. Un testament contenant une
clause à l’avantage d ’un enfant abandonné plusieurs années auparavant
justifie une recherche discrète dans les dossiers d ’adoption.
Ces deux cas font l’unanimité. Le débat s ’engage lorsque le besoin de
l’adopté est psychologique et se traduit par la volonté, presque l’obsession,
de retrouver ses racines. Certains voient là un caprice dangereux qui risque
de perturber la famille adoptive et les parents biologiques sans parler des
conséquences émotives sérieuses qui peuvent en découler. D ’autres
soutiennent que l’équilibre psychologique de l’adopté, généralement
requérant, est aussi, sinon plus important que l’équilibre physique et les
raisons médicales ou successorales. L ’intérêt de l’adopté ne saurait, sans
une certaine inconsistance, interdire la recherche dans un cas et le permettre
dans l’autre.
Q u’en est-il à l’heure actuelle? La jurisprudence rapportée est rare, peu
explicite, et dénote une attitude prudente7. Dans la pratique, dépendant des
districts judiciaires, la situation est variable. Plusieurs demandes de
recherches d ’antécédents sont pendantes auprès de centres de services
sociaux; ces derniers obtiennent la permission du tribunal pour consulter les
dossiers, faisant valoir le meilleur intérêt de l’adopté. L ’identité des
personnes retrouvée, des démarches sont entreprises pour retracer le ou les
parents biologiques à qui l’on offre de rencontrer l’enfant abandonné
dix-huit, vingt ou trente ans plus tôt. Le consentement des adoptants est
requis. Leur refus constitue, en théorie, un empêchement infranchissable et
bloque toute possibilité de rencontre. Le juge, ayant un rôle innovateur et un
grand pouvoir discrétionnaire, peut lever le secret en dépit de l’opposition
des adoptants. Des scènes déchirantes ne manquent pas de se dérouler
auxquelles s’ajoutent les angoisses et les remords dont sont victimes chacun
des protagonistes.
B. L a JUR ISPRUDENCE RÉCENTE.
L ’accès à l’information fournie par la jurisprudence est récent. La
confidentialité entourant l’adoption restreignait les publications. Les
difficultés techniques ayant été maîtrisées, on découvre peu à peu la réaction
7 Voir entre autres: V. et W. c. C .S.S ., C .S . Gaspé, J.E. n° 79-740; G. c. Min. de la
Justice du Qué., C .S . Montréal, J.E. n° 78-813; A. et B., T.J. Montréal, J.E. n° 79-994.
Cette liste n ’est pas exhaustive.
M. OUELLETTE LE NOUVEAU DROIT DE LA FAMILLE. 119
des tribunaux face à certaines questions controversées. Nous en retiendrons
deux: la notion d ’intérêt de l’enfant; le refus abusif et l’abandon.
1. L'intérêt de Venfant.
L ’article 2 de la Loi sur Fadoption énonce le principe à l’effet que
«l’adoption ne peut intervenir qu’aux conditions prévues par la présente loi;
elle ne peut être prononcée que dans l’intérêt de l’enfant». Les tribunaux ont
appliqué et interprété cet article qui cache certaines contradictions. La
tendance a d ’abord été de rechercher l’intérêt de l’enfant en faisant
abstraction des autres conditions exigées par la loi. Des rectifications ont été
apportées et c ’est l’interprétation donnée par la Cour d ’appel, dans l’affaire
Brisebois, qui est maintenant suivie8:
« ... un premier commentaire s ’im pose quant à la portée de la deuxièm e phrase de
l ’article 2. La règle est posée à la première phrase; la deuxièm e constitue une
exception d ’une nature restrictive à cette règle: même si la demande d ’adoption
satisfait à toutes les conditions prévues à la loi, telle demande ne peut être
accordée si elle est incompatible avec l ’intérêt de l ’enfant. Mais cette deuxièm e
phrase n ’autorise pas le tribunal à passer outre, ni directement ni indirectement à
aucune des conditions posées par la loi quels que soient les avantages que
l ’adoption proposée pourrait comporter pour l ’enfant9.»
Ce point acquis, la tâche des tribunaux consiste à identifier, dans
chaque cas d ’espèce, le meilleur intérêt de l ’enfant. Cette notion contient
plusieurs éléments dont l’importance varie selon les circonstances. Dans
l’affaire Hélène ... c. Centre T. 10 le juge consulte la Déclaration des droits
de l’enfant, adoptée par l’Organisation des Nations unies le 20 novembre
1959. L ’intérêt de l’enfant se traduit alors par le droit de se «développer de
façon saine, normale sur le plan physique, spirituel et social dans des
conditions de liberté et de dignité». L ’enfant a besoin d ’amour et de
compréhension; il doit évoluer dans une atmosphère d ’affection et de
sécurité morale et matérielle.
Ailleurs, l’intérêt de l’enfant est défini comme étant son «bien-vivre»,
son bien-être général11 auquel s ’ajoute le facteur d ’adaptation de l’enfant à
son milieu adoptif12. L ’intérêt de l’enfant loge où sont établis ses «racines»
8 Cour d ’appel du Québec — n° 09-000171-777.
9 Cité dans un jugem ent non rapporté rendu dans le district de Saint-François par M. le
juge Claude C r ê te , le 23 mars 1981, n° 450-43-000039-80. L ’affaire Ste-Marie c. C.B .E .S.,
[1973] C .S . 111; [1974] C .A . 372 était dans le même sens. On verra plus récemment M. et
Mme L., [1979] T.J. 2005, qui réaffirme le principe.
10 [1976] C .B .E .S . 2001.
11 R e M u n r o , (1973) 11 R .F .L . 21, 33.
12 F. c. Social Service Centre, [1975] C .B .E .S . 3 8 9 \ Monsieur et Madame X, [1975]
C .B .E .S . 385.
120 REVUE GÉNÉRALE DE DROIT 13 (1982) 109
affectives et, comme dans plusieurs décisions par la suite, l’on cite les
remarques du professeur Jean Pineau à l’effet que:
«Les enfants s ’attachent aux personnes qui les entourent de leur affection et de
leurs soins, et non point aux parents par le sang qui, face aux difficultés de la vie,
choisissent de les laisser à la charge de la société. La thèse du maternage consiste
à soutenir que la véritable mère est non celle qui a mis au monde l’enfant, mais
celle qui l ’a entouré de ses soins dans les premiers mois de sa vie; le maternage
est cet environnem ent maternel nécessaire à l ’épanouissem ent psychique et
physique de l ’enfant. On a montré que l ’absence d'une personne à laquelle
l ’enfant s ’est attaché, occasionne des troubles graves qui peuvent aussi résulter
de l ’instabilité à laquelle peut être exposé l ’enfant et du changement de son
entourage13. »
La stabilité et le maintien du lien biologique, quand les parents sont sans
reproche, sont également retenus par nos tribunaux14.
Cette question est reprise dans l'affaire A et B et Y et Z 15 où le juge
Claude Crête affirme:
«Cet enfant a donc droit à une vie stable, paisible, sécuritaire et à l ’abri de tous
les tiraillem ents.»
Citant la Cour d ’appel, le juge accepte la définition qui y est donnée de
l’intérêt de l’enfant:
«La Cour d ’appel dans la cause Boily c. Vallée16 a défini l ’intérêt de l ’enfant en
fonction de ses besoins psychologiques, d ’affection, de continuité et de
stabilité.»
Si le lien biologique ne doit pas être rompu pour des raisons de
«commodités» — le second conjoint qui désire adopter les enfants de l’autre
— en aucun cas ce lien est-il synonyme d ’intérêt de l’enfant. A titre
d ’exemple, citons l’affaire: Adoption — 2 où une mère, invoquant ce lien de
façon presqu’exclusive, s ’oppose à l’adoption. Le juge déclare:
«Il est à noter que la preuve offerte par l ’opposante tant dans son témoignage que
dans sa contestation écrite est silencieuse en regard de l ’intérêt de l’enfant. Ce
13 P in e a u , Jean, La Famille, Montréal, P .U .M ., 1972, 151. Les juges consultent
égalem ent l ’œuvre de Me Claude B o is c l a ir , Les droits et les besoins de l ’enfant en matière
de garde: réalité ou a pp a re n c e ? , Sherbrooke, Publication de la Revue de Droit, 1978.
14 M. et M m e A. c . M . et Mm e D ., [1976] C .B .E .S . 2013; G. c . H . , [1976] C .A . 757;
C .B .E .S . Montréal, 15 juin 1976, n° 500-43-001305-75; C .S. Montréal 22 mars 1977, n°
05-500; C .A . M ontréal, 26 octobre 1977, n° 09-000171-777. Cette dernière affaire est
Brisebois c. C .B .E .S ., citée antérieurement par le juge Crête, note 8.
15 [1979] T.J. 2011.
16 [1966] B .R . 1001. Notons les références fréquentes aux deux affaires suivantes qui
sont devenues des «classiques»: Du gal c. Lefebvre, [1934] R .C .S. 501 ; Stevenson c. Florant,
[1925] R .C .S . 532. Ces arrêts ont déjà été étudiés par la doctrine québécoise.
M. OUELLETTE LE NOUVEAU DROIT DE LA FAMILLE. 121
n ’est qu’à la toute fin du contre-interrogatoire que l ’opposante a déclaré avoir
pensé aux difficultés d ’adaptation de l'enfant ( ...,) . De l ’avis du Tribunal, ce
traumatisme sera inévitable, inutile et contraire au bien-être de l ’enfant et partant
contre son intérêt17.»
Dans une affaire plus récente où la preuve accablante démontre un abandon,
l’opposition des parents à l’adoption est rejetée; il semble évident au tribunal
que «seul le lien biologique des parents est la base de leur revendication» et
ce lien n ’est pas l’élément constitutif premier de l’intérêt de l’enfant18.
En somme, l’intérêt de l’enfant se situe là où l’on répond à ses besoins
physiques, psychologiques, affectifs. Sont parents ceux qui le méritent par
leur présence constante et leur dévouement inlassable. Les autres conditions
requises pour l’adoption étant remplies, ceux-ci seront favorisés.
2. Le refus abusif et Vabandon.
La loi de l ’adoption exige le consentement du ou des parents; est
également adoptable, l’enfant dont les parents n ’ont pas assumé le soin,
l’entretien et l’éducation pendant six mois avant le placement. L ’article 23
de la Loi permet au tribunal de passer outre au consentement si la personne
de qui il est requis le refuse abusivement; le refus abusif intervient
généralement suite à l’abandon. Le tribunal interprète ces deux termes alors
qu’il est confronté au scénario classique, toujours le même à quelques
détails près: pour une raison donnée des parents délaissent physiquement et
moralement leur enfant qui est placé dans une famille d’accueil. Après
quelques années, les personnes qui ont recueilli l’enfant présentent une
requête en adoption; les significations d ’avis, prévues aux articles 21 et 22
de la Loi, sont faites et les parents biologiques réagissent soit en refusant
leur consentement, soit en faisant une requête en interruption de placement
prévue à l’art. 17. Les deux questions se posent alors: l’enfant a-t-il été
abandonné au sens de la loi, est-il adoptable? Le refus est-il abusif?
Dans l’affaire Ste-Marie c. C .B .E .S.19 le juge Vallerand tente de
qualifier le refus d ’un parent biologique face à la requête du second
conjoint. Il souligne d ’abord le caractère exceptionnel de l’art. 23 pour citer
ensuite le dictionnaire Larousse qui définit ainsi le terme «abusif»: contraire
aux règles, aux lois, à la justice, excessif. Le juge ajoute:
«On peut concevoir par exem ple le cas de celui qui, absent et désintéressé depuis
plusieurs années, viendrait à brûle-pourpoint à rencontre de celui qui a gardé son
enfant com m e le sien, revendiquer des liens paternels dont il n ’a manifestement
cure.»
17 [19801 T.J. 2003.
18 II s ’agit du jugem ent n° 450-43-000039-80, supra, note 9.
19 [1973] C .S . 111.
122 REVUE GÉNÉRALE DE DROIT 13 (1982) 109
Or, ce n ’est pas le cas d ’un parent qui, lors d ’une instance en divorce, n ’a
pas obtenu la garde matérielle d ’un enfant. Cette interprétation est d ’ailleurs
confirmée par la Cour d ’appel dans la même affaire:
« ... l ’intérêt de l ’enfant importe beaucoup mais ce n’est pas la seule
considération. En effet, l ’adoption ne peut être prononcée que si toutes les
dispositions de la loi ont été respectées. Or la puissance paternelle est un concept
qui subsiste toujours et qui est respecté dans la loi de l ’adoption. Le législateur a
donné à la C .B .E .S . le pouvoir de passer outre au refus du père légitime
seulem ent s ’il est abusif20.»
Dans l’affaire Brisebois21, le juge Jean-Paul Lavallée, citant lui-même
le juge Yves Prévost, précise ce qui serait un refus abusif:
a) un refus qui ne serait pas fondé en droit;
b) un refus qui, tout en étant fondé en droit strict,ne serait aucunement motivé;
c) un refus qui reposerait sur des motifs futiles;
d) un refus qui reposerait sur des motifs erronnés;
e) un refus qui ne tiendrait pas compte de l ’intérêt véritable de l ’enfant.
Pour le juge Lavallée, tout refus qui irait à l’encontre de l’intérêt de l’enfant
serait abusif. Cette affirmation a été jugée un peu trop sévère par la Cour
d ’appel qui renverse, sur évocation, la C.B .E.S.
Une décision récente laisse entendre que le contact matériel sporadique
d ’un parent avec l ’enfant n ’est pas suffisant pour remplir l’obligation de soin
et d ’entretien exigée par la loi. Un lien psychologique, de première
importance, est requis. Ainsi, une mère qui confie son enfant à des tiers
quelques mois après la naissance, le visite à l’occasion, verra son opposition
à l’adoption rejetée22. Le juge pose le problème en ces termes:
«Ces quelques rares visites et/ou sorties de l ’enfant, depuis sa naissance (23 mars
1973) jusqu’au m ois de janvier 1979 sont-elles suffisantes pour démontrer au
Tribunal que la mère a voulu participer d ’une manière ou d ’une autre à
l ’éducation, au soin ou à l ’entretien de son enfant? Les huit ou dix visites faites
précipitamment dans l ’attente de l ’audition de la requête d ’adoption et même les
téléphones quotidiens démontrent-ils un rôle maternel auprès de son enfant? Le
Tribunal lui reconnaît certes son autorité parentale, mais l ’a-t-elle exercée de
façon active en maintenant des liens psychologiques étroits avec son enfant?»
À ces questions le Tribunal répond:
«Or, dans la présente cause, la mère n’a conservé, pour ainsi dire, que son lien
biologique, ayant écarté de toute manière son lien psychologique avec son
en fan t...»
20 [1974] C .A . 372.
21 Supra, note 8 .
22 A et B ci Y et Z, [1979] T.J. 2011, M. le juge Claude Crête.
M. OUELLETTE LE NOUVEAU DROIT DE LA FAMILLE. 123
Le juge ajoute:
«Le Tribunal n ’a pas à se prononcer sur les motifs de la conduite de la mère
vis-à-vis son enfant, il n’a qu’à juger sur les faits existants. Il lui semble
cependant que la mère a fait un choix, c ’est-à-dire abandonner son enfant, le
visiter à quelques rares occasions pour pouvoir mener la vie qu’elle a faite».
Les faibles marques d ’intérêt de la mère pendant une période de six ans
n ’ont pas été suffisantes «pour maintenir un lien psychologique actif entre la
mère et son enfant». Ayant pesé la conduite passée de la mère et la preuve
présentée, le juge se montre pessimiste quant à l’avenir. Aussi conclut-il:
«Compte tenu égalem ent de l ’âge de l ’enfant et de ses besoins, de la santé de la
mère et de ses m oyens, la reprise de l ’enfant avec elle est aléatoire, hypothétique,
conditionnelle et de l ’avis du tribunal presque invraisemblable et improbable».
Dans un jugement rendu en 1980, le juge Claude Crête reprend
sensiblement les mêmes arguments23. Un enfant qui n ’a vécu avec sa mère
que les six premiers mois de sa vie, sur une période d ’environ 5 !/2 ans, a été
abandonnée par celle-ci en dépit des quelques visites et sorties qui ont été
échangées. Insistant sur le lien psychologique entre la mère et l’enfant, le
juge le précise en termes de «communication avec l’enfant» d ’une
«certaines relation maternelle, d ’amour, d ’affection ou même d ’amitié».
Ces éléments, absents de la preuve, le juge est fondé de rejeter l’opposition
à l’adoption présentée par la mère.
Le fardeau de la preuve repose sur les parents biologiques qui ont
abandonné leurs enfants. Alors que l’on présumait cette démarche, le juge
l’expose clairement dans une affaire non rapportée où une requête en
adoption est présentée pour trois des sept enfants d ’une famille plutôt
malheureuse24. Sans reprendre la preuve et les faits, longs et compliqués, il
convient, à l’appui de cette affirmation, de citer le passage suivant:
«Après avoir délibérément abandonné leurs enfants pendant aussi longtemps,
n ’avoir contribué à leur entretien et leur éducation d ’aucune manière, n’avoir
jamais établi de lien psychologique avec leurs trois enfants, d ’avoir demandé de
les placer pour des périodes indéterminées, d ’avoir attendu de recevoir des avis
d ’adoption avant de réagir et en conséquence être devenus des purs étrangers, le
Tribunal vient à la conclusion que les parents avaient le fardeau de se convaincre
de leur intention ferme et profonde et de leur capacité réelle de reprendre en
charge leurs enfants, ce qu’ils n ’ont pas réussi.»
La jurisprudence fait preuve, à l’heure actuelle, de constance et de
réalisme. Le refus des parents à l’adoption sera abusif s’il est fondé sur le
23 A doption — 2, [1980] T.J. 2003.
24 Tribunal de la Jeunesse, District de St־François, M. le juge Claude Crête, 23 mars
1981, nos 4 5 0-43-00039, 41, 42 - 80.
124 REVUE GÉNÉRALE DE DROIT 13 (1982) 109
caprice, l’orgueil, le lien biologique exclusivement, le droit de «propriété»
et s’il est contraire à l’intérêt de l’enfant. L ’abandon est un fait matériel, il
est vrai, mais il est surtout l’absence de lien psychologique. Les parents qui
dans ces conditions veulent reprendre l’enfant devront d ’abord convaincre le
tribunal de leur volonté et de leur capacité de répondre aux besoins
physiques et psychologiques de celui-ci.
II.- LA LOI 89: UN REMÈDE?
La Loi 89 intègre l’adoption au Code civil du Québec au titre de la
filiation. Alors que les dispositions portant sur la filiation par le sang (art.
572 à 594) sont entrées en vigueur le 2 avril 1981, celles touchant l’adoption
ne le sont pas encore (articles 595 à 633). La raison la plus fréquemment
invoquée est la suivante: une loi complémentaire visant la procédure
d ’adoption est nécessaire pour rendre efficaces les dispositions de la Loi 89.
Cette loi (n° 18), déposée le 18 juin 1981, n ’a pas été sanctionnée. Elle fera
quand même l’objet du deuxième chapitre de cette partie; bien que des
modifications risquent d ’y être apportées, à titre indicatif elle révèle les
grandes lignes de la procédure de l’avenir.
Les principes fondamentaux connus sont reproduits dans la Loi 89.
Ainsi, toute adoption doit être accordée dans le meilleur intérêt de l’enfant.
Ce dernier a le droit d ’être entendu et des mesures de contrôle assurent qu’en
tout temps le principe essentiel de l’intérêt est respecté. Le premier chapitre
retiendra les difficultés soulignées antérieurement pour voir si la Loi 89 y
apporte une solution.
A. L es s o l u t io n s p r o p o s é e s .
C ’est à la suite de discussions nombreuses, d ’études répétées, de
mémoires sérieux et de confrontations diverses qüe les dispositions touchant
la filiation adoptive ont été sanctionnées. On pouvait espérer que tous les
problèmes soient réglés; c ’était faire là preuve de beaucoup d'optimisme.
Voyons de plus près ce qu’il en est.
1. Les adoptants.
L ’art. 598 énonce: «toute personne majeure peut, seule ou conjointe
ment avec une autre personne, adopter un enfant». L ’identité de sexe entre
l’adopté et l’adoptant disparaît; la différence d ’âge est maintenue: l’adoptant
doit avoir dix-huit ans de plus que l’adopté. Le tribunal peut passer outre à
cette exigence dans l’intérêt de l’adopté (art. 599) de même qu’il peut
accorder l’adoption d ’une personne majeure pour la même raison (art. 597).
Les parents de l’adopté mineur doivent avoir consenti à son adoption sinon,
une déclaration d ’adoptabilité est nécessaire.
M. OUELLETTE LE NOUVEAU DROIT DE LA FAMILLE. 125
Toute personne majeure peut adopter, seule, un enfant qu’il soit ou non
le sien, qu’il soit ou non du même sexe. Avant le 2 avril 1981, en plus d ’un
intérêt psychologique, il existait un intérêt juridique: faire bénéficier
l’enfant, par le jeu de l’art. 38, du statut d ’enfant légitime. L ’art. 594 du
C.c.q. rend cet intérêt caduc puisque «tous les enfants dont la filiation est
établie ont les mêmes droits et les mêmes obligations, quelles que soient les
circonstances de leur naissance».
a) Le s e c o n d c o n jo in t .
Maintes fois souligné, le problème du second conjoint a retenu
l’attention du législateur dans la Loi 89. Il convient de lire ensemble les
articles 629 et 630. Le premier précise les effets du jugement d ’adoption:
«Lorsque l ’adoption est accordée, les effets de la filiation précédente prennent
fin ;...»
Le second apporte l’exception nécessaire:
«M algré l’article 629, l ’adoption, par un époux, de l ’enfant de son conjoint ne
rompt pas le lien de filiation établi entre ce conjoint et son enfant.»
La loi clarifie l’intention du législateur, intention sous-jacente dans la loi
actuelle.
b) Em pêchem ents a u m a r ia g e .
Bien qu’il en parle, ce qui est déjà une amélioration, le législateur
semble moins précis en matière d ’empêchements. L ’article 627 prévoit une
situation qui ne laisse place à aucune interprétation:
« L ’adoption confère à l ’adopté une filiation qui se substitue à sa filiation
d ’origine.
L ’adopté cesse d ’appartenir à sa famille d ’origine, sous réserve des em pêche
ments de m ariage.»
L ’art. 405 énumère les parents avec lesquels le mariage est interdit: les
ascendants et descendants; les frères et sœurs, les oncles-tantes, nièces-
neveux et les alliés en ligne directe25.
Les mêmes empêchements prévalent-ils dans la famille adoptive? Une
hypothèse est prévue à l’art. 406:
«En cas d ’adoption, le tribunal peut, suivant les circonstances, permettre un
mariage en ligne collatérale.»
25 Cet article ainsi que l ’article 406 ne sont pas encore en vigueur.
126 REVUE GÉNÉRALE DE DROIT 13 (1982) 109
Notons d ’abord que l’autorisation requise (du tribunal) pour le mariage d ’un
mineur entre 16 et 18 ans s’étend à l’adopté majeur qui désire épouser un
collatéral, c ’est-à-dire, un frère ou une sœur, un oncle ou une tante. Force
est de conclure que, malgré la très grande discrétion dont jouit le tribunal en
matière familiale, un juge ne pourrait autoriser le mariage d ’un adopté avec
un ascendant.
Cette précision est superflue puisque l’adoption est un moyen d ’établir
la filiation. Dès que ce jugement est rendu — parfois même avant: art. 626
— les adoptants sont les père et mère de l’enfant. Ils ont dès lors qualité
d ’ascendant et la prohibition générale de l’art. 405 s’applique. La solution
est moins claire si l’on donne au terme «ascendant» une coloration
biologique plutôt que juridique: une loi prohibitive doit s’interpréter
restrictivement. Moralement, il serait indéfendable de permettre un mariage
entre une personne et son enfant adopté. Aussi favorisons-nous l’application
générale de l’art. 405 tel qu’énoncé plus haut.
C) L E COUPLE «IRRÉGULIER».
Toute personne majeure peut, conjointement avec une autre personne,
adopter un enfant. L ’on fait abstraction du statut matrimonial du couple
adoptant. Ainsi des concubins pourront se porter requérants pour adopter,
on le présume, un enfant autre que le leur. En effet, compte tenu des articles
572, 573 et 594, quel est l’intérêt à adopter l’enfant issu de leur union?
Interprété ainsi, la Loi 89 assouplit les règles existantes.
Si un couple «irrégulier» se compose de personnes du même sexe,
l’art. 598 ne faisant aucune distinction, ces homosexuels pourront se porter
requérants. Comment réagiront la société d ’adoption et le tribunal devant
une telle requête? Il n ’est pas invraisemblable de croire que les sociétés
d ’adoption fixeront des normes auxquelles devront se conformer les
requérants. Ces normes, sans avoir force de loi, s’appliqueront néanmoins.
On peut alors supposer qu’un couple hétérosexuel sera préféré. L ’intérêt de
l’enfant imposera qu’il soit placé dans une famille «normale»26. Si, en
théorie, cette démarche est logique, elle n ’est pas sans écueil: le couple
homosexuel est victime de discrimination. En refusant un placement et/ou
une adoption pour cette raison (avouée ou non), non seulement porte-t-on un
jugement moral sur l ’option sexuelle des requérants mais l’on contrevient à
l’art. 10 de la Charte des droits et libertés de la personne21. Bien que la
Commission ait été, jusqu’à maintenant, fort prudente, elle ne pourrait pas
ignorer une plainte provoquée par l’art. 598.
26 Cette question a été abordée aux cours de perfectionnement de la Chambre des
Notaires, tenus à Montréal les 5 et 6 juin 1981. [1981] C .P. du N ., n° 1, pp. 123 et ss.
27 L .R .Q ., c. C -12.
M. OUELLETTE LE NOUVEAU DROIT DE LA FAMILLE. 127
Les besoins d ’un enfant adoptable peuvent servir de critère: besoin
d ’appartenance, d ’affection, besoin d ’être aimé, entouré, guidé. La nature
du couple ne préjuge en rien de la capacité des individus à combler ces
besoins. L ’interdiction, éventuellement déterminée par la société d ’adop
tion, n ’aurait alors comme seul fondement que l’option sexuelle des
requérants. Des réserves s’imposent sur le pouvoir conféré aux organismes
administratifs de «légiférer» et d ’appliquer leur «législation» en dehors des
contrôles judiciaires normaux reconnus dans notre système28.
d) L a FAM ILLE.
La Loi 89 distingue, au niveau des consentements, entre les requérants
étrangers et les requérants «familiaux». Sans rétablir l’adoption privée,
l’art. 607 propose deux sortes de consentements à l’adoption: l’un général,
l’autre spécial. Ce dernier ne peut être donné qu’en faveur d ’un ascendant de
l’enfant, d ’un parent en ligne collatérale jusqu’au troisième degré ou du
conjoint de cet ascendant ou parent. Ces mêmes personnes peuvent, au
terme de l’art. 612, demander la déclaration d ’adoptabilité dans les cas
prévus à l’art. 611.
Les parents requérants se soumettent, sans exception, à toutes les
autres formalités de la loi, Si un enfant ayant fait l’objet d ’un consentement
spécial, est placé chez des tiers, l’article 617 s’applique et le tribunal doit
refuser d ’émettre l’ordonnance de placement. C ’est le rôle du tribunal de
s’assurer que les conditions de l’adoption ont été remplies et que les
consentements requis ont été valablement donnés. Le consentement spécial
est valide si les adoptants sont ceux énumérés dans la loi. Les soupers de
famille risquent d ’être houleux si des parents différents, également
qualifiés, désirent adopter (ex. des grands-parents et une tante de l’enfant).
Les pressions exercées pour favoriser un parent au détriment d ’un autre
seront-elles suffisantes pour entacher la validité du consentement? Retenons
tout de même le souci louable du législateur de privilégier le milieu naturel
de l’enfant ainsi que la volonté de maintenir, lorsque c ’est possible, les liens
affectifs avec la famille biologique.
2. Les consentements.
Le consentement peut être spécial ou général; qui doit consentir à
l’adoption, dans quels délais, avec quels effets?
28 Les experts en droit administratif auront sûrement des commentaires à faire et des
solutions à suggérer sur ces questions.
128 REVUE GÉNÉRALE DE DROIT 13 (1982 109
a) L e s PAREN TS.
Ce sont généralement les parents biologiques, mineurs ou majeurs, qui
consentent à l’adoption, dans tous les cas et surtout lorsque leur filiation est
établie conformément à la loi. Des parents mariés peuvent consentir à
l’adoption de leur enfant par des tiers. Le tuteur intervient dans les cas
énumérés à l’art. 605 à savoir: les parents sont décédés, dans l’impossibilité
de manifester leur volonté ou déchus de l’autorité parentale. Les
consentements sont donnés par écrit, devant deux témoins; il en est de même
de la révocation dans les trente jours. L ’art. 609 précise:
«Celui qui a donné son consentem ent à l ’adoption peut le rétracter dans les trente
jours suivant la date à laquelle il a été donné.
L ’enfant doit alors être rendu sans formalité ni délai à l ’auteur de la rétractation.»
L ’expiration du délai n ’est pas sans recours. L ’art. 610 prévoit que:
«Celui qui n ’a pas rétracté son consentem ent dans les trente jours peut, à tout
moment avant l ’ordonnance de placement, s'adresser au tribunal en vue d'obtenir
la restitution de l ’enfant.»
Le fardeau de la preuve repose sur celui qui n ’a pas rétracté dans les 30
jours; il devra convaincre le tribunal de l’absence de caprice ou de
négligence. La rétractation faite dans les délais annulera les effets du
consentement sans preuve additionnelle.
Le consentement à l’adoption a un double effet. Le premier touche
l'autorité parentale laquelle, de plein droit, est déléguée à la personne à qui
l’enfant est remis (art. 608). Le deuxième donne ouverture à l’émission
d ’une ordonnance de placement. La demande en est faite au tribunal au
moins trente jours après le consentement (art. 616). L ’ordonnance trans
porte l’autorité parentale sur la tête de ceux qui l ’obtiennent (art. 618); elle
fait échec à la rétractation du consentement, à la restitution de l’enfant à ses
parents ainsi qu’à l’établissement d ’un lien de filiation (art. 610 et 618).
b) L ’e n f a n t .
La nouvelle loi se distingue par le rôle actif de l’enfant dans toutes les
décisions qui le concernent. Son consentement à l’adoption est requis
(art. 601 et 602) mais il faut nuancer. L ’enfant de moins de dix ans sera
informellement consulté, la loi n ’en fait pas une obligation.
S ’il a entre 10 et 14 ans, l’adoption ne peut avoir lieu qu’avec son
consentement. S ’il refuse, le tribunal peut différer son jugement «pour la
période de temps qu’il indique ou, nonobstant le refus, prononcer
l’adoption». L ’enfant de 14 ans et plus doit nécessairement consentir à son
M. OUELLETTE LE NOUVEAU DROIT DE LA FAMILLE. 129
adoption et son refus «fait obstacle à l’adoption». L ’enfant de cet âge est
admis à demander la révocation de l’ordonnance de placement qui ne serait
pas suivie, dans un délai raisonnable, d ’une demande d ’adoption (art. 620).
L ’enfant de 14 ans peut également requérir la déclaration d ’adoptabilité
(art. 612); il a le droit de s ’opposer au changement de nom qui serait
ordonné dans le jugement (art. 624).
C) L ’INTÉRÊT DE L ’EN FA N T.
L ’art. 595 déclare: «l’adoption ne peut avoir lieu que dans l’intérêt de
l’enfant et aux conditions prévues par la loi». La Loi 89 précise le contenu
de ce principe; les articles 30 et 31 du Code civil du Bas-Canada fournissent
des indices29 ainsi que l’art. 39 de la Charte des droits et libertés de la
personne30:
« L ’intérêt de l ’enfant et le respect de ses droits doivent être les motifs
déterminants des décisions prises à son sujet.
On peut prendre en considération, notamment, l ’âge, le sexe, la religion, la
langue, le caractère de l ’enfant, son milieu familial et les autres circonstances
dans lesquels il se trouve.»
L ’art. 39 ajoute:
«Tout enfant a droit à la protection, à la sécurité et à l ’attention que ses parents ou
les personnes qui en tiennent lieu peuvent lui donner.»
L ’enfant a voix au chapitre et l’art. 31 en est la consécration:
«Le tribunal peut, chaque fois qu’il est saisi d ’une demande mettant en jeu
l ’intérêt de l ’enfant, donner à cet enfant l ’occasion d ’être entendu.»
Sans admettre que l’enfant sait, à tout coup, ce qui est préférable pour lui,
ses désirs et ses opinions peuvent indiquer le chemin de solutions plus
équitables.
Le projet de loi 1831 consacre le droit à la représentation et l’audition
des enfants. Il y est proposé de modifier trois articles du Code de procédure
civile que nous reproduisons ici:
«816. Lorsque, dans une instance, le juge ou le tribunal constate que l ’intérêt de
l ’enfant est en jeu et qu’il est nécessaire pour en assurer la sauvegarde que
l ’enfant soit représenté, il peut, même d ’office, ajourner l ’instruction de la
demande jusqu’à ce qu’un procureur soit chargé de représenter l ’enfant.
29 Ces articles ne sont pas en vigueur.
30 Cet article est entré en vigueur le 2 avril 1981.
31 S u pra, note 2.
130 REVUE GÉNÉRALE DE DROIT 13 (1982) 109
816.1 Afin de favoriser une représentation adéquate de l ’enfant, le juge doit,
dans tous les cas où l’intérêt de l ’enfant est opposé à celui du titulaire de
l ’autorité parentale ou de son tuteur et que l ’enfant ne peut déterminer son propre
intérêt, désigner un tuteur ad hoc à l ’enfant.
81 6 .2 Lorsque le juge ou le tribunal entend un enfant, celui-ci peut être
accom pagné d ’une personne apte à l ’assister ou à le rassurer».
Au terme de l’art. 478.1 le juge décide des dépens entraînés par la
représentation de l’enfant.
On se réjouit de ces textes de loi qui consacrent une notion importante
entre toutes. Les juges qui appliqueront concrètement ces nouveaux articles
en tenant compte des circonstances particulières à chaque cas, enrichiront
cette initiative du législateur.
3. La notion d ’abandon.
Deux procédures donnent ouverture à la requête pour ordonnance de
placement: le consentement à l’adoption ou la déclaration d ’adoptabilité. À
ce deuxième moyen se greffe la notion d ’abandon. L ’art. 611 énumère
quatre hypothèses où un enfant sera déclaré adoptable:
Io l ’enfant de plus de trois m ois dont ni la filiation paternelle ni la filiation
maternelle ne sont établies;
2 ° l ’enfant dont ni les père et mère ni le tuteur n’ont assumé de fait le soin,
l ’entretien ou l ’éducation depuis six mois;
3° l ’enfant dont les père et mère sont déchus de l ’autorité parentale, s ’il n ’est pas
pourvu d ’un tuteur;
4° l ’enfant orphelin de père et de mère, s ’il n ’est pas pourvu d ’un tuteur.»
Le deuxième alinéa définit l’abandon. Le législateur est précis: un parent n ’a
pas abandonné un enfant si de fait il en a pris soin, s’il a vu régulièrement à
son entretien et son éducation. L ’absence d ’intervention correspond à
l’abandon. Les situations limites décrites antérieurement trouvent leur
solution. Un coup de téléphone, une carte postale ou une brève visite ne
pourront faire échec au placement en vue de l’adoption. Prendre soin d ’un
enfant implique une dépense d ’énergie, une attention soutenue et, sur ce
point l’intention du législateur est sans équivoque.
L ’art. 611 al. 2 est complété par l’art. 613 qui se lit comme suit:
«L ’enfant ne peut être déclaré adoptable que s ’il est improbable que son père, sa
mère ou son tuteur en reprenne la garde et en assume le soin, l ’entretien ou
l ’éducation. Cette improbabilité est présum ée.»
Malgré l’apparence, cet article n ’est pas un tempérament. Le législateur y
précise, dans un sens plus sévère encore, la notion d ’abandon donnée à l’art.
M. OUELLETTE LE NOUVEAU DROIT DE LA FAMILLE. 131
611 al. 2. L ’enfant est abandonné non seulement si, dans le passé immédiat
(6 mois) le ou les parents n ’en ont pas assumé le lien et l’entretien, mais
également s’il semble que la situation se perpétuera dans l’avenir. Le
comportement passé fera présumer un comportement futur identique.
La dernière phrase de l’art. 613 est lourde de conséquences. La loi
actuelle, exige la preuve de l’abandon par le parent qui apporte, en défense,
des éléments de faits démontrant le contraire; l’art. 613 renverse le fardeau
de la preuve. Ce fardeau repose désormais sur les épaules du défendeur qui
doit convaincre le tribunal que son désintérêt passé n ’est qu’accidentel. Il
doit décrire les correctifs envisagés pour l’avenir. C ’est une preuve
d ’intention: le défendeur a le ferme propos de ne plus recommencer; c ’est
une preuve de fait: par la démonstration des moyens matériels concrets qui
sont et seront employés pour prendre soin de l’enfant, voir à son entretien et
son éducation. La difficulté de cette preuve découragera le moins convaincu
et illustrera la bonne intention de celui qui en relèvera le défi.
4. Les adoptions privées et internationales.
La Loi 89 n ’interdit pas expressément l’adoption privée. L ’impossibi
lité résulte de la procédure imposée qui exige l ’intervention fréquente du
tribunal et d ’organismes extérieurs à chaque étape de son déroulement.
Que ce soit à la suite d ’un consentement ou d ’une déclaration
d ’adoptabilité, c ’est le tribunal qui émet l’ordonnance de placement. Elle est
nécessaire et marque le point de départ de la computation du délai de
résidence obligatoire précédant la demande d ’adoption32. Un enfant placé
par un particulier n ’est pas un enfant adoptable parce que ce placement
interdit ne peut être fait en vue de l’adoption.
L ’art. 825 C .p.c., suggéré dans le projet de Loi 18, confirme le
placement par un organisme officiel reconnu par l’État. La demande de
placement est présentée par l ’adoptant et par le directeur de la protection de
la jeunesse. Ce dernier aura, au préalable, fait les enquêtes et rapports qui
s’imposent. L ’adoptant sera choisi conformément à certaines normes qui
sont, pour le moment, non publiées.
Rappelons l’existence du consentement spécial donné en faveur des
personnes énumérées dans la loi. Ce n ’est pas véritablement une adoption
privée et l’ordonnance de placement doit tout de même être émise par le
tribunal à la demande de l’adoptant seul. L ’art. 825 C.p.c. (projet de Loi no
18) n ’exige pas, dans ce cas, la présence du D.P.J.
32 Ce délai est de six ( 6 ) m ois.
132 REVUE GÉNÉRALE DE DROIT 13 (1982) 109
L ’adoption internationale est contrôlée par les interventions répétées du
tribunal ainsi que par les dispositions suggérées dans le projet de Loi n° 18.
On y prévoit, à l’art. 46:
«Que l ’adoption ait lieu au Québec ou hors du Q uébec, l ’adoptant dom icilié ou
résidant au Q uébec ne peut adopter un enfant dom icilié ou résidant hors du
Q uébec que par l ’intermédiaire du ministre des Affaires sociales, du directeur, ou
de tout gouvernem ent, ministère ou organisme agissant conformément à un
accord visé à l ’art. 7 2 .2 .
La demande de l ’adoptant doit égalem ent avoir fait l ’objet d’un examen par le
directeur33.»
L ’art. 825 C .p.c. propose ce qui suit à l’ai. 2:
«Dans les cas où l ’adoptant demande le placement d ’un enfant qui n ’est pas
dom icilié au Q uébec ou qui n ’y réside pas, la demande peut aussi être faite par
l ’adoptant et par une personne ou un organisme com pétent, selon la loi, pour agir
com m e intermédiaire en matière d ’adoption.»
Les lois auxquelles on réfère sont les suivantes: Loi sur le ministère des
affaires sociales (L.R.Q . chapitre M-23) qui elle-même réfère à la Loi sur le
ministère des communautés culturelles et de l’immigration (L.R.Q. chapitre
M-16).
L ’alinéa k de l’art. 3 de la première Loi modifiera les obligations du
ministre dans le sens suivant:
[Le ministre doit plus particulièrement]
« ... déterminer les possibilités d ’adoption des enfants dom iciliés ou résidant hors
du Québec en tenant compte des objectifs définis par le ministre des
Communautés culturelles et de l ’Immigration en vertu du paragraphe h du
quatrième alinéa de l ’article 3 de la L oi sur le m inistère des communautés
culturelles et de l ’im m igration34.»
Les objectifs mentionnés s’énoncent ainsi:
« ... définir des objectifs quant au nombre de ressortissants étrangers admissibles
au cours d ’une période donnée en tenant com pte, notamment, des besoins
dém ographiques, économ iques et socio-culturels du Q uébec.»
Quant aux organismes compétents et aux personnes qui peuvent servir
d ’intermédiaire35, ils demeurent en fonction [art. 27.1 — Loi de l’adoption
33 L ’art. 46 du projet de Loi n° 18 amende la Loi sur la protection de la jeu nesse en
ajoutant, après l ’article 72, les articles 7 2 .1 , 7 2 .2 , 7 2 .3 , 72.4.
34 Projet de Loi n° 18, art. 30.
35 C ’est le D .L .J. qui servira d ’intermédiaire si l ’art. 46 du projet de Loi n° 18,
ajoutant l ’art. 72.1 à la L oi sur la protection de la jeu nesse, est adopté. Ce rôle entrera dans
les fonctions du D .P .J.
M. OUELLETTE LE NOUVEAU DROIT DE LA FAMILLE. 133
196936] jusqu’à ce que les amendements à la Loi sur la protection de la
jeunesse soient sanctionnés et en vigueur. Il s’agit de l’art. 46 du projet de
Loi n° 18 qui prévoit l’addition des articles 72.2 et 72.3. L ’art. 72.2 reprend
sensiblement le même texte que l’art. 37.1 et se lit comme suit:
«Le ministre des Affaires sociales peut, conformément à la loi, conclure un
accord avec un autre gouvernement ou avec l ’un de ses ministères ou
organism es, en matière d ’adoption d ’enfants dom iciliés ou résidants hors du
Q uébec.
Le ministre des Affaires sociales peut également conclure un tel accord avec tout
autre organisme qui s ’occupe principalement de la défense des droits de l ’enfant,
de la promotion de ses intérêts et de l ’amélioration de ses conditions de vie.»
5. La confidentialité.
Cette question controversée oppose deux écoles. La première soutient
le principe de la confidentialité et du secret absolus des dossiers d ’adoption
alors que la seconde favorise une ouverture très large qui n ’est pas sans
rappeler la grande famille des temps anciens. Entre les deux se situent toutes
les variations possibles de compromis. C ’est dans cette zone grise que se
logent les articles 631 et 632 de la Loi.
L ’article 631 affirme le principe du caractère confidentiel des dossiers
d ’adoption:
«Les dossiers judiciaires et administratifs ayant trait à l ’adoption d ’un enfant sont
confidentiels et aucun des renseignements qu’ils contiennent ne peut être révélé,
si ce n ’est pour se conformer à la loi.»
Ce premier alinéa donne la fausse impression qu’aucun changement n ’a été
apporté dans ce domaine. La suite expose les exceptions nées du
compromis.
L ’alinéa 2 de l’article prévoit que le tribunal peut autoriser la
consultation d ’un dossier d ’adoption pour fins d ’études d ’enseignement et
de recherche «pourvu que soit respecté l’anonymat de l’enfant, des parents
et de l’adoptant».
La recherche des antécédents est permise par l ’article 632:
« L ’adopté majeur a le droit d ’obtenir les renseignements lui permettant de
retrouver ses parents, si ces derniers y ont préalablement consenti.
36 L ’article 66 du projet de la Loi 18 prévoit: «Tout règlement adopté en vertu de la
Loi sur l ’adoption (L .R .Q ., chapitre A-7) demeure en vigueur dans la mesure où il est
compatible avec le C ode civil, le C ode de procédu re civile et la Loi sur la protection de la
jeu n esse (L .R .Q ., chapitre P -34.1) jusqu’à ce qu’il soit abrogé ou remplacé».
134 REVUE GÉNÉRALE DE DROIT 13 (1982) 109
Il en va de m êm e des parents d ’un enfant adopté, si ce dernier, devenu majeur, y
a préalablement consenti. Ces consentem ents ne doivent faire l ’objet d ’aucune
sollicitation.»
Deux conditions suffisent: l’adopté doit être majeur; le consentement de
l’adopté et des parents d ’origine doit être donné sans contrainte. Les
adoptants sont exclus, à tous les niveaux, de cette recherche.
Une loi complémentaire aurait dû apporter quelques éclaircissements
sur la procédure applicable. Tout au plus se contente-t-on, dans le projet de
Loi no 18, d ’assurer l’anonymat des parties à une adoption au niveau de la
signification des avis (l’art. 823.1) et de la demande en restitution d ’un
enfant, (l’art. 823.2). Dans ce dernier cas, le tribunal doit prendre les
mesures nécessaires pour que ne soient pas confrontés les adoptants et les
requérants. Ici encore il faut conclure que la procédure et les conditions
entourant la recherche d ’antécédents va s’organiser de façon empirique et/ou
jurisprudentielle, en dehors de la structure législative.
B. L A PRO CÉDURE ET LE PROJET DE LOI N° 18.
La Loi 89 indique, dans ses grandes lignes, la démarche à suivre; nous
la résumons d ’abord pour voir ensuite les éléments de procédure proposés
dans le projet n° 18.
Le processus s ’engage, soit par le consentement à l’adoption, soit par
la déclaration d ’adoptabilité. L ’un ou l’autre de ces moyens permet
d ’obtenir une ordonnance de placement laquelle peut être révoquée, entre
autres, à la suite d ’une demande en restitution d ’enfant. Si la résidence se
déroule normalement et que le rapport «d’adaptabilité» de l’enfant est
favorable, sur demande, le tribunal accordera l’adoption.
I. Le Directeur de la protection de la jeunesse.
Le projet de Loi n° 18 accorde au Directeur de la protection de la
jeunesse (D .P.J.) une place de choix. C ’est ce que démontre la lecture des
dispositions générales; l ’article 823 prévoit:
«Les demandes en matière d ’adoption d ’un enfant mineur doivent être signifiées
au directeur de la protection de la jeunesse dans le ressort duquel se trouve le lieu
où réside l ’enfant. Le directeur peut intervenir de plein droit relativement à cette
dem ande.»
Ce rôle est précisé dans les amendements suggérés à la Loi sur la protection
de la jeunesse aux articles 43 à 50 du projet37. On confie de nouvelles
37 Nous avons mentionné antérieurement le rôle du D .P.J. en matière d ’adoptions
internationales.
M. OUELLETTE LE NOUVEAU DROIT DE LA FAMILLE. 135
fonctions au D .P.J.: «il exerce également les pouvoirs et remplit les devoirs
qui lui sont conférés par la loi en matière d ’adoption.» Ces devoirs et
pouvoirs sont énumérés au nouvel article 72.1:
«Le directeur doit, s ’il considère que l ’adoption est la mesure la plus susceptible
d ’assurer le respect des droits de l ’enfant, prendre tous les m oyens raisonnables
pour la faciliter dont notamment:
a) recevoir les consentem ents généraux requis pour l ’adoption;
b) prendre charge de l ’enfant qui lui est confié pour adoption;
c) exam iner, au fur et à mesure des besoins, les demandes d ’adoption;
d) assurer le placement d ’un enfant;
e) servir d ’intermédiaire, conformément à l ’article 7 2 .3 , en vue de l’adoption
d ’un enfant dom icilié ou résidant hors du Québec;
f) le cas échéant, faire déclarer l ’enfant judiciairement adoptable»
L ’aspect administratif de l’adoption relève du D.P.J. qui, on le suppose, en
déléguera l’application quotidienne aux Sociétés d ’adoption ou aux
organismes qui les ont remplacées. Nous indiquerons, au fur et à mesure de
notre développement le rôle du D .P.J. à chaque étape de la procédure.
Notons que le huis-clos proposé en matière familiale au nouvel art. 13
C.p.c. ne s’étend pas au Comité de la protection de la jeunesse puisque l’art.
823.3 édicté:
«Le tribunal doit admettre à ses audiences un membre du Comité de la protection
de la jeunesse ou toute autre personne que le Comité autorise par écrit à y
assister. Ces personnes ne peuvent dévoiler une information ainsi obtenue ni être
contraintes de la faire.»
2. Le tribunal et les parties.
Le tribunal compétent en matière d ’adoption est le Tribunal de la
jeunesse; l’art. 36.1 déclare:
«Le tribunal de la jeunesse connaît à l ’exclusion de la Cour supérieure et de la
Cour provinciale, des matières relatives à l ’adoption.»
La règle du domicile apparaît à l’art. 70 al. 3:
«Enfin, les demandes en matière d ’adoption sont portées devant le tribunal du
district du dom icile de l’enfant ou du demandeur ou, si l ’enfant n’a pas de
dom icile au Québec ou que les adoptants y consentent, devant le tribunal du
district où le directeur de la protection de la jeunesse qui le dernier avait charge
de l ’enfant exerce ses fonctions.»
Les art. 26 et 29 sont modifiés pour permettre l’appel d ’un jugement
d ’adoption à la Cour d ’appel. Cette question, longuement débattue lors de
136 REVUE GÉNÉRALE DE DROIT 13 ( 1982) 109
l’entrée en vigueur de la loi de 1969, serait enfin réglée. L ’article 29 est en
ces termes:
«Peut égalem ent faire l ’objet d ’un appel, avec ou sans permission d ’un juge de la
Cour d ’appel selon que l ’appel du jugem ent final requérait ou non cette
perm ission, le jugem ent interlocutoire de la Cour supérieure, de la Cour
provinciale ou, en toutes matières relatives à l ’adoption, celui du Tribunal de la
jeunesse.»
L ’article 23 ajoute à la liste des causes appelables «les ordonnances et
jugements rendus en matière d ’adoption».
L ’ordre juridictionnel sera donc le suivant: premier contact avec le
D .P.J. qui, sans être un tribunal, fera une pré-évaluation de la demande en
adoption; le Tribunal de la Jeunesse qui a compétence exclusive et la Cour
d ’appel. Compte tenu de l’imprécision de certaines dispositions, qui seront
vraisemblablement «complétées» par règlement, et compte tenu de la grande
discrétion accordée au D .P .J., l’appel peut avoir son utilité.
Plusieurs personnes sont partie à l’adoption. L ’enfant doit être consulté
et le projet de Loi 18 lui reconnaît le droit d ’être représenté par procureur
lorsque son intérêt est en jeu. S ’il s’agit d ’une simple consultation par le
juge ou le tribunal, la présence du procureur n ’est pas nécessaire mais
l ’enfant peut être accompagné «d’une personne apte à l’assister ou à le
rassurer» (art. 816.2).
L ’adoption est demandée par une ou deux personnes. Lorsqu’un couple
est requérant, la demande est conjointe et la représentation unique. Pour
obvier aux difficultés ainsi engendrées l’art. 62.1 est ajouté au Code de
procédure civile:
«Lorsque les parties ont eu recours au tribunal en adressant une demande
conjointe et qu’elles sont représentées par le même procureur, le tribunal peut
ajourner l ’audition de la demande jusqu’à ce que chacune des parties ait comparu
personnellem ent ou se soit constituée un nouveau procureur, s ’il juge que la
demande soulève des difficultés réelles et qu’en raison du mode de représenta
tion, justice ne pourra être rendue.»
Cet article s’applique aux enfants, il va sans dire.
Le D .P.J. est également partie à l’action soit pour instituer des
procédures: par exemple, faire déclarer l’enfant judiciairement adoptable,
soit en vertu du droit d ’intervention qui lui est reconnu à l’art. 823, soit
comme «administrateur général» de la loi.
3. La demande en restitution
La déclaration d ’adoptabilité
La demande de placement'*’.
38 Les demandes en placement et en adoption sont faites par requête selon l ’art. 813.3
du projet de Loi n° 18.
M. OUELLETTE LE NOUVEAU DROIT DE LA FAMILLE. 137
Les parents qui consentent à l’adoption ont trente jours pour exercer le
droit de révocation. En cas d ’omission ou de retard, ils peuvent en tout
temps avant l’ordonnance de placement, demander au tribunal la restitution
de l’enfant. Conformément à l’art. 824 (Projet de Loi n° 18), cette demande
est signifiée au D .P.J. S ’il s ’agit d ’un consentement général, le Directeur
doit alors «donner avis de la demande au titulaire de l’autorité parentale ou à
celui qui l’exerce, au père ou à la mère s’ils ne sont plus titulaires de
l’autorité et, le cas échéant, au tuteur». Si un consentement spécial a été
donné, «la demande en restitution est signifiée à la personne à qui l’enfant a
été remis».
La déclaration d ’adoptabilité est recevable dans les cas énumérés à
l’art. 611 C .c.q. et demandées par les personnes suivantes: un ascendant de
l’enfant ou un parent en ligne collatérale jusqu’au troisième degré, un
conjoint de ces personnes, l’enfant lui-même s’il est âgé de quatorze ans ou
par un D .P.J. (art. 612 C .c.q.). Cette demande est signifiée «aux père et
mère de l’enfant s’ils sont connus, au tuteur de l’enfant, le cas échéant, et à
l’enfant s’il est âgé de quatorze ans ou plus». Elle est signifiée à l’enfant âgé
de dix ans ou plus si le juge l’ordonne. Le mode de signification est précisé:
«La signification de la demande peut être faite par courrier recommandé ou
certifié», (art. 824.1 projet de Loi n° 18)
Sur la demande de placement, l’art. 825 déclare:
«La demande de placem ent de l'enfant est présentée par l'adoptant et par le
directeur de la protection de la jeunesse, à moins que le consentement à
l'adoption ne soit spécial auquel cas elle peut être présentée par le seul adoptant».
S ’il s’agit d ’une adoption internationale, les demandeurs sont les adoptants
et une personne ou organisme compétent à agir comme intermédiaire.
Un avis de la demande de placement est signifié à l’enfant de dix ans ou
plus. Le D .P.J. signifie l’avis au père, à la mère ou au tuteur lorsque ces
personnes ont consenti à l ’adoption dans l’année qui précède la demande.
Cet avis indique le nom des demandeurs et le lieu de leur domicile. «La
demande en révocation d ’une ordonnance de placement doit être signifiée au
directeur de la protection de la jeunesse qui en donne avis aux adoptants et à
l’adopté (art. 825.3)». Après audition, s ’il y a lieu, le tribunal émet
l’ordonnance de placement.
Sur demande de l’adoptant, le D .P.J. doit alors remettre un sommaire
des antécédents de l’enfant. Sur demande également, il remet aux parents un
sommaire des antécédents de l’adoptant. L ’enfant, âgé de quatorze ans ou
plus, peut obtenir un sommaire de ses propres antécédents. «Tout sommaire
doit respecter l’anonymat des parents ou de l’adoptant et doit être conforme
aux normes prévues par règlement». C ’est encore le D.P.J. qui doit
138 REVUE GÉNÉRALE DE DROIT 13 (1982) 109
prescrire les normes relatives au contenu du sommaire des antécédents de
l’enfant et de l’adoptant39.
Ces articles nous éclairent-ils ? Les normes applicables dans le choix
des adoptants sont inconnues. Certains critères, certaines qualités seront
sans doute favorisés. Seront-ils publiés et accessibles? Pourra-t-on les
contester? Les adoptants qui en dépendent pour devenir «parents», se
sentiront-ils libres d ’élever la voix? Le D .P.J. fixe les normes relatives au
contenu des sommaires. A partir de quelles données le fera-t-il?
Comment protéger la vie privée des personnes? A qui appartient le
«dossier» d ’adoption? Comment les personnes impliquées: parents, enfant,
adoptants, peuvent-elles se faire entendre, contester, défendre leurs intérêts?
Les normes relatives aux sommaires seront fixées par règlement: pourquoi
légiférer, encore une fois, de cette façon? Si le nouveau droit de l’adoption
semble accroître les interventions du tribunal, est-ce vraiment là que se situe
le pouvoir décisionnel? Avant d ’arriver devant le juge, un nombre
considérable de décisions auront été prises, des jugements auront été portés
en dehors de la structure juridique conçue pour protéger les droits et l’égalité
de tous devant la loi. On ne peut s ’empêcher de trouver inquiétante cette
façon de procéder.
4. La demande d'adoption et la sanction.
Six mois après l’ordonnance de placement, les adoptants doivent
normalement, sous peine de révocation, présenter la demande en adoption
(art. 615 et 620 C .c.q.). La procédure est conjointe s ’il y a deux adoptants
(art. 825.4). Si l’adopté est majeur — la chose est possible dans les cas
prévus à l’art. 597 C .c.q. — la demande d ’adoption lui est signifiée ainsi
que, le cas échéant, à son conjoint, à ses enfants de quatorze ans ou plus et à
ses ascendants (art. 825.2 projet de Loi n° 18). A l’adopté mineur, les
art. 813.7 et 813.8, (projet de Loi n° 18) on le présume, s ’appliquent. La
requête en adoption est accompagnée d ’un avis à l’autre partie de la date de
sa présentation; elle est signifiée au moins vingt jours avant cette date.
Une dernière «formalité» précède le jugement. Elle est prévue à
l’art. 622 C .c.q.
«Le tribunal prononce l ’adoption sur la demande que lui en font les adoptants, à
moins qu’un rapport n’indique que l ’enfant ne s ’est pas adapté à sa famille
adoptive. En ce cas ou chaque fois que l ’intérêt de l ’enfant le commande, le
tribunal peut requérir toute autre preuve qu’il estim e nécessaire.»
39 II s ’agit des articles 131.1, 131.2, 132 par. e de la Loi de la protection de la
jeu n esse tels qu’amendés par les articles 47 et 48 du projet de Loi n° 18.
M. OUELLETTE LE NOUVEAU DROIT DE LA FAMILLE. 139
Cet article «squelettique» commande des précisions; le projet de Loi n° 18 y
consacre un article:
«Lorsqu’est déposé au tribunal un rapport indiquant que l ’enfant ne s ’est pas
adapté à sa fam ille adoptive, le tribunal transmet copie du rapport à l'adoptant et,
le cas échéant, au tuteur ou au procureur de l ’enfant. Il les avise en même temps
du délai qui leur est donné pour contester le rapport.
«Le tribunal peut, s ’il le juge opportun, transmettre copie du rapport à l ’adopté
s ’il est âgé de quatorze ans ou plus, mais il est tenu de le lui transmettre s ’il
entend refuser l ’adoption en se fondant sur le rapport40.»
Qui fait le rapport? à quel moment? quels critères serviront à l’évaluation?
Que signifie être «adapté»? Tiendra-t-on compte de circonstances particu
lières? Fera-t-on des visites répétées au foyer adoptif? Ira-t-on «diplomati
quement et discrètement» consulter les voisins, l’école, la famille,
l’employeur? Au moment de l’enquête, les adoptants peuvent-ils s’opposer
à certaines démarches jugées «offensantes»? S ’ils le font, quelles sont les
conséquences? Encore heureux qu’au moment de l’audience les parties qui
font l’objet d ’un rapport défavorable peuvent le contester... Comment le
feront-ils? En contre-interrogeant l ’auteur du rapport défavorable? En
produisant, à leur frais, un rapport contradictoire? En engageant une bataille
d ’experts? En invoquant des «circonstances atténuantes»?
Que fait l’enfant, représenté alors, on le présume, par procureur?
Peut-il produire son propre rapport? Bien que favorable au principe de la
participation de l’enfant dans les décisions qui le concernent, n ’est-ce pas
imprudent de faire reposer sur ses épaules, de façon presqu’exclusive,
l’issue du débat? Des règlements ou des directives émanant du D.P.J.
viendront sûrement, un jour, répondre à nos questions, le législateur ayant
fait sa large part en énonçant certains grands principes!!
Restait à prévoir les sanctions entraînées par les atteintes aux
dispositions de la loi. Commet une infraction quiconque:
«a) donne ou reçoit ou accepte de donner ou de recevoir, directement ou
indirectement, un paiement ou un bénéfice, soit pour procurer un placement
ou contribuer à un placem ent en vue d ’adoption, soit pour l ’adoption d ’un
enfant;
b) contrairement à la présente loi, place, tente de placer ou contribue à placer un
enfant en vue de son adoption;
c) contrairement à la présente loi, adopte, tente d ’adopter ou contribue à faire
adopter un enfant41;
40־ Art. 825.5.
41 Projet de Loi n° 18 art. 49; amendement à la Loi sur la protection de la jeunesse,
art. 135.1.
140 REVUE GÉNÉRALE DE DROIT 13 (1982) 109
Ces infractions rendent passible, sur poursuite sommaire, d ’une amende ou
d ’une peine d ’emprisonnement. Le D.P.J. ayant l’administration entière et
exclusive de la loi, on n ’a pas cru bon de reproduire les sanctions touchant
les atteintes à la confidentialité.
CONCLUSION
La nouvelle législation sur l’adoption démontre le souci du législateur
de protéger, d ’abord et avant tout, l’enfant qui en est le principal acteur.
L ’adoption n ’est plus un mode de réparation, après coup, de la «faute» des
parents. Son objectif est de fournir à l’enfant, une famille, un milieu où il
pourra recevoir les soins physiques et moraux nécessaires à son développe
ment et à son épanouissement.
Accordant priorité à l’enfant, on se soucie également des parents. S ’ils
doivent consentir à l’adoption ou s’ils abandonnent l’enfant, c ’est
qu’eux-mêmes vivent une crise. Le désespoir est mauvais conseiller et le
délai de trente jours accordé pour la révocation semble une mesure humaine,
inspirée par la compréhension et la compassion. La loi respecte le milieu
naturel de l’enfant en favorisant les adoptions intrafamiliales. La famille
biologique reste l’élément privilégié.
Les adoptants subissent un traitement plus dur. A la merci de la
rétractation de consentement et de la demande en restitution d ’enfant,
soumis aux évaluations préalables et sans appel du D .P .J., confrontés aux
risques d ’un rapport défavorable ou au caprice d ’un enfant qui refuse
l’adoption, appelés fréquemment devant les tribunaux, l’adoption apparaît
comme un moyen certain d ’atteindre la sainteté! Ayant prouvé leur valeur,
une dernière menace plane sur eux: la recherche des antécédents. Cette
recherche se fera hors d ’eux, en dépit d ’eux, contre eux. Il faudra, à
l’avenir, pour être parent adoptif, posséder une forte dose d ’abnégation, une
détermination et un équilibre émotif peu communs.
La nouvelle loi reste parfois imprécise, parfois obscure. Il faut se
garder de porter un jugement trop sévère en dépit des critiques et
commentaires faits antérieurement. L ’usage et la pratique apporteront un
éclairage particulier à certaines dispositions et des modifications législa
tives, à d ’autres. Il eut quand même été préférable de présenter un projet
complet et cohérent. La législation par règlement ou normes administratives
est une pratique dangereuse. Ces inquiétudes, souhaitons-le, seront non
fondées.