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Histoire de la pensée économique expliquée

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Pourquoi l’histoire de la pensée économique est-elle

différente des autres histoires ?


André Lapidus

To cite this version:


André Lapidus. Pourquoi l’histoire de la pensée économique est-elle différente des autres histoires ?.
A. G. Khudokormov et A. Lapidus (éds), ������������� ������ � ������������ �������� [La théorie économique dans
une perspective historique], Moscou : Infra-M, 2016, pp. 6-30.4., 2016. �hal-01619020�

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Pourquoi l’histoire de la pensée économique
est-elle différente des autres histoires ?
version française de :
Почему история экономической
мысли отличается от других историй?
André Lapidus*

In A. G. Khudokormov et A. Lapidus (éds), Экономическая теория в историческом


развитии [La théorie économique dans une perspective historique], Moscou : Infra-M, 2016,
pp. 6-30.4.

Nous entretenons avec l’histoire de notre discipline des relations peu communes : nous avons
cette double particularité d’assurer nous-mêmes, comme économistes, l’histoire de la pensée
économique, et de maintenir un lien étroit entre cette investigation historique et la recherche
théorique en économie. Bien sûr, en biologie, en physique ou en mathématiques, la recherche
historique est féconde. Mais elle intéresse en priorité des historiens des sciences ou des
épistémologues, plus rarement des spécialistes de la discipline concernée. Au moins à partir
du XXe siècle, la division du travail semble s’être imposée dans les sciences de la nature. Rien
de tel en économie. Prolongeant une tradition intellectuelle qu’illustrèrent, au XIXe siècle,
Jean-Baptiste Say [1826], Auguste Blanqui [1837] ou Friedrich Engels [1843], de nombreux
auteurs depuis le début du XXe siècle (Charles Gide et Charles Rist [1909], Joseph
Schumpeter [1954] ou Takashi Negishi [1989]) témoignent de l’implication persistante
d’économistes majeurs, qui les conduit à entreprendre non seulement des histoires
thématiques ou chronologiquement restreintes, mais aussi des histoires générales de la science
économique. Et ce qui, pour un regard extérieur, paraîtra le plus saisissant, est cette ambition
de se saisir d’enjeux théoriques qui dépassent la seule investigation historique : une ambition
qui se retrouve, de façon récurrente, depuis au moins trois décennies dans les discussions
parfois contradictoires conduites par les historiens de la pensée économique eux-mêmes1.

C’est là, aussi, que se tient la principale différence qui oppose l’histoire de la pensée
économique et, par exemple, l’histoire de la pensée physique ou mathématique. Dans les
sciences de la nature, la contribution positive à l’élaboration de la théorie semble, aujourd’hui,
largement déconnectée de la réflexion historique. Ainsi, lorsqu’A. Einstein publie, avec L.

* PHARE, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne – Maison des Sciences Economiques - 106-112, boulevard
de l’Hôpital - 75647 Paris Cedex 13 - France. E-mail : [email protected].
1 Parmi d’autres : F. Cesarano [1983], M. Rosier [1988], M. Blaug [1990], A. Lapidus [1992], M. Schabas
[1992], P. Dockès et J.-M. Servet [1992], J. Lipkis [1993], A. Lapidus [1996], M. Blaug [2001], M.-C. Marcuzzo
et A. Rosselli [2002], E. R. Weintraub [2002], H. Kurz [2006], Y. Shionoya [2009].
Infeld, l’Evolution des idées en physique, il se révèle un remarquable didacticien dont le sens
de la perspective historique se compare très favorablement à celui d’historiens spécialistes de
la physique. Pourtant, personne ne se méprendra sur son objet : il s’agissait de restituer une
évolution historique, d’y préciser la place de la théorie de la relativité, non d’agir sur l’état
présent de la physique. Devenant historien, Einstein restait évidemment professeur de
physique ; mais il cessait d’être physicien. A l’inverse, on pourra toujours discuter l’efficacité
d’une démarche historique face aux enjeux présents de l’analyse économique. Mais on ne
pourra pas remettre en question son existence. Lorsque, par exemple, dans le chapitre 23 de la
Théorie Générale, Keynes [1936] parle du mercantilisme, il n’emporte pas toujours
l’adhésion de son lecteur mais ce qu’il avait alors en vue n’était pas une simple interrogation
historique sur la pensée économique préclassique, mais une interrogation analytique sur les
déterminants de l’incitation à investir et de la préférence pour la liquidité. Comme si l’histoire
n’avait éloigné de la théorie l’auteur et son lecteur qu’afin de mieux les y ramener.

On recherchera ce qui, de la discipline économique elle-même, de ses modes d’investigation


ou de son fonctionnement spécifique, rend compte de cette permanence des liens qui unissent
l’analyse théorique et la recherche historique (section 1). Et c’est cette même permanence que
l’on essaiera d’éclairer en mettant à jour les approches qui caractérisent l’histoire de la pensée
économique (section 2).

1. La persistance de l’histoire

Même si elle est loin de correspondre aux pratiques dominantes des économistes théoriciens
aujourd’hui, l’interprétation de l’imbrication entre la réflexion théorique et l’investigation
historique, n’est pas aisée. Trois types de réponses semblent cependant s’offrir. Elles
conduisent à privilégier respectivement l’immaturité de la discipline, le fonctionnement
intellectuel des économistes et la nature des propositions qui en émanent.

1.1. L’immaturité de la discipline

La thèse de l’immaturité de la discipline est la plus ancienne. Elle remonte à l’époque des
Lumières et s’inspire de l’idée d’un progrès des connaissances qui l’émanciperait de plus en
plus de son passé. Ainsi, si l’histoire de la pensée économique subsiste aujourd’hui, non
comme sous-discipline de l’histoire mais comme dimension de la démarche des économistes,
c’est à l’immaturité d’une discipline encore jeune qu’il conviendrait de l’attribuer ou, pire
encore, à cet aveuglement qui empêcherait certains d’entre-nous de prendre conscience que la
science économique a changé, qu’elle a désormais atteint une maturité suffisante pour se
débarasser du poids de son histoire.
Plus que d’autres, Jean-Baptiste Say a su, très tôt dans l’histoire de la science économique,
affirmer cette volonté et cette raison de rejetter le passé, inaugurant ainsi une position
2
méthodologique dont l’héritage subsiste encore. Le Cours complet d’économie politique
pratique s’achevait par une « Histoire abrégée des progrès de l’économie politique ». J.-B.
Say y metttait en garde son lecteur :
« [L]’histoire d’une science ne ressemble point à une narration d’évènements. Elle ne
peut être que l’exposé des tentatives, plus ou moins heureuses [...], pour recueillir et
solidement établir les vérités dont elle se compose. Que pourrions-nous gagner à
recueillir des opinions absurdes, des doctrines décriées et qui méritent de l’être ? Il
serait à la fois inutile et fastidieux de les exhumer. Aussi l’histoire d’une science
devient-elle de plus en plus courte à mesure que la science se perfectionne ; car,
suivant une observation très-juste de d’Alembert, ‘plus on acquiert de lumières sur un
sujet moins on s’occupe des opinions fausses ou douteuses qu’il a produites. On ne
cherche à savoir ce qu’ont pensé les hommes que faute d’idées fixes et lumineuses
auxquelles on puisse s’arrêter’2. Ainsi dans le cas où nous connaîtrions parfaitement
l’économie des sociétés, il nous importerait assez peu de savoir ce que nos
prédécesseurs ont rêvé sur ce sujet, et de décrire cette suite de faux pas qui ont
toujours retardé la marche de l’homme dans la recherche de la vérité. Les erreurs ne
sont pas ce qu’il s’agit d’apprendre, mais ce qu’il faudrait oublier » (J.-B. Say [1826],
pp. 540-541).

La même position méthodologique se retrouve bien plus tard, chez ceux-là mêmes dont
l’activité a pourtant contribué à diffuser la pensée d’auteurs anciens. Ainsi, en 1950, et pour
un quart de siècle, il n’y avait en France qu’une seule traduction disponible de la Richesse des
nations. Il s’agissait d’extraits des œuvres d’Adam Smith, édités par Georges-Henri Bousquet.
Ces textes étaient accompagnés d’une préface et d’abondantes notes éditoriales. Or,
commentant les passages bien connus du livre I dans lesquels se construit la théorie
smithienne de la valeur, Bousquet, après avoir opposé les conceptions de Smith à celles de
Marx, dévoile non seulement son sentiment (plutôt négatif, dans le prolongement des
appréciations de Schumpeter) sur l’œuvre qu’il édite mais, plus généralement, son
exaspération face à la révérence que les textes passés inspirent à ses contemporains :
« A mon sens d’ailleurs, toutes ces discussions sont à peu près sans intérêt, ce que j’en
dis c’est pour me conformer à l’usage et signaler un point demeuré peu aperçu, on se
demande pourquoi d’ailleurs. On se demande, hélas, aussi pourquoi, dans les sciences
naturelles, on ne perd plus son temps à discuter toutes les doctrines fausses du passé,
tandis qu’en ‘science’ économique, on fait encore perdre le temps des élèves à ces
exercices scolastiques » (G.H. Bousquet [1950], p. 70, n. 2).

La double référence aux sciences naturelles, d’une part, et à la Scolastique, d’autre part, est
significative. Elle témoigne de la métaphore dont se nourrit, depuis l’époque de d’Alembert et
des Lumières, la thèse de l’immaturité : de même qu’à la fin du Moyen-Age les sciences de la

2 Eléments de philosophie, page 17. [Note de J.-B. Say, qui invoque régulièrement l’autorité de d’Alembert à
l’appui de ses positions méthodologiques. Voir le Discours préliminaire du Traité d’économie politique, (Say
[1803], p. 17 n.) et, dans le Cours, (Say [1826]), t. 1, pp. 43 n. et 59, t. 2, p. 546 n.

3
nature auraient été empêchées de prendre leur essor3 par l’exégèse répétitive des textes
d’Aristote qui était la marque distinctive de la Scolastique, la science économique
contemporaine serait aujourd’hui contrainte, dans son développement, par des entraves de
même nature, où les clercs du Moyen-Age seraient remplacés par des historiens de la pensée
économique.

L’argument, cependant, semblera bien mince à tous ceux qui ne sont pas convaincus que
l’évolution de la science économique ait vocation à se calquer sur celle de la physique ou,
même s’ils partagent cette conviction, à ceux qui refusent la caricature d’une science
médiévale ossifiée. D’autant plus que cela fera bientôt un siècle qu’un tel refus est devenu
légitime dans la communauté scientifique : c’est, en effet, à l’influence de Pierre Duhem dans
le Système du monde (Duhem [1913]), que l’on est redevable d’une réévaluation de la pensée
scientifique du Moyen-Age. L’impetus comme quantité de mouvement, chez Buridan, la
représentation fonctionnelle dans ce que l’on ne pouvait encore appeler des « coordonnées
cartésiennes », ou l’héliocentrisme chez Oresme, témoignent que cette relecture méticuleuse
d’Aristote dix-sept siècles plus tard avait pourtant su produire, bien avant la Renaissance,
l’exceptionnelle fécondité de la science médiévale.

Pour tous ceux qui n’adhèrent alors ni à l’idée d’un profil d’évolution identique de l’économie
et de la physique, ni à celle d’une résurgence tardive, et localisée chez les économistes, de
l’obscurantisme médiéval, l’explication de la persistance de la réflexion historique en
économie et de sa prétention à traiter des enjeux théoriques doit être cherchée ailleurs.

1.2. Le fonctionnement intellectuel des économistes

Cet « ailleurs » pourrait être le fonctionnement intellectuel des économistes. Un


fonctionnement intellectuel propre à la pratique de l’histoire de la pensée économique, qui
ferait de cette dernière encore une manière d’être un économiste. Ce qui reviendrait à dire que
les nouveautés que nous nous autorisons ne prennent sens qu’à partir du moment où nous
savons les ancrer dans un savoir plus ancien.

Les illustrations de ce fonctionnement intellectuel sont nombreuses. On citera, pêle-mêle, les


économistes classiques, qui de Ricardo à John Stuart Mill, semblent n’avancer quelque chose
de nouveau que par référence, éventuellement contradictoire, à leurs prédécesseurs ; ou
encore Walras et Jevons, recherchant les précurseurs d’une économie mathématique qu’ils
s’efforcent de promouvoir. Il est vrai que ceci ressemble à une stratégie rhétorique. Mais
d’autres cas montrent que la stratégie recouvre une véritable heuristique.

3 Le destin des sciences morales et politiques au Moyen-Age est apprécié de la même manière par J.-B. Say.
Mais cette fois, l’“ observation très-juste ” est de Mac Culloch. Il est vrai que d’Alembert est mentionné en note.
Voir Cours, (Say [1826]), t.2, p. 546, ainsi que le Discours préliminaire, Say [1803], p. 18.

4
On invoquera ainsi l’exemple de Marx, rédacteur en chef, à Paris, en 1843, des éphémères
Annales Franco-Allemandes, découvrant dans un manuscrit d’Engels auquel il ne cessera de
rendre hommage le champ insoupçonné de l’économie politique. Depuis cette époque, comme
ses écrits en conservent la trace, Marx lit, sur l’économie politique, tout ce dont il peut
disposer. Et la production d’un savoir nouveau par le lecteur assidu de la British Library
semble indissociable de la consommation d’un savoir passé, qui privilégie généralement les
XVIIIe et XIXe siècles, quitte à remonter, le cas échéant, jusqu’à la pensée grecque classique.
La manière dont se forme, chez Marx, l’idée des schémas de reproduction du capital, c’est-à-
dire de ce que nous reconnaissons comme le premier modèle bisectoriel de croissance, est
représentative de l’heuristique engagée dans ce fonctionnement intellectuel.

Dans une lettre à Engels du 6 juillet 1863, Marx présente longuement une première
formulation des schémas de reproduction. Mais cette formulation a la particularité de
s’appuyer sur un détournement du Tableau économique dans lequel le capital constant, le
capital variable, la plus-value et le produit, les subsistances et les machines et matières
premières, sont venues se substituer aux catégories de Quesnay. La lettre à Engels et son
annexe, conçue à l’image du Tableau des physiocrates, constitue ainsi l’une des premières
étapes – en tous cas la plus significative – du parcours qui conduit Marx de la lecture critique
de Quesnay, achevée en mai 18634, vers la conception des schémas de reproduction du livre II
du Capital, fondés pour l’essentiel sur un manuscrit rédigé une quinzaine d’années plus tard.

Pourtant, tout ceci ne suffit pas. On pourrait aisément conclure que ce que faisait Marx dans
les années 1860 n’avait rien à voir avec l’histoire, mais plus vraisemblablement avec une
construction théorique qui ne se réalise pas ex nihilo, mais toujours à partir d’un savoir
antérieur, d’autant plus proche dans le temps qu’il s’inscrira dans une évolution dense, c’est-
à-dire marquée par des contributions abondantes. Ainsi pourra-t-on rapprocher le siècle qui
sépare Marx de Quesnay de la quinzaine d’années qui, par exemple, sépare la publication, en
1959, par Gérard Debreu, de l’ouvrage fondé sur sa thèse de doctorat, soutenue à Paris en
1956 de la sollicitation initiale qui en a permis la réalisation5. C’est, en effet, à la lecture de
l’ouvrage de Maurice Allais, A la Recherche d’une Discipline Economique (Allais [1943]),
que Debreu doit son « intérêt pour la théorie de l’Ecole de Lausanne » (Debreu [1959], p. ix).
La transformation de cet intérêt initial en contribution positive semble opérer quelques années
plus tard, à partir de juin 1950, lorsqu’il rentre à la Cowles Commission. Il abordait ainsi une
décennie de recherches particulièrement fécondes, conduites seul ou en collaboration avec
Kenneth Arrow6, qui devait s’achever par la démonstration d’existence de Théorie de la

4Le sixième chapitre des Théories sur la plus-value (t. I) rassemble les éléments de cette lecture critique du
Tableau économique de François Quesnay.
5 Voir la préface de G. Debreu [1959] à sa Théorie de la Valeur, ou les éléments biographiques qu’il rapporte
dans Debreu [1991], ainsi que E. Roy Weintraub [1985], chap. 6.
6 Cette décennie fut marquée par la publication de leur article fondateur (K. Arrow et G. Debreu [1954]).
5
valeur (Debreu [1959]). C’est, en effet, à partir de juin 1950 qu’il prend véritablement
connaissance des contributions sur lesquelles s’appuieront ses propres travaux : la
démonstration de Wald, d’abord (Wald [1936 (1951)]), traduite en anglais en 1951, qui
n’employait pas encore de théorème de point fixe ; l’article de Kakutani [1941], généralisant
le théorème du point fixe de Brouwer ; celui de Nash [1950], utilisant le théorème de
Kakutani pour démontrer que tout jeu de n personnes à somme nulle possédait un équilibre ;
celui de von Neumann, enfin (von Neumann [1936 (1945)]), traduit en 1945, qui employait un
théorème de point fixe afin de démontrer l’existence d’un équilibre.

Ces quelques années nous paraissent, aujourd’hui, exemplaires de la manière dont travaille un
économiste théoricien, dont son attention est sollicitée par un problème, puis nourrie des
éléments nécessaires pour le résoudre. Or, la démarche qui fait passer du savoir disponible
dans les années 1940 à la théorie de l’équilibre économique général présentée dans l’ouvrage
de 1959 n’est pas d’une nature à ce point différente de celle qui régit le passage de Quesnay à
Marx. Si bien que la thèse du fonctionnement intellectuel des économistes apparaît comme
trop générale pour être convaincante : le siècle qui séparait Marx de ses sources intellectuelles
s’est aujourd’hui rétréci à quelques années pour les chercheurs contemporains. A chaque fois,
on construit bien sur un savoir antérieur, mais cela ne saurait constituer une énigme. Ce qui
peut surprendre, c’est que ce savoir soit ancien, qu’aujourd’hui, par exemple, un chercheur
intéressé par l’équilibre économique général puisse ne pas se contenter de la lecture de
Debreu, mais qu’il remonte jusqu’à Walras et ressente la nécessité de travailler sur les
différentes éditions des Eléments d’Economie Politique Pure.

Ce n’est donc pas dans ce fonctionnement intellectuel par lequel les économistes se
singularisent beaucoup moins qu’il n’y paraît, mais dans le rapport qu’ils entretiennent avec
leur objet que l’on cherchera l’origine de cette confrontation persistante de la théorie
économique et de son histoire.

1.3. L’oubli, plutôt que l’erreur

Revenons à Jean-Baptiste Say. La phrase par laquelle s’achevait l’extrait du Cours cité ci-
dessus mérite que l’on s’y arrête. En mettant en cause la réflexion historique en économie,
Say concluait que les « erreurs » qui avaient marqué les contributions passées « ne sont pas ce
qu’il s’agit d’apprendre, mais ce qu’il faudrait oublier ». Il n’est, en effet, pas absurde de
soutenir que l’on n’apprendra pas grand-chose en microbiologie en réfléchissant sur la
génération spontanée, ou en mécanique en s’inspirant de la théorie aristotélicienne des graves.
Mais en théorie économique, où sont ces erreurs que nous rejetterions aussi unanimement ?

Pour Say, au moins, la cause était entendue. La dénonciation des erreurs passées et présentes
dans le « Discours préliminaire » du Traité d’économie politique en révèle l’origine. Ces
erreurs lui apparaissent comme imputables à d’autres erreurs, cette fois de méthode. A tel

6
point que c’est à l’immunisation contre ces erreurs de méthode qu’il attribue le rôle fondateur
d’Adam Smith :
« Avant Smith, on avait avancé plusieurs fois des principes très vrais. Il a fait plus : il
a donné la vraie méthode de signaler les erreurs ; il a appliqué à l’économie politique
la nouvelle manière de traiter les sciences, en ne recherchant pas ses principes
abstractivement, mais en remontant des faits les plus constamment observés, aux lois
générales dont ils sont une conséquence » (Say [1803], p. 28).

Du point de vue de J.-B. Say lui-même, cet inductionnisme rigoureux, qui pèse non seulement
sur les prémisses mais aussi sur chaque étape d’un raisonnement7, ne fournit pas toujours les
critères de vérité attendus : ainsi est-il assez flexible pour autoriser la coexistence de théories
concurrentes8. En revanche, à défaut de savoir toujours reconnaître le vrai, l’erreur d’analyse
engendrée par une erreur de méthode ne lui échappe pas, surtout lorsqu’elle affecte cette
forme exemplaire en économie politique, que l’on ne nommait pas encore le « vice
ricardien », et qui, selon Say, était certes imputable à Ricardo lui-même (Say [1803], pp. 18 et
35 ; voir également Say [1826], t. 1, pp. 45-46), mais plus encore à ses successeurs (Say
[1803], p. 36).

Il n’est pas nécessaire de souligner que l’enracinement de l’économie politique, tel que
l’imaginait Say, parmi les « sciences d’observation » n’a guère fait consensus. Si bien que la
dimension méthodologique de nos erreurs ne semble plus constituer un critère suffisant. A
défaut de ce critère, comment identifier ces erreurs ?

Ecartons d’abord les erreurs techniques ou factuelles, la plupart du temps rectifiées par leurs
auteurs eux-mêmes. Si l’on envisage des propositions anciennes intéressant la théorie
économique, quelles sont celles qui nous apparaissent aujourd’hui aussi peu plausibles, et
suscitent un rejet aussi unanime, que l’idée de génération spontanée pour des
microbiologistes ?

Tenter d’obtenir une réponse n’est pas sans attraits. A Paris, j’ai plusieurs fois posé la question
à des étudiants de première année de Master : « Vous pensez que la science économique se
trompe souvent, n’est-ce pas ? Alors, citez-moi cinq grandes vraies erreurs, aussi
consensuelles dans leur dénonciation parmi les économistes que l’est, par exemple, la thèse de
génération spontanée chez les biologistes ! ». Les réponses n’ont pas manqué. Elles allaient de
la productivité exclusive de l’agriculture chez Quesnay à la loi de Say ou à la théorie de la
valeur-travail. A chaque fois, bien sûr, il était aisé de montrer qu’une interprétation
normalement généreuse de la proposition ancienne conduisait sinon toujours à disqualifier la

7 Voir Cours, Say [1826], t. 1, p. 12 et surtout, dans le Discours préliminaire du Traité, la discussion de
l’opposition entre « prédiction » et « explication » (Say [1803], p. 36).
8 L’exemple en est donné par les sciences de la nature, où les conceptions de « Leibniz et Newton, Linné et
Jussieu » coexistent (Say [1803], p. 15).

7
remise en question, au moins à montrer qu’elle était loin d’être consensuelle. Les rares
réponses qui paraissaient pourtant acceptables se rangent en deux catégories : les erreurs par
impuissance cognitive et les erreurs par réfutation factuelle.

Dans un précédent travail (Lapidus [1996], pp. 875-876), j’avais privilégié les erreurs par
impuissance cognitive en proposant deux exemples de réponse : d’une part, l’analyse
dichotomique de l’intégration de la monnaie dans l’équilibre général et, d’autre part, la
possibilité de décrire les relations techniques de production au moyen d’une fonction agrégée
dont le capital serait un argument.

Dans le premier cas, on sait en effet, grâce à une controverse qu’on peut faire débuter avec
l’article d’O. Lange sur la loi de Say publié en 1942, et qui semble achevée au moment de la
publication de la deuxième édition de Money, interest and prices de D. Patinkin en 1965, que
plusieurs propositions qui ont pourtant marqué la manière dont on concevait les relations entre
théorie monétaire et théorie de la valeur sont mutuellement incompatibles : on ne peut
logiquement accepter, de façon simultanée, la loi de Walras, la théorie quantitative de la
monnaie, la loi de Say et le postulat d’homogénéité. De même, dans le deuxième cas, les
débats dits « cambridgiens » (G. Harcourt [1972]) qui ont suivi la publication de l’ouvrage de
Sraffa [1960] ont fait apparaître que, lorsque le capital est constitué de moyens de production
eux-mêmes produits, et dont les prix dépendent à la fois des prix des autres biens et des
valeurs prises par les variables de répartition (taux de salaire et taux de profit), il n’est pas
possible d’associer, par exemple, une intensité capitalistique croissante à une baisse du taux
de rémunération du capital et à l’absence de retour de techniques, ni de recourir à une fonction
de production macroéconomique agrégée.

Ces deux exemples ont en commun de se référer à un même type d’erreur, qui découle de
notre incapacité à saisir un réseau de relations complexes autrement qu’à travers ses
constituants, considérés à tort indépendamment les uns des autres. Or, la pertinence, par
exemple, de la loi de Say, du postulat d’homogénéité ou de la relation inverse entre intensité
capitalistique et taux de profit, ne peut s’apprécier isolément, mais au sein d’une structure
complexe que notre connaissance des propriétés formelles des modèles interdépendants
permet, seule, de contrôler. Dans les deux cas, cependant, et pour des raisons où se mêlent les
préoccupations pédagogiques et pratiques, les analyses dont on pouvait s’accorder pour
conclure qu’elles étaient erronées n’ont pas été écartées : l’analyse dichotomique et la
fonction de production agrégée sont loin d’avoir disparu de la littérature contemporaine.

Pour être plus intuitives, les erreurs par réfutation factuelle ne sont pas les plus aisées à
établir, que la réfutation en question soit empirique ou expérimentale. Il est banal de souligner
que les innombrables travaux empiriques sur, par exemple, les déterminants de l’épargne des
ménages ou la demande de monnaie n’aient pas permis de trancher de façon claire les
questions théoriques correspondantes. Les effets du développement de l’économie

8
expérimentale semblent avoir été plus prononcés, en particulier pour la branche qui concerne
la théorie de la décision. Depuis la mise en évidence par Maurice Allais d’un paradoxe qui est
associé à son nom (Allais [1953]), d’autres paradoxes expérimentaux sont venus remettre en
question la théorie de l’utilité espérée dans les versions de J. von Neumann et O. Morgenstern
[1947] ou de L. Savage [1954] : paradoxe d’Ellsberg [1961], inversion de préférences (S.
Lichtenstein et P. Slovic [1971]), effets de contexte. Ceux-ci ont permis l’émergence de
théories de l’utilité dite « non espérée », comme la théorie du regret, la théorie de l’utilité
dépendant du rang ou la théorie des perspectives cumulées9. Toutefois, là encore, la théorie de
l’utilité espérée est loin d’avoir été écartée de notre paysage théorique.

De sorte que, si on ajoute les erreurs par impuissance cognitive et les erreurs par réfutation
factuelle, la moisson semble bien maigre. Un peu d’effort et d’imagination pourrait nous
permettre de suggérer d’autres exemples. Il reste que la place accordée aux erreurs en
économie apparaît donc comme étonnamment réduite. Suivre les recommandations de J.-B.
Say en nous débarrassant du fardeau de nos erreurs passées semble alors bien peu
contraignant : nous nous trompons si peu ; ou plutôt : nous convenons si peu de nous être
trompés.

Ceci constitue, évidemment, un défi pour l’épistémologue de l’économie : pourquoi les


théories y semblent-elles rebelles à toute réfutation ? pourquoi les programmes de recherche y
sont-ils au mieux mis en sommeil, mais ne dégénèrent jamais ? Mais ce n’est pas la voie que
je voudrais suivre. Je m’en tiendrai aux effets, pour l’analyse économique, de cette curieuse
situation où le renouvellement théorique ne peut pas être assuré par les erreurs que nous
commettons, puis reconnaissons. Il ne s’agit pas de prétendre que les théories anciennes ne
disparaissent jamais du présent de notre discipline : bien sûr, elles disparaissent, mais
seulement parce que nous les oublions, quelles que soient les raisons de ces oublis 10, non
parce que nous nous tromperions. Si bien qu’à la différence de ce que connaissent
généralement les autres disciplines, les potentialités théoriques de ces savoirs oubliés
demeurent intactes. Le travail d’un historien de la pensée économique qui restitue ce savoir
n’est donc pas seulement l’acte d’un historien, qui nous permet de retrouver notre mémoire :

9 La théorie du regret vient des travaux de Loomes et Sugden [1882]. La première formulation de l’utilité
dépendant du rang apparaît chez Quiggin [1982] sous le nom d’utilité anticipée. Enfin, la théorie des
perspectives cumulées (Tversky et Kahneman [1992]) est une reformulation de la théorie des perspectives
(Kahneman et Tversky [1979]) qui permet d’éviter les problèmes de cohérence de la première version.
10 Un exemple intéressant et provoquant de la thèse inverse, qui serait celle de l’absence d’oubli du savoir
économique ancien, se trouve dans la critique que proposait M. Bronfenbrenner [1971] de l’idée de « révolution
scientifique » issue des travaux de Kuhn, lorsqu’il s’agit de l’appliquer à l’économie. Bronfenbrenner soutient,
en effet, la thèse selon laquelle, le tableau dressé par Kuhn impliquant la disparition définitive des paradigmes
dès lors qu’un nouveau paradigme occupe le devant de la scène, il ne saurait concerner un domaine dans lequel
même les idées les plus démodées ne disparaissent jamais. A l’appui de son argumentation, Bronfenbrenner
mentionne les conceptions médiévales du juste prix, qui continueraient à alimenter notre compréhension de la
politique des revenus.

9
c’est aussi l’acte d’un économiste qui propose au savoir contemporain une analyse nouvelle
parce qu’elle a été oubliée. C’est à cette dualité que tient la persistance contemporaine de
l’histoire de la pensée économique face à la théorie économique.

Sous des formes diverses, l’idée d’un savoir latent, que l’attention d’un historien de la pensée
économique permettrait de réactiver, trouve un écho chez de nombreux auteurs. Pour
Schumpeter [1954], par exemple, ce sont les questions d’aujourd’hui qui peuvent trouver une
réponse dans les contributions d’hier :
« [B]eaucoup plus qu’en physique, des résultats se sont perdus en chemin ou restèrent
inemployés pendant des siècles. [...] L’économiste qui étudie l’histoire de sa science a
beaucoup plus de chances d’y trouver des propositions stimulantes et des leçons utiles,
mais déconcertantes, que le physicien généralement assuré qu’aucun apport notable de
ses prédécesseurs n’a été perdu » (J. Schumpeter [1954], t. 1, pp. 29-30).

La perspective s’est élargie lorsqu’à partir des années 1970 surtout, une sensibilité croissante,
qui n’était pas toujours de façade, aux investigations de nature épistémologique a conduit à
mettre en doute l’intuition d’une cumulativité rigoureuse des connaissances. Ainsi, une
évolution oscillatoire conduirait-elle, pour certains, à des éclipses provisoires de certaines
théories. C’est l’argumentation que retient F. Cesarano [1983], en illustrant son propos par
l’histoire des théories monétaires, afin de préciser le rôle de l’historien de la pensée
économique : non celui qui assurerait une hypothétique convergence des théories, mais celui
qui lisserait le profil de leur évolution. Bien que les sources explicites ne soient pas les
mêmes, le point de vue développé par S. Hollander [1987] n’est pas si différent. Il relève, en
effet, qu’une théorie peut en remplacer une autre à la suite de ce qu’il nomme un changement
dans la « concentration de l’attention » (Hollander [1987], p. 1). De la sorte, à la fois une
résurgence du problème initial peut lui rendre sa pertinence, et un changement délibéré dans
la « concentration de l’attention », de la part de l’historien de la pensée économique –
identifiant, par exemple, un mécanisme d’allocation au cœur de la tradition classique – a pour
effet d’actualiser une analyse ancienne. Ce point de vue est illustré par la réémergence de la
distinction smithienne entre travail productif et travail improductif afin d’expliquer le faible
taux de croissance de l’économie britannique chez Bacon et Eltis [1978] (S. Hollander [1987],
p. 1).

De même, l’évocation familière des idées de Popper, Kuhn et Lakatos par T. Negishi [1989],
précède une tentative d’explication de l’histoire de la pensée économique en termes
lakatosiens. Cette dernière y est perçue comme un conflit entre programmes de recherche
concurrents, dont certains passeraient par des phases d’hibernation. Ce serait alors une
investigation historique – Negishi cite Keynes lisant Malthus et les mercantilistes, ainsi que
Sraffa lisant Ricardo – qui tirerait de son sommeil un programme de recherche en hibernation.

10
2. L’histoire, face à l’élaboration théorique

Il ne faut pas surestimer l’importance de ces observations. Bien souvent, elles se réduisent à
un vœu pieux, et le lecteur qui chercherait dans l’Histoire de l’analyse économique quelques
uns de ces résultats que Schumpeter pensait « perdus » risque de voir son attente déçue.
Tandis que l’intuition d’une pensée économique qui oublie plus qu’elle se trompe, transparaît
derrière la manière dont de nombreux historiens de la pensée économique considèrent leur
discipline, elle semble loin de s’imposer à travers leurs productions.

Pour en faciliter la discussion, on abordera ces dernières en référence à deux démarches idéal-
typiques en histoire de la pensée économique – une démarche extensive et une démarche
rétrospective.

J’ai esquissé, puis développé, cette distinction dans quelques travaux antérieurs (Lapidus
[1986], p. 7 ; [1992] ; [1996], pp. 878-881). On peut la considérer comme une adaptation de la
classification en quatre « genres » que proposait Richard Rorty [1983] pour rendre compte de
l’histoire de la philosophie. La démarche extensive recouvrirait ainsi ce que Rorty nomme
« Geistgeschichte » et « reconstruction historique », tandis que la démarche rétrospective
correspondrait à la « reconstruction rationnelle » et à la « doxographie » (qu’il rejette). La
taxonomie de Rorty semble avoir été suggestive. On en rencontre une utilisation directe en
histoire de la pensée économique chez Mark Blaug [1990], qui récuse la Geistgeschichte
comme une caricature de ce qu’il ne faut pas faire, et la doxographie comme une caricature de
ce qu’il fait. Il associe ainsi, en histoire de la pensée économique, d’un côté la reconstruction
historique et le relativisme, et d’un autre côté, la reconstruction rationnelle et l’absolutisme.
Pierre Dockès et Jean-Michel Servet [1992] ont également pris appui sur la contribution de
Rorty pour présenter une classification beaucoup plus désagrégée, qui distingue plusieurs
types possibles au sein de trois lectures en histoire de la pensée économique – les lectures
« diachroniques », « achroniques » et « synchroniques ». Il semble que les lectures
diachroniques généalogiques et historiques correspondent à diverses modalités de la
reconstruction historique selon Rorty, tandis que la lecture achronique serait une forme de
doxographie et les lectures synchroniques recouvriraient soit une Geistgeschichte, soit une
reconstruction historique.

La distinction que je propose entre démarches extensive et rétrospective, apparaît ainsi


comme moins désagrégée que celle qui prévaut habituellement chez les historiens des idées.
C’est que, comme on le verra, l’objectif poursuivi ici consiste moins à établir une
classification qu’à rendre compte de l’articulation qui s’établit entre les approches possibles
de l’historien de la pensée économique – approches qui ne se limitent pas aux seules
démarches extensive et rétrospective.

11
2.1. Deux formes de fidélité au présent : démarche extensive et démarche
rétrospective

La démarche extensive correspond sans doute le mieux à ce que nous imaginons être l’attitude
d’un historien honnête. Elle consiste à interpréter un ensemble d’énoncés anciens en fonction
de problématiques en vigueur à l’époque où ils ont été établis. C’est le cas, par exemple, si
nous continuons à interpréter les contributions respectives de Malthus, Ricardo et West,
élaborant en février 1815 une théorie de la rente différentielle, comme le faisait déjà E.
Cannan [1892] (voir aussi Cannan [1917], pp. 116 ff) – c’est-à-dire comme une réponse
théorique aux débats suscités en Angleterre par les lois sur le blé. Il en irait de même si nous
comprenions le développement des thèses mercantilistes, principalement en France chez
Montchrétien, par exemple, comme une manière de penser la constitution de l’Etat-nation
sous l’Ancien Régime. Ce sera encore le cas si on interprète l’accent placé par Adam Smith
sur la division du travail au début de la Richesse des nations comme un effet de la Révolution
industrielle, dont on suppose qu’il fut un témoin attentif.

Ces quelques exemples sont délibérément divers et mon objectif n’est pas de discuter les
interprétations qu’ils proposent. Il s’agit, plutôt, de souligner la grande variété des formes que
peut revêtir une même démarche. Les problématiques qui donnent un sens à ce savoir ancien
que l’on essaie d’appréhender à travers la démarche extensive relèvent, en effet, de ce qu’un
historien repérera comme des questions aussi bien de politique économique, que de
représentation du pouvoir, de mutations technologiques et sociales, ou de l’environnement
culturel. On pourra y reconnaître la marque de ce que l’on tend à désigner comme « histoire
contextuelle » de la pensée économique (voir xxxx). Mais il s’agit là de quelque chose qui est
à la fois plus général et plus ancien. Plusieurs grandes synthèses de la deuxième moitié du
XXe siècle relèvent ainsi de la démarche extensive, en dépit de leur différence d’approche.
C’est ainsi le cas de l’ouvrage de Schumpeter [1954], qui réalise le paradoxe bien connu de
faire une histoire de l’analyse économique en plaçant l’accent sur l’effort pré-analytique, ce
qu’il nomme la « vision » ; ou des notes de cours de W.C. Mitchell [1967/1969], publiées
tardivement sous le titre Types of Economic Theory, qui font apparaître les théories
économiques comme les effets d’un développement exogène, qui aurait fait passer l’activité
économique de l’outil à la machine, de l’atelier à l’usine et de la production locale à la
production de masse ; ou encore du manuel de Karl Pribram [1983], dans lequel le
raisonnement économique reflète des principes de raisonnement plus généraux, élaborés
ailleurs – dans le domaine dont c’est précisément l’objet, c’est-à-dire en philosophie.

Cette variété de formes de la démarche extensive est significative de l’ampleur du terrain


intellectuel qu’elle occupe. Ainsi, si l’histoire de la pensée économique devait apparaître
comme une simple rubrique de l’histoire, c’est elle qui s’y prêterait le mieux, en ce qu’elle
s’accommode aisément des multiples manières dont un historien approche son objet.

12
Il est, en effet, difficile de retrouver cette conclusion dans la perspective ouverte par la
démarche rétrospective. Cette fois, les énoncés anciens y sont abordés en tant que
préfigurations de développements contemporains. Par exemple, Quesnay, Ricardo, Marx ou
Walras y apparaissent en tant que précurseurs : de l’analyse input-output de Leontief, de la
théorie de la productivité marginale, du modèle de von Neumann ou encore de l’utilisation
d’un théorème de point fixe dans la démonstration d’existence de l’équilibre économique
général. On doit à l’intitulé de l’ouvrage de Mark Blaug, Economic theory in retrospect,
d’avoir dès 1968 imposé un nom à une pratique déjà ancienne chez les économistes. Bien sûr,
un historien pourra rester circonspect face à une démarche qui semble si désinvolte avec le
contexte intellectuel. Mais ce serait oublier qu’elle peut constituer une heuristique féconde.
Un excellent exemple peut être trouvé dans les travaux de réécriture auxquels s’était livré
Morishima dans les années 1970, à propos des écrits de Marx (M. Morishima [1973]) ou de
Walras (Morishima [1977]). Peut-être trouvera-t-on sévère son jugement sur les économistes
du siècle passé, dont il affirmait au cours de sa leçon inaugurale de 1973 à la London School
of Economics, que bien qu’il eût comporté de nombreux mathématiciens de talent intéressés
par l’économie – au premier rang de ceux-ci, il situait Cournot – les économistes dont les
contributions étaient, formellement, de loin les plus fécondes se sont pourtant révélés des
mathématiciens médiocres (Morishima [1974]). Ainsi, bien que les mathématiques de Marx
ou de Walras soient loin d’être irréprochables, les deux auteurs sont crédités de l’intuition de
résultats mathématiques qui n’existaient pas encore : le théorème de Frobenius et les chaînes
de Markov pour le premier, le théorème du point fixe pour le second.

Mais en dépit de cette fécondité, il convient de souligner à quel point ce mode de traitement
d’un savoir ancien est étranger aux attentes habituelles d’un historien. En évaluant le passé à
l’aune du savoir contemporain, il s’impose de n’y reconnaître que nos propres délimitations
des frontières entre les disciplines, nos modes d’explication des problèmes rencontrés ou notre
identification des catégories économiques J’avais précédemment montré (A. Lapidus [1992]),
à propos de la pensée économique médiévale, que la démarche rétrospective empruntait deux
voies privilégiées, soit en prêtant à des auteurs anciens nos propres conceptions – par
exemple, en interprétant la théorie scolastique du juste prix comme une théorie du prix de
marché –, soit en articulant un savoir ancien et une analyse plus récente qui venait lui donner
son sens – ainsi, lorsque l’on considère le juste prix comme un moyen de résoudre
l’indétermination liée à l’existence d’un monopole bilatéral. La démarche rétrospective peut
donc contribuer à des rapprochements suggestifs entre le passé et le présent. Elle est en outre,
comme ceux qui ont en charge d’enseigner tant l’analyse que l’histoire de la pensée
économique, pédagogiquement efficace et intellectuellement rassurante. Mais, avec la
meilleure volonté, il n’y a guère de chance pour qu’elle aide à découvrir, chez un auteur
passé, autre chose que ce que l’on sait déjà.

13
Je concède cependant que ma présentation des démarches extensive et rétrospective force le
trait : l’une comme l’autre se rencontre rarement à l’état pur. Il serait donc excessif d’y voir
autre chose que des pôles de référence entre lesquels viendront s’insérer des contributions en
histoire de la pensée économique qui relèveront de l’une et de l’autre dans des proportions
variées. Après tout, un savoir ancien peut aussi bien répondre à une problématique ancienne
(démarche extensive) que préfigurer des énoncés contemporains (démarche rétrospective).
Elles ne s’excluent donc pas mutuellement par principe. Mieux encore, l’une et l’autre ont en
commun de ne pouvoir constituer une remise en question du savoir présent de la science
économique. En aucun cas, en effet, ce dernier n’est menacé : la démarche rétrospective le
retient comme seule norme d’évaluation ; la démarche extensive le respecte d’autant plus
qu’elle tend à en faire abstraction lorsqu’il s’agit de rendre compte d’un savoir passé.

2.2. Transformer le présent : la démarche intensive

De façon très schématique, la figure 1 ci-après rassemble ces conclusions. En même temps,
elle met en évidence un point que l’examen qui précède avait passé sous silence : démarche
extensive et démarche rétrospective ne couvrent pas de manière identique l’ensemble des
énoncés anciens. Du point de vue de la démarche extensive, cette couverture est
potentiellement complète, au sens où aucune contribution, aucun de ses aspects ne sont a
priori exclus. Au contraire, la démarche rétrospective, contrainte par l’état présent du savoir
économique, ne laisser filtrer d’un savoir ancien que ce qu’elle est en mesure d’interpréter en
termes du savoir contemporain. Ce qui lui échappe est alors ce savoir évincé, non, comme on
l’a vu, parce qu’il aurait été erroné, mais parce qu’il était sorti de nos mémoires.

Entre les démarches extensive et rétrospective, un espace est donc disponible pour ce que l’on
désignera comme une démarche « intensive », moins respectueuse de l’état présent du savoir
économique que le sont les démarches extensive et rétrospective, puisqu’elle peut prétendre
avoir pour effet de le transformer. Pourtant, bien que le constat de cet espace disponible fonde
la possibilité d’une démarche intensive, il n’est pas possible de lui accorder le même statut
que celui que l’on a reconnu aux démarches extensive et rétrospective. Il suffit d’observer
notre environnement intellectuel : il est facile d’illustrer ces deux dernières démarches par tel
ou tel ouvrage général d’histoire de la pensée économique, mais où sont les homologues de
ces manuels ou ouvrages généraux qui pourraient illustrer la démarche intensive ?
Curieusement, on ne les trouve dans aucune bibliothèque, aussi fournie soit-elle. Le contraste
est donc saisissant entre la fécondité analytique de principe que l’on est enclin à reconnaître à
la démarche intensive et l’absence d’ouvrages généraux qui en constitueraient le
prolongement. C’est ce contraste qui demande à être expliqué.

14
Cette élucidation passe par une analyse plus détaillée de l’heuristique qui caractérise la
démarche intensive. L’histoire, bien connue, de l’interprétation de Ricardo par Sraffa et de la
théorie des prix de production qui la prolongent en fourniront la matière11.

énoncés conte mporains

énoncés ancie ns

énoncés nouv e aux

Figure 1 : Typologie des démarches en histoire de la pensée économique


(trait plein : démarche rétrospective ; trait gras : démarche extensive ; pointillé : démarche intensive)

Lorsqu’en 1951, Piero Sraffa publie, en collaboration avec Maurice Dobb, le premier volume
de l’édition complète des œuvres de Ricardo, il renouvelle sensiblement la représentation
courante de la pensée économique ricardienne. Comme on le sait, l’« Introduction », rédigée
par Sraffa, incite à privilégier dans l’itinéraire intellectuel de Ricardo, un problème et un
moment. Le problème est celui de la répartition du revenu ; le moment est celui de la
publication de l’Essai sur les profits, en février 1815. La section IV de l’« Introduction »
(Sraffa [1951]) représente alors la pièce maîtresse de la construction de Sraffa, en ce qu’elle
est consacrée à la période qui va de la gestation de l’Essai à la première édition des Principes.
Lisant l’Essai de Ricardo, Sraffa y décrit une économie dans laquelle l’agriculture joue un
rôle prépondérant : l’homogénéité physique entre produit agricole et moyens de production –

11 L’historiographie relative à Piero Sraffa et à son œuvre devrait encore progresser lorsque l’édition, par
Cambridge University Press, de ses documents non encore publiés aura abouti. Plusieurs contributions, sur
lesquelles s’appuie la discussion qui suit, permettent cependant d’éclairer son itinéraire intellectuel : la
biographie réalisée par J.-P. Potier [1987], l’essai de L. Pasinetti [1990] ainsi que les textes rassemblés dans des
recueils réalisés à l’initiative de H. Kurz et N. Salvadori [2003], [2007].

15
dans les deux cas, le blé – permet de répondre à la question de la détermination du taux de
profit sans avoir à résoudre, préalablement, celle de la valeur des marchandises produites et
utilisées comme moyens de production. Le taux de profit s’y présente en effet non comme un
rapport entre la valeur d’un surplus et la valeur de ses moyens de production, mais comme un
rapport entre des quantités de même dimension (du blé) que la concurrence entre les
capitalistes impose à l’ensemble de l’économie. De ce fait, les modalités de répartition entre
salaires et profits pouvaient être connues avant les valeurs relatives des différentes
marchandises produites : la théorie de la répartition pouvait précéder, logiquement, la théorie
de la valeur plutôt que d’en constituer une dimension, comme ce fut le cas à la suite de l’essor
du marginalisme. C’est cette sorte d’âge d’or théorique que, selon Sraffa, Ricardo se serait
efforcé de retrouver au fil des éditions successives des Principes, après l’abandon de
l’hypothèse d’une homogénéité physique entre moyens de production et produits, à travers la
quête difficile d’une mesure invariable des valeurs, dont les réécritures successives du premier
chapitre des Principes porte l’empreinte.
Dans un premier temps, cette analyse semble donc relever de ce que l’on a désigné comme
une démarche extensive. Et c’est, d’abord, à ce titre qu’elle est discutable – et fut
effectivement discutée. L’idée d’une homogénéité physique en agriculture, déjà avancée par
Mitchell dans ses cours de Chicago (Mitchell [1967]), est à la fois le point le plus original et
le plus fragile de l’interprétation de l’Essai. Car, ainsi qu’en convint scrupuleusement Sraffa,
« cet argument n’est contenu dans aucun des écrits ou des lettres de Ricardo [et surtout pas
l’Essai ; A.L.] qu’on ait conservés » (Sraffa [1951], p. xxxi). Les hypothèses imaginées par
Sraffa afin de rendre compte de l’absence d’éléments matériels (des notes perdues, datant de
mars 1814 ; ou une conversation dont aucune trace n’aurait subsisté) ne parvinrent jamais à
emporter suffisamment la conviction pour empêcher que la thèse de l’homogénéité physique
en agriculture soit remise en question par d’autres lecteurs de Ricardo. Parmi ceux-ci,
S. Hollander [1973] par exemple, lui substitue la proposition selon laquelle les variations des
salaires nominaux se répercutent sur le taux de profit. Faute d’arguments textuels décisifs, la
discussion peut se poursuivre aujourd’hui encore, et rien ne laisse présager qu’elle doive, un
jour, cesser12.

Si l’on en était resté là, il se serait agi d’une illustration aussi exemplaire que contestée de la
démarche extensive en histoire de la pensée économique. Mais il y eut un deuxième temps,
qui fit apparaître d’autres enjeux.

En 1960, P. Sraffa publiait Production de marchandises par des marchandises. Comme on ne


l’ignore plus, cet ouvrage présentait un modèle de production linéaire et désagrégé, dans

12 Voir, par exemple, la réponse à S. Hollander de J. Eatwell [1975]. Un traitement systématique de


l’opposition entre l’argumentation de Sraffa et Eatwell et celle d’Hollander est proposé dans A. Lapidus et N.
Sigot [2001].

16
lequel chaque marchandise était produite à l’aide de quantités non négatives des mêmes
marchandises et de travail. Il permettait de déterminer – au moins dans le cas élémentaire de
la production simple, où chaque branche produit une marchandise différente et où chaque
marchandise est produite par une seule branche – pour des taux de profit non négatifs et
inférieurs à une valeur maximale, un système de prix de production associé à un taux de
salaire. La singularité de ce modèle tient à ce que, en s’appuyant sur une distinction entre
biens fondamentaux et biens non fondamentaux, il fait apparaître un système de production
dérivé, le système-étalon, construit uniquement à partir des branches produisant les biens
fondamentaux, et dont le produit total et les moyens de production sont composés des mêmes
marchandises, dans les mêmes proportions. Il est donc aisé d’interpréter la marchandise
composite produite par le système-étalon (la marchandise-étalon) comme une marchandise
produite au moyen d’elle-même et de travail. Par conséquent, si le taux de salaire est mesuré
en termes de cette marchandise-étalon, le taux de profit peut être déterminé indépendamment
des valeurs relatives, comme un rapport entre des quantités de marchandise-étalon
physiquement homogènes.

Aucun lecteur ne peut alors éviter le rapprochement entre la théorie des prix de production qui
se dégage de l’ouvrage de 1960 et l’interprétation par Sraffa, neuf ans plus tôt, de l’Essai sur
les profits et de la quête ricardienne d’une mesure invariable des valeurs. Quelle que soit
l’appréciation que l’on porte aujourd’hui – et, mieux encore, celle que l’on portait au début
des années 1960 – sur la théorie des prix de production, sur son ambition de se substituer à
une théorie des prix d’inspiration marshallienne, voire walrasienne, elle n’en constitue pas
moins une composante du savoir contemporain (voir, par exemple, les ouvrages de C. Bidard
[1991] et de H. Kurz et N. Salvadori [1995]). Et, quelle que soit la manière dont on reçoit la
lecture sraffaïenne de l’Essai, il est clair que pour celui qui y adhère, la théorie des prix de
production répond à une problématique ricardienne que Bailey, Torrens ou Marx avaient
contribué à effacer de nos mémoires.

La démarche intensive qui, à la suite de Sraffa, réinvente Ricardo face aux interprétations
alors dominantes de Jacob Hollander et d’Edwin Cannan ressemble à une histoire à succès.
Mais cette histoire à succès n’est pas une histoire simple. Si l’on s’en tient aux quelques
éléments que l’on vient de rappeler, la démarche intensive apparaît d’abord comme la
résultante d’une heuristique qui combine une démarche extensive, mettant à jour une
problématique ancienne, et son injection dans l’analyse économique contemporaine, qui
constitue la démarche intensive proprement dite. De ces deux séquences, il semble alors que
la seconde ne puisse précéder la première.

17
2.3. La fabrication d’un historien de la pensée économique

Pourtant, dans le cas des relations entre le travail proprement historique qu’accomplit Sraffa
en publiant les œuvres de Ricardo et sa contribution analytique à la théorie des prix de
production, cette question n’est pas clairement tranchée. La chronologie des publications, de
l’Introduction aux œuvres de Ricardo (Sraffa [1951]) à Production de marchandises (Sraffa
[1960]), ne saurait, en effet, constituer un élément déterminant.

La chronologie des investigations de Sraffa pourrait modifier notre appréciation. Dans


l’avant-propos de l’ouvrage de 1960, Sraffa révèle que Keynes avait eu connaissance en 1928
– vingt-trois ans, donc, avant l’Introduction aux œuvres de Ricardo – d’une « ébauche des
propositions du début de cet ouvrage » (P. Sraffa [1960], p. viii). Quelles étaient les limites du
« début de cet ouvrage » et jusqu’à quel point l’« ébauche » coïncidait-elle avec les
propositions du texte achevé ? La suite de l’avant-propos permet de cerner de plus près
l’ensemble des réponses possibles. Sraffa y note qu’alors que « les propositions centrales
avaient pris forme à la fin des années vingt, des points particuliers, comme ‘l’étalon-
marchandise’, les produits conjoints et le capital fixe furent achevés dans les années trente et
au début des années quarante » (Ibid.). Si on suit Sraffa à la lettre, cela signifie que l’ébauche
soumise à Keynes comportait soit exclusivement les deux premiers chapitres (dont l’objet est
de présenter le système de prix de production dans le cadre de la production simple, de
subsistance ou avec surplus) soit, en outre, les sections du chapitre III qui introduisent le
problème des effets de répartition dans le cadre d’un modèle linéaire désagrégé.

A l’appui de la première interprétation, on mentionnera le laconisme du seul commentaire de


Keynes que rapporte Sraffa : ne devait-on pas « présupposer des rendements constants »
(Ibid.) ? C’est, sans doute, ce que pouvait suggérer la compréhension de la production –
relativement originale à Cambridge, vers la fin des années 1920 – comme processus circulaire
et non plus univoque. Mais on peut également soutenir qu’entre Keynes et Sraffa, la
communication sur le plan scientifique était à sens presque unique. Keynes avait, à maintes
reprises, soutenu et publié son ami ; il l’avait fait intervenir à des moments décisifs (dans le
débat avec Hayek, par exemple) ; il avait, aussi souvent que nécessaire, soumis ses propres
textes à sa sagacité ; mais leur seul travail scientifique qui résultait d’une élaboration
commune fut l’édition de l’Abrégé du Traité de la nature humaine, dont ils avaient découvert
que l’auteur était David Hume et non, comme on le supposait, Adam Smith. Le caractère
laconique du commentaire de Keynes témoignerait alors seulement qu’il était plus préoccupé
de faire lire par Sraffa l’esquisse du Treatise on money que de discuter en profondeur le texte
qui lui était soumis.

Mais surtout, il serait étonnant que Sraffa n’ait pas rangé la marchandise-étalon parmi les
« propositions centrales » de son ouvrage, élaborées dès la fin des années 1920. C’est
pourquoi je comprendrai cette affirmation comme voulant signifier que la caractérisation
18
précise de la marchandise-étalon, telle qu’elle ressort du chapitre IV, avait fait l’objet d’une
élaboration relativement tardive, après la fin des années 1920 : bien que Sraffa ait bénéficié
des conseils mathématiques de Frank Ramsey en 1928-1929, il semble que ce soit après la
mort de ce dernier en janvier 1930, qu’il trouve chez A. Besicovitch et A. Watson une aide
déterminante. Pour autant, l’intuition de la marchandise-étalon ne pouvait être absente de
l’ébauche de 1928, sous la forme d’une marchandise moyenne ou d’une marchandise
composite dont le contenu restait encore à déterminer.

J’insiste sur cette chronologie des investigations parce que, si elle est correcte, l’essentiel des
innovations théoriques de la première partie du livre de Sraffa se serait trouvé esquissé avant
1930, c’est-à-dire avant le moment où, à l’instigation de Keynes, la Royal Economic Society
lui confie l’édition des œuvres de Ricardo. Ce que Sraffa lui-même semble confirmer. Dans
les « Notes sur les sources » de Production de marchandises, après avoir rappelé la thèse
prêtée à Ricardo d’une homogénéité physique dans l’agriculture entre produit et moyens de
production, il a en effet cette remarque ironique :
« Telle est du moins l’interprétation donnée dans notre introduction aux principes de
Ricardo. Mais on pourrait peut-être soutenir que ce ne fut qu’après que le système-
étalon et la distinction entre produits fondamentaux et non fondamentaux aient pris
corps dans le cours de la présente recherche, que l’interprétation ci-dessus de la théorie
de Ricardo fut suggérée elle-même comme une conséquence naturelle » (P. Sraffa
[1960], p. 117).

Au premier abord, la cause parait donc entendue, et ce qui semblait être un cas exemplaire de
démarche intensive en histoire de la pensée économique pourrait n’avoir été qu’une forme peu
visible de démarche rétrospective : pour P. Sraffa, en 1930 – et probablement pour lui seul à
cette date – le savoir économique contemporain se serait déjà modifié de façon à intégrer la
théorie des prix de production et la marchandise-étalon. Et c’est ceci qu’au cours des deux
décennies qui suivent, il aurait progressivement retrouvé chez Ricardo. Si bien que la
démarche extensive, dont la chronologie de publication suggérait qu’elle animait
l’Introduction de 1951, renverrait plutôt à une démarche rétrospective, plus conforme à la
chronologie des investigations, mais qui devait exiger encore dix ans avant d’être dévoilée.

Je ne pense pourtant pas que cette lecture de l’itinéraire de Sraffa doive être retenue sans être
sérieusement nuancée. Ce qui aura des effets décisifs sur les conclusions. Ainsi, peut-on
sérieusement imaginer qu’au printemps 1930, quand Sraffa se voit confier l’édition des
œuvres de Ricardo, il n’avait de l’auteur auquel il allait consacrer quarante années qu’une
connaissance rudimentaire ? C’est peu vraisemblable, et quel que fût le goût de Keynes pour
les paris téméraires, on peut penser que sans autres garanties sur la culture ricardienne de
Sraffa, il n’eût jamais mis son propre crédit en jeu afin d’obtenir d’Herbert Foxwell, président
de la Royal Economic Society, qu’il décharge Theodore Gregory – pourtant éditeur, avec
Jacob Hollander, des Notes on Malthus en 1928 – de la responsabilité de l’édition complète

19
des œuvres de Ricardo qu’il assumait depuis cinq ans, pour la confier à un jeune immigré
italien dont le talent ne s’était, jusqu’alors, illustré par aucune publication sur le sujet. Tout
laisse à penser, au contraire, que lorsqu’il accepte cette charge, Sraffa possède une
connaissance approfondie de l’œuvre de Ricardo. Son premier article la concernant paraît la
même année dans le Quarterly Journal of Economics. Il s’agissait de la réponse à un article
d’Einaudi de 1929, qui relevait une erreur qu’aurait commise Ricardo dans le calcul des coûts
comparatifs. La réponse de Sraffa mettait en évidence la responsabilité de James Mill et
attribuait la thèse défendue par Einaudi à l’influence de John Stuart Mill, soucieux de
préserver la réputation de son père.

Si l’enjeu de ce bref débat 13 semble aujourd’hui insignifiant, il n’est manifestement pas de


ceux qu’une connaissance superficielle des écrits concernés permet de disputer. La
connaissance intime de Ricardo était une affaire ancienne pour Sraffa. Elle avait commencé
avec l’enseignement d’Einaudi à Turin, pendant la Première Guerre Mondiale, et s’était
poursuivie, en 1921 et 1922, à la London School of Economics avec l’enseignement de
Cannan et à travers les contacts avec T. Gregory. Aussi, la responsabilité éditoriale qui échoit
à Sraffa en 1930 ne représente-t-elle pas le point de départ d’un investissement intellectuel
mais, au contraire, l’aboutissement d’une étroite familiarité avec l’œuvre de David Ricardo.

Cette familiarité est encore confirmée par l’article de 1925 publié en italien, que Sraffa avait
rédigé au cours de l’année précédente. La discussion de la loi de la productivité décroissante y
repose largement sur une analyse des positions classiques (et, plus spécialement, ricardiennes)
sur la rente en agriculture. Le point qui semble retenir particulièrement l’attention de Sraffa
concerne l’opposition, en dépit d’un formalisme identique, entre, d’une part, ce qu’à la suite
de Wicksteed il désigne comme une « courbe descriptive » – qui expliquera la rente extensive
– et, d’autre part, une « courbe fonctionnelle » – correspondant à la rente intensive. Cette
analyse n’est pas reconduite dans l’article de 1926 qui, pourtant, assurera la réputation de son
auteur. Mais on a le sentiment que le thème de l’agriculture dans la pensée ricardienne a déjà
occupé un rôle de premier plan dans la contribution de Sraffa à la théorie économique, offrant
une sorte de répétition générale de ce qui allait se jouer pendant les années suivantes.

Aussi bien dans le cours dispensé à la Faculté de droit de Pérouse en 1923 que dans celui
consacré à la « Théorie avancée de la valeur » de 1928 à 1930, Sraffa place au centre de ses
préoccupations la critique de la théorie marshallienne. Toutefois, malgré la fascination qu’elle
exerce – chez Joan Robinson, par exemple –, elle semble peiner à s’engager dans la voie
d’une construction alternative. L’article de 1925 concluait à la généralité des rendements
constants. Celui de 1926, à partir d’une analyse critique similaire, suggérait d’orienter la

13 L. Einaudi [1930] devait donner raison à Sraffa dans le même numéro du Quarterly Journal of
Economics.

20
recherche vers l’étude de la concurrence imparfaite. D’autres ont pris le conseil à la lettre et se
sont engagés dans cette voie. Ce ne fut pas le cas de Sraffa, et ceci mérite d’être souligné.

L’introduction de l’article de 1926 laissait ainsi entrevoir que le désenchantement face à l’état
de la théorie de la valeur n’était pas sans issue. Mais l’issue imposait un retour à des
contributions anciennes. Evoquant l’indifférence, prêtée à ses contemporains, à l’égard de la
théorie de la valeur, Sraffa notait :
« Ce domaine de la théorie économique a perdu plus qu’aucun autre la plupart des
implications immédiatement pratiques (notamment pour ce qui est des doctrines des
changements sociaux), que jadis Ricardo, puis Marx et, en réaction, les économistes
bourgeois lui attribuèrent : tel est le processus qui explique cette indifférence. De plus
en plus, la théorie de la valeur a été réduite à une construction de l’esprit [...].
Instrument essentiellement pédagogique, comparable à l’étude des auteurs classiques
[...], elle ne peut guère susciter, pour cette raison, la passion des hommes, mêmes s’ils
sont universitaires » (P. Sraffa [1926], pp. 51-52).

Cette remarque introductive n’avait aucune incidence sur la suite de l’article. Son seul propos
était de montrer qu’un consensus factice détournait les chercheurs d’un savoir plus ancien, de
sorte que l’étude des théories de la valeur pouvait paraître aussi vaine que celle des auteurs
classiques.

Le parallèle est saisissant, et sans que cela apparaisse clairement au lecteur de l’époque, le
programme de recherche était tracé : associer de nouveau les auteurs classiques et la théorie
de la valeur afin de rendre cette association de nouveau féconde. Et c’est précisément ce que
fit Sraffa. Dès 1926, la réflexion sur la théorie de la valeur, qui devait aboutir en 1960 à la
théorie des prix de production, était comprise non seulement comme analogue à une réflexion
sur les auteurs classiques, mais comme subordonnée à ce retour aux classiques. Le
changement de perspective pouvait donc s’accomplir à ces deux niveaux : Ricardo devenait
important non plus pour ce qu’il pouvait dire des rendements décroissants en agriculture, mais
pour le rôle qu’il conférait à la production agricole dans l’Essai et pour la recherche d’une
mesure invariable des valeurs dans les Principes ; le consensus sur la théorie marshallienne de
la valeur était non seulement ébranlé par la critique de la courbe d’offre, mais emporté par une
construction alternative, celle des prix de production et de la marchandise-étalon.

Du point de vue de Sraffa, il semble que les deux articles de 1925 et 1926 aient à la fois
marqué la fin d’une époque (celle de la critique) et le commencement d’une autre (celle de la
construction d’une théorie alternative de la valeur). Et dans cette nouvelle époque qui
commence, pour Sraffa, Ricardo vient prendre la place abandonnée par Marshall et les
marshalliens : il devient un contemporain. Non parce que le temps qui sépare les deux
hommes se serait contracté, mais parce que le présent n’offrait plus d’issues et que c’était
désormais dans le passé qu’il fallait rechercher de quoi transformer le savoir contemporain.
Le travail du théoricien passait donc par la démarche intensive de l’historien de la pensée
économique.
21
L’histoire de Sraffa est exemplaire du fonctionnement de la démarche intensive. Mais au-delà,
elle permet d’expliquer le paradoxe relevé ci-dessus : que cette démarche soit d’un côté une
ambition majeure des historiens de la pensée économique ; mais que, d’un autre côté, elle
semble ne donner naissance à aucun ouvrage général ou traité systématique qui s’en
inspirerait. La raison en est que la démarche intensive a cette particularité, qui la distingue des
démarches extensive et rétrospective, qu’elle ne peut se survivre à elle-même. Et cela, qu’elle
réussisse ou qu’elle échoue dans son ambition de changer le savoir économique
contemporain. Revenons donc au cas de Sraffa, pour envisager successivement l’hypothèse de
son échec et celle de sa réussite.

Commençons par l’échec. Celui-ci est facile à imaginer. Supposons, par exemple, que Sraffa
n’ait pas rencontré, à Cambridge, le support mathématique qui lui a été offert. Supposons
encore, bien que cela soit plus difficile à admettre, qu’en dépit de sa connaissance de Pareto,
Marx et Quesnay, il n’avait su accéder à une compréhension suffisante des processus
interdépendants pour en esquisser la formalisation. Production de marchandises par des
marchandises n’aurait alors jamais été écrit et, à l’exception de l’édition des œuvres de
Ricardo, on retiendrait essentiellement de l’œuvre de Sraffa sa dimension critique,
remarquablement illustrée par les deux articles de 1925 et 1926. Certes, l’interprétation de
l’Essai sur les Profits en termes d’homogénéité physique dans l’agriculture entre produit et
moyens de production aurait pu voir le jour. Mais avec quel statut ? Evidemment pas celui du
produit d’une démarche intensive, mais plutôt comme résultat d’une démarche extensive, qui
analyse cette contribution de Ricardo au regard de l’intention de son auteur, de sa
correspondance et des matériaux disponibles. A y regarder de plus près, l’échec n’aurait pas
été si coûteux. La stature de Sraffa aurait peut-être été moins imposante, mais ni l’audace de
ses interprétations, ni son œuvre éditoriale, n’auraient été atteintes. L’échec aurait changé la
nature d’une démarche mais, à travers ce changement, il ne nous aurait pas empêché de
reconnaître un historien de la pensée économique.

Nous n’avons nul besoin d’imaginer le succès : c’est ce qui a eu lieu. Depuis le début des
années 1960, la théorie économique s’est enrichie d’une théorie nouvelle, celle des prix de
production. De sorte qu’un historien de la pensée économique qui traiterait aujourd’hui de
l’Essai sur les profits en montrant que celui-ci est construit autour de l’idée d’une spécificité
de l’agriculture, où le blé est à la fois produit et moyen de production, rendrait compte
d’énoncés anciens comme des préfigurations d’énoncés contemporains. Là encore, la
démarche intensive s’est donc perdue. Mais au bénéfice, cette fois, d’une démarche
rétrospective.

Echec ou succès couvrent évidemment l’ensemble des possibles. Ils ont en commun de
réduire la démarche intensive, qui se propose de faire l’histoire de ce que nous avons oublié,
à une heuristique qui ne saurait se prolonger dans l’exposé de ses résultats : lorsque ce stade

22
est atteint, elle a laissé la place à la démarche extensive ou à la démarche rétrospective. Ceci
devrait nous rendre modestes. Il y a, à la base de notre travail, une ambition forte. Parfois, elle
est satisfaite. Mais plus souvent encore, elle n’aboutit pas. Mais au passage, à chaque fois, elle
fait de nous ce que nous sommes : des historiens de la pensée économique.

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