CLAUDE ROBINEAU
Contribution à l'histoire du Congo
La domifiation européenne
et l'exemple de Souanké (1900-1960)
En Afrique intertropicale, la région comprise entre le fond du golfe
de Guinée, le Congo, le 4e parallèle nord et le ~ e parallèle
r sud, est
occupée par la forêt équatoriale, ombrophile, pluviale. Le plateau de
Souanké, qui se trouve au centre dei cette région, fait partie de la
République du Congo (Brazzaville), aux confins du Sud-Cameroun
et du Gabon oriental, et dépend du point de vue'administratif et
commercial de Ouesso, chef-lieu de préfecture et march'é au confluent
de la Sangha et du Dja. Les trois directions, de Ouesso, du Cameroun
, et du Gabon, constituent pour Souanké les débouchés qui rompent
l'isolement au cœur de la forêt.
Les groupes ethniques chevauchent les frontières politiques : les
Djem de Souanké ont des parents qui vivent au Cameroun. Ils font
_I partie, avec les Bakwélé qui habitent aussi dans la région mais entiè-
rement du côté du Congo, d'un ensemble maka qui a été influencé
par les Fang ou Pahouins. Les Bakwélé forment plusieurs sous-groupes :
Mabéza, Ebaa, Mèkwob, Zalagé ; ce sont des Mabéza qui cohabitent
dans le poste de Souanké avec les Djem1.
Dans cette région forestière, les ressources traditionnelles viennent
essentiellement de la chasse, de la cueillette et de l'agriculture sur
I. Les noms vernaculaires ont été écrits selon la graphie internationale la
plus habituellement admise sauf lorsque l'usage a fait prévaloir une autre
orthographe. I
Les noms qui ont été germanisés ont conservé cette orthographe jusqu'à
l'annexion frangaise et il en est de même pour les noms francisés qui ont été
conservés ainsi jusqu'à l'occupation allemande. Toutefois, les lieux allemands
cités dans la correspondance ou les actes franqais et qui ont été écrits selon
l'orthographe franqaise ont été conservés tels quels en dépit de leur origine.
En revanche, on n'a pas appliqué la règle symétrique aux lienx français cités
par les documents allemands dont il est fait etat.
DOMINATION EUROPÉENNE AU CONGO 301
brûlis, accessoirement de la pêche ; mais depuis une décennie environ,
la culture du cacao a pris une grande extension, suscitant des espoirs
pour le développement économique de tout le nord de la République
du Congo. Une première enquête de J.-F. Vincent montra les aspects
positifs de l'innovation, l'attachement des Djem et des Bakwélé à
cette activité, mais aussi les difficultés économiques dues à l'absence
d'un bon réseau d'évacuation du produit et à la longueur des commu-
nications avec les centres économiques du Congo ; elle proposait, entre
autres solutions, une ouverture de la région sur les centres sud-came-
rounais, beaucoup plus proches de Souanké que ne le sont Brazzaville
et Pointe-Noirel. Une seconde étude, rCalisée de 1963 à 1965 i l'initia-
tive de l'O.RS.T.0.M. et du Centre d'Enseignement Supérieur de
Brazzaville, en marge de la charge d'enseignement qui m'était dévolue,
s'attacha à établir le bilan de la transformation Cconomique et sociale
opérée depuis le début du siècle, de faSon à dégager les perspectives
dans lesquelles s'insérait l'innovation cacaoyère. Le présent article
décrit les conditions historiques de la transformation et introduit à
l'étude d'ensemble de l'évolution économique et sociale qui sera
publiCe par la suite2.
Les notions précises d'histoire que nous avons de la région de
Souanké remontent en gros à 1900 et à l'installation dans le pays
de postes permanents européens, franCais et allemands. On dispose
alors des archives de ces postes, des comptes rendus des missions
topographiques ou militaires et des travaux qui ont déjà été élaborés
àpartir de ces documents. Sur la période antérieure, on doit se contenter
des récits de voyageurs, des notations ethnologiques des premiers
pionniers européens, des traditions recueillies auprès des habitants,
des indications tirées de l'étude des régions voisines mieux connues :
on est ainsi obligé d'opérer une reconstitution historique.
Le choix de l'arrivée massive des Européens liée au mouvement
de colonisation qui intéresse cette partie de l'Afrique, comme point
d'articulation entre des temps légendaires et les temps historiques,
n'a pas qu'une valeur méthodologique. Dans le cours de l'histoire qui
I. J.-F. VINCENT, La culture d u cacao et son retentissewzent social dans la
région de SoztanRé, O.R.S.T.O.M. - Commissariat au Plan, Brazzaville, octobre
1961 (ronéo.).
2. On doit ici remercier le Recteur R. Paulian, alors à la tête du Centre
O.R.S.T.O.M. et du Centre d'Enseignement Supérieur de Brazzaville, de l'aide
inestimable qu'il apporta à la réalisation de ce travail en moyens, suggestions
et conseils. Que soient remerciés aussi tous ceux qui, Congolais ou Franpais,
participh-ent de près ou de loin à l'enquête et à son dépouillement : autorités
de la République du Congo, informateurs de Souanké, techniciens du Centre
O.R.S.T.O.M. Parmi les travaux d'ensemble concernant la région du Nord-
Congo, il convient de mentionner : G. ALTHABE, (( Problèmes socio-économiques
du Nord-Congo N, Cahiers I.S.E.A., no 131. nov. 1962; et P. VENNETIER, Les
komnmes et leurs activités dans le nord d u Congo-Brazzaville, O.R.S.T.O.M.,
Sciences humaines, Paris, 1965,t. II, no I.
302 CLAUDE ROBINEAU
s'ébauche, cette arrivée marque un grand tournant dans le passé v6cu
des habitants. L'image de populations continuant à vivre comme par
le passé sous la férule des nouveaux venus - administrateurs, commer-
$ants, militaires, missionnaires européens - n'est pas acceptable ; les
habitants n'ont pu demeurer indifférents à cette présence, ils y ont
intimement participé. La suite habituelle des changements A plus ou
moins long terme, introduits par la colonisation et le contact des
cultures traditionnelles avec les civilisations européennes, s'est accom-
pagnée des péripéties et des bouleversements inhérents au conflit
franco-allemand et à l'installation de grandes compagnies d'exploi-
tation et de traite du type de la Compagnie du Sud-Cameroun et de
la Ngoko-Sangha.
I. - L'INSTALLATION
EUROPÉENNE
Les traditions recueillies dans la région de Souanké montrent que
l'installation des populations actuelles n'est pas très ancienne. L'his-
toire du peuplement de cette partie de l'Afrique centrale est liée au
mouvement des Fang et de leurs apparentés Bulu, Béti, venus des
savanes du Cameroun central qui, en se dirigeant vers le Gabon
actuel, bousculèrent et refoulèrent vers l'est les populations qui se
trouvaient sur leur passagel. On peut penser que vers le milieu du
X I X ~siècle, les Djem, Ndzimu et Badjué furent rejetés vers la région
du Dja, qu'ils bousculèrent de ce fait les Bakwélé qui s'y trouvaient,
et que ceux-ci à leur tour délogèrent les Kota qui habitaient autour
du poste actuel de Souanké. Avant 1900, les Djem étaient arrivés
à Souanké, ddbordaient au sud et avaient rejeté les populations
bakwélé dans le bassin de l'Aina et du Djouah à l'ouest, dans celui
de la rivière Sembé à l'est (carte I).
Les premiers Européens sont arrivés dans les régions de la Sangha
et du Dja aux alentours des a n d e s 1885-1890.Les biographes de
Brazza citent le voyage d'exploration que fit le frère de celui-ci,
en 1885, au titre du Muséum d'Histoire Naturelle dans les régions
qui séparent le bassin de 1'Ivindo de celui de la Likouala. Les différents
informateurs djem qui, en 1961 et en 1963, parlaient de la venue
de Brazza à Souanké se référaient vraisemblablement à son frère
puisque Savorgnan de Brazza remonta seulement la Sangha en 1891-
1892, se dirigeant vers le nord2. E n revanche, l'installation officielle
dans ces régions ressortait nettement de la politique du chef franqais
du Congo, poussant vers le nord et recherchant une voie de pénétra-
I. G. BALANDIER,Sociologie a c t a d e de l'Afriqzie tzoire, Paris, 1963,pp. 76-77,
et I. DUGAST,Irmelztaire ethnigue du Sud-Camerow&, I.F.A.N., Douala, 1949.
2. Remarque de J.-F. VINCENT, op. cit., p. II.
DOMINATION EUROPÉENNE AU CONGO 303
CAMEROUN
NEU-KAMERUN
SOCIEIE DU HAUT-OCOOUE
GABON
\
(1BQo49'84)
Chef4ieu de territoire
@ Chef-liela de circonscription
0 Chef-lieu subdivision E.K.S. = Ekeia.kadei-SPngha
Poste ou localite importante C.S.K. =Gesellschaft
-..-
-.- Frontiere politique (1894 e t 19111 Süd Kamerun
- Limite administrative
(Soci&ë du Sud
Cameroun]
.,...... Limite de concessions
o 50 100 200 km
N'COKO Nom de compagnie concessionnaire 1 1 I I I
CARTE I.
304 CLAUDE ROBINEAU
tion vers le Tchadl. Cette attitude était déterminée par l'expansion
allemande qui se développa au Cameroun à partir de 1885 et, visant
à atteindre la Sangha et l'Oubangui, risquait de couper des bases
françaises du Bas-Congo le vaste hinterland qui s'étend vers le Tchad
entre l'Oubangui au sud, le Chari à l'est, la Benoué au nord, et le
Cameroun à l'ouest2.
Dès les débuts de la pénétration européenne, les populations du
Dja et du haut bassin de l'Ivindo (Djouah et Aina) se trouvent en
butte aux avances militaires, puis commerciales, franqaises et alle-
mandes. En 1887, la première expédition allemande de Kund et
Tappenbeck a buté sur le haut Nyong, vraisemblablement dans la
région d'Abong-Mbang occupée par des groupes apparentés aux Djem
(Maka ou Mêkê, Djem du Nord ou Djemê), et, se rabattant vers le
sud-ouest en bousculant de ce fait d'autres groupes apparentés aux
Djem (Badjué de Messaména), elle a mis en effervescence les tribus
du Dja, puisque Crampel, qui parcourt pour le compte de Brazza les
régions du haut Ivindo, essuie les effets de cette excitation et s'éChappe
avec peine à l'ouest, vers Libreville et la mer.
E n 1890, l'administrateur Chollet reconnaît le confluent de la
Sangha et du Dja et la mission Gaillard-Husson remonte le Dja. E n
1891, le poste de Ouesso est créé et, en 1899, la mission Fourneau-
' Fondère, partie de Ouesso, traverse le pays Missenga, c'est-à-dire la
région entre Dia et Djouah, pour reconnaître le bassin de l'Ivindo
et le tracé d'un éventuel chemin de fer de Libreville à la Sangha.
Lorsque le capitaine Cottes accomplit une mission de délimitation
I du Congo et du Cameroun en 1905-1906~, il constate que les postes
français ne dépassent pas l'Ivindo, que l'arrière-pays frontalier côté
Congo est à peine reconnu tandis que le Sud-Cameroun est bien occupé 3
par les Allemands, enserré dans un réseau de postes, sillonné de pistes
et de routes. Côté franCais, le pays entre la Sangha et l'Ivindo relève
d'un administrateur installé à Ouesso et dépendant du gouverneur
du Moyen-Congo à Brazzaville. Côté allemand, la zone qui confine
à la frontière dépend, sous l'autorité du gouverneur impérial de 1
Buea, des chefs d'administration des trois circonscriptions de Kribi
sur la côte, d'Ebolowa près du Ntem, et de Lomié au nord du Dja.
, Sur la frontière du Congo, il existe une série de postes allemands :
Ndzimu ; Ngoko-Station ; Molundu, où sont établis une station impé-
riale commandée par un officier et le siège de la Gesellschaft Süd
Kamerun (G.S.K.) ; Ntongo (Ndongo ou Dongo), limite amont de la
navigation sur le Dja ;Eta (ou Long), siège d'une importante factorerie
I. A. TERRIER,U L'Afrique Bquatoriale D, dans HANOTAUX
e t MARTINEAU,
t. IV.
Histoire des Colonies fiangaises, Paris, 1931~
2. Ibid., pp. 481 sq.
I DOMINATION EUROPÉENNE AU CONGO 305
de la G.S.K. et d'un poste administratif et militaire ; Misum-Misuml
(Mesoh-Mesoh ?). Côté franqais, le capitaine Cottes ne rencontrait que
quelques places commerciales dépendant de la Compagnie de la Ngoko-
Sangha, sans aucun appui administratif et militaire : Tiboundi ; Ngoïla
(Ngoïta ou Ngoïda), l'actuel Fort-Soufflay ; Ntongo (Ndongo ou
Dongo), poste de transit sur la route de Suanguié (Souanguié, Souan-
qué, Souanké) ; Souanké, (( gros village Ndzimou grossi d'un village
Babinga, siège d'une factorerie française 1) ; Matuli (Matali), à l'ouest
de Souanké2; Alati sur l'Ivindo (Aina), ancien poste allemand qui
marquait la limite entre le pays Djem et les populations fang3.
Contrairement à ce qui s'est passé au Sud-Cameroun où l'implan-
tation administrative et militaire était dès le début plus forte, la seule
pénétration européenne que connaissent les populations des actuelles
régions de Sembé et de Souanké est celle de la compagnie concession-
naire, la Ngoko-Sangha, et, en l'absence d'une délimitation et d'une
surveillance précises de la frontière, les incursions des entreprises
commerciales rivales, allemandes sur le Dja, anglaises vers l'ouest.
Djem et Bakwélé sont les témoins des conflits frontaliers franco-alle-
mands sur lesquels se greffe la rivalité G.S.K. - Ngoko-Sangha, et ils
supportent les conséquences de la (( politique indigène )) du Gouverne-
ment colonial du Congo qui a octroyé sans contrôle à des groupes
économiques et financiers franqais le quasi-monopole de l'exploitation
et du commerce dans de vastes concessions délimitées par décret.
I. L'iwplantation des sociétés et ses conséqidences.
A partir de 1900, une large partie du territoire du Congo est
concédée à des sociétés de commerce pour y exploiter les richesses
de la forêt (bois, caoutchouc, ivoire) et y faire du commerce (appro-
visionnement de la population en marchandises importées). Aux
confins du Congo et du Cameroun, la principale compagnie conces-
sionnaire est, à partir de 1904, la Ngoko-Sangha qui s'est substituée
à deux autres : Compagnie de la Ngoko et Compagnie des Produits
de la Sangha4. Le domaine de la Ngoko-Sangha, qui s'étend de la
Haute-Sangha (Bayanga) au Woleu-Ntem, est flanqué, au sud-ouest,
I. A l'emplacement de l'actuel Assoumondélé I, route de Souanké à Mbalam
(cf. carte I.G.N. de l'Afrique centrale au I/ZOO oooe, feuille NA 33 XIV (( Mïn-
tom I)).
2. A l'emplacement de l'actuel Bellevue, même carte, même feuille.
3. A. COTTES,op. cit., pp. 44-46.
4. Compagnies citées dans une lettre du gouverneur du Moyen-Congo du
Ier aoht 1903.La N'goko-Sangha, écrit M. VIOLLETTE, fut formée en 1904 par
la fusion de deux sociétés concessionnaires créées en 1899 : Sangha-Lipa et
N'Goko-Ouesso (La N'goko-Sangha, Paris, 1914).
306 CLAUDE ROBINEAU
de la concession de la Compagnie du Haut-Ogooué ; au sud-est, de
celle de la Compagnie Franpise du Haut-Congo ; au nord-est, d'une
Compagnie de la Haute-Sangha, également de YEkela-Kadeï-Sangha
souvent désignée par les initiales E.K.S. ; au nord, s'6tend la colonie
allemande où domine la Gesellschaft Süd Kamerunl.
Les activités de ces entreprises sont fondées sur les factoreries et
les comptoirs qui concentrent la production de caoutchouc et d'ivoire
apportés par les habitants et leur offrent en échange des marchan-
dises : étoffes, quincaillerie, verroterie, fusils et poudre. On trouvera
un demi-siècle plus tard, en pays Djem et Bakwélé, des colliers de
dot dont les détenteurs affirment qu'ils ont été obtenus à Moloundou,
sans doute auprès de la G.S.K. Les compagnies allemandes du Came-
roun ont lancé de timides plantations de caoutchouc, de café et de
cacao ; elles disposent d'un réseau de postes commerciaux et de pistes
qui les rattachent à la côte; la G.S.K. a mis en circuit, pour ses
transports et le courrier, un service de vapeurs sur le Dja, la Sangha
et le Congo jusqu'à Kinshasa (Léopoldville).
En face de cette activité, celle de la Ngoko-Sangha paraît très
réduite : quelques postes disséminés sur le Djouah, la Ngoko et les
axes de circulation qui s'établissent entre les deux rivières ;la produc-
tion de caoutchouc et d'ivoire est très faible, les approvisionnements
nuls. Les rapports de missions (missions de délimitation de la fron-
tière, de délimitation des domaines de concession, de relevé du tracé
du chemin de fer de Libreville à la Sangha), le rapport d'enquête
parlementaire sur les activit6s de la Compagniezmettent en évidence
la pénurie de marchandises, les trafics de fusils et de poudre et le
recours de la population aux activités commerciales de la rivale
allemande G.S. K.
Cette carence explique, pour une part, les raisons de l'intrusion
de la G.S.K. en territoire franpis, les autres raisons de cette intrusion
reposant sur la volonté allemande de pousser depuis le Cameroun
vers le sud, la Sangha, l'Oubangui et le Congo.
2. L e s co@its de frontière et leur règlement.
Avant 1900,la frontière franco-allemande est imparfaitement déli-
mitée dans la région de Souanké et ce qui subsiste de son trac6 n'a
pas de correspondance précise sur le terrain. Des empiétements sont
inévitables et jouent au détriment de la puissance qui occupe le moins
I. Pour H. BRUNSCHWIG, la G.S.K. n'est qu'une compagnie de traite qui
est aussi peu organisée et se comporte de la même maniere que la Ngolro-Sangha
(L'expansion allemande outre-mer d u XVe siècle cì nos joursJ Paris, 1957).
2. M. VIOLLETTE, op. cit.
jusqu'au méridien 150 est de Greenwich et, en 1894, un protocole
reconnaît, d'une part, à la France, la possession d'une ligne de postes
le long de la Sangha (Ouesso, Bayanga, Nola) ; d'autre part, à l'Alle-
magne, l'accès de la Sangha. Après l'intervention de deux commis-
sions mixtes de délimitation, en 1goo-1go3 et 1905-1907,motivées
par les multiples incidents qui éclatent notamment à Missoum-Missoum
(Misum-Misum), une convention signée à Berlin en 1908 rectifie la
délimitation de 1894 en se fondant sur l'abornement opéré par la
commission de 1905.Mais cette convention ne résout rien :
- Côté officiel, les incidents se multiplient : pénétration de mili-
ciens du Cameroun dans les postes français (Tiboundi, 1907 ; Kabo,
308 CLAUDE ROBINEAU
3. L'étaï! des $o$ztlations.
La géographie de la dgion, telle que l'on peut la reconstituer à
l'aide des documents existants, paraît être sensiblement différente de
ce qu'elle est aujourd'hui. I1 convient de souligner pour éclairer ce
phénomène la malléabilité, la plasticité du milieu naturel qui, constitué
uniformément par la grande forêt, tantôt montueuse, tantôt maré-
cageuse, offre à peu près partout les mêmes possibilités et les mêmes
difficultés à rétablissement des hommes et au tracé de voies de circula-
tion. Le seul élément de fixité dans ce milieu géographique paraît
être l'utilisation des très grandes voies navigables : la Sangha, le Dja
en aval des chutes Chollet (qui interdisent pratiquement toute péné-
tration commerciale, administrative ou militaire vers le nord, par
voie d'eau), l'Ivindo et ses deux affluents, Aina et Djouah. Hormis
ces axes pérennes, rien de stable ; la carte de 1900 ou de 1910 ne
correspond pas à celle de 1960, que ce soit dans l'emplacement, la
dénomination et l'importance des établissements ou dans le tracé du
réseau des voies de communications.
Dans cette région, il faut, dans les premières années du siècle,
distinguer deux sortes d'établissements : les premiers situés sur le
Dja sont, d'abord, des postes administratifs ou militaires, accessoire-
ment des sièges de factorerie. Ils illustrent la pénétration européenne
et témoignent de l'agglomQation des populations dans les centres
commerciaux qui se constituent & l'abri de cette pénétration. Les
seconds, localisés au cœur de la région, dans l'espace compris entre
le Dja, l'Aina et le Djouah, constituent des points de rassemblement
traditionnels de la population où viennent se fixer, pour assurer l'effi-
cacité du commerce, les factoreries et les comptoirs des sociétés de
commerce et de traite (G.S.R., Ngoko-Sangha) : Misum-Misum,
Matuli, Moasi (Moassi).
Le réseau des pistes qui s'étirent d'ouest en est, depuis l'Aina,
et du nord au sud, entre le Djouah et le Dja, témoigne d'une orienta-
tion différente de la région, à partir de l'Ivindo et du Gabon. La
Ngoko-Sangha avait une ligne de comptoirs sur le Djouah ; celui-ci
servait, avec l'Aina et ses affluents Karagoua et Ouaga, d'axe de
pénétration commerciale jusqu'à Alati en pays Fang, Kakaboine (?)
et Souanké (Djem), Ngara-Binzam (Garabinzam) en pays Sangha-
Sangha (?). Le réseau des pistes qui traversaient l'&na témoigne
aussi de l'étroitesse des relations avec le Woleu-Ntem, alors qu'aujour-
d'hui la région est surtout liée vers le nord (Cameroun) et l'est
(Ouesso et la Sangha). Aina et Djouah ne sont même plus des frontières
réelles, mais sont englobés dans un n o man's land de forêts et de
marécages qui isole le Nord-Congo du Gabon oriental.
DOMINATION EUROPÉENNE AU CONGO 309
Le capitaine Cottes rapporte que l'on rencontre dans la région
des Dzem ou Dzimou, des Sangha-Sangha et Bomassa qu'il situe sur
la moyenne Sangha et le Dja, des Dzem-Dzem du Dja et de la rive
gauche de l'Ivindo, des Mfang ou Pahouins. Le terme de Missanga
(Missenga) qui désigne les Sangha-Sangha est appliqué aux popula-
tions de la région de Moasi sur la haute Sembé et la haute Koudou.
Les documents administratifs de l'époque indiquent que la région du
Djouah est peuplée de Missanga et Bombassa et de Makina (que
Cottes donne comme un groupement fang)l. Beaucoup plus tard
(vers 1930,par exemple), les documents administratifs signalent l'exis-
tence des Sangha-Sangha dans la région de Garabinzam. Si l'on se
réfère aux données actuelles (recensements administratifs, enquête de
J.-F. Vincent, mission 1963-1964),on constate que la région est peuplée
de Fang à l'ouest, de Djem au nord et de Bakwélé de Garabinzam et
du Djouah jusqu'au Dja (Soufflay, anciennement Ngoïla) et Ouesso.
Peut-on supposer que la région a été depuis cette époque le théâtre
d'un vaste remaniement des groupes ethniques ? Ou bien doit-on
supposer que les témoins de l'époque ont été incapables d'identifier
les populations qui vivaient dans la région ?
Les groupes djem et fang ne suscitent pas d'observation majeure.
Souanguié (Souanké), Ndoum (?) et Matali sont, côté franqais, les
centres les plus importants du pays Djem. Celui-ci s'étend vers l'est
jusqu'à Ndongo, vers l'ouest jusqu'à Alati sur l'Kina. A présent, les
Fang avancent davantage vers l'est jusqu'à Ntam sur la Karagoua.
Les informateurs bakwélé ont signalé, encore en août 1963, les
populations de Garabinzam comme distinctes des autres Mabéza, et
on sait que Garabinzam était le centre des Sangha-Sangha et qu'une
terre2 administrative autonome exista longtemps jusqu'après la guerre
de 1939-1945.E n revanche, dans les écrits de 1900-1910,le terme de
Bakwélé n'apparaît nulle part, pas plus que celui des sous-groupes :
Mabéza, Ebaa, Mèkwob, Zalagé ; en revanche, la région serait occupée
par des Dzem-Dzem et des Sangha-Sangha ou Missanga. On peut
toutefois avancer une explication fondée sur des données linguistiques :
les Djem dénommant les Bakwélé Dzanzdzêz, on peut supposer que
l'appellation Dzem-Dzem en dérive, donnée aux populations Bakwélé
de Souanké par les Européens qui avaient consulté des chefs djem3.
Cette région (( populeuse et active n4, occupée par des populations
I. G. BALANDIER,
Rap@ort pyÉli&naive de la Ilzissiox d',information scienti-
$que en pays Fang, 1949.
2. Division territoriale regroupant quelques villages sous le commande-
ment d'un chef autochtone désigné par l'administration.
3. Les Européens de l'époque furent en relations étroites avec les Djem
qui participèrent aux opérations de 1907et des années suivantes.
4. Lettre du capitaine Dujour à l'administrateur de la Moyenne-Sangha du
28 avril 1907.
310 CLAUDE ROBINEAU
mal connues et seulement en contact avec les autorit& officielles par
le truchement des comptoirs commerciaux et de ses agents, n'est
absolument pas sûre, ainsi qu'en témoignent le mouvement qui agite
les tribus entre 1907 et 1910 et les opérations de pacification qui
suivent. Commencée avec la .mission du capitaine Dujour chargé de
délimiter dans la région de l'Ivindo la concession des Compagnies de
la Ngoko-Sangha et du Haut-Ogooué, l'affaire prend des proportions
importantes : incendie et pillage de factoreries1, attaque de postes
que la Ngoko-Sangha doit évacuer, blocage de colonnes militaires dans
l'intérieur2. L'Histoire militaire de l'A .E.F. retrace les opérations qui
témoignent du soulèvement général de la région. Elles aboutirent à
la réduction du pays (( Bombassa 1) et Mabéza et occupèrent toute
l'année 1908~.Ces opérations se soldèrent par des destructions de
villages, mais ne réussirent pas à briser toute résistance : cela nécessita
d'autres opérations en 1910 et 1911,conjuguées avec une occupation
militaire permanente du pays4.
La responsabilité de cette longue suite de troubles a été attribuée
à la Ngoko-Sangha5. L'affaire aurait débuté à la suite des intrigues
d'un commis de factorerie qui, semble-t-il, étant au courant d'opéra-
tions commerciales douteuses, en prenait de ce fait à son aise et que
la Compagnie voulait faire condamner en justice pour s'en débar-
rassere. I1 est certain que les colonnes de pacification, qui parcou-
raient simplement le pays en liquidant les accrochages dont elles
étaient l'objet, ne paraissent pas très efficaces.Ces opérations devaient
laisser de la rancœur chez les populations qui les subissaient, elles
n'étaient pas suivies d'une occupation solide du pays, enfin elles
concernaient les tribus qui paraissaient avoir été abondamment armées
de poudre et de fusils par la Ngoko-Sangha. Au lendemain de l'opé-
ration de police d'hguess, le capitaine Dujour constatait que les
activités de traite du caoutchouc en échange de fusils et de poudre
avaient augmenté'. I1 paraît, à la lecture des documents, que l'instal-
lation de postes permanents assura de faGon définitive la pacification
I. La première attaque fut, en 1907,celle de la factorerie d'Inguess située
B mi-chemin entre Sembé, centre commercial de la Ngoko-Sangha dans l'inté-
rieur, et ses postes de la rivière Djouah : Eba, Viel, MossinBgala. Inguess f u t
repris, mais un peu plus tard le poste de Madjingo sur le Djouah était attaqué
et devait être évacue sous la protection d'une colonne venue du Gabon.
2. En 1908,le lieutenant-colonel Mangin, en mission d'inspection, restait
bloqué B Sembé, sans pouvoir atteindre le Djouah pour regagner Libreville.
3. Histoire militaire de l'A.E.F., Paris, 1931,notamment pp. 145,150 et 156.
4. Création du poste militaire de Kakaboine en pays Sangha-Sangha.
5. M. VIOLLETTE, op. cit.
6. Affaire du clerc Bofassa. L'instruction menée d'abord par le capitaine
Dujour, puis par l'administration à Ouesso, révéla les menées de la Ngoko-
Sangha.
7. Lettre du capitaine Dujour à l'administrateur de la région de la Moyenne-
Sangha du 8 juin 1907.
DOMINATION EUROPÉENNEAU CONGO 311
, de la région à Fort-Soufflay, à Souanké, à Itadjingo, à Kakaboine.
Aucune révolte ne fut par la suite signalée pendant deux ans, et la
population participa, au contraire, aux opérations militaires contre
les Allemands en 1914-1916. On peut donc accepter cette corrélation
entre la création des postes et la pacification.
4. L'occu$atioi% allemaide et la cam$agigne de 1916.
Le traité du 4 novembre 1911 entre la France et l'Allemagne
déplaça la frontière du Cameroun sur le Djouah. Les territoires ainsi
gagnés par la colonie allemande furent appelés Nouveau Cameroun
(Ne% Kamerun). Ils comprenaient au Gabon le Woleu-Ntem, et au
Congo les régions de Souanké, Sembé, Fort-Soufflay et Ouesso. Deux
prolongements donnaient accès à l'Oubangui et au Congo : l'un sur la
Sangha entre les deux Likouala (Likouala-aux-Herbes et Likouala-
Mossaka), formant la région de la N'Daki ; l'autre le long de la Lobaye,
débouchant sur l'Oubangui aux abords de Zinga. En Sangha et Haute-
Sangha, Ouesso, Bania et Carnot étaient cédés par les Français.
La Ngoko-Sangha évacua ses factoreries : en 1913, elle demandait
à l'administration de transférer ses stocks de poudre de Ngoïla (Souf-
flay) à Ouesso. L'évacuation des postes français au Nouveau Came-
roun fut progressive ; des commissions de délimitation avaient été
constituées. Ouesso, qui subsistait comme seul poste français de la
région, devint un hinterland qui recevait les villages repliés de la
Ndaki.
Dans l'ordre économique, la création du Nouveau Cameroun
amenait la fin du monopole de la Ngoko-Sangha ; la majeure partie
de sa concession passant sous le contrôle allemand, elle avait reçu
en contrepartie une indemnité payée par le Gouvernement général
de l'A.E.F., mais les projets de consortium franco-allemand qui lui
auraient permis de se maintenir ayant échoué, elle perdait, surtout
avec la région de Sembé-Souanké, son marché de vente de poudre
et de fusils. E n 1913, une autre compagnie, avec laquelle elle était
d'ailleurs liée en la personne d'un directeur commun, la C.F.S.O.
(Compagnie Forestière Sangha-Oubangui), se livrait à la traite du
caoutchouc. En outre, la Ngoko-Sangha affermait cette année-là une
partie de sa concession à la Compagnie Française du Haut-Congo
(C.F.H.C.). Elle était en butte, dans la traite du caoutchouc, à la
concurrence des maisons portugaises1 installées à Ouesso depuis peu
et, du fait de la chute des cours du caoutchouc naturel, des conflits
I. Ytier & Moraes, Gomes, Simarro ; l'installation de Simarro datait de 1908.
I1 fallait ajouter aux maisons portugaises la maison hollandaise N.A.H.V.
.
(Nieuwe-Afrikaansche-Handels-Venootschap)
7
312 CLAUDE ROBINEAU
surgissaient entre groupes rivaux : compagnies d'une part, maisons
portugaises d'autre part.
Ouesso passa sous commandement allemand au début de 1914,
mais fut réoccupé par les Franqais le 31 août de la même année dans
le cadre des opérations de guerre. Le 28 octobre, le poste de Ndzimou,
au nord d'Ouesso, fut enlevé et les colonnes envoyées par le Dja,
la Sangha et la Lobaye aboutirent, au Cameroun, à la prise de Ber-
toua, Doumé et Lomié.
La région de Souanké-Sembé ne fut pas réoccupée immédiatement.
Des bandes armées, formées de 'déserteurs provenant des anciennes
unités allemandes, parcouraient le pays, Koudou notamment1. Aussi,
en 1917, une expédition militaire traversa-t-elle le bassin de la Koudou
et rallia la Mambili et la haute Likouala par le cours supérieur de la
Sembé ; en outre, l'ancienne circonscription de la Koudou-Karagoua,
centrée à Fort-Soufflay, fut réoccupée militairement. En 1920, une
dernière opération eut lieu sur les confins du Djouah, principalement
le long de l'Ouah ou Ouaga et à N'Gara-Binsam (Garabinzam) où
des bandes de dissidents, pourvus d'armes de contrebande ou venant
du pillage de convois franqais lors des opérations . du Cameroun2,
créaient (( une situation inquiétante )). Des postes provisoires furent
installés à Ellen (?) et Massinégala. Les auteurs restent muets sur
l'installation d'un poste à Garabinzam, mais on peut vraisemblable-
ment penser que date de cette opération, au moins, la pensée d'y
installer un commandement officiel. En 1923, la Koudou-Karagoua
fut évacuée par les militaires et remise à l'autorité civile.
Ce sont ainsi le conflit franco-,allemandet les opérations militaires
auxquelles il donna lieu qui provoquèrent l'installation effective des
Européens dans le pays et officialisèrent le commandement par les
Blancs des populations autochtones. Les interventions européennes
de la décennie précédente avaient été surtout commerciales, seulement
coupées d'expéditions militaires éphémères, ayant peu d'incidences
sur la vie économique et sociale traditionnelle. A partir de 1920, les
conditions ont radicalement changé :
- Installation permanente de postes disséminés dans le pays. A la
pénétration linéaire le long des fleuves et de quelques pistes de portage
succède un dispositif d'occupation de l'espace qui couvre la totalité
du territoire. Le poste administratif important n'est plus Fort-Souf-
flay, sur le fleuve, mais Souanké, le chef-lieu en pleine terre, qui rayonne
par les pistes et les sentiers vers le nord (Cameroun), l'ouest (Fang
du Gabon), le sud-ouest (Sangha-Sangha), le sud (Dzem-Dzem,
Bakouli), l'est (le fleuve Dja).
I. Histoire militnive de I'A.E.F., op. cit., p. 174.
2. Ibid., p. 178.
Il DOMINATION EUROPÉENNE AU CONGO 313
I - Second changement : fin de la rivalité franco-allemande, pré-
sence d'une seule autorité européenne qui apparaît sans rivale, dont
~
les décisions ne pourront plus faire l'objet de surenchère fâcheuse.
I Moloundou devient un petit poste camerounais perdu sur le Dja, isolé
I par une longue piste de Yokadouma, poste lui-même très marginal,
dépourvu du rôle charnière que lui faisait jouer la G.S.K. avec ses
I
vapeurs qui ralliaient Kinshasa (Léopoldville). D'un autre côté, Lomié
demeure un centre de l'administration de Yaoundé dans la forêt,
sans disposer des anciennes antennes d'Eta et de Moloundou, réduit
par conséquent au rôle d'avant-poste ouvert sur le Sud-Ouest came-
rounais. Cette rétraction des forces vitales européennes du Cameroun
profite évidemment à Souanké dont le rayonnement économique va
déborder Siwzel, mot djem qui désigne la limite entre le Moyen-Congo
et le territoire sous mandat. C'est une conséquence de la conquête
franqaise du Cameroun sur l'Allemagne. Mais cette situation va signi-
fier aussi une unification économique : en l'absence d'une rivalité de
commerce entre les compagnies de traite, le poids des forces écono-
miques de la Colonie, appuyées par le pouvoir administratif, va se
faire sentir, sans frein ni contrepoids, sur les populations de la région
de Souanké.
II. - D'UNE GUERRE A L'AUTRE : 1920-1945
La délimitation sur la base des guerres européennes des événe-
ments qui intéressèrent le Nord-Congo exige une justification. En
fait, la seconde guerre mondiale marquera, d'une autre manière que
la première, qui avait porté les combats sur les rives du Dja et conduit
la puissance coloniale à occuper effectivement le pays, la vie des popu-
lations de la région : ce sera la reprise de la traite du caoutchouc
notamment. Mais l'issue de la seconde guerre amènera aussi un chan-
gement radical dans les intentions de la France à l'égard des colonies :
les colonies (( d'exploitation n, selon la terminologie tirée des doctrines
coloniales et mercantilistes d'un Jules Ferryl, d'un Étienne2 ou d'un
Paul Doumer, deviendront des (( territoires 1) dont le terme même
indique le caractère mal défini, provisoire du statut, et les respon-
sables de la politique d'outre-mer en faciliteront, dans l'intérêt des
populations et celui de la république, le développement accéléré.
L'histoire de l'entre-deux-guerres fut, au contraire, celle d'un système
I. Préface à l'ouvrage de L. SENTUPÉRY, L e Tonkin et la wzère-fiatrie, 1890 ;
discours au Parlement. Cités par H. BRUNSCHWIG, L a colonisation franyaise,
Paris, 1949, PP. 54758.
2. Articles pubhes en septembre 1897 dans le journal L e Tem@ (H. BRUN-
SCHWIG, L a colonisation..., op. cit., p. 64).
314 CLAUDE ROBINEAU
politique et économique qui s'eff orFait, sans autres moyens externes
que l'encadrement humain fourni par les administrateurs et les trai-
tants, de faire entrer les sociétés traditionnelles dans le moule de l'éco-
nomie mondiale.
Entre 1920 et 1930, la reconnaissance des diverses ethnies par
l'administration a progressé. Les Djem (Dzem), les Pahouins et les
Sangha-Sangha sont à présent exactement localisés, ainsi qu'en
témoigne le découpage géographique des différentes (( terres )) de
tribus. Les dénominations anciennes, telle celle de Missangha, n'appa-
raissent plus dans les rapports administratifs, tandis que d'actuelles
surgissent : Bakouli, Bakouili (Bakwélé, Békwil) ; Mabéza ; Makouob
(Mèkvob). Elles concernent le groupe bakwélé et cela s'explique par
les conditions de la pénétration europ6enne que suggère la comparai-
son des cartes de 1910 et 1930 : en 1910, la pénétration se faisait
nord-est-sud-ouest depuis le Dja et le Djouah, laissant à l'écart les
régions de la haute ICoudou et de la Como. L'installation d'un poste
administratif à Sembé amène la reconnaissance géographique de la
région suivant un dispositif en étoile qui affecte notamment les zones
de la haute Koudou, de la haute Como et de la haute Mambili. Ainsi
s'effectue le repérage des groupes et sous-groupes bakwélé et, à partir
de 1920, chaque secteur est doté d'un chef, chef de village choisi par
les Frangais et qui a leur confiance :
- A Sembé, chefs Zakama et Zatoupa ;
- Sur la Koudou, chef Ouallou ;
- Sur la Ngoko, Ngounga ;
- Pour les Balnyélé, à l'ouest de Sembé, M'Biaka.
Ces chefs, Zakama, Ouallou par exemple, vont demeurer très long-
temps les auxiliaires de l'administration. Alors que les commandants
de postes européens se succéderont assez rapidement, ils en seront
l'élément permanent. Peu après, Zakama se détache de ses alter ego
et obtient un rang qui les coiffe tous : l'administration le fait chef
de tribu.
A Souanké, il en va de même ; chaque ethnie a ses chefs, intermé-
diaires entre une administration européenne et la société autochtone,
amortissant les heurts qui résultent de l'application à ces populations
de chasseurs de concepts qui rompent leurs habitudes : l'impôt, le
travail salarié au loin, la cueillette continue et systématique pour des
étrangers. Les Djem ont pour chef Angoula ; les Pahouins, Evina ;
les Mabéza, de part et d'autre de l'ouaga, Yamefa et Moguil; les
Sangha-Sangha, le (( féticheur )) Lounda. Comme Zakama, Angoula se
détachera, grâce à sa valeur, des autres chefs et deviendra chef supé-
rieur pour l'ensemble Souanké-Sembé.
Dans le système de l'administration coloniale, la chefferie était l'ar-
i
l
I DOMINATION EUROPÉENNE AU CONGO 315
1
ticulation maîtresse qui permettait à l’autorité européenne d‘exercer
une prise sur la société indigène. Dans les sociétés colonisées qui
connaissaient une armature féodale, il suffisait, au moins au début, de
conquérir le seigneur pour tenir le pays ; dans les sociétés paysannes, la
, responsabilité collective des petites communautés villageoises connais-
sant une forte cohésion sociale opérait avec le même effet. Au contraire,
dans les soci6tés segmentaires de la forêt où les chefs supravillageois
ne disposent que d‘une autorité limitée, s’appuyer sur une structure
sociale solide posait à l’administration coloniale un problème ; l’espa-
cement de l’habitat, l’allongement des communications constituaient
aussi un obstacle indéniable à l’exercice d‘une autorité centrale et la
solution trouvée avait été de multiplier les agents locaux de faGon
à cerner et couvrir une portion toujours plus petite de territoire et
de population et de s’entourer des auxiliaires autochtones les plus
représentatifs. De là la hiérarchie des fonctionnaires européens dont
les compétences territoriales s’emboîtaient les unes dans les autres et,
au dernier échelon, pour renforcer les relations du commandant avec
la multitude de villages qu’il avait sous ses ordres, le regroupement
de ceux-ci dans des ensembles de plus en plus vastes ((( terres )I, (( tri-
bus n), sous la direction nominale de quelques chefs, sinon les plus
I capables et les plus représentatifs, du moins les plus coopératifs.
1
Dkbut de la Gouverneur Population
colonisation de colonie ’ des villages
L
Vers 1910 Administrateur Population
de région desvillages
4
Après 1920 Administrateur Population
de poste des villages
3.
I Chefs
de tribu
4,
Chefs
de terre
3,
Chefs
de village
Cette organisation en régions, postes et chefferies ainsi fixée ne
devait pratiquement pas varier pendant vingt ans.
Elle s’accompagnait de ce qu’il est convenu d’appeler une politique
de (( cantonnement 1) des villages tendant à fixer une fois pour toutes
leur emplacement et à effectuer leur regroupement sur quelques axes.
Ces mesures étaient économiquement valables compte tenu de la très
faible densité de la population (60 habitants pour IOO km2), et elles
316 CLAUDE ROBINEAU
répondaient sur l'instant à des préoccupations précises de la part de
l'administration territoriale : placer les habitants, leurs villages et leurs
chefs à la portée du Commandement ; faciliter les impositions ; faci-
liter les recrutements d'hommes pour le chemin de fer de Brazzaville.
La distribution du peuplement fut ainsi modifiée et les documents
que l'on possède permettent d'en mesurer l'ampleur. A l'aide des
croquis de l'Histoire militaire de l'A.E.F., des relevés d'itinéraires de
la mission Cottes, d'anciens croquis provisoires pour la carte del'Afrique
centrale au I/ZOO oooe, des croquis de l'Afrique française du Service
Géographique de l'Armée, enfin des esquisses, des embryons de cartes
et des énumérations de villages contenus dans les rapports officiels
des administrateurs, on a pu établir quatre cartes, datables les unes
aux environs de 1910,les autres aux alentours de 1930.
En 1910,la population se trouve également distribuée en (( semis 1)
lâche dans tout l'arrière-pays d'Ouesso, le long des grands fleuves
Sangha, Dja, Djouah, Aina, avec une plus forte concentration dans
le quadrilatère Souanké-Sembé-Djouah-Aina.Des régions aujourd'hui
vides, comme les terres situées à l'ouest de l'Aina (Woleu-Ntem orien-
tal actuel), la forêt entre l'Aina, la Karagoua et le Dja (sud-est de la
subdivision de Dj Oum dans le Sud-Cameroun), enfin le Haut-Dj ouah,
la Haute-Como et la Haute-Mambili, étaient sillonnées de pistes.
Minkébé, qui fut chef-lieu de subdivision et même de circonscrip-
tion à l'ouest de l'&na, n'existe plus, pas même en tant que village.
Les zones vides d'habitants, en revanche, étaient celles des forêts
comprises entre le Dja et la Boumba ou qui s'étendent d'0uesso à
Sembé. Autrement dit, la région faisait partie d'un ensemble humain
plus vaste, situé davantage vers l'ouest, et dont la marche orientale
se trouvait placée aux confins de Souanké, de Sembé et de la Haute-
Como à Zalangoye. Cela correspondait A la zone d'influence des groupes
ethniques : les Fang, des deux rives Ide l'&na; les Sangha-Sangha,
de part et d'autre du Djouah; les Djem, venus du nord-ouest
(Djoum) ; les Bakwélé occupant la partie centrale, de Madjingo à
Sembé et Ngoïla (Fort-Soufflay).
La région était donc très ouverte sur le Sud-Cameroun, le Gabon
et la Haute-Mossaka et seulement reliée à Ouesso par la rivière Dja-
Ngoko. En 1930, au contraire, le dessin actuel (Souanké, impasse de
la Sangha vers l'ouest, (( bout du monde )) du Nord-Congo) commen-
çait à prendre forme ;les rives de 1'Aina et du Djouah se dépeuplaient ;
la route vers la Haute-Mossaka était fermée ; il n'y avait plus qu'une
piste peuplée descendant du Sud-Cameroun, celle de Lomié à Eta
et Souanké.
Dans les faits, ce remodelage des établissements humains ne se
fit ni facilement ni du premier coup. Les premiers remaniements
furent consécutifs aux opérations militaires qui eurent lieu sur la
l DOMINATION EUROPÉENNE AU CONGO 317
I Koudou, l'Ebaka (poste de Kakaboine), le Djouah, à Garabinzam
avant et après la campagne du Cameroun. Les rapports administratifs
parlent de populations rabattues vers les grandes pistes1, de réorga-
nisation d'ex-villages dissidentsz. L'installation des villages sur les
pistes existantes constitua une première étape ; ce fut, par exemple,
le peuplement de la piste de Sembé à Souanké et celle de Souanké
à Ndongo :
(( Tous les villages situés sur la route Souanké-N'Dong0 sont d'installation
relativement récente - deux ans au plus. La région était autrefois déserte et
il a paru intéressant de la peupler en vue de la création ultérieure d'une piste
reliant l'intérieur du pays à la rivikre NGoko.
Les habitants sont pour la plupart installés dans des campements plus OU
moins sommaires. Jusqu'à ce jour, ils se sont surtout occupés à des travaux
de dbbroussement et de plantations. Le moment est venu pour eux de se
construire leurs villages et de les organiser d'une façon définitive. Des instruc-
tions leur ont été données à ce sujet et des alignements ont été tracés ... n3.
Pour diriger ces travaux, le commandant de poste disposait des
chefs autochtones reconnus par l'administration et des gardes du corps
de ces derniers qu'on appelait (( polices n. La grande préoccupation
&ait de recouvrer l'impôt et, pour ce faire, d'opérer le recensement
numérique des villages, puisque la base de l'imposition et le mode
de recouvrement étaient collectifs4. Lors des opérations militaires, il y
avait eu des destructions ainsi qu'en témoignent les récits de l'Histoire
íwXtaire de Z'A.E.F. (prise de Mbia, Goudou, pp. 155 sq.). Par la
suite, la collaboration des chefs de terres et de tribus, les auxiliaires
de police dont ils étaient pourvus, le rang social et l'ascendant dont
les plus authentiques d'entre eux étaient revêtus devaient inciter les
habitants à créer de nouvelles installations. I1 ne faut pas négliger
non plus le fait que d'ex-dissidents, revenant se soumettre et ayant
de ce fait abandonné et leurs anciens villages et leurs derniers campe-
ments, étaient prêts à s'installer là où le Commandement le désirait.
Enfin, des régions qui avaient été récemment conquises, comme le
pays Sangha-Sangha de Garabinzam, étaient ménagées par les auto-
rités : on différait, par exemple, l'imposition, on limitait les contri-
butions en travail, etc.
Le mouvement de fuite vers le Cameroun, le Gabon, la Mossaka,
qui suivit les premières tentatives de recrutement de main-d'œuvre
I. Réponse du gouverneur du Moyen-Congo du 26 décembre 1932 au chef
de circonscription de la Ngoko-Sangha (Rapport du 3e trimestre 1932).
2. Rapport de tournées du chef de circonscription de la Ngoko-Sangha,
28 décembre 1924-10 février 1925.
3. Rapport mensuel, subdivision de Souanké, octobre 1923, tableau no T.
4. La législation financière coloniale avait prévu une imposition soit indi-
viduelle pour les titulaires d'un certain revenu, soit collective sur la base du
village pour les autres (Décret du 30 décembre 1912sur le régime financier des
colonies).
318 CLAUDE ROBINEAU
pour la construction du chemin de fer Congo-Océan favorisa indirec-
tement le cantonnement de la population. Se formaient des campe-
ments provisoires en forêt, que les chefs, leurs polices et les gardes
régionaux traquaient, que les notables dénonpient, et les retours de
transfuges s'accompagnèrent de réinstallations sur les grands axes et
non dans les anciens sites.
Parallèlement à ce mouvement de concentration sur les pistes
fréquentées, prévalait le choix de quelques-unes à titre d'axes préfé-
rentiels, dans le cadre de l'organisation territoriale des postes. Ainsi,
à Sembé, les villages furent ramenés sur quelques axes en étoile autour
du poste vers la Ngoko, Souank6, le Djouah, les Mèkwob (Biessi) et
Zalangoye, c'est-à-dire le nord, le nord-ouest, le sud-ouest, le sud
et l'ouest. Puis, du fait de l'abandon de Zalangoye, la piste qui y
menait fut peu à peu réduite, les villages les plus excentriques étant
ramenés vers Sembé. Par la suite, lorsque l'administration prit la
décision d'ouvrir une piste directe entre Biessi et Ouesso, l'axe de
Zalangoye fut définitivement abandonné, tous les villages étant réins-
tall& entre Sembé et Biessi; de même, la piste vers Soufflay par
Biessi fut délaissée et les villages répartis vers Biessi et vers Fort-
Soufflay.
Le cantonnement de la population était lié à l'organisation territo-
riale des postes administratifs. De ce fait, des remaniements éph6mères
de l'organisation administrative se traduisirent par des déplacements
de villages qui, envisagés sur une plus longue période, paraissent intem-
pestifs. La création du poste de Garabinzam amena l'installation des
villages des terres mabéza, sangha-sangha et pahouine, selon un dis-
positif en étoile autour du poste, et le repeuplement, selon des pistes
partant de ce dernier et rayonnant dans la région comprise entre la
Karagoua et l'Aina. Une fois le chef-lieu ramené sur Souanké, les
perspectives changèrent et l'opération essentielle fut le jalonnement
de l'actuelle piste de Souanké à Garabinzam. De ce fait, en peu
d'années, des villages changèrent plusieurs fois d'emplacement sur
injonction administrative, parce que chaque commandant avait une
vue personnelle des choses qu'il désirait faire passer dans les faits.
Ainsi, également, des villages, installés dans la région de Sembé sur
la piste de Madjingo, furent quelques années plus tard à nouveau
déplacés sur la piste de Souanké, laissant la place à d'autres villages
venus de l'Ebaka ; les villages djem au sud de Souanké furent ramenés
au nord du poste, pour faire place aux agglomérations de la région
de Médiao, et ceux de la piste de Garabinzam cédèrent la place aux
populations de la piste de Massinégala.
Cette politique de cantonnement eut des conséquences durables :
elle signifia l'abandon de la zone centrale (Garabinzam) et des rives
du Djouah et de l'Aina au profit de quelques centres : Souanké et
(
I
DOMINATION EUROPÉENNE AU CONGO 319
Sembé ; le peuplement se concentrait sur quelques axes. Elle signifia
I
aussi le rejet vers le nord de l'ethnie djem, prédisposant en quelque
sorte celle-ci à la fuite au Cameroun lorsque les effets désastreux des
recrutements forcés pour le chemin de fer Congo-Océan se feraient
i
sentir. Enfin, elle (( cassa )) littéralement le groupe bakwélé, faisant
éclater l'ethnie mabéza, regroupant dans le même cadre administratif
des Sangha-Sangha et certains Mabéza, remodelant le peuplement
des Ebaa, des Mèlcwob et des Zalagé. Ce furent les Bakwélé qui subirent
au maximum les effets de cette politique de cantonnement et lorsque,
par ailleurs, il apparaît que la vie sociale a subi dans son organisation
une transformation profonde, on ne peut s'abstenir d'en voir une cause
dans la (( trituration 1) du peuplement que l'administration coloniale
infligea à l'ethnie bakwélé.
La présence, depuis 1920, d'une administration régulière entraîne
un effort de mise en valeur, mais il se limite aux environs des postes
et il a peu d'effets sur la vie des populations. Les rapports de l'admi-
nistration enregistrent les plus nets succès avec le développement
d'une riziculture à Sembé où la production atteint jusqu'à IO t de
paddy, mais un demi-siècle plus tard, ni les Bakwklé ni les Djem ne
deviendront mangeurs de riz : le succès est purement théorique. Un
poste médical et une école à deux classes ont été créés, mais le poste
manquera de médicaments et cette école ne sera officiellement inau-
gurée qu'en 1927.
Les ressources essentielles demeurent le gibier et la viande de chasse,
les tubercules et les fruits comestibles (bananes, taros, ignames,
I concombres), le caoutchouc sylvestre, l'ivoire, les peaux d'antilopes.
C'est le caoutchouc, l'ivoire et les peaux qui approvisionnent le com-
merce des factoreries et des compagnies concessionnaires et le trafic
des Haoussa.
I. Les conqbagnies concessioizutaires et les factoreries.
C'est le plein épanouissement des compagnies de traite. Des sociétés
commerciales extrayent du pays caoutchouc, ivoire et peaux, et
vendent aux habitants les marchandises (étoffes, quincaillerie, denrées,
boissons) qu'on ne trouve pas sur place. Le système est théoriquement
bénéfique pour les parties :
- Pour les compagnies traitantes qui, trafiquant dans les deux
sens, n'ont pas de charge de transport à vide et doublent le rendement
de leurs installations sur place ;
- Pour les habitants qui, obtenant de l'argent de leurs produits
de traite, peuvent l'employer en achats de marchandises ;
- Pour le Gouvernement, puisque du commerce de traite naît
320 CLAUDE ROBINEAU
une activité rémunérée qui met de l'argent entre les mains des habi-
tants et les rend imposables.
Ce commerce de traite est conçu à l'origine comme un monopole
du Gouvernement, puisqu'il y a concession à des particuliers du droit
exclusif d'acheter les produits de traite sur un périmètre déterminé.
En outre, ce monopole est théoriquement réglementé, puisque des
clauses sont prévues pour éviter le monopole pur et simple diu conces-
sionnaire : par exemple, la clause selon laquelle les six centièmes de
la production peuvent être vendus par les habitants à d'autres trai-
tants que le concessionnaire.
Les premières compagnies concessionnaires ont été, on l'a vu, des
entreprises de spéculation, type Ngoko-Sangha, mais celle-ci disparaît.
En 1923, le monopole de traite à Souanké de la Ngoko-Sangha est
dévolu par arrêté à une entreprise productrice, la Compagnie Fran-
Caise du Haut-Congo (C.F.H.C.), qui exerce ses activités dans la Basse-
Sangha et la Likouala-Mossaka. Ses postes se trouvent, en 1925, à
Ouesso, Liouesso, Mokéko, Gouangala, Makoko, Zalangoye, Moangui.
La Compagnie Française du Congo-Cameroun (C.F.C.C.), qui a pris,
après la guerre, dans les territoires ex-allemands le relais de la G.S.K.,
cède la place à la Compagnie Française Sangha-Oubangui (C.F.S.O.)
qui obtient pour dix ans, à compter du er janvier 1926, la concession
d'exploitation des arbres à caoutchouc dans le périmètre compris
entre le Cameroun, l'Ivindo et le Djouah. La C.F.S.O. dispose de dix
postes commerciaux à Ouesso et Bomassa (( en territoire libre )), à
Soufflay, Sembé, Souanké, Sobambo, Ndongo, Alati, Tiboundi, Djo-
djina en zone concédée.
En (( territoire libre )) (Ouesso), d'autres entreprises de traite s'ins-
tallent, telle la S.E.D.E.C. (Société anonyme d'entreprises commer-
ciales au Congo belge), telles les maisons portugaises qui ouvrent
aussi en territoire concédé des magasins de vente de marchandises.
I1 y a aussi, en 1925,quatre maisons portugaises et un traitant séné-
galais qui possède sept comptoirs.
A la traite et au commerce de distribution, ces entreprises allient
souvent une exploitation de transport. La navigation fluviale, depuis
1'Ivindo et surtout depuis le Congo et la Sangha jusqu'au bout du Dja,
constitue le seul moyen de transport économiquement viable, et
compagnies et maisons ont leurs bateaux, baleinières et chalands qui
assurent le transport pour elles, pour les petites entreprises, pour
l'administration. La C.F.S.O., qui se substitue à la C.F.C.C., prend
dans ce domaine le relais de l'ex-Compagnie allemande du Sud-Came-
roun (G.S.K.).
En définitive, tout le succès de l'activité économique repose sur
l'efficacité de quelques compagnies de commerce : C.F.S.O., C.F.H.C.
A Souanké, Sembé et Ouesso, c'est surtout la C.F.C.C. puis la C.F.S.O.
DOMINATION EUROPÉENNE AU CONGO 321
qui sont concernées ; or, il est indéniable que l'activité de ces compa-
gnies n'est pas satisfaisante.
La C.F.C.C. n'a pas d'argent. De ce fait, elle ne peut payer le
caoutchouc que les habitants apportent à ses comptoirs et toute
l'activité économique fondée sur l'argent est bloquée : vente de mar-
chandises, rentrée de l'impôt, travail rémunéré. Les administrateurs
Ccrivent :
(( [Subdivision de Souanké]. La rentrée de l'impat y est laborieuse mais 011
ne peut en laisser toute la responsabilité à l'indighe qui est quelque peu déso-
rienté par les méthodes qui lui sont imposées. TantBt on lui dit de ne pas tra-
vailler, ou alors on brfìle ses produits sous prétexte qu'ils sont de mauvaise
qualité, ensuite on lui demande un gros effort dont il ne s'estime pas rémunéré
I puisqu'il ne voit pas d'argent.. . )) (Circonscription de la Karagoua-Koudou,
rapport mensuel, octobre 1923.)
E n juillet 1923 , l'administrateur résidant à Souanké notait que
la Compagnie avait versé depuis le début de l'année 5 o00 francs dans
le pays, mais qu'elle devait encore 15 o00 francs aux indigènes (rap-
port mensuel, juillet 1923). En octobre 1923, la Compagnie avait émis
pour 24000 francs de bons à valoir sur ses marchandises, mais ses
boutiques étaient vides. De là des difficultés avec la population et la
concurrence des autres traitants (rivalité de la C.F.H.C. aux marges
de la concession, trafic des Portugais et des Haoussa). En' juillet 1923,
la Compagnie se décide, bien que toujours dépourvue de fonds, à acheter
les peaux d'antilopes et met de ce fait l'embargo sur les pièces récoltées
dans les limites de sa concession : les Haoussa et des gens du Cameroun
continuent en fraude le trafic des peaux. A la fin de l'année 1924,
la C.F.C.C. installe à Ndongo, débouché sur le Dja de Souanké, un
traitant qui pourra concurrencer les agissements des Portugais dont
elle se plaint. E n 1925, un litige éclate entre compagnies aux marges
de la concession, à Moangui, entre la C.F.C.C. et la C.F.H.C., sur le
point de savoir comment le caoutchouc récolté doit se répartir entre
les compagnies, et, en attendant, l'agent local de la C.F.H.C. se saisit
des charges de caoutchouc des habitants sans les régler dans l'immédiat.
Ces méthodes qui sévissent en pays Bakwélé ne sont pas exception-
nelles. Sur le Dja, l'administrateur de Souanké était, en 1925, saisi
d'une plainte selon laquelle des traitants portugais et sénégalais,
installés entre Fort-Soufflay et Ndongo, s'emparaient de force des
vivres dans les villages, maltraitaient les indigènes et payaient aux
chefs des (( pots-de-vin )) pour que ceux-ci leur fassent apporter du
caoutchouc.
La C.F.S.O., nouvelle venue à Souanké-Sembé, amène un progrès
certain :
- Elle paye sur-le-champ les charges de caoutchouc qu'on lui
apporte ;
322 CLAUDE ROBINEAU
- Le ramassage du caoutchouc dans les villages est régulier ;
- Les boutiques sont achalandées ;
- Des camps de récolteurs pour le caoutchouc ramassé au loin
en forêt sont installés ;
- Des essais d'exploitation de nouvelles ressources naturelles sont
tentés : extraction d'huile de bambou, constitution de plantations de
caoutchouc naturel.
A Souanké, il existe quatre factoreries en 1928 : Souanké, Gara-
binaam, Ndongo, Alati. D + t , la factorerie de Badzok, entre Souanké
et Sembé, a été fermée l'année précédente, soit un an après l'installa-
tion de la nouvelle firme. Si l'on ajoute que la C.F.S.O. entrera quelques
ann'ées plus tard en décadence, on aura l'illustration du caractère
cycllique que revêt l'activité économique européenne dans le pays.
Sous l'impulsion de quelques colons entreprenants, soit dans le cadre
des compagnies, soit dans celui d'entreprises individuelles, des acti-
vités modernes se développent, puis périclitent jusqu'à ce que quel-
qu'un vienne prendre la relève, généralement en ouvrant un nouveau
champ d'activité. Ainsi y aura-t-il un cycle Bourgès, un cycle Léthuaire,
un cycle Ghionne; au déclin, les salariés se dispersent, la brousse
envahit l'exploitation abandonnée et, en dépit des apparences, des
techniques appréhendées, de l'argent gagné et dépensé, la population
est demeurée étrangère à ce qui n'était pas son système traditionnel
d'activités et d'économie.
2. L'activité cownerciale des Haozcssn.
Dès 1920, les rapports de l'administration mentionnent à SouanIr6
la présence d'une colonie haoussa dont l'activité se situe à un niveau
intermédiaire entre le système proprement traditionnel et l'économie
moderne, telle qu'elle s'exprime à l'époque par la traite, plus tard
par le colonat. Les Haoussa offrent à Souanké des pagnes, du sel,
trafiquent l'ivoire et les peaux d'antilopes qu'ils vont apporter au
Cameroun. Ils donnent aux chasseurs des marchandises en échange
desquelles ceux-ci leur promettent ivoire et peaux ou, à défaut, leur
apportent des moutons et cabris d'élevage. Le rapport de la subdivi-
sion de Sembé pour 1928 signale des pratiques usuraires : les commer-
Gants récupèrent deux et trois fois la valeur en nature des avances
qu'ils ont consenties en marchandises aux habitants. Le rapport de
circonscription pour 1928 de l'administrateur de la Ngoko-Sangha
décrit aussi d'autres aspects du commerce haoussa : achat de poissons
fumés à Garabinzam et revente à Souanké avec paiement en verres
de sel.
Ce commerce haoussa dont l'importance est attestée par la pré-
sence en permanence à Souanké d'un groupe de dix à vingt individus,
i
DOMINATION EUROPÉENNE AU CONGO 323
placés sous l'autorité d'un chef reconnu par l'administration et qui
faisait école auprès des commerqants sénégalais installés dans le pays,
repose sur l'apathie de la population en matière de transactions éco-
nomiques et s u r l'inadaptation du commerce européen qui est irré-
gulier, traite par quantités toujours trop importantes eu égard aux
possibiliiés des habitants, admet difficilement les prêts et les règle-
ments en nature, et, en fin de compte, n'est pas à la portée de popula-
tions ayant de très faibles besoins conjugués à de très faibles possi-
bilités monétaires. Tirant au mieux parti des conditions économiques
locales, précapitaliste par ses méthodes, cette activité des Haoussa
et des traitants sénégalais est commerciale dans ses buts. On a affaire
à un micro-commerce de fortune, mais il y a commerce malgré tout
et il est remarquable que cette forme d'activité économique, se situant
entre un système traditionnel d'auto-subsistance et de prestations et
des activités commerciales qui relèvent du capitalisme marchand, ait
acquis une permanence telle que l'ethnographe la constate encore
intacte et très vivante malgré les changements économiques et sociaux,
les effets d'une guerre mondiale et d'une décolonisation, trente et
quarante ans après.
Quelle était l'importance de ces activités dans la vie de la popula-
tion ? Un rapport du département de la Sangha ( z e trimestre 1935)
fait apparaître que sur quatre mille personnes valides dans la subdi-
vision de Souanké-Sembé, neuf cents étaient employées par les entre-
prises commerciales (sociétés et maisons de commerce), principalement
à la cueillette du caoutchouc, et étaient installées dans des campe-
ments à proximité des lieux d'extraction. La C.F.H.B.C.l eut ainsi
un camp important à Moangui, dans le n o man's lami qui sépare la
Sangha, la haute Koudou et la basse Mambili et qui attirait les popu-
lations voisines. Mais, en outre, il y avait les récolteurs des villages
qui venaient ajouter leur caoutchouc à celui de la compagnie conces-
sionnaire, de sorte que la population qui se consacrait à cette activité
était plus importante que ne le laissent entendre les chiffres d'effectifs.
La production s'accrut au cours des années vingt et passa par un
maximum en 1934. En revanche, les prix passèrent par un maximum
en 1927et diminuèrent ensuite.
Plus que des données chiffrées, aléatoires, quelques indications ont
leur valeur :
- Le fait noté que le taux des impôts augmenta entre 1930-1935,
tandis que les prix baissaient2 ;
I. C.F.H.B.C., Compagnie FranFaise du Haut et du Bas-Congo, qui résulta
de l'union de la C.F.H.C. (Compagnie FranQaisedu Haut-Congo) avec la Compa-
gnie Franqaise du Bas-Congo.
2. Rapport du chef de subdivision de Souanké-Sembé, er trimestre 1931.
324 CLAUDE ROBINEAU
- La dépréciation de la monnaie qui intervint entre 1923 et 193.5
et qui donne à penser que si le niveau réel des impôts demeura constant,
en revanche, le prix du caoutchouc baissa bien plus que ne le montrent
les données chiffrées ;
- La baisse de production constatée en 1935 peut s'expliquer
en partie par la chute des cours qui rend le produit peu intéressant
à collecter par la Compagnie, mais aussi par l'éloignement des centres
d'extraction, consécutif à l'épuisement des peuplements proches et à
une baisse de la productivité. L'administration est alors amenée à
rechercher pour la population une ressource de substitution ; de là,
une intensification des essais : arachide, riz, café ;
- L'extraction de quantités maxima (1932-1934) coïncida avec
l'arrêt des engagements de travailleurs pour les chantiers du chemin
de fer Brazzaville-Pointe-Noire. En 1932, les subdivisions de Souanké
et de Sembé furent fermées au recrutement qui, depuis 1925, provo-
quait d'importantes perturbations dans les relations de l'administra-
tion avec la population.
3. Les recmtements pozw le ckenzin de fer.
La construction du chemin de fer Congo-Océan, à travers le massif
du Mayombe et les reliefs qui séparent la côte atlantique du bassin
intérieur du Congo, commenqa en 1921, et, devant la faible densité
de population de la région traversée et les difficultés de trouver de la
main-d'œuvre locale disponible, il fallut recruter des travailleurs sur
toute l'étendue du Gouvernement général 8A.E.F. A ce titre, en
1925-1926, un agent du Consortium Forestier des Grands Réseaux
FranGais était mandaté par les autorités de la Colonie pour engager
de la main-d'œuvre et requérait l'aide des autorités locales de Souanké.
Les premières tentatives de recrutement échouèrent. Les popula-
tions venaient d'être définitivement soumises quelques années aupa- .
ravant ; la perception de l'impôt en argent avec son corollaire obligé
de récolter du caoutchouc pour pouvoir le payer était pour les habitants
chose nouvelle à ce point que, pour éviter des heurts ou des fuites, la
région dernièrement occupée de Garabinzam en était dispensée :
malgrci le poids des autoritcis hiérarchiques, de la garde et des forces
de police à la disposition des chefs, l'institution des prestations de
travail et des livraisons de caoutchouc était difficilement admise et pro-
voquait la désertion des villages et des lieux habités recensés par
l'administration et la fuite dans les no man's land de forêt et les
territoires voisins : Cameroun, Gabon, circonscription de Fort-Rousset.
Les nouveaux recrutements effectués avec la collaboration des auto-
rités (commandant, gardes, chefs, (( polices ))) conduisirent la popula-
tion à se dérober, d'autant qu'ils revêtaient une forme militaire qui
se conciliait mal avec les comportements traditionnels : constitution
de colonnes de recrutés sous la surveillance des commandants, orga-
nisation de camps encadrés par les officiels aux étapes, traversée en
I. G. BRUEL, L a France éqquatoriale afvicaine,ouvrage honoré d'une souscrip-
tion du Gouvernement général de l'Afrique équatoriale fraqaise et du Commis-
sariat de la Rbpublique au Cameroun, Paris, 1935.
2. Ibid., p. 398.
326 CLAUDE ROBINEAU
des populations du Mayombe et du Niari, les changements alimen-
taires introduits (substitution de poisson fumé à la viande de chasse
fraîche, du riz et du manioc aux bananes trempées dans le bouillon
et à la pâte de graines de courge) provoquèrent des accidents dont les
témoins ont conservé plus de souvenirs que du régime de travail
proprement dit. Des indications sur ces conditions de vie, qui devaient
parvenir jusqu'à Souanké, durent, en fait, peser autant sinon plus
que les dkclarations de la C.F.S.O. qui avaient simplement pour effet
de renforcer la volont6 des habitants de ne pas se faire enrôler.
Angoula acquit auprès des siens le prestige d'avoir su résister,
pour les défendre, aux prétentions de l'administration ; mais comme
celle-ci, à son retour, le réintégra dans ses anciennes fonctions, puis,
plus tard, le combla de puissance en l'élevant à la fonction de chef
supérieur de SouankC aussi bien pour les Djem que pour les Bakwélé
et les Sangha-Sangha, son prestige rejaillit sur elle, et elle bénéficia
des services d'un homme qui avait la confiance des populations. A son
honneur, il faut noter qu'Angoula fut quelquefois apprécié comme
un homme pas toujours docile, montrant ainsi qu'il n'avait pas dû
abdiquer sa dignité de chef1.
L'épisode d'Angoula ne doit pas nous masquer l'ampleur des
mouvements de départ qui continuèrent après son retour, ni la chasse
aux transfuges qui s'ensuivit. C'est pourquoi, la période des recrute-
ments pour le chemin de fer rappelle, encore aujourd'hui, de mauvais
souvenirs et la contribution que les habitants ont apportée à cette
œuvre est mise en balance avec les avantages insignifiants qu'ils en
ont retirCs du fait de leur position géographique, des défaillances
de la commercialisation du cacao et du ravitaillement des boutiques.
Et devant les tentatives récentes2 de mobiliser la main-d'œuvre sous-
employée ou disponible, le procès du chemin de fer était de nouveau
évoqué par les habitants.
Entre 1925 et 1928, la population passa de 20 o00 personnes à
15 000, diminuant ainsi d'un quart. La cause en fut les enrôlements
pour le chemin de fer mais surtout la désertion des villages en vue
de les éviter.
En fait, tant à Sembé qu'à Souanlré, la population se mit à fuir
les centres recensés ; les Djem partaient chez leurs frères du Cameroun,
les Bakwélé Ebaa traversaient le Dja ou bien se réfugiaient dans les
zones mal contrôlées entre Zalangoye et Moangui ; les Mabéza et les
Sangha-Sangha franchissaient l'Aina ou le Djouah pour se réfugier
au Gabon. Le repérage et la dispersion des campements qui se for-
I. Subdivisions de Souanlcé et Sembé, rapport, 1931 (I). Les Djem sont
évidemment extrêmement laudatifs pour tout ce qui touche Angoula.
2. Une tentative de recrutement pour le barrage du Kouilou aurait eu lieu
recemment (en 1961-1962) au dire des habitants.
DOMINATION EUROPÉENNE AU CONGO 327
p o w le chemin de f e r
Recrutements pour Diminution de la population
Diwiinution
-
1926 ......... 236 personnes Recensement 1925. IO 096 habitants
I927 ......... 142 1928. 8 452
-
Total des vecru-
tements .... 378 Di#e'vence ....... I644
maient dans les forêts désertes ou sur les fleuves aux rives inhabitées
(Djouah, Aina) devinrent la préoccupation majeure de l'administra-
tion, en même temps que les tractations qu'elle devait mener avec
les autorités voisines lorsque des populations allaient chercher refuge
au-delà des frontières. De ce fait, toute une série de conflits se greffa
entre 1926 et 1930 avec les administrateurs limitrophes dans laquelle
les commandants de Ouesso, Souanké et Sembé reprochaient leurs
collègues d'accueillir les populations qui fuyaient la circonscription.
Dans l'abondante correspondance qui suivit, ces populations sont
qualifiées de transfuges. On doit tenir pour probable que l'axe de peu-
plement actuel Souanké-Lomié fut très considérablement renforcé en
nombre par la population fuyant le Moyen-Congo et que le groupe
djem se distribua ainsi de façon à peu près égale entre le Congo et
le Cameroun. Ce peuplement de l'axe Souanlté-Lomié par des réfu-
giés djem est, en outre, confirmé par les informateurs en place à
Souanké.
Vers 1932,les recrutements pour le chemin de fer furent interrompus
dans la région et, deux années plus tard, l'administration simplifiait
ses rouages (réforme de 1934)en supprimant les gouvernements internes
de 1'A.E.F. et en réduisant le nombre des divisions locales.
Réduction de l'appareil administratif, récession de la production,
cela témoigne d'une stagnation dont ne rend pas compte H. Ziégl6
lorsqu'il parle de la (( mise en valeur lente et sûre 1) que connut 1'A;E.F.
à partir de 1935~. L'&momie destmctrice, selon l'expression de l'Ecole
allemande de Géographie humaine, qui caractérisait les activités tra-
ditionnelles, que des entreprises commerciales européennes avaient
reprise à leur compte et que l'administration avait, sous couleur de
mise en valeur, trop facilement avalisée, se révélait avoir à Souanké
et Sembé de déplorables effets. La chute des cours du caoutchouc
I. H. ZIÉGLÉ, Afrique Équatoriale Fvaqaise, Paris, 1952, p. 103.
8
328 CLAUDE ROBINEAU
naturel, l'impopularité qui s'était attachée aux méthodes de cueillette
imposées à la population, l'expiration de la concession C.S.F.O. qui,
dans cette période de marasme, se voyait déchargée de l'obligation
de commercialiser la production, tout cela acculait l'administration
à une impasse dont elle ne pouvait provisoirement sortir qu'en s'effor-
Gant de s'accrocher à une solution sans avenir : la continuation du
caoutchouc. Les autres productions, estimait-elle, ne pouvaient rem-
placer ce produit qui procurait aux habitants un minimum d'argent,
les essais de café demeurant timides, peu productifs. Et, en 1938,
le Gouverneur général ne pouvait que conseiller à l'administrateur de
la Sangha, responsable de Souanké-Sembé, de continuer l'exploita-
tion du caoutchouc, sans contrainte ni brutalité (deux expressions qui
étaient dans l'original soulignées de la main du Gouverneur général
signataire) et (( de pousser à fond la culture du cafkier )) (annotation
manuscrite à la suite du texte dactylographié de la lettre).
En fait, il s'agissait d'un moment de prise de conscience que la
guerre voilera sans étouffer. En même temps qu'on se rend compte
du néant économique auquel on a abouti, on commence à penser à
l'état de la population, à prendre conscience de la situation sanitaire ;
on peqoit des phénomènes de dénatalité. C'est la subdivision de Nola
(qui dépend avec Souanké-Sembé de Ouesso) qui donne l'alarme avec
22% de la population atteinte de la maladie du sommeil.
4. Les débuts d'urt dévelo$~e~nent
e'col.tomiqzte.
Un certain effort est f a i t dans deux directions : la production
avec le développement de la culture du café, les transports avec l'éta-
blissement d'un réseau routier.
La production du café augmente et atteint pour l'ensemble du
département de la Sangha 600 t en 1939.
La construction de routes est commencée, d'abord à Ouesso oÙ
l'on parle de l'axe nord-sud visant à relier les réseaux routiers du
Congo-Gabon et de l'Oubangui-Tchad, et où, à partir de cet axe,
on crée quelques voies de pénétration : vers les plantations C.F.H.B.C.
de la haute Lengoué, vers Sembé en utilisant la piste tracée en 1932-
1933,ensuite à Souanké-Sembé. On entreprend deux routes, l'une qui
relie Soufflay à Sembé dans l'intérieur et qui sera achevée en 1940, et
l'autre, qui relie Sembé à Souanké, terminée en 1942.En même temps,
on projette de relier par automobile directement Sembé à Ouesso et
de pousser la route de Souanké vers Djoum au Cameroun. L'embryon
de réseau routier qui est réalisé avant et durant la guerre sera d'un
grand secours pour l'évacuation du c:aoutchouc naturel récolté au
titre de l'effort de guerre.
DOMINATION EUROPÉENNEAU CONGO 329
Enfin, un premier projet de colonisation agricole européenne est
réalisé en 1936 à 25 km à l'ouest de Souanké, à l'emplacement dénommé
(( Bellevue D. Trois agents de la C.F.S.O., qui exploitent pour elle ses
factoreries et achètent le caoutchouc naturel, resoivent une concession
de zoo ha en pays Djem et plantent 80 ha de caféiers.
Un peu plus tard une concession de 150 ha est accordée à un
autre colon européen au lieu-dit Mensouk ou Messouk ; il y plante
54 ha de caféiers Arabica et Robusta, mais la plantation produit peu
(6 t) et est abandonnée.
La guerre de 1939, en remettant la cueillette du caoutchouc à
l'ordre du jour et à un prix décuple de celui des années 1934-1935,
ramène l'administration à l'économie destructrice, la population au
régime des 'livraisons obligatoires - d'autant plus impératives qu'il
s'agit non plus de profit privé, mais d'économie de guerre -, les
efforts de mise en valeur à néant.
5. L'économie de guerre à Souanké-Sembé.
La population est à nouveau mobilisée, comme aux temps des
compagnies, et se partage entre la récolte du latex et la construction
des routes (Bellevue-Souanké et Souanké-Sembé), entreprise d'autant
plus activement qu'elles vont servir à évacuer les forts tonnages de
caoutchouc extrait. Des marchés sont organisés par l'administration,
et les entreprises européennes, alléchées par les hauts cours du pro-
duit, commercialisent la production : la maison portugaise Marquès,
la C.F.S.O., un nouveau commersant, grec d'origine.
Les prix varient selon les marchés ; en 1942-1943,ils s'échelonnent
de 8,225 francs à Souanké à 9,80francs à Ouesso, et de ce fait les autres
entreprises européennes ont dû relever le taux des salaires dans tout
le département de la Sangha. A Souanké-Sembé, trois entreprises sont
touchées :
- Bellevue (exploitée par les trois agents de la C.F.S.O.) ;
- Une exploitation forestière qui s'est installée à la limite de navigabilité
de la SembB-Koudou, aux rapides de Matali ;
- Enfin un nouvel exploitant minier qui s'installe en 1941-1942au site
d'Elogo, près de Badzok, sur la route de Sembé à Souanké.
Devant l'ignorance dont témoignent les documents à l'égard de
l'entreprise forestière de Matali, on est obligé de constater que seule
la mine d'or d'Elogo fonctionne, employant jusqu'à cent cinquante
manœuvres. La plantation de Bellevue, ravagée par une maladie du
caféier, ne produit plus ; d'ailleurs, toutes les activités de commercia-
lisation sont accaparées par le caoutchouc sous la direction de l'orga-
nisme britannique Ru6ber Control; main-d'œuvre et transports sont
330 CLAUDE ROBINEAU
mobilisés pour manipuler des tonnages de plus en plus importants
et qui semblent bien atteindre la limite extrême des possibilités du
pays :
- Épuisement des peuplements d'arbres à caoutchouc, éloigne-
ment des centres d'extraction ;
- Insuffisance des moyens de transport ;
- Négligence des cultures vivrières par la population qui, enrôlée
à la cueillette du caoutchouc, ne s'occupe plus des autres plantations ;
et ainsi, des difficultés alimentaires apparaissent. En fait, la fin de
la guerre et de l'économie de pCnurie vont survenir avant que les
ressources en caoutchouc s'épuisent, et la chute des cours qui se pro-
duit après 1945 va compromettre la seule ressource monétaire de la
population.
Après avoir, durant deux décennies, stérilisé tout eff Ort écono-
mique, la cueillette du caoutchouc naturel aura, en outre, sapé le
développement de la première culture industrielle installée dans la
région. L'ère du caféier sera close avant d'avoir porté ses fruits. E n
ce sens, l'on peut bien parler avec H. Ziéglé, à propos de la cueillette du
caoutchouc, de la plus antiéconomique... et de la plus antisociale des
((
activités passées de l'A.E.F. ~ l .
III. - LES TENTATIVES CONTEMPORAINES DE DÉVELOPPEMENT
La période 1945-19572marque la troisième et dernière phase de la
colonisation à Souanké : celle de la construction véritable d'une éco-
nomie locale moderne. La première phase, qui s'était terminée avec
la conquête du Cameroun, avait été une période exploratoire, coupée
d'expéditions militaires, sans assise territoriale de l'administration
européenne : tout se passait comme si Souanké avait été une zone
neutre soumise à l'équilibre de forces étrangères antagonistes et au
(( grappillage )) désordonné des ressources intéressant le commerce de
traite par quelques trafiquants installés au cœur du pays. La seconde
phase, avec le quadrillage administratif de la région et le (( cantonne-
ment )) des populations, fut marquée par l'exploitation systématique
des ressources naturelles (caoutchouc,peaux, ivoire) et les prClèvements
de main-d'œuvre du Gouvernement colonial pour les grands travaux
du Sud (chemin de fer Congo-Océan, port de Pointe-Noire). Lorsque
les responsables de cette politique économique s'aperq-irent qu'elle
ruinait le pays, ils y mirent fin et prônèrent le développement d'une
I. Ibid., p. 105.
2. De la fin de la seconde guerre mondiale b la loi-cadre concernant 1'6~0-
lution politique des territoires d'outre-mer.
DOMINATION EUROPÉENNE AU CONGO 331
activité autochtone fondée sur la culture du café, mais la seconde
guerre mondiale, le rôle de l'A.E.F. comme base militaire de départ
et les besoins de Yéconomie de guerre ajournèrent toute organisation
d'un commerce du café, en même temps qu'ils sollicitaient la recherche
de productions stratégiques, en l'occurrence la reprise des livraisons
obligatoires de caoutchouc sylvestre. Aussi, le développement d'une
économie plus dlaborée, lors de la période qui suit 1945, relève-t-il
en quelque sorte d'une décolonisation avant la lettre en matière éCo-
nomique : mais ce n'était qu'un essai timide de recourir à ce qui
avait réussi soixante-dix ans auparavant dans l'ancienne Indochine
franqaise.
Le rapprochement n'est pas fortuit : C.G.S.L., C.F.H.B.C. passent
- d'après les assertions des administrateurs en poste à Ouesso -
sous un certain contrôle de la Banque d'Indochine et le bruit de projets
d'hévéaculture industrielle monte jusqu'au chef-lieu de la région. Cette
affaire n'eut, en pratique, pas de suite et le seul développement possible
fut celui qui s'accomplit à partir de l'exploitation minière relayée
vers les années 1950 par la culture du cacao.
I. L a Ji. de l'exl5loitation du caoutchouc.
Les années 1945-1950marquèrent la fin de la période du caoutchouc.
Les besoins de guerre disparaissant, les firmes et les commerqants
cessèrent d'acheter le produit. Cette fin ne fut pas brutale ; les opé-
rations d'achat s'interrompirent en mai 1947, reprirent en 1948 et
les cours fluctuèrent de la même manière que les achats :
- 1948 : 12 francs le kilo ;
- 1949 : 15 francs, puis baisse B 12 francs ;
- 1950 : légère reprise des cours ;
- 1951 : 15 à 25 francs.
Après 1952, ce fut la chute brutale des achats, mais en 1954 un
commerqant européen s'offrait à acquérir n'importe quelle quantité
au prix de 15 francs.
Ayant donné lieu à une extraction intensive aux temps qui pré-
cédèrent l'hévéaculture, puis relancé par les besoins de la guerre de
1939-1945,le caoutchouc sylvestre se réduisait au rang de ces activités
de fortune qui caractérisent le commerce européen à la recherche de
quelques transactions de traite qui lui permettent de conserver un
minimum d'activité lorsque l'exploitation principale vient à faire
défaut. Alors qu'en d'autres contrées, des (( activités de fortune 1) sont
le lot de populations déshéritées qui s'efforcent d'accroître leurs
ressources, ici quelques aventuriers, exploitants ou commerqants,
332 CLAUDE ROBINEAU
essayaient, économiquement, de survivre et de se justifier en se lan-
çant dans des entreprises aléatoires qui, au mieux, leur permettaient
d'amasser quelques gains. L'aventure de l'or en est aussi un témoignage.
2. L'extraction. He l'w.
L'extraction de l'or commenga en 1941-1942entre Souanké et
Sembé au lieu-dit Elogo et prit d'importantes proportions : en 1944,
on extrayait 18 kg d'or et employait 150 manœuvres. Par la suite,
l'affaire se développa, la production augmentant régulièrement jus-
qu'en 1948 (72 kg extraits avec 300 manœuvres) ; trois chantiers
étaient ouverts, du matériel moderne était acheté en France, un camp,
un dispensaire, une école étaient construits, de grandes plantations
vivrières cultivées, des distributions de produits alimentaires assurées.
A ce moment, un des colons qui s'étaient installés à Bellevue
où périclitait une plantation de caféiers, se lança également dans
l'extraction de l'or : ouverture d'un chantier minier près de Bellevue
(placer Kitoko) qui ne produit pas ; installation d'un autre chantier,
seulement accessible par eau à Ebadondo dans les confins abandonnés
de l'A'ina et de la Karagoua ; création d'une mine à 60 km de Souanké,
au mont Nabemba ; prospection d'un quatrième chantier en terre
pahouine. E n 1950,Elogo produisait 55 kg d'or ; Nabemba, 44.
L'année suivante, Elogo avait extrait 31 kg, Nabemba 35.Comment
expliquer le déclin d'Elogo alors que, trois ans auparavant, on en
attendait un essor encore plus considérable que par le passé ? Les
raisons n'en sont pas très claires ; il est fait état de la pénurie de main-
d'œuvre, d'une nouvelle entreprise qui verse de (( hauts salaires )) A ses
manœuvres et qui (( s'installe à 50 km d'Elogo )) (Souanké, Sembé ?),
de la concurrence de la mine du mont Nabemba. Dans un différend
qui survint un peu plus tard entre Elogo et l'administration, il apparaît
que l'exploitant minier (( faisait du paternalisme I), ne payait pas suffi-
samment sa main-d'œuvre, etc. Mais également, les administrateurs
assurent que l'intéressé fut fortement imposé par le fisc et que le taux
des impôts était tel qu'il n'incitait pas l'exploitant à dépasser un
certain quantum de production.
En même temps, à Elogo, l'exploitation minière paraissait céder
le pas à des activités de plantation. L'affaire de l'or, malgré les inves-
tissements en machines consentis en 1949, glisse à la limite de la
rentabilité et l'exploitant va se rétablir par la culture du café. En 1950,
il obtient 8. Elogo une concession de 500 ha pour planter des caféiers,
mais le fisc l'ayant durement atteint l'année suivante sur les bénéfices
tirés de l'extraction de l'or, il ne déboise que 50 ha et met son projet
en veilleuse. Puis, en 1952-1953,il plante 45 ha de caféiers, 14 ha
DOMINATION EUROPÉENNE AU CONGO 333
de cacaoyers et se propose d'étendre sa cacaoyère sur une surface de
50 ha. Les années suivantes, café et cacao se développent, passant
respectivement, entre les années 1955 et 1957, de 60 à 65 ha et de
65 à 75 ha.
A ce moment, la mine d'Elogo avait cessé de produire (depuis
octobre 1954)~mais son propriétaire avait racheté celle du mont
Nabemba et la plantation de Bellevue.
Ces deux affaires, auxquelles était rattaché un comptoir à Souanké,
avaient plusieurs fois changé de mains depuis 1951. Le propriétaire
vend d'abord la mine du Nabemba à son directeur d'exploitation ;
celle d'Ebadondo, à un exploitant minier du Woleu-Ntem; le comptoir
d'abord, puis la plantation de Bellevue, à un nouvel arrivant qui,
en 1954, ne conserve que la boutique. Ces changements successifs
de propriétaires ou d'exploitants ne sont pas l'expression d'une pros-
périté excessive. Le souci de reconvertir l'affaire d'Elogo est net :
tandis que la mine du Nabemba cesse de produire après 1957, la
plantation de Bellevue est remise en état ; la superficie de la caféière
augmente considérablement ; une cacaoyère est créée.
- Mais celle-ci n'est qu'un relais : lorsque les cultures pérennes
d'Elogo seront en plein rapport, l'installation de Bellevue disparaîtra.
Et, en 1957, le propriétaire d'Elogo espère ouvrir l'année suivante
un comptoir de vente de marchandises à Souanké.
A cette date, toute extraction d'or a cessé. La colonisation euro-
péenne a glissé dans ses activités de la branche minière à celle des
cultures tropicales (café, cacao), en même temps qu'elle s'est réduite
en nombre. Un seul colon demeure en 1958, produisant café et cacao
à Elogo, mais son rôle n'est pas essentiel : la masse de la production
de cacao vient des villages.
3. L e développewem! de la culture d u cacao.
Cette période de 1945-1957, finalement marquée par l'échec de la
colonisation européenne, voit, en revanche, un aboutissement des
efforts de l'administration et le développement de la culture du cacao.
Le développement de l'économie cacaoybre, retracé par l'étude de
J.-F. Vincent1, est très rapide : en quatre ans, les surfaces sextuplent
et la production s'accroît de g t en 1952-1953 à 249 t en 1957-1958,
pour atteindre 829 t en 1961-1962. Les cacaoybres se sont développées
d'abord à Souanké, puis se sont répandues vers l'est à Sembé et Fort-
Soufflay en pays Bakwélé. A Ouesso, la culture se heurte à l'hostilité
déclarée de la C.F.H.B.C. Celle-ci craint peut-être de manquer de
main-d'œuvre pour ses palmeraies et huileries et, en même temps
I. op. cit., pp. 53-54.
J.-F. VINCENT,
CARTE DE LA REGlON
CAMEROUN DE SOUANKE-SEMBE
DOMINATION EUROPÉENNE AU CONGO 335
qu'elle interdit la plantation de cacaoyers sur ses domaines, elle
s'efforce d'en limiter l'extension à Ouesso. Au début, l'administra-
tion tente d'ignorer le développement des cacaoyères, puis prend
une attitude plus indépendante à l'égard de la C.F.H.B.C., en partie
parce qu'elle réalise que les planteurs ont besoin d'aide et de conseils
concernant le choix des terres et des semences. A partir de 1954,
les rapports administratifs ne font plus état de cette opposition de
la C.F.H.B.C. D'ailleurs, celle-ci a eu peu d'effets, car les sols ne se
prêtant pas aussi bien que ceux de Souanké-Sembé à la culture du
cacao, la production d'Ouesso est demeurée modeste.
L'initiative de la culture du cacao revient à la population qui se
trouve en relations constantes avec les régions cacaoyères du Sud-
Cameroun. Les rapports administratifs attribuent aux autorités d'avoir
contribué àson développement. En réalité, les habitants, comme l'admi-
nistration coloniale, avaient un intérêt évident à répandre la culture
du fait de l'arrêt des récoltes de latex et des besoins monétaires de la
population, besoins envisagés par les intbressés pour leurs dépenses,
notamment celles concernant les compensations matrimoniales, ou
considérés par l'administration sous l'angle de l'impôt et de la solva-
bilité des imposables. En outre, on peut être sûr que la collaboration
de la population n'étant pas acquise, l'administration n'aurait pu
obtenir en si peu d'années une aussi rapide extension de la production ;
mais on doit cependant reconnaître qu'elle eut le mérite d'encourager
cette extension par une politique agricole adéquate : démonstrations,
création de la ferme régionale d'Elendjo, distribution de plants, vul-
garisation, étude des sols et des maladies de la plante.
Les efforts administratifs se portèrent aussi sur le développement,
pour l'évacuation des récoltes de cacao, du réseau des voies de commu-
nications. Au début, en 1948 et 1949, les notables consult& sur l'oppor-
tunité de la culture ont soulevé la question de savoir qui allait acheter
le cacao et demandé que l'évacuation du produit se fasse par le Sud-
Cameroun, Djoum et Sangmélima. C'est à cette époque que l'adminis-
tration reprend les anciens projets de déblocage de la région de SouankC
par l'ouest et le sud : des projets de routes de Souanké à Djoum
(Sud-Cameroun) et Mékambo (Gabon) sont mis à l'étude, et la route
SouankBOuesso est terminée et améliorée (carte 2 ) .
Le réseau routier prend alors sa forme actuelle en étoile autour
de Souanké et Sembé, l'axe Souanké-Ouesso et la bretelle qui relie
Sembé à Fort-Soufflay sur le Dja. La route vers Djouin sera construite
sur 53 km (MBalam) et poursuivie sous forme de piste jusqu'à la
Karagoua (70 km) : comme on se rend compte que les marais qui se
présentent sont difficiles à traverser à moins de gros travaux, que
Djoum est encore isolé par une forêt déserte d'une centaine de kilo-
mètres, ce projet est abandonné et on se rabat sur la liaison avec
336 CLAUDE ROBINEAU
Lomié, 188 km de piste le long de laquelle les villages s'égrènent
tous les trois ou quatre kilomètres. La route est ainsi construite jusqu'à
7 lrm de l'ancien poste d'Eta au Cameroun. Ces deux routes, Souanké-
Karagoua et Souanké-Eta, constituent les axes du peuplement djem
et des plantations de cacao dans le nord et l'ouest de Souanké, et à ce
titre, elles deviennent des pôles d'attraction pour les populations qui
vivent plus à l'écart. Dans le début des années 1950, la construction
de la route vers Lomié devient moins urgente du fait que le cacao
pourra être évacué par Sembé et Fort-Soufflay, et, de ce fait, le rôle
de Souanké comme pôle d'attraction des régions du nord et de l'ouest
se confirme : cela explique l'afflux de population bakwélé (Mabéza)
dans l'agglomération de Souanké en provenance de l'ancienne terre
de Garabinzam. Ainsi se constituent les faubourgs de Siéri, Bam,
Mwëbaz, Bomabout. Également, l'administration forme deux projets
tendant au (( regroupement )) des populations isolées sur Souanké :
- Djem du sud du Cameroun, que l'on s'efforcerait d'attirer sur une trans-
versale entre Bellevue et le village d'Elendjo (route d'Eta) ;
- BakwélB MabBza de la piste de Garabinzam, qu'on installerait dans des
campements libres sur la route de MBalam.
Le premier de ces projets demeure sans suite. Le second aboutit
à l'installation, vers 1956-1957, en zone cacaoyère et mum4 militari,
de trois villages de Garabinzam : N'Koul, Ekadouma et (( Cabosse D.
En n'insistant pas davantage pour que le projet de route de Lomié
à Souanké soit réalisé, en donnant tous ses soins 8. la construction et
à l'entretien de la longue route Sembé-Ouesso, en région presque
vide d'habitants, l'administration a délibérément orienté le dkbouché
de la région sur un arrière-pays lui-même peu accessible, mal relié
et de fason coûteuse, à la lointaine région économique Brazzaville-
C.F.C.0.-Pointe-Noire, alors qu'à 300 lrm environ, on pouvait gagner
la région cacaoyère du Sud-Cameroun. Elle a officialisé des divisions
territoriales, instituées sur le papier uniquement pour la commo-
dité des tâches administratives, et que l'indépendance acquise par
les nouvelles républiques africaines en 1960 a cristallisées SOUS la
forme de frontières politiques d'États souverains.
L'isolement de la région de Souanké peut expliquer les difficultés
du commerce, de l'approvisionnement en marchandises et du collectage
des produits agricoles, café et cacao. L'administration a cru y remédier
par la création, dès avant 1939, d'une Société de Prévoyance, organisme
confié à un administrateur utilisant les prestations de travail et
d'argent des habitants pour le développement de certaines cultures
et le ravitaillement de la population en denrées de consommation. La
Société de Prévoyance développe, après 1945, ses activités : elle
commercialise les productions lancées par l'administration (paddy de
DOMINATION EUROPÉENNE AU CONGO 337
montagne, pommes de terre, arachides) ; elle assure certains appro-
visionnements pour lesquels le commerce privé est déficient (savon,
huile de palme, pétrole) ; elle est pourvue d'un jardin, d'un atelier
de menuiserie et d'une forge ; elle achète du matériel de transport et
se lance dans la fabrication d'huile d'arachide avec l'achat d'une presse
à huile. Cet effort demeure, malgré tout, modeste. Les approvision-
nements sont très intermittents; deux ou trois années de suite, la
Société s'est lancée dans le commerce de distribution à prix limités
(savon à 25 francs la barre, pétrole à 20 francs le litre en 1g4g), puis
elle a renoncé. C'est vers cette époque que la production d'huile a
battu son record : 225 1 en 1949, 230 en 1950. Mais la production de
riz ou de pommes de terre n'a jamais porté que sur des quantités
commercialement infimes : 6 t de riz et 7 t de pommes de terre en 1950.
Tout cela était dérisoire et, là encore, en dépit des bonnes intentions,
on retrouvait les défauts de cette action administrative : le manque
de moyens eu égard aux projets envisagés, une fluctuation des déci-
sions aboutissant à des tentatives qu'on abandonne successivement,
l'absence d'une conception nette du développement économique de
la région.
CONCLUSION
Ces données historiques, concernant la première moitié du X X siè-
~
cle, dans une petite région de la forêt équatoriale, introduisent l'idée
d'une acculturation des populations de chasseurs. Les vecteurs de
cette acculturation furent les administrateurs, les commerqants et les
colons européens qui s'efforcèrent d'introduire dans la population des
changements de mode de vie, des habitudes de travail et de consom-
mation, des valeurs. Indirectement, un moindre cloisonnement des
sociétés de la forêt, le développement relativement proche de foyers
de vie moderne oÙ l'acculturation était plus grande (région cacaoyère
du Sud-Cameroun, Ouesso) ont provoqué des changements au moins
apparents dans la vie économique, sociale et culturelle des habitants.
Le bilan que l'histoire permet de dresser peut-il indiquer la portée de
ces changements, s'ils ont amené une transformation en profondeur
des sociétés de Souanké et de Sembé, s'ils révèlent des tendances
durables d'évolution ?
I. Les conwaergaats.
Conduite sans conquête au sens strict du terme, l'installation d'une
autorité européenne dans ces régions amena d'abord la présence des
marchands, traitants individuels ou pour le compte de sociétés de
338 CLAUDE ROBINEAU
l’ivoire et du caoutchouc de forêt. De l’économie moderne, de ses
formes d’organisation de la production et des échanges, les populations
ne connurent et ne furent incitées à pratiquer, durant au moins les
quarante premières années, que l’extraction des produits bruts. Nulle
part ne fut proposée une méthode de production : mise en valeur
d‘un capital par un travail régulier, effort pénible et quotidi“ de
l’homme pour assurer impérativement sa subsistance. De façon très
sporadique, exceptionnellement durant ces années, quelques habitants
se mirent, sous l’égide des administrateurs, à cultiver du paddy et
des pommes de terre : ce qui ne comblait nullement leurs besoins.
Par la suite, des plantations de caféiers furent tentées et, dans les
années 50, apparut la culture du cacao. Ces activités, tournées vers
l’exportation, ne furent jamais conçues comme un effort vital pour
acquérir des subsistances nécessaires, mais comme un moyen d‘obtenir
de l’argent pour des besoins moins vitaux. Comme elles ne concer-
naient pas les besoins de subsistance et n’étaient ainsi qu’un sub-
stitut des pratiques traditionnelles pour obtenir les marchandises
destinées à honorer les obligations sociales, ni le concept de travail
ni celui de calcul économique au niveau familial n’entrèrent en jeu
ni ne furent imaginés. On constate aussi généralement que, dans les.
populations chez lesquelles il n’existe pas, par ailleurs, de frein d‘ordre
social ou culturel, les besoins s’&vent au contact de populations d’un
niveau de vie supérieur. Les Djem de Souanké, au contact des Bulu.
et des Fang du Sud-Cameroun et à l’occasion des voyages qu’y font
les travailleurs émigrés, ont été influencés par les innovations de ces.
groupes dans le domaine matériel et seraient portés à développer
leurs besoins; mais le système de distribution des marchandises a
toujours été défectueux dans la région de Souanké. Les premières.
boutiques furent les factoreries des compagnies qui échangeaient d e
la verroterie, des fusils à piston et de la poudre contre de l’ivoire et
du caoutchouc. Par la suite, avec la fin des compagnies concession-
naires et de leurs factoreries, le choix des marchandises proposées.
s’agrandit (lampes, pagnes, ustensiles, etc.), mais ce commerce de
détail connut de manière constante de grandes difficultés :
- Difficultés de ravitaillement dues à la précarité des voies de
communications. Jusqu’en 1945-1950, tout le trafic se fit par le Dja,
à partir d‘Ouesso, tandis qu’au début du siècle le trafic pouvait s e
partager entre Dja-Sangha et Djouah-Ivindo. La première route de
Souanké et Semb6 au Dja ne fut ouverte qu’en 1945 et la liaison p a r
route Sembé-Ouesso, en 1950 seulement.
- Mauvaise organisation financière et commerciale des entreprises
de distribution. Aux temps du premier cycle du caoutchouc (~gzo-.
1g30), les boutiques des compagnies étaient vides et celles-ci n’avaient
même pas l’argent nécessaire pour payer le produit qu’elles faisaient
DOMINATION EUROPÉENNE AU CONGO 339
récolter. Par la suite, d’autres entreprises voulurent écouler en brousse
les pièces de stocks invendues à Brazzaville. De toute façon, les habi-
tants n’eurent jamais à acheter beaucoup de marchandises ;les chiffres
d‘affaires de ces boutiques devaient être peu intéressants, de sorte
qu’en trente ans les deux ou trois boutiques permanentes de Souanké
changèrent de titulaires au moins chacune une dizaine de fois. La
situation s’améliora un peu après la seconde guerre mondiale, à cause
de la présence de quelques entrepreneurs individuels européens plus
dynamiques et de l’amélioration du réseau de circulation. En fait, la
région souffrit en permanence du manque de commerce et les activités
des Haoussa, qui se greffèrent à la faveur de cette carence, ne furent
jamais qu’un palliatif insuffisant.
L‘administration aurait pu et voulu être un élément moteur dans
le développement économique de la région, mais son action fut viciée
au départ par le conflit franco-allemand qui se solda pour Souanké
par un retard de vingt années, puis par les options politiques qui
vouèrent à l’échec tous les projets des administrateurs locaux.
Le conflit franco-allemand ne se termina, comme on l’a vu, qu’en
1916 avec la reddition du Cameroun. I1 polarisa une administration
fransaise peu nombreuse, installée en des postes excentriques (Ouesso,
M’Vadhi, N’Zakamatou), sur la question du maintien concret de l’in-
tégrit6 territoriale de la Colonie, mobilisant le personnel administratif
et militaire disponible le long du Dja et de la ligne de poste entre
Dja et k n a , plutôt que de l’installer au cœur du pays. De ce fait,
le pays fut abandonné à la discrétion de la Ngoko-Sangha et de ses
concurrents et le commerce de poudre et de fusils, joint à des exactions
intempestives des traitants, eut sur des populations fières et belli-
queuses un effet explosif. Les années 1907 à 1911se passèrent à lancer
des colonnes militaires qui traversaient de part en part le pays. Ces
opérations furent suivies, à partir de 1914,de la guerre contre le Came-
roun avec, pour corollaire, l’engagement par les Français et les Alle-
mands de mercenaires et d’auxiliaires autochtones qui se constituèrent
en bandes armées lors de la démobilisation des troupes régulières. De
ce fait, les années 1917 à 1920 se passèrent à disperser ces bandes et
B. quadriller le pays de postes européens, ce que, dans le langage de
l’histoire coloniale, on dénomme pacification.
Ce n’est qu’à partir des années 20 qu’une administration civile
put songer à des t%ches de mise en valeur. On a le droit de penser
que celle-ci fut compromise par une vision inadéquate de la situation
économique des populations : faire rentrer des impôts en suscitant
340 CLAUDE ROBINEAU
des activités monétaires ou en mobilisant la population pour des contri-
butions au travail, améliorer la production en formant des artisans,
en répandant des techniques nouvelles ou en développant des innova-
tions agricoles dans le jardin administratif étaient des actions douées
d'une certaine vertu lorsque l'administrateur trouvait devant lui une
collectivité paysanne attachée au sol, vivant du travail de la terre
et dont la survie était liée à l'exploitation intensive d'un terrain limité.
Mais de telles actions n'avaient plus de sens lorsqu'elles s'appliquaient
à des populations de chasseurs nomadisants dont le complexe alimen-
taire de base était assuré en tout lieu par les ressources de la forêt et
dont le problème essentiel, par conséquent, était de changer de fond
en comble leurs bases et leurs conceptions de la vie économique. E n
fait, ces problèmes ne furent posés que longtemps après, vingt ans
plus tard, parce que l'administration eut, à partir de 1925,à s'occuper
des recrutements de travailleurs pour le chemin de fer et, après 1939,
à supporter les charges qu'impliquait l'entrée en guerre de 1'A.E.F.
Les recrutements de travailleurs se soldèrent par l'accaparement
de l'administration, à la poursuite de ceux qui refusaient de se laisser
enrôler. Une véritable chasse.aux transfuges fut menée, qui dut, sans
doute, par application de l'adage selon lequel la fonction cr6e l'organe,
renforcer l'appareil policier de l'administration, dbvelopper les pou-
voirs coercitifs des chefs. Les informateurs qui font état de l'opinion
de la population affirment le rôle contraignant de ces chefs SOUS le
régime du travail forcé (cueillette forcée du caoutchouc, corvée de
construction et d'entretien des routes, des ponts et des bâtiments,
recrutement forcé de la main-d'œuvre) et la perte de leur autorité,
due à la disparition de leurs moyens de police. Divers rapports admi-
nistratifs constatèrent les exactions des chefs. Les habitants disent
d'eux, en général sans se référer à une date ou un événement précis,
qu'ils avaient à leur disposition des (( polices D, qu'ils allaient dans
les villages se faire donner de la viande de chasse, prendre des hommes
pour entretenir leurs cases, qu'ils emmenaient les récalcitrants et leur
faisaient donner des coups de chicotte. Les chefs avaient, disent les
habitants, une case où ils enfermaient leurs prisonniers. Ce sont eux
qui incitaient - avec (( polices )) à l'appui - les habitants à aller
récolter le caoutchouc. Ils recevaient l'argent des acheteurs de caout-
chouc et gardaient les primes pour eux. Tel chef qui accompagnait,
il y a quelques anndes, un jeune Bakwélé chargé du collectage du cacao
pouvait regretter les temps anciens qui lui eussent permis de s'appro-
prier une partie des récoltes collectées.
Une autre conséquence fut le regroupement des villages sur quelques
axes faciles à contrôler, mais aussi d'un accès plus économique, contri-
buant ainsi à ramasser en formation un peu dense, sur quelques lignes
privilégi6es, la population d'un pays quasi désertique.
DOMINATION EUROPÉENNEAU CONGO 34=
Mais une partie des Djem avait définitivement quitté le Congo et
s'était installée à demeure au Cameroun.
Après que, entre 1939 et 1945,l'administration eut consacré tous
ses efforts à la production de caoutchouc naturel pour les besoins de
la guerre, elle amorGa une politique de mise en valeur caractérisée
par le développement du réseau routier et la recherche d'une spécula-
tion monétaire capable de remplacer les revenus du caoutchouc. Ce
fut, après 1950, le début de l'ère du cacao mais aussi l'orientation,
du point de vue économique, de la région de Souanké, non vers le
Sud-Cameroun cacaoyer mais vers Ouesso, un arrière-pays qui termine
la Cuvette congolaise. Le statut d'indépendance des anciens territoires
coloniaux, obtenu après 1958,eut pour effet de cristalliser les limites
Congo-Cameroun en frontière politique et de bannir dans l'immédiat
toute idée de réorientation de Souanké vers le nord-ouest, au grand
dommage de l'économie de la région. Mais on peut s'interroger, dans
le cadre de l'Union Douanière Équatoriale-Cameroun, sur les effets
que revêtiraient pour l'économie de la région de Souanké la construc-
tion des chemins de fer projetCs : Cameroun-Bangui, qui passerait
à 350 km au nord, et Libreville-Mékambo, qui aboutirait à zoo km
au sud.
3. Les erztveprises nzodenzes.
Le troisième facteur historique d'évolution - par ordre d' (( entrée
en scène )) - fut la création des entreprises européennes de mines et
de plantations qui se développèrent après 1939, fruit de l'initiative
individuelle. Ce colonat se révéla sans suite. Il ne put, comme la théorie
de la colonisation individuelle le voulait, être le modèle d'exploitations
modernes autochtones. I1 ne put, non plus, prendre suffisamment de
volume pour constituer de grandes plantations industrielles pérennes
demandant et donnant du travail, mobilisant la main-d'œuvre sous-
employée et distribuant dans la région des revenus monétaires. E n
fait, ces entreprises ne survécurent pas aux quelques avatars qui se
présentèrent : œuvres d'un individu, elles disparurent avec lui ; leur
base productive se révéla, en pratique, précaire : l'exploitation de
l'or ne fut qu'un cycle éphémère, les plantations s'avérèrent sans len-
demain, le commerce - une velléité ; chose plus grave, les entreprises
glissèrent insensiblement d'une activité à une autre et émigrèrent en
des implantations toujours provisoires : d'Elogo au Nabemba, du
Nabemba à Bellevue, de Bellevue à Elogo, et l'on néglige d'autres
sites plus éphémères encore ou plus écartés : Kitoko, Ebadondo ...
A partir de 1950, elles durent compter avec la fièvre du cacao 1)
((
qui gagna une grande partie de la région de Souank&Sembé, et le
modèle de la plantation pour les habitants se révéla être les cacaoyères
du Sud-Cameroun et non pas les exploitations d'Elogo et de Bellevue.
343- CLAUDE ROBINEAU
Quels changements, en définitive, ces agents extérieurs au pays
- traitants, administrateurs, colons - introduisirent-ils dans le mode
de vie et le comportement des habitants ? I1 y eut incontestablement
un apport d'argent, mais celui-ci est beaucoup plus ancien qu'on ne
le pense couramment. Le caoutchouc de guerre dut rapporter au moins
autant d'argent que le cacao vers 1958. &galement, les salaires distri-
bués à la main-d'œuvre dans le cadre des exploitations aurifères
furent -relativement -considérables. La fièvre du cacao n'eut-elle
(( ))
pas précisément pour origine, compte tenu de l'exemple alléchant sud-
camerounais, de pallier le manque de revenus monétaires qu'entraînait
la cessation des activités antérieures ? L'étude de l'acquisition, de la
circulation et de la distribution des biens montre que le système
économique de ces populations forestières est encore fortement déter-
miné par l'organisation de la vie sociale. L'argent, qui a pris le relais
de la monnaie traditionnelle, joue, du fait de l'économie primaire de
la forêt, un rôle fondamental dans le système des prestations sociales,
mais n'induit pas d'investissement proprement économique. Doit-on
l'imputer au caractère d'auto-suffisance de l'économie et à la prédo-
minance de la structure sociale ? L'atonie du commerce, qui a peu
de choses à proposer aux consommateurs de la forêt, paraît la cause
de cette orientation de l'argent vers d,es utilisations exclusivement
(( sociales D. L'atonie du commerce vient elle-m6me pour une part
de l'isolement de Souanké et du sous-peuplement de la région ; elle
ne repose pas seulement sur le d6sintérêt actuel pour cette région de
commerqants poussés par le désir du lucre. Quel entrepreneur congolais
pourrait envisager un approvisionnement rentable de Souanké à partir
de Brazzaville ? Mieux vaudrait pour lui et pour tous qu'il supplée
aux défaillances du commerce dans une région beaucoup plus proche
et peuplée, tel le pays Mbochi ou les zones de Makoua et de Fort-
Rousset.
Les récentes crises du cacao soulèvent un autre problème écono-
mique, celui de l'emploi. Les difficultés des jeunes à trouver du tra-
vail -pour payer la compensation matrimoniale et pouvoir se marier,
pour échapper à l'inaction actuelle des hommes, à présent que les
grandes chasses et les autres occupations traditionnelles sont rares -
ont été masquées, depuis la fin du travail forcé et des livraisons de
caoutchouc, par l'expansion cacaoyère et les travaux de l'administra-
tion. Mais cette expansion est pour l'instant arrêtée et, par suite des
difficultés financières, les emplois administratifs sont limités, de sorte
que l'émigration vers Ouesso et le sud paraissait, partir de 1964,
le seul moyen d'obtenir du travail.
DOMINATION EUROPÉENNE AU CONGO 343
L'histoire des années qui précédèrent la seconde guerre mondiale
a pu apparaître comme une (( mise en coupe réglée )) du pays ; elle
n'a pas amorcé de croissance économique, elle a pu susciter des réflexes
d'opposition aux travaux collectifs inspirés par la puissance publique
faisant apparaître un obstacle psychologique à une politique de déve-
loppement. Cependant ces faits ne sont pas vraiment (( éclairants )) :
1' (( exploitation 1) par les compagnies, aussi dure qu'elle ait été, n'a
pas sapé un dynamisme économique qui s'est brutalement révélé avec
l'extraordinaire extension de la culture cacaoyère ; l'absence de crois-
sance n'a pas empêché une transformation de la culture matérielle,
l'apparition d'un certain confort de l'habitat, l'adoption des tech-
niques les plus modernes, le développement d'un artisanat nouveau ;
les engagements forcés, les réquisitions de travail, qui ont laissé de si
mauvais souvenirs et créé un incident encore en 1962, n'ont cependant
pas affaibli l'esprit collectif, à preuve cette démonstration de la popu-
lation de Souanké - bakw61é comme djem - pour l'assainissement
de l'agglomération. Les institutions humaines sont peut-être, en beau-
coup d'endroits, un obstacle moindre que des faits tels que le sous-
peuplement et le faible dynamisme de la ' démographie, l'isolement
des grands foyers économiques.
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tation, et des compagnies N'goko-Sangha-Compagnie Franqaise du Haut-
Ogooué.
Rapports administratifs, politiques, économiques, mensuels, trimestriels, annuels
adressés par les chefs de circonscription de Ouesso, Souanké, Sembé,
Garabinzam au Gouverneur général ou au Gouverneur du Moyen-Congo.
€?COLE PRATIQUE DES HAUTES QTUDES - SORBONNE
SIXIfiME SECTION : SCIENCES ECONOMIQUES E T SOCIALES
D'ÉTUDES
AFRICAINES
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Volume VI1 MCMLXVII ze Cahier