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Cultures Vivrières à Agboville

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La place des cultures vivrières

dans les systèmes de production


en agriculture de plantation :
je cas du département d’Agboville (Côte d’ivoire)

Jean-Louis CHALÉARD
Géographe, École Normale Supérieure de Saint-Cloud,
92211 Saint-Cloud

Le départementd’Agboville est une région de plantation, située dans le sud-estde la


Côte d’ivoire, où la situation des cultures vivrières n’est pas uniforme. A la périphérie du
département,là où existent encore desforêts à défricher, les agriculteurs associentcultures
vivrières qui assurentla subsistancedu groupe familial, et cultures arbustivesd’exportation
qui rémunèrentbien le travail fourni. Dans le centre où ce systèmetrès extensif est en déclin
à causede la saturation foncière, la production alimentaire diminue et change de nature.
Dans le sud et près desvilles, le manque de terre et l’appel desmarchésurbains, poussentles
agriculteurs à intensifier les techniques et à développer des cultures vivrières marchandes.
Mais dans ce cas,les productions, sauf exception, sont insuffisammentrémunératrices,et les
résultats aléatoires.
MOTS-CL& : Côte d’lvoire - Plantation - Agriculture commerciale - Cultures
vivrières - Agriculture intensive - Agriculture extensive - Saturation foncibre.

ABSTRACT

The relative importance of food crops in the farming systems


in a tree trop area (the district of Agboville, Ivory Coastj

The region of Agboville is a plantation area; it is located in the south east of Ivory
Coast, where food crops are not untformly important. Al1 around this region, ut places where
virgin forest zones still exist, farmers associate food-crops for their household subsistence, and
arboriculture for export, which is guite profitable. In the central part of this region where this
very extensive system is becoming less important because of land saturation, food crops
decrease and change. In the south and near the towns, the lack of land to farm and the
enormous needs of the urban markets induce farmers to intenstfy techniques and to develop
food crops to be sold. But, in this case, cultures are insufficienily profitable and results are
hazardous.
KEY WORD~ : Ivory Coast - Plantation - Commercial agriculture - Food crops -
Intensive agriculture - Extensive agriculture - Land saturation.

Cah. Sci. Hum. 24 (1) 1988 : 3549.


36 J.-L. CHALEAFID

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Cah. Sci. Hum. 24. (1) 1988 : 3549.


Cultures Vivr&es en agriculture de plantation 37

L’agriculture de plantation est largement répandue dans toute la Côte


d’ivoire forestière. Les systèmesde production dominants associentdes cultures
arbustives (café-cacao)qui fournissent les revenus et différentes cultures vivrières
(tubercules, céréales,légumes,etc.) qui assurentla subsistance.Mais les cas sont
très variés : d’autres cultures marchandesexistent (ananas,banane, hévéa...) et la
place des vivriers n’est pas partout identique.
Cette diversité est particulièrement sensibledans le Sud-Est où la saturation
foncière et l’appel des marchés urbains (notamment celui d’Abidjan) ont poussé
les agriculteurs à intensilïer leurs systèmesde production et diversifier leurs
spéculations.
Par systèmesde production il faut entendre la combinaison de cultures et de
moyens de production mis en œuvre au niveau de l’exploitation agricole. Cette
définition est plus large que celle de système de culture qui fait référence
uniquement aux modes d’utilisation du sol. Mais dans tout le Sud ivoirien, les
systèmesde production sont largement dominés par le type de culture marchande
choisie. Ainsi au café-cacaosont associésdes systèmesde production extensifs.
A l’inverse, à la banane,l’ananas, ou aux cultures maraîchèrespour la vente, sont
associésdes types plus intensifs. En même temps, la place du vivrier change :
dans le premier cas, les vivriers sont associéssur la même parcelle aux cultures
arbustives; dans le second, elles sont cultivées à part ou exclues du systèmede
production (ananas, banane) à moins qu’elles en constituent l’élément dominant
(cas de certains systèmesoù l’emportent les cultures maraîchères).
Nous analyseronsla place du vivrier dans les systèmesde production en zone
d’agriculture de plantation, à partir de l’exemple du département d’Agboville,
situé à proximité d’Abidjan (fig. l), et qui présenteune situation à bien deségards
caractéristique du sud-est du pays. D’abord, le milieu naturel est relativement
homogèneet représentatif de l’ensemblede la Côte d’ivoire forestière : le climat
subéquatorial est suffisamment humide pour permettre un large éventail de
cultures et l’étalement des activités agricoles sur l’année : le sud, plus humide
(1700 mm) est toutefois avantagé sur le nord plus sec (1400 mm). Ensuite,
comme dans tout le Sud-Est, les populations autochtones, ici les Abé, se sont
lancées très tôt dans l’économie de plantation qui est généralisée depuis
longtemps dans l’ensemble du département. Enfin, la venue d’allochtones, la
situation par rapport aux voies de communication, la proximité d’Abidjan ont
provoqué de profondes différences dans les modalités et l’intensité de l’occupa-
tion du sol.
Au sein de cet espace,les systèmesde production et leur localisation sont
facilement repérables. On peut distinguer quatre situations :
- à la périphérie du département subsiste le système d’agriculture de
plantation largement répandu dans tout le sud du pays et associant cultures
vivrières de première année sur défriches et plantations arbustives ensuite;
- dans les zones saturées du centre, ce systèmene fonctionne plus : les
vivriers et les plantations tendent à se dissocier dans l’espace et au sein des
systèmesde production ;
- dans le sud, où les cultures arbustives ont été remplacées depuis
longtemps par la banane, se développeun vivrier spéculatif en concurrence avec
cette dernière plante ;
- enfin, près des villes, un autre type de vivrier pour la vente, en marge de
l’économie de plantation, apparaît.
Il s’agit d’une part de déterminer la place du vivrier dans les différents
systèmesde production, d’autre part de mettre en évidence les moteurs de la
dynamique vivrière actuelle au sein de ces systèmes,notamment : la saturation
foncière, l’accès aux marchés, les prix, les stratégies des différents groupes
sociaux, c’est-à-dire les facteurs qui déterminent le systèmede production lui-
même.

Cah. Sci. Hum. 24 (1) 1988 : 35-49.


38 J.-L. CHAL~ARD

Nous avons retenu pour notre analyse quatre cas, représentatifs chacun
d’une de ces situations.
- D’abord les exploitations de Gboto, localité située au nord-est du
département, aux confins despays abé, agni et akyé, et où sepoursuit l’économie
de plantation sous sa forme la plus extensive.
- Ensuite les exploitations d’Adomonkro, village situé en plein cœur de la
région, près de Rubino, dans une zone saturée, et à l’écart des grands axes de
circulation du département.
- Des exploitations-échantillons d’Azaguié-Gare et d’Azaguié-Mbromé au
sud, agglomérations bien reliées à Abidjan, le plus gros centre de consommation
du pays, principal port exportateur de denrées agricoles et centre de décisions
national.
- Enfin, les exploitations des groupements rizicoles d’Agboville, principal
centre urbain local et ville moyenne en croissancerapide et de Rubino, centre mi-
rural, mi-urbain, de plus de 10000 habitants.
La durée desenquêtes,échelonnéesde 1974à 1986permet en mêmetemps de
se faire une idée de l’évolution récente des différentes situations (1).

LES CULTURES VIVRIÈRES DANS L’AGRICULTURE


DE PLANTATION EXTENSIVE : UNE PLACE SUBORDONNEE

Trois quarts de siècle d’agriculture pionnière


L’agriculture de plantation ne continue à s’étendre qu’à la périphérie du
département,et là où des forêts sont déclassées.C’est seulementdans cescas, que
l’on trouve encore une agriculture commerciale arbustive extensive. Ainsi, à
Gboto.
Gboto a été crééen 1914.commecampementd’Attobrou, gros village situé à
20 km, au sud-ouest,dont il est indépendant aujourd’hui sur le plan agricole. Dès
sa création, des plantations de cacao puis de café ont été développées,et avant
1940,l’agriculture marchande y était solidement implantée. L’expansion a pu se
poursuivre après la seconde guerre mondiale grâce à l’ouverture de fronts
pionniers au nord, dans la forêt de l’Agbo. Durant les années 197?, le
déclassementdesforêts de la Mudjika et de 1’Assobiépar les autorités a perrrus de
poursuivre la conquête agricole.
Le systèmeen vigueur à Gboto ressembleà celui que l’on trouve dans toutes
les zonesde culture piormière de Côte d’ivoire forestière. Toutes les exploitations*
associent des cultures vivrières extrêmement variées (banane plantain, taro,
igname, manioc, maïs, légumes...) et des cultures destinéesà l’exportation (café-
cacao). Chaque année,le planteur défriche un nouveau champ dans lequel il met
les différents vivriers. De jeunes pieds de caféiers ou de cacaoyers sont ensuite
plantés et poussentà l’ombre deslarges feuilles de bananiers. Au f?l desannées,la
place du vivrier diminue dans la parcelle au profit des cultures arbustives qui
tendent à former une plantation en culture pure.
Les techniques sont manuelles et sommaires. Les outils sont limités et
polyvalents, servant pour le café-cacao comme pour le vivrier. L’utilisation
d’engrais et de traitements est réduite et ne concerne que les cultures
commerciales. Les rendements en café et cacao sont faibles (300 à 500 kg/ha)
mais compenséspar l’accumulation des superficies plantées chaque année. La
culture des vivriers sur défriche autorise en revanche des rendements honora-
bles (2). Par ce système,le planteur couvre les besoins alimentaires de sa famille
et assureune augmentation de sesrevenus par l’accroissementdes superficiesen
culture arbustives (3).

Cah. Sci. Hum. 24 (1) 1988 : 35-49.


Cultures vivriéres en agriculture de plantation 39

La pérennité de ce systèmede production a été assuréepar l’abondance des


terres libres liée à la situation frontalière du village dans une sorte de no mari’‘’
land forestier entre trois groupes différents : abé, akyé, agni. Les densités de
population restent modérées: 33 hab./kn? si on se limite au terroir, nettement
moins de 30 hab./kn? ai on inclut les plantations et les forêts possédéeshors du
terroir (4). En outre, l’origine desplanteurs, presquetous abé, a facilité leur accès
à la terre puisque les Abé sont maîtres traditionnels du sol. Enfin, les extensions
ont pu être réaliséesgrâce à l’utilisation massived’une main-d’oeuvrerémunérée:
journaliers, contractuels, mensuels,et surtout «métayers», c’est-à-dire manœu-
vres qui reçoivent la moitié (contrats abounyan) ou le tiers (contrats abousan) de
la récolte pour s’occuper d’une parcelle arbustive toute l’année.

Cultures vivrières et système de culture


Le dynamisme foncier des planteurs se traduit à la fois par la taille
relativement élevéedes exploitations (9,62 ha en moyenne lors du cadastrageen
1976) et la fréquence de l’association vivrier-plantations sur les parcelles
(64,5 % des superficiescultivées) qui met en évidencel’importance des défriche-
ments récents.
Les agriculteurs cherchent à étendre au maximum leurs superficies en
cacaoyer qui est la plante qui assure la meilleure rémunération du travail
actuellement et dont l’écoulement est garanti. Du coup, ils étendent leurs
défrichementset leurs superficiesen vivrier au point de dépasserleurs besoins et
d’obtenir de forts surplus.
Parmi les cultures vivrières, la banane plantain tient une place prépondé-
rante. Certes partout, il s’agit de la plante d’Ombre par ‘excellence pour le
cacaoyer; mais on constate ici des densités de pieds/ha doubles de la moyenne
nationale - plus de 800 contre 450 environ pour l’ensemble du pays (5) ; une
plantation systématiquesur défriche et une présenceprolongée dans desparcelles
de 8-10 ans parfois. Trois explications peuvent en rendre compte : d’abord, les
sols profonds et le climat humide lui conviennent bien ; ensuite, il s’agit d’une
culture ancienne des Abé, qui tenait une place majeure dans les systèmesde
production avant la colonisation ; enfin, la production se vend bien, sur place
où les commerçants viennent la chercher, ou au marché d’Attobrou.
L’igname est également importante, car elle est très valorisée sur le plan
social : la fête de l’igname est la principale fête traditionnelle du pays abé. Les
tonnages récoltés sont cependant plus faibles que ceux de la banane.
Par ailleurs, l’agriculture vivrière étant essentiellementassociéeà l’agricultu-
re de plantation, il est laissé très peu de place au systèmevivrier-jachère. Celui-ci
existe toutefois. Des parcelles de riz de bas-fond, ou associant riz et maïs sont
cultivées un an puis laissées en jachère : elles sont en général faites par les
manœuvres burkinabé pour leur propre consommation. Quelques parcelles de
manioc sont créés également sur des jachères près du village ou d’anciennes
plantations abandonnées.

Travail et revenus : I’oppositiqn cultures marchandes arbustives


- cultures vivrières, et ses limites
Les travaux pénibles comme le défrichement des parcelles et l’agriculture
commercialearbustive sont le fait des hommes aidés de manoeuvres.Les revenus
tirés de ces cultures reviennent, aux chefs d’exploitation.
La conduite des cultures vivrières est réservéeaux femmesqui utilisent la
production pour la préparation des repas et vendent les petits surplus pour
acheter des produits courants tels savon, sel, etc.

Cah. Sci. Hum. 24 (1) 1988 : 35-49.


40 J.-L. CHALEARD

Cette opposition doit toutefois être nuancée. Les femmesen général aident
leur mari à la récolte du café ou du cacao. Les hommes s’occupent de quelques
opérations spécifiquescomme le buttage des ignames, et interviennent occasion-
nellement au moment des nettoyages ou de la récolte des vivriers.
Surtout, la commercialisation croissante des productions vivrières entraîne
des changementsdans la répartition des tâches.Ainsi, les hommesparticipent’ de
plus en plus à la conduite des cultures vivrières (6) et lorsque celles-cifournissent
de forts surplus ils contrôlent les ventes. De la même façon, l’utilisation de
manœuvrespour le travail des cultures vivrières se développe : femmespayéesà
la journée pour les récoltes par exemple. Surtout, pour la culture du riz, les
redevances demandéespar les exploitants à leurs manœuvres ont tendance à
augmenter : de quelquesbrasséesde paddy, on est passéau tiers et maintenant à
la moitié de la récolte. Il s’agit donc de véritables contrats abou-nyan comme
pour les parcelles arbustives. Ainsi, les plus gros planteurs abé, ceux qui ont
beaucoup de manœuvreset de vastesbas-fonds disponibles, consommant peu de
riz, deviennent les principaux vendeurs du village.

Types de planteurs et production vivrière


Si tous les planteurs sont abé, les écarts de production et de superficies
cultivées sont considérables : le rapport entre la plus grande et la plus petite
exploitation, en 1976,était de 1 à 32, et en 1984-85un planteur a récolté plus de
15 tonnes de café-cacaoalors que 6 (sur 18 enquêtés)n’atteignaient pas la tonne.
Ceux qui produisent le moins de vivrier sont les petits planteurs peu
dynamiques qui couvrent juste leurs besoins. De même?quelquesgros exploitants
âgés, se contentant des revenus tirés de plantations relativement vastes,
n’étendent plus leurs superficies, ce qui limite leur production vivrière.
En revanche, les jeunes agriculteurs qui sont en train de constituer leur
exploitation et les grands planteurs dynamiques, créant chaque année de vastes
parcelles, ont de forts surplus alimentaires et arrivent à vendre pour plus de
100000 F CFA de vivriers dans l’année. Ces planteurs sont relativement
nombreux à Gboto (entre le quart et le tiers selon les années)et le village vend
beaucoup de vivriers, même en année difficile comme 1983 (tabl. 1).

TABLEAU I
Vente de produits vivriers par planteurs selon les catégories 2 Gboto (1983)

VENTES DE REVENUS AGRICOLES BRUTS CLASSES D'AGES


VIVRIER (milliers'de F. CFA) TOTAL
(milliers F.CFA)
o-499 500-999 1000 et + 20-39 40-64 65 et +
~~-~

0 - 19 5 1 1 2 2 3 7
20 - 49 1 2 1 1 3 4
50 - 99 3 1 3 1 4
100 - 199 2 2 1 1 4
200 et + - 1 1 1

Total 6 8 4
-J-----r --------r-------20
5 5

Mais. il faut remarquer que la production vivrière n’est pas le principal but
du planteur. Il s’agit, en fait, d’un sous-produit de l’agriculture de plantation. Les
ventesprennent ici une importance particulière, en raison de la relative proximité

Cah. Sci. Hum. 24 (1) 1988 : 35-49.


Cultures vivriéres en agriculture de plantation 41

d’Agboville et d’Abidjan qui assurent des débouchésà des prix plus élevésque
dans le Sud-Ouest par exemple.
Le village bénéficie donc d’un double avantage : sa localisation dans le Sud-
Est urbanisé, et sa situation sur une marche longtemps peu peupléequi a permis
le maintien d’un système extensif. Il n’en est pas de même dans tout le
département.

LE SYSTÈME BLOQUÉ : LES DIFFICULTÉS VIVRIÊRES

La saturation
Tout le centre-nord du département,autour de Rubino, est saturé. Il devient
extrêmement difficile d’y créer de nouvelles plantations. L’équilibre vivrier qui
reposait sur le défrichement annuel de nouvelles parcelles est ainsi remis en
question. Adomonkro en est un bon exemple.
La situation de ce village est très différente de celle de Gboto : densitésde
population beaucoup plus fortes (73,5 hab./km2), exploitations plus petites
(5,97 ha en moyenne), quasi-disparition de la forêt noire.
Des plantations avaient été crééesavant 1939 à Adomonkro. Mais elles
étaient peu nombreuses.Le véritable essorde l’économie de plantation date ici de
l’après-guerreet correspond à l’arrivée massivede Baoulé. Ceux-ci obtiennent des
terres desAbé et s’installent en grand nombre commeplanteurs. Les créations de
plantations sont particulièrement importantes entre 1955 et 1969. Mais à partir
des années 1970, le rythme des défrichements diminue ce qui correspond à la
disparition progressive des forêts. Seulsles Abé, maîtres traditionnels du sol, et
des Dioula qui ont acheté des forêts hors du terroir continuent à étendre leurs
vergers. A partir de 1979,il ne reste plus qu’un autochtone à créer de nouvelles
plantations sur défriche forestière.

Les difficultés vivrières


Les Abé pratiquaient jusqu’à une date récente, le même système que les
planteurs de Gboto. Mais la présenced’allochtones avait introduit des nuances
dans les systèmes de productions.
Les Baoulé, principal groupe de planteurs d’Adomonkro, cultivaient sur
défriches en première année de l’ignarne dont ils sont gros consommateurs;
vers 1970, cette plante était ainsi une des grandes productions vivrières
villageoises. Les Dioula, moins nombreux, avaient quelques parcelles de riz et
maïs en marge de l’agriculture de plantation dans les bas-fonds ou sur des
champs à part.
La banane était cependant cultivée par tous, comme plante d’ombre des
jeunes cacaoyerset caféiers.
Avec le déclin des défrichements, la situation s’est profondément modifiée
(tabl. II). La production d’igname et de banane diminue. En revanche,riz et maïs
se développent. Abé et Baoulé se mettent à ces cultures qui prospèrent dans les
bas-fonds impropres aux cultures arbustives et qui de surcroît se vendent
relativement bien. Le manioc connaît égalementun essormarqué. C’est une des
rares plantes qui réussissesur les sols épuisésdes vieilles caféièresabandonnées.
Par ailleurs le manioc présente bien des avantages: il s’accommodede façons
culturales rudimentaires, peut rester en terre plusieurs mois ce qui permet de le
récolter selon les besoins. Les superficiesont fortement augmentéen 1982-83car
à la suite de la sécheresse
la demandeabidjanaiseétait élevée(desDioula venaient
chercher la production sur place) et la récolte de café-cacaoavait été très faible :
le manioc a donné quelque argent frais aux planteurs démunis.
Cah. Sci. Hum. 24 (1) 1988 : 35-49.
42 J.-L. CHALEARD
.
TABLEAU II
Principales cultures vivriéres par exploitation à Adomonkro (1976 et 1983)

ANNEE 1976 1983


I
PRODUITE VENDUE PRODUITE VENDUE
CULTURE (nombre d'ex- (nombre d'ex- (nombre d'ex- (nombre d'ex-
ploitations) ploitations) ploitations) ploitations)

Banane Plantain 28 10 19 3
1gname 29 8 22 4
Manioc 19 3 23 7
Maïs 23 12 30 21
Riz 23 10 23 10

Nombre total
d'exploitations 34 34 34 30
l l

Ainsi, on assiste à une séparation dans l’espace et dans le système de


production des cultures vivrières et des cultures arbustives?avec développement
d’une rotation vivrier-jachère dans les bas-fonds et sur les Jachèresimpropres au
café et au cacao. Cette situation se traduit dans les associations culturales : à
Adomonkro, les parcelles de cultures arbustives ou de vivriers purs l’emportent
nettement, alors que les parcellesassociantvivrier et café ou cacao sont en déclin.
Par ailleurs, l’arrêt des plantations arbustives entraîne une stagnation voire
une baisse de revenus qui n’est pas compenséepar la création de nouvelles
parcelles vivrières parce que la fonction de cette production est d’abord
Yautosubsistance,et parce que le village est desservipar son enclavement : le prix
du manioc est par exemple 20 à 30 % moins cher que dans le sud, et en période
d’abondance, les vivriers ne trouvent pas preneur. Au contraire, on constate un
déficit relatif en banane et en igname à certainespériodes de l’année, notamment
de juin à août, qui se traduit par des achats de vivres.
Il est remarquable que les planteurs ne cherchent pas à intensifier leur
systèmede production : ni l’outillage, ni les techniques n’ont évolué. Ils restent
attachés à l’agriculture caféièreet cacaoyèreextensive qui rémunère bien la force
de travail. Plutôt que d’intensifier, un certain nombre de planteurs, notamment
baoulé, ont préféré migrer dans le sud-ouest du pays où on peut encore créer de
nouvelles plantations. 11 n’y a pas évolution vers un système où les vivriers
pourraient devenir de nouvelles cultures marchandes, contrairement à ce qui se
passeplus au sud.

L’INTENSIFICATION DU SYSTÈME DE PRODUCTION


ET L’APPARITION D’UN VIVRIER SPÉCULATIF

La sous-préfecture d’Azaguié : une zone anciennement saturée


Depuis longtemps, la région d’Azaguié est saturée. Ceci est lié à la présence
ancienne de grandes plantations autrefois européennes,aujourd’hui largement
ivoirisées, qui couvrent la majorité de l’espaceà Azaguié-Gare et s’étendent sur
les villages environnants. Au total, elles couvrent près de la moitié des supertïcies
cultivées dans la sous-préfecture(7). Par l’afflux de main-d’œuvre qu’elles ont

Cah. Sci. Hum. 24 (1) 1988 : 35-49.


Coliures vivriéres en agriculture de plantation 43

occassionné,elles sont en partie à l’origine des fortes densités de population :


68 hab./km?
Des plantations européennes existaient avant-guerre mais c’est dans les
années 1950 et 1960 qu’elles se développent beaucoup. En même temps, elles se
tournent vers la culture de la banane poyo et adoptent des techniques intensives.
A partir de 1960,après l’indépendance,pour répondre à la pression foncière
et grâce à l’aide du gouvernement, les petits planteurs africains vont suivre.
L’adoption de la culture de la banane poyo bouleverse les systèmes de
production. La banane poyo, exige des soins plus minutieux et des techniques
plus intensives que le café-cacao.Par ailleurs, les cultures vivrières ne sont plus
associéesà la culture d’exportation : elles sont pratiquées sur d’autres parcelles
selon le systèmevivrier-jachère, ou abandonnéespar le planteur qui achète alors
la totalité de sa nourriture.
A partir de 1970,on assisteau déclin de la banane poyo : les prix stagnent
alors que les coûts augmentent, la sécheressefait baisser les rendementschez les
petits planteurs qui n’irriguent pas, et ceux-ci ne peuvent suivre la politique
d’amélioration de la qualité, ce qm se traduit par des refus croissants de leur
production à l’exportation. Un certain nombre se tourne alors vers les cultures
vivrières marchandes.

L’essor récent des spéculations vivrières dans les systémes de


production
Comme à Adomonkro, et pour les mêmes raisons, des cultures comme
l’igname ou la banane plaintain ont décliné. Mais aujourd’hui, d’autres se
développent sous une nouvelle forme.
Le manioc connaît un grand essor.Il bénéficieici, par rapport à Adomonkro
d’une bien meilleure situation : la production est soit vendue sur le marché
d’Azaguié-Gare sous forme d’attiéké, soit écoulée sur Abidjan,, directement ou
par l’intermédiaire de commerçants dioula. Une partie est egalement auto-
consommée.
Par ailleurs, les cultures maraîchères sont en train de devenir une des
principales productions marchandesde cette région : tomate surtout, mais aussi
ndrowa (sorte d’aubergine locale), gombos, piments (8). Cescultures prennent la
place de la banane poyo à la fois dans les systèmesde production et dans l’espace
puisqu’elle occupent des bas-fonds.
Autrefois,. elles étaient pratiquées par les femmes en association dans les
parcelles de vivrier sur défriche. Aujourd’hui, on note trois changements. En
premier lieu, l’apparition de nouvelles variétés adaptées au marché (tomate
«européenne» par exemple). Ensuite, la transformation des techniques cultura-
les : ces cultures sont souvent associéesentre elles, parfois pratiquées en culture
pure maisjamais associéesaux autres productions Viv&res ou commerciales; par
ailleurs, par rapport aux systèmes vivriers plus traditionnels, on note une
intensification : cescultures comme la banane poyo demandent plus de travail à
l’hectare, les agriculteurs utilisent des semencessélectionnées et parfois des
engrais ou des produits phyto-sanitaires fournis par la SODEFEL ou achetésà
Abidjan; en général, la culture sefait souspluies, pendant la saison humide, mais
quelques producteurs creusent des trous dans les bas-fonds pour irriguer et
obtenir une production de contre-saison (de janvier à juin) plus rémunératrice.
Enfin, ces cultures entraînent une évolution dans la répartition des revenus : les
hommes contrôlent souvent les ventes autrefois réservéesaux femmes; quelque-
fois aussi, les épousesarrivent à écouler pour leur propre compte une partie de la
production, ce qui leur procure des rentrées d’argent sanscommune mesureavec
ce qu’elles obtenaient avant.
En revanche, le riz est peu développé : les planteurs trouvent que cette

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44 J.-L. CHALEARD

culture demandetrop de travail (notamment la confection de barrières contre les


agoutis) pour des revenus médiocres.
Ainsi, les cultures vivrières développéessont celles qui rémunèrent relative-
ment le mieux la force de travail : le manioc demande peu de soins; le cas des
cultures maraîchèresest plus complexe : elles fournissent des revenustrès élevésà
l’hectare, mais les prix varient énormément durant l’année (rapport de 1 à 3) : en
période de hauts cours (contre-saison) elles rémunérent bien le travail fourni, ce
qui n’est pas le cas en période de pleine production ; elles sont intéressantes
surtout pour ceux qui peuvent produire au bon moment ; ainsi les manœuvresles
plus expérimentésde plantations européennesqui ont un salaire assuré (et donc
peuvent prendre des risques) et qui ont l’habitude des techniques de l’agriculture
intensive.
Enfin, il faut souligner la relative instabilité des systèmesde production. Les
superficiesen manioc qui avaient connu une forte croissanceen 1982-83à cause
de la sécheresseet de prix rémunérateurs ont fortement décru depuis à la suite de
productions en hausse qui ont entraîné une chute des cours.

La diversité des systèmes de production


Compte tenu de la successiondes différentes cultures dans le temps et de la
diversité des évolutions individuelles, on peut classer, avec des variantes, les
systèmesde production en trois groupes (tabl. III).

TABLEAU III

Systbmes de cultures et cultures commercialisées par exploitation a Azaguié (1983)

SYSTEME DE CULTURES BANANE BANANE + BANANE + VIVRIER + VIVRIER


SEULE VIVRIER VIVRIER + CAFE-CACAO SEUL TOTAL
PRINCIPALE VENTE CAFE-CACAO

Banan.9 3 2 3 0

Café-cacao 3 5 0

Vivier* 1 3 3 7

Nombre total
d'exploitations 3 3 6 8 3 23

* Y compris cultures maraîchères.

- Le premier rassemble café-cacao et vivriers associés d’une part, et


cultures vivrières marchandes d’autre part. Ce sont des Abé et des Baoulé
possédant encore des forêts qui pratiquent ce système.Les vivriers asociés au
café-cacao ne fournissent en général pas de surplus car les extensions de
plantations sont faibles. Mais les vivriers commerciaux peuvent procurer jusqu’à
30 ou 40 % des revenus globaux de l’exploitation. Une variante, fait essentielle-
ment des Abé, ajoute à ces cultures la banane poyo. On est en présencealors
d’une véritable polyculture commerciale au niveau de l’exploitation : celle-ci est
rendue possible par l’utilisation d’outils polyvalents (comme la machette qui sert
pour toutes les cultures) et le recours à une force de travail manuelle : famille et
manoeuvres.Selon les années,la part des vivriers et de la banane, qui entrent en
concurrence pour l’espace et la main-d’œuvre, varient fortement.

Cah. Sci. Hum. 24 (1) 1988 : 35-49.


Cultures vivriéres en agriculture de plantation 45

- Le deuxièmen’associepas cultures vivrières et cultures d’exportation sur


une mêmeparcelle ou dans une mêmerotation. Il est fondé sur la production de
vivrier pour la vente à laquelle s’ajoute parfois la culture de la banane. Il est le
fait de Burkinabé ou de Dioula qui ont un accèsdifficile à la terre, et doivent la
louer : ils ne peuvent pratiquer descultures arbustives qui supposentune fixité de
la tenure ; au contraire, des cultures annuelles intensives permettent de valoriser
au mieux une terre rare, de tenure précaire. C’est ainsi que quelques Burkinabé
sont devenus de gros producteurs de légumes : l’un d’entre eux, à Azaguié-
Mbromé, a gagné plus de 1 million de F CFA en 1983. Il faut différencier
cependantles producteurs exclusifs de vivrier qui tirent des revenus élevésde ces
ventes, des producteurs de banane qui font du vivrier surtout pour se nourrir et
vendent des quantités plus faibles.
- Dans le dernier système de production, les vivriers sont totalement
exclus : il est fondé sur la monoculture de la banane poyo ; mais il est en
diminution.
Finalement, le développementdes cultures vivrières spéculativesa bénéficié
ici de trois conditions favorables : la crise ancienne du systèmed’agriculture de
plantation extensive, à la suite d’une saturation foncière précoce; la crise de la
culture bananière qui a représenté la première forme d’intensification de
l’occupation du sol ; la proximité d’Abidjan qui assure la présenced’un marché
relativement sûr et rémunérateur compte tenu des coûts de transport réduits,.et
des possibilités de vente directe en ville. Le principal handicap tient à I’instahhté
des cours interannuels, notamment pour le manioc et d’un mois sur l’autre pour
les cultures maraîchères,ce qui rend ces cultures inégalement rentables.
La complexité desévolutions récentes,la diversité dessituations locales et les
incertitudes du marché rendent compte de la multplicité des comportements
individuels, des hésitations des planteurs et de l’instabilité des systèmes de
production dans cette zone, où, somme toute, le développement de cultures
vivrières marchandes n’est qu’une solution parmi d’autres, dans le cadre
d’agricultures à vocation commerciale.

DES VIVRES DANS LA VILLE : LA MONOCULTURE COMMERCIALE URBAINE

Des périmètres urbains intensifs


Deux types de cultures ont été développésà la périphérie ou à l’intérieur des
deux principales agglomérations du département, Agboville et Rubino : les
cultures maraîchèreset le riz irrigué ou inondé. Nous prendrons comme exemple
la culture du riz.
Avant l’arrivée des Français, le riz n’est pas une culture importante chez les
Abé. Ce sont les autorités coloniales qui cherchent, dès les années 1910, à le
développer. Mais à partir de 1920-25,le cacaopuis le café le supplantent, sansle
faire disparaître. Après l’indépendance, la riziculture connaît un renouveau avec
différentes interventions de la SATMACI dans les années1960et surtout avec la
création de la SODERIZ chargée de promouvoir à l’échelle nationale la
riziculture à partir de 1970.
Dans ce cadre un barrage est construit en 1972 à Agboville, au nord de la
ville, permettant le démarraged’une riziculture irriguée avec deux récoltespar an.
A Rubino, desprises au fil de l’eau permettent une irrigation d’appoint en saison
humide. Comme dans tout le pays, la riziculture atteint son maximum en 1976,
puis décline avecla baissedesprix et la suppressionde la SODERIZ. Elle subsiste
toutefois près descentresurbains où elle semblemêmeconnaître, depuis 1983,un
regain de faveur.

Cah. Sci. Hum. 24 (1) 1988 : 35-49.


46 J.-L. CHALEARD

Un système de production en marge de l’agriculture de plantation


Le systèmede production est très différent de celui de l’agriculture arbustive.
Il s’agit d’une culture pure, continue, intensive : la quantité de travail à l’hectare
est élevée(plus de 200 jours par an) ; les semencesutilisées sont sélectionnéeset
l’usage d’engrais est généralisé.La culture se fait sous le contrôle technique de la
SATMACI qui fournit les intrants. Les rendementspar hectare sont relativement
forts : 2,5 t/ha/cycle à Agboville, en année moyenne comme 1980 ou 1981(9).
L’inlluence de l’agriculture de plantation se manifeste toutefois, par le
recours important à une main-d’œuvre rémunérée selon le même système que
dans l’économie caféière et cacaoyère: journaliers, contractuels, mensuels,
métayers. Pour le reste, les différences sont grandes.
Les planteurs-riziculteu sont assezpeu nombreux (tabl. IV). Deux groupes
sociaux dominent : les paysans sans terre qui ont vu dans l’établissement de ces
bas-fonds la possibilité d’accéderà un facteur de production indispensable,et les
travailleurs urbains (salariés de l’industrie, commerçants, fonctionnaires), pour
qui la riziculture assure à moindre frais la subsistance du groupe familial et
permet occasionnellement des surplus commercialisables.

TABLEAU IV
Les riziculteurs à Agboville et Rubino

ETHNIE ABE DIOULA AUTRES MALIENS BDRKINABE TOTAL


IVOIRIENS IVOIRIENS ENQUETE
ACTIVITES

cu1tivatsurs non 13 2 15
planteurs

Planteurs* 6 1 7

commerçanta, artisans 21 3 5 2 31
ou salarilcs

Planteurs et conmer- 1 3 4 8
çants ou mlariés

* De café-cacao et/ou de banane poyo.

Dans cesdeux casl’exploitant pratique souvent la monoculture du riz. Mais,


là s’arrêtent les points communs. Les paysanscultivent en général leurs parcelles
avec l’aide de leur famille, vendent immédiatement leur production à la récolte,
parfois à bas prix. Les travailleurs urbains, comme les planteurs-riziculteurs, et
mêmeplus qu’eux, utilisent une main-d’œuvre rémunérée,écoulent une partie de
leur production sur le marché d’Agboville ou auprès de commerçants à des
moments de pénurie lorsque les cours montent et dépassentles cours officiels.
Par ailleurs, cette agriculture n’est pas exclusivement commerciale. La
production dans tous les cas sert en priorité à l’autoconsommation sauf cas de
force majeure (besoin d’argent pour rembourser une dette, faire face à une
maladie ...) : seulsles surplus sont commercialisés.C’est pourquoi, les annéesde
sécheresse,les ventes sont réduites (exemple : en 1983)tandis qu’elles augmentent
fortement les bonnes années (1984 ou 1985).

Cah. Sci. Hum. 24 (1) 1999: 35-49.


Cultures vivrikes en agriculture de plantation 47

La distinction riziculture-agriculture de plantation se retrouve sur le plan


ethnique. Alors que les planteurs de café-cacaosont en majorité abé ou baoulé,
les riziculteurs sont presque tous des Dioula. Les Dioula sont habitués à cette
culture dans leurs régions d’origine et sont des gros consommateursde riz. Mais
leur prépondérance traduit surtout leur prédominance démographique dans les
deux cités, l’ancienneté de leur riziculture à Agboville, et leur impossibilité à créer
des plantations près des villes parce que la situation foncière est bloquée.
En effet, la culture du riz reste beaucoup moins rémunératrice que celle du
cacao : moins de 1000 F CFA par jour en 1984pour le riz contre plus de 3 000 F
CFA/jour pour le cacao. La riziculture ne trouve sa raison d’être.,quedans une
logique d’autoconsommation ou de manque de terre qui oblige a intensifier le
systèmede culture. Elle peut sejustifier égalementsi on ne raisonne pas sur les
prix officiels du riz, garantis par le gouvernement, mais sur des cours beaucoup
plus hauts en période de pénurie : la production devient rentable pour ceux qui
peuvent attendre, en général, les travailleurs urbains (ce qui explique leur
importance numérique).

CULTURES VIVRIÈRES ET SYSTÈMES DE PRODUCTION :


BILANS COMPARÉS

En conclusion, il convient de souligner la souplesse des systèmes de


production mis en place par les agriculteurs dans le département et la diversité
des solutions envisagéesface à la saturation foncière qui tend à se généraliser.
Schématiquementtoutefois, en fonction de la place qu’y occupent les cultures
vivrières, les systèmesde production seramènent à trois grands types : le premier,
encore largement répandu, associe les vivriers au café-cacao; le second,
minoritaire et en perte de vrtesse,fondé sur la culture intensive de la banane, les
exclut; le troisième, relativement rare mais en expansion, est centré sur les
productions vivrières commerciales.La répartition géographique de ces systèmes
et de leurs variantes, transcrit dans l’espacele rôle de la situation foncière et de
l’accès aux marchés.
Le systèmede production extensif qui associecultures vivrières de première
annéesur défricheset cultures arbustives a de loin les préférencesdesproducteurs
parce que c’est celui qui rémunère le mieux le travail fourni, en mêmetemps qu’il
assurel’équilibre alimentaire du groupe familial et permet des ventes de surplus
vivriers. Les cultures vivrières dominantes sont les plus consomméeset les plus
priséespar les agriculteurs : banane plantain et igname. Mais leur importance est
subordonnée aux extensions de cultures d’exportation.
Aussi, la saturation foncière qui conduit au déclin de ce systèmese traduit-
elle en premier lieu par une baissede la production nourricière. En mêmetemps,
cultures d’exportation et cultures vivrières se dissocient dans l’espaceet au sein
du systèmede production. Les productions vivrières changent : igname et banane
plantain sont remplacéespar le riz, le maïs, les cultures maraîchèresou le manioc.
Mais cescultures ne connaissentun véritable essorque si un marché d’accèsfacile
existe. Par ailleurs, seuls les surplus sont commercialisés, ce qui différencie
radicalement les cultures vivrières mêmesmarchandesdes cultures d’exportation.
Il n’y a guère que les cultures maraîchères qui soient commercialisées en
proportion importante.
D’autre part, le déclin du système d’agriculture de plantation extensive,
n’entraîne pas nécessairementune intensiftcation et une modification radicale des
techniques : la culture du manioc, comme celle du riz pluvial ou du maïs restent
très sommaires et extensives; la seule forme d’intensification notable est
l’utilisation plus complète du sol, les bas-fonds étant alors occupés.En revanche,

Cah. Sci. Hum. 24 (1) 1988 : 3549.


46 J.-L. CHAL~ARD

l’adoption de la riziculture irriguée, et des cultures maraîchères amène des


changements plus marqués : augmentation très nette du nombre de jours de
travail, des intrants et des revenus par hectare; utilisation de techniques
nouvelles : culture pure, irrigation, etc.
L’organisation de la production qui oppose schématiquement cultures
commercialeset cultures vivrières n’est pas figée : lorsque l’orientation commer-
ciale vivrière devient manifeste, les hommes s’intéressent à la production,
l’utilisation de main-d’œuvre rémunérée se développe. et la commercialisation
comme les revenus passent sous le contrôle du chef d’exploitation.
Les clivages.sociaux traduisent surtout une situation différenciée vis-à-vis de
l’accèsau foncier : les Dioula et les Burkinabé se lancent préférentiellement dans
les cultures vivrières marchandes parce qu’ils ont un accèsdifficile à la terre et
sont exclus de l’agriculture arbustive. Les Abé, qui ont encore des forêts restent
en revanche attachés à l’économie caféière et cacaoyère.Ce n’est pas seulement
parce que ce systèmede production rémunère le mieux la force de travail : le riz
ou les produits maraîchers, vendus au bon moment, rémunèrent également
convenablement le travail fourni ; mais ils supposent une connaissanceet une
maîtrise du marché difficiles à acquérir par le petit planteur. C’est pourquoi, seuls
quelques exploitants y trouvent leur compte : les riziculteurs-salariés urbains qui
peuvent jouer sur les cours, et les manœuvresde grands planteurs modernes qui
connaissentles lois de l’agriculture spéculative et sont assuréspar ailleurs, d’une
rémunération stable. L’agriculture intensive rapporte ... mais à une minorité.

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Notes

(1) Nos enquêtessur le terrain sesont dérouléesprincipalement de 1974à 1977,complétées


par des missions régulières de 1982 à 1986. Pour plus de précision concernant les
chiffres de base utilisés dans ce travail, cf. CHALÉARDJ.-L. (1979).
(2) 11est impossible de donner des chiffres précis compte tenu de la pratique généraledes
associationsculturales et des densitéstrès variables.
(3) Il faut souligner à ce propos, que dansce systèmede production, et contrairement à une
opinion très répandue, il n’y a pas concurrence entre cultures vivrières et cultures
d’exportation, mais plutôt complémentarité.
(4) La densitérurale moyennedu départementd’Agboville était de 35 hab/km2en 1975lors
du RecensementNational Démographique et de 36 hab./kmz en 1983, d’après les
donnéesdu Ministère de l’Agriculture.
(5) Pour la moyenne nationale, source : RecensementNational de l’Agriculture (1975).
(6) Les hommesparticipent en priorité à la récolte designames.desbananesplantain et du
manioc ainsi qu’au sarclagedes parcelles. Certains planteurs consacrent aujourd’hui
plus de 25 % de leur temps aux cultures vivrières, alors que la moyenneest de 16% et
qu’autrefois ces temps étaient très réduits. Cf. CHALÉARD(1979) : 345-348.
(7) Cf. J.-L. CHALÉARD(1979), p. 282. Mais aujourd’hui, la superficie de ces grandes
plantations tend à stagner à cause de la saturation foncière.
(8) Les cultures maraîchèrescorrespondent, pour la plupart, aux cultures légumières
connues, cultivées et consomméesdepuis longtemps en Côte d’ivoire (tomates
«africaines », ndrowa, gombos,etc.). C’est pourquoi nous ne les avons pas distinguées
des cultures vivrières, même si un certain nombre de productions développées
aujourd’hui sont d’origine étrangèreet peu consomméespar les agriculteurs (tomates
«européennes», choux, concombres,etc.).
(9) Sources: SATMACI.

Cah. Sci. Hum. 24 (1) 1988 : 35-49.

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