TEXTE 2 :
Parcours « émancipations créatrices »
Arthur Rimbaud (1854-1891), Cahiers de Douai, 1870
Introduction :
Arthur Rimbaud n'est qu'adolescent lorsqu’il décide de partir. Durant ses fugues, il compose 22
poèmes sur des feuilles volantes. Il les transmet à Paul Demeny et ces poèmes en ressortent marqués par
un nouvel esthétisme littéraire.
Le poème Roman est l’un des plus connus pour son premier vers. Il aborde le thème de l’amour et
de l’insouciance de la jeunesse. Rimbaud y quitte les cafés pour goûter à l’ivresse de la Nature. La forme
est originale puisqu’il prend l’apparence d’un récit romanesque avec la décomposition en chapitres.
PROBLÉMATIQUE : En quoi Rimbaud mêle-t-il lyrisme et distanciation dans ce poème ?
PLAN :
I- Le départ vers la nature (v.1 à 8)
II- L’émoi et l’ivresse de l’adolescent (9 à 16)
III- La rencontre amoureuse (17 à 24)
IV- Le retour à la situation des enfants (v.25 à la fin)
I- Le départ vers la nature (v.1 à 8)
1er vers est un aphorisme. Il a une valeur universelle : pronom impersonnel « on ». Cette morale est
étonnante car litote peu habituelle dans un énoncé : négation qui sous-entend que l’on est très
désinvolte à cet âge. Ce vers instaure la légèreté du poème qui s’oppose au sérieux habituel du
lyrisme ; de quoi il s’agit-il exactement ? Qu’est-ce qui n’est pas sérieux : les cafés ou la
promenade ?
Un récit bien composé, comme dans un « roman », avec une situation initiale (les cafés v.2) et un
élément déclencheur (le départ vers les tilleuls v.4). Curieusement, la narration est faite par un
« on » impersonnel, expérience dans laquelle chacun doit pouvoir se retrouver.
La désinvolture de la jeunesse se retrouve dans certaines fantaisies de la forme poétique :
o « - » servent à marquer les étapes du récit mais peuvent aussi casse l’alexandrin.
o « Foin » issu du langage familier : choquant en poésie
o « ! » : insiste sur le désir de liberté propre à la jeunesse.
Ce départ vers une nature + tranquille se caractérise par l’opposition de 2 univers :
o 1) celui du café : urbain et agité : pluriel des substantifs « bocks ; cafés etc » + bruit évoqué
« tapageurs » (représente l’agitation bruyante de la jeunesse étudiante) + lumières vives
« éclatants » (les lustres brillent, s’opposent à la suite) + boissons pétillantes bon marcher
bosks de bière et limonade) + espace intérieur qui accentue cet l’intensité de l’agitation.
o 2) celui de la promenade : calme et tranquille « tilleuls verts » : espace extérieur et naturel.
Rimbaud développe les sens qui s’éveillent dans la nature :
- Odorat : « parfums »
- Toucher « si doux »
- L’ouïe (des bruits mais atténués) « ville »
- Construction en chiasme v. 5 et répétition du mot « bon » => insistance du bien-être.
La vue n’est pas exploitée « ferme la paupière »
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Evoque des sensations subtiles qui nécessitent un autre rapport sensoriel à son environnement que
le rapport visuel, le plus courant.
Ainsi le texte prend un aspect lyrique, renforcé par le cadre spatio-temporel « un beau soir »,
moment particulièrement romanesque. Mais il garde quelque chose de général et d’impersonnel.
C’est une expérience qui n’a rien d’original. Le narrateur reste un peu distant.
II- L’émoi et l’ivresse de l’adolescent (9 à 16)
Nouvelle étape : contemplation du ciel :
o On trouve plusieurs éléments : « l’azur », « la branche », « l’étoile » qui suscitent
l’émerveillement du personnage « Voilà qu’on aperçoit » : présentatif + plaisir de la
découverte.
o Utilisation de l'enjambement (vers 9) : Ce procédé met en valeur le rejet « azur sombre »
qui désigne le ciel à la tombée de la nuit mais en même temps il est dévalorisé par la
petitesse de son étendue "petit chiffon" (chiffon, terme dévalorisant) car caché non par un
bel arbre mais par une « petite branche » (nouvelle utilisation de l’adjectif « petit » qui
encadre cette vision et la dévalorise quelque peu) : double mouvement d’amplification et de
réduction.
Ambivalence de l’étoile (vers 10 à 12) :
o "Mauvaise étoile" : opposition entre la luminosité rassurante de l'étoile à l'adjectif
"mauvaise", créant une tension qui atténue la lumière et introduit une dualité entre bien-
être et menace sous-jacente (signe de malheur) + utilisation du participe « piqué » dont on
peut sentir la pointe agressive. Opposition entre le début du vers « piqué » et la fin « qui se
fond ».
o "Doux frissons" : Cet oxymore renforce l'idée d'un bien-être agréable mêlé à une excitation
subtile, évoquant la dualité des expériences sensorielles en amour.
L'amour jeune et euphorique (vers 13 à 15) :
o Exclamations et intensité des sensations : L'utilisation de phrases exclamatives dans le vers
13 amplifie le bien-être et l'euphorie de la jeunesse, sublimée par l'insouciance et la
passivité « on se laisse griser ». Légère ironie dans ces phrases nominales très courtes ?
o Images naturelles et alcoolisées : Le jeu entre "sève" et "champagne" au vers 14 illustre la
fusion entre la vigueur naturelle de la jeunesse et l'ivresse de l'amour, symbolisant une
ivresse à la fois physique et émotionnelle. Le « champagne » a remplacé les boissons
pétillantes du café : plus cher et plus noble.
o L’état d’ivresse : « griser », « champagne », « monte à la tête », « divague » ; est renforcé
« divague » situé à la césure peu commune (4/8) et «Baiser" au vers 15 prend vie avec le
verbe "palpite", personnifiant le désir qui bat comme un cœur, marquant le point où le désir
devient palpable et réel.
=> Une exaltation un peu démesurée qui s’explique avant tout par l’âge et par la saison : légère ironie. Le
personnage est amoureux avant d’avoir rencontré une jeune fille.
III- La rencontre amoureuse (17 à 24).
- Des références romanesques habitent le jeune-homme (vers 16 à 17) :
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"Robinsonne" : Utilisation d'un néologisme qui fait référence à Robinson Crusoé, symbolisant
l'aventure et l'isolement. Rimbaud mêle ainsi l'idée d'aventure personnelle à l'aventure amoureuse,
insérant le personnage principal dans un cliché romanesque typique.
Le regard est conditionné par les expériences antérieures vécues « à travers les romans » :
utilisation significative de la préposition « à travers » : l’expérience est faussée.
"Cœur fou" : Métonymie qui illustre l'intensité et l'irrationalité des émotions amoureuses, reflétant
l'incapacité du cœur à raisonner sous l'effet de l'amour.
Autre univers issu des lectures: « l’ombre du faux-col effrayant » peut faire penser à l’univers des
contes.
- L’enthousiasme du jeune homme
Le moment de la rencontre est mis en valeur par un tiret et par l’utilisation de la conjonction de
subordination « lorsque »
"Passe une demoiselle" : Inversion sujet-verbe qui met en exergue le personnage féminin +
vocabulaire mélioratif : « charmant », « alerte », « mouvement vif » : une jeune fille tout en
mouvement et pleine de vie !
Description du mouvement de la jeune fille : « passe » + bruit des bottines + geste pour se
retourner, une fois qu’elle commence à s’éloigner.
Le personnage semble entièrement absorbé par sa contemplation, incapable de bouger, incapable
de parler ; juste à la fin, lorsqu’il est trop tard « meurent des cavatines » : chansons à peine
audibles. Force du sentiment qui le saisit !
Les points de suspension à la fin du vers 23 laissent imaginer un échange de regards ; un moment
tellement bouleversant qu’on ne peut même pas l’évoquer !
=> le personnage semble avoir vécu un coup de foudre
- La critique sociale (vers 18 à 20) :
"Pâle réverbère" : Hypallage qui dépeint la lumière de la scène, créant une atmosphère urbaine et
réaliste : une lumière blafarde.
la jeune-fille, vision pas si positive « les petits airs charmants » : le pluriel et le nouvel emploi de
l’adjectif « petit » donnent l’image d’une jeune-fille coquette.
Rimbaud utilise cette scène pour briser les clichés romantiques et illustrer la réalité décevante,
incarnée par « le faux-col » de la bourgeoisie (l’expression en souligne le caractère guindé et
artificiel : ce col ajouté emprisonne le cou). La spontanéité du désir amoureux est cassée par le
contrôle paternel et le bruit des « bottines » qui résonnent (allitération en « t ») montrent la
coquetterie de la jeune fille qui aime à se faire remarquer (+ mouvement « elle se tourne, alerte et
d’un mouvement vif » : consciente de l’effet produit, elle cherche à séduire)
Supériorité méprisante de la jeune fille : « elle vous trouve immensément naïf », même si elle n’a
pas complètement tort.
=> A la fois scène lyrique avec la force des sentiments éprouvés, et regard distancié porté sur la jeune
fille et sur l’inexpérience du jeune homme qui se laisse prendre et n’est même pas capable de parler +
généralisation du phénomène puisque le personnage est maintenant désigné par la deuxième
personne « vos lèvres » : un phénomène ordinaire vécu par tout lecteur.
IV- Une passion de courte durée (v.25 à la fin)
Etat amoureux (vers 25 à 26) :
o "Vous êtes amoureux" : L'anaphore, répétée deux fois, souligne l'exaltation temporaire du
jeune homme, un procédé rappelant "J’ai un amant" dans Madame Bovary de Flaubert, qui
illustre également un amour passionné mais problématique.
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o Participe passé "loué" : Suggère que son cœur est pris, comme lors d’une location
immobilière ; mais le poète joue aussi sur la polysémie du terme qui peut aussi être
interprété comme venant du verbe qui signifie admirer, célébrer ?
o Exaltation de la jeune fille avec l’utilisation de la majuscule au vers 26 « La » et dans
l’utilisation du substantif « l’adorée » au vers 28, qui assimilent la jeune fille à une divinité.
Critique sociale et isolement (vers 27 à 28) :
o Une relation qui passe par l’écrit : le jeune homme envoie des poèmes « vos sonnets » et la
jeune fille finit par « écrire » : on ne trouve pas la spontanéité des relations du poète avec
les jeunes filles dans les sonnets « Au cabaret vert » et « La Maline ».
o L’attitude de la jeune fille est ambiguë : L’équilibre entre le premier et le deuxième
hémistiche du vers 26 laisse entendre que le rire de la jeune fille est un signe de complicité.
Mais l’utilisation du verbe « daigner » au vers 28 suggère qu’on peut trouver chez elle
moquerie et condescendance.
o La réaction des amis : là encore un écho entre les deux hémistiches : le deuxième semble
donner la cause du premier ; l’expression "mauvais goût" dévalorise la jeune fille, soulignant
la désapprobation sociale de la part de ses amis, ce qui explique leur éloignement. Le jeune
homme, quoique amoureux, garde conscience de ce qui se passe autour de lui.
Reprise et clôture circulaire du poème (dernières strophes) :
o La rupture : Que se passe-t-il dans les points de suspension de la fin du vers 28 ? La lettre de
la jeune fille signifiait-elle une rupture ? La jeune fille a-t-elle perdu son charme à partir du
moment où elle était consentante ? Ces sous-entendus se retrouvent aussi dans le point de
suspension de la dernière étape de ce « roman », après le tiret et le complément
circonstanciel de temps « ce soir-là ».
o Retour au café et ambiance "éclatant" : Le poème se termine où il a commencé, dans un
café, mais avec une reprise de l’adjectif « éclatant » qui signifie à la fois la force de la
lumière et du bruit.
o Perte de distinction ("ou" modifié) : Le poète ne fait plus de distinction entre les plaisirs
simples comme les bocks et la limonade, boisson alcoolisée ou non.
o Dans les deux derniers vers, la structure syntaxique est brisée, ce qui montre que le
manque de « sérieux » ne vient pas de la vie dans les cafés mais de la vie sentimentale,
exaltée mais passagère.
CONCLUSION :
Ainsi, ce poème présente une aventure d'adolescent. Rimbaud se situe toujours entre lyrisme et ironie. Il
chante l’amour et l’exaltation amoureuse, il chante les premières amours mais sait aussi s’en moquer. Cette jeune
bourgeoise n’était pas pour lui.
Cee n’est pas son aventure à lui seul mais c’est celle de tout jeune homme de son âge ! C’est ce qui explique
l’utilisation, assez rare, du pronom impersonnel « on » et de la 2ème personne.
Ce poème séduit par son habile légèreté et cette ironie toute en auto-dérision, inédite chez les romantiques
qui ont précédé Rimbaud et qu’on ne retrouvera non plus dans les poèmes qu’il écrira après ceux du Cahier de
Douai.
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