L’Arc de triomphe empaqueté par Jeanne-Claude et Christo ravive le débat
sur l’art contemporain dans l’espace public
Par Julien Lemaignen, jeudi 16 septembre 2021
Source : https://www.lemonde.fr/culture/article/2021/09/16/l-arc-de-triomphe-empaquete-par-
christo-et-jeanne-claude-ravive-le-debat-democratique-sur-l-art-contemporain-dans-l-espace-
public
Tantôt applaudie, tantôt conspuée, l’œuvre posthume du duo d’artistes s’inscrit dans une
longue série de disputes qui ne sont pas qu’esthétiques, mais aussi politiques : qu’est-il
légitime d’imposer à la vue de tous ?
A quelques mètres du grand drap gris, elle dit d’abord qu’elle n’a pas de mots, mais ils
viennent vite : « Sidérant, abject, une infamie. » Isabelle, 53 ans, a beau aimer les arts :
l’empaquetage de l’Arc de triomphe, ça ne passe pas. Attachée aux « valeurs patriotiques »,
elle ne comprend pas qu’on ait autorisé l’installation au-dessus de la flamme du soldat
inconnu. La voilà qui file à l’exposition Botticelli, au Musée Jacquemart-André, « pour
oublier ». D’autres applaudissent, comme Nik, un Berlinois d’une cinquantaine d’années, qui
mitraille l’œuvre avec deux appareils photo. Il aime voir l’éléphantesque édifice ainsi réduit à
sa pure silhouette. Et se rappelle l’empaquetage du Reichstag, en 1995 : « C’était une grande
fête ! »
Emmanuel Macron devait inaugurer, jeudi 16 septembre, la dernière installation conçue par
Jeanne-Claude et Christo. Voulue dès 1961, concrétisée à titre posthume, l’œuvre est
éphémère et les visiteurs peuvent se faire un avis jusqu’au 3 octobre. Les 25 000 mètres carrés
de tissu recyclable vont entrer, du même élan, dans l’histoire de l’art et dans celle des
polémiques touchant aux œuvres contemporaines installées dans la capitale. Rejoignant là,
entre autres cas, le volumineux Cœur de Paris, de Joana Vasconcelos, dont les azulejos rouge
vif battent depuis 2019 au-dessus de la porte de Clignancourt ; ou encore le Bouquet of Tulips
offert par Jeff Koons la même année, à la mémoire des victimes des attentats du 13 novembre
2015, installé dans les jardins des Champs-Elysées. En 2014, Tree, l’œuvre de Paul
McCarthy, moitié sapin de Noël, moitié sextoy, gonflée place Vendôme à l’occasion de la
Foire internationale d’art contemporain, avait valu une agression à son auteur.
« Transgresser les attentes du sens commun »
Pourquoi tant de crispations ? L’art contemporain vit d’abord des réactions, bonnes ou
mauvaises, qu’il suscite dans ses publics, rappelle Nathalie Heinich, sociologue de l’art et
directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), autrice d’une
enquête sur le précédent empaquetage d’un monument parisien par Jeanne-Claude et Christo,
en 1985 (Le Pont-Neuf de Christo : ouvrage d’art, œuvre d’art ou comment se faire une
opinion, éditions Thierry Marchaisse, 2020). Pour la chercheuse, l’art contemporain « a pour
définition de transgresser les attentes de sens commun concernant ce que doit être une œuvre
». Mais son irruption dans l’espace public, remarque-t-elle, pose « une vraie question
démocratique, rarement mise en avant car immédiatement rabattue sur des questions de goût :
qu’est-il légitime d’imposer à la vue de tout un chacun ? » Paul Ardenne, historien de l’art et
commissaire d’expositions, partage cette interrogation, constatant que « le problème de
l’acceptation, c’est de savoir qui pilote : les gens n’admettent pas que l’institution s’empare de
l’espace public, ils voudraient qu’il reste l’espace “du” public ». « Il faut associer le public au
choix, se poser la question de la réception »
Sous cet angle, la question n’est pas de savoir si on aime ou pas, mais si les propositions sont
amenées d’une manière acceptable. Pour Alain Quemin, sociologue et professeur à Paris-VIII,
les détracteurs du bouquet de Koons ont surtout visé « la façon dont le projet avait été
construit » : un don de l’artiste, généreux peut-être, mais « hors sol » et en décalage avec
l’assourdissant contexte symbolique des attentats de 2015. « Il faut associer le public au
choix, se poser la question de la réception, insiste Alain Quemin. Aux Etats-Unis, les gens ont
beaucoup leur mot à dire sur les œuvres avec lesquelles ils vont cohabiter. En France, les
choses viennent d’en haut, avec une forme de brutalité, de la maladresse. » Le contre-
exemple, selon lui, c’est la Nuit blanche de l’art contemporain, qui « fonctionne très bien avec
un million de visiteurs à Paris et dans sa banlieue ». Difficile de « faire une place à l’art du
moment » La mairie n’est pas sourde à l’enjeu de l’acceptabilité. Carine Rolland, adjointe à la
culture d’Anne Hidalgo, rappelle que ce sont des riverains, recrutés dans le tissu associatif
local par le programme « Nouveaux Commanditaires » de la Fondation de France, qui ont
retenu l’œuvre de Joana Vasconcelos à partir d’une sélection d’artistes. Dans une démocratie
représentative, défend aussi Mme Rolland, il n’est pas anormal que les initiatives viennent des
élus, et les projets font l’objet de délibérations au Conseil de Paris. Elle soutient enfin que les
budgets participatifs chers à l’équipe municipale « ont permis de faire émerger un certain
nombre d’œuvres selon le souhait des habitants ». Voilà pour la manière ; quant au fond,
l’adjointe à la culture revendique de « faire une place à l’art du moment dans l’espace
commun » : « L’art a toujours suscité le débat et c’est heureux. Sur la tour Eiffel, que n’a-t-on
entendu ! Et la pyramide du Louvre, et les colonnes de Buren au Palais-Royal… Le propre
des artistes est de proposer une expression forte ; quand on les sollicite, c’est ce qu’ils font. »
« Si on se fie à l’avis du plus grand nombre, on risque de ne pas avoir ce qu’il y a de plus
intéressant ou novateur » Pour Nathalie Heinich, les consultations du public ne sont pas
forcément la solution : « Si on se fie à l’avis du plus grand nombre, on risque de ne pas avoir
ce qu’il y a de plus intéressant ou novateur en termes esthétiques. Il faut alors s’en remettre à
des experts, mais dans quelle mesure est-il légitime de leur déléguer la décision, en matière
d’espace public ? On ne peut pas mener ce débat si l’on se contente d’opposer les méchants
passéistes aux gentils modernistes. » Selon Paul Ardenne, le choix des œuvres dépasse les
questions de goût, et l’on doit distinguer entre « ce que l’histoire impose » et les «
phénomènes de mode ». A ses yeux, Christo entre dans la première catégorie. De manière
générale, dit-il, « à partir du moment où des structures mettent en avant un artiste, elles font
un travail de légitimation ; la question est de savoir si c’est opportun, si cela s’inscrit dans une
histoire, ou si l’objectif est de faire monter sa cote ».
Bousculer l’ordre établi
Le sociologue Bernard Lahire, professeur à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon, a
longuement enquêté sur ce qui fait la valeur d’une œuvre d’art, pour savoir comment une toile
de Poussin, Fuite en Egypte au voyageur couché, est passée du statut de « croûte ou copie » à
celui de chef-d’œuvre estimé à 17 millions d’euros (Ceci n’est pas qu’un tableau : essai sur
l’art, la domination, la magie et le sacré, La Découverte, 2020).
« Ce tableau était dans un dépotoir, personne ne s’en occupait », raconte le chercheur.
« Qui a la baguette magique ? Ce sont les historiens d’art, les grands experts internationaux.
Que ce soit beau ou pas n’est plus la question : il faut le rattacher à un grand nom. Picasso a
été fabriqué par des tonnes d’institutions, des grandes ventes. Des auteurs entrent dans le
patrimoine de ce qui est montrable par un processus de canonisation muséale. C’est le fait du
temps, d’acteurs du monde de l’art qui les honorent. »
Le charme de Jeanne-Claude et Christo a fait son effet sur Stanis. Cette designeuse et
architecte de 37 ans est venue en voisine contempler l’Arc, « très poétique » dans sa robe d’un
gris « majestueux » qui trahit le vent. Ses parents ne comprennent pas ; elle reviendra samedi,
avec ses enfants. L’année dernière déjà, elle a vu l’exposition du duo au Centre Pompidou, et
en a retenu surtout la façon qu’il avait de « se battre » pour montrer son art. Il faut bien
parfois bousculer un peu l’ordre établi ; sinon, pense la jeune femme alors que les cordistes
finissent d’habiller le monument, « on ne fait jamais rien ».