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Vous procéderez, pour une terminale de lycée, à l’examen des textes
suivants. Il s’agira de proposer une séquence d’enseignement dans
laquelle vous analyserez l’ensemble des textes du corpus et vous
proposerez des activités (langue, oral, écrit) si nécessaire. Cette séquence
s’étalera sur quelques heures de cours (séances) et se couronnera par la
réalisation d’un objectif que vous définirez.
Texte 1. Candide de Voltaire, IV.
Texte 2. Candide de Voltaire, IX.
Texte 2. Candide de Voltaire, XVI.
Chapitre Quatrième
Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, Le docteur Pangloss er ce qui en
advint.
Candide, plus ému encore de compassion que d'horreur, donna à cet
épouvantable gueux les deux florins qu'il avait reçus de son honnête
anabaptiste Jacques. Le fantôme le regarda fixement, versa des larmes, et
sauta à son cou. Candide, effrayé, recule. « __ Hélas ! dit le misérable à
l'autre misérable, ne reconnaissez-vous plus votre cher Pangloss? __
Qu'entends-je ? Vous, mon cher maître ! Vous, dans cet état horrible !
Quel malheur vous est-il donc arrivé ? Pourquoi n'êtes-vous plus dans le
plus beau des châteaux ? Qu'est devenue Mlle Cunégonde, la perle des
filles, le chef-d'œuvre de la nature? __ Je n'en peux plus », dit Pangloss. »
Aussitôt Candide le mena dans l'étable de l'anabaptiste, où il lui fit manger
un peu de pain ; et quand Pangloss fut refait : « __ Eh bien ! lui dit-il,
Cunégonde ? __ Elle est morte, reprit l'autre. Candide s'évanouit à ce mot ;
son ami rappela ses sens avec un peu de mauvais vinaigre qui se trouva
par hasard dans l'étable. Candide rouvre les yeux.
__
Cunégonde est morte ! Ah ! meilleur des mondes, où êtes-vous ? Mais de
quelle maladie est-elle morte ? Ne serait-ce point de m'avoir vu chasser du
beau château de monsieur son père à grands coups de pied ? __ Non, dit
Pangloss ; elle a été éventrée par des soldats bulgares, après avoir été
violée autant qu'on peut l'être ; ils ont cassé la tête à monsieur le baron
qui voulait la défendre ; madame la baronne a été coupée en morceaux ;
mon pauvre pupille, traité précisément comme sa sœur ; et quant au
château, il n'est pas resté pierre sur pierre, pas une grange, pas un
mouton, pas un canard, pas un arbre ; mais nous avons été bien vengés,
car les Abares en ont fait autant dans une baronnie voisine qui appartenait
à un seigneur bulgare. »
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A ce discours, Candide s'évanouit encore ; mais revenu à soi, et ayant dit
tout ce qu'il devait dire, il s'enquit de la cause et de l'effet, et de la raison
suffisante qui avait mis Pangloss dans un si piteux état. « __ Hélas ! dit
l'autre, c'est l'amour ; l'amour, le consolateur du genre humain, le
conservateur de l'univers, l'âme de tous les êtres sensibles, le tendre
amour. __ Hélas ! dit Candide, je l'ai connu, cet amour, ce souverain des
cœurs, cette âme de notre âme ; il ne m'a jamais valu qu'un baiser et
vingt coups de pied au cul. Comment cette belle cause a-t-elle pu produire
en vous un effet si abominable ? »
Pangloss répondit en ces termes : __ « O mon cher Candide ! vous avez
connu Paquette, cette jolie suivante de notre auguste baronne ; j'ai goûté
dans ses bras les délices du paradis, qui ont produit ces tourments d'enfer
dont vous me voyez dévoré ; elle en était infectée, elle en est peut-être
morte. Paquette tenait ce présent d'un cordelier très savant, qui avait
remonté à la source ; car il l'avait eue d'une vieille comtesse, qui l'avait
reçue d'un capitaine de cavalerie, qui la devait à une marquise, qui la
tenait d'un page, qui l'avait reçue d'un jésuite, qui, étant novice, l'avait
eue en droite ligne d'un des compagnons de Christophe Colomb. Pour moi,
je ne la donnerai à personne, car je me meurs.
« __ Ô Pangloss ! s'écria Candide, voilà une étrange généalogie ! n'est-ce
pas le diable qui en fut la souche ? __ Point du tout, répliqua ce grand
homme ; c'était une chose indispensable dans le meilleur des mondes, un
ingrédient nécessaire ; car si Colomb n'avait pas attrapé, dans une île de
l'Amérique, cette maladie qui empoisonne la source de la génération, qui
souvent même empêche la génération, et qui est évidemment l'opposé du
grand but de la nature, nous n'aurions ni le chocolat ni la cochenille ; il
faut encore observer que jusqu'aujourd'hui, dans notre continent, cette
maladie nous est particulière, comme la controverse. » (…)
Chapitre neuvième
Ce qui advint de Cunégonde, du grand inquisiteur, et d’un juif.
Cet Issachar était le plus colérique Hébreu qu'on eût vu dans Israël depuis
la captivité en Babylone. « __ Quoi ! dit-il, chienne de Galiléenne, ce n'est
pas assez de monsieur l'inquisiteur ? Il faut que ce coquin partage aussi
avec moi ? » En disant cela il tire un long poignard dont il était toujours
pourvu, et ne croyant pas que son adverse partie eût des armes, il se jette
sur Candide ; mais notre bon Westphalien avait reçu une belle épée de la
vieille avec l'habit complet. Il tire son épée, quoiqu'il eût les mœurs fort
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douces, et vous étend l'Israélite roide mort sur le carreau, aux pieds de la
belle Cunégonde.
__
Sainte Vierge ! s'écria-t-elle, qu'allons- nous devenir ? Un homme tué
chez moi ! si la justice vient, nous sommes perdus. __ Si Pangloss n'avait
pas été pendu, dit Candide, il nous donnerait un bon conseil dans cette
extrémité, car c'était un grand philosophe. À son défaut consultons la
vieille. » Elle était fort prudente, et commençait à dire son avis, quand une
autre petite porte s'ouvrit. Il était une heure après minuit, c'était le
commencement du dimanche. Ce jour appartenait à monseigneur
l'inquisiteur. Il entre et voit le fessé Candide l'épée à la main, un mort
étendu par terre, Cunégonde effarée, et la vieille donnant des conseils.
Voici dans ce moment ce qui se passa dans l'âme de Candide, et comment
il raisonna : « __ Si ce saint homme appelle du secours, il me fera
infailliblement brûler ; il pourra en faire autant de Cunégonde ; il m'a fait
fouetter impitoyablement ; il est mon rival ; je suis en train de tuer, il n'y
a pas à balancer. » Ce raisonnement fut net et rapide, et sans donner le
temps à l'inquisiteur de revenir de sa surprise, il le perce d'outre en outre,
et le jette à côté du Juif. « __ En voici bien d'une autre, dit Cunégonde ; il
n'y a plus de rémission ; nous sommes excommuniés, notre dernière
heure est venue. Comment avez-vous fait, vous qui êtes né si doux, pour
tuer en deux minutes un Juif et un prélat ? __ Ma belle demoiselle, répondit
Candide, quand on est amoureux, jaloux et fouetté par l'Inquisition, on ne
se connaît plus. »
La vieille prit alors la parole et dit : « __ Il y a trois chevaux andalous dans
l'écurie, avec leurs selles et leurs brides : que le brave Candide les prépare
; madame a des moyadors et des diamants : montons vite à cheval,
quoique je ne puisse me tenir que sur une fesse, et allons à Cadix ; il fait le
plus beau temps du monde, et c'est un grand plaisir de voyager pendant
la fraîcheur de la nuit. »
Aussitôt Candide selle les trois chevaux. Cunégonde, la vieille et lui font
trente milles d'une traite. Pendant qu'ils s'éloignaient, la Sainte-
Hermandad arrive dans la maison ; on enterre monseigneur dans une belle
église, et on jette Issachar à la voirie. (…)
Chapitre seizième
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Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les sauvages sommés
Oreillons.
(…) Les deux égarés entendirent quelques petits cris qui paraissaient
poussés par des femmes. Ils ne savaient si ces cris étaient de douleur ou
de joie ; mais ils se levèrent précipitamment avec cette inquiétude et cette
alarme que tout inspire dans un pays inconnu. Ces clameurs partaient de
deux filles toutes nues qui couraient légèrement au bord de la prairie,
tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les fesses. Candide
fut touché de pitié ; il avait appris à tirer chez les Bulgares, et il aurait
abattu une noisette dans un buisson sans toucher aux feuilles. Il prend son
fusil espagnol à deux coups, tire, et tue les deux singes. « __ Dieu soit
loué, mon cher Cacambo ! j'ai délivré d'un grand péril ces deux pauvres
créatures ; si j'ai commis un péché en tuant un inquisiteur et un jésuite, je
l'ai bien réparé en sauvant la vie à deux filles. Ce sont peut-être deux
demoiselles de condition, et cette aventure nous peut procurer de très
grands avantages dans le pays. »
Il allait continuer, mais sa langue devint percluse quand il vit ces deux
filles embrasser tendrement les deux singes, fondre en larmes sur leurs
corps et remplir l'air des cris les plus douloureux. « __ Je ne m'attendais
pas à tant de bonté d'âme », dit-il enfin à Cacambo ; lequel lui répliqua : __
« Vous avez fait là un beau chef-d’œuvre, mon maître ; vous avez tué les
deux amants de ces demoiselles.
__
Leurs amants ! serait-il possible ? vous vous moquez de moi, Cacambo ;
le moyen de vous croire ? __ Mon cher maître, reprit Cacambo, vous êtes
toujours étonné de tout ; pourquoi trouvez-vous si étrange que dans
quelques pays il y ait des singes qui obtiennent les bonnes grâces des
dames ? Ils sont des quarts d'hommes, comme je suis un quart
d'Espagnol. __ Hélas ! reprit Candide, je me souviens d'avoir entendu dire à
maître Pangloss qu'autrefois pareils accidents étaient arrivés, et que ces
mélanges avaient produit des égipans, des faunes, des satyres ; que
plusieurs grands personnages de l'antiquité en avaient vu ; mais je prenais
cela pour des fables.
__
Vous devez être convaincu à présent, dit Cacambo, que c'est une vérité,
et vous voyez comment en usent les personnes qui n'ont pas reçu une
certaine éducation ; tout ce que je crains, c'est que ces dames ne nous
fassent quelque méchante affaire. »
Ces réflexions solides engagèrent Candide à quitter la prairie et à
s'enfoncer dans un bois. Il y soupa avec Cacambo ; et tous deux, après
avoir maudit l'inquisiteur de Portugal, le gouverneur de Buenos-Ayres et le
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baron, s'endormirent sur de la mousse. À leur réveil, ils sentirent qu'ils ne
pouvaient remuer ; la raison en était que pendant la nuit les Oreillons,
habitants du pays, à qui les deux dames les avaient dénoncés, les avaient
garrottés avec des cordes d'écorce d'arbre. Ils étaient entourés d'une
cinquantaine d'Oreillons tout nus, armés de flèches, de massues et de
haches de caillou : les uns faisaient bouillir une grande chaudière ; les
autres préparaient des broches, et tous criaient : « __ C'est un jésuite, c'est
un jésuite ! nous serons vengés, et nous ferons bonne chère ; mangeons
du jésuite, mangeons du jésuite !»
« __ Je vous l'avais bien dit, mon cher maître, s'écria tristement Cacambo,
que ces deux filles nous joueraient d'un mauvais tour. » Candide,
apercevant la chaudière et les broches, s'écria : « __
Nous allons
certainement être rôtis ou bouillis. Ah ! que dirait maître Pangloss, s'il
voyait comme la pure nature est faite ? Tout est bien ; soit, mais j'avoue
qu'il est bien cruel d'avoir perdu Mlle Cunégonde et d'être mis à la broche
par des Oreillons. » Cacambo ne perdait jamais la tête. « __ Ne désespérez
de rien, dit-il au désolé Candide ; j'entends un peu le jargon de ces
peuples, je vais leur parler. __ Ne manquez pas, dit Candide, de leur
représenter quelle est l'inhumanité affreuse de faire cuire des hommes, et
combien cela est peu chrétien. »
« __ Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd'hui un
jésuite : c'est très bien fait ; rien n'est plus juste que de traiter ainsi ses
ennemis. En effet le droit naturel nous enseigne à tuer notre prochain, et
c'est ainsi qu'on en agit dans toute la terre. Si nous n'usons pas du droit
de le manger, c'est que nous avons d'ailleurs de quoi faire bonne chère ;
mais vous n'avez pas les mêmes ressources que nous ; certainement il
vaut mieux manger ses ennemis que d'abandonner aux corbeaux et aux
corneilles le fruit de sa victoire. Mais, messieurs, vous ne voudriez pas
manger vos amis. Vous croyez aller mettre un jésuite en broche, et c'est
votre défenseur, c'est l'ennemi de vos ennemis que vous allez rôtir. Pour
moi, je suis né dans votre pays ; monsieur que vous voyez est mon maître,
et, bien loin d'être jésuite, il vient de tuer un jésuite, il en porte les
dépouilles : voilà le sujet de votre méprise. Pour vérifier ce que je vous dis,
prenez sa robe, portez-la à la première barrière du royaume de Los Padres
; informez-vous si mon maître n'a pas tué un officier jésuite. Il vous faudra
peu de temps ; vous pourrez toujours nous manger si vous trouvez que je
vous ai menti. Mais, si je vous ai dit la vérité, vous connaissez trop les
principes du droit public, les mœurs et les lois, pour ne nous pas faire
grâce. »
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Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable ; ils députèrent deux
notables pour aller en diligence s'informer de la vérité ; les deux députés
s'acquittèrent de leur commission en gens d'esprit, et revinrent bientôt
apporter de bonnes nouvelles. Les Oreillons délièrent leurs deux
prisonniers, leur firent toutes sortes de civilités, leur offrirent des filles,
leur donnèrent des rafraîchissements, et les reconduisirent jusqu'aux
confins de leurs États, en criant avec allégresse : « __ Il n'est point jésuite,
il n'est point jésuite ! »
Candide ne se lassait point d'admirer le sujet de sa délivrance. « __ Quel
peuple ! disait-il, quels hommes ! quelles mœurs ! Si je n'avais pas eu le
bonheur de donner un grand coup d'épée au travers du corps du frère de
Mlle Cunégonde, j'étais mangé sans rémission. Mais, après tout, la pure
nature est bonne, puisque ces gens-ci, au lieu de me manger, m'ont fait
mille honnêtetés dès qu'ils ont su que je n'étais pas jésuite. »