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Indompte

Un livre qui vas vous tenir en haleine du début jusqu'à la fin

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Back to Me
Jake et Kim se sont aimés, passionnément. Mais tout a volé en éclats quand Jake l’a trahie, de la pire
des façons.
Furieuse, Kim refuse tout contact, toute explication et nie ses sentiments. Comment aimer celui qui l’a
blessée ?
Mais Jake n’a pas dit son dernier mot…

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Mine Again – Vol. 1


Un week-end à Vegas, c’est parfait pour fuir ses problèmes. Amis, alcool, fête, aucun risque que ça
déraille. N’est-ce pas ? Sauf que Willow se réveille mariée… à un inconnu ! Il est sexy, tatoué,
mystérieux… et il refuse de divorcer ! Willow l’ignore, mais Jesse est étroitement lié à son passé. Il
l’a déjà perdue une fois, et il compte bien se battre pour cette deuxième chance. Mais les secrets, les
mensonges et les adversaires de l’ombre n’ont pas dit leur dernier mot.

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Nuit blanche
Deva est sur le point de se marier, elle pense sa vie toute tracée auprès de Matt. Mais au cours d’une
soirée, tout bascule. Un inconnu l’aborde : il est beau, son regard est envoûtant. Deva accepte de le
suivre sur un coup de tête, et commence alors une folle virée. Avec lui, Deva perd le contrôle,
complètement subjuguée, elle devient une autre. Mais la jeune femme réalise bientôt que cet homme,
aussi attirant soit-il, lui a menti et qu’il l’a kidnappée. Elle comprend aussi que Matt est lié au
mystérieux inconnu. Que va devenir Deva ? A quel point son ravisseur est-il dangereux ? Et pourquoi
elle ?

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Shadows & Secrets


Sept ans après avoir quitté sa ville natale, Émilia retourne sur les traces de son passé à l’occasion de
l’enterrement de l’un de ses amis de lycée.
Là, elle retrouve Max, son amour d’adolescence, qu’elle a quitté avec perte et fracas avant de partir
pour Londres, sans un regard en arrière.
La brûlure du désir est toujours aussi forte, l’attraction évidente, mais Émilia cache un secret qu’elle
ne peut pas lui avouer, au risque d’y laisser des plumes…

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Disponible :

Sienna : Me venger de lui


Entre les murs de sa prison, Sienna compte les jours.
Condamnée pour tentative de meurtre sur son fiancé, Antoine, elle ne tient que pour la vengeance.
Car Sienna n’est pas coupable. Elle est la victime qui s’est défendue face à son bourreau et a choisi
de vivre plutôt que de succomber sous les coups.
C’est l’entourage d’Antoine, brillant neurochirurgien, qui a veillé à ce que ce soit elle qui finisse
derrière les barreaux.
Sienna a un plan, et dès que sa remise de peine sera accordée, elle fera payer Antoine.
Mais la rencontre avec Hélios, son nouveau visiteur de prison, risque de mettre à mal ses projets.
Entre désir de vengeance et espoir d’une nouvelle vie, le choix sera compliqué. Surtout qu’Hélios a
lui aussi ses secrets à cacher…

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Ana K. Anderson
INDOMPTÉ
À ma maman, motarde et femme audacieuse, pour m’avoir donné le goût de la
lecture et la passion de raconter des histoires.
Note de l’auteur

Ceci est une œuvre de fiction. Les rituels et coutumes de la Réserve imaginaire de Golden Water
sont purement fictifs, inspirés de mes lectures sur les tribus amérindiennes et le fruit de mon
imagination. Ils ne peuvent être considérés comme réalistes ou représentatifs du folklore amérindien
et de sa culture. En revanche, j’espère que cela attisera votre curiosité sur ces peuples et leurs
traditions. Je ne peux que vous conseiller de découvrir leur histoire à travers des ouvrages
documentés et fiables sur le sujet. Ou encore l’œuvre photographique monumentale réalisée par
Edward S. Curtis.

Bien à vous et bonne lecture.


Prologue

Il existe en français plusieurs mots qui varient selon les régions pour désigner la face ensoleillée
d’une montagne : l’adret ou la soulane. Et pour chacun de ces versants baignés de lumière, il y a
l’autre côté, celui qui est dans l’ombre : l’ubac ou encore l’ombrée. L’un ne va jamais sans l’autre et
lorsque l’on a gravi l’adret sous un soleil éclatant, il nous reste encore la seconde moitié du chemin à
parcourir dans le noir pour gagner la vallée paisible de l’autre côté.

Certaines histoires sont comme des montagnes…

La nature, tout comme l’homme, aime le concept de dualité, il suffit de s’observer dans un miroir
pour le constater. Une infinité de choses fonctionnent par paire, s’opposent et se complètent :

Le bien et le mal.

Le noir et le blanc.

Le jour et la nuit.

Le crépuscule et l’aurore.

La vie et la mort.

La haine et l’amour.

À chaque montée, sa descente.

À chaque escalade, sa chute…


PARTIE I
ATTRACTION
Quand tout bascule…

Olivia

Six mois plus tôt

– Moïra, t’es là ?

Rien.

– Ta porte d’entrée est ouverte ! J’entre !

Toujours rien.

– Punaise, comment fais-tu pour supporter la musique si forte ?

Toujours et encore rien.

Je me rue sur sa chaîne stéréo pour éteindre Time is running out de Muse afin qu’elle puisse
m’entendre et j’avance doucement dans son petit appartement typiquement parisien où règne un bazar
sans nom. Le vieux parquet craque sous mes pas. Le salon qui sert également de salle à manger est
plongé dans la pénombre, faiblement éclairé par l’horloge du four de la kitchenette. La vaisselle sale
s’entasse dans l’évier et un reste de toast avec son pot de beurre de cacahuète favori traînent sur le
bar. Je me dirige hésitante vers sa chambre entrouverte, en passant devant la barre de pole dance
qu’elle a installée dans le couloir pour pouvoir s’entraîner.

Aucun bruit, aucun mouvement. Un mauvais pressentiment gonfle en moi, sourd, profond, et de plus
en plus étouffant. Je pousse la porte de sa petite chambre et ma vision met un temps à s’adapter au
changement de luminosité. Les rideaux sont grands ouverts et une lumière crue inonde la pièce, me
faisant cligner des yeux tandis que l’horreur prend forme devant moi. C’est un vrai carnage, les murs
normalement blanc et parme sont éclaboussés de rouge. Du rouge sombre, du rouge clair, mille et une
nuances de rouge telle une toile d’art contemporain morbide. Rien n’est épargné, ni les meubles, ni le
sol, ni même le plafond. L’odeur caractéristique de la mort me prend aux tripes et je retiens de
justesse mes haut-le-cœur. Sans même m’en rendre compte, je me suis approchée du lit où repose le
corps sans vie de ma seule véritable amie et mes mains tremblantes caressent ses cheveux couleur de
feu et gorgés de sang.

– Moïra…

Ma voix se brise, mes yeux parcourent son corps nu et ravagé. Ce n’est pas possible, c’est un
cauchemar. Un rêve ignoble suite à notre dispute de la veille dont je vais me réveiller agitée et
hurlante dans mon lit. Malheureusement, même les rêves les plus réalistes ne sont pas aussi vivides.
L’odeur de fer s’infiltre à nouveau dans mes narines et mon cerveau doit se rendre à l’évidence : Mo
n’existe plus. Elle ne rira plus à mes blagues foireuses, ne me parlera plus avec son accent américain
qu’elle exagérait volontairement pour draguer, elle ne dansera plus…

La prise de conscience est brutale et douloureuse. Face à l’effroi et au choc, je me sens tomber et
les ténèbres glacées m’engloutissent peu à peu. Juste avant de perdre connaissance, j’aperçois les
lettres sanguinolentes K, O et M gravées dans la hanche droite de mon amie. Puis, plus rien.
Coup de poing et rochers

Olivia

De nos jours

Bienvenue à Colorado Source, ville américaine de moins de deux mille habitants, y compris une
communauté d’une centaine de marginaux violents et barbares, alias les Evil’s Heat, club de bikers
dont le Q.G. y a élu domicile. Je n’ai pas pu tirer beaucoup plus d’informations sur cette petite
bourgade paumée et enclavée entre les reliefs arides de l’État américain portant le même nom, non
loin de la frontière du Nouveau-Mexique. C’est comme si cette ville n’existait sur aucune carte. Moi-
même, je ne l’avais trouvée que parce que j’avais su où la chercher, grâce à Moïra, originaire des
environs de la région. Colorado Source paraissait être sur le papier la destination idéale pour
échapper, entre autres raisons, aux ennuis qui me poursuivaient en France.

Je suis donc postée à minuit et sept minutes devant l’entrée de la tanière des Evil’s Heat, leur
repère, leur fief ; en un mot, prête à me jeter dans la gueule du loup.

Je me suis parée de mes plus beaux habits de lumière et j’entre, conquérante dans le CSB : The
Colorado Source Bar. De la musique outrageusement forte et un mélange d’odeurs de corps
transpirants, de fumée de cigarette et d’alcool m’accueillent. Sans trop réfléchir, ignorant les regards
curieux et concupiscents sur ma petite personne peu couverte, soit un mètre cinquante-cinq d’ennuis et
de caractère bien trempé, je me dirige directement vers le comptoir et vers Max, le beau patron des
lieux. J’ai rencontré Max deux jours plus tôt dans une station essence miteuse en bord de route alors
qu’il trônait en grand seigneur sur son énorme moto rutilante, toute d’acier chromé et de cuir luisant.
Il m’avait demandé, me voyant toute seule et après s’être poliment présenté, lui et son club de
motards, si j’avais besoin d’être amenée quelque part ; ce à quoi j’avais répondu :

– Non merci, j’ai ma voiture, je suis garée un peu plus loin.

Je lui dis cela en pointant du pouce par-dessus mon épaule et en direction de ladite voiture.

– Sympa, ta caisse. Et que fait une belle jeune femme seule et perdue au fin fond du trou du cul du
monde ?
– Je voyage.
– Et tu nous viens d’où avec cet accent sexy ?
– De France.
– Oh ! Bonjour Mademoiselle. Et tu vas où ?
– Quelque part.
– Oh allez, je vais pas te manger, je suis simplement un peu curieux.
– Et je suis censée vous croire parce que… ?
Je le toisais, les bras croisés sous ma poitrine, en signe de mauvaise volonté, mais il ne sembla
pas le remarquer ou fit semblant de ne rien voir.

– Ma maman dit tout le temps que je suis doux comme un agneau.

Il me lança un regard suave de ses grands yeux gris pour appuyer ses propos qui, je dois avouer,
eurent raison de mon entêtement. Alors, avec prudence, je me fis violence pour passer outre ma
méfiance naturelle et lui lâcher quelques informations sans conséquence. Je lui expliquais que je
cherchais un coin tranquille où m’installer et que j’avais entendu parler de Colorado Source qui
remplissait bon nombre de mes critères. Sur ma lancée, je lui avouais également que j’étais à la
recherche d’un petit boulot pour ne pas bouffer toutes mes précieuses économies.

Il parut intéressé par mes révélations et me demanda d’un air étonné :

– Quelqu’un t’a parlé de Colorado Source ?


– Oui, une vieille connaissance m’a conseillé le coin pour sa tranquillité.
– Vraiment ? Cette connaissance a-t-elle un prénom ?
– Oui… mais je ne pense pas que tu la connaisses.
– Essaie toujours, me répondit-il avec un air de défi bienveillant.

Prononcer son nom était toujours atrocement douloureux, même après tous ces mois.

– Moïra O’Brien.
– Effectivement, ça ne me dit rien. Et tu sais où tu vas vivre ?

Je lui dis, je ne lui dis pas ? Telle est la question.

Il avait sorti une feuille à rouler, du tabac, et s’affairait négligemment et patiemment à la


confection de sa cigarette, en attendant ma réponse qui tardait à venir. Il semblait certain que je
finirais par lui répondre et sa patience paya. Je lui lâchai, non sans noter son petit sourire en coin
satisfait :

– Je loue une chambre chez Mme Jefferson.

La vieille dame était même prête à me louer le studio gratuitement juste pour avoir de la
compagnie, mais par principe, je préfère payer et n’être redevable de rien ni de personne, pas même
d’une gentille mamie.

Il rangea avec précaution et lenteur sa cigarette parfaitement conique dans une des nombreuses
poches sur son torse. Il avait l’air de cogiter derrière le gris de ses iris, qui me semblaient familiers
et m’inspiraient confiance malgré moi, avant de poursuivre :

– OK. J’ai peut-être un boulot à te proposer. Je tiens le seul bar là-bas et une serveuse m’a lâché
la semaine dernière pour suivre son copain sur la côte ouest. L’été se termine, mes frères vont rentrer
au bercail à l’automne pour l’hiver et je n’aurai pas assez de personnel. Si ça t’intéresse, pointe-toi
vendredi soir vers minuit, on fera un test.
– Ah ouais comme ça ? Je ne pus cacher ma surprise.
– Ouais comme ça. Tu me plais.
– OK. Je verrai si je viens… ou pas. Tu es peut-être un serial killer ou un violeur, je n’ai pas
encore décidé.

Ma dernière réplique le fit apparemment bien rire, d’un rire grave et profond du genre qui vous
émoustille.

Dommage que je ne sois pas dans de bonnes dispositions pour être émoustillée.

– Allez, à plus, madame Loquace et à vendredi, j’espère.

Sur ce, il fit démarrer sa moto, me fit un clin d’œil et partit ; le tout sans casque, en t-shirt et
blouson sans manches qui dévoilaient ses bras tatoués, et la crinière blonde au vent.

Un vrai cliché publicitaire ambulant, pensais-je.

J’inspirais profondément, essayant de ne pas paniquer. Les choses se concrétisaient donc


vraiment, j’avais tout plaqué, trouvé un endroit où vivre et potentiellement où bosser. De mon point
de vue et contrairement à Max, l’été était loin d’être terminé. Je regardais autour de moi. J’étais au
beau milieu de nulle part, par une chaleur étouffante, dans une station-service miteuse au décor digne
des films américains dont je me gavais en France. La poussière omniprésente dans l’air portait
l’odeur du gasoil et venait alourdir mes vêtements, mes cheveux, et assécher ma peau. Je rêvais d’une
bonne douche fraîche et d’un grand verre de Coca avec des glaçons.

***

C’est ainsi que je me retrouve un vendredi soir, penchée au bar du CSB, essayant de capter
l’attention de Max et tentant toujours d’ignorer les regards curieux autour de moi. C’est sûr que de la
nouveauté et de la chair fraîche ont de quoi détonner dans le décor suranné du bar, rempli de
danseuses vulgaires en string apparent et résilles sur leurs plots de danse. Comme le disait mon
père : elles ont quelques heures de vol au compteur, celles-là…

Max pivote pour attraper une bouteille de rhum et m’aperçoit :

– Hey madame Loquace, tu es venue ! Passe derrière, enfile un t-shirt de chez nous et montre-nous
de quoi tu es capable. On va voir si tu vaux quelque chose, je ne fais pas non plus dans la charité
pour demoiselles en détresse.
– OK.

J’ai été serveuse de nombreuses fois à Paris pendant mes études pour financer mes dépenses du
quotidien, même si je bénéficiais d’aides de l’État en tant qu’orpheline et d’un petit pécule légué par
mes parents, disponible à mes dix-huit ans, mais auquel je refuse de toucher aujourd’hui encore.
Je ne mérite pas cet argent, il est souillé de leur sang et de ma responsabilité dans leur décès.

Il faudrait que le projet en vaille véritablement la peine pour que je puisse passer outre ma
culpabilité. C’est ma punition, je dispose de ces fonds sans jamais m’autoriser à m’en servir et je
dois mériter chacun des centimes que je dépense. Cela me rassure aussi de savoir qu’ils sont là, sur
un compte, à l’abri en cas d’extrême urgence. Je les fais fructifier et veille sur eux à défaut d’avoir pu
sauver mes parents. C’est la dernière chose tangible qui me lie à eux, qui prouve qu’ils ont bien
existé et qu’ils veillaient eux aussi sur moi. J’ai toujours eu cette peur du manque et de la dépendance
à une tierce personne. Au final, on ne peut compter que sur soi-même.

Je ne devrais donc pas avoir trop de mal à assurer ce soir et idéalement à décrocher ce job qui
tombe à point nommé, même si je dois reconnaître qu’ici, la clientèle est quelque peu différente des
bistrots parisiens qui m’ont employée par le passé.

Je passe dans le vestiaire pour me changer et me regarde dans la glace une ultime fois. Je portais
en arrivant une jupe en cuir noir, un débardeur kaki moulant et des boots à lacets noires également. Je
me sentais déjà exposée et peu protégée, mais là, c’est le pompon. Je ne suis pas embarrassée par
mon corps, d’ordinaire, cependant c’est tout autre chose de déambuler toutes chairs apparentes entre
des hyènes affamées et saoules par-dessus le marché. À la place de mon débardeur kaki, il y a
maintenant un micro bout de tissu blanc arborant le logo noir et doré du CSB, dévoilant mon ventre et
au col particulièrement échancré. Je commence à me demander si je suis saine d’esprit ou si je fais
tout ce qui est en mon pouvoir pour être oubliée sans vie au fond d’un fossé du Colorado…

Je décide d’interpeller Max depuis le vestiaire :

– Max ?
– Quoi, beauté ? répond-il en passant sa tête par la porte.
– Je suis censée apporter quel genre de services à tes clients dans cette tenue au juste ?
– Seulement ce qu’il est possible de commander au bar. T’inquiète pas, toutes les filles sont sous
ma protection, et même si certains de mes clients ne se gêneront pas pour mater, ils ne tenteront rien.
– Charmant…

Me souvenant de pourquoi je suis ici et pourquoi j’accepte de faire une telle chose, je me mets un
coup de pied mental aux fesses. J’ai une pensée pour Moïra et je me jette tambour battant dans la
fosse aux lions.

Après cela, la soirée passe vite. La majorité des clients ayant une capacité d’ingestion d’alcool
proche de celle d’un trou noir intergalactique, les commandes s’enchaînent et effectivement, hormis
quelques réflexions ambiguës et regards salaces, aucun ne franchit l’ultime limite du tactile. Assez
fière de moi, contente de m’occuper et de me vider l’esprit, je me surprends même à apprécier le
moment présent, ce qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Je me sens à l’aube d’un nouveau
chapitre de ma vie, bien qu’il me reste une chose majeure à accomplir pour tourner définitivement la
page et trouver la paix, à condition que la réponse se trouve dans ce bled paumé bien entendu…
Ignorant les plus idiots, je sympathise avec quelques clients et découvre que si certains bikers sont
fidèles aux clichés véhiculés, beaucoup d’autres se révèlent charmants, polis et même pleins d’esprit.
D’ailleurs, tous ne semblent pas être vraiment des motards.

Étrange…

De ce que j’ai pu apprendre, ce genre de club relève plutôt des gangs et de la mafia, et rares sont
les étrangers qui y sont admis. Rien que ma présence et ma facilité à y entrer sont assez curieuses
pour être soulignées. Je dois être dingue de vouloir m’y frotter à nouveau. À croire que je n’apprends
jamais de mes erreurs, mais je veux savoir qui était réellement mon amie. Il le faut.

Louisa, l’une des trois autres serveuses, s’avance vers moi pour me parler à l’oreille,
interrompant le cours de mes pensées :

– J’ai fini mon service, le bar commence à se vider, tu peux récupérer mon secteur au cas où ?
– Oui, pas de souci et bonne nuit.
– Merci beaucoup, me répond-elle avec un grand sourire franc qui laisse apparaître des bagues.
Max va te garder, c’est sûr, tu as assuré, ce soir !
– OK, on verra bien, dis-je timidement, jamais à l’aise avec les compliments aussi directs.
– T’inquiète pas, il en pince déjà pour toi.

Puis elle tourne sur elle-même gracieusement, sa cascade de cheveux blonds dans son sillage, et
elle se dirige vers les vestiaires pour se changer.

OK… pensé-je.

Max n’est vraiment pas mal dans le style surfeur blond croisé à un motard sans foi ni loi, et cela
fait bien longtemps que je n’ai pas fait quoi que ce soit de plus qu’un bisou un peu humide, mais il est
mon probable futur patron et je ne l’ai rencontré que deux jours plus tôt seulement. Depuis
l’assassinat de Moïra, j’avoue m’imaginer toujours le pire dans chaque situation, peser une centaine
de fois le pour et le contre de chacune de mes actions et finalement me laisser paralyser par tout ça.
Toute spontanéité a disparu de ma petite personne, ce qui en soit n’est pas forcément une mauvaise
chose si l’on veut survivre longtemps ici, j’imagine.

Mais est-ce vraiment une existence épanouissante ?

Mon voyage et mon installation aux États-Unis sont ma première folie depuis six mois de vie
monacale et je souhaite en profiter malgré ma quête de la vérité.

Pourquoi ne pas joindre l’utile à l’agréable ?

Une voix bourrue me hèle depuis le fond du secteur déserté de Louisa et un gros bras musclé et
velu se lève, me faisant signe.

Seigneur, c’est reparti !


Je me fraye un chemin entre les tables jusqu’à eux. Ils sont cinq autour de la table, cinq hommes
immenses, motards de toute évidence pour certains. L’un d’eux a les yeux d’un vert incroyable et
ressemble plus à un mannequin, ce qui détonne avec le décor. Ils sont tous plus impressionnants les
uns que les autres, vêtus de cuir noir ou de jean brut. Tous ont les cheveux longs ou mi-longs, attachés
ou non en queue-de-cheval. Tous sauf un, celui au centre et le plus imposant. Lui a les cheveux bruns
coupés court, les yeux noirs d’obsidienne et un regard à vous tuer sur place. D’ailleurs, mon esprit gît
à terre, abattu en plein vol. Je lui donnerais trente ans tout au plus.

Sans la moindre gêne, il me parcourt de haut en bas puis de bas en haut, s’arrêtant sur mon
tatouage qui se devine sur mes côtes. Enfin, il plante ses yeux dans les miens pour ne plus les lâcher.
Il m’observe par-dessus son verre de bière et j’ai l’impression de prendre feu tant son inspection se
fait inquisitrice et intime, me susurrant des choses inavouables. Je me sens rougir comme une
adolescente lorsque la réalité se rappelle à moi :

– Oh la môme, tu m’entends ? Je t’ai demandé une nouvelle tournée de bières, me dit, ou plutôt me
reproche, le roux avec les gros bras velus qui m’a hélée quelques secondes plus tôt.
– Tout doux, Bill. Max t’a dit qu’elle était française, peut-être qu’elle a pas compris, lui répond
une autre armoire à glace avec des dreadlocks sur sa droite.

Me ressaisissant, je lâche « Monsieur regard qui tue » des yeux et lance dans mon plus bel
anglais :

– Si, j’ai parfaitement compris mais je n’ai pas entendu le mot magique. Quoi ? Les grosses brutes
comme vous n’ont pas eu de maman chérie pour vous apprendre les bonnes manières ?

Je les dévisage l’un après l’autre en haussant les sourcils pour appuyer mes propos. Je finis par
« Monsieur regard qui tue » et j’ose, moi aussi, l’épingler du regard. Je vois le sien se voiler de désir
l’espace d’une seconde. Il se tortille très subtilement sur la banquette puis reprend contenance et son
air féroce. Mais c’est trop tard, j’ai entrevu ce qu’il y avait sous la surface. Je souris intérieurement,
satisfaite, puis ajoute :

– Bon alors, les gars ? On se décide à se montrer sous un meilleur jour ?


– Oh putain, son accent me donne la trique ! lâche crûment celui qui venait de me défendre.
– Charmant mais toujours pas de mot magique, lui dis-je avec un clin d’œil.
– Nous gonfle pas et envoie les bières ! s’impatiente le fameux Bill.

Ne me voyant toujours pas réagir, il ajoute en s’adressant à « Monsieur regard qui tue » :

– Rock, dis-lui de bouger son petit cul de pucelle, j’ai soif.

Tiens donc, « Monsieur regard qui tue » s’appelle Rock.

Nom de circonstance, j’imagine, quand on donne l’impression d’avoir été taillé dans un bloc de
pierre. Je jette un coup d’œil furtif à son torse moulé dans un t-shirt noir en essayant d’être discrète.
Oui, Rock lui sied définitivement comme un gant.

Il n’est vraiment pas mal dans le genre grand, sombre et dangereux. Définitivement bien plus mon
genre que Max. Il possède une beauté sauvage qui vous donne envie de vous essayer au dressage
d’étalon. Je le devine tout en muscles massifs et puissants sous ses vêtements.

Rock ouvre la bouche, soit dit en passant charnue à souhait, pour me lancer :

– Sers mes frères.

Et alors que je ne m’y attends plus, il ajoute en français, avec un léger accent :

– S’il te plaît, Princesse.

OK, je fonds…

Il me sourit d’un air narquois et malicieux, celui qu’on arbore après un coup de maître aux échecs.

Touchée !

Évidemment, il fallait qu’il ait aussi une voix grave et profonde à retourner votre petit estomac de
femme en manque.

Je suis fichue.

Je comprends maintenant pourquoi le français peut sembler sexy aux oreilles de certains, tous ces
sons « s » et ces « r » de fond de gorge ont de quoi vous rendre complètement dingue lorsqu’ils sont
savamment distillés.

Je lui rends son sourire et sans dire un mot, je retourne vers le bar, non sans entendre Bill
commenter :

– Punaise, Rock, t’as vu cette paire de nichons qu’elle a ! Même la tienne tiendrait entre ses deux
melons.

Pas de réponse de Rock, ou alors suis-je trop mortifiée pour entendre quoi que ce soit de plus.

Mais quel con putain, ce Bill !

Je redescends sur terre d’un coup et ma petite bulle de pensées mièvres et torrides explose. Rock
doit sûrement être aussi crétin que son acolyte ; sa belle gueule et son charisme me l’ont juste fait
oublier quelques secondes. Rouge comme une pivoine et remontée comme un coucou, je fonce vers
Max.

– Ça va ? me demande ce dernier alors que je pose mon plateau un peu trop brutalement devant lui
sur le bar en chêne foncé.
Sans réponse de ma part et face à mon visage fermé, il ajoute sur le ton de la plaisanterie :

– Ne fais pas attention à eux, c’est ce qu’on fait de moins bien chez les Evil’s Heat.
– Cinq pintes pour la table sept, s’il te plaît.
– Tu sais, il faudra que tu me dises au moins ton prénom et ton nom pour que je t’imprime un
contrat de travail en bonne et due forme. Un numéro de sécu pourrait m’aider aussi.

Il me regarde gentiment mais franchement, son torchon posé sur l’épaule et ses mains s’affairant à
préparer ma commande. Je réalise que je me conduis comme une vraie connasse avec lui depuis le
début alors que jusqu’à présent, lui s’est toujours montré courtois et prévenant.

– Olivia Kincaid.
– Quoi ?
– Mon nom est Olivia Kincaid.
– Pas très français.
– Mon père était américain. J’ai la nationalité américaine, je pourrai te passer mon numéro de
sécurité sociale et tout ce qu’il faut.
– Était ?
– Ouais, longue histoire. Pas envie d’en discuter.

Pendant que je parle, je peux sentir quelqu’un s’approcher dans mon dos. Reprenant mon plateau
désormais chargé, je m’efface sur le côté pour laisser la place au client qui se tient derrière moi sans
lui jeter le moindre regard. Une main attrape alors ma hanche un peu trop bas et un peu trop fort à
mon goût. Et ce quelqu’un est en train de remonter rapidement mon t-shirt déjà microscopique sur
mes côtes.

Oh, oh, oh, limite tactile franchie, alerte rouge !! !

Sans réfléchir, je me retourne et frappe… au visage… le dénommé Rock. Un bruit d’os brisés
claque dans l’air, du sang gicle et un cri de douleur grave emplit la pièce. Mon plateau et ses verres
pleins se fracassent par terre. Le silence qui jaillit subitement dans le bar permet d’entendre la
plainte discontinue qui s’échappe en réalité de mes lèvres en un son ridicule. Bien sûr, Rock n’a pas
bougé d’un iota, à peine plus bousculé que par une brise d’alizé sous les tropiques. En revanche, ma
main pisse le sang et une douleur fulgurante remonte le long de mon bras droit depuis mes doigts.

– Merde ! lâché-je.

Un sourire sournois se dessine sur les lèvres de Rock, « le super connard tactile ».

– Putain, tu as fait quoi à ma serveuse, Rock ? s’écrie Max qui court déjà vers moi en contournant
le bar.
– Rien, a-t-il l’audace de répondre.
– Il m’a pelotée, Max !
– Je t’ai à peine touché la hanche. Je voulais voir ton tatouage de plus près.
– On a dit pas de contact. Aucun ! gronde Max en détachant les syllabes.
– Elle m’a frappé, lui répond Rock fermement.

Il me regarde et ne sourit plus du tout, la rigolade est terminée apparemment.

– Vous m’avez tripotée. Vous pouviez tout simplement me demander pour mon tatouage.
– Tu n’aurais pas répondu.

Effectivement, pensé-je, et j’aurais eu bien raison.

Puis j’ajoute à voix basse et en français :

– Trou duc.
– Tu m’as traité de quoi, là ? tonne-t-il.

Son index épais vient se planter sur mon sternum avec toute la puissance de son bras musclé. Je
suis obligée de reculer de deux pas. Il faut donc que je me méfie, Monsieur semble comprendre le
français.

– Aïe ! Tu me fais mal, Tarzan !

Je tente de chasser son bras d’un revers sec de ma main gauche, sans succès. Il paraît surpris de
mon audace.

– Lâche-la, Rock !

Max a déjà enrobé mon poing dans un torchon avec des glaçons, la douleur me fait bondir et hurler
des insanités dans ma langue maternelle.

Il confirme ce que je sais déjà :

– Bon, pas de doute, t’as le poing pété. L’hôpital New Hope de Newton City est à quarante-cinq
minutes. Il est presque quatre heures du matin, j’allais fermer de toute façon. Je t’y emmène, Jenna
pourra s’en occuper à ma place et nettoyer ce carnage.

La dénommée Jenna, non loin de là, de l’autre côté du bar, ne semble pas ravie par ce qu’elle
entend mais ne proteste pas non plus.

– Non, pas d’hôpital. Je l’emmène chez le Doc, lâche l’homme préhistorique responsable de ma
souffrance.
– Rock… le prévient Bill, qui s’était approché sournoisement avec ses petits copains pour voir ce
qui se passait, alertés par mes beuglements peu féminins.

Il poursuit :

– Le Doc, c’est pour les affaires du Clan. Et cette nana sortie de nulle part ne fait définitivement
pas partie du Clan, frère.
– J’ai dit le Doc. Max ne va pas se rendre à Newton à cette heure-ci. Que veux-tu qu’elle fasse de
toute façon ?

Pour appuyer ses propos, Rock me regarde, me mettant au défi de faire quelque chose qui le
contredirait et nuirait au « Clan ».

C’est quoi ce « Clan » d’abord ?

Max, repassé derrière le bar, revient vers moi avec une bouteille de ce qui semble être du whisky.

– Bois ça, Miss, ça t’aidera à supporter la douleur.

Sans me faire prier, j’attrape la bouteille maladroitement, porte le goulot à ma bouche et je bois de
longues rasades de ce liquide ambré sans respirer. Je ne lâche pas des yeux Rock, amusé par le
spectacle. Cela dure quelques secondes, dans un silence de plomb où tous me jaugent, attendant
sûrement que je recrache le breuvage en toussant. Alors que je commence à entendre des
exclamations étonnées des uns et des autres, Max m’arrache la bouteille des mains en me disant :

– Je pense que c’est bon là, Olivia, le but est de t’anesthésier localement, pas de te rendre
inconsciente…

Effectivement, je n’ai pas mangé depuis ce matin et je sens instantanément l’effet de l’alcool sur
mon système nerveux. J’ai aussi la gorge en feu et envie de vomir à cause de l’amertume de la
boisson, mais je fais comme si de rien n’était, droite comme un i avec quelques larmes timides au
coin des yeux.

Observant alors tous ces hommes autour de moi et voulant accélérer les choses, je dis de ma voix
la plus autoritaire :

– Vous avez entendu Brutus, les gars ? Direction le Doc ! Tenez, les clés de ma voiture, c’est le
vieux tas de ferraille rouge sur la droite du club.

Rock se saisit instantanément de mes clés dans ma main valide, ne laissant la chance à personne
d’autre d’en faire autant. Je dois reconnaître que sa vélocité est impressionnante. Il sait se mouvoir
avec fluidité malgré sa carrure, comme un animal prédateur ; ce qu’il est clairement.

Sur ce, ils sortent tous, regagnant leurs véhicules divers, sauf Rock et moi-même, qui nous
dirigeons vers mon vieux tacot, une Ford de je ne sais plus quelle année.

– Très belle voiture, elle aurait juste besoin d’être retapée. Tu devrais avoir honte de la traiter de
vieux tas de ferraille. Je connais quelqu’un, si ça t’intéresse.
– Humm merci, mais non merci.
– T’y connais rien en voiture, pas vrai ? Tu l’as payée cher ?
– Non effectivement et non.
– Ouais, donc le gars qui te l’a vendue n’y connaissait rien non plus. Ça vaut une petite fortune ces
Mustang. Allez, Petite Chose, monte.

Petite chose ? Il est sérieux, là ? Je l’emmerde ! Mais punaise, j’ai trop mal pour l’envoyer
chier et je commence à me sentir légèrement saoule.

Je frotte mon œil avec mon majeur valide, lui faisant discrètement un doigt d’honneur au passage.

– Fais gaffe, Petite Chose, j’ai brisé la main de quelqu’un pour moins que ça.

Oups, grillée.

À bien y réfléchir, je suis en train de laisser un parfait inconnu monter dans ma voiture pour me
conduire je ne sais où. Le Doc peut être aussi bien Jack l’Éventreur ou le Zodiac, je n’en sais
absolument rien, mais je n’ai pas vraiment le choix.

Rock m’aide à m’installer et à m’attacher. Cette proximité soudaine, la sensation de ses grandes
mains sur ma hanche gauche et la chaleur qu’il dégage me grisent encore plus que le whisky ; nous
démarrons en silence. J’ai la nausée à cause de la douleur, et sûrement un peu à cause de l’alcool
aussi, j’ouvre la fenêtre pour respirer de grandes goulées d’air et me changer les idées. Cela permet
d’atténuer l’odeur addictive de Rock qui a déjà envahi l’habitacle et qui me tourne la tête. L’effet
qu’il a sur moi me rend teigneuse.

– Tout ça, c’est de ta faute, Rocky Balboa. Tu n’as même pas une marque.
– J’aurai un bleu demain, si ça peut te faire plaisir, Apollo Creed1. Je ne suis pas en titane.
– C’est pourtant l’impression que j’ai eue.

Maintenant qu’il est seul, sans ses acolytes primates et dans ma vieille voiture, il me semble
beaucoup moins intimidant, bien que toujours aussi séduisant. Je marque une pause, essayant de
refréner ma curiosité naissante, mais je sens le whisky faire tomber une à une les barrières de ma
retenue.

Et puis mince, pourvu que je ne dise pas trop de conneries…

– « Rock » c’est ton vrai prénom ?


– Ouais, et toi, Olivia Kincaid, c’est ta véritable identité ?
– Oui.

Un silence gênant s’installe dans l’habitacle, mais je décide d’insister et me tourne vers lui. Il a le
regard fixé sur la route et un sourire timide sur les lèvres ; il attend la suite.

– Donc ton prénom n’est pas un surnom ridicule lié à la chose que t’as entre les jambes et dont
tous tes potes ont l’air de connaître la taille ? Genre « je suis dur comme un roc » ou une connerie du
genre ?

Il se met à rire de sa voix profonde, me donnant au passage la chair de poule.


– T’es marrante, Petite Chose. Non, mes parents sont des hippies. Apparemment, ils m’ont conçu
sur un rocher2 près d’une rivière. Faut croire qu’ils en étaient fiers. Y a beaucoup de rochers, ici, au
Colorado, tu sais.

La fatigue, la douleur et l’alcool ont raison de ma santé mentale et j’explose de rire. Des larmes
inondent mes joues et je hoquette furieusement. Rock m’observe en coin, complètement déconcerté,
se demandant si la douleur n’a pas des effets étranges sur ma personne.

– Qu’est-ce qui te fait rire ?

Il n’a pas l’air d'apprécier mon pétage de plombs.

– Tu t’appelles Rock à cause de tes parents qui t’ont « conçu » sur un rocher ? Sérieusement ? Je
suis sûre qu’ils ont baisé comme des fous sous acide, qu’ils ont expérimenté une expérience
extracorporelle de dingue et qu’ils ont oublié de mettre une capote. Et bam ! Te voilà, tout grand et
fort, « Le Rock de Colorado Source ».

Ma tirade lui arrache un immense sourire sincère et mon cœur s’arrête de battre un instant. S’il est
beau lorsqu’il est sérieux et sauvage, ce n’est rien comparé à cet instant. J’ai l’impression d’avoir le
droit d’assister à quelque chose de privilégié. Je ne pense pas qu’il sourit ainsi à beaucoup de
personnes. Ni qu’il ait conscience de l’effet qu’il produit sur moi.

Ou peut-être que si…

L’atmosphère dans la voiture change et devient chaude et intime. Il doit forcément en avoir
conscience, lui aussi. J’en oublierais presque qu’il a tenté de me tripoter et qu’il est la raison de la
douleur atroce dans ma main droite. Heureusement ou malheureusement pour moi, j’ai connu bien
pire question douleur et j’arrive à reléguer celle-ci au second plan.

Amusé, il me répond :

– Fais gaffe, on parle de mes parents, là. D’un, ils ne baisent pas, et de deux, ils sont trop vieux.
Tu vas envahir mon cerveau avec des images dont je ne veux pas.

Mon rire repart de plus belle et me coupe le souffle.

– Je comprends, les parents, la famille, c’est sacré, mais ne sois pas naïf. Toi-même, regarde, tu
n’es pas du genre à faire l’amour tendrement à ta femme, à mon avis, même pour concevoir un mini
Rocky. Et je suis sûre que, même à cent ans, ton engin fonctionnera toujours. Les gens font ce qu’ils
veulent, tu sais, même tes parents. Ils ne deviennent pas abstinents dès qu’ils ont des enfants, désolée
de devoir te l’annoncer.
– Tu as l’air bien sûre de toi concernant mes prouesses au lit. Qu’est-ce qui te fait croire tout ça ?
Et qu’on soit clair, je ne veux pas de femme ni d’enfants.

Pas gênée pour un sou par mes propos déplacés, je poursuis gaiement :
– OK… Mais c’est dommage, un beau spécimen comme toi devrait perpétuer ses gènes. Quoique,
c’est aussi une question de Q.I. et là, pas sûr que ce soit une bonne chose pour l’humanité que tu te
dupliques, finalement.
– Tu insinues quoi là ? Que je suis débile ou que tu pourrais te proposer pour assurer ma
descendance ?

Il me jette un regard intrigué et amusé.

– Tu ne veux pas d’enfants, tu te rappelles ? Et vu ton gabarit, un mini-toi, c’est l’épisiotomie


assurée, alors non merci.

Rock écarquille les yeux de surprise face à cette déclaration sans langue de bois.

– On est vraiment en train de parler de mioches et de vagin après même pas deux heures ? Tu es un
sacré numéro, Petite Chose.
– Certes. En plus, à en croire tes copains, je risquerais aussi l’épisiotomie à cause d’une simple
partie de jambes en l’air avec toi. Donc doublement non merci.
– Merci pour l’image. Et je ne me souviens pas t’avoir proposé quoi que ce soit de toute façon…

Oui, pas faux.

Gros. Blanc. Ultra. Gênant…

Punaise, Olivia, ferme-la, tu délires complètement !

Ma bouche s’est transformée en torrent de propos inappropriés et incohérents.

Vite, reconstruisons le barrage ! Changement de sujet !

– Tu as des frères et sœurs ?

L’humeur légère de la voiture disparaît d’un coup, le visage de Rock se ferme, redevenant sombre
et menaçant. Fini les plaisanteries, c’est un sujet brûlant a priori.

– Oui, j’ai une sœur, elle s’appelle Sunny et c’est tout ce que tu as besoin de savoir.

D’accord…

Le reste du trajet se déroule en silence. Nous arrivons devant une clôture grillagée avec du
barbelé qui semble électrifié, et plus loin, je peux distinguer un grand hangar. Des pancartes
interdisant l’entrée sont accrochées tout du long et de gros spots s’allument sur notre passage. Cela
me fait penser à une petite base militaire désaffectée.

Un homme en blouse blanche vient nous ouvrir la grille et nous nous garons devant le hangar dans
un nuage de poussière. Rock, toujours prévenant, m’aide à descendre de la voiture et me fait entrer
par une porte en tôle sur le côté du bâtiment, en plaçant sa grande main chaude au creux de mes reins.
Ce contact me trouble ; il s’en aperçoit et raffermit sa prise avec un petit sourire en coin.

Les néons s’allument brusquement et éclairent ce qui me semble être pas moins de mille mètres
carrés d’équipement médical. Des zones sont délimitées par des paravents et le tout est très bien
organisé. Un vrai arsenal de haute technologie, digne des meilleurs hôpitaux et centres de recherches
du pays. J’aperçois même un hélicoptère dans le fond. J’en reste d’abord sans voix, puis verbalise
ma surprise :

– Waouh, Rock ! C’est incroyable. Pourquoi une telle installation ?

Il semble peser le pour et le contre de sa réponse, et après quelques secondes, se lance :

– On ne peut pas aller à l’hôpital en cas de blessures par balles, sinon les flics s’en mêlent. Le
Doc ici présent est un ancien médecin militaire, il sait ce qu’il fait.

J’imagine que je n’aurai pas plus d’explications pour le moment et je devrais m’en contenter. Le
Doc en question me salue de la tête mais n’ajoute rien lui non plus. Il ressemble effectivement à un
vétéran militaire en blouse blanche.

– Doc, tu peux t’occuper de la main de la Petite Chose ici présente ? Elle a essayé de faire tomber
un arbre.

Petite ? Chose ?

Il commence à me gonfler sérieusement à m’appeler ainsi.

Je lui lance un regard venimeux et monte avec difficulté sur une table d’auscultation froide et
métallique, tout en refusant leur aide. Cette fois-ci, Rock ne peut s’empêcher de rigoler lorsque je le
repousse. Doc s’occupe de moi durant l’heure qui suit de façon très professionnelle et appliquée. Il
me fait entre autres une radiographie qui confirme une fracture du col du cinquième métacarpien, et il
doit réaliser plusieurs points de suture pour recoudre l’entaille qui barre mes phalanges. La mâchoire
de Rock m’a littéralement ouvert la main.

Wolverine, sors de ce corps !

Son travail est rendu difficile par un hématome formé à l’endroit de la fracture. Le scanner révèle
que mes tissus mous ne sont pas endommagés, et grâce aux cachets et à une anesthésie locale, la
douleur demeure supportable. Je me retrouve plâtrée du milieu des doigts jusqu’au poignet droit.

Génial…

Puis le Doc m’assène le coup fatal :

– On appelle souvent cette blessure la fracture du boxeur. Les métacarpiens sont compliqués à
ressouder. Cela doit impérativement se faire correctement, sinon c’est l’opération assurée, et il y a un
risque que vous perdiez de la mobilité au niveau de vos doigts, voire de votre poignet dans le pire
des cas. Le plâtre doit être gardé trois semaines minimum, les points se résorberont tout seuls. Au vu
des examens, une opération ou la pose d’une broche ne sont pas nécessaires dans l’immédiat. Il faut
éviter de le mouiller et surtout ne pas l’immerger.
– Trois semaines ? Par cette chaleur ? Sérieusement ?

Je jette un regard assassin à Rock qui a l’air de trouver ça drôle, et je l’engueule :

– Mais mon travail ? Comment je vais faire, Rock ? Je viens juste de commencer !
– Max m’a dit que tu avais assuré. Pour l’instant, trois serveuses lui suffisent, c’est surtout à partir
d’octobre qu’il aura besoin de toi quand les frères…
– …rentreront. Oui, j’avais compris. Vous partez hiberner comme des ours quand il fait froid,
ricané-je avec tout le sarcasme dont je suis capable.

J’ajoute plus pour moi-même :

– J’imagine que je peux tenir un mois sans revenus et surtout sans rien faire. Mme Jefferson
acceptera sûrement de me faire grâce du mois de loyer et de m’apprendre à tricoter avec les dents.
Putain, je suis maudite…

Heureusement que ladite Mme Jefferson habite en centre-ville et que j’ai toutes les commodités à
côté, car ma voiture a une vieille boîte manuelle capricieuse et passer les vitesses plâtrée ne semble
pas chose facile ni conseillée. J’essaie de positiver tant bien que mal.

– Si t’as besoin d’argent, je peux… commence Rock.


– Non, c’est bon, je me débrouille.
– Je proposais juste.

Il lève ses deux immenses mains en signe de reddition.

– Pour que tu me casses les dents si je ne rembourse pas ou en retard, non merci.
– Écoute, je ne sais pas pour qui tu me prends mais je ne casse pas la gueule des nanas pour mille
balles.
– Je te prends pour quelqu’un qui casse des mains pour un doigt d’honneur, tu l’as dit toi-même…

Il me jette son regard noir de tueur en fronçant les sourcils.

– Tu as vraiment réponse à tout, toi. Et Max qui me disait que tu étais une taiseuse.
– Tu bénéficies d’un régime de faveur, Hulk.
– Tu m’en vois honoré, Princesse.
– De rien, Tarzan.

Exaspéré, il se tourne vers le Doc pour discuter des recommandations médicales pour ma guérison
mais je n’écoute plus. Un tsunami de fatigue et de mélancolie s’abat sur moi, sûrement dû aux
médicaments et au whisky.
Qu’est-ce que je fais ici au juste avec ces gens ?

Je me sens loin de chez moi et pas à ma place. Puis je me souviens que je n’ai plus vraiment de
chez-moi depuis mes dix ans, et que ma seule amie n’est plus de ce monde. Rien ne me retenait en
France, pas même quelques collègues de travail sympathiques. Mon bilan de vie est franchement
pourri et c’est le coup de massue. Je n’ai plus envie de jouer ou de flirter, aussi séduisant soit Rock.
Affronter cette foule d’inconnus ce soir et se mélanger à eux m’a épuisée, surtout quand on voit le
résultat…

Je sens de timides larmes couler sur mes joues :

– Ramène-moi chez Mme Jefferson, Rocky, s’il te plaît.

Étonné par mon changement de ton, il fait volte-face et aperçoit mon visage.

– Ça va, Petite Chose ?


– Est-ce que j’ai l’air d’aller bien, Kronk ? Je suis fatiguée et nauséeuse. Je veux dormir et par
pitié, arrête de m’appeler comme ça ! Je ne suis ni une chose, ni fragile.
– Mais tu es petite, avoue. Il tire sur une de mes mèches de cheveux indisciplinées en me disant
cela.

J’écarte sa main gentiment, non sans profiter du contact de sa peau sur la mienne au passage.

– Ce n’est pas drôle, Rock. Je veux rentrer.


– OK, alors, allons-y.

Il attrape la prescription pour les médicaments que le Doc a rédigée et la fourre dans la poche
arrière de son jean noir délavé. Sans me demander mon avis, il me prend dans ses bras, me soulève
de la table d’auscultation sur laquelle je suis assise pour me porter jusqu’à la voiture. Je n’ai même
plus la force de protester et je me laisse faire comme une vulgaire poupée de chiffon ; pour l’image
de la femme forte, on repassera. Son torse dégage une chaleur agréable et il est plutôt confortable
pour quelqu’un qui paraît aussi moelleux qu’un rocher du Colorado. Il sent aussi divinement bon.

Dans un besoin impérieux de réconfort, faisant fi des convenances, je me blottis sans retenue
contre lui, resserre notre étreinte en passant les jambes autour de ses hanches, et je cale mon visage
dans son cou, comme une enfant. Il semble se tendre sous l’intimité de la situation mais ne dit rien et
continue d’avancer comme si je ne pesais rien. Par-dessus son épaule, j’agite ma main valide en
direction du Doc pour lui dire au revoir. Ce dernier paraît étonné et fixe le dos de Rock comme si un
troisième bras venait de lui pousser entre les omoplates.

Quinze minutes de voiture en silence plus tard, nous arrivons dans le centre-ville, désuet comme
tout le reste de cette bourgade, et devant une maison bleue coincée entre deux petits immeubles
étroits.

Avant que je ne puisse parler, Rock prend la parole :


– Max va venir me chercher.
– D’accord.
– Il me ramènera à moto.
– D’accord.
– Tu ne me remercies pas, Petite Chose ? Tu paraissais pourtant à cheval sur la politesse tout à
l’heure. Je n’ai même pas le droit à un petit bisou sur la joue ?

Épuisée, c’est pour moi la réflexion de trop et je suis en colère. En colère contre moi-même de
m’être fait mal, en colère de me retrouver impotente et sans travail. Je veux m’en prendre à quelqu’un
pour me défouler et Rock, assis nonchalamment et avec arrogance à côté de moi, devient la cible
parfaite.

– Écoute, King Kong, c’est par ta faute que je suis dans cette situation ! Donc non, je ne te
remercie pas.

Je ne peux pas m’empêcher d'ajouter :

– Tu sais quoi, même ? Va au diable ! Toi, tes frères ursidés et tout ce qui vous entoure. J’espère
même que tu te brûleras le mollet sur ton pot d’échappement pour la peine.

Sur ce, je sors de la voiture en claquant la portière.

Je crois que je perds les pédales. Respire Olivia, respire.

Il fait de même de son côté et je lui prends les clés des mains pour rentrer me coucher, sans même
un dernier regard en arrière. En essayant d'éviter le moindre bruit pour ne pas réveiller ma
colocataire, je monte vers ma chambre et m’effondre tout habillée et maquillée sur le lit. Je ne sais
vraiment pas quoi penser de ma première soirée au contact des habitants de cette ville fantôme. Et
plus particulièrement de ma rencontre avec ce club de motards, qui ne semble pas en être
complètement un, et dont je ressors avec un fichu plâtre. Ils sont différents de ce que j’imaginais et
l’expérience me désarçonne. Je suis venue ici pour obtenir des réponses et me voilà avec encore plus
de questions : qu’est-ce que ce Clan ? Qui sont-ils ?

Une sorte de fraternité semble les lier, cela m’intrigue et m’attire, tout en m’effrayant. Mais celui
qui me fascine le plus, malgré moi, est cet homme farouche à l’allure de gladiateur et au regard
sombre : Rock. Monsieur « Regard qui tue » semble être celui qui dirige les opérations dans le coin,
et je ne peux m’empêcher de me demander s’il est du genre à se laisser dompter dans des
circonstances plus intimes… Je ne le pense pas, bien au contraire, et cette idée qui devrait m’effrayer
me donne des frissons de plaisir. Je plonge dans les bras de Morphée encore enivrée de son odeur et
avec la sensation de sa peau contre la mienne.

1 Adversaire légendaire de Rocky Balboa dans le film du même nom.

2 « A rock » signifie « un rocher » en anglais.


Coup de poing et violettes

Rock

– Merci mec pour le transport.


– De rien. C’est faisable à pied mais moins agréable qu’un tour sur mon bébé.

Max m’a ramené jusque devant le bar, désormais fermé depuis un moment. Je regarde mon
téléphone qui m’indique qu’il est cinq heures et demie du matin.

Merde ! Demain, le réveil va être dur.

Une grasse matinée n’est pas au planning, Bill péterait les plombs, et à juste titre.

– Je vais enquêter sur elle, Max. Je sais que tu l’aimes bien et que t’as un bon instinct avec les
gens, mais c’est la procédure. Si elle doit faire partie de notre environnement, même de très loin, on
doit être sûr à cent pour cent qu’elle n’est pas un cheval de Troie ennemi. Les Black Edge sont à
l’affût en ce moment.
– Ouais, je sais pas. Lorsque j’ai discuté avec elle à la station essence, elle m’a dit qu’on lui avait
parlé du coin, or personne ne parle de Colorado Source, hormis nos gars. Je me demande bien qui lui
a vanté les mérites de la ville ? Elle m’a cité une Moïra quelque chose, mais on ne connaît personne
avec ce prénom, je m’en souviendrais. Il y a une communauté d’Irlandais3 sur Newton City, faudrait
aller creuser par là-bas. Au début, j’ai cru que quelqu’un du réseau nous l’avait envoyée, elle avait
l’air d’être perdue et d’avoir besoin d’aide.
– Ouais, comme un oisillon tombé du nid mais qui pince méchamment, putain…

Je me malaxe la mâchoire en souvenir de son crochet du droit qui m’a fait mal, même si je n’ai
rien laissé paraître sur le moment, et Max rigole à mes dépens. Il fait démarrer sa moto et s’apprête à
partir quand il me lance par-dessus l’épaule :

– Toi aussi, tu l’aimes bien. Pour une fois qu’une fille te résiste.
– Non, mes yeux et ma queue l’aiment bien, nuance. Toi, tu l’aimes vraiment bien.

Il s’arrête de rire et se renfrogne.

– T’es con, sérieux, parfois. La finesse tu connais ?


– Parfois…
– Donc j’ai champ libre ?
– Voie express mon frère.
– OK. À demain, dix heures.
– Ouais à demain, et putain, fous un casque, mec !
Enfin chez moi !

Mais il faut que je me lave avant d’envisager de sombrer, car dormir non douché est physiquement
impossible pour moi. C’est un putain de toc qui me permet de me purifier, au sens propre comme au
figuré. Sans cela, point de repos du guerrier. Je sens les remords et la culpabilité s’infiltrer par
chaque pore de ma peau, mais aussi de la rage, de la peine et de l’impuissance.

Bon Dieu, Sunny, où es-tu, merde ? Pourquoi ai-je fait les choix que j’ai faits ?

Enfin certains, les autres, je les assume complètement.

Il a fallu qu’Olivia fasse allusion à ma sœur une seule petite fois dans la soirée pour que tout me
revienne comme un raz-de-marée.

Mais comment aurait-elle pu savoir ? Et merde !

Par-dessus tout ceci venait s’ajouter une nouvelle odeur. Sa putain d’odeur de princesse guerrière
à la violette. Vite, j’entre dans la douche, l’eau chaude fouette mon dos et mes épaules, mais ce n’est
pas suffisant, j’augmente la température.

Un flash surgit devant mes yeux, mais pour la première fois, ce n’est pas le visage de Sunny. Je le
laisse m’envahir pour chasser mes démons et les fantômes qui me hantent. Il s’agit d’une petite brune
avec un carré plongeant, qui encadre son visage en cœur aux proportions parfaites. Elle a deux
grands yeux de biche noisette aux éclats verts et dorés, avec de très longs cils, et une bouche immense
aux lèvres pleines. Le peu de fois où elle a souri, ce sourire lui mangeait le visage, dévoilant ses
dents blanches, parfaites elles aussi.

Elle est certes petite, un mètre cinquante à vue de nez, mais toute en courbes. Sa poitrine
s’harmonise avec le reste de son corps et vient contrebalancer ses hanches généreuses. Le reste est
tout en finesse, ses jambes, ses bras, sa taille et même ses putains de petits poignets. Tous à table
l’ont matée.

Bande de vieux pervers… dont je faisais partie.

Si elle était à moi, je leur aurais crevé les yeux à ces connards, mais la petite chose est sauvage,
elle n’appartient à personne et n’a pas sa langue dans sa poche. Je l’ai repérée immédiatement, dès
qu’elle est entrée au CSB dans sa tenue de Lara Croft sexy. D’abord, parce qu’il n’y a pas beaucoup
de nouveautés dans le coin qui en vaillent la peine, et ensuite parce qu’on a à l’œil toute personne
extérieure. Sa façon de se déplacer, de bouger entre les tables de manière naturelle et sensuelle
m’avait fasciné. J’ai dû faire répéter Bill plusieurs fois car je ne l’écoutais plus.

Je crois qu’il s’en est d’ailleurs aperçu et c’est pour ça qu’il a été si vache avec elle. C’est une
beauté simple et brute, pas d’artifices, de manières aguicheuses ou vulgaires. Elle n’en a pas besoin.
Quand elle est arrivée à notre table, ma curiosité est montée d’un cran. Piquée au vif, elle a du
répondant. Elle a remis cet idiot de Bill à sa place.
Parfois, je me demande s’il cherche à se faire détester. Blesser avant d’être blessé, telle est sa
devise.

J’ai pu observer Olivia de près sans aucune discrétion, et son regard m’a accroché bien plus que
le reste de sa personne. Elle a le regard de quelqu’un qui revient de loin, qui a connu l’enfer, s’est
battu et a gagné. Pas comme toutes ces filles qui, aussi belles soient-elles, échouent ici les yeux et le
cœur vides, en pensant que se taper un homme des Evil’s Heat est « cool » ou le but d’une vie.

Putain de sangsues…

C’est pour ces raisons et sa main pétée que je me suis retenu de tenter quoi que ce soit. En temps
normal, j’aurais sûrement sauté sur l’occasion dans sa voiture. J’en avais terriblement envie et j’ai
bien vu que je lui faisais mon petit effet. Mais le mot « différente » clignotait au-dessus de sa tête tout
au long du trajet, comme les néons criards d’un supermarché. Je réalise à présent que j’ai menti à
Max pour la première fois de ma vie. Je ne suis plus sûr de vouloir lui laisser « voie express »
concernant Olivia Kincaid.

Mon corps se fout de tout ce blabla intérieur et réagit en conséquence aux souvenirs de cette
soirée. Je bande sérieusement maintenant, comme lorsqu’elle s’était blottie dans mes bras en sortant
de chez le Doc.

D’habitude, j’ai une préférence pour les grandes, idéalement presque autant que moi, pour des
raisons pratiques peu catholiques. J’aime bien les rousses aussi, avec une peau blanche et des taches
de rousseur, soit tout l’inverse de mon ex Soraya. J’ai bien conscience que ce n’est pas une
coïncidence, mais l’heure n’est pas à la psychanalyse.

Je suis un cas désespéré de toute façon, un psy ne saurait pas par où commencer.

J’imagine qu’inconsciemment, j’ai un type de nanas sans en avoir vraiment un dans les faits, mais
la petite chose vient de changer la donne. Toutes les autres, tous ces visages et tous ces corps que j’ai
pu connaître sont effacés. Elle seule s’impose à moi quand je ferme les yeux. Ce sentiment est
oppressant, nouveau, et je ne l’aime pas du tout. Il paraît que parfois, c’est une question de feeling,
d’alchimie avec un grand A.

Surtout quand on écoute le vieux chaman indien de la vallée, et ses histoires ridicules d’âmes
sœurs avec lesquelles il nous rabâche les oreilles lors des soirées autour du feu. Il adore
particulièrement celle du guerrier qui tombe fou amoureux de l’énorme vieille nourrice du village, se
refusant à la belle fille du chef.

Tant mieux, d’un côté, pensé-je, tous les goûts sont dans la nature et c’est une bonne chose.

Tout le monde peut trouver chaussure à son pied pour prendre du plaisir au pieu.

Putain ! Voilà que je me mets à faire des allitérations. La princesse me rendrait-elle poète ?
Cette pensée me fait rire. Je repense à son petit majeur dressé sournoisement, à son regard
teigneux et à ses courbes tentatrices. Elle n’a rien d’une princesse délicate qui vous inspire de jolies
ballades musicales. Le petit feu follet est plutôt du genre à contaminer votre esprit avec des pensées
torrides inavouables et c’est clairement ce qui se produit dans le mien.

Je dois me rendre à l’évidence : pour dormir, je vais d’abord devoir me purger de son image et de
son odeur. Je commence donc à me toucher vigoureusement, pas le temps ni l’envie de faire dans la
dentelle à cette heure-ci. C’est bien trop bon, comme si j’étais abstinent depuis des mois et non
quelques jours.

Un vrai désespéré…

J’imagine qu’elle me monte sauvagement en amazone et que je la laisse faire. Ouais, elle, je la
laisserais me chevaucher et se servir de moi pour son plaisir. Ses seins rebondissent, accompagnant
ses mouvements de bassin, je les attrape fermement entre mes mains et pince ses tétons, les titille.
Elle gémit en français et mon prénom s’échappe de sa bouche tentatrice. Je laisse mon fantasme
continuer jusqu’à son point culminant, jusqu’à la chute dans le vide. Je jouis sur la paroi de douche
dans un long râle et reste pantelant quelques instants, le temps de reprendre pied.

Qu’est-ce que ce serait en vrai si déjà une branlette en pensant à elle me retourne le cerveau ?

Je suis épuisé et repu. Je peux enfin m’endormir sans que rien ni personne ne vienne s’inviter dans
mon lit ce soir, pas même une princesse guerrière des temps modernes…

***

Le réveil est comme prévu, rude et douloureux. Je veux avoir le temps de passer un coup de fil
pour enquêter sur notre chère Liv Kincaid, et peut-être obtenir un retour avant la fin de la réunion.

J’attrape mon téléphone et compose le numéro d’un de mes indics, qui décroche immédiatement.

– Claude ? C’est Rock.


– Tu veux quoi, mon vieux ?
– Un topo sur une certaine Olivia Kincaid. Franco-Américaine, elle vit chez la vieille Jefferson,
6 Madison Road, Colorado Source.
– T’as un numéro de sécurité sociale ?
– Pas encore.
– Tant pis, je vais voir ce que je peux faire. Je te tiens au courant.
– Merci Claude.

Mais il a déjà raccroché et mes remerciements se perdent dans le vide. Il est neuf heures et
quarante-sept minutes, juste le temps d’enfiler un jean, un t-shirt et d’y aller.

Tous les gars sont déjà au Q.G. : Max, Bill, Vince, Bounce, Loris et Eddy. La haute du Clan, que
je dirige depuis que mon père s’est rangé à cause de la santé de ma mère.
– Dernier arrivé, balance Vince.
– Ta gueule.
– T’as couché avec elle ?
– Qui ça ?
– Livy the Frenchy.
– Putain non ! Elle s’est pété la main sur ma mâchoire, ducon. Tu te souviens ?
– Et alors, depuis quand ça t’arrête ?
– T’es grave, mec. Sérieusement, t’es le pire de tous autour de cette table.

Je songe que même la main intacte, mademoiselle tout feu tout flammes ne serait pas facile à
ramener chez moi si je persistais à jouer les gros durs. Cette idée me plaît un peu trop à mon goût.

Eddy, absent hier soir car il a désormais une famille, et donc d’autres priorités, demande :

– Vous parlez de qui, au juste ?

Vince, grande gueule comme à son habitude, enchaîne du tac au tac :

– Une nouvelle en ville, mon pote, elle bosse au bar. Enfin, elle y bossait. Hier, c’était son
premier et son dernier jour, elle a mis une droite à Rock et s’est pété la main. Il a essayé de la peloter
discrétos par-dessous. Il l’a emmenée chez le Doc. Ultra-succulente, si tu veux mon avis.

Eddy me lance un regard interrogateur. Il attend des explications que je finis par lui donner :

– De un, je ne l’ai pas pelotée, je l’ai effleurée, pour voir son tatouage. Je crois que ce sont des
runes indiennes comme les nôtres. Et de deux, elle ne m’a pas mis une droite, elle a tenté…
– Tu l’as emmenée chez le Doc ? me demande Eddy, incrédule.

Je fais un signe de la main pour faire comprendre que le sujet est clos. Je suis le boss, nom d’un
chien. Cela fait à peine cinq minutes que je suis là et ils me font déjà tous chier.

Max se lève et intervient :

– Bon, on peut commencer les gars ? J’ai pas envie d’être coincé ici jusqu’à ce soir. Et du respect
s’il vous plaît, c’est de ma future serveuse que vous parlez. Elle joue dans la catégorie au-dessus.
Dès qu’elle va mieux, elle reprend du service.

Personne ne dit rien, pas même Bill, pour qui les femmes se résument à pas grand-chose.
Exception faite de sa mère, de sa sœur Rhonda, mariée à Eddy, et de ses deux nièces. Les seules
femmes de sa vie.

Je balance à Eddy, histoire qu’on arrête de parler de moi :

– Oui, Max l’aime bien. Genre vraiment bien.


– Punaise, ferme-la, Rock ! rétorque ce dernier.
– Bon, faut que je la rencontre, déclare Eddy. Elle vous a tous retourné le cerveau en une soirée,
même Bill la ferme. Je me demande à quoi elle ressemble.

Vince ne peut s’empêcher de l’ouvrir une dernière fois :

– On dirait une gipsy des temps modernes, une badass en cuir, mais avec la peau claire et plein de
grains de beauté judicieusement placés, du genre à te montrer la voie, si tu vois ce que je veux dire.

Sur cette description pleine de poésie, la réunion commence. Nous abordons les comptes du Clan,
les affaires et les voies de diversification pour augmenter nos profits et conserver notre
indépendance. Ainsi que les conflits avec les autres clubs, tout particulièrement les Black Edge, et
les petits tracas quotidiens remontés par certains membres ou civils de la ville. Mais enfin et surtout,
le retour des frères pour l’hiver et la logistique que cela implique.

Vers la fin de la réunion, le téléphone de Max se met à sonner. Il semble étonné du nom affiché sur
l’écran mais prend l’appel :

– Salut, Claude.

Bordel, mais qu’est-ce que… ?

– Ouais vas-y, briefe-moi. Ouais, il est devant moi, on est en réunion avec les gars. Oui, je leur
passe le bonjour.

Il relève la tête vers nous :

– Vous avez le bonjour de Claude.

Pendant dix minutes, Max ne fait qu’écouter en acquiesçant poliment de temps à autre.

– OK, je comprends. Ouais salut. Prends soin des tiens, et sur ce, il raccroche.
– Apparemment tu ne décrochais pas, du coup, il a tenté mon numéro, m’explique-t-il.

J’attrape mon téléphone, surpris :

– Merde, je suis en silencieux.


– Bon, j’ai des infos sur ma nouvelle petite recrue, Miss Olivia Kincaid, finit par lancer Max.

Malgré son ton enjoué, il a le visage fermé et le regard sévère.

Et merde, ça sent mauvais.

Je fais sortir les gars, qui protestent de se faire virer sans ménagement, particulièrement Bill. Je
veux d’abord entendre ce que Max a à dire sur Olivia avant de partager quoi que ce soit avec qui que
ce soit. Une fois qu’ils sont tous partis, je lui demande :
– Vas-y balance, je suis prêt.

3 Le prénom Moïra signifie Marie en celte, et tout comme le nom de famille O’Brien, il est
d’origine irlandaise. O’Brien est un nom relativement répandu aujourd’hui aux États-Unis où il a fait
son apparition, suite à l’exil des Irlandais protestants, à partir du XVIIe siècle, alors que l’intolérance
religieuse sévissait sur le Vieux Continent.
Le lac et petits commérages entre amis

Olivia

Je me réveille difficilement vers quinze heures et dans un piteux état. Direction la salle de bains
pour un ravalement de façade complet. Après un bon récurage de chaque centimètre carré de mon
corps, un rasage soigné de mes jambes et une étape beauté express pour mettre en valeur mes yeux,
j’enfile une petite robe polo bleu marine bon chic bon genre et des sandales à pompons colorés. Ces
derniers temps, depuis que je n’ai plus à porter un tailleur tous les jours pour aller travailler, j’ai un
style vestimentaire très varié et je m’essaye un peu à tout selon mon humeur du moment. Mon
maquillage est réussi et je me souris dans le miroir, satisfaite. Un des avantages du métier de
serveuse est que vous apprenez à vous servir de vos deux mains. Je m’en sors plutôt bien de la
gauche, même pour écrire si cela s’avérait nécessaire.

La situation n’est pas idéale mais cela aurait pu être bien pire. Le sommeil m’a permis de
relativiser et de réfléchir calmement, contrairement à ce matin très tôt. En effet, j’ai une excuse pour
papillonner pendant trois semaines, connaître la ville et ses habitants, faire ami ami avec eux et
prendre mes marques. Ensuite, je passerai à l’action et je reprendrai le cours de mon enquête. Après
tout, je n’ai pas de délai fixé, hormis mon besoin de rétablir ma santé mentale et de connaître la
vérité.

Je veux savoir pourquoi mon amie Moïra a fui cette ville ou ses environs, pourquoi elle ne m’en
parlait jamais et pourquoi elle a fait les choix qui l’ont amenée à cette fin morbide si loin de ses
racines. J’ai tout mon temps, ce n’est plus une question de vie ou de mort, Mo est déjà morte. J’avais
appris la patience plus jeune et mon expérience me dit de prendre mon temps car, petit à petit, les
gens se confieront à moi sans trop d’efforts. Alors que remuer tout, tout de suite, attirerait les
soupçons et la méfiance, et in fine l’échec.

Mes pensées empruntent de nouveau de sombres chemins pendant quelques minutes mais je me
ressaisis. Je décide de descendre voir ma logeuse, Mme Jefferson, et de grignoter un truc au passage
dans la cuisine au rez-de-chaussée. J’ai bien une kitchenette dans ma chambre, qui est en réalité une
studette, mais je préfère utiliser la grande cuisine accueillante et chaleureuse. La vieille dame, qui se
tient devant son évier émaillé et fait la vaisselle, se retourne pour m’accueillir lorsqu’elle m’entend
arriver :

– Bonjour, miss Kincaid.


– Bonjour, madame Jefferson.
– Je vous ai déjà dit que vous pouviez m’appeler Ellie.
– D’accord, mais dans ce cas, appelez-moi Olivia ou Liv.

Elle me jauge de haut en bas et semble approuver ma tenue, mais elle écarquille les yeux à la vue
de mon plâtre.

Ouais, j’ai un nouveau compagnon d’aventures…

– Mon Dieu, mon petit, que vous est-il arrivé au poignet ?


– Non pas le poignet, c’est ma main qui est cassée.

Je lui raconte alors une version censurée et politiquement correcte pour les oreilles d’une dame
respectable de 76 ans de mes péripéties de la veille.

– Bien sûr que je vous fais grâce du loyer pour le mois. Je vous l’ai dit, cela peut même le rester
indéfiniment.
– Non, dès que je peux, je vous paye et vous rembourse, en revanche, je continue à participer aux
courses. J’y tiens vraiment, ajouté-je quand je sens qu’elle va protester. Ellie, quelles sont les
activités pour une jeune femme sans voiture qui veut éviter de s’ennuyer dans ce trou perdu ?
– Eh bien, nous avons une petite bibliothèque, un café très sympathique avec wi-fi, l’église le
dimanche et des promenades, il y a de très beaux paysages aux alentours. Ah, et de temps en temps,
un cinéma ambulant vient projeter des films.

Mon Dieu, désespoir !

En résumé, très peu de choses, mais j’aurais dû m’en douter en venant m’enterrer ici.

Je suis tout de même étonnée que la vieille dame ne me fasse pas de remarques quant à mes
fréquentations douteuses de la soirée passée, alors j’insiste :

– Je pense que je vais continuer ce travail dès que je peux, ça m’a plu et Max a été sympa avec
moi. D’ailleurs, ils n’ont pas l’air si méchants, ces bikers. Vulgaires et un peu pervers certes, mais je
m’attendais à pire.

J’exagère car certains en tiennent quand même une sacrée couche, mais je veux lui tendre une
perche plus ou moins subtile qu’elle finit par saisir à deux mains :

– Je n’en voudrais pas pour gendres, bien entendu, mais ils protègent la ville et leurs habitants.
Certains sont même courtois et gentils avec moi et les autres nous ignorent. Quelques-uns sont même
très bien faits de leur personne. Plus jeune, je me serais volontiers encanaillée avec un ou deux si je
n’avais pas eu mon Roger.

J’avale de travers mon lait de soja, et le biscuit à la cannelle que je grignotais me ressort par le
nez.

Je ne veux pas plus de détails !

– Faites attention, trésor, ne vous étouffez pas. Ce sont mes propos qui vous ont perturbée ?
Elle semble amusée, rigole et me tend gentiment une serviette pour m’essuyer et me moucher.

– Que voulez-vous dire, Ellie, par « ils protègent la ville » ?

Ma curiosité est piquée au vif ; la vieille dame s’installe sur une chaise pour poursuivre son récit :

– Nous sommes une petite ville isolée, vous savez. Le shérif du comté est le plus gros feignant du
monde et ne gère strictement rien, hormis se goinfrer à tel point qu’il lui faut un nouvel uniforme
chaque année. Rock et les siens prennent soin de la ville et font la loi. Ils empêchent d’autres
marginaux ou des gangs aux mauvaises intentions de venir s’installer et prendre possession de
Colorado Source. Nous sommes un lieu privilégié pour les activités douteuses et illégales. Sans
parler du fait que nous ne sommes pas si loin de la frontière mexicaine, six heures et demie tout au
plus. Les Evil’s Heat assurent notre survie, nous vivons heureux et tranquilles ici, oubliés de tous.

Six heures et demie ! Elle appelle ça « pas loin » ? Nous n’avons pas la même notion des
distances…

Elle poursuit :

– J’imagine que Rock et sa bande ne sont pas des enfants de chœur. Je ne me fais pas d’illusions,
certains rentrent souvent blessés et occasionnellement, il y a un mort. Mais Rock est juste et droit
avec nous, comme son père et son grand-père avant lui. C’est son grand-père qui a créé leur Club
d’ailleurs, ou plutôt le « Clan » comme ils semblent l’appeler, et maintenant Rock a pris la relève.

Puis elle ajoute d’un air triste :

– Un pauvre homme, son père.


– Pourquoi dites-vous cela ?

Je songe qu’elle donne raison au mythe de la petite mamie bavarde et commère ; elle me rappelle
la mienne avant que cette dernière ne perde la mémoire petit à petit.

– Je ne devrais pas vous en parler. Les affaires du Club ne regardent que le Club, mais la mère de
Rock est devenue folle, il y a un peu plus de quatre ans. Désormais, son mari s’occupe d’elle à temps
plein. Il refuse de la placer en institut.

J’ai un élan de compassion pour le grand colosse de pierre et son père. Je sais ce que c’est de
perdre un parent, mais savoir que ce parent n’est plus que l’ombre de celui que vous avez connu,
c’est horrible. J’ai beaucoup d’admiration pour son papa qui a fait ce choix difficile mais courageux.

– Qu’est-il arrivé à sa mère ?


– Je ne sais pas trop mais je soupçonne que ce soit lié à leur fille cadette, la sœur de Rock, Sunny.
Un vrai rayon de soleil, elle portait bien son nom. Un tempérament solaire et des cheveux blonds
comme les blés, vous ne pouviez pas ne pas l’aimer. En grandissant, elle a changé, ceci dit, elle est
devenue difficile et à fleur de peau. L’adolescence, j’imagine, mais dont elle n’est jamais sortie.
Nous la voyions de temps en temps dans la ville avec sa nouvelle meilleure amie. Mais depuis quatre
ans, plus rien, je n’ai plus vu ni l’une ni l’autre. Et la mère de Rock est devenue folle. Bon, elle était
déjà fragile, mais la disparition de sa fille l’a fait sombrer. Ce n’est pas un hasard. Sunny a sûrement
fui ce trou perdu comme vous dites, j’admets qu’il n’y a pas grand-chose à faire ici, surtout pour une
jeune femme, mais pourquoi ne plus donner de nouvelles ?

OK, c’est très grave, pensé-je.

Mon pouls s’accélère et je ne me sens pas bien, mes cinq sens sont en alerte. Sunny et Moïra, deux
jeunes femmes, deux fuites, ce n’est pas une coïncidence. Et il semblerait que la meilleure amie de
Sunny ne soit pas réapparue non plus depuis quatre ans. Ce qui ferait donc trois jeunes filles
évanouies dans la nature au total.

Et si elles avaient été amies ? Je dois creuser cette piste. Quelque chose dans cette ville fait
fuir les filles, et loin. Quelque chose ou quelqu’un…

Peut-être que si j’avais une réponse à cette question, je comprendrais mieux le comportement de
mon amie, sa vie dissolue à Paris, et je trouverais enfin la paix intérieure. Peut-être que je me
pardonnerais la dispute que nous avons eue la veille de sa mort. Car pour le moment, six mois plus
tard, tout cela me paraît toujours aussi injuste, et les échos de nos dernières paroles échangées
résonnent encore en moi. Je les étouffe immédiatement. C’est devenu tellement facile avec le temps
de faire comme si de rien n’était, il suffit que je me concentre sur ce qui m’entoure, que je m’agrippe
à la réalité grâce à des petits détails futiles : l’odeur du café, le balancement de la grosse horloge à
pendule de la cuisine, les reflets argentés dans les cheveux d’Ellie et les petites pattes d’oie au coin
de ses yeux rieurs.

Malheureusement, nier ainsi mon passé a un coût que je paye certaines nuits, et de plus en plus
fréquemment. Dans les pires semaines, je dois gérer des insomnies et des cauchemars desquels je me
réveille transpirante, et avec un tel poids sur la poitrine que j’ai déjà très furtivement songé à en finir
pour de bon à nouveau. Je passe discrètement le bout de mon index sur la vieille cicatrice longue et
fine à l’intérieur de mon poignet gauche, parfait miroir de celle de mon poignet droit, cachée sous
mon plâtre. Si j’avais réussi quelques années plus tôt à tout arrêter, je sais que je n’aurais pas
rencontré Moïra. Je chéris notre amitié précieusement ; sans elle, je n’aurais jamais connu Colorado
Source, ce nouveau chapitre de ma vie et Rock… Moïra m’a sauvée de tellement de manières.

J’ai bien vu le Doc froncer les sourcils en m’auscultant lorsqu’il a posé ses yeux sur ces marques
indélébiles et reconnaissables entre toutes, mais je l’ai supplié du regard et il n’a rien dit. Ces
cicatrices ne sont pas très profondes et légères. J’ai eu des remords au dernier moment et je n’ai pas
vraiment fait ce qu’il fallait pour aller jusqu’au bout, donc inutile d’en faire tout un fromage.

Je clos la discussion avec Ellie, ne voulant pas éveiller les soupçons de ma logeuse, qui, bien que
vieille, semble avoir toutes ses facultés intellectuelles au garde-à-vous. Je tenterai des questions sur
Sunny, sa meilleure amie et Moïra plus tard.
***

La semaine passe lentement, très lentement. J’emprunte des livres à la bibliothèque, tenue par une
bénévole passionnée, et j’achète de la crème solaire dans la toute petite supérette du coin : Chez
Alfred. J’aurais aimé une crème bio mais là, j’en demande trop. Il n’y a qu’une seule référence indice
cinquante dans tout le magasin. J’ai abandonné le projet de récupérer mes antidouleur, Rock ayant
oublié de me rendre mon ordonnance. Je souffrirai en silence, ce ne sera pas la première fois.

Je passe le premier jour à explorer les alentours pour trouver un endroit sympathique pour venir
lire, cogiter et me reposer loin de tout.

Je suis récompensée après deux jours de recherches actives. Je tombe sur un petit étang avec une
partie ombragée à cinq kilomètres au nord de la ville, en coupant à pied par les collines rocailleuses,
comme une petite oasis dans ce décor quasi désertique. J’ai d’ailleurs presque cru à un mirage. J’y
retourne tous les jours avec mon panier de pique-nique préparé par Ellie.

Max est passé deux fois rapidement chez moi pour prendre de mes nouvelles, et je l’ai trouvé
bizarre et distant. Il n’était pas froid, mais plutôt mal à l’aise, loin du Max avenant et décontracté que
j’avais pu apercevoir jusque-là. Comme si à tout moment, j’allais me briser en mille morceaux si
l’on m’effleurait. Je sais de quoi je parle, j’ai déjà été traitée ainsi plusieurs fois dans le passé. En
revanche, aucune nouvelle de la personne responsable de mon handicap, ne serait-ce que pour me
rendre ma fichue ordonnance. Je jette un coup d’œil à mon plâtre vierge. Plus jeune, j’avais toujours
voulu avoir un plâtre car je trouvais ça trop cool, tout le monde se battait pour écrire sur les plâtres
des copains.

Cela m’arrive quinze ans trop tard, pensé-je avec une certaine ironie.

Mes pensées retournent vers celui dont il ne faut plus prononcer le nom, Rock. J’en ai décidé ainsi
car je me suis rendu compte qu’il me faisait bien trop d’effet. Régulièrement, ces derniers temps, mon
esprit m’échappe et je me laisse aller à des fantasmes chauds bouillants. J’essaye de ne pas y songer,
ce que j’avais plutôt réussi jusqu’à maintenant. Max m’a informée que Rock avait quitté la ville pour
affaires toute la semaine et qu’il lui avait rapidement demandé comment j’allais.

Pourquoi étais-je, contre toute logique, déçue qu’il ne soit pas venu me demander des nouvelles
en personne ?

Je repense à son beau visage viril, à sa mâchoire carrée à la barbe naissante et à ses yeux noirs si
profonds qu’ils vous engloutissent. Même son nez, qui semble avoir été cassé plusieurs fois,
complète parfaitement son beau portrait, et c’est sans parler du reste se situant au-dessous de son
menton, mais là je m’égare de nouveau. Rock a la peau hâlée, notamment comparée à la mienne, bien
que je sois fière des couleurs que j’ai réussi à prendre, grâce à mes petites balades et mes séances de
bronzage en nu intégral, à l’abri des regards.

Une petite folie libératrice, je dois dire.


C’est sur ce constat agréable que j’atteins mon lieu de villégiature quotidien, ce samedi matin, une
semaine après mon entrée fracassante à Colorado Source.

Après avoir, non sans mal, soigneusement emballé mon poignet droit dans un sac plastique, je
cours vite à l’eau pour me rafraîchir. Je me laisse flotter nue à la surface et je regarde mes seins à
moitié immergés pointer hors du lac de façon hypnotique. Je ne sais pas combien de temps je reste
ainsi, paisible, à écouter les oiseaux piailler, ou le léger bruissement des feuilles du seul arbre ici, ou
encore ma propre respiration, qui résonne de façon sourde lorsque j’ose mettre mes oreilles sous
l’eau. J’entends de légers clapotis d’eau, sûrement dus à une branche morte tombée dans l’étang, mais
le bruit étrange recommence plusieurs fois quand, soudain, je perçois de grands mouvements dans le
lac.

Je n’ai pas le temps de me retourner pour voir ce que c’est que quelque chose attrape ma cheville
et m’entraîne vers le fond, avant même que j’aie la possibilité de prendre la moindre bouffée d’air.

L’eau entre dans ma gorge et mes poumons de façon violente et douloureuse. Ma cheville est
toujours serrée et coincée par cette chose. Je vais me noyer là, comme cela, sans savoir à cause de
quoi ni pourquoi. Je me débats comme une sauvage car il est hors de question que j’abandonne si
facilement, pas après tout ce que j’ai surmonté. Je n’ai besoin de l’aide de personne pour mourir.

C’est à ce moment que des flashs du passé explosent douloureusement dans ma tête. Des souvenirs
que j’avais enfouis profondément en moi. Je suis projetée seize ans en arrière, avec la même
sensation d’étouffement et la même brûlure due à l’eau qui force son passage dans ma trachée. Je suis
dans l’habitacle d’une voiture, son pare-brise est défoncé, ma ceinture me coince et je n’arrive pas à
me détacher. La panique me gagne. J’aperçois mes mains, ce sont celles d’une enfant, je n’ai plus de
plâtre, mais je porte à la place le petit bracelet en or avec des coccinelles que mes parents m’ont
offert pour mes dix ans et que je ne quittais pas. Le corps de ma mère flotte devant, elle n’attachait
jamais sa ceinture.

Elle ne bouge plus et a du sang sur le visage. Nous sommes comme en apesanteur, tout se meut au
ralenti. Papa, lui, se retourne vers moi, il est vivant. Je vois qu’il me crie quelque chose mais seules
des bulles apparaissent et sortent de sa bouche. Je tends mes petites mains vers lui :

– Papa ! Aide-moi ! Papa !

Les fantômes de mon passé disparaissent aussi brutalement qu’ils sont apparus et je réintègre la
réalité. Après ce qui me semble être une éternité et de multiples coups de pied, le soleil réapparaît
soudainement devant mes yeux et je refais surface. Ma cheville est désormais libre, mais mon poignet
gauche est emprisonné et pris en étau à son tour. Tout est flou à cause de l’eau dans mes yeux et de
mes cheveux collés à mon visage. Je tousse et crache, cherchant désespérément de l’air.

Merde, c’est douloureux.

Je commence à distinguer mon environnement, je suis de nouveau debout dans l’eau et une
immense silhouette familière se tient devant moi :
– Alors, Petite Chose, on a bu la tasse ?

Oh putain !

Il me faut du temps avant de retrouver l’usage de la parole et de comprendre la situation.

– Lâche-moi, Rock ! C’est quoi ton problème, gros abruti, pour me faire boire la tasse comme ça ?
J’ai cru que j’allais crever !

J’ai retrouvé complètement l’usage de ma vue à présent. Rock se tient devant moi, torse nu dans
l’eau qui lui arrive à la taille. Dans d’autres circonstances, j’aurais apprécié le spectacle qui s’offre
à moi, mais là…

Étonnamment, il paraît surpris de ma réaction et fronce ses beaux sourcils.

Comment pensait-il que j’allais réagir ?

Il a vraiment un sens de l’humour tordu. Car j’ose espérer qu’il a fait cela pour rire.

Non ?

Une douleur sourde dans mon poignet droit attire mon attention. Le sac plastique a bien
évidemment disparu et mon plâtre est complètement détrempé. L’eau est entrée à l’intérieur et
comprime douloureusement ma fracture. Je fulmine intérieurement comme jamais. Je sens la rage
affluer alors que l’adrénaline déclenchée par ma peur court encore dans mes veines, créant un
mélange explosif. J’ai eu peur, mal, et maintenant je me sens honteuse et humiliée.

– Rock, t’as bousillé mon plâtre et sûrement aggravé ma fracture. Tu m’as foutu la trouille de ma
vie ! Ce n’était pas drôle ! Tu as un grain ou quoi ?

Je lui hurle dessus à présent, son manque de réaction aggravant son cas. Il n’a toujours pas l’air de
se sentir coupable ou même de comprendre la situation. Il m’observe de haut en bas, apparemment
fasciné. C’est aussi à ce moment-là que je réalise que je suis nue comme un ver devant lui. C’est
l’étincelle dans le baril de poudre, l’élément qui fait surgir d’autres souvenirs et d’autres sensations
aussi atroces que le décès de mes parents ou la mort de Moïra. Eux aussi, je les ai enfouis sous des
couches d’oubli et de paraître. J’explose :

– Et en plus, tu violes mon intimité, mon corps ! Si je me montre à poil devant quiconque, c’est
parce que je l’ai choisi ! Tu entends ? Tu te prends pour qui, putain ? Tu trouves que tu n’en as pas
assez fait en me pétant les doigts ? T’es vraiment le connard que tu sembles être.

Cette phrase a le mérite de le faire sortir de sa catatonie.

– Hey, du calme ! Je ne voulais pas violer quoi que ce soit ou qui que ce soit, OK ? Je n’avais pas
vu que tu étais nue, regarde, je baisse la tête, voilà ! On se faisait toujours ce genre de blagues avec
ma sœur, gamins. Bon, elle n’était pas nue bien sûr, ça, ça aurait été bizarre, mais on rigolait bien.

Est-il sérieux ? Genre pour de vrai ?

– Sérieusement, Rock ? C’est complètement débile comme blague et comme jeu. Vous étiez idiots
ou quoi ? Putain, tu m’étonnes que ta sœur se soit barrée sans donner de nouvelles et ne revienne pas.
T’es barge, ma parole. J’espère qu’elle a fui très loin…

Je plaque violemment mes mains sur ma bouche, réalisant l’horreur des propos que je viens de
prononcer, et me blessant la lèvre au passage avec mon plâtre. Il relève brusquement la tête,
plongeant son regard d’obsidienne dans le mien. Le plus dur n’est pas la rage froide que je
m’attendais à y découvrir, mais la peine immense et réelle qui déforme les traits de son visage. Ses
épaules s’affaissent, il perd le rythme de sa respiration comme lorsque l’on reçoit un violent uppercut
dans l’estomac. Je sais que je viens de franchir l’ultime limite et que ce qu’il me laisse voir malgré
lui, personne d’autre ne l’a jamais vu. Il m’en voudra aussi pour ça, de l’avoir vu vulnérable et
blessé.

– Espèce de connasse, comment tu sais que… laisse tomber, je me casse.


– Rock, attends, mes mots ont dépassé ma pensée. Tu m’as fait tellement peur ! Regarde, j’en
tremble encore !

Sortant de l’eau dans son boxer noir, il se retourne vivement en me pointant du doigt, le regard
menaçant et la voix aussi froide que les fjords norvégiens :

– Ne m’adresse plus jamais la parole. Ne croise pas mon chemin, et si jamais tu le fais, évite mon
regard et mes gars.

Sur ce, il sort de l’eau et ramasse ses affaires en tas au pied de l’arbre. Il est magnifique, massif et
tout en muscles. Je réalise qu’il frôle les deux mètres et qu’il pourrait m’écraser comme une vulgaire
fourmi s’il le souhaitait. Il se rhabille rapidement et part sans un dernier regard.

– Rock… l’imploré-je vainement une dernière fois.

Je me retrouve seule, nue, et malgré la chaleur, tremblante comme une feuille, serrant ma main
blessée contre ma poitrine.

Pourquoi ai-je si mal, comme si l’on venait de m’arracher le cœur de la poitrine ? Cette fille
hystérique qui blesse les gens pour se venger, ce n’est pas moi.

La culpabilité vient s’ajouter à mon arc-en-ciel d’émotions.

Génial.

Car si Rock m’a fait peur, ce n’était pas volontaire, il ne connaît pas les squelettes qui encombrent
mes placards. En revanche, moi, je connais les siens et je les ai sciemment utilisés…
J’arrive quarante minutes plus tard au pied de la pension, pressée d’aller dormir pour oublier ma
culpabilité vis-à-vis de Rock et me remettre de mes émotions. La marche m’a permis de remettre
sous le tapis tous mes mauvais souvenirs, dont j’ai tourné la page depuis longtemps. J’excelle dans
cet exercice, grâce à des années de pratique assidue.

Je suis la reine des autruches !

Mme Jefferson m’accueille avec un grand sourire et des scones tout chauds :

– Rock est passé il y a un peu moins de deux heures, mon chou. Il m’a demandé où vous étiez et
s’il pouvait laisser quelque chose dans votre chambre. On aurait dit un petit garçon perdu, je ne
l’avais jamais vu ainsi.

Elle arbore un immense sourire, contente d’elle.

– Désolée, Ellie, je ne me sens pas bien, je vais aller me coucher.

Et sans attendre de réponse de sa part, je cours vers ma chambre. Arrivée dans mon petit studio, je
découvre un immense bouquet de fleurs sauvages sur ma table, assorti d’une enveloppe. Je l’ouvre et
la lis.

L’écriture y est nette et régulière :

Petite Chose,

Je te demande pardon pour la blessure que ma mâchoire t’a causée. Je reconnais avoir une
part de responsabilité dans cet incident. Je n’aurais pas dû te prendre par surprise, la prochaine
fois que je souhaiterai te toucher, je demanderai ta permission avant… Garde ces mots
précieusement car je m’excuse rarement. Pour ce que ça vaut, ton tatouage m’avait réellement
intrigué, il me semblait l’avoir déjà vu quelque part. Des runes indiennes ?

Sinon, veux-tu aller manger avec moi dans la semaine ? J’aurais aimé te faire découvrir un
restaurant sympa que je connais.

Je m’y prends sûrement mal, je ne suis pas du genre à faire dans les petites copines ou les
relations durables habituellement, mais j’avoue que tu me plais beaucoup. Je ne te promets rien
non plus ! Eddy, qui est le seul marié, donc le plus expert que je connaisse dans le domaine, a lu
ma lettre et m’a dit que ce n’était pas trop mal pour un, je le cite : « puceau des relations
normales ». Donc je me dis que cela vaut quelque chose, non ?

Tu trouveras mon numéro de téléphone en bas. J’attends ta réponse.

Rock, alias Tarzan, alias Brutus, alias Rocky Balboa.

J’en oublie sûrement, tu as une imagination sans limite…


Cette lettre maladroite, ces jolies fleurs et ces excuses ont raison de moi. Cet homme est, comme
je m’en doutais, plus qu’il n’en laisse paraître, et au-delà de l’attirance physique, j’avais, moi aussi,
l’envie de le connaître un peu plus : passer outre nos débuts chaotiques, ne pas trop réfléchir et juste
profiter. Avant déjà, je détruisais tout ce que je touchais, et même à des milliers de kilomètres de la
France, je continue.

J’ai fui pour tout recommencer à zéro, trouver des réponses à mes questions, être une nouvelle
personne, et tout part déjà en vrille.

Je vois mon reflet dans le miroir de ma coiffeuse. Ce n’est pas Rock que je déteste à cet instant
mais moi-même. Sans réfléchir, je prends le presse-papiers en forme de cœur sur mon bureau et je le
lance avec rage sur le miroir qui vole en éclats. Je recommence exactement les mêmes erreurs,
encore et encore.
Le lac et début des ennuis entre amis

Rock

J’arrive telle une tornade au Q.G. et le silence se fait lorsque les frères comprennent que je ne suis
pas dans un bon jour. Ils sont déjà tous là car une réunion doit commencer dans cinq minutes pour que
je les briefe sur ma semaine à sillonner la vallée. J’avais espéré croiser Olivia avant d’y assister. Je
n’ai pas arrêté de penser à elle toute la semaine ; elle m’a envahi l’esprit et empoisonné avec son
parfum à la violette.

Eddy, à qui j’ai fait l’erreur de me confier, m’a dit que ce sont des choses qui arrivent de temps à
autre, il appelle ça le Pussygate4.

Quel con !

Selon lui, une bonne baise suffit le plus souvent à passer à autre chose, parfois plusieurs sont
nécessaires, et parfois, ça ne fonctionne jamais, et là, tu sais que la nana te tient par les couilles pour
très longtemps.

Un vrai philosophe, le mec !

Mais, toujours selon lui, quoi qu’il arrive, l’expérience vaut le coup d’être vécue.

Depuis quand je prends des conseils sur ma pseudo-vie sentimentale auprès d’Eddy ? Depuis
quand j’ai une pseudo-vie sentimentale ? Je suis dans la merde jusqu’au cou.

En temps normal, j’en aurais plutôt discuté avec Max, mais cette fois-ci, c’est Eddy que je suis
venu trouver et cela ne se reproduira plus vu ses conseils.

Je me suis donc retrouvé devant la maison de la vieille Jefferson sans m’en rendre compte avec un
bouquet de fleurs dans la main droite et une putain de lettre d’excuses dans la gauche, comme un con.
Quand j’ai appris qu’Olivia était allée nager dans le lac aux grenouilles, celui dans lequel je jouais
avec ma sœur, j’ai voulu y voir un signe. Je l’ai imaginée en maillot de bain à dorer au soleil et mon
sang n’a fait qu’un tour, je suis parti la trouver. Tant pis si je devais arriver en retard à la réunion, les
gars commenceraient sans moi.

Lorsque je suis arrivé près de l’étang, elle flottait à la surface de l’eau, endormie et paisible.
Même dans mes fantasmes, je ne l’avais pas imaginée si parfaite. C’est là que j’ai disjoncté. Je
reconnais avoir perdu les pédales comme un adolescent sans expérience. Je ne savais plus comment
l’approcher, alors j’ai choisi ce truc débile que ma sœur me faisait souvent pour me casser les
couilles. Sauf que Sunny avait 8 ans et que j’en avais 16 à l’époque, elle réussissait à peine à me
faire boire la tasse.
J’ai vraiment été trop con, comme d’habitude…

De rage, j’attrape une chaise et la balance contre la vitre de la salle de réunion, qui explose en un
million de fragments.

Sunny, ma connerie congénitale, les mots blessants d’Olivia, tout ça, c’est beaucoup trop.

– Merde, Rock ! crie Eddy. C’est quoi ton souci ? Miss Frenchy a refusé ton rendez-vous ou
quoi ?
– Ta gueule, Eddy, et ne me parle plus jamais de cette connasse.

Les gars, qui allaient sauter sur l’occasion pour me chambrer sur mon potentiel rencard, s’arrêtent
net dans leur élan devant la violence de ma réponse. Je vois le visage de Max se décomposer pendant
une demi-seconde.

Est-ce que ça le fait chier que j’ai tenté ma chance avec Olivia alors que j’avais dit le
contraire, ou alors ça le fait chier que je l’insulte, ou peut-être les deux ?

J’attrape une seconde chaise et la jette à travers la vitre déjà brisée.

Max prend la parole :

– Bon, les gars, dehors. On reporte la réunion, je vous tiens au courant.

Tous partent en silence sans faire de vagues, décontenancés qu’une nana ait pu me mettre dans cet
état. Une fois que nous sommes tous les deux, Max se tourne vers moi :

– C’est quoi ce putain de bordel, Rock ?


– Rien qui te regarde.
– Qu’est-ce que tu lui as fait ?
– Pourquoi je lui aurais fait quelque chose ? C’est elle qui m’a tué, OK !
– Raconte-moi.

À son ton despotique, je m’exécute et lui conte succinctement toute l’histoire depuis le début, sans
lui avouer les attentions bien niaises dont j’ai eu l’idée.

– Je croyais qu’elle ne t’intéressait pas !


– Moi aussi, enfin, j’en sais rien.

Il marque le coup quelques secondes quand il comprend que je lui ai menti et reprend :

– OK, Rock, c’était un coup bas, et je ne sais pas comment elle a fait pour savoir ça à propos de
Sunny. Mais à sa décharge, tu as un don pour faire sortir les gens de leurs gonds. Tu pensais à quoi en
la noyant, mec ? De toute évidence, elle ne connaît pas l’histoire de ta sœur dans sa totalité.
– Putain, tu la défends ! J’y crois pas, tu l’as vraiment dans la peau !
– Je ne défends personne, je relativise, bordel ! Tu te rends compte dans quel état tu es ? Regarde-
toi ! Il est évident que le sujet « Sunny » te détruit. Je ne sais pas comment je réagirais dans ta
situation, je ne te juge pas, mais il va falloir agir, Rock. Ça ne peut plus continuer ainsi.

Sunny, ma Sunny, ma petite sœur.

– J’ai encore reçu une lettre de sa part, ce matin.


– Rock…
– Merde, Max ! Elle m’envoie tous les ans une putain de lettre depuis quatre ans. Toujours le
même jour, toujours le même mois, juste pour me dire qu’elle va bien. Rien de plus ! Trois putains de
mots… Je ne sais pas où elle est ni ce qu’elle fait !
– Rock…
– Pourquoi elle ne revient pas ? Qu’on puisse discuter, lui dire que je m’excuse !
– Je ne sais pas et j’en suis sincèrement désolé.
– Je n’arrive pas à avancer. Tant que je ne l’aurai pas retrouvée, je ne pourrai pas avancer, avec
personne.

Il n’y a rien d’autre à ajouter, nous restons plantés comme deux guignols mal à l’aise après cette
conversation à cœur ouvert. Max brise le silence :

– Elle est rentrée chez elle ?


– Qui ?
– Olivia Kincaid, ducon.
– Rien à foutre, t’as qu’à aller la voir, et dis-lui de ne pas croiser mon chemin ou elle me le
paiera. Tu peux te la taper, je m’en fous.
– Primo, t’as qu’à lui dire toi-même, secundo, je ne ramasse pas tes miettes et je n’ai pas besoin
de ta permission, connard. Tertio, qui dit que tu l’intéressais de toute façon ?

Il souffle puis ajoute :

– J’irai voir si elle est bien rentrée. Et toi, nettoie et répare ce carnage, la réunion aura lieu
demain matin. On ne peut pas laisser les Black Edge circuler à leur convenance sur notre territoire.
– Je sais et tu te prends pour qui, bordel ? Je suis le boss ici.
– Alors conduis-toi comme tel…

4 En référence au scandale du Watergate. Le suffixe « -gate » est depuis entré dans la culture
populaire, étant accolé à la dénomination de toute forme d'affaire scandaleuse de grande ampleur.
Pussy signifie « chatte » en argot.
V pour Vendetta

Olivia

On frappe doucement à ma porte et la voix d’Ellie résonne dans le couloir et traverse ma porte
fine comme du papier :

– Mon chou, Max est là pour vous en bas. Il patiente dans le petit salon. Il souhaite vous parler et
savoir si vous allez bien.
– Mmmm. Quelle heure ?
– Comment ?
– Quelle heure est-il, Ellie, s’il vous plaît ?
– Dix-neuf heures cinquante, mon poussin. Vous avez dormi toute l’après-midi.
– Merci. Dites-lui de monter dans dix minutes si ça ne vous dérange pas.
– Entendu.

J’entends son pas irrégulier descendre l’escalier et s’éloigner. Je me lève brutalement et la tête me
tourne.

D’accord, on y va mollo, Liv.

J’enfile une robe fluide avec des motifs floraux et je fais un brin de toilette afin de ne plus
ressembler à une morte vivante pour accueillir Max. Tant bien que mal, je pousse les morceaux de
miroir brisé sous mon lit, je ferai mieux après.

Sept ans de malheur à ajouter aux seize que j’ai déjà vécus, génial…

Dix minutes plus tard exactement, il toque à ma porte et je m’assois en tailleur sur mon lit
recouvert de son plaid fleuri fait main par Mme Jefferson. Je suis étonnée de ne pas l’avoir entendu
monter les escaliers.

– Entre, Max.

Voir cet immense biker tout de cuir vêtu et ressemblant à un ange déchu dans ma petite chambre est
plutôt cocasse. Il doit se pencher pour ne pas toucher le plafond en pente de mon nouveau chez-moi.

– Assieds-toi. Enfin si mes chaises de maison de poupée supportent ton poids.

Il s’avance pour s’asseoir mais quand il aperçoit mon visage, le sien s’assombrit. En deux
enjambées, il est près de moi et m’attrape le menton pour caresser ma lèvre inférieure de son pouce.
Le sel de sa peau me picote lorsqu’il passe sur ma coupure toute fraîche.
– Il a levé la main sur toi ? me demande-il en fronçant les sourcils.
– Non, non, bien sûr que non, Max, je me suis fait ça toute seule… avec mon plâtre…

Je lui lance un sourire timide qu’il me rend. Cet homme est foncièrement gentil, je peux le sentir
par chaque pore de ma peau.

J’ai toujours eu tendance à repousser les gens mais lui, je suis prête à le laisser entrer en tant
qu’ami. Pour une raison que j’ignore, il a abattu mes barrières émotionnelles en quelques minutes ce
jour-là, à la station essence, malgré les apparences, tout comme Moïra avait pu elle-même le faire
quelques années plus tôt dans des conditions d’ailleurs assez similaires.

Je l’avais, elle aussi, envoyée paître et je n’avais pas été particulièrement aimable à son égard.
Obstinée et au fil du temps, elle avait réussi l’exploit de faire éclore la jeune femme pleine de vie et
un peu folle qui sommeillait en moi. Si j’étais restée assidue et inflexible dans mes études et mon
travail, je me transformais en présence de Moïra.

Nous avions rattrapé un peu le temps perdu et enchaîné des conneries dont personne n’a jamais eu
connaissance. Et c’est cette meilleure personne que je souhaite être ici, à Colorado Source. Max a été
mon premier point d’ancrage dans cette nouvelle vie et mon âme blessée en perdition en a eu besoin.

Je lui demande :

– Il t’a raconté ce qui s’est passé ?


– Rapidement.

Il souffle puis continue :

– Tu es un sacré numéro, Olivia Kincaid. En quelques heures, tu mets le plus dur de tous mes
frères à tes pieds et ensuite tu te permets de lui marcher dessus comme sur un vulgaire paillasson. Je
ne te reprocherai rien car il était temps que cela lui arrive. Fais juste attention à toi quand même,
Rock n’est pas un tendre et il est rancunier. Attends-toi à ce qu’il se venge.
– J’ai été trop loin, Max, mais je ne l’ai pas fait exprès, les mots sont sortis tout seuls. Il m’a mise
hors de moi. Qui noie quelqu’un pour jouer ? Je sais que je l’ai blessé. Je me suis blessée moi-même,
je ne veux pas être cette personne-là. Je suis venue ici pour reprendre tout à zéro, pas pour tout foirer
de nouveau.

Je débite tout cela d’une seule traite, sans reprendre mon souffle, pressée que ça sorte et pour
essayer d’obtenir un début de pardon venant de n’importe qui, je m’en fous à cet instant.

– Ça fait à peine plus d’une semaine que tu es ici. Sois patiente. On ne se recrée pas une vie stable
en quelques jours. Je ne te connais pas encore beaucoup mais je pense que tu es quelqu’un de bien.
Même les meilleurs font des choix stupides parfois.
– Oui je sais. Tu crois qu’il me pardonnera ? Je veux pouvoir retourner au bar avec toi et
m’investir dans cette ville. Je me sens bien ici.
– Je ne sais pas, miss. Pour le moment, je te conseille de faire profil bas et de le laisser tranquille.
Cette histoire avec sa sœur est compliquée. Tu as vraiment tapé là où ça fait mal et j’ai peur qu’à la
première occasion, tu fasses les frais de sa colère.
– Qu’est-il arrivé à sa sœur ?
– Je ne sais pas exactement et même si je savais, je ne te le dirais pas, tu t’en doutes ?
– Ouais. Et puis c’est à chacun de décider ce qu’il souhaite partager ou non, j’imagine.

Pour une raison que j’ignore, Max baisse les yeux, se balance d’un pied sur l’autre. Je pense qu’il
ne va plus rien dire mais il me demande finalement :

– Tu voudrais aller au ciné avec moi ? Je me sens un peu responsable de toi et je vois bien que tu
te fais chier ici sans pouvoir trop bouger.

Ah, c’était donc ça la raison du malaise…

– Je ne sais pas comment je dois le prendre ? je lui réponds en riant.


– Comme un compliment, bien sûr !

Je jette un coup d’œil à ma main droite.

– Si tu es dispo, on pourrait commencer par aller refaire mon plâtre, celui-là est fichu.

Pour illustrer mes propos, j’appuie légèrement dessus et déclenche un bruit de succion aqueux
quand je relâche la pression.

– Putain, mais quel con. Je ne sais vraiment pas ce qui lui est passé par la tête. Il agit comme un
demeuré avec toi.
– Ne me le demande pas à moi ! Et il me faut une nouvelle prescription pour des antidouleur.
– Où est passée celle de Doc ?
– Rock l’a gardée.
– OK, va pour une nouvelle. Je ne veux plus me frotter à lui aujourd’hui.
– C’est si grave ?
– Il a pété une vitre du Q.G.
– Oh.
– Ouais, en lançant une chaise dessus.
– Ah oui, quand même.
– Comme toi et ce miroir, a priori…

Il pointe ma coiffeuse du doigt. Je suis penaude d’être responsable de tout ça et j’essaie de me


faire toute petite. Max, sentant mon désarroi, vient me prendre dans ses bras gentiment, puis dépose
un baiser sur mon front. Je suis contente qu’il ne soit plus bizarrement distant. Je ne ressens aucune
gêne, ni aucune pression, seulement du réconfort, sentiment qui me ramène aux temps heureux avec
mes parents, où j’étais aimée et protégée du chaos assourdissant de l’existence.

– Allez, on y va, miss Loquace.


L’atmosphère se fait légère, simple, et nous partons pour les urgences de New Hope dans ma Ford
Mustang conduite par Max. Je passe un super moment, nous papotons, rigolons comme deux nouveaux
amis et cela me fait beaucoup de bien.

Comment ai-je pu me contenter de si peu d’interactions sociales pendant si longtemps ?

À l’hôpital et une fois enregistrés, mon cas ne relevant d’aucune urgence vitale, nous ne sommes
absolument pas prioritaires et je vois le moment où nous allons passer la nuit dans la salle d’attente
bondée. Les dernières personnes restant dans la pièce ne sont pas plus en danger de vie ou de mort
que moi. Max, qui sent mon agacement et ma fatigue atteindre des sommets vers vingt-deux heures, se
lève pour aller parler à la dame de l’accueil. Après quelques minutes d’un débat apparemment
houleux, pendant lequel elle devient blanche comme un linge, elle finit par m’appeler et je suis enfin
reçue par les internes.

Amen !

Une heure plus tard, je ressors avec mon nouveau plâtre recouvert d’une résine imperméable cette
fois-ci, tout propre, et rose vif, ainsi que ma nouvelle ordonnance.

– Regarde, Max, j’ai pu choisir la couleur. Tu en penses quoi ?

Je prends la pose tel un mannequin, mon poignet plâtré sur la hanche. Je suis excitée comme une
enfant de 3 ans. Je trouve ce nouveau plâtre trop cool et j’ai l’impression de vivre des expériences
qui m’ont manqué gamine. Lui paraît amusé.

– Ce n’est pas pour les enfants, d’habitude, ce genre de choses ?


– Étrangement, l’infirmier était aux petits soins et m’a demandé de te dire qu’il m’avait bien
traitée…
– Alors, tout va pour le mieux. Allez viens, miss, on rentre.

***

Je m’endors pendant le trajet du retour, et quand je me réveille dans mon lit, le lendemain matin, je
comprends que Max a dû me porter et me coucher.

Le soleil inonde ma chambre et chauffe mes bras nus. Je ne me sens pas bien, comme lorsque l’on
se réveille d’un mauvais rêve. Je mets du temps à me souvenir que je ne suis plus en France mais
bien à Colorado Source, chez Ellie. Je regarde l’heure sur mon radioréveil : huit heures vingt-six.

Un de mes petits Post-it en forme de cœur rose est collé dessus :

Voici mon numéro de téléphone au cas où…


À utiliser sans modération, Max

Deux hommes, deux numéros de téléphone, mais celui que je veux appeler est celui qui ne veut
plus entendre parler de moi. Tout me revient d’un coup, la rencontre douceâtre et poussiéreuse avec
Max, et celle explosive et intense avec Rock.

Et merde. Rock.

Rien n’avait vraiment commencé mais il me plaisait déjà dangereusement. Certes, il ne paraît pas
être le bon choix pour quelqu’un avec mon expérience de vie, je le concède : parents morts, familles
d’accueil, meilleure amie assassinée. Votre entourage vous souhaiterait une vie paisible avec une
personne stable et présente pour vous ; sauf que je n’ai plus d’entourage à qui rendre des comptes.

Je me suis relevée, battue et reconstruite à chaque fois, à chaque chute, toujours plus dure, et je ne
veux plus d’une vie stable et tranquille. Au contraire, je sais que l’existence est courte et je veux la
vivre pleinement. On ne sait jamais ce qui peut vous rattraper à chaque instant. Avant l’assassinat de
Moïra, j’étais tombée dans une vie monotone et sans risque et cela s’est aggravé après son décès.
Seuls les moments en sa compagnie et ceux où je prenais le temps de griffonner dans mon carnet à
dessins étaient différents.

J’avais un travail sans surprise comme conseillère financière grands comptes dans une banque sur
Paris, l’accomplissement après mes cinq années d’études, que m’enviaient beaucoup de mes anciens
camarades de promotion. En faisant le bilan de ma journée de travail, je réalisais que je gérais des
ennuis ahurissants de personnes fortunées à mille lieues de mes valeurs.

Je naviguais dans un brouillard opaque où rien n’était dangereux mais où rien n’avait de saveur
non plus. Plus de maltraitance, plus d’abus, plus d’abandons et quelques amis de façade. Seule Moïra
était vraiment entière, entrée dans ma vie comme un boulet de canon, ou plutôt comme un ange
rédempteur. Nous nous disputions souvent, reprochant chacune le style de vie de l’autre.

Le sien était volage et sans lendemain, et les mois précédant sa mort, trop dangereux, mais ça, je
l’ai découvert bien trop tard.

Le chagrin me submerge et les larmes s’échappent par torrents ; je ne me contrôle plus. Moïra me
manque, je culpabilise de n’avoir rien vu et de m’être disputée avec elle juste avant sa mort. Mes
derniers mots, ceux qu’elle a emportés avec elle là-haut, sont emplis de méchanceté et de venin. Je
rage de ne pas avoir profité de chaque moment en sa présence. C’est aussi pour ça que je m’en veux
autant pour mes propos à l’égard de Rock ; je m’étais juré de ne plus recommencer à balancer des
conneries sans réfléchir.

Je reste ainsi un long moment sur mon lit, mon bras valide sur mon visage à essayer de me calmer
en laissant les souvenirs heureux affluer.

Je ne veux plus traverser mon existence tel un zombie. Je le dois à Mo, à mes parents et surtout à
moi-même.

Je me relève, bien décidée à vivre et profiter. J’irai présenter mes excuses à Rock.
Que peut-il bien me faire ?

Je l’ai blessé, durement, et cette grosse brute ne sait répondre que par l’attaque, j’imagine que
c’est la meilleure défense dans son milieu féroce. Il fera de mes excuses ce que bon lui semblera,
mais au moins j’aurai fait le premier pas.

Après une bonne douche, j’enfile un short en jean délavé, une chemisette légère blanche qui
dévoile mes épaules dorées et se noue par-devant au niveau du nombril. Je chausse des compensées
orange vif, recherchant désespérément quelques centimètres supplémentaires pour affronter
l’immense colosse.

Ellie est dans la cuisine et fait des mots croisés en attendant que son gâteau à la cannelle finisse de
cuire, elle ne semble pas m’avoir entendue.

– Bonjour, Ellie !

Surprise, la vieille dame sursaute en poussant un petit cri, la main sur le cœur :

– Olivia ! Vous m’avez fait peur, mon petit. Bonjour à vous.


– Cette tarte sent divinement bon, il me tarde de la goûter.
– Merci, j’adore cuisiner, surtout les desserts.

Elle me lance un regard chaleureux et me détaille de la tête aux pieds.

– Et où allez-vous, jolie comme un cœur que vous êtes ?


– Je vais voir Max, j’ai un service à lui demander.

Un sourire espiègle apparaît et étire ses joues toutes ridées.

– Je ne pense pas qu’il vous dise non avec cette tenue, chaton.
– Le problème est que je ne sais pas où il habite. Peut-être le savez-vous ?
– Au-dessus de son bar évidemment.
– Évidemment, suis-je bête.

Cliché jusqu’au bout des doigts…

– Merci Ellie.

J’hésite à poser ma dernière question, je ne voudrais pas abuser de sa gentillesse, mais j’ai bien
réfléchi et il me faut absolument un moyen de locomotion plus rapide que mes petits pieds :

– Par hasard, auriez-vous un vélo ? J’aimerais pouvoir me déplacer plus aisément, je peux vous le
racheter si nécessaire.
– Ne dites pas de bêtises, voyons, je vous prête Ginette avec plaisir. Suivez-moi.

J’attrape mon sac au vol dans l’entrée et je suis la vieille dame vers ce qui semble être une cave
derrière la cuisine. Une volée de marches nous amène dans une pièce semi-enterrée et éclairée par un
unique soupirail. Il y fait frais et sec.

Note à moi-même : venir dormir ici si la chaleur sous les toits persiste.

Une multitude de pots en verre et de bric-à-brac en tout genre sont entassés sur de vieilles étagères
qui penchent dangereusement, un vrai atelier de sorcière. Mme Jefferson soulève une bâche
poussiéreuse et une jolie bicyclette vintage noir et mauve apparaît, elle possède même un petit panier
à l’avant. Le nom G. Ginet est inscrit dessus et je comprends mieux son surnom.

Trop mignonne, pensé-je.

– Nous adorions faire du vélo avec mon mari. J’imagine qu’il est temps que cette vieille Ginette
reprenne du service. Les pneus devraient tenir bon pour aujourd’hui mais je vous conseille de les
changer rapidement.

Je suis touchée par l’histoire de cet objet. J’imagine le jeune couple qu’ils étaient alors, et que j’ai
pu voir en photo dans le salon, profiter de moments insouciants et simples.

– Elle est parfaite, Ellie, je vous promets d’en prendre soin. Je l’aime déjà !

Je m’élance dans Colorado Source sur mon nouveau bolide, direction le CSB. Je m’arrête sur le
chemin à la supérette d’Alfred pour prendre un pain et de quoi petit-déjeuner. Quinze minutes plus
tard, je suis devant le bar. L’établissement paraît encore plus glauque lorsqu’il est fermé, comme si
cela était possible. Tout est sombre derrière son immense vitre, aucune lumière ne filtre. Je ne vois
pas de sonnette ou d’Interphone à côté de l’entrée principale, ni aucune autre porte pour accéder à un
appartement qui se situerait au-dessus.

Je sors mon téléphone de ma petite besace en cuir et envoie un texto à Max :

[Salut, je suis en bas de chez toi,


j’ai le petit déjeuner. Liv]

Trente secondes plus tard, sa réponse me parvient :

[Attends. Je descends t’ouvrir.]

Max ouvre la porte du CSB, torse nu et dans un jean délavé très taille basse.

Certes, il est tout de même plus que pas mal et pourrait faire son petit effet sur ma personne,
mais….

Je me reconcentre et le regarde de nouveau droit dans les yeux. Il m’a surprise en train de le
reluquer et en semble satisfait et amusé.
Pourvu qu’il ne se méprenne pas.

– Je souhaitais te remercier pour hier et tout le reste. Le job, tout ça quoi. J’ai amené des petites
douceurs. Bref, merci, Max, d’être mon premier ami ici.

Je lui montre mon joli sachet bien garni de chez Alfred.

– De rien, c’était avec plaisir. Pose ton vélo là et suis-moi.

Cela me fait bizarre de traverser le bar vide et éteint. Nous allons jusqu’au fond, passons devant
différentes pièces privatives du club qui éveillent ma curiosité et nous montons à l’étage. J’arrive
alors dans un appartement de type loft résolument masculin. Il y a un seul grand espace, le mobilier
est en bois sombre et des affaires sont éparpillées un peu partout.

– Désolé pour le bordel, me dit-il, embarrassé.


– Pas de souci. Ça m’apprendra à venir à l’improviste.

Je lui adresse un sourire encourageant, et en silence, nous nous installons et préparons le petit
déjeuner.

– Vas-y, assieds-toi et fais comme chez toi.


– Merci.

Il s’assoit également après être allé enfiler un t-shirt qui traînait près de son lit. J’attends qu’il soit
bien installé avant de lancer la conversation.

– Max, est-ce que je peux te parler sincèrement ?


– Oui, je pensais que tu le savais.

C’est un « oui » franc et sincère, cela me convient. Puis il ajoute :

– De toute façon, as-tu le choix ? Tu t’es mis beaucoup de frères à dos à cause de Rock et hormis
Ellie, il ne reste pas grand monde dans cette ville que tu connaisses et à qui te confier, non ?
– Bien vu, Sherlock.

Je croque dans mon pain grillé qui, soit dit en passant, est délicieux, avant de poser une question
qui me turlupine :

– Petite question. Tout le monde semble parler du « Club » mais Bill vous a appelés le « Clan » et
Rock aussi je crois. Pourquoi ?
– Regardez qui est Sherlock Holmes maintenant ?

Il rigole en remuant son porridge à l’avoine et continue :

– Pour beaucoup de monde et pour l’extérieur, nous sommes un énième club de motards. Et on ne
les détrompe pas car ça nous arrange. Souvent, on joue même le jeu, comme ça on nous laisse
tranquilles, surtout les flics. Mais c’est un peu plus nuancé et complexe en réalité. Du coup, nous
préférons parler de « Clan » entre nous, cela nous correspond plus.
– Je ne suis pas certaine de bien saisir la différence… et ça fait un peu secte, sans vouloir
t’offenser.

Il reprend et me sourit en faisant fi de ma remarque :

– Il n’y a pas de définition exacte de ce que nous sommes ou ne sommes pas, mais vois-nous
comme une sorte de refuge pour les plus abîmés de la société qui veulent échapper au système et
vivre différemment. Particulièrement des vétérans, mais plus seulement. Nous sommes une famille
au-delà des liens du sang pour ceux qui ont souvent tout perdu.

Ses mots ont un écho douloureux en moi car je fais partie de ces marginaux esseulés.

– Comme beaucoup de clubs de bikers quand même, Max. Désolée mais je ne vois toujours pas
trop la différence avec vous.
– Tu comprendras mieux avec le temps, mais nous ne cherchons pas le conflit avec les autres
clubs, ou le conflit tout court en général, bien que lui nous trouve aisément, comme en ce moment, par
exemple. Nous ne cherchons pas non plus à nous étendre ou conquérir quoi que ce soit. Les femmes
sont les bienvenues, bien que peu postulent. Pas besoin de se trimbaler à moto ou d’être tout en cuir
pour rejoindre nos rangs. Certains de nos membres te surprendraient dans leur apparence.
– Et comment vous « recrutez » alors ? Comment on vous trouve si on a besoin de vous et que vous
êtes si secrets ?
– Le réseau.
– Le réseau ?
– Ouais, soit des anciens du Clan qu’on a aidés, soit des frères ou des sœurs actuels. Ils nous
envoient des gens. C’est la façon la plus commune, mais de temps en temps, il y a des exceptions :
des rencontres fortuites…
– Ah bon ! Certains partent ?

Je crie presque de surprise.

– Eh oui, nous ne sommes pas une secte… On ne fait pas de lavage de cerveau et on ne retient
personne contre son gré. Nous ne sommes pas un idéal à atteindre et dans lequel il faudrait rester
toute sa vie. D’ailleurs, beaucoup nous quittent au bout d’un certain temps. Ils prennent ce qu’ils
veulent et ce dont ils ont besoin et quand ils vont mieux, ils s’en vont, sans forcément réintégrer la
société, mais ils trouvent leur équilibre à mi-chemin et hors du Clan.
– Et vous les laissez partir comme ça ?
– Oui, la seule règle qui persiste est de garder nos secrets.
– C’est très altruiste de votre part. Mais si le Clan est si bien, pourquoi veulent-ils partir ?
– Les gens changent en permanence, Olivia. Et quel intérêt de garder quelqu’un contre sa volonté ?
Tu deviendrais alors une prison. Tu pourrirais de l’intérieur et tu te transformerais en ce que tu
dénonçais la veille : un carcan social. Toi, t’es la même qu’hier ? Tu m’as dit être venue ici pour
repartir de zéro, tout recommencer, mais ensuite ?
– Oui, c’est ce que je cherche.

En partie… mais ça, je ne lui dis pas à haute voix.

– Tu n’es pas la seule.


– OK, je commence à comprendre. Grâce à vous, les gens ont un espace avec un minimum de
règles pour se redécouvrir et choisir ce qu’ils veulent vraiment être et non ce qu’on leur impose
d’être, même si parfois cela signifie quitter le Clan au final.
– Oui, tu as bien résumé les choses.
– Mais il faut bien que vous en tiriez un bénéfice tout de même, non ?
– Cela peut faire cliché mais il y a avant tout de la satisfaction personnelle, on se sent utiles au
sens le plus fondamental du terme. Tout n’est pas question de transaction, Liv, dans la vie. Nous
voulons juste des gens loyaux qui contribuent d’une façon ou d’une autre à notre autosuffisance et à
notre prospérité pour nous permettre de continuer. Certains membres vivent ici, d’autres sont sur les
routes en volante et d’autres encore se sont sédentarisés dans tout le pays. Au final, peu importe le
mot qui nous définit, ce qui compte, ce sont les valeurs fondamentales partagées.
– Je vois. Tous ne sont pas comme Bill « le connard » ?

Il explose de rire :

– Peu sont comme Bill en fait, lui en tient une vraie couche à cause de son histoire personnelle.
Mais c’est quelqu’un de loyal.

Si je pense saisir tout ce qu’il me raconte, quelque chose me dérange tout de même, peu importent
les raisons que peut avoir Bill :

– Oui mais vois-tu, tu parles de valeurs partagées. Et vous acceptez des types comme Bill, donc
cela veut dire que vous approuvez indirectement sa façon de parler aux femmes et de les traiter.
– Je parle de valeurs plus fondamentales.
– Ouais, donc bien traiter les femmes n’est pas fondamental pour vous… C’est bon à savoir.

Je ne peux m’empêcher d’élever la voix et d’être sarcastique.

– Laisse-moi finir avant de nous juger durement. Bill est parfois un vrai connard et je ne partage
pas son point de vue sur pas mal de sujets, mais il a gagné sa place comme nous tous dans le Clan. Je
n’ai donc rien à dire, sauf si je le voyais maltraiter quelqu’un physiquement ou aller trop loin
verbalement. Tu m’as semblé savoir te défendre toute seule. Je suis sûr que tu m’aurais envoyé chier
si je t’avais traitée comme une femme faible et fragile, et à juste titre. Tu es toi avant d’être une nana,
non ?
– Certes mais…
– Mais Bill n’a pas l’air de particulièrement t’apprécier, pour une raison que j’ignore encore et je
ne suis pas sûr que ce soit parce que tu es une fille. Je pense que c’est un prétexte et qu’il cherche à
t’atteindre. S’il dépasse tes limites acceptables, dis-le-moi, je réglerai ça.
– Si tu le dis, Max. On verra bien.
– Tu ne connais pas son histoire personnelle. Beaucoup de gens du Clan sont brisés, c’est notre
raison d’être, nous sommes une main tendue vers un avenir meilleur. Si nous refusons tous les Bill de
la terre d’emblée, nous nous trahissons. Tout le monde doit avoir une seconde chance, voire une
troisième pour certains. Grâce aux repères qu’ils trouvent avec nous, ils deviennent des hommes et
des femmes meilleurs. Tu aurais dû connaître Bill à son arrivée au Clan… Puis sa mère et sa sœur
l’ont rejoint à Colorado Source.
– Quelque chose me dit que c’est mieux que ce ne soit pas le cas… Mais reconnais que beaucoup
de frères ici ne paraissent pas inoffensifs.
– Tu es dans notre ville Q.G., Liv. Et même si nous faisons tout pour passer inaperçus, certains
clubs ou gangs nous convoitent et nous cherchent des emmerdes. Nous devons paraître forts et
impitoyables. Pour autant, nous ne sommes pas hermétiques au monde extérieur. Si la clientèle ne te
dérange pas, alors tu es la bienvenue pour boire un verre au CSB. Tu ne risques rien. Nous ne
tabassons pas pour le plaisir. Les règles sont les mêmes pour tout le monde ici. Mais oui, je te
l’accorde, ceux qui sont à Colorado Source sont ceux qui ont le plus besoin d’aide pour ne pas
perdre le peu d’humanité qu’il leur reste, car comme on dit : loin des yeux, loin du cœur. Souviens-
toi de ça et tout ira bien. Et contrairement à ce que tu peux sûrement penser, peu de nos activités sont
illégales. En ça aussi, nous sommes différents des clubs de motards traditionnels. Nous voulons
échapper au système mais par la transgression ou la provocation.
– Ah bon ? Et vous faites quoi alors pour faire vivre votre Clan ?
– Je ne peux pas te le dire. Tu dois prouver ta loyauté et appartenir au Clan.
– Évidemment, suis-je bête, dis-je avec ironie.
– Évidemment, me répond-il sur le même ton.
– Mme Jefferson dit que vous protégez la ville, c’est vrai ?
– En quelque sorte, oui. En étant ici et en ne laissant pas la place vacante, on empêche que
d’autres ne viennent s’installer. D’autres qui seraient bien moins intentionnés que nous.
– Je comprends, un peu comme les poissons-clowns. Si un, dans la hiérarchie, disparaît, celui du
dessous prend sa place.

Il me regarde, perplexe :

– Si tu le dis. Et toi ? Quelle est ton histoire, Nemo ?


– Oh, rien d’extraordinaire, une histoire d’orpheline. Juste un besoin de changer d’air, d’échapper
au système comme tu dis et à ma vie triste et pourrie, tout simplement.
– Il faut que je t’avoue un truc, Olivia. Quand quelqu’un intègre, même de façon temporaire,
l’environnement du Clan ou de la ville, on enquête sur lui ou sur elle.

Il se tait et laisse ses paroles se frayer un chemin en moi. Je commence à comprendre et je ne me


sens pas bien du tout.

Que savent-ils ?

J’aurais dû m’en douter, plus personne n’est incognito de nos jours.

Quelle idiote !
– Que sais-tu ?

Mon ton est froid et cassant, je me suis redressée sur ma chaise et j’ai arrêté de manger. Je sens
que je commence à hyperventiler.

Tous mes chers petits secrets dévoilés…

– Olivia, tu dois comprendre que…


– Que sais-tu ? Autant que j’évite de répéter quelque chose que tu ne saches déjà.

Il souffle, résigné, et se lance :

– Tu es orpheline depuis l’âge de dix ans, mais nous n’avons pas pu en savoir plus sur ton dossier
car il est sous scellés de la justice française et il nous aurait fallu un meilleur indic pour creuser. Tu
t’es jetée dans des études de finance corps et âme et tu as réussi avec brio. Tu es sortie major de ta
promotion à vingt-trois ans. Suite à ce diplôme, tu as obtenu dans la foulée un excellent job sur Paris
que tu as occupé pendant trois ans environ, mais tu as tout plaqué, il y a un mois pour venir ici.

Je me détends d’un coup. Il ne sait rien de trop personnel finalement, seulement les grandes lignes.
Mais il reprend :

– Avant de venir, tu as été internée trois mois en hôpital psychiatrique, à une heure au nord-est de
Paris. On ne sait pas pourquoi non plus.

Je me fige. Il me regarde droit dans les yeux avec cet air bienveillant et compatissant que je
déteste déceler dans le regard des gens quand ils en apprennent un peu plus sur ma vie. Je ne veux
pas de sa compassion, voilà pourquoi je n’en parle jamais. Alors je déclare d’une voix monocorde :

– Ne me regarde pas comme ça, Max. Oui j’ai été surmenée. La finance est un monde cruel et je
n’ai pas tenu, j’ai craqué.

Il ne paraît pas convaincu pour un sou.

– Olivia, on ne va pas en hôpital psy hautement sécurisé pour du simple surmenage.


– J’ai aussi perdu quelqu’un de cher à ce moment-là, OK ? Ça a été la goutte d’eau, j’ai menacé
une collègue sur mon lieu de travail car j’avais développé une paranoïa aiguë… Au vu de mon
enfance, ils n’ont pas voulu prendre de risques, ils m’ont internée.
– Je suis sincèrement désolé, miss.

Et il a vraiment l’air de l’être, je le lis dans ses beaux yeux gris.

– Écoute, tu sais l’essentiel désormais, tu peux le dire à tes petits copains orangs-outangs. Je suis
ici pour reprendre tout à zéro, et on m’a soignée. Point à la ligne.

Menteuse…
– Je comprends, ça ne nous effraie pas. Comme je te l’ai dit, il serait hypocrite qu’on ait peur de
toi… Et si ça peut te rassurer, j’ai juste dit aux frères que tu étais clean et réglo. Y a que Rock qui est
au courant et je ne lui dirai pas ce que tu viens de m’apprendre, promis.
– Je ne sais pas si je me sens mieux, Max, mais effectivement, j’aimerais que tu protèges mon
histoire comme tu protèges celle de Bill, apparemment.

Nous laissons le silence s’installer entre nous pour digérer tranquillement ce que nous venons
d’apprendre l’un de l’autre. Je suis perdue dans mes pensées quand la voix de Max me ramène des
méandres de mon esprit tordu :

– Toi aussi, tu as fouiné. Tu sais au sujet de Sunny.


– En fait, c’est bien que tu abordes le sujet car non, je ne sais pas grand-chose du tout, juste ce
qu’Ellie a laissé échapper.
– J’aurais dû me douter que c’était la vieille Jefferson, ton indic.
– Alors comme ça, la sœur de Rock a fui Colorado Source ? Pourquoi ?

Il hésite, mais ne résiste pas au regard de biche que je lui lance.

– Allez, Max, tu me dois bien ça après ce que tu as appris sur moi.


– Je te l’ai dit, je ne sais pas grand-chose, c’est un sujet tabou pour lui. Sunny avait changé
dernièrement, elle s’était renfermée sur elle-même, elle enchaînait les conneries en tout genre,
drogues, vols, fuites pendant parfois plusieurs jours sans nouvelles. Ses parents devenaient dingues.
Même Rock, avec qui elle était proche, ne la comprenait plus. Elle ne voulait rien dire ni expliquer,
mais on sentait qu’elle portait un fardeau qui la tuait à petit feu. Un matin, elle est venue trouver Rock
au Q.G., elle semblait complètement folle et tenait des propos incohérents. Elle disait « avoir des
preuves » et le répétait en boucle en attendant qu’il arrive.
– Des preuves de quoi ?
– J’en sais rien, mais honnêtement, vu son état, je ne pense pas qu’elle avait conscience de ce
qu’elle disait. Je pense qu’elle était sous acide. Rock l’a reçue en privé dans son bureau et une
énorme dispute a éclaté entre eux. La seule chose que j’ai entendue est Rock lui crier de quitter la
ville et de ne revenir que quand elle aurait retrouvé la raison et serait prête à présenter des excuses.
Elle est partie le soir même, il y a quatre ans, et depuis on ne l’a plus jamais revue. Sunny lui envoie
juste une lettre chaque année, le même jour, pour lui dire que tout va bien. Une simple phrase : « Je
vais bien. » Il a reçu celle de cette année le matin de votre dispute.
– Mince… je ne savais pas, je…
– Ce n’est pas de ta faute. Mais maintenant, tu comprends pourquoi le sujet est plus que délicat
pour lui. Suite à ça, la mère de Rock a perdu la raison, son père a quitté le Clan et a officiellement
passé sa gestion à Rock pour s’occuper de sa femme. Rock a cherché Sunny en vain pendant plusieurs
mois grâce à notre réseau, mais ça n’a rien donné. Il devait s’occuper du Clan et a dû abandonner les
recherches pour l’instant. Il se sent responsable de toute cette merde et reste bloqué, frustré et en
colère contre tout et tout le monde. Le soir de ton arrivée, malgré les circonstances, c’était la
première fois que je le voyais sourire et penser à autre chose qu’au boulot ou à Sunny.
– Donc, si je comprends bien, le Clan est dirigé par le plus perturbé de vous tous,
émotionnellement parlant ? Sacré modèle pour tes frères en recherche de stabilité et d’exemple.
– Tu as compris le souci. Rock est un bon meneur et pourrait être le meilleur, il est formé à ça
depuis tout petit, mais à cause de toute cette histoire, certains remettent en question sa capacité à
diriger correctement le Clan. Il est trop instable selon eux.
– On peut comprendre leur point de vue. Et la police ? Avez-vous prévenu la police de la
disparition de Sunny ?
– Sunny venait juste de devenir majeure5, et un adulte est libre de « disparaître ». On évite de
mêler les flics à nos affaires.
– Je pensais que vous ne faisiez rien d’illégal… Pourquoi les craignez-vous, alors ?
– Car eux ne font pas toujours des choses légales, Olivia… Bref, à cela s’ajoutent de gros
problèmes avec un jeune club sans territoire qui nous cherche des emmerdes et voudrait prendre
notre place, les Black Edge.

Je commence à percevoir un peu de la personnalité de Rock, les enjeux et les responsabilités qui
reposent sur ses épaules. Des responsabilités tombées sur lui au pire moment de sa vie. La
culpabilité est quelque chose que j’appréhende trop bien. Il y a une similitude entre son histoire et la
mienne.

Nous regrettons tous les deux que nos derniers mots aient été si durs envers un être cher, sans
savoir qu’on ne reverrait jamais cette personne et que ce serait son dernier souvenir de nous. À
l’exception que Rock a, lui, la possibilité de se faire pardonner s’il arrive à retrouver sa sœur : une
petite flamme d’espoir qui brûle dans les ténèbres de son enfer personnel, mais qui peut aussi faire
beaucoup de dégâts.

Je suis aussi un peu soulagée. J’avais envisagé l’hypothèse que Sunny et Moïra puissent être une
seule et même personne. Après tout, les cheveux, ça se teint. Ma Moïra était rousse, mais qui sait ?
Or, il a reçu une lettre, hier matin. Je n’imagine pas être celle qui aurait annoncé à Rock que sa sœur
en fuite avait en fait été assassinée, il y a six mois, et était devenue gogo danseuse à Paris. Moi, je me
fichais du boulot de Moïra, mais pas sûr qu’un frère aurait apprécié. Cependant, il y a un lien entre
ces deux histoires et je vais trouver lequel.

La coïncidence est juste impossible. Quitte à chercher Sunny moi-même si nécessaire.

– Tu dis que Sunny avait une meilleure amie avec qui elle traînait souvent… Comment s’appelait-
elle ?

Les battements de mon cœur s’accélèrent, et si…

– Ashley, mais je ne me souviens pas de son nom de famille. Pourquoi ?

Mauvaise pioche.

– Non, je me disais juste que cela pouvait être un début de piste pour Sunny. Sa meilleure amie
doit forcément savoir quelque chose, si elles étaient toujours fourrées ensemble.
– Rock l’a interrogée mais ça n’a pas abouti.
– Tu m’étonnes, avec sa délicatesse légendaire…
– Détrompe-toi, il sait y faire quand la situation l’exige.
– Oui mais là, on parle de sa sœur. Tu ne me feras pas croire qu’il est resté calme.
– Je ne sais pas. Je ne sais rien de plus.
– Et elles n’avaient pas d’autres amies par hasard ?
– Pas que je sache. Sunny s’était complètement isolée, à l’exception d’Ashley.
– Je souhaite m’excuser auprès de Rock pour ce que j’ai dit sur sa sœur, et je veux que tu m’aides.

Ça y est, j’ai lâché la vraie raison de ma venue. Si Max est surpris de mon changement de sujet
brutal, il n’en montre rien et continue de regarder son assiette de bacon.

– Je ne suis pas sûr que cela soit une bonne idée. Attends au moins un petit peu.
– Combien de temps ?
– J’en sais rien, Olivia. Comme je te l’ai dit, c’est un sujet délicat. Et il est rancunier. Promets-
moi de te méfier.
– Dis-moi juste où il habite, que je dépose au pied de sa porte un panier garni en gage de bonne
volonté !

L’idée semble le faire sourire mais il retrouve rapidement son sérieux.

– Je ne peux pas te dire où il habite. C’est une information sensible, seuls les frères décisionnaires
et quelques membres le savent.
– Alors le Q.G. ?
– Idem.
– C’est n’importe quoi. De quoi avez-vous peur ?
– Olivia, c’est comme ça, point, et si jamais nous devions faire une exception, ce ne serait pas à
moi d’en décider seul dans mon coin. Je peux leur soumettre ta requête.

La bonne blague ! J’imagine déjà la scène à leur prochaine réunion…

– C’est pas grave, Max, laisse tomber.


– Olivia…
– Non, mais je comprends. Ou pas. Trouve plutôt une idée pour m’occuper durant les deux
prochaines semaines. Je m’ennuie déjà.

Sur ce, je lui envoie une miette de pain entre les deux yeux pour rompre l’atmosphère lourde due à
la conversation. J’ai compris qu’il ne m’aiderait pas et je comprends pourquoi. Cela le fait rire et la
situation dégénère en véritable combat de boulettes de pain de mie pendant quelques secondes,
jusqu’à ce qu’on soit l’un comme l’autre à court de munitions. On décide ensuite de passer la journée
à regarder des films d’horreur sur l’immense écran plat depuis son lit, en mangeant des nouilles
chinoises trop épicées.

***

La semaine passe assez rapidement grâce à Max, qui met à mon service son imagination
foisonnante et les ressources de la petite ville pour me divertir. Il me fait découvrir les alentours, me
prête des DVD, et il m’emmène deux fois me balader dans Newton City l’après-midi pour faire du
shopping. Le soir, je suis obligée de me débrouiller par moi-même puisqu’il tient le CSB, et aussi car
je reste une grande fille et que je suis capable de m’occuper de moi-même de temps en temps.

Enfin, en théorie.

Rock et ce que j’ai appris à son sujet ne quittent jamais vraiment mon esprit, et je ne cesse de
ruminer et de réfléchir.

Je n’ai pas eu d’éclair de génie pour provoquer « LA » réconciliation. Je tente plusieurs fois de
croiser son chemin de manière « fortuite », mais on ne peut pas dire que ce soit une réussite. Au
mieux, il m’ignore, au pire, j’ai droit à un « dégage de mon chemin » virulent, ce qui fait sortir Max
de ses gonds à chaque fois.

Génial !

Désormais les deux hommes se disputent à cause de moi, j’ai donc réussi le fantastique exploit
d’aggraver la situation. Je tente également de les suivre en cachette de temps à autre et de savoir où
Rock vit et où se situe leur repaire secret, mais sans succès.

Je ne peux même pas continuer mon enquête auprès de ma bavarde colocataire, car Ellie est allée
rendre visite à de la famille pour au moins un mois. Elle en rêvait depuis longtemps mais ne se l’était
jamais permis car elle avait peur de laisser la pension sans surveillance. J’ai bien tenté de lui
expliquer qu’avec les Evil’s Heat dans les parages elle aurait pu, mais elle n’a rien voulu entendre.

Nous sommes dimanche soir et je suis seule dans la maison à errer comme une âme en peine, à la
recherche de quelque chose à grignoter. Ma quête se solde par un échec et je retourne finalement dans
mon studio, bien décidée à aller me coucher.

J’ai occupé mon après-midi à ranger et nettoyer ma chambre de fond en comble, activité qui me
donne toujours l’impression de reprendre le contrôle quand rien ne va plus. Si je suis beaucoup plus
maniaque que la moyenne des gens qui peuplent cette planète, par miracle, je ne suis jamais tombée
dans un travers de trouble compulsif, heureusement pour moi.

Cela ne me dérange pas de manger avec les doigts ou de me rouler dans la boue si nécessaire, je
n’impose cette rigueur qu’à mon chez-moi et ma voiture, mais jamais aux autres. Je suis assise sur
mon lit et je contemple juste pour le plaisir des yeux ce qui m’entoure, satisfaite du résultat. Chaque
chose est à sa place et il me tarde de me glisser, fraîche et douchée, dans mes draps propres tout juste
changés.

Bien que la maison d’Ellie soit assez vieillotte, elle est accueillante et mignonne. La vieille dame
est une vraie fée du logis et a un certain sens de la décoration, qui n’est pas le même que le mien, de
toute évidence. À Paris, j’adorais les grands appartements au style contemporain, épuré et efficace,
mais depuis mon arrivée aux États-Unis, je remarque que mes goûts changent et je rêve d’avoir un
jour, comme Ellie, ma maison.

Pas nécessairement une grande maison, mais une maison qui serait chaleureuse et fonctionnelle,
avec un jardin et une belle cuisine. Le tout alliant charme et modernité dans des couleurs douces
qu’on ne semble trouver que dans les habitations américaines. Mon souhait ultime serait d’avoir une
pièce dédiée à mes livres, avec une bibliothèque sur mesure et des coussins un peu partout.

Bref, quelque chose qui respire la tranquillité, la vie, et que je puisse considérer comme mon
chez-moi, comme l’endroit où, peu importent les problèmes, les voyages, les aventures, je pourrais
toujours revenir m’y ressourcer.

Sur ces digressions existentielles de haut niveau, j’ouvre l’eau froide de ma douche dans ma salle
de bains qui brille de mille feux, briquée au vinaigre blanc, et si le tuyau émet un drôle de bruit, rien
n’en sort.

Je retente plusieurs fois, et le mieux que j’obtienne est un petit filet d’eau minable qui pourrait à
peine abreuver une mouche. Dans mon top dix des choses les plus agaçantes sur cette planète figurent
en tête les douches sans pression.

Je perds patience, j’ai chaud, je suis transpirante de mon ménage effréné de l’après-midi et je rêve
de cette maudite douche fraîche. Il est hors de question que je m’avoue vaincue et que je me lave au
gant ce soir, ou que j’emprunte la vieille baignoire fuchsia d’Ellie. De toute façon, il me semble
qu’elle ferme sa chambre à clé tout le temps dès qu’elle part.

Alors, je prends mon téléphone pour appeler Max. À cette heure-ci, le bar est encore calme, il
décroche dans la seconde :

– Hello, miss ! Que me vaut cet appel ?


– Coucou, ma douche ne marche plus. Tu ne connaîtrais pas un plombier qui intervient d’urgence à
cette heure-ci ?
– Ouais, Eddy est à son compte, c’est un peu l’homme à tout faire de la ville et des environs. Je lui
dis de passer te voir avant de venir au bar si tu veux.
– Oui, je le veux ! Merci, Max, t’es le meilleur. Je ne sais pas ce que je ferais sans toi.

Il rigole puis me répond sur un ton sérieux :

– Sûrement pas grand-chose mais tu aurais tes deux mains valides.

Je n’avais jamais envisagé que Max puisse se sentir responsable de quoi que ce soit.

– Max ? Rien de tout ça n’est de ta faute. Tu le sais ? Dis-moi que tu le sais ?


– Je ne sais pas, trésor. C’est moi qui ai poussé Rock à arrêter de chercher Sunny et de prendre
ses fonctions auprès du Clan. Les frères devenaient dingues sans leader. Mais maintenant, je ne sais
pas si c’était la meilleure chose à faire, il se perd.
– Hey, c’est un grand garçon ! Il doit pouvoir gérer, ou alors il ne mérite pas d’être leur meneur. Il
arrive des choses horribles à beaucoup de monde tout le temps, et je sais de quoi je parle…
– Je sais. Mais clairement, il est sur le fil. Son comportement vis-à-vis de toi est ridicule, ça me
rend dingue et ça me donne envie de lui foutre des baffes.
– Je gère, ne t’inquiète pas pour ça.

J’ajoute sur le ton de la plaisanterie :

– Fais juste en sorte qu’Eddy passe chez moi et tout ira bien !
– Compte sur moi. À demain, miss.
– À demain, Blondinet…

Et je raccroche avant qu’il ait pu me hurler dessus pour ce sobriquet ridicule. J’ai retrouvé ma
bonne humeur et je décide de lire un peu en attendant de pouvoir prendre ma douche.

Trois quarts d’heure plus tard, on sonne à la porte. C’est Eddy, équipé de tout son matériel du
parfait bricoleur. Je n’ai jamais eu l’occasion de lui parler, ni aux autres frères, hormis Max et Rock.
Mes quelques heures en tant que serveuse ne comptent pas vraiment. J’ai échangé des bonjours avec
certains et capté des prénoms par-ci par-là au détour de mes balades dans la ville et ailleurs, mais
rien de consistant me permettant de dire que je les connais un tant soit peu.

En revanche, Max m’a montré une photo de groupe des sept frères qui sont à la tête du Clan. Je
sais donc plus ou moins qui est qui et qu’il y a une hiérarchie au sein même du Clan. Car malgré les
belles paroles de Max, ce n’est pas un repaire de Bisounours hippies. Un minimum d’autorité est
nécessaire pour garder tout le monde dans le rang. Vince et Bounce sont deux très beaux spécimens
qui pourraient figurer dans le magazine Men’s Health , si l’on aime les cheveux longs, les tatouages,
les piercings et le cuir. Le premier est aussi excentrique que l’autre est réservé, tels le yin et le yang.
Vince est métis, la peau caramel et les yeux noisette, quant à Bounce, il est auburn avec d’incroyables
yeux verts.

Rock se démarque d’eux en faisant office de toile vierge à côté. Il porte peu de tatouages à ma
connaissance, ce qui met d’autant plus en évidence la beauté de sa peau hâlée, elle paraît si douce, en
contraste total avec la dureté qu’il dégage.

Soupir niais intérieur.

Je dois admettre que j’en ai plus vu que ce que j’ai laissé croire, lors de cet après-midi calamiteux
au lac. Loris, quant à lui, est le cliché du biker dans toute sa splendeur, c’est aussi le plus âgé et le
sage de la bande. Enfin, mon Némésis, Bill, est carré, un peu bedonnant, avec une peau blanche
constellée de taches de rousseur, mais avant toute chose, je ne l’aime pas. C’est épidermique, une
incompatibilité d’humeur dans toute sa splendeur. Il est toujours sur les talons de Rock, comme s’il
était son chien de garde.

Un vrai caniche !

Il me jette en permanence des regards menaçants de ses petits yeux de fouine, me défendant
d’approcher Rock, et il rigole lorsque ce dernier me rabroue et refuse sèchement mes tentatives pour
faire la paix. Plus Rock est violent envers moi, plus Bill semble jubiler. Je l’entends se moquer
ouvertement de moi en multipliant les commentaires à mon propos à l’oreille de son « Chef » bien
aimé.

C’est quoi son putain de problème ?

Mais je ne me laisse pas faire et le rembarre à chaque fois. Je n’ai besoin de personne pour le
gérer.

Max m’a dit que les gars n’avaient jamais vu Rock aussi furax pour un sujet qui ne concerne pas le
Clan, et apparemment Bill le prend lui aussi personnellement.

Qu’il aille au diable, ce parasite !

Eddy se tient dans l’encadrement de ma porte. Il est très grand et élancé, mais beaucoup moins
massif que Rock. Je lui donne une petite quarantaine. Il a des rides d’expression qui viennent strier sa
peau couleur ébène et une cicatrice sur la joue qui lui donne un sourire tordu. Tout comme Rock, il ne
porte pas les cheveux longs, au contraire, il a même le crâne complètement rasé, et je devine des
tatouages à la base de son cou qui fuient sous son t-shirt délavé et remontent sur ses tempes. Le
résultat est subtil car il y a peu de contraste entre sa couleur de peau et ses tatouages, et je ne devine
pas vraiment ce que représentent les motifs.

S’il ne me dégoûte pas comme Bill « le connard », qui exsude la méchanceté et la fourberie par
tous les pores de sa peau, Eddy dégage tout de même une aura qui m’effraie. Je me dis que son
histoire à lui ne doit pas être un conte pour enfants.

Cette cicatrice !

J’hésite à le faire entrer, puis je me souviens de ce que Max m’a dit à son sujet : sa bonté, son
amour inconditionnel pour ses deux petites filles et la patience dont il fait preuve avec sa femme
complètement cinglée et jalouse, Rhonda, et accessoirement sœur de Bill…

Comme c’est étonnant. Rire ironique intérieur.

Je le reconsidère sous un nouveau jour.

– Entre, Eddy. Merci de passer aussi vite.


– Salut. Max m’a dit que tu avais un souci avec ta douche.
– Oui, je n’ai plus d’eau. Tout fonctionnait très bien ce matin, je ne sais pas ce qui a pu se passer.
– On va voir ça, tu me montres le chemin ?

Je prends la direction du deuxième étage vers ma chambre sous les toits, Eddy sur mes talons.
Après une heure à trifouiller avec ses outils, il a trouvé le souci et a changé le pommeau de ma
douche. Ce dernier datait de Mathusalem et n’a pas supporté mon nettoyage sauvage au vinaigre…
– Et voilà, cela devrait de nouveau fonctionner correctement. Vas-y juste mollo avec le ménage à
l’avenir, Cendrillon.
– Je ne sais pas si je pourrai, quand je suis lancée, je suis inarrêtable. Mais encore merci.

Il s’est avéré effectivement très gentil, nous avons papoté de tout et de rien. Plusieurs de mes
remarques l’ont beaucoup fait rire. Il est de toute évidence complètement gaga de ses deux petites
princesses et de sa femme, même si je l’ai surpris plusieurs fois à me détailler de bas en haut, l’air
de rien. Je reconnais que ma tenue est très légère : un t-shirt ample qui bâille sur le devant et mon
éternel minishort en jean, mais par cette chaleur, il est pénible de supporter le moindre vêtement.

– Tiens, voici ma carte avec mes coordonnées. Si jamais tu as un problème quelconque, n’hésite
pas.
– C’est noté, je la garde précieusement.

En rangeant son matériel, il ajoute :

– Je comprends mieux maintenant.


– De quoi ?
– Pourquoi Max et Rock te mangent dans la main.
– T’exagères, c’est n’importe quoi. Rock ne me mange certainement pas dans la main en ce
moment, et Max est adorable avec tout le monde. Cet homme est la gentillesse incarnée.
– Si tu le dis… Tu as un sacré caractère aussi, mais dans le bon sens du terme, pas comme ma
Rhonda !

Il éclate de rire à sa propre remarque.

– Si tu le dis…
– C’est pas toujours évident, je sais qu’elle peut être difficile, mais je l’aime, que veux-tu ?
– Alors c’est l’essentiel, Eddy, ça et le respect mutuel.

Sur lequel j’ai plus de doutes concernant Rhonda, mais ce ne sont pas mes oignons…

Il me regarde perplexe :

– Tu es différente de beaucoup de gens extérieurs à Colorado Source.


– C’est-à-dire ?

Je suis sceptique, je n’arrive pas à saisir s’il s’agit d’un compliment ou non.

– D’où je viens, avant de m’établir ici, il y a maintenant plus de dix ans, j’ai connu beaucoup de
racisme et de discriminations en tout genre. Dans mon cas, c’était surtout parce que j’étais noir et que
je venais d’un milieu pauvre par-dessus le marché. Je t’épargne les détails, tu sembles être le genre
de personne à savoir de quoi je parle. Je sais que tu es orpheline et on sait tous les deux que la
connerie humaine peut être sans limite dans le registre de la maltraitance. J’ai vu aussi mes anciens
amis infliger à des blancs ce qu’ils reprochaient qu’on leur fasse tous les jours, voire du racisme
entre Afro-Américains, alors qu’on s’attendrait à ce que nous soyons unis, non ? Différences
d’ethnies, culte de la peau claire… Certaines filles de mon quartier achetaient un tas de merdes
cancérigènes plus ou moins efficaces pour se blanchir la peau, car être afro-américaine passait
encore, mais pas trop foncée non plus quand même. Une de mes sœurs s’est empoisonnée avec ces
merdes, elle en est morte. Tu as vu ma couleur de peau ? Elle avait la même.

Nous sommes toujours assis l’un à côté de l’autre sur le carrelage froid de ma salle de bains. Je
suis tellement émue par sa confession que je ne trouve pas les mots pour le réconforter. Je pose ma
main sur son avant-bras gentiment. Je réalise que lui aussi est couvert de tatouages et je suis fascinée.
Le contraste entre nos deux peaux est saisissant mais magnifique.

– Oui je la vois, et elle est très belle, Eddy. On dirait la couleur de l’écorce de certains arbres
exotiques.
– Ouais, j’ai appris à en être fier. Ça n’a pas toujours été facile, mais ma sœur cadette, elle, n’a
jamais réussi. Bien sûr, les choses bougent un peu partout, mais on est encore loin de la perfection.
On parle souvent d’un melting-pot ici aux États-Unis, mais il s’agit plutôt d’une espèce de grand
saladier. Il y a de nombreuses cultures différentes, mais les communautés restent entre elles, elles ne
se mélangent pas vraiment et cohabitent plus ou moins bien pour certaines.
– C’est triste, mais je vois ce que tu veux dire. C’est un peu partout pareil, je crois,
malheureusement.
– Je m’en suis encore plus rendu compte en me mettant en couple avec Rhonda. Un Noir avec une
Blanche, surtout un Noir avec une cicatrice comme la mienne, ça surprend beaucoup de gens.
Certains nous insultent parfois dans la rue en dehors de Colorado Source. Mais quand tu vois mes
deux magnifiques princesses, comment peut-on penser que c’est contre-nature ?
– Tu l’as dis toi-même, Eddy, la connerie humaine. Mais c’est grâce à des personnes comme
Rhonda et toi que les choses avancent dans le bon sens. Votre pays a élu un président noir pour la
première fois, c’était historique ! Qui aurait pu le croire, il y a encore cinquante ans ?
– Certes, mais ce n’est pas suffisant, Olivia. Quand on a vécu la merde que j’ai vécue. Qu’on vient
d’où je viens, on ne peut plus s’arrêter à la couleur de peau, c’est du délire. Le destin est aveugle,
lui, il ne fait pas de différence ou de favoritisme, et tous les frères ici finissent par réaliser la même
chose. L’argent aide bien sûr et donne une illusion de pouvoir, mais ce n’est qu’une illusion, tout peut
t’être enlevé en un claquement de doigts. La vie est déjà suffisamment cruelle pour en rajouter une
couche, alors quand tu tombes amoureux ou que tu te fais un nouvel ami, tu te fous de son sexe, de sa
couleur de peau ou de sa religion, tu prends et tu profites de ce qui t’est offert. Rhonda a plein de
défauts, mais ma couleur de peau ou ma cicatrice n’ont jamais été un problème pour elle. Comme toi,
elle m’a laissé entrer chez elle.

J’en ai les larmes aux yeux, ce qu’il dit me touche au plus haut point et est empreint d’une telle
vérité. Je ne souhaite à personne de connaître malheurs et souffrances, mais c’est parfois l’unique
moyen pour que certains réalisent l’ampleur des inepties et des jugements qu’ils ont pu débiter, sans
jamais se remettre en question, car on est tous amenés à avoir des a priori, moi la première.

Mais il a raison, je me fiche complètement de sa couleur de peau, et malgré son immense cicatrice
qui lui barre la joue, je trouve qu’Eddy est beau. Sa sagesse intérieure rayonne et l’embellit. Ce soir,
sans le voir arriver, il m’a conquise, tout comme Max à la station essence. Tous deux peuvent devenir
de précieux amis.

Nous restons silencieux quelques minutes, perdus dans nos pensées respectives, puis il se lève
d’un coup sans prévenir :

– Faut que j’y aille, beauté, sinon Rhonda va me tuer.

Et sur ce, la discussion est close, je l’aide à remballer son attirail, je le raccompagne vers la
sortie et cette fois, je peux enfin me doucher et aller me coucher.

***

Le lundi succède tranquillement au dimanche, et le soir, je suis seule, affalée dans mon lit, à
regarder V pour Vendetta sur mon ordinateur. J’ai passé une heure à arroser les plantes du jardin
d’Ellie non sans en avoir profité pour m’arroser moi-même et me rafraîchir. Avec mon paquet de
Cheetos sur la poitrine, je rage intérieurement que Rock ne me permette pas de lui faire, ou ne serait-
ce qu’écouter, mes excuses.

Je songe à aller ce soir au CSB avec un mégaphone, crier ce que j’ai à dire. Je le collerais à
l’oreille de Bill, histoire de lui faire passer son sourire narquois au passage. Alors que j’envisage
réellement cette option, je me penche vers ma table de nuit où est cachée sa lettre d’excuses, que j’ai
lue une bonne centaine de fois, et mon paquet de Cheetos orange et chimiques se déverse sur le sol,
mais surtout sur mon matelas.

Merdasse !

Je suis bonne pour changer les draps. Je déteste dormir dans un lit qui croustille et d’habitude, je
ne mange jamais dedans pour cette raison précise. Je transgresse moi-même mes dix commandements
personnels de vie.

C’est le début de la fin, ma vieille, le début de ta déchéance… Olivia, tu es une loque, il est
temps de te secouer et de trouver une solution à cette impasse !

Le film en est au moment où Nathalie Portman est déguisée en poupée sexy pour pouvoir entrer
chez la prochaine victime de V, un religieux pervers. La scène capte mon attention et une minuscule
idée germe en moi.

Je ne peux pas parler à Rock car, à chaque fois, je dois quitter le bar, mise dehors comme une
malpropre par sa secte de primates décérébrés, et je n’ai pas le temps de me retrouver seule avec lui.
En revanche, si je trouvais un moyen de rester au CSB jusqu’à pouvoir obtenir les cinq minutes
nécessaires de tête-à-tête, alors j’aurais peut-être une chance… Je crois que je tiens ma solution.

Rire machiavélique intérieur, qui résonne dans ma tête très fort !


5 La majorité administrative légale est à 18 ans dans la plupart des États, seuls l’alcool et les jeux
d’argent nécessitent d’avoir 21 ans.
Chambre privée n° 3…

Rock

Il est vingt-deux heures mardi soir quand nous partons, Bill, Vince, Eddy, Bounce et moi pour le
CSB. La semaine a été chargée et sous tension. Les Black Edge n’ont pas hésité à venir nous
provoquer sur notre territoire et ont menacé plusieurs habitants pour tenter de leur soutirer des
informations à notre sujet. En résumé, j’ai dû gérer plein de merdes.

La situation dure depuis trois mois et a empiré ces derniers temps. Ils ont tagué certains des
commerces et des véhicules en périphérie de la ville pendant la nuit, juste pour nous prouver qu’ils
peuvent aller et venir comme bon leur semble.

Enfin ça, c’est ce qu’ils croient.

Nous-mêmes, nous savons où se situe leur base de fortune qu’ils déplacent pourtant chaque
semaine, en attendant de trouver une solution durable ; Colorado Source en l’occurrence. Nous avons
pu la passer au peigne fin une ou deux fois la nuit et incognito, au cas où il serait nécessaire d’y faire
une descente improvisée. Il faut toujours connaître son ennemi et nous connaissons les Black Edge,
ils l’ignorent seulement et nous sous-estiment. Et nous ne faisons rien pour les détromper pour le
moment.

Nos valeurs et notre comportement les perturbent et les induisent en erreur sur notre véritable
force. Nous sommes moins belliqueux et plus discrets que les clubs de bikers traditionnels.

Ces connards de Black Edge font circuler la rumeur que je ne vaux rien en tant que meneur et que
bientôt, ils prendront le contrôle de la ville, que ce n’est qu’une question de temps. Certains des
habitants commencent à douter, et même les plus jeunes frères posent des questions aux anciens. Ce
n’est pas parce que je suis le petit-fils du fondateur du Clan que leur loyauté m’est acquise d’office,
je dois la mériter. Nous avions pensé à tort que face à leurs échecs successifs, les Black Edge
finiraient par abandonner et chercher à s’installer ailleurs, permettant de régler ça sans violence
inutile, mais non, ils persistent. Il va falloir que j’agisse et vite, mais je ne veux pas déclencher
quelque chose qui entraînerait des représailles sanglantes contre la ville sans pouvoir riposter. Or,
nous sommes à cette période de l’année en sous-effectif, jusqu’à l’automne où les premiers membres
commenceront à rentrer.

Putain, je suis encore coincé pour un mois !

Les frères et sœurs ne peuvent pas rentrer prématurément, car ils ont tous des engagements
professionnels et tout plaquer comme ça, c’est prendre le risque de mettre en péril les affaires du
Clan. Cela doit rester une mesure de dernier recours et signifierait que nous sommes en guerre, avec
des pertes potentielles lourdes de notre côté…
Je ne veux pas en arriver là, il me manque encore des informations stratégiques pour prendre une
quelconque décision définitive. Il règne un flou autour de ce jeune club qui m’inquiète et me rend
indécis et nerveux dans la marche à suivre. Leur principale force, et non la moindre, est que nous
avons bien plus à perdre qu’eux ; ce qui les rend audacieux.

Ou inconscients, c’est une question de point de vue.

Certains de mes jeunes frères ici sont sur le fil et je ne sais pas quel effet auraient un affrontement
et des effusions de sang sur leur santé mentale fragile. D’autres ont désormais une famille, des
enfants, un commerce, et puis il y a les habitants pris en étau entre nous et les Black Edge, et que nous
avons jurés de toujours protéger. Je ne peux m’empêcher d’avoir la vision d’Olivia battue ou violée
et je la repousse violemment ; cette pensée me tord les boyaux, malgré notre engueulade au lac. C’est
une situation merdique et inconfortable.

J’aimerais éviter un affrontement pour un milliard de bonnes raisons. J’irai demander conseil dans
la semaine à mon père, cela me donnera l’occasion de voir ma mère, dont l’état de santé s’est
aggravé ce mois-ci. Toute cette merde s’ajoute aux nombreuses tentatives d’Olivia pour essayer de
me parler. Je dois reconnaître qu’elle a du cran et de la persévérance, ce que j’aurais pu apprécier en
d’autres circonstances.

Mais qu’est-ce qu’elle ne saisit pas putain dans « dégage ! » ?

Elle en vient à m’embrouiller l’esprit et à me faire douter avec son insistance. Parfois ma colère
retombe, j’ai l’impression qu’elle se soucie sincèrement de moi, ce qui me change de toute l’hostilité
à mon encontre en ce moment, mais le plus souvent, je repense à ses dernières paroles au lac et je la
déteste de m’avoir rendu vulnérable. Malheureusement pour elle, elle tombe toujours au mauvais
moment : lorsque je viens d’apprendre une nouvelle provocation de la part des Black Edge ou une
autre merde du genre. Et alors que j’aimerais me perdre en elle, je prends un plaisir non dissimulé à
la blesser.

Pour couronner le tout, je me prends la tête avec les gars. Je m’engueule avec Vince, Eddy et Max
qui me trouvent trop dur avec leur petite protégée et ne comprennent pas pourquoi je suis si
rancunier. Et je m’engueule avec Bill car lui me trouve trop laxiste. J’aurais dû la faire jeter de la
ville le jour même de l’incident selon lui. Le pire, c’est que j’y ai songé, mais je n’arrive pas à m’y
résoudre. Bounce et Loris n’ont pas d’avis sur la question comme d’habitude, à moins qu’on ne le
leur demande et je n’en ai pas envie.

Cette nana me fait des nœuds au cerveau et je n’aime pas ça, mais l’avoir dans les parages me
permet de la mater en douce juste pour le plaisir des yeux et continuer à m’imaginer des choses qui
ne se produiront jamais. Je sais que je suis pathétique. Je me suis plus touché en pensant à elle en une
semaine que depuis que j’ai quinze ans, âge auquel j’ai perdu ma virginité et où la réalité a rattrapé
la fiction, grâce à Soraya, la fille du chef indien de la vallée.

Depuis quand je préfère me contenter d’une nana que je ne peux pas avoir plutôt que de
profiter en temps réel de celles qui tentent tous les soirs leur coup ?

Car, même si nous sommes un petit bled paumé, il y a du passage, et ce n’est pas le choix qui
manque, mais elles paraissent toutes bien fades et sans intérêt comparées au petit feu follet brun et
voluptueux qui hante mes nuits. Si je la laisse vadrouiller à travers la ville, je garde le contrôle de la
situation et je prends ce que je veux quand je veux, même s’il s’agit juste de la regarder.

Enfin, ça, c’est ce que je me dis pour me persuader que je gère correctement le cas « Kincaid ».

Je me suis surpris plusieurs fois à prendre la direction du lac aux grenouilles pour voir si elle y
nageait de nouveau nue, avant de me ressaisir et de faire demi-tour à temps. Avant-hier, je l’ai suivie
discrètement alors qu’elle était à vélo avec ses écouteurs sur les oreilles. Je me demande comment
elle arrive à pédaler avec les talons qu’elle porte. Elle allait encore à la bibliothèque à toute vitesse,
le panier avant de sa bicyclette chargé de petits sacs de nourriture de chez Alfred. Max l’attendait
devant avec un immense bouquet de fleurs.

Putain de prince charmant !

J’ai eu envie de lui faire bouffer son bouquet et ses bonnes manières sur le moment… avant de me
rappeler que j’étais un peu responsable de tout ça. Apparemment, ils passent pas mal de temps
ensemble aux dires d’Eddy et de Max lui-même.

Est-ce pour lui qu’elle avait mis cette robe rouge ultra-sexy ?

J’avais dit à Max qu’il avait voie express pour la draguer dans un énième élan de colère, mais je
ne suis plus si sûr de moi maintenant. Je l’ai également vue passer du temps avec Eddy et Vince, qui
semblaient être aux petits soins pour elle ; ils rigolaient tous ensemble et parlaient comme de bons
vieux amis. Cette nana est en train de rendre tous mes gars mous et mielleux.

Comme toi lorsque tu es avec elle…

Ils m’ont rapporté qu’elle leur avait demandé plusieurs fois de la déposer à l’annexe de la mairie
du comté, située dans une petite ville voisine aussi paumée que la nôtre. Elle souhaitait se rendre aux
archives, pour en apprendre plus sur la région et son histoire. Ça a éveillé ma curiosité mais j’ai
d’autres problèmes à gérer en ce moment pour me pencher plus en détail sur les allées et venues
d’Olivia Kincaid.

Je m’accroche à ma rancune et à ma colère car je sais que la Petite Chose peut avoir accès à une
partie cachée de moi et que c’est une putain de faiblesse. Je ne veux plus donner l’opportunité à
quelqu’un de proche de me blesser. Une fois que naissent des sentiments, vous pouvez être manipulé
de l’intérieur, vos décisions ne vous appartiennent plus vraiment et de nouvelles variables sont
ajoutées à l’équation de base de votre existence.

Comment faire confiance et se faire confiance si vous pensez faire vos propres choix alors que
quelqu’un tire les ficelles pour vous, tel un marionnettiste ?
Enfin ici UNE marionnettiste en l’occurrence. Les sentiments sont comme une gangrène.

Les frères et moi sommes installés à notre table habituelle d’où je peux garder un œil sur l’entrée
et sur le bar. J’espère quand même qu’elle tentera de venir ce soir. Je pourrais évacuer un peu de ma
tension sur elle et j’aime savoir qu’elle essaye.

Ça veut dire que je l’intéresse, non ? Je crois que je suis sacrément tordu, un vrai sadique.

Ça aussi me fout en rogne. Je connais son passé et je suis la dernière personne qu’il lui faut. Elle
mérite une fin heureuse après un début de vie super merdique. Mais les heures passent et aucune jolie
petite brune tout feu tout flammes ne passe la porte.

Eddy me donne un coup de coude pour me dire :

– Je sais qui tu espères voir entrer.

Il me gonfle, il a passé la soirée à m’observer, à essayer de m’empêcher de boire pour je ne sais


quelles raisons pourries, ce qui a eu l’effet contraire sur moi, bien évidemment.

– Non, tu ne sais rien.


– Si tu le dis. Tu sais, Rock, la fierté c’est une qualité pour un meneur de Clan, mais ce n’est pas
le cas quand elle prend racine dans une rage malsaine. Alors là, elle devient nocive.
– Donc, après conseiller sentimental pourri, tu es maintenant philosophe et coach de vie ?
– Connard. Tu sais quoi ? Reste dans ta merde, et non seulement tu vas t’y noyer mais tu vas
perdre le Clan aussi dans la foulée.

Sur ce, il se lève et va parler à Max au bar.

Punaise mais pour qui se prend-il ?

Ceci dit, j’ai bien vu qu’il n’était pas dans son assiette ce soir, sa femme Rhonda a encore dû lui
prendre la tête avec sa jalousie maladive. C’est pour ça aussi que je ne veux personne dans ma vie,
c’est bien trop d’emmerdes à gérer.

Il est deux heures du matin quand Max me fait signe. Eddy a réglé ses consommations et est rentré
chez lui depuis une heure. J’ai bu plus que d’habitude et je commence à en ressentir sérieusement les
effets.

Je me lève pour le rejoindre au bar :

– Quoi, Max ?
– Eddy vient de m’appeler depuis son fixe chez lui, il a oublié son portable dans la chambre
privée numéro trois. Tu pourrais aller le chercher et le lui rendre demain matin, enfin tout à l’heure ?
Bref, tu m’as compris.
– C’est quoi ce bordel ? Qu’est-ce que faisait Eddy dans une chambre privée ? À quel moment y
était-il ?

Max a l’air super mal à l’aise et coupable, mais ne dit rien de plus.

– Putain, Max, il était avec qui ? Si Bill ou Rhonda l’apprennent, il est mort.
– Écoute, je lui ai dit ce que j’en pensais, après il fait ce qu’il veut, c’est un grand garçon.
– Ouais, mais ce sera ton problème, mec, si Rhonda déboule ici avec une carabine ou un cocktail
Molotov. Et ce sera le mien si elle met la ville à feu et à sang par vengeance.
– C’est bien pour ça qu’il te demande d’aller chercher son téléphone discrétos et de le lui rendre,
OK ? S’il te plaît, Rock, pour le bien de tout le monde, fais-le.
– OK, je le fais, mais il m’en devra une.
– Tu lui diras toi-même quand tu lui rendras son téléphone.

Sans répondre, je lui tourne le dos et pars vers le fond du bar, énervé. Bill me voit et me lance :

– Tu vas où comme ça ?

Et merde…

– Aux chiottes, tu veux venir me dérouler le P.Q. et me torcher le cul ?

Vince explose de rire, Bill grommelle, retourne à sa bière et à sa conversation animée avec
Bounce. Ces deux-là passent leur temps à se chamailler comme des gosses ces derniers temps, ce qui
est étonnant venant de Bounce, qui est la force tranquille et solitaire de notre groupe.

Je franchis une première porte et les bruits venant du bar se font sourds et lointains. Cinq
chambres privées prolongent le bar, la numéro trois est la dernière sur la gauche, en face de la loge
des danseuses, et juste avant les escaliers qui mènent au loft de Max. J’y entre et allume la lumière,
une musique langoureuse et torride se déclenche simultanément.

Je parcours des yeux la pièce à la recherche du maudit téléphone d’Eddy, qui a dû tomber près de
la chaise située au centre et sur laquelle il s’est payé du bon temps avec une des filles, ou plusieurs
d’entre elles.

Qui sait ?

Je n’y vois pas vraiment grand-chose sur ce sol sombre, avec cette lumière rouge clignotant
lentement au rythme de la chanson provenant des enceintes situées aux quatre coins de la pièce. Je ne
suis pas venu ici depuis très longtemps car j’ai une préférence pour la chambre numéro deux, plus
pratique et qui possède un lit.

La déco est toujours la même que dans mes souvenirs, des murs pourpres et un sol noir. La
commode baroque couleur ébène est le seul mobilier de la pièce, avec la chaise et un portemanteau,
et je sais d’expérience ce que renferme cette commode. Je fais un dernier tour du propriétaire, mais
je ne vois aucun téléphone au sol ou ailleurs.
Max se serait-il trompé de pièce ?

Alors que je m’apprête à repartir en râlant, j’entends le bruit de la porte qui se ferme et qu’on
verrouille derrière moi. Je me retourne vivement et vois une petite danseuse blond platine s’avancer
vers moi avec toute l’assurance de la professionnelle qu’elle est. Sa tenue légère laisse peu de place
au mystère. Elle continue de s’approcher d’une démarche chaloupée et je peux mieux détailler ce
qu’elle porte. En haut, il s’agit d’un soutien-gorge en velours parme avec une multitude de petites
pampilles en strass qui brillent, le tout retient ingénieusement sa lourde poitrine. En bas, elle est
vêtue d’une micro-jupe en cuir noir et de bas résille assortis qui cachent juste l’essentiel.

Elle est juchée sur une paire de hautes chaussures vernies qui, j’avoue, me font de l’effet. Toujours
sûre d’elle, elle se tient bien droite, bras derrière le dos, ce qui met sa poitrine encore plus en avant.
Je commence à avoir du mal à me concentrer. Sa belle silhouette pulpeuse et sa peau blanche
constellée de grains de beauté me rappellent vaguement quelqu’un mais je ne distingue pas clairement
son visage ultra-maquillé dans cette ambiance intime.

– Désolé, poupée, je n’ai pas commandé de danse. En fait, j’allais partir.

Elle ne dit rien et me barre toujours la route.

– T’es nouvelle ? Je ne crois pas t’avoir vu au CSB, avant.

Elle pivote de profil pour poser la clé de la porte sur le dessus de la commode et j’aperçois ses
côtes ainsi que le tatouage qui les décore.

– Mais qu’est-ce que…


– Effectivement, Tarzan, j’ai commencé aujourd’hui. C’est juste pour la soirée, je suis en mission
d’infiltration. Mais chut, c’est un secret.

Joignant le geste à la parole, elle met son index droit devant sa bouche, dévoilant un plâtre résiné
que je devine rose fluo, puis elle rigole en voyant mon expression. Je la détaille de nouveau de haut
en bas.

Putain !

Elle est vraiment canon, bien que trop maquillée à mon goût. Je la trouve tellement belle au
naturel.

– Comment trouves-tu ma tenue ? Je fais pro ?

Je suis tellement sur le cul que je n’ai rien à lui répondre. Je ne sais pas ce qui me choque le plus
à cet instant, de la voir là en chair et en os si près de moi, après avoir passé la semaine à l’éviter, ou
de la voir dans cette tenue qui me grille le cerveau et dont chaque détail y sera gravé et archivé, à
côté de la vision d’elle, flottant à la surface du lac aux grenouilles. Je ne doute pas que mon visage
révèle mon ahurissement.
– On a perdu son sens de la repartie, Terminator ?

Elle termine de s’approcher de moi et me pousse fermement en arrière, ce qui me fait chuter sur la
chaise, et je manque de tomber avec. Elle est tellement petite par rapport à moi que même assis, elle
me dépasse de peu. J’ai la tête à un niveau stratégique et je pourrais enfouir mon visage entre ses
seins si je me penchais. Tout ça ne m’aide pas à me recentrer.

Je bégaye comme un con :

– Co… Comment ? Je t’ai vue vers vingt et une heures trente devant la supérette d’Alfred et il y a
une seule entrée au CSB. Max n’aurait jamais accepté de te planquer ou de te faire entrer par-
derrière, ni de t’aider d’aucune façon. J’ai été clair sur ma position à ton sujet.
– Ce n’est pas Max qui m’a aidée.
– Qui ? Je réfléchis quelques instants, me repassant la soirée. Putain, Eddy !

Elle perd toute son assurance et a l’air paniquée. J’ai du mal à la reconnaître avec tout ce
maquillage à outrance.

– Pitié, Rock, ne t’en prends pas à lui, je voulais juste te parler et je ne lui ai pas vraiment laissé
le choix.
– Mais moi, je ne souhaite pas te parler, bordel, c’est quoi que tu ne comprends pas ?
–Donne-moi juste cinq minutes, rien que pour tout le mal que je me suis donné. Reconnais que je
suis inventive…

Elle me sourit timidement en me regardant par-dessous ses cils et je me sens faiblir.

– Comment ?

Elle comprend ce que je lui demande et prend une profonde inspiration avant de se lancer.

– Tout est parti de ce film que je regardais : V pour Vendetta…

Je la fixe, inflexible, les bras croisés sur mon torse et toujours assis sur ma chaise. J’attends la
suite, tout ouïe. Je me demande comment ce film qui dénonce le totalitarisme a pu lui donner l’idée de
se déguiser en strip-teaseuse.

– Comme tu l’as dit, Max ne voulait rien savoir et personne ne me permettait d’entrer. Du coup,
j’ai appelé Eddy hier midi, je l’avais vu s’engueuler avec Rhonda le matin même devant chez eux.
Elle le soupçonnait de la tromper car il avait oublié leur anniversaire de rencontre.

Eddy habite pour des raisons professionnelles juste à côté de chez Alfred, où Olivia semble
passer le plus clair de son temps. Les adresses des frères ne sont un secret pour personne, sauf la
mienne…

– Du Rhonda tout craché… Continue.


– Je l’ai donc appelé pendant que Rhonda était au supermarché et je lui ai demandé de me donner
les coordonnées d’une des danseuses du CSB et de trouver un moyen de t’isoler dans une chambre
privée pendant la soirée. Il a fait croire à Max qu’il s’était payé une danse avec un happy end et a
inventé cette histoire de téléphone.
– Pourquoi diable t’a-t-il aidée ? Et où as-tu eu son numéro ?

Je suis partagé entre l’envie d’exploser de colère et de connaître la suite. Je reconnais qu’elle ne
manque pas de ressources et d’ingéniosité. Elle me répond, penaude et contrite :

– Je l’ai menacé de trouver Rhonda et de lui dire que j’étais sa maîtresse s’il refusait. De ce que
j’ai vu de sa femme, il n’en faudrait pas plus pour que la vie de ce pauvre Eddy devienne un enfer sur
terre, si ce n’est pas déjà le cas. Il m’a insultée mais a accepté. Quand je lui ai exposé mon plan, ça
l’a même amusé et je pense qu’il voulait t’aider aussi, il m’a donné des conseils.
– Putain…

Je me pince l’arête du nez entre les doigts et expire longuement pour garder mon calme. J’essaye
de ne pas la regarder ailleurs que dans les yeux. Son petit corps de tentatrice, l’objet de nuits de
fantasmes est à seulement quelques centimètres de moi, il me suffirait de me pencher, juste un peu…

– J’ai eu son numéro de téléphone sur sa carte de visite professionnelle qu’il m’a laissée quand il
a réparé ma douche. Il devait aussi faire attention que tu ne boives pas trop. Je crois qu’il a échoué
sur cette partie-là, je t’ai fait asseoir bien trop facilement.

Ce n’est pas à cause de la boisson que j’ai perdu mes moyens, mais je me cache bien de lui
avouer, elle pourrait profiter de la situation.

– Et ensuite, comment es-tu entrée dans ce foutu bar ?

Elle souffle, apparemment excédée par mon ton directif, et poursuit d’un ton monocorde :

– Eddy m’a filé le numéro d’une danseuse, Marissa, que j’ai appelée. Elle a accepté de m’aider à
choisir une tenue et à me maquiller avec les autres filles chez elle. Ce sont elles qui ont eu l’idée de
la perruque. Ensuite, elles m’ont fait entrer en douce avec elles dans leur loge pendant que Max et le
videur étaient occupés avec une livraison. Il ne sait toujours pas que je suis là, je suis restée cachée
toute la soirée dans les loges à guetter le signal d’Eddy par texto et à surveiller ton approche. Voilà,
tu sais tout.

Elle a maintenant l’air joyeuse et plutôt contente d’elle-même.

– Ton histoire est sympa mais je dois y aller maintenant.

Je suis dur et cassant. Je vois son visage se décomposer et elle me répond, la voix pleine de
tristesse :

– Rock, tout ce que je veux, c’est deux minutes avec toi pour te présenter mes excuses
correctement. Ce que tu me refuses depuis plus deux semaines. Simplement des excuses, rien d’autre.
– Mais je m’en fous, moi, de tes excuses !

Elle s’agace et le ton monte :

– Si tu t’en fous, alors pourquoi tu refuses de m’accorder deux minutes qui te permettront de te
débarrasser de moi ? Deux minutes, c’est rien, comparées à une vie de harcèlement…

Pourquoi me présenter ses excuses est-il si important pour elle ?

Comme je ne réponds pas, elle poursuit :

– Tu sais ce que je pense ? Je pense que tu ne t’en fous pas, au contraire ! Et tu as peur car tu sais
que ce que je vais te dire va te toucher là où ça fait mal et ça t’arrange bien que les choses entre nous
soient réduites à néant.

Elle plante son petit index manucuré dans ma poitrine, juste au-dessus de mon cœur. Je lui réponds
avec violence :

– Mais il n’y a rien entre nous, bordel !

Je me lève brusquement pour la surplomber de toute ma hauteur et elle sursaute, apeurée et


blessée. J’oublie parfois à quoi je ressemble, surtout en colère. Malgré moi, je n’aime pas lui faire
peur, mais elle a raison, je ne veux pas écouter la suite de son charabia. Je vois son visage se
recomposer et son regard se durcir, bien décidé à en découdre :

– À qui la faute ? Et ose me mentir et nier que tu n’as pas eu envie qu’il se passe un truc entre
nous. C’est toi qui es venu me trouver au lac ! C’est toi qui m’as écrit une lettre d’excuses mielleuse
où tu m’invites au resto ! Va savoir pourquoi tu as pensé que me noyer serait une technique de drague
efficace, mais grâce à mes discussions avec ton entourage, j’ai commencé à saisir que tu étais un
handicapé des sentiments. Et je le comprends, Rock ! Contrairement à ce que tu penses, je le partage
même ! Je sais que tu connais une partie de mon passé. Tu dois bien te douter que pour moi aussi, la
confiance, l’amitié, apprécier quelqu’un, s’ouvrir, c’est compliqué et ça frôle l’impossible. Il est
tellement plus facile de s’anesthésier et de traverser l’existence sans heurt mais ça, ce n’est pas
vivre, Rock ! Une amie chère me l’a fait comprendre.

Ses dernières paroles brisent quelque chose en moi et je ne peux plus me contenir :

– Je ne suis pas anesthésié, Olivia ! Au contraire, c’est bien trop douloureux ce que je ressens,
Sunny et toute cette merde dont je suis responsable. La putain de culpabilité qui me ronge et me
pourrit de l’intérieur ! Je n’ai personne sur qui la déverser, je ne peux m’en prendre qu’à moi-même !
Et quand ça commence à aller mieux, que je commence à refaire surface, je reçois sa maudite lettre,
chaque année à la même date, et je replonge. J’ai l’impression d’être dans une tragédie grecque
merdique. Sauf que ce n’est pas mon foie qui se fait dévorer pour repousser à l’infini, Princesse.
Je ne sais pas ce qui me prend de lui confier ça de but en blanc. Elle semble touchée et tend la
main vers moi pour la poser sur mon avant-bras. Sa caresse me fait l’effet d’une décharge électrique.
Je me calme instantanément.

– Rock… Écoute, je suis désolée pour mes paroles stupides, je t’ai blessé, ce n’était pas mon
intention. Tu m’as foutu la trouille de ma vie et j’ai paniqué, mais ce n’est pas une raison ni une
excuse pour ce que j’ai dit et je m’en veux terriblement.

Elle marque une pause puis reprend sans rompre le contact entre nous :

– Tu sais que mes parents sont morts quand j’avais 10 ans, mais tu ne sais pas tout. Je sais ce que
c’est d’être en colère, de s’en vouloir et de ne pouvoir s’en prendre qu’à soi-même. De regretter des
choses qu’on a dites et qui ont été lourdes de conséquences.

Sa voix se brise, elle a les larmes aux yeux. Toute ma colère s’envole enfin car je sais qu’elle
s’ouvre à moi et va me livrer quelque chose d’important. Un petit fragment d’elle brisé pour
compenser celui qu’elle m’a pris involontairement et qu’elle a utilisé contre moi cet après-midi-là au
lac.

– Oui, je sais.
– Non, ce que tu ignores, c’est qu’ils sont morts dans un accident de voiture et que j’étais avec
eux. C’était entre Noël et le jour de l’An. On devait rester chez ma grand-mère jusqu’à la rentrée des
classes, mais je suis tombée malade et quand j’étais malade, à cette époque, je ne dormais
correctement que dans ma chambre. J’ai donc pleuré toutes les larmes de mon corps et fais des pieds
et des mains pour qu’on rentre chez nous. La route était verglacée, il faisait nuit, papa et maman se
disputaient. Mon père reprochait à ma mère d’avoir encore une fois cédé trop facilement et qu’il était
temps que je grandisse et que j’arrête ces caprices d’enfant. Je les suppliais d’arrêter et de regarder
la route. Mon père a été surpris par un virage et a perdu le contrôle du véhicule. C’est allé si vite
ensuite. La voiture a quitté la chaussée pour chuter en contrebas à toute vitesse.
– Olivia, je…
– Attends, ce n’est pas fini, je n’arriverai pas à continuer si je m’arrête. La voiture a atterri dans
un lac, ce qui en un sens a amorti notre chute. Mais nous avons commencé à couler à pic. L’eau était
tellement froide, Rock, glacée. Elle entrait par mon nez, par ma bouche et j’étais coincée par ma
ceinture de sécurité.

Elle ne retient plus ses larmes, elle tremble de tout son petit corps et halète comme si l’air venait à
lui manquer à nouveau. Sans me poser de questions, je me penche vers elle et la serre contre moi. Je
lui embrasse le haut du crâne, les joues, les yeux à plusieurs reprises pour l’ancrer dans le présent.
Elle a le goût du sel et du maquillage bon marché, mais je m’en fous. Je n’ai pas pu être là pour
Sunny, mais je peux être là pour elle, pour qu’elle ne s’effondre pas sur elle-même comme ma sœur.

Étonnamment, la rendre plus forte m’aide moi-même à me ressaisir. Ses spasmes se calment
doucement et s’espacent.
– Du calme, Princesse, je suis là. Ici, tu es en sécurité. Et ensuite que s’est-il passé ?
– La police dit que ma mère est morte sur le coup quand la voiture a frappé un arbre dans sa chute.
Elle ne portait pas sa ceinture, comme à son habitude. Je me souviens que mon père s’est débattu sous
l’eau mais a réussi à nous détacher tous les deux. Il m’a pris dans ses bras et nous a hissés par le
pare-brise explosé. Cette sensation de manque d’air est une des pires douleurs que j’ai pu ressentir
de toute ma vie. On pense que se noyer va vite mais ça prend beaucoup, beaucoup de temps. Nous
sommes remontés à la surface difficilement. Nos vêtements nous gênaient. La suite, je ne m’en
souviens pas, je me suis évanouie de froid et de douleur. Les secours ont été contactés par un
automobiliste qui, par chance, avait vu l’accident car il nous suivait durant cette nuit horrible. Mon
père est décédé des suites de ses blessures à l’hôpital et je suis restée un mois dans le coma. Du
coup, je n’ai pas pu assister à leur enterrement. J’ai appris tout ça à mon réveil et j’ai eu énormément
de mal à l’accepter. Un instant, tout va bien dans le meilleur des mondes et l’instant d’après, tout a
disparu, vous est arraché et massacré. J’ai mis du temps à récupérer mes souvenirs, qui sont revenus
au compte-gouttes. Je me suis réveillée seule, orpheline et perdue, je refusais de croire ce que les
médecins et les infirmières me racontaient. Chaque jour, je leur demandais quand mes parents allaient
venir me chercher, chaque jour, ils me répondaient la même chose. Puis une fois guérie, j’ai été
placée en famille d’accueil, je suis devenue une pupille de l’État français et j’ai fini par accepter
mon sort.

Ses mots ne sont plus qu’un murmure quand elle termine son récit. Je suis désolé pour elle, pour la
petite fille qu’elle a été. Je peux à peine commencer à imaginer ce qu’elle a traversé. Elle ne dit plus
rien et respire fort contre mon torse.

– Tu n’avais pas de famille qui aurait pu prendre soin de toi ?


– Non, ma mère était fille unique et avec ma grand-mère, elles n’avaient plus personne. Elles
n’étaient que toutes les deux. Mon père était américain, il avait fui une famille nocive et maltraitante
pour finir ses études en France, où il a rencontré ma mère. Il n’avait jamais repris contact avec sa
famille et il n’en parlait jamais. On était une toute petite famille mais une famille quand même.
– Et ta grand-mère ?
– Elle était âgée et avait déclaré un Alzheimer déjà bien avancé. Cela devait être le dernier Noël
chez elle avant qu’elle ne rentre dans un institut médicalisé. Elle est décédée, il y a trois ans.
Heureusement pour elle, la maladie lui a rapidement fait oublier la tragédie et le chagrin.
– Je suis sincèrement désolé, pour ce que tu as enduré et ce que je t’ai fait subir ces derniers jours.
J’ignorais tout ça.
– Je me doute. Je ne le raconte que rarement, voire jamais. Tu en savais déjà un bout alors autant
que tu aies toute l’histoire. Tu sais, ça arrive, Rock, de blesser quelqu’un sans le vouloir, à moins
d’être un sadique ou un psychopathe, mais ça ne résout pas les choses de s’enfermer à l’intérieur de
soi. Promets-moi de ne plus le faire.
– Désolé, je ne peux pas. On n’en est pas encore au stade des promesses.
– On en est à quel stade alors ?

Sa voix s’est faite toute petite et elle est toujours collée à moi, enveloppée dans mes bras et le
regard concentré sur ses petites mains, qui jouent nerveusement avec mon t-shirt gris. Sa question
flotte dans l’air.
À quel stade on en est ? À quel stade souhaiterais-je qu’on en soit ?

En même temps, vu ce qu’elle vient de me raconter, je serais un gros connard de profiter de la


situation.

Comme si ça a pu t’arrêter dans le passé !

Elle prend la décision pour moi en s’écartant un peu pour se mettre sur la pointe des pieds, et elle
vient m’embrasser le coin de la bouche, hésitante, comme une demande de permission. Son attitude
réservée tranche radicalement avec sa tenue et je craque.

Permission accordée, la conversation est terminée.

Il est temps de se mettre du baume au cœur et si c’est ce qu’elle souhaite aussi, alors…

Je me rassois sur la chaise et l’entraîne dans ma descente en la tenant par les hanches. Elle prend
place sur moi à califourchon. Sa micro-jupe se relève complètement sur ses cuisses et elle vient
coller son bassin contre ma queue, dure depuis l’instant où elle m’a touché.

Bordel !

La sensation est divine et nous n’en sommes qu’aux préliminaires. Mon jean et mon boxer me
gênent, je souhaiterais pouvoir les arracher. Je reprends sa bouche violemment et l’envahis avec ma
langue. La sienne, hésitante, vient me caresser doucement les lèvres. Sa timidité me rend fou et je me
sens perdre le contrôle, ce qui ne m’arrive jamais. Si je ne me ressaisis pas, ça va aller beaucoup
trop vite. Je l’enroule dans mes bras pour la serrer le plus possible contre moi, je dois probablement
lui faire mal. Je m’attends à ce qu’elle proteste et se détache de mon visage, mais elle passe, elle
aussi, ses bras autour de mon cou, pour poser ses mains derrière ma tête.

Elle resserre encore plus notre étreinte et approfondit notre baiser, je sens son petit plâtre rose
Barbie appuyer sur l’arrière de mon crâne. C’est alors qu’elle se met à se balancer légèrement
d’avant en arrière et de gauche à droite pour se frotter contre la bosse de mon jean. Ce petit jeu dure
un moment et lorsqu’elle commence à gémir doucement, je perds définitivement tout self-control et
tout s’accélère. Je me détache de sa bouche divine et viens enfouir mon visage entre ses seins.

Enfin !

Je m’y frotte, je les embrasse, les mordille. Ses gémissements se font plus forts et elle accélère sa
danse sur moi. Ses mouvements de bassin me branlent à travers mes vêtements, je me suis moi-même
mis à bouger pour intensifier son plaisir… et le mien. C’est trop bon et je sens que si ça continue, je
vais me jouir dessus comme un adolescent. Je baisse les bonnets de son soutien-gorge et deux belles
pommes blanches jaillissent. Elle a des seins magnifiques, pleins et ronds, sur lesquels se dressent
deux petits tétons roses. Ses mamelons sont érigés et je ne peux plus attendre, je prends le gauche
dans ma bouche et viens pincer l’autre entre mes doigts.
– Rock… Encore… S’il te plaît.

Sa voix est rauque. Elle est en train de perdre tout contrôle, je l’entends à son accent natal qui se
fait plus prononcé. J’adore avoir cet effet-là sur elle.

Ne t’inquiète pas, chérie, je n’ai pas prévu d’arrêter, pensé-je.

Elle rejette la tête en arrière et vient poser ses avant-bras sur mes épaules, mais comme promis
silencieusement, je n’arrête pas de jouer avec les deux objets de mes fantasmes. Je lève juste les yeux
pour observer le tableau qui s’offre à moi : son cou gracile, son menton tendu vers le plafond et une
expression de pure satisfaction sur le visage. J’aimerais la voir comme ça tout le temps et surtout
admirer ses yeux à cet instant. Comme si elle m’avait entendu, elle relève soudainement la tête, me
regarde droit dans les miens très sérieusement, et lance une des phrases qui me poursuivra
inéluctablement toute ma vie :

– Rock, je veux te sucer. J’ai envie de toi.

À contrecœur, je détache ma bouche de ses seins magnifiques pour lui répondre, enfiévré :

– Ouais, je le veux aussi, mais toi d’abord.

Joignant le geste à la parole, je glisse mes mains doucement vers le bas et sur son petit cul
rebondi. Je continue de descendre le long de ses fesses pour aller trouver la couture de ses collants
résille entre ses jambes, et je les déchire.

Elle me regarde, surprise, mais ne dit rien. Sa respiration s’est accélérée et se saccade. Sans la
quitter du regard, je passe la main à travers cette nouvelle ouverture et plonge mes doigts sous son
string. Elle pousse un petit cri sexy et se mord la lèvre.

Seigneur tout-puissant, aidez-moi à tenir jusqu’au bout !

Je caresse ses grandes lèvres doucement de tous mes doigts et remonte le long de sa raie des
fesses, jusqu’à son anus où je presse mon majeur doucement, puis je repars dans l’autre sens. Je fais
ce va-et-vient plusieurs fois jusqu’à ce que ma main soit complètement lubrifiée de son plaisir.

– Princesse, tu es prête ?

Je ne veux pas lui faire mal et je me surprends prévenant avec elle.

– Oui, n’arrête pas !

Sur son ordre, je plonge deux doigts en elle. Son sexe est chaud et soyeux et je souhaiterais que ce
soit ma queue, et non mes doigts à cet instant et à cet endroit.

Bientôt, Rock, sois patient. Mais je ne suis pas patient, bordel !


Sa tête retombe sur mon épaule et je sens son souffle contre ma peau. Son excitation décuple la
mienne alors que je la doigte vigoureusement. Elle a repris ses mouvements et frotte son clitoris de
nouveau contre moi pendant que je m’occupe d’elle par-derrière.

Je tourne la tête pour l’embrasser et elle me rend mes baisers sauvagement. De temps en temps,
mon prénom s’échappe de ses lèvres dans un murmure torride. Le moment est parfait, intime,
bouillant. Je sens la sueur couler le long de ma nuque alors que je me retiens de jouir. Les frottements
de son bassin m’ont amené au bord du précipice.

Alors que j’accélère encore le mouvement de mes doigts pour la faire jouir, et moi avec – car je
ne doute pas que je ne me retiendrai pas, tant pis pour mes fringues –, la porte s’ouvre et la tête de
Max passe par l’entrebâillement.

Mais bordel de merde ! Comment ?

Heureusement, elle est dos à la porte et ne s’aperçoit de rien. Je suis trop lancé pour m’arrêter ou
être gêné, de toute façon, il m’a déjà vu dans le feu de l’action plusieurs fois. Je sais qu’il ne pourra
pas la reconnaître avec son accoutrement de pin-up, et ça me rassure car je ne veux pas la partager
avec lui. D’ailleurs, il ne doit pas voir grand-chose tout court. C’est plutôt ce qu’il entend et l’odeur
de sexe dans la pièce qui le met sur la voie, et quand il saisit ce qu’il se passe, il ressort rapidement
sans un bruit. J’avais oublié qu’il avait le double des clés, c’est son bar après tout…

Un gémissement d’Olivia, plus fort que les autres, me ramène à ce que je suis en train de faire, et
Max est aussitôt oublié. Elle me donne un ultime coup de reins, je sens son corps se tendre et
s’immobiliser au-dessus de moi, mais je continue mes gestes. Puis tout son vagin se contracte autour
de mes doigts par à-coups, une plainte sensuelle et profonde s’élève de sa gorge, mêlée à mon
prénom, et elle me mord la lèvre férocement. Il ne m’en faut pas plus pour décoller, après une
semaine de frustration, alors que la nana de mes fantasmes me chevauche comme une walkyrie à
demi-nue, déchaînée et en implorant mon prénom au creux de mon oreille. Je me jouis dessus sans
aucune honte et dans un orgasme qui me grille le cerveau.

J’ai eu beaucoup de filles dans mon lit, sûrement trop diraient certains, mais Olivia me paraît
différente. Je ne saurais encore dire pourquoi ni comment, mais elle m’a touché là où aucune autre
n’avait réussi à le faire. C’est bien la première fois qu’une nana me prend en chasse de la sorte et me
repousse à ce point dans mes retranchements pour obtenir ce qu’elle veut. Et ceci n’est qu’un avant-
goût. Il me tarde de recommencer dès que possible, mais dans un cadre où je pourrai prendre mon
temps, où elle ne me surprendra pas et où j’aurai le contrôle de la situation. Il y aura une prochaine
fois, c’est certain, j’ai déjà un millier de scénarios en tête. Je souhaite même faire des choses
auxquelles je me refuse habituellement. Mais Olivia l’acceptera-t-elle ?
Chambre privée n° 3 et n° 2…

Olivia

Il me faut quelques secondes pour reprendre pied et réaliser que je suis sur Rock et que c’est lui
qui m’a fait décoller de la sorte.

Cet homme aura ma peau.

Je me redresse et le regarde, craintive. Honnêtement, je n’ai pas la force, là, tout de suite, de
continuer quoi que ce soit, je suis rincée. J’espère qu’il ne le prendra pas mal ou pourra patienter un
peu pour reprendre les festivités, car il doit encore être excité.

D’ailleurs, l’ai-je vraiment excité ?

Peut-être qu’emportée dans mon propre tourbillon de plaisir, je n’ai pas remarqué qu’il n’était pas
à fond lui aussi. S’il se lève, part, et me laisse sur place comme une malpropre dans ce déguisement
que je trouve maintenant ridicule, je ne m’en remettrai pas, c’est une certitude. Surtout après toutes
les confidences que nous avons échangées. Il a l’air coquin et m’observe avec un demi-sourire en
coin.

Et merde, il attend une suite !

– À quoi penses-tu ? me demande-t-il gentiment.


– J’hésite à te prendre dans ma bouche ou entre mes seins, tu préfères quoi ?

Son expression reflète son choc. Il s’étrangle avec sa salive et tousse. Apparemment, ce n’était pas
la réponse à laquelle il s’attendait. C’est typiquement moi, je choisis souvent l’attaque en guise de
défense pour cacher mon malaise.

– Bordel, Olivia, tu es vraiment la reine de l’à-propos, finit-il par dire ironiquement.


– Quoi ? Tu ne veux pas de moi ?

Je suis finalement déçue et je me sens rejetée. Il s’aperçoit de mon air blessé et se redresse, lui
aussi, sur la chaise. Il me soulève le menton avec son index et plante ses yeux dans les miens.

– Hey, ce n’est pas ce que tu crois. Tu m’as eu, Princesse, il faut attendre un peu de temps avant de
pouvoir remettre ça, c’est tout.

Je ne comprends toujours pas et je le regarde, perplexe.

– J’ai joui comme un putain d’adolescent dans mon jean à cause de toi, Olivia.
– Oh.
– Ouais, comme tu dis.

Je regarde son entrejambe et effectivement, une auréole plus sombre recouvre la bosse que forme
encore sa braguette. Savoir que ce grand colosse qui a le contrôle de tout a perdu contenance grâce à
moi me rend fière et j’ai envie de rire. Je ne me moque pas de lui mais de la situation en général. Je
suis enfin parvenue à mes fins après plusieurs jours de galère, et quand je pense à ce que j’ai dû faire
pour y arriver, c’est un rire de soulagement que je laisse échapper de mes lèvres.

Mais le jeu en valait la chandelle, j’en ai appris un peu plus sur Rock et j’ai eu un orgasme de
dingue après des mois de solitude, grâce à lui. Il est là, devant moi, sombre et beau comme un dieu, et
je réalise que je le désire depuis que j’ai posé mes yeux sur lui ce premier soir au CSB, malgré son
attitude de con et celle de ses copains. Parmi tous les hommes du bar, c’est lui que j’ai choisi et que
je veux indiscutablement, irraisonnablement.

– Ça te fait rire ? C’est moi qui suis vexé maintenant.

Effectivement, il se renfrogne, perd son air détendu pour petit à petit reprendre le seul que je lui
connaissais jusqu’à aujourd’hui, celui du gros dur écorché vif, tellement cliché.

– Non, je rigole de moi-même, Brutus. Je suis complètement dingue. Non mais, tu as vu ma tenue ?

Il me zyeute de haut en bas.

– Oui, je l’ai plus que bien vue et si je continue à te regarder, on risque de repartir pour un tour de
manège.
– Je ne dirais pas non, mais pas ici. Imagine si Max vient frapper à la porte ! En plus, j’ai soif.

Une expression étrange passe sur son visage mais je n’ai pas le temps de comprendre de quoi il
s’agit qu’il se lève, m’emportant avec lui dans ses bras. Il m’embrasse sur le bout du nez et me
repose par terre.

– Tu as raison, il ne manquerait plus que Max nous surprenne. Allez viens, on va sortir par-
derrière, j’ai les clés du club. Tu es venue comment ?
– À pied. Mais je dois récupérer mes affaires de rechange dans la loge des filles.
– J’y vais, je ne veux pas qu’un des clients te voie dans cette tenue.

Sur ce, il sort de la pièce à pas de loup.

N’avais-je pas fermé à clé ?

Je suis presque sûre que oui. Je hausse les épaules, il doit sûrement avoir cette clé-là aussi, ou un
passe-partout. Je pivote pour me regarder dans un miroir sur le mur.

Effectivement, vu sous cet angle…


Je n’assume plus trop ma tenue à présent. Je replace mes seins correctement dans leur écrin de
velours mauve. Mes résilles sont complètement déchirées, je tire sur ma jupe pour cacher les trous,
en vain. J’observe mon visage…

Oh mon Dieu, mon maquillage ! Comment Rock n’a-t-il pas ri ?

Tout a coulé, je ne ressemble plus à rien. Je fais penser à cette affiche au fond jaune du film
Planet Terror de Robert Rodriguez : « You might feel a little prick. » Je sursaute quand Rock revient
dans la pièce.

– C’est bon, j’ai tes affaires et la voie est libre, on peut sortir. Tu devrais mettre ça.

Il me tend son gros blouson de cuir aux couleurs de son Clan, qu’il quitte rarement, peu importe la
température, et que j’accepte sans me faire prier. Je le passe sur mes épaules, il est lourd, sent le cuir
et… Rock.

Gémissement niais de plaisir intérieur.

– Je t’ai pris une petite bouteille d’eau aussi, tiens.

Deuxième gémissement niais de plaisir intérieur.

J’attrape la bouteille comme une désespérée et en bois la moitié en deux secondes.

Waouh, ça fait presque autant de bien qu’un orgasme.

Je dois d’ailleurs avoir l’air satisfaite car Rock m’observe, subjugué.

– Merci pour l’eau.


– Non, merci à toi, j’ai un nouveau fantasme.

La messe est dite.

Il est trois heures trente du matin quand Rock me dépose devant chez moi. Ce soir, il avait pris sa
voiture, un énorme 4x4 Dodge noir. J’ai été choquée de savoir qu’il ne se déplaçait pas seulement à
moto, ce à quoi il m’a répondu :

– Tu portes tout le temps des tangas en dentelle ?


– Non, j’ai aussi de très jolies petites culottes en coton, pourquoi ?
– Eh bien, pour moi c’est pareil, certaines situations nécessitent un peu plus de confort, tu vois…

J’éclate de rire :

– Très drôle, Rocky. J’aurais pourtant juré que tu n’avais pas le sens de l’humour.

Nous sommes enfin devant ma porte et je ne sais pas ce que je dois dire ou faire.
L’inviter ? Lui offrir un café à trois heures trente du matin ? Une tisane peut-être ?

Et apparemment lui non plus, il a les mains dans les poches et se balance d’avant en arrière, mal à
l’aise. C’est difficile de croire qu’il y a trente minutes, nous étions l’un sur l’autre, essayant de ne
faire qu’un. Il prend la parole :

– Merci pour cette soirée au final… inattendu.


– Tout le plaisir était pour moi. Si on pouvait juste éviter de se faire la tête à nouveau pendant
deux semaines, ce serait mieux.

Ma réplique le fait rire et il me prend dans ses bras.

– Je pense qu’on a besoin de sommeil tous les deux, je suis en patrouille de la zone cet après-
midi. Je vais te laisser entrer seule chez toi, sinon je ne ressortirai pas.

Il m’embrasse et je suis à nouveau instantanément en feu. Il se détache avant que cela ne dérape,
prend du recul et me jauge. Après quelques secondes, il m’enlève délicatement ma perruque blonde
et me caresse les tempes avec douceur.

– C’est mieux ainsi.


– Tu trouves ? J’envisageais de changer de couleur, plaisanté-je.

Il passe les doigts dans mes cheveux bruns, en saisit une poignée et tire dessus fortement pour que
je bascule la tête en arrière.

– Oui, carrément mieux ainsi. Écoute, Olivia, comme je te l’ai dit, tu me plais.
– C’est toujours bon à savoir après coup, dis-je ironiquement. Tu me plais aussi, Brutus, va savoir
pourquoi ?

Il reprend, agité et mal à l’aise. Je ne l’ai jamais vu comme ça.

Qu’est-ce qui se passe ?

– J’ai pas mal de soucis en ce moment en ville avec un club de motards dans les environs et
certains frères qui remettent ma légitimité à diriger le Clan en cause. Je ne sais pas si je peux
m’engager dans quoi que ce soit de sérieux et l’assumer correctement, j’ai jamais fait ça avant. Tu
mérites le meilleur, Princesse.
– J’ai aimé ce qu’on a fait ce soir, Rock. C’était spontané et un peu fou. Je me sens bien, c’est tout
ce dont j’ai besoin.
– Moi aussi, j’ai aimé. Mais en étant avec moi, tu t’exposes et tu te mets en danger. Les Black
Edge n’hésiteraient pas à s’en prendre à toi pour m’atteindre. Putain, ça fait cliché dit comme ça,
mais c’est pourtant vrai, Liv, je te jure. Je sais pas quoi faire…

J’ai pas mal discuté avec Max et je sais à quel point la situation est merdique pour lui à l’heure
actuelle. Honnêtement, je n’ai pas envie de me transformer en cible géante, même pour une partie de
jambes en l’air affriolante. J’ai déjà eu mon lot d’emmerdes dans la vie et pour le restant de mes
jours. Et puis en réfléchissant bien, je n’ai jamais fait ça non plus, alors prendre son temps sans être
l’attraction de la ville ne me paraît pas être une mauvaise idée. Car c’est comme ça que ça marche
dans ces petites villes, il n’y a pas de vie privée. Rock et moi deviendrions la source de commérages
et de regards curieux jusqu’à la prochaine nouveauté, autant dire pour un bon moment… Rien que d’y
penser, j’en ai la chair de poule, alors je lui dis :

– Rock, on peut garder ça pour nous pour le moment. Les autres n’ont pas besoin de savoir quoi
que ce soit pour l’instant. Ça nous laisse le temps à tous les deux de comprendre ce qu’on veut. Juste
toi et moi.

J’ajoute sur le ton de la plaisanterie :

– En plus, si ça ne colle pas au final entre nous, au moins on pourra continuer à cohabiter dans la
même ville et faire comme si rien ne s’était jamais passé.
– Tu es vraiment une fille étonnante, tu sais ?
– C’est que tu ne connais pas beaucoup de filles cool, c’est tout.

Il rigole et me dit avec un air de défi coquin :

– Alors présente-moi tes copines…


– Dommage pour toi, je n’ai pas d’amies. À ce sujet, Tarzan, même si tout ça est léger entre nous,
la seule chose que je souhaite, ce sont les droits exclusifs sur l’utilisation de ton corps, le temps que
dure cette histoire.

J’essaye de garder un ton léger pour ne pas paraître jalouse et lui faire peur, mais je n’envisage
pas une nanoseconde de le partager si on doit entamer quelque chose. Mon passé fait que, sur ce
sujet, j’ai de gros soucis avec la confiance. Je ne sais pas quelles sont ses pratiques habituellement,
or c’est pour moi une condition non négociable. Cela va peut-être signer un arrêt brutal immédiat à
cette histoire. Il prend un temps qui me semble infini avant de me répondre :

– J’accepte si ça vaut pour toi aussi. Pas de Max la Menace ici.

Il pose un doigt sur ma bouche.

– Ou ici.

Il pose un doigt sur le bas de mon ventre.

– Ou encore là.

Il pose son index dans le creux de mes seins.

– Bref, nulle part sur ce petit corps savoureux qui m’appartient.


J’explose de rire :

– Tu es jaloux de Max ? Sérieux ?


– Bien sûr que non.
– Mouais, je ne suis pas convaincue. Mais c’est d’accord, je ne serai qu’au service de Sa
Seigneurie Rockus Brutus, troisième du nom.

Il m’attrape, m’enlace de ses bras et dépose une ligne de baisers de ma clavicule à ma bouche, où
il reste plusieurs secondes.

– Allez, Princesse, va te démaquiller et au lit. Maintenant que le jour se lève et que je décuve, tu
commences à me faire peur avec toute cette merde sur ton visage.
– À vos ordres, Mon Seigneur.

Je l’embrasse sur le torse, partie de son corps que j’atteins sans difficulté, fais une jolie pirouette
légère et entre dans la petite maison bleue d’Ellie.

Je prends une douche fraîche et rapide, j’enfile une simple culotte en coton, car il fait très lourd
sous les toits de ma chambre, et je me couche avec la veste de Rock près de moi.

Tu es fichue, ma vieille.

Quoi qu’il arrive et peu importe que cela reste entre nous deux, je sais que la fin sera douloureuse,
si fin il y a, mais j’accepte de prendre le risque. Je me sens enfin vivante pour la première fois
depuis le décès de Moïra. Parfois les choses sont simplement évidentes. Espérons qu’elles le soient
aussi pour lui par la suite, une fois qu’il aura réglé son souci avec les Black Edge.

***

Lorsque je me réveille, j’ai reçu plusieurs SMS. Le premier est de Max.

[Bien dormi, belle au bois dormant ?


Bibliothèque demain ?
J’ai une surprise pour toi…]

Je lui réponds :

[Oui et oui ! Et j’adore les surprises,


merci, Blondinet.]

Le deuxième est d’Eddy :

[Alors Machiavel, ton plan a marché ?


Suis-je un homme libre ou
comptes-tu me faire chanter à nouveau ?]
Pauvre Eddy, j’ai été dure avec lui, mais il a tenu parole et je lui suis infiniment reconnaissante :

[Encore merci, Eddy. Je viendrai garder


tes filles un soir pour que tu puisses sortir
avec Crazy Rhonda et fêter cet anniversaire de
rencontre. Notre stratagème a fonctionné, Rock
a semblé avoir accepté mes excuses ;) Je ne
peux rien te dire de plus. Merci de ta discrétion
auprès des autres.]

Le dernier est de Rock :

[Vendredi soir, 21 h devant chez toi,


je t’emmène au restaurant dans Newton City. R]

Je crois qu’on ne peut pas faire plus directif et moins romantique que ce texto, mais je savais à qui
je me frottais en acceptant cette pseudo-relation avec lui. Cependant, je ne compte pas me faire
écraser trop facilement, alors je lui réponds :

[Quand je disais Mon Seigneur, c’était


pour rire, je ne compte pas me prosterner,
mais OK pour le restaurant, je serai prête.]

Oui bon, j’admets, je suis faible…

Je ne fais pas grand-chose de cette journée. Je reste à l’intérieur de la maison, à la recherche sans
espoir de fraîcheur, car dehors la chaleur est insoutenable et je n’ai pas le courage d’aller au lac
après ma soirée de la veille. Je suis encore sur mon petit nuage. Je trouve des mini-canettes de Pepsi
au réfrigérateur. Ni une ni deux, j’en glisse deux entre mon débardeur et mon soutien-gorge, et je vais
m’affaler dans le canapé du grand salon d’Ellie pour lire pour la énième fois À la croisée des
mondes de Philip Pullman. Il n’empêche que ma température corporelle chute instantanément grâce à
cette technique brevetée Pepsi.

À situations désespérées, solutions désespérées…

Alors que je pique du nez après plusieurs heures de lecture intense, la sonnette de la porte d’entrée
retentit et couvre « Cool Girl » de Tove Lo que ma playlist joue à fond dans la maison. Contrairement
à beaucoup de gens, j’aime lire dans le bruit et me balade partout avec ma petite enceinte portative
rétro mais puissante. J’ai d’ailleurs une playlist spéciale selon le type de livres que je suis en train
de lire. Je cours ouvrir car ce doit être la livraison des nouveaux vêtements que j’ai commandés sur
Amazon depuis le cybercafé et je suis impatiente de les essayer.

Je reste coite sur le pas de ma porte, stoppée net dans mon élan et mon enceinte sous le bras : une
dizaine de motos et d’énormes voitures ont envahi ma rue, ainsi que leurs propriétaires, des hommes
et quelques femmes, tous plus impressionnants les uns que les autres. Max se tient devant moi sur mon
porche. Il me regarde, ahuri, ses yeux allant de mon visage à mon buste et j’entends plusieurs rires
s’élever derrière lui. Je réalise qu’outre mon mini-short rose bonbon avec des étoiles, j’ai deux mini-
canettes qui débordent de mon débardeur.

Et voilà, voilà…

Je jette un coup d’œil circulaire. Effectivement, certains se rincent l’œil et se marrent


ouvertement. Puis je tombe sur la paire d’yeux que je craignais le plus de croiser à cet instant.

Quelle honte !

Tarzan est sur son bolide et ne semble pas particulièrement content que ses « frères » profitent du
spectacle, à en juger par son air sévère et ses lèvres pincées, mais il ne peut rien dire, discrétion
oblige. Je retire rapidement les canettes de mon haut et stoppe ma musique, qui chante haut et fort
« I’m a, I’m a, I’m a cool girl, I’m a, I’m a cool girl, Ice cold, I roll my eyes at you, boy 6 ». Je
demande en chuchotant à Max :

– Que veux-tu, Max ? Qu’est-ce qu’ils font tous là ?


– Une urgence nous appelle. Les Black Edge ont enlevé Johanna, la femme d’un des nôtres, et ils
réclament une rançon. On doit intervenir avant qu’il ne soit trop tard.
– Merde. Je peux faire quelque chose ?
– Non ! Surtout pas. Je voulais juste te prévenir que nous ne serons pas là peut-être pendant un
moment. La ville est sous la protection d’Eddy, de Bounce et Bill et de vétérans. Fais attention à toi,
reste à l’intérieur le soir, et si tu as le moindre souci, appelle-les. Pas d’escapades au lac. Compris ?
– Oui, c’est bon, j’ai compris… je lui chuchote.

Et j’ajoute plus fort en regardant par-dessus son épaule :

– Faites tous attention à vous et revenez entiers et entières.

Mon cœur se serre, j’ai peur pour eux tous. La situation est encore plus grave et instable que Max
ne me l’a laissé entendre ces dernières semaines. Je redescends de mon petit nuage sur lequel Rock
m’avait envoyée et je prends véritablement conscience de l’environnement dans lequel j’ai atterri.
Ceci sera désormais mon quotidien si je décide de rester ici. Cela détonne avec ma vie passée et
privilégiée à Paris.

Ai-je envie de ça ? Même pour les beaux yeux de Rock ?

Puis je me souviens de Moïra. Je dois au moins terminer mon enquête à son sujet, que j’ai
délaissée ces derniers temps, avant de prendre une quelconque décision. Et quand j’y songe, peu
importe l’âge ou l’endroit, les ennuis ont toujours su me trouver.

Pourquoi ai-je cru que cela serait différent ici ?

– On devrait être revenus pour vendredi.


– C’est noté.

Vivement que cette conversation se termine et que j’échappe à tous ces regards curieux braqués
sur moi.

– Dernière chose, j’ai dit à Susan, notre institutrice, que tu cherchais de quoi t’occuper. Elle
souhaite te voir demain matin vers huit heures, elle a quelque chose à te proposer.
– Entendu, j’irai la voir alors, c’est gentil, Max, merci beaucoup.

Si je ne peux plus sortir de la ville, j’espère effectivement trouver quelque chose à faire, sinon je
vais devenir folle. Je jette un coup d’œil à Rock qui m’observe toujours lorsque Max me surprend en
m’embrassant gentiment sur la joue près des lèvres, bien trop près…

– Fais vraiment attention, miss. Reste en ville. Eddy a ordre de te botter les fesses si tu en sors.
– Euh. OK.
– Et ne m’appelle plus jamais blondinet ou c’est moi qui te botterai les fesses.

Heureusement que Max est de dos et qu’il ne peut pas voir le regard meurtrier que lui jette Rock à
cet instant, avant d’enfiler son casque et de démarrer pour prendre, énervé, la tête du convoi.

– Fais gaffe, et reviens vite.


– Oui, à très vite, Liv.

Max s’en va à son tour, enfourche son bolide et je les regarde s’éloigner dans un nuage de
poussière vers le sud de la ville depuis le porche de ma petite maison bleue. Je prie silencieusement
pour que tout se passe bien. Mon angoisse monte en flèche maintenant que je réalise les enjeux de
leur mission et leurs responsabilités au quotidien.

***

Je me présente comme convenu le lendemain matin à huit heures précises à la petite école de la
ville, qui fait à la fois crèche, maternelle et école primaire. Pour le collège et le lycée, un bus passe
dans plusieurs villes dont Colorado Source et dessert Newtown City.

J’ai enfilé une tenue appropriée pour l’occasion mais qui me tient beaucoup trop chaud et je me
dirige vers le petit bureau climatisé de l’accueil, à première vue vide. J’appuie avec insistance sur le
bouton sonnette prévu à cet effet et, après ce qui me paraît être une éternité, une belle et grande
femme blonde se présente et me tend une main, que je m’empresse de serrer fermement mais
gentiment.

– Bonjour, vous devez être Olivia, l’amie de Max qui cherche du travail. Enchantée, je suis Susan
Summerland, mais appelez-moi Susie.
– Enchantée, Susie. Effectivement, je cherche une activité car je ne peux temporairement plus
travailler au CSB. Et les journées me paraissent longues…
Je lui montre mon plâtre pour appuyer mes propos et continue :

– Max m’a dit que vous aviez quelque chose à me proposer.


– En effet. Avez-vous déjà travaillé avec des enfants ?
– En toute honnêteté, non.
– C’est quelque chose qui vous plairait ?
– Je ne sais pas, je n’ai jamais eu d’expériences pro dans ce domaine. En quoi cela consistera-t-
il ?
– Il s’agit de m’assister pour les surveiller et les occuper. C’est ma collègue Donna ou moi-même
qui dispenserons les cours, bien entendu, mais nous avons beaucoup d’activités récréatives à côté qui
demandent un encadrement plus rapproché. Il peut s’agir de dessins, de lectures, d’activités
sportives. La clé est la patience. Max m’a assuré que vous étiez sérieuse et douce.

Je rigole intérieurement : j’ai mis une droite à son pote après seulement quelques heures et il
trouve que je suis douce…

– Max est trop gentil à mon propos. Je ne sais pas si on peut dire que je suis douce, mais je sais
m’adapter à mes interlocuteurs, peu importe leur âge, grâce à mon précédent métier et oui, je suis
sérieuse. J’adore lire et faire des activités créatives de toutes sortes, même si j’ai un peu laissé
tomber le dessin depuis quelques mois. Et j’aime aussi les chiffres, j’étais analyste financière dans
une autre vie. Je dois juste ne pas trop me servir de mon poignet plâtré.

Je lui adresse mon plus beau sourire. Ce travail pourrait vraiment me plaire, je me souviens qu’à
l’orphelinat, j’adorais jouer avec les plus petits.

– Cela me semble très bien pour débuter. Il n’y a pas de souci pour votre poignet, il s’agit surtout
de les surveiller et de les canaliser. Je pensais que vous pourriez également leur parler de temps à
autre en français. Cela permettrait qu’ils s’intéressent aux langues étrangères pour plus tard et c’est
toujours formateur.
– Bien sûr, j’en serai ravie. Je pense que cela favorise l’ouverture d’esprit, le respect de la
différence et de ce qui nous est inconnu.
– Alors c’est parfait. Ma première impression à votre sujet est très positive. Max semble avoir eu
raison de vous recommander. Il a un véritable don pour juger les gens. Il s’agira d’un contrat de
travail à mi-temps et rémunéré. Nous aurions besoin de vous tous les après-midi sauf le week-end
bien entendu. Est-ce bon pour vous ?

Elle parle de Max avec une grande tendresse et de la fierté, je me demande si notre jolie
institutrice n’en pincerait pas pour lui. Ils feraient de magnifiques bébés, des petits chérubins blonds
aux yeux gris. Je me note à moi-même de cuisiner Max sur le sujet.

– Ce serait parfait, merci. J’ai juste une question supplémentaire.


– Oui ?
– Pourrais-je reprendre mon travail au CSB le soir, dès que mes doigts me le permettront, d’ici
une semaine ou deux ?
– Tant que vous continuez de venir à l’heure ici et que vous donnez satisfaction, je n’y vois aucun
inconvénient.
– Super, je vous remercie, Susie.
– Je vais vous introduire auprès du reste de l’équipe et s’ils sont d’accord également, nous vous
présenterons aux enfants cet après-midi.
– C’est très gentil à vous, je ferai ce qui est nécessaire pour vous donner entière satisfaction et
pour que ces petits bouts de chou soient heureux.

Très contente de cette opportunité mais également un peu inquiète, j’ajoute :

– J’espère juste réussir à les gérer correctement. Ce sera une première pour moi.

Elle m’adresse un sourire amical et amusé.

– De ce que j’ai pu entendre des ragots de la ville, vous avez réussi à dompter déjà plusieurs de
nos concitoyens les plus sauvages et récalcitrants. J’ai confiance en vos capacités, Olivia.

Et sur ce, elle me jette un clin d’œil complice.

OK, c’est parti ! Petits monstres, préparez-vous !

***

Durant les deux jours qui suivent, j’écris plusieurs SMS à Max, et seulement deux à Rock, à qui je
n’ose pas en envoyer davantage.

Pas envie de passer pour une accro, et pourtant…

Je ne peux m’empêcher de repenser à ce que j’ai ressenti lorsque j’étais sur lui et grâce à lui dans
cette chambre privée. Je veux revivre ça encore et encore jusqu’à ce que mort s’ensuive. La nuit, mon
esprit s’emballe sans aucune limite et si je me réveille en sueur et fébrile le matin, ce n’est plus à
cause de mes cauchemars.

Mais je n’obtiens de réponse ni de l’un ni de l’autre et mon angoisse commence à prendre des
proportions démesurées en fin de semaine. Je n’ai tout bonnement aucune nouvelle d’eux. Seuls mes
moments avec les enfants me distraient et me permettent de faire passer les heures un peu plus vite.
Évidemment, le CSB est fermé en l’absence de Max et je me sens comme une lionne en cage. Je ne
peux pas quitter la ville même si je le souhaitais. Eddy ne répond pas non plus à son portable et je
prends sur moi pour ne pas passer pour une harceleuse.

Il ne manquerait plus que Crazy Rhonda y voit la confirmation que je suis bien la maîtresse de son
mari, surtout si je déboule à l’improviste sur le pas de leur porte. Elle me regarde déjà suffisamment
méchamment comme ça quand je la croise. Entre elle et son frère, Bill « le connard », c’est le
jackpot. D’ailleurs, lui, je ne l’ai pas vu une seule fois pendant ces quelques jours, tout comme
Bounce.
Ne sont-ils pas censés surveiller Colorado Source ?

Quant aux habitants, ils continuent leur vie comme si de rien n’était, habitués et absolument pas
décontenancés par les patrouilles des vétérans du Clan, nuit et jour, ou ceux postés aux endroits
stratégiques de la ville comme des videurs de boîte de nuit.

Nous sommes vendredi en fin d’après-midi, et la situation n’a pas évolué. Je suis d’autant plus
inquiète que j’avais rendez-vous au restaurant avec Rock et cela semble clairement compromis. Je
me fiche du repas en soi mais j’imagine qu’il l’aurait honoré si tout allait bien. Dans le doute et pour
m’occuper, je me prépare et j’enfile ma robe rouge dos nu, puis je prends le temps de me maquiller
soigneusement.

Je sais que c’est complètement stupide car même si Rock rentrait à temps, il aurait sûrement
d’autres priorités qu’un rendez-vous galant, mais c’est la seule chose que je trouve à faire pour me
calmer les nerfs et empêcher mon cerveau de s’imaginer le pire.

À vingt-deux heures, je n’y tiens plus, je troque mes talons aiguilles contre des ballerines et
j’enfourche ma bicyclette. J’ai décidé d’abattre ma dernière carte et de trouver Doc. C’est la seule
personne que je n’ai pas encore contactée, faute de numéro, or, si quelqu’un doit savoir si Rock ou
Max sont blessés, c’est forcément lui. Je prends donc la direction du hangar et y fonce à vive allure
en espérant qu’il vive là où il travaille, tout comme Max.

Sur mon chemin, je passe devant le CSB avec son immense vitre qui laisse voir l’intérieur, et à ma
grande surprise, le fond du bar paraît faiblement éclairé. Je pile en freinant de toutes mes forces et
manque de me casser la figure. J’abandonne Ginette sans considération sur le trottoir, brisant ma
promesse faite à Ellie et pousse doucement la porte qui s’ouvre sans difficulté. Je n’ai donc pas rêvé,
quelqu’un est bien à l’intérieur.

– Il y a quelqu’un ?

Pas de réponse. Tout est calme, vide et aucun bruit ne filtre. J’avance vers le fond du bar et vers le
rai de lumière qui a attiré mon attention. Je repense à cette première nuit torride avec Rock et je prie
une énième fois pour que rien ne lui soit arrivé. La lumière provient d’ailleurs d’une des chambres
privées, la numéro deux plus exactement, dont la porte est entrouverte. Je peux désormais entendre
des mouvements et du bruit alors que je progresse à pas de loup.

Cela semble être des râles masculins, des chuchotements et surtout le son d’un lit qui grince selon
un rythme universel reconnaissable entre tous. Mon estomac se tord d’appréhension et mon pouls
s’emballe car j’ai l’intime conviction que je vais assister à quelque chose que je ne suis pas censée
découvrir, mais ma curiosité est trop grande, je ne peux m’empêcher d’avancer. Peut-être que Max
est bien rentré après tout.

Mais pourquoi ne répond-il pas à mon message alors, ni Rock ?

Un doute commence à germer en moi.


Pourquoi diable Max utiliserait-il cette pièce alors que son appartement est juste au-dessus ?

Je m’avance dans l’encadrement de la porte et je regarde à l’intérieur de cette chambre. Le cœur


battant la chamade, je me fige sous le choc de ce qui se dessine sous mes yeux. Je m’attendais à tout
sauf à cela. Au centre de la pièce correctement éclairée par des spots, je devine Bill nu à quatre
pattes sur le grand lit à baldaquin pendant que derrière lui, Bounce s’affaire furieusement. Bill gémit
sans retenue, tête rejetée en arrière, les yeux fermés vers le plafond. Je suis partagée entre
soulagement et stupéfaction.

Ça, je ne l’avais pas vu venir.

Peu importe la situation et avec qui, il s’agit de Bill « le connard ». Cette image ne quittera plus
jamais mon esprit et me reviendra à chaque fois que j’aurai l’occasion de le croiser, à moins de me
faire lobotomiser la cervelle. Involontairement, je lâche un juron très grossier et en français.

Bounce et Bill stoppent net leur affaire et tournent la tête dans ma direction. Je suis comme une
biche prise dans les phares d’une voiture. Bounce, fidèle à lui-même, reste stoïque et ne semble
absolument pas gêné pour un sou d’être surpris en plein ébat. En revanche, Bill devient livide. Il se
retire brusquement de la prise de son partenaire, saute du lit et vient vers moi en courant à une vitesse
vertigineuse pour sa carrure trapue. Je n’ai pas le temps de comprendre ce qui m’arrive qu’il me
pousse violemment contre le mur et m’attrape par les épaules en me secouant. Ma tête heurte le mur à
plusieurs reprises bruyamment.

– Tu fous quoi ici, bordel, sale fouineuse ?


– Rien, lâche-moi tout de suite. Tu me fais mal !

Bounce se ressaisit et intervient rapidement en attrapant Bill par le cou avec son bras.

– Putain, lâche-la, Bill ! Qu’est-ce que tu fous ?


– Cette connasse a tout vu, elle va courir tout raconter à tout le monde !
– Je n’en ai rien à faire de ce que vous faites tous les deux ni comment ! Je vous jure que je ne
raconterai rien !

Bounce se tourne vers moi, un demi-sourire aux lèvres, ce qui me surprend au milieu de cette
situation gênante et violente. Ils sont encore tous les deux nus comme des vers et mon crâne me lance.
Son attitude est à l’opposé de celle de Bill, qui m’a certes lâchée mais me regarde encore comme s’il
voulait me démolir.

– Perso, j’en ai rien à faire. Tous mes frères savent que j’aime les hommes autant que les femmes,
ceux que ça gêne passent leur chemin. Mais Bill ici présent a plus de mal à assumer certaines de ses
préférences.
– Ta gueule, Bounce, sérieux ! Ferme ta grande bouche !

L’interpellé en question lâche sa prise sur son amant pour attraper gentiment ma main droite entre
les siennes. J’aurais dû m’en douter, il fallait que par-dessus tout Bill « le connard » soit
sexuellement frustré…

– Dommage, trésor, je t’aurais bien proposé de te joindre à nous. Tu es un sacré joli brin de fille.
– Hors de question ! hurle Bill.
– Bon, alors juste toi et moi, on s’en fout de ce vieux grincheux.

OK…

Bounce semble sérieux dans sa proposition et je reste coite de surprise. Heureusement, mes
pensées et mes soupirs vont vers une seule et unique personne ces derniers temps, aussi beau soit
l’homme au regard émeraude devant moi. Je ne cherche donc pas à creuser le sujet. Je n’ai même pas
la curiosité de baisser les yeux vers le bas, je souhaite juste partir au plus vite, les abandonner à leur
petite affaire et trouver le Doc, car je ne perds pas de vue ma mission première.

– Bon, écoutez les gars, on va faire comme si je n’étais jamais venue ici. D’ailleurs, j’ai déjà
oublié ce que j’ai vu ! Allez, salut !

Oh la menteuse…

Bill reprend la parole, sa voix est basse et menaçante :

– Si tu dis quoi que ce soit, je te jure sur la tête de mes nièces que je ferai de ta vie un enfer.

Il se tourne vers Bounce pour ajouter en le pointant de son gros doigt velu :

– Et toi, tu m’avais dit que tu avais fermé la porte de devant à clé, putain ! Je ne te fais plus
confiance. Tout ça, ça s’arrête ici et maintenant ! Rien ne s’est passé entre nous et rien ne se passera
plus !

Bounce ne répond rien, égal à lui-même, il a commencé à se rhabiller tranquillement quand son
téléphone sonne. Il le sort de la poche de son jean et décroche sans un regard pour Bill, qui attendait
en vain une réaction de sa part.

– Ouais, Max ? Vous êtes rentrés ?

Mon rythme cardiaque s’emballe instantanément…

C’est eux !

Je dévisage Bounce pour essayer de comprendre ce que Max lui dit mais sans succès ; cet homme
affiche un flegme légendaire.

– Je suis avec Bill et ta petite protégée, on arrive tout de suite.

Et sur ce, il raccroche.


– C’est hors de question que la fouineuse vienne avec nous, Bounce !
– Arrête de me faire chier et de faire ta diva, Bill. Je ne sais pas pourquoi tu la détestes à ce point,
et je m’en contrefous, mais elle vient avec nous. Hors de question que je la laisse traîner dans la ville
toute seule à cette heure-là. S’il lui arrive quelque chose, tu iras l’annoncer toi-même à Max et à
Rock.
– Pourquoi Rock ? Il n’en a rien à faire d’elle.
– Si tu le dis…
– Tu vois, c’est ça le problème. Une nana déboule dans la ville et les emmerdes commencent.
– C’est pas elle qui crée des soucis ce soir. Rock est touché. Ils sont tous chez le Doc. Et avant
que vous me le demandiez, non je ne sais pas ce qu’il a et si c’est grave. Allez, on y va.

Mon cœur tombe dans ma poitrine, toutes mes craintes se trouvent justifiées. Il ne servirait à rien
de parler, hormis nous faire perdre du temps. Les garçons finissent de s’habiller pendant que je rentre
mon vélo dans le bar et que je ferme l’entrée principale.

Nous sortons par-derrière et marchons jusqu’à la voiture de Bounce, garée un peu plus loin. Le
trajet jusqu’au hangar du Doc se fait dans un silence lourd et tendu. Au moins, Bill me laisse
tranquille et ne m’agresse plus verbalement ou physiquement. La Range Rover est à peine garée que
je me précipite à l’intérieur du bâtiment. L’entrepôt est rempli d’une vingtaine de personnes,
principalement des hommes, mais aussi quelques femmes. La majorité sont tatoués et percés mais
surtout imposants et intimidants. Je reconnais certains visages pour les avoir vus au CSB ou devant
chez moi, l’autre jour.

En temps normal, j’aurais réfléchi à deux fois avant de foncer tête baissée dans cette foule, mais je
ne pense plus à rien et je cours vers Max, qui dépasse tout le monde d’une tête. Je joue des coudes
pour me frayer un chemin à travers la flopée de motards.

– Max !

Lorsque j’arrive à son niveau, je vois une femme d’une quarantaine d’années que je ne connais
pas, allongée sur un brancard, saine et sauve. Elle parle en pleurant à un homme qui lui tient la main
et qui est penché sur elle. Il ne cesse de lui embrasser le front et les joues. Ils échangent des mots
inaudibles mais que je devine chargés d’émotion.

– Max ! Tu vas bien ?

Mon ami se tourne vers moi et je cours dans ses bras, soulagée qu’il n’ait rien.

– Max, j’ai eu si peur pour vous. Et Rock, où est-il ? Est-ce qu’il va s’en sortir ?
– Hey, miss, du calme. Je vais bien et il va bien, il est avec le Doc. Il a quelques côtes cassées et
le visage sacrément amoché mais il s’en remettra.

J’essaie de ne paraître ni trop soulagée ni trop concernée car Rock n’est pas censé signifier
quelque chose de particulier pour moi.
– Je me suis tellement inquiétée pour vous, tu ne répondais pas à mes messages ! Plus jamais ça !
Je me suis attachée à vous, bande d’hommes des cavernes !

Je lui frappe le torse de mon petit poing maintenant que je peux laisser s’exprimer des jours
entiers d’angoisse.

– Nous ne pouvions pas utiliser nos téléphones au risque de nous faire repérer. Et arrête, tu vas te
faire mal à ta seconde main.
– Oh.
– Je serais toi, je profiterais qu’il soit immobilisé et engourdi par les médocs pour aller présenter
tes excuses. C’est peut-être ta seule chance, mais je ne te garantis rien.

Je ne comprends pas tout de suite où il veut en venir et je manque de gaffer en lui disant que mes
excuses ont été acceptées, mais je me rattrape au dernier moment :

– Tu as raison, il sera bien obligé de m’écouter.

Max me montre le box avec des rideaux dans lequel se trouve Rock. Je me dirige vers celui-ci, le
plus calmement possible, sous le regard inquisiteur et menaçant de Bill, alors que je rêverais de
courir.

Qu’est-ce que tu veux ? Ma photo, pauvre type ?

Il commence vraiment à m’insupporter et j’envisage de le menacer à mon tour avec ce que j’ai
appris plus tôt pour qu’il me laisse tranquille. Je lui lance un sourire plein de dédain,
d’autosuffisance et complètement sournois. Il n’a qu’à s’imaginer que je complote et que je vais tout
raconter, cela lui fera les pieds. Je croise innocemment les bras derrière moi pour qu’il les voie alors
que j’avance vers le box, et discrètement, je fais deux jolis doigts d’honneur à son attention. Alors
que j’entends Bill jurer à voix basse, Bounce explose de rire sur sa gauche :

– Tu les as bien cherchés, ceux-là, vieux !

Oui et il va vraiment finir par me trouver aussi…

Mes petits jeux machiavéliques stoppent net quand j’aperçois Rock. Il est allongé sur le dos,
complètement immobile, et son torse est couvert de sang et d’écorchures. Son visage est tuméfié et je
le reconnais à peine. Seul son tatouage sur son épaule et son pectoral gauche, que j’avais aperçu
rapidement au lac, me permet d’être certaine que c’est lui.

Son tatouage et le reste de son corps puissant.

– Mon Dieu, Rock…

J’ai envie de pleurer mais je m’y refuse et ne détourne pas le regard.


– Princesse ? C’est toi ?

Je sens qu’il me cherche du regard mais ne peut rien voir à cause de ses paupières gonflées. Je
m’approche de lui pour prendre sa main gauche, qui paraît indemne.

– Je suis là. Punaise, Rock, que s’est-il passé ? Max a dit que tu n’avais pas grand-chose !
– Ce n’est pas grand-chose. C’est juste impressionnant mais dans une semaine, je serai comme
neuf.
– Sincèrement, Cro-Magnon, tu ne fais pas les choses à moitié. Une semaine ? Tu es optimiste, tu
en as au moins pour un mois !
– Dis-moi que tu portes le petit short rose à étoiles. Quoique non, ça voudrait dire qu’ils t’auraient
tous vue comme ça aussi.

J’explose de rire. Cet homme a vraiment un sens particulier des priorités.

– En fait, beaucoup m’ont déjà vue dans ce short, malheureusement.

J’essaye de ne pas trop repenser à ce moment humiliant, je dis cela pour lui changer les idées.

– Ne m’en parle pas…


– Ne t’inquiète pas, je porte une robe rouge tout à fait convenable.
– La robe rouge ultra-sexy avec le dos nu ?

Il s’agite, paniqué.

– Attends, comment tu connais…

Mais je n’ai pas le temps de terminer ma question que le Doc nous rejoint dans le box, absolument
pas surpris de m’y voir.

– Bonjour, mademoiselle Olivia. Comment va votre main ? Il faudra passer me voir la semaine
prochaine pour enlever votre…

Il bloque quelques secondes sur mon poignet rose Barbie en ouvrant grand les yeux, avant de
poursuivre tout en se tournant vers son patient :

– …plâtre.
– Je vais très bien, Doc, merci.
– Rock, j’ai récupéré l’onguent de la réserve indienne. Tu seras sur pieds rapidement grâce à ce
remède de cheval, mais il faut que j’applique la première couche tout de suite.

Je regarde le Doc, surprise.

– Une réserve indienne ? Ici ?

Je trouve ça super cool, mais je sens Rock se crisper sous mes doigts.
– Quoi, qu’est-ce qu’il y a, Rocky ? Ça t’ennuie que je sache qu’il y a une réserve indienne dans
les parages ?
– Non.

Mais il paraît encore plus tendu, même si cela semble impossible, vu son piteux état. Son pouls
bat fort contre la paume de ma main.

– Menteur. Pourquoi ?
– Parce que. S’il te plaît, on pourrait en parler plus tard ?

Je vois qu’il souffre malgré ce qu’il prétend et son élocution est difficile.

– Oh oui, pardon. Doc, je vous laisse ma place.

Je lui embrasse tendrement les lèvres et je le sens se détendre un peu et souffler d’aise. Il me
chuchote au creux du cou avant de lâcher ma main :

– Je veux de ce remède-là tous les jours et plusieurs fois si possible.


– On verra ce qu’on peut faire…

Je l’abandonne et rejoins Max, entouré de frères que je ne connais pas. Certains n’habitent même
pas en ville, mais jusqu’à cent kilomètres à la ronde. Ils ont accouru en entendant parler de la
situation. Ils me regardent curieusement, intrigués par ma proximité avec Max mais aussi avec Vince
et Eddy, debout derrière moi comme deux gardes du corps. Je prends mon courage à deux mains et
finis par me présenter moi-même, vu qu’apparemment aucun des garçons n’en a l’intention et qu’ils
resserrent les rangs autour de moi.

Les hommes et leur territoire…

Un peu plus et ils me feraient pipi dessus comme des petits chiens s’ils le pouvaient. Lorsque les
autres entendent mon prénom et mon nom, ils sourient et arborent un air amusé. Le dernier que je
salue me répond :

– Ouais, je vois qui tu es, on a entendu parler de toi et de ton crochet du droit. On aurait dû te
reconnaître avec cette jolie chose.

Il pointe mon plâtre du doigt. J’imagine que je suis sur le point de passer à la postérité grâce à ce
coup de poing raté.

Qui l’eût cru ?

Je m’adresse à Max en retour :

– Je dois récupérer mon vélo avant de rentrer, je l’ai laissé au CSB où j’ai croisé Bounce.
– D’accord, Vince va te raccompagner.
Le principal intéressé me lance un grand sourire et nous quittons le hangar en silence. J’aperçois
une dernière fois la fameuse Johanna endormie sur son lit, sous la vigilance de son mari qui ne la
quitte pas des yeux. Je compte profiter de ce tête-à-tête latéral en voiture avec Vince pour pouvoir le
cuisiner sur ce qui s’est passé chez les Black Edge, car je ne comprends pas comment tout le monde a
pu rentrer intact de cette opération commando, sauf Rock qui a littéralement été passé à tabac. Mon
estomac se serre au souvenir de son visage tuméfié. Mais tous mes espoirs tombent à l’eau quand je
vois Vince monter sur une énorme Triumph. Sans me laisser le choix, il me visse son casque sur la
tête tandis que je lui dis :

– Vince, je n’ai jamais fait de moto ! Je ne peux pas monter comme ça ! C’est ma première fois, et
je ne me suis pas préparée à ça, pas là et pas comme ça !

Dans ma tête, c’est la panique, j’avais des plans très précis pour mon premier tour à moto et
certainement pas de la sorte. Chaque chose était planifiée au millimètre dans ma version des faits et
avec quelqu’un de confiance. Max s’était proposé pour cette initiation et j’avais accepté. Vince sourit
gentiment devant mes gesticulations anarchiques, alors que je me mets à tourner en rond sur moi-
même comme une poule affolée. Il m’attrape par la main pour me calmer et me tire vers lui.

– T’inquiète pas, j’irai lentement, promis. La seule chose que tu dois faire, c’est agripper mes
hanches et suivre le mouvement. Je serai doux et attentionné avec toi.
– Pourquoi j’ai l’impression que tu ne me parles plus d’un tour à moto, tout à coup ?
– J’essaye de te détendre par l’humour, Liv, allez grimpe. Et puis ça ne compte même pas pour un
vrai tour. Tu auras ta véritable première fois comme te l’a décrite Max, OK ?

Je hoche la tête bêtement ; s’il dit que ça compte pour du beurre, alors je veux bien le suivre. Il
m’aide à m’installer et je me retrouve tant bien que mal derrière lui les cuisses à l’air, mais je ne
proteste pas. Je souhaite rentrer le plus rapidement possible chez moi désormais et rattraper les
heures de sommeil perdues de ces derniers jours, voire semaines. Maintenant que je sais Rock en
sécurité et entre les mains expertes du Doc, je peux espérer trouver le repos dans les bras de
Morphée. Je suis les conseils pour motarde néophyte de Vince et comme il me l’avait promis, nous
démarrons doucement.

Je comprends que quelque chose cloche à l’instant où je franchis la porte du CSB que Vince a
ouverte avec un passe-partout.

6 « Je suis, je suis, je suis une fille cool, je suis, je suis, je suis une fille cool, froide comme la
glace, tu me laisses indifférente, mec. »
Rapprochement et confidences

Je me souviens très bien avoir laissé ma précieuse bicyclette contre le bar. Or, elle n’y est plus. Je
fais le tour de la grande pièce, passe derrière le comptoir sans réel espoir, mais elle n’est nulle part.
Je jure à voix haute :

– C’est quoi ce bordel ?

Mon chauffeur d’un soir qui patientait sur le pas de la porte me rejoint en me voyant m’affairer
dans tous les coins de la grande salle et me demande :

– Qu’est-ce que tu cherches ?


– Bah, ma bicyclette, je l’avais laissée là, contre le bar.

Je lui pointe du doigt l’endroit en question.

– Tu es sûre ?
– Oui ! Sûre et certaine !
– Un des gars a dû repasser et l’a peut-être rangée dans la remise. Attends là, bouge pas, je vais
voir.

Je le vois partir en trottinant vers le fond du CSB et bifurquer sur la droite, juste avant les
chambres privées. J’attends qu’il soit hors de ma vue et je me précipite dans la pièce privative
numéro deux. Je suis surprise lorsque je la découvre. Je m’attendais à la voir en désordre, c’est-à-
dire dans l’état dans lequel Bill et Bounce l’avaient laissée, et qui sait, y trouver Ginette. Bounce
l’avait peut-être rangée après que je l’ai rentrée à l’intérieur, et dans la précipitation je ne m’en étais
pas aperçue. Je ne suis plus certaine maintenant, j’avais clairement quelqu’un d’autre en tête.

Mais non, il n’y a pas de vélo et la pièce est impeccable. Le lit est fait, pas de vêtements oubliés
ou autres preuves de ce qui s’est produit ici quelques heures plus tôt. Les menottes que j’avais vues
accrochées au cadre du lit ont été rangées et une odeur de propre et de citron flotte dans l’air. Je suis
désormais convaincue que Bill est revenu tout ranger et qu’il a emporté mon vélo avec lui pour une
raison que j’ignore.

Peut-être l’a-t-il rapporté chez toi pour te rendre service ?

Je rigole jaune à ma propre réflexion. C’est impossible, cet homme me hait. Mon sixième sens me
dit que tout ça n’est pas bon signe.

– Tu contemples quoi, trésor ? Ça t’intrigue ?

Je sursaute au son de la voix grave de Vince qui me surprend en surgissant derrière moi comme un
clown monté sur ressorts.

– Merde, Vince ! Ne refais jamais ça ! je lui crie dessus, la main sur le cœur et les jambes toutes
flageolantes.
– Désolé, je voulais pas te faire peur.
– Ouais bah, c’est loupé. Tu as trouvé Ginette ?
– Ginette ?
– Ma bicyclette !
– Non, rien. Écoute, il est tard, je te ramène et on reviendra chercher demain, OK ? Je suis crevé
et j’aimerais aller me pieuter.
– Je n’ai pas trop le choix, je crois…

Vince me dépose juste devant ma porte, je lui rends son casque beaucoup trop grand pour moi. Il
attend que je rentre saine et sauve à l’intérieur pour repartir en me faisant un petit signe de la main.
Bien que je sois épuisée, je ne monte pas directement me coucher. J’abandonne mon sac et mes
chaussures dans l’entrée et, après avoir allumé les lumières, je me dirige vers la cuisine pour
chercher de quoi grignoter et boire. Je trouve dans le frigo un reste de tourte à la viande et une canette
de soda qui feront l’affaire pour ce soir.

Je m’installe, pataude et perplexe, à la vieille table de cuisine en formica d’Ellie, face au salon
qui se situe de l’autre côté du hall d’entrée, tout en repensant à cette soirée et aux derniers jours
passés ici, à Colorado Source. Mais ce que je finis par deviner dans la pénombre du séjour me fait
lâcher ma part de tarte, bouche grande ouverte, comme un poisson hors de l’eau. Ginette est là, posée
tranquillement contre le canapé.

– C’est quoi cette histoire ?

Je suis partagée entre la joie de l’avoir retrouvée et de l’inquiétude, car ici, apparemment, les
gens entrent chez vous comme dans un moulin.

Finalement, Bill semble avoir enterré la hache de guerre et a décidé de me rendre service.

J’oublie mon repas et me précipite vers mon précieux vélo pour aller le ranger dans le jardinet.
Mais je déchante très vite lorsque je m’en approche. Les pneus semblent à plat, les roues sont tordues
et les rayons complètement voilés. À regarder de plus près, je devine des lacérations de couteau sur
les jantes et la fourche fait un angle douloureux avec le reste, comme si on lui avait roulé dessus, ce
qui de toute évidence s’est produit. Je reste coite de stupeur devant ce spectacle sans savoir comment
réagir, quand j’aperçois une petite note posée sur le canapé :

Ferme-la. B.

J’explose de rage et de tristesse, proférant toutes les insultes que je connais en français et en
anglais à son attention. Malheureusement, je ne peux m’en prendre à rien ni à personne ici. Je suis
toute seule et je dois me calmer. Je ne comprends pas qu’il puisse pousser le bouchon aussi loin pour
ce qui me semble être si peu.
Cet homme est un grand malade !

J’ai une pensée pour Ellie et je me jure de faire réparer ce vélo, peu importe combien cela me
coûtera. Elle ne doit jamais savoir que Ginette a été dans un tel état. Je ne suis pas vengeresse dans
l’âme mais je me fais le serment solennel de lui faire un jour payer ça.

Cette histoire est du délire complet !

Je ne comptais pas dire quoi que ce soit sur son petit secret et je ne compte toujours pas le faire,
en revanche, je ne vais pas me laisser marcher dessus ou intimider de la sorte. Il est tombé sur la
mauvaise personne. Pour l’instant, je ferai comme si de rien n’était, tout en réfléchissant à une façon
de lui rendre la pareille. Je vais transformer ma haine et ma rage en puissance créative.

Œil pour œil, dent pour dent.

Je réalise aussi que j’ai peut-être sous-estimé mon ennemi. Il a su frapper là où ça fait mal, car
l’air de rien, j’avais développé un attachement irrationnel pour cette bicyclette, au point de l’appeler
par son petit nom.

***

Les dix jours qui suivent cet incident passent relativement paisiblement, selon un rythme régulier
et cadencé. Je m’occupe des enfants l’après-midi avec toujours plus de plaisir. Je n’aurais jamais cru
que cela puisse être aussi sympa, ils sont gentils bien qu’un poil polissons, mais ça me plaît. Il y en a
de tout âge et je m’attache à eux, ce qu’ils me rendent au centuple. Je vis par procuration des
moments de ma vie manqués, gâchés ou écourtés, et je me demande qui s’amuse le plus au final. Ce
n’est pas de tout repos mais au moins, je m’endors facilement et d’un sommeil profond tous les soirs.

Le midi, je déjeune la plupart du temps au CSB avec Max, Eddy, Bounce ou Vince, selon qui est
là, voire avec des frères que je ne connais pas. Ils se moquent tous de moi et de mes Tupperware
maison que je réchauffe, mais il est hors de question que j’avale n’importe quoi ou du surgelé
industriel. Et même s’ils continuent de me charrier, j’ai bien vu qu’ils bavaient tous sur mes petites
boîtes en plastique comme des loups affamés : le gratin dauphinois et son rôti de bœuf ont remporté
tous leurs suffrages, hier. Ils sont désormais persuadés que je suis une grande cuisinière et veulent
que je m’établisse à mon compte pour ouvrir une petite cuisine de proximité pour tous les frères, ce
qui est hors de question.

Je n’ai pas la passion de la cuisine pour un sou. J’aime juste manger sainement et préparer
quelques gâteaux à l’occasion, alors j’essaye de leur faire comprendre qu’en France, beaucoup de
gens connaissent un minimum leurs classiques culinaires sans pour autant être de grands chefs. Il n’est
pas extraordinaire de se préparer à manger matin, midi et soir, surtout qu’ici, peu de choses me font
vraiment envie dans les rayons des grandes surfaces.

Le matin, en revanche, je passe voir Rock discrètement au hangar du Doc pour lui tenir compagnie.
Les premières fois, il a râlé pour la forme et pour dire qu’il n’avait besoin de personne, mais je l’ai
rapidement fait changer d’avis en lui prouvant que cela pouvait être aussi des moments très
agréables… Nous discutons et apprenons petit à petit à mieux nous connaître, bien que les sujets
abordés restent légers et de surface. Je lui apporte de quoi se divertir depuis qu’il peut rouvrir les
yeux et tenir un stylo. Il a particulièrement aimé les Sudokus et le jeu de mimes où j’ai échoué
lamentablement à lui faire deviner quoi que ce soit, ce qui l’a beaucoup fait rire.

Doc continue de lui appliquer tous les jours des compresses de cet onguent indien et plein d’autres
trucs bizarres non identifiés sur ses plaies et ses contusions, tout droit sortis de la réserve.

Je dois reconnaître que les résultats sont spectaculaires, ils frisent même le surnaturel,
contrebalançant le ridicule de certaines situations. Mardi, lorsque je suis passée, une sorte de pâte
rose et visqueuse enveloppait son torse ; Doc la lui avait étalée comme un soutien-gorge. Je n’ai pu
m’empêcher d’exploser de rire à cette vision d’un Tarzan en dessous féminins, mais c’est surtout son
air renfrogné et ses jérémiades qui m’ont le plus amusée.

C’est que monsieur tient à sa virilité, surtout devant moi…

Je soupçonne Doc d’avoir voulu se venger, car Rock ne l’épargne pas, agacé par la douleur,
l’immobilité forcée et l’obligation de déléguer ses responsabilités. Je m’en suis surtout rendu compte
lorsque le Doc s’est mis à m’offrir des petites pâtisseries toutes chaudes tous les matins à mon
arrivée.

– Merci Doc, il ne faut pas vous donner autant de mal. Je peux m’acheter à manger moi-même au
besoin sur le chemin, vous savez.
– Non, merci à vous, Liv, de l’occuper et de le distraire tous les matins. Vous n’avez pas idée de
votre aide précieuse et salvatrice…
– Avec plaisir, alors.
– Allez venez, je vais enfin vous enlever ce plâtre, nous avons déjà trop attendu.
– Amen !

Ma main ressemble à une vieille saucisse fripée, une fois le plâtre ôté, et l’odeur se passe de
commentaires : c’est entre le rat mort et l’eau croupie. Après un dernier check-up du Doc, je file vite
sous ma douche pour gommer mes peaux mortes, mais je ne peux rien faire pour mon aspect bicolore,
à cause de mon nouveau bronzage légèrement doré sur le reste de mon corps et mon poing tout blanc.

Oh joie !

Ce soir-là en rentrant de l’école, Eddy, Vince, Bounce et Max me font la surprise d’une petite fête
chez moi pour célébrer le premier mois de mon arrivée ici. Je me suis habituée à ce qu’ils puissent
entrer et disposer des lieux comme bon leur semble désormais. Ils ont installé des petites banderoles
« Joyeux anniversaire » dans le salon et me jettent des confettis au visage quand je franchis le seuil.

J’explose de rire quand je vois qu’ils ont revêtu des petits chapeaux pointus cartonnés ridicules.
Le résultat est improbable, voire un brin surréaliste. Secrètement, je suis touchée et émue, car
personne n’a encore jamais organisé quoi que ce soit pour moi de la sorte.
– Merci les garçons, c’est trop mignon, mais ce n’est pas vraiment mon anniversaire. Je suis née
en mai.
– On sait, mais on a trouvé que ça à la supérette d’Alfred qui fasse un peu fiesta, répond Eddy.
– Merde, t’as plus ton plâtre, Livy ! On voulait écrire dessus avant que tu l’enlèves ! surenchérit
Vince.
– Non, le Doc me l’a enlevé aujourd’hui, désolée les gars.

Je fais le tour et je viens leur déposer un gentil bisou sur la joue. Ils tiennent particulièrement à
cette tradition française… Mais je n’ai pas le temps de m’étendre sur le sujet qu’une odeur de brûlé
me parvient aux narines.

– Les gars, c’est quoi cette odeur ?


– Et merde, c’est ton gâteau ! répond Max en courant vers la cuisine.

Au final, nous finissons avachis les uns contre les autres devant la télé à regarder le film Kill Bill,
après avoir commandé une montagne de pizzas car ledit gâteau est brûlé au troisième degré et la
grande salade que Vince a préparée baigne dans le vinaigre et le poivre, immangeables tous les deux.

– Tu vois, Liv, il faut que tu ouvres une petite cantine et que tu proposes des cours ! J’ai déjà un
business plan, le logo et le nom, déclare Vince, la bouche pleine de pizza.

Je peux voir des bouts mâchés voler et venir s’écraser sur le sol.

Bon appétit bien sûr…

Devant mon air dégoûté, il avale sa bouchée cette fois-ci avant de continuer :

– J’ai fait des recherches. Ça s’appellera L’Olive verte. Ça sonne super bien, tu trouves pas ? Et
tu proposerais de la cuisine méditerranéenne.

Malgré son accent français à couper au couteau, je comprends le clin d’œil à mon prénom.

– Merci Vince mais non, hors de question que je me lance dans la restauration, surtout avec des
morfals comme vous pour clients ! Et si tu pouvais enlever tes pieds de dessous mon nez. Merci.

Puis Eddy remarque que mon poing n’a plus la même couleur que le reste de mon corps et tous
passent la soirée à m’appeler « Iron Fist7 » jusqu’à ce que je les menace de m’en servir contre eux.

***

Les deux seules ombres au tableau sont Bill et Moïra. Le premier ne me lâche toujours pas la
grappe, continuant de me balancer des méchancetés dès qu’il en a l’occasion et jamais devant les
autres, de telle façon que personne ne peut l’arrêter. J’ai retrouvé plusieurs fois des souris mortes sur
mon paillasson, des énormes araignées et des cafards dans ma boîte aux lettres et d’autres trucs du
même acabit, tous signés « B. ». Je prends sur moi et l’ignore, ce qui semble l’enrager encore plus.
S’il s’était attendu à un esclandre pour le vélo, il a dû être très déçu car j’ai fait comme si de rien
n’était.

Max m’a emmenée à Newton City le faire réparer sans me poser de questions. Les réparations
m’ont coûté un bras, comme je le redoutais. Bill paiera la note un jour, il ne le sait simplement pas
encore. Une fois remise en état, j’ai décidé de continuer à utiliser ma bonne vieille Ginette même si,
techniquement, je pouvais reprendre la conduite. Par cette chaleur, ma voiture est un véritable four
sans la climatisation et j’ai remarqué que mes jambes se musclaient joliment à force de pédaler, alors
autant persister.

Quant à Moïra, mes pauvres petites recherches dans les annexes de la mairie du comté n’ont rien
donné, et à cause de mon emploi du temps bien rodé et chargé, je n’ai guère avancé sur ce sujet. Mais
pour l’heure, nous sommes vendredi matin et il est temps d’aller voir Rock au hangar une dernière
fois, car il rentre enfin chez lui.

Il est assis sur son lit d’hôpital et s’affaire pour son départ. Sa convalescence a duré un peu plus
longtemps que prévu, à son grand désarroi, et il est devenu insupportable et ingérable pour son
entourage, y compris moi.

Un vrai bébé frustré.

Pour ma part, je trouve qu’il s’en est tout de même remis très vite, il peut remercier son excellente
constitution physique et ce fameux onguent magique indien… Il est torse nu, en jean, et il est en train
d’enfiler ses chaussettes quand j’entre dans la pièce, mais je prends le temps de l’observer
discrètement dans l’ombre d’un paravent. Son corps et son visage portent encore des traces
d’ecchymoses jaune et vert et quelques égratignures, mais il a complètement dégonflé et il a retrouvé
forme humaine.

Et quelle forme !

Je le trouve toujours aussi beau. Je suis impressionnée par sa musculature et sa taille, qui lui ont
assurément sauvé la vie lors de cette rixe avec les Black Edge. Je me sens minuscule et frêle à côté
de lui. Alors que je réalise encore une fois qu’il aurait pu y passer, j’ai un élan de tendresse pour ce
grand colosse aux pieds d’argile, et je meurs d’envie de me blottir dans ses bras.

Je m’annonce :

– Coucou, Rocky.

Il relève la tête, surpris mais souriant. Il semble heureux que je sois venue et je fonds comme neige
au soleil face à ce sourire radieux qu’il semble me réserver.

– Salut, Princesse.
– Ça va ?
– Toujours. J’espère que c’est pour moi que tu t’es faite aussi belle ?
– Toujours.

Ma réponse en miroir à la sienne semble particulièrement lui plaire.

– Viens là.

Il ouvre alors grand ses bras comme s’il avait lu dans mes pensées et je cours pour me jeter
dedans. Il rigole face à mon entrain mais grimace :

– Hey ! Doucement, Petite Chose, j’ai encore quelques côtes abîmées.


– Désolée !

Je me recule un peu pour l’observer à nouveau par-dessous, il est encore plus parfait de près. Je
soupire d’aise intérieurement. C’est incroyable comme je me sens en sécurité dès l’instant où je suis
contre lui, je n’avais jamais ressenti cela pour quiconque auparavant. Les soucis que me cause Bill
s’envolent. Je ne sais pas ce qui me retient de parler à Rock de son crétin de frère.

Je veux régler la situation toute seule, comme une grande, et lui a assez de soucis comme ça pour
en plus devoir gérer des insultes et des intimidations dignes de lycéens névrosés. Il est nécessaire
que je m’impose et que je me montre forte si je souhaite trouver ma place ici, à Colorado Source.

Mais tout au fond de moi, j’ai surtout la crainte qu’il ne me croie pas et prenne position pour Bill,
ce qui m’anéantirait. Or, les liens du Clan sont étranges et profonds, je ne saisis pas encore
complètement en quoi cela consiste vraiment, et c’est d’autant plus difficile pour moi qui suis une
enfant de la DDASS depuis mes 10 ans. J’ai oublié ce que pouvaient être une famille ou l’amour
inconditionnel que nous portent nos proches.

Les familles d’accueil que j’ai connues ont été correctes pour la plupart, mais on leur répète sans
cesse de ne pas trop s’attacher aux enfants. 10 ans, c’est trop vieux pour avoir une chance d’être
adoptée. Cela relève du miracle : je n’intéressais aucune famille, qui cherche le plus souvent des
bébés ou des enfants en bas âge. Mais 10 ans, c’est suffisamment âgé pour se souvenir de ce qu’était
votre vie avant, pour réaliser ce que vous avez perdu et pour que vous puissiez le regretter et le
pleurer. Alors je garde tout enfoui pour le moment et je hume son odeur :

– Tu sens divinement bon pour un homme préhistorique. On te l’a déjà dit ?

Il s’esclaffe :

– Non, certainement pas, mais j’aime ta franchise.

J’aimerais qu’il me raconte ce qui s’est passé en détail lors de cette virée sauvage chez les Black
Edge, mais je vais plomber l’ambiance et il refusera de m’en parler de toute façon. Je ne fais pas
partie du Clan.

Fichu Clan.
– Je te dois un resto, Princesse. Je suis désolé de t’avoir posé un lapin la fois dernière.

Il me dit cela tout sérieux et emprunté.

– Ne te sens pas obligé si tu n’en as plus envie, tu sais. Et tu avais une excuse en béton pour ce
vendredi soir, je ne t’en veux pas.
– Ne dis pas de conneries, bien sûr que j’en ai envie. Lundi soir, je passe te prendre et je
t’emmène sur Newton City, tenue de soirée exigée. Je vais être pris ce week-end, j’ai du boulot à
rattraper, mais il me tarde de déguster mon dessert…

Instantanément, il fait très chaud entre nous. Je relève les yeux vers lui et il me jette un regard
dénué d’ambiguïté. Je décide que faire monter encore un peu la température ne peut pas faire de mal
dans ce hangar climatisé, alors je fais mon idiote ingénue et minaude en battant des cils :

– Quelle sorte de dessert, Monsieur ?

Sans répondre à ma question ni entrer dans mon jeu coquin, il me dit gravement :

– J’ai eu le temps de réfléchir sur ce lit à rien foutre pendant quinze jours.

OK, effet Ice Bucket Challenge immédiat sur ma personne !

Je le regarde, perplexe. Je ne suis plus certaine de comprendre, j’avais cru que nous étions sur la
même longueur d’onde interdite aux moins de dix-huit ans, quelques secondes plus tôt.

Percevant mon trouble, il reprend :

– Attends, laisse-moi t’expliquer.


– Oui, éclaire ma lanterne, s’il te plaît…

Il se redresse et inspire profondément, comme lorsque l’on doit annoncer quelque chose de grave
ou de solennel à quelqu’un. Je commence à prendre peur malgré moi.

– Bon. La fois dernière, tu m’as proposé les services de ta belle bouche dans le feu de l’action. Et
j’aurais sûrement accepté, parce que tu m’as complètement fait perdre la tête avec tes petits
gémissements, mais ça n’aurait pas été très sage. Tu dois savoir que je n’ai pas pour habitude de
confier la partie la plus précieuse de mon anatomie à n’importe qui et surtout n’importe comment.

Mais qu’est-ce que…

– Rock, je ne suis pas sûre de comprendre où tu veux en venir, là tout de suite. Va droit au but !
– Je n’accepte jamais de me faire sucer sans capote, et ça, c’est quand j’accepte de me faire sucer.

Un blanc suit cette révélation complètement inattendue et abrupte. Il n’y va effectivement plus par
quatre chemins. Je ne trouve rien à dire, pour la première fois de ma vie, et l’observe, bouche bée,
alors qu’il ajoute :
– Ouais, les gens ont tendance à oublier qu’on peut choper des merdes de cette façon-là aussi.
– C’est vrai, mais toi aussi, tu peux en attraper si tu descends t’occuper d’une nana, or, si tu veux
t’occuper de mon dessert…
– C’est pour ça que je ne descends jamais non plus.

Je suis de nouveau sous le choc.

Second effet kiss cool.

Je sais que certains hommes ne pratiquent pas le cunnilingus tout comme certaines femmes refusent
la fellation, mais je n’aurais jamais imaginé que Rock en fît partie, bien que chacun décide de ce
qu’il veut, où il le veut et quand il le veut.

Tout comme Bill et Bounce, pensé-je pour moi-même.

Je ne peux m’empêcher d’être un peu déçue, j’avais déjà une longue liste de fantasmes avec lui et
clairement le sexe oral en faisait partie. Maintes questions m’assaillent d’un coup et je commence par
la plus évidente, un peu perdue :

– Tu veux dire que tu n’as jamais… enfin, tu vois, léché une fille ?
– Bien sûr que si. Quand j’étais plus jeune, je n’ai pas toujours fait gaffe à tout ça. À cet âge, on
veut avant tout apprendre et on ne réfléchit pas aux conséquences. On se croit immortel et
intouchable.

Je me demande si seule la maturité l’a rendu aussi consciencieux ou s’il y a autre chose ? Il y a
forcément autre chose, mais avant que j’aille plus loin dans mes questions, il reprend :

– Ado, j’ai eu une ou deux copines sérieuses suffisamment longtemps pour maîtriser le sujet
correctement. Et j’ai développé d’autres compétences. Je n’ai jamais eu de plaintes, au contraire…
– Je vois… Mais depuis, plus rien ? Et tu ne comptes plus jamais le faire ?
– Je ne le fais plus car je n’ai pas de relations suivies et a fortiori exclusives depuis des années.
– Et elles, elles n’essayent pas de descendre jouer en bas non plus ?
– Si, parfois, mais je ne suis pas un connard, je n’insiste pas pour qu’une fille descende si moi-
même je ne suis pas prêt à le faire. Et si vraiment elles souhaitent se mettre quand même à genoux et
que je suis OK, alors la condition, c’est la capote. Certaines insistent beaucoup, c’est comme une
sorte de challenge pour elles…
– Stop ! Je ne veux pas en savoir plus. Je t’avoue ne pas être fan de parler de tes plans cul et
j’essaye de ne pas en imaginer le nombre, là, tout de suite. En même temps, je veux être sûre de bien
comprendre ce à quoi tu veux en venir. Tu cherches à me dire quoi ?
– Je sais que c’est léger et tranquille entre nous, mais on s’est promis l’exclusivité et je tiendrai
promesse.
– Moi aussi.
– Parfait, alors je me disais qu’on pourrait au moins profiter de tous les avantages qu’offre une
relation exclusive. Je veux profiter de toi sans barrière, avec toutes les parties de mon corps
possible.

Alors que je ne pensais pas pouvoir être plus choquée que par toutes ces révélations, il me
surprend de nouveau. C’est une sacrée marque de confiance.

Suis-je prête à accepter ? Ai-je le choix ?

– Donc tu ne veux pas de capote ?


– Pas de capote.
– Et tu veux profiter de mon dessert ?
– Ouais et pas qu’un peu.
– OK… Pour être honnête, Rock, je ne pensais pas avoir cette conversation ici et maintenant, ni
même l’avoir tout court. Je ne sais pas trop quoi te dire.
– Tu peux dire oui ou non. Tu as le choix, Princesse.

C’est à la fois la conversation la moins romantique que j’ai pu avoir mais aussi la plus touchante.
Cette confiance en moi qu’il avoue en me parlant librement de tout ça m’émeut, mais surtout me
donne terriblement chaud. Je pourrais avoir Rock tout entier, pas de barrière, juste lui et moi. Un
privilège très peu décerné apparemment, et cette idée efface toutes les histoires qu’il a pu vivre avant
moi.

– C’est d’accord, mais il faut que je renouvelle ma pilule et qu’on fasse tous les tests nécessaires.
– C’était le but de cette discussion. Je sais que je suis direct mais je préfère prendre les devants
au lieu de faire des conneries dans le feu de l’action, surtout que tu as tendance à me faire perdre le
contrôle…

Il me caresse la joue du dos de sa grande main et dessine mon sourcil avec son index.

– Je ne t’aurais pas cru aussi sensé, Brutus. Je suis impressionnée.


– Je pensais qu’on pourrait aller sur Newton City plus tôt que prévu lundi, avant le restaurant,
pour faire le nécessaire. Et ne te tracasse pas, je prends en charge tes frais médicaux.
– Merci, mais ce n’est pas nécessaire, je peux et je veux payer.

Il comprend à mon ton de voix que tenter de discuter serait inutile.

– OK, mais n’hésite pas si besoin. Je trouverais ça normal de partager.


– C’est très gentil mais ça ira. Par contre, si jamais tu trahis ma confiance, je t’émascule ! Je suis
sérieuse, Rock, aucun mini-Rocky même illégitime ne foulera un jour le sol du Colorado si tu me la
fais à l’envers.
– Entendu, dit-il en souriant.
– Bon, dans ce cas, on pourra manger nos desserts l’un l’autre simultanément ?

Il met quelques secondes à comprendre et explose de rire.

– Je vois que tu as déjà quelques idées en tête bien arrêtées.


– Tu n’imagines même pas…

Je souffle en faisant mine de m’éventer avec ma main. Il rit puis m’embrasse langoureusement. Je
confirme qu’il a clairement de l’expérience dans le domaine. Sa barbe naissante vient me picoter le
visage mais cela ne me dérange pas du tout, bien au contraire. Ce sont les meilleurs baisers qu’on ne
m’a jamais donnés et j’aime croire que j’y suis aussi pour quelque chose, que s’il y met autant
d’application, c’est parce que c’est moi qu’il embrasse, et non pas une de ses vulgaires groupies
suce-kiki. Je lui rends son baiser avec encore plus de ferveur et nos mains se font baladeuses, trop
baladeuses…

Alors que je vais rentrer en combustion spontanée, il interrompt nos papouilles de primates en
pleine parade nuptiale. C’est mieux ainsi, plutôt que tout ne dégénère ici, à même le béton ciré du sol
du hangar. Décidément, il est vraiment le plus raisonnable des deux.

Qui l’eût cru ?

– Allez viens, on quitte cette prison qui me rend dingue, on charge ton vélo dans mon Dodge et je
te dépose au passage chez toi. On continuera tout ça un peu plus tard. Je ne nous fais plus confiance.
Patience…
– Je ne veux plus être patiente !

7 Clin d’œil au héros Marvel dont le poing s’illumine lorsqu’il utilise son chi lors de combats, lui
conférant un superpouvoir.
Troubles de l’esprit

Rock

J’ai déposé Olivia chez elle vendredi matin et depuis, j’ai un sentiment étrange que je ne suis pas
certain d’apprécier. Cette sensation désagréable me colle à la peau et m’accompagne, peu importe où
je me rends. Tout allait pourtant très bien jusqu’ici, j’étais content d’enfin sortir de mon repos forcé,
de retrouver les gars et le Clan après ce qui m’a paru une éternité de supplices à rester immobile et
passif.

Le petit feu follet est venu me rendre visite chez le Doc et j’avoue avoir apprécié me rapprocher
d’elle pendant ces quinze derniers jours. Elle a pris soin de moi, m’a distrait et m’a fait rire avec
gentillesse et sincérité, sans rien attendre en retour, ce qui me change des habitants qui viennent me
voir habituellement en espérant une faveur ou un service. Olivia est rafraîchissante, égale à elle-
même depuis le premier soir de notre rencontre. Elle ne me fait pas de courbettes exagérées pour
gagner ma sympathie ni ne me traite avec crainte, bien au contraire, et ça me plaît.

Elle a eu la délicatesse de me parler de tout sauf du Clan pendant ma convalescence et m’a fait
supporter la douleur des premiers jours. Puis, comme souvent avec elle, les choses ont dévié pour
devenir torrides le jour de ma sortie, mais sans conclusion explosive, cette fois-ci. J’ai pourtant eu
envie d’aller plus loin sur le moment. Le Doc n’était pas dans les parages et elle m’avait clairement
fait comprendre qu’elle aussi était partante, sauf que j’ai préféré temporiser.

Pourquoi deviens-je si raisonnable en sa présence ?

D’autant plus qu’elle a su brillamment me chauffer pendant ces deux dernières semaines, à un tel
point que je démarre au quart de tour à présent : un simple baiser ou une caresse innocente de sa part
me rendent dingue. Mais à bien y réfléchir et sans savoir vraiment pourquoi, je n’aimerais pas que
notre première fois ait lieu à la va-vite dans un ancien hangar transformé en hôpital.

En temps normal, cela ne m’aurait pas spécialement dérangé, au contraire, mais Liv a un effet
étrange sur ma personne qu’il me faut admettre et sur lequel je ne souhaite pas non plus m’attarder
pour l’instant. Pour une raison que j’ignore, je désire qu’elle ait de bons souvenirs de nous et de moi
le jour où tout sera fini… Un point c’est tout.

C’est donc dans un état de frustration ultime et distrait au possible que j’assiste à la réunion
hebdomadaire du samedi matin, menée exceptionnellement par Max, puisque j’étais absent pour la
préparer. Les gars s’agitent autour de moi et se hurlent dessus au sujet de décisions concernant les
Black Edge, mais tout me paraît flou et bourdonne à mes oreilles, comme un bruit de fond
désagréable.

Je suis simple spectateur de la scène qui se déroule devant mes yeux, tel un film au ralenti, et je ne
trouve ni l’énergie ni la motivation nécessaire pour m’impliquer dans la conversation. Pourtant, si je
tranchais une bonne fois pour toutes, les choses se termineraient beaucoup plus vite. Mes pensées
décousues reviennent en permanence à Olivia et aux choses que j’aimerais faire avec elle et lui dire.
D’ailleurs, je me demande bien ce qu’elle fait à cet instant alors que je suis assis ici, inutile, et
l’entrejambe douloureux.

Est-elle dans sa chambre à dormir ou à lire ?

Je me souviens qu’elle m’a dit avoir fait le nécessaire pour installer Internet chez Ellie et ne plus
devoir se rendre au cybercafé pour surfer sur le Net. Je l’imagine torse nu dans son petit short rose à
étoiles, allongée sur le ventre et sur le plaid vieillot de son lit en train de pianoter sur son ordinateur,
l’air concentré et les jambes croisées. On est bien loin des scènes hard de porno qu’il m’arrive de
regarder et pourtant, l’effet de la vision d’Olivia est un milliard de fois plus puissant. J’imagine que
je me glisse silencieusement et nu dans sa chambre pour la surprendre.

Je viens m’allonger au-dessus d’elle pour aller mordre son oreille gauche et respirer son parfum
que j’aime tant. Je lui susurre ce que je compte lui faire dans le creux du cou. Elle trésaille, elle m’a
reconnu mais m’ignore sciemment, ce qui m’excite encore plus. La peau douce de son dos vient
caresser celle de mon torse alors que ma main droite descend lentement pour aller entre ses…

– … Rock ! Putain, Rock, t’es avec nous ?

Max se tient debout face à moi, de l’autre côté de la table de réunion, de toute sa hauteur et
complètement furibard. Je me demande de quoi j’ai l’air et depuis combien de temps il me gueule
dessus. Je me sens comme un gamin pris en flagrant délit de somnolence par son prof pendant un
cours.

– Si on te fait chier, dis-le-nous !

Je ne sais pas quoi répondre pour lui mentir, et lui dire « Oui, Max, tu me fais chier, tu viens de
pourrir mon rêve érotique d’obsédé sexuel » ne paraît pas envisageable, vu son regard meurtrier.
Eddy, à ma droite, me lance un sourire entendu et baisse les yeux au niveau de mon entrejambe que je
ne peux pas lui dissimuler. Il me jette un regard bien trop perspicace, puis se retourne vers Max et lui
répond à ma place :

– Hey, Max, du calme, il est encore sous cachetons pour la douleur. Il est à l’ouest. Où est passée
ta bienveillance naturelle, mon frère ?

Max se dégonfle instantanément et prend même un air confus et désolé.

– Désolé, Rock, je ne pensais pas…


– Laisse, je t’en veux pas, vieux, je me saoule moi-même d’être aussi amorphe. Je sais pas ce que
j’ai depuis hier.

Eddy me glisse de façon à ce que je sois le seul à l’entendre :


– C’est le Pussygate, l’ami, elle te tient littéralement par les couilles, t’es cuit, cherche pas.

Je fais comme si je n’avais rien entendu. S’il ne venait pas de me sauver la mise il y a quelques
secondes, je lui briserais les dents à la première occasion venue dans la journée.

Comment peut-il savoir ce qui se passe dans ma tête, bordel, alors que moi-même je n’y
comprends plus rien ?

Je lui murmure du bout des lèvres :

– Ta gueule, connard.

Il reprend à mon attention comme si de rien n’était :

– Perso, Rock, tu devrais rentrer et te reposer ce week-end encore. Tu n’es clairement pas dans le
coup, vieux. Ça ira mieux lundi. Je te promets que Max et moi te tiendrons informé illico en cas de
souci. Va faire un tour, décharge toute cette pression que je sens en toi… et reviens-nous détendu et
reposé lundi.

Il me tapote l’épaule droite exagérément en signe de fausse compassion sans se départir de son
sourire narquois, déformé par la grande cicatrice qui lui barre la joue, et insiste sur le mot
« pression ». Je suis le seul à comprendre ses sous-entendus pourris et même si je rêve de lui tordre
le cou, son idée ne me déplaît pas. Plus j’y pense, plus cette envie s’impose : sortir d’ici pour aller la
retrouver et apaiser enfin ce feu intérieur qui me consume.

Mais quel genre de meneur de merde je fais ?

Je n’ai pas le temps de lui répondre que tous les gars, sauf Bill, approuvent et me foutent dehors
sans ménagement.
Vroum vroum vroum

Olivia

Je suis réveillée depuis sept heures ce matin mais je reste au lit, blottie contre la veste de Rock
qu’il n’a toujours pas récupérée. Je me demande bien ce que je vais pouvoir faire ce samedi et ce
dimanche. Les garçons sont tous accaparés par la reprise de leur « meneur » adoré ; j’ai surpris
Rhonda en train de hurler comme une truie qu’on égorge contre Eddy, vendredi soir, en allant faire
mes courses chez Alfred. Elle lui reprochait de passer encore un week-end loin des siens et de
préférer le Clan à sa vraie famille.

Je pouvais entendre les deux petites en pleurs supplier leur mère d’arrêter de crier. Elle avait l’air
tellement hystérique que je me suis dit qu’avec ce comportement, elle donnait plutôt l’impression de
vouloir le faire fuir très loin plutôt que de le garder près d’elle. Eddy connaît mon avis sur tout ça,
mais il m’a gentiment fait comprendre la dernière fois que j’en ai parlé que ce n’étaient pas mes
affaires, alors je reste en dehors…

Pour le moment.

J’ai bien envie de quitter Colorado Source pour deux jours, histoire de faire une véritable pause et
de me changer les idées. J’ai vu sur le Net des parcs naturels magnifiques à visiter dans les alentours
et dans lesquels il est possible de dormir sur place, ou dans ma voiture au pire des cas. Je rêve de
spontanéité et d’aventures. Or, si je reste ici, je vais me lamenter et être dans l’espoir perpétuel de
croiser Rock.

En somme, un week-end tout pourri en perspective.

Rester dans les parages du Clan, soit proche de la source de tous mes fantasmes, consisterait en
une véritable torture du corps et de l’esprit.

Je suis tombée dans un sommeil léger quand la sonnette de la maison silencieuse retentit et me fait
sursauter. Je regarde mon réveil, il est à présent huit heures trente.

Qui peut bien venir me déranger à cette heure-ci un samedi matin ?

J’enfile à la hâte une grande robe chemise par-dessus mes sous-vêtements et je me hâte de
descendre pieds nus pour aller ouvrir.

Pour la seconde fois en peu de temps, je reste surprise et sans voix sur le pas de ma porte, en tenue
légère. Rock se tient devant moi sous le porche, dans sa tenue fétiche : jean noir, rangers noires et t-
shirt… gris clair pour cette fois-ci. Je ne comprends pas, nous n’étions pas censés nous voir avant
lundi soir. Je resserre ma chemise qui bâille sur ma poitrine.
Merde, quelle tête j’ai ?

Lui en tout cas est comme à son habitude, dangereusement beau. Son t-shirt et son jean moulent
juste ce qu’il faut de son anatomie parfaite à mes yeux, ça en devient même agaçant à la longue.

Un gladiateur des temps modernes, voilà à qui il me fait penser.

– Tu es venu pour récupérer ta veste ?

Car je ne vois pas trop pour quelle autre raison il aurait besoin de débarquer ici à l’improviste.

J’ai un ton désespéré malgré moi en lui disant cela. Je pensais la garder cachée encore un peu sous
mon oreiller.

Tant pis.

Il ne me répond pas, me sonde du regard longuement, et comme je reste stoïque en apparence et


immobile, il entre en me poussant doucement à l’intérieur, puis referme derrière lui avec son pied.

– Rock, je…

Mais je ne peux pas finir ma phrase qu’il attrape mon visage entre ses deux grandes mains et
m’embrasse.

Un sentiment de plénitude m’envahit instantanément et ce manque que je ressens désormais


constamment au creux de mon ventre s’estompe. D’ailleurs, je souffle d’aise entre ses lèvres avant de
lui rendre son baiser et de m’agripper à lui comme une assoiffée de caresses. J’arrive tout de même à
me détacher de sa bouche et lui demande, essoufflée, sans oser le regarder directement dans les
yeux :

– Hey, Tarzan, tu es là pour quoi ? N’as-tu pas une montagne d’obligations à gérer depuis ta tour
d’ivoire ?
– Si, mais…
– Mais quoi ?
– Apparemment, je suis bon à rien aujourd’hui. Les médocs m’assomment. Les gars m’ont offert le
week-end pour reprendre doucement le rythme avant d’attaquer pour de vrai lundi.
– Oh, c’est très gentil de leur part. Et tu veux passer la journée ici, si je comprends bien ?
– Non.

Waouh, ça, c’est violent.

Son « non » est catégorique et c’est comme une gifle cinglante. Je ne trouve rien à rétorquer et je
m’échappe de sa prise en scrutant le sol. Il reprend de façon plus douce et en me faisant lever la tête
pour que je le regarde.
– Non, je ne veux pas passer la journée ici, mais avec toi, ouais. Tu es libre tout ce week-end ?

Je suis un peu perdue alors je bégaye :

– Je, euh… oui… oui, je suis libre. En fait, je comptais partir visiter ce parc naturel pas très loin,
celui où l’on peut se baigner. Je sais que Colorado Source n’est pas représentatif de tout l’État du
Colorado. Ici, vous avez un microclimat qui rend la zone particulièrement aride, mais ailleurs, il y a
des paysages verdoyants, des formations rocheuses étonnantes et tout ça, tout ça quoi. Bref, je veux
voir un autre visage du coin, plus vert et moins poussiéreux.

Il me rend nerveuse à me jauger de la sorte, les bras croisés sur son torse et en me souriant
doucement, alors je n’arrive plus à m’arrêter de parler. Il me répond, sûr de lui et autoritaire, à la fin
de ma tirade :

– C’est sympa mais j’ai une meilleure idée.


– Qui est ?
– Laisse-moi être ton guide, ne pose plus de questions. Tu auras le temps de découvrir ton parc
une autre fois.
– Je ne sais pas si…
– C’est à prendre ou à laisser, avec départ immédiat. Je te laisse juste le temps d’attraper un sac
avec quelques fringues et ta pièce d’identité. Tu as cinq minutes, après on décolle.
– OK…

J’hésite encore un peu, incertaine. Je suis prise au dépourvu, ce n’est pas ce que j’avais prévu.

Tu n’avais rien de vraiment prévu, grosse larve, alors saisis ta chance avec lui !

– Allez, c’est parti, Princesse, sinon je t’embarque comme ça sur mon épaule !
– D’accord ! D’accord ! J’y vais ! Mais arrête de faire ton meneur avec moi, Rambo.

Je le pointe du doigt pour essayer d’être autoritaire mais il l’attrape et en mordille le bout. Je n’ai
encore jamais vu Rock comme ça, il est serein et joueur…

Dire que je vais passer deux jours et une nuit avec lui, loin du Clan et de toutes nos emmerdes
quotidiennes respectives !

Je remercie intérieurement le vieux barbu sur son nuage et je cours à l’étage comme une furie. Je
fais un brin de toilette expéditif, j’enfile une tenue confortable tout terrain, et je fourre mes affaires et
ma trousse de maquillage dans un petit sac de voyage en toile. De retour en bas, je chope au vol mon
indispensable sac à main accroché dans l’entrée, le tout en dérapage contrôlé et en criant :

– À nous l’aventure !

Rock explose de rire, me débarrasse de mon sac d’une main sans me le demander et de l’autre
m’attrape par la taille pour sortir.
C’est parti ! Ouverture de la parenthèse enchantée !

Mon humeur maussade de ce matin est déjà oubliée. Nous montons dans son immense voiture et
pour ma part toujours avec difficulté, car elle est particulièrement haute. Je ne peux m’empêcher de
lui demander cette fois-ci :

– Pourquoi as-tu une voiture aussi monstrueuse ? C’est quoi le délire ?


– Pour des tas de raisons, mais surtout parce qu’il m’arrive de devoir quitter les routes
goudronnées, pour le Clan et pour le plaisir, ce qui n’est possible qu’avec ce genre de bébé.
– Et pourquoi diable le Clan te demande-t-il de quitter les sentiers battus ?
– Joker, Poucelina, je ne peux pas te répondre. Mais je vais te montrer et t’apprendre ce que je
fais pour le plaisir.
– Toujours la même rengaine, mais bon, dans ce cas, je serai ta meilleure élève…

Et je lui lance mon regard le plus sensuel et un sourire coquin.

Je sais que je finirai bien par savoir ce que le Clan trame vraiment, mais ce n’est pas le but de ce
week-end.

– Merde, Olivia…
– Quoi ? je lui demande, faussement innocente.
– Tu le sais très bien, répond-il, amusé, et il démarre.

Rock me prévient qu’il ne me donnera pas le programme de ces deux jours pour que je sois
obligée de lâcher prise et de faire confiance à quelqu’un d’autre que moi. J’avoue ne pas être dans
ma zone de confort, mais je m’en tire mieux que ce que j’aurais cru à l’annonce de ce challenge. En
même temps, le désir sexuel qui règne entre nous dans la voiture m’aide à oublier que je ne suis plus
aux commandes.

Il est devenu mon nouveau centre de gravité, je suis ultra-consciente de chacun de ses
mouvements, de son odeur et de tout ce qu’il me raconte sur la région et ses alentours. J’aime cet état
de fébrilité et de tension complètement nouveau pour moi, et je veux que cela dure encore un peu
avant le grand saut dans le vide. La sensation est grisante, elle rend tout plus saisissant et décuple
mes sens.

Je suis sûre que dans mes souvenirs, les couleurs seront plus éclatantes et les odeurs plus vives
qu’elles ne le sont en réalité. Je veux me souvenir de chaque détail, comme la façon dont Rock place
et déplace les mains sur son volant, ou le mouvement de ses cuisses lorsqu’il freine et accélère, ou
encore cette manie qu’il a de frotter son pouce et son index l’un contre l’autre lorsqu’il cherche ses
mots.

Nous nous dirigeons vers le nord, et pour le moment, les paysages ne changent pas beaucoup, mais
la vue est splendide. C’est l’image que j’avais des États-Unis lorsque j’étais en France : des
paysages immenses à perte de vue, où l’on se sent à la fois tout petit, mais animé d’un sentiment de
toute-puissance. Cette impression que tout est réalisable : The American Dream, le vrai, la terre de
tous les possibles. Cela me rappelle mon trajet depuis Denver jusqu’à Colorado Source dans ma
vieille Mustang nouvellement achetée.

Je ne peux m’empêcher de me pencher vers lui, comme hypnotisée, pendant qu’il me parle. Pour
quelqu’un de réfractaire aux histoires de plus d’un soir, il sait se montrer tendre et gentil avec moi, et
je pense que je ne me débrouille pas trop mal non plus de mon côté.

Au bout d’une heure, alors que je pique du nez, il bifurque brutalement et quitte la route
goudronnée sans me prévenir. Je crie comme un putois dans l’habitacle :

– Rock ! Mon Dieu ! Qu’est-ce que tu fabriques ?


– Du calme, Princesse, on va juste vers la première étape de notre périple.
– Bordel ! Si ça, c’est pas la preuve que je te fais confiance… On est au beau milieu de nulle part,
tu pourrais me tuer et cacher mon corps ici. Personne ne le saurait jamais !

Il ricane et me répond avec humour :

– Je n’aurais pas eu besoin de t’emmener si loin pour ça. Colorado Source faisait très bien
l’affaire.

Je ne peux pas lui répondre car désormais le Dodge est secoué dans tous les sens, et je
m’accroche comme je peux à ma portière, concentrée. Ce trajet-là dure une dizaine de minutes, peut-
être davantage, quand enfin nous atteignons une zone qui semble avoir été aplanie artificiellement. Il
s’arrête enfin et coupe le contact. Je regarde autour de nous.

Il n’y a strictement aucune habitation à l’horizon, aucun bâtiment et toujours pas d’arbres. En
somme, nulle part où se cacher, à l’exception de quatre poteaux équipés de projecteurs, qui
délimitent la piste.

– Rock, je ne suis pas rassurée, là.


– Je sais, mais tu dois me faire confiance.
– J’essaye, mais je ne vois pas ce qu’on peut bien faire ici. Dis-le-moi, s’il te plaît.

Je commence à me sentir claustrophobe, les souvenirs de moi, enfant, coincée dans une épave de
voiture sous des mètres cubes d’eau, tentent de se frayer un passage depuis les limbes de mon
subconscient. La voix de Rock me ramène à la réalité :

– Nous sommes sur le terrain d’un ami qui me le prête occasionnellement pour m’entraîner ou pour
simplement profiter.
– Profiter de quoi ? De jeunes femmes sans défense ?
– Je vois que tu gardes ton sens de l’humour. C’est bon signe.
– Rocky, je…

Il m’embrasse doucement, m’empêchant de parler, puis ajoute :


– Est-ce que tu as peur en voiture ?
– Non pas spécialement. Je conduis, je me laisse conduire, tu l’as bien vu. Pourquoi ?
– Par rapport à l’accident avec tes parents ? Ça n’a pas créé de phobie des moyens de transport
chez toi, ou un truc du genre ?
– Bien sûr que ça a créé des tas de choses chez moi ! J’ai des terreurs, mais liées surtout à la nuit
et à l’inconnu, pas forcément à la voiture, sauf quand toi, tu décides de m’amener au milieu de nulle
part en Dodge ! Et ne pas contrôler les choses ne m’aide pas du tout, là…
– Je sais, Olivia, je sais. D’accord, on va y aller en douceur. De toute façon, cette voiture n’est
pas idéale pour ce que je compte faire, mais on peut s’amuser avec quand même. Tu dois lâcher
prise.
– Comment ça, elle n’est pas idéale ? Comment ce monstre peut ne pas être idéal ici, Rock ?

Il ne me répond pas et enclenche la musique à fond en souriant. C’est une chanson que je ne
connais pas, mais le rythme agressif est entraînant et je sens mon adrénaline grimper au son des
basses… et de ma peur.

Cela ne présage rien de bon.

Sans préambule, il redémarre et écrase la pédale d’accélérateur. Je suis violemment plaquée dans
mon siège que j’agrippe de toutes mes forces en criant :

– Rock, qu’est-ce que tu fous ? Rock !

Il m’ignore encore, il semble concentré droit devant lui, et en même temps, amusé par ma réaction.
Je vois la fin du terrain plat approcher, au-delà il y a de nouveau des pierres et de la végétation à ras
le sol. Je n’ose pas regarder la vitesse affichée au compteur ni imaginer ce qui va se passer lorsque
nous quitterons le plat de la piste à cette allure. Je n’arrive pas non plus à fermer les yeux, alors je
continue simplement de jurer, hurler et prier pour notre survie.

Cet homme est fou, je ne vois pas d’autres explications.

Je n’aperçois plus ce que fait Rock. Ma vision est réduite à présent à un point unique droit devant
moi. Au dernier moment, alors que je pense que tout est fini, la voiture braque brusquement et tourne
comme sur elle-même. Je sens que nous n’adhérons plus au sol.

Nous sommes littéralement en train de glisser.

Le virage est cependant net, précis et contrôlé. Une fois de nouveau dans l’autre sens, nous
repartons à vive allure. La même chose se produit de l’autre côté de la piste et Rock réitère la
manœuvre ainsi plusieurs fois, en décrivant un huit à chaque passage. Il sait clairement ce qu’il fait et
je commence à me calmer progressivement. Moins terrorisée, je parviens à observer comment il
opère et les gestes qu’il effectue semblent assez techniques ; il n’utilise pas son frein à main comme
je l’aurais supposé pour ce genre d’exercices.

Je suis impressionnée par sa concentration et sa maîtrise de lui et du véhicule : le Dodge lui obéit
au doigt et à l’œil. Cela paraît tellement facile vu de l’extérieur, mais je devine que c’est physique, je
le vois à ses bras contractés sur le volant, à son visage crispé et à son corps entier tendu dans un
même effort. Bien évidemment, avec mon esprit et mon corps en manque, je ne peux m’empêcher de
l’imaginer ainsi en tension dans d’autres situations plus intimes, notamment une où il serait au-dessus
de moi…

Alors, petit à petit, je me sens enfin lâcher prise et je me mets même à rigoler, surprise par ce
sentiment nouveau de légèreté. Me sentant en confiance, Rock accélère encore un peu et dessine de
nouveaux parcours, différents du huit initial.

Au bout d’un moment, cela devient un jeu entre nous, mon rire résonne de plus belle dans
l’habitacle quand il parvient à me surprendre avec une nouvelle figure. J’ai compris qu’il était plus
agréable de laisser mon corps épouser le mouvement que d’essayer de lutter pour rester droite, et
mon rire déclenche le sien. Désormais, je l’encourage et le pousse à aller toujours plus vite, à
braquer toujours plus fort.

Une vraie groupie.

L’atmosphère dans la voiture a changé, nous sommes dopés par notre propre adrénaline qui se
mélange à notre désir inassouvi depuis plusieurs semaines, et ce mélange est explosif. Dans une ligne
droite, il finit par stopper la musique, ralentit et me lance, joyeux :

– C’est ce qu’on appelle du drift.


– Merci, Einstein, j’avais compris.

Il me rend un sourire puéril de dix mille volts et je fonds, électrifiée. Il paraît tellement insouciant
à cet instant, très loin des préoccupations du Clan et des Black Edge.

– Bon, j’arrête ou je vais finir par flinguer mes pneus et on ne pourra même pas terminer notre
balade à travers le Colorado.
– Un dernier tour, Tarzan, je t’en supplie !

Je sautille sur mon siège comme une gamine.

– OK, Princesse, mais juste un seul et pour tes beaux yeux !

Je hurle de joie dans la voiture en signe de victoire et il explose de rire. Rock fait finalement
encore cinq tours avant de s’arrêter, définitivement cette fois-ci, malgré mes supplications.

– Alors, ton premier tour de manège, tu en as pensé quoi ?

Il fait référence à une de mes confidences sur son lit d’hôpital. Je n’ai jamais fait de manèges pour
enfants et encore moins pour adultes, du moins, je n’en ai aucun souvenir, pas même de la balançoire.
Ça peut paraître dingue mais c’est pourtant vrai.
– C’était… Waouh ! Je n’ai pas de mots. Merci, merci, merci de ne pas m’avoir écoutée et d’avoir
ignoré mes hurlements de guenon.

Je suis touchée qu’il prête autant attention à mes propos et qu’il tienne à cœur de remédier à mon
ignorance de ces joies simples.

– Tout le plaisir était pour moi. Et la journée n’est pas finie.


– On fait quoi maintenant ?
– T’as faim ? Car moi, je crève la dalle.

Il est vrai que nous n’avons pas pris de petit déjeuner, il est presque onze heures déjà et toutes ces
émotions et cette activité m’ont affamée. C’est ce moment de silence que choisit mon estomac pour
émettre un gargouillement peu féminin, alors Rock me dit en souriant :

– Je prends ça pour un oui ! Je connais une bonne adresse à une heure d’ici, la patronne est une
amie de ma mère.

J’ai donc à peine le temps de me remettre de mes émotions que c’est reparti pour quinze minutes
de secousses violentes avant de rejoindre la route goudronnée. Je suis déçue, j’aurais pensé que nous
profiterions malgré tout de cet isolement et de cette adrénaline pour faire redescendre un autre type
de pression, mais apparemment non.

Il me regarde furtivement en coin et saisit mon humeur :

– Hey, ne sois pas triste, moi aussi j’en ai envie, mais patience.
– Je ne vois pas de quoi tu parles.
– Arrête, j’ai bien vu comment tu me regardes et je le sens, ce truc entre nous.

Il fait des signes avec son grand doigt de lui à moi pour illustrer ses propos pendant qu’il continue
de tenir son volant de la main gauche.

– Je ne comprends toujours pas, désolée.


– Regardez-nous ça, c’est que madame devient grognon quand elle est frustrée.
– Oui ! Oui et oui. Je suis frustrée, Rock, sexuellement frustrée et c’est de ta faute !

Oups, c’est sorti tout seul.

Il ricane :

– Ne t’inquiète pas, je finirai par m’en charger, en temps voulu…


– Mais il est passé où « Monsieur je tire mon coup et puis s’en va » ?
– Oh, rassure-toi, c’est dur pour moi aussi, mais je n’ai pas envie d’être juste un nom de plus sur
ta liste d’expériences libératrices. Tu m’as avoué que quelque part, j’étais une sorte de première fois,
alors je veux en être digne. Les premières fois, c’est très important.
Comment ne pas abdiquer devant cette révélation ? Il a vraiment pris note de tout ce que je lui
ai confié lors de nos échanges, et sous ses airs indolents.

S’il continue ainsi, les choses ne vont pas rester légères très longtemps entre nous. Certes, Rock
n’est techniquement pas ma première fois. Comme dirait Moïra, j’ai déjà vu le loup, et bien plus
d’une fois, mais il est clairement ma première relation suivie où nous faisons autre chose que de nous
retrouver dans un lit. Je n’ai jamais laissé cette chance aux autres.

– Tu te souviens, toi, de ta première fois, Rambo ?


– Bien sûr, ce n’était pas extraordinaire du point de vue de la mise en pratique, mais je ne peux
pas l’oublier.
– Moi, je ne m’en souviens pas vraiment, je me souviens juste du prénom du gars, c’est tout. Je
dois avoir un problème, tout le monde se souvient de sa première fois.
– Hey, Liv, c’est pas très grave non plus. C’est que ce type ne méritait pas que tu te souviennes de
lui.
– Et moi, Tarzan, je ne veux pas être un numéro de plus sur ton tableau de chasse.
– Tu n’es pas un numéro de plus, tu ne l’as jamais été. Cette fois-ci, je veux faire les choses
différemment. OK, Princesse ?

Je ne me souviens pas de mes premières fois car elles ont été éclipsées par les souvenirs d’abus
dont j’ai été victime orpheline. Il aura fallu que j’insiste beaucoup pour que le sexe rime de nouveau
avec plaisir et non plus avec dégoût, mais ça, je ne peux pas encore le lui avouer. Moi, ma vraie
première fois, on me l’a prise par la force…

– Tais-toi, Rock… je lui dis cela sur un ton triste.


– Quoi ? il semble étonné par mon changement d’humeur.
– Les choses doivent rester légères entre nous, tu te souviens ?
– Hey, pas de panique, on peut se respecter l’un l’autre d’un côté, et de l’autre en profiter un
maximum sans prise de tête, comme deux adultes avisés, non ?
– Oui, j’imagine.

Mais ma raison me souffle que si sur le papier ces belles paroles semblent limpides et claires
comme de l’eau de roche, la réalité sera tout autre chose. Certaines personnes équilibrées et avec de
l’expérience réussissent peut-être à gérer ce type de relation, mais nous, nous sommes tous les deux
novices en matière de sentiments. Pire encore, nos passés respectifs nous ont rendus
émotionnellement instables.

Mais je me suis promis d’être plus spontanée et moins dans la réflexion pour ce week-end, alors
je décide de changer de sujet de conversation :

– Donc tu es un passionné de drift ?

Il semble lui aussi soulagé de mon revirement d’intérêt :

– « Passionné » est un bien grand mot, mais j’aime beaucoup, tout autant que les balades sur ma
Harley. J’aime la mécanique en général, et tous les sports qui vont avec.
– Tu te débrouilles pourtant vachement bien.
– J’ai eu de très bons profs. Plusieurs amis, eux, sont de vrais passionnés, comme Vince par
exemple, ou celui qui m’a prêté la piste de tout à l’heure. Lui a plusieurs voitures spécialement
conçues pour ça. J’ai même eu l’occasion de participer à quelques courses pour amateurs par le
passé.
– Sympa ! Mais tu n’en fais plus ?
– Je n’ai plus le temps avec la gestion du Clan. Ça demande un minimum de préparation même si
c’est pour le fun. Je n’aime pas faire les choses à moitié quand je me lance dans un truc. Et venir me
défouler comme ce qu’on vient de faire me suffit amplement. Avec ça, le sport et la moto, je suis
bien.
– J’aimerais beaucoup faire un vrai tour à moto… Max m’a promis de m’emmener avec lui une
fois que les choses seront réglées avec les Black Edge. Ça non plus, je ne l’ai jamais fait. Bon, Vince
m’a ramenée chez moi la dernière fois, mais ça ne compte pas vraiment. Si ?

Rock se tourne vivement vers moi et me balance brutalement :

– Hors de question !
– Hey ! Je fais de la moto si j’ai envie, espèce de macho hypocrite !
– Non, je veux dire, hors de question que ton premier vrai tour à moto soit avec ce beau parleur,
trop blond et trop bronzé de Max. Je t’emmènerai moi-même.

Je souris intérieurement face à ce qui s’apparente à de la jalousie vis-à-vis de mon ami.

– Promis ?
– Promis.
– Une promesse, Hulk… Pour quelqu’un qui n’en fait pas, elles commencent à s’accumuler.

Il rit mais n’ajoute rien. Je continue sur un nouveau sujet radicalement différent, mais qui
m’intéresse tout autant pour le cerner :

– C’est quoi, ta chanson de la honte ?


– Ma chanson de la honte ?

Il me regarde brièvement, interloqué, avant de fixer la route à nouveau.

– Ouais, tu sais, tout le monde adore une chanson qui craint. Celle qu’on chante tous lorsqu’on est
certain d’être seul. Quand on l’entend, on ne peut pas s’empêcher de la fredonner quitte à prendre le
risque de se faire griller quand même.

Il explose de rire. Décidément, il ne s’arrête plus aujourd’hui, il est vraiment un autre homme loin
de ses responsabilités de meneur.

Ou peut-être un peu grâce à moi… Stop ! Ne pas emprunter ce chemin miné !


Il reprend, coupant court à mes pensées :

– Je vois. Mais pourquoi je devrais te l’avouer à toi, alors ?


– Car je t’avouerais la mienne en contrepartie. Elle vaut le coup…
– OK, laisse-moi réfléchir.

Il marque une pause de quelques secondes avant de lâcher :

– The Calling, « wherever you will go ».


– Tu déconnes ! Cette chanson est super bien ! Elle me rappelle toute mon adolescence.
– Oui moi aussi, mais quand même, tu me vois chanter ça et l’écouter avec les gars pendant qu’on
répare nos caisses ?
– Certes, vu sous cet angle…

Je ne peux m’empêcher de pouffer lorsque j’imagine la scène. Il interrompt ma rêverie en me


demandant :

– Alors la tienne ? C’est quoi ?


– « Wannabe » des Spice Girls. Je la connais par cœur.
– Ouais, c’est hard, ça, je vais pouvoir te faire chanter avec une telle info. Même si t’es pas la
seule à mon avis.
– Hey ! La règle numéro un, c’est qu’on n’a pas le droit d’utiliser la chanson de la honte à des fins
machiavéliques. Pour la peine, tu dois m’en dire une autre !
– Tu m’avais pas prévenu, ça ne compte pas !
– Une autre ! Une autre ! Une autre !

Je lui crie dans l’oreille mais ça le fait sourire.

– C’est bon du calme, Princesse, donne-moi juste une minute. OK, j’ai du lourd. Il y en a une qui
contamine mon esprit dès que j’ai le malheur de l’entendre, mais le pire, c’est que je l’aime bien. Il
peut m’arriver de la fredonner comme tu dis de façon très exceptionnelle.
– Vas-y, balance, Tarzan, ça restera entre nous.
– « Call Me Maybe » de cette petite chanteuse canadienne, je ne me souviens pas de son nom.
– Je vois laquelle et je valide, ça, c’est une bonne chanson de la honte !

Le trajet continue sur cette note légère jusqu’au restaurant. Il s’agit en réalité d’une station-service
qui possède sa cantine pour routiers et sa supérette. Pendant que Rock fait le plein d’essence, j’en
profite de mon côté pour y faire un tour et acheter des bricoles comme des gâteaux, de l’eau et un
coussin en forme de cupcake tout mignon et tout doux.

Marta, la patronne vulgaire et fripée des lieux, reconnaît Rock à l’instant où il entre dans le diner
et l’accueille comme un fils, avec de grandes embrassades démonstratives qui me paraissent
interminables.

Je rêve où elle vient de lui caresser les fesses par « inadvertance » ?


Elle paraît ahurie quand il me présente avec douceur comme une amie très proche venue de
France.

Ouais, TRÈS proche… j’espère que tu l’as bien entendu, Marta, alors bas les pattes, espèce de
cougar !

Elle nous installe à une table à l’écart des autres clients en lui lançant un clin d’œil complice et
aguicheur, qui cette fois le surprend autant que moi.

Sérieusement, Marta ?

Rock commande un immense hamburger avec des frites et pour ma part, j’opte pour le brunch à
volonté. La carte est simple et la nourriture faite maison exposée en vitrine paraît délicieuse. Mon
estomac approuve en gargouillant sans retenue. Lorsqu’il se lève et part aux toilettes, Marta me fond
dessus comme un rapace et m’assène :

– Je suis contente que Rock ait enfin trouvé sa moitié… c’est juste triste que vous veniez de l’autre
côté de l’océan, mais bon, c’est mieux que rien du tout, j’imagine.

Mais quelle… !

– Il faut croire qu’ici son choix est restreint et sûrement un peu trop « daté » à son goût.

C’est la vie !

– Mais consolez-vous, je ne suis pas la moitié de Rock.

Elle part dans un rire forcé qui sonne atrocement faux, et si sa gestuelle est amicale, ses yeux me
lancent des éclairs de haine.

– À d’autres, mon petit chou ! Mais par pitié, ne vous abaissez pas à lui faire un enfant dans le dos
pour le retenir vous aussi quand il se sera lassé de vous, ça ne sert à rien. Et elle insiste lourdement
sur le « vous aussi ».

Sur ce, elle s’en va comme une tornade et me plante là avec mes œufs brouillés, qu’une jeune
serveuse discrète est venue me déposer. Sa dernière phrase sonne bizarrement à mes oreilles.

Je serais au courant si Rock avait un mini Hulk, non ?

Lui-même m’a dit qu’il ne voulait pas d’enfants la première fois où nous avons discuté dans ma
Mustang.

Oui, mais si on lui a fait dans le dos, comme le laisse entendre la perfide Marta, cela confirme
bien qu’il n’en voulait pas à la base.

À l’exception que Monsieur Terminator n’est pas du genre à se faire faire un bébé contre son gré,
il sort systématiquement couvert. Il a été intransigeant sur ce point vendredi matin au hangar.

Enfin, ça, c’est qu’il prétend…

Je rejoue le film de nos discussions passées à la recherche d’indices venant confirmer ou infirmer
les propos de cette vieille garce. Il est vrai que Rock a facilement accepté de renoncer à toute
descendance future en cas de haute trahison à mon encontre. Mais cela ne veut rien dire, je suis en
train de me faire des nœuds au cerveau toute seule. Sauf que maintenant que j’y songe, il doit être un
des rares hommes a priori sans enfant à savoir ce que veut dire « épisiotomie ».

Ce qui change une fois qu’ils assistent à un accouchement, mais je m’égare à nouveau.

Je visualise un à un les enfants de tous âges que je garde à l’école, mais aucun ne ressemble de
près ou de loin à Rock.

La mère est peut-être partie à l’autre bout du monde avec leur chérubin sous le bras ?

Le supposé père en question revient enfin des W.-C. et s’assoit devant moi tranquillement.
Détendu, il n’a aucune idée de ce que je viens d’apprendre, ni du dilemme qui se joue en moi en ce
moment.

En même temps, pourquoi cela m’importe-t-il autant qu’il ait un enfant ?

Il a le droit d’avoir eu une vie avant, tout ça entre nous est temporaire, Marta me l’a bien rappelé.
Mais le fait qu’il puisse avoir abandonné ou renié sa progéniture m’attriste et blesse l’orpheline que
j’ai été. Je repense à Eddy, si fier de ses deux petites filles et dont il parle tout le temps, alors je n’y
tiens plus :

– Rock ?
– Oui ? répond-il en souriant, son burger suspendu devant sa bouche et dans lequel il n’a pas
encore mordu.
– Est-ce que tu es ou as été papa ?

Il en lâche son hamburger de surprise, qui miraculeusement n’explose pas partout, et me regarde,
ahuri.

– Mais d’où sort cette question ? Son ton est agressif et me fait perdre mes moyens.
– Je… Enfin, je veux dire, tu peux me le dire si tu as un enfant. C’est pas grave, tu sais, c’est
même cool.

Je suis maladroite dans mes propos et je sens que ça n’arrange pas les choses, au contraire… Il ne
me répond pas mais tourne la tête et épingle de son regard noir de tueur Marta, qui nous espionnait
depuis son comptoir. Elle pousse un petit cri de goret ridicule qui la trahit et fuit vers la cuisine. Sans
prévenir, Rock se lève pour lui courir après. Je me retrouve à nouveau en plan toute seule, face à mes
œufs brouillés toujours intacts et qui ne me font plus très envie à présent.
Décidément.

Cinq bonnes minutes plus tard, il revient, d’humeur massacrante, en maugréant des paroles
inaudibles. Marta, elle, ne réapparaît pas et avant que je puisse dire quelque chose, il me balance
sèchement :

– Non, je ne suis pas père, Olivia. Ignore ce que cette vieille pipelette a bien pu te dire, rapporter
des ragots est son passe-temps favori.

Moins assuré, il me demande :

– Tu me crois ?
– Oui.
– Bien, alors finissons de manger, nous allons être en retard pour la suite.

***

La suite consiste à assister à une course de voitures à une heure et demie de là où nous avons
déjeuné. Il s’agit d’un petit circuit qui organise de temps à autre des courses sauvages pas très
légales, de ce que je comprends des multiples explications de Rock. Le sujet le passionne et on ne
l’arrête plus, j’essaye de suivre tant bien que mal avec tout ce vocabulaire technique et dans
l’environnement bruyant qui nous entoure. Mon cerveau et mes sens sont assaillis d’informations, je
commence à me sentir en difficulté.

L’endroit est tenu par une autre de ses nombreuses connaissances. Étant une ancienne asociale en
rémission, je suis toujours impressionnée par ces individus qui ont un réseau d’amis infini et qui
arrivent à l’entretenir sans trop d’efforts. Les gens qui le reconnaissent le saluent systématiquement
comme un frère disparu qui reviendrait du front. Puis, dans un second temps, ils s’étonnent de ma
présence mais restent polis, contrairement à Marta « la cougar ». Rock me jette un coup d’œil et
perçoit mon malaise grandissant.

– Ça va, Princesse ?
– Ouais, c’est juste que je n’ai plus l’habitude d’être au milieu de tant d’inconnus, avec autant de
bruit. Ça paraît si simple pour toi d’interagir avec toutes ces personnes. Tu as tellement d’amis et ils
te traitent comme si tu étais le messie…
– Ne te laisse pas tromper par les apparences. Mes seuls vrais amis sont au Clan, hormis quelques
exceptions qui se comptent sur les doigts d’une main. Ici, ce sont de simples connaissances, et toute
connaissance peut être utile un jour. Eux le savent aussi, ils préfèrent avoir un club de motards
violents avec eux que contre eux.
– Je vois…
– Mais comment faisais-tu pour vivre à Paris avant ?
– Je ne sais plus, c’était plutôt de la survie en réalité, et je n’avais rien connu d’autre jusqu’à
maintenant. Je n’avais pas d’amis, hormis Moïra, je me focalisais sur mon travail, je ne sortais pas.
Les transports en commun aux heures de pointe étaient difficiles. C’est sûr que je ne pourrais jamais
plus revenir à une telle vie !
– Et malgré tout, tu es venue au CSB le premier soir sans connaître personne.
– Je ne suis pas non plus atteinte à ce point-là, Rock, je sais me mettre un coup de pied aux fesses
si besoin. Et puis, quand je travaille, ça passe mieux, j’ai un rôle à tenir, une image et un uniforme
derrière lesquels je peux me cacher… Les garçons ont été gentils dans l’ensemble et beaucoup de
membres du Clan sont encore plus abîmés que moi, ça aide de ne pas être le seul vilain petit canard.
Je me sens bien à Colorado Source, c’est devenu mon refuge.

Il m’embrasse sur le bout du nez gentiment, joue avec une mèche de mes cheveux et me regarde,
pensif. Je crois qu’il va me dire quelque chose mais il se ravise, attrape fermement ma main et se
place devant moi pour faire barrage avec son corps immense, alors que nous sinuons dans la foule
compacte. Il donne des coups d’épaule à droite et à gauche, si bien qu’un couloir spacieux finit par se
créer et me permet de respirer de nouveau correctement. Je le remercie assez fort pour qu’il
m’entende, et il se retourne en me souriant avec un clin d’œil.

Et dire que cet homme pense qu’il ne sait pas y faire avec les femmes…

Sur le chemin pour rejoindre nos places en haut des gradins, Rock nous achète du pop-corn, deux
casquettes assorties et des paires de lunettes pour nous protéger du soleil éblouissant reflété par
l’asphalte de la piste. Alors que je vais pour m’asseoir sur mon siège, il me surprend en me tirant
vers lui et en m’installant sur ses genoux. Blottie ainsi contre son torse, j’écoute ses explications sur
ce qui nous entoure et sur les éléments qu’il me pointe du doigt en contrebas. Il me caresse,
m’embrasse et me fait rire, à tel point que je finis enfin par me détendre et par oublier tout ce qui
nous encercle.

L’incident du restaurant est effacé, la foule bruyante d’inconnus occultée, je ne pense plus qu’à ce
que je ressens lorsqu’il me frôle ou qu’il se serre contre moi. Je suis troublée par sa bouche si près
de mon oreille et de la chair tendre de mon cou. Je frissonne d’appréhension et pense très fort :

Vas-y, mords-moi !

– Tu aimes faire des choses en public, je suis surpris, susurre-t-il doucement à mon unique
attention.

Je peux le sentir sourire contre ma nuque et je réalise alors que j’ai dû parler tout haut.

– Tu n’étais pas supposé entendre ça.


– Ça ne me dérange pas, continue.

Le son grave de sa voix est voilé de désir, ses grandes mains me saisissent par les hanches et il me
remonte haut sur ses cuisses musclées de façon à ce que mes fesses s’imbriquent parfaitement avec
son bassin. Je ferme les yeux pour garder contenance et retiens de justesse un petit cri de surprise. Ce
que je devine dur à travers son jean m’informe que je ne suis pas la seule à être dans tous mes états et
je perds le peu de retenue qu’il me reste. Mon imagination dépravée n’avait pas besoin de plus et des
flashs hautement réalistes surgissent sous mes paupières closes.
Je l’imagine tout en puissance derrière moi sur un lit, de la même manière qu’en ce moment mais
sans tous ces vêtements inutiles et sans plus personne autour de nous. Contrairement à ce que je dois
laisser paraître, je ne suis pas exhibitionniste dans l’âme mais cet homme me fait faire n’importe
quoi. Rock vient réellement caresser l’intérieur de ma cuisse nue et cette fois je ne peux m’empêcher
de lâcher un faible gémissement de plaisir. Heureusement que mon immense casquette et mes lunettes
noires cachent mon visage aux yeux de tous.

– Rock… Arrête…
– Toi, arrête…
– Mais je n’ai rien fait !
– Si, tu te trémousses sur moi depuis tout à l’heure et je lutte pour faire comme si de rien n’était en
t’expliquant toute cette merde au sujet du circuit.
– Désolée, ce n’était pas intentionnel.
– Je ne te crois pas.
– Tu te trompes ! Ça par contre…

Pour illustrer mes propos, je dessine innocemment plusieurs cercles avec mes fesses sur son
bassin.

– Recommence une fois de plus ce petit jeu et on ne verra pas cette fichue course, je te le promets.
– Hey ! Je croyais que tu voulais faire les choses bien.

Il n’a pas le temps de me répondre que la musique outrageusement forte laisse soudainement place
au speaker qui annonce le début des tours de chauffe des pilotes et je m’assois sur mon siège comme
j’aurais dû le faire depuis le début.

L’après-midi passe vite et c’est très sympa. L’ambiance générale me gagne, même si je ne
retrouve pas les sensations de ce matin dans le Dodge avec Rock. Je termine debout sur mon siège à
supporter un pilote dont j’aime tout particulièrement la voiture en criant comme une groupie, mes
mains en porte-voix. C’est le seul critère de sélection dont je dispose puisque je n’y connais rien, ce
qui amuse Rock qui secoue la tête à mon intention, faussement exaspéré.

À ma plus grande surprise, il se révèle que j’ai choisi le vainqueur de la course, alors je hurle
dans sa direction des félicitations bien méritées lorsqu’il sort de sa voiture et qu’il ôte son casque.
D’ici, je ne vois pas vraiment à quoi il ressemble, mais je perçois qu’il cherche du regard d’où
viennent tous ces cris hystériques et quand il me trouve, il me salue d’un petit signe. Je suis aux
anges.

– Allez, viens, Princesse, je vais te présenter un véritable ami ici et ensuite on ira à notre
troisième et dernière étape du week-end.

Rock me saisit par la main et je me laisse à nouveau guider vers notre nouvelle destination. Petit à
petit, je réalise que nous nous dirigeons vers les loges en ras de piste, réservées aux équipes des
pilotes d’où elles peuvent tout gérer, tout suivre et tout contrôler. La sécurité nous laisse passer sans
encombre et un des gardes du corps nous salue même poliment de la tête, enfin, surtout Rock. Nous
entrons dans une pièce immense où la ferveur est à son comble. Une masse de personnes est
agglutinée en son centre, se serre dans les bras et se félicite en sautillant de joie. Nous patientons sur
le côté quand quelqu’un s’écrie :

– Rocky, frérot ! Tu aurais dû me prévenir que tu venais me voir courir !


– Salut Jay, ça va ?

Les deux hommes se rejoignent et s’étreignent respectueusement, mais en se donnant des accolades
tellement viriles qu’un gabarit plus petit aurait fini projeté contre le mur d’en face.

– Bien sûr, j’ai gagné !


– Ouais, félicitations pour ça. En fait je ne devais pas venir, ça s’est décidé sur un coup de tête et
à la dernière minute. Je fais découvrir les joies du Colorado à une amie.

Rock se tourne vers moi et me fait signe de venir près d’eux. Je m’approche et je découvre enfin le
pilote anonyme que j’ai supporté tout au long de l’après-midi au hasard, celui qui a gagné et qui
s’avère être un ami de mon Rambo. Évidemment, il n’est pas mal fait de sa personne lui non plus.

Je devrais demander à Rock s’il choisit ses amis sur photos…

Mon comportement de supportrice hystérique me revient alors en mémoire, je me sens rougir de


honte et malheureusement pour moi, cette fois-ci, j’ai enlevé ma casquette et mes lunettes qui me
protégeaient plus tôt. Rock me sourit en coin, amusé par mon embarras flagrant.

– Enchantée, Olivia.

Je tends la main et l’homme en combinaison de pilote me la serre un peu trop fort.

– Oh mais je te reconnais ! Tu es ma plus fervente admiratrice ! Merci, tu m’as porté chance. Je


suis Jay, un ancien frère de Rock et du Clan.

Oh d’accord.

Je lance un regard qui veut tout dire au fameux Rock en question : tu aurais pu me prévenir !

À partir de là, le temps s’accélère de nouveau. L’alcool, dont majoritairement du champagne,


coule à flots pour fêter la victoire de Jay en loge. Rock arrête de boire après le second verre car il
doit conduire mais je décide d’en profiter, cela m’aide à oublier que je suis au milieu de parfaits
inconnus et que je me suis affichée comme une greluche écervelée tout au long de la course.

Apparemment, ils se sont tous passé le mot pour me charrier à ce sujet et ne me laissent aucun
répit, hommes et femmes confondus. J’apprends aussi au détour d’une conversation que la piste de
drift que nous avons utilisée ce matin appartient à Jay, située sur les terres de son ranch. Ce dernier
me prend sous son aile affectueusement, sous la moue de plus en plus désapprobatrice de Rock, et
m’explique qu’il l’a équipée de caméras invisibles pour la surveiller et éviter les voyous.

Oh malheur ! Heureusement que Brutus n’a pas cédé à mes avances, moi qui nous croyais seuls
au monde !
Boum, boum, boum...

Olivia

L’heure tourne et je discute de tout et de rien avec tout le monde, on me pose un tas de questions
sur la France dès que je dis d’où je viens. Je commence à me sentir vraiment grisée par l’alcool. Le
regard froid de Rock, qui se tient à l’écart de tout le monde, n’entame pas ma bonne humeur. Il n’est
clairement pas dans l’ambiance de la petite fête mais ce n’est pas ma faute s’il ne peut pas boire,
c’est lui qui a voulu venir après tout. Jay, qui a pris dix minutes derrière la loge pour se doucher et se
changer, se penche vers moi et me demande :

– Tu fais quoi après ?


– Je ne sais pas, c’est un mystère. C’est Rock qui décide et je le suis, pourquoi ?

Jay fait signe à Grincheux de nous rejoindre. Une fois arrivé à notre hauteur, ce dernier nous lance,
peu amène :

– Quoi ?
– Vous faites quoi tous les deux après ? Tu l’emmènes où ?

Rock me dévisage longuement avant de répondre :

– Je comptais l’emmener passer la soirée à ce festival de musique plein air sur le Plateau, et
dormir dans un motel pas loin. Mais vu son état actuel, j’hésite à changer de programme et à la
ramener directement à Colorado Source.
– C’est hors de question ! Espèce de rabat-joie, tu ne me ramèneras pas ! Tu m’as promis un
week-end d’aventures.

Jay explose de rire face à mon ton de petite fille en colère et dit :

– Écoute, ça tombe bien, mes potes et moi, on y va aussi. J’allais vous le proposer. D’autres nous
y attendent déjà depuis hier soir. On a un campement là-bas, vous pourrez aussi y dormir si ça vous
dit.

Je sens instantanément que Rock va refuser alors je le devance en acceptant et en remerciant Jay
avec ferveur, ce qui le fait rire à nouveau de plus belle.

Je t’ai eu, Grincheux.

– Cette nana est géniale. Tu l’as trouvée où, mon frère ?


– Je ne l’ai pas choisie, c’est elle qui m’est tombée dessus.
Jay et moi échangeons un regard entendu. Nous ne savons pas s’il rigole mais on s’en fiche, nous
serons amis pour la soirée grâce à l’effet magique de l’alcool. La petite fiesta dure depuis une heure
quand le propriétaire du circuit vient nous mettre dehors. La plupart des gens rentrent chez eux, mais
Jay et ses amis proches nous embarquent avec eux pour organiser la route vers le festival. À ce stade,
je n’ai plus la force de dire quoi que ce soit, je me laisse porter par la foule. Je sens Rock sur mes
talons comme un ange gardien pot de colle. Jay prend la parole en s’adressant à tout le monde :

– Bon, on a cinq voitures au total avec la caisse de mon pote Rock ici présent, donc que chacun se
débrouille pour se trouver une place. On se retrouve là-bas, emplacements C110 à C113. Marco,
Jenny et les autres nous y attendent déjà.

Il s’adresse ensuite à moi :

– Tu montes avec moi, Liv ? Faut qu’on termine cette conversation sur le krach boursier de 1929.
– Mais avec plaisir !

Je me retourne vers Rock pour le prévenir, même s’il a sûrement entendu. Il me lance son regard
noir de tueur qui me coupe net dans mes intentions. Il me prend à part pour me dire doucement mais
froidement :

– Hors de question que tu montes avec lui.


– Oh ça va ! Tu n’as pas à être jaloux, on discute juste. Tu es le seul et l’unique, Rambo chéri !

Je sens que je titube et la tête me tourne.

– Putain, Olivia, t’es idiote ou quoi ? Ça n’a rien à voir avec de la jalousie…

Mais je n’entends pas la fin de sa phrase car nous sommes séparés par le groupe qui nous entraîne
dans des directions opposées. Il semble me crier quelque chose mais aussi fort soit-il, il ne peut rien
contre les quatre personnes qui le tirent en arrière en riant, et moi je suis trop éméchée pour réagir. Je
le vois se mettre au volant de sa voiture rageusement et je me retrouve à côté de Jay sans trop savoir
comment.

Quoi ? C’est lui qui voulait que je lâche prise, non ?

Jay conduit une voiture encore plus énorme que celle de Rock.

C’est quoi, une compétition de celui qui a la plus grosse ?

Cette fois-ci, en allant vers l’ouest, l’environnement se met à changer progressivement, de la


végétation digne de ce nom fait enfin son apparition et je vois à l’horizon que nous nous rapprochons
de remparts montagneux. L’altercation fugace mais sévère avec Rock juste avant de partir m’a
refroidie.

Je ne sais pas ce qui lui a pris.


Jay tente de relancer notre conversation laissée en suspens plusieurs fois, mais je ne réponds que
par des « oui » ou des « non » du bout des lèvres, alors il abandonne et se rabat sur le couple assis
derrière. Mon crâne me lance, le soleil et l’alcool ne font définitivement pas bon ménage. Je
rechausse mes lunettes noires cache-misère et me noie dans la contemplation des paysages qui
défilent sous mes yeux alors que nous commençons à prendre un peu d’altitude.

J’ai dû m’endormir un bon moment car, quand je me réveille, Jay m’annonce que nous sommes
bientôt arrivés et la luminosité qui perce à travers les arbres est celle d’un début de soirée.

Nos cinq voitures sont les unes derrière les autres et nous sommes à la fin d’une interminable file
de véhicules divers et variés, qui attendent eux aussi de pouvoir passer le barrage rudimentaire de
l’entrée. Lorsque c’est enfin notre tour, Jay ouvre sa fenêtre et tend une épaisse liasse de billets verts
à une jolie jeune femme rousse habillée d’un t-shirt griffé « Staff », assorti d’un grand sourire
aguicheur. Elle le remercie, compte l’argent et lui indique comment se rendre aux emplacements
réservés par nos amis.

Elle nous remet également un plan des lieux à chacun et quatre bracelets dorés « Planetdance » à
accrocher à nos poignets respectifs. Le chemin que nous empruntons n’est ni goudronné ni plat et nous
sommes entourés d’arbres immenses.

J’avais presque oublié à quoi cela ressemblait, dis donc…

Il me tarde de sortir pour pouvoir respirer et apprécier la fraîcheur des conifères qui culminent
très haut au-dessus de nos têtes. Nous continuons à monter en chahutant quelques minutes lorsque,
sans prévenir, nous débouchons sur une immense clairière enherbée. Il s’agit plutôt d’un gigantesque
plateau, comme si la colline que nous venions de gravir avait été parfaitement tranchée dans le sens
de la largeur au fil à couper le beurre. C’est tellement grand que je n’en vois pas la fin de l’autre
côté, l’espace au centre est envahi par des centaines et des centaines de personnes ainsi que par les
installations du festival. Les campements et le parking se situent tout autour et en périphérie.

Jay prend à droite sans se poser de questions :

– On vient ici tous les ans et on réserve les mêmes emplacements qui sont parfaits pour garer nos
bagnoles.
– Oh d’accord.
– Tu as bien dormi ?
– Oui merci, ça m’a permis de décuver un peu.

Il rigole et reprend ses explications :

– Au centre, tu as la scène principale à ciel ouvert. Regarde le planning des concerts au dos du
plan si tu veux, il y en a tout au long de la journée et de la nuit, tu n’as plus qu’à choisir. Tu as aussi
un dôme pour la musique techno et trans, une tente de yoga et de relaxation avec des ateliers, et plein
d’autres espaces à thème tout autour. Les chiottes sont indiquées un peu partout et il n’y a pas de
douches, mais si tu redescends un peu dans la forêt, il y a des cours d’eau pour se rafraîchir, je
pourrai t’y conduire. Demande-moi et je serai ton guide pour la soirée ! Pour manger, on a amené tout
ce qu’il faut. Ce soir, c’est barbecue. Mais tu as des points de restauration aussi un peu partout si tu
préfères.
– C’est top, le barbecue sera parfait. Merci, Jay, pour toutes ces infos. Tu me diras combien je te
dois pour l’entrée ou la participation à la nourriture.
– Arrête, tu me dois rien ! Tu es notre invitée pour le week-end, alors profite…
– OK, encore merci, Jay.

Son « profite » sonne un peu bizarrement mais je n’ai pas le temps d’y réfléchir plus longtemps
que ma portière s’ouvre violemment. Je suis tirée de l’habitacle et une grande femme brune m’enserre
et me colle un gobelet rempli d’un liquide doré dans la main.

– Bienvenue beauté ! Je suis Jenny et toi ?


– Heu… salut. Je suis Olivia, une amie de Rock.

Je le cherche d’ailleurs des yeux, sa voiture est bien garée à l’orée des arbres avec les autres,
mais il est nulle part.

– Oh Rock est là ? C’est génial !

Elle a l’air au comble de l’euphorie et semble très éméchée. Une alerte rouge de jalousie s’allume
dans ma tête mais je ne dis rien pour le moment.

– Ouais, mais fais gaffe, il est pas de bonne humeur.


– Oh t’inquiète pas pour moi, trésor, je sais quoi faire pour que monsieur soit dans de bonnes
dispositions…

Elle me jette un clin d’œil complice.

Génial, maintenant je la déteste…

– Qui n’est pas de bonne humeur ?

Je sursaute au son de cette voix grave familière et je me retourne. Rock se tient derrière moi, les
bras croisés sur son torse et le regard toujours aussi noir à mon intention. Il y a un brouhaha de fond
autour de nous, les gens s’affairent. Certains sont même déjà en train de dîner devant leurs tentes, je
perçois les clameurs et le son d’un concert en cours.

– Rockyyyyy !! !

Jenny se jette sur lui comme une furie et l’embrasse sur la joue. À mon grand étonnement, il rigole,
la serre dans ses bras lui aussi et lui rend son baiser sur la joue en lui ébouriffant les cheveux
affectueusement.

– Salut, Jenny.
Oh joie !

Je sens mon humeur s’assombrir de plus belle, et je déteste ça, je voulais que ce week-end soit
léger et sans prise de tête. Je fais tout pour afficher un sourire sincère sur mon visage, comme si rien
de tout cela ne m’affectait, mais Rock en profite pour me jeter un regard sournois, alors que la
fameuse Jenny lui tâte à présent les biceps en pouffant comme une idiote. Je finis par lever les yeux
au ciel, exaspérée, sans discrétion, quand elle ajoute :

– Waouh, Rock, toujours aussi musclé à ce que je vois.

Elle est sérieuse là ? L’alcool n’excuse pas tout…

Musclor la laisse terminer son inspection anatomique minutieuse et tactile, puis me lance sur un
ton dénué de toute chaleur humaine :

– Toi, viens par-là, faut qu’on règle une ou deux petites choses avant de continuer la soirée.

Il se dégage de sa groupie et m’attrape un peu trop douloureusement par le bras pour m’emmener
vers les bois.

– Hey ! Doucement, tu me fais mal, Rock !

Une fois à l’écart, il me lâche enfin. Je suis énervée et je bois un coup avant de lui dire ma façon
de penser. Je n’aime pas qu’il joue les orangs-outangs possessifs et directifs alors que lui-même se
laisse tripoter de partout.

– Tu ne refais plus jamais ça ! Je te laisse peut-être parfois m’appeler « Petite Chose » car, d’une
façon que j’ignore, tu arrives à rendre ça affectueux et jusque-là, tu ne m’avais jamais traitée comme
une femme objet. Mais je ne suis pas TA chose ! Donc arrête tes conneries, Rock. C’est quoi ton
souci d’ailleurs ? Tu as des troubles de l’humeur que j’ignore ?
– Toi, arrête tes conneries, Olivia ! Tu es montée dans une voiture sans te soucier si son
conducteur était en état de conduire ! Pire, tu savais très bien que non puisque tu as bu avec lui tout
l’après-midi, bordel ! Mais non, ça ne t’a pas dérangée ! Tu as des tendances suicidaires que
j’ignore ?

Il me jauge de toute sa hauteur et ma colère retombe comme un soufflé au fromage. Je me sens


bête, ses remontrances font mouche.

– Je… euh… Il n’avait pas l’air… enfin, tu vois. J’ai pas pensé que…
– Ouais ça, je m’en suis rendu compte ! Il tient juste mieux l’alcool que toi, mais il est quand
même bourré. Putain, Liv, ne me refais jamais ça, j’ai passé tout le trajet angoissé de voir votre
voiture partir en couille à tout moment et en te sachant à l’intérieur. Et j’irai dire deux mots à Jay
aussi plus tard à ce sujet.
– Rock, je suis désolée, sincèrement désolée.
– Je veux que tu lâches prise mais pas que tu te mettes en danger non plus.
– Oui c’était stupide mais j’étais tellement contente de me sentir à l’aise pour une fois et de me
faire des « connaissances » moi aussi. J’ai déconné et je m’excuse.
– Je m’en fous de tes excuses, Liv, tu dois faire gaffe pour toi, pas pour moi. Promets-le-moi, plus
de comportement à la con comme ça ou on rentre direct.
– Promis, juré, craché. Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer…

Ma tirade et mon petit signe sur la poitrine ont le mérite de lui arracher un sourire mais je me sens
encore idiote d’avoir été si stupide.

Et moi qui pensais qu’il était un peu jaloux…

– Ça fait encore une promesse de plus, Tarzan.


– Ouais c’est bon, t’as gagné, on arrête de les compter. Mais sérieusement, fais gaffe, les gens ici
sont super cool mais y a pas mal de drogues dures qui tournent. Surveille ton verre et n’accepte pas
n’importe quoi, même de quelqu’un de gentil.
– C’est noté, Monsieur.

Nous échangeons quelques caresses taquines à l’abri des regards et notre humeur légère et
complice de ce début de week-end nous rattrape petit à petit.

Alléluia !

Nous décidons de laisser nos affaires dans la voiture où elles sont le plus en sécurité pour
l’instant et d’aller faire un tour de ce que peut nous offrir le festival. Je ne garde que mon sac en
bandoulière avec nos portefeuilles et nos téléphones respectifs à l’intérieur. De passage dans le
campement, Jay nous présente un peu plus correctement à tout le monde, cette fois-ci, et nous montre
fièrement le lieu dans ses moindres détails.

Il est évident qu’il a l’habitude de l’organisation de ce genre d’évènements, mais ses explications
n’en finissent plus et je sens Rock perdre patience devant la lourdeur de son ami. Heureusement pour
nous, Jenny et un certain Dixon l’appellent à l’aide pour lancer le barbecue.

Main dans la main, nous nous éloignons des tentes et nous nous retrouvons enfin seuls, Rock et
moi, au milieu de la foule qui déambule dans cette ville éphémère et surréaliste. Je suis émerveillée,
c’est la première fois que je participe à un festival de ce genre-là.

À un festival tout court d’ailleurs. Il y a tellement de choses à regarder un peu partout que je ne
sais plus où donner de la tête. Je la tourne dans tous les sens comme une girouette. Rock s’arrête
soudainement et m’embrasse sans prévenir en me laissant pantoise.

– Tu es adorable, on dirait une enfant qui découvre Disneyland. Une première ?


– Évidemment. T’as pas compris que j’avais pas eu de vie avant d’arriver ici…

Je lui souris mais grelotte tout à coup. Un air frais et humide s’est installé sur le plateau, mon petit
short et mon débardeur ne suffisent plus.
– Viens, on va t’acheter un pull.

Je consulte difficilement dans la pénombre grandissante le plan sous forme de dessin que je tiens
avec mon verre encore trop rempli. Le festival est organisé comme la planète Saturne avec ses
anneaux. Au centre, il y a tout ce qui concerne de près ou de loin la musique et ses différentes
ambiances, ensuite autour, de façon concentrique, on retrouve les tentes avec des animations aussi
diverses que loufoques, comme une où on t’apprend à faire ton pagne d’homme des bois…

Génial !

Je ricane toute seule en imaginant Rock affublé de la sorte.

Puis encore autour, il y a les boutiques de souvenirs et les roulottes de restauration, et enfin le
dernier anneau est la zone de campement et le parking.

Le soleil rougeoyant se couche à l’horizon, le ciel est entre chien et loup. Les lieux sont envahis de
guirlandes et de petits éclairages un peu partout. Au loin, je distingue les projecteurs puissants de la
scène plein air depuis laquelle nous parviennent les échos d’un concert. Les gens ici me paraissent
insouciants et heureux, seuls ou en groupe. Beaucoup défilent déguisés, dans des looks savamment
étudiés ou presque nus. Je n’ai jamais vu autant de chairs exposées mais je ne suis pas gênée pour un
sou. Cela paraît complètement normal et les lumières de la fête les habillent.

Des jeunes femmes déambulent en faisant du hula-hoop, certains sont sur des échasses ou jonglent,
quant à d’autres, ils sont comme moi, de simples spectateurs admiratifs. C’est un joyeux capharnaüm
de couleurs vives et d’odeurs saisissantes.

Nous nous arrêtons à une échoppe qui vend des vêtements hippies multicolores. Je doute d’y
trouver mon bonheur quand je repère dans un coin un grand pull kaki qui pourrait faire office de robe
courte pour moi et une paire de chaussettes hautes mi-cuisse en laine grise. Je passe derrière pour me
changer et valider le résultat avec mes Timberland beiges.

Je suis agréablement surprise, la tenue est confortable, chaude et même un peu sexy, ce que me
confirme Rock avec un regard gourmand lorsqu’il m’aperçoit. Je paye et garde l’ensemble sur moi.
J’ai décidé d’enlever mon short et de rester en boxer et débardeur sous mon nouveau pull tout doux.

– Ça te plaît, Rambo ? Je ne ressemble pas trop à un garçon comme ça ?

Je pirouette devant lui alors que nous nous remettons en marche puis je viens l’embrasser,
complètement ignorante des gens qui nous entourent.

Je m’en fiche, et eux s’en fichent aussi.

J’ai tout de même remarqué quelques nanas lorgner un peu trop à mon goût sur Rock, mais lui ne
leur accorde aucune importance alors finalement moi non plus. Il me répond doucement entre les
lèvres :
– Tu es le garçon le plus sexy que je connaisse et le seul qui me fasse de l’effet.

Il glisse sa main sous ma robe pull et tressaille lorsqu’il réalise que je suis en sous-vêtements
dessous. Sa paume est brûlante sur le haut de ma cuisse, à la limite de ma fesse, et il suffit de ce
simple contact pour que le désir inassouvi que j’éprouve à son égard ressurgisse et me submerge
comme un violent tsunami. Je me mets à haleter alors qu’il me susurre :

– Tu as enlevé ton short ?


– Oui, je n’en voyais plus l’utilité.
– Tu as bien fait. Bien plus pratique pour la suite…
– Rock, il y a du monde partout et j’ai les fesses à l’air, là.

Il se détache lentement en souriant, se pourléchant les lèvres comme un félin, et nous reprenons
une attitude convenable pour aller écouter le concert en cours. Je lève les yeux vers la voûte céleste,
mais les lumières du festival m’empêchent de voir les étoiles, ce que je ne pense jamais faire le reste
du temps dans de meilleures conditions. J’aurais tellement aimé surprendre une comète pour faire un
vœu :

Pourvu que tout ça dure…

Nous passons le reste de la soirée et la nuit uniquement tous les deux et en se parlant peu. La
musique assourdissante n’est pas propice aux discussions, mais c’est aussi agréable et une autre
façon d’apprendre à se connaître. Les choses peuvent être dites différemment, par une caresse, un
baiser ou un regard. D’un commun accord, nous n’avons pas voulu retourner au campement pour le
dîner finalement, et nous avons acheté des corn-dogs et des frites sur place. Rock m’a offert une
glace à la vanille qu’il a dû terminer car elle était bien trop copieuse pour moi.

Nous nous laissons porter aux quatre coins du festival, au gré des concerts et des chansons qui
nous plaisent. Rock me surprend en esquissant quelques pas de danse sensuels contre mon dos sur un
morceau et en m’emportant avec lui. Les artistes qui se produisent sur les différentes scènes sont
éclectiques. Nous osons même faire un tour dans le dôme électro-techno, mais la musique y est si
forte que nous ne tenons pas plus de cinq minutes à l’intérieur.

Nous ressortons hilares, les mains collées à nos oreilles, et nos yeux mettent un certain temps à
récupérer de cette expérience furtive mais agressive, éblouis par les flashs stroboscopiques. Sans
discontinuer, nous remplissons nos verres grâce aux bracelets gold, qui sont le passe ultime et nous
permettent d’obtenir toutes les boissons à volonté, si bien que je suis rapidement pompette pour la
seconde fois de la journée.

Comme tout me paraît simple à cet instant, pas d’emmerdes, pas de passé, juste lui et moi.

Je peux sentir qu’il veut profiter à fond de cette parenthèse accordée et je remercie
silencieusement les garçons d’avoir fait ça pour lui.

Alors que je m’extasie exagérément sur l’immense tente en forme de papillon psychédélique au-
dessus de nos têtes, Rock me glisse à l’oreille :

– On a fait le tour, tu ne crois pas ? Ça te dit de s’isoler un peu ?


– Humm.
– Tu es plus alcoolisée que je ne le pensais. Viens, on va lever le pied et prendre l’air. Je
commence à étouffer avec tout ce monde.

Il ne me laisse pas le choix et m’entraîne à sa suite en ne lâchant toujours pas ma main. Nous
passons près de nos tentes mais Rock ne s’y arrête pas et franchit les limites du parking pour aller
vers les arbres. Je marche derrière lui avec difficulté et nous commençons à descendre parmi la
végétation et les rochers de cette grande colline sans sommet.

Il n’y a pas de chemin tracé, tout est complètement sauvage et la lune, qui sera pleine dans
quelques jours, éclaire suffisamment entre les cimes des arbres pour que nous puissions voir où nous
allons.

– Tu sais où tu nous emmènes ?


– T’inquiète pas, je saurai retrouver le chemin du retour.
– Ça ne me rassure pas vraiment comme réponse, ça.
– Olivia, zen, OK ?
– Sérieux, je préfère te prévenir tout de suite, Rambo, si tu te mets dans un rayon de lune pour me
dévoiler que ta peau scintille à la lumière et que tes canines s’allongent ou une connerie du même
genre, je pars en courant sans me retourner.
– Mais d’où tu sors ça, bordel ? répond-il en riant.
– Laisse tomber, mais je dirai juste une dernière chose avant de mourir : Team Jacob !
– Putain, Liv, j’arrive pas à croire que tu aies pu porter un tailleur et travailler pour des culs
serrés de banquiers. Tu es complètement dingue !

Une fois suffisamment loin du tumulte du festival, il s’arrête et nous nous asseyons côte à côte sur
un tronc d’arbre couché, un peu essoufflés. L’alcool me fait gentiment tourner la tête et me donne
l’impression d’être aussi légère qu’une plume et de flotter. J’ai envie de rigoler sous le coup de cette
sensation étrange.

– Et maintenant Hulk, on fait quoi ?

Au fond de moi, je sais très bien ce que j’aimerais faire.

Moi sous lui et de façon active, s’il vous plaît.

Tous les cocktails que j’ai pu boire ne m’ont pas ôté de la tête la conclusion inéluctable et tant
attendue de cette soirée. Même si l’endroit n’est ni des plus confortables ni des plus accueillants, rien
ne semble avoir plus d’importance que celui qui se tient à mes côtés sur cette souche d’arbre.

Alors qu’importe !
– Chut, Princesse. Écoute le silence. C’est appréciable après tout ce vacarme.

Je me tais et lui obéis du premier coup pour une fois, en espérant arriver plus vite à l’étape
d’après.

Moi sous lui de façon active. Oui je sais, je me répète.

Tout est effectivement très calme, j’entends des chuintements qui sont comme des chuchotements
d’animaux et le bruit d’un cours d’eau non loin de là. Après quelques minutes, j’ai même
l’impression d’entendre la mousse des arbres respirer.

OK, je jure que je n’ai rien pris d’autre que de l’alcool…

Je finis par perdre patience :

– Rocky, touche-moi…
– Toujours aussi directe, me répond-il en rigolant.

Il s’approche cependant doucement et vient s’accroupir entre mes jambes devant moi alors que je
suis assise sur mon tronc d’arbre. Il remonte mon pull pour dénuder le haut de mes cuisses et j’ouvre
les jambes par provocation en le regardant par-dessous, les yeux mi-clos. Il frôle du bout des doigts
ma chair nue et à vif de son toucher.

– Tu as la peau tellement douce, Olive…


– Tu peux remercier ma crème hydratante pour ça.

Je pouffe de rire comme cette idiote de Jenny tout à l’heure. C’est bien la réplique la plus nulle
que j’ai pu sortir de toute ma vie.

– Merci madame crème hydratante, alors.

Il entre dans mon jeu et le son de mon rire explose et ricoche entre les arbres avec force et échos.
Rock commence à me caresser sensuellement l’intérieur des cuisses, toujours agenouillé sur ses
talons. Sa position met en évidence ses cuisses musclées sous son jean et je cesse de rigoler aussi net
à cette vue. Cet homme est mon aphrodisiaque personnifié.

– J’aime ton rire de lutin.


– Oui, mais là, je n’ai plus envie de rire, Tarzan, alors accélère ou je vais être prise de
combustion spontanée dans les prochaines secondes.
– Et toujours aussi impatiente…
– Rock…
– Oui, Liv ?

Il continue innocemment ses caresses tout en remontant lentement vers l’épicentre de mon plaisir.
Il prend tout son temps, cela en devient même douloureux, puis sa main parvient enfin là où elle doit
être. Je souffle de soulagement à ce contact qui calme un temps le feu intérieur qui me consume. Il
glisse alors ses doigts sous mon boxer et commence à me toucher avec dextérité. Il comprend très
vite ce que je préfère, dans quel sens, à quelle vitesse et à quel endroit. Il ne me lâche plus du regard,
attentif à toutes mes réactions.

Rapidement, sa seconde main rejoint la première, mais un peu plus bas, où elle se fraye un chemin
dans mon intimité des plus profondes et devient invasive. Je ne lui résiste pas, je me sens envahie,
comblée et touchée de partout. Je ne peux plus ni garder les yeux ouverts ni m’empêcher de gémir en
continu. Dans ce silence presque absolu, mes complaintes de plaisir que je ne peux pas contenir me
paraissent être des cris.

Je crois l’entendre me dire qu’il me trouve belle et parfaite, mais je suis tellement loin et à la
dérive sur mon océan de fantasmes personnels que je n’en suis pas certaine.

Est-ce la réalité ? Est-ce un rêve ?

L’arrivée imminente de mon orgasme me ramène dans l’instant présent. Je rouvre les yeux, il est
toujours devant moi dans cette position de soumission et affairé à mon unique plaisir. Je me sens
comme une déesse de la forêt qui aurait séduit un valeureux chasseur perdu dans les bois.

– Tarzan, je vais jouir, viens sur moi.


– Non, tu es encore trop saoule, je n’ai pas pris de capote, et j’imagine encore un peu mieux pour
notre première fois.

Je râle que je ne suis plus saoule et c’est en partie vrai, tout cela m’a dégrisée. Si je suis
enfiévrée, ce n’est plus à cause de l’alcool… Je suis à sa merci, il accélère le rythme et me
murmure :

– Si tu savais, Liv, comme je crève d’envie de me pencher entre tes cuisses et de venir déguster ce
dessert que tu m’as promis…

Ses mots m’achèvent, l’imaginer faire ce qu’il vient d’évoquer me fait définitivement basculer, je
jouis férocement et je crois m’entendre grogner. Je lui agrippe les poignets de mes deux mains par
réflexe lorsque mon corps se tend, par peur qu’il ne les enlève trop vite. Je le relâche enfin au bout
d’une minute, mais je ne bouge toujours pas ni ne dis rien.

Récupérer l’ensemble de mes facultés mentales prend un certain temps et Rock patiente gentiment,
assis avec un sourire satisfait aux lèvres.

– Ça va mieux ? me demande-t-il.
– Humm.
– C’est un oui ?
– Oui, c’est un oui, Rocky. Tu veux que je te décerne une médaille ?

Il rigole et se relève en époussetant son jean et en s’y essuyant les mains rapidement, puis il se
trémousse, gêné par quelque chose. Je le vois chercher à gagner de la place dans son pantalon et cela
agit sur moi comme une potion magique. Je retrouve une grande partie de mes moyens et je me mets
debout face à lui en attrapant sa braguette.

– Hey, laisse-moi t’aider à mon tour avec ça.


– Non, c’est bon, tu n’es pas obligée. Je n’ai pas fait ça pour ça, et il repousse doucement mes
mains.
– Mais j’en ai envie et clairement, tu en as envie aussi…

Je pointe la bosse sur son entrejambe pour illustrer mes propos. Il paraît toujours hésiter et je ne
comprends pas sa réticence.

– Tu ne veux pas que je te touche ?


– Bien sûr que j’en ai envie ! Putain, t’imagines même pas à quel point j’ai envie de toi. J’ai
jamais été aussi tendu et frustré de toute ma vie. Sauf peut-être une fois, quand mes parents m’ont
envoyé deux semaines en camp scout sur un coup de tête à quatorze ans. Deux semaines surveillé
vingt-quatre heures sur vingt-quatre sans aucune intimité possible, même pour aller chier. Imagine le
supplice pour une bande de gosses rongés par leurs hormones… Sans parler du fait qu’il y avait le
camp des nanas à deux cents mètres du nôtre.

Sa petite histoire me fait sourire mais je suis toujours dans l’incompréhension.

– C’est mignon tout ça, Rocky, mais tu n’as plus quatorze ans, nous sommes de grandes personnes
et absolument seuls ici. C’est quoi le souci ?
– Je veux juste que tu sois certaine de ce que tu fais.

Il paraît mal à l’aise en me disant cela et ne me regarde plus dans les yeux.

Et là, la vérité éclate. Rock est, je le sais, quelqu’un de bien, même si, comme tout le monde, il lui
arrive de faire des choix à la con et de persister un certain temps dans la mauvaise direction avant de
se remettre en question. Mais il m’a aussi clairement dit qu’il voulait faire les bons choix cette fois-
ci, me concernant. Sauf qu’il n’a pas beaucoup plus d’expérience que moi dans ce domaine et il est
en train de se laisser paralyser entre la pression de bien faire et la peur de me blesser. Je ne suis pas
la seule à devoir apprendre à faire confiance aux autres, à soi-même et à communiquer.

– Rock, tu dois me faire confiance aussi, ça marche dans les deux sens. Si je te dis que j’en ai
envie alors crois-moi. Par pitié, ne tombe pas dans l’extrême inverse de la surprotection, sinon je ne
te raconterai plus rien sur moi ou sur mon passé. Tu as peur de quoi ? Ça peut me mordre, ce qu’il y a
dans ton pantalon ?

Il rigole en haussant les épaules mais n’ajoute rien, alors je m’approche à nouveau de lui et
l’embrasse de toutes mes forces. Je sais que j’ai visé juste mais fini de réfléchir.

À l’attaque !
Je le sens se détendre instantanément sous mes baisers et il se penche pour me prendre dans ses
bras pendant que mes mains se dirigent vers le sud, déterminées à aller jusqu’au bout cette fois-ci. Il
pousse un tel soupir de soulagement entre mes lèvres que je réalise qu’il était tout autant que moi
torturé par ce désir inassouvi entre nous. Je peaufine déjà dans ma tête ce que je compte exactement
lui faire, je veux le rendre aussi fou que lui m’a satisfaite. Je ne pourrai pas encore user de ma
bouche malheureusement, mais j’ai plein d’autres idées, dont une bien arrêtée qui implique mes seins
autour de lui…

Tant pis pour nos fringues, on gérera les conséquences plus tard.

Je commence à le caresser fermement à travers son jean et partout ailleurs sous son t-shirt. Rock
me laisse désormais le contrôle et un accès total sur sa personne, et je compte bien en profiter car je
sais qu’il n’en sera pas toujours ainsi.

Monsieur le « meneur » aime diriger les opérations, tous types d’opérations.

Je veux qu’il ne sache plus où donner de la tête, tout comme moi grâce à lui, je veux être partout
en même temps. J’envahis sa bouche de ma langue, grignote et embrasse toute la peau que je peux
trouver à ma portée. Je m’enivre de son goût salé et de son odeur musquée de façon vorace et lui
aussi. De l’extérieur, nous devons donner l’impression d’être deux bêtes sauvages qui se reniflent et
se frottent l’une à l’autre en pleine parade nuptiale. Ma main droite se faufile parmi ses vêtements et
vient caresser son ventre et ses pectoraux musclés, puis jouer avec ses tétons, quant à ma main
gauche, elle s’affaire à ouvrir sa braguette délicatement. De son côté, les siennes ne sont pas en reste
non plus.

Elles parcourent avidement mon corps comme pour en mémoriser chaque courbe et chaque creux.
Il ne cesse de me répéter entre deux baisers à quel point je le rends fou et à quel point il me trouve
sexy. Son pouls bat la chamade sous mes lèvres lorsque je les pose dans le creux de son cou pour lui
faire un suçon et le marquer.

À moi…

Sa respiration s’emballe, et il me susurre :

– Vas-y, mords-moi, Princesse… fort.

Sous cet ordre désespéré, j’abandonne tout ce que je faisais plus bas, je passe les doigts dans ses
cheveux et je les tire durement tout en le mordant. J’essaye de trouver le parfait dosage entre
sauvagerie et douceur, je ne veux pas le blesser et me laisser emporter par ma fougue. Il lâche un
grognement de plaisir profond qui fait vibrer mon être et cela me demande une volonté surhumaine de
ne pas le supplier de me prendre là comme ça sur le sol. Même s’il m’a comblée, il y a à peine
quelques minutes, un désir brûlant renaît au creux de mon ventre.

Je n’ose imaginer ce que sera notre première fois, j’en frissonne déjà d’impatience. Il prend mon
visage entre ses grandes mains et me rend mes baisers avec avidité.
Alors qu’il commence à me souffler des choses de plus en plus crues et cochonnes à l’oreille,
preuve que je m’y prends correctement, un cri aigu retentit juste derrière nous et nous nous figeons
comme deux adolescents surpris par leurs parents. C’est brutal et douloureux.

Putain de bordel de merde !

Mon cœur menace d’exploser sous l’effet de surprise et de terreur, et je m’agrippe à lui
complètement tétanisée. J’entends Rock jurer comme jamais, puis il me glisse tout bas :

– Putain, c’est Jenny. Fait chier ! C’est rien, du calme, Liv.

Sa voix est encore rauque de désir mais clairement désabusée.

Non, non, non, on n’a pas fini !

– Sérieux, Rock, comment nous a-t-elle retrouvés et pourquoi ?


– Comment veux-tu que je le sache ? Son ton est dur mais ce n’est pas à moi qu’il s’adresse ainsi.

Le pauvre, ça doit être encore pire pour lui !

La dénommée Jenny continue de s’approcher de nous bruyamment, saoule de toute évidence, et


probablement défoncée à autre chose. Nous remettons de l’ordre dans nos tenues à la hâte avant de
nous tourner vers elle lorsqu’elle arrive à notre hauteur, tout sourire. Elle nous lance un joyeux :

– Je vous cherchais partout, tu ne répondais pas à ton téléphone, Rock. Pourquoi vous n’êtes pas
venus manger avec nous ce soir ? Le barbeuc était délicieux !

Elle me gratifie d’un clin d’œil coquin.

Encore un putain de clin d’œil. Cette nana ne s’arrête-t-elle donc jamais de minauder ? Je vais
la buter pour ça et pour ce qu’elle vient d’interrompre. Il vaut mieux que je me taise.

– Vous faisiez quoi tous les deux ici, d’abord ?


– Rien qui ne te regarde, Jenny.

Sans aucune grossièreté, la réponse de Rock est aussi coupante que la lame d’un scalpel et je suis
intérieurement satisfaite de la voir se faire remballer. Elle a un mouvement de recul involontaire et
perd son petit ton guilleret et faussement innocent.

Ouais, je sais, Jenny, on oublie tous l’effet qu’il fait quand il décide d’être méchant.

Même Bounce sourcille quand Rock l’engueule, c’est pour dire.

– Désolée, je ne voulais pas…


– Désolée de quoi, Jenny ? De nous avoir dérangés ? À ton avis, si deux adultes s’isolent, c’est
qu’ils veulent être tranquilles, non ? Si on avait voulu bouffer avec toi ton barbecue à la con, on
serait venus, non ? Donc si ! Bien sûr que tu souhaitais nous déranger, tu savais très bien ce qu’on
était en train de faire et tu es quand même venue, alors ne me dit pas que tu es désolée !

Rock est cinglant et je reste muette à côté de lui, ce qui accroît le malaise entre elle et nous. J’ai
l’impression que Jenny pleurniche mais ni lui ni moi n’avons envie de la consoler. L’ambiance est
plombée et notre petit moment coquin complètement fichu par sa faute. Elle reprend méchamment en
s’essuyant les yeux :

– OK, d’accord, j’avoue, je vous cherchais, mais pas pour toi, crétin, pour elle ! Elle me plaisait,
OK, et j’pensais pas que vous étiez ensemble ! D’habitude, quand tu baises une nana, tu ne la
trimballes pas partout comme un putain de petit caniche et surtout tu ne nous la présentes pas ! Elle
est au courant au moins que t’es un gros connard avec les filles ?

Oh mon Dieu !

Je ne sais pas ce qui me choque le plus.

Jenny me cherchait, moi ? Pas Rock, moi ?

Ma tête oscille entre les deux protagonistes de cette joute verbale. Il y a clairement autre chose qui
se joue ici.

Rock reprend, au comble de l’énervement :

– N’aggrave pas ton cas, Jennifer ! Je n’ai pas de comptes à rendre, ni à toi, ni à Jay, ni à personne
d’autre. Ce que vous pensez, je m’en fous. Tu crois quoi ? Que parce qu’on est sortis un temps
ensemble, tu me connais ? Et je ne suis pas un connard, j’énonce les règles dès le départ depuis
toujours, c’est à prendre ou à laisser. Celles qui ont accepté savaient dans quoi elles foutaient les
pieds. TU le savais ! Donc passe à autre chose, bordel, et arrête de toujours me le reprocher à la
première occasion.

OK, ça fait beaucoup d’informations à assimiler en très peu de temps.

Je n’ai pas le temps d’y penser que Rock me prend par la main et conclut :

– Viens, Liv, on rentre.

Et aussi simplement que ça, j’attrape ma besace abandonnée sur le sol et nous rentrons au
campement en laissant Jenny toute seule dans les bois, ce qui m’embête quand même un peu. J’ose à
peine parler, je sens que Rock ne décolère pas :

– Tarzan, on ne devrait pas la laisser toute seule, elle a bu et ingéré sûrement un tas d’autres trucs.
– Ouais, je sais, file-moi mon téléphone, je vais dire à Jay de venir la chercher.

Je m’exécute mais ne compte pas en rester là non plus :


– Donc toi et elle…
– Une erreur. On a couché ensemble plusieurs fois, je pensais avoir été clair dès le départ et que
tout était limpide entre nous. Elle, elle devait m’utiliser pour se remettre d’une relation longue et moi,
je pouvais passer du bon temps avec quelqu’un que j’appréciais en dehors du sexe, et pas avec une
énième inconnue. Ça devait être simple, sans prise de tête et un peu moins triste que de s’envoyer en
l’air avec n’importe qui. Mais au bout de trois semaines, elle m’a déclamé en pleine action qu’elle
était amoureuse de moi. J’ai mis fin au truc et elle l’a mal vécu. Dernièrement, quand je l’ai croisée à
Newton City, elle m’avait l’air d’être enfin passée à autre chose et que tout était redevenu comme
avant entre nous. Seconde erreur…
– Rock, elle est carrément passée à autre chose ! Tu l’as fait changer de bord ! C’est après ma
petite culotte qu’elle en avait, ce soir.
– Non, Jenny aimait déjà les filles autant que les garçons quand elle était avec moi… Je pense
qu’elle te cherchait pour te proposer un plan à trois avec elle et Jay. Faudra que je lui dise deux mots
à ton sujet à lui aussi. Tu n’es pas libre.

J’essaye de ne pas penser à Rock et Jenny ensemble, ni jusqu’où ils ont dû aller tous les deux.
Mon cœur se serre à cette image.

– Mais qu’est-ce que tout le monde a à vouloir m’inviter dans leur partie de jambes en l’air
libertine, ces temps-ci ?
– Quoi ? Qui d’autre t’a proposé ça ?

Oups…

Rock semble surpris et s’est stoppé net. Je le percute de plein fouet.

Aïe.

– Personne que tu connais, Rambo, oublie ce que je viens de dire et rassure-toi, j’ai décliné
l’offre.

Il faut que je change de sujet et vite :

– Tu vois ! Avoue que tu étais quand même un peu jaloux de Jay, cet aprèm. Il n’y avait pas que
l’histoire de la conduite en état d’ivresse.
– Disons que ça n’a pas aidé ton cas, non, effectivement…

Nous nous remettons en marche en silence suite à cet aveu, mais une autre chose me tracasse.

– Rock, si ça n’a pas marché entre toi et elle… Pourquoi ça marcherait entre nous ?
– Arrête, ne te laisse pas atteindre par cette vipère. Elle est jalouse, c’est tout. Toi et moi, c’est
différent.
– Oui mais pourquoi, Rock ? Avec elle aussi, c’était censé être différent ?
– J’en sais rien, OK, Liv ? Est-ce qu’on ne peut pas juste vivre l’instant présent sans trop se poser
de questions pour une fois ? Est-ce que tu peux l’accepter ?
– Je veux bien essayer si tu me promets de me respecter quoi qu’il arrive et de tenir tes
promesses.
– Est-ce que j’ai fait le contraire jusqu’à présent ?
– Non, tu as même fait bien plus que ça.
– Bon alors, on peut passer à autre chose ?
– Oui, je crois.
– Amen !

Sur ce, il lève les bras au ciel et je ne peux m’empêcher de sourire face à ce tableau de Rock
excédé implorant Dieu.

Nous croisons Jay qui part chercher Jenny à l’instant où nous débouchons des bois sur le
campement. Il nous regarde, surpris, main dans la main. Rock l’achève en m’embrassant sans
ambiguïté à quelques centimètres seulement de son visage ahuri et barbu, mais sans nous arrêter pour
autant.

Nous récupérons nos affaires et faisons un brin de toilette dans la salle de bains de fortune érigée
entre deux voitures. Heureusement pour moi, j’ai pensé à prendre un shampooing sec et des lingettes
nettoyantes parfumées, ce qui m’évite de devoir utiliser l’eau glacée du seau. La température polaire
n’arrête cependant pas Rock qui lui, se frotte le corps à s’en arracher la peau et sans en oublier le
moindre recoin. J’imagine que cela doit l’aider à calmer sa frustration et effectivement, lorsqu’il a
terminé, il est plus calme et détendu. Quant à moi, une fois lavée, dans un survêtement confortable et
les dents brossées, je me sens prête à aller dormir et à ressasser la fin de nuit en solitaire dans ma
tête.

Rock m’embrasse sur le nez, il sent le propre et me glisse sournoisement :

– Je suis un peu déçu, j’aimais avoir ton odeur sur mes mains.

Il me plante là toute étourdie et va se renseigner pour savoir quelle tente nous pouvons occuper
cette nuit. Sans réponse concrète au bout de dix minutes, il finit par abandonner et récupère deux
duvets sarcophages dans son coffre. Nous nous allongeons à même le sol, l’un contre l’autre, près du
feu de camp, aux côtés des amis de Jay. Certains dorment déjà, recroquevillés sur eux-mêmes et
tournés vers la source de chaleur, d’autres discutent passionnément, assis en cercle. Une des filles
joue de la guitare, seule dans son coin, en chantant.

Nous sommes entourés des vestiges du barbecue, de cadavres de bouteilles, de brochettes de


chamallows brûlés, mais malgré ce fatras, nous sommes parvenus à nous faire une place confortable,
et je me laisse bercer par les bruits de fond et le concert qui se joue encore au loin. Je me blottis
contre Rock, la tête sur son bras en guise d’oreiller. Face à face, nous restons silencieux en nous
regardant l’un l’autre, sans malaise, mais les yeux emplis de questions muettes.

Qu’est-ce qui est en train de nous arriver ? Sommes-nous bien raisonnables ? Comment tout
cela va-t-il se terminer ?
Je suis épuisée par cette très longue journée riche en émotions et je m’endors rapidement,
hypnotisée par les reflets dansants des flammes sur les pupilles noires d’obsidienne de Rock.

***

Le lendemain, le réveil est dur, au sens figuré comme au sens propre. Je suis éblouie pas une
lumière crue et quelque chose de pointu sous moi me transperce les reins.

Est-ce que je me suis encore endormie sur mon carnet de croquis et mes crayons ?

Je me rappelle alors que je ne dessine plus depuis un moment, ce qui est donc impossible, puis je
me souviens d’où je suis et pourquoi.

Le festival !

Le campement est silencieux. Tout le monde dort encore à poings fermés, bien que le soleil soit
déjà haut dans le ciel. Je me tourne et réalise que Rock n’est plus à côté de moi. Son sac de couchage
vide est pourtant encore chaud. Je me redresse, paniquée, et le surprends à quelques mètres de là,
déjà prêt, une tasse de café fumante à la main et papotant avec Jay.

La conversation semble légère et les deux hommes éclatent de rire à l’unisson. J’assiste, un peu
voyeuse et envieuse, à cette complicité unique que Rock possède avec les autres membres du Clan. Je
saisis maintenant la différence avec ses « connaissances » rencontrées tout au long de notre week-end
et ce qu’il a tenté de m’expliquer à ce sujet. Se sentant observé, Jay redresse la tête et me sourit
gentiment. Il glisse un mot à l’oreille de Rock en lui tapotant l’épaule et ce dernier se retourne
vivement dans ma direction. Il m’adresse alors cet immense sourire sincère qu’il semble me réserver.

Mon cœur a un loupé, et je sais que je n’ai pas à être envieuse de quiconque, j’ai le meilleur des
traitements de faveur…

Après un petit déjeuner frugal, nous nous mettons en route précipitamment car Rock a reçu un
message d’Eddy lui demandant de rentrer au plus vite, sans aucune explication. Je le sens à nouveau
tendu et sur le qui-vive. Les problèmes nous ont rattrapés, la parenthèse idyllique est officiellement
refermée. Nous disons au revoir uniquement à Jay, puisque personne d’autre n’est debout, et nous
nous excusons platement de ne pouvoir l’aider à ranger le camp et à remballer les affaires.

Jay nous pardonne et nous promet de passer prochainement à Colorado Source pour quelques
jours. Sur le chemin du retour, je me plonge dans mes Sudokus et la lecture alors que Rock est perdu
dans ses pensées et les tracas du Clan.

Nos au revoir sur le pas de ma porte sont maladroits et un peu froids en comparaison de nos
échanges de ce week-end. Il m’embrasse tout de même sur la joue en me disant :

– À demain soir, Princesse. L’invitation tient toujours pour lundi, alors sois prête.
Tête-à-tête

Olivia

Nous sommes enfin lundi soir, il est bientôt l’heure et je suis stressée comme jamais auparavant.
Je tourne en rond dans la maison. Je vérifie toutes les deux minutes mon maquillage dans toutes les
surfaces réfléchissantes de tous les étages de cette vieille bicoque. Rock doit arriver d’un instant à
l’autre. J’ai opté pour une robe vert émeraude satinée et ultra-moulante qu’il ne connaît pas, assortie
de sandales argentées aux talons vertigineux. Ma tenue sera certainement trop habillée pour le
rendez-vous préalable à l’hôpital, mais nous allons directement au restaurant ensuite, puis au théâtre.
Il m’a de nouveau surprise avec le programme de la soirée, qu’il m’a communiqué par texto un peu
plus tôt dans l’après-midi. La sonnette retentit.

OK, Olivia, on respire profondément et on se calme. Mon premier rendez-vous galant depuis…
toujours.

Je n’ai jamais vraiment eu de relations sérieuses en bonne et due forme. Entre mes études et
ensuite mon travail, dans lesquels j’avais mis un point d’honneur à exceller, cela laissait peu de
place pour s’investir correctement dans une histoire digne de ce nom. J’ai plutôt eu des aventures
par-ci, par-là avec des hommes qui cherchaient la même chose que moi. Mais pour la première fois
avec Rock, même si je ne dois pas m’emballer trop vite, comme je me le répète chaque jour, c’est
autre chose qu’une simple histoire sexuellement gratifiante.

Le week-end passé, aussi super fût-il, a été soudain et inattendu. Je n’ai pas eu le temps de m’y
préparer et même si j’en ai adoré chaque instant, cela m’a embrouillé l’esprit sur ce que Rock et moi
attendons vraiment l’un de l’autre et de cette relation. Je préfère pour le moment considérer ce
passage comme un incroyable aparté dont il m’a fait cadeau et qui fera partie des souvenirs que je
chérirai à vie, quoi qu’il se passe entre nous. Parfois, je suis même persuadée de l’avoir rêvé, mais
mon bracelet « Planetdance » au poignet, que je n’ai pas encore ôté, me rappelle que oui, tout cela a
bien eu lieu.

J’ouvre nonchalamment la porte, les épaules en arrière et en gonflant la poitrine pour faire une
première impression de haut niveau grâce à mon décolleté, mais je me dégonfle vite à la vue de mon
visiteur surprise :

– Bill ? Mais qu’est-ce que tu fous là ?


– Avec qui tu sors ?
– Ça ne te regarde pas. Dégage de chez moi ! Et ça devient du harcèlement à ce niveau. Si tu
continues, je vais porter plainte.
– Porter plainte pour quoi ? Parce que je vérifie que tout le monde va bien dans le quartier par les
temps qui courent ?
Mais quel con !

– Écoute, je t’ai déjà dit que je ne dirai rien, je me fiche de ce que tu fais et avec qui tu le fais,
c’est clair ?
– Je ne viens pas pour ça. Je sais ce que tu essayes de faire.
– Oh, éclaire ma lanterne, Einstein ? Qu’est-ce que j’essaye de faire alors ?
– Foutre la merde, comme toutes les petites fouineuses dans ton genre tentent de le faire. Je sais
que tu poses des questions à droite et à gauche, l’air de rien, avec ton air de petite innocente. Je sais
aussi que tu as demandé d’accéder aux archives de la mairie de Colorado Source et de Newton City.
Pourquoi ?

C’est officiel, je perds patience et ma voix monte dans les étages illico :

– Punaise mais sérieux ! La paranoïa, c’est de famille chez vous ! C’est toi qui vas m’écouter
maintenant, le harceleur. J’ai tout plaqué pour venir ici, alors je ne vois pas en quoi c’est étonnant
que je me renseigne sur l’endroit où je compte m’installer… Et ce, définitivement !

Ouais, je viens de le décider à l’instant, juste pour l’emmerder.

Ce qui, vu sa tête, a l’air de fonctionner.

– Oui, tu m’as bien entendu, j’ai dit : définitivement ! Alors, il faudra t’y faire et me laisser
tranquille, sinon je ne réponds plus de rien.
– C’est hors de question que tu restes ici ! Je sais que Max te vénère, mais si tu fais quoi que ce
soit à Rock, ou que tu tentes de les dresser l’un contre l’autre, je ne te louperai pas.
– C’est ridicule, tout ce que tu dis est ridicule. Rock n’a pas besoin d’un garde du corps.
– Rock a plus besoin de moi que de toi !
– Mais c’est quoi ton problème ? Tu es jaloux ? Tu en pinces pour lui ou quoi ?

Je dis ça pour le faire enrager car il commence vraiment à me taper sur les nerfs, mais lorsque je
perçois l’expression qu’il s’empresse de dissimuler, je sais que j’ai mis le doigt sur quelque chose.

– Oh mon Dieu ! Tu en pinces vraiment pour lui ! J’y crois pas !

Sans ménagement et alors que je ne m’y attends pas, il m’attrape par la main droite et me tire
violemment vers l’avant. Je sens mes os craquer et mes phalanges fraîchement réparées protestent de
douleur.

– Lâche-moi ! T’es malade, ma parole !


– T’as pas intérêt à balancer des rumeurs sur mon compte !

Sur ce, il part en me claquant la porte au nez.

Punaise, je n’avais pas besoin de ça, être en compétition pour Rock avec un détraqué…
Dix minutes plus tard, j’ai à peine eu le temps de me remettre de mes émotions qu’on sonne de
nouveau à la porte.

Si c’est encore Bill, je ne jure plus de rien…

Mais Rock se tient devant moi et il est à couper le souffle dans un costume bleu nuit, avec une
chemise gris clair dont les premiers boutons sont ouverts, sans cravate. Cela change complètement de
ses habituels jeans et t-shirts noirs. Je fonds littéralement et oublie instantanément Bill et ses histoires
pourries. Un instinct primaire et possessif hurle dans ma tête que cet homme m’appartient. Rock siffle
puis chuchote :

– Waouh, sacrée robe ! Bonsoir, Princesse.

Pour ma part, je suis toujours sans voix et je le laisse m’embrasser sur la joue doucement.

– Tu n’es pas mal non plus, Tarzan. Tu as l’air… civilisé.


– Civilisé ?
– Oui, moins sauvage. Un brin dompté.
– Tu ne m’apprécies plus sauvage ?
– Si aussi, mais j’avoue que ce costume me fait de l’effet.
– C’est bon à savoir. Puis il me tend le bras et ajoute en français :
– Vous permettez, mademoiselle ?
– Avec plaisir, monsieur.

Je reconnais l’hôpital de Newton City pour y être allée avec Max, sauf que cette fois, nous entrons
par l’entrée des consultations du soir et non par les urgences. Une fois enregistrés, nous sommes
reçus l’un après l’autre pour effectuer les tests. Nous sommes informés que nous recevrons nos
résultats dans une semaine. Je suis un peu stressée, je n’ai jamais fait ça auparavant et c’est un
engagement sérieux pour moi. J’espère que je ne vais pas tomber de haut…

Nous arrivons plus tard dans un petit restaurant français atypique du quartier des affaires de
Newton, et une fois à l’intérieur, je pourrais jurer être à Paris. L’endroit est cosy et intime dans les
tons beiges et crème avec du mobilier en bois clair. Il ressemble à un jardin d’hiver ou à ces
courettes intérieures dérobées, qui sont de vraies petites pépites végétalisées au cœur de la capitale
française. Le tout est éclairé par des lampions et des bougies éparpillés dans la salle et sur chaque
table. Le grand lustre de cristal, quant à lui, ne sert que de décoration et irise la lumière tamisée sur
le plafond blanc décoré de moulures.

– Rock, cet endroit est magnifique !


– J’ai pensé que ça pourrait te faire plaisir d’avoir l’impression d’être un peu chez toi ; même si
ce n’est que pour quelques heures. Ils ne servent que des plats typiques ici et tu peux parler en
français aux serveurs, ils comprendront.

Je suis touchée, c’est une attention adorable de sa part. Je ne m’attendais pas à ça mais plutôt à un
petit restaurant local sympathique, où nous aurions été beaucoup trop habillés avant d’aller au
théâtre. Je n’aurais jamais imaginé un tel endroit au fin fond du Colorado.

– Merci, Rock. C’est la première fois qu’on a pour moi une telle attention.

Avant qu’il ne puisse me répondre quelque chose, un serveur nous installe dans une petite alcôve
et nous demande si nous souhaitons un apéritif.

– Deux coupes de champagne, s’il vous plaît, servies avec une fraise pour cette jeune femme.

Le serveur acquiesce et nous laisse au passage les menus et une corbeille de pain sur la table, à la
nappe couleur ivoire.

– Décidément, tu ne cesses de me surprendre, Brutus. En bien, ajouté-je en lui souriant béatement.


– Tu m’as dit plusieurs fois que personne n’avait vraiment pris soin de toi avant. Pourquoi ?
– Vraisemblablement parce que je n’ai jamais accordé le temps nécessaire aux hommes pour
qu’ils puissent prendre soin de moi, ce qui les arrangeait aussi, j’imagine. Un peu comme toi avec tes
coups d’un soir.
– Je comprends. Est-ce que tu le regrettes parfois ?
– Peut-être un peu. J’ai réalisé récemment que la vie était courte et imprévisible. Nous devrions
tous en profiter au maximum. Et je trouve que c’est bien d’avoir quelqu’un avec qui partager tout ça,
même si je ne sais pas trop ni ce que ça signifie ni comment il faut s’y prendre. Les souvenirs sont
faits pour être partagés, tu ne penses pas ?
– Je ne sais pas. Beaucoup de mes récents souvenirs sont douloureux et je ne crois pas que ceux de
ce genre-là se partagent.
– Parce que tu penses protéger les gens auxquels tu tiens ainsi. Mais moi, il n’y a plus personne à
qui je tiens, plus personne avec qui partager quoi que ce soit. Et si je devais remonter le temps, je
serais plus ouverte aux autres, même dans les moments difficiles.
– Donc tu n’as vraiment personne, pas même quelques amis en France ?
– Non, je suis seule au monde, comme Tom Hanks8.

J’essaye de faire une blague mais elle sonne terriblement faux.

– Princesse…

Rock semble sincèrement triste pour moi mais je change de sujet, car la conversation glisse vers
des préoccupations trop sombres pour cette soirée qui se doit d’être heureuse.

– Dis-moi, où as-tu appris un peu de français ?


– Ma mère était professeur de français, d’espagnol et d’italien. Elle est passionnée par les langues
latines et nous a appris à ma sœur et à moi quelques rudiments. Elle disait que ce n’était pas parce
qu’on devait être durs et inflexibles dans la gestion du Clan qu’on devait être illettrés, bien au
contraire. Selon elle, le savoir c’est le pouvoir.

Nos coupes de champagne nous sont servies avec discrétion. Je ne m’en serais pas aperçue si
Rock n’avait pas remercié le serveur.
– Sage dicton. C’est elle aussi qui t’a donné le goût du théâtre ?
– Non, je ne sais pas si j’aime le théâtre, c’est une première pour moi. Je me suis dit que c’est ce
qui se fait pour une sortie un peu plus formelle et en tête-à-tête.
– C’est Eddy qui t’a dit ça ? je lui demande en riant.
– Non. Je ne prends plus de conseils auprès d’Eddy, c’est fini. J’ai fait mes propres recherches sur
le sujet.
– Pauvre Eddy, Rhonda ne semble pas facile à vivre.
– Et encore, tu es gentille. Mais on s’en fout d’eux ce soir. Parle-moi de toi. Tu as toujours voulu
être analyste financière ?
– Absolument pas ! Mes parents étaient pilotes de ligne. J’ai grandi dans l’idée qu’il fallait faire
ce qui nous passionne, qu’on soit un homme ou une femme. De par leur métier, notre vie de famille
était un peu différente de celle de tout le monde, mais elle me convenait…
– Alors, comment es-tu tombée dans la finance ? Ne me dis pas que c’était une passion, je ne te
croirai pas.
– Quand mes parents sont décédés, j’ai vite compris qu’il me fallait un bon boulot pour pouvoir
gagner mon autonomie et m’assurer un avenir. J’ai toujours aimé les chiffres et tenir des budgets,
même si ce n’est pas une passion. Déjà petite, je couvais ma tirelire comme une mère poule avec ses
poussins pour pouvoir m’acheter mes bonbons préférés. Tu sais, les petites bouteilles de soda qui
pétillent.

Ce souvenir heureux me fait sourire et Rock me le rend.

– Oui je vois lesquels, je les aime bien aussi.


– Toi, tu aimes les bonbons ?
– Ouais, pourquoi ? Ça te choque ?
– J’ai du mal à t’imaginer en train de manger des bonbons…

Il hausse les épaules, amusé, et reprend :

– Alors, dis-moi ce que tu aurais aimé faire si tu avais pu choisir plus librement ?
– Orfèvre.
– Orfèvre ? Vraiment ?
– Hey, ne sois pas si surpris ! Oui, j’aurais aimé dessiner et créer des bijoux précieux uniques.
J’ai plein d’idées, je me débrouille un peu en dessin et j’adore tout ce qui brille, une vraie pie.

Il rigole et fait signe au serveur de nous resservir du champagne.

– Effectivement, ça n’a strictement rien à voir. Tu as déjà réalisé des croquis ? Je pourrais les
voir ?
– J’ai un book mais je ne pense pas être encore prête à recevoir un avis extérieur sur ce que je
fais. Pourquoi ? Ça t’intéresse ?

Il paraît hésitant puis me répond en haussant de nouveau les épaules :


– Comme ça. Voir si tu es douée. Mais si tu aimes les bijoux qui brillent, pourquoi tu n’en portes
pas ? Je ne t’ai jamais vue avec quoi que ce soit.

Je suis secrètement contente qu’il ait remarqué ce petit détail. Effectivement, je ne porte rien, pas
même des petites boucles d’oreilles.

– La raison officielle, c’est parce que j’ai une idée précise de ce que j’aime et de ce que je
souhaiterais porter, mais je ne trouve ça nulle part. Je suis exigeante.

Je marque une pause un instant avant de reprendre la parole. J’ai envie de lui expliquer ce que je
ressens lorsque je dessine un nouveau bijou. Qu’il réalise ce que tout ça représente pour moi, mais
sans paraître niaise ou complètement éthérée, car j’ai un point de vue étrange sur la question et je le
sais. Rock patiente sans me lâcher du regard mais ne dit rien.

Finalement, me voyant tétanisée, il me saisit la main par-dessus la table et la caresse de son pouce
avec tendresse, me donnant le courage nécessaire pour me dévoiler un peu.

– Mais officieusement, je trouve aussi qu’un vrai bijou, que l’on aime et que l’on choisit de porter,
révèle beaucoup de notre personnalité, bien plus qu’un vêtement. Tu vois, l’habit sert souvent à
dissimuler quelque chose, à attirer le regard ailleurs. C’est l’exact contraire du bijou qui, selon moi,
est là pour sublimer et révéler une personne. Je te parle de ceux précieux à nos yeux, pas de ceux que
l’on trouve jolis mais dont on se lasse aussi vite. Je pense qu’un vrai bijou est un petit bout de nous,
de quelqu’un que l’on aime ou d’un être cher que l’on a perdu… Ce n’est pas pour rien que l’on se
transmet des bijoux de famille depuis la nuit des temps. Ils nous survivent et apportent un peu de ce
que nous avons été à ceux qui nous succèdent. Il y a le choix de la matière, des pierres, du style, où et
comment on le porte. Est-il clinquant ou discret, voire caché ? Parfois, j’aime même imaginer qu’il y
a un morceau de notre âme enfermée dans une bague, un collier, un bracelet… Enfin, ça reste ma
vision des choses. Mais à choisir, j’aimerais dessiner des bijoux sur mesure, pour tenter d’attraper
une goutte de l’essence d’une personne et lui faire prendre vie. Je crois que j’aurais un peu
l’impression de m’enrichir du supplément d’âme qui me manque.

Je baisse les yeux avant d’ajouter doucement :

– Donc au final, si je portais un bijou, ce serait un peu de moi que j’afficherais à la vue de tous et
je ne pense pas être prête non plus pour ça aujourd’hui.

Rock m’a laissé parler sans interruption. Il m’a écoutée avec attention et ne m’a pas quittée des
yeux, ce qui est flatteur mais un peu intimidant tout de même. J’attends sa réaction avec réserve. Ce
que je viens de lui dire, je ne l’ai dit à personne auparavant.

– Je ne trouve pas que tu manques d’âme, Olivia. Tu es une sacrée passionnée et j’aime ça. Tu
élèves le bijou à un tout autre niveau. Et c’est quoi tes principales inspirations ?
– J’adore les choses graphiques, modernes et ethniques, avec une touche d’inspiration ancienne
très subtile.
– Je vois. J’ai une dernière question. Si tu avais l’opportunité de vivre de cette passion, tu la
saisirais ?
– Absolument ! Pourquoi, King Kong ? Tu vas m’avouer que tu possèdes une bijouterie à tes
heures perdues ? Ça fait un peu entretien d’embauche tes questions.

Je ricane de l’imaginer dans une boutique délicate et à l’étroit, comme un éléphant dans un
magasin de porcelaine.

– Non, je suis juste curieux, c’est tout.

Il me lance un sourire radieux et ajoute :

– Ouais, tu me rends curieux et je t’avoue que c’est rafraîchissant. On vit un peu en vase clos ici.
– Je ne te le fais pas dire. Mais comme tu l’as fait remarquer très justement, la vie dehors est
cruelle et à Colorado Source, je me sens comme protégée. Je peux enfin souffler, regarder le temps
passer et en profiter.
– Je te promets que cela restera un endroit sûr pour toi et tous les habitants. Nous allons faire le
nécessaire, les Black Edge seront vite oubliés.

Je suis étonnée qu’il dise cela avec tant de détermination et de véhémence.

– Encore une promesse…


– J’ai dit qu’on arrêtait de les compter, dit-il en souriant.
– D’accord, mais je vais finir par croire que tu n’es qu’un beau parleur…

Il change de sujet et me demande :

– On ne t’a jamais offert de bijoux que tu aurais aimé porter alors ?


– Tu m’avais dit que ce serait la dernière question ! Mais non, on ne m’a pas offert de bijoux
depuis très longtemps. En réalité, mes parents ont été les seuls à m’avoir fait de tels cadeaux.
– Aucun de tes ex ? Pas même un petit truc ?
– Je ne porterais les bijoux que des personnes qui comptent pour moi et comme elles sont
inexistantes… Et puis, si je ne laissais personne m’emmener au restaurant, je ne vois pas comment
nous aurions pu arriver au stade des cadeaux, Rock.

La discussion est close et le serveur en profite pour prendre la commande de nos entrées et de nos
plats. Je conseille Rock dans ses choix et lui suggère un tartare de saumon sauvage, suivi d’une
blanquette de veau pour aller avec le vin blanc qu’il a commandé. Je décide alors d’orienter la
conversation un peu vers lui.

Assez parlé de moi !

– Et toi, n’as-tu jamais voulu faire autre chose que diriger le Clan ?
– Je ne me suis jamais vraiment posé la question. À vrai dire, c’est assez complet, je gère
plusieurs business, je dirige et conseille, j’analyse un tas d’informations et nous vivons selon nos
propres règles. Mais surtout, nous aidons des gens dans le besoin pour qui il est nécessaire de
retrouver un sens à leur vie, une famille et des amis en qui avoir confiance. Ça donne un sens à la
mienne et ça n’a pas de prix.
– Je comprends. Max m’a un peu parlé de la genèse du Clan et de vos aspirations. C’est ton grand-
père qui l’a fondé, c’est ça ?
– Ouais, l’histoire classique. C’était un vétéran de la guerre du Vietnam qui a vu et a vécu des
choses qu’aucun homme ni aucune femme ne devraient vivre ou voir. Quand il est rentré aux États-
Unis, ses frères d’armes sont retournés dans leurs familles respectives mais lui n’avait personne. Les
groupes de parole pour vétérans n’étaient pas très répandus à cette époque. Il a fui toute compagnie et
a cherché un endroit isolé pour pouvoir s’oublier et finir sa vie seul. Il ne voulait pas d’enfants, pas
de femme, et le moins d’interactions sociales possibles. Il espérait survivre de ses économies et de
petits boulots de temps à autre pour acheter un mobile home une fois qu’il aurait trouvé l’endroit
parfait où se poser. Il adorait lire et souhaitait passer ses journées à écrire. Il me disait souvent que,
même s’il n’écrivait pas bien, ça lui permettait d’exorciser une partie de ses démons.
– Je ne le comprends que trop bien. Il s’appelait comment ton grand-père ?
– John. D’ailleurs, je dois t’avouer un truc…

Rock arbore un sourire malicieux, le même que le soir de notre rencontre au CSB, un peu suffisant
et espiègle, et le même ton que lorsqu’il a cru me faire une bonne blague en me noyant dans le lac. Je
m’inquiète :

– Quoi ?

Il ricane tout seul mais ne me répond pas. Je lui donne une tape sur la main, je sais qu’il se moque
de moi à mon insu et je veux savoir pourquoi.

– Allez, espèce d’idiot, crache le morceau, qu’est-ce que tu as fait ?


– Mon grand-père avait un surnom dans l’armée.
– Et ? Je te jure, Rock, si tu ne me dis pas tout, tout de suite, je te mets la honte dans tout le
restaurant.
– OK, du calme, petit feu follet ! Donc je disais, mon grand-père, John, aimait raconter à son
régiment durant la guerre des histoires sur sa région native : le Colorado. Et plus particulièrement des
légendes du Garden of the Gods, un parc à côté de Colorado Springs qui est connu pour ses
formations rocheuses bizarres et pour être le berceau de nombreuses tribus indiennes, telles que les
Apaches, les Cheyennes ou encore les Comanches. Bref, il leur parlait de rochers, d’Indiens et
encore… de rochers. À tel point qu’ils ont fini par le surnommer « Rock ». C’est de là que vient en
réalité mon prénom…

Je reste sans voix. Il s’est moqué de moi, son prénom n’a rien à voir avec les ébats psychédéliques
de ses parents sur un joli caillou du Colorado. En même temps, j’aurais dû m’en douter, cette histoire
était ridicule.

– Avoue que c’était drôle.


– Non, pas vraiment.
– Allez ! Pas besoin de te mettre en colère pour ça, ce n’est pas grand-chose.
– Tu l’as faite à combien de nanas, cette « blague » ? Car je ne pense pas être la seule à t’avoir
demandé l’origine de ton prénom, non ?
– Pourquoi me poses-tu une question dont tu sais pertinemment que la réponse ne va pas te plaire ?
– On s’en fout, Rock, réponds, s’il te plaît !
– OK… Pour être franc, il est rare que je parle beaucoup à une nana avec qui je compte passer la
nuit. Je pense que tu comprends. Mais de temps en temps, effectivement, la question a été posée et
oui, je leur ai toutes fait la même réponse qu’à toi.
– Tu leur as ensuite dit la vérité ?
– Non, d’abord car je ne revois pas mes coups d’un soir, mais même si ça avait été le cas, je ne
l’aurais pas fait.
– Alors, pourquoi avoir fait ce qui semble être une exception pour moi ?
– À cause de la réponse.
– Comment ? Je ne suis pas sûre de…
– Toutes me croient sans se poser de questions ou font semblant de me croire pour me faire
plaisir. Le plus souvent, elles trouvent ça beau et poétique et commencent à me harceler de questions
sur ma famille. Elles me racontent de la merde en pensant me mettre le grappin dessus de cette façon,
croyant dire ce que je veux entendre. Elles en font des caisses. Mais toi, même si tu m’as cru un petit
peu, tu t’es ouvertement foutue de ma gueule après avoir essayé de me péter le nez. Hormis Max ou
les gars, personne ne s’est jamais moqué de moi. Tu m’as même fait rire, ce qui ne m’arrive pas
beaucoup en ce moment. Je n’oublierai jamais cette conversation dans la voiture. Elle était épique,
Princesse.
– Alors c’était quoi ? Une sorte de test ?

Je ne suis pas sûre d’apprécier l’idée.

– Non, enfin, j’imagine qu’on peut le voir comme ça.


– Sérieux, tu es tordu.
– Faut croire, mais tu es un peu folle, toi aussi. Qui parle d’épisiotomie à un homme qu’elle vient
juste de rencontrer ?

J’ignore sa question sciemment. Je ne souhaite pas reparler de ça, je n’en suis effectivement pas
fière.

– Pour en revenir à notre première discussion… De toute évidence, tu es là en chair et en os, donc
les plans d’ermite célibataire de John ont dû légèrement évoluer… Comment ?
– Une rencontre fortuite.
– Ta grand-mère ?

Je suis suspendue à ses lèvres, curieuse de connaître le début de tout et de faire le lien avec ce que
Max a pu me raconter du Clan.

– Non, pas du tout. En fait, c’est assez étonnant quand tu y penses. Il s’agit d’un de tes
compatriotes. John a croisé la route d’un ancien soldat français qui, après la guerre d’Indochine, s’est
exilé chez nous, aussi détruit que mon grand-père. C’est comme ça que John a réalisé qu’il n’était pas
seul et il a trouvé quelqu’un qui pouvait l’écouter et le comprendre. Tu peux compatir pour une
personne, tenter de te mettre à sa place de toutes tes forces, mais seules les personnes qui ont vécu
des choses similaires peuvent véritablement te comprendre. C’est comme si un lien invisible se créait
dans la douleur et l’expérience. En tout cas, c’est ce que mon grand-père m’a toujours répété. Je
commence à entrevoir ce qu’il voulait dire…

Il soutient mon regard en disant cela et je saisis son sous-entendu, mais je ne suis pas prête à
reparler de ça maintenant. Je veux connaître la suite de son histoire :

– Ils ont donc créé le Clan ensemble ?


– Oui, en 1966. Ils se sont dit que d’autres personnes semblables devaient exister dans le pays et
se sentir aussi perdues. Ils voulaient leur offrir un point de chute. Ils ont trouvé Colorado Source qui
correspondait parfaitement à leurs critères, puis finalement une communauté s’est créée et a trouvé
son équilibre depuis trois générations pour devenir ce que tu connais aujourd’hui. Mon grand-père
s’est rapidement placé en leader et son ami, Maxime, en bras droit. J’ai connu Maxime, c’était un
homme sage, plus posé que mon grand-père. Ils se complétaient parfaitement, l’impulsif et le sage.
Maxime arrivait à parler de ce qu’il avait vécu, contrairement à mon grand-père qui s’était
complètement refermé sur lui-même après la guerre. Malgré le Clan et la rencontre avec ma grand-
mère, il ne s’est jamais remis à raconter ses histoires du Colorado. Il écrivait uniquement pour lui.
Maxime était plus ouvert et sympathique, il était très apprécié de la communauté.
– Un peu comme toi et Max, finalement.
– Pour tout t’avouer, Maxime était le grand-père de Max, qui porte le même prénom que son aïeul.
Encore un point commun entre lui et moi. On se connaît depuis toujours, on a grandi ensemble,
comme deux frères de sang. C’est d’ailleurs pour ça qu’il est le seul à vraiment me supporter et à
savoir me raisonner. Nos parents étaient amis, eux aussi.

Je suis surprise, je ne m’attendais pas à ça. Mais maintenant qu’il le dit, c’est comme une
évidence. Ils sont plus proches que les autres frères du Clan, et même si Max n’est pas le leader,
j’avais remarqué que Rock le considérait comme un égal. Il prend souvent conseil auprès de Max et
ce dernier voue une loyauté sans borne à Rock. Je ressens une pointe de culpabilité car je sais que je
plais un peu à Max, et je me demande comment il réagirait s’il savait pour Rock et moi. Je repense
aux paroles accusatrices de Bill qui me reproche de vouloir semer la zizanie entre les deux hommes.

Rock reprend son histoire et coupe court à mon autoflagellation :

– Maxime aimait nous raconter plein d’histoires quand nous étions gosses. Il s’agissait de contes
sur les Indiens de la vallée, sur l’histoire des États-Unis, mais surtout sur son pays natal, la France, et
les guerres qu’il avait connues. Nous buvions ses paroles. Il nous intriguait avec son accent. Il venait
d’un pays lointain de l’autre côté de l’océan et ressemblait à un pirate, comme un personnage de
romans d’aventures. Je te laisse imaginer l’effet qu’il avait sur deux gosses qui n’avaient jamais rien
vu d’autre que Colorado Source et dont les parents hippies, bien qu’aimants, les laissaient le plus
souvent livrés à eux-mêmes, trop stone pour s’en occuper.
– Tes parents ne se sont pas occupés de toi, petit ?
Je suis peinée pour lui. Si depuis mes 10 ans ma vie n’est pas un long fleuve tranquille, j’ai eu la
chance d’avoir des parents formidables qui ont créé les fondements de ce que je suis aujourd’hui.
Cela m’a aidée dans les moments les plus durs. Ce sont des moments heureux que je chéris au-delà de
tout, mes meilleures années.

– Ne te méprends pas, j’aime mes parents et mon père est un modèle pour moi, même si en
grandissant ma relation avec lui est devenue bizarre. Mais au début, ils n’étaient pas vraiment des
parents dans le sens conventionnel du terme. Puis mon père, Joe, a dû reprendre la gestion du Clan
suite au décès brutal de mon grand-père, et ma sœur est née. Ils se sont calmés sur les drogues douces
et les champignons hallucinogènes, et ils ont pris leurs responsabilités à tous les niveaux.
– On idéalise souvent les adultes et c’est en grandissant qu’on réalise qu’ils sont juste humains,
avec leurs forces et leurs faiblesses.
– Ouais. Maxime nous a un jour raconté une histoire qui nous a marqués, Max et moi. À partir de
ce jour-là, nous avons appris que même les adultes les plus forts ont peur des monstres. On avait
remarqué qu’il ne se baignait jamais dans les lacs ou les rivières. Il ne prenait jamais de bains,
seulement des douches qui le plus souvent duraient au maximum deux minutes. Mon père aimait
d’ailleurs le taquiner à ce sujet en disant que c’était parce que les Français ne se lavaient pas.
– C’est n’importe quoi, une idée reçue !
– Je sais, Princesse, je sais. Un jour, on a osé lui demander pourquoi. Il nous a avoué qu’en
Indochine, l’ennemi se cachait sous l’eau des rizières et attaquait les soldats lorsque ces derniers les
traversaient. Il a vu ses amis mourir, égorgés en un battement de cils, assaillis par des hommes
surgissant de l’eau comme des démons dans un silence absolu. À cause de ça, cet homme courageux
qui, adolescent, lançait des clous sous les roues des voitures allemandes qui avaient assiégé son
village, s’est retrouvé à craindre comme la peste vingt centimètres d’eau.
– Il avait l’air d’être un grand homme. Ton grand-père aussi.
– En fait, Maxime est toujours vivant. Vieux et sénile, mais il tient le coup.
– Oh. J’aimerais bien le rencontrer.
– Tu peux toujours demander à Max, mais il refusera sûrement. Son grand-père est vraiment
affaibli.
– Donc Max a du sang français. Il le parle ?
– Il connaît moins de mots que moi, cet idiot. Il n’a jamais voulu apprendre.

Suite à cela, nous terminons nos assiettes qui refroidissent, tout en discutant de sujets plus légers.
Les films et les musiques que l’on aime, notre plat préféré et les voyages que nous avons faits.
Contrairement à ce que je pense, Rock a beaucoup voyagé vers ses 20 ans. Son père l’a d’ailleurs
poussé à voir du pays avant de prendre ses responsabilités – pour l’expérience et pour profiter de sa
jeunesse avant de gérer le club. Alors qu’on nous apporte deux crêpes au caramel beurre salé, Rock
redevient pensif et se met enfin à parler quand je ne m’y attends plus :

– J’ai adoré tous mes voyages. Je suis parti presque cinq ans au total. Mon seul regret est que
quand je suis rentré définitivement pour commencer à être formé par mon père en vue de la relève,
ma petite sœur avait changé. Elle n’était plus l’enfant pleine de vie que j’avais laissée en partant.
Elle était à fleur de peau et en colère contre la terre entière, y compris moi. Au début, j’ai mis ça sur
le compte de l’adolescence et un peu de jalousie car j’avais pu quitter Colorado Source. Mais tout a
dégénéré et est devenu hors de contrôle, prenant de telles proportions qu’il s’agissait forcément
d’autre chose, mais je n’ai jamais su quoi. Ses fréquentations ont changé et elle nous a exclus, les uns
après les autres. Elle a quitté la ville quelques jours après avoir fêté ses 18 ans. Sunny est partie du
jour au lendemain, et je n’ai plus que des lettres qu’elle m’envoie une fois par an. D’une certaine
façon, ce n’est pas ma sœur qui m’a abandonné ce jour-là, mais une étrangère avec des délires
paranoïaques.
– Je suis désolée, Rock… Crois-tu pouvoir un jour la retrouver ?
– Je garde espoir. Dès que le clan est stabilisé et que les Black Edge ont dégagé une bonne fois
pour toutes, je cède les rênes à Max et je repars à sa recherche.
– C’est un bon programme. Tu as des pistes ?
– La dernière fois qu’elle a été vue, c’était aux alentours de Denver. Je commencerai par là. C’est
aussi pour ça que je ne peux te faire aucune promesse sur le futur, je ne sais pas combien de temps
cela pourrait me prendre et où ça m’entraînera. Je ne sais pas ce qui se passera si j’échoue.
– Tu n’échoueras pas, j’en suis certaine. Mais je comprends, ne t’inquiète pas pour moi.

Je regarde l’heure pendant que Rock demande l’addition et je suis stupéfaite. La pièce de théâtre a
commencé depuis plus d’une demi-heure.

– Rock, c’est mort pour le théâtre, regarde l’heure qu’il est ! On n’a pas vu le temps passer ! Tu
penses pouvoir te faire rembourser les places ?
– Ne t’inquiète pas pour ça. Et finalement, le théâtre ne me dit plus rien, j’ai une meilleure idée.

Rock me lance un regard séducteur appuyé. Mais dès que le serveur tend la note, je la lui chipe
des mains avant qu’il ne réalise quoi que ce soit et je présente ma carte bleue.

– Tu as payé deux places de théâtre pour rien, je veux t’offrir le repas. C’est non négociable.

Il commence à rouspéter et à grogner comme un ours mal léché mais il ne peut rien faire, je suis
déjà en train de signer le reçu.

Nous montons en silence dans sa haute voiture et j’essaye de faire comme si j’arrivais à grimper
dedans sans difficulté, mais ma robe émeraude moulante et sexy ne me permet pas une grande liberté
de mouvements. Lorsque enfin je réussis à m’y asseoir, je vois que Rock m’observe et je sens qu’il
va me balancer une vanne. Je ne le laisse pas faire et le devance :

– Pas de commentaires, Tarzan, ce n’est pas moi qui suis petite mais ta voiture qui est
ridiculement immense.
– Tu verras, Poucelina, elle a des avantages cachés.
– J’attends de voir ça, alors. D’ailleurs, tu dois avoir un garage immense chez toi pour cette chose,
en plus de ta moto.
– Ouais…

Je tente de glaner des informations sur l’endroit où il vit et dont j’ignore encore tout, mais il ne
rebondit pas sur le sujet alors j’insiste :
– C’est là où tu m’emmènes ? Tu vas me faire découvrir ton antre de célibataire endurci ?
– Non, on va ailleurs.
– D’accord…

Je suis déçue et il s’en rend compte :

– Écoute, Liv, j’aimerais vraiment te ramener chez moi, que tout soit plus simple entre nous, mais
dans l’immédiat, il vaut mieux que tu ne le saches pas. Ce que tu ignores ne peut pas te nuire. On ne
peut pas te faire de mal pour des infos que tu ne possèdes pas.
– Rock, je suis une grande fille, je devrais avoir mon mot à dire dans tout ça ! Et si j’ai envie de
prendre ce risque, hein ?
– Non, c’est pas seulement que je ne veux pas te dire les choses, c’est aussi que je ne peux pas.
Les Evil’s Heat sont un clan, et j’ai beau en être le meneur, certaines décisions doivent être prises
avec le consentement des autres. Révéler où je vis en fait partie, tout comme l’emplacement de notre
Q.G.
– C’est n’importe quoi.

Ses arguments tiennent la route mais je ne peux m’empêcher de bouder. Je croise les bras sous ma
poitrine en me tournant vers la vitre côté passager pour bien le lui faire comprendre.

– C’est comme ça et il faudra t’y faire si tu restes dans le coin.


– C’est bon, j’ai compris, maintenant roule et ramène-moi chez moi, s’il te plaît.
– Certainement pas, je t’ai dit que j’avais d’autres plans pour la soirée.

8 Référence au film Seul au monde de Robert Zemeckis avec Tom Hanks.


Sous les étoiles et en enfer

Olivia

Rock ne me laisse pas l’occasion de protester et démarre. Je râle de nouveau pour la forme car,
tout au fond de moi, je n’ai pas réellement envie de rentrer. Et même si j’aimerais tout savoir sur tout,
en bonne madame je sais tout que je suis, j’ai conscience que je suis injuste envers lui. Il n’a jamais
promis de me dire quoi que ce soit, au contraire, il m’a toujours répété qu’il fallait appartenir au
Clan pour être dans les confidences. Et apparemment, il y a également une hiérarchie intérieure, tous
les membres ne savent pas tout non plus.

S’il parle de lui et de sa famille, le Clan reste un sujet peu abordé dans la réalité de son quotidien,
ce qui attise malheureusement ma curiosité maladive. Max m’a bien dit que contrairement à ce que je
pouvais croire, ils ne vivaient d’aucune activité illégale, qu’ils outrepassaient certaines lois de temps
à autre pour régler leurs comptes avec d’autres gangs, mais rien de plus. Et c’est ce que je me répète
en boucle pour me rassurer et me donner bonne conscience. Mais de quoi peut bien vivre une
communauté parfaitement autonome comme la leur si ce n’est pas de la drogue ou du trafic d’armes
ou de je ne sais quoi d’autre du même acabit ?

Certes, tous les membres reversent une sorte de taxe à la communauté à ce que j’ai compris, mais
je reste tout de même perplexe.

Je suis tellement perdue dans mes pensées que je ne me suis même pas aperçue que nous ne
roulons plus jusqu’à ce que Rock me parle :

– On est arrivés…

Je tressaute. Effectivement, il a garé la voiture, et après avoir regardé par la vitre, je reconnais
tout de suite l’endroit, même si je n’y suis jamais allée de nuit.

– Mon lac !
– Princesse, j’y allais déjà alors que tu portais encore des couches-culottes. Je l’ai découvert en
premier, c’est mon lac.
– La primauté ne fait pas systématiquement la propriété, Rocky… Comme la Lune n’appartient pas
aux Américains, les océans n’appartiennent pas aux Portugais et aux Espagnols, et la virginité d’une
personne… Bref, tu m’as comprise.
– Tu m’en diras tant ! De toute façon, ce n’est pas un lac mais le « Lac aux grenouilles de
Colorado Source » pour être exact et selon Sunny. Elle l’appelait toujours comme ça.

Il a l’air mélancolique à la pensée de ce souvenir.

– Aux grenouilles ? Désolée de te décevoir mais j’y suis allée de nombreuses fois et il n’y a pas
un seul batracien ici. De temps en temps, il y a un monstre du Loch Ness qui pense que couler les
baigneuses solitaires est amusant, mais je n’ai jamais rien rencontré d’autre.
– Très drôle ! C’est juste que tu n’y es pas allée au bon moment.
– Et tu t’es dit que m’emmener ici était une bonne idée parce que nous y avions de magnifiques
souvenirs en tête-à-tête…
– Justement, le but est d’effacer les mauvais et d’en créer de plus sympas. Allez, suis-moi, râleuse.

Nous sortons de la voiture, pour ma part toujours difficilement. Je ne voudrais pas, en plus des
doigts cassés, m’offrir une cheville tordue, mais je n’ai pas le temps d’y songer que Rock a fait le
tour du Dodge et m’aide, cette fois-ci.

– Viens par là et accroche-toi.

Il me porte et me dépose doucement sur le sol sablonneux mais ferme. Il n’y a pas un souffle de
vent, pas même une brise légère, la pleine lune éclaire la nuit et on y voit presque aussi bien qu’en
plein jour. La lumière et les couleurs de la journée sont différentes, les tons ocre et chauds sont
remplacés par des couleurs froides et douces. Bien que je sois stable, je ne le lâche pas tout de suite.
Je suis heureuse dans ses bras et je prends le temps de humer son parfum. Mes pensées négatives d’il
y a quelques minutes se sont envolées comme par magie.

Je relève la tête et lui dépose un baiser sur les lèvres qui le prend par surprise, mais il se laisse
faire et y participe même de bon cœur. Rapidement, ce simple baiser emprunte des chemins plus
sensuels. Rock se détache gentiment pour me dire :

– Olivia… si on continue comme ça maintenant, tu ne verras jamais les grenouilles.

Cette remarque me fait rire mais je suis d’accord avec lui. Je veux prendre tout mon temps,
apprécier l’instant et me souvenir de tout, car je sais que ce soir sera LE soir. Personne ne viendra
nous interrompre cette fois-ci.

J’en fais le serment !

– OK, allons voir ces crapauds, alors.


– Grenouilles… tu sais comme celles que vous mangez, vous, les Français…
– Très peu de Français en mangent, d’abord, et ensuite nous, au moins, on sait encore ce qu’il y a
dans notre assiette, alors que vous…
– Toujours le dernier mot, hein ?
– Toujours.

Je lui lance un grand sourire narquois, me déchausse pour être à l’aise, puis nous avançons, main
dans la main, vers le petit étang.

Rien n’a changé depuis ma dernière visite. Il y a toujours les mêmes touffes d’herbes hautes et
isolées qui encerclent l’eau, ainsi qu’un unique arbre qui complète le tableau. Le reste du paysage
compose un désert à perte de vue avec un peu de végétation parsemée et des reliefs rocailleux qui se
découpent à l’horizon. Je lève les yeux et reste sans voix. C’est magnifique. Sans aucune grande ville
aux alentours, je peux distinguer chaque étoile et je prends enfin le temps de regarder le ciel comme
il se doit. Il semble sans fin, un gouffre infini qui m’attire.

Je n’avais encore jamais aimé la nuit, qui faisait surgir mes démons et mes peurs. Encore quelque
chose qui m’opposait à Moïra, grande prêtresse de la nuit. Il y a des millions d’astres au-dessus de
nos têtes et je devine la Voie lactée traçant un sillon blanc sur le noir de l’espace. Aucune des photos
que j’ai pu voir ne m’a préparée à ça, aucune n’a capturé la perfection que j’ai sous les yeux.

Je me sens infiniment petite dans l’univers sans fond.

Rock s’est placé derrière moi et m’enserre dans ses bras, je sens son menton sur le haut de mon
crâne. Lui aussi contemple en silence la voûte céleste.

C’est alors que je les entends. Je ne sais pas comment je n’ai pas pu les remarquer avant. Je ne
peux pas les voir, mais une multitude de grenouilles coassent de concert dans la nuit. C’est plutôt joli,
comme un chant à la lune.

– Alors, tu me crois maintenant, Princesse ?


– Oui.
– Viens, j’ai envie de nager avec toi.

Instantanément, je me raidis, enfonce mes talons dans le sol et crispe mes orteils pour tenir ma
position.

– Sans moi, Rocky. Je vais juste me tremper le bout des pieds et te regarder décrocher une
médaille d’or de natation.
– Je t’ai déjà vue toute nue, tu sais, mais si c’est ça qui te dérange, garde tes sous-vêtements, je
comprends.
– Ce n’est pas ça, je n’aime pas aller dans l’eau la nuit, c’est tout. Ça me rappelle de mauvais
souvenirs à cause de l’accident.
– Merde, désolé Olivia, je n’ai pas pensé que…
– Non, non, il n’y a pas de mal, ne t’inquiète pas. Cette soirée est parfaite, parfaitement parfaite,
merci, Rock. Tu te débrouilles d’ailleurs très bien pour, je cite : « un puceau des relations
normales ».

Il retrouve instantanément le sourire à ce souvenir. Je lui lâche la main et le pousse vers le lac en
ajoutant :

– Allez, va te baigner que je profite de la vue !

Quant à moi, je m’assois sur le bord à même le sol et j’allonge les jambes jusqu’à ce que mes
petits orteils vernis touchent l’eau. Je contemple les jeux de lumière lunaire sur la laque carmin de
mes ongles. Je ne suis pas à l’aise, mais en prenant mon temps, j’arriverais à m’immerger jusqu’aux
chevilles et qui sait, peut-être aussi jusqu’aux mollets ? La présence de Rock me rassure et ma
panique reste tapie dans un coin de mon esprit. J’essaye de faire abstraction de la nuit et de me dire
que rien n’est différent de lorsque je viens y nager de jour.

Je lève la tête, m’attendant à voir Rock en boxer, ou peut-être déjà dans l’eau, mais ce qui
m’attend est tout autre chose.

Il se tient fier, intégralement nu et de dos devant moi, en contemplant le lac. Sentant mon regard
enfin sur lui, il s’avance vers l’eau silencieusement et se meut avec cette attitude prédatrice que
j’entr’aperçois de temps à autre. Il a réussi son coup, je suis fascinée par ce que j’ai devant les yeux
et pas le moins du monde gênée. Il est tout simplement beau.

Ses cuisses et ses fesses sont puissantes, parfaitement dessinées, et je découvre un intérêt nouveau
pour l’anatomie masculine. Je peux même dire que je le trouve magnifique et je remercie
intérieurement la pleine lune de me permettre d’assister à un tel spectacle alors qu’il s’enfonce
jusqu’à la taille dans le lac. Je devrai sûrement lui sacrifier mon premier-né9 pour avoir eu un tel
privilège, mais je m’en fiche.

Pendant plusieurs minutes, je le regarde nager hors de l’eau puis sous l’eau de façon régulière et
hypnotique. Il crawle à la perfection. Au fond de moi, j’aimerais ardemment le rejoindre, mais le
simple fait d’y songer recouvre mon corps d’un voile de sueur. Hormis le chant des grenouilles et le
bruit des brasses régulières de Rock, tout est calme, alors je rembobine le film de ma vie et prends
conscience que je n’ai jamais été aussi sereine et heureuse que depuis mon arrivée à Colorado
Source.

Moïra était originaire du Colorado, elle l’avait laissé entendre plusieurs fois dans nos
conversations, mais jamais de façon élogieuse, ce que je ne comprends plus désormais car moi,
j’adore cet endroit. J’étais venue ici précisément parce qu’en rangeant ses affaires dans mon garde-
meuble, suite à son meurtre, j’avais découvert une carte routière sur laquelle elle avait entouré la
région de Newton City et un porte-clés à l’effigie du CSB accroché à ses clés d’appartement.

Aujourd’hui, je doute qu’elle ait jamais vécu ici. Elle a juste pu être de passage, c’est même le
plus probable. Le Colorado est un État immense. En effet, pourquoi garder un souvenir d’un endroit
qu’on déteste ?

Qu’importe !

Maintenant, cette ville a un goût de chez-moi, et même Bill « le connard » ne parvient pas à saper
mon moral. C’est sur cette pensée positive que l’envie de dessiner me saisit violemment comme une
pulsion exigeant d’être apaisée et j’explose de rire et de joie. Un nouveau poids s’envole de ma
poitrine. J’avais cru ne jamais réussir à dessiner de nouveau.

Ce besoin créatif ne m’était plus arrivé depuis la mort de Moïra et avait été enterré pendant mon
passage en hôpital psychiatrique. Je sens l’euphorie me gagner et je regrette de ne pas avoir de quoi
immortaliser Rock et ce qui nous entoure sur du papier, alors j’esquisse du bout des doigts dans le
sable un dessin éphémère, le sourire aux lèvres.
– J’ai cru t’entendre rire. Tu fais quoi ?

Je sursaute, surprise, je ne l’avais pas entendu sortir de l’étang. Il se tient, dégoulinant d’eau, de
toute sa hauteur devant moi, et cette fois, de face évidemment…

Je me force à tenir la tête levée vers lui et à le regarder droit dans les yeux, aussi noirs et profonds
que le ciel qui nous surplombe.

– Je pensais au fait que j’étais heureuse ici. J’ai envie de dessiner à nouveau.
– C’est une bonne nouvelle. Et tu veux dessiner quoi ?
– Toi…

Il reste sérieux mais je vois aux mouvements de son torse que sa respiration s’accélère alors qu’il
ne me lâche pas du regard. Je sens une douce tension prendre naissance dans le creux de mon ventre
et monter en moi.

– Moi ? s’étonne-t-il.
– Oui, toi tout entier… Sans censure.

Alors je ne peux plus m’empêcher de baisser le regard et de l’observer dans les moindres détails,
chaque poil de son torse, chaque sillon de ses muscles, chaque petite cicatrice ou imperfection sur sa
peau, puis plus bas, toujours plus bas… Il reste çà et là quelques vestiges des coups qu’il a reçus lors
de l’expédition en territoire Black Edge.

Je sens qu’il tressaille sous mon inspection sensuelle mais il ne bouge pas d’un iota et me laisse le
regarder comme je l’entends. Je le caresse lentement du regard. La scène doit paraître étrange de
l’extérieur, il est debout et moi assise, nous ne bougeons plus. Il me surplombe de toute sa hauteur,
mais je ne me sens pas en position d’infériorité, bien au contraire, je ne me suis jamais sentie aussi
puissante. C’est un acte de confiance qu’il réalise en se laissant scruter de la sorte. Certes, il doit
assurément savoir qu’il est bien fait de sa personne mais rares sont les gens qui se livreraient ainsi au
jugement et au regard de l’autre, sans filtre et à nu. Je grave chaque détail en moi. J’essaierai de le
dessiner plus tard à la force de mes souvenirs.

Un peu comme cet unique et étrange tatouage sur son plexus qui me fait penser au mien, dans le
style de son tracé. Je comprends mieux sa curiosité envers le dessin sur mes côtes, lors de ce premier
soir au CSB.

Je continue mon inspection encore plus bas, et encore… et inévitablement, je tombe sur son sexe
en érection. Je déglutis péniblement. Sa réputation auprès de ses frères n’est pas surfaite. J’essaye
d’étouffer les craintes que cette confirmation entraîne et qui briseraient la magie du moment.

Je termine mon observation par la pointe de ses pieds et lorsque c’est fait, je réalise que j’ai
retenu ma respiration tout du long et que lui aussi.
– Rock… Tu es beau.

Je ne sais pas quoi dire de plus, je dois avoir l’air débile et je commence à paniquer.

On fait quoi maintenant ?

Une fois de plus, il lit dans mes pensées et à une vitesse folle, il s’accroupit devant moi, prend
mon visage en coupe dans ses grandes mains et m’embrasse sans aucune retenue. C’est un baiser
violent et sauvage, tout comme lui. Après de longues secondes, il me susurre au creux de l’oreille :

– Tu me rends dingue. Il suffit que tu me regardes, que tu me parles, pour que j’aie envie de toi.

La suite se dispense de mots et laisse place aux actes. Nos souffles se font courts, saccadés et nous
continuons à échanger des baisers langoureux. Je parcours avidement avec mes mains son corps
entier et humide, ses cuisses, ses bras, son visage, son ventre ferme et sculpté. Je glisse mes doigts
dans ses cheveux courts mais soyeux et tire dessus doucement. Je veux me coller contre lui, mais
notre position précaire nous en empêche, et ni l’un ni l’autre ne sommes encore prêts à bouger.

C’est notre première fois tous les deux et d’un commun accord tacite, nous voulons qu’elle dure,
d’autant plus que nous l’avons bien méritée. C’est un moment intense et il n’y a qu’une seule première
fois : la première fois que l’on découvre l’autre, la première fois que l’on s’offre à lui. On est alors
hésitant, animé d’une peur qui joue avec l’excitation. C’est un sentiment grisant et euphorisant. Je
sens cette alchimie vibrer entre nous, comme dans la pièce privée du CSB ou dans les bois, lors de
notre parenthèse enchantée.

Nous sommes au diapason et chacune de ses caresses me brûle agréablement la peau. À chaque
passage sur ses abdominaux, j’effleure la partie la plus intime de son anatomie qui se dresse
fièrement entre nous, mais sans jamais le prendre en main franchement. Je joue à ce jeu plusieurs
secondes et je l’entends grogner de frustration et de plaisir. Je repense à cet orgasme qu’il m’a offert
il y a quelques semaines déjà et à celui de ce week-end. Je suis persuadée que ce n’était qu’un début,
ce qui va suivre ce soir sera encore plus intense.

Alors qu’il ne cesse de m’embrasser et de me caresser la poitrine à travers mes vêtements d’une
main, je sens la seconde se frayer un chemin sous ma robe et entre mes jambes, que j’écarte comme je
peux pour lui faciliter le passage.

– Liv…

Cela devient frustrant et je veux enlever ma robe pour que l’on soit peau contre peau.

– Rock, déshabille-moi.
– Pas tout de suite, encore un peu…

J’accepte et je le laisse jouer avec mon corps encore quelques minutes, mais ma patience s’envole
lorsqu’il glisse les doigts sous la dentelle de mon tanga. Alors je le prends moi aussi dans ma main et
commence à le caresser avec fermeté de haut en bas. Ses baisers cessent et il gémit à nouveau mon
prénom.

– Tu as gagné, je vais t’enlever ta robe, mais on va en profiter pour s’installer plus


confortablement avant de continuer.

Il se relève brusquement, trébuche plusieurs fois et m’entraîne avec hâte vers la voiture. Son
empressement le rend maladroit et j’en rigole. Je ne l’ai jamais vu comme ça, ses gestes sont toujours
vifs et précis, même dans ses accès de colère. Rock ouvre le coffre et je découvre avec surprise un
immense espace qui peut facilement accueillir deux adultes allongés.

Les sièges arrière ont été enlevés, ce que je n’avais pas remarqué plus tôt, et tout est propre et
rangé, hormis un sac de sport qui traîne sur le côté. Il en sort d’ailleurs une couverture polaire
moelleuse et l’étale sur le tapis de la malle arrière du Dodge avant de se tourner vers moi. Nous nous
faisons face, debout.

– Ça te va comme ça, Princesse ?


– Oui c’est parfait, Rock. Maintenant enlève-moi mes vêtements, s’il te plaît, qu’on puisse monter
dans ta grande voiture maison.
– Si Madame insiste…

Il remonte lentement le long de mes bras nus et dépose des baisers un peu partout sur mon visage.
Enfin, il enlève doucement ma robe. Je dois l’aider dans la manœuvre car la traîtresse semble avoir
fusionné avec ma peau. En revanche, il se révèle très habile pour ôter mon soutien-gorge d’un seul
geste expert, tout comme mon tanga.

N’y pense pas, Olivia, et apprécie l’expérience.

Une fois complètement nue, Rock me détaille de la tête aux pieds à son tour, et avant que je puisse
être gênée, il me murmure que je suis magnifique et me prend contre lui. Mes sens saturés
d’informations explosent. Enfin et pour la première fois après tout ce temps et tous les petits jeux
érotiques auxquels nous nous sommes livrés, je peux le sentir contre moi et sans barrière. Sa peau est
douce et chaude, ses mains sont partout à la fois, sa bouche dévore de nouveau la mienne, son odeur
m’enivre.

J’entrouvre les yeux pour le regarder. Je sens sa chaleur irradier comme un soleil et je m’attends à
être éblouie, tant les sensations en sont proches, comme lorsque l’on se laisse dorer sur une plage.
Mais je suis surprise, lui-même a les yeux grands ouverts et me regarde avec ce qui paraît être de
l’admiration teintée de surprise.

– Liv…
– J’en veux plus, Rock.
– Et toujours aussi impatiente.

Il rigole et sans prévenir, me prend dans ses bras et me dépose dans la voiture. Je pense qu’il va
me rejoindre pour que l’on s’allonge l’un contre l’autre mais il reste debout dehors.

– Je reviens dans trente secondes.

Je le vois partir précipitamment vers l’avant du véhicule. La porte côté conducteur s’ouvre et
quelques secondes après, la musique envahit l’habitacle. Je reconnais « Undisclosed Desires » de
Muse. Lorsqu’il revient, il tient à la main un petit emballage carré et brillant.

– Tu écoutes du Muse ?
– Ouais, j’aime bien, pourquoi ?
– Pour rien. Je suis juste un peu étonnée.
– En réalité, c’est un CD que Sunny m’avait offert pour que j’écoute ses chansons préférées en
boucle, même quand elle n’était pas dans ma voiture.

Je vois son regard s’assombrir et l’ambiance sensuelle entre nous s’étiole subitement.

Non, non, non !

Je lui saisis le petit étui qu’il tient dans la main droite.

– Laisse-moi te mettre ça.

Rock se tient toujours debout devant moi alors que je suis à genoux dans l’immense coffre, autant
dire que je suis à parfaite hauteur pour cet exercice. Je lève les yeux et le regarde par-dessous, lui
demandant silencieusement la permission.

– Vas-y, je suis tout à toi.

Rock ne dit plus rien après ça. Les fantômes du passé ont de nouveau disparu. Je le sens retenir sa
respiration et il observe avec attention tous mes gestes. L’atmosphère est redevenue lourde et
électrique comme pendant les minutes qui précédent un orage. J’ouvre précautionneusement
l’emballage avec les dents sans le lâcher du regard, bien que ceci soit souvent déconseillé par le
fabricant. Il frissonne quand je le touche et je viens délicatement dérouler le préservatif sur son sexe
comme une pro. Je suis intérieurement très fière de moi.

Je n’ai pas le temps d’admirer mon exploit que je suis plaquée sur le plaid et un immense corps
brûlant vient recouvrir le mien complètement. Je sens la voiture s’affaisser d’un cran sous son poids.
J’ai l’image d’une éclipse totale dans la tête. Je ne vois plus que lui au-dessus de moi et je ne sens
plus que lui autour de moi. Lui et moi ensemble, c’est juste une évidence. J’ai beau être petite, nous
nous imbriquons parfaitement. Rock se frotte à moi et je ne suis pas en reste. Je ne réfléchis plus et
laisse mon corps s’exprimer tout seul.

Nous nous embrassons et nos souffles se mélangent. La douce étreinte du début se transforme en
lutte charnelle, je lui lance mon bassin en guise d’invitation mais il ne la saisit pas. Il vient sucer mes
tétons, les mordille, les titille. Ses doigts ont trouvé la perle de mon plaisir et il s’affaire à me rendre
folle. Je ne sais plus où donner de la tête car il est partout à la fois et je crois que je lui griffe le dos.

Je lui tire les cheveux tout en gémissant son prénom et en l’implorant de venir en moi, mais il s’y
refuse toujours. Je lui mords le cou, espérant lui faire perdre le contrôle car je sais désormais que
c’est son talon d’Achille, et il riposte en me pénétrant de deux doigts et en commençant des va-et-
vient affirmés pendant plusieurs minutes, tout en me caressant plus haut avec son pouce et en
m’embrassant.

Je suis sur le point de jouir quand il s’arrête brusquement, puis il se repositionne sur les coudes
au-dessus de moi et vient appuyer son bassin contre le mien. Je sens une imposante pression à
l’entrée de mon vagin et je sais que nous sommes arrivés au point de non-retour. J’ai alors quelques
secondes d’appréhension, j’espère que nos corps s’imbriqueront aussi parfaitement à ce niveau-là. Il
a dû percevoir mon trouble car il vient me susurrer à l’oreille :

– Ne t’inquiète pas, je serai doux.

Et effectivement, c’est avec une grande tendresse qu’il me pénètre lentement, en contraste avec la
fougue des minutes précédentes. Je retiens ma respiration et le contemple, il a le cou et les bras
crispés, mais c’est une expression de pure satisfaction que je lis sur son visage. Je ne ressens aucune
douleur, je suis juste comblée de part en part et aux portes de l’extase. Je n’ai jamais rien ressenti de
tel. Souvent au-dessus de mon partenaire, j’ai toujours été dans le contrôle de mon plaisir et c’est une
sensation nouvelle que de le remettre entre les mains de quelqu’un d’autre, au point d’avoir peur de
jouir dès qu’il se mettra à bouger. Il faut dire que nos préliminaires m’ont amenée au bord du
précipice.

Rock se met alors à balancer des hanches et je l’aide à trouver l’angle parfait, celui qui fait vibrer
mon corps à chaque passage. Il adopte rapidement le bon tempo et je l’y accompagne en venant
frotter mon bassin contre le sien et en m’agrippant à ses fesses, pour augmenter mon plaisir grâce à
toutes les parties érogènes de mon corps. Lorsqu’il me sent suffisamment détendue sous lui, ses coups
de bassin se font plus profonds, un brin brutaux et je l’y encourage. Au bout de longues minutes d’un
rythme régulier sans faiblir, je sens qu’il est sur le fil et moi aussi.

L’un comme l’autre nous essayons d’étirer ce moment à l’infini en repoussant nos limites au
maximum, mais l’ouragan qui s’annonce en moi ne va pas tarder à déferler. Nos regards se détachent,
il approche sa bouche de mon oreille et je peux entendre ses râles de plaisir si masculins. Il ne m’en
faut pas plus.

– Rocky, je vais jo…

En fond, j’entends la chanson « Because the Night » de Patty Smith, et je n’y tiens plus, mon corps
explose en un million de sensations simultanées, et mon esprit s’envole vers une autre planète
nommée extase. Je perçois à peine la voix de Rock et je comprends qu’il perd pied également. Dans
un ultime à-coup, il lâche :

– Liv ! Put…
Nous restons l’un sur l’autre un long moment, à bout de souffle, sans parler ni bouger, puis il finit
par se retirer. Je me blottis contre lui pour atténuer le sentiment de vide qui me rattrape et me fait
frissonner. Je réalise avec crainte à quel point je viens de me mettre à nu et de me laisser aller devant
un homme. Rock me distrait en venant caresser mes côtes affectueusement du bout des doigts.

– Ton tatouage, d’où vient-il ?


– Je l’ai fait dans un salon New Age à Paris, il y a trois ans.
– Je te parle du dessin. C’est toi qui l’as dessiné ?
– Non, je l’ai trouvé gribouillé sur le carnet d’une amie, je l’ai adoré et elle a accepté que je le lui
pique et que je me le fasse tatouer. Elle m’a dit qu’il s’agissait de runes indiennes et que cela
signifiait « phénix » : celui qui renaît de ses cendres.

Je sens Rock se tendre sous moi.

– Il y a problème ? Il ressemble au tien, non, tu ne trouves pas ?


– En effet… et à tous ceux des membres du Clan. Nous avons un rite d’acceptation après lequel
nous nous faisons tatouer des runes indiennes qui nous symbolisent. Et le tien en est une,
effectivement.
– C’est pour ça que tu m’as pelotée, ce soir-là, au CSB ?
– Pour la énième fois, je ne t’ai pas pelotée, mais oui, c’est pour ça. Une nouvelle nana déboule de
nulle part dans notre bled paumé et arbore un tatouage de rite initiatique indien que tous mes frères
portent. Ouais, ça m’a quelque peu intrigué.
– Je me suis renseignée après mon tatouage. Il y a plein d’Amérindiens à travers les États-Unis qui
connaissent ces symboles, ce n’est pas non plus exceptionnel.
– C’est ce que les gars m’ont répondu, mais quand même. Comment s’appelle ton amie ?
– Moïra. Moïra O’Brien.
– Ça ne me dit absolument rien et pourtant, un prénom comme ça, je m’en souviendrais.
– C’est grâce à elle que je suis ici, elle était originaire du Colorado. Enfin je pense.
– C’est elle qui est décédée ?
– Oui, mais je réalise maintenant que je ne savais pas beaucoup de choses à son sujet. Je suis
venue ici car j’espérais retrouver la trace de ses origines, savoir d’où elle venait, comprendre la
personne qu’elle était devenue et réussir à faire son deuil. Mais ce n’est pas si simple. Je n’ai pas de
piste. C’était ma seule amie…
– Malheureusement, O’Brien est un nom assez répandu, il y a une grosse communauté d’Irlandais à
Newton City. Trois frères portent ce nom et y sont bien introduits, je leur parlerai de ton amie pour
savoir si ce prénom leur dit quelque chose. Tu aurais une photo ?
– Oh merci, Rock ! Ce serait vraiment gentil de leur part. Je ne sais plus où chercher, c’est comme
si elle n’existait pas. Oui, je dois avoir une photo où on la voit correctement.
– Elle peut ne pas être d’ici, le Colorado est vaste. Je ne te promets rien.
– Je sais, mais merci d’essayer de m’aider. Ça me touche. Tu n’as pas idée de l’aide que tu
m’apportes.
– De rien, Petite Chose, ou devrais-je dire désormais « Phénix ».
– Ne te moque pas ou ce qui s’est passé entre nous ne se reproduira plus jamais.
– J’ai aimé ce qui s’est passé entre nous.
– Oui, moi aussi.

La discussion est close et l’espoir de retrouver la trace de Moïra renaît. J’espère juste ne pas me
battre contre des moulins à vent, tel Don Quichotte. Nous finissons par nous endormir, bercés par nos
respirations réciproques.

Un immense claquement nous réveille en sursaut tous les deux. Alors que mes yeux papillonnent,
un éclair lumineux nous éblouit, suivi après quelques secondes d’un nouveau grondement. Je suis
perdue et je vois Rock s’agiter dans mon champ de vision.

– Il faut rentrer, Princesse, un orage arrive vers nous. Dans quelques minutes, ce sera le déluge.
– Quelle heure est-il ?

Il fait encore nuit mais les grenouilles ont arrêté de chanter et sont, elles aussi, allées se protéger
de l’orage qui s’annonce.

– Trois heures du matin. Allez, passe devant, que je te ramène chez toi.

Il me tend mes vêtements et m’embrasse doucement au passage, avant de se diriger lui-même vers
la place conducteur.

Je m’exécute rapidement, ferme le coffre imposant et monte dans la voiture tandis qu’il démarre.

La musique s’enclenche à nouveau automatiquement et me ramène à ce que nous avons fait plus tôt.
Je suis sur mon nuage personnel de béatitude et, sans lui demander la permission, je décide de
brancher mon téléphone à son poste high-tech pour lui faire écouter ma musique à moi. Il me jette un
coup d’œil étonné mais me laisse faire. Le son mélancolique de Léonard Cohen envahit l’habitacle.

Nous rejoignons la route en silence, chacun perdu dans nos pensées. Rock arbore un sourire en
coin et je ne peux m’empêcher de le regarder.

– Ce que tu vois te plaît ?


– Assez, oui, je dois dire.
– Donc c’était ton premier vrai rendez-vous galant ?
– Oui et toi ?
– Je te l’ai déjà dit, mais oui, aussi.
– Merci Rock, c’était vraiment bien.
– Juste bien ?
– Non, plus que bien. C’était parfait.

Nous continuons à parler légèrement de tout et de rien, de mes premiers pas en tant qu’assistante
éducatrice. Je le fais rire en lui racontant les bêtises les plus farfelues de mes petits protégés. Alors
qu’il rigole, il me jette un regard pour me dire :

– C’est facile d’être avec toi, de discuter avec toi.


Mais je n’ai pas le temps de lui répondre que j’aperçois une forme sombre allongée en travers de
la chaussée, à peine éclairée par les phares du Dodge.

– Rock, attention !

Je hurle et lui attrape le bras de toutes mes forces alors qu’il a déjà le regard sur la route. Il pile
violemment et tend le bras devant moi dans un geste protecteur, pour me retenir malgré ma ceinture.

– Merde !! Ça va, Liv ?

La voiture s’est arrêtée à un mètre de l’obstacle et je respire très fort.

– Oui, ça va aller. Rock, qu’est-ce que c’est ?


– Pas qu’est-ce que c’est… mais qui c’est ?

Effectivement, après une observation plus poussée, je devine la forme d’un corps, inerte…

– Rock, il faut l’aider !


– J’y vais, mais toi, tu ne bouges pas d’ici.

Son ton est autoritaire et il ne sourit plus du tout, j’ai presque envie de lui obéir.

Presque…

Il est déjà dehors et se penche pour pouvoir prendre le pouls de la personne allongée au centre de
la route. Je sors également de la voiture et le rejoins en petites foulées. Il se retourne, mécontent :

– Je t’ai dit de rester dans cette putain de voiture, bordel !

Alors que je vais lui répondre qu’il s’enflamme pour rien, le corps inerte sur la route se redresse
en l’espace d’une seconde, et attrape Rock par le cou.

Je n’ai pas le temps de crier que je sens une main puissante et froide se resserrer autour de ma
nuque et une autre m’attraper par les cheveux et me tirer violemment en arrière. Je hurle de douleur,
le crâne en feu.

9 Référence à la chanson « Hijo de la Luna » du groupe Mecano où une gitane accepte de sacrifier
son premier enfant à la Lune en échange de l’amour d’un homme.
C’est le bordel

Rock

Mes sens sont en alerte et je flaire les emmerdes. Il ne manquerait plus que je me retrouve avec un
cadavre non identifié sur les bras et les flics sur le dos. C’est un homme que je ne connais pas, il est
inerte sur le bitume mais heureusement, il ne s’agit pas de l’un de mes frères. Habillé en jean clair, je
devine des tatouages sur ses biceps et ses avant-bras noueux.

Je lui donnerais une quarantaine d’années, mais c’est difficile à définir avec l’énorme barbe brune
qu’il porte. Un truc ne tourne pas rond et me met mal à l’aise. Il n’a aucune égratignure ou marque de
chute, et il n’y a aucun véhicule sur la route non plus. C’est comme s’il avait été déposé là, endormi.
Je m’accroupis devant le corps immobile et je dégage le col de sa veste pour voir s’il respire
toujours. Je n’ai pas le temps de lui prendre le pouls que j’entends des bruits de talons sur l’asphalte
s’approcher de moi et qui me déconcentrent. Je me retourne, furieux, pour ordonner à Olivia de
remonter dans cette maudite bagnole, car je ne le sens pas du tout. Je suis d’abord ébloui par les
phares de mon 4x4, puis je devine sa belle silhouette dont je suis désormais accro.

La peur me saisit aux tripes. S’il lui arrive quoi que ce soit… C’est avec une violence incontrôlée
que je lui dis de remonter dans la voiture :

– Je t’ai dit de rester dans cette putain de voiture, bordel !

Je vois qu’elle se renfrogne et qu’elle va m’envoyer chier, mais son visage change instantanément
d’expression et elle semble terrifiée.

Mais qu’est-ce que… ?

C’est alors que j’aperçois une forme immense fondre sur elle par-derrière. Je sens quelqu’un
bouger rapidement près de moi, mais avant que j’aie pu réagir, je suis saisi violemment par le cou et
plaqué au sol. Ma joue vient heurter durement la route, je sens le gravier pénétrer la première couche
de ma peau, mais peu importe, je garde les yeux rivés sur elle. Un grand homme blanc et blond lui
tire rageusement la tête en arrière par les cheveux et lui tord le bras derrière le dos. Je la vois
grimacer de douleur mais elle ne dit rien, elle aussi me regarde intensément par-dessous ses longs
cils.

Une connexion muette s’établit entre nous et je comprends qu’elle attend mes ordres. Elle sait que
je vais nous sortir de là et qu’agir précipitamment conduirait à notre perte. Je suis plus grand et plus
fort que celui qui me maintient au sol en m’immobilisant les bras, avec ce qui semble être son genou
enfoncé dans mes reins. Ma Petite Chose m’impressionne et je me demande ce qu’elle a pu vivre de
similaire pour savoir gérer ainsi ce genre de situation. Je respire profondément pour m’éclaircir les
idées, analyser la situation et canaliser ma force. Je veux qu’ils me sous-estiment, prennent trop
confiance en eux et commettent une erreur. Alors là, je frapperai.

Une voix terreuse s’élève derrière moi :

– Putain, Larry, tu avais raison ! C’est bien la caisse de ce connard de Rock qui était près du lac.
Et regarde ce que tu as attrapé, sa petite pute favorite. Comme c’est mignon !
– Il a sacrément bon goût, ce trou du cul. C’est un morceau de premier choix !

Il vient respirer l’odeur de ses cheveux.

Je vais le buter !

– Insulte encore une fois Rock ou moi, troufion, et je te brise les burnes, OK ?
– Oh ! mais c’est qu’elle mord, la donzelle ! C’est encore mieux, je préfère quand elles résistent.
– Espèce de salopards !
– Olivia, tais-toi ! Mon ton est sec et cassant et elle me jette un regard blessé.

Désolé, bébé, mais évitons de les surexciter…

L’homme derrière moi reprend à son intention :

– Ne l’écoute pas, poupée, on veut t’entendre lorsqu’on sera sur toi. Et notre cher ami par terre
aura le privilège d’être au premier rang pour voir ça.

Mon sang ne fait qu’un tour. S’ils la touchent à nouveau, je les tue et les démembre, et pas
forcément dans cet ordre.

– Je vous jure sur ma tête que si vous touchez à un seul de ses cheveux, je vous bute. Mais pas
avant de vous avoir torturés et vous avoir fait bouffer vos couilles !

Par provocation, l’homme qui tient Olivia vient lui sentir les cheveux à nouveau et lui lécher
salement la joue, cette fois-ci. Encore une merde du genre et je ne me contiendrai plus.

– Voyez-vous ça ! Et comment tu comptes faire, ducon, alors qu’on est deux contre toi et que tu es
en très mauvaise posture pour nous menacer ? me demande dans l’oreille super connard numéro un.

Il raffermit sa prise et enfonce son genou plus loin dans mon dos. Merde.

– C’est quoi votre problème, Tic et Tac ? Qu’est-ce que vous nous voulez, bordel ?
– Elle, c’était pas prévu mais vu qu’elle est là, on va jouer un peu avec avant. Quant à toi, on va te
finir et présenter ta tête comme trophée de guerre à ton Club. Ils seront bien obligés de nous faire
serment d’allégeance et les Black Edge pourront enfin prendre votre place. Il paraît qu’ici y a moyen
de se faire du blé facilement.
– Mais vous vous êtes crus où, putain ? Au Moyen Âge ?
– Larry et moi, on en a marre d’attendre que tes frères te foutent dehors par eux-mêmes. Donc on
passe à la manière forte, vois-tu. On a décidé ça sur un coup de tête. Notre Club ne le sait pas encore,
mais ils nous passeront cette prise d’initiative vu le morceau de premier choix qu’on va leur ramener.
Et c’est pas faute d’avoir essayé de graisser la patte d’une de nos taupes pour foutre la merde, mais
ça s’est révélé ne pas être aussi efficace que prévu.

Je me raidis à ses propos.

Des taupes au sein de mon Clan ? Impossible.

– Ouais, des putains de balances. Mais ce serait te mentir que de te dire qu’on est désolés de
t’apprendre que tu as des traîtres dans ta propre maison, continue-t-il.
– Allez, Tony, fini le bla-bla, passons aux choses sérieuses.

Sur ce, le dénommé Larry retourne Olivia férocement et lui plaque le ventre et la joue contre le
capot de la voiture, tout en lui maintenant le bras haut dans le dos. Ce bâtard la malmène comme une
vulgaire poupée de chiffon. J’entends son crâne heurter violemment la tôle et il lui tord la cheville
dans la manœuvre. Cette fois-ci, elle ne peut retenir une plainte de douleur qui me fend le cœur et me
retourne l’estomac de rage.

Ma vision passe au rouge, une issue sans heurt de la situation n’est plus envisageable. Je vois ses
yeux se remplir de larmes et sa lèvre supérieure saigner. Elle me supplie du regard alors que le gros
porc derrière elle commence à lui remonter sa jolie robe verte sur les fesses.

Je sais très bien qu’elle n’a pas remis ses sous-vêtements avant de monter dans la voiture, ce que
j’avais approuvé secrètement sur le moment.

Putain de bordel de merde !

Ils vont l’humilier et mater quelque chose qui n’appartient qu’à elle et que je suis censé être le
seul autorisé à voir. C’est impossible qu’elle sorte indemne de ce merdier, quoi qu’il arrive. Je ne
les laisserai pas aller jusqu’au bout et la violer sous mes yeux sans rien faire, quitte à y laisser ma
peau. Je dois juste pouvoir lui permettre de s’enfuir et je m’occuperai de mon propre cas après.

Plus les secondes passent et plus je sens mon sang bouillir dans mes veines.

Au diable le contrôle !

Lorsqu’il finit par l’exposer complètement à la vue de tous, je suis dans une rage monstre. Je vois
ce connard de Larry commencer à défaire son pantalon d’une main et je sens l’homme derrière moi la
mater en respirant bruyamment comme un gros buffle.

Profite de tes dernières secondes de vie, salopard…

C’est à cet instant qu’il commet l’erreur fatale, celle que j’attendais. Il relâche sa prise pour
réajuster d’une main son pantalon désormais trop serré à cause de la trique qu’il a. Je le sens en
déséquilibre sur ses appuis et Olivia a toute son attention.

Parfait…

Je la lâche des yeux non sans lui avoir fait comprendre que j’allais tenir ma promesse et la
protéger envers et contre tous, peu importe le prix à payer. Je profite de cette seconde d’inattention
pour m’arracher de toutes mes forces à la prise du fameux Tony. C’est étonnamment facile. Il n’a pas
le temps de réaliser ce qu’il se passe que je me suis déjà retourné sous lui. J’attrape son visage
surpris entre mes mains et je lui brise la nuque d’un seul coup sec sur le côté. Pas le temps de faire
dans la dentelle et au moins, c’est propre.

C’est la première fois que je tue quelqu’un à mains nues, je ne pensais pas que ce serait si simple.
On verra pour le cas de conscience plus tard.

Estime-toi heureux que ce soit rapide, ducon.

Il tombe lourdement inanimé sur le sol et le regard dans le vide. Son comparse, trop absorbé par
ses petites affaires, réalise trop tard que je suis libre et derrière lui. Surpris, il lâche précipitamment
Olivia, le pantalon à moitié baissé sur les hanches. Il tente ridiculement de me sauter au cou mais je
l’ai déjà saisi par la nuque et je viens lui exploser la cervelle sur le capot de ma voiture à de
multiples reprises, jusqu’à ce qu’il ne bouge plus.

Merde, c’est moins propre. Tant pis pour ma carrosserie…

Une fois que je suis sûr qu’il est bel et bien mort, je le balance sans ménagement sur le côté et je
me tourne vers celle qui, doucement mais sûrement, bouscule mon quotidien merdique en ce moment.
Ce que je vois me donne un coup dans la poitrine et mon cœur se brise. Du sang a giclé sur le visage
choqué d’Olivia, encore penchée sur le Dodge. Elle est livide, figée et a le regard complètement
vide. Plus d’éclats dorés, plus d’yeux rieurs et pleins de vie, mon petit feu follet s’est éteint.

Non, non, non !

J’essaye de la rassurer, même si je sais qu’il faudra plus que des mots et des caresses pour
arranger tout ce merdier.

– C’est bon, Princesse, tu es en sécurité maintenant, ils sont morts.

Je sens qu’elle réagit au son de ma voix et qu’elle se crispe.

Dis-moi quelque chose, Olivia… Je sais, j’ai merdé. Je n’ai pas tenu ma promesse et ils t’ont
blessée.

Elle est alors prise de violents tremblements et éclate en sanglots. Je la rattrape in extremis dans
mes bras alors qu’elle perd connaissance et que son corps glisse le long du capot vers le sol.
J’essuie son beau visage comme je peux avec le revers de mon t-shirt et je l’installe, inconsciente,
sur le siège passager. Je vais la ramener chez elle et demander au Doc de passer la voir. D’ici là,
elle aura sûrement repris ses esprits et on avisera pour la suite.

Il faut que j’appelle les gars pour leur raconter ce qui vient de se passer et nettoyer toute cette
merde. Je sais aussi que je vais devoir expliquer la présence de Liv dans ma voiture et avec moi ce
soir, mais je m’en fous. Je ne vois plus l’intérêt de ne rien dire aux autres, surtout pas après la nuit de
montagnes russes qu’on vient de vivre. A priori, les Black Edge la connaissent et ils vont vite se
rendre compte que Tic et Tac ont disparu. Ce serait irresponsable pour sa sécurité de ne rien dire, il
faut désormais que le Clan garantisse sa protection.

Notre seule chance est que ces deux crétins ont a priori agi de leur propre chef et de leur côté, ce
qui nous laisse le temps de préparer une riposte et de régler le problème Black Edge définitivement.
Le temps de la réflexion et des manières douces est terminé.

La guerre est déclarée.

Une fois sur la route et calmé, j’appelle Max. Je pense tomber sur la messagerie quand il décroche
au dernier moment, la voix embrumée :

– Putain, Rock, tu as intérêt à avoir une bonne raison pour me réveiller à cinq heures du mat.
– Ouais, j’ai une bonne raison. On a de grosses emmerdes, Max. Envoie des gars immédiatement
pour nettoyer deux cadavres Black Edge sur la route trois cent quatre-vingt-neuf à quinze minutes au
nord de la ville.
– Attends, c’est quoi cette histoire, bordel ?

Je lui raconte très brièvement l’histoire après avoir mis mon téléphone sur haut-parleur, mais
j’omets pour le moment de lui indiquer qu’Olivia faisait partie de la fête. Je ne sais pas pourquoi,
mais je sens qu’il vaudrait mieux avoir cette discussion face à face et qu’elle soit à mes côtés.
D’ailleurs, je lui jette un coup d’œil furtif pendant que je parle à Max. Elle semble endormie,
tranquille, loin de la terreur que j’ai pu observer plus tôt.

Elle me paraît toute petite dans l’immense siège de la voiture, la finesse de ses traits et sa fragilité
me frappent. Avec son tempérament de feu qui occupe l’espace de la pièce dans laquelle elle se
trouve, on la perçoit à tort bien plus grande qu’elle ne l’est réellement. Je ne peux m’empêcher
d’imaginer la petite fille qu’elle a dû être et je souris intérieurement. Ça devait être un sacré numéro,
tu m’étonnes que ses parents n’en aient fait qu’une.

Pour couronner le tout, l’orage nous a rattrapés et il commence à pleuvoir.

– OK, je m’en occupe tout de suite, me répond Max.


– Et convoque les gars à une réunion exceptionnelle au CSB ce matin. Tire-les du lit toi-même s’il
faut. C’est décidé, je m’occupe de faire rapatrier une partie des frères en volante au bercail. On ne
peut plus être passifs, il faut en terminer avec cette histoire de territoire au plus vite avant qu’il n’y
ait trop de dommages collatéraux, au moins de notre côté.
– Ouais, je suis d’accord. En parlant de dommages collatéraux, Mary Ellen s’est fait menacer et
tabasser en fin de soirée. Elle est tombée sur deux Black Edge en allant nourrir son troupeau. Elle a
décrit un grand brun barbu tout maigre et un grand blond costaud. Ils voulaient savoir où était ta
planque. Bien évidemment elle ne savait rien, mais ils ne l’ont pas crue. Quelle belle bande de
salopards.
– Merde, elle va bien ?
– Elle est encore chez le Doc. C’est assez sérieux mais elle devrait s’en remettre.
– C’est bien eux qui me sont tombés dessus, tu pourras lui dire qu’elle a été vengée. D’ailleurs,
avant de mourir, ils ont laissé entendre que nous avions des balances parmi nous.
– Impossible, Rock. J’ai confiance en tout le monde dans le Clan.
– Je sais, mais nous devrions rester vigilants.
– Si les frères pensent que tu les soupçonnes, c’en est fini de toi comme meneur. C’est peut-être
même ce que veulent ces connards de Black Edge !
– Je sais ! Putain, cette situation est pourrie jusqu’à l’os !

Je sens l’énervement me gagner et ma conduite s’en ressent, ce qui réveille Olivia. Je dois
raccrocher mais Max reprend :

– Tu vas faire revenir Shawn aussi ?


– Ouais… On a besoin de ses conseils.

Je l’entends souffler dans le combiné.

– Il va la vouloir, tu sais.
– Qui ?
– À ton avis ? Liv, qui d’autre ?
– Il ne la touchera pas, Max.
– Ça, c’est sûr, j’y veillerai personnellement.
– Moi aussi. À tout à l’heure, Max.

Et je raccroche avant qu’il puisse ajouter quoi que ce soit. Une petite voix endormie s’élève à ma
droite.

– C’est qui, Shawn ?


– Le troisième membre du duo Max et Rock. On se connaît depuis le berceau mais il travaille pour
le Clan à New York depuis quatre ans. Il est un peu plus jeune que Max et moi.
– Oh, je n’aurais pas pensé qu’il y avait un troisième larron au couple Harry et Lloyd10. Vous n’en
parlez jamais.

Je ne peux m’empêcher de rire quand j’imagine Max et Shawn en Harry et Lloyd du film Dumb
and Dumber.

– Je ne sais pas, tu n’es pas là non plus depuis très longtemps, tu ne sais pas encore tout.
– Merci de me rappeler mon ignorance et votre tendance à la cachotterie, toi et ton Clan.
Tout énervée, elle signe des guillemets lorsqu’elle prononce le mot Clan et je sais qu’elle a
retrouvé son feu intérieur de princesse guerrière. Je suis soulagé. Peut-être qu’on va réussir à s’en
sortir pas trop amochés intérieurement et oublier cette deuxième partie de la nuit.

– Pourquoi Max croit-il que Shawn va me vouloir ? C’est quoi, lui, son histoire ? J’estime que je
dois être au courant s’il peut tenter de me faire du mal.
– Il ne te fera pas de mal. Nous avons une menace plus importante à gérer pour le moment.

Une ombre passe dans son regard. Elle sait de quoi je parle.

– Je sais dire non aux hommes, Rock. Max croit quoi, qu’il pourrait me violer ?

Elle veut paraître sûre d’elle mais j’entends que sa voix tremble.

– Non, Princesse, Shawn ne va pas te violer. Tu nous prends pour qui, putain ? Et puis comment tu
sais tout ce que Max pense d’abord ?
– Bah, je viens d’entendre toute votre conversation, tu étais sur haut-parleur…
– Mais tu dormais.
– Tu as cru que je dormais, nuance. Je faisais semblant et je t’espionnais. J’espérais apprendre
des trucs sur le Clan, on ne sait jamais.
– Sale peste !
– Merci du compliment. Qui est Mary Ellen ?
– Elle habite sur le comté de Colorado Source, elle s’occupe seule de son ranch depuis que son
mari est décédé d’une crise cardiaque, il y a trois ans. C’est une des personnes les plus gentilles que
je connaisse. Lorsque tu la vois, tu ne penses pas qu’une âme de cowgirl brûle en elle. Elle a une
formation de psychologue à la base. Elle aide beaucoup de frères au passé traumatisé à se
reconstruire. Je pensais que tu pourrais aller la voir lorsqu’elle sera remise de ses blessures. Sinon,
c’est bon ? L’interrogatoire est fini, inspecteur ?

Nous sommes arrivés devant chez elle. J’ai garé la voiture et on aperçoit le jour qui pointe à
l’horizon. La pluie fait un bruit assourdissant sur la tôle défoncée du capot maintenant que le moteur
ne tourne plus, et des éclairs strient le ciel.

– Pourquoi penses-tu que je devrais voir une psy, Rock ?

Son ton est accusateur. Elle est clairement sur la défensive, son petit corps tourné vers moi et les
bras croisés sous sa poitrine. Je marche sur des chardons ardents, je sens que la conversation peut
basculer et que l’orage va s’inviter dans la voiture. L’air est lourd et électrique entre nous.

– Parce que, Olivia, ce qu’on vient de vivre serait traumatisant pour n’importe qui.
– Tu vas aller parler à « Docteur Quinn, femme médecin », toi ?

Son intonation est sarcastique et elle arbore un sourire ironique. En temps normal, sa réplique
m’aurait fait rire.
– Olivia…
– Non, Rock, écoute, je sais prendre soin de moi. C’est pas le truc le plus traumatisant que j’ai eu
à vivre, mais merci de ta sollicitude, je sais que ça part d’un bon sentiment.
– J’en doute pas, mais j’insiste, Liv…
– Non, hors de question.
– J’ai tué deux hommes devant toi, putain ! Ça te fait rien ?

Je ne peux m’empêcher d’élever la voix. Je vois que je viens de l’ébranler mais elle tient bon.

– Bien sûr que si ! Je ne suis pas sans cœur, Rock ! Mais j’ai ma façon de gérer les choses,
d’accord ?
– Comment ? En enfouissant tout sous un bon gros tas de sable ? C’est clair que c’est la meilleure
solution !
– Oh ! monsieur va me donner des leçons et des conseils en développement personnel maintenant ?
Sérieusement ? Laissez-moi rire !

Il est évident que cette conversation part en vrille et je fais un effort surhumain pour redescendre
d’un ton et calmer le jeu.

– Faut au moins que tu voies le Doc. Tu as pris des coups.

Elle ne me répond pas et me toise, furibonde. J’ai l’impression qu’elle enrage de me voir
redevenir calme et d’être celui qui tempère les choses, pour une fois. On dirait une petite fille
boudeuse qui cherche la bagarre. Je poursuis :

– J’ai déjà tué des hommes, Olivia, mais jamais à mains nues comme ça. Et si pour l’instant,
l’adrénaline qui court encore dans mes veines me protège de la culpabilité, demain sera un autre jour.
Oui, j’irai voir Mary Ellen ou, vu son état, le Doc ou Max ou encore Eddy. Mes frères servent aussi à
ça. Toi, à qui peux-tu parler ?
– Ce n’est pas gentil de me rappeler que je n’ai plus personne…
– Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Laisse les gens prendre soin de toi. Certains sont tes amis
maintenant, non ?

Je la vois relâcher ses épaules et accuser le coup, puis elle souffle, agacée :

– J’irai chez le Doc demain tranquillement par moi-même. Tu devrais y aller, toi aussi, pour qu’il
te mette de l’onguent magique de Pocahontas sur la joue, sinon tu vas avoir une belle cicatrice. Ce
serait dommage, un si beau visage.

Elle vient poser sa petite main sur ma joue indemne et je maudis les Black Edge d’avoir gâché
cette soirée qui n’était pas terminée, voire d’avoir entaché notre histoire définitivement. Mais hors de
question que je laisse tomber. Doc doit l’ausculter, elle pourrait avoir un œdème ou un truc du genre,
et crever dans la nuit en silence, seule dans son lit.

– Si Doc vient t’examiner, là, tout de suite, je me laisse, moi aussi, soigner dans la foulée.
– Tu ne lâcheras pas l’affaire, hein ?
– Non.
– D’accord, marché conclu.

Elle me tend la main et je la serre fermement en souriant.

Ouf, orage évité, calme revenu…

– Marché conclu.

Je ne la lâche pas. Je souhaite garder le contact car ce que je veux lui dire n’est pas facile pour
moi, mais je me lance :

– Par contre, je vais devoir raconter aux gars ce qui nous est arrivé ce soir. Je dois leur dire que
nous étions ensemble et pourquoi.

Je la sens se raidir et essayer de retirer sa main de ma poigne mais je ne la laisse pas faire. Je sais
qu’elle a peur de ce que je pourrais raconter aux autres.

– Je te promets, Olivia, de garder les détails pour nous. Tout ce que tu me dis de personnel restera
toujours entre nous, mais fini l’incognito. Toi et moi, c’est officiel à partir de maintenant.

Elle ne semble pas se détendre malgré ce que je lui dis alors je reprends :

– Ça ne veut pas dire qu’on arrête de prendre les choses à notre rythme, on continuera de faire
comme bon nous semble. Je compte toujours partir à la recherche de Sunny, une fois tout ce merdier
réglé. Je ne sais toujours pas ce qui se passera par la suite, je ne peux toujours rien promettre de plus.
Et toi aussi, tu dois trouver les réponses à tes questions, même si je ne les connais pas toutes.
– Rock, je ne cherche…
– Si ! C’est évident, tu es venue ici avec plusieurs buts, te reconstruire, trouver des réponses
concernant ton amie. Car, tout comme moi, tu en as besoin pour avancer. Et qui sait ce que tu
souhaiteras faire quand tu auras obtenu ce que tu veux !
– Je me sens bien ici, je n’ai pas encore prévu de partir.
– Pas encore… Bref, il semble que les Black Edge savent pour nous deux. Nous cacher serait
renoncer à la protection que le Clan peut t’offrir et te mettre en danger à nouveau. C’est hors de
question.
– Non, Rock, je ne suis pas d’accord.

Je ne comprends pas ce qu’elle veut dire. Elle a le regard déterminé et sombre qui ne présage rien
de bon.

Orage, nous revoilà.

– Non, tu n’as pas à décider seul quand tu ne veux pas de « nous » et quand tu en veux. On est deux
dans ce bateau en bois pourri. Peut-être que Jenny ou tes autres poufs te laissaient établir seul les
règles du jeu et les changer à ta guise, mais je ne suis pas comme elles. Moi, je ne veux pas que tes
frères soient au courant de quoi que ce soit, tu m’entends ? Je veux que tout reste comme ça pour
l’instant. Alors, invente une histoire, débrouille-toi pour qu’ils aient les informations dont ils ont
besoin pour que vous puissiez gérer ce merdier, comme tu dis, mais ne m’implique pas, d’aucune
façon. Tu m’as suffisamment fait comprendre que les affaires du Clan sont les affaires du Clan et
qu’elles ne regardent personne d’autre, alors ne m’y mêle pas maintenant.
– Olivia, c’est ridicule, on doit te protéger. Ils vont chercher à m’atteindre par toi !

Je suis énervé par son comportement buté, et blessé par ses propos. Elle se refuse à moi. Je ne
comprends plus.

– Non, Rock, c’est non négociable. J’accepte de voir le Doc ce soir et d’y retourner demain matin,
mais c’est tout. Je t’ai déjà prévenu que j’étais la seule à choisir comment on disposait de ma
personne. Dans le cas contraire, tant pis, toi et moi, c’est fini.

Je n’arrive pas à croire qu’elle ait dit ça aussi facilement, qu’elle puisse le penser et que ce soit si
douloureux. J’essaye de mettre ça sur le choc que nous venons de vivre. Je sais qu’elle n’a pas eu une
enfance facile et qu’elle aime ce sentiment de contrôle, mais je n’arrive pas à me raisonner et
j’enrage. J’enrage que son entêtement lui fasse faire des choix idiots et j’enrage d’être touché de la
sorte.

Putain, c’est pour ça que j’évitais toute relation !

Je lui ai donné la possibilité de me blesser et elle l’utilise à la première occasion. J’aurais pensé
qu’elle serait ravie « d’officialiser ».

Les filles apprécient d’habitude, non ?

Il m’avait semblé qu’elle avait accepté la clandestinité uniquement pour moi, pour me laisser le
temps de démêler la pelote de laine qu’est ma vie, mais qu’en savais-je finalement ?

– Putain, Olivia, ces gars ne sont pas des enfants de chœur, ils vont sauter sur la moindre
occasion.
– De toute façon, je ne sais rien, sur ton fichu Clan ! Qu’as-tu peur que je balance ?
– Si ! Tu sais des choses, et c’est pour toi que j’ai peur avant tout ! Tu me prends pour qui ?
Merde à la fin !
– J’ai dit non, Rock. Toi et moi, ça reste incognito ou c’est fini, fin de la discussion. Et faire ton
homme de Cro-Magnon n’aidera pas à me convaincre, au contraire… Je veux choisir le moment où
l’on se dévoilera, je refuse que ça se décide dans l’urgence à cause de deux connards ! Juste une
petite question, Brutus : aurais-tu envisagé de parler de nous aux gars ce soir si rien de tout ça ne
s’était passé ? Envisageais-tu « d’officialiser » un jour ?

Je ne sais pas quoi lui répondre, surpris par sa question. Je ne raisonne jamais de la sorte, je suis
un mec, ce qu’elle interprète à tort comme un non.
– C’est bien ce qui me semblait. Bonne nuit, Rock.

Je suis à deux doigts de la prendre par les épaules pour la secouer et lui faire entendre raison,
mais la connaissant, je ne vais faire qu’empirer les choses jusqu’à ce qu’on se blesse l’un l’autre.
J’inspire profondément par le nez.

Cette nana aura ma peau.

Je décide de tenter de nouveau le compromis :

– OK, très bien, mais accepte au moins qu’Eddy te protège. Il sera une ombre discrète et je serai
rassuré. Il se doute pour nous deux et il s’en fout.

Elle réfléchit pendant ce qui semble une éternité. Je vois presque les rouages de son esprit vif
fonctionner derrière ses beaux yeux.

– D’accord, mais seulement Eddy et personne d’autre. J’aime bien Eddy, et oui, je sais qu’il saura
être discret. Maintenant, j’aimerais vraiment dormir, alors appelle le Doc qu’on termine enfin cette
soirée pourrie.

Je suis un peu soulagé qu’elle accepte un minimum de protection, mais je ne comprends pas ce qui
lui prend et je le vis moi-même un peu mal. Même plus qu’un peu mal, car à l’entendre, cette soirée a
été pourrie dans sa totalité.

Tu as tué deux hommes devant elle et elle a failli être violée, ça peut se comprendre.

Sauf que la concernant, je réalise que je suis tout sauf rationnel. Il a fallu peu de temps pour
qu’elle me retourne le cerveau, et la soirée de ce soir y est en grande partie pour quelque chose. Je
peux dire sans gêne que c’est la première fois que je faisais l’amour à une femme depuis l’épisode
Soraya. C’est-à-dire avec ce je-ne-sais-quoi en plus qui fait que ce n’est pas que de la baise sympa.
C’était simple et facile. Facile de parler, d’échanger, de la regarder, de vouloir être patient et
prévenant envers elle. Tout est clair et limpide, pas de faux-semblant ni d’arrière-pensées.

J’ai l’impression de pouvoir être moi-même et étonnamment, je ne suis pas la personne sombre et
le connard fini que je pensais être. Ou disons que je peux être autre chose sans trop d’efforts.

Elle a réussi cet exploit en un temps record. Comme quoi, Eddy n’a pas tort, avec certaines
personnes, c’est juste une évidence. Et c’est avant tout pour ça que je me fous de dire aux autres que
j’étais avec elle ce soir, pas à cause des Black Edge.

Mais je n’arrive pas à le lui dire, les mots ne franchissent pas mes lèvres. Apparemment, c’est
aussi juste une évidence que nous ne sommes plus sur la même longueur d’onde. Sur cette pensée
déprimante, j’appelle le Doc qui accepte de délaisser Mary Ellen pour une heure.

Olivia et moi entrons dans la petite maison bleue sous une pluie battante. La température a chuté
d’un coup et le tonnerre gronde au loin. Elle ne m’invite pas à monter dans sa chambre que je sais à
l’étage pour y avoir déposé un bouquet de fleurs et une lettre, sous la surveillance de la vieille
Jefferson. Nous patientons dans le salon sans échanger le moindre mot. Elle est clairement perdue
dans ses pensées.

Je ne sais pas quoi dire pour empêcher son esprit de divaguer et de broyer du noir. Un fossé de
plus en plus grand se creuse entre nous.

Doc arrive cependant rapidement et me permet de me focaliser sur autre chose. Il donne des
instructions à Olivia pour surveiller un éventuel trauma crânien mais elle semble aller bien, hormis
deux jolies bosses et une lèvre fendue. Les dégâts sont plutôt intérieurs, quoi qu’elle en dise, et le
regard inquiet du Doc par-dessus son épaule me le confirme. Je comprends aussi qu’il la garde à
l’œil et je le remercie d’un bref signe de tête. Il lui donne un code d’accès au hangar pour qu’elle
puisse entrer demain matin de façon autonome, car il sera très certainement au chevet de Mary Ellen.

Quant à moi, comme elle l’avait prédit, il me fait un cataplasme d’onguent sur la joue mais rien de
plus et il nous quitte, pressé de retourner auprès de son autre patiente de la journée, plus gravement
atteinte. Je me penche vers Olivia, lui embrasse doucement la bouche et lui souhaite bonne nuit, mais
elle a un mouvement de recul. Je vois un flash de terreur dans ses yeux. C’est l’uppercut fatal dans ma
poitrine : j’ai la confirmation que je lui fais peur et que je la dégoûte, sûrement pour avoir tué ces
deux hommes.

Comme un automate, je remonte dans ma voiture et roule jusqu’au CSB, où se tiendra


exceptionnellement la réunion de crise. Lorsque j’arrive, le bar est encore éteint et je suis seul. Je
patiente donc au volant en ruminant ma soirée du début à la fin, encore et encore. Je sursaute quand
Max frappe à ma vitre.

– Désolé, mec, je voulais pas te faire peur. D’ailleurs, depuis quand es-tu devenu si craintif ? Vas-
y, ouvre-moi ta caisse ou je vais finir complètement trempé.
– J’ai tué deux gars à mains nues ce soir comme de vulgaires lapins, donc ouais, je suis un peu à
cran. Monte.

Max n’ajoute rien et fait rapidement le tour de la voiture pour s’installer côté passager, tout
mouillé. Il jette un coup d’œil à l’arrière du véhicule, intrigué par la couverture moelleuse en
boule… et par l’emballage de capote argenté qui brille au clair de lune, oublié là.

Merde.

Je sens qu’il va me poser LA question quand son regard est attiré par l’iPhone situé dans le vide-
poches, à côté de la boîte de vitesses et branché au poste de radio.

Re-merde.

Il prend le smartphone rapidement avant que je ne puisse l’en empêcher et il l’active pour
déclencher l’écran de veille. Je panique et croise les doigts pour que l’image ne le mette pas sur la
voie, comme une photo de Paris ou tout simplement un portrait d’Olivia. À mon grand soulagement,
on devine en fond d’écran une magnifique femme rousse et élancée, qui exécute une position très
alambiquée de pole dance.

Le rendu n’est pas vulgaire mais très esthétique et artistique. On ne voit pas son visage, recouvert
par une cascade de cheveux flamboyants, alors qu’elle a la tête en bas. Il siffle, admiratif, en
regardant le cliché et tente de composer mon code secret qu’il connaît par cœur et qui va confirmer
ce qu’il sait déjà.

– Ce n’est pas ton iPhone.

Ce n’est pas une question.

– Non, effectivement.

C’est alors qu’il remarque mon pantalon de costard et ma chemise grise, et ses yeux s’écarquillent.
Il s’exclame, ahuri :

– Putain de merde, tu as eu un rencard ! Et qui s’est bien terminé a priori. Ça pue le sexe, ici.
– Tu as l’air surpris. J’ai pas le droit de voir quelqu’un, ducon ?

Je suis vexé alors qu’il est dans son droit d’être étonné. C’est bien la première fois que je sors
avec quiconque, mais j’ai juste envie de m’en prendre à quelqu’un pour me défouler et Max est mal
tombé.

Ou bien tombé, question de point de vue, j’imagine.

– Ne le prends pas comme ça, Rock. Tu veux en parler ?


– Certainement pas, putain. C’est pas parce que j’ai eu un rencard que tout à coup, je vais
commencer à m’ouvrir et qu’on va se mettre à papoter de nos histoires de cœur comme deux bonnes
vieilles copines.
– Et moi qui aurais cru qu’avoir quelqu’un te rendrait sympa…
– Eh bien non tu vois. Mais les évènements de la nuit n’aident pas.
– C’est qui ? Je la connais ? me demande-t-il, suspicieux.
– Non, elle est de Newton City.
– Oh ! c’est de là que tu rentrais ?
– Ouais, on a fait une escale au lac sur le chemin.

Je lance un coup d’œil au coffre pour illustrer mes propos. Je vois son visage s’habiller d’un
voile de compréhension et je me demande si je n’en ai pas trop dit.

– Mais si, je sais qui c’est, je suis trop con, putain ! Tu ne peux rien me cacher mon frère. Je
sentais bien que tu me cachais quelque chose depuis quelque temps.

Il se frappe le front et je pâlis. Je suis grillé, Olivia va me tuer et ne croira jamais que je n’ai rien
raconté.

– La petite danseuse blond platine, l’amie de Marissa !

Mais de qui parle-t-il, bordel ?

Je suis perdu, je ne vois pas à qui il fait référence.

– Hein ?
– Ne tente pas de me mentir. La petite bombe qui te chevauchait dans la pièce privée numéro trois
le soir où Eddy a déconné, je suis sûr que c’est elle. Marissa m’a dit que c’était une de ses amies. Tu
es différent depuis cette soirée. Sans parler du nombre de fois où tu es perdu dans tes pensées, ces
derniers temps. Même les gars s’en sont rendu compte. Tu devrais leur dire que c’est l’amour qui t’a
touché, ils seront rassurés. Ils s’imaginaient pire.

Une vague de soulagement m’envahit quand je comprends à quel épisode il fait référence. Sans le
savoir, il me fournit l’alibi parfait que je m’empresse de corroborer :

– Ouais, c’est elle, tu m’as grillé. Mais tu ne le dis à personne pour l’instant, on prend ça
tranquille, elle et moi, OK ?
– Quand on se met en costard, c’est tout sauf tranquille, mec. Je dis ça, je dis rien…
– Bah, dis rien, c’est très bien.
– Elle était avec toi quand l’incident avec les Black Edge a eu lieu ?
– Non, elle est repartie avec sa caisse de son côté.
– Tu as eu de la chance. Et donc, c’est bon alors, Olivia ne t’intéresse vraiment plus ?
– Plus le moins du monde…

Eddy me sauve de cette conversation quand je le vois garer sa moto devant le CSB. Les autres ne
tardent pas à arriver dans la foulée. Il est temps de passer aux choses sérieuses.

10 Les deux protagonistes simplets du film Dumb et Dumber.


À cœur ouvert

Olivia

Je ne trouve pas le sommeil suite au départ de Rock et du Doc. J’ai beau essayer les exercices
d’auto-hypnose ou de méditation appris durant mon adolescence, rien n’y fait. La fin de soirée
repasse en boucle devant mes yeux et j’en revis chaque instant. J’ai eu peur pour Rock, puis pour moi
et enfin pour nous. Au fond de moi, je savais qu’il nous sauverait, il en était impossible autrement,
mais cela a pris un temps qui m’a semblé infini. J’ai pu rejouer mon passé et laisser entrer mes
souvenirs les plus sombres.

De façon irrationnelle, je lui en veux pour ça. Il avait promis de me protéger et lorsqu’il a dit ça,
il s’est directement adressé à la petite fille apeurée tapie au fond de moi. Comme tous les enfants,
elle ne peut pas faire la part des choses mais seulement constater que Rock n’a pas tenu parole, peu
importe les raisons. Elle a été meurtrie de nouveau dans sa chair et dans son âme.

J’ai bien vu que je l’avais blessé quand j’ai refusé d’avouer aux autres pour nous deux, puis quand
je l’ai repoussé lorsqu’il m’a dit au revoir. Mais j’ai tellement peur qu’on me regarde différemment :
comme une pauvre petite chose blessée qu’il faut ménager, protéger et couver ; il en est hors de
question. Je ne repasserai plus jamais par là, c’est non négociable, même pour les beaux yeux de
Rock.

Je le revois aussi tuer ces deux hommes à mains nues, sa fureur, sa peur viscérale pour moi et à
cause de moi. Il s’est transformé en prédateur sanguinaire, celui que je sentais tapi et indompté sous
la surface, et dont j’ai causé l’émergence. Il a tué par ma faute. Seul, il aurait sûrement trouvé une
alternative plus pacifiste.

Si on ne parle pas des choses qui posent problème, si on n’y pense pas, si on les ignore, elles ne
sont pas vraiment réelles au final, si ?

Et comme je lui ai précisé, je ne veux pas qu’il se sente obligé d’officialiser à cause de toute cette
merde qui nous est tombée dessus.

Je veux qu’il choisisse de le faire lorsqu’il en aura réellement envie.

S’il en a envie un jour…

J’ai dû finir par m’endormir car, lorsque je me réveille, il est dix-huit heures. Je cherche mon
téléphone dans l’espoir de lire un texto de Rock. On ne sait jamais. Certes, nous nous sommes quittés
en froid tôt ce matin, mais nous avons partagé quelque chose de rare durant la soirée et j’espère bien
que cela compte pour lui autant que pour moi, et que nous surmonterons tout ça.
Je perds patience : je n’arrive pas à mettre la main sur ce fichu portable. Puis je me souviens
l’avoir branché au poste de la voiture pour écouter de la musique, mais je ne me rappelle pas l’avoir
récupéré.

Merde !

Force est de constater que je l’ai oublié dans le Dodge. Je vais devoir revoir Rock plus vite que
prévu et je ne sais toujours pas où il habite.

Sans traîner, je m’habille pour sortir et passer chez le Doc comme promis pour finir mes examens
médicaux. Je n’ai pas eu de nausées de la nuit, ce qui est plutôt encourageant pour écarter un
traumatisme crânien, mais pas suffisant. Après, j’irai peut-être trouver Max. Une fois prête,
j’enfourche Ginette et file à toute allure vers le sud de la ville.

Le hangar est toujours aussi immense, impressionnant et agréablement frais. Je cherche le Doc du
regard mais, ne le voyant pas, je me fie aux voix que je peux entendre sans les comprendre car bien
trop basses. C’est alors que je vois Doc, penché, prendre soin d’une femme aux cheveux couleur
miel, que j’identifie tout de suite comme la fameuse Mary Ellen grâce à sa tenue de ranch girl.

Ce qu’ils font n’a rien de déplacé, mais je me sens comme une intruse interrompant un moment
intime. Il y a entre eux quelque chose de plus, j’en suis certaine. La façon dont il s’occupe d’elle et
dont il la regarde ne trompe pas. Ils semblent tous les deux inconscients de ma présence et dans leur
bulle. Je me demande si Rock me regarde de cette façon quand personne ne peut nous voir mais j’en
doute.

Nous n’en sommes pas au même stade, loin de là. Je m’approche et lorsqu’il dégage gentiment une
mèche de cheveux, j’aperçois le visage de Mary Ellen ainsi que le reste de ses vêtements et je ne
peux m’empêcher de retenir un cri d’horreur et de stupeur. Ses habits sont déchirés et son visage
saccagé. Je n’ose imaginer ce qu’ils ont dû lui faire subir d’autre, et ça me remet illico les idées en
place, aussi efficacement qu’une gifle ou un bain glacé.

Je ne suis qu’une ingrate !

Je remercie en silence Rock de l’avoir vengée et je regrette même que ces connards n’aient pas
plus souffert avant de mourir. Je réalise que j’aurais pu finir par ressembler à ça, voire bien pire,
sans l’intervention de mon Terminator, et j’ai un élan de gratitude teinté d’une autre sensation
inconnue pour lui. La petite fille apeurée commence alors à laisser place à une jeune femme forte et
je m’en veux de ma réaction puérile d’il y a quelques heures. Je sais que je suis dure avec moi-même,
j’ai des circonstances atténuantes, mais quand même.

Il faut absolument que je le retrouve pour m’excuser. Peut-être devrais-je commencer par un e-
mail pour lui expliquer ce que j’ai du mal à dire de vive voix ? Je suis certaine qu’il se montrera
compréhensif.

Mon cri a surpris les deux tourtereaux et le Doc s’avance vers moi après avoir fermé un petit
rideau pour donner à Mary l’intimité qu’elle mérite. Il est évident que je serai discrète sur tout ce que
j’ai pu entrevoir ici, je le dois bien au Doc, lui-même aussi muet qu’une tombe au sujet de Rock et
moi. Sans un mot mais avec un échange de regards qui dit tout, il m’emmène vers un autre espace
d’auscultation pour me faire scans et radios de la tête et des cervicales. Lorsqu’il termine, je me
permets de lui proposer :

– Si vous acceptez, Doc, je peux apporter des vêtements propres à Mary pour quelques jours. Et
n’hésitez pas à me donner les siens pour que je les lui lave.
– C’est très gentil à vous, je vais aller lui demander. Attendez là un instant.

Il part cinq minutes puis revient.

– Elle accepte volontiers et vous en est très reconnaissante. Elle pourra mieux vous remercier une
fois remise.
– Je n’attends rien en retour, cela me fait plaisir. J’aurais pu être à sa place sans Rock.
– Il tient beaucoup à vous.
– Je n’en sais rien…
– Je le connais depuis qu’il est enfant, vous pouvez me croire.

Ce qu’il me dit renforce mon désir de me livrer à Rock, et il me tarde de rentrer pour lui écrire.

– Par hasard, auriez-vous son adresse e-mail ?


– Oui bien sûr. Mais ce que vous souhaitez réellement savoir, c’est si j’accepte de vous la
donner ?
– Euh oui… c’est ça.

Il se retourne pour griffonner quelque chose et me tend un Post-it en souriant. Autre chose me vient
subitement à l’esprit.

– Merci, Doc. Oh ! et qui va s’occuper des animaux de Mary ? Si besoin, je peux aussi le faire, je
n’y connais rien mais j’apprends vite !

Il se met à rire, ce à quoi je n’avais encore jamais assisté.

– Vous êtes adorable mais ça ira, le Clan s’en occupe déjà. Bill et Bounce sont sur le coup.

Je ne peux m’empêcher d’avoir un flash et d’imaginer les deux hommes nus dans la paille, en train
de faire tout sauf nourrir les animaux de Mary… Je ne doute pas qu’ils vont accomplir leur travail de
ranchers correctement.

Ironie !

Le Doc interrompt mes pensées peu orthodoxes :

– Vous êtes tout ce qu’il lui faut. J’espère qu’il en a conscience et vous aussi.
Je rougis sous l’importance du compliment.

– Moi, vous ne me connaissez pas depuis l’enfance, Doc. Cette fois, je ne peux pas vous croire sur
parole.
– Alors le temps nous le dira.

Le sentant dans un moment de confidence, je tente ma chance.

– D’ailleurs, j’ai besoin de le voir urgemment, pouvez-vous m’indiquer comment me rendre chez
lui ? Je ne me souviens plus du chemin qu’il m’a indiqué.

Il me surprend de nouveau en explosant de rire.

– Bien tenté, mais non, je ne peux pas vous dire comment aller chez lui. Désolé.

Et il semble vraiment l’être. En revanche, moi, je suis déçue, et cela doit se voir sur mon visage.

– Je ne comprends pas toutes ces cachotteries, c’est ridicule. Et de toute façon, il me suffira de le
suivre, vous savez.
– Essayez donc alors.

Il paraît confiant dans le fait que je vais échouer. À vrai dire, j’ai déjà tenté sans succès, de même
pour leur précieux Q.G. Je suis restée attentive mais impossible d’identifier un lieu où le clan se
réunit, qui en principe ne devrait pas passer inaperçu. J’ai parfois l’impression stupide que Rock
s’évapore comme par magie. J’ai dû voir trop de films et lire trop de livres. Je décide donc de partir,
je n’ai rien de plus à faire ici. Le Doc me raccompagne jusqu’à la porte et je me retourne vers lui :

– J’ai déjà essayé de le filer mais il a l’air de disparaître comme par magie, alors soyez serein,
vos secrets sont bien gardés.
– Oh mais je le suis. Je serais juste malheureux s’il vous arrivait quelque chose car vous en
sauriez trop. Rock veut juste vous protéger et moi aussi.
– Si vous le dites…

Je mets dans mon ton toute ma déception et prends un air de bébé chat sous la douche. Je crois que
cela va fonctionner mais il ne me jette qu’un regard coupable et désolé sans rien dire de plus.
J’enfourche, résignée, mon vélo, quand il ajoute, peu sûr de lui :

– Le Clan s’est inspiré de votre belle capitale.

Et sur cette énigme, il ferme la porte et je me retrouve seule au milieu de nulle part.

– OK, Dumbledore, merci pour l’indice loufoque…

Cependant, sa phrase ne me quitte plus, je me perds dans des réflexions afin de comprendre ce
qu’il voulait sous-entendre. Je hurle de terreur quand une grande main s’abat vivement sur mon
épaule. Je me retourne pour frapper mon assaillant. Je suis sur les nerfs depuis mes mésaventures de
la nuit. Eddy esquive de justesse mon coup de poing, et moi une très probable seconde fracture.

– Eddy, bordel ! Ne me refais jamais ça, sérieux. C’est une spécialité chez vous de me prendre par
surprise.

Avant que j’aie le temps d’ajouter un mot, je me retrouve serrée contre son torse à dix centimètres
du sol :

– Rock m’a raconté ce qui vous est arrivé ce matin. Comment vas-tu ?
– Je vais bien, Eddy, mais tu m’étouffes. Et si Crazy Rhonda nous surprend, on est morts, mec.
Morts et enterrés…
– C’est juste un câlin entre amis et personne ne nous voit.
– Ça, c’est ce que tu crois, et ta femme n’est pas raisonnable… Les relations amicales homme et
femme ne sont pas envisageables selon elle. Il t’a dit quoi, Rock, au sujet de l’incident ?

Incident… Euphémisme…

– Juste que les Black Edge vous ont attaqués sur votre retour du lac. Que tu avais été brave et
courageuse et que tu lui avais permis d’attendre le bon moment pour intervenir. Je savais que tu étais
une dure à cuire. Je suis fier de toi, mon petit scarabée11.

Il me caresse la tête d’un geste affectueux. Eddy fait référence aux cours d’autodéfense que Max et
lui me dispensent entre midi et deux depuis quelques semaines et dont je n’ai pas encore parlé à
Rock. Je ne sais pas trop pourquoi d’ailleurs.

– Je n’ai pas su mettre en application vos cours et vos conseils. Je suis votre pire élève. Ça ne sert
à rien, je serai toujours une proie facile, lui réponds-je, honteuse.
– Non, ne dis pas ça. Tu as su rester calme, ce qui a permis à Rock d’intervenir, c’est déjà quatre-
vingts pour cent du job. Je devine qu’il y a eu plus que ce qu’il a bien voulu me dire, vu l’état de
fureur dans lequel il était quand il me briefait. Surtout pour qu’il finisse par achever ces deux salauds
à mains nues. Ils t’ont fait quelque chose ?
– Non, heureusement, mais ils ont failli, Eddy.

Je frissonne en repensant à ça et Eddy me reprend dans ses bras. Le visage abîmé de Mary Ellen
s’impose devant mes yeux.

– Rock ne les aurait pas laissés faire. Jamais il ne les aurait laissés toucher sa « Princesse ».
– Je sais, Eddy, c’est pour ça que je ne suis pas devenue folle. Et ne dis pas « Princesse » comme
ça. Ça fait ultra-cliché et gnangnan. D’ailleurs, comment tu sais qu’il m’appelle ainsi ?
– Je te le dirai si tu es sage. Bon, plus sérieusement, je suis là si tu veux en parler. Après tout, je
suis ton garde du corps, non ?
– Ta femme le sait-elle ?
– Pas vraiment, on lui a juste dit que tu devais travailler avec nous pour le Clan sur une mission
pour qu’elle ne soit pas surprise de nous voir ensemble, au cas où.
– OK, je comprends.
– Oh, mais il m’a quand même avoué que vous aviez été au resto et que vous avez fini la soirée au
lac.

Il me jette un sourire complice.

– Et ?

Je panique, je ne sais pas jusqu’où les garçons se racontent des trucs. Je sais que les filles peuvent
aller très loin.

Beaucoup trop loin.

– T’inquiète, Rock ne partage jamais les détails et te concernant, il est encore plus secret que
d’habitude, mais il a besoin de parler, quoi qu’il dise. Je sais qu’il marche en terre inconnue et glane
des conseils, l’air de rien. C’est une première pour lui.
– Pour moi aussi, Eddy.
– Je sais.

J’ai un peu discuté de ma vie avec Eddy et Vince, des choses que je n’ai jamais eu l’occasion de
faire car, sous leurs airs de gros durs, ils savent vous écouter et vous faire parler comme une vraie
pipelette.

– Du coup, comment ça se passe cette histoire de garde du corps ? Tu vas me coller aux basques
en permanence ?
– Non, la majorité du temps, tu oublieras que je suis là. Agis juste comme d’habitude, OK ?

Je hoche la tête et me défais de son emprise. Il faut que je rentre chez moi prendre une bonne
douche, écrire mon fameux e-mail à cœur ouvert et résoudre l’énigme du Doc.

Tout un programme !

– Je dois y aller, Eddy, à plus.


– À plus. Je te suis à moto jusque chez toi.

Arrivée dans ma studette en un seul morceau, je file me doucher, enfile une tenue légère et me
branche sur mon ordinateur.

Je commence par faire des recherches sur Paris et ses moyens de transport. Je me demande en quoi
cela a pu inspirer le Clan pour se déplacer incognito. Il y a des bus dans le monde entier, le métro a
d’abord circulé à Londres. Bref, il n’y a rien de spécifique à Paris sur ce volet-là et après une heure
de recherche, je jette l’éponge.

En naviguant sur mon PC, je tombe sur le dossier concernant Moïra. Cela fait plusieurs jours que
je n’ose plus l’ouvrir. C’est de plus en plus dur et je suis tentée de laisser ma vie ici prendre le
dessus. Elle est en paix là où elle est, c’est moi qui ai un souci pour avancer. J’ai effectué des
recherches à la mairie annexe du comté et je n’ai trouvé aucune Moïra O’Brien vivante ou décédée
depuis la création de ces fichus registres. Une grosse partie a été informatisée l’année dernière, ce
qui a réduit mes recherches à seulement deux après-midi.

Mon unique espoir désormais est la communauté d’Irlandais de Newton City, grâce au réseau du
Clan, et si rien n’émerge, cela revient à chercher une aiguille dans une botte de foin. Je pourrais
lancer un appel sur le Net comme une bouteille à la mer, mais je ne pourrais guère faire plus avec
mes petits moyens et je risque d’alerter ceux que j’ai fuis en France. Moïra n’était sur aucun réseau
social, elle les détestait, tout comme elle aimait rarement se faire prendre en photo en dehors du
travail. Mais je dois bien en posséder au moins une exploitable pour Rock.

Je tape tout de même son nom et son prénom dans Google avec appréhension, mais rien que je ne
connaisse déjà n’apparaît. Et à chaque fois, j’ai ce même pincement de douleur au cœur, teinté de
déception. Les quelques articles de presse parus à l’époque sur son assassinat ressurgissent et
m’écharpent au passage. J’ai beau essayer de m’y préparer mentalement, c’est toujours aussi
dévastateur émotionnellement. Les mots ne sont pas assez forts pour exprimer ce que je ressens, ils
sonnent creux là où je me sens remplie de remords.

Mon souffle se fait court et je lutte contre les souvenirs qui tentent de refaire surface eux aussi. Je
lis en diagonale les titres racoleurs et macabres des vieux entrefilets, à la recherche d’éléments
nouveaux, sans succès. La mort de Moïra, jeune inconnue américaine et gogo danseuse, massacrée
dans sa chambre, n’avait suscité aucun intérêt, ni pour la presse, ni pour la police. Les articles en
question n’étaient en réalité que quelques lignes dans les rubriques faits divers des journaux, mais
cela suffit pour me ramener six mois en arrière, dans sa chambre, au pied de son lit gorgé de sang.

Malgré le chagrin et la peine qui m’accompagnent chaque jour depuis, je souhaiterais avancer et
oser faire confiance à ceux qui m’ont prouvé que je le pouvais.

En risquant leur vie pour moi, par exemple…

Je me sens alors inspirée et confiante pour écrire mon histoire dans sa totalité à Rock et lui faire
cette ultime confidence. J’ouvre un nouveau message vierge dans ma boîte Gmail et commence à
taper. Je suis sereine et les mots coulent de source.

Mon cher Rockus Brutus troisième du nom,

Je vous ai dit un jour que cela ne servait à rien de se renfermer sur soi-même lorsqu’on était
blessé, mais malheureusement c’est exactement ce que j’ai fait ce matin : « Faites ce je dis, pas ce
que je fais. » J’en suis sincèrement désolée. (L’humour m’aide à me donner courage pour t’écrire ce
que je n’arriverai pas à te dire en face.)

J’ai eu peur ce matin, peur qu’ils te blessent, qu’ils me blessent ou bien pire encore. La trouille de
ma vie. J’ai essayé d’être forte, aussi forte et guerrière que toi tu sembles me voir. Cela m’a fait
revivre des émotions et des souvenirs que je prends soin de dissimuler chaque jour et que je n’étais
pas prête à affronter sur une route perdue du Colorado à quatre heures du matin. Je ne suis pas prête
non plus à affronter de nouveau les regards compatissants et désolés des gens lorsqu’ils apprendront
que j’étais avec toi, ce matin-là.

J’en ai assez reçu tout au long de ma vie et je veux que ça cesse. Alors, pardonne-moi si je t’ai
blessé, Rocky. Je serais ravie de m’afficher fièrement avec toi, laisse-moi juste le temps de digérer
ce nouvel épisode de ma vie à ma façon. Je pense aussi que de manière irrationnelle, je t’en ai voulu.
Tu m’avais promis de me protéger et il m’a fallu plusieurs heures pour réaliser que oui, tu m’avais
bel et bien sauvée et que tu avais même tué pour ça. J’ai d’ailleurs encore du mal à accepter que tu
aies souillé ton âme ainsi pour moi.

Je culpabilise et j’ai peur des conséquences et des représailles pour toi et pour le Clan. J’ai vu
l’état dans lequel ils ont laissé Mary Ellen et je sais que j’aurais pu finir comme elle si tu n’avais pas
agi. Que va-t-il se passer maintenant ?

En attendant, je crois que je suis prête à te raconter l’histoire d’une petite fille un peu ballottée par
la vie sur son radeau de survie, mais qui pense avoir enfin trouvé son port d’attache, et ce un peu
grâce à toi et aux garçons du Clan.

Comme tu le sais déjà, tout commence à ses 10 ans lorsque, suite à un caprice puéril, ses parents
meurent dans un accident de voiture. Alors la petite fille capricieuse se retrouve punie, avec pour
seul baluchon : sa culpabilité (ouais, c’est un peu ma peine quotidienne, tu l’auras compris). Sans
protection, elle est livrée à elle-même et jetée en pâture au monde des adultes. Elle commence à
voguer de famille d’accueil en famille d’accueil sans véritable escale ; certaines familles sont
gentilles, beaucoup sont indifférentes.

Une fut exceptionnellement très attentionnée à son égard. Trop attentionnée, tout particulièrement
le père de famille. Au début, la petite fille est heureuse de toute cette attention, le nouveau papa est
gentil, il joue avec elle, lui fait des câlins. Mais rapidement ces câlins ne plaisent plus à
l’adolescente qu’elle est en train de devenir. Elle n’est plus à l’aise avec le papa, elle sait qu’on
n’est pas censé faire ce genre de câlins à un papa. Elle décide de lui dire non, mais il tente de la
convaincre. Pour en avoir le cœur net, elle en parle à ses amies et à sa maman d’adoption.

Elles doivent forcément savoir. Font-ils la même chose ? Mais les gens s’insurgent, on la traite
alors de menteuse, on lui dit qu’elle veut attirer l’attention, que c’est une pathologie fréquente chez
les orphelins : ils cherchent à exister désespérément et par tous les moyens possibles, conclut son
psychologue.

La vie reprend, et tout le monde fait comme si rien n’avait été dit. Le papa renonce un temps aux
câlins mais il a trouvé une nouvelle activité : des séances photos. D’abord elle doit poser habillée,
puis en maillot, et finalement complètement nue. Comme il est médecin, son nouveau papa lui dit que
c’est pour l’aider à soigner des jeunes filles comme elle, mais qui n’ont pas eu la chance d’être nées
en aussi bonne santé et aussi belles qu’elle. Alors finalement, elle accepte, même si elle trouve ça
humiliant. Il lui répète qu’elle est belle, qu’il l’aime, qu’elle est tout pour lui.

Et cette jeune fille en quête d’amour est finalement prête à presque tout pour être aimée de
nouveau. Aujourd’hui encore, elle a honte d’avoir été si naïve. Les câlins reprennent…

Tout s’arrête quand, un jour, ils sont surpris par la femme de ménage, repassée à l’improviste
chercher le manteau qu’elle avait oublié. Mamita a toujours été gentille avec la jeune fille, et pour la
sauver, elle va tout raconter à la police. Mais cela déclenche à nouveau le chaos dans la vie de sa
petite protégée. Les enquêtes, les questions, l’isolement, les témoignages, les procès…

Elle se sent montrée du doigt, salie et trahie. Elle en vient même à en vouloir à Mamita, sa seule
alliée. Les adultes sont indignes de sa confiance ; à cause d’eux, elle a fait des choses interdites et
elle a honte. Le papa et la maman lui disent qu’ils la détestent et qu’elle a gâché leur vie alors qu’ils
lui avaient tout donné, un toit, une famille, de l’amour. On découvre que la jeune fille n’était pas la
seule à avoir été humiliées. Des milliers de photos sont retrouvées et effacées de la toile par les
policiers. Heureusement, Internet n’était pas encore comme aujourd’hui et leurs identités ont pu être
protégées. Elle peut commencer à oublier.

L’État prend pitié d’elle et redouble sa protection. Son statut de pupille et ses bonnes notes lui
permettent d’entrer dans de bonnes écoles, et sans amis, elle s’oublie dans les études jusqu’à l’âge
adulte. Sa seule fantaisie est de dessiner des bijoux dans ses petits carnets à ses heures perdues. La
toute jeune femme qu’elle est devenue veut alors gagner de l’argent pour obtenir enfin l’indépendance
et le pouvoir qu’elle désire tant. Elle remise au placard ses rêves d’orfèvre et réussit avec brio tout
ce qu’elle entreprend.

Mais elle n’est toujours pas heureuse. Elle n’a toujours pas d’amis. Les gens pour qui elle
travaille lui semblent vides et sans intérêt. Après tant d’années, elle ne sait toujours pas ce qu’elle
veut, ni surtout qui elle est.

Alors un soir, au plus bas et tellement seule, elle décide dans un moment de faiblesse d’en finir.
Elle va à la supérette la plus proche et achète des lames de rasoir. Elle a vu comment faire dans les
films, elle sait qu’elle peut réussir du premier coup, comme tout ce qu’elle a entrepris par le passé.
Là, enfin, elle sera en paix. Plus de bruits, plus de douleur, plus de solitude ni de déception.

Dans la jolie baignoire de son bel appartement, elle tente de mettre fin à ses jours. C’est alors
qu’elle se souvient que son père s’est battu pour qu’elle puisse vivre, qu’il a troqué sa vie contre la
sienne. La honte de le trahir lui donne l’énergie et la force d’aller à l’hôpital le plus proche se faire
soigner, panser le mal qui ronge son cœur, même si cela signifie avouer qu’elle a échoué à être forte.
Seulement, le destin ne semble pas d’accord et place sur sa route cette nuit-là un homme ivre et
violent, perdu dans les rues de Paris. Il est plus grand et plus fort qu’elle et la maîtrise facilement.
Tout est un éternel recommencement : être à jamais une victime et faible.

Tandis qu’elle se résigne à mourir dans cette rue sombre, quelqu’un lui envoie enfin un ange
gardien après toutes ces années d’enfer. C’est une femme, elle est belle, grande, et avec des cheveux
couleur de feu. Elle se bat comme un homme et en trois mouvements, l’agresseur est à terre, suppliant
pour sa vie. Elle s’appelle Moïra O’Brien, elle est américaine et c’est une force de la nature. La
jeune femme blessée la repousse, mais Moïra ne veut rien entendre. Elle lui porte secours et l’aide de
jour en jour à aller mieux. Elles deviennent finalement amies, font les quatre cents coups ensemble et
rattrapent le temps qu’elles ont toutes les deux perdu. Moïra est secrète et ne veut pas parler de sa vie
avant la France, aux États-Unis.

Cela arrange la jeune femme qui, elle aussi, ne veut pas parler de son passé. Ensemble, elles se
créent pour un temps un présent heureux et sans souffrance. Mais Moïra n’a pas un travail normal,
elle danse pour le plaisir des hommes. Au début, ils ne font que regarder, mais la jeune femme finit
par découvrir que la situation dégénère pour Mo. Son amie a été engloutie par le monde de la nuit,
elle a perdu pied. La jeune femme n’a rien vu venir.

Nous nous sommes violemment disputées ce soir-là, comme jamais. Et alors que j’aurais dû aider
mon amie si précieuse comme elle m’avait aidée, il y a quelques années, je lui ai crié dessus. Je lui
ai dit que j’étais terriblement déçue d’elle, que j’avais horriblement honte et que je me demandais
finalement comment on avait pu être un jour si proches. Ce que j’ai fait et dit ce jour-là, jamais je ne
pourrai me le pardonner. C’est encore pire que la mort de mes parents. Je n’avais plus l’excuse
d’être une enfant. Le lendemain, pleine de remords, je suis allée chez elle pour m’excuser mais
c’était trop tard, j’ai retrouvé Moïra morte dans son appartement.

Ce que j’ai découvert par la suite, c’est qu’elle travaillait indirectement pour le réseau d’une
mafia russe. Elle a aidé plusieurs filles à leur échapper, et lorsqu’ils ont découvert qu’elle leur
faisait perdre certaines de leurs meilleures recrues, ils se sont vengés et l’ont assassinée
sauvagement. Elle ne m’avait rien dit, et je m’étais plantée sur son compte. Pas de réconciliation
possible pour nous. Nous nous sommes quittées fâchées à jamais… Je n’ai pas pu l’aider. Une fois de
plus, mes mots ont eu des conséquences tragiques pour mon entourage. La suite, Brutus, tu la connais.

Voilà, maintenant, tu sais tout. Tu sais pourquoi j’ai pris peur. Ici, je veux juste être Olivia, pas
une fille qui traîne avec elle un passé glauque et une tonne de culpabilité et de regrets. Je ne souhaite
pas que les gens me regardent différemment ou continuent de me juger pour mes erreurs. Je veux
écrire ma propre nouvelle histoire avec si possible une fin heureuse, cette fois-ci. Certains
trouveraient sûrement que je suis lâche d’avoir tout plaqué, que c’est trop facile et que je mérite les
merdes qui m’arrivent, mais j’assume ce choix.

Fais bon usage de mes confidences, je te confie mon âme…

Bisous,

O.

P.-S. : Par contre, rends-moi mon téléphone, il m’est encore plus précieux !

Je termine de taper et je reste sans bouger plusieurs minutes à fixer l’écran de mon ordinateur. Le
final est certes un peu romancé mais cela m’aide à prendre une certaine distance par rapport à tout ça
afin de réussir à le coucher sur papier.

J’ai enfin tout écrit, c’est là, noir sur blanc sous mes yeux. Je n’avais encore jamais raconté mon
histoire dans sa globalité et d’une traite à quiconque, même pas à moi-même.

J’ai une vision découpée de ma vie par périodes, comme les grands chapitres d’un livre. Chacune
a sa propre couleur et sa propre saveur, elles sont enfermées dans un tiroir à double tour que j’ouvre
précautionneusement quand j’ai besoin d’un souvenir. Parfois, j’imagine mon esprit comme une
grande bibliothèque avec ses rayonnages, où les choses sont parfaitement classées et ordonnées. Cela
me permet de ne pas sombrer.

Mais voilà, j’ai le sentiment qu’il était temps de tout mettre bout à bout, de se livrer. J’ai eu envie
de le dire à Rock, sans pression. Peu importe ce qui se passera entre nous par la suite. Je souhaite
juste qu’il le garde pour lui et traite ma confession avec respect, rien de plus. Je rentre son adresse e-
mail après coup pour éviter d’envoyer par erreur un message incomplet. J’hésite encore quelques
secondes puis clique sur « envoyer ». J’ai préalablement coché l’accusé de lecture pour savoir quand
il le lira et guetter sa réponse.

Je me sens sereine, délestée d’un poids immense. Cela me permet d’oublier un temps ce qui s’est
passé sur cette route avec les deux Black Edge.

Je réglerai ça plus tard, chaque chose en son temps.

Je décide que si je ne peux pas encore servir au CSB, j’ai tout de même le droit d’aller
consommer et de profiter de la soirée pour me changer les idées. J’ai discuté avec Max, il peut me
reprendre dans deux semaines en tant que serveuse, et il a accepté de me former aussi au bar. Je me
prépare sobrement pour sortir et je mets dans un sac à dos des vêtements pour Mary que je compte lui
déposer sur le chemin.

Il est vingt heures trente quand je me présente devant Max. Mon enthousiasme est un peu retombé,
j’ai eu le sentiment d’être suivie et observée pendant tout mon trajet. Je suppose qu’Eddy n’est pas
aussi discret qu’il prétend l’être, tout compte fait.

– Coucou, Blondinet !

Il se retourne, surpris, et l’air ahuri :

– Qu’est-ce que tu fais là ? Tu sais que je ne peux pas encore te reprendre, on en a déjà discuté,
Olivia. Je suis désolé.
– Sympa l’accueil… Je ne viens pas pour ça, non. J’avais juste envie de sortir boire un verre pour
trinquer avec moi-même à ma nouvelle vie. Et comme j’ai pléthore de choix de bars dans le coin, j’ai
choisi le tien. C’est interdit ? lui réponds-je avec sarcasme.
– Non, au contraire. Installe-toi. Qu’est-ce que je te sers, miss ?
Il sourit enfin et semble vraiment heureux que je sois là.

– Un daïquiri à la fraise, s’il te plaît, Max.


– Je vais demander à Jenna, c’est elle la spécialiste de ce genre de boisson.

Max passe donc ma commande à Jenna et se remet à préparer celles des autres personnes
accoudées au comptoir. Je me retourne pour observer la clientèle de ce soir. Les danseuses ne sont
pas encore sur leur plot, l’ambiance tamisée et ouvertement sexuelle ne débute qu’en général bien
plus tard. D’ailleurs, les membres du Clan ne sont pas encore là. Il s’agit surtout d’habitants de la
ville, que je commence petit à petit à reconnaître, et d’autres personnes que je suppose de passage,
des voyageurs égarés.

Près de l’entrée, je repère la tignasse blonde de ma collègue Susie avec qui je rigole pendant mes
journées auprès des enfants. C’est quelqu’un de naturellement joyeux et passionné. Elle sirote ce qui
semble être un mojito et parle à une femme en face d’elle, aux cheveux roux tirés dans une haute
queue-de-cheval stricte. Je reconnaîtrais ce profil entre mille, elle est la version peu féminine de son
frère Bill…

Chiotte, Crazy Rhonda.

Les deux femmes se retournent ensemble, se sentant observées. Le visage de Susie s’éclaire
instantanément quand elle me reconnaît et elle me fait de grands gestes du bras pour que je les
rejoigne, ce que j’accepte volontiers en attrapant au vol ma boisson, enfin prête. Je saute de mon
tabouret de bar et j’atterris sans grâce sur mes jolies compensées.

– À plus, Max !

À mesure que je m’approche, je vois Rhonda déchanter. Elle ne prend pas la peine de cacher son
profond dégoût à mon égard.

Cette famille a véritablement un souci avec moi…

Et encore, je n’ai pas rencontré la grand-mère. Pour couronner le tout, Susie s’exclame :

– Waouh, Liv, tu es divine ! Est-ce pour Max que tu t’es habillée comme ça ?

D’habitude, j’aurais été gênée et j’aurais grommelé une réponse inaudible dans ma barbe. Mais là,
nous sommes en présence de Rhonda-Cruella, et je ne peux pas passer à côté de cette occasion en or
servie sur un plateau d’argent avec plein de petits diamants autour.

Ouais bling-bling à fond !

D’autant plus que Susie exagère. Plusieurs personnes ont même tourné la tête en entendant son cri
du cœur.
– Oh tu trouves, Susie ? Pourtant je n’ai pas fait grand-chose. J’ai enfilé les premiers habits qui me
tombaient sous la main avant de partir sur un coup de tête, mais merci quand même. Non, ce n’est pas
pour Max, mais pour quelqu’un d’autre…

Je lui fais un clin d’œil et pirouette sur moi-même avant d’ajouter :

– J’ai hâte de voir les garçons, je dois discuter boulot avec eux A.B.S.O.L.U.M.E.N.T. D’ailleurs,
Rhonda, tu n’aurais pas vu Eddy ?

Je minaude tellement que je m’énerve moi-même, je me mettrais même des baffes. J’ai peur que
Susie se demande qui est cette personne arrogante devant elle. Mais non, son sourire s’agrandit et
elle me rend mon clin d’œil. La voix suraiguë de Rhonda claque alors dans l’air :

– Non, je ne sais pas où est mon mari. À ce que j’ai compris, tu devrais le savoir mieux que moi
puisque tu travailles désormais étroitement avec lui. D’ailleurs, vous travaillez sur quoi ?

Elle insiste sur le mot « étroitement » de façon mauvaise et je souris de toutes mes dents, comme
le chat du Cheshire :

– Oh, tu sais, les affaires du Clan sont délicates, il faut que je demande à Rock si j’ai le droit de
t’en parler. Vraiment désolée, Rhonda…

Ou pas.

Elle me surprend alors en se levant brusquement et en attrapant son sac à main de façon hargneuse.

– Oui, merci, je connais le topo. Bon, j’y vais, je dois coucher mes filles, ma mère s’impatiente. À
la prochaine, Susan.

Et sans plus de cérémonie, elle nous plante là et quitte le bar de façon théâtrale, ce qui me vaut un
regard curieux du patron. J’en profite pour prendre sa place avec plaisir. Je me suis un peu vengée de
Bill à travers elle et ça me fait beaucoup de bien.

– Eh bien ! Elle ne te porte pas dans son cœur, dis donc, me dit Susie. Et c’est un doux
euphémisme.
– Oh ce n’est rien comparé à son frère, rassure-toi…
– Je n’en suis pas si sûre. Avant que tu n’arrives, elle me rebattait les oreilles avec toi et Eddy.
– Désolée. Pourtant, je te jure que nous sommes juste amis.
– Le contraire ne m’a même pas effleuré l’esprit. Et j’espère que tu as compris que je surjouais un
peu tout à l’heure, bien que tu sois très jolie. J’ai un tantinet forcé sur l’exclamation.
– C’est bien ce qu’il me semblait. Tu es encore plus machiavélique que moi !
– Arrête, je t’aurais décerné un Oscar ! Tu sais vachement bien jouer la pimbêche.
– Des années de pratique, que veux-tu.

Nous explosons de rire toutes les deux. Je sens que je vais passer une bonne soirée. Notre
conversation divague au fil de l’eau à tel point que je ne vois plus le temps passer, jusqu’à ce que
Susie, placée face à la porte d’entrée, s’arrête de parler brusquement en regardant par-dessus mon
épaule. Je me retourne, intriguée, et je vois Rock et sa bande franchir le pas de la porte. Mon cœur a
un loupé et, pour une raison que j’ignore, je me mets à transpirer et à trembler comme une feuille.

OK, on se calme, tu as vu cet homme tout nu.

Pas sûr que cette pensée m’aide à me reprendre. Au contraire, j’ai maintenant des bouffées de
chaleur et j’hyperventile en repensant à cette première fois. Je reviens à mon verre comme si de rien
n’était mais Susie se penche vers moi, tout excitée :

– Oh mon Dieu ! C’est pour Rock Christensen que tu t’es faite toute belle !
– Non, c’est faux !
– Menteuse ! Faut que je prévienne mon frère qu’il perd son temps avec toi.

Je bloque complètement : trop d’informations cruciales simultanément. Je rembobine :

– Attends, Rock s’appelle Rock Christensen ?


– Oui, tu ne savais pas ?

Je secoue la tête bêtement. En soi, il n’y a rien d’extraordinaire à apprendre le nom de quelqu’un,
mais cela donne une nouvelle dimension à Rock et je trouve que son nom lui va à merveille. Puis je
suis frappée par sa deuxième révélation.

– Ton frère ! Qui est ton frère, Susie ?


– Bah, Max, voyons, j’étais persuadée que tu le savais.

Je secoue de nouveau la tête, coite. Max Summerland, ça aussi ça sonne super bien.

Et Max qui ne m’a rien dit !

Je me demande encore combien d’informations de la sorte j’ignore.

– Tiens, c’est étrange, je jurerais que tu plais grave à Rock. Il vient juste de se rincer l’œil en
passant devant nous sur ton joli chemisier blanc. Mais en même temps, je l’ai aussi vu te jeter le
regard qu’il réserve à ses ennemis. Tu lui as fait quelque chose ?
– C’est compliqué, mais pitié, ne dit rien à personne, même pas à Max. Je te promets de tout te
raconter bientôt. Ça se voit tant que ça que je suis…
– Accro ? Non, c’est juste que nous, les nanas, nous avons un sixième sens pour ces choses-là.

Je jette un coup d’œil à Rock qui s’installe à sa table habituelle avec ses frères. Eddy me lance un
regard amical et un salut de la main. Rock relève la tête d’un coup et m’épingle du regard. J’ai une
impression de déjà-vu, sauf que cette fois-ci, je sais ce que signifie ce regard torride. Susie vient
briser ma bulle :
– OK, je fonds comme neige au soleil à vous regarder. Il s’est passé des trucs entre vous, tu vas
devoir tout me raconter.
– Promis.
– Bon, faut que j’y aille, tu rentres avec moi ?

Alors que je vais lui répondre par l’affirmative et que nous nous redressons, ramassant nos sacs à
main, la voix de Vince me parvient et nous stoppe toutes les deux dans notre élan.

– Hey, Liv, tu te joins à nous ?

Un silence assourdissant s’abat dans le bar et je peux sentir peser sur ma petite personne le regard
de chaque personne présente. Susie me souffle au creux de l’oreille :

– Ah oui quand même. Bon courage…

Elle m’embrasse sur la joue, me presse l’épaule et me laisse là. Je sens que Rock, Bill et Loris
sont surpris de cette initiative, mais Eddy, Vince et Bounce sont souriants et avenants, alors je prends
mon courage à deux mains et je m’avance vers eux.

– J’arrive, je vais me chercher un nouveau cocktail.

J’ai besoin d’alcool !

– Je t’accompagne, me dit Eddy.

Max n’est pas disponible et c’est Jenna qui prépare à nouveau ma boisson, ainsi qu’un plateau de
bières pour les garçons, qu’Eddy porte comme s’il ne pesait pas plus lourd qu’une plume. Quand je
me retourne et que j’observe la table vers laquelle nous nous dirigeons, je réalise que je l’ai fait. Je
me suis ouverte aux gens et je suis en passe d’avoir des amis : Vince, le Doc, Bounce, Susie, Eddy et
même Rock, et j’ai un élan d’émotions diverses à leur encontre.

Ils me laissent, eux aussi, entrer dans leur cercle, chacun à leur rythme, et je dois apprendre à être
patiente. Je comprends aussi que si je me fais des amis, ce n’est pas le cas avec tous, et qu’on ne peut
pas apprécier et être apprécié de tout le monde non plus. Mon stress s’envole et j’ai même hâte de
m’asseoir avec eux et de discuter.

Eddy me laisse passer devant et je me retrouve assise entre Bounce et lui. Bill, Loris et Vince
nous font face et je sens la présence de Rock sur ma droite. Pas décontenancée et bien décidée à
profiter du moment présent, je les salue tous et termine par Rock en lui souriant de toutes mes dents.
Il paraît un peu étonné mais il finit par me rendre un sourire timide et hoche la tête en guise de
bonjour.

– Rien que pour ça, Liv, tu devrais être avec nous tous les soirs, me dit Vince, ou alors canonisée.
– De quoi tu parles ? lui répond Bill, agacé.
– La petite boxeuse est la seule à réussir à redonner le sourire à l’autre ours mal léché qui nous
sert de meneur, et ça, c’est cool, on a besoin de bonne humeur par les temps qui courent.

Sur ce, il lève son verre et un à un, nous trinquons au rétablissement de Mary Ellen.

Petit à petit, chacun se remet à parler et je discute avec Eddy et Vince qui adorent raconter leurs
enfances respectives. Nous rions et buvons tranquillement. Je suis même agréablement surprise quand
Rock finit par se joindre à notre conversation. Évidemment, aucun ne parle du Clan en ma présence
jusqu’à ce que Bill plombe l’ambiance. J’avais bien remarqué qu’il semblait mécontent de ma
présence mais rien de nouveau sous le soleil.

Je l’ignore, il m’ignore, bref, on s’ignore. Je pensais que nous avions un accord tacite, mais
apparemment pas.

– Pourquoi est-elle là, réellement ?


– Bill… commence Vince, agacé, mais Eddy le coupe.
– Car nous sommes plus nombreux à l’apprécier qu’à la détester. D’ailleurs, tu es le seul dans ce
cas. C’est quoi ton souci ? C’est parce que c’est une nana ?
– Non, je me fous que ce soit une gonzesse mais je ne pense pas que ce soit judicieux de laisser
une personne étrangère rôder si près du Clan.
– Mais pour qui tu me prends à la fin !

J’explose car je suis fatiguée d’en revenir toujours au même sujet : Bill me prenant pour une
fouine malveillante.

Rock intervient en posant sa main sur la mienne qui tremble de rage sur la table, alors que Bounce
s’est enfoncé dans la banquette, comme d’habitude. Il me murmure :

– Doucement, petit feu follet, je gère.

Et il reprend plus fort à l’intention de Bill :

– Nous devons laisser la chance aux gens extérieurs de faire leurs preuves si jamais ils
souhaitaient intégrer le Clan. Tout comme nous te l’avons donnée, Bill, tu l’oublies vite. Mais surtout,
ce serait bien d’avoir une femme parmi nous. Je sais que certaines de nos sœurs n’osent pas postuler
à de plus hauts grades, qu’elles se brident car elles croient à tort qu’on veut rester entre hommes pour
diriger. Liv a une formation dans la finance et dessine des bijoux, ça peut nous servir et montrer
l’exemple aux autres femmes. Si elle le souhaite, bien sûr.

Les gars redressent la tête, surpris, et se jettent des regards entendus.

OK, j’ai loupé un passage ?

Je n’avais pas prévu de révéler ma passion, mais pourquoi pas, ce n’est pas non plus un secret
d’État. En plus, je ne crée plus rien en ce moment alors…
Mais mon cœur s’est emballé à ces paroles, car je réalise aussi que je pourrais faire partie du
Clan si je le souhaitais, chose que je n’avais même pas envisagée. Le ton de Rock est ferme et son
discours sans appel, je n’ai rien à ajouter. Je comprends en l’espace de quelques secondes pourquoi
il en est à la tête.

Bounce, qui ne parle presque jamais s’il est le centre de l’attention, intervient pour détendre
l’atmosphère.

– Et en plus, elle est cool et nous fait rire. Ça fait du bien de parler d’autre chose que du boulot.
Tu devrais essayer, Bill, de temps en temps.

Le principal intéressé se renfrogne et ne répond pas, croisant seulement ses bras dodus au-dessus
de son ventre plein de bière.

Échec et mat, connard.

Je souris, intérieurement satisfaite. Mais Eddy reprend d’un ton plus solennel :

– Désolé de briser l’ambiance mais j’ai trouvé ça sur le pas de ta porte, Olivia, en faisant mon
tour de ronde dans le quartier. Je l’ai ramassée avant que tu ne la voies et paniques. Et tu as fait
tomber ton téléphone sur le chemin.

Il pose sur la table mon portable et une lettre complètement froissée. Je m’empresse de récupérer
mon iPhone, non sans lancer un regard complice à Rock.

Bien joué, Brutus.

J’apprécie qu’il respecte mon souhait de discrétion. J’attrape plus prudemment le papier. Il n’y a
qu’un seul mot écrit dessus : « Crève ».

Au moins, ça a le mérite d’être clair et direct et je ne peux m’empêcher de pâlir, ce qui n’échappe
pas à Rock qui me prend la feuille des mains. Tous les hommes se penchent dessus, y compris Bill
qui m’étonne en paraissant aussi inquiet que les autres. Il joue bien l’innocence mais pour moi, il est
le principal suspect, sans aucun doute. Lui ou sa tarée de sœur. Mais je décide de me taire sur le sujet
pour le moment.

– Vous pensez qu’il s’agit des Black Edge ? demande Vince.


– Qui d’autre ? Ils ont décidé de s’en prendre à nos femmes. D’abord Johanna, puis Mary et
maintenant Olivia, lui répond Loris.
– C’est pour ça, il vaut mieux qu’on ne la perde pas trop de vue. Je suis chargé d’être sa garde
rapprochée, mais chacun doit être à l’affût. Dans deux semaines, ça ira mieux, une grosse partie de
nos frères en volante seront ici. On pourra passer aux choses sérieuses et riposter une bonne fois pour
toutes, conclut Eddy.

Je ne peux m’empêcher de poser une question qui me turlupine depuis un bon bout de temps :
– Moi, ce que je ne comprends pas, c’est comment Rock a pu finir aussi amoché, la fois dernière,
alors que vous étiez une dizaine pour aller sauver cette femme, Johanna ?

C’est Eddy qui me répond :

– Alors ça, c’est de sa faute. On espérait encore régler ça en douceur pour le bien de tout le monde
et extraire Johanna sans heurt à l’époque. Mais quand on a réalisé que les Black Edge n’étaient pas
dans cette optique du tout et en surnombre, Rock a décidé de faire diversion en se « sacrifiant ».
– Tu t’es laissé tabasser volontairement ?

Je regarde Rock, effarée par cette révélation.

– Seulement un tout petit peu pour que les gars puissent délivrer Johanna rapidement. Les Black
Edge n’ont jamais eu l’intention de la relâcher contre une rançon, ils cherchaient la bagarre. Et elle
est enceinte. C’est une grossesse à risque à cause de sa santé fragile. Il était hors de question qu’elle
soit ne serait-ce que bousculée. C’est moi qu’ils veulent depuis le début, alors je me suis offert…
– Ouais, mais tu n’as même pas cherché à réfléchir à une autre option, ou échafauder un vrai plan
d’attaque ! Tu as réussi à t’échapper par miracle, grâce à la diversion de Max, ajoute Eddy.
Heureusement que les Black Edge n’ont encore aucune organisation et courent dans tous les sens.
Bref, je ne veux plus parler de ça, on va s’engueuler à nouveau.
– On n’avait pas le temps de la réflexion, Eddy. Johanna est enceinte. Johanna ! Je dois te faire un
dessin sur ce que ça signifie pour elle ? Ça fait des années qu’ils essayent avec Mike.

Je secoue ma tête, dépitée. Je partage l’avis d’Eddy sur la question et je suis en colère contre lui,
même si ce qu’il a fait pour cette femme est honorable.

– En général, sur un échiquier, Einstein, on sacrifie une pièce pour sauver le roi. Pas le roi !
Lorsqu’on perd le roi, on perd la partie ! À quoi pensais-tu ?
– On n’arrête pas de lui poser la même question, me répond Vince, désabusé.

Suite à ça, la conversation se meurt et je fatigue. Je souhaite aller me coucher. La soirée a été
riche en émotions.

– Bon, les gars, merci pour cette soirée sympa mais je rentre.
– OK, Eddy te ramène, affirme Rock sans l’ombre d’une contestation possible.
– Merci, à demain tout le monde.

Tous les gars me saluent, sauf Bill, et je sors avec Eddy sur les talons. Je regrette de ne pas avoir
pu parler à Rock en tête-à-tête. Si la glace entre nous a un peu fondu, il y a toujours ce fossé
invisible.

11 Référence à la série populaire Kung Fu des années quatre-vingt où le moine Shaolin surnomme
ainsi son jeune élève en formation.
Soraya

Rock

Je regarde Olivia et Eddy sortir tranquillement en rigolant et je suis perplexe. Elle semble apaisée
et souriante, loin de celle que j’ai laissée chez elle, hier.

Je ne comprends plus rien mais je préfère la voir comme ça, même si ce doit être grâce à Eddy.
Bounce, Vince et Loris décollent eux aussi dans la foulée et je me retrouve seul avec Bill à terminer
nos bières tranquillement sans échanger un mot. Il mate deux danseuses sur notre droite et paraît
perdu dans ses pensées, pendant que je gère le retour des frères depuis mon iPhone.

J’ai reçu une centaine d’e-mails et je suis très loin de les avoir tous lus, la semaine va être
chargée. Le CSB est particulièrement bondé ce soir. Les gens sont arrivés tard mais en masse et j’ai
dû déléguer la surveillance des allers et venues à un groupe de vétérans plus proches de l’entrée. La
bière commence à avoir un effet indésirable sur ma vessie.

– Bill, je vais aux chiottes.


– OK.

Je laisse mon téléphone sur la table et me dirige vers le fond du bar où se trouvent les toilettes.
J’enrage contre moi-même de ne pas avoir parlé davantage avec Olivia, ce soir. J’aurais voulu
quelques minutes en tête-à-tête car elle semblait dans de meilleures dispositions, et nous aurions pu
discuter tranquillement cette fois-ci de tout ce qui s’est passé hier.

Alors que je sors des W.-C., soulagé et avec l’envie d’aller me pieuter rapidement à présent,
quelqu’un me percute de plein fouet. Je baisse les yeux et rencontre le visage d’une belle jeune
femme à la peau et aux cheveux bruns que je connais malheureusement trop bien.

Et merde…

– Rock !
– Soraya…
– Où étais-tu passé ? J’ai dû descendre au CSB pour espérer te voir.
– Soraya, si ton père ou ton frère apprennent que tu as quitté la Réserve pour venir ici, tu vas
passer un sale quart d’heure, je te le garantis.
– Oh, ne t’y mets pas aussi, je suis une femme libre et je fais ce que je veux !

Je comprends à son manque d’équilibre et au débit haché de sa phrase qu’elle est complètement
saoule.

Plus casse-burnes que Soraya : Soraya bourrée…


– Tu es venue avec qui et tu rentres comment ?
– Hey, on se calme, OK ? Je suis avec des amies et Naya qui conduit n’a pas bu.
– Dans ce cas, passe une bonne fin de soirée avec tes potes et laisse-moi passer, s’il te plaît.

J’essaye de me dégager gentiment mais fermement de sa prise. Elle m’a agrippé les deux avant-
bras et s’est rapprochée de moi tout en me parlant. Elle a pénétré mon espace personnel sans y être
invitée et je me fais violence pour rester aimable envers elle.

– Rocky chéri, pourquoi es-tu si froid et distant avec moi ? Tu m’as posé un lapin il y a plusieurs
semaines, et depuis je n’ai plus de nouvelles. Je pensais que toi et moi, c’était reparti comme au bon
vieux temps.
– Tu veux dire le temps merveilleux où tu m’as fait cocu avec mon meilleur pote ainsi qu’un gosse
dans le dos par la même occasion ? lui réponds-je avec sarcasme.
– Tu m’en veux toujours pour ça ?

Soraya a été ma première vraie copine et j’ai été son premier. Notre histoire n’a pas duré pour
plusieurs raisons diverses et variées, mais elle s’est surtout très mal terminée. Cela a joué un rôle
majeur dans mon choix de ne plus jamais retomber amoureux, sentiment qui s’est confirmé par la
suite, grâce à d’autres expériences mais surtout à cause de celles de mes amis. L’apothéose a été
lorsque Loris, que je considère comme un père, a fini avec le VIH : cadeau de son ex-femme qui
l’avait elle-même chopé auprès de son amant du moment.

À partir de ce jour, j’ai eu la confirmation que l’amour pouvait nuire gravement à votre santé, et
même vous tuer. Loris est sous trithérapie et sa situation de santé est stable pour l’instant, le Clan le
soutient. La médecine a fait de gros progrès sur le sujet ces dix dernières années. Certes, il n’a plus
une montagne de cachets à prendre, mais il vit désormais avec cette saloperie de virus qui lui
rappelle chaque jour sa connasse d’ex-femme. Rien n’est plus jamais pareil après ça, aucun retour en
arrière n’est possible pour lui.

Soraya, Max, Shawn et moi étions amis depuis notre plus tendre enfance. Tous les quatre
complices comme les cinq doigts de la main à faire les quatre cents coups à travers la ville et la
Réserve. Dans la logique des choses, nous avons grandi, vieilli, et nos hormones sont entrées dans la
danse, compliquant massivement nos interactions respectives. Notre amitié s’est achevée brutalement
un soir de vacances d’été, quand je l’ai surprise au lit avec Shawn. Pour couronner le tout, nous
avons appris par la suite qu’elle était enceinte de lui… ou de moi.

Personne n’a jamais su, pas même elle. Son père, le chef de la réserve indienne, a tenté de nous
forcer la main pour qu’un de nous deux l’épouse et évite à sa fille l’humiliation aux yeux des siens
d’enfanter hors union. Elle nous avait juré à l’un comme à l’autre que nous étions le seul et qu’elle
prenait la pilule. Ce que nous avons découvert par la suite, c’est qu’elle le faisait quand elle y
pensait, c’est-à-dire une fois sur trois. Elle a fait une fausse couche au bout de deux mois et demi de
grossesse pour une raison inconnue. Et même si cela peut paraître cruel, ce dénouement tragique a
enlevé un poids énorme de la poitrine des deux adolescents que nous étions. Shawn était encore plus
jeune que moi, il finissait à peine le collège.
Ni l’un ni l’autre n’étions prêts à devenir pères, et nous ne le sommes toujours pas aujourd’hui,
d’ailleurs. Nous étions encore moins prêts à accepter un mariage arrangé avec la personne qui nous
avait trompés et trahis. Nos parents s’étaient opposés au mariage, assurant que nous n’avions pas
besoin de ça pour assumer nos responsabilités paternelles. Les relations entre nos deux communautés
étaient devenues extrêmement tendues, jusqu’à ce que la perte du bébé arrange également les adultes,
qui ont rapidement fait comme si rien ne s’était passé.

Il faut savoir que nos deux communautés travaillent ensemble, servent les mêmes intérêts et se
protègent l’une et l’autre depuis la création des Evil’s Heat par mon grand-père. Notre amitié avec
Soraya ne s’en est jamais remise, et depuis, son père et son frère aîné la couvent, au point de
l’étouffer complètement et de détruire sa vie personnelle. Elle avait toujours rêvé d'avoir une grande
famille, mais la surveillance perpétuelle de ses proches l’en empêche et tue dans l’œuf toutes ses
relations amoureuses. Je la soupçonne d’être tombée sciemment enceinte à l’époque et je suis étonné
qu’elle n’ait toujours pas réussi à faire un enfant dans le dos de quelqu’un d’autre. J’imagine que plus
aucun homme ne lui fait confiance à présent, tout se sait rapidement ici.

Malheureusement, je suis devenu un gros connard égoïste et faible, tout particulièrement depuis la
fuite de Sunny, et il m’arrive de coucher avec Soraya lorsqu’elle vient me trouver dans mes pires
périodes. Lorsque plus rien n’a de saveur, que j’aimerais voir les gens souffrir autant que moi, et je
n’arrive pas à lui dire non. C’est une façon aussi de me venger d’elle, j’imagine, de reprendre le
pouvoir : je dis oui ou non, je lui dis où et quand…

Pour moi, il était clair depuis le début qu’entre nous, il ne s’agissait de rien de plus que du sexe
facile, mais je réalise ce soir qu’elle m’a menti à nouveau et qu’elle espérait plus. Le soir où Olivia
a débarqué au CSB et dans ma vie comme une tornade, j’étais censé rejoindre Soraya pour la nuit…
Depuis, j’ai complètement oublié cette dernière. Je réalise maintenant avec un regard neuf à quel
point j’ai pu faire de la merde et qu’il était temps que cela s’arrête, Olivia ou pas.

– Soraya, il n’y a rien entre toi et moi. et l’idée qu’on puisse réparer ce qui s’est passé entre nous
est juste une idée de merde. Je suis désolé si je t’ai induite en erreur. Il n’y aura plus rien entre nous,
et cette fois, je le pense vraiment.

Putain, je m’excuse même et je reste calme ! Je m’impressionne ces derniers temps.

– Arrête, tu m’as déjà dit ça des centaines de fois, et au final, tu finis toujours par me dire oui…

Ça, c’est ta vision des choses, ma grande.

Elle a pris un ton suave et une expression aguicheuse qui me dégoûtent. Elle est complètement
bourrée et elle n’a rien de sexy. Soraya est juste pathétique et je me demande comment je ne m’en
suis pas aperçu plus tôt.

Est-ce que je ressemblais à ça, moi aussi, avant de rencontrer Olivia, une âme en peine
esseulée ?
Je réalise que je suis peut-être tout aussi responsable de cette situation pourrie que Soraya.

Je la repousse et lâche de mon ton le plus autoritaire :

– Écarte-toi, Soraya.

Elle sursaute, recule et me regarde d’un air blessé. Quelque chose dans mon attitude a dû la
convaincre que cette fois-ci était bel et bien la dernière.

– Espèce de salaud arrogant ! Tout est de ta faute !


– Là, tu exagères, alors maintenant, pousse-toi, c’est la dernière fois que je te le demande.

Mais elle s’obstine et reste plantée devant moi.

– À cause de toi qui n’as pas voulu de moi et qui ne veux toujours pas de moi, mon père essaye de
me forcer à épouser un homme que je déteste ! Il me dégoûte à m’en faire vomir mais le grand chef
indien veut des petits-enfants et ce serait honteux pour lui que je finisse vieille fille ! Tu comprends ?
Tout est de ta faute, Rock, si seulement tu m’avais épousée à l’époque. J’étais ton amie…

Ma pointe de remords naissante vis-à-vis de cette situation s’évapore illico : Soraya est toujours
une petite peste égoïste qui n’assume pas ses conneries. C’est toujours de la faute des autres,
contrairement à mon petit feu follet qui porte la culpabilité du monde sur ses épaules et a une
tendance à l’autoflagellation.

– C’est du délire. Je ne parlerai pas de ça ici et maintenant. Je suis désolé, Soraya, mais je ne
peux plus rien faire pour toi aujourd’hui, tu as fait tes choix toute seule, il y a douze ans. Salut !

Je n’ai pas envie de débattre ni devant les chiottes, ni ailleurs, donc je n’ajoute rien de plus. Elle
n’a jamais cherché à me comprendre, elle n’a jamais montré une once de regrets ou d’excuses envers
quiconque, et ce n’est pas saoule qu’elle va commencer.

Sans prévenir, elle me crache au visage, se jette sur moi, et alors que je m’attends à ce qu’elle me
frappe d’une manière ou d’une autre, elle m’embrasse violemment et m’attrape douloureusement par
les couilles.

C’est quoi ce bordel ?

Je ne peux m’empêcher de lâcher une plainte de douleur qu’elle perçoit à tort comme une
approbation, et cela l’enflamme de plus belle.

Pour parfaire ce tableau chaotique, j’entends au même instant une voix dont je connais à présent
par cœur toutes les inflexions s’élever derrière nous :

– Rock ?

Il y a dans ce murmure de la surprise et une peine qui me brisent le cœur. Sans réfléchir et furieux,
j’envoie Soraya valser contre le mur un peu trop fort, et elle tombe sonnée au sol comme un vulgaire
tas de linge sale. Je me retourne pour planter mon regard dans une paire de grands yeux marron aux
éclats verts et dorés. Elle se tient droite comme une guerrière amazone parée au combat et son visage
n’exprime aucune émotion.

Putain de bordel de merde, pourquoi faut-il toujours que tout soit si compliqué ?

– Liv, ce n’est pas du tout ce que tu crois…

Je prends un ton suppliant ridicule qui se veut convaincant.

– Je ne sais pas vraiment ce que je dois croire… Quand je suis arrivée, elle avait clairement sa
main sur ton paquet, sa bouche bouffait la tienne et tu gémissais de plaisir !
– Je gémissais de douleur, Liv ! Cette garce m’a sauté dessus à la sortie des chiottes et m’a attrapé
par les couilles. Et qu’est-ce que tu fais là, de toute façon ?

Elle me répond de façon anormalement calme. Le genre de calme qui précède une tempête…

– J’ai fait demi-tour car je souhaitais qu’on parle tous les deux. Je pensais qu’on avait des choses
à se dire, ce qui est clairement le cas, de toute évidence !

Elle pointe Soraya du doigt, qui s’est mise à présent à rigoler toute seule par terre. Elle marmonne
à mon unique attention :

– J’ai compris pourquoi tu ne veux plus qu’on baise ensemble, Rocky chériiii, tu m’as trouvé une
putain de remplaçante coincée du cul…

Et merde !

Ça ne loupe pas, Olivia l’entend elle aussi et lâche un hoquet de stupeur avant de me demander :

– C’est qui ça exactement ?


– Soraya, une nana avec qui je couchais de façon très occasionnelle avant que tu ne débarques à
Colorado Source, c’est tout. Je venais de lui annoncer que c’était terminé pour de bon, mais elle a
pété un câble et s’est jetée sur moi comme une furie…

C’est alors que mon feu follet s’embrase devant mes yeux en l’espace d’une seconde et je sais que
je vais être sévèrement brûlé au passage.

– Je ne sais pas si ça me rassure, Rock ! J’ai pas signé pour toute cette merde moi. C’est censé
être simple entre nous ! J’ai déjà mes propres cadavres à trimbaler alors j’en ai marre des furies
bourrées qui me tombent dessus et m’insultent comme si je n’étais même pas là ! D’abord Jenny, puis
elle, y en a d’autres dont je devrais me méfier ? À t’écouter, tout est toujours clair dans tes petits
arrangements, mais pas pour tes pouffes à l’évidence. Il serait peut-être temps de te remettre en
question, Christensen ! D’ailleurs, c’est plus très clair non plus entre nous, voilà pourquoi je revenais
te voir…

Je comprends sa colère mais sa réponse me blesse. Je pensais qu’elle voulait me prendre tout
entier, c’est pourtant ce qu’elle m’avait dit au lac. Je sens que je m’énerve aussi, déraisonnablement,
comme à chaque fois que je perds le contrôle d’une situation :

– Ouais, bah figure-toi qu’aucune relation qui en vaut un peu la peine n’est facile, Olivia, surtout
ici, dans ce bled paumé mais plein d’emmerdes !
– Oh parce que tu as décidé de façon unilatérale que nous avions une « relation qui en vaut un peu
la peine » maintenant ? C’est une blague !
– Putain oui, je pensais que c’était évident ! C’est toi qui joues maintenant les frileuses et qui veux
que personne n’en sache rien !
– Va te faire foutre, Rock ! J’ai failli être violée, j’ai été frappée et violentée ! J’ai été humiliée
devant toi. J’ai eu la peur de ma vie ! Donc ouais, je suis un peu perdue en ce moment, mais j’aurais
pas pensé que tu courrais te consoler avec la première nana un peu chaude que tu croiserais dans les
chiottes !

Ses mots sont comme des coups de poignard dans mon abdomen et je me sens comme un con,
rongé par la culpabilité de n’avoir pas agi plus rapidement, avant que ces deux connards ne la
blessent.

– Liv, je suis désolé. Sincèrement désolé. Je remontrais le temps si je pouvais, bordel ! Mais c’est
aussi pour ça que je souhaite que tu ailles voir Mary Ellen et que tu parles de tout ça avec elle.
– Mais je ne veux pas en parler avec une inconnue, je voulais en parler avec toi…

Sa voix devient faible puis se brise et je vois des larmes poindre au coin de ses yeux. En trois
enjambées, je suis près d’elle et je la prends dans mes bras.

– Hey, ne pleure pas, Olive. Personne ne mérite que tu pleures, surtout pas ces deux enflures. Tu
as été forte et courageuse, tu n’as pas à avoir honte. Je te promets qu’on parlera, d’accord ? Et je te
promets que ce que tu as vu n’est pas ce que tu crois être. Soraya n’est rien pour moi. OK ?

Olivia hoche la tête et se blottit contre mon torse, abattue. C’est le moment que choisissent Eddy et
Bill pour apparaître au bout du couloir. Le premier lance de sa voix tonitruante :

– Hey, Rock, y a la queue pour les chiottes, qu’est-ce que tu fous ? Tu n’aurais pas vu Liv par
has…

La voix d’Ed se stoppe net quand il l’aperçoit dans mes bras puis son regard navigue plusieurs
fois entre Soraya, toujours prostrée sur le sol, et nous. Bill paraît furax et ne peut s’empêcher de
gueuler, comme à son habitude :

– Mais c’est quoi ce bordel ?

Je sens Liv sursauter dans mes bras et je les ignore pour tenter de l’apaiser en lui caressant le dos,
ce qui finit par fonctionner. Alors, je leur annonce sans négociation possible :

– Bill, raccompagne Olivia chez elle. Et toi Eddy, emmène Soraya chez le Doc, il faut que j’aille
parler à son frère et à son père, ils sont en train de la rendre complètement folle.

Bill me tend mon smartphone que j’avais laissé sur notre table. Je le lui prends des mains et j’en
profite pour lui glisser à l’oreille ce que je comptais lui dire en revenant des chiottes :

– J’ai besoin d’Eddy cette semaine et a priori ta sœur lui en fait voir de toutes les couleurs à cause
de Liv. Alors je te la confie, protège-la comme la prunelle de tes yeux, sinon…

Je mets un peu de menace dans mon ton, il n’a pas intérêt à merder. Nous nous mettons tous en
mouvement. Personne n’ajoute le moindre mot et chacun s’exécute.
Le Q.G.

Olivia

Bill me fait comprendre tout le long du trajet que me ramener est un supplice, mais je me fais
violence pour ne pas entrer dans son petit jeu malsain. Je l’ignore en regardant par la fenêtre et finis
par me perdre dans mes pensées. Alors que je sors rapidement et sans le remercier, je l’entends me
balancer :

– Voilà pourquoi les connasses ne sont pas les bienvenues ici, les emmerdes recommencent déjà
de tous les côtés à cause de toi.

Je claque la portière avec violence, blessée malgré tout par ces paroles mesquines. Je récupère
Ginette dans le coffre et je gratifie Bill d’un doigt d’honneur au passage lorsque je croise son regard
haineux dans le rétroviseur central. Il démarre en trombe, complètement enragé. Pour une raison que
j’ignore, lui dire d’aller se faire mettre ne semble pas lui plaire du tout et moi cela m’apaise.

Quelle personne suis-je en train de devenir ?

Je réalise que ces derniers temps je sors mon majeur avec une facilité déconcertante, mais je m’en
moque. Désormais, je partage ce que je pense et je l’assume. Il est certain que si l’Olivia de Paris
rencontrait aujourd’hui celle de Colorado Source, elle en ferait une syncope. Cependant, Bill peut
s’estimer heureux que je n’aille pas plus loin pour le moment car il le mériterait grandement.

Je passe la journée du lendemain à dormir et lire dans ma chambre tranquillement en écoutant les
voix envoûtantes de Joan Baez et de Bob Dylan. Je suis épuisée et j’espère attaquer la semaine en
pleine forme. Ces dernières semaines et plus particulièrement ces derniers jours ont été intenses pour
moi. J’ai démarré une nouvelle vie avec une remise en question complète de ma personne et de mes
relations aux autres, ou plutôt mon absence de relation aux autres. Je ne pensais pas que devenir soi-
même puisse être si éprouvant, mais j’ai passé tant d’années à me brider que tout lâcher n’est pas
sans effort. Je constate qu’il est plus facile de faire l’autruche en se disant qu’on gérera nos
problèmes le lendemain.

Puis les jours deviennent des mois, les mois des années et on n’a rien réglé du tout. Tout est alors
profondément enfoui et l’énergie nécessaire pour déterrer tout ça devient considérable. C’est un
cercle vicieux qui débute lentement et dont on ne peut sortir sans aide. Le décès de Moïra a été un
véritable électrochoc qui a remis ma vie et mon cœur en mouvement. Et voilà que dans la foulée, je
rencontre un homme qui me rend dingue et je ressens des choses que je n’ai jamais éprouvées
auparavant, grâce à ce cœur tout neuf mais fragile.

Colorado Source et ses habitants sont loin d’être une sinécure mais aujourd’hui, je peux dire que
j’ai des amis, que j’ai des ennemis et que ma vie laisse désormais la place aux imprévus.
Un peu trop peut-être.

Mes boulots, que certains pourraient mépriser pour leur faible niveau de compétences, me font
grandir et m’aident à m’épanouir ici. Il me tarde de reprendre mon poste de serveuse au retour des
frères, qui, si j’ai bien compris, sera anticipé.

Je décide alors que Rock n’a pas complètement tort. Dès que Mary sera remise sur pied, j’irai
discuter avec elle de ce que je vis aujourd’hui mais aussi de ce qui m’est arrivé par le passé, ce que
je n’ai jamais fait correctement jusqu’à présent. Mes thérapies enfant et adolescente ont été bâclées.
Je n’avais confiance qu’en moi-même, je leur ai dit ce qu’ils voulaient entendre pour qu’ils me
laissent tranquille. J’ai géré mon passé toute seule en l’occultant, avec plus ou moins de réussite. J’ai
bien fait récemment un court séjour en hôpital psychiatrique suite à la mort de Mo, mais
contrairement à ce que j’ai dit à Rock ou à Max, c’était à ma demande. Je n’ai jamais menacé de
collègue de travail et je n’ai pas dégoupillé.

Je voulais avant tout échapper à certaines menaces extérieures dont j’étais victime à cause de
Moïra et de ce qu’elle avait fait de sa vie ces derniers mois. Disons que j’ai un peu trop remué la
merde sans réfléchir pour essayer de savoir qui avait tué mon amie, et je ne suis pas tombée sur des
enfants de chœur au bout du compte, ce qui était prévisible. J’ai fait la rencontre des charmants
employés du night-club des Aigles Rouges de Moscou, une façade pour les activités de proxénétisme
d’une des plus grosses organisations mafieuses de la ville. Mais ça, c’est l’ultime chapitre de ma vie
parisienne et je l’ai définitivement effacé en quittant la France. Je n’aurai jamais à l’aborder avec
quiconque ici.

La semaine s’écoule doucement, Rock et moi échangeons par téléphone ou par texto des choses
simples. Nous n’avons pas encore abordé les sujets épineux ou délicats et je dois reconnaître que ce
n’est pas évident dans les circonstances actuelles. Je ne le croise que brièvement et toujours en
présence de quelqu’un. Comme je ne veux pas paraître insistante ou encombrante, je le laisse
tranquille et j’attends qu’il se manifeste. Il doit d’abord contenir l’incendie « Black Edge » avant de
pouvoir panser nos brûlures. Malheureusement, les jours passent et se suivent sans grande évolution.
Cela devient plus fort que moi, la petite fille mal aimée que j’ai été commence à râler.

Il t’avait promis de parler avec toi !

Quant à la femme, elle réclame un autre type d’attentions bien plus charnelles de sa part.
Maintenant que j’ai goûté à ses caresses et à ses baisers, j’en veux toujours plus. Je veux qu’il me
fasse oublier la deuxième partie de cette nuit atroce. Rock me manque tout simplement et devoir
reprendre nos distances à ce moment-ci est cruel.

Je dois être patiente et lui faire confiance, mais le souvenir d’une très belle brune le tenant par
l’entrejambe et l’embrassant goulûment ne m’aide vraiment pas non plus. Pour ça aussi, il me faudra
plus d’explications.

Il ne va pas s’en tirer aussi facilement !


***

Mercredi, je profite de ma pause déjeuner pour tenter de résoudre le mystère du Doc. J’aimerais
tellement savoir où et comment Rock disparaît.

Comment le Clan peut-il si bien se protéger des intrusions extérieures dans une si petite ville ?

Je n’ai vu aucun bâtiment dans les parages qui puisse ressembler de près ou de loin à un Q.G. Il y
a bien quelques bâtiments abandonnés mais j’ai vérifié et ils sont tous abandonnés. Avant que Rock
ne me fasse surveiller, toutes mes filatures de Vince, Max, Eddy, Bounce et même Loris ont échoué. Il
n’y a que Bill « le connard » que je n’ai pas tenté de suivre. D’ailleurs, il me laisse anormalement
tranquille cette semaine.

Je repense à l’indice du Doc et je tente une nouvelle approche plus simple. Je tape dans ma barre
de recherche Google : « Les vingt choses qu’il faut absolument visiter à Paris ».

Peut-être que la solution est un monument historique ?

Mais rien ne retient mon attention sur les différents liens que je consulte et je les élimine tous, les
uns après les autres. Sur le côté de ma dernière page, une publicité me promet une visite insolite de
Paris à l’approche d’Halloween : « This fall, enjoy Halloween in Paris ! »12 Peu convaincue car les
Français n’ont pas la culture de cette fête comme les Américains, je clique néanmoins. Chez nous, la
fête des morts, c’est chrysanthèmes, habits sombres et messes déprimantes. Il est hors de question de
se réjouir ou de jouer un jour de Toussaint.

La page apparaît et mon pouls s’emballe comme un colibri à sa vue. Je sais que je tiens enfin une
piste solide. J’en suis certaine car ce serait à la fois diaboliquement simple et pourtant ingénieux de
la part des Evil’s Heat. Les Catacombes de Paris. Vaste réseau de près de trois cents kilomètres de
souterrains s’étendant sous toute la capitale et reliant des endroits stratégiques. Je suis désormais
intimement convaincue que le Clan utilise des passages secrets sous Colorado Source pour se rendre
au Q.G., qui se situerait aussi sous terre, tout comme l’appartement de Rock.

Cela expliquerait tout !

Je suis super excitée. C’est tellement dingue, digne d’un film de science-fiction !

Doc aurait pu me donner des indices liés au métro par exemple, ou à la cave de Batman, cela
aurait été tellement plus facile !

Peut-être un peu trop, et puis, les Catacombes, c’est tellement plus « Evil » et folklorique, avec
tous ces crânes et ces ossements. Je rigole toute seule comme une enfant. Il ne me reste plus, pour
valider ma théorie, qu’à trouver l’entrée de leurs pièces souterraines et à échapper à mon fantôme,
que je sens en permanence en train de me surveiller. Eddy est loin d’être aussi discret qu’il le
prétend, je me sens même un peu oppressée et sur le qui-vive.
Ce n’est qu’Eddy, du calme !

Je sais que la surveillance mise en place par Rock repose sur le fait que je suis scrupuleusement
mon emploi du temps puisqu’il n’y a pas de raison qu’il en soit autrement. Il faut donc que j’agisse de
façon imprévisible. Je n’ai pas le droit à l’erreur car suite à ce que je compte faire, j’aurai à coup sûr
moins de libertés par la suite…

Le lendemain après-midi, je me rends comme d’habitude à l’école mais j’interpelle Susan quand
je la croise :

– Je peux te parler deux minutes ?

Nous nous éloignons des enfants qui se tiennent en rang d’oignons prêts à entrer en classe.

– Bien sûr, tout va bien ?


– Oui, oui, rien de grave. Je voulais juste savoir si je pouvais partir une heure trente plus tôt ce
soir ? Je dois aller voir un spécialiste sur Newton City pour la rééducation de mes doigts.

C’est complètement faux, mes doigts se portent comme un charme grâce aux petits exercices que le
Doc m’a appris et que je m’applique à faire scrupuleusement deux fois par jour.

– Sans problème, je n’y vois aucun inconvénient. Je vais prévenir Donna de ton absence.
– Merci infiniment, Susie, je te promets que c’est exceptionnel.
– Avec plaisir, tu nous aides tellement ! Et les enfants t’adorent. J’ai aimé notre soirée improvisée
au CSB. Il faut qu’on fasse ça plus souvent. Surtout que tu me dois des explications.
– Carrément !

Sur ce, elle me lance un clin d’œil complice et nous rejoignons les enfants à l’intérieur.

L’après-midi se déroule sans heurt, et à quinze heures et des poussières, je quitte l’école comme
convenu.

Je regarde autour de moi mais la ville est calme, chacun devant vaquer à ses occupations de la
journée. Il fait encore chaud à cette période du jour, mais cela n’a rien à voir avec les dernières
semaines. On sent que l’automne se dessine à l’horizon et que les températures ont baissé grâce à
l’orage qui nous a surpris, Rock et moi, ce fameux soir.

Je mets en place la deuxième partie de mon plan machiavélique et je marche en direction de chez
Eddy. Je sonne à la porte de leur maisonnette. Je sais que Rhonda sera là, elle est toujours chez elle.

La porte s’ouvre et Cruella apparaît, tout de mauve vêtue, sur son seuil. Son visage exprime la
surprise mais elle reprend rapidement son air renfrogné habituel, qui semble être une marque de
fabrique dans la famille.

– Quoi ?
– Bonjour à toi, Rhonda. Je cherche Eddy, saurais-tu où il est ?
– Qu’est-ce que tu veux à mon mari ?
– Comme je te l’ai déjà dit la dernière fois, je ne peux malheureusement pas te répondre.
– Tu rêves si tu crois que je vais te le dire alors.

Je prends un air désolé et embêté le plus sincère possible.

– Écoute, je dois juste trouver quelqu’un du Clan, Eddy ou quelqu’un d’autre, qu’importe. Peux-tu
m’aider ?

Son air change et elle arbore un sourire vicieux.

Vas-y, grosse bécasse, tombe dans le panneau !

– Je peux te dire où est mon frère, il se fera un plaisir de t’aider.

Je peux voir qu’elle jubile, elle n’ignore pas que son frère me déteste et qu’il saisit chaque
opportunité pour me nuire. C’est exactement la réponse que je souhaitais. Je fais comme si cette
réponse me mettait en panique et je lui fais croire qu’elle prend le contrôle de la conversation.

– Euh… je ne sais pas si Bill pourra m’aider, en fait. Tu es sûre qu’Eddy ne pourrait p…
– Non, c’est Bill ou personne.
– Bon d’accord, si je n’ai pas le choix. Alors, où est-il ?
– Faut que je lui demande.

Mince, je pensais qu’elle savait, pas qu’elle allait devoir l’appeler. Si elle lui dit que je suis
devant chez elle, je suis cuite.

Je la vois sortir son smartphone ridiculement immense, mais c’est un texto qu’elle commence à
taper. Je me penche discrètement pour voir ce qu’elle écrit :

[T’es où en ce moment ?]

L’attente dure à peine une dizaine de secondes et le téléphone vibre dans sa main. Elle lit la
réponse et moi aussi, par-dessus son épaule.

[Je suis chez moi, mais je vais aller


au Q.G. d’ici quinze minutes.
On a une réunion avec les gars et je dois
être en poste à dix-sept heures à l’école
pour filer la petite fouine française, pourquoi ?]

Putain, c’est Bill qui me surveille, ce n’est pas le deal que j’avais avec Rock ! Je vais le
dégommer ! Voilà pourquoi je me sens épiée en permanence, l’autre idiot doit le faire exprès.
Elle va lui répondre et de toute évidence lui dire que je ne suis plus à l’école mais en face d’elle,
quand sa mère, qui vit avec eux, l’appelle en hurlant son prénom à travers toute la maison.

Ouf, sauvée par mamie…

J’entends Rhonda jurer et marmonner dans sa barbe :

– Vieille peau casse-couilles.

Sympa, les rapports familiaux…

Je joue l’innocente, comme si je n’avais rien vu de leur échange de SMS.

– Alors, où est Bill ?


– Chez lui, la maison verte juste à côté du château d’eau, mais grouille-toi, il n’a pas que ça à faire
que de t’aider. Mon frère a de vraies responsabilités, lui, pas comme d’autres. Et d’ailleurs,
pourquoi tu n’es pas à l’école ?
– Merci, à plus, Rhonda ! Je vous revaudrai ça, à toi et à Bill.

Mais je suis déjà presque au niveau de la rue, je crie par-dessus mon épaule et j’ignore la fin de
sa phrase. Il faut que je me dépêche si je veux réussir, je n’aurai qu’une seule occasion. Les astres
semblent être en ma faveur aujourd’hui. Je presse le pas vers le château d’eau à l’extérieur de la
ville. Lorsque j’arrive à une dizaine de mètres, je me cache dans un buisson, de l’autre côté de la rue,
face à la maison de Bill que je distingue. C’est la seule du quartier clairement laissée à l’abandon. Le
jardin est une vraie savane et, parce qu’il s’agit de Bill, je lui en tiens rigueur et ajoute ça à la longue
liste des choses que je déteste chez lui. J’espère qu’il n’est pas trop tard. Je regarde mon téléphone :
il est seize heures deux.

Au bout de trois minutes, il n’est toujours pas apparu. J’attends encore un peu mais je dois me
rendre à l’évidence : il est déjà parti. Je suis déçue, je sais que je n’aurai pas d’aussi belles
occasions de le suivre à nouveau jusqu’à l’entrée d’un possible souterrain.

Fais chier !

Je prends le temps de mieux inspecter la façade de sa maison. Quelque chose me dérange dans ce
que j’observe, mais je n’arrive pas à comprendre quoi. Je repasse chaque détail avec attention, son
jardin, le porche, sa voiture, sa moto…

Sa voiture et sa moto ? Comment peuvent-elles être toutes les deux là s’il a dû se rendre
quelque part ?

Comme beaucoup de bikers, le moindre déplacement est l’occasion de faire un tour sur ce qu’il
considère comme sa progéniture ; en l’occurrence, ici, une Harley Davidson. Je réalise que je
n’aurais de toute façon pas pu le suivre en étant à pied et je n’avais pas pensé à cela. Mon plan était
voué à l’échec depuis le début. Je suis dépitée par ce constat et je me laisse tomber dans l’herbe
verte du voisin. Il n’y a que dans les films que tout se goupille bien pour le héros, qui arrive toujours
à ses fins.

Et il n’y a que les Américains pour réussir à faire pousser une pelouse digne d’un golf anglais
en plein désert.

Je me redresse brusquement. Je décide que, quitte à être là, autant tirer profit de la situation et
aller enquêter. Au pire, je tomberai nez à nez avec Bill et dans ce cas, on aura la petite discussion
que j’aurais dû déclencher suite à l’épisode Ginette.

Après tout, il m’appelle la fouineuse et il s’est bien permis de rentrer chez moi, lui !

Je traverse vite la rue et croise les doigts pour que sa porte d’entrée soit ouverte, comme un peu
partout ici apparemment, ce qui est le cas. J’entre à pas de loup dans la maison. Tout est plongé dans
la pénombre mais je devine un bazar monstre et ça pue le renfermé et la vieille pizza. Je fais
rapidement le tour du rez-de-chaussée, il n’y a aucun bruit ni rien d’intéressant, hormis quelques
photos de ses nièces ou de sa sœur et lui adolescents. Je monte à l’étage, poussée par ma satanée
curiosité.

Tant qu’à y être…

C’est le même constat consternant qu’en bas, l’étage se résume lui aussi à un capharnaüm, et
l’hygiène de la salle de bains est vraiment douteuse. Je me demande ce que Bounce peut trouver à
Bill. Ce gars ne doit pas se laver plus d’une fois par semaine et il est aussi drôle qu’un macchabée,
aux antipodes de Bounce. Je compte trois chambres et un petit bureau qui attire mon attention car il
est plutôt rangé, comparé au reste de la maison. J’entre et je jette un coup d’œil à la paperasse étalée
sur un petit secrétaire en bois foncé.

Je suis estomaquée. Il s’agit des comptes et d’autres documents confidentiels concernant les
finances et les affaires du Clan. Mon expérience professionnelle m’aide à comprendre de quoi il
retourne. Je suis stupéfaite que Bill puisse sortir de tels documents du Q.G. par les temps qui courent
et que Rock approuve la démarche. Je repense à tous les discours des uns et des autres sur la
confidentialité et leur méfiance à mon égard.

Ils se foutent de moi, là !

Une petite voix plus sournoise résonne dans ma tête :

Peut-être que Rock ne le sait pas.

Mais je la fais taire. Pour une raison que j’ignore, Bill a la confiance de Rock et cela devrait me
suffire.

Oui, mais…
Je regarde plus en détail les chiffres sous mes yeux. J’y devine des placements lucratifs en Bourse
qui me donnent le tournis, mais aussi des revenus astronomiques provenant de l’activité d’une
compagnie appelée G.C.S. J’imagine que le C et le S sont pour Colorado Source, mais que peut
signifier le G ? Et quelle activité peut générer autant d’argent avec une marge brute aussi importante ?

Les ratures de Bill sur un document attirent mon attention. Il a également annoté des chiffres dans
la marge, comme s’il cherchait à équilibrer des comptes, qui ne le sont effectivement pas lorsque
j’examine la balance en bas de page. Une réalité me frappe avec violence, au point que je doive
m’asseoir sur la chaise à côté de moi : soit Bill a découvert que quelqu’un détournait de l’argent des
Evil’s Heat, soit Bill est celui qui réalise ce détournement de fonds. Je fais à nouveau taire ma petite
voix maléfique et je tente de lui laisser, avec grande difficulté, le bénéfice du doute.

J’examine les chiffres à nouveau pour en avoir le cœur net. Mon constat est toujours le même. Il
s’agit d’un travail d’amateur. La personne responsable se fera rapidement démasquer si quelqu’un de
compétent y fourre son nez, ce n’est qu’une question de temps.

Je n’ai pas le choix, il faut que j’en parle à Rock. En espérant que tout cela ne se retourne pas
contre moi, ce qui n’est pas gagné. Je décide de sortir de cette maison avant de me faire prendre par
son propriétaire, le nez dans ses petites magouilles. Je remarque, une fois arrivée dans l’entrée, une
porte vert sombre qui descend vers le sous-sol, que je n’avais pas vue tout à l’heure, dans mon
empressement pour gagner l’étage. La porte est entrouverte et un rai de lumière filtre par l’ouverture.

Satanée curiosité que je sens poindre en moi !

Je ne peux m’empêcher d’approcher et de coller mon oreille. Je n’entends personne s’affairer en


bas, alors je pousse le battant qui grince sur ses gonds.

Mon Dieu, on se croirait dans un film d’horreur bas de gamme. Je suis l’idiote qui va tout droit
vers une fin annoncée atroce.

– Bill ? Il y a quelqu’un ?

Personne ne me répond et je m’engage dans les escaliers à petites foulées. J’arrive au centre d’un
sous-sol complètement vide, avec seulement un grand tapis en son centre qui détonne sous les néons
qui clignotent. D’ailleurs, il ne semble pas très poussiéreux, comparé au reste du sol. En
m’approchant, je devine des traces qui prouvent qu’il doit être déplacé fréquemment. Pas besoin
d’être Einstein pour savoir ce que je vais trouver dessous. Ce Bill est vraiment idiot, on peut
difficilement imaginer une trappe secrète aussi mal dissimulée. Je pousse le tapis du bout du pied,
tout excitée.

Bingo !

On devine une large ouverture en forme de carré qui se découpe sur le ciment, mais sans aucune
poignée pour l’ouvrir.
Je le savais ! Putain, je le savais !

Il y a un pavé numérique ultra-moderne incrusté au milieu, comme pour un coffre-fort.

Et merde ! Il y a un code, j’aurais dû m’en douter !

Quelque chose clignote sur le petit écran. Je m’approche pour lire : « Warning : wrong code,
door unlocked. »13 Le message défile en boucle avec un petit bip d’alerte. Ce doit être mon jour de
chance car il semble que, dans sa précipitation, Bill ait mal verrouillé la trappe de l’autre côté. Je
remercie ma bonne étoile. J’appuie sur le bouton vert « open » et la porte disparaît dans le sol, en
faisant le bruit d’un sas qui dépressurise. Je me glisse à l’intérieur avec précaution, et descends le
long d’une petite échelle sortie de nulle part, non sans m’être retournée pour tirer le tapis au-dessus
de ma tête. Puis j’aperçois un long tunnel ultra-moderne éclairé par des spots, qui semble sans fin.

Un boîtier semblable au premier est encastré dans le mur sur ma droite. J’appuie sur le bouton
« close », l’ouverture se referme dans le même bruit que tout à l’heure et une voix féminine me
demande de rentrer la combinaison de verrouillage de la trappe, que j’ignore. Je me retrouve toute
seule, dans un espace aseptisé, et j’éprouve la même sensation qu’en avion lorsque l’atmosphère est
artificiellement pressurisée. Il me semble que je marche plus de quinze minutes dans un silence
absolu et angoissant avant d’arriver enfin devant une porte blindée immense, elle aussi munie de son
petit clavier numérique. Quitte à être arrivée jusqu’ici, je pousse ma chance jusqu’au bout et tente
d’appuyer sur « open » comme précédemment.

Mais cette fois-ci, une alarme stridente se met à résonner dans tout le couloir, me vrillant les
tympans. La voix de la dame, beaucoup moins sympathique à présent, hurle à l’intrus au-dessus de
moi. Je supplie en me couvrant les oreilles que quelqu’un ouvre cette satanée porte car la douleur me
perfore les tempes. Quand, enfin, je la devine bouger, je me rue dessus mais je suis stoppée net en
plein élan sur le seuil de la pièce. Une sensation de métal froid appuie entre mes deux yeux et
j’entends le déclic du cran de sûreté d’un revolver.

J’attends le second, et je me dis que l’aventure se termine ici et maintenant. Mais rien ne vient.

– Putain, Olivia Kincaid ! Putain de merde ! J’ai failli te buter, j’étais à deux doigts de te tirer
dessus et de t’exploser la cervelle ! Mais qu’est-ce que tu fous là ? À quoi tu pensais ? Oh putain,
putain…

Max s’appuie contre le mur, le souffle erratique, et tente de se calmer en continuant de lâcher des
chapelets de jurons. Je vois l’arme qu’il tient dans sa main trembler. Je n’arrive pas à réaliser que je
suis passée si proche de la mort aussi bêtement avant de croiser son regard gris complètement
terrorisé.

– Si je t’avais tuée, miss…

Il se précipite et me prend dans ses bras, je sens son cœur battre la chamade. Écrasée contre son
torse immense et chaud, je lui demande :
– Je ne comprends pas pourquoi j’ai déclenché une alarme, cette fois-ci, Max. Il ne s’est rien
passé avec la première trappe.
– Il y a un lecteur d’empreintes digitales sur ce pavé-là, en plus du code. Nous avons été prévenus
en pleine réunion d’une intrusion par l’accès de Bill. Maintenant que tu es là, suis-moi. Putain ! Je
préfère même pas savoir comment tu es rentrée, ça va être le bordel…
– Et si je veux repartir finalement ?
– Hors de question, c’est trop tard. Suis-moi !

J’obtempère et nous traversons une grande salle ronde et blanche où d’autres portes blindées
identiques débouchent également. Au moins, j’ai maintenant les réponses à mes questions. Je sais où
et comment le Clan se réunit. Je me glisse derrière Max pour me cacher dans son ombre alors que
nous pénétrons dans un grand open space rempli de bureaux éparpillés un peu partout. Certains sont
occupés et des personnes lèvent la tête de leurs ordinateurs en me jetant des regards ahuris. Je me
demande sur quoi ils peuvent bien travailler.

L’éclairage artificiel imite à la perfection la lumière du soleil et j’ai l’impression d’être dehors.
Je cligne des yeux, éblouie. Nous nous dirigeons vers le fond et vers une salle de réunion tout en
verre, où je vois que tous les frères décisionnaires sont assis autour d’une table ovale en bois brun
foncé. Rock préside et je ne peux m’empêcher de le trouver magnifique. Le décor qui m’entoure est
contemporain et de toute évidence luxueux, ce qui détonne avec les occupants des lieux. Toujours
dans l’ombre de Max, je sais que je suis invisible pour encore quelques secondes seulement.

Je réalise maintenant que je n’avais jamais vraiment envisagé que mon plan aboutisse et je ne sais
pas ce que je vais pouvoir dire pour justifier ma présence.

Je vais passer un sale moment, c’est certain…

Rock va me bouffer toute crue et les frissons qui me parcourent ne sont clairement pas des frissons
de plaisir.

J’entends la voix de Bill s’élever du fond de la pièce :

– C’était quoi alors ce bordel, Max ? Je t’avais bien dit que j’avais correctement verrouillé
derrière moi. Je ne suis pas fini à la pisse !

Sur ce, Max se déplace sur la droite et dévoile ma présence. Je perçois des exclamations de choc,
l’éclat de rire de Vince et les jurons de Bill.

J’ose lever la tête et les regarder tour à tour. Une palette d’émotions se dessine devant mes yeux,
jusqu’au visage de Rock, impassible. Seul un léger tremblement sur sa mâchoire crispée témoigne de
sa colère.

Je suis dans le caca…

Le temps s’étire mais personne ne parle, alors je tente quelque chose :


– Salut les gars. Sympa vos bureaux, j’aime beaucoup la déco…

Je vois Vince qui s’était calmé repartir en fou rire, au point de pleurer et de frapper la table du
plat de sa main. Enfin, Rock parle et je suis congelée sur place par le ton glacial de sa voix :

– Comment ?
– J’aime beaucoup la déco contemporaine.
– Non, comment as-tu réussi à venir ici ?

L’accusation sous-jacente dans sa question me fait passer en mode défensif instantanément :

– Hey oh ! ce n’est pas de ma faute, OK, Brutus ! De un, cette première trappe devrait se
reverrouiller automatiquement et pas avec un code, c’est complètement idiot. Et de deux, ce serait
bien une caméra à l’entrée de votre Batcave. Ça éviterait à Max de risquer de faire sauter la cervelle
de n’importe qui par erreur.
– Je ne crois pas t’avoir demandé de conseils mais ça ne répond pas à ma question. Comment as-tu
réussi à arriver jusqu’ici toute seule ?

OK, il ne rigole vraiment plus.

Il n’a toujours pas bougé d’un iota, les bras toujours croisés sur son torse. Il me toise avec
sévérité. Je ne sais pas quoi lui répondre sans aggraver la situation et les secondes s’écoulent de
façon interminable dans un silence tendu et lourd. Tous les frères sont dans l’expectative, eux aussi,
et je sens une pression énorme s’abattre sur moi. Rock finit par perdre patience, il se lève et fait le
tour de la table pour venir me surplomber de toute sa hauteur, menaçant. Max s’approche de moi par-
derrière de telle façon que je me sens prise en étau. Je ne sais pas ce qu’il craint.

Certes, Rock est intimidant mais il ne me ferait jamais de mal, au contraire, il a prouvé l’inverse.
Mais ça, Max l’ignore par ma faute.

Arrête tes conneries, Olivia ! Tu l’as cherché…

Je décide d’assumer ma présence ici. Je ne suis pas peu fière d’avoir enfin pu pénétrer leur tour
d’ivoire a priori imprenable. Je me redresse, croise moi aussi les bras sous ma poitrine et le toise de
mon regard de peste, en me grandissant sur la pointe des pieds. Je crois surprendre une ébauche de
sourire au coin de sa belle bouche, pendant une demi-seconde, mais il a déjà repris son sérieux et ne
décolère pas.

– Je répète, Olivia, comment ?


– Quoi ? Ce n’était pas si compliqué de déduire que si je n’arrivais pas à vous filer à la surface de
la terre, c’est que vous vous déplaciez au-dessous. Comme dirait Sherlock Holmes : lorsque vous
avez éliminé l’impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité.

Malgré ma tentative d’humour, l’ambiance reste glaciale, au point que j’en frissonne réellement.
Cette fois, je resserre les bras autour de mon torse pour me protéger de l’hostilité à mon encontre qui
sature la pièce de toutes parts, sauf venant de Max, mon seul allié, ici. Bien évidemment, j’ai menti et
je n’avoue pas le rôle que Doc a joué dans ma découverte. Je me demande encore pourquoi il m’a
mise sur la voie.

– Tu as tenté de nous filer ?

Il paraît réellement surpris, ce qui m’étonne également. Je pensais pourtant avoir été repérée, je
suis loin d’être une professionnelle.

– Oui, et pourquoi pas, hein ? Vous évoluez comme les grands seigneurs de cette ville, vous
voulez tout savoir, mais moi, je n’ai pas de réponses à mes questions ! Alors j’ai décidé de les
trouver par moi-même. Et vous devriez être plus vigilants, si j’ai réussi…

Il me coupe la parole, tranchant, et dardant un doigt accusateur dans ma direction :

– Si tu as réussi, c’est clairement parce que notre énergie et notre attention sont focalisées sur les
Black Edge en ce moment. Je ne pensais pas qu’il fallait qu’on se soucie de toi à ce sujet-là ! On te
faisait confiance, bordel ! Forcément, on a baissé la garde, c’est comme ça qu’on fonctionne. Et ici,
c’est chez nous, donc ce sont nos règles du jeu. Si ça te convient pas, tu dégages, un point c’est tout.

Sa réponse me peine énormément et je ne peux le cacher cette fois-ci. Je commence aussi à me


sentir un poil coupable. Derrière ses « on », j’entends des « je ». C’est plus fort que moi, je me sens
agressée et je me braque, car je trouve qu’il exagère :

– Vous avez une drôle de façon de me témoigner votre confiance, vous me cachez tout ! Comment
voulez-vous que je vous prouve ma loyauté si vous ne me laissez pas entrer un petit peu dans votre
Clan ? C’est mission impossible. Et je ne vous ai jamais demandé de vous soucier de moi non plus !

Vince prend alors la parole, coupant Rock qui fulmine et est sur le point de me répondre :

– Liv, c’est pour te protéger. Chaque chose en son temps. Moins tu en sais, mieux c’est pour le
moment.
– Oh oui, ça a clairement réussi à Mary Ellen de ne rien savoir ! Elle se porte comme un charme !
– Comment sais-tu pourquoi on s’en est pris à elle ? s’étonne Bounce.

J’entends Rock jurer et Max se tendre, surpris, derrière moi. Je sais que je viens de marquer un
point. Bill ne peut s’empêcher d’intervenir pour ajouter :

– Je vous ai toujours dit que c’était une sale fouineuse ! Elle est entrée par effraction chez moi,
cette espèce de co…
– Bill, ferme-la !

Rock le coupe avant qu’il ne puisse me manquer une énième fois de respect en frappant du poing
sur la table. Le bois tremble et je me demande comment c’est possible qu’il ne cède pas sous la
violence de l’uppercut. Mon Némésis en reste sans voix et je suis intérieurement satisfaite.
– Allez, continue ton passionnant récit, Petite Chose.

D’habitude, il m’appelle ainsi avec affection et avec une certaine déférence, mais là, il y a une
note de mépris et de moquerie qui me blesse et que je n’ai jamais entendue. Je fulmine qu’il
m’appelle comme ça devant les autres, il cherche clairement à me rabaisser. Mais je décide que cette
conversation aura lieu à un moment plus opportun ; lorsque nous parlerons posément, entre autres, de
ce qui a failli m’arriver, des deux Black Edge tués ou de mon e-mail à cœur ouvert, qui n’a jamais eu
de réponse alors que j’ai reçu l’accusé de lecture hier dans la nuit.

Ouais, on a plein de trucs à se dire, toi et moi, Tarzan ! Tu ne perds rien pour attendre…

Mais pour l’instant, je raconte uniquement ce qu’il souhaite savoir dans les moindres détails,
depuis ma fuite de l’école, sans omettre le passage sur les documents que j’ai trouvés chez Bill et
comment ce crétin a oublié de verrouiller correctement sa trappe. À cet instant, je pense que le
principal intéressé me frapperait s’il le pouvait, il exsude la haine. Son regard est éloquent, au point
que Max le remarque lui aussi et s’approche encore un peu plus de moi, mû par un instinct protecteur.

Ça, c’est pour Ginette, connard !

Un silence de mort suit mes déclarations et s’éternise jusqu’à ce que Rock explose. Je ne le vois
pas venir. La seule fois où je l’ai vu dans une telle rage, c’est cette nuit atroce sur la route où il a tué
deux hommes. Il court à travers la pièce et attrape Bill par le cou, puis le plaque contre le mur à
quinze centimètres du sol.

– Je devrais te tuer sur-le-champ pour avoir mis en péril le Clan de façon si stupide, putain !
Sortir des documents confidentiels ? Oublier de verrouiller ta trappe alors que les Black Edge sont
sur le qui-vive ?

Rock hurle mais Bill ne peut pas répondre, même s’il le souhaitait. Son visage est devenu bleu et
il ne peut clairement plus respirer. Vince tente d’intervenir en vain.

– Rock, tu vas le tuer, c’est peut-être pas le moment. Laisse-le s’expliquer au moins.
– Il a failli tout ruiner, Vince ! Des années d’existence du Clan et de travail acharné de mon père et
de mon grand-père avant lui, de tous ceux qui bossent ici au quotidien ou ailleurs dans le pays ! Et
toutes ces personnes qui dépendent de nous, ils deviendraient quoi, hein, dans cette société merdique
et égoïste ? Il devrait le savoir mieux que quiconque, bordel ! C’était une grosse loque avant que le
Clan l’aide.
– Je sais, Rock, mais là, tu ne vas rien arranger. Lâche-le.

C’est Max qui a parlé cette fois, avec un ton étrange que je ne lui ai jamais entendu, à la fois posé
et directif mais qui semble capter l’attention de Rock dans sa fureur. Rock lâche Bill des yeux et
regarde Max.

– Je répète : lâche-le, Rock, sinon c’est toi qui vas tout foutre en l’air.
Après ce qui me semble de trop longues secondes, Rock desserre sa prise et Bill s’effondre sur le
sol dans un bruit sourd, les lèvres bleues et le visage exsangue. Tout le monde reprend sa respiration
ensemble et j’entends des expressions de soulagement. Même si je hais Bill, je ne souhaite pas sa
mort, et surtout pas de la main de Rock.

– Rock, commence Bill d’une voix cassée et à bout de souffle. J’allais t’en parler. Il y a des
irrégularités dans les comptes, je soupçonne quelqu’un de détourner de l’argent du Clan.
– Rien à foutre ! Tu n’avais pas à sortir ces putains de documents du Q.G. ! Et certainement pas les
laisser chez toi à la vue de tous !
– Je les ai sortis car c’est forcément un de nous ici présent le coupable, Rock ! Personne d’autre
n’a les accès nécessaires pour réaliser ce genre d’opération. Et ça pourrait être toi aussi. Pour
l’instant, je soupçonne tout le monde, je devais enquêter depuis chez moi discrètement.

Il lance un regard navré qui semble sincère. Un nouveau vent sibérien souffle dans la salle de
réunion lorsque chacun prend conscience de la portée de ses paroles. Pour la première fois, j’entends
Loris prendre la parole.

– Impossible, j’ai confiance en tout le monde ici, je pourrais mourir pour chacun d’entre vous.

Bill est toujours sur le sol, prostré, et lui répond en toussant :

– Je sais mais il en est impossible autrement. Je suis sincèrement désolé, Loris.

Rock se rassoit à sa place, calme mais redoutable.

– Max et moi allons reprendre l’enquête. Il y a forcément une autre explication. Toi, tu ramènes
tous les documents, interdiction d’en faire une copie. Pour le moment, tous les frères sont innocents à
mes yeux, et tu es le seul qui n’a plus mon entière confiance. Max, raccompagne Olivia chez elle, s’il
te plaît.

Personne n’ajoute quoi que ce soit, ni n’ose bouger. Je vais protester mais Max me fait un signe de
la tête pour m’en dissuader, alors j’ajoute juste :

– Rock, je ne veux pas que ce soit Bill qui surveille mes arrières. Lui et moi, ça ne colle pas.
C’était pas le deal.

Je sais qu’Eddy et lui ont parlé de cette note de menace sur mon paillasson et qu’ils ont justifié ma
surveillance rapprochée de cette façon, ce qui n’est pas complètement faux au fond.

Il souffle en se pinçant l’arête du nez comme à son habitude lorsque quelque chose joue un peu
trop avec ses nerfs.

– Je ne peux plus te garantir qu’Eddy soit le seul à te surveiller, je peux avoir besoin de lui à tous
moments, c’est mon meilleur élément au combat rapproché. Tous les gars peuvent être amenés à te
suivre, c’est à prendre ou à laisser. J’ai d’autres chats à fouetter.
Effectivement, il fait mine de se remettre à ses affaires et de lire les documents devant lui. Cela me
fait l’effet d’une gifle cinglante mais je sais qu’il a raison sur le fond. Je ne suis pas en position de
jouer les divas.

– OK, je prends, Christensen, mais dès que toutes vos merdes sont réglées, ça s’arrête sur-le-
champ. Je ne suis pas une petite chose fragile, malgré le surnom ridicule dont tu m’affubles !
D’ailleurs, tu peux te le foutre où je pense.

Il hoche la tête mais ne la relève pas. Sur ce, je pars sans rien ajouter. J’imagine que la visite des
lieux et la discussion seront pour une prochaine fois. Ou jamais… J’ai des pensées meurtrières à son
encontre.

Cet homme me rend folle !

Sur le chemin du retour, je demande à Max avec prudence, car je ne veux pas que mes propos
soient mal interprétés :

– Je sais que ce que Bill a fait est grave, et tu sais que je le déteste donc je ne cherche pas à le
défendre, mais la réaction de Rock était un peu exagérée, non ? Même vis-à-vis de moi.
– Non. Ce Clan, c’est tout ce qu’on a et l’unique vie qu’on veut vivre. C’est notre jardin d’Éden,
même si ce n’est pas un havre de paix. Comme toutes les choses trop précieuses, il faut les protéger
en permanence et les cacher de la convoitise. Tous les membres ont accepté ça et nous sept devons
montrer l’exemple. Bill a enfreint plusieurs règles fondamentales pour nous et la plus importante est
celle de la confiance. On se fait tous confiance ici. Il aurait dû parler à Rock de sa découverte, mais
il a choisi de le défier et de se méfier. Lorsqu’on connaît Rock comme les gars le connaissent,
imaginer qu’il puisse détourner de l’argent est impossible. Sinon, c’est une insulte. Certaines choses
à notre sujet t’échappent encore et c’est compréhensible. Rock te pardonnera, même si tu dois lui
faire l’impression d’être une gamine qui ne tient pas en place. Tu lui as prouvé aujourd’hui que tu
n’en faisais qu’à ta tête et que tu ne savais pas être patiente. Il est en colère, là, tout de suite, mais je
suis sûr qu’il va finir par aimer ça, il est exactement pareil. Juste, par pitié, ne recommence pas un
truc du même genre avant au moins six mois ! En revanche, pour Bill, ça va être plus compliqué. Ce
qu’on a créé ici est unique et peu conventionnel. Ce genre de fidélité n’existe plus ailleurs et c’est
précisément ce que cherchent les âmes abîmées qui nous rejoignent. Supprime ça et tu nous tues ainsi
que des centaines de familles en un claquement de doigts. Alors, aucune négligence n’est tolérée. Les
enjeux sont trop élevés.

Ses paroles sont pleines de passion et sont la meilleure démonstration de l’intensité qui les lie les
uns aux autres. Elles me rendent encore plus envieuse de ce qu’ils partagent. Pour ma part, à cet
instant, je ressens un vide immense en moi, brûlant comme un feu de glace à la place de mon cœur.
Tout cela m’est étranger, mais mon être tout entier en crève d’envie, comme pour satisfaire un instinct
primitif enfoui en chacun de nous : celui d’être aimé pour ce que l’on est de façon inconditionnelle,
avec nos qualités et nos défauts. Je ne peux m’empêcher de laisser mon esprit divaguer, imaginant un
futur où je ferais partie du Clan de façon légitime et acceptée de tous, et où Rock serait bien plus
qu’une passade légère et clandestine.
J’imagine une relation où tout serait évident, fort et intense avec lui. Pas de fantômes du passé
mais juste un avenir sans limite. À la simple évocation de ces hypothèses, mon rythme cardiaque
s’accélère, j’ai le souffle court et je sens mes joues chauffer. Je veux plus, je veux tout. Alors, je le
partage avec celui que je considère comme mon plus proche ami ici, présent depuis le début, qui
m’écoute toujours avec attention et bienveillance :

– J’aimerais tellement connaître ça, Max. Ce que vous partagez les uns avec les autres. Je suis
comme un papillon attiré par une flamme et je ne peux pas me retenir. Ne plus avoir de doutes, aucun.
Savoir où est ma place dans ce monde et à qui faire confiance, sans l’ombre d’une hésitation. Avoir
un chez moi.

Max se tourne vers moi et prend mon menton entre ses doigts pour me faire relever la tête. Il
semble peser ses mots et sonde mon regard à la recherche d’une réponse que j’ignore. La proximité
ne me dérange pas, comme toujours avec lui. Il a déjà gagné ma confiance pour ce type de contact. Il
a l’air d’avoir trouvé sa réponse car il me répond doucement :

– Tu peux, miss, tu peux me faire confiance, tout le temps et pour tout. Je ne ferai jamais rien qui
puisse te blesser.
– Merci, Max, je te crois.

Mais il ajoute ensuite une phrase qui fait tout basculer :

– Je t’aime trop pour ça…

Et avant que je ne comprenne le sens de ses paroles, il se penche vers moi et m’embrasse avec
ferveur sur la bouche, en prenant en étau mon visage entre ses immenses mains chaudes.

Non, non, non, pas ça ! Pourquoi ?

Je sais qu’il ne s’est toujours pas remis d’avoir failli me tuer un peu plus tôt, sinon il n’agirait
jamais ainsi, c’est impossible autrement. Il n’est pas encore complètement redevenu lui-même et je
peux le sentir à son baiser qui a un goût de désespoir. Si ce n’était pas Max, j’apprécierais sûrement
ce moment mais je sais que je vais le blesser dans quelques instants, malgré moi. Je n’ai pas le choix
et je me déteste pour ce que je m’apprête à faire : abîmer ce bel homme fort et gentil dans son amour-
propre, alors qu’il se dévoile à moi. Je sens mes yeux devenir humides, je ne peux pas laisser faire
ça. Il ne s’agit pas de quelqu’un sans importance mais bien de mon ami.

Je me dégage de sa prise et lui lance un regard désolé qu’il comprend instantanément.

– Je suis désolée, Max. Tu es une des personnes qui comptent le plus pour moi ici mais pas de
cette façon-là. Je te l’ai toujours dit. Je suis désolée si je t’ai malgré tout laissé entendre le contraire.

Je sais que j’ai toujours été correcte avec Max. Je n’ai jamais rien fait pour l’encourager dans ce
sens, mais parfois le cœur choisit ce qu’il désire voir et peut déformer la réalité. Cela ne m’apaise
pas et je me sens mal. Par-dessus tout, ce que je redoutais se produit : Max est meurtri. Il secoue la
tête en signe de dénégation à mes dernières paroles.

– Tu ne me laisses pas la chance d’être plus, Olivia. Tu ne me l’as jamais laissée. Dès le début, tu
as décrété qu’on serait amis et rien de plus. Laisse-moi te convaincre, s’il te plaît.

Il essaye de m’attraper les mains mais je lui échappe.

– Non, je suis désolée, Max, je connais déjà l’issue… Je ne changerai pas d’avis.
– Comment peux-tu en être si certaine ? On a des points communs, je te fais rire et tu t’ouvres à
moi. Tu me confies des choses. Je peux t’offrir ce que tu désires ici.
– Oui, en tant qu’amie, Max, ou peut-être comme le frère que je n’ai jamais eu. Tous les miens
sont morts. Je n’avais plus personne avant que tu me prennes sous ton aile malgré moi, dans cette
station essence. Je t’en suis infiniment reconnaissante.

Il reprend contenance et ses traits se durcissent. Il refuse toujours ce que j’essaye de lui dire.

– Si tu savais comme je regrette !


– Tu regrettes quoi ? De m’avoir rencontrée ? Je te l’ai dit, je ne voulais pas te faire de mal.

Je ne veux pas qu’il me déteste ou ne souhaite plus me voir. Rien que l’idée me rend malade.

– Non, surtout pas ! Mais j’en suis venu à regretter la façon dont on s’est rencontrés, toi et moi.
Inconsciemment, à cet instant-là, tu m’as vu comme un cordon de survie jeté dans ton océan de
perdition personnel. Tu m’as identifié comme un ami qui te veut du bien, mais jamais comme un
amant potentiel. Je n’ai même pas pu passer par cette case ! Je l’ai senti dès le début, mais j’ai voulu
espérer comme un con.

Je me sens terriblement mal. Ce qu’il dit est une analyse juste et fine de notre rencontre. J’étais
perdue, je l’ai rencontré par hasard sur un bord de route, et alors que je ne laissais plus personne
entrer, lui, je l’y ai autorisé un tout petit peu.

J’ai déjà réfléchi à la question plusieurs fois depuis que je suis ici. N’importe quelle autre
personne du Clan, même Rock, m’aurait fait fuir ce jour-là, mais pas Max. Je réalise qu’il me fait
penser à mon père d’une certaine façon : une force tranquille blonde aux yeux gris, mais aussi grâce à
une foule d’autres détails du quotidien. Le plus cruel dans cette histoire, c’est qu’en abaissant mes
barrières pour la première fois depuis longtemps, Max a permis à un autre de le suivre dans son
sillage pour passer lui par la case « amant » : Rock.

Max a creusé la brèche, Rock s’y est engouffré et a rallumé mon feu intérieur. Sauf que cela, je ne
l’avouerai jamais à Max.

Savoir pour Rock et moi va l’anéantir une deuxième fois, comme du sel sur une plaie béante.

Je crois que je l’ai compris le soir où Rock m’a dit qu’ils étaient comme des frères de sang. J’ai
su que ce ne serait pas simple si cela devait devenir sérieux entre nous.
Au fond, Bill avait raison, je fous clairement la merde entre eux…

C’est pour ça que j’ai si facilement proposé de garder tout cela secret, et c’est pour cela aussi que
j’ai refusé que Rock avoue ma présence le soir de l’attaque des Black Edge. Trop d’explications à
fournir, trop de conséquences à gérer et je n’étais pas en état. Sauf que repousser l’échéance n’a fait
qu’empirer les choses. Voilà où nous en sommes aujourd’hui.

Max reprend d’une voix sombre, face à mon silence :

– Tu étais en route pour Colorado Source, tu serais venue au CSB, ou alors je t’aurais croisée
chez Alfred, ou qui sait, au lac alors que tu te baignais. On aurait discuté simplement et les choses
auraient eu la possibilité de prendre une autre direction. Alors que dans la station essence, j’ai perçu
ton désarroi à mille lieues et je n’ai pas pu m’empêcher d’essayer de t’aider !
– Parce que tu es la personne la plus altruiste que je connaisse, Max, et c’est pour ça qu’on t’aime
tous ici ! Ne te déteste pas pour ça, par pitié. Si tu changes à cause de moi, je ne m’en remettrai pas.
Tu ne peux pas réécrire l’histoire. Rien ne garantit que les choses auraient abouti autrement si on
s’était croisés ailleurs pour la première fois. Tu aurais toujours voulu m’aider à un moment ou à un
autre, j’ai tellement de casseroles !
– Mais regarde à quoi ça me conduit ! Je ne t’aurai jamais.
– Tu m’as, Max ! Comme une amie précieuse.
– À quoi bon ?
– Ne dis pas ça, c’est méchant.

Il hausse les épaules, désabusé, et se remet en marche. Nous n’échangeons plus un mot jusque chez
moi et il me dit à peine au revoir du bout des lèvres sur mon porche. J’insiste pour le serrer dans mes
bras même s’il reste immobile telle une statue de sel.

– Bonne nuit, Max. Je veux rester ton amie. Le temps sera notre allié, prends celui qu’il te faut,
mais reviens-moi.

***

Le lendemain, alors que je me sens au plus bas et comme pour me narguer, je reçois le courrier de
l’hôpital m’informant que toutes mes analyses sont négatives. Je ne suis porteuse d’aucune maladie,
virus ou germe qui puissent mettre en danger Sa Seigneurie toute-puissante…

Malgré les zones d’ombre, les non-dits et les paroles blessantes entre Rock et moi, je me hâte de
prendre une photo de mes analyses et de la lui envoyer avec un petit message plein de sous-entendus
coquins. Il me manque un peu trop à mon goût, mais depuis le début, j’ai bien conscience que mon
cœur ne suit pas tout à fait la même ligne de conduite que ma raison. Je sais que l’issue sera
douloureuse, mais je ne peux m’empêcher de vouloir ma tranche de bonheur.

Je sais que je ne suis pas la seule à rencontrer ce problème sur cette fichue planète !

Je repense à notre échange de la veille. Il était si proche, à portée de mains et de bouche, mais en
ce moment, tout se ligue contre nous pour nous empêcher de nous retrouver seuls, et quand nous
sommes face à face, nous sommes plutôt dans l’affrontement qu’autre chose. Cela ne m’empêche pas
de le désirer sans limite. Lorsque je pense à Rock, et plus particulièrement à toutes les façons dont je
souhaite lui grimper dessus sans aucune contrainte, ma culpabilité vis-à-vis de Max me revient tel un
boomerang. Rock me répond deux heures plus tard avec une photo identique à la mienne mais sans
commentaire, me laissant mi-figue, mi-raisin. Je sais qu’il doit sûrement m’en vouloir pour mon
infiltration commando dans son précieux Q.G. mais quand même.

En fin de journée, je remarque qu’il m’a laissé un message vocal. J’ai loupé son appel alors que je
m’occupais des enfants. Il s’excuse rapidement de ne pas avoir de temps à m’accorder ce week-end
ni la semaine qui suit, mais il me dit de ne pas croire que je m’en tire si facilement. Il m’assure qu’il
trouvera un moment pour venir me fesser, car on ne pénètre pas dans le Q.G. des Evil’s Heat par
effraction sans être puni. Je n’arrive pas à savoir s’il plaisante ou non. Il me demande aussi de lui
réserver mon prochain week-end, ce qui est plutôt bon signe.

Non ?

Je suis partagée et hésitante, mais nous allons enfin pouvoir aborder tous les sujets en suspens :
notre première fois, l’agression, les meurtres, la fameuse Soraya, notre relation et mon avenir ici,
mon e-mail à cœur ouvert auquel je n’ai toujours pas eu de réponse, le Q.G., Bill, le détournement de
fonds et enfin Max.

Ouais, ça commence à faire beaucoup, même pour moi. Il y a déjà trop de monde sous mon tapis
cache-misère.

Je me sens sous pression, comme une cocotte-minute, et la tension palpable dans la ville à cause
des Black Edge n’arrange rien.

12 « Cet automne, fêtez Halloween à Paris ! »

13 « Attention : code faux, porte déverrouillée. »


Shawn, Sunny et Moïra

Olivia

La semaine qui suit, je ne déjeune pas avec les garçons avant d’aller au travail. J’ai décidé de
laisser Max souffler et de lui donner de l’espace. Je ne pense pas que voir ma tête tous les jours
l’aide à faire le deuil de notre relation amoureuse avortée et à passer à autre chose. Je vais tout de
même faire un coucou à Vince, Eddy et Bounce dès que je peux. Ces trois-là se réunissent souvent en
fin de journée chez Eddy lorsque Rhonda et les filles ne sont pas là. J’apprends que Bill est sur la
sellette dans le Clan et que Crazy Rhonda me déteste plus que jamais.

Je ne sais pas si je devrais avoir peur pour ma vie ?

J’ai reçu une carte de remerciements de Mary Ellen pour les vêtements que je lui ai offerts. Elle
est toujours hospitalisée chez le Doc mais elle devrait bientôt rentrer et continuer les soins depuis
chez elle avec l’aide d’une infirmière. La pauvre est plâtrée et recousue de partout. Je me demande si
je réussirai à exposer mes problèmes à une femme qui a traversé l’enfer tout récemment. D’ailleurs,
rien ne dit qu’elle reprendra du service et je n’ai pas osé en parler avec le Doc. J’ai un respect
immense pour les professionnels qui passent leurs journées à écouter les soucis des autres.

Quand ces gens-là trouvent-ils l’énergie de gérer les leurs ?

Le vendredi, je décide d’aller pique-niquer seule au lac. Cela fait un moment que je n’y ai pas mis
les pieds et j’en ai besoin, cet endroit m’apaise et me ressource. Voulant enterrer la hache de guerre,
j’ai envoyé quelques SMS à Rock pour l’encourager tout au long de la semaine en lui promettant qu’il
serait récompensé ce week-end pour avoir été un meneur très investi envers son Clan… Le dernier
étant tout bonnement une photo de mon décolleté que j’ai failli envoyer par erreur à Vince, Bounce et
Eddy, avec lesquels je partage aussi un fil de discussion où nous publions des images trouvées sur le
Net qui nous font particulièrement rire. Étonnamment, des quatre je suis celle à l’humour le plus
douteux.

Très mature !

Aucun de mes SMS à Rock n’a eu de réponse de sa part. Je suis blessée, vexée et je me refuse
d’en parler aux garçons ; je ne veux pas donner l’impression que cela me touche, même si c’est le
cas. Rock m’avait avertie dès le début qu’il ne me traiterait pas comme je le méritais mais, suite à
nos moments tous les deux et à notre week-end loin de tout, je n’avais pas imaginé que cela se
passerait ainsi.

J’ai décidé de laisser Ginette un peu tranquille aujourd’hui et c’est donc à pied, en broyant du
noir, que j’arrive près du lac aux grenouilles. Je suis surprise quand je remarque une grosse voiture
sombre garée près du petit ponton où un homme brun est assis. Mon cœur s’accélère en pensant qu’il
s’agit de Rock mais rapidement, même si la silhouette me rappelle quelqu’un, je comprends que ce
n’est pas le goujat qui m’obsède.

J’approche prudemment, curieuse, bien qu’il soit désormais hors de question que je me baigne
devant un inconnu. En m’entendant, l’homme pensif assis en tailleur se retourne vivement et me fait
sursauter. J’ai encore en mémoire l’agression des deux Black Edge et je suis sur la défensive, me
remémorant les conseils d’Eddy en self-défense.

Il me lance un « Bonjour » chaleureux en se redressant sur ses longues jambes, ce qui me donne
l’occasion de l’observer dans sa totalité et j’ai un choc. Je me retrouve devant une version sans
tatouage ni piercing de Bounce. Il a les mêmes cheveux auburn mais coupés court et les mêmes yeux
verts captivants.

Je ne peux m’empêcher de demander bêtement :

– Bounce ?

L’homme me sourit gentiment et s’approche en me tendant la main. Il ressemble encore plus à un


mannequin que son sosie dans ce costume trois-pièces, luxueux, et gris foncé. Il ne paraît pas souffrir
de la chaleur, habillé de la sorte. J’accepte de lui serrer la main et il met un peu trop de temps à mon
goût pour la lâcher.

– Non pas Bounce, je suis Shawn, son frère jumeau.


– Et merde !

J’ai vraiment le chic pour me mettre dans de sales draps. En plus de ma réponse grossière, j’ai un
mouvement de recul, effrayée. Je n’ai pas oublié ce que j’ai pu saisir de l’échange entre Max et Rock
au sujet de ce fameux Shawn. Il est clairement décontenancé.

– Je vois que ma réputation m’a encore précédé…


– Qu’est que vous faites là, près du lac ?
– Une amie très proche adorait ce lac, je viens ici quand je veux penser à elle.

Sa réponse me surprend et me touche, je sais ce que c’est de perdre une amie chère. Mais je ne
perds pas le nord pour autant.

– Comment s’appelait-elle ?

Il hésite à répondre et me jauge de bas en haut.

– Je te réponds si tu me dis comment tu t’appelles.


– Olivia Kincaid.
– C’est bien ce qu’il me semblait. Max m’a parlé de toi et t’a plutôt bien décrite. Toi aussi, tu as
une petite réputation, désormais.
– Quel genre de réputation ?
– D’aller droit au but, d’être vive, avec un caractère affirmé… et d’être accessoirement un régal
pour les yeux.

Quel beau parleur…

Il me parcourt de haut en bas avec un regard gourmand et je frissonne de crainte. Je laisse un


silence s’installer entre nous, je ne sais pas quoi répondre à ça.

Est-il sincère ou cherche-t-il à m’amadouer pour tenter un truc ?

Il finit par ajouter :

– Mon amie s’appelait Sunny.

Sa révélation me laisse coite. Je suis étonnée que Rock ait laissé sa sœur côtoyer Shawn si ce
dernier a une si mauvaise réputation avec les filles.

– Sunny ? La sœur de Rock ?


– Oui, celle-là même. Celle qui est partie du jour au lendemain, a laissé son frère et ses parents
complètement anéantis.

Son ton est dur et je sens le besoin de défendre cette jeune femme que je ne connais pas face à ce
coureur de jupons notoire. Le peu que je sais d’elle est ce que j’ai pu entendre raconter par-ci, par-
là, par les uns et les autres. Je n’ai jamais eu d’avis avant à son sujet, j’ai toujours cherché à rester
neutre, bien qu’elle soit la source de la détresse de Rock et de pas mal d’obstacles dans notre
relation. J’ai l’intime conviction que quelque chose l’a chassée de chez elle et pour la même raison
que Moïra. Je reste persuadée qu’elles se connaissaient, ce serait une coïncidence incroyable dans le
cas contraire.

Enfin ça, c’est si Moïra est bien originaire du coin…

– Peut-être qu’elle est partie à cause de vous. Que s’est-il passé ? Vous avez voulu la forcer à être
plus que votre « amie », elle a refusé et ça ne vous a pas plu ?

Ma réponse fait mouche et un voile de tristesse vient recouvrir son beau visage.

– Ne parle pas de ce que tu ne sais pas ! Crois-tu que Rock me considérerait encore comme son
ami si c’était le cas ?
– Il ne m’a jamais parlé de toi, ni Max d’ailleurs. J’ai appris ton existence par inadvertance. Tout
est possible selon moi.
– Oh parce que tu es ici depuis deux mois et tu crois qu’on t’a tout dit ? Que tu sais tout ce qui se
passe ici ?
– Touchée…

Il n’a pas tort et tout dans son attitude m’indique que Sunny a beaucoup compté pour lui et qu’elle
le hante. Malgré moi, je n’arrive pas à détester Shawn, il y a quelque chose de touchant dans cet
homme. Je vois en lui un écho de ma peine pour Moïra. Max a raison, il semble vraiment que cet
endroit soit l’épicentre des personnes bousillées par la vie. J’imagine qu’entre gens torturés, on se
comprend et on s’attire. Je m’adoucis pour lui demander :

– Sunny vous manque, ça crève les yeux. Vous non plus, vous n’avez aucune idée d’où elle est ?

Il souffle et lui aussi relâche la tension qui l’habitait :

– Non, aucune idée. J’étais plus qu’un ami. On s’aimait, mais pour une raison que j’ignore, on
n’est jamais sortis ensemble. La différence d’âge, j’imagine. À l’adolescence, ça paraissait énorme et
elle était la sœur de mon meilleur ami. C’était un second obstacle à quoi que ce soit entre nous. Notre
relation a toujours été un peu secrète et a gardé la pureté et l’insouciance de l’enfance. Aujourd’hui
encore, Rock ignore l’importance que sa sœur a eue pour moi et c’est mieux ainsi. On s’est juste fait
la promesse quand elle avait dix ans et moi quatorze qu’on se marierait. Puis j’ai entamé ma vie
d’adulte. J’ai commis des erreurs qui nous ont éloignés l’un de l’autre. Elle a pris son propre chemin
et m’en a exclu petit à petit, jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Je n’ai rien pu faire. Je ne peux pas la
pleurer comme Rock ou sa famille, personne ne comprendrait. Je ne peux en parler avec aucun de
mes frères. Je peux juste venir ici deux fois par an comme un putain de sanctuaire. Le reste de
l’année, je l’oublie en baisant avec le plus de nanas possible pour noyer son image au milieu de
celles de centaines d’inconnues. Et même ça, mes frères me le reprochent. Ils pensent que j’ai un
problème avec le sexe, ce qui est probablement vrai, d’une certaine manière.

Il débite tout cela d’une voix monocorde, mais je sais que c’est une parade pour cacher ses
véritables émotions car je fais souvent la même chose.

Waouh, je confirme, je ne suis pas la seule névrosée…

Mais comment ne pas être touchée par ce qu’il vient de confesser ?

– Au moins, tu as analysé ton comportement, c’est un début vers la guérison… Mais pourquoi me
raconter tout ça à moi, ici et maintenant ? Tu ne me connais même pas, je pourrais aller tout raconter
à Rock.

Il hausse les épaules, les mains dans les poches de son pantalon de costume hors de prix, et shoote
nonchalamment dans un caillou qui n’avait rien demandé.

– Va savoir ? Max et les gars m’ont dit beaucoup de bien de toi. Je ne rentre pas souvent à
Colorado Source, ça me rend nostalgique et triste à chaque fois. C’est la merde ici, mon enfer
personnel sur cette terre. Je crois qu’il était temps que ça sorte. Tous semblent aller de l’avant ces
derniers temps, même Rock. J’ignore pourquoi mais il semble plus serein, malgré les Black Edge. Je
crois qu’il faut que j’arrive, moi aussi, à tourner la page. Sunny ne reviendra pas, elle a fait son
choix.

Nous laissons ces dernières paroles flotter entre nous, Shawn se rassoit et je l’accompagne. Une
fois installés, les pieds dans l’eau, je lui propose de partager mon repas et il accepte sans se faire
prier.

– Merci, je n’ai pas eu le temps de manger quoi que ce soit depuis ce matin avec le vol.
– Oh, tu arrives d’où ? Tu n’as pas trop le look des gars d’ici : cuir, barbe, moto, gros bras, tout
ça, tout ça, quoi.
– J’arrive de New York, je gère l’argent et les intérêts du Clan là-bas sur place. Et non, je n’ai pas
une once de motard dans l’âme. Je déteste les deux-roues, les armes, les tatouages, le conflit et la
bagarre. Surtout, ne te fais pas attaquer en ma présence, je ne te serais d’aucune utilité…

Il rigole à gorge déployée d’un rire communicatif, alors je ricane moi aussi comme une
adolescente gênée. Je le trouve encore plus beau que Bounce, ce qui n’est pas une mince affaire. Je
comprends qu’il n’ait aucun mal à ramener toutes les nanas qu’il souhaite dans son lit.

– Max m’a dit que le Clan était hétéroclite, et pas seulement constitué de bikers, mais j’avais du
mal à y croire car je n’ai croisé que ça jusqu’à présent. Je n’aurais jamais cru que tu fasses partie des
Evil’s Heat !
– Et si. D’ailleurs les bikers sont une minorité au final, mais ce sont eux qui protègent le cœur de
notre communauté. C’est toi qui as cuisiné ça ? C’est super bon !
– Merci ! Donc tu arrives de New York, c’est cool ! J’ai toujours rêvé de visiter la grosse pomme.
– En fait, je suis ici depuis une semaine mais avant-hier, j’ai dû y retourner pour gérer une
urgence, et je suis revenu ce matin.
– Tu as étudié la finance si je suppose bien, alors ?
– Ouais, j’ai un doctorat en mathématiques financières et actuariat.
– Pas mal ! Moi aussi, j’ai fait mes études là-dedans. Je travaillais pour une banque parisienne
avant d’atterrir ici.

Et malgré nous, la conversation dérape et nous passons le reste du déjeuner à discuter fluctuations
boursières et spéculation. Je décide que Shawn est quelqu’un de sympa qui mérite d’être connu. Je
manque d’arriver en retard à l’école, nous n’avons pas vu le temps passer et la journée ne s’arrange
pas quand je reçois un texto de Rock me disant qu’il s’excuse mais qu’il doit partir ce week-end
finalement, avec Vince et Loris, je ne sais où. C’est la douche froide et je n’arrive plus à faire bonne
figure. Je suis déçue et je commence sérieusement à lui en vouloir.

Je ne lui demande pas la lune, juste quelques heures de temps en temps pour continuer ce qu’on a
commencé tranquillement. Entre lui et Max qui ne m’a toujours pas reparlé, je suis au plus bas en
cette fin de semaine.

***

Samedi, Susie me propose une séance de shopping que j’accepte volontiers pour me changer les
idées. Nous passons rendre visite à Mary pour lui remonter le moral et lui offrir le petit cadeau que
nous lui avons trouvé : une jolie paire de jeans et une chemisette corail.
Dépitée, je n’ai même pas répondu à Rock qui, du coup, se réveille et m’envoie plusieurs textos
pour savoir pourquoi je ne lui réponds plus.

C’est une blague !

Je continue de l’ignorer, ça lui fera les pieds.

Dimanche, Ellie me téléphone. Nous papotons une demi-heure et elle m’apprend qu’elle va
prolonger son séjour dans sa famille, ce qui me rassure. Je préfère la savoir loin de la ville en ce
moment. Les Black Edge ont agressé une autre femme cette semaine, seulement légèrement bien
heureusement. Ils ont choisi la mauvaise victime : pour eux, femme signifie « être faible » sauf que
Laura Di Lella est accessoirement ceinture noire de karaté et pratique aussi le krav maga pendant son
temps libre. Ma seule éclaircie du week-end est un message de Max qui me dit que je lui manque en
tant qu’amie et qu’il souhaiterait qu’on continue de se voir si je lui pardonne d’être parti en vrille, ce
que j’accepte avec plaisir.

Une nouvelle semaine commence et si je passe quelques matinées avec Max, je continue de
déjeuner avec Shawn, et aussi Susie qui se joint à nous une fois sur deux. Lorsqu’elle n’est pas là,
Shawn me raconte tous les bons souvenirs qu’il a de Sunny et c’est vraiment touchant. Il est clair
qu’il l’aime encore éperdument, ce qui me brise le cœur pour lui.

Quant à Sunny, au bout d’une semaine, j’ai l’impression de l’avoir toujours connue et je la
découvre sous un autre angle, loin de tout le drame qui l’entoure. Je devine la jeune fille espiègle et
joyeuse qu’elle a été avant que tout ne dégénère. Shawn et Susie me racontent des anecdotes
croustillantes sur Rock, Max et les gars et à la fin de la semaine, je me sens un peu moins étrangère
au Clan et à la ville. Bientôt, je pourrai croire que j’y ai toujours vécu et cela me met du baume au
cœur.

Le vendredi, il y a un regain de chaleur, bien que nous soyons fin octobre. Shawn et moi décidons
de nous baigner après avoir déjeuné avec Susie qui a dû nous quitter précipitamment, nous laissant
seuls tous les deux. Rapidement, la situation dégénère et se transforme en véritable combat aquatique.
Je lui ai raconté brièvement mon histoire, et comme les autres garçons du Clan, il met un point
d’honneur à vouloir me faire rattraper le temps perdu de mon enfance. Alors que Shawn me soulève
pour me jeter sans cérémonie du ponton, un énorme Dodge noir déboule à toute vitesse près du lac et
se gare dans un crissement de pneus et un nuage de poussière, nous stoppant net dans nos jeux puérils.

Je reconnais la voiture de Rock, qui d’ailleurs ne tarde pas à en sortir pour se diriger vers nous
d’un pas menaçant.

Cela fait un moment que je ne l’ai pas vu et j’oublie à chaque fois à quel point il est grand et
massif. Il nous toise d’un regard sévère et je sens qu’il enrage intérieurement. Shawn lâche sa prise
sur ma hanche et se redresse pour se donner une contenance, mais c’est peine perdue. Mon titan se
met à gronder :

– C’est quoi ce bordel, Liv ? Non seulement tu ne réponds plus à mes messages ni ne décroches
ton téléphone, mais j’apprends par Susie que tu passes tous tes midis au lac avec lui !

Il pointe d’un doigt accusateur Shawn et je sens la moutarde me monter au nez. Je vais perdre le
contrôle…

J’ai pas mal de choses à lui reprocher moi aussi.

Je ne suis pas une gamine qu’on réprimande de la sorte et il y a trop de non-dits entre nous.

– Shawn a toujours été gentil et courtois. Lui au moins daigne passer du temps avec moi,
contrairement à une certaine personne ici présente, et je répondrai à tes textos quand toi tu répondras
aux miens !

Il paraît surpris de ma véhémence et étonné que j’aie, moi aussi, des griefs à son encontre.

Les hommes sont-ils tous aussi peu empathiques ?

Mais il se renfrogne à nouveau et me balance :

– Je suis occupé à gérer le retour des membres en volante, Olivia ! Et bien sûr qu’il accepte de
passer du temps avec toi puisqu’il finira par vouloir te sauter !

C’est du grand n’importe quoi !

Shawn intervient, m’empêchant de partir en vrille :

– Hey, Rock, du calme, un peu de respect. Pour qui tu me prends, bordel ?


– Et pour qui tu me prends, moi, Cro-Magnon ? Quand bien même il me l’aurait proposé, tu crois
que j’aurais accepté ? Après tout ce qu’on s’est dit !

Rock paraît comprendre ce qu’il a insinué et se radoucit :

– J’ai confiance en toi, Princesse, j’essaye, je te jure, mais Shawn reste Shawn. On l’accepte
comme ça mais…

Shawn le coupe violemment :

– Rock, sérieusement, si je pouvais, je te péterais la gueule, là ! Arrête de parler comme si j’étais


pas là, OK ! Déjà, je découvre à l’instant qu’apparemment, il y a un truc pas très clair entre vous,
alors réglez vos problèmes mais laissez-moi en dehors de tout ça ! Et puis quoi ? Tu m’en veux
encore pour Soraya ? Je sais qu’elle était ton premier amour, mais même après toutes ces années,
mec ? Je te jure qu’elle m’avait dit que tu l’avais jetée et j’étais saoul, jeune et con. Je croyais qu’on
avait dépassé tout ça, bordel ! J’aurais jamais dû rentrer, putain, je le savais…
– Attendez une minute, là ! je crie en me tournant vers Rock. On parle bien de la fameuse Soraya ?
Celle que j’ai surprise la main sur tes couilles en train de te rouler une pelle devant les toilettes du
CSB ? C’était ta première petite copine, Christensen ? Et vous baisiez encore ensemble jusqu’à ce
que j’arrive ? Seigneur tout-puissant…

Je suis tellement furieuse que je commence à trembler. J’entends Shawn jurer :

– Putain, Rock, t’es pas sérieux, mec… T’avais dit il y a six mois que t’arrêtais avec elle.

Je reprends à l’attention de Rock :

– Et après tu me dis que ce n’est rien et que c’est « occasionnel » ? Que je ne dois pas m’inquiéter
et qu’on en rediscutera plus tard ? Pire, tu oses venir ici me faire une crise de jalousie ! Espèce de
gros hypocrite macho !
– Oh, attends le meilleur, Liv. Rock, dis-lui où tu étais ce week-end.
– Ta gueule, putain, Shawn. Sérieux, ferme-la.
– Non, vas-y, dis-le-moi, Rock, je suis curieuse et tout ouïe maintenant.

Mais il reste de marbre et ne répond rien, alors Shawn prend le relais :

– Il était chez Soraya…

Je lâche un cri de stupeur et je plaque mes mains sur ma bouche.

– Espèce d’enflure ! Moi qui pensais te laisser de l’espace pour gérer le Clan dans cette période
pourrie… En fait, tu jouais les amoureux transis !
– Ce n’est pas ce que tu crois, Princesse. Je gère le Clan.

Il essaye de me prendre dans ses bras mais je l’évite.

– Ne me touche pas ! Je ne sais plus ce que je dois croire. C’est trop malsain tout ça. Je
comprends pourquoi aucune autre femme n’a réussi à te séduire au-delà d’un plan cul. La place est
déjà occupée.
– Bordel, tu dis n’importe quoi ! Je suis allé voir Soraya, mais surtout son frère et son père pour
régler tout ce merdier ! Ils la rendent dingue et l’étouffent. C’est pour ça qu’elle se comporte comme
une folle et qu’elle m’a sauté dessus. Oui, avant que tu ne fasses irruption dans ma vie et chamboule
tout, j’ai fait l’erreur de recoucher avec elle de temps en temps, et elle s’est imaginé des choses. J’y
suis allé pour mettre les choses au clair une bonne fois pour toutes et m’excuser.
– Il suffisait de me le dire. Moi, je t’ai tout dit sur moi, Rock. Tu sais tout. J’aurais compris.
– Je suis désolé, je ne suis pas encore doué pour tout ça. Mais rentre avec moi, prends ton après-
midi, Susie comprendra. On peut parler de tout ça.
– Non, j’ai besoin d’être seule, rien d’autre. Alors, s’il vous plaît, laissez-moi.

Je me tourne vers Shawn et ajoute :

– Tous les deux, tout de suite.

Ils tentent de me faire changer d’avis mais sans succès. Après m’être rhabillée, je me mets en
route pour l’école sur la selle de Ginette qui, elle, ne me cause jamais de peine et me sera toujours
fidèle. Rock me suit en voiture jusqu’à ce que je sois en sécurité dans le bâtiment où Susan
m’accueille, complètement désolée et paniquée.

– Liv ! Ça va ? Rock a pété un câble quand je lui ai dit que tu passais du temps avec Shawn. Je
suis désolée, je ne pensais pas à mal mais il te cherchait et semblait vraiment inquiet.
– Ce n’est pas ta faute, Susie. Je ne t’en veux pas. Allez viens, je dois me changer les idées auprès
des petits monstres.

***

Inutile de dire que je ne fais que ruminer toute la fin de journée et le samedi qui suit. Je n’arrive
pas à décolérer et j’ai l’impression d’avoir été prise pour une idiote. Dans l’après-midi, un numéro
inconnu m’appelle.

– Allô ?
– Liv, c’est Shawn, Eddy m’a donné ton numéro. Je voulais juste savoir comment tu allais ?
– Ça peut aller, Shawn. J’ai l’impression d’avoir été prise pour une conne mais sinon ça va.
– J’ai vérifié, Rock ne t’a pas menti. Il n’y a plus rien entre lui et Soraya. Il y est allé avec Vince
et Loris. Il n’y est pas allé seul.
– Ce n’est pas ça le souci. Il suffisait qu’il me le dise, je l’aurais cru, il avait ma confiance. Mais
non, monsieur a préféré se renfermer sur lui-même comme d’habitude, ne rien me dire, bien que ça
me concerne. Et puis tu ne sais pas tout, y a tellement de merdes et de choses dont on doit parler,
mais on ne s’est pas retrouvés seuls depuis plus de trois semaines. On s’est rapprochés, on a partagé
des moments plus que sympas, je lui ai confié des choses super intimes sur moi, mais il n’a toujours
pas réagi ou répondu à mes textos. J’essaye vraiment d’être compréhensive mais j’avance dans le
noir et c’est dur. S’il avait un peu de temps libre, j’aurais apprécié qu’il me l’accorde. Le cas Soraya
aurait pu attendre quelques jours de plus. Bref, j’imagine que je suis jalouse d’elle, qu’il ait choisi de
lui donner du temps à elle plutôt qu’à moi…
– Tu n’as pas à être jalouse de Soraya. Cette nana est dingue et la personne la plus égoïste que je
connaisse. C’est la fille du chef de la réserve indienne, ça lui est monté à la tête, je pense.
– Oui, j’avais cru comprendre qu’il y avait des Indiens dans le coin. Le Clan en semble proche,
non ?

Je cherche à savoir à quel point Rock et Soraya sont encore liés. J’ai du mal à réaliser que c’est
l’ex avec un grand « E » majuscule. Une des rares filles pour qui il m’a avoué sur son lit d’hôpital
avoir eu un jour des sentiments. Il ne semble pas réussir à s’en détacher puisqu’il couche encore de
temps à autre avec elle.

– Ouais, en quelque sorte, on se rend service les uns les autres, notre but étant le même. Qu’on
nous laisse tranquilles et qu’on nous oublie.
– OK, je vois. Et alors comme ça, tu es sorti avec elle aussi ?
– Ouais, une erreur de jeunesse. J’avais quinze ans et elle dix-huit, alors quand elle s’est
intéressée à moi, j’en revenais pas. Elle est considérée comme une princesse par les siens ! C’était la
première vraie petite copine de Rock et celle qui lui a brisé le cœur pour la première et unique fois.
Et moi, j’ai été l’idiot du village dans l’histoire et j’ai failli perdre un ami. Après ça, ma relation
avec Rock n’a plus jamais été vraiment la même. Beaucoup de gens ont été déçus qu’ils se séparent.
Les adultes espéraient un mariage entre eux, ça aurait matérialisé l’union entre les deux communautés.
Surtout qu’elle est tombée enceinte de lui à la même période. Cette garce lui a fait un gosse dans le
dos.
– Quoi ! Rock est père ? Ils ont un enfant ensemble ?

Là, mon cœur se brise, littéralement. Il m’a menti aussi à ce sujet. Je ne sais plus quoi dire,
l’annonce me laisse sans voix et ma poitrine me fait terriblement mal. J’ai envie de vomir. Et voilà,
nous y sommes, le moment où je réalise que je me suis trop attachée à lui et que lui non, bien au
contraire…

Pigeonne, je suis une pigeonne.

– Non, non ! Soraya a perdu le bébé rapidement et Rock ne s’y est pas fait prendre une seconde
fois.

Bizarrement, je ne suis pas particulièrement soulagée par cette rectification, même si l’étau sur
mon cœur se desserre légèrement.

– Génial, Shawn ! Comment veux-tu que je ne sois pas jalouse après tout ce que tu viens de me
raconter ?
– Désolé… Mais je t’assure, Rock ne retournera jamais avec elle, il préférerait encore finir
eunuque…
– Si tu le dis. Bref, parlons d’autre chose, s’il te plaît.
– De quoi veux-tu qu’on parle ?
– Je ne sais pas. Ah si, j’ai une question. Ça fait quoi d’avoir un frère jumeau ? Je n’ai jamais eu
de frère ou de sœur. Ça doit être dingue, un autre soi-même, non ?
– Pas vraiment. Bounce et moi avons tout fait pour être différents. Mon frère a toujours été un peu
étrange et très solitaire. Je suis plus proche de Max et de Rock, malgré notre différence d’âge, que de
lui, au final.
– Je trouve ça un peu triste. J’aurais aimé avoir un frère, j’aurais été moins seule dans ma vie.
Mais j’ai eu une amie, une fois, qui a été comme une sœur. Je comprends que les liens du sang ne font
pas tout.
– Et vous n’êtes plus amies aujourd’hui ?
– Non… Je l’ai trouvée assassinée sur son lit.

Un silence résonne dans le combiné suite à ma déclaration. C’est la première fois que je le dis à
voix haute.

– Oh Liv, je suis sincèrement désolé…


– C’est pour ça que j’ai tout plaqué et que je suis venue ici, pour repartir à zéro.
– Et ce n’est pas le coin tranquille que tu espérais trouver, non ?
– Je ne sais pas vraiment ce que je suis venue chercher, mais peu importe ce qui se passe ici et
avec qui, je me sens plutôt bien, quand Rock ne fait pas tout foirer. Ça ne te manque pas, toi, d’être si
loin des tiens tout le temps ?
– Non, je fais ce qui me plaît à New York et j’y suis utile. Comme je te l’ai dit, je ne suis pas du
tout un biker et la disparition de Sunny a creusé un fossé entre moi et les autres. Les gens ne
comprennent pas mon mal-être et je ne veux pas leur expliquer. Ils me jugent. Et puis une grande
ville, c’est mieux pour les plans cul sans lendemain. Regarde la merde que c’est déjà pour Rock… et
il n’a pas un dixième de mon tableau de chasse.
– Certes, c’est une façon de voir les choses, j’imagine. Merci Shawn…

La conversation s’éteint de nouveau quand je repense à quelque chose :

– Sunny avait une meilleure amie de son âge, non ? Elle s’appelait comment déjà ?
– Ouais, elle aussi, je n’ai plus de nouvelles. Elle venait de Newton City et on la connaissait peu.
Elles se sont rencontrées au lycée. C’est toujours Sunny qui quittait Colorado Source pour rejoindre
sa copine en ville. Je suis le seul à qui Sunny parlait d’elle : Ashley O’Brien. Mais j’ai jamais passé
de temps avec elles deux. Je l’apercevais très rapidement de temps à autre. Un vrai chat sauvage
avec son immense crinière rousse. Je me demande si ce n’est pas elle qui a embrouillé le cerveau de
Sunny.

Mon pouls s’est envolé et j’ai perdu la parole. Je ne dis plus rien.

– Liv, ça va ? Tu es toujours là ?
– Oui, oui… Tu es sûr qu’elle s’appelait Ashley et non… je ne sais pas : Moïra.

Un blanc suit ma question, puis Shawn me demande :

– Comment sais-tu ça, Liv ?

Il paraît abasourdi.

– De quoi Shawn ? Comment je sais quoi ?

Je ne peux m’empêcher de hurler dans le combiné, complètement hallucinée par ce que je viens de
découvrir.

– Sunny et Ashley n’aimaient pas leurs prénoms. Du coup, elles utilisaient des surnoms. Sunny se
faisait appeler Julie et Ashley : Moïra, en hommage à ses origines irlandaises.
– Putain de bordel de merde !
– Quoi, qu’est ce qui se passe ?
– Rien, je ne peux pas encore t’en parler. Tu crois que tu pourrais me trouver les coordonnées des
parents de Mo… enfin d’Ashley, je veux dire ? Je sais que vous avez des indics avec le Clan.
– Ouais, ça doit être possible. Mais tu devras tout me dire après, je ne te lâcherai pas.
– Oui, oui, promis. Désolée, je dois raccrocher.
Et je ne lui laisse pas le temps de me répondre, je lui raccroche au nez.

Je suis allongée sur mon lit. J’ai des palpitations et des bouffées de chaleur face à cette révélation.
J’ai retrouvé ma Moïra. Elle a toujours été si proche depuis le début, mais j’ai tellement été prise
dans mes propres petites histoires que je l’ai délaissée, et voilà que je prends ça en pleine face au
moment le plus inattendu. Mon cerveau fonctionne à mille à l’heure et mon enquête est de nouveau sur
les rails. Mais surtout, Moïra, même morte, peut peut-être aider Rock à retrouver sa sœur.

J’ai stocké toutes les affaires de Mo dans un garde-meuble à Paris, j’ai déjà tout examiné plusieurs
fois mais je ne cherchais pas Sunny. Je pense que Rock devrait y jeter un coup d’œil.

Je décide que ce soir, malgré nos engueulades et ses mensonges, j’irai au CSB pour lui faire part
de ma découverte. De mon côté, je vais devoir annoncer à une famille le décès de leur enfant et je
n’ai aucune idée de comment m’y prendre ou que leur dire. Le meurtre de Moïra n’a jamais été
élucidé et n’intéresse pas la police française.

Je reste ainsi à cogiter plusieurs heures sans m’en rendre compte quand mon téléphone vibre. Je
reconnais le numéro non enregistré, il s’agit de Shawn à nouveau. Il m’informe qu’il a réussi à
obtenir les coordonnées des parents de Mo – que je n’arriverai jamais à appeler Ashley. Tout devient
réalité. J’ai une adresse et un numéro de téléphone dans le creux de ma main.

Je passe la fin de l’après-midi sur Google Earth et Internet à espionner leur maison, leur quartier,
leur vie. Je trouve quelques informations sur ses parents. Tous les deux sont à la retraite et ont un fils,
Jason. Ce que je découvre d’eux ne donne pas l’impression qu’ils pleurent l’absence d’un enfant. Je
ne trouve rien à ce sujet, comme si Moïra ne manquait à personne, ni à ses parents, ni à son frère…

Je sais qu’il faut se méfier du filtre des réseaux sociaux. Chacun montre une vie parfaite souvent
loin de la réalité, mais je n’oublie pas que Mo a fui sa vie passée, et sa famille est peut-être
responsable de sa fugue. Plusieurs fois, je compose leur numéro sans aller jusqu’au bout, mais à la
dixième tentative, je trouve le courage et je laisse sonner. Personne ne décroche et je tombe sur un
répondeur.

Je déteste laisser des messages !

Pour une raison que j’ignore, mon accent français revient en force.

– Madame et Monsieur O’Brien. Je suis Olivia Kincaid, une amie très proche de votre fille Moïra,
euh… pardon, Ashley. Votre fille Ashley O’Brien. J’ai des nouvelles d’elle et de sa disparition. Je
ne sais pas comment vous dire ce que je dois vous annoncer et encore moins par téléphone. Peut-être
pourrions-nous nous rencontrer en personne ? Je l’ai connue en France où elle avait décidé de
s’installer après être partie de chez vous. J’ai partagé son quotidien, elle a été une amie précieuse et
je lui dois beaucoup. Appelez-moi si vous le souhaitez, je vous laisse mes coordonnées.

Je raccroche après avoir laissé mon numéro de téléphone et mon adresse.


Putain de journée de merde !

Et en même temps, j’ai fait un bond énorme en quelques heures.


Trahison

Olivia

Vers vingt-deux heures trente, je me prépare comme jamais pour aller au bar. J’enfile une
combinaison dos nu bleu nuit et mes sandales argentées. Je veux que Rock reste sans voix et regrette
de ne pas avoir passé plus de temps avec moi. Qu’il regrette tout ce qu’il m’a dit ou m’a caché, et
qu’il s’imagine que je compte sortir quelque part avec quelqu’un d’autre que lui. J’ai mis Susie dans
la confidence au besoin.

Depuis mon effraction dans leur Q.G., je ne me sens plus surveillée comme avant donc je suppose
que Rock m’a tout de même entendue et a respecté mon souhait : ce n’est plus Bill qui est chargé de
ma sécurité mais bien quelqu’un de plus compétent et de plus discret.

Au moment où j’arrive devant le bar, un homme grand et brun sort de l’ombre en titubant et en
criant. Il est de toute évidence complètement ivre. Je le reconnais immédiatement alors qu’il
s’effondre sur moi en beuglant mon nom. Il est lourd mais je le remets sur pied tant bien que mal et je
prie pour qu’il ne me vomisse pas dessus.

– Shawn ? Pourquoi es-tu dans cet état et tout seul ?


– Liiiiiiiiiivvvvvvvvvyyyyyyyyy chérieee, cé-c’est toi ?
– Oui c’est moi, viens, on va s’asseoir.

Je remets mes projets à plus tard et je nous dirige avec difficulté vers un banc en bordure du parc
qui fait face au CSB. Je ne peux pas laisser Shawn seul dans cet état à errer dans Colorado Source
avec les Black Edge aux aguets. Il appuie tellement fort sur mon épaule que les larmes me montent
aux yeux et je regrette mes talons aiguilles à cet instant. Il finit par s’asseoir et me libère de son
poids.

– Shawn, est-ce que les garçons sont à l’intérieur ?

Je lui parle lentement en articulant pour qu’il me comprenne, car je vois à son regard qu’il est
perdu, empêtré dans les brumes de l’alcool. Le réverbère qui nous éclaire lui donne vraiment une
sale mine.

– Vouaiiis, ils m’ont gueulé dessus.


– Pourquoi ?
– C’est Rock qui a commencé, il ne veut plus que je t’approche. Bill a dit que je devais me faire
soigner, que j’étais un addict sexuel. Et après ils s’y sont tous mis, aloooors j’ai déci-décidé de boire
pour ne plus les entendre me dire de la merdeuh.

C’est quoi cette histoire ?


Je sens alors la colère que je contiens exploser comme un feu d’artifice un jour de fête nationale.
Ni une ni deux, j’envoie un message groupé à Vince, Bounce, Max, Eddy et Rock :

[Je ne sais pas si je suis terriblement déçue


ou hors de moi ou les deux ! Vous laissez
un de vos frères par les temps qui courent
complètement saoul dehors à errer comme
une âme en peine. Où est la putain de
fraternité dont vous me faites étalage
depuis mon arrivée ? Il est dans cet état
à cause de vous et de vos conneries machistes.
Je n’ai pas besoin de preux chevaliers,
je ne suis pas une putain de fille à papa
fragile comme Soraya.
Allez tous au diable !]

– Shawn, où est-ce que tu loges en ce moment ? C’est loin d’ici ?


– Livyyyyyyy, tu as toujours été sss-si gentille avec moi.

Alors que je vais lui répondre, une énorme main m’attrape l’épaule et je hurle de terreur :

– Max !! ! Tu m’as foutu la trouille ! Arrêtez de me surprendre, bordel, je vais finir par avoir une
crise cardiaque à cause de vous tous.
– Désolé, mais je cherchais Shawn et ton texto m’a mis sur la voie.

Nous jetons un coup d’œil au principal intéressé qui semble s’être endormi, la tête en arrière et la
bouche ouverte vers le ciel étoilé.

– Oh, tu te soucies de son sort, maintenant ?


– Hey, du calme, OK ? Je sais pas ce qu’il t’a raconté mais il nous a échappé, on ne l’aurait
jamais laissé traîner dans cet état.
– Pourquoi a-t-il bu autant ?
– Putain, c’est vraiment une des soirées les plus pourries de ma vie.

Max souffle, désabusé, et vient s’asseoir sur le banc à côté de moi, les coudes sur les genoux et la
tête dans les mains. Je me tourne vers lui et viens lui caresser le bras gentiment pour le réconforter.
Ma colère retombe un peu.

– Hey, raconte, Blondinet. Les amis servent à ça.


– Ouais, murmure-t-il, et il souffle avant de poursuivre. Shawn nous a rejoints alors qu’on était
déjà tous au CSB. Ce soir, exceptionnellement, j’ai laissé les filles tout gérer pour pouvoir être avec
les gars. Je crois qu’il avait déjà bu mais il était encore lucide et cohérent. Rapidement, Rock l’a fait
chier avec toi car a priori, il vous a surpris au lac tous les deux. Je peux comprendre la crainte de
Rock mais là, il était clairement enragé. Je ne saisis pas pourquoi, Susie m’a dit que Shawn avait été
gentil et réglo avec vous deux. D’accord, il en tient une couche avec les filles, mais il n’a jamais pris
personne de force, et connaissant ton caractère si tu n’étais pas d’accord, tu ne l’aurais pas laissé
t’emmerder bien longtemps. J’avoue avoir eu peur de lui, moi aussi, au départ, mais parce qu’à
l’époque, je craignais surtout que tu tombes pour sa belle gueule d’ange et son regard de braise.
Rares sont celles qui lui disent non. Je t’ai entendue plusieurs fois dire à quel point tu trouvais
Bounce beau, comme un mannequin de magazine. Alors Shawn, sa version politiquement correcte,
j’osais même pas imaginer ce que tu allais en penser. Bref, Rock a dépassé les bornes grave et les
gars ont tous rajouté leur grain de sel à tour de rôle dans la discussion.

Je réalise que si beaucoup de gens se doutent sérieusement qu’il se passe un truc entre Rock et
moi, Max, lui, n’est au courant de rien. Il est à dix mille lieues d’imaginer que son meilleur ami et
moi couchons ensemble. Je pense qu’il ne veut pas voir certaines choses. Du coup, la jalousie
ridicule de Rock doit lui paraître encore plus ahurissante de son point de vue non averti. Il reprend :

– Je sentais que Shawn était sur le fil. Il enchaînait les verres et faisait comme s’il ne nous
entendait pas, mais quand Bill l’a traité de détraqué sexuel, il a pété un câble. Il a commencé à parler
de Sunny, à tenir des propos incohérents où il disait qu’il l’aimait, qu’il l’avait toujours aimée, mais
que la possessivité de Rock les avait empêchés de s’assumer au grand jour. Plein de conneries du
genre et de pseudo-souvenirs heureux qu’ils auraient eus ensemble. Il a fini par dire qu’il n’avait pas
le droit de la pleurer, qu’il n’était personne, juste une grosse merde. Évidemment, Rock est devenu
complètement fou de rage à la mention de Sunny, il lui a demandé de dégager. Shawn est parti aux
chiottes en insultant tout le monde. Comme je ne le voyais pas revenir, je me suis mis à le chercher et
à ce moment-là, j’ai reçu ton texto.
– Oh purée !
– Ouais, comme tu dis.

Je me dis que le moment n’est peut-être pas bien choisi pour aller voir Rock et lui dire que j’ai
une piste pour retrouver Sunny. Je pense qu’il est plus sage de patienter encore un peu que tout ce
mélodrame soit réglé.

En parlant du loup…

Le bruit assourdi du bar se fait soudainement fort et me fait lever la tête. J’aperçois Rock en sortir
et approcher d’un pas conquérant vers nous. Je me tourne vers Shawn pour le secouer et le réveiller
mais comme il ne répond pas, je panique. J’ai peur qu’il ait perdu connaissance, alors je me penche
et m’approche de son visage pour vérifier qu’il respire régulièrement. C’est ce moment que choisit
cet idiot pour se réveiller, crier mon nom avant de se jeter sur moi et de m’embrasser farouchement.

Mais qu’est-ce qu’ils ont tous, bordel ?

Je n’ai pas le temps de lui coller un coup dans les parties que Rock accourt et lui donne un coup
de poing dans la mâchoire. Max saute du banc pour retenir Rock d’en faire de la chair à pâté. Une
vraie scène de chaos. Tout part en vrille à la vitesse de la lumière. Je dois garder la tête froide et
éviter que tout cela ne se termine en bain de sang. Shawn gît sur le sol en émettant des bruits bizarres
de douleur et Max maîtrise Rock comme il peut, en lui tenant les bras derrière le dos. Au fond, je sais
qu’il veut être retenu sinon il aurait déjà réussi à échapper à Max.

J’ai vu la puissance dont il était capable. Je m’approche prudemment, comme s’il était une bête
sauvage indomptée que je voudrais apaiser. Je pose mes deux mains tendrement et doucement sur sa
poitrine, je me hisse sur la pointe des pieds et viens lui déposer un baiser sur sa bouche douce et
chaude, puis je lui glisse au creux de l’oreille :

– Du calme, Rocky. Si tu continues, tu vas faire quelque chose que tu regretteras. Il ne sait pas ce
qu’il fait, il est saoul et il est triste. Il a besoin de toi en tant que meneur, il ne va pas bien du tout. Il a
besoin du Clan, il est à deux doigts de chuter. Pitié, soit celui qui le retient, pas celui qui le pousse
dans le vide.

Par-dessus l’épaule de Rock, je croise le regard étonné de Max qui assiste à cette intimité que j’ai
avec son meilleur ami. Je lui lance un regard désolé pour la peine que je vais lui causer. Je pense
qu’il comprend enfin et que son esprit met bout à bout tous les éléments qu’il s’obstinait à ignorer. Un
flash de douleur passe dans ses yeux quand il saisit enfin de quoi il retourne.

Entre-temps, mon intervention a fait son effet, Rock se ressaisit et reprend le contrôle de lui-
même. Mais je suis étonnée par le regard de haine qu’il me lance avant d’ajouter :

– Bill avait raison, les nanas finissent toujours par mettre la merde entre nous. Tu ne vaux pas
mieux que Soraya. Je ne te laisserai pas me mener par le bout du nez et utiliser mes amis pour ça.

Sa déclaration est comme un coup de poing dans mon diaphragme et j’en perds mon souffle et ma
voix. Il se retourne et repart vers le bar, non sans donner un dernier ordre à Max au passage :

– Ramène Shawn chez Eddy, Loris va venir t’aider.

Je serre mes bras autour de moi et malgré la douceur de la soirée, je tremble comme une feuille,
blessée et humiliée. Je n’ose pas regarder Max, jusqu’à ce qu’il me dise :

– Je t’avais prévenue.

Je relève la tête avec un air de défi. Si Max cherche la guerre, il va la trouver, car j’ai clairement
besoin de m’en prendre à quelqu’un et il est le candidat idéal.

– Prévenue de quoi, Max ? D’être prise pour une conne ? Traitée comme une merde par l’homme
que j’aime !

Ça y est, le mot est lâché, je l’ai dit haut et fort. Je plaque mes mains sur ma bouche de stupeur. Ce
n’est peut-être pas encore l’amour avec un grand A, mais j’ai clairement des sentiments pour lui, ce
serait inutile de le nier plus longtemps. Max est tout aussi ébahi que moi face à ma déclaration. Ça
doit faire beaucoup d’informations d’un coup et il me demande, peiné :
– Depuis combien de temps ça dure ?

Je ne lui réponds pas et il me prend par les épaules pour me secouer et répète :

– Depuis combien de temps ça dure, bordel ?


– Depuis le début… Max, je suis désolée, on n’a rien prémédité.

Il renifle avec dédain et me tourne le dos. Je me demande s’il pleure.

– Pourquoi l’avoir caché alors ?


– On ne l’a pas caché pour blesser quiconque, on voulait juste prendre notre temps, le temps de
comprendre si c’était sérieux ou non. Mais rassure-toi, pour lui ce n’était clairement pas sérieux, il
m’avait avertie. Je me suis persuadée toute seule que ça m’allait aussi. Je pensais que tu t’en doutais.
Tous les gars le savent plus ou moins, ou se doutent de quelque chose.
– Ouais, bah, faut croire que je suis le seul couillon à n’avoir rien vu et à avoir espéré un truc
impossible ! Dire que je me faisais une raison de n’être que ton ami car je croyais que tu n’étais pas
encore en mesure de t’attacher à quelqu’un, alors qu’en fait, la place était juste déjà prise et par
Rock ! Et personne ne m’a rien dit ! Pas même les gars, à qui je n’arrêtais pas de parler de toi. Ils
devaient tous bien rire derrière mon dos et me trouver con.
– Non, Max, je ne pense pas. Tout le monde a beaucoup de respect et d’amour pour toi. Tu es un
pilier, ici. Ce n’était pas à eux de dire quoi que ce soit.

Je cherche à lui toucher l’épaule mais il se dégage.

– Oui, eh bien, je ne suis pas le seul idiot. Je t’avais dit de te méfier de Rock, il t’a prise pour une
conne depuis le début. Tu n’as jamais été la seule à danser le corps à corps avec lui et certainement
pas la première.

Je panique. Je sens que ce qu’il va m’avouer va m’achever. Le dernier coup fatal qui mettra un
terme à ma pseudo-relation avec Rock.

– Qu’est-ce que tu veux dire, Max ?


– Si tu m’avais parlé plus tôt, je t’aurais dit qu’il avait déjà quelqu’un ! Pourquoi crois-tu que je
n’ai rien vu venir ? Je ne pensais pas qu’il s’intéressait à toi car il est complètement dingue d’elle.
Ça crève les yeux, mais je suis le seul à le savoir.
– De qui tu parles ? Soraya ?

Il ricane méchamment et je ne veux pas croire ce qu’il me dit. Cela doit être faux, c’est forcément
impossible. Rock m’a promis que j’étais la seule.

On a fait des tests, putain ! J’allais accepter de le faire sans capote, espèce d’enflure de mes
deux !

– Non, pas Soraya. Il s’agit d’une danseuse blonde de Newton City. Ça dure depuis plus d’un mois
et demi, je les ai surpris en pleine action un soir. Elle était sur lui presque à poil et je t’assure qu’ils
ne jouaient pas à saute-mouton ou à Twister…

C’est le coup de grâce. Max ne me mentirait pas, même pour me blesser. Je ne peux m’empêcher
de lâcher un sanglot. Il se retourne au son de ce bruit de détresse et me lance un regard désolé qui
paraît sincère, mais je ne l’entends plus. Je sens affluer dans mes veines la colère, l’humiliation, la
rage, la trahison et le mélange est explosif. Je me rue vers le bar sans réfléchir. Il est hors de question
que je laisse Rock s’en tirer comme ça.

Quel connard hypocrite avec sa jalousie ! Et me faire passer pour la méchante de l’histoire, la
fauteuse de troubles qui brise des amitiés !

J’entre comme un ouragan dans le bar. J’ai l’impression d’être en feu et mon champ de vision est
réduit à l’unique objet de ma haine. Je fonce droit sur leur table, composée de Rock en son centre,
Bill, Bounce, Eddy et Vince de part et d’autre. Je croise Loris sur ma route qui paraît ahuri par le
tableau de folie furieuse que j’offre, mais il continue son chemin vers la sortie, pour aller aider Max
et Shawn, j’imagine. Je m’en moque, je n’ai plus qu’une obsession : Rock Connard Christensen.

Lorsque j’arrive à leur table bruyamment, je capte l’attention instantanément. Vince et Bounce
perdent leur sourire, Eddy s’agite, mal à l’aise, Rock reste de marbre et me jauge avec dédain et Bill
s’épanouit comme une fleur sous le soleil. Voir la tête de ce trou du cul que je déteste et qui jubile me
donne des envies de meurtre. Tout comme Shawn, je perds le contrôle et je crie :

– Pourquoi, Rock ?
– Pourquoi quoi ?
– Pourquoi m’as-tu choisie, moi, pour me raconter tous tes mensonges d’homme torturé en quête de
rédemption, alors que tu n’avais qu’à choisir parmi ta cour de pétasses qui rampent à tes pieds ?
Pourquoi il a fallu que tu me prennes pour une conne ? Je ne te demandais rien, je voulais juste
repartir à zéro ici, rien de plus. J’étais quoi pour toi ? Une sorte de challenge car je ne suis pas
tombée dans tes bras en un claquement de doigts ? C’est ça qui t’excite ? Savoir que tu m’as eue et
que tu peux me laisser tomber, brisée, maintenant que tu as fini de faire joujou ? Comme si je ne
l’étais pas déjà assez, Rock…
– Arrête, Olivia, tu délires complètement. Et c’est toi qui es venue me trouver alors que je n’avais
rien demandé.
– Tu es venu me chercher au lac.
– Et tu m’as embrassé dans cette chambre privée…
– Espèce d’enflure ! Je ne me souviens pas que tu aies résisté.
– Tu te donnes en spectacle…
– Oh ! c’est moi maintenant qui me donne en spectacle ? On reparle de tes accès de colère
délirants ? Heureusement que j’étais là, il y a quelques minutes, pour t’empêcher de tabasser Shawn
pour des conneries. Et le nombre de fois où les gars t’ont sauvé la peau ! Au final, tu es le plus
instable de tous ici ! Tout ça pour que tu me jettes comme une merde et que j’apprenne que tu
t’envoies en l’air avec une pouffiasse depuis presque deux mois. Dire que j’ai cru toutes tes salades :
« Non, je ne confie pas la partie la plus précieuse de mon anatomie à n’importe qui et n’importe
comment », « je veux profiter de toi avec toutes les parties de mon corps possibles et sans barrière ».
Mon cul, oui ! Ta bite est plus contaminée que la rampe d’escalier de la tour Eiffel et de Big Ben
réunis.
– C’est bon, tu as fini ?

Son absence de réaction m’enrage encore plus. J’essaye de me raccrocher aux garçons qui sont
devenus mes amis, mais Eddy et Vince regardent leur verre et Bounce m’observe avec ce qui semble
être une sorte de vénération étrange. Bill rigole.

– C’est quoi ton problème, Bill « le connard » ? Vas-y, tu peux dire ce que tu penses. Mais alors,
je serai obligée de balancer toutes les crasses puériles que tu m’as fait vivre et que j’ai gardées pour
moi ces deux derniers mois. Oui, les gars, Bill ici présent cache bien son jeu ! Hein, Bounce ?

Bill perd son sourire d’un coup et se lève violemment :

– Ose et je fais de ta vie un enfer.

Je réalise alors que les gens des tables autour et une grande partie du bar nous observent et nous
écoutent. Mais je suis déterminée.

– Tu as déjà fait de ma vie un enfer, Bill, quand tu as massacré mon vélo, que tu t’es introduit en
douce chez moi pour déplacer des objets, fouiller dans mes placards, mettre des animaux morts dans
ma boîte aux lettres ou sur mon paillasson. Ou avec tes regards d’intimidation, tes insultes et tes
gestes obscènes ! Mieux encore, tes petites visites à l’improviste le soir, juste pour me rappeler que
tu n’étais jamais loin.

Rock et les gars se tournent vers lui, étonnés, et Vince lui demande :

– C’est quoi cette histoire, Bill ?

Le principal intéressé ne répond pas alors je continue :

– Tout ça parce que tu avais peur que je révèle ton grand secret. Et le plus comique, c’est que je
ne l’aurais jamais dit ! Jamais ! J’ai plein de défauts mais je suis quelqu’un de confiance,
contrairement au manipulateur qui vous sert de meneur ! Car voyez-vous, Bill ici présent n’assume
pas de se faire démonter par Bounce le soir dans la chambre privée numéro deux du bar.

Bill se jette sur moi, le visage déformé par la fureur, mais Eddy s’interpose violemment en un
claquement de doigts. Il lui bloque les deux poignets et lui écrase le visage sur la table.

– Même pas en rêve, Bill. Tu ne la touches pas.

Je suis sous le choc. Je vois qu’ils étaient tous prêts à intervenir, y compris Rock, mais Eddy a été
le plus rapide à bouger. Cet homme est une arme personnifiée et je comprends son utilité en combat
rapproché.
– Olivia, je crois qu’il vaut mieux que je te raccompagne, maintenant.
– Non, Vince, je n’ai pas tout à fait terminé. Ce gars m’a pourri la vie, il est temps que je lui rende
la pareille. J’en ai plus rien à foutre du Clan et de vos petits arrangements. J’ai surpris Bill et Bounce
en train de s’envoyer en l’air alors qu’ils étaient censés surveiller la ville en votre absence. Bill m’a
avoué sans le vouloir que s’il faisait de ma vie un enfer, c’est aussi car il était jaloux. Eh oui,
monsieur est transi d’amour pour Rock, mais n’osera jamais le reconnaître.

Un silence suit ma déclaration. Tout le monde regarde Rock, attendant une réaction qui ne vient
pas. Il ne paraît absolument pas surpris. Et là, je comprends :

– Tu le savais ! Tu l’as toujours su et tu as laissé ce pauvre type dans sa misère ! Mais quel
monstre es-tu, Rock Christensen ?
– Ne parle pas de choses que tu ignores, Petite Chose.

Son ton est sec et cassant, mais avant que je ne puisse répondre de ne plus m’appeler comme ça,
Bill marmonne dans la prise d’Eddy :

– Et toi, tu en sais quelque chose, hein, des relations ambiguës ? Tu es la reine !


– Tu racontes n’importe quoi, espèce de malade.
– Non. La vérité c’est que la plus malade ici, c’est toi, mais qui pourrait t’en vouloir ? Pauvre
petite orpheline ! Tes parents sont morts à cause d’un de tes caprices, et plus personne n’a voulu de
toi. Tu as été abusée et violée par un taré de médecin qui a fait joujou avec sa petite poupée préférée.
Ça a fait de toi une asociale sans cœur, absorbée par sa réussite professionnelle. T’as bien tenté de te
suicider mais de façon si minable que tu as raté ça aussi. Ta seule amie est morte car tu l’as laissée
tomber au moment où elle avait le plus besoin de toi ! Ça en dit long sur qui tu es vraiment sous ce
joli emballage de pimbêche. Et encore, j’ai un gros doute, à mon avis, c’était bien plus qu’une
amie… Malheureusement pour nous, il a fallu que tu déboules ici pour tout recommencer incognito.
Sauf que t’as pas compris que c’était toi, le problème. Peu importe où tu iras, tout finira toujours par
merder à cause de toi. Ta vie est une succession d’échecs, la fouineuse.

Ses paroles sont comme du venin dans mes veines ou de l’acide jeté au visage. Elles me rongent.
Mon corps entier me fait mal de l’intérieur, ça me brûle et me tord le ventre. Je n’arrive plus à
respirer alors je ferme les yeux, mais en vain. Cela aggrave même les choses car je me retrouve seule
face à ma culpabilité. Je suis anéantie et je sens les larmes que je n’arrive plus à retenir inonder mes
joues.

J’entends des exclamations de part et d’autre dans le bar silencieux. Lorsque je regarde autour de
moi à nouveau, je vois ce que je redoutais le plus au monde : de la pitié puante et dégoulinante. Tous
ont pitié de moi, de la pauvre petite fille que j’étais, mais que je ne suis plus. Je perçois leur gêne à
mon égard et je ne peux pas le supporter. Certains doivent même me juger et se dire que l’on ne peut
pas avoir autant de malchance par hasard, que j’ai dû le mériter d’une certaine manière. Je plante
mes yeux dans celui qui a commis la trahison suprême en révélant mon histoire, dont je lui avais fait
cadeau en preuve de confiance ultime. Rock paraît abasourdi dans la banquette, mais maintenant je ne
crois plus rien venant de lui. Il n’est que mensonges et coups bas.
Je me demande comment il a pu gagner et garder le respect de tant de personnes ici.

– Comment as-tu osé raconter mon histoire à cette sous-merde ?


– Olivia, je…

Je lui coupe la parole, je ne veux pas en entendre davantage. Et dans un sanglot primaire qui sort
du tréfonds de mon âme mutilée, je lui lance :

– Je te hais !

***

Je cours vers la sortie le plus vite possible. Je veux rentrer chez Ellie, faire mes valises et fuir cet
endroit et ces hommes toxiques. Passer de l’amour à la haine est si facile…

L’air doux de l’extérieur vient caresser mon visage et je continue de sangloter tout en marchant
d’un pas vif. Je suis dans l’incompréhension la plus totale.

Comment tout a pu basculer en si peu de temps ?

Pas de dérapage contrôlé pour moi, je viens de heurter le mur avec violence. Mon téléphone vibre
dans la poche de ma combinaison, il m’indique un appel manqué et un message sur ma boîte vocale.
Le numéro est celui des parents de Mo, alias Ashley, et mon pouls s’emballe. Malheureusement, je
n’ai ni le cœur ni la force de l’écouter maintenant.

Moïra, est-ce pour ça que Sunny et toi avez quitté cet endroit ? Les hommes ici ont-ils fini par
détruire votre dignité et vos rêves ? Vous ont-ils oppressées jusqu’à la suffocation ?

Pour être sûre de ne croiser personne jusque chez moi, je quitte la grande rue et bifurque dans une
petite ruelle à droite du bar. À peine ai-je tourné à l’angle que deux hommes immenses surgissent
devant moi sans prévenir. En quelques secondes, ils me maîtrisent aisément en me saisissant par les
poignets et les cheveux. Je ne peux que hurler à l’aide et me débattre comme une furie. Je suis traînée
sur cent mètres avant d’être jetée comme une vulgaire poupée de chiffon à l’arrière d’une
camionnette. Mes genoux heurtent le sol durement et mes côtes droites cèdent sous l’impact d’un
obstacle non identifié. Je lâche un cri strident et me mets en boule sous l’effet fulgurant de la douleur
qui m’électrise.

Après quelques secondes silencieuses à reprendre mon souffle avec difficulté, je sens que je ne
suis pas seule enfermée à double tour dans le véhicule qui se met en mouvement. Je plisse les yeux et
je devine deux petites silhouettes prostrées dans un angle. Surprise, je demande :

– Qui est là ?

Personne ne me répond, j’entends seulement des reniflements qui semblent appartenir à des
enfants.
– C’est Olivia Kincaid, je travaille à l’école avec Susie et Donna. On vous a fait du mal ?
– Oui.

C’est la voix fluette d’une petite fille que je connais mais à laquelle je n’arrive pas à associer de
visage parmi tous les enfants dont je m’occupe à l’école. Je sens la camionnette accélérer et nous
sommes salement secouées.

– Quel est ton prénom, ma puce, et qui est avec toi ?


– Je m’appelle Mona et je suis avec ma petite sœur, Madison.

Merde !

Ce sont les fillettes d’Eddy.

– Mona, ton papa est Eddy, c’est ça ?


– Oui, et notre maman s’appelle Rhonda, mais les méchants hommes lui ont fait du mal.

Il me semble inutile de la questionner plus sur ça, les deux petites sont clairement en état de choc.
J’espère malgré tout pour elles que leur mère est vivante.

– Et vous, ils vous ont fait du mal, trésors ?


– Oui, ils m’ont tiré les cheveux très fort et ils ont tordu le poignet de Maddie pour qu’on vienne
avec eux. Mais on voulait pas, nous, on voulait rester à la maison. On voulait pas laisser maman toute
seule dans la cuisine, par terre.

Mona éclate en sanglots et malgré la douleur qui m’élance sur tout le flanc droit, je me glisse vers
elle. Je la prends contre moi et la petite Maddie, toujours silencieuse, s’accroche de toutes ses forces
à mon bras avec ses petites mains glacées.

– Ça va aller les filles, on va s’en sortir, je vous le promets.

Dans un élan d’espoir, je cherche mon téléphone portable, mais il n’est plus dans ma poche. Soit
ils me l’ont pris, soit il est tombé.

Bordel, ça aurait été trop facile.

Le véhicule accélère, tourne et freine sans aucune considération pour son chargement. Je n’ai pas
la moindre idée de l’endroit où l’on se dirige à cette vitesse. J’ai essayé de garder le fil en comptant
les virages, il me semble que nous sommes sortis de la ville par le sud, mais depuis, je suis perdue. Il
n’y a rien que je puisse faire pour le moment alors je berce les petites qui s’accrochent à moi
désespérément. Je leur chante des comptines en français pendant ce qui semble être une éternité.
J’essaye de ne pas penser à cette horrible soirée et à ce que le sort me réserve pour la clôturer.

Je me jure de sortir saine et sauve de ce merdier avec les petites, ne serait-ce que pour pouvoir
exécuter ma sentence. J’avais promis à Rock que s’il me la faisait à l’envers, j’anéantirais toutes ses
chances de descendance sur cette terre et je compte bien le faire. Tout ça, c’est de sa faute, et cela me
donne l’énergie du désespoir. Les filles et moi finissons par somnoler jusqu’à ce que le van s’arrête
brusquement et nous réveille en sursaut, rallumant au passage le feu qui ronge mes côtes brisées. Les
portes arrière se déverrouillent, s’ouvrent et les deux hommes entrent en braquant des lampes torches
qui nous éblouissent.

Une grosse voix de fumeur s’élève alors :

– Regarde ça, Jake. C’est-y pas mignon ? Elles se font des câlins. Vous voyez les merdeuses, c’est
pas grave qu’on ait tué votre maman, vous en avez déjà trouvé une autre.

Mona et Maddie éclatent à nouveau en sanglots et nos bourreaux se mettent à ricaner méchamment.
Je ne peux m’empêcher d’exploser :

– Vous êtes des enfoirés ! Des connards d’enfoirés ! Les Evil’s Heat vont vous retrouver et nous
venger !
– Ça, c’est ce qu’on verra, poupée, me répond le premier.

Le second ajoute :

– C’est une sacrée prise qu’on a là, Dan. C’est la pute de Rock. On pourra remercier cet idiot de
Bill, il a enfin réussi quelque chose.
– Ouais, mais pas sûr que lui nous remercie, on a buté sa sœur et kidnappé ses nièces, je te
rappelle.
– Elle n’avait qu’à pas vouloir toujours plus de fric, la greluche.
– En tout cas, celle-ci doit forcément savoir ce qui nous intéresse. On va réussir à la faire parler,
j’en suis certain, dit-il en faisant courir le faisceau de sa lampe torche sur l’intégralité de mon corps.

Je suis prise de frissons et abasourdie par ce que je pense comprendre. Je ne saisis pas encore
comment toutes les pièces du puzzle viennent s’imbriquer les unes avec les autres, mais le constat est
que Bill et sa sœur sont deux traîtres qui nous ont vendus à ces hommes.

Quelle surprise…ou pas.

Ma haine pour eux ne connaît plus de limites, surtout pour Bill. Je n’arrive toujours pas à
comprendre ce que j’ai pu faire pour être détestée à ce point par cet homme. J’espère cependant
qu’Eddy n’est pas non plus mêlé à tout ça car je n’arriverais pas à le supporter.

Tout se passe ensuite très vite. Nous sommes déchargées sans ménagement dans ce qui semble être
une ferme en ruines isolée au milieu de nulle part. Ils nous enferment toutes les trois à double tour
dans un cagibi minuscule complètement vide, sans lumière et sans fenêtre. J’essaye malgré tout
d’ouvrir la porte, je hurle et frappe les murs mais rien n’y fait, nous sommes prises au piège et
personne ne répond. Résignée, je prends de nouveau les filles contre moi par terre. À ce stade, je ne
ressens plus ni la douleur ni aucune autre sensation, je me sens tomber dans un état de catatonie
profond et je suis abattue. Malgré ce que j’ai pu penser et promettre quelques instants plus tôt, je ne
vois plus comment nous allons pouvoir nous sortir de là vivantes ou entières. Mona et Maddie sont
courageuses, elles ne parlent pas, ne pleurent même plus, elles continuent juste de me tenir la main et
se blottissent entre mes jambes.

J’en viens à me demander qui réconforte qui au final. Les filles me disent qu’elles ont faim et soif
et je peux entendre leurs petits estomacs gargouiller pour le confirmer. Elles m’expliquent que les
méchants hommes les ont surprises alors qu’elles allaient se mettre à table avec Rhonda. Elles ont
ensuite passé toute la soirée dans cette camionnette jusqu’à ce que j’y sois jetée à mon tour.

Je ne sais pas combien de temps nous restons ainsi, à nouveau silencieuses. J’ai perdu la notion
des heures et des minutes quand la porte s’ouvre enfin, laissant entrer la lumière du couloir ; une
ombre se découpe sur le seuil. Un troisième homme plus petit et trapu que les deux précédents entre
alors sans préambule et me force à me lever en m’attrapant par les cheveux. Mona et Maddie se
mettent à crier et essayent de me retenir en vain.

Je suis jetée hors de la pièce. Je leur hurle que je reviendrai pour elles et qu’elles doivent rester
fortes. Au passage, je ne peux m’empêcher d’insulter avec désespoir l’homme qui me maltraite.

C’est là que mon enfer commence. Rien de ce que j’ai vécu dans le passé, aussi horrible soit-il, ne
m’a préparée à ce qui va suivre. L’homme immonde qui me tient toujours par les cheveux me crache
au visage en me susurrant :

– Si on avait le temps, je t’aurais baisée devant mes gars et après ça aurait été à leur tour de
prendre leur pied. Mais c’est pas le cas, apparemment ton connard de mec sait déjà que tu as disparu.
Alors tu vas nous dire ce qu’on veut savoir et vite.

Pour appuyer ses propos, il vient me malaxer durement la poitrine et coller son bassin contre le
mien. Je peux sentir son érection contre mon pelvis et je suis prise de nausées.

Tout recommence…

Puis il m’assoit de force sur une chaise en métal, au centre d’une immense pièce poussiéreuse et
miteuse. J’y devine un campement de fortune et cinq hommes, en plus de mon geôlier, se tiennent
devant moi. Je suis ligotée aux barreaux du dossier avec une corde qui me scie les poignets. J’essaye
de trouver une position moins douloureuse mais sans succès, je ne fais qu’empirer les choses. Mes
côtes me brûlent et mon crâne, mes pieds et mes genoux me lancent atrocement. J’ai l’impression que
chaque partie de mon corps a été rouée de coups. Ils commencent alors à me poser une tonne de
questions dont je ne comprends pas le sens, pour la plupart, et dont je connais encore moins la
réponse. Je m’accroche à l’infime espoir que les garçons viendront peut-être nous sauver. Ils veulent
savoir entre autres où vit Rock, combien il existe d’Evil’s Heat au total, comment s’organise la ville,
où est leur Q.G…

Je répète en boucle que je ne sais pas, que je ne sais rien, et que je ne suis même pas la petite
copine de Rock. Je leur hurle que je ne suis pas sa favorite et qu’ils se sont plantés. Je ne peux
m’empêcher de trouver la situation ironique et cruelle. Rock et sa nana pourront couler des jours
heureux, alors que moi je vais crever ici pour eux sur un malentendu. Mes réponses négatives les
enragent et ils commencent à me frapper à tour de rôle. Je sens ma pommette droite voler en éclats,
puis vient le tour de mon nez. La douleur est insupportable, mon sang bat dans mes tempes avec
violence et je le sens couler et envahir ma bouche. Le goût de fer me donne la nausée et le souvenir
de Moïra assassinée dans sa chambre me foudroie.

C’est donc ça qu’elle a enduré ?

Mes oreilles se mettent à siffler quand l’un d’eux me donne une claque à m’arracher la tête. Je
lutte pour ne pas m’évanouir, je ne veux pas qu’ils profitent de moi si je suis inconsciente. Un sujet
revient malgré tout plusieurs fois sur le tapis : l’or de Colorado Source. Ils veulent savoir où il se
trouve. Mais je n’y comprends rien. Je n’ai jamais entendu parler d’or ou d’une quelconque richesse
dans cette région paumée et désertique. C’est en tout cas ce que j’essaye de leur dire. À Colorado
Source, il n’y a que du sable, des rochers et surtout des emmerdes. Il n’y a rien d’autre et
certainement pas d’or. Ils me traitent de menteuse et m’assurent qu’ils ont des preuves du contraire.
Je ne sais plus quoi leur rétorquer et j’ai tellement mal que je sens mon esprit s’échapper de mon
corps pour se soustraire à la douleur. Le silence dans lequel je tombe a raison du peu de retenue
qu’ils avaient jusque-là et ils se déchaînent.

Ces barbares viennent me briser les orteils avec un marteau et alors qu’un des hommes s’acharne
sur mon pied gauche et que je me sens renoncer à la vie, une explosion se produit dans le bâtiment. Je
vois le mur sur ma droite disparaître comme par magie et la pièce tremble. Des bouts de plafond
tombent et toute la structure devient instable. Le souffle de l’explosion fait basculer ma chaise. Mes
bourreaux perdent eux aussi l’équilibre et sont désorientés, comme des poules étêtées.

Allongée sur le sol et toujours attachée, j’ai une vue imprenable sur ce qui se déroule par la suite.
À la tête d’une vingtaine d’hommes armés jusqu’aux dents, Rock apparaît sur le seuil du trou béant
créé par l’explosion. Il scanne la pièce des yeux. Immédiatement, il me repère sur le sol et nos
regards se croisent. Dans le sien, je lis une rage incommensurable qui se décuple encore un peu plus
lorsqu’il m’aperçoit ; il n’a plus rien d’humain en lui et je suis spectatrice du carnage qui s’annonce.

Avant que mes ravisseurs ne reprennent pied, Rock et ses hommes se jettent sur leurs proies
comme des fauves assoiffés de sang. Je ferme les yeux pour ne pas assister à cette boucherie,
j’entends des râles, des cris, des bruits de lutte, d’os brisés et d’armes à feu. Malgré tout ce qui a pu
se produire, j’entame une prière silencieuse pour qu’aucun des garçons ne soit blessé.

Surtout pas Rock…

Une odeur de brûlé me fait ouvrir brutalement les paupières. Je constate, paniquée, que le feu de
camp qui éclairait la pièce s’est propagé et fuit vers le couloir où sont emprisonnées les deux petites
filles d’Eddy. J’essaye de crier pour alerter un des Evil’s Heat mais aucun bruit ne sort de ma trachée
abîmée. En quelques minutes, mes six tortionnaires gisent sans vie sur le sol et le calme s’abat de
nouveau dans la pièce.
Je reconnais Max, Eddy et Vince aux côtés de Rock qui accourent vers moi. Le reste des hommes,
qui paraissent tous intacts, s’affairent dans la pénombre rougeoyante. Lorsque j’aperçois son visage,
ce visage que j’aime tant malgré tout, j’y lis une douleur et une peine telle que je me mets à pleurer
sans retenue. Son expression semble tellement sincère que j’ai envie d’y croire, même si je n’oublie
pas que je ne suis pas la seule à compter à ses yeux et qu’il m’a trahie.

C’est la première fois que je le vois les larmes aux yeux. Plus que ça, elles roulent à présent sur
ses joues discrètement.

– Mon Dieu, Princesse, que t’ont-ils fait ? Tout ça, c’est de ma faute.

Accroupi, il vient caresser de ses immenses mains ma joue intacte avec tendresse et commence à
me détacher précautionneusement. Je hurle de douleur mais aucun son ne sort à nouveau, je ne peux
pas bouger. Les autres garçons jurent et maudissent la terre entière en voyant mon cri silencieux. Max
rejoint précipitamment Rock au sol sans savoir quoi faire. Je vois qu’il est sous le choc et je me
demande à quoi je dois ressembler pour le rendre aussi paniqué. Il finit par dire à Rock :

– Le Doc est en route avec tout ce qu’il faut, il était juste dix minutes derrière nous.
– Putain, qu’il se grouille, répond Rock durement.

Eddy, au comble du chagrin, s’avance et me demande de toute sa hauteur :

– Désolé, Liv, mais je dois te demander : as-tu vu mes filles, sont-elles vivantes ?

Je n’arrive toujours pas à émettre le moindre son alors je jette un regard désespéré vers le couloir
en me tortillant et en donnant des coups de tête dans la direction de Mona et Maddie. Je prie pour que
l’un d’eux comprenne ce que je tente de dire. Je dois ressembler à un poisson hors de l’eau qui aurait
sauté de son bocal. Les flammes longent à présent les murs du couloir et noircissent le plafond.

Pourvu qu’il ne soit pas trop tard.

J’ai dû être suffisamment expressive car Eddy se retourne instantanément et court dans la direction
indiquée, Vince sur ses talons.

Tout à coup, la douleur de mes côtes s’étend à toute ma poitrine, je n’arrive plus à respirer et je
sens un liquide chaud envahir ma bouche. J’ai l’impression de me noyer de l’intérieur, je m’étouffe et
tout devient subitement noir. J’entends juste Rock hurler autour de lui mais je ne comprends plus ce
qu’il dit. Je me sens partir vers de paisibles horizons, et puis je ne ressens plus rien.
PARTIE II
RÉDEMPTION
Frénésie

Rock

Je vois Olivia se ruer à toute vitesse vers la sortie du CSB, la tête baissée et les épaules voûtées.
Je n’arrive pas à bouger de la banquette. Je suis paralysé, submergé par des émotions et des
informations contradictoires et je n’arrive plus à discerner le vrai du faux. En revanche, ses derniers
mots et son expression meurtrie me hantent. Pendant un instant, j’ai cru que Sunny se tenait devant
moi. Je suis projeté quatre ans en arrière durant cet après-midi affreux où tout a basculé et où ma
sœur est partie pour ne plus jamais revenir.

Sunny m’a dit exactement la même chose : « Je te hais. » Ni plus ni moins. Et ce sanglot d’Olivia
m’a pris aux tripes comme celui de ma petite sœur. Je n’apprends pas de mes erreurs, je continue de
reproduire le même schéma de destruction infernale autour de moi. La pression est montée
progressivement ces dernières semaines pour atteindre un point de non-retour ce soir, il y a quelques
secondes plus exactement. Je déroule le film et je constate que tout s’est accéléré avec l’attaque des
Black Edge, le soir de la sortie au restaurant, sur cette route déserte.

Tout avait pourtant bien commencé, puis j’ai réalisé que je tenais beaucoup trop à Olivia et que la
situation avec elle et eux dérapait sans contrôle et de concert.

Ensuite, Soraya, sa famille et leurs conneries sont venues s’ajouter, ainsi que Bill et cette histoire
de détournement de fonds. Comme si je n’avais pas assez à gérer avec les emmerdements causés par
les Black Edge et leurs provocations. Bill qui passe son temps à me répéter qu’Olivia va me nuire
ainsi qu’au Clan… je crois que j’ai fini par le croire malgré moi. Puis Susie m’apprend toute joyeuse
que ma petite amie que je n’arrive plus à joindre batifole tous les midis dans notre lac aux
grenouilles avec Shawn.

Shawn, putain !

Ce même Shawn qui, ce soir, a pété les plombs et a balancé sur Sunny, sur de prétendues histoires
qu’ils auraient vécues ensemble et sur ses états d’âme de cœur blessé et incompris. Quant à
l’apothéose, je n’en parle même pas ! L’instant où j’ai perdu les pédales et commencé à grave
déconner, ce fut le moment où je les ai surpris tous les deux, Olivia et Shawn, en train de se rouler
une pelle sur un putain de banc public devant le CSB : comme lorsque j’avais surpris Shawn avec
Soraya en pleine action. Encore une fois, celle à qui j’ouvrais mon cœur finissait par choisir le mec
sympa à la gueule de fils à papa.

Heureusement que Max m’a retenu ou je tuais Shawn. Olivia aussi m’a ramené à la raison, elle a
su trouver les mots et les gestes justes pour stopper ma frénésie. Mais j’ai encore plus flippé de
constater son emprise sur moi, bien supérieure à celle que Soraya a pu avoir sur moi. Alors, en bonne
brute que je suis, j’ai décidé d’attaquer pour me défendre. Et quelle meilleure cible que mon petit feu
follet ? En revanche, je n’ai pas compris par la suite ses accusations publiques sur ma prétendue
infidélité. Quant aux paroles de Bill sur son passé, j’ignore d’où il a sorti tout ça…

La voix grave et menaçante d’Eddy pose la même question :

– C’est quoi ce bordel, Bill ? C’est quoi ton putain de problème avec Olivia ? Depuis quand tu la
harcèles comme ça ? Et toutes ces merdes sur son passé, tu as appris ça où ? C’est vrai au moins ?

Mais Bill ne répond pas, alors Eddy s’adresse à moi :

– Tu étais au courant, Rock ? C’est vrai ce dont elle t’a accusé ?


– Non, putain, non ! Il n’y a jamais eu qu’elle, je ne sais pas d’où elle sort tout ça. Quant à son
histoire, je connais des morceaux, mais pas tout. Je ne sais pas comment Bill l’a appris. Jamais
j’aurais raconté quelque chose qu’elle m’aurait confié, tu le sais mieux que personne.

Bill est toujours maîtrisé par Eddy et sans m’en rendre compte, je me suis levé en parlant et à
présent, je cours vers la sortie moi aussi. Je dois la rattraper. Tout peut encore s’arranger, j’en suis
certain. Mais lorsque je passe la porte, j’entends ses hurlements de terreur. Je sais que c’est elle et
qu’elle est en danger, j’accélère alors que ses cris m’arrachent le cœur de la poitrine.

Qu’est-ce qui se passe ?

Je tourne dans la petite ruelle à droite du bar et je devine au fond une camionnette blanche qui
démarre à toute allure. Je shoote dans quelque chose sur le sol : il s’agit d’un iPhone que je
reconnaîtrais entre mille, avec sa coque rose fluo et ses strass incrustés sur le côté qui brillent dans
le noir. Je le ramasse et l’écran de veille s’affiche, dévoilant une photo qui m’arrache un sourire
malgré tout. Elle a pris une photo de nous cette nuit-là au festival, alors que nous étions allongés près
du feu et serrés l’un contre l’autre dans nos duvets. Elle est magnifique à en crever avec son sourire
immense et ses yeux mouchetés.

Mais la réalité est loin d’être aussi belle : les Black Edge viennent d’enlever Liv. La peur et la
rage me saisissent. Ils vont la tuer, ils savent pour elle et moi. Je ne comprends pas. Bill m’a assuré
qu’un vétéran la suivait et la surveillait ce soir. À cet instant, Eddy arrive en trombe du bar, dans un
état de démence total et les yeux fous, emplis de chagrin. Je ne l’ai jamais vu comme ça. Il hurle :

– Max vient d’appeler, il a ramené Shawn chez moi. Les filles ont disparu, Rhonda est morte !
Quelqu’un nous a vendus et trahis.

À ces mots, j’entre dans une rage incandescente, je laisse tous mes pires instincts prendre
possession de moi et me transformer en bête sauvage alors que je me mets en chasse…
Fast and Furious

Rock

– Max vient d’appeler, il a ramené Shawn chez moi. Les filles ont disparu, Rhonda est morte !
Quelqu’un nous a vendus et trahis.

Les derniers mots d’Eddy, le ton de sa voix, son regard fou et dévasté, les cris terrorisés d’Olivia
provenant du fond de la ruelle, son téléphone pailleté dans la paume de ma main, cette soirée de
merde, ces derniers jours usants… tant d’informations qui se mélangent et se percutent dans mon
crâne pour essayer de former un tout cohérent, mais sans succès. Tellement de choses se sont
produites en si peu de temps pour finalement m’exploser en pleine gueule et me laisser démuni,
comme un con.

Mon pouls s’emballe ; je sens l’afflux caractéristique de l’adrénaline prendre possession de mon
corps et cela m’aide à me remettre en action, à lancer la traque.

Tu dois prioriser Rock, réfléchis !

– Eddy, on va retrouver ces fils de pute, tes filles, et nous venger. Je te le promets. Mais pour y
arriver, il me faut un combattant implacable, pas un mari éploré. Est-ce que tu peux tenir et obéir à
mes ordres encore quelques heures ?

Mes paroles sont dures mais il acquiesce en hochant lentement la tête. Toute expression a quitté
son visage. Eddy n’est plus, transformé en une arme humaine redoutable, remplacé par une lame
aiguisée qui ne connaît plus la pitié. Les sentiments seront pour plus tard, lorsque le temps nous
permettra de pleurer nos morts et nos blessés. Sauf que les sentiments, c’est ce qui permet à des
hommes comme Ed de ne pas devenir des bêtes sauvages sanguinaires et amorales. C’est ce à quoi on
s’évertue ici au quotidien avec les frères depuis trois générations. Ils ne doivent pas perdre ce petit
bout d’eux qui les sauve de la damnation éternelle. J’espère qu’Eddy saura revenir à lui le moment
venu, j’espère que je ne suis pas en train de créer un monstre de manière irrévocable.

Je me dis que seules ses filles pourront l’empêcher de sombrer, car les perdre elles aussi n’est pas
une option, je n’en imagine même pas les conséquences. Tout comme Liv pour moi. Je crie de
douleur silencieusement. Pourvu qu’elles soient toutes vivantes. Pourvu que nous ne chassions pas
déjà des fantômes…

– Parfait, Ed. Je suis certain qu’il s’agit des Black Edge. Ils viennent d’enlever Liv aussi. J’ai vu
leur camionnette partir dans cette direction.

Je pointe le fond de la ruelle sombre et désormais vide, silencieuse.


– S’ils abîment Liv ou les petites, je ne les tuerai ni proprement, ni rapidement. Tu ne m’arrêteras
pas, Christensen.
– Non seulement je ne t’arrêterai pas mais je t’y aiderai…

Je me retourne pour prendre la direction du bar lorsque Bill, Vince et Bounce en sortent
précipitamment. Ils semblent tous affectés par les évènements et je me demande si Judas est devant
moi parmi ces trois-là, se dissimulant dernière le masque hideux de la traîtrise.

Max, Loris et Shawn sont rayés de la liste d’office. Le premier est comme un frère de sang, nous
avons grandi ensemble et le second est un père spirituel. Quant au troisième, j’aimerais pouvoir le
détester pour certains de ses choix passés ou encore ceux de ce soir, mais je sais au fond qui il est
vraiment ; il vaut autant que Max ou Loris et nous avons tous notre lot de casseroles ici, moi le
premier…

Je suis particulièrement dur avec lui depuis l’épisode Soraya et il ne s’en est jamais plaint, faisant
pénitence pour le tort qu’il m’a causé.

Jusqu’à son pétage de plombs il y a une heure…

Shawn gère d’une main de maître les intérêts du Clan à New York, en toute transparence depuis
quatre ans. Je sais que je ne lui ai jamais dit à quel point j’étais impressionné par son talent et son
aise à se fondre parmi ces requins de la finance, et pourtant, je sais ô combien il souhaiterait
l’entendre.

Mais quel monstre es-tu Rock Christensen ?

Les paroles d’Olivia ressurgissent et me cinglent le visage au passage. Je dois la retrouver. Il est
peut-être temps de tourner définitivement certaines pages, d’accorder le pardon à ceux qui comptent
pour moi et de me faire pardonner en retour. Cela sonne comme une prière, mais ceci est ma réalité,
ma quête de rédemption. Soraya ne m’intéresse plus depuis longtemps, j’en ai eu la preuve ce soir.
Liv est la seule qui compte.

Le merdier qui est en train de se dérouler autour de nous est un rappel violent que tout peut
disparaître en une fraction de seconde à cause d’un unique choix malheureux, qu’il faut apprendre à
chérir l’instant présent.

Si j’avais su pardonner Sunny pour ses accusations ridicules, si je l’avais écoutée plutôt que de
m’emporter, m’aurait-elle abandonné ainsi ? Shawn va-t-il lui aussi finir par partir ?

A priori, Sunny et lui étaient plus proches que je ne le pensais.

Pourquoi ne m’ont-ils jamais rien dit ? Liv va-t-elle me revenir entière ?

Avec tous ces « si », ma tête menace d’exploser.


Je regarde dans les yeux les trois hommes qui se tiennent devant moi, un à un. Vince est le dernier
arrivé mais je ne peux y croire. Bounce est Bounce, étrange et dans son monde, il prend rarement
position mais cela ne veut pas dire qu’il n’est pas dévoué corps et âme au Clan et à son jumeau.
Quant à Bill, il a vraiment fait de la merde dernièrement.

C’est un putain d’euphémisme !

J’ai encore envie de lui défoncer la tronche à coups de rangers mais mon énergie et ma haine se
doivent d’être préservées pour le moment. Ma confiance en lui n’est plus aveugle, sauf que c’est sa
sœur qui s’est fait buter ce soir. Alors, même si Bill ne nous est plus totalement fidèle pour une
raison que j’ignore, jamais il n’aurait mis ses nièces et sa frangine en danger. Il suffit de voir sa tête
en ce moment, ma ranger n’aurait pas fait mieux.

Je refuse de croire qu’il ait pu trahir son sang et le Clan de la sorte.

Cela pourrait venir d’un frère moins gradé mais j’en doute, nous les avons tous à l’œil et nous ne
leur communiquons que des infos stratégiques minimes et strictement nécessaires. Cette idée en
ramène une autre survenue brièvement quelques minutes plus tôt.

– Bill, à quel vétéran as-tu confié la protection d’Olivia ?

Ce dernier sursaute quand je m’adresse à lui calmement mais froidement. Il baisse les yeux vers le
sol et me répond :

– À Gary. Je te jure ! C’est lui qui la file depuis trois jours.

Il semble sincère, mais je connais bien Gary ainsi que sa femme et leurs quatre enfants, il a
beaucoup trop à perdre pour me la faire à l’envers. Cette réponse ne m’apaise pas, bien au contraire,
et j’en ignore la raison.

– Bon, arrêtons de perdre du temps ! hurlé-je, Vince, quelle était la dernière localisation du
campement de ces salopards ?
– J’ai envoyé les coordonnées GPS à tout le monde par SMS.
– Parfait, on se met en route. Et dis à Max et Loris de nous rejoindre là-bas directement, et qu’ils
passent avant par l’armurerie. Je veux des grenades et des armes longue portée. Les fusils d’assaut
223 Remington feront l’affaire en plus de nos Glock et de l’attirail habituel. Bref, je t’apprends rien.
Le kit complet pour mener une attaque nocturne, je ne sais pas combien de temps ça va durer.

Vince acquiesce mais il est déjà en train de tout organiser par téléphone avec Loris, qui gère
l’armurerie. Vince, lui, est notre patrouilleur attitré. Il a la responsabilité des cartographies de
terrains, aidé d’une équipe et d’une flotte de véhicules du Clan. Je me retourne vers Ed : je dois lui
occuper l’esprit.

– Eddy, je pars devant avec Bill et Vince dans ma caisse. Toi, tu prends Bounce, et vous rameutez
trente de nos meilleurs vétérans le plus vite possible. Déclenche le signal d’alerte dans la ville que
tout le monde soit sur le qui-vive, surtout les civils. Sérieux, grouillez-vous, faut qu’on arrive à peu
près tous en même temps là-bas.

J’espère que tout cela sera suffisant mais je ne peux pas exprimer mes doutes à haute voix devant
eux.

Fier et dur, fier et dur, me répétait toujours mon père. Pas d’hésitation, jamais.

J’envoie un texto à Max pour qu’il dise au Doc de venir lui aussi équipé et avec l’ambulance.

Putain !

Je lutte pour ne pas partir en vrille, pour ne pas imaginer ce qu’ils veulent ou peuvent lui faire.

Liv… Les petites…

Une fois tout le monde en mouvement, je me rue vers ma caisse, Bill et Vince sur les talons. Bill
est silencieux, Vince toujours au téléphone et je programme notre itinéraire avec les informations
fournies par ce dernier : quarante minutes. Quarante interminables minutes, c’est le temps annoncé et
la distance qui me sépare de Liv. L’état dans lequel je suis réduira ça à vingt-cinq minutes grand
maximum, si je ne rattrape pas ces enfoirés avant en chemin.

Malheureusement et malgré notre vitesse, le trajet s’éternise et nous n’avons intercepté aucune
camionnette blanche pour le moment. Les paysages désertiques et monotones de la nuit défilent autour
de nous, je me concentre sur l’horizon obscur devant moi et sur la ligne jaune tracée au centre de la
route qui disparaît sous mes roues, éclairée par mes phares. Les souvenirs m’assaillent par flash :
Sunny et moi, enfants, barbotant et jouant dans le lac aux grenouilles, elle était si blonde, si belle,
solaire. Elle arrivait souvent avec son petit visage de poupée barbouillé de myrtilles fraîches,
cueillies dans le jardin juste avant de passer à table.

Mes parents râlaient mais elle leur répondait, effrontée : moi, j’avais faim tout de suite ! Je me
souviens lorsque ma mère me l’a déposée bébé pour la première fois dans mes bras, j’avais eu peur
de la faire tomber, de la lâcher et de la blesser involontairement. Malheureusement, c’est ce qui s’est
réalisé des années plus tard comme une mauvaise prophétie. Elle a beau m’avoir abandonné, j’ai
beau lui en vouloir pour cela, elle aura mon amour inconditionnel à jamais.

Je te retrouverai, Sunny. Une fois Liv hors de danger et en sécurité, je te retrouverai.

Les souvenirs changent, et ma sœur se métamorphose en une petite brune pulpeuse qui me fait bien
trop d’effet. Je repense à ces dernières semaines, son rire, ses yeux, ses hanches…

Et bien sûr sa foutue odeur de violette ! Il s’agit d’une des fleurs préférées de ma mère qui me
rappelle des temps heureux et que je reconnaîtrais entre mille. C’est un mélange d’émotions qui me
serrent la gorge, un maelström de sensations qui ont en commun cette douleur sourde au creux de ma
poitrine.
Quand nous approchons enfin du but, le GPS se met à biper et me tire de mes pensées. Je suis
obligé de ralentir pour ne pas signaler notre présence par le bruit du moteur, ou par des nuages de
poussière. J’éteins également mes feux, ce qui complique un peu plus notre progression. La voiture
est secouée dans tous les sens lorsque je quitte la route. Vince, à mes côtés, m’informe que Max et
Loris ont réussi à rattraper le reste du convoi mené par Eddy et Bounce, et qu’ils ont les équipements
nécessaires pour l’assaut.

En revanche, en ce qui nous concerne, nous devrons nous contenter pour commencer de ce qui est
caché dans le faux fond de mon Dodge, c’est-à-dire quatre fusils à pompe et quatre Beretta 92. Ça et
les poignards que nous portons en permanence sur nous, pour ma part dans ma godasse. Les autres ne
sont qu’à dix minutes derrière nous à présent, je les vois apparaître sur mon écran qui géolocalise
tous les véhicules d’intervention du Clan.

Lorsque enfin nous percevons des halos de lumière floue dans la nuit noire et l’ébauche d’un
campement sauvage de bikers, je stoppe la voiture.
L'assaut

Rock

Nous descendons tous en silence de la voiture et une communication non verbale se met en place
instinctivement, comme à chaque fois que cela est nécessaire. C’est simple, fluide, et nous sommes au
diapason, nous mouvant comme un seul homme, même Bill. Notre unité sera notre force. Il n’y a plus
de place pour les intérêts personnels ou les griefs des uns et des autres. Chacun a mis son téléphone
en silencieux et je lance un regard aux gars accompagné d’un signe de la tête en direction du coffre.
Calmement, l’un après l’autre, nous nous équipons sans bruit et je récupère une paire de jumelles.

Je les braque sur le campement ennemi et en étudie l’agencement. Il me semble désorganisé, épars
et vide, contrairement à mes souvenirs. Un van pour chevaux accroché à un pick-up noir abandonné
sur le côté retient mon attention, d’autant plus que je ne vois aucun animal dans les parages. Je ne suis
absolument pas serein, la situation ne me dit rien qui vaille. Tout cela paraît bien trop facile…

– Vince, combien de membres comptaient les Black Edge à notre dernier recensement ? Le
campement semble désert.
– Attends, j’ouvre le rapport de Gary sur le sujet. C’est lui qui a fait la dernière ronde hier soir.

Les secondes s’écoulent alors qu’il s’affaire sur son téléphone high-tech.

– Bordel, grouille, Vince !


– C’est bon, je l’ai ! Alors…

Bill se rapproche de nous et se penche par-dessus l’épaule de Vince pour lire, tandis que ce
dernier reprend :

– Oh merde !
– Quoi ? m’écrié-je.
– A priori, ils ont souffert d’une grave impopularité ces jours-ci. Beaucoup ont abandonné le
navire. De ce que Gary a espionné, je comprends qu’ils se sont tout bonnement lassés. Leur situation
n’avançait pas et certains ont pris peur. Deux de leurs membres ont été portés disparus depuis
plusieurs semaines. Il doit rester une cinquantaine de mecs, peut-être même moins.
– Sûrement les deux idiots que j’ai butés quand j’étais avec Olivia, sur la route trois cent quatre-
vingt-neuf.
– Quoi ? Elle était avec toi ce soir-là ? s’étonne Vince.
– Ouais, mais on en reparlera plus tard.

Bill, lui, est toujours silencieux, le visage défait, alors Vince poursuit :

– Bref, il ne reste ici que les plus désespérés. Ça a dû les pousser à agir ce soir, ils ont voulu
tenter le tout pour le tout… J’ai peur pour les filles, Rock. Ils n’auront aucune retenue.

Moi aussi je flippe à mort. Rien de ce qui va se dérouler par la suite ne sera raisonné ou
raisonnable, mais je m’accroche à un infime espoir dans cet enfer.

– Ouais, sauf que cela veut aussi dire qu’ils ne sont pas organisés, ni solidaires. Ils ne sont pas
prêts, on va les prendre de court. C’est une bonne chose. Par contre, je voudrais comprendre
pourquoi ils s’acharnent autant sur nous ? Que veulent-ils à ce point, quitte à risquer de tout perdre ?
Y a d’autres trous paumés que Colorado Source qui leur conviendraient et qui seraient à leur
portée…

Alors même que je prononce cette phrase, nous nous redressons tous les deux de concert et nous
percutons en même temps. Vince a lu dans mes pensées et moi dans les siennes. Il n’y a qu’une seule
chose qui crée une telle frénésie chez l’homme depuis des centaines d’années, et cette même chose se
trouve dissimulée au cœur de Colorado Source.

– C’est obligé, Rock, d’une façon ou d’une autre ils savent. Il n’y a que ça qu’ils puissent
convoiter à ce point.

Je sais au fond de moi qu’il a raison, que notre plus gros secret, ce sur quoi l’existence même du
Clan repose, a fuité. Je me retourne vivement vers celui qui a sorti des documents confidentiels de
nos quartiers généraux il y a plusieurs semaines.

– Je te jure, Bill, s’il s’avère que ta négligence a mis en danger le Clan, Olivia et les petites, je
t’étrangle et je termine le travail lentement. Vince ne te sauvera pas la mise une deuxième fois.
– J’ai rien fait, bordel ! C’est la sale fouineuse qui t’a mis ces idées dans la tête !
– Arrête avec Olivia ! Si elle a pu avoir accès aux documents que tu as sortis sans mon
autorisation, alors d’autres ont pu l’avoir également.

Je ne lui demande pas si ce qu’Olivia a balancé un peu plus tôt dans la soirée à son propos est
vrai. Le sujet paraît sensible et le moment semble mal choisi pour creuser la question. Mais s’il est
jaloux de Liv, je n’en suis pas responsable, j’ai toujours été clair sur mes préférences sexuelles.

Bill baisse les yeux, ne me répond pas et finit de s’armer sans un mot, alors que des bruits de
moteur m’alertent de l’arrivée du reste de mes hommes.

Parfait !

Ils ont roulé plus vite que je ne le pensais, nous pourrons attaquer tous en même temps.

Par la suite, tout s’accélère et chacun se prépare : gilet pare-balles sur la poitrine, lampe frontale
et lunettes de vision nocturne sur le crâne, grenade dans la poche droite, fusil dans le dos et Glock
chargé dans les mains. Par choix, nous ne sommes pas reliés les uns aux autres par
radiocommunication, qui peut être détectée et interceptée facilement. Nous préférons nous faire
confiance et surtout ne pas entendre un frère se faire descendre en direct.
Je ne leur donne qu’une seule consigne :

– Vous les traquez, les maîtrisez si possible, et ceux qui résistent, vous les tuez.

Ils acquiescent tous et s’organisent comme lors de nos séances d’entraînement. Chacun connaît le
rôle à tenir dans la scène qui va se dérouler et à qui se référer en cas de besoin. Nous nous divisons
et je pars prendre le campement par l’est avec deux vétérans, Mike et Allan, là où le pick-up et son
van sont abandonnés. Au bout de quelques minutes, les premiers tirs se font entendre sur notre gauche
et je prie silencieusement pour que tous mes gars et sœurs en sortent indemnes. Je sais que Max et
Eddy ont pris avec eux quelques-unes de nos meilleures combattantes.

Je repousse avec force l’image des miens blessés, ou pire, tués. Tout se fait sourd et opaque
autour de moi, et j’ai pour seul objectif la forme sombre et métallique du van qui grandit à notre
approche. J’accélère : je suis certain qu’Olivia y est enfermée. Nous progressons en silence dans la
nuit fraîche et hostile, et alors que je devrais être satisfait de me rapprocher d’elle, un doute croît en
moi.

C’est étrange.

Personne ne garde le van, et une fois arrivé sans encombre devant l’entrée sur le côté, je
remarque, encore plus sidéré, que la clé se trouve bêtement dans la serrure. Prudemment, j’ouvre la
porte, m’attendant à ce qu’un animal effrayé se rue sur moi, mais rien de tel ne se produit. Mike et
Allan restent en retrait à l’extérieur et me couvrent.

Alors, enfin, j’entends des mouvements, des chuchotements et des pleurs… J’ôte mes lunettes à
vision nocturne puis allume ma lampe frontale, et ce que je découvre m’horrifie.
Le van pour chevaux

Rock

Elles sont une dizaine de femmes. Toutes collées les unes aux autres contre la paroi du fond, toutes
terrorisées.

J’avance prudemment et l’une d’entre elles se met à hurler en me voyant approcher. Je tente de la
calmer sans trop de succès mais je persiste. Les minutes défilent dans ma tête. J’ai conscience que
quelque part Olivia et les petites vivent un enfer, et que le temps leur est compté. Alors, je rassure
ces femmes, je leur promets que nous sommes là pour les sauver et que leur calvaire s’arrête ici et
maintenant.

– Hey, du calme. Nous allons vous sortir de là. Tout ça, c’est fini, on va vous ramener chez vous.
Mais nous n’avons pas beaucoup de temps et il faut être discret.

Je viens déposer mon flingue au sol pour preuve de ma bonne foi. Je vois bien qu’elles ne me font
toujours pas complètement confiance, mais elles finissent par s’apaiser un peu, ce qui me permet de
leur demander :

– Avez-vous vu une jeune femme, caucasienne, un mètre cinquante environ, cheveux bruns coupés
au carré et deux petites filles métisses ?

Pas de réponse…

Je commence à perdre patience. Ma lampe frontale est bien trop puissante et nous éblouit tous, ce
qui m’empêche de les observer correctement. Je ne discerne que des silhouettes. J’abaisse la
luminosité d’un geste rapide : cela devrait leur permettre de nous voir elles aussi et de comprendre
que nous ne leur voulons réellement aucun mal.

L’une d’elles, qui semble la plus téméraire, fait alors un pas vers moi et m’interroge, étonnée :

– Vous êtes du SWAT14 ?

Elle nous détaille curieusement de la tête aux pieds, vêtue de guenilles et le visage sale. Elle
paraît si maigre et affamée. Je dois admettre que nous sommes armés comme leurs ravisseurs, ou
presque, mais mes deux comparses tatoués et percés derrière moi n’en ont absolument pas le look. Je
comprends qu’elle puisse douter de notre sincérité.

– Non pas vraiment, mais nous allons vous sortir de là. Il faut juste nous aider. Les Black Edge ont
enlevé ma femme et les deux fillettes d’un de nos frères. Nous sommes à leur recherche.
Elle semble convaincue par ma réponse et s’avance vers moi à nouveau. Je peux toutes les
distinguer clairement à présent. Je réalise alors avec effroi qu’elles sont toutes Afro-Américaines,
sans exception. Comme si cela était possible, je hais les Black Edge encore plus à cet instant. Ce sont
des putains de fachos dans toute leur horreur, qui font partie de ces clubs qui croient encore en une
race blanche supérieure.

Tu m’étonnes qu’elles ne nous fassent pas confiance…

Si Eddy voit ça, je le perds ce soir. Je marche sur des charbons ardents. Soudain, miss courage
ajoute :

– Nous ne les avons jamais vues, ni ici enfermées avec nous, ni dehors.

Je jure silencieusement. Et alors que je pense que tout est perdu, elle poursuit et me redonne
espoir :

– Mais il y a un second campement. Duke, celui qui dirige cet enfer sur terre, emmène ses hommes
les plus proches là-bas. Je n’y ai été qu’une seule fois.

Elle s’arrête et frissonne violemment au souvenir de ce qu’elle me raconte. Je n’ose pas imaginer
ce qu’ils lui ont fait endurer à elle et aux autres. Si nous parvenons à atteindre ce second campement,
il n’y aura pas de survivants côté Black Edge, j’en fais le serment.

– Et ce second campement, tu sais où il se trouve ?

Elle me fait non de la tête et je perds espoir à nouveau.

Un pas en avant, deux pas en arrière.

Face à mon désarroi, elle tente de m’aider comme elle peut :

– Je ne sais pas où c’est vraiment, mais c’est comme une grange. On dirait une vielle ferme
abandonnée, elle est en ruine avec une grande porte rouge et une petite maison sur le côté. Il y a un
énorme silo à grains peint en vert derrière. Il y a marqué « Clayton » dessus. Je sais pas si ça peut
vous aider. C’est tout ce que je peux vous dire.

À l’affût, je sens Mike juste derrière moi se raidir instantanément lorsqu’il entend ce qu’elle
décrit. Il me dit :

– Ça doit être la vieille ferme des Clayton, il n’y a jamais eu de repreneur depuis leur décès y a
cinq ans. Je crois que je saurais y aller à partir de la route principale, c’est au nord-ouest.

La traque reprend illico, tout n’est pas perdu. Je suis impatient. S’il dit vrai, alors nous sommes
près du but. Olivia doit être là-bas, sinon je ne sais pas comment je réagirais, ce que je pourrais être
amené à faire.
– OK, on va laisser une dizaine de frères ici pour finir de sécuriser les lieux, faire disparaître ce
campement de l’enfer et s’occuper des filles. D’ailleurs, Eddy ne doit pas les voir pour l’instant,
entendu ?

Mike hoche la tête et je poursuis :

– Ensuite, Allan, toi, et le reste vous me suivez.

Nouveau hochement de tête.

Parfait.

Alors que je sors du van dans la nuit noire, j’aperçois du coin de l’œil quelqu’un venir vers moi à
grands pas. Il s’agit de Bill, je reconnais sa démarche lourde et sa silhouette courtaude. Il m’annonce
que la situation est sous contrôle mais qu’ils n’ont pas mis la main sur les petites ou sur Olivia, ce
qui confirme ce que nous venons d’apprendre. Le tiers de ces ordures a été maîtrisé, certains se sont
enfuis comme des lapins à notre arrivée et le reste n’est plus.

Tant mieux.

Mais lorsqu’il se tourne pour repartir, il franchit le rai de lumière de ma lampe, ce qui éclaire son
visage aux yeux de tous… et toutes. Une des filles, qui s’était elle aussi approchée de la porte au son
de la voix de Bill, se met à hurler de terreur. Elle le pointe du doigt et nous crie, horrifiée :

– Menteurs, vous êtes des menteurs, vous êtes avec eux ! Cet homme m’a violée dans la grange, je
le reconnais ! Il m’a battue, il est avec Duke !

14 SWAT : acronyme de Special Weapons And Tactics (en français, « armes et tactiques
spéciales »), une unité spécialisée présente dans les principales polices aux États-Unis.
Judas

Rock

Mon sang ne fait qu’un tour et je me retourne vivement vers l’accusé, qui affiche clairement la tête
du coupable qui vient de se faire prendre en flagrant délit. Avant que je n’esquisse un mouvement,
trop sonné par cette révélation, Mike et Allan le plaquent au sol. Bill se débat, jure, mais personne ne
l’écoute. Ils le maîtrisent, les bras dans le dos, face contre terre, sans aucune issue possible.

– Je pense qu’on tient notre taupe. T’es un homme mort, Bill.

Je n’ai pas le temps de réfléchir, là, tout de suite, à tout ce que cette trahison implique, ni de
chercher le pourquoi du comment cela s’est produit. Ma tête est saturée d’informations et mon énergie
doit être focalisée sur le sauvetage de Liv, Maddie et Mona, mais lorsque je me pencherai sur son
cas, je n’aurai aucune pitié. Ma vengeance sera sans merci. Je me blinde pour ne pas m’effondrer
sous ce coup de couteau dans le dos. Il faut avancer. Nous perdons beaucoup trop temps, alors je leur
ordonne :

– Menottez-le et enfermez-le dans ce van une fois que les filles seront en sécurité. On s’occupera
de son cas plus tard.

Puis je m’adresse à Bill en lui écrasant violemment les doigts avec ma chaussure :

– Olivia et les filles sont-elles dans la vieille grange des Clayton ?

Il lâche un cri pathétique de douleur et un oui presque inaudible.

– Est-ce que ta sœur était dans le coup avec toi, espèce de sale traître ?

Pas de réponse.

J’appuie encore plus fort et je tords sa cheville. Je sens ses os se briser et sa peau se déchirer
sous ma semelle.

Il crie un oui mais je ne relâche pas la pression pour autant. Je pose un genou par terre à sa hauteur
et me penche pour lui chuchoter à l’oreille :

– Alors, elle mérite son sort, elle aussi. Explique-moi juste comment peut-on infliger ça à sa
propre famille, Bill ?

Toujours pas de réponse.

– Si tu crois que nous allons te tuer rapidement, tu te goures. Ce serait bien trop facile. Maintenant,
prie pour que Liv et les filles soient en vie.

Je lui décroche une gifle, lui crache au visage et laisse Mike et Allan le gérer. Je pars rapatrier le
reste des troupes pour prendre la direction de la grange des Clayton en quatrième vitesse.
La grange

Rock

Comme décidé, une partie des frères restent en arrière pour s’occuper du premier campement et
les autres me suivent pour nous rendre au second. Je suis dans un état d’extrême urgence à présent et
tous doivent courir pour tenir le rythme. Je leur ai partagé ma découverte et les informations sur la
grange, notre dernier espoir de retrouver Liv et les petites rapidement. Eddy a pris la place de Bill
derrière moi dans la voiture. Pour le moment, je n’ai pas eu le courage de lui avouer la vérité sur son
beau-frère et sa femme, mais il ne me pose aucune question, noyé dans les propres tourments de son
âme. Pour une raison que j’ignore, j’ai honte. Honte de ne pas avoir démasqué Bill à temps et de
l’avoir laissé maltraiter Olivia.

Merde !

J’aurais dû voir ces choses-là, c’est mon rôle de veiller sur eux. Or, j’ai laissé la gangrène ronger
mon Clan. J’ai un tel sentiment d’échec et de culpabilité qu’ils occultent pour le moment la trahison
de Bill.

Pour le moment…

Je songe à ce que j’ai expliqué à Liv sur la différence entre les simples connaissances et les vrais
amis lorsque nous étions au festival, sur ce que le Clan signifie pour nous, mais finalement je ne suis
plus sûr de rien ni personne.

Le festival.

Je ne peux m’empêcher de repenser à ce moment heureux avec Olivia, loin de toutes les emmerdes
et de toutes les responsabilités qui m’incombent. J’ai effleuré du bout des doigts le bonheur, j’ai pu
entrevoir ce que serait un lendemain heureux à ses côtés. Je repense à ses mains sur mon torse, à sa
bouche sur la mienne…

Je la revois assise sur cette souche d’arbre, offerte à moi, rien que pour moi, si confiante et
vulnérable à la fois. Je songe à cette fameuse nuit au lac et aux choses qui ont doucement commencé à
prendre forme et qui continuent de grandir un peu plus chaque jour depuis, mais sur lesquelles je
refuse encore de mettre un nom. Au point que si les Black Edge me l’enlevaient définitivement, je
suis sûr et certain de ressentir un vide immense, juste à côté de celui laissé par Sunny.

Perdu dans mes pensées, je suis pris par surprise lorsqu’au bout de trente minutes, nous nous
retrouvons face à l’entrée de la propriété des Clayton. Je stoppe brutalement le Dodge sous l’effet de
la colère et admettons-le : de la peur. Les autres se garent côte à côte. Nous remontons l’allée à pieds
et armés, laissant nos voitures derrière nous pour ne pas donner l’alerte.
Mon cœur bat la chamade. Dans quelques instants, nous saurons si pour Eddy et moi le soleil se
lèvera demain, ou si tout prendra fin ce soir, dans la douleur et dans la peine. Des Dragstar et autres
motos en tout genre sont stationnées devant la vieille bâtisse en bois, mais nous ne voyons personne,
aucune surveillance ni patrouilleur. C’est vraiment une belle bande d’abrutis qui nous a sous-estimés,
de nouveau.

Je regrette de ne pas avoir agi plus tôt à présent. Rien de tout cela ne serait arrivé, car c’étaient
clairement des amateurs de première.

Une couche de culpabilité en plus ou en moins, je crois que je ne suis plus à ça près.

Les gestes se répètent, comme une vieille ritournelle, et nous sommes de nouveau prêts à passer à
l’assaut. Mais cette fois-ci, mes consignes sont différentes :

– Pas de survivants…

Tous acquiescent et nous commençons le repérage des lieux. Les entrées sont toutes verrouillées
ou condamnées, mais je peux entendre des voix et percevoir de la lumière qui filtre entre les
interstices des lames de bois. Une planche un peu plus rongée par le temps que les autres me permet
de voir ce qui se passe à l’intérieur, et c’est là que je l’aperçois… Je ne la reconnais pas
immédiatement alors qu’un homme petit et trapu lui hurle dessus.

Elle a le visage abîmé, maculé de sang et de bleus. Elle est ligotée sur une chaise, les bras dans le
dos. Ses vêtements sont pour moitié arrachés.

Que lui ont-ils fait ?

Avec horreur, je vois l’homme se saisir d’un marteau et commencer à frapper le sol à plusieurs
reprises. Je comprends qu’il s’acharne sur son pied quand son cri de douleur déchirant me parvient,
m’arrachant le cœur au passage. Alors, tout comme Eddy, le peu d’humanité qui me restait ce soir
part avec dans son sillage. La rage meurtrière que j’ai réussi à contenir jusque-là pour mener à bien
ce sauvetage me foudroie et m’aveugle.

Elle m’électrise et la raison laisse place à des sentiments tous plus violents les uns que les autres :
ma haine pour les Black Edge, mon dégoût pour Bill et sa connasse de sœur, ma peine pour Eddy, et
ma terreur pour Liv. J’entends Max jurer et Vince demander :

– Qu’est ce qui se passe ? Qu’est qu’on attend ? Ils vont la tuer, putain !

Je me retourne pour donner le feu vert et Loris nous fait signe de reculer de plusieurs mètres :

– J’ai placé une charge d’explosifs à l’entrée, pas grand-chose, juste de quoi faire sauter ce pan de
mur et les surprendre.
– OK. Vas-y !
Et sur mon ordre, il s’exécute. La dynamite explose, arrachant toute une façade de la grange, qui se
met à trembler. Je prie pour qu’elle tienne le coup, mais sans en attendre confirmation, nous nous
ruons à l’intérieur. Le regard d’Olivia abandonnée au sol s’accroche au mien, je lui promets
silencieusement de tous les achever et de la venger. Le moment tant attendu est arrivé. Je laisse sortir
des mois d’inquiétude que les Black Edge nous ont fait vivre par leurs attaques incessantes, des
semaines de frustrations de toutes sortes, et des heures d’angoisse et de colère. Ils font les frais de ma
fureur et de ma peine, qui se déchaînent sans aucune retenue.

L’affrontement ne dure que quelques minutes : nous sommes en surnombre, armés, et sans pitié. Ils
ne sont même pas une dizaine et pris par surprise. J’aperçois une ombre fondre rapidement sur un
homme à ma gauche, il s’agit d’Eddy qui lui tranche la gorge d’un geste chirurgical. Le gars n’a eu
aucune chance. Ed est une panthère noire aux griffes acérées qui fond sur ses proies, et comme un
félin, il joue cruellement avec avant de les achever. Personnellement, je vais droit au but. L’état
d’Olivia me préoccupe, ses blessures sont sérieuses alors je ne perds plus de temps.

Une fois certain qu’aucun Black Edge n’a réchappé, je cours auprès de celle qui a remis mon
monde en mouvement, doucement mais sûrement. Elle a chuté sur le côté, renversée par le souffle de
l’explosion et le spectacle est horrifiant. Elle est méconnaissable. Seule une petite partie de son
visage semble intacte et je viens le caresser, une fois accroupi devant elle.

– Mon Dieu, Princesse, que t’ont-ils fait ? Tout ça, c’est de ma faute.

Je sens mes yeux devenir humides et je la détache en douceur alors qu’elle lâche un cri de douleur
silencieux. Les frères derrière moi jurent lorsqu’ils la voient. Max accourt mais se stoppe net sous le
choc de ce qu’il découvre et des regards de supplice qu’elle nous lance. Je voudrais pouvoir prendre
sa douleur et la soulager, échanger nos places. Max me dit :

– Le Doc est en route avec tout ce qu’il faut, il était juste dix minutes derrière nous.
– Putain, qu’il se grouille !

Eddy s’avance et lance :

– Désolé, Liv, mais je dois te demander : as-tu vu mes filles, sont-elles vivantes ?

Elle se secoue sur le sol. À nouveau, aucun son ne sort de sa gorge, mais les regards affolés
qu’elle jette désespérément vers le fond de la pièce qui s’emplit de fumée sont suffisamment
éloquents. Eddy part en courant dans la direction indiquée, suivi de Vince. Je suis démuni, je ne sais
pas si je peux la toucher ou la déplacer sans risquer d’aggraver son état, mais je suis obligé d’agir
lorsque tout à coup, elle est prise de tremblements, et me donne l’impression de manquer d’air et de
s’étouffer.

Non, non, non !

La panique me gagne, je la vois s’évanouir et du sang apparaît entre les lèvres tuméfiées de sa
jolie bouche. Je me mets à hurler des ordres inutiles aux gars dans tous les sens. Impuissant, je la
prends dans mes bras, où elle repose comme une vulgaire poupée de chiffon. Je cours vers l’extérieur
et remonte l’allée jusqu’à nos voitures, en espérant que le Doc ne tarde plus. Je lève la tête au ciel.

La nuit est magnifique, sans nuage, remplie d’étoiles scintillantes et je les implore de m’accorder
encore un peu de temps avec Liv. Je veux lui présenter mes excuses, lui expliquer que tout cela n’est
qu’un affreux malentendu. Je dois lui offrir son premier tour à moto, il y a encore tellement de
premières fois qu’elle doit vivre.

Quelques secondes plus tard, ma prière est exaucée. J’entends le vrombissement d’un hélicoptère
fendre le ciel. Max arrive à ma hauteur et me crie dans l’oreille alors que le souffle des pales en
rotation nous atteint :

– Il a laissé l’ambulance pour les autres et nous a envoyé l’hélico.

Je le bénis en silence pour cette initiative, car c’est peut-être ce qui va sauver la vie d’Olivia.

À peine l’ancien hélicoptère militaire touche le sol que je me rue dessus, plié en deux pour
essayer de protéger Olivia, glacée et toujours inanimée, contre mon torse.

Pitié, Princesse, ne me fais pas ça, accroche-toi !

La porte latérale s’ouvre, le Doc apparaît sur le seuil et se décale pour me laisser entrer.
J’abandonne le reste des gars sans un regard alors que l’hélico redécolle aussitôt du champ en
jachère. Je sais qu’ils sauront se débrouiller sans moi, je regrette seulement de ne pas savoir si les
petites d’Eddy vont bien.

Nous allongeons Liv sur un brancard précipitamment. Il y a tout le matériel indispensable aux
urgences vitales.

Espérons que cela suffise.

Alors que j’enfile un casque équipé d’un micro pour pouvoir communiquer entre nous, j’entends le
pilote échanger avec le contrôleur aérien en fond. Le Doc commence à l’ausculter sans rien laisser
transparaître. Je n’arrive pas à savoir si sa vie est en danger ou non. Toujours efficace, il effectue
tout un tas de gestes rapides et précis, puis commence à la brancher de part et d’autre. Je tourne en
rond quand, enfin, son rythme cardiaque faible et rapide apparaît sur l’écran d’un moniteur.

Elle est vivante, elle s’accroche…

Je pousse un soupir de soulagement et m’effondre sur une banquette sans la quitter des yeux, la tête
dans les mains. Mais la pression ne retombe pas pour autant. Je regrette déjà de ne pas avoir fait plus
souffrir ces fils de pute.

– Que s’est-il passé, Rock ? Sais-tu ce qu’ils lui ont fait exactement ?
– Non, pas vraiment, ils l’ont rouée de coups. Un de ces connards lui a explosé le pied à coups de
marteau. Est-ce qu’elle va s’en sortir ?

Il ne me répond pas et mon stress grimpe en flèche à nouveau. Je n’arrive pas à lui poser la
question qui me brûle les lèvres.

L’ont-ils violée ?

Je détaille son corps. Le bas de sa combinaison n’est pas déchiré, contrairement au haut qui laisse
apparaître sa lingerie fine. Son visage a gonflé davantage et le bleu des coups a viré au noir indigo.
Enfin, je regarde son pied gauche et ce que je vois me donne envie de vomir. Je souffre pour elle, la
vue est difficile à supporter, même pour moi. J’ai envie de la prendre dans mes bras, de la bercer
pour adoucir ses peines et soigner ses blessures. La voir ainsi, inerte, elle qui d’ordinaire est pleine
de vie, me tue. Je me lève, hargneux.

Ma vengeance n’est pas assouvie et je me mets à refaire les cent pas pendant que le Doc vient
découper ses vêtements sur toute la longueur pour avoir un meilleur aperçu de l’étendue des dégâts.
Je détourne tout de même le regard pour donner à Liv l’intimité qu’elle mérite, même inconsciente, le
temps que le Doc termine son inspection et que le verdict tombe.

– Je ne pense pas qu’elle ait été violée, Rock, mais elle seule nous le confirmera à son réveil.
– Pourquoi est-elle inconsciente ?
– Tout m’amène à penser que ses côtes cassées ont perforé son poumon droit. C’est une protection.
Son cerveau la protège de la douleur et du manque d’air. Il s’est mis dans un mode de survie pour
limiter les dégâts.
– Elle va avoir des séquelles ?
– Ça aussi, nous ne le saurons qu’à son réveil, mais je ne pense pas. Je vais la plonger dans un
coma artificiel léger en attendant, au cas où. Ensuite, nous aviserons pour le type d’intervention dont
elle aura besoin. Je ne vais pas te mentir, Rock, son état est préoccupant. La cyanose de ses ongles et
la quasi-immobilité de sa cage thoracique indiquent une anoxie sévère. Je suspecte un pneumothorax.
Nous la plongerons dans un coma plus profond une fois arrivés au hangar.

Tout cela, c’est du jargon médical de mes deux que je ne saisis pas vraiment, sauf une
information :

– On ne va pas à l’hôpital de Newton ?


– Ils n’ont rien de plus que nous ne possédons déjà. J’ai contacté deux anciens collègues qui me
devaient une faveur, ils sont sûrement déjà sur place. J’appellerai aussi un chirurgien esthétique que
je connais bien, une fois que Liv sera stabilisée et hors de danger. Il nous donnera son avis pour son
visage et si une intervention est nécessaire ou non.
– Je me fous de son visage, je veux qu’elle vive. Je veux l’entendre rire !

Je crie presque la dernière phrase. Je me contrefous de sembler désespéré car je le suis.

Entendre tout cela à haute voix de la part d’un médecin est un nouveau coup de massue. J’observe
son visage difforme derrière le masque transparent du respirateur artificiel et je regrette à nouveau de
ne pas avoir eu le temps de faire souffrir les Black Edge.

Mais il reste les prisonniers du premier campement et Bill…


Confrontation

Rock

J’ai dû me contraindre à laisser Olivia aux mains du Doc et de ses collègues et amis, qui
attendaient devant le hangar lorsque nous y sommes enfin arrivés. Le Doc m’a littéralement foutu
dehors à coups de pied dans le cul en me disant qu’il me tiendrait au courant toutes les heures et que
pour le moment son état était stable. Et même si ses vieux potes de régiment ont l’air compétents,
c’est à contrecœur que je suis reparti en pensant à elle à chaque instant. Je garde précieusement
l’image de son visage abîmé en mémoire pour me souvenir de n’avoir aucune pitié pour ces
salopards le moment venu.

J’ai hâte de rejoindre mes frères et nos prisonniers pour réclamer justice et vengeance. Je veux
démêler toute cette histoire, comprendre quelles raisons ont poussé Bill à nous trahir de la sorte. Car
c’est la putain de question à dix mille balles : pourquoi Liv se retrouve dans cet état ainsi que deux
petites filles, enlevées et sans mère pour les border le soir ?

Le hangar est lui aussi relié au Q.G. par un accès souterrain et je cours en remontant le long du
couloir en béton qui mène au cœur de notre organisation. Je suis toujours équipé de mon gilet pare-
balles, armé jusqu’aux dents, le sang d’Olivia et d’inconnus sur mes mains. J’ai eu un texto de Max
m’informant un peu plus tôt que les petites étaient saines et sauves. Enfin une bonne nouvelle dans cet
enchevêtrement d’emmerdes toutes plus grosses les unes que les autres. Eddy les a laissées aux bons
soins de Mary Ellen, qui les amènera ensuite chez le Doc lorsqu’il en aura terminé avec Liv.

Lui aussi veut des réponses quant à la mort de sa femme. Nous avons convenu par texto de nous
rejoindre, avec les six frères décisionnaires, au niveau moins deux, celui des cellules.

Putain !

Je n’aurais jamais imaginé qu’un jour elles serviraient toutes en même temps.

Je franchis le sas et j’arrive en trombe dans le grand open space bondé. Des têtes se lèvent
instantanément. Tous ceux qui nous ont aidés ce soir attendent ici les derniers ordres qui mettront un
point final à cette nuit merdique. Certains discutent entre eux quand d’autres ont la mine sombre et
s’enferment dans le mutisme. Se remettre de cet évènement va être compliqué pour tout le monde. Je
peux voir dans les regards que je croise la même question silencieuse : Comment ?

Comment un des plus haut gradés du Clan a-t-il pu nous trahir sans que nous nous apercevions de
quoi que ce soit ?

Sans que JE ne m’aperçoive de rien ?


Heureusement, hormis Rhonda, personne n’est mort de notre côté. C’est la seconde bonne nouvelle
de la soirée et sûrement la dernière. Je me dirige sans m’arrêter vers l’ascenseur dont j’enfonce le
bouton avec violence plusieurs fois, comme si cela pourrait le faire monter plus vite. Je commence à
perdre patience quand enfin les portes s’ouvrent et je m’y engouffre.

Vince, Loris, Bounce, Max et Eddy sont déjà là et se tiennent en silence dans la lumière blafarde
des néons du plafond. Shawn quant à lui est toujours en train de décuver. L’endroit est vraiment triste,
il est constitué d’une rangée de cellules de prison aux portes blindées, équipées d’une petite fenêtre
de plexiglas quadruple épaisseur permettant de jeter un coup d’œil à l’intérieur, le tout desservi par
un long corridor.

Je constate qu’Eddy a pleuré. Il a encore les yeux rouges, gonflés et injectés de sang. En parlant
d’hémoglobine, ses mains en sont couvertes et ses poings sont complètement abîmés. Je lui lance un
regard interrogateur auquel il répond :

– J’ai pas pu t’attendre, j’ai commencé à les interroger.

Ceci explique cela…

Je ne peux pas lui en vouloir.

– Ça a donné quoi ?
– Pas un seul ne m’a lâché quoi que ce soit pour le moment. Ces enfoirés savent tenir leur langue.
– Et Bill ?

Max l’a briefé sur la trahison de Bill sur le chemin du retour.

– Idem. Putain, Rock, je n’en reviens toujours pas. Je ne le reconnais plus. Il ne cille même pas
quand je lui parle des petites ou de Rhonda. Vince a dû me retenir ou je le tuais.
– Pas encore, il nous faut des réponses, Ed.
– Je sais bordel !
– À mon tour de tenter. Je garde Bill pour la fin.

Je passe les cellules en revue, certains des prisonniers ont été sacrément amochés par Eddy. Je ne
vois pas ce que je pourrais faire de plus sans les tuer. Je choisis un détenu qui est recroquevillé dans
un coin de la pièce mais qui semble en état de parler. Nous entrons tous et il nous regarde à peine,
nous ignorant sciemment. Sans plus attendre, je me rue vers lui, le saisis au sol par son t-shirt taché
de sang et le plaque violemment contre le mur. Il est obligé de me regarder dans les yeux à présent et
un sourire ironique se dessine sur ses lèvres quasi inexistantes.

– Tu dois être le fameux Rock. J’ai beaucoup entendu parler de toi. Alors, comment va ta nana ?
– Ta gueule, c’est moi qui pose les questions ici.

Il ne répond pas mais continue de sourire alors je reprends :


– Les filles qu’on a trouvées dans le van pour chevaux, d’où viennent-elles ?
– Ché pas. Duke les repérait et nous, on les enlevait. Il choisissait des filles isolées. Histoire
qu’elles ne manquent à personne, ou pas trop vite, disons.

Énervé, Eddy intervient :

– Pourquoi tu ne m’as pas répondu à moi quand je te l’ai demandé ?

Je sais qu’Eddy avait fini par être au courant pour les femmes prisonnières, c’était inéluctable.
Évidemment, Max m’a informé qu’il avait dégoupillé, ce à quoi je m’attendais et que je comprenais.
L’homme captif lui jette un regard dédaigneux et lance avec dégoût :

– Car je ne parle pas aux nèg…

Il n’a pas le temps de finir sa phrase que je lui colle un poing dans l’abdomen qui lui coupe le
souffle et lui ôte de la bouche les mots odieux qu’il s’apprêtait à prononcer.

– Redis une chose pareille et je laisse Eddy te torturer.

L’homme cille mais n’ajoute rien.

– Bref, reprenons. Donc à ce que je comprends, vous êtes des enfoirés de fascistes par-dessus le
marché ?
– Appelle ça comme tu veux. On a nos croyances, c’est tout.
– Ouais, vos croyances… bah voyons.
– Tu crois qu’on s’appelle les Black Edge 15 pourquoi ? On est la lame affûtée venue nettoyer le
monde de cette sous-ra…

Nouveau coup de poing, nouveau cri de douleur.

– C’est bon, j’ai compris le concept, espèce de raciste illuminé. Rhonda, la femme que vous avez
tuée, pourquoi ?
– Elle, c’était juste un plan B au cas où son frère n’arrivait pas à nous filer les infos dont on avait
besoin. Elle nous fournissait quelques tuyaux en échange d’un peu de fric. Sauf qu’elle est devenue
gourmande et a fait l’erreur de nous menacer si on lui donnait pas plus. En plus, elle était mariée à
lui.

Il pointe Eddy avec dédain et je n’arrive toujours pas à comprendre. Comment la couleur de peau
d’une personne peut-elle faire naître de tels sentiments de haine chez un individu ? Je renonce à
obtenir une réponse car cela ne relève pas de la raison. L’homme devant moi n’en vaut pas la peine et
emportera bientôt ses convictions esclavagistes avec lui dans la tombe.

Cette fois, Eddy perd le peu de retenue qu’il lui reste, il accourt et se met à gifler notre prisonnier,
que je tiens toujours fermement, en hurlant :
– C’était la mère de deux petites filles qui n’avaient rien demandé à personne, espèce de sous-
merde ! On avait pas besoin de fric, je veux pas croire qu’elle ait fait ça pour le fric ! Tu mens !

L’homme se met à rire et balance :

– Oh si, elle voulait du fric, ta nana. Beaucoup de fric même ! Pour s’acheter une putain de
baraque sur la côte. Elle espérait que quand on aurait pris votre place, tu quittes ton Club déchu et
que tu serais tout à elle. Que vous partiriez tous les quatre comme une jolie petite famille unie vous
installer en bord de mer. Elle était jalouse du temps que tu passais avec tes frères… Ça a été
tellement facile de la corrompre. Les femmes sont les plus faibles…

Eddy, sonné par ces révélations, s’éloigne en me jetant des regards perdus d’incompréhension.

– Rock, j’en savais rien, je comprends pas, je ne comprends plus.

Et sur ces simples mots, il quitte la cellule en courant. Je ne le retiens pas mais je fais signe à
Loris de le rejoindre. Je sens que la nuit va encore être terriblement longue.

– Et Bill dans tout ça, il vient faire quoi ?


– J’en sais rien. J’ai jamais eu à traiter avec lui directement. Juste sa sœur. Je sais qu’il était une
taupe et refilait des infos à Duke, notre leader.

Je crois qu’au fond de moi j’espérais encore une explication qui l’innocenterait, que tout prendrait
un sens, mais non, au contraire.

– Duke t’a dit pourquoi il tenait tant à venir s’installer sur notre territoire ? Y avait d’autres
endroits.

L’homme explose de rire et me balance :

– Ce qui est vraiment con, les mecs, c’est que vous avez buté les seules personnes qui pouvaient
répondre à toutes vos questions. Nous, ici, on était que des sous-fifres, Duke nous disait pas grand-
chose, hormis le strict minimum. Du genre que votre territoire nous permettrait de nous en mettre
plein les fouilles pour un bon bout de temps. Que le jeu en valait la chandelle. Et ça avait l’air d’être
du lourd vu comment il en parlait. Il lâchait pas l’affaire, même quand pas mal de gars ont déserté.
Beaucoup en avaient marre que ça avance pas son histoire. Moi, j’avais nulle part d’autre où aller
alors je suis resté. Vous allez nous libérer ?

Cette fois, c’est à nous tous d’exploser d’un rire sardonique :

– Mec, comment peux-tu croire un instant qu’on puisse te libérer après ce que vous avez fait, dit et
entendu ?
– Pitié, me tuez pas, j’ai encore une info qui pourrait t’intéresser.
– Je t’écoute.
– Bill était pas tout seul. Parfois il échangeait avec quelqu’un de votre Clan au téléphone. Je parle
pas de sa sœur. Duke avait fait allusion à un autre gars une fois.

Je me pétrifie. Je n’arrive pas à savoir s’il bluffe ou dit la vérité. C’est un second coup de massue.
S’il dit vrai, un traître est encore parmi nous. Je me sens soudainement plus vieux d’une vingtaine
d’années. J’ai envie de tout envoyer chier, récupérer Liv et partir d’ici, me barrer loin de tout ce
merdier nocif. Mais quand je croise le regard de mes gars, eux aussi sidérés par cette annonce, je ne
peux pas me résoudre à les abandonner ainsi. Ils n’y sont pour rien, ils méritent un meneur avec des
couilles et un Clan à la hauteur des hommes qu’ils sont.

Enragé, je relâche l’homme qui, surpris, s’effondre par terre. Je le regarde droit dans les yeux de
toute ma hauteur et je lui lâche, avec toute la cruauté dont je suis capable :

– On ne vous tuera pas. Hors de question que mes gars se souillent encore les mains avec votre
sang.

Les épaules de l’homme se relâchent de soulagement et je continue, sadique :

– Non, on ne vous tuera pas nous-mêmes mais on ne vous laissera pas la vie sauve pour autant.
Hors de question de prendre ce risque.

Le gars me lance un regard d’incompréhension, mais c’est Bounce qui explicite le fond de ma
pensée. Pour ce genre de trucs, nous sommes étonnamment sur la même longueur d’onde.

– Ce que veut dire Rock, abruti de facho, c’est qu’on va tous vous filer un flingue avec une seule et
unique balle. Vous aurez alors deux choix possibles dans ce cachot pourri : vous faire sauter la
cervelle ou crever de faim. Nous, on viendra juste plus tard faire le ménage, alors essayez de faire ça
proprement.

Nous sortons tous de la cellule tandis que l’homme se met à hurler et implore pour que nous
l’épargnions. Mais je n’ai pas une once de pitié à son égard quand le visage et le corps abîmés de
Liv réapparaissent devant mes yeux, ou ceux de ces pauvres femmes enfermées comme des bêtes dans
ce van pour chevaux, ou encore quand je pense à Maddie et Mona qui ont assisté au meurtre sanglant
de leur mère. Juste avant que la porte ne se ferme, je l’entends me crier :

– J’ai entendu un autre prénom plusieurs fois : Susie. Euh, non, non, pas Susie, mais un truc du
style. Attendez ! Si, je me souviens : Sunny ! Duke a parlé d’une Sunny avec Bill, une fois.

15 Edge : lame, tranchant d’un couteau en anglais.


Imbroglio

Rock

Max, dans son élan, referme la porte sur moi mais j’ai entendu très clairement les derniers mots
lâchés par le Black Edge.

– Putain ! Max, attends, il a bien dit le nom de ma sœur, là ! Qu’est-ce que Sunny vient foutre là-
dedans ?

Je me suis figé, une vague de froid m’envahit. La soirée devient de plus en plus surréaliste. Quand
je crois enfin saisir et contrôler la situation, celle-ci m’échappe à nouveau.

Comment Sunny peut-elle être mêlée aux Black Edge et à Bill ?

Je cours poser la question au principal intéressé, qui est dans la cellule d’à côté, car ce n’est pas
la loque que je viens d’abandonner à son funeste sort qui m’apportera des réponses. Il me l’a dit lui-
même : il n’est qu’un sous-fifre lambda qui a surpris des conversations ici et là.

Je déboule sans cérémonie dans la pièce exiguë où est retenu Bill. Je marque un temps d’arrêt.
Eddy ne l’a vraiment pas loupé, j’espère qu’il sera en capacité de parler. Il se tient difficilement
contre le mur et relève la tête lorsque je franchis le seuil. Au moins, il entend toujours, ce dont
j’aurais pu douter : son visage a été roué de coups, du sang s’écoule de son oreille et de sa bouche. Il
me lance une espèce de sourire torturé et je remarque qu’il lui manque plusieurs dents.

À la vue de ce traître, une haine indicible s’empare de moi et je m’élance vers lui pour attraper les
doigts que je lui ai brisés un peu plus tôt dans la soirée avec ma ranger. Trop affaibli, il ne peut pas
m’échapper ou lutter et je viens appuyer sans retenue sur ses phalanges meurtries. La plainte qui
s’échappe de ses lèvres sonne comme une douce mélodie à mes oreilles. Je peux détailler toutes les
nuances de bleu et de mauve qui recouvrent sa face de salopard. Je rentre dans le vif du sujet sans
détours :

– Comment as-tu pu nous trahir ainsi ?

Pas de réponse.

– Bordel, pourquoi ? On t’a tout donné ! Un toit, une seconde vie, une famille !

Sa voix est rauque lorsqu’il prend la parole et siffle entre ses dents manquantes :

– Je voulais pas qu’on en arrive là.

Je suis sidéré, je m’attendais à tout sauf à des pseudo-remords de mes deux :


– Tu veux dire au point où tu es démasqué, ta sœur égorgée devant ses gamines, un de nos frères
veuf, tout le Clan en danger à cause des secrets que tu as balancés et Olivia dans le coma ?
– On en a rien à foutre d’elle ! Merde, tu comprends pas, elle va causer la perte du Clan ! Tu vas
tellement le regretter, Rock, il sera trop tard et j’aurai pourtant tout tenté pour t’éviter ça…
– M’éviter quoi ? Tu racontes mensonges sur mensonges, tes paroles sont du poison. Tu es fou.
C’est toi qui es un danger pour le Clan. Olivia n’a rien à voir là-dedans.

Il secoue la tête en signe de dénégation avant de poursuivre :

– Elle a tout à voir. Cette fille est un oiseau de malheur, elle n’apporte que les emmerdes avec
elle. Tu vas t’en mordre les doigts. Faut croire qu’elle a réussi là où toutes les autres ont échoué.
– De quoi tu parles, bordel ?
– Elle te tient par les couilles. Les femmes sont des serpents.
– Le seul serpent ici, c’est toi. Je ne comprends toujours pas, Bill. Tes devinettes et tes menaces
ne prennent pas sur moi, mais je finirai par savoir, et ce jour-là, je serai aux premières loges pour
regarder Eddy te finir comme tu le mérites.
– Et moi j’aurais été là pour assister à la chute du grand meneur, Rock Christensen. Je serai là
pour t’accueillir en enfer, mon frère.
– Tu es fou à lier. Et Sunny dans tout ça, hein ? Pourquoi ce Black Edge connaît son nom, putain ?
C’est qui l’autre taupe qui bosse avec toi ?

Je lui hurle dessus, mais il ne sourcille même pas et je sens qu’il se ferme. Il ne me dira rien sur le
sujet aujourd’hui. Bordel, je vais devoir trouver les réponses par moi-même et laisser Bill cuire dans
son jus avant de revenir à la charge. Je le lâche. Sa tête heurte durement le mur de béton et je lui
balance les seuls mots qui, je le sais, l’atteindront dans sa folie :

– Tu es comme ton père. Je m’en veux tellement de t’avoir donné ta chance. D’avoir pu croire
qu’avoir pour géniteur un serial killer de prostituées ne ferait pas forcément de toi le même monstre,
mais j’ai eu tort. Et mon Clan le paye chèrement aujourd’hui. Cela me servira de leçon, je ne ferai
plus jamais cette erreur.

Je sais que j’ai fait mouche quand je vois un tic nerveux déformer un peu plus son visage amoché.

– Ferme-la, tu ne sais pas de quoi tu parles.


– Oh si, je sais. Tu es le même psychopathe pervers. Tes actes parlent d’eux-mêmes. Ce que tu as
fait subir à Liv pendant toutes ces semaines ! Et avec les Black Edge.
– Arrête de parler de cette salope !

Je le frappe au ventre pour l’insulte. Il est pris de haut-le-cœur violents sous la force de mon coup.

– Elle vaut plus que tout le monde ici. Quant à toi et à ta sœur, vous obtenez ce que vous méritez.
Rhonda a toujours crevé de jalousie alors qu’elle avait tout. Un mari aimant et deux petites filles en
parfaite santé. Je suis sûr qu’elle était même jalouse que votre malade mental de père t’ait choisi toi
pour l’assister dans ses horreurs, plutôt qu’elle.
– Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour le Clan. Tu finiras par
comprendre.

Je recule, dégoûté. Il faut que je me tire de là. Je sens que, comme Eddy, j’atteins mon point de
rupture. Je pensais avoir vu beaucoup de choses horribles, mais cette nuit vient de me prouver le
contraire. Le pire reste toujours à venir.

– Je ne comprendrai jamais comment on peut violer quelqu’un, comment on peut harceler une
personne ou trahir sa famille. Peu importe ton passé, tu as eu ta chance et tu l’as laissée passer.

Sur ces derniers mots, je cède la place à Bounce qui, pour une fois, laisse apparaître sur son
visage autre chose que de la nonchalance. Il s’avance, crache à la figure de Bill, et lui lance :

– Je n’ai jamais eu honte de quoi que ce soit, d’aucun de mes actes ni de mes choix, de qui je suis
ou qui je désire. J’ai toujours tout assumé, jusqu’à ce soir… Je me sens sale, je me répugne, tu me
répugnes. Je ne sais même pas comment j’ai pu voir du bon en toi.

Et sur ce, nous quittons la petite pièce et je suis assailli par l’avalanche d’émotions que je
contiens depuis la disparition de Liv. Je sens que je vais littéralement exploser et je ne veux personne
autour pour éviter les dommages collatéraux. J’ai besoin de fuir loin, de poser les choses à plat,
d’analyser les évènements et les informations que j’ai pu recueillir.

Je relève la tête et croise le regard acier de Max dans l’ascenseur qui nous ramène tous à l’étage.
Comme toujours avec lui, j’ai cette sensation déroutante qu’il peut lire en moi sans jamais me juger.
Sans un mot, ce frère de sang comprend mon état d’esprit :

– Tu as vraiment une sale gueule, mec, je crois que tu as besoin d’un tour à moto.
– Max, je ne vais pas abandonner tout le monde au pire moment. Eddy a besoin de moi.
– Nous nous occuperons d’Eddy. Il s’agit juste de quelques heures. Va, roule et reviens-nous les
idées claires. Les gars et moi nous nous chargeons de renvoyer tout le monde chez soi et de faire le
grand nettoyage. Demain sera un autre jour.
– Merci, t’as pas idée du cadeau que tu me fais.
– Ouais, c’est surtout que j’ai un truc à t’avouer et que j’espère t’acheter de cette façon… Juste
une question, Rock, avant. Pourquoi tu ne m’as rien dit pour Liv et toi ?

Je souffle et me passe la main sur le visage. Je savais qu’on en viendrait à cela à un moment ou à
un autre.

– Écoute, on ne voulait blesser personne. Je suis désolé, Max. Ce n’était pas prévu. Encore
aujourd’hui, je sais pas trop ce qu’il se passe, j’ai pas de réponse. J’ai pris peur et Liv voulait que ça
reste entre nous. On a merdé tous les deux, pour ça, je crois qu’on est pareils, elle et moi…
– Ouais, peut-être bien.
– Tu sais, quand tu as pris autant de coups dans la gueule qu’elle, mec, tu ne tends plus la joue
droite. Au mieux tu te forges une carapace, au pire tu ripostes. Nous, on a choisi la troisième option.
– Qui est ?
– La fuite…
– Et malgré ça, tu te comportes comme un salaud avec elle. Je ne comprends pas, à t’écouter tu as
l’air de tenir à elle et pourtant, tu la trompes avec cette danseuse.
– Qu’est-ce que tu racontes ? Je n’ai jamais trompé Liv. Il n’y a toujours eu qu’elle.

Ouais, dès l’instant où j’ai posé mes yeux sur elle et où elle m’a gratifié d’un crochet du
droit…

Tout le monde s’est raidi dans la cabine, mal à l’aise de la tournure que prend la conversation.

– Arrête de jouer au con, je te parle de la danseuse blonde, celle qui a laissé son téléphone dans ta
caisse, celle que j’ai surprise sur toi dans la chambre privée du bar. Et ne me mens pas, Rock, ça
puait le sexe là-dedans. Tu me l’as même avoué une nuit dans ta voiture !
– Merde, celle-là…
– Oui, celle-là…
– En fait, il s’agissait de Liv.

Un blanc suit ma révélation. Max écarquille les yeux. Je lui raconte sans trop de détails le
stratagème élaboré par Olivia pour réussir à me parler malgré moi. Je vois bien qu’il accuse le coup
de mes explications. Il met bout à bout tous les éléments qui finissent par lui donner une vue
d’ensemble de la supercherie. Tous ces petits indices égrenés au fil des jours qu’il avait mal
interprétés.

– Ouais, donc tu n’as pas seulement omis de me dire des choses, tu m’as menti. Liv aussi. Bon, eh
bien comme ça, j’ai moins de scrupules à t’avouer que je l’ai embrassée…
– Quoi ! Quand ?
– Peu importe, rassure-toi, elle m’a repoussé. J’ai reçu une fin de non-recevoir. Je comprends
mieux pourquoi. Si vous m’aviez parlé, j’aurais pu m’éviter cette humiliation supplémentaire.
Vraiment, je me sens comme une grosse merde là, car même si je ne pouvais pas savoir, j’ai
embrassé ta femme, bordel ! Et je le vois bien dans ton regard que là, maintenant, tu as envie de me
frapper.

Voir mon ami abattu et honteux de la sorte me peine. Je ne peux décemment pas lui en vouloir de
la désirer et d’avoir tenté sa chance alors que je lui ai dit à plusieurs reprises qu’il avait le champ
libre. Ce serait hypocrite de ma part.

Bien fait pour moi !

Au contraire, c’est lui qui aurait tous les droits de me frapper à cet instant. Je suis étrangement
flatté. Olivia m’a choisi, moi, Rock Christensen, et pas un autre. C’est à moi qu’elle s’est confiée et
ouverte, je suis le seul qu’elle ait autorisé à l’embrasser et à la toucher, partout… Je me sens tout à
coup comme le roi du monde.

Ouais, chanceux, pour la première fois depuis longtemps.


Ma Petite Chose n’est rien qu’à moi et je vais devoir rattraper mes conneries pour que cela
demeure ainsi le plus longtemps possible.

– Max, je ne sais pas quoi te dire de plus. Je suis désolé, vraiment, t’es mon frère. J’ai flippé avec
Liv et j’ai merdé en beauté. Je ne peux m’en prendre qu’à moi-même, même si oui, ça me fait chier de
savoir que tu en pinces pour elle. Je me dis que Bill a un peu raison, les nanas foutent la merde entre
nous, mais je peux pas la laisser partir. Pas enco…

Il me coupe la parole avec un air triste et mélancolique :

– Laisse tomber, juste ne me mens plus. Je peux tout entendre. Liv ne m’avait rien promis, c’est
moi qui me suis imaginé des choses. Prends soin d’elle, c’est vraiment quelqu’un de bien. Je ne crois
pas un mot de ce que dit Bill, pareil pour Sunny. Ne le laisse pas t’empoisonner l’esprit, il est
désespéré. Parfois, certains actes restent inexpliqués. Il est clairement dérangé. Par contre, tu risques
de ramer quand elle se réveillera. Prépare-toi.
– Je sais, Max.
– Tu as déconné, mec, ce soir dans le bar. Même si ce n’est pas toi qui as balancé ses secrets à
Bill. Et je lui ai dit pour la danseuse blonde, elle est persuadée que tu l’as trompée. Je savais pas…
– Et merde… Tu as encore d’autres nouvelles pourries à m’annoncer ? Sérieux, comment Bill a pu
apprendre tout ça sur elle ? Fais-moi penser à lui tirer les vers du nez sur le sujet à notre prochain
tête-à-tête.
– Ça marche.

C’est ainsi que la conversation se termine, mais il faudra plus de temps pour que la page soit
définitivement tournée. Max est du genre sentimental, comparé à moi, et s’il est allé jusqu’à
embrasser Olivia, c’est qu’il l’apprécie bien plus qu’il ne me l’avoue. Nous sortons enfin de la
cabine d’ascenseur, arrivée à destination depuis un moment. Le reste des gars s’est déjà mis en
action.

Les gens s’affairent autour de nous comme une vraie fourmilière. Je regarde mon ami dans les
yeux. Il est le meilleur type que je connaisse. Mettre ainsi son propre bonheur de côté au profit de
celui des autres, peu de gens sont capables de faire ce sacrifice. Alors, quand je le vois si droit,
altruiste et humain, je sais que le Clan n’est pas mort, mais juste ébranlé. Ses derniers mots m’ont
touché, et je suis persuadé qu’il reste du bon ici. Nous serons juste plus prudents à l’avenir.

Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort, comme ils disent.

J’obtiendrai les réponses à mes questions en temps voulu, car pour le moment, l’heure est à la
reconstruction et à la guérison des corps et des esprits.

Je sors dans la nuit sombre par mon accès au Q.G. Si Liv savait où il se trouve, cela la ferait
beaucoup rire, je pense.

J’ai tout de même pris le temps de me changer et de me doucher avant de partir pour une virée
nocturne. Il y a quelque temps, j’aurais sûrement fini saoul, dans un bar de Newton City et en
charmante compagnie pour oublier, mais les temps changent et ce n’est pas une si mauvaise chose.
Ma moto m’attend, toujours fidèle au poste. Elle ne me laisse jamais tomber.

Je parle de ma bécane comme si c’était une personne, c’est de pire en pire…

Les nuits commencent à se rafraîchir et je supporte facilement mon blouson aux couleurs de mon
Clan, qui désormais sent Olivia. Le cuir s’est imprégné de son odeur et putain, j’aime ça. Je checke
le dernier message du Doc à son sujet : « Tout va bien, Liv est forte, elle s’accroche » et je le
transfère à Max. Je sais à quel point il se soucie d’elle désormais. Plus que je ne le souhaiterais
évidemment, mais c’est ainsi. Il est son ami à présent et je dois l’accepter, tout comme les
conséquences de mes choix.

Un jour, lui aussi trouvera cette personne un peu spéciale et je serai là pour me foutre de sa
gueule. Car il faut bien que j’admette l’inadmissible : Liv est spéciale pour moi, elle a su faire sa
place là où Soraya a laissé un champ de ruines et où Sunny a semé désolation et culpabilité. Je ne
peux m’empêcher d’avoir l’image ridicule et niaise d’un pré rempli de fleurs sauvages et de
violettes. Merde, la Petite Chose me rend vraiment poète… Si ça continue, dans peu de temps, les
gars vont me retrouver en train de déclamer des odes à l’amour sous sa fenêtre en collants de
troubadour et un luth à la main.

L’image me fait sourire alors que quelques heures plus tôt à peine, je tuais des hommes sans pitié
ni remords. Je sais que ces derniers finiront par arriver. Je ne suis pas complètement sans cœur,
surtout depuis que mon petit feu follet a réchauffé tout ça.

Je monte sur ma bécane et pars pleins gaz vers l’est. Je ne sais pas où je vais, mais les sensations
du bitume sous mes roues, du vent sur mon visage, et de la puissance à la portée de ma main droite
me soulagent et m’apaisent illico. Alors j’accélère encore et encore jusqu’à ce que tout autour de moi
ne soit plus qu’un méli-mélo de couleurs brunes. Le soleil commence à poindre à l’horizon et j’ose
espérer que les choses vont désormais s’améliorer.
La Belle au bois dormant

Rock

Pendant les quatre semaines qui suivent cette nuit en enfer, ma seule éclaircie est que toutes les
opérations de Liv se sont parfaitement déroulées. Plongée dans un coma artificiel, elle récupère
progressivement et le Doc est chaque jour un peu plus confiant.

Selon lui, elle devrait avoir peu de séquelles physiques, les séquelles psychiques seront une tout
autre histoire. Il a fait venir les meilleurs spécialistes pour s’occuper de son visage et de son pied.
Elle devra uniquement renoncer à sauter en parachute, faire de la plongée ou jouer d’instruments de
musique à vent, puisque le diagnostic s’est révélé vrai : elle a souffert d’un pneumothorax au poumon
droit qui a dû être drainé, dixit le Doc.

Je ne peux m’empêcher d’esquisser un sourire à l’idée de lui annoncer que jouer du pipeau n’est
plus un choix de carrière professionnelle possible pour elle. Je pourrais toujours lui proposer un tout
autre type d’instrument à porter à sa jolie petite bouche, et celui-ci sans contre-indications
médicales…

Je suis un putain d’obsédé de penser à ça maintenant.

Le pire, c’est que j’ai réellement posé la question au Doc, qui s’est bien foutu de ma gueule sur le
coup. J’imagine ce qu’elle me répondrait avec sa repartie légendaire et son humour. Il me tarde
qu’elle se réveille à présent. J’ai tant de choses à lui dire, je veux reprendre nos joutes verbales et
nos petits jeux sexy…

Ça devient grave, je me fais des conversations tout seul dans ma tête.

Je dois avoir l’air d’un camé en manque de sa prochaine dose.

Shawn est retourné sur New York. Lui et moi avons eu une petite conversation avant son départ. Il
était temps. Je pense que certains abcès purulents ont été crevés, enfin je l’espère. J’ai toujours du
mal à appréhender son amitié avec Sunny tant d’années après, mais je fais des efforts. Pour prouver
ma bonne foi, je ne lui tiens pas rigueur de la pelle qu’il a roulée à Liv sur ce banc public, et dont je
sais à présent qu’elle ne voulait pas.

Bordel, entre lui et Max, décidément, je suis servi.

Je me répète qu’Olivia n’est pas comme mon ex, que je dois apprendre à lui faire pleinement
confiance. D’ailleurs, à la stupéfaction de tous, moi le premier, Soraya s’est spontanément portée
volontaire pour venir assister le Doc et s’occuper de Liv, apportant avec elle la médecine de la
Réserve et son savoir-faire de guérisseuse. J’ai craint au début qu’elle fasse cela pour réussir à
m’approcher, trouver une nouvelle excuse pour revenir à la charge, mais non, bien au contraire, elle
m’ignore et remplit son rôle d’aide-soignante avec minutie et application.

Je l’ai observée travailler plusieurs fois alors que j’étais au chevet de Liv, et elle m’a surpris par
son efficacité empreinte de douceur à l’égard de mon petit feu follet. Tous les jours, Soraya la coiffe
et lui tresse les cheveux comme elle peut, et d’une certaine façon, Olivia paraît moins souffrante. Si
j’arrivais à faire abstraction de l’environnement médical, je pourrais croire qu’elle dort
paisiblement. L’attitude de Soraya a vraiment changé depuis la scène qu’elle nous a jouée, bourrée,
au CSB.

J’espère que cela perdurera dans le temps et que nos relations s’apaiseront, car je suis fatigué par
toutes ces histoires que je traîne comme des boulets, et qui m’empêchent d’avancer. Je suis en pleine
discussion avec son frère et son père afin qu’ils arrêtent de lui pourrir l’existence comme ils le font,
et qu’elle puisse elle aussi vivre sa vie, et tourner la page. Elle ne dit rien mais je sais qu’elle
apprécie mon aide, bien qu’elle soit trop fière pour l’admettre.

Demain, le Doc entame le protocole de sortie de coma. Ce sera à Olivia de faire l’autre partie du
chemin toute seule et d’accepter de nous revenir. Elle restera encore hospitalisée deux semaines mais
consciente, fort heureusement. En attendant, les frères et moi passons lui rendre visite tous les jours,
tout comme Susie ou Ellie, qui est revenue de son séjour en famille dans l’Oregon. Son box dans le
hangar commence à être saturé de fleurs, de cartes et de cadeaux de toutes sortes. Les petites d’Eddy,
qui s’en sont sorties indemnes grâce à Liv et qui sont suivies en ce moment par Mary Ellen, ont tenu à
lui faire un immense dessin que j’ai accroché en face de son lit, afin qu’Olivia puisse le voir à son
réveil.

Rhonda a été enterrée dignement par Eddy, qui l’a fait avant tout pour Mona, Maddie et sa belle-
mère. Nous y avons tous assisté pour le soutenir. Le Clan a su resserrer les rangs pour l’aider dans
cette épreuve, laissant de côté les rancœurs à l’encontre de sa femme. Il nous parle peu et il est
difficile de savoir où il se situe dans son processus de deuil. Il reste bien trop calme à mon goût et je
redoute l’explosion imminente.

Les seuls mots qu’il prononce sont des menaces de représailles à l’encontre de Bill. Je suis le
premier à souhaiter vengeance, mais nous devons d’abord comprendre les vraies raisons qui l’ont
poussé à nous trahir, et si oui ou non une seconde taupe navigue parmi nous, avant de le faire taire
pour de bon. Tout le Clan a besoin de réponses, sans lesquelles nous n’arriverons pas à passer à
autre chose. Il règne autour de nos membres un climat de méfiance. Notre unité et la confiance
aveugle des uns envers les autres ont pris un coup, mais nous nous reconstruisons chaque jour.

Il n’y a plus de Black Edge vivants dans les sous-sols du Q.G. Bill est notre dernier prisonnier,
nourri et traité comme un chien, et encore c’est trop.

Je suis au chevet de Liv quand Soraya entre, pas surprise de m’y trouver. Comme à son habitude,
elle déroule son petit rituel de soins avec précaution et douceur, tout en m’ignorant royalement.
D’ordinaire, nous ne nous parlons pas, mais cette fois-ci, je ne peux m’empêcher de l’interroger
lorsque je la vois commencer à appliquer du vernis sur les ongles du pied droit de Liv :

– Pourquoi ?

Elle relève la tête, surprise par le son de ma voix, qui rompt notre accord tacite de ne plus nous
adresser la parole.

– Pourquoi quoi, Rock ?


– Pourquoi tu fais tout ça, le vernis, la coiffure… ?

Je fais un geste du bras qui embrasse le corps inerte de Liv pour lui montrer de quoi je parle. Elle
reste silencieuse et se remet à la tâche, penchée sur le petit pied d’Olivia. Le gauche n’a plus de
plâtre depuis hier mais ses ongles sont tombés et repoussent à peine. Je pense que Soraya ne me
répondra plus quand elle finit par me lâcher :

– Le Doc ne voudra pas que je lui laisse plus d’une heure, il veut pouvoir contrôler ses ongles.
Voir si elle ne manque pas d’oxygène.
– Ça ne répond pas à ma question, So.

Elle se fige, raide dans son mouvement, et me lance sèchement :

– Ne m’appelle pas comme ça, Rock. On est plus amis depuis longtemps, toi et moi.
– Pardon, c’est sorti tout seul. À te voir si gentille, j’avais oublié que tu étais devenue une vraie
garce. Au temps pour moi…

Elle repose violemment le flacon de vernis sur la petite desserte à côté d’elle, et redresse la tête.
Elle me lance un regard furieux mais peiné, je vois poindre des larmes aux coins de ses yeux.

– Et toi, Christensen, tu es toujours le connard arrogant que tu as toujours été. Je me demande bien
ce qu’elle te trouve. Elle est trop bien pour toi, pour vous tous et votre Clan pourri.

Je sais qu’elle attaque sciemment le Clan pour me faire sortir de mes gonds. Oui, Liv est sûrement
trop bien pour nous, mais il est hors de question qu’elle s’en aille pour le moment. Je m’en veux un
peu d’avoir balancé ça à Soraya, c’était mesquin de ma part, alors qu’elle fait clairement des efforts
de son côté pour conserver une attitude mature envers moi.

– OK, je retire ce que j’ai dit, c’était bas. J’apprécie ce que tu fais pour elle.
– Oui, je le fais pour elle, pas pour toi.
– J’apprécie quand même.

À nouveau, un silence lourd s’installe et Soraya reprend son activité, puis finit par me dire :

– Tu sais, Rock, je ne suis pas la salope sans cœur que toi et Shawn vous êtes persuadés que
j’étais. Ou disons que je ne suis pas que ça. Avec vous peut-être, mais pas avec tout le monde. Et vu
ce qu’elle a traversé avant d’atterrir ici et ensuite toute cette merde avec les Black Edge, je pense
qu’elle a droit à un peu de gentillesse, non ?
– Oui, je suis d’accord. Mais tu sais quoi de sa vie d’avant ?
– Ce que Bill a balancé a fuité. Tout le monde en a parlé, tu sais comment sont les petites
communautés… Dès qu’on peut traîner quelqu’un dans la boue ou colporter des ragots, on le fait.
– Putain, elle ne va pas aimer ça quand elle va l’apprendre.
– En même temps, tu t’attendais à quoi en trahissant les secrets qu’elle t’avait confiés ?
– Mais j’ai rien balancé du tout, bordel ! C’est Bill ! Cet enfoiré a profité que j’aille aux chiottes
un soir au CSB pour fouiller mon téléphone. Il a lu un e-mail qu’elle m’avait envoyé et l’a supprimé.

Au moins, j’ai fini par éclaircir ce point-ci à coups de gifles dans la face de ce troufion. J’ai
même pu retrouver l’e-mail en question. Certes, il l’avait supprimé mais n’avait pas vidé ma
corbeille, cet abruti. Quand j’ai enfin lu le message qu’elle m’avait écrit, j’étais à deux doigts de
partir pour la France afin d’y faire justice moi-même. J’avais deviné entre les lignes de nos
conversations qu’elle avait un lourd passif, mais pas à ce point.

Je suis même admiratif qu’elle soit une si belle personne malgré tout cela. J’ai compris beaucoup
de ses réactions a posteriori et mon instinct protecteur à son encontre s’est accru. Je voulais lui faire
de nouvelles promesses, lui offrir la place qu’elle mérite amplement au sein du Clan, car elle a su
nous prouver sa loyauté.

– Oh, d’accord. Et donc tu ne l’as pas trompée non plus ?


– Non, ça, c’est de la faute de Max. Bref, ça te regarde pas.
– T’as raison, ça ne me regarde pas. Mais prépare ton argumentaire pour quand elle se réveillera,
car ce dont elle risque de se souvenir en premier ce sont les dernières heures avant son coma, et elles
ne plaident pas en ta faveur…
– Ouais, je sais, c’est bon, tout le monde me le répète. J’ai compris la chanson.

Je change de sujet. Petit à petit, j’arrive à dire certaines choses enfouies en moi depuis trop
longtemps :

– Tu sais, Soraya, il aurait suffi que tu nous montres juste une once de remords. Que tu nous dises
que tu regrettais ce que tu nous as fait à Shawn et moi. On t’aurait pardonné ; tu étais notre amie.

Elle éclate d’un faux rire forcé :

– Tu plaisantes, là, j’espère ! Tu es la personne la plus rancunière que je connaisse. Alors ouais,
j’ai merdé, j’avais dix-huit piges et des conneries plein la tête, mais tu ne m’as jamais permis de
m’excuser, Rock. Tu m’as fait vivre un enfer. Encore faut-il être prêt à entendre les excuses… Ce
n’était pas ton cas, et franchement, tu n’étais pas l’amour de ma vie. Je n’étais pas prête à ramper
pour toi, Christensen, même si dernièrement, j’ai fait n’importe quoi en désespoir de cause. Je crois
que c’est surtout ça, au final, que tu me reproches. Je ne t’aimais pas comme toi tu m’aimais, et
depuis, tu me l’as fait payer par ton comportement de salaud dédaigneux et de sexe vengeur. Mais tu
as raison, tout ça, c’est fini. Je mérite mieux. Je te remercie de m’avoir remis les idées en place ce
fameux soir au CSB. Oublie tout ce que j’ai pu y dire, j’étais bourrée.
– Peut-être. Peut-être que y a du vrai me concernant, mais Shawn, lui, tu aurais pu aller le voir.
– Ma relation avec Shawn ne regarde que moi, OK ? Et à vous écouter tous les deux, je suis
l’horrible garce de l’histoire. C’est un peu facile de me rejeter la faute et de vous laver les mains,
comme si l’un et l’autre vous étiez irréprochables. Quoi qu’il en soit, le sujet est clos. Je ne veux plus
parler de ça, et certainement pas avec toi. Contente-toi de faire ce que tu as dit que tu ferais : m’aider
à m’éloigner un peu de mon père et de mon frère. Moi, je continuerai à prendre soin de ton Olivia.
– Je m’occupe de ce sujet avec ta famille, mais c’est pas facile.
– Je sais. Au moins, tu comprends un peu l’enfer que je vis au quotidien. Venir ici m’occuper
d’elle n’est pas purement altruiste non plus, c’est mon échappatoire. D’ailleurs, elle devrait venir
terminer sa convalescence à la Réserve. Elle y serait bien.
– Je garde ta proposition en tête, mais c’est elle qui décidera.

Un texto de Max me rappelle à mes fonctions de meneur. Je dois laisser Liv aux mains de Soraya.
Je m’excuse auprès de cette dernière et je vais embrasser Liv sur le front. Je lui chuchote à l’oreille
en espérant que, du fin fond des limbes où son esprit vif navigue, elle m’entendra :

– Il est bientôt l’heure de te réveiller, Princesse. Tout le monde t’attend.


Le réveil

Rock

Je regarde mon téléphone constamment depuis que le Doc m’a dit que le réveil d’Olivia ne serait
plus qu’une question d’heures. Et c’est vers midi, en pleine réunion avec les gars, que nous recevons
le texto tant attendu :

[Elle se réveille.]

Ouais, le Doc fait partie de ces personnes qui vont à l’essentiel, toujours.

Nous laissons tout en plan et nous nous ruons ensemble vers le hangar, via le réseau de souterrains
qui serpentent comme les tentacules d’une pieuvre sous Colorado Source. J’arrive haletant face au
box et pousse avec appréhension le rideau qui délimite sa chambre, mes frères sur les talons. Elle est
toujours allongée et immobile alors que le Doc et Mary Ellen se tiennent de part et d’autre de son lit.
Cette dernière nous adresse un sourire chaleureux et se met à rire en nous découvrant tous alignés en
rang d’oignons :

– Vous faites un sacré tableau les garçons, on dirait les sept nains attendant le réveil de Blanche
Neige.
– Ouais, sauf que chez nous, le septième nain était aussi l’affreuse sorcière, répond Vince en riant.
Et l’autre idiot, ajoute-t-il en me pointant du pouce, se voit plutôt comme le prince charmant si vous
voulez mon avis, bien qu’il lui manque les bonnes manières et le cheval blanc.

L’ambiance s’allège grâce aux paroles de Vince qui ont le don de détendre l’atmosphère. Si ma
bouche esquisse un sourire, je n’ai d’yeux que pour celle qui est étendue devant nous. Pour le
moment, Liv me paraît toujours profondément endormie, mais au bout de cinq minutes, je perçois ce
petit tremblement de paupière annonciateur qui me gonfle d’espoir, et fait exploser mon impatience
comme une bulle de savon.

Ce tressaillement devient de plus en plus fréquent, ce n’est plus toutes les cinq minutes mais toutes
les minutes, puis toutes les trente secondes. Je suis attentif au moindre de ses mouvements, au point
de m’empêcher de cligner des yeux pour ne pas manquer quelque chose. Je me rends compte que je
respire lourdement, tenu en haleine.

Tout à coup, sa main se crispe sur les draps blancs du lit d’hôpital. Olivia porte encore les
séquelles des coups et de la chirurgie. Il s’agit surtout d’ecchymoses mais qui n’ont plus rien à voir
avec l’état dans lequel je l’ai ramassée, sur le sol de cette grange sordide. Nous retenons notre
respiration quand elle bat enfin des paupières frénétiquement et que ses iris bruns aux éclats verts et
dorés apparaissent brillants sous la lumière vive des halogènes.
Nous restons à bonne distance pour ne pas l’étouffer, bien que je souhaiterais me ruer à ses côtés.
Je sens qu’elle lutte pour ne pas se rendormir et rester parmi nous. Alors, elle pivote lentement la
tête, nous aperçoit et nous détaille les uns après les autres sans aucune réaction. Quand son inspection
finale se porte sur moi, je lui souris, heureux de la retrouver après tout ce temps, mais alors que je
m’attends à recevoir un sourire en retour de sa part, Olivia écarquille les yeux et est prise de violents
sanglots silencieux.

Je m’élance vers elle pour la rassurer mais elle a un mouvement de recul terrorisé qui me coupe
dans mon élan et me fait l’effet d’un coup de poing dans le ventre. Je vois qu’elle essaye de parler
mais aucun son ne sort de sa gorge, ce qui intensifie sa panique tandis qu’elle porte les mains à son
cou. Mary Ellen se penche précipitamment auprès d’elle et tente de la calmer. Liv commence à
s’agiter, manquant de tomber de son lit et d’arracher sa perfusion. Le Doc me barre la route et me dit
doucement, en posant ses mains sur mes épaules :

– C’était une très mauvaise idée, elle est perdue. Nous aurions dû attendre qu’elle se réveille
tranquillement et seule. Tu lui fais peur.
– C’est des conneries, Olivia n’a jamais eu peur de moi. Et pourquoi ne peut-elle pas parler ? Tu
avais dit qu’elle n’aurait pas de séquelles !
– Je ne sais pas, Rock. Je suis certain que ses cordes vocales sont indemnes, il s’agit peut-être
d’un stress post-traumatique. Les Black Edge l’ont sûrement torturée pour la pousser à parler dans
cette ferme. Inconsciemment, elle a dû associer les mots à la douleur, son esprit appréhende de
souffrir à nouveau si elle parle. Mais je te promets que je vais encore l’ausculter.
– Dis-moi ce que je peux faire pour l’aider, bordel ?
– Pour le moment rien, vous devez tous partir et tu dois lui laisser du temps. Attendre qu’elle soit
prête à t’écouter. Je sais que c’est dur, Rock, mais si tu l’aimes tu sauras patienter.
– Je n’ai jamais dit que je l’aimais ! OK ? Je sais pas où t’es allé chercher cette idée à la con !

Ma colère et ma déception me font crier et prononcer des mots de manière irréfléchie.

Comme d’habitude…

Je relève la tête et je croise le regard de Liv. Je sais qu’elle m’a entendu. Tout le monde m’a
entendu et s’est figé sous la véhémence de mes propos. Max me jette un regard surpris et contrit en
secouant la tête de gauche à droite.

Génial !

J’ai réussi le formidable exploit de la blesser quelques minutes à peine après son réveil. Des
larmes roulent sur ses joues et elle me jette un regard meurtrier. Au moins, elle n’a plus peur de moi.
Je déteste l’idée de l’effrayer, je préfère encore qu’elle me haïsse. J’avais idéalisé nos retrouvailles
et je sais que je réagis comme un gosse pourri gâté qui n’a pas obtenu ce qu’il désirait. Ce n’est pas
la faute de Liv, mais c’est plus fort que moi.

Je gère avec difficulté son rejet, même si elle en a tous les droits. J’étais prévenu, seulement
j’avais bêtement espéré qu’elle saurait au plus profond d’elle-même que je ne l’avais ni trahie ni
trompée. Nos regards sont toujours accrochés l’un à l’autre. Entre nous circule un courant électrique
survolté, au point que plus personne dans la pièce n’ose s’interposer, comme si ce lien invisible était
devenu tangible. Je suis alors pris de court par ce que je ressens : de la peine, de la rage, et
honteusement, un désir sexuel violent pour ce petit bout de femme assis à quelques mètres de moi.

J’ai envie de la prendre là, sur-le-champ, et de l’obliger à m’accepter et à m’écouter.

Ses larmes finissent par se tarir alors que Mary Ellen l’apaise et la berce. Je suis certain
qu’Olivia perçoit parfaitement l’orage qui gronde en moi, car je lis la même chose dans ses yeux.
Contre toute attente, elle nous surprend en se redressant vivement, puis se défait sèchement de
l’étreinte de Mary Ellen. Alors, en me défiant du regard, elle brandit son bras droit au ralenti, son
petit majeur fièrement dressé à mon attention, et je lis sur ses lèvres tandis qu’elle prononce
silencieusement les mots suivants :

– Va te faire foutre, Brutus.

Vince et les autres explosent de rire malgré la tristesse de la situation, et il lance haut et fort dans
le box :

– Yeah, Livy the Frenchy est de retour !

Mais si les autres rigolent, pour ma part, je sais que je viens de détruire le peu de chances que
j’avais de la reconquérir.
Une alliée inattendue

Olivia

J’ai passé encore deux semaines au hangar avec le Doc après ma sortie de coma, avant de pouvoir
partir, avant de regagner une liberté que je ne suis pas sûre de désirer. Ici, je me sentais protégée par
la bienveillance du Doc et dorlotée par Mary Ellen, cette magicienne de l’âme qui sait apaiser mes
tourments, même les plus anciens. Sans elle et seule, je ne suis pas sûre d’y arriver, de survivre
dehors.

Par-dessus le marché, aucun son ne sort de ma gorge. J’ai beau essayer, lutter, forcer, rien ne
vient. Tout est là dans ma tête, mais mes cordes vocales ne vibrent plus, mes pensées restent muettes
et ne prennent aucun relief, elles se brisent sur le bout de ma langue comme des vagues sur un rivage.
C’est frustrant et douloureux. J’en ai encore les larmes aux yeux rien que d’y penser et je les essuie
d’un revers de manche rageur.

J’ai communiqué avec Mary par écrit. Elle a été patiente et douce avec moi, comme une maman,
ou plutôt comme les souvenirs que j’ai de ma propre mère. Je ne veux définitivement pas sortir et les
quitter, j’ai pris plaisir à les regarder évoluer ensemble, elle et le Doc. On sent qu’un amour profond
et sincère les lie.

Pas comme Rock et moi.

Non, nous, cela a été plutôt le genre de feu de broussaille intense et chaud, mais qui se consume
aussi vite qu’il est apparu.

Je te hais, Rock Christensen, et je saurai me venger le moment venu, sois en sûr.

J’ai réappris à mouvoir mon corps endolori. Je peux marcher normalement, bien que légèrement
boitillante et rapidement fatiguée. Le temps et les soins que tous me prodiguent effacent
progressivement les vestiges physiques de cette horrible nuit. Malheureusement, il me reste les
souvenirs. Eux ne veulent pas s’estomper avec le temps, au contraire, ils s’intensifient. Je n’ai eu
aucune perte de mémoire salvatrice dans ma sombre aventure.

Je fais souvent des cauchemars où tout se termine différemment : les petites et moi n’en sortons
pas vivantes, les Evil’s Heat ne sont plus… Alors Mary Ellen m’a donné des astuces pour les
combattre. Je suis ballottée entre des émotions contradictoires : haine, amour, peine… Celle qui
manque toutefois à l’appel, c’est cette joie de vivre qui m’accompagnait nuit et jour, malgré les aléas
de l’existence. Elle repose pour partie sous les débris fumants d’une grange et pour tout autre partie,
sous les semelles d’une paire de rangers qui ont piétiné mon amour-propre comme un vulgaire
chewing-gum.
Les mots blessants de Rock à mon réveil me reviennent avec violence. Au moins, cela a le mérite
d’être clair, nous n’avons plus rien à nous dire. Que Monsieur reste avec sa pouffe et son Clan, je
ferai ma vie de mon côté, même si je n’ai pas encore décidé ce que je désirais pour la suite.
J’appréhende ce retour à la réalité, car je n’avais pas vraiment prévu ce scénario-là.

Si j’essaye de me convaincre d’être forte, je sens cette fêlure qui affleure sous la surface de ma
carapace. L’enlèvement par les Black Edge était peut-être l’aventure de trop, de celles dont on ne se
relève pas, même si on a su surmonter toutes les autres auparavant. Cette fois, je n’ai pas d’ange
rédempteur pour me soutenir. Mo est morte, je suis à nouveau isolée, mais qui plus est, déracinée à
des kilomètres de ma terre natale.

Je regarde à travers une fenêtre du hangar. Ces paysages désertiques immenses que j’avais appris
à aimer me paraissent hostiles à présent. Je me sens minuscule et perdue en territoire ennemi. J’ai
toujours le message téléphonique des parents de Moïra à écouter, mais je n’en ai pas la force, car la
vérité, c’est que mon petit cœur est en miettes, écrabouillé par cet enfoiré de gros rocher qui a réussi,
je ne sais comment, à me le dérober avec sa maladresse et ses manières d’ours mal léché. Repousser
l’échéance d’écouter ce message est ici le seul moyen d’auto-préservation dont je dispose, ou du
moins, le seul que je connaisse et que je maîtrise comme une pro.

Bien entendu, j’ai également des millions de questions sur ce fameux soir, Bill, Rhonda, Eddy,
mais après tout, leurs histoires ne me regardent plus, qu’ils se démerdent. J’ai assez donné de ma
personne, je tire ma révérence.

Hasta la vista, baby !

Ils m’ont toujours exclue, tenue à l’écart pour soi-disant me protéger. Or, on sait comment tout cela
s’est terminé, alors je pense que c’est mieux ainsi. Je sais par Mary Ellen que Maddie et Mona vont
bien, c’est tout ce qui m’importe. Je décroche d’ailleurs le joli dessin qu’elles m’ont fait et je termine
de plier bagage : direction la Réserve indienne de Golden Water pour quelque temps, sous les bons
soins de Soraya.

Génial, je m’en réjouis d’avance…

Je sais par le biais du Doc qu’elle a pris soin de moi et cela me perturbe. J’aimais bien la
détester, sauf que maintenant, elle et moi sommes dans le même camp : les laissées pour compte de
Rock Christensen. Je me retrouve en terres hostiles avec une alliée inattendue. Je me dis que les trois
Moires16 s’amusent un peu trop avec le fil de ma destinée.

Elles ont décidé d’en faire une pelote de laine ou quoi ?

C’est donc Soraya qui vient me chercher en voiture à la sortie du hangar. Elle me salue et je
réponds par un signe de tête plus ou moins amical. Je n’ai que mes gestes et mon petit carnet pour
communiquer à présent. Et si cela est douloureux, c’est aussi bien pratique avec elle. Je n’ai aucune
envie de lui parler.
Nous sommes donc parties pour vingt minutes de voiture environ en direction de Golden Water,
vingt minutes pendant lesquelles Soraya est la seule à faire la conversation. Elle me raconte des
anecdotes diverses et variées sur l’endroit où elle vit et a grandi. Je me surprends à prendre plaisir à
l’écouter malgré moi. Elle me retrace l’histoire de son peuple, depuis la colonisation sauvage de
leurs terres à aujourd’hui, et la situation précaire actuelle de beaucoup de peuples amérindiens,
vivotant grâce aux aides de l’État, qu’on leur jette comme un os à ronger pour se donner bonne
conscience.

La plupart sont frappés par la pauvreté, le chômage et la consommation excessive de drogues ou


d’alcool pour oublier. Pour sa communauté, c’est heureusement un peu différent :

– Nous avons beaucoup de chance. Grâce au Clan des Evil’s Heat et nos affaires avec eux, nous
sommes autosuffisants et prospères.

En temps normal, cette information aurait éveillé ma curiosité, remué quelque chose en moi.
J’aurais cherché à savoir par tous les moyens de quelles affaires il s’agissait. Mais aujourd’hui, cette
information ne me fait même pas sourciller et je ne réagis pas. Soraya et moi ne serons jamais
meilleures amies, mais je me dis que je devrais réussir à la supporter si je parviens à oublier la nuit
au CSB où je l’ai surprise la main au paquet de Rock.

Je n’oublierai jamais qu’elle est l’ex avec un E majuscule, celle qu’il court retrouver pour oublier,
et cela me fait bien plus de mal que je n’ose l’avouer. À la décharge de Soraya, elle ne savait rien
pour nous. Je sais à présent l’effet qu’il peut faire aux femmes, notamment quand il y met du sien pour
nous réduire le cœur en miettes. Je suis un peu plus indulgente à l’égard de la jolie brune à la peau
mate à mes côtés. C’est comme une sorte de solidarité féminine contre les connards qui peuplent cette
foutue planète, un instinct de survie qui surgit. À la différence tout de même que Rock a un jour aimé
Soraya, contrairement à moi…

Soraya : 1, Bibi : 0.

Je commence à somnoler quand Soraya me lance, sorti de nulle part :

– Bon, Olivia, j’imagine que tu ne me portes pas dans ton cœur vu que j’ai tourné autour de ton
mec, mais sache que je l’ignorais. Te parler de Rock et moi n’est sûrement pas la meilleure chose à
faire, mais penses-tu qu’on puisse laisser ça derrière nous ? J’étais ivre et je ne suis pas fière de mon
comportement. J’ai même super honte. Heureusement, l’alcool a censuré certains passages donc je
n’imagine même ce que cela devait être en réalité.

Je hausse les épaules pour lui faire comprendre que le sujet n’a plus d’importance, puisque Rock
n’est plus mon mec. Mais entendre prononcer son nom de sa bouche me blesse, mon cœur s’est serré
malgré lui et une douleur vive s’est rallumée dans ma poitrine. Alors, je me dis que si elle et moi
devons cohabiter un temps, quelques règles s’imposent. Je saisis mon petit carnet de dessin et j’écris
à son attention :

OK, mais on ne parle plus de Rock, jamais, pour aucune raison.


Je ne veux plus entendre son prénom.
Et évite de me rappeler que tu es son ex.

Elle lit par intermittence mon message tout en gardant un œil sur la route, puis me lance un sourire
contrit avant de me répondre :

– C’est noté. Même si ici tu risques d’entendre son prénom régulièrement, ce grand benêt semble
indispensable à tout le monde. Et je sais de quoi je parle. Mais promis, je ne parlerai plus de lui et je
te promets que lui et moi, c’est une histoire révolue. Il était temps. Je devrais peut-être te remercier
pour ça. Juste une dernière chose avant de changer de sujet définitivement : quand tu le pourras,
écoute ce qu’il a à dire. On ne sait jamais, tu pourrais être surprise, ou au pire tourner la page en tout
état de cause.

Je secoue la tête avec véhémence de gauche à droite et elle se met à rire :

– D’accord, j’ai compris, c’est un sujet tabou. À partir de cet instant, Rock Christensen n’est plus !

Et elle me tend son poing droit que j’accepte, hésitante, de frapper du mien. Je crois que je viens
d’entrer dans la quatrième dimension, tout cela me semble surréaliste. Je suis bel et bien en train de
checker avec Soraya comme deux vieilles copines. Plus même, je vais vivre un temps chez elle avec
son père, le chef de la Réserve et ses frères. Je n’aurais jamais cru cela possible il y a quelques
semaines, où j’étais à deux doigts de fabriquer une poupée vaudoue à son effigie.

Nous finissons par arriver. La petite maison en bois foncé est vide et Soraya m’en fait faire le
tour, libérant même une petite étagère dans la salle de bains pour mes produits de beauté. Les
aménagements sont modestes mais fonctionnels, et elle m’aide à m’installer dans la petite chambre
d’amis que je vais occuper pendant une quinzaine de jours.

Je passe le reste de la journée à dormir et lire les messages d’Ellie et Susie. Cette dernière a été
très compréhensive et m’a assuré que je retrouverais mon poste à l’école une fois rétablie. Si sur le
plan physique, je pourrais assumer mes fonctions, je risque de faire encore peur aux enfants avec mes
bleus partout, et surtout, je n’ai plus de voix…

La première semaine, les jours se suivent et se ressemblent. Je n’ai aucune nouvelle de Rock ou
des garçons, à qui j’ai envoyé un message groupé leur disant de tous aller au diable et que je ne
souhaitais plus les voir, ni leur parler. Pour ne pas mourir d’ennui non plus, je contribue à la vie de
la communauté, notamment en tenant la boutique de souvenirs pour les quelques touristes qui
traversent cette région du Colorado et décident de visiter la Réserve. Une partie leur est accessible,
il y a même un petit musée et des maisons typiques pour vous plonger dans l’univers de ce que fut la
vie des Indiens avant la colonisation.

C’est un peu folklorique et trop édulcoré à mon goût, mais cela représente une source de revenus
non négligeable pour les locaux. Quant aux touristes, ils apprécient beaucoup ce « retour aux
racines » dépaysant. Soraya anime des ateliers de médecine douce par les plantes, qui n’a de douce
que le nom, quand on sait que la moitié des herbes qu’elle utilise peuvent vous tuer si elles sont mal
dosées… Son frère aîné et son père, eux, tiennent un haras pour chevaux de course et élèvent des
taureaux pour rodéo. La famille a sa petite notoriété dans la région et propose également des balades
aux voyageurs.

La seule activité pour laquelle je montre un tant soit peu d’enthousiasme est leur petite boutique de
bijoux traditionnels fabriqués à la main. Dès que j’ai du temps, je vais y faire un tour et griffonne des
idées qui me viennent, ou des formes qui m’inspirent. Soraya m’a présentée à ses amies, mais mon
peu d’entrain, combiné à mon handicap, les a rapidement découragées dans leurs tentatives amicales.

Elles se contentent de me saluer quand elles me croisent, comme le reste des habitants. Le seul qui
insiste malgré tout est Luka, le plus jeune frère de Soraya, âgé de dix-neuf ans. Il semble ne pas
comprendre mes regards las ou exaspérés, et persiste à me poser des centaines de questions,
notamment sur la France, bien que je lui réponde rarement par écrit, ce qui amuse ma toute nouvelle
alliée :

– Je crois que mon frère en pince pour toi, Liv. Hier, je l’ai surpris dans la salle de bains en train
de se regarder et de répéter des phrases en français…

Je ne peux m’empêcher de sourire, j’imagine très bien la scène. Luka est adorable en soi, et lui et
Soraya sont proches. Leur mère est décédée alors qu’il n’avait que quatre ans et on sent que sa
grande sœur a rempli ce rôle de maman pour lui.

En revanche, j’ai beaucoup plus de mal avec son grand frère, Alec, et leur patriarche. S’ils me
traitent correctement, ils étouffent complètement Soraya. À tel point que désormais, les disputes sont
quotidiennes, violentes, et Soraya finit le plus souvent en pleurs. J’entends les portes claquer, faisant
trembler la petite maison de bois, alors qu’ils se hurlent tous les uns sur les autres, dans un dialogue
de sourds. La communication est complètement rompue entre eux. Il n’y a pas un soir sans que le père
de Soraya ne lui demande quand elle compte se marier et avoir des enfants, comme Alec, ou plus dur
pour elle comme pour moi, lorsqu’il lui dit qu’elle a vraiment fait la connerie de sa vie en étant
incapable de garder Rock.

C’est souvent à ce moment-ci que la soirée bascule et se transforme en joute d’injures et de


reproches de toutes parts.

Qui a dit que je devais venir ici pour me reposer ?

J’observe cela en spectatrice impuissante. La seule chose que je puisse faire, c’est prêter une
oreille attentive quand Soraya, atteignant son point de rupture, vient me trouver dans ma chambre et
s’autorise à s’épancher un peu pour faire retomber la pression.

C’est ainsi et malgré notre passé commun que je commence petit à petit à l’apprécier. Peu
importent les récents évènements, je ne peux rester insensible à une famille qui se déchire quand moi-
même je n’ai plus de famille depuis bien trop longtemps. Chaque jour, elle vient me trouver,
enthousiaste, avec une nouvelle idée à tester pour me faire parler. Jusque-là, toutes ses tentatives se
sont révélées infructueuses, mais j’apprécie sa ténacité.
16 Les trois divinités grecques du destin qui tissent, déroulent et coupent le fil de la vie.
Premiers mots

Olivia

La seconde semaine s’annonce similaire à la première, sans goût véritable, mais je dois
reconnaître que, malgré l’ambiance lourde au sein de la maison, je me sens mieux physiquement. Les
onguents et les potions pour herbivores de la Réserve fonctionnent, c’est au moins un point positif. Je
suis en train de manger un sandwich à l’avocat tout en gribouillant une idée de collier ras-du-cou,
quand Soraya déboule telle une tornade à la table de la cuisine. Je ne l’ai pas trop vue ces deux
derniers jours car elle passe du temps avec des cousines venues en vacances dans leur famille, et
bien qu’elle me l’ait proposé, je n’ai pas souhaité me joindre à elles.

– Liv, je dois t’avouer quelque chose qui me tracasse depuis un moment et qui, comment dire…
Bref, j’espère que tu ne m’en voudras pas trop, car on peut dire qu’on est un peu amies désormais, toi
et moi ?

Je hoche la tête avec tout de même un air réticent. Je crains le pire. Si elle est allée parler à Rock,
je pense que je lui rase le crâne dans la nuit, après lui avoir teint les sourcils en blond au préalable.

– J’ai eu une période introspective assez sombre, dont le point culminant a été ce fameux soir au
CSB auquel tu as malheureusement assisté. Depuis, j’ai des pistes sérieuses pour me barrer d’ici et
reconquérir ma liberté. Du coup, ça me motive et j’ai envie de me décharger de certains bagages que
je traîne. Et il y en a un dont tu devrais être au courant… Punaise, Rock va me tuer mais je trouve
cela injuste que tu ne le saches pas.

OK…

Là, je flippe sérieusement. Comme si je n’étais pas assez encombrée de mes propres valises de
problèmes, je vais devoir porter celles des autres.

Mais je suis qui, bordel ? Mère Teresa ?

Le pire, c’est que je ne peux rien lui répondre, alors j’écoute avec appréhension lorsqu’elle
continue :

– Comme beaucoup de personnes, j’ai peut-être choisi le sexe pour me punir et blesser les autres.

Elle marque une pause et retient sa respiration en vue de la révélation finale. Décidément, elle sait
maintenir le suspense… J’attends la suite lorsqu’elle reprend :

– J’ai fait un plan à trois avec Max et Rock l’été dernier, alors qu’on avait tous trop bu. Et bim !
Sandwich de Soraya !
Histoire d’accentuer le truc, elle frappe des mains théâtralement devant son visage pour imager
son discours.

Un gros B.O.R.D.E.L D.E M.E.R.D.E résonne dans mon crâne, suivi d’une réinitialisation
complète de mon système d’exploitation cérébral. Puis, des centaines d’images érotiques envahissent
mon esprit, sauf que Soraya n’en est plus l’actrice principale.

– Bordel, Soraya ! Tu ne peux pas me balancer ça comme ça, sans prévenir ! C’est quoi, cette
histoire ?

Cette dernière sursaute et plaque ses mains contre sa bouche et je vois que les larmes lui montent
aux yeux. Alors je lui demande :

– Quoi, qu’est-ce que j’ai dit ?

Elle sautille sur son siège, surexcitée, en frappant dans les mains comme une enfant le jour de son
anniversaire. Puis je comprends enfin : j’ai parlé. Je ne m’en suis pas aperçue immédiatement car je
n’ai pas reconnu cette voix grave et éraillée qui est devenue la mienne, après tant de temps sans
servir, mais qui sort pourtant de ma gorge engourdie.

– Tu parles ! Je le savais ! Bon, c’était ma dernière idée, mon ultime coup de poker, mais ça a
fonctionné ! Il fallait que je te surprenne. Que je te laisse sans voix pour que tu retrouves la tienne.
C’est un peu tiré par les cheveux comme concept mais je me comprends, c’est l’essentiel ! Tu as
mal ?
– Non, non, pas vraiment. C’est plus comme avoir un chat dans la gorge : désagréable, mais pas
trop douloureux. Surtout, je ne reconnais pas le son de ma voix, c’est perturbant…
– Bon, parfait, car maintenant, tu n’as plus d’excuses pour rester en retrait ! Mon Dieu, j’ai hâte de
le dire à tout le monde. Tu m’autorises ?
– Euh ouais. Mais attends, là n’est pas le sujet. C’est quoi cette histoire de trio ?
– Oh non, rassure-toi, c’était un mensonge. Il me fallait un truc qui allait marquer ton esprit, et
après concertation avec mes cousines, on s’est dit que ça, c’était du lourd ! Car avoue, petite coquine,
entre nous, qui n’y a jamais songé ?

Elle ponctue son discours d’une moue aguicheuse et d’un clin d’œil. Je n’arrive pas à me décider
si je suis soulagée qu’elle ait inventé cette histoire ou déçue, car oui, maintenant qu’elle en parle…
Mais non, je ne dois pas me laisser entraîner sur ce terrain-là. En vouloir à Rock m’aide à ne pas
penser aux autres choses qui me hantent, alors je m’y accroche fermement, même si ce n’est pas très
mature comme comportement j’en conviens.

Je demande à Soraya de ne pas hésiter à raconter à tout le monde sa petite anecdote, avec tous les
détails croustillants sur la façon dont elle a fait disparaître mon handicap. Je veux que cela remonte
aux oreilles de Brutus… J’ai tout de même une pointe de culpabilité car je sais que Max en aura vent
également, et au vu de ses sentiments pour moi, ce n’est pas très cool, mais j’ai mal et je veux faire
mal en retour.
Retrouver l’usage de la parole a un effet libérateur certain sur ma personne, même si je ne me
remets pas à parler autant que Soraya, qui m’inonde de discours. En revanche, je ne suis pas sûre de
m’être libérée dans le bon sens du terme. L’énergie que je sens bouillonner en moi est sombre, elle
me chuchote des idées stupides tout au long de la semaine. J’ai envie de faire n’importe quoi pour me
sentir vivante et vibrante à nouveau.

Je lutte pour ne pas aller sauter en parachute, j’en ai toujours eu envie et encore plus maintenant
que cela m’est interdit. Je pourrais demander l’aide de Luka, je suis certaine qu’il accepterait… Du
coup, pour apaiser ces pulsions dangereuses, je décide de partir passer la journée sur Newton City,
histoire de faire du shopping. Je prends mon temps dans les magasins, me laisse porter par mes
envies au fil des boutiques.

J’essaye un peu tout et n’importe quoi et je finis par dévier complètement de mon but premier de
me trouver de nouveaux vêtements pour tous les jours…
Atomic Blonde

Olivia

Lorsque je rentre le soir tardivement après ma virée shopping dans la petite bicoque de bois, tout
le monde a déjà dîné et vaque à ses occupations, alors je vais déposer tous mes jolis paquets dans ma
chambre. Sur le chemin du retour, je croise Luka qui prend un air ahuri face à ma nouvelle
apparence…

Ouais, nouveau look pour une nouvelle vie, baby !

Je ne lui laisse pas le temps de me dire quoi que ce soit. Je file directement dans la chambre de
Soraya, car nous sommes vendredi soir et j’ai de très grands projets pour cette nuit. Je la découvre
sur son lit, la musique à fond, à fixer son plafond les yeux rougis. Je suis certaine qu’elle s’est encore
pris la tête avec son père.

Parfait !

Voilà une raison de plus pour sortir, boire, et nous assourdir de musique afin de ne plus entendre
tous ces mâles castrateurs.

– Soraya, préviens tes amies, ce soir, on sort ! J’ai repéré un super endroit cet après-midi.

Je crie suffisamment fort pour qu’elle puisse m’entendre par-dessus le groupe de métal qui hurle à
pleins poumons, faisant vibrer les murs de la baraque. Elle tourne la tête et sa bouche fait un O de
surprise quand elle m’aperçoit, et elle éteint la musique aussi sec.

– Oh mon Dieu, Liv ! Qu’est-ce que tu as fait, nom d’un chien sans poil ?
– Envie de changement…
– Non mais d’accord, mais là, bordel, tu n’y es pas allée de main morte ! C’est quoi cette tenue et
ce maquillage ? Tu veux aller tapiner ?
– Tu trouves que le blond platine ne me va pas ?
– Je ne sais pas trop… Disons que c’est radical. Tu aurais pu te contenter d’un joli broux ?
– Un broux ? C’est quoi ça ?
– Une coloration rousse pour les brunes, c’est très joli et un poil plus subtil que ce blond Barbie
qui pique les yeux !
– Mouais, je ne suis pas convaincue.
– Et donc tu veux sortir ? Dans cette tenue ?
– Ouais…
– Punaise, je sens que tu ne changeras pas d’avis. J’imagine que je suis bonne pour jouer les
chaperons. J’hésite à demander à mes frères de faire les gardes du corps… On va avoir des ennuis,
c’est certain.
– Non, pas de mecs, c’est une soirée entre nanas ! Et regarde aussi, j’ai un nouveau tatouage.

J’approche et lui colle mes seins sous le nez pour lui montrer ce joli dessin enduit de crème que je
me suis fait faire sur les côtes, à l’opposé du premier.

– L’écriture est jolie, ça veut dire quoi ?


– C’est du français et ça veut dire : « Quand le visage montre un trop beau sourire, c’est pour
cacher un cœur dur comme un Roc17. »
– Liv ! La phrase est belle mais c’est n’importe quoi, tu dois aller lui parler à la fin ! Ça devient
ridicule. Et tu réalises que tu auras ça pour toute la vie ? Tu feras comment si vous vous remettez
ensemble, hein ?
– Je ne vois pas de quoi tu parles.
– Ne me prends pas pour une conne. Je vois bien la petite majuscule que tu as fait mettre à « Roc »
l’air de rien. Tu parles de Rock, là. D’ailleurs, quand tu auras entendu sa version, tu vas te sentir
tellement bête, ma fille…
– On s’en fout, Soraya, y a rien à écouter. Allez, va prévenir les filles, je veux qu’on aille boire
dans un bar puis aller danser en boîte. Je veux me libéreeeeeeer !

Elle me jauge de haut en bas, ne semblant pas approuver mes talons rouges vertigineux de gogo
danseuse et ma petite robe laminée argent, décolletée devant, derrière et sur les côtés. Moi-même je
ne suis pas sûre qu’il s’agisse véritablement d’une robe, vu la longueur, mais je l’assume.

Sûrement moins demain, me souffle l’ancienne Liv, bien cachée dans mon esprit, mais présente
de temps en temps.

– OK, la reine des neiges, on va te délivrer. Laisse-moi aller négocier avec Luka. Si on accepte
qu’il fasse le chauffeur, j’aurai le droit de sortir. Enfin, j’espère.
– Alors, il restera dans la voiture, j’ai dit « soirée entre filles ». Ton frère a peut-être les cheveux
longs mais il n’est pas une fille. Et Soraya, à ton âge, tu ne devrais plus avoir à demander la
permission, c’est ridicule.

Soraya me jette un regard venimeux, je sais qu’elle compose comme elle peut pour le moment
avec la situation et ce n’est pas sympa de ma part de lui rappeler ce fait.

– Tu commences à me les briser menu, Liv Kincaid. Si tu veux que je puisse venir et mes copines
aussi, Luka sera de la partie. Mais t’inquiète, il saura nous laisser tranquilles. Mais il est hors de
question qu’il poireaute comme un larbin dans la voiture. Tu t’es crue où ? Dans Cinquante nuances,
avec chauffeur privé et tout le tralala ?

Sur ce, elle part, se traînant dans son pyjama rose en pilou et sans entrain vers la chambre de son
petit frère. Luka a beau avoir seulement 19 ans, il a fièrement chopé le virus « étalon sauvage » qui
semble sévir dans la région et toucher certains mâles du coin. Il fait déjà un bon mètre quatre-vingt-
dix et trois fois ma largeur.
Soraya revient, souriante :

– Mon géniteur n’a pas été trop chiant. Il accepte, si Luka vient et nous conduit dans le minibus de
la Réserve. Je pense qu’on s’est tellement pris la tête lui et moi ce soir qu’il est content que je dégage
pour quelques heures. Bon, je vais rameuter les filles et me préparer. Mais sérieux, allège-moi ce
maquillage, tu n’en as pas besoin. Tu es belle au naturel.

Je lui tire la langue comme une enfant mais j’accepte d’aller me démaquiller et de faire quelque
chose de plus léger. Une fois devant le miroir, je repense à ce fameux soir dans la chambre privée où
Rock et moi nous sommes embrassés pour la première fois. Il me manque, mais je ne sais pas
pourquoi je n’arrive pas à lâcher prise et aller lui parler. Je campe sur mes positions, je ne veux pas
le voir, quitte à m’en rendre terriblement malheureuse.

Une heure plus tard, nous sommes toutes en route à l’arrière du minibus Ford à discuter, crier en
musique. Je participe de bon cœur aux échanges. Nous avons déjà commencé à boire dans la voiture,
ce qui explique l’ambiance quelque peu déjantée à l’intérieur. Les amies de Soraya sont survoltées et
veulent, tout comme moi, faire la tournée des bars de Newton. Heureusement, elles aussi ont sorti
l’artillerie lourde et je me sens moins seule d’un point de vue vestimentaire, puisque Soraya a quant à
elle opté de son côté pour une jolie petite robe noire, simple, élégante, parfaite pour un enterrement.
Luka a failli faire une syncope lorsqu’il nous a toutes vues sortir de la maison, apprêtées de la sorte,
à l’exception de sa frangine.

La soirée se déroule sans accrocs majeurs. J’oublie tout, bois plus que de raison, mais je me sens
enfin légère pour la première fois depuis mon enlèvement. Une des amies de Soraya à ma droite,
Judith, m’interpelle :

– Hey, Liv, sérieux, tu as quasi aucune séquelle de tes opérations ! C’est dingue !
– Ouais, les médecins ont fait du bon boulot. Ils ont réalisé des petites incisions à la base de mes
cheveux et dans des endroits discrets pour venir réparer mon visage.

Je me rapproche de Judith et viens lui en montrer quelques-unes. Elles se voient encore quand on
sait où regarder, mais le Doc m’a dit que, d’ici un an, si je les traitais correctement, elles pourraient
complètement disparaître.

– Le plus long ça a été les bleus, mais ça y est, la semaine dernière, ils ont tous fini par s’estomper
complètement, même les plus résistants. J’ai une autre cicatrice sous le sein droit, là où ils m’ont
posé un drain, et mes ongles de pied gauche n’ont pas fini de repousser complètement.

Surprise, elle regarde alors ledit pied dans ma chaussure.

– Tu ne verras rien, je me suis fait poser de faux ongles.


– Oh, d’accord. Mais du coup, tu arrives à marcher avec ces chaussures malgré tout ?
– Bah, j’ai gardé le plâtre quatre semaines et cela va faire un mois que je l’ai enlevé, donc oui, je
marche normalement. Le fait de me remettre en mouvement ces deux dernières semaines à la Réserve
m’a beaucoup aidée.
– C’est quand même dingue ce qui t’est arrivé ! Comme dans les films d’action, quoi !

Soraya intervient, agacée :

– Oui, bon, c’est bon, Judith, on a compris. Olivia est là pour se changer les idées, pas pour qu’on
lui rappelle l’enfer qu’elle a vécu.

Et sur ce, elle embraye sur un autre sujet l’air de rien et la soirée repart de plus belle. Nous
finissons par nous lasser des bars vers deux heures du matin et décidons d’aller à la discothèque
underground que j’ai repérée.

Nous patientons sagement devant l’entrée, et je grelotte d’être habillée aussi légèrement. Nous
sommes fin décembre et la température a chuté d’un coup. La journée, il fait encore doux mais les
nuits sont fraîches et Soraya m’a prévenue que les hivers ici pouvaient parfois être rudes. Luka, qui
nous rattrape après avoir garé la voiture un peu plus loin, s’exclame :

– Tu peux pas être sérieuse, Olivia, et vouloir aller là-dedans !


– Si, c’est bien ici que je veux aller. Le gars qui m’a fait mon tatouage m’en a dit beaucoup de
bien. C’est lui qui m’y a invitée ce soir d’ailleurs. Il m’a dit de le faire appeler pour que nous
rentrions sans faire la queue.

Effectivement, la file d’attente s’étire sur plusieurs mètres le long du trottoir à côté de nous.

– Soraya, tu ne peux pas aller là-dedans, père va te tuer s’il l’apprend.

Ma nouvelle alliée relève la tête d’un air de défi :

– S’il l’apprend, c’est que tu seras allé cafter, petit frère, et je sais que tu ne le feras pas.
T’inquiète, ça va aller, et puis tu es avec nous !

Luka a pu rentrer partout avec ses cheveux longs noir de jais, sa peau dorée et surtout sa carrure
de mâle alpha. Personne ne lui demande s’il a bien vingt et un ans, mais au besoin, il m’a avoué avec
fierté avoir une fausse carte d’identité. Il me l’a brandie devant la figure avec l’espoir que je le
perçoive plus vieux qu’il ne l’est en réalité, et que, qui sait, sur un malentendu, je puisse le
considérer autrement que comme le petit frère d’une copine.

Team Jacob ouais, mais pas à ce point non plus. Faut pas déconner…

Je donne le nom de mon tatoueur au videur qui passe un coup de téléphone, et obtient une réponse
positive puisqu’il nous laisse rentrer sans poser plus de questions. Ceux qui attendent dans le froid
hivernal depuis un moment nous jettent des regards meurtriers, mais peu importe, nous sommes tout
excitées de découvrir l’intérieur. Nous descendons une volée de marches et atterrissons dans un
immense espace sombre, éclairé par des néons colorés en tubes, accrochés sous les bars et dans les
angles de la pièce.
Tout a été peint en noir, le sol est en béton brut et certains murs sont tagués. La clientèle
majoritairement en cuir, percée et tatouée, se fond dans le décor. Les dessins sur leurs peaux sont la
continuité de ceux qui ornent les murs couverts de graffs. Nous détonnons au milieu de tout ce monde,
particulièrement Luka, et nous obtenons quelques regards étonnés. Mais quand mon beau tatoueur
arrive et nous accueille chaleureusement, c’est une autre sorte de curiosité teintée d’envie qui nous
est réservée.

Caleb m’a indiqué, lors de nos discussions de cet après-midi, être le frère du gérant de l’endroit.
L’atmosphère y est lourde, la musique psychédélique résonne et envahit les lieux, si bien que je
comprends à peine lorsque Caleb me prend sous son bras, me conduit jusqu’au bar et ordonne au
barman de servir mes amis et moi à volonté pour la soirée. Les filles me lancent des regards ahuris et
je devine sur les lèvres de Soraya : waouh !

Puis il s’adresse à moi :

– Heureux que tu aies pu venir ce soir, ma belle. Le tatouage te plaît toujours ?


– Oui, merci !
– Je dois rejoindre mon frère à l’étage, faites comme chez vous ici. Je reviendrai te voir plus tard.
– D’accord.

Et après m’avoir embrassée sur la joue, il me laisse avec mes amis, qui sont en train de faire le
tour rapide du propriétaire. Soraya accourt dès que Caleb est hors de vue :

– Liv, ce gars en a après ta petite culotte, j’espère que tu t’en rends compte ! OK, il est canon, je
l’avoue, c’est le bad boy tatoué dans toute sa splendeur, mais ce n’est pas possible.
– C’est bon, Soraya, je ne vais rien faire, je m’amuse juste un peu.
– Mouais, fais attention à toi quand même. Que Rock t’ait blessée j’entends, mais pour lui, vous
êtes encore plus ou moins ensemble, je l’ai croisé hier matin et il m’a demandé de tes nouvelles.
Vraiment, ne fais pas de conneries avant d’avoir pu parler avec lui, tu le regretterais. Il a des choses
importantes à te dire.
– Lâche-moi avec lui, Soraya, sérieux ! C’est bon, je ne compte pas faire quoi que ce soit avec qui
que ce soit ! J’en ai ma claque de ce mélodrame qui me suit partout !
– OK, OK, comme tu veux, je t’aurai avertie…

Ces remontrances à deux balles sont en train de me saper le moral. Bien sûr que je pense à Rock,
je pense à lui tout le temps, je compare tous les hommes que je croise à mon Tarzan et aucun ne sort
gagnant de ces duels. Je ne peux m’en empêcher, ça me ronge et je veux oublier. Oublier les mots
odieux de Bill qui m’ont lacéré la poitrine, oublier que tout le monde était là à regarder cette ordure
me démolir sans agir.

C’est une lutte perpétuelle dans ma tête et mon corps, mais je ne veux pas rester à me morfondre
de la sorte sur mon sort. Alors, je tente des expériences pour m’en sortir. Tout le monde répète que je
suis forte, que je vais rebondir, alors montrons-leur ce qu’ils veulent voir : que même l’esprit et le
cœur brisés, j’avance. Ce soir, je suis là pour m’amuser et me changer les idées. Je rejoins Luka au
comptoir qui reste raisonnable et s’autorise une unique bière et je commande une tournée de shooters
pour tout le reste du groupe. À partir de là, la soirée devient floue et confuse.

Je bois beaucoup trop, mais je ris aussi, je m’amuse et danse avec les filles. Je ne suis plus la
Olivia Kincaid transportant tous ses démons dans ses bagages, je suis une jeune femme blonde
inconnue au milieu d’une foule d’étrangers. La musique intense et sexuelle me transporte, je brille et
oscille dans ma robe argentée au milieu de tous, sous les lumières qui habillent mon corps à demi nu.
J’assume les regards avides que me lancent certains hommes.

Profitez de la vue, les gars.

Demain, je redeviendrai l’ombre de moi-même, une personne toute triste et sans éclat. Certains me
gratifient de sourires carnassiers qui paraissent fluorescents sous la lumière bleue des spots, mais je
ne suis pas une proie fragile, je suis une princesse guerrière !

Enfin, je m’en persuade.

Je rigole et me lance dans une danse sensuelle avec Judith, tout aussi bourrée que moi. Soraya me
jette des regards inquiets mais n’intervient pas, je sens qu’elle me garde à l’œil. Tout à coup, ma
partenaire de déhanché sexy disparaît de ma vue et je sens deux grandes mains fermes me saisir par
les hanches. Lorsque je pivote, je découvre Caleb derrière moi. Il me sourit gentiment et j’accepte de
danser un peu avec lui, en tout bien tout honneur, évidemment.

Au bout d’une vingtaine de minutes, je vois Soraya glisser un mot à Luka en me regardant. Elle
paraît paniquée.

Qu’est-ce qui se passe ?

Caleb est resté relativement sage, il me fait tourner et virevolter, je semble le faire rire à me
déchaîner de la sorte. Soraya s’agite à présent et me fait signe de cesser de danser.

Quoi ?

Mais avant que je ne comprenne ce qu’elle essaye de me dire, Caleb est violemment percuté par
un homme immense tout en noir, portant un blouson de cuir. Je peux apercevoir le logo de son Club
dans son dos, une tête de mort encerclée de flammes, mais je sais déjà de qui il s’agit. Son aura, la
force brute qu’il dégage et son odeur me crient que Rock est là.

Comment ?

Il parle violemment à Caleb qui ne se laisse pas faire en retour, mais ils n’en viennent pas aux
mains. Ils ont l’air de se connaître. L’atmosphère autour de nous vient de virer à l’orage en quelques
secondes, et les voix graves des deux hommes que je perçois difficilement sont comme le tonnerre
qui gronde. L’alcool m’a ôté toute volonté et je les observe, étrangère à mon corps. La pièce tourne
désormais un peu trop.
Hou là !

Alors que les lignes horizontales des murs deviennent des verticales, m’indiquant que je perds
l’équilibre, je sens des bras musclés me rattraper in extremis et je finis collée contre un torse chaud
que je ne connais que trop bien. On vient me souffler à l’oreille :

– Putain, Liv, regarde l’état dans lequel tu es…


– Brutus…
– Oui je suis là, je te tiens.
– Je ne me sens plus très bien je crois.
– Ça va aller, suis-moi.

Il m’entraîne vers le fond et vers un couloir encore plus sombre que la pièce que nous quittons.

– On va où ?
– Caleb et son frère sont des connaissances. On va dans un endroit où on sera tranquille.
– Humm.

Nous grimpons un escalier et Rock est obligé de m’aider à le monter, car mes jambes tremblantes
commencent à céder. Enfin, il ouvre une porte qui débouche dans une immense chambre possédant un
coin télé, un bureau et sa propre salle d’eau. À ce stade, je n’ai plus la force de rien et je sens qu’il
me dépose sur un lit moelleux, puis le matelas ploie sous le poids de Rock et je roule vers lui sous
l’effet de l’attraction. Je n’arrive plus à lutter, je me blottis au creux de ses bras et sa chaleur
m’enveloppe comme une douce couverture. Je sombre, emportée par Morphée.

Je me réveille au milieu de la nuit. J’ai trop chaud, j’ai du mal à respirer, les cauchemars se
pressent aux portes de mon inconscient et je me bats pour qu’ils n’entrent pas. Je ne me sens pas chez
moi. Soudain, quelqu’un commence à m’embrasser dans le cou tendrement. Ma peau se couvre de
chair de poule à ce contact et j’ai des frissons de plaisir. Les lèvres familières qui me caressent sont
douces, tièdes et viennent picorer ma peau à cet endroit si sensible au creux de ma clavicule.
Toujours à moitié endormie, je prends dans mes bras le grand corps massif qui se positionne
puissamment au-dessus de moi. Je ne suis plus sûre d’être éveillée.

Peut-être suis-je en train de rêver ?

Car je reconnaîtrais entre mille l’odeur qui envahit mes narines. C’est celle de Rock, mais il ne
peut pas être là.

D’ailleurs, où suis-je ?

Je ne le sais pas moi-même. J’essaye de me souvenir de la fin de soirée, sans succès.

Black-out total.

La dernière image que j’ai est celle de Judith dansant devant moi et m’envoyant des bisous pour
aguicher les hommes autour de nous. Les baisers de mon assaillant se transforment en mordillements
et il vient me caresser les bras, le ventre, la poitrine. Je passe mes mains dans ses cheveux courts et
doux et je tire doucement en gémissant.

– Putain, Liv, tu m’as tellement manqué…


– Rocky…
– Oui, je suis là. Mais sérieux, c’est quoi cette couleur de cheveux ?
– J’ai cru comprendre que tu préférais les blondes.
– Liv… Écoute, ce n’est pas ce que tu crois.
– J’ai pas envie de parler de ça maintenant, pas dans mes rêves.
– Tu ne rêves pas, je suis bien là. C’est Luka qui m’a envoyé un SMS…
– Embrasse-moi, Terminator.

Et sans tarder, il s’exécute. Il capture ma bouche avidement et prend mon visage entre ses deux
mains immenses, appuyé sur ses avant-bras. Je sens ses cuisses puissantes commencer à se mouvoir
entre mes jambes et son bassin se frotter au mien. Ma robe trop courte est remontée sur mes hanches,
mon boxer en dentelle est la seule protection contre son jean et ce que je sens tendu et dur derrière.

C’est trop bon.

– Continue, ne t’arrête pas…


– À vos ordres, Princesse.

Il s’affaire avec fermeté et sa main droite finit par descendre pour prendre le relais. Son toucher
est précis, brûlant et m’amène rapidement au point de rupture en quelques minutes, après toutes ces
semaines d’abstinence. Mais malgré la dextérité de Rock, les mots crus qu’il me susurre à l’oreille et
qui emballent mon imagination, rien ne vient, je ne bascule pas dans le vide. Je n’arrive pas à lâcher
prise pour faire le grand saut.

Des idées sombres que je ne maîtrise pas m’enveloppent et parasitent ce moment intime entre
nous. Ce sont des flashs, des sensations, des paroles et des actes passés ou présents qui défilent sous
mes paupières à toute vitesse. L’excitation évidente de Rock, qui commence à perdre le contrôle lui
aussi, ne m’aide pas, au contraire. Le plaisir commence doucement à se transformer en frustration.

Pourquoi le soulagement tant attendu ne vient pas ?

Je commence à grogner de colère. Rock perçoit mon changement d’humeur et recule pour pouvoir
m’observer :

– Ça va, Olivia ?
– Oui, ne t’arrête pas, vas-y plus fort. Allez…

Mon ton sonne comme une supplique.

– Liv, si tu n’es pas prête on peut attendre, je comprendrais.


– Non, continue, je t’ai dit. Pitié.
– Liv, ça suffit, je ne veux pas que ça se passe comme ça. C’était une mauvaise idée.

Il stoppe net ses caresses et se retire, laissant une horrible sensation de vide entre mes jambes. Je
suis au comble de l’insatisfaction, privée de cet orgasme qui, je l’espérais, m’apporterait la
délivrance tant attendue. Alors, toute la merde que je me trimballe depuis plusieurs semaines rejaillit
en même temps que mes larmes. Rock, surpris, tente de me calmer mais je suis inconsolable,
hermétique à ses mots. Démuni, je l’entends jurer et finir par appeler quelqu’un :

– Soraya, viens, j’ai besoin de toi, c’est urgent. Elle a explosé en sanglots, je ne sais pas quoi
faire. Plus je lui parle et pire c’est.

Réponse inaudible de Soraya.

– Non, bordel ! Je ne lui ai rien fait ! Enfin, j’en sais rien. OK, j’attends, grouille-toi. Merci, So.

17 En anglais : « when the face shows a beautiful smile, it is to hide a hard heart like a Rock. »
Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir…

Olivia

Rock essaye de me parler depuis une semaine, suite à ce qui s’est passé durant cette soirée
étrange, où j’ai eu l’impression d’avoir été quelqu’un d’autre pendant quelques heures, mais je le fuis
à chaque fois. J’ai un sentiment partagé sur l’expérience. Si la soirée avait bien commencé, la fin a
été chaotique et je ne comprends toujours pas ce qui m’est arrivé, alors je me barricade encore plus,
de peur de me montrer faible à nouveau.

Avec l’aide et les conseils de Soraya, je suis repassée au brun. Elle est venue me chercher dans ce
club de Newton City mais je ne me souviens pas de grand-chose, seulement du regard meurtri de
Rock quand il a dû me laisser partir. J’ai remercié Soraya pour son aide. J’ai décidé de rentrer chez
Ellie et de tenter de reprendre mon quotidien à l’école. Je pense que cela devrait m’aider à passer à
autre chose et m’occuper.

Concernant le titan qui hante mes pensées, je m’échappe, me dérobe et il n’insiste pas outre
mesure. Je peux le voir dans son regard d’obsidienne : il a peur que je me déchire entre ses doigts
puissants comme du papier de soie, que je me brise en mille morceaux s’il pousse trop fort, trop vite.
Et il a sûrement raison. Alors, nous sommes tous les deux rentrés dans une routine infernale qui berce
mon quotidien insipide et le sien.

Chaque jour, sans relâche, il se présente à l’entrée de chez Ellie, chaque soir, il m’attend à la
sortie de l’école de Susan. Chaque fois, elles lui répondent la même chose, les mêmes mots : Olivia
ne veut pas te parler. Il n’argumente jamais, tourne les talons et s’en va, abattu.

Mais qui y a-t-il à dire ou entendre, de toute façon ? Que pourrait-il me raconter pour apaiser
mes peines et panser mon cœur brisé ?

Car si c’est pour l’entendre s’excuser et me proposer de rester amis, non merci ! Je devais être
folle le jour où je lui ai dit sur le pas de ma porte que l’on pourrait faire comme si de rien n’était.
Sauf que je n’avais pas prévu de tomber amoureuse, de donner autant de ma personne à quelqu’un en
si peu de temps et sans m’en rendre compte.

À l’insu de mon plein gré, comme diraient certains…

Une idée sournoise se fraye un chemin en moi : peut-être veut-il ma bénédiction pour elle et lui ?
Car il doit forcément s’agir de cela. Je ne compte plus partir, pas encore du moins, et il doit crever
d’envie de ramener sa pouffe dans les parages, puisque, selon les dires de Max, c’est du sérieux entre
eux. Je pousse un cri de douleur silencieux en les imaginant et je refoule mes larmes. Mais Rock n’a
jamais été du genre à demander la permission à qui que ce soit, pour quoi que ce soit, ou alors c’est
une illusion qu’il vous donne, un faux sentiment de pouvoir pour mieux vous l’ôter par la suite.
Peut-être n’est-il plus avec elle ?

Je m’en fiche, cela ne changerait rien de toute façon. Il m’a trahie et même si je suis désolée,
horrifiée même, pour ce que le Clan traverse, surtout pour Eddy, je ne peux pas lui pardonner. Je lui
avais tout donné : la totalité du peu qu’il restait de mon identité et de mon âme, déjà bien abîmées par
la vie, et il les a réduites à néant sans sourciller. Je le revois assis dans le CSB ce fameux soir,
impassible devant mes attaques et ma détresse. Malgré cela, je ne trouve pas la force de partir d’ici.
Je dois être un peu masochiste sur les bords.

Par instants, des éclairs de culpabilité strient et percent le ciel monotone de mon existence. Mon
état apathique ne me donne pas la force d’être là pour mon ami Eddy et ses deux petites filles, qui
traversent une épreuve douloureuse, et je m’en veux pour cela. Pour le moment, les petites sont
retournées vivre chez une de leurs tantes à New York, la famille les aide à guérir, et Eddy est pris en
charge par ses frères de Clan.

J’imagine qu’au final il n’a pas besoin de moi, lui non plus. Hormis ces pointes de remords
aléatoires et brèves, je me sens vidée et j’agis comme un robot depuis mon retour à Colorado Source.
Les jours de cette longue semaine s’enchaînent et se ressemblent, inlassablement, irrévocablement.
J’évite au maximum tout contact. Je ne sors de la petite maison bleue que pour m’occuper des enfants,
mon seul et unique moment de plaisir, qui me fait oublier ce qui s’est passé entre l’instant où j’ai
découvert qu’Ashley et Moïra étaient une seule et même personne et l’instant où j’ai repris
connaissance à l’hôpital.

Moïra…

Elle aussi est remise à plus tard. Je n’ai pas envie de me confronter à ses parents dans l’immédiat,
même si j’admets qu’ils méritent de connaître la vérité. Je repousse l’inéluctable encore une fois,
comme toujours. J’écouterai leur message plus tard, peut-être.

Ça fait beaucoup de « peut-être », mais autruche un jour, autruche toujours !

Je suis devenue incertaine, hésitante et amorphe.

Voir mon visage tuméfié dans le miroir à mon réveil dans le hangar ne m’avait même pas émue,
j’en étais presque soulagée, je ressemblais enfin à ce que j’étais réellement à l’intérieur. Quelqu’un
de hideux et d’abîmé. Mais les doigts de fée des chirurgiens et les soins assidus de Soraya et des
médecins avaient une fois de plus fait des miracles et petit à petit, hormis quelques cicatrices infimes
par-ci par-là, mon apparence m’avait été rendue. Mon pied avait complètement récupéré et mes
ongles repoussaient : le cycle interminable de la vie.

Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, comme ils disent.

Sauf que je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette théorie. J’ai clairement la sensation d’avoir
perdu quelque chose dans la bataille cette fameuse nuit. La nourriture n’a plus de goût et le monde n’a
plus d’odeurs ni de saveurs. Les garçons ont bien tenté de venir me voir un à un, puis tous ensemble,
pour me sortir de ma catatonie, me faire rire, mais sans succès. Alors, désarmés face à mon attitude,
ils ont abandonné. Je n’ai pas repris mon poste de serveuse au CSB, il en était hors de question, bien
que Max me l’eût proposé. De toute façon, il a embauché quelqu’un pendant ma convalescence. Il n’a
fait ça que pour être gentil, pour aider la pauvre demoiselle en détresse que j’étais devenue, malgré
moi.

Le plus traître dans tout cela, c’est que même si je n’ai plus goût à rien, je suis toujours aussi
remuée quand je le vois. Tout s’est effacé, gommé, mais pas lui. Rock demeure et mes sentiments
perdurent, alors que je voudrais tout faire pour qu’ils disparaissent eux aussi. À sa vue, mes
entrailles me font mal et mon cœur se serre, à tel point que j’ai envie de m’arracher la peau de la
poitrine avec les ongles. J’ai envie de me blesser volontairement pour détourner la douleur ailleurs,
pour causer une souffrance que je pourrais maîtriser et des plaies que je verrais cicatriser. Il suffit
que j’aperçoive sa moto ou sa belle gueule pour que tout ressurgisse : la première fois que j’ai croisé
son regard, cette nuit dans la chambre privée du CSB, cette parenthèse fantastique loin de tout
pendant un week-end où je m’étais sentie libérée et vraiment heureuse, comme jamais depuis
longtemps. Et enfin cette nuit magique au lac.

Tellement magique que les évènements qui ont suivi n’en ternissent pas l’éclat. Bien sûr, ce que
j’ai vécu dans cette grange vient me hanter la nuit et se rajouter à la longue liste de mes cauchemars.

Le cerveau humain est une machine admirable capable de se protéger de douleurs physiques
horribles grâce à l’oubli. En revanche, en ce qui concerne la douleur psychique, il est nul.

À chier, bordel !

Tout est même amplifié. Chacun de mes souvenirs à ses côtés.

J’ai un pot tellement rempli de madeleines de Proust avariées que je pourrais ouvrir une
biscuiterie.

Je peux sentir la bouche de Rock sur ma peau, son souffle dans mon cou, ses mains explorer mon
corps et son odeur envahir la pièce où je suis, alors que lui n’y est pas. Sa putain d’odeur qui me suit
partout où je vais ! La seule chose que j’arrive à bloquer, c’est sa voix. Si je l’entends, alors je sais
que je m’effondrerai. Mes nuits sont courtes, agitées de mauvais rêves ou de fantasmes bouillants
avec lui, sur lui, sous lui.

À quel moment m’a-t-il contaminée à ce point sans que je le réalise ?

Je n’ai aucun répit et je me sens si fatiguée que la moindre émotion puise considérablement dans
mes ressources ; c’est un cercle vicieux. L’ouroboros, ce dessin cruel, m’apparaît devant les yeux
pour imager ce que je ressens : une boucle sans fin, ni début. Plus je suis fatiguée et plus le bruit, les
souvenirs, la moindre réminiscence m’est insupportable. Une descente progressive, mais certaine,
vers mon enfer personnel.

Que se passera-t-il quand je toucherai le fond ?


Pour résumer, je me sens comme un lendemain de cuite à la puissance dix mille, tout le temps. Je
ne supporte plus la lumière du soleil et je me rends bien compte, grâce au regard des gens, que je ne
dois plus ressembler à grand-chose… Étonnamment, je me suis habituée à leurs regards contrits et
compatissants que je redoutais tant. Je les prends en pleine face quotidiennement, mais il y a pire au
final.

La semaine s’écoule ainsi, puis une autre, et encore une autre. La descente continue, une marche
après l’autre, doucement mais sûrement… Je refuse toute aide extérieure et sympathie, je patauge
comme un Télétubbies dans mon mal-être. Je ne participe même pas aux fêtes de fin d’année, malgré
les sollicitations d’Ellie et de Susie, qui ne voulaient pas me savoir isolée en ce jour symbolique et
familial.

Je n’ai plus vraiment fêté Noël une fois adulte, mais jamais à ce point. Il faut dire que c’est la
période où mes parents sont tragiquement morts dans un accident de voiture, alors cela n’a jamais été
un moment gai et heureux de mon point de vue. Je sens que la ville est en effervescence pendant
quelques jours autour de moi, tandis que je pleure seule dans ma petite chambre ceux que j’ai aimés
et perdus. Une nouvelle année commence et je n’ai jamais été aussi seule.

Au moins l’an passé à la même époque, j’avais encore Moïra, avant qu’on ne me l’arrache elle
aussi quelques mois plus tard.

Il est vingt et une heures et je me suis lancée dans un grand ménage de ma chambre pour la énième
fois. Je sens le point de non-retour arriver comme si je marchais en permanence sur un fil invisible
tendu sous mes pieds, mais qu’importe, tout le monde s’en fout, moi la première.

Advienne que pourra.

Alors que j’ai presque terminé de tout astiquer, frotter, briquer, j’inspecte les lieux comme à mon
habitude et je remarque ma valise rangée sur le haut de l’armoire.

Mince !

Cet endroit, je ne l’ai encore jamais nettoyé depuis mon arrivée.

Comment ai-je pu l’oublier ?

Il doit être plein de poussière. Je monte sur une petite chaise bancale et attrape ladite valise. Il
fallait s’y attendre, de la poussière me tombe dans les yeux et je manque de perdre l’équilibre, mais
je tiens bon. Lorsque je la pose sur le sol, j’entends qu’il y a quelque chose à l’intérieur qui se
balade. Je l’ouvre et découvre une boîte de Polaroid. Je sais ce qu’il y a dedans, mais je ne peux
m’empêcher de continuer à farfouiller.

Je m’assois par terre en tailleur et j’y fais tomber un à un les clichés. Les cheveux flamboyants de
Moïra apparaissent, son sourire, son visage, toujours à la dérobée, car elle ne posait jamais vraiment
devant l’objectif. Je devais lui voler ces quelques instants de vie, mais cela donnait au final des
photos sympas et vivantes.

Ma seule amie, mon unique famille.

Je reste d’abord choquée, sans bouger, puis c’est l’explosion, l’éruption de colère, de chagrin et
de larmes. Je hurle et me prends la tête dans les mains. C’est trop, cette vie est trop pour moi et je
maudis Dieu s’il existe et la terre entière au passage. Alors, sans réfléchir, je me rue sur une petite
réserve d’alcool que je me suis constituée. Je savais qu’elle aurait son utilité un jour.
Mea culpa

Rock

Il est plus ou moins vingt-deux heures trente et je suis au CSB à boire avec les gars, pour
changer… Mais je ne me saoule pas. Non, je veux continuer à me sentir comme la sous-merde que je
suis. C’est la moindre des choses que je puisse faire quand je vois l’état dans lequel est Olivia à
cause de moi et du Clan. Je suis étonné qu’elle ne soit pas repartie, qu’elle n’ait pas fui cet endroit
maudit. Ce serait plus simple pour elle qu’elle fasse comme Sunny. C’est tout ce que je mérite.
J’essaye de lui parler tous les jours mais elle refuse. Enfin, Ellie et Susie refusent.

Elles la protègent comme deux mamans louves agressives, je n’arrive pas à l’approcher. Le peu de
fois où j’ai croisé son regard derrière la vitre, j’ai compris qu’il était préférable qu’il en soit ainsi.
Je ne veux pas la briser plus qu’elle ne l’est, plus que ce que j’ai aperçu quand je l’ai récupérée in
extremis dans le club de Caleb et de son frère. Les garçons, qui ont tenté leur chance eux aussi, sont
du même avis. Nous n’avons jamais vu cela, même chez nos frères ou sœurs les plus abîmés. Je ne
sais pas comment agir ou réagir.

Eddy, qui n’est pas en forme non plus, me dit de lui laisser du temps, qu’elle nous reviendra et que
ce jour-là, il faudra être présents pour elle.

Comment cet homme arrive encore à se soucier des autres avec l’enfer qu’il traverse ?

Pour le moment, il est dans la phase de colère de son deuil, et doublement. Il en veut aux Black
Edge d’avoir tué Rhonda, il en veut à Rhonda de nous avoir vendus et d’avoir mis les filles en
danger. Les petites sont parties chez la sœur d’Eddy pour le reste de l’année scolaire. C’est dur pour
lui car Maddie et Mona sont son cordon de survie, mais c’est mieux pour elles ainsi, j’imagine.

Eddy a récupéré la maison de Bill pour quand elles reviendront, afin qu’elles ne déjeunent pas
tous les jours dans la cuisine où leur mère a été tuée sous leurs yeux. Il est en train de la retaper. Cela
lui change les idées et nous lui donnons tous un coup de main dès que c’est possible.

Bref, ce n’est clairement pas la joie, même si du côté des affaires du Clan, tout s’est apaisé, voire
amélioré. Les échos de cette nuit d’assaut se sont répandus dans la région et au-delà. Nous sommes
craints et respectés comme jamais et certains clubs nous ont approchés pour demander alliance et
protection.

Mais à quel prix ?

La seule question encore ouverte concerne cette soi-disant seconde taupe et l’implication de ma
sœur dans tout ce bordel, mais nous n’avons aucune piste concrète pour le moment. Nous sommes en
train de passer en revue les emplois du temps de chacun des membres et de fouiller dans leur passé le
plus discrètement possible, à la recherche du moindre indice pouvant nous aider.

J’observe les gens s’affairer autour de moi, parler, rire, gueuler, mais sans avoir envie d’y
participer. Je scrute la nuit et le parc à travers la grande baie vitrée du bar. Pam, la nouvelle serveuse
qui a été embauchée, une petite blonde qui danse aussi à l’occasion, nous tourne autour avec son
plateau chargé de bières. J’ai remarqué que depuis deux semaines elle me lance de longs regards
lascifs qui me disent clairement qu’elle serait prête à me proposer autre chose que la carte habituelle
du bar. Mais ce n’est pas elle que je désire.

Elle m’effleure sciemment de temps à autre, me parle au creux de l’oreille pour prendre ma
commande. Rien n’y fait, je ne pense qu’à une seule personne. Savoir que Liv souffre autant me tue à
petit feu. Je ne sais pas quoi faire.

Alors que la nouvelle recrue, Pam, s’avance vers moi pour l’énième fois de la soirée, je devine
une petite silhouette se dessiner dans l’obscurité et approcher rapidement du bar à grands pas.

Je sais que c’est elle avant même qu’elle ne rentre dans le CSB. Mon cœur s’accélère et je me
redresse vivement, sortant de ma torpeur dépressive. Pam se méprend sur ma réaction, prenant cela
pour de l’intérêt à son encontre, et se penche encore plus vers moi, collant contre mon bras ses seins
aussi faux que sa bouche. Elle me demande si je veux être resservi ou si je souhaite une danse privée
au fond du Club. Mais je ne l’écoute pas. Toute mon attention est braquée sur la petite brune qui vient
de franchir la porte et je suspends mon geste, le verre de bière devant ma bouche.

Max marque un temps d’arrêt lorsqu’il l’aperçoit également et grimace. En effet, le spectacle a de
quoi fendre le cœur. Olivia n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle a dû perdre au moins dix kilos
ou alors les guenilles qu’elle porte sont bien trop grandes pour sa petite silhouette.

Ou bien les deux…

Son visage est émacié, ses yeux cernés. Ses cheveux sont attachés dans une coiffure qui n’en a que
le nom, si l’on peut dire ça ainsi. Son regard chocolat moucheté de vert accroche le mien
instantanément mais il est vide. Mon petit feu follet s’est consumé. Elle donne un coup d’œil à Pam
sur ma droite, et son visage trahit pendant une fraction de seconde quelque chose comme de la
douleur teintée de haine.

Et merde.

J’imagine très bien ce qu’elle doit penser de cette nana ventousée à mon bras et cela ne plaide pas
en ma faveur, bien au contraire. Je commence à sentir la panique me gagner. Je travaille chaque jour
en douceur pour l’apprivoiser, et tous mes infimes progrès vont être réduits à néant en quelques
secondes si je ne réagis pas illico. Je me dégage violemment de la sangsue blonde. Décidément, cet
endroit est maudit pour Liv et moi.

J’ai une impression de déjà-vu : elle, me toisant, furieuse, et moi assis à cette table, entouré des
gars. Pam regarde dans la même direction, dévisage Liv et balance assez fort pour que nous
l’entendions tous :

– Euh, c’est qui cette nana ? Elle a l’air malade. Tu la connais, Rocky ? Car je veux pas choper
une saleté moi ou un truc du genre, je dois pouvoir bosser.
– Pam, un conseil, ferme-la. Et fais correctement ce pourquoi Max te paye. Ça fait dix minutes que
la table deux t’appelle pour passer commande. Alors bouge-toi le cul !

Je mets toute la distance et l’autorité dont je suis capable dans le ton de ma voix. Elle se fige et
baisse les yeux, humiliée et en colère. C’est avec maladresse qu’elle finit de débarrasser nos verres
vides. Les gars se tournent eux aussi vers la porte et un silence de plomb s’abat sur notre table quand
ils repèrent Olivia à leur tour, ou plutôt son fantôme. Vince siffle entre ses dents et Eddy jure :

– Putain, Rock, j’avais pas compris qu’elle était dans cet état-là non plus ! Clairement, la laisser
respirer c’était pas la bonne solution. On aurait dû intervenir.

Vince reprend :

– On a merdé.
– Non, j’ai merdé, ce n’est pas de votre faute.
– On est aussi ses amis. on aurait dû être là pour elle, me répond Eddy.

Je me lève brusquement pour aller vers Olivia, car c’est décidé, tout cela s’arrête ici et
maintenant. Elle devra enfin entendre ce que j’ai à dire et nous laisser prendre soin d’elle. ME
laisser prendre soin d’elle. Mais avant que je ne puisse faire un pas, elle se met à courir, chancelante,
dans ma direction.

Elle pointe son doigt furieusement vers moi et commence à crier. Je comprends alors qu’elle est
complètement torchée. Dans d’autres conditions, j’aurais pu en rire mais là, la situation me peine au
plus haut point. Je suis responsable de la personne délabrée, à la dérive, qui vient vers moi en
titubant et qui contraste avec la femme forte qu’elle était en arrivant dans ce trou maudit. Je me
rappelle comme si c’était hier de sa première entrée dans le CSB : elle était assurée, confiante,
envoûtante. J’avais alors succombé à l’instant même et plus encore par la suite, dans la voiture et les
semaines qui ont suivi. À tel point que quand je l’ai compris, j’ai pris peur.

Que m’avait-elle fait ?

Et je la blesse à nouveau. Clairement, je ne sais pas comment agir avec elle. Sa voix cassée et
furieuse me tire de mes pensées :

– Je te hais, Rock Christensen. Je te hais ! Je te maudis, espèce d’enflure de mes deux !

Je me précipite pour la rattraper car elle perd l’équilibre, mais elle se met à frapper de ses petits
poings tous les endroits qu’elle peut atteindre de ma personne. Elle reprend, alors que j’essaye de la
maîtriser et de la calmer :
– Tu es la pire chose qui me soit arrivée, Christensen ! La pire !

Elle répète cela en boucle un peu plus fort à chaque fois, dans un état de démence extrême. Tout le
monde dans le bar nous observe. Les garçons veulent intervenir mais je leur lance un regard qui les
en dissuade. Je veux être celui qui prendra soin d’elle, qui la ramènera des ténèbres. Alors, peut-être
qu’elle me pardonnera. Je dois réparer ce que j’ai cassé, si cela est encore possible.

– Liv, arrête. Viens, je te ramène chez Ellie, on va discuter. Ce n’est pas ce que tu crois. Je te le
promets.
– Vous m’avez tous abandonnée, TOUS ! Vous m’avez piétinée et ensuite vous m’avez
abandonnée ! Vous m’avez laissée toute seule.

Ses hurlements se sont transformés en sanglots qui trempent mon t-shirt et ça me retourne le bide
de la voir porter un tel chagrin. J’ai l’impression de tenir une enfant.

Une orpheline… Qu’avons-nous fait ?

Bien sûr qu’il ne fallait pas la laisser seule.

– Liv, laisse-moi te ramener, je t’en supplie.


– Oh, oh, oh. Écoutez tous, Monsieur me supplie. Désolée, mais c’est trop tard. Tu m’as traitée
comme une grosse merde, et ça bien avant que les Black Edge me passent à tabac.

Je ne lui réponds pas, j’accuse le coup. Elle a raison. Elle se stoppe net et se tourne vers Pam qui,
malgré mon ordre pourtant clair et direct, a désobéi et se tient toujours près de notre table à côté de
Bounce.

Fais chier !

Je n’ai pas le temps d’agir qu’Olivia se met à crier :

– Et toi t’es qui, Barbitch ? La pouffe qu’il se tape depuis le début ? Vous faites bien la paire,
tiens ! Barbitch et Kronk, deux gros abrutis.

Olivia part dans un fou rire hystérique et Pam semble sidérée ou pensive. Je ne suis pas sûr
qu’elle comprenne l’insulte.

– Et toi le cadavre, tu es qui au juste ? lui répond Pam avant de se tourner vers moi. Je ne te
pensais pas nécrophile, Rocky. Je comprends mieux pourquoi tu refuses mes avances maintenant, je
suis trop « fraîche » pour toi, c’est ça ?

Personne n’a le temps d’envoyer chier Pam que Liv se jette sur elle, furieuse. Les deux femmes
commencent à se battre dans un bruit de verres brisés et de cris aigus.

Bordel de merde !
J’attrape Liv, les sépare et demande à Max d’appeler le Doc pour qu’il rapplique illico avec de
quoi la calmer. Je vois aussi qu’elle a les paumes blessées par les tessons de verres. Elle est
ingérable, se démène dans tous les sens mais je tiens bon. Je serai là pour elle. Je fais écran avec
mon corps pour la protéger des regards curieux des clients. Je me retourne tout de même vers Pam
avant de prendre la direction de la sortie, je l’assassine du regard et lui jette :

– Toi ! Quand j’ordonne ici, on s’exécute. Refais un coup comme ça et tu dégages !

Penaude et les larmes aux yeux, elle dit tout doucement :

– Elle m’avait insultée…


– Oh, et si tu es trop conne pour repérer quelqu’un de bourré, bah tu sais quoi ? Tu dégages aussi !
Max garde pas les serveuses incompétentes. Dernier conseil, n’insulte plus Liv en ma présence.

Elle hoche la tête ridiculement. À présent, elle pleure doucement et tient son plateau contre elle.
Pour être sûr que nous sommes désormais sur la même longueur d’onde, j’ajoute avant de sortir :

– J’espère que t’as compris que tu ne m’intéressais pas, alors va remuer tes nichons sous le nez de
quelqu’un d’autre.

Puis je murmure à Olivia :

– Allez viens, Princesse, on va prendre l’air.

Elle est toujours en pleurs contre moi, mais au moins elle ne crie plus.

Quinze minutes plus tard, le Doc rejoint Bounce, Loris, Vince, Eddy, Max et moi dans le parc face
au CSB, à l’abri des regards curieux des clients du bar, mais surtout à l’air frais. Olivia est assise sur
un banc, blottie comme une petite fille dans les bras de Loris, le seul qu’elle laisse approcher. Elle
pleure sans discontinuer et son chagrin nous fend le cœur à tous.

Aucun de nous n’arrive à trouver les bons mots et pourtant Max a tout tenté, Eddy également. Le
Doc commence à prendre soin d’elle, il nettoie et panse ses mains puis lui fait avaler un léger
tranquillisant, mais ne peut guère lui donner plus. L’alcool et les cachets font rarement bon ménage et
vu son état de santé en ce moment… Il repassera la voir demain matin lorsqu’elle sera calmée et
reposée. Nous attendons tous patiemment que ses pleurs cessent et que le Doc termine.

Quand je sens qu’elle a retrouvé un semblant de raison et qu’elle revient à elle, je balance de mon
ton qui se veut le plus ferme :

– C’est moi qui te ramène, hors de question que tu rentres seule dans cet état.
– Non, je la raccompagne à pied. T’es à moto, je te rappelle, intervient Max.
– Alors JE la ramène à pied. Liv et moi on doit parler.
– Rock… sérieux ? Tu crois que c’est le moment ?
Agacé, je commence à lever le ton :

– J’écoute plus vos conseils, regardez où on en est.


– Rock, t’en prends pas à Max, OK, ce n’est pas de sa faute, me balance Eddy.
– Ouais, désolé.

Une petite voix fluette fend l’air :

– C’est bon, les garçons, Rock peut me ramener, j’en ai plus rien à faire.

Je la regarde, elle a vraiment l’air d’être ailleurs, détachée. Olivia est retournée dans cet endroit
sans lumière où elle s’enferme et dont elle seule à la clé.

Liv, laisse-moi rentrer, laisse-moi m’expliquer.

Les gars lui disent au revoir un à un, lui glissant chacun un petit mot à l’oreille. Celui de Max lui
vaut un baiser sur la joue de la part de Liv et celui d’Eddy arrive même à lui arracher un sourire. Et
pour la première fois, j’ai un élan de possessivité, pas seulement de la jalousie masculine mal placée
comme précédemment. Non, une fureur possessive qui prend toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Liv
est à moi, je commence à comprendre ce que signifient ces sentiments qui font des bulles au creux de
mon bide. Je veux être celui qui la réconforte et la fait sourire.

Pas Max, pas Eddy. Moi. Alors j’attrape ses petits doigts doucement, je lance un salut rapide et je
nous mets en mouvement. Elle ne proteste pas et m’emboîte le pas maladroitement, encore sous
l’emprise de l’alcool.

Nous progressons en silence. Je lui tiens la main fermement. Hors de question que je la lâche
maintenant alors que j’ai enfin réussi à l’attraper. Elle me fait l’effet d’un papillon que j’aurais pris
dans mes filets : fragile, éphémère, précieux.

– Qu’est-ce que Max et Eddy t’ont dit ? Je crève d’envie de savoir et elle doit s’en apercevoir.

Bien entendu, elle ne me répond pas et je décide de ne pas insister. En bon gros obsédé que je
suis, des pensées peu catholiques m’envahissent. Le contact de sa petite main dans la mienne est
comme un shoot de cocaïne pour mes sens. Elle me fait l’effet d’un aphrodisiaque puissant. Je la
trouve toujours aussi belle, même abîmée, et je n’ai jamais été abstinent aussi longtemps. Je suis
devenu un putain de moine et là, tout me rattrape, les souvenirs, sa voix, son parfum. Au final, on a
couché qu’une seule fois ensemble et il faut que je recommence.

Ce serait cruel que tout se termine ainsi, pas après avoir manqué de la perdre pour de bon entre
les mains des Black Edge. Au bout de vingt minutes de marche à la vitesse de deux limaces sous
Valium, nous arrivons enfin devant la petite maison bleue d’Ellie. J’en connais les moindres détails
par cœur pour avoir passé trois semaines à poireauter devant comme un con tous les matins.

– Liv, laisse-moi la chance de t’expliquer. Tout ça, c’est juste un putain de quiproquo de dingue.
Une histoire de fou…
– Peut-être oui. Peut-être que tu ne m’as pas trompée et peut-être que ce n’est pas toi qui as
balancé mon passé à Bill. Mais le reste, Rock, tout le reste ? Le manque de confiance, Shawn, tes
paroles. M’accuser de vouloir foutre la merde dans le Clan ? Laisser Bill me traiter de la sorte dans
le bar devant tout le monde !
– Je suis sorti, j’ai voulu te rattraper, je te le jure, Liv, mais tu avais disparu dans cette
camionnette. Bref, la suite tu la connais plus ou moins…
– Je ne sais pas, Rock, je ne sais plus.
– Tu dois nous donner une chance. On savait que ce serait difficile. On est des novices dans ce
domaine. Tu es venue me récupérer la première fois dans cette chambre privée. Laisse-moi faire
pareil. Tu me l’as dit toi-même, cela ne sert à rien de se refermer sur soi. Et laisse les gars te
réconforter aussi. Tu leur manques.

Je sens que mes mots font mouche, surtout ses paroles que je lui retourne.

– Tu veux dire ma cuisine ?

Je vois une ébauche de sourire sur son visage et je me dis que tout n’est pas perdu.

– Je te jure, Liv, sur la vie de ma sœur, je ne t’ai pas trompée, ni trahie. Je pourrai tout
t’expliquer.

Elle hésite, me sonde du regard, cherche à savoir si je dis la vérité :

– Je te crois. Mais Rock, ce ne sera pas facile. Je vais te faire ramer alors si tu n’es pas prêt, dis-
le maintenant.
– C’est un défi ?
– Non, une promesse…

Et là je sais, je sais qu’elle n’est plus très loin. Pourvu que je ne merde pas. Mais je suis
euphorique, je me sens comme un gosse à la veille de Noël.

– Je t’emmène demain au resto, une pizzeria sympa que je connais qui diffuse des matchs de
baseball. On pourra discuter.

Son sourire s’agrandit encore plus, ses dents blanches apparaissent dans le noir comme celles du
chat du Cheshire et je sais que je vais commencer à ramer à partir de là, maintenant. Elle ne blaguait
pas.

– Oh non, Brutus, nous sommes samedi, on peut se revoir samedi prochain. Je dois m’occuper de
moi cette semaine et reprendre pied. Je t’enverrai un message pour te dire quand et où. Là, j’ai
surtout envie de vomir et il me faudra sûrement deux jours pour décuver.

Et aussi simplement que ça, elle me claque la porte au nez et me laisse en plan, comme un con, sur
le seuil.
Cette nuit-là, j’arrive enfin à dormir d’une traite, bien que tous mes rêves soient plus dépravés les
uns que les autres, hantés par Olivia, à tel point que je me réveille dur et frustré mais sans l’envie d’y
remédier par moi-même. Je jure tout haut, excédé. La semaine va être longue et ça, c’est si je
parviens à mes fins ! Pour le moment, rien n’est garanti, elle accepte juste de me parler, de me laisser
la chance de m’expliquer. Le chemin est encore long.

Et merde !

Lorsque je referme les yeux, j’ai encore mon dernier fantasme complètement mégalo derrière les
paupières, à savoir Liv, torse nu, dans sa jupe en cuir. Elle a troqué ses boots contre des talons
vertigineux à la semelle assortie à son rouge à lèvres. Elle est agenouillée sous mon bureau en verre
du Q.G., le cul en cœur, me taillant la pipe de ma vie, et moi depuis mon fauteuil de ministre, j’ai la
plus belle vue qui soit.

Elle est à ma merci, elle est à moi, rien qu’à moi, alors que je sais que les gars sont à côté, en
réunion présidée par Max. Je sais que je rêve, ma Petite Chose ne se soumet pas aussi facilement,
elle aime diriger les opérations. Alors j’accepte de lui céder les rênes de temps en temps, je la leurre
afin qu’elle fasse de même. Sa reddition n’en sera que plus douce…

C’est au milieu de ce fantasme qui me donne la chair de poule que me vient une idée. J’y avais
déjà pensé, mais maintenant j’en suis sûr, je sais ce que je veux faire pour la récupérer.
Aube

Olivia

Le réveil est douloureux. Cela faisait longtemps que je n’avais pas pris une telle cuite, même si le
médicament du Doc m’a aidée, ainsi que la marche nocturne avec Rock.

Punaise, Rock… Suis-je pathétique de lui céder si facilement ?

Mais à quoi bon persister, je l’ai dans la peau. Je suis une loque comme jamais je ne l’ai été
auparavant, j’ai besoin de lui et des garçons pour m’en sortir. J’ai tenté seule et on a vu le résultat…
Je ne voulais pas lui claquer la porte au nez mais j’étais à deux doigts de lui vomir dessus. Des
bribes de la soirée me reviennent.

Mon Dieu !

Les gens doivent me prendre pour une folle. C’est mon deuxième esclandre public au CSB depuis
mon arrivée et celui-là devait être encore plus pathétique que le premier. Le reflet que me renvoie ma
coiffeuse me confirme que oui, car si avec une nuit de sommeil, je ressemble à la chose blanche et
amaigrie qui se tient devant moi, je n’imagine même pas hier en pleine crise. C’est de la faute de
Barbitch, si elle n’avait pas été là, j’aurais pu mieux gérer la situation.

C’est bien, Olivia, mens-toi à toi-même, tu pars du bon pied pour ta rémission…

Car oui, je souhaite me remettre, je veux aller mieux, c’est décidé. Fini les pleurnicheries puériles
et stériles. Si les mots que Max m’a glissés à l’oreille avant de rentrer hier soir sont vrais, alors je
veux croire que ce que Rock a à me dire me soulagera, que je ne suis pas tombée amoureuse d’un
bourreau cruel, juste d’un gars bourru et maladroit. Ceci est la petite lueur d’espoir à laquelle je me
raccroche et qui me donne l’énergie de prendre soin de moi ce matin. Je fais la totale : douche,
gommage, coiffage, maquillage, rasage.

Je m’enduis de crème hydratante à la vanille avec douceur. Je veux faire la paix avec moi-même et
cela commence par accepter mes kilos en moins et ce nouveau corps. Mais je compte bien y
remédier, je sais qu’il y a de la pecan pie dans le frigo d’Ellie. Avec un mois de gavage, j’aurai
retrouvé ma silhouette d’origine. Dans ce sens-là, c’est en général beaucoup plus simple. Toutes les
semaines, elle me faisait un gâteau dans l’espoir que cela me redonne goût à la vie.

Une fois prête, je descends retrouver mon amie, qui comme à son habitude s’affaire dans la
cuisine. Un soleil d’hiver perce à travers les voilages vieillots de la fenêtre, la pièce brille de cette
lumière si particulière propre à cette saison. Elle entoure la vieille dame d’un halo angélique et je
vois la poussière se déposer sur le haut de sa tête. Je me stoppe quelques secondes en bas de
l’escalier pour contempler la scène. J’ai l’impression d’avoir vécu dans un univers alternatif pendant
plus d’un mois et demi, un monde souterrain duquel je refais enfin surface pour tout redécouvrir avec
un regard neuf, et particulièrement les gens. J’avais la certitude d’être seule, abandonnée à moi-
même.

Je les ai tous détestés pour cela, alors qu’en fait ils ne m’avaient jamais délaissée, c’est moi qui
m’étais fermée au monde. Ellie et Susie ne m’ont pas quittée une seule seconde et je réalise, émue,
qu’elles sont de véritables amies. Soraya aussi s’est occupée de moi à sa manière.

– Bonjour Ellie, que cuisinez-vous ? Ça sent divinement bon.

Au ton et son de ma voix elle s’arrête net, suspendant son geste, et relève la tête, ahurie. Elle me
dévisage de haut en bas et lorsqu’elle constate que je suis apprêtée et que je lui souris, elle pose le
sachet de farine précipitamment et court vers moi, les larmes aux yeux.

– Oh mon Dieu, Olivia, mon petit, vous m’êtes revenue !

Elle me serre dans ses bras avec force. Ce geste me réconforte et je me laisse aller contre elle.

– Merci d’avoir pris soin de moi, Ellie. Oui, je suis revenue.


– Et à qui doit-on cela ? Rock a-t-il réussi à s’excuser ?
– Presque. On verra bien. Je pense plutôt que j’étais arrivée si bas que je devais bien refaire
surface à un moment donné.

Elle sanglote dans mon cou puis me dépose un baiser tendre sur le front.

– Alors c’est l’essentiel, mon chou. Peu importe le reste. Une part de tarte ?
– Oh que oui, même deux !

Je la remercie silencieusement de rendre les choses si faciles, de ne pas me poser de questions, de


juste m’accepter ainsi. Ellie part en virevoltant dans la cuisine et en chantonnant, elle m’apporte une
assiette bien garnie. Elle me fait penser en s’agitant de la sorte à la marraine bonne fée de Cendrillon
qui veille sur moi.

Je suis descendue pour manger mais pas seulement, j’ai une autre idée en tête : je souhaite faire
plaisir aux garçons en les surprenant. Je la mets dans la confidence afin qu’Ellie m’aide pour le reste
de la matinée. Nous ne sommes interrompues qu’une seule fois dans nos préparatifs complices par le
Doc, qui vient changer mes pansements aux mains, qui n’ont rien de grave selon lui. Il me détaille de
bas en haut, tout comme Ellie un peu plus tôt, puis finit par me gratifier d’un de ses rares sourires.

– Je ne pense pas faire grand-chose de plus, vous semblez aller mieux, mais n’hésitez pas à venir
me trouver si jamais ça n’allait pas à nouveau. Laissez les plaies cicatriser à l’air libre ensuite. Vous
n’êtes plus seule, Olivia…

De quelles plaies parle-t-il ? Mes mains, mon cœur, les deux ?


C’est le panier de Ginette chargé que je m’élance vers treize heures ce dimanche, direction le CSB
où les garçons ont pour habitude de se réunir pour déjeuner. Il fait frais dehors alors que l’hiver est
désormais bien installé. Cette sensation à vélo m’avait terriblement manqué. Je sais que je prends le
risque de trouver porte close en débarquant ainsi, mais je ne souhaite pas les prévenir afin de garder
l’effet de surprise si possible. Une fois arrivée, je découvre le bar effectivement ouvert, mais
totalement vide et éteint, alors je me dirige vers le fond pour aller frapper à l’étage, chez Max. Je
regarde autour de moi en avançant.

Tellement de choses se sont produites ici, j’ai l’impression que c’était il y a une éternité. Je
repense à Bill. Je me demande ce qu’il est devenu, et je me note de poser la question aux garçons,
même si je doute qu’il soit encore en vie. Je réalise que cela ne me perturbe pas outre mesure de
l’imaginer mort. Je ne suis pas sans sentiments, bien au contraire, mais le destin m’a enlevé pour
toujours et à plusieurs reprises des êtres chers. Je n’ai plus le temps, ni l’énergie, de pleurer mes
ennemis, et encore moins d’avoir de la compassion à leur égard. Que chacun assume ses choix et
leurs conséquences.

Suis-je cruelle ? Peut-être.

Mais la vie est cruelle elle aussi. Elle a le pouvoir de faire et défaire les choses en un battement
de cils. Le temps nous est compté, alors ma peine va à ceux que j’aime.

Une fois dans l’escalier qui mène au loft de Max, j’entends distinctement du bruit, des voix et des
éclats de rire. Je suis tentée de faire demi-tour et sens la panique me gagner.

C’était une mauvaise idée.

Qu’est-ce que je croyais ? Que je pourrais débarquer ici avec des samoussas et des amuse-
bouches puis faire comme si rien ne s’était jamais produit ? Mais je n’ai pas le temps de rebrousser
chemin que la porte s’ouvre à la volée et que Bounce sort en trombe, tombant nez à nez avec moi. Il
manque de me percuter et de me faire tomber à la renverse.

– Oh putain, Liv, qu’est-ce que tu fous là ? me demande-t-il en me rattrapant de justesse.


– Je voulais vous amener à manger, je… euh… en fait, j’en sais rien. C’est pas grave, je vais
rentrer. Clairement, je vous dérange.
– Tu délires si tu crois que je vais te laisser partir. J’allais justement chercher des bières en bas et
commander des pizzas, mais si tu nous as fait à manger, c’est encore mieux !

Il ne me laisse pas le choix et m’entraîne avec lui, mes bras chargés de Tupperware.

– Les gars ! J’ai mille fois mieux que des pizzas, je vous ramène notre petit chef à domicile
préféré.

Je me retrouve projetée au centre de l’appartement, sous le regard de tous ces hommes plus
impressionnants les uns que les autres. Je suis tout de même un peu déçue quand je réalise que Rock
manque à l’appel. Ils se sont tus instantanément et semblent mal à l’aise. Personne n’ose faire un
mouvement jusqu’à ce que Vince se lève, se dirige vers moi et me dise :

– Regardez-moi ça, elle est à peine arrivée qu’elle le cherche déjà des yeux… Désolé, beauté,
mais Rock est parti en mission secrète.
– N’importe quoi, Vince, je suis juste venue vous apporter ça.

Mais les mots « mission secrète » m’ont mise en alerte et ont attisé ma curiosité. Vince se jette sur
mon sac comme un animal affamé et retourne dans la cuisine américaine de Max pour tout déballer
sur le comptoir. Je me retrouve seule, les bras ballants, au centre de ce cercle de motards sans savoir
quoi faire ou dire, mais quand je croise leurs regards un à un, je ne rencontre que bienveillance et
sourires. Je commence par Loris qui me fait un petit signe de tête amical. Il est toujours aussi réservé
mais j’ai droit à un clin d’œil de sa part.

Puis je me tourne vers Eddy, ne sachant pas à quoi m’attendre. Je culpabilise déjà. Il est celui qui
a le plus perdu et pourtant il est toujours debout, droit devant moi, et trouve le moyen de me sourire.
Je remarque cependant que lui aussi a maigri et qu’il a les traits tirés. Sa cicatrice, qui ne m’effraie
plus, est toujours là, barrant la moitié de son visage, brillante sur sa peau couleur chocolat. J’en ai
déjà les larmes aux yeux. Ils m’ont tellement manqué, j’ai dû les décevoir d’être si faible,
contrairement à eux.

– Eddy, je suis désolée, je… Comment vont les petites ?


– Tu n’as pas à être désolée, Liv, ce n’est pas de ta faute. La vie est juste merdique, c’est comme
ça. Je me relèverai comme à chaque fois, tant que mes filles sont avec moi. Mes princesses vont bien,
elles sont fortes. Elles m’ont dit ce que tu as fait pour elles cette nuit-là.
– Je n’ai rien fait, j’ai échoué…
– Tu les as protégées. Elles me disent qu’elles veulent être aussi courageuses que toi plus grandes.
Elles veulent dire des gros mots aux méchants messieurs, elles aussi…

Je rigole en sanglotant. Ses mots me touchent, ils sont du baume sur mon petit cœur écorché. Il
s’approche de moi et vient me prendre dans ses bras, me soulevant de terre.

– Ah, mon petit scarabée, il est temps de reprendre les cours d’autodéfense et de se remplumer !
Tonton Eddy va s’occuper de toi.

Cette fois, je rigole de bon cœur et sans tristesse, puis il me repose à terre. Enfin, je me tourne
vers celui à qui je crains le plus de parler. Max est un peu en retrait. Je ne sais pas ce que je dois
dire ou faire.

Veut-il toujours être mon ami, le peut-il ?

Avant l’enlèvement des Black Edge, j’ai clairement vu que l’idée de Rock et moi ensemble lui
faisait du mal. Il me couve d’un regard étrange. Je ne sais pas sur quel pied danser. Enfin, il attrape
ma main minuscule et froide dans la sienne, immense et brûlante.

– Je serai toujours là pour toi, Liv. Ne m’exclus plus ainsi, surtout quand il merde, car il merdera
à nouveau, il est pas très doué pour ce genre de trucs. Il t’a dans la peau, même s’il ne veut pas
l’avouer.
– Tu n’es pas obligé, Max, tu n’as pas à t’infliger ça.
– Rock est mon frère, alors si c’est toi qui dois le rendre heureux, je suis content pour lui. C’était
une vraie loque pendant ta convalescence. On a vraiment cru que tu allais y passer cette nuit-là. Il te
dit la vérité, il ne t’a pas menti ou trahie.
– Ouais, mais doucement, j’ai pas dit que je le reprenais pour autant.

Vince, la bouche pleine, intervient, toujours avec élégance :

– Ouais, à d’autres les bobards, Liv. Rock saura te convaincre, il a des arguments de taille, si tu
vois ce que je veux dire…
– VINCE ! crient tous les garçons en chœur.

Mais ce dernier explose de rire, projetant de la moussaka faite maison un peu partout dans la
pièce.

Bon appétit bien sûr…

Nous passons à table. Les discussions restent légères, comme si rien ne s’était vraiment produit et
cela me convient. Je veux passer à autre chose, reprendre ma vie ici. Comme les absents ont toujours
tort, la discussion tourne autour de Rock. J’apprends pas mal de choses sur lui que j’ignorais,
notamment son aversion pour le fromage qui sent trop fort, et le plus important : que c’est son
anniversaire vendredi prochain. Les gars cherchent une idée de sortie et de cadeau J’ai bien une
proposition à faire, mais je ne suis pas sûre que Brutus apprécie.

Je la soumets quand même et elle est votée à l’unanimité dans de grands éclats de rire…

– C’est officiel, Liv est de retour ! crie Bounce.


Reconquête et repas qui fouette

Olivia

Je passe le dimanche dans ma chambre à lire tranquillement avec Eminem en boucle à fond. Cela
m’apaise, il crie des choses qui me touchent et qui ôtent un peu plus de poids à mon fardeau. Je me
mets à relativiser les évènements comme je l’ai toujours fait, je redeviens moi-même petit à petit. Je
ne laisserai pas les Black Edge et Bill détruire ce que je commence à reconstruire ici, même si j’ai
l’impression d’avoir vécu des montagnes russes émotionnelles dernièrement. Je réalise que tout cela
a été du temps perdu.

Je me suis entêtée dans mon mal-être, refusant toute aide, jusqu’à être obligée malgré moi de
lâcher prise après avoir cogné le fond du bocal avec violence.

Le plus incroyable, c’est que tout est étonnamment facile et revient en ordre plutôt rapidement,
comme si rien ne s’était jamais produit. Je ne me leurre pas, j’aurai des rechutes. Je surfe pour
l’instant sur une euphorie post-traumatique qui a tardé à arriver. Je suis en vie, je suis entière, tout
comme ceux auxquels je tiens. Les fillettes sont saines et sauves, et je dois le reconnaître, Rock m’a
une fois de plus sauvé la vie. Il mérite au moins que je l’écoute, j’aviserai pour la suite.

Je suis en vie, bordel !

C’est sur ces pensées réconfortantes que je décide d’acheter sur Internet une autre idée que j’ai
eue pour amuser les garçons, toujours aux dépens de Rock, bien évidemment. Je rencontre des
difficultés pour trouver ce que je désire avec un embout adapté aux prises de courant américaines :
tout ce que je trouve est aux normes électriques de l’Union européenne.

Puis, enfin, je mets la main sur l’objet de tous mes fantasmes. La machine est parfaite, avec une
livraison sous quarante-huit heures par-dessus le marché.

Je sautille de joie dans ma chambre et rigole d’avance à la vision de leurs têtes lorsqu’ils
découvriront ce que je leur réserve. Il ne me reste plus qu’à me procurer la matière première qui
remplira mon engin de la mort. Je pense savoir où aller dans Newton City pour trouver ce que je
cherche, même si cela me coûtera une blinde. J’envoie un texto à tous les garçons, sauf à Rock, ce qui
lui fera les pieds. Sa Seigneurie accepte mal d’être mise à l’écart, tant pis pour lui :

[Hello les copines ! Je vous invite


vendredi midi à un déjeuner surprise,
6 Madison Road. Je compte sur vous,
et n’oubliez pas d’inviter de ma part
votre Queen Bee18…
xoxo. Liv]
Je ris déjà toute seule en les imaginant lire mon message.

Le soir, alors que j’ai repris ma lecture, quelqu’un sonne à l’entrée de notre maison bleue.
Lorsque je descends pour voir de qui il s’agit, je ne trouve qu’Ellie, se tenant seule sous le porche
avec un sourire jusqu’aux oreilles, et un immense bouquet de fleurs sauvages dans les mains. La
vieille dame disparaît presque derrière et doit pencher la tête sur le côté pour me voir.

– C’est pour vous, chaton.


– Qui l’a livré, Ellie ?
– Je ne sais pas, quand j’ai ouvert, il n’y avait plus personne et le bouquet était posé par terre.

Bien sûr, je sais qui c’est et elle s’en doute également.

Je dévale rapidement l’escalier et attrape la petite carte accrochée au bouquet, pendant qu’Ellie le
met dans un vase rempli d’eau sur la petite table de formica. Il est écrit dessus :

Bon retour parmi nous, Poucelina.


Signé : Queen Bee.

J’explose de rire. Il est donc au courant.

Parfait…

***

Susie a la même réaction qu’Ellie lorsqu’elle m’aperçoit lundi devant l’école. C’est agréable et
tendre de renouer avec elle, et nous décidons d’aller boire un verre le soir même sur Newton après le
travail pour fêter cela. J’y invite également Soraya qui accepte avec enthousiasme, trop heureuse
d’échapper à sa prison. Reprendre un semblant de normalité est encourageant pour la suite, et pour
une fois depuis longtemps, il me tarde de savoir ce que me réserve le lendemain.

En rentrant de cette sortie entre filles, j’ai le plaisir de découvrir une nouvelle surprise déposée
sous le porche, « anonymement », comme dimanche. Cela se reproduit chaque soir par la suite et je
dois admettre que je finis par devenir impatiente, à attendre avec une excitation non dissimulée que la
sonnette retentisse et égaye ma soirée.

Lundi, Rock m’offre le coffret collector en édition limitée de la saga illustrée d’Harry Potter. Il
prouve qu’il me connaît, qu’il a retenu chaque détail de nos conversations, même les plus anodines.

Mardi, c’est une boîte de produits de beauté biologiques fabriqués dans la région. L’odeur est
exquise, il a vraiment du goût ou a été bien conseillé. Peu importe, c’est le geste qui compte. Je
m’empresse de tout tester le soir même.

Mercredi, je suis gâtée par de la nourriture joliment disposée dans un panier en osier. Ce sont des
produits régionaux français et il a rajouté une dizaine de paquets de bonbons, ceux avec les petites
bouteilles de coca-cola pétillantes. Mon armure est en train de fondre comme neige au soleil face à
toutes ses attentions. Je suis faible ; faible et gourmande.

Lorsque je découvre celui de jeudi, je reste sans voix sur le palier car je ne m’y attendais
absolument pas. Rock est là, toujours aussi beau et magnétique, immobile mais majestueux sur mon
paillasson. Prise par surprise, mon cœur s’emballe tel le vol d’un colibri, et je n’arrive plus à
bouger, captivée par ses yeux sombres et son sourire en coin. Si je n’étais pas si fière, je lui sauterais
au cou sans réfléchir.

Il porte son jean noir fétiche, ses boots et un t-shirt blanc saillant sous un perfecto de cuir griffé du
logo des Evil’s Heat. Il pleuviote dehors et ses cheveux humides lui tombent sur le front en bouclant
légèrement. Nos regards s’accrochent et ne se lâchent plus, mais aucun mot ne me vient car je sais
parfaitement ce que signifie ce regard affamé. Je le vois détailler mon visage puis descendre le long
de la ligne de mon cou dégagé, pour continuer tranquillement sa route vers le sud, sans gêne.

– Tu es radieuse, Princesse. Cela fait plaisir de te voir à nouveau en forme…

Pas de réponse.

Il a volontairement appuyé sur le mot « forme », l’enveloppant de sous-entendus coquins qui


ravivent en moi des souvenirs sensuels. Histoire d’augmenter mon trouble, il me gratifie d’un doux
sourire avant de poursuivre :

– On ne trouve rien à dire pour une fois ?

Toujours pas de réponse… Fichues hormones !

– Tu sais quoi, ne me réponds pas, cela va me faciliter les choses pour la suite…

De quoi parle-t-il ?

Il sort alors de sa poche une petite boîte cubique qui allume des sirènes de détresse dans ma tête.
J’ai un mouvement de recul, paniquée. Il doit percevoir ma terreur grandissante car il se met à rire et
me dit :

– Ne t’inquiète pas, ce n’est pas une demande en mariage. Juste un petit quelque chose pour que tu
te souviennes que quand je merde, je sais m’excuser et que je tenterai toujours de faire mieux la fois
suivante. Un cadeau pour te remercier de ta patience. Tu m’as dit au resto ce fameux soir que les
bijoux pouvaient signifier énormément de choses. Qu’ils pouvaient être un fragment de notre âme
exposé aux yeux de tous, alors accepte celui-ci comme un morceau de la mienne.

Je ne bouge pas, j’assimile encore ses paroles et leur sens. Heureusement qu’il m’a précisé que ce
n’était pas une demande en mariage, car c’est quand même sacrément beau tout ce blabla. Ses mots se
frayent un chemin jusqu’à mon cœur.
Il s’approche alors doucement de moi, me surplombant de toute sa hauteur. Je sens son souffle sur
mon visage quand il baisse la tête pour ne pas lâcher mon regard enfiévré. Je perçois la chaleur qu’il
dégage dans la nuit fraîche et son odeur que j’aime tant.

Cela me réchauffe car je ne porte qu’une légère chemise de nuit en soie pourpre. Je suis envoûtée
et je le regarde sortir le bijou de son écrin. Il déroule un collier en or délicat qui tranche dans la
paume immense de sa main, et après avoir remis la boîte dans sa poche, il vient délicatement
repousser mes cheveux sur le côté et l’attache autour de mon cou.

Je frissonne malgré moi de plaisir au contact de sa peau sur la mienne, d’autant plus qu’il prend
tout son temps, volontairement. Lorsqu’il termine, il vient en embrasser le creux, là où il sait que je
suis si sensible, puis recule et finalement se détache. Le charme est rompu et je penche la tête pour
observer de près ce qui orne désormais le haut de ma poitrine. C’est très joli, délicat et moderne, tout
ce que j’aime, puis je reconnais la rune indienne centrale qui compose le tatouage de son pectoral.
Deux petites pierres rouges de part et d’autre du symbole le décorent. Il interrompt mon inspection de
sa voix grave teintée de désir :

– Cette rune représente la fidélité que j’ai jurée au Clan. Je veux que tu saches qu’elle t’est
acquise désormais. N’en doute jamais, même si parfois je te donne l’impression du contraire. Et ça,
ce sont deux rubis, c’est ta pierre, Princesse. Rouge et intense, à l’image de ton caractère flamboyant.

C’est bon, je fonds. Mode sublimation19 activé.

Encore quelques minutes comme cela et je n’existerai plus, transformée en écume.

– Je ne sais pas quoi dire, Rock. Merci. Beaucoup.


– Tu n’as rien à dire. Juste porte le, cela me suffira.
– C’est mon premier vrai bijou.
– Je sais, tu me l’as dit, tu ne portes jamais rien. On ne t’en a jamais offert, hormis tes parents.
J’espère que je serai ton exception, comme tu es la mienne.

POUF ! Olivia Kincaid n’est plus. Heure de la transformation : vingt et une heures dix-sept.

Mais comment refuser ?

– Et je suis ton exception en quoi ?


– En plein de choses, Liv.
– Lesquelles, Rock ? Je te l’ai dit, je ne te faciliterai pas la tâche. Les mots ont de l’importance.
– Je pense m’être pas mal exprimé ce soir, contrairement à toi.
– Rock…
– OK, OK… Déjà, tu as été la première que j’ai amenée chez le Doc et ça, c’est pas rien. La
première qui m’a foutu un coup de poing dans la tronche, la première qui s’est introduite dans le Q.G.
et qui en est ressortie vivante, la première à qui je parle de Sunny, la première à qui je fais un
cadeau…
– Et peut-être la première à ne pas l’accepter… je lui réponds le plus sérieusement possible.

Il se redresse vivement et tente de savoir si je plaisante, mais je ne laisse rien paraître. Au bout de
quelques longues secondes, je décide d’arrêter d’être cruelle. Je ne sais pas être sadique, enfin pas
longtemps.

– Je suis trop flattée d’avoir été choisie par Sa Seigneurie et le bijou est trop beau pour que je ne
le porte pas, alors encore merci, King Kong.

Il se détend et se radoucit.

Que dire de plus ?

Un léger malaise s’installe entre nous et il fourre ses mains dans les poches de son jean.

– Bon, je vais y aller alors.

Et même si j’aimerais le faire rentrer, je m’y refuse, bien que toutes ses attentions me touchent
énormément. Je dois être solide quand je choisirai de céder. Quelque chose me dit que ce sera
intense et brûlant le moment venu. Il ne m’épargnera pas.

– Oui. Bonne soirée, Rocky. C’est un magnifique cadeau, j’en prendrai soin. Promis.

Je viens lui embrasser la joue à la commissure des lèvres. Il tressaille mais ne tente rien et je
rentre me coucher, bien que trouver le sommeil s’annonce ardu. Je le vois remonter sur son énorme
moto et disparaître dans la nuit noire, après m’avoir jeté un dernier regard plein de promesses. Je
sens que les choses vont s’améliorer, j’en suis convaincue.

***

Le lendemain, la matinée passe rapidement mais j’ai pu tout préparer à temps pour mes invités.
Ellie participera au repas, je pense que cela va être drôle d’observer la vieille dame entourée de
toutes ces armoires à glace. Elle m’a aidée dans mes préparatifs et a suivi à la lettre mes consignes,
ravie d’apprendre de nouvelles recettes et de recevoir du monde chez elle. J’ai remarqué que sa
famille ne lui rendait jamais visite, et la solitude qui perce dans sa voix lorsqu’elle me parle de sa
vie à Colorado Source depuis la mort de Roger et avant mon arrivée m’attriste. J’ai connu
l’isolement à Paris mais je l’avais choisi, jusqu’à Moïra…

Je n’ai jamais demandé à Ellie comment elle avait atterri ici avec son mari. Il faudra que je
corrige cette lacune et que j’investigue.

Les garçons arrivent en premier à midi et demi tapant et m’annoncent que Rock ne devrait pas
tarder non plus. La table est dressée et ils la détaillent curieusement. Je stresse un peu, j’espère que
tout va bien se dérouler, notamment ce soir, pour la fête d’anniversaire surprise de Rock.
– Bordel, c’est quoi ça, Liv ? Mais qu’est-ce que tu comptes nous faire manger ? s’écrie Vince,
ahuri, en fixant le centre de la table.
– Fais-moi confiance, Vince, tu vas adorer.
– Liv, cette odeur est infecte, comment cela pourrait être bon ? On dirait que tu as mélangé une
couleur pour cheveux à des œufs pourris ! Ça attaque mon nez, je vais chialer.
– Tu exagères, c’est juste différents types de fromages français. Les plus forts sont souvent les
meilleurs.

Je lui lance un clin d’œil.

– Mais Liv, Rock déteste le fromage, surtout si ça chlingue le mort comme ça !


– Je sais…

Et je lui lance un regard de conspiratrice machiavélique. Eddy et Max explosent de rire quand ils
comprennent ce que j’ai en tête. Max me répond :

– Merde, ça, c’est cruel. En plus, je suis sûr qu’il n’osera rien dire. Il veut tellement te faire
plaisir. Rock est persuadé que tu organises un repas de réconciliation en toute gentillesse. Et c’est
quoi cet engin au centre ?

En parlant du loup, ce dernier entre sans même frapper et nous surprend tous dans la cuisine. J’ai
toujours ce coup au cœur quand il apparaît. Je lui souris de toutes mes dents, réellement heureuse. Je
suis d’humeur facétieuse et tout se déroule comme prévu. Rock est étonné, son regard passe des uns
aux autres et à la table dressée au centre de la pièce. Je vois à son visage qu’il lutte contre le dégoût
que lui inspirent les odeurs de fromage qui emplissent la cuisine.

– On mange une raclette ! Vous allez voir, c’est génial ! Le but est de faire fondre son fromage
dans ces petits poêlons et ensuite de le verser sur l’accompagnement de votre choix. On a des
tomates, des pommes de terre ou encore de la charcuterie.

Rock me regarde fixement. Il n’a toujours pas parlé et je sens qu’il respire difficilement, mais je
lui renvoie un grand sourire innocent, comme si de rien n’était.

– On passe à table ? demande alors Ellie. Cela me fait envie, il me tarde de tester.

Nous nous installons en discutant et en riant, sauf Rock, qui se traîne jusqu’à la table comme s’il
se rendait à la potence. Je montre donc à tout le monde comment procéder avec l’appareil à raclette,
et les garçons se prennent au jeu rapidement. J’ai envie d’exploser de rire face à cette scène
invraisemblable : de gros bikers durs à cuire, tatoués, en train de faire fondre du fromage dans des
petites poêles qui paraissent ridicules dans leurs immenses mains. Et surtout mon Rambo, qui me fait
face et semble souffrir le martyre, mais ne dit rien. Il se met lui aussi quelques tranches de fromage à
chauffer à contrecœur. Les relents de morbier et Mont d’Or fondus sont encore pires qu’il y a
quelques minutes.

– Waouh, Liv, s’étonne Bounce après une première bouchée. C’est vraiment bon, si tu fais
abstraction de l’odeur de vieux pieds sales. Je crois que je pourrais m’y habituer.
– Je suis contente alors. Et toi Rock, le repas que je t’ai préparé te plaît ?
– Euh, ouais, c’est… euh… original.
– Oh, j’espère vraiment que tu aimes. Je voulais partager avec vous un truc typique d’où je viens,
lancé-je innocemment.

Eddy, Max et Vince ricanent mais continuent de se goinfrer de bon cœur en balançant des vannes
sur l’odeur du plat et sur les coutumes étranges des Français. Tout le monde se lance dans de
joyeuses discussions. Même Ellie, qui est en grande conversation avec Bounce. Ce dernier lui
explique en détail la signification de ses tatouages, et ma vieille colocataire semble captivée, surtout
quand il soulève son t-shirt pour lui montrer ceux sur son torse…

Nous avons perdu Ellie !

Tout le monde, sauf mon Brutus, qui reste droit comme un i en faisant semblant de manger, mais je
ne suis pas dupe. Je le vois refiler son fromage fondu à Vince discrètement, ce qui m’amuse. Je me
lève pour aller au fond de la cuisine. Alors que je sens son regard posé sur moi me déshabiller, je
sors du frigo une grande salade composée à base de riz que j’ai également préparée. Au fond, je ne
suis pas si cruelle, et si cela m’amuse de voir Rock faire comme si de rien n’était alors qu’il a
clairement envie de vomir, je ne veux pas non plus qu’il reparte le ventre vide.

Je sais qu’il adore cette recette et notamment mon assaisonnement à l’aïoli. Il s’était découvert une
véritable passion pour cette sauce à l’ail, et j’avais eu plusieurs fois l’occasion cet été de lui en
cuisiner dans des petits pots, qu’il dévorait à la cuillère comme de vulgaires yaourts aux fruits. Je
passe derrière lui et je viens la déposer innocemment à côté de son assiette, tout en me penchant pour
l’effleurer au passage, l’air de rien, avec ma poitrine. Je lui murmure à l’oreille, alors qu’il tressaille
à mon contact :

– Oh et j’ai concocté un de tes plats préférés pour ce jour si spécial, Tarzan. Au cas où tu voudrais
changer un peu du fromage, tu vois. Mais ne te goinfre pas trop, ce serait dommage que tu n’aies plus
de place pour déguster le dessert d’anniversaire que j’ai préparé…

Je me presse encore un peu plus contre lui, beaucoup moins subtilement cette fois-ci. Il m’attrape
par le col de mon chemisier blanc et m’oblige à l’écouter, ses lèvres brûlantes contre ma joue :

– Attention à toi, Poucelina, si tu veux jouer à ces petits jeux, sache que tu vas perdre. Je ne la
joue pas fair-play, je suis très mauvais perdant…

Et sur ce, il me mord le lobe de l’oreille fermement et me relâche doucement en me donnant une
tape sur les fesses. Je vais me rasseoir l’air de rien, mais en mon for intérieur, je suis en ébullition,
c’est une tempête cosmique de douces sensations.

Je ne me souviens plus de ce que je lui reprochais ni pourquoi nous étions fâchés. Le fait est que
Rock me manque et m’obsède, alors nous passons le reste du repas à nous jeter des regards
enflammés peu discrets. Le voir manger devient hautement érotique, je rêve d’être cette fourchette qui
se glisse entre ses belles lèvres, tout simplement.

18 Expression anglaise qui signifie « reine des abeilles ». Elle fait référence à la femme qui
domine et mène un groupe. Elle est particulièrement utilisée au lycée outre-Atlantique.

19 En physique, la sublimation est le passage d’un corps de l’état solide à l’état gazeux, sans
passer par l’état liquide.
Joyeux anniversaire, Brutus !

Olivia

À dix-sept heures exactement vendredi soir, je suis sur le parvis de l’école, prête à rentrer chez
moi. Les petits monstres sont en rang d’oignons, emmitouflés dans leurs manteaux, et attendent leurs
parents sagement derrière Susie, qui me regarde amusée partir à toute vitesse dans un nuage de
poussière. Aujourd’hui, je conduis ma vieille Mustang, j’ai un planning ultra-serré et je suis pressée.
Je n’ai pas le temps de lui dire au revoir mais nous nous revoyons ce soir, elle et moi, pour
l’anniversaire surprise de Rock au CSB, ainsi que la cinquantaine d’invités dont les garçons se sont
occupés. De mon côté, j’ai en charge la décoration de la salle et la mise en place de l’animation
phare de la soirée.

Et quelle animation ! Enfin, en ce qui me concerne, j’en rigole déjà…

Je dois donc faire un saut à la pension d’Ellie pour récupérer tous les accessoires de déco que j’ai
cachés au grenier ainsi que ma tenue de fête, soigneusement choisie pour l’occasion. J’ai pensé me
changer et me maquiller dans la loge des danseuses puisqu’elles seront absentes, et après avoir tout
préparé. En effet, Max a fait en sorte de « privatiser » le CSB pour l’évènement. Il n’y aura pas de
clients, en dehors des membres du Clan, d’amis et de quelques habitants de Colorado Source ou de la
Réserve triés sur le volet.

Je rigole toute seule quand je repense au repas de ce midi avec les garçons. C’était vraiment
sympa, j’ai passé un excellent moment qui m’a fait un bien fou, même plus que cela. Je revis. Ellie a
eu la gentillesse de tout nettoyer derrière nous et a même déjà trouvé un surnom pour cette nouvelle
machine qui trône fièrement dans sa cuisine : après Ginette la bicyclette, dites bonjour à Odette, la
machine à raclette pour repas qui fouette. C’est donc d’excellente humeur que j’arrive chez moi, prête
à mettre à exécution la seconde partie de mon plan un tant soit peu machiavélique.

J’emballe toutes mes affaires soigneusement préparées ce matin mais manque d’oublier mon
précieux téléphone, alors je fais demi-tour en glissant dans l’entrée pour remonter quatre à quatre les
marches. Je le récupère sur ma coiffeuse au miroir toujours brisé, et je redescends en me notant de la
faire réparer rapidement. Ellie ne sera pas là du week-end, elle est partie dans l’après-midi chez une
amie qui vit à quelques heures seulement, mais ma gentille colocataire m’a laissé sur la table de la
cuisine de quoi tenir un siège pour au moins un mois. J’attrape une part de tarte salée au passage que
j’avale goulûment en trois grosses bouchées. Cela devrait m’aider à tenir jusqu’à ce soir.

Humm, délicieuse, cette femme est un vrai cordon-bleu !

Concernant notre surprise party, tout est bien organisé. Les quatre serveuses, Jenna, Louisa,
Barbitch et Daisy tiendront le bar pour libérer Max, quant à Loris, il était chargé de trouver de quoi
alimenter le buffet et a