JÂMI
ME D JN O Û N
ET LEÏLA
r o man
Traduit du persan (Afghanistan) par
antoine léonard de chézy
Titre original :
Leili-o Majnûn
© Libella, Paris, 2018, pour la présente édition.
ISBN : 978-2-36914-424-3
Abd al-Rahmān ibn Ahmad Nūr al-Dīn Jâmi est né à
Djam en Afghanistan en 1414. Il est l’un des poètes de
langue persane les plus importants, auteur de près de
quatre-vingt-sept ouvrages tant d’érudition mystique que
s’inscrivant dans une veine populaire inspirés de Rûmi,
Nezami et Hafez. Il se met au service de l’émir timouride
Husayn Bayqara qui réunit autour de lui de nombreux
poètes et miniaturistes. C’est en 1487 qu’il compose
son texte le plus célèbre, qui a notamment inspiré Louis
Aragon pour son Fou d’Elsa, Medjnoûn et Leïla. Il meurt
à Herat en 1492. Sa renommée reste aujourd’hui intacte
dans tout le Moyen-Orient et en Asie centrale.
N O T E D E L’ É D I T E U R
Roman d’amour exprimant la plus vive des pas-
sions, Medjnoûn et Leïla prend pour décor ces campe-
ments bédouins si propres à faire naître les histoires
en raison d’une très grande proximité entre les indivi-
dus. Malheureusement, ces amours connaissent bien
souvent une triste destinée, car il faut fréquemment
changer de lieu pour chercher d’autres pâturages
afin de trouver de quoi vivre.
Dans le volume que vous tenez en main, deux
jeunes cœurs s’animent d’une passion tout aussi
brûlante que l’air enflammé du désert. Mais un
jour, un chef donne l’ordre de lever les tentes. Leïla
s’éloigne, rongée par la peine, tandis que Keïs, le
fou d’amour (majnûn en arabe), demeure seul en
proie à la douleur. Récit d’une simplicité extrême,
le charme de l’expression, fort bien restitué en fran-
çais par Antoine Léonard de Chézy, est la qualité
essentielle de ce livre. C’est par le biais de cette tra-
duction que Louis Aragon découvrira cette histoire
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et qui lui donnera la matière pour écrire Le Fou
d’Elsa.
Il convient de noter que le traducteur a
délibérément omis les premières pièces de ce poème
qui contiennent, comme il est d’usage dans toute
littérature classique musulmane, les louanges à Dieu,
à Mahomet et aux prophètes.
Bien sûr, l’histoire de ces amants légendaires a fait
l’objet de bien des réécritures à travers le temps et a
inspiré p lusieurs artistes, à commencer par les plus
grands miniaturistes et enlumineurs.
La version de Jâmi, composée en 1487, prend
la suite d’une autre narration de la légende due
au calame de Nezami et composée en 1188 1 qui
s’appuyait sur le corpus des poèmes arabes de la
seconde moitié du vii e siècle de notre ère 2. Le lec-
teur avisé s’amusera des différences. Mais après tout,
ces récits premiers nous appartiennent tous. Libre à
chacun d’en imaginer sa propre variante… n’en va-
t-il pas de même de Tristan et Iseult ou de Roméo
et Juliette ?
1. Layla et Majnûn de Nezami, traduit du persan par Isabelle
de Gastines, Fayard, 2017.
2. Le Fou de Laylâ : Le dîwân de Majnûn traduit de l’arabe
par André Miquel, Actes Sud, 2003.
I
Introduction
De toutes les compositions des gens de lettres, il
n’y en a pas de plus séduisantes que celles où respire
le charme de l’amour. Lorsque j’entrepris de lever le
voile derrière lequel il nous dérobe ses secrets, et de
moduler ses voluptueux accents, mon cœur m’ins-
pira Les Amours de Joseph et Zuleïkha 1.
1. Zuleïkha est le nom que les Orientaux donnent à la femme
de Putiphar. Le poème que Jâmi a composé sur les amours de
cette femme et du patriarche Joseph renferme des morceaux
d’une beauté achevée. On peut juger de la grâce de sa poésie
par quelques extraits de ce poème, insérés dans les Asiatick
Miscellany, et traduits en vers anglais par la plume élégante de
M. Th. Law.
Quoi de plus beau que cette image dans une description
qu’il y fait de la nuit :
«Tous les êtres de la création jouissaient d’un paisible som-
meil, et le malheur lui-même reposait endormi. »
Zé djonbich morgh wé mâhy ârâmidèh Hhawâditz pây der dâmen
kechidèh.
Ne rappelle-t-elle pas ces beaux vers de Virgile :
… pecudes pictæque volucres,
Quœque lacus late liquidos, quœque aspera dumis
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Les expressions les plus tendres découlèrent
de ma plume, et les tableaux les plus touchants
se présentèrent à mon imagination. Le cœur de
l’envieux fut dévoré de jalousie, et les amants heu-
reux me lurent avec transport. Cependant cette
source pure et abondante, que je venais de créer
au milieu des fleurs, ne suffit pas à ma soif dévo-
rante. Mon âme impatiente me demandait de nou-
veaux chants. Indécis, j’abandonnai au destin le
choix de mon héros, et le sort désigna l’infortuné
Medjnoûn. Quoique deux poètes célèbres 1, illustres
Rura tenent, somno positæ sub nocte silenti
Lenibant curas, et corda oblita laborum.
Ce rapport est d’autant plus singulier que le poète persan,
pour désigner les êtres de la création en général, emploie dans
son premier vers, selon l’usage des Orientaux, les mots morgh et
mâhy qui signifient volucres et pisces. Les orientalistes pourront
seuls sentir toute la beauté du second vers.
1. Ces deux poètes sont Khosrou que l’on pourrait nommer le
Tibulle de l’Inde, et l’élégant Nezamy. Je n’ai point lu le poème
du premier. Le style du second m’a offert quelquefois plus
d’élévation que celui de Jâmi ; mais il m’a semblé trop diffus,
et en général moins naturel, ce qui fait que je lui ai préféré Jâmi
quoique plus moderne.
Nezamy s’exprime cependant quelquefois avec un charme
infini. On peut en juger par ce vers où en décrivant une
promenade de Leïla folâtrant avec ses compagnes dans un verger,
il la compare à un bouton de rose caché au milieu de la verdure.
Tchoun gol bémïân sebzéh benichést.
Une chose digne de remarque, c’est que Bernardin de Saint-
Pierre dans son inimitable roman de Paul et Virginie emploie
absolument la même image, lorsqu’il met ces paroles dans la
bouche de Paul s’adressant à Virginie :
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soutiens du royaume de l’éloquence, en aient fait
avant moi le sujet de leurs chants sublimes, les reins
entourés de la ceinture du voyage, je vais cependant
m’élancer sur leurs traces : porté sur une chamelle
aussi légère que le vent, je vais suivre humblement
la route difficile que fit prendre à leurs coursiers
superbes leur imagination vive et brillante. Heu-
reux si je puis recueillir quelques grains de la noble
poussière qui s’élevait sous leurs pas orgueilleux !
Elle serait pour moi un ornement digne d’envie ; je
n’ambitionnerais pas d’autre gloire !… Mais, que
dis-je, insensé ? Quoi ! je puis me plonger dans les
flots de Qolzoum, et je préférerais une poussière
aride au cristal limpide de son onde !… Non, que
mon génie seul fasse jaillir la source où je vais pui-
ser, et qu’une vile poussière ne ternisse pas l’éclat
de ma gloire. N’est-ce pas une marque de faiblesse
que de tirer de l’écrin du joaillier la pierre précieuse
que l’on peut extraire de la mine même ; et lorsque
je peux puiser à pleine coupe dans le Tigre, qu’ai-je
besoin d’un échanson pour verser mon breuvage ?
Certes, il vaut mieux se composer une coupe de
sa main, et se désaltérer à sa propre source, que
de puiser avec un vase d’or dans le réservoir superbe
« Quand du haut de la montagne je t’aperçois au fond de
ce vallon, tu me parais au milieu de nos vergers comme un
bouton de rose. »
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de l’étranger. Coulez donc de toutes parts, flots
abondants de mon propre génie, venez étancher
ma soif et celle de mes lecteurs.
II
Premier anneau de la chaîne des amours
de Medjnoûn et de Leïla
Assieds-toi 1, et lis les aventures et les égarements
d’un infortuné auquel la violence de son amour fit
perdre la raison. C’est la plume élégante et fleurie
de l’aimable et docte historien des amours qui va
les mettre sous tes yeux 2.
1. Début fort original mais qui peint à merveille l’indolence
d’un peuple chez lequel les métiers qui semblent exiger le plus
de mouvement et de force, tels que ceux de tourneur et de for-
geron, s’exercent assis.
2. Il n’est point d’usage parmi nous qu’un auteur se vante soi-
même, du moins dans ses ouvrages. Les Anciens, sur ce point,
étaient moins scrupuleux : ce qui pouvait bien tenir au défaut
de journaux, où, sous le voile de l’anonyme, l’amour-propre
peut se flatter avec la dernière impudence. Quoi qu’il en soit,
les Orientaux sont si éloignés de s’offenser de cet orgueil qu’il
existe même chez eux un genre de composition, la ghazele, où le
dernier vers doit de règle renfermer le nom du poète accompagné
le plus souvent des louanges les plus fortes. C’est ainsi que Saadi
termine une de ses ghazeles où il vient de décrire les productions
les plus recherchées de chaque pays, par ce vers :
Chougar èz Messrwe Saadi èz Chyraz.
« Si l’Égypte produit le sucre, Chyraz peut se vanter d’avoir
donné naissance à Saadi. »
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Un prince illustre, chef de la tribu des Amérites, au
comble du bonheur et de la gloire, adoré des Arabes
à cause de ses actions généreuses, chéri des Persans
pour ses mœurs hospitalières, possédait de telles
richesses en biens et en troupeaux que l’imagination
voudrait en vain les décrire. Le nombre prodigieux
de ses tentes accumulées donnait à la montagne
et au désert l’aspect d’un camp immense assis sur
un terrain spacieux ; et ses troupeaux, répandus sur
de vastes pâturages, ne laissaient pas de place à la
gazelle timide de la plaine. L’herbe dont était couvert
le flanc des montagnes était à peine suffisante pour
nourrir ses nombreux chameaux ; et ses coursiers
vigoureux, errant sans frein de toutes parts, étaient
aussi innombrables que les onagres du désert.
Chaque soir, dans les plaines et sur le sommet des
montagnes, des feux étaient allumés par ses ordres
bienfaisants, pour indiquer à l’étranger une retraite
hospitalière. Comblé de ses faveurs, l’infortuné
essuyait ses larmes ; bientôt, par sa générosité, son
habitation déserte redevenait florissante : aussi
était-il en vénération dans tous les cœurs ; dans
toutes les tribus, il était cité comme le modèle des
vertus les plus rares. Les grands d’entre les Arabes
se faisaient un honneur de s’incliner devant lui, et
de baiser avec respect le seuil de sa porte, et les rois
étrangers briguaient avec ardeur l’amitié de ce favori
de la fortune. Cependant, au milieu de tout cet éclat
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de gloire, rien ne satisfaisait plus son cœur que le
bonheur d’avoir donné naissance à dix enfants. Il
se regardait comme un arbre majestueux entouré
de ses jeunes rejetons. Il voyait dans chacun d’eux
une colonne élevée, destinée à soutenir l’édifice de
ses espérances. Le plus jeune, surtout, était celui
qu’il affectionnait davantage. Tel entre les doigts
de la main, c’est le plus petit que l’on choisit pour
l’orner d’un anneau précieux. En effet, dans le signe
de l’espoir, il brillait comme un astre sous l’aspect
le plus favorable. Keïs était son nom. À l’âge de
quatorze ans, un léger duvet commençait à peine à
voiler sa figure charmante, et déjà il était rempli des
qualités les plus aimables ; son cœur lui inspirait les
sentiments les plus généreux, et nourri de la lecture
des poètes il composait lui-même des vers avec
succès. Sans cesse mêlé avec une troupe d’autres
enfants de son âge, tous, comme lui, semblables à
de tendres gazelles, leurs peines, leurs plaisirs étaient
communs. Ensemble, ils parcouraient en folâtrant
les montagnes et les plaines ; tantôt, aussi léger que
la perdrix élégante, il s’amusait à la poursuivre ;
tantôt, mollement couché sur le bord fleuri d’une
rivière limpide, il faisait retentir l’air des accents
du bonheur. Captivé tout entier par le spectacle
enchanteur de la nature, il ignorait que la vie pût
être obscurcie par la douleur. Son cœur était encore
étranger au feu dévorant de l’amour, et les larmes
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qu’il fait répandre n’avaient pas encore humecté
ses paupières. Chaque nuit, doucement bercé sur la
couche paisible de l’indifférence, le sommeil le plus
doux venait le surprendre ; et quand le jour paraissait,
courant de toutes parts au gré de ses caprices, il
ne pouvait former un désir, qu’il ne le vît sur le
champ accompli. Son père s’enorgueillissait de ses
heureuses dispositions, et la vue de sa beauté et de
ses grâces faisait palpiter de joie le cœur de la mère
la plus tendre. Dans leur bonheur, ils ne s’étaient
pas inquiétés encore du sort que pouvait lui réserver
le destin ; et cependant, sur cette terre qui semble
vouée au malheur, comment le cœur de l’homme
peut-il se livrer à la sécurité ! Ils ignoraient l’arrêt
qu’à sa naissance la nature avait porté contre lui,
quel germe devait se développer dans son sein, quel
fruit devait produire ce jeune arbre tendre encore ;
fruit qui devait les combler de douceurs, ou remplir
à jamais leurs âmes d’amertume.
III
Coquetterie
C’est en vain qu’on voudrait détruire l’amour dans
un cœur où la nature en a déposé le germe, où elle l’a
fait entrer comme une partie intime de son essence.
L’être dominé par cette passion violente sera sans
cesse en proie à de nouveaux désirs ; mille beautés,
peut-être, deviendront ses victimes jusqu’au moment
inévitable où l’une d’elles le fera gémir lui-même
dans les fers.
Tel était Keïs. Privé de tout empire sur lui-même,
bientôt il ne devait plus être généralement connu
que sous le nom de Medjnoûn 1 (l’insensé). Avant
d’avoir été subjugué par les charmes de Leïla, un
penchant invincible l’entraînait vers toutes les belles.
Il possédait une chamelle légère comme le vent, avec
laquelle il parcourait tous les pays des environs. Sans
1. L’auteur, dans le cours de son poème, appelle indifférem-
ment son héros Keïs et Medjnoûn. J’en ai fait de même selon
que les circonstances convenaient mieux à l’une ou à l’autre
de ces dénominations.
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cesse étrangère aux douceurs du repos, elle fran-
chissait les montagnes avec autant de facilité que
les plaines ; dans les vallons, c’était un torrent, sur
les montagnes, un tourbillon : chaque jour, porté par
elle, il traversait mille pays, visitait chaque tribu, et
cherchait à connaître les jeunes beautés qu’elle ren-
fermait. Un jour que, selon sa coutume, il passait près
d’une tribu, et promenait de tous côtés ses regards,
il aperçut dans l’éloignement une tente ornée des
mains de l’Amour, sous laquelle un cercle de jeunes
filles comme autant d’étoiles étincelantes entouraient
une lune éclatante de beauté. Il s’avança vers elles, et
les salua, en leur demandant le nom et la naissance
de cette fille charmante. Il apprit qu’elle se nommait
Karimèh, et qu’elle était d’une origine illustre. Il fit
aussitôt ployer les genoux à sa chamelle, descendit, et
s’avança vers Karimèh, en montrant dans toutes ses
manières la politesse la plus recherchée. Les regards
furtifs qu’elle lui jetait firent passer le trouble dans
son âme. À son sourire plein de charmes, l’œil lan-
guissant de Keïs répondait par l’expression du désir ;
un langage enchanteur découla de sa bouche frémis-
sante, et du rubis humide de ses lèvres s’échappèrent
les perles les plus précieuses. Elle lui répondit par des
paroles plus séduisantes encore, et de la coupe par-
fumée de sa bouche délicate elle lui versa un breu-
vage enivrant. Keïs, avant de l’avoir savouré, était
déjà hors de lui, et quelques traits de cette coupe
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voluptueuse suffirent pour leur ravir à tous deux la
raison. Ils étaient encore plongés dans cette déli-
cieuse extase, lorsqu’on vit venir de loin un jeune
homme, semblable à un cyprès élégant du jardin
de la nature. La pourpre la plus rare composait son
riche vêtement ; une chamelle rapide lui servait de
monture, et l’amour brillait dans ses yeux. Aussitôt
un mouvement confus s’excite dans l’assemblée, un
cri de joie part de tous les cœurs, toutes se lèvent
pour aller à sa rencontre, et le félicitent comme le
bien venu. Aux pas précipités de leurs pieds délicats,
le bruit de leurs khalkhals 1 imitait le son argentin de
la cymbale retentissante. Keïs, à la vue des caresses
qu’elles prodiguaient à ce nouveau venu, se leva avec
indignation, s’éloigna de ces coquettes perfides, et
saisit à la hâte la bride de sa chamelle. Lorsqu’elles
s’aperçurent de son départ précipité : « Cruel Keïs,
s’écrièrent-elles en volant sur ses traces, ne t’éloigne
pas aussi promptement de nous ; calme ce mouve-
ment d’une injuste colère ; comment pourrions-nous
supporter ton absence ? Reviens, que nous puissions
1. Le khalkhal est un ornement d’argent ou d’or, dont les
femmes asiatiques se ceignent le bas de la jambe au-dessus de
la cheville. Les bayadères surtout en portent de magnifiques, et
le bruit de ces ornements se mêlant dans leur danse à celui de
leurs pas produit un effet qui n’est pas sans agrément. J’ai été
obligé deconserver ce terme quoique dur à l’oreille, parce que
nous n’en avons pas dans notre langue qui puisse le remplacer.
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à loisir nous repaître de tes charmes ; par quelle injus-
tice voudrais-tu t’arracher ainsi à notre amour ? » Mais
quelque peine qu’elles prissent à le suivre, quelque
séduisante que fût leur prière, Keïs indigné fut
inflexible, et s’abandonnant à sa chamelle il s’éloigna
avec rapidité en murmurant ces vers : « Éloigne-toi
sans regrets, ô mon cœur, d’une maîtresse incons-
tance ; retire-toi dans l’angle de la séparation. Le
parfum de la fidélité pourrait-il s’exhaler de celle
qui, comme le dou-rouy 1, a deux faces trompeuses ;
et quelle confiance pourrais-je avoir dans ces femmes
légères qui, à l’instant même où elles viennent de
me donner des marques de l’amour le plus tendre,
m’abandonnent pour le premier étranger ; et dans
l’excès de leur nouveau délire, le captivent au bruit
voluptueux de leurs khalkhals séducteurs ? À Dieu
ne plaise que si j’étais jamais changé en poussière,
les vents en fissent voler un seul grain sur cette terre
ingrate, ou que si j’étais transformé en rosée, une
seule goutte en tombât sur ce sol de la perfidie ! »
1. Il y a dans le texte :
An kès keh tchou gol dou rouy bâchèd.
« Celle qui est semblable à la fleur dou-rouy. »
(Dou-rouy. 1. Floris species parte internâ et externâ colore
variantis. 2. Hypocrita, in religione mutabilis, inconstans. Voir Cast.
Lexic.)
IV
Première entrevue avec Leïla
De retour à sa tribu, Keïs, l’âme navrée de tris-
tesse, et l’imagination pleine encore de cette belle
et perfide étrangère, qui, semblable à un astre étin-
celant, éclipsait la beauté de ses jeunes compagnes,
brûlait plus que jamais de rencontrer une amie sen-
sible, dont la douce clarté pût dissiper les ténèbres
qui enveloppaient sa couche solitaire ; et il cherchait
de nouveau, au milieu de mille beautés, celle qui pût
remplir ses désirs. Chaque étranger qui arrivait de
quelque tribu lointaine recevait de lui l’accueil le plus
flatteur ; il le caressait et le questionnait avidement
sur cette classe d’êtres favorisés de la nature, dont il
était idolâtre. Un jour, quelques voyageurs qui s’arrê-
tèrent chez lui, s’apercevant de cette passion ardente
dont il était dominé, lui indiquèrent une tribu 1 où
1. Nous verrons par le discours que le père de Keïs tient dans
la suite à son fils que la tribu de Leïla était ennemie de la leur.
Il semble donc que Keïs aurait dû connaître cette tribu ; mais
à cela on peut dire, pour justifier l’auteur, que Keïs, encore au
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il existait une jeune fille, dont la beauté égalait celle
des houris. « Son nom est Leïla, lui dirent-ils, et de
toutes parts mille jeunes gens prétendent au bonheur
de lui plaire. Ses charmes sont au-dessus de toute
description ; vole toi-même vers elle, et juge de ses
attraits. N’abandonne pas à ton oreille les f onctions
de ton œil ; car tu sais combien il y a loin de la vue
d’un objet à sa simple description. » À ce récit, Keïs
se lève, se pare de ses vêtements les plus précieux,
et déjà dévoré de l’amour le plus vif, il s’élance sur
sa chamelle. Dans son impatience, il accélère encore
sa marche précipitée, et se trouve bientôt rendu à
l’habitation de Leïla. À la vue de ce jeune étranger,
ses serviteurs l’accueillirent avec affabilité, l’intro-
duisirent, et le firent asseoir à la place d’honneur 1.
Cependant, de quelque côté qu’il tournât ses regards,
il n’apercevait aucune trace de l’unique objet qu’il
cherchait. Déjà privé d’espoir, son cœur éprouvait
berceau dans les expéditions qui avaient eu lieu entre les deux
tribus, pouvait être dans l’ignorance à cet égard.
1. La servitude dans laquelle gémissent les femmes asiatiques
dans leurs tristes harems n’était pas, à beaucoup près, aussi
rigoureuse autrefois qu’elle l’est aujourd’hui ; si nous en jugeons
par la peinture des mœurs orientales telles qu’elles nous sont
représentées dans Les Mille et Une Nuits, ouvrage vraiment
précieux sous ce rapport. La facilité de se voir entre les deux
sexes devait être encore plus grande parmi les peuplades du
désert. Le lecteur ne doit donc pas être étonné de l’accueil que
font à Keïs les serviteurs de Leïla.
24
un tourment insupportable, lorsque tout à coup un
bruit léger d’ornements précieux se fit entendre, et
fut bientôt suivi d’une jeune fille à la taille svelte
et élégante, dont la démarche gracieuse égalait celle
de la perdrix des montagnes. Belle sans aucun fard,
la nature avait coloré du rose le plus tendre ses joues
brillantes de fraîcheur ; son sourcil délié ressemblait
à un arc délicat formé d’ambre précieux, et ses cils,
comme autant de petites flèches de musc, péné-
traient les cœurs. Ses lèvres avaient l’éclat du rubis,
sans en avoir la dureté ; on eût dit qu’elles lui avaient
dérobé sa couleur, et à l’ambroisie son parfum. Mais
à quoi comparer cette bouche gracieuse, où l’on
voyait errer le plus voluptueux sourire ? On l’eût prise
pour une abeille au milieu des fleurs, lorsque délica-
tement posée sur le calice d’une rose, elle en extrait
avec art son miel parfumé. Comme elle, elle blessait
d’un aiguillon acéré, et répandait sur la blessure un
baume céleste. Son sourire enchanteur découvrait-il
des dents aussi belles que les perles les plus pures,
on croyait voir le bouton de la rose encore étince-
lant des larmes de l’aurore ; et les pommes d’albâtre
de son sein virginal, les doigts arrondis d’une main
caressante eussent suffi pour en mesurer le gracieux
contour 1. C’est au milieu de tous ces charmes que
1. On voit par ces expressions que les Orientaux n’estiment
pas indistinctement les appas d’une femme par leur ampleur,
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Leïla parut. Keïs ne fut plus maître de son cœur.
Leur entrevue fut délicieuse ; et ils attisèrent mutuel-
lement le feu qui devait les consumer. Elle laissa
échapper avec négligence quelques boucles de sa
longue chevelure, et Keïs brûla de désir ; elle sou-
leva le voile léger qui tempérait ses charmes, et il
perdit ce qui lui restait de raison. Leïla lui lança un
trait mortel, et un soupir prolongé de Keïs lui fit
connaître la profondeur de sa blessure. Enfin, tout ce
que la beauté et les grâces peuvent offrir de charmes,
elle le développa aux yeux de Keïs, dont le regard
languissant semblait implorer son secours. Et leurs
cœurs, aussi étroitement unis que les feuilles de la
rose dans le bouton qui les renferme, se lièrent à
jamais. Lorsque leurs regards satisfaits eurent ainsi
parcouru toute l’étendue de leurs charmes, leurs
lèvres frémissantes livrèrent passage aux plus tendres
discours. Entièrement occupés de leur bonheur pré-
sent, tout, excepté eux, leur était étranger dans la
nature : muets sur tout le reste, ils parlaient de leur
amour, en parlaient encore, et ils étaient heureux.
Une seule crainte les agitait ; c’était de voir appro-
cher la nuit, qui devait terminer pour eux ce jour de
ainsi qu’on le croit communément en Europe, et qu’il s’en trouve
parmi eux qui sont de l’avis de Martial lorsque, en s’adressant
au tour de gorge de sa jeune maîtresse, il lui dit :
Fascia, crescentes dominæ compesce papillas,
Ut sit quod capiat nostra tegatque manus.
26
bonheur. Comment pourraient-ils vivre éloignés l’un
de l’autre ! qu’allaient-ils devenir dans les ennuis de
la séparation !… « Soleil, monarque éclatant du jour,
ô toi qui de ton sceptre de feu éloignes les ombres
de la nuit, puisses-tu désormais ne te voiler jamais,
et changer nos nuits en un jour éternel !… » C’est
ainsi qu’ils exhalaient leurs transports. Cependant
cet astre radieux qui, par sa révolution journalière,
fait tour à tour renaître et mourir les couleurs com-
mençait à reployer au couchant le superbe voile d’or
qu’il avait au matin fait flotter à l’orient. Obligés de
se séparer, Keïs et Leïla restèrent plongés dans une
douleur inexprimable ; l’un, porté par sa chamelle,
reprit avec lenteur le chemin de sa tribu, et la triste
Leïla demeura en gémissant, sous sa tente solitaire.
V
Tourments de l’absence
La nuit se déployait sur la voûte céleste, et le globe
étincelant du soleil s’abîmant dans le gouffre du
couchant, la plus profonde obscurité se répandait
sur toute la nature 1. Cependant Keïs continuant à
s’éloigner de Leïla, arriva à son habitation ; mais,
hélas ! son cœur resta dans la tente de sa bien-aimée,
et son corps seul fut reçu dans la sienne ; son âme
accablée servait de but à tous les traits de la douleur.
Il appelait Leïla, et versait un torrent de larmes ; il
appelait Leïla, et de son cœur oppressé s’exhalait
un profond soupir. Dans une agitation extrême, il
s’asseyait, se levait, cherchait et fuyait le repos. Acca-
blé de fatigues, s’abandonnait-il sur ses riches cous-
1. L’auteur ajoute une comparaison qui mérite d’être offerte
ici au lecteur à cause de son originalité ; la voici :
« Le paon étincelant d’or de ce jardin antique disparut, et fit
place à une armée de corneilles. Leurs ailes de musc s’étendirent
avec rapidité sur la voûte azurée, et leurs œufs éclatants disséminés
de toutes parts la firent briller de mille feux. »
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sins, le sommeil évitait ses paupières humides de
larmes ; mille épines déchirantes semblaient à la fois
le percer ; désespéré, il se plaignait de la marche trop
lente de la nuit. « Nuit cruelle ! s’écriait-il, ou plu-
tôt dragon épouvantable, dont les replis immenses
embrassent l’horizon, toi qui engloutis avec indif-
férence l’homme vertueux et le méchant, dis, quels
tourments sont comparables à ceux que tu me fais
endurer ? Certes, quand tu m’arraches à l’être que
j’adore, il me serait plus doux de devenir la proie
d’un monstre impitoyable. Hâte ton retour, aurore
rafraîchissante, viens répandre sur la nature ta pai-
sible lumière, et rendre le calme à mes sens. » Séparé
de son amie, telles furent jusqu’à l’aube du jour les
plaintes de l’infortuné Keïs.
De son côté, Leïla souffrait des peines non moins
vives ; elle se rappela le charme de la présence de
Keïs, et se livra à toutes les douleurs de la séparation :
tout ce qu’éprouva son malheureux ami, elle le
ressentit également ; accablée de son absence, son
image éloigna le sommeil de sa paupière ; des larmes
abondantes coulèrent de ses yeux. « Libre comme
un oiseau, se disait-elle, il peut en tous lieux diriger
son vol élevé ; partout, au gré de ses désirs, il peut
faire résonner sa voix mélodieuse : mais moi, esclave
comme les coussins de mon propre harem, je ne puis
seulement faire un pas !… Aller le trouver, l’honneur
s’oppose à cette démarche ; et cependant, ô mon
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pauvre cœur, que de tourments s’il ne revient pas !
Partout, que le sort de l’homme est heureux ! et nous,
femmes infortunées, semblables à l’oiseau auquel on
a coupé les ailes, que notre destinée est à plaindre !
La femme ne peut disposer de son cœur ; jamais elle
n’est la maîtresse de ses actions. Et l’amour, cette
passion irrésistible, tandis que l’homme se fait un
honneur de lui céder, on ose nous en faire un crime.
Ce feu dévorant que Keïs a allumé dans mon sein,
peut-être cent autres comme moi en gémissent les
victimes. Quel faible espoir me reste-t-il donc de le
captiver ? Et cependant, quelque faible qu’il soit, oh !
s’il était déçu, oui, je le sens, je ne pourrais survivre
à ma douleur. »
Keïs et Leïla revirent le jour, qu’ils se plaignaient
encore, et tous deux espérèrent qu’il apporterait
quelques consolations aux tourments de la nuit.