Maturation chrétienne et sacrements
Maturation chrétienne et sacrements
Hélène Bricout
Dans Revue d'éthique et de théologie morale 2017/2 (n° 294), pages 31 à 47
Éditions Éditions du Cerf
ISSN 1266-0078
DOI 10.3917/retm.294.0031
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La vie sacramentelle,
un lieu de maturation chrétienne
introduction
la liturgie eucharistique :
quelques lieux significatifs
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La vie sacramentelle, un lieu de maturation chrétienne
2. Pierre-Marie Gy, « L’Office du Corpus Christi, œuvre de S. Thomas d’Aquin », RSPT 69, 1985,
p. 314‑347 ; repris dans La liturgie dans l’histoire, Paris, Éd. du Cerf, « Liturgie », 1990, p. 223‑247.
3. Deus, qui nobis sub sacraménto mirábili passiónis tuæ memóriam reliquísti, tríbue, quæsu-
mus, ita nos Córporis et Sánguinis tui sacra mystéria venerári, ut redemptiónis tuæ fructum in
nobis iúgiter sentiámus. Qui vivis et regnas cum Deo Patre in unitáte Spíritus Sancti, Deus, per
ómnia sæcula sæculórum.
4. Ecclésiæ tuæ, quæsumus, Dómine, unitátis et pacis propítius dona concéde, quæ sub oblátis
munéribus mystice designántur. Per Christum.
5. « Dans le dernier repas qu’il prit avec ses apôtres, afin que toutes les générations fassent
mémoire du salut par la croix, il s’est offert à toi comme l’Agneau sans péché, et tu as accueilli
son sacrifice de louange. Quand tes fidèles communient à ce sacrement, tu les sanctifies pour que
tous les hommes, habitant le même univers, soient éclairés par la même foi et réunis par la même
charité. Nous venons à la table d’un si grand mystère nous imprégner de ta grâce et connaître déjà
la vie du Royaume. Voilà pourquoi […]. » Il faut signaler cependant que la préface n’est pas de
Thomas d’Aquin, mais est un fruit de la réforme liturgique. La préface de la fête du Corps et du
Sang du Christ était celle de la Nativité, remplacée dans le Missel de 1962 par la préface commune.
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6. Fac nos, quæsumus, Dómine, divinitátis tuæ sempitérna fruitióne repléri, quam pretiósi Cór-
poris et Sánguinis tui temporális percéptio præfigúrat. Qui vivis et regnas in sæcula sæculórum.
« Fais que nous possédions, Seigneur Jésus, la jouissance éternelle de ta divinité, car nous en
avons ici-bas l’avant-goût lorsque nous recevons ton corps et ton sang. »
7. Aimon-Marie Roguet, « L’unité du corps mystique dans la charité, “res sacramenti” de
l’eucharistie », LMD 24, 1950, p. 20‑45.
8. Par exemple, les formulaires de messes votives pour l’unité des chrétiens sont également
très expressifs.
9. Voir Concile de Trente, Session XIII, « Décret sur le très saint sacrement de l’eucharistie »,
ch. 2 : « Il a voulu, en outre, que ce soit le gage de notre gloire à venir et de notre félicité éternelle,
en même temps qu’un symbole de cet unique corps dont il est lui-même la tête et auquel il a
voulu que nous, en tant que ses membres, nous soyons attachés par les liens les plus étroits de la
foi, de l’espérance et de la charité, en sorte que nous disions tous la même chose et qu’il n’y ait
pas de divisions parmi nous. » Les Conciles œcuméniques. 2. Les décrets, de Trente à Vatican II,
G. Alberigo (dir.), Paris, Éd. du Cerf, « Le magistère de l’Église », Paris, 1994, p. 1412‑1413.
10. Ce que souligne l’antienne du Magnificat des 2e Vêpres de la même fête : Futurae gloriae
nobis pignus datur, « Les arrhes de la gloire future nous sont données. »
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13. Voir Pierre-Marie Gy, « Spiritualité de la communion d’après la liturgie », LMD 203, 1995,
p. 39‑49.
14. Voir sur ce point Sacrosanctum Concilium n° 33 : « Les prières adressées à Dieu par le
prêtre, qui préside l’assemblée en la personne du Christ, sont formulées au nom de tout le
peuple saint et de tous les assistants. » ; Yves Congar, « L’Ecclesia ou la communauté chré-
tienne, sujet intégral de l’action liturgique », La liturgie après Vatican II, Paris, Éd. du Cerf,
« Unam sanctam » 66, 1967, p. 242‑282 ; Louis-Marie Chauvet, « Liturgie et prière. Éléments
de réflexion anthropologique, théologique et pastorale », LMD 195, 1993, p. 49‑90, Paul de
Clerck, « Le caractère ecclésial des oraisons », LMD 196, 1993, p. 71‑86.
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La prière eucharistique
Le troisième lieu retenu est la liturgie eucharistique.
Les rites
Le caractère communautaire de l’eucharistie apparaît dans de
multiples actes et gestes, postures et déplacements de la liturgie
eucharistique 21 : le dialogue entre le président et l’assemblée,
qui introduit la grande prière eucharistique de l’Église ; les
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Les textes
L’euchologie – c’est-à-dire les prières liturgiques – partage et
exprime abondamment ce caractère communautaire.
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[…] accorde à tous ceux qui vont partager ce pain et boire à cette
coupe d’être rassemblés par l’Esprit Saint en un seul corps, pour
qu’ils soient eux-mêmes dans le Christ une vivante offrande à la
louange de ta gloire 22.
22. « Humblement, nous te demandons qu’en ayant part au corps et au sang du Christ, nous
soyons rassemblés par l’Esprit Saint en un seul corps. » (PE II) ; « Regarde, Seigneur, le sacrifice
de ton Église, et daigne y reconnaître celui de ton Fils, qui nous a rétablis dans ton Alliance ;
quand nous serons nourris de son corps et de son sang et remplis de l’Esprit Saint, accorde-nous
d’être un seul corps et un seul esprit dans le Christ. » (PE III). La PE I le dit autrement : « …
qu’en recevant ici, par notre communion à l’autel, le corps et le sang de ton Fils, nous soyons
comblés de ta grâce et de tes bénédictions » : dans l’objet de la demande (être « comblés de ta
grâce et de tes bénédictions »), on peut entendre l’effet de la communion, l’union de tous dans
le Christ, par l’Esprit qui est le lien de la charité ; voir aussi le Te igitur : « […] Ces offrandes
saintes. Nous te les présentons avant tout pour ta sainte Église catholique : accorde-lui la paix
et protège-la, daigne la rassembler dans l’unité et la gouverner par toute la terre. » ; et la prière
avant le baiser de paix le dit encore d’une autre manière : « Seigneur Jésus Christ, tu as dit à tes
apôtres : je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Ne regarde pas nos péchés, mais la foi de
ton Église. Et selon ta volonté, daigne lui donner la paix et l’unité (eam… pacificare et adunare). »
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23. Il ne faudrait pas oublier, avant même le début de la prière eucharistique, la prière sur
les offrandes, incluse dans le rite de l’offertoire. L’offertoire, offrande du « sacrifice de toute
l’Église » unie au Christ, comporte une prière sur les offrandes dont l’objet est le suivant : pré-
senter à Dieu les offrandes du peuple, et demander qu’il les agrée, les consacre, les transforme
ou les sanctifie, et qu’il rende efficace le sacrement, par des effets diversement exprimés, toujours
au bénéfice de tous les participants. Voir par exemple celle du 23e dimanche du temps ordinaire,
particulièrement significative : « Dieu qui donnes la grâce de te servir avec droiture et de recher-
cher la paix, fais que cette offrande puisse te glorifier, et que notre participation à l’eucharistie
renforce les liens de notre unité. »
24. On pourrait encore consulter les traditions liturgiques des Églises orientales.
25. On peut se reporter encore au Code de Droit canonique n° 897 : « Le Sacrement le plus
vénérable est la très sainte Eucharistie dans laquelle le Christ Seigneur lui-même est contenu,
offert et reçu, et par laquelle l’Église vit et croît continuellement. Le Sacrifice eucharistique,
mémorial de la mort et de la résurrection du Seigneur, dans lequel le Sacrifice de la croix est
perpétué au long des siècles, est le sommet et la source de tout le culte et de toute la vie chré-
tienne, par lequel est signifiée et réalisée l’unité du peuple de Dieu et s’achève la construction
du Corps du Christ. » Voir aussi le Catéchisme de l’Église catholique, n° 1071.
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Intégrer
La logique sacramentelle que le Missel nous a donné à voir
rejoint la première des deux logiques de l’histoire de l’Église
mises en évidence par le n° 51 de la Relatio finalis, citée par
Amoris Laetitia au n° 296 : « exclure et réintégrer […]. La route
de l’Église est celle de ne condamner personne éternellement ;
de répandre la miséricorde de Dieu sur toutes les personnes qui
la demandent d’un cœur sincère ». Par ailleurs, une exclusion,
parfois souhaitable ou nécessaire, est toujours dans son principe
temporaire. Le n° 297 le dit sur un autre registre de manière forte :
« Personne ne peut être condamné pour toujours, parce que ce
n’est pas la logique de l’évangile ! »
La liturgie intègre ou réintègre : ce fut l’origine de la mise en
place du catéchuménat, mais aussi du sacrement de la pénitence,
au deuxième siècle de notre ère, alors que l’on pensait qu’il n’était
plus possible d’être membre de l’Église après une faute grave
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26. À propos de l’ « hospitalité » de la liturgie, voir dans La liturgie, une piété moderne, Jean-
Louis Souletie (dir.), Paris, Salvator, 2015, les articles de Dominique Barnérias, « Les chrétiens
rassemblés », p. 45‑59, et de Patrick Prétot, « L’assemblée liturgique et la Parole de Dieu »,
p. 95‑109 et d’Hélène Bricout, « Liturgie et vie chrétienne », p. 169‑182.
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Discerner
Discerner recouvre plusieurs aspects du travail d’intégration, à
partir d’une relecture de l’histoire passée, pour identifier le mal
et ses causes, mais aussi pour parvenir à ouvrir un avenir non pas
enfermé dans le passé, mais dynamique.
Amoris Laetitia invite au numéro 300 les personnes divorcées
et remariées à faire le point sur leur situation : quelles sont leurs
responsabilités propres dans l’échec conjugal, leurs efforts pour sau-
ver le couple, leur attitude envers les enfants et le premier conjoint,
mais aussi, pourrait-on ajouter, les efforts à fournir pour apaiser des
27. Selon l’expression de la collecte du jour de l’ascension : « Dieu qui élèves le Christ au-
dessus de tout, ouvre-nous à la joie et à l’action de grâce, car l’Ascension de ton Fils est déjà
notre victoire : nous sommes les membres de son corps, il nous a précédés dans la gloire auprès
de toi, et c’est là que nous vivons en espérance. »
28. Il faut remarquer que l’Église renvoie aussi chacun devant sa conscience, pour se demander
s’il doit communier, et, si la réponse semble être non, pour entamer le chemin qui permettrait à
plus ou moins long terme, de répondre oui.
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royale des baptisés30 de lutter contre le mal sous toutes ses formes,
et de travailler à l’extension du Règne de l’amour.
La liturgie fait entrer le concret de l’expérience quotidienne,
avec ses limites, en résonance avec l’annonce du salut, pour que
la Parole de Dieu trouve à s’incarner dans la vie humaine, dans
toute vie humaine, et que celle-ci devienne un lieu de salut.
Accompagner
Selon Amoris Laetitia, « il est […] nécessaire d’être attentif
à la façon dont les personnes vivent et souffrent à cause de leur
condition » (n° 296).
La première étape d’un accompagnement consiste à écouter
l’histoire et la souffrance des personnes. La liturgie procède ainsi,
de manière paradigmatique, dans la veillée de lectures de la vigile
pascale : elle fait écouter et relire l’histoire de l’homme avec Dieu
pour y discerner sa présence, sa promesse et son salut, même
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conclusion
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