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1.

L’ECOLE
LA RENTREE DES CLASSES

L’école était l’avant-dernière maison en allant vers la plage. La


rentrée ! Le matin, de bonne heure, les enfants débouchaient de tous les côtés, de
tous les coins, de toutes les ruelles, avec des sacs sous le bras, des cerceaux en
mains. L’école bruyante, mouvementée, animée, revivait. Elle faisait penser au
retour des tisserins dans les palmiers. Sa volée de moineaux lui était revenue.
Partout des chants, des appels, des cris. Les anciens se saluaient joyeusement,
tandis que les nouveaux, dépaysés, cherchaient un maintien. Tombés dans le
monde des écoliers, désorientés, inquiets, ils s’accrochaient à leurs parents.
Ici, l’on jouait aux billes, là on s’ébattait, ailleurs, c’étaient des jeux
de course, un peu plus loin, le saute-mouton, le colin-maillard, le football.
Voilà le directeur, un homme grand, à la démarche calme. A son
approche, les bruits cessent. Il répond aux nombreux « bonjour Monsieur », sourit
à tous, entre dans la salle de classe, passe le doigt sur le tableau noir, sur un banc,
pose ses livres sur la table et se saisit d’une badine. Elle peut faire du bon travail,
aider efficacement à inculquer les rudiments du français et des autres matières les
esprits quelque peu bouchés.
Climbié serre son ardoise sous le bras et regarde le directeur qui
vient de siffler. Les élèves accourent. Les anciens s’alignent devant leur classe
tandis que les nouveaux se mettent à part. C’est l’appel. Et chaque élève entre à
l’appel de son nom. Les nouveaux ne sont pas nombreux, l’exiguïté des salles
limite leur nombre. Des parents restent là, à supplier le directeur d’accepter leurs
enfants qui, pleurant, refusent de s’en aller.
« Il n’y plus de place.
-Ils peuvent s’asseoir dans l’allée, resté debout, pourvu qu’ils
apprennent quelque chose.
-Impossible, j’ai pris le maximum d’élèves.
-Alors que vont devenir les enfants refoulés de votre école ?
-Comment voulez-vous que je le sache ?
-Vous ne pouvez absolument rien pour eux ?
-Hélas ! »

1|Page
Et le directeur impuissant regarde partir ces enfants. Il aurait voulu,
d’un seul geste, agrandir cette école. Les deux bras aux chambranles de la porte,
il semble tenter l’épreuve. Mais les murs ne bougent pas.
Le directeur regarde partir les parents et leurs enfants. A chaque
rentrée, ce sont les mêmes scènes, le même spectacle.
Bernard DADIE, Climbié.

A L’ECOLE
A l’école, nous gagnions nos places, filles et garçons mêlés,
réconciliés, et, sitôt assis, nous étions toute oreille, toute immobilité, si bien que
le maître donnait ses leçons dans un silence impressionnant. Et il eût fait beau voir
que nous eussions bougé ! Notre maître était comme du vif-argent : il ne
demeurait pas en place, il était ici, il était là, il était partout à la fois, et sa volubilité
eût étourdi des élèves moins attentifs que nous. Mais nous étions
extraordinairement attentifs et nous l’étions sans nous forcer : pour tous, quelque
jeunes que nous fussions, l’étude était chose sérieuse, passionnante : nous
n’apprenions rien qui ne fût étrange, inattendu et comme venu d’une autre
planète ; et nous ne nous lassions jamais d’écouter…l’idée de dissipation ne nous
effleurait même pas, c’est aussi que nous cherchions à attirer le moins possible
l’attention du maître, nous vivions dans la crainte perpétuelle d’être envoyés au
tableau.
Ce tableau noir était notre cauchemar : son miroir sombre ne reflétait
que trop exactement notre savoir, et ce savoir souvent était mince, et quand bien
même il ne l’était pas, il demeurait fragile ; un rien l’effarouchait. Or, si nous ne
voulions pas être gratifiés d’une solide volée de coups de bâton, il s’agissait, la
craie à la main, de payer comptant. C’est que le plus petit détail ici prenait de
l’importance : le fameux tableau amplifiait tout, et il suffisait en vérité, dans les
lettres que nous tracions, d’un jambage qui ne fût pas à la hauteur des autres, pour
que nous fussions invités soit à prendre, le dimanche, une leçon supplémentaire,
soit à faire visite au maître, durant la récréation, dans une classe qu’on appelait la
classe enfantine, pour y recevoir sur le derrière une correction toujours
mémorable. Il examinait nos copies à la loupe et puis nous distribuait autant de
coups de trique qu’il avait trouvée d’irrégularités. Or, je le rappelle, c’était un
homme comme du vif-argent et il maniait le bâton avec une joyeuse verdeur. Tel
était alors l’usage pour les élèves de la petite classe.
Camara laye, l’enfant noir

2|Page
PREMIERE JOURNEE AU COLLEGE(1)
Lundi matin : départ précipité pour arriver avant huit heures. En auto
pour la première fois ! Le jeune homme rêve-t-il ou non ? Entrée au collège avant
même de voir M. Lambert, le costume européen comme les autres.
Azir, avant d’entrer, lui a noué soigneusement sa cravate, en
connaisseur.
Personne ne fait attention à lui, il marche dans l’ombre d’Azir, rougit
à chaque instant, sans motif. Il a peur d’ouvrir la bouche. Des garçons lui serrent
la main parce qu’ils viennent de serrer celle de son ami. Il salue, lui aussi, en
passant devant des professeurs indifférents. Il entre en classe, ouvre comme les
autres un cahier pris au hasard dans son cartable, se met machinalement à suivre
les cours, imite tous les gestes. Heureusement on ne s’aperçoit pas de sa présence.
Il n’est pas inquiété. Le supplice dure une heure. Il suffoque, li se dit qu’il n’est
pas à sa place.
Allons donc, l’ex-gardien de troupeau ! Est-ce pour lui cette grande
classe aux larges bais vitrés, aux tables neuves et brillants, toute cette propreté
qu’on craindrait de souiller même à distance ?
Est-ce bien pour lui cette belle dame qui parle, qui explique, qui
interroge avec politesse, qui dit « vous » à tout le monde ? A-t-il vraiment la mine
d’un camarade pour tous ces garçons bien vêtus, à l’air si intelligent ? Il lui semble
être un intrus dans cette nouvelle société qui l’éblouit. Azir, qui n’est pas lion de
lui, se tourne de temps en temps pour l’encourager d’un sourire. Son cœur déborde
de reconnaissance.
A la récréation, il commence à se rassurer. Les élèves sont
généralement aimables le premier jour. Si ceux des autres classes ne le remarquent
même pas ses nouveaux camarades par contre-quelques-uns d’entre eux tout au
moins
-mettent une certaine coquetterie à attirer son attention : l’un fait de
l’esprit pour faire rire, un autre explique avec fougue un théorème que tout le
monde a de Camille. Menrad est prêt à admirer tous ceux qui le voudront. Il
admire tout le monde. Il se voit si obscur, pitoyable, écrasé !
A onze heures, avec son ami, il déjeune à ma gargote d’une soupe,
d’un plat de pomme de terre avec de la viande et de la salade. C’est un festin !
Mais il goûte à tout du bout des dents ; il n’a pas faim, son estomac est contracté.
MOULOUD FERAROUN, le fils du pauvre

3|Page
PREMIERE JOURNEE AU COLLEGE(2)

Monsieur Lambert reçoit chez lui Menrad Fouroulou.


A quatre heures Menrad se rend chez M. Lambert.
M. Lambert est un homme admirable, sa haute taille légèrement
voûtée, sa démarche un peu raide, comme celle d’un officier, la longue barbe qui
Orne sa belle figure inspirent un respect mêlé de crainte.
Il a aussi une voix forte, grave, mesurée. Mais près de lui, quand il
vous a regardé de ses yeux pleins de franchises, de douceur, de naïveté, le respect
se transforme en confiance absolue. Il s’empare de vous avec simplicité, s’accorde
avec joie. Chaque élève, au collège, sent le poids de ses responsabilités. Quand il
fait son examen de conscience, il se dit que ses parents se sacrifient en payant les
frais des études. Le succès ne dépend que des enfants. Le devoir de ces derniers
est donc bien clair. Pour les « Lambertistes » il n’en est pas ainsi. Le missionnaire
endosse tranquillement cette responsabilité à leur place. Ses hôtes n’ont plus
qu’un souci : lui donner satisfaction. Et lorsqu’il est satisfait, il sévère, un père
attentif, un camarade de jeux pour tous les déracinés qui habitent chez lui. Il fait
donc une excellente impression sur Fouroulou.
-C’est toi, Menrad ?
-Oui, Monsieur.
-Non ! Il faut dire : oui, chef.
-Oui, chef.
-Azir m’a parlé de toi. Tu habiteras la même chambre que lui. Elle
est prête. Tu viendras vite les habitudes de la maison. Ici, on doit bien se conduire.
Tu ne fumes pas, j’espère ?
-Non, chef.
-C’est bien. Parle-moi un peu de ta famille.
Menard parla des siens et de leurs ressources avec assez d’exactitude
et le missionnaire comprit tout de suite qu’il avait affaire à un pauvre diable. Un
de plus.
-Tu as ta bourse, c’est l’essentiel. Mais pour la garder, il te faut bien
travailler. Tous tes camarades travaillent bien. Tu les imiteras. Et puis tu seras
scout !

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-Oui, chef, répondit Menrad à tout hasard.
-On t’expliquera, tu sauras bientôt ce que c’est.
Menrad avait quitté ce brave homme tout à fait à l’aise, se sentant
définitivement incorporé à la grande famille des Lambertistes. Quel réconfort
pour lui ! Dans la même soirée, il avait l’occasion de coudoyer plusieurs de ces
fameux scouts. Ils lui avaient paru particulièrement serviables.
Ainsi, sa premièrement tournée était terminée. Avant de s’endormir,
il la revoyait tout entière. Il était heureux et il bénissait Dieu. S’il ne pensa pas
longuement à son jeune frère, à ses sœurs, à ses parents, il se rappela, toutefois,
son ami d’enfance, Akli. Qui était resté berger dans la montagne. Alors que lui,
Menrad…
MOULOUD FERAOUN, le fils du pauvre

2. LA FAMILLE
L’ONCLE

Quand je me rendais à Tindican, c’était le plus jeune de mes oncles


qui venait me chercher. Il était le cadet de ma mère et à peine sorti de
l’adolescence ; aussi me semblait-il très proche encore de moi. Il était
naturellement gentil et il n’était pas nécessaire que ma mère lui recommandât de
veiller sur moi : il le faisait spontanément. Il me prenait par la main et je marchais
à ses côtés, lui, tenant compte de ma jeunesse, rapetissait ses pas, si bien qu’au
lieu de mettre deux heures pour atteindre Tindican, nous en mettions facilement
quatre, mais je ne m’apercevais guère de la longueur du parcours, car toutes sortes
de merveilles la coupaient.
A mesure que nous avancions sur la route, nous délogions ici un
lièvre, là un sanglier, et des oiseaux partaient dans un grand bruit d’ailes ; parfois
aussi nous rencontrions une troupe de singes, et chaque fois, je sentais un petit
pincement au cœur, comme plus surpris que le gibier même que notre approche
alertait brusquement. Voyant mon plaisir, mon oncle ramassait des cailloux, les
jetait loin devant lui ou battait les hautes herbes avec une branche morte pour
mieux déloger le gibier. Je l’imitais, mais jamais bien longtemps ; le soleil, dans
l’après-midi, lui férocement sur la savane ; et je revenais glisser ma main dans
celle de mon oncle. De nouveau, nous marchions paisiblement.
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« Tu n’es pas trop fatigué ? Demande mon oncle.
-Non.
-Nous pouvons-nous reposer un moment, si tu veux. »
Il choisissait un arbre, un arbre, un kapokier ou un néré, dont l’ombre
lui paraissait suffisamment dense, et nous nous asseyions. Il me contait les
dernières nouvelles de la ferme : les naissances, l’achat d’une bête. Le
défrichement d’un nouveau champ ou les méfaits des sangliers, mais c’était les
naissances surtout qui éveillaient mon intérêt.
-Il est né un veau, disait-il.
-De qui ? Demandais-je, car je connaissais chaque bête du troupeau.
-De la blanche.
CAMARA LAYE, l’enfant noir

LA MAISON N’ETAIT PLUS FAMILIALE

La romancière raconte ce que, enfant, elle ressentait envers toute sa


famille le jour de sa séparation avec sa mère.
Le jour du départ était arrivé comme les autres jours ; le même soleil,
le même ciel, le même sable qui glissait entre les doigts des pieds, merveilleux
tableau d’une dimension incomparable. Je maudirai toute ma vie ce jour qui avait
emporté ma mère, qui m’avait écrasé l’enfance, qui m’avait réduite à cette petite
enfant de cinq ans, seule sur le quai d’une gare alors que le train était parti depuis
longtemps.
Le matin après le petit déjeuner je m’étais pliée à la réalité. Ma mère
partait. Elle était habillée de ce boubou, de ce mouchoir de tête, de cette paire de
sandales qui, depuis la veille, attendaient comme orphelins dans cette pièce vide
à qui la vie avait fait ses adieux. Les traces de ses pas devant la demeure où elle
avait créé la vie, je les reverrai toujours.
Le père, qui ne sortait jamais, était sorti faire les prières du départ.
Toute la maisonnée était là, tendant les mains vers le patriarche. Des mots, des
phrases sortaient de sa bouche comme une tornade. Tout cela ne signifiait que

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« départ de la mère ». Le chemin jusqu’à la gare… le train arriva, ma mère monta
et il s’ébranla.
« Oh mère ! Pourquoi partais-tu ? »
Je maudissais tout le monde, le père, la première femme du père, les
frères et les sœurs qui tous lui avaient dit au revoir, gaiement me semblait-il. Et
l’enfant hurlait à la mort !
On était obligé de me tenir, car je voulais entrer dans le train à côté
de ma mère, lui prendre la main et la regarder. J’avais couru longtemps derrière
le train, sur les rails. Les pierres blanches m’empêchaient d’aller vite comme je le
souhaitais, et mes jambes frêles se tordaient comme des branches de séane. Je ne
distinguais plus qu’un point gris dans une fumée dont l’odeur m’était restée dans
les narines jusqu’au lendemain.
Que pouvais-je faire d’autre que de retourner à la maison qui
désormais n’était plus familiale. J’étais avec des gens qui soudain m’étaient
devenus étrangers. J’étais allée voir le père et lui demander à quand mon départ.
Maintenant ce n’était plus pourquoi la mère partait, c’était à quand mon tour ?
« Demain », me répondit-il. Mais il n’en fut rien.
KEN BUGUL, le baobab fou.

LE SACRIFICE D’UNE MERE

Le jeune Camara laye vient d’apprendre qu’il peut poursuivre ses


études en France comme boursier ; déjà il a arraché son consentement à son
père ; avec ce dernier, il vient trouver sa mère qu’il sait fermement décidée à le
retenir auprès d’elle…
Nous fûmes trouvés ma mère. Elle broyait du mil pour le repas du
soir. Mon père demeura un bon moment à regarder le pilon tomber dans le
mortier : il ne savait trop par où commencer, il avait lui-même le cœur lourd, et il
était là à regarder le pilon sans rien dire ; et moi, je n’osais pas lever les yeux.
Mais ma mère ne fut pas longue à pressentir la nouvelle : Elle n’eut qu’à nous
regarder et elle comprit tout ou presque tout.
-Que me voulez-vous ? Dit-elle. Vous voyez bien que je suis
occupée ! Et elle accéléra la cadence du pilon.
-Ne va pas si vite, dit mon père. Tu te fatigues.

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-Tu ne vas pas m’apprendre à piler le mil ? Dit-elle.
Et puis soudain elle reprit avec force :
-Si c’est pour le départ du petit en France, inutile de m’en parler,
c’est non !
-Justement, dit mon père. Tu parles sans savoir : tu ne sais pas ce
qu’un tel départ représente pour lui.
-Je n’ai pas envie de le savoir ! dit-elle.
Et brusquement elle lâcha le pilon et fit un pas vers nous.
-N’aurai-je donc jamais la paix ? Dit-elle. Hier, c’était une école à
Conakry, aujourd’hui, c’est une école en France ; demain…mais que sera-ce
demain ? C’est chaque jour une lubie nouvelle pour me priver de mon fils !... ne
te rappelles-tu déjà plus comme le petit a été malade à Conakry ? Mais toi, cela
ne te suffit pas ; il faut à présent que tu l’envoies en France ! Es-tu fou ? Ou veux-
tu me faire devenir folle ? Mais sûrement je finirai par devenir folle…et toi, dit-
elle en s’adressant à moi, tu n’es qu’un ingrat ! Tous les prétextes te sont bons
pour fuir ta mère ! Seulement, cette fois, cela ne va pas se passer comme tu
l’imagines ; tu resteras ici !... mais à quoi pensent-ils dans ton école ? Est-ce qu’ils
se figurent que je vais vivre ma vie entière loin de mon fils ? Mourir loin de mon
fils ? Ils ne seraient pas partis si loin de chez eux s’ils en avaient une !
Et elle tourna le regard vers le ciel, elle s’adressa au ciel : tant
d’années déjà, il y a tant d’années déjà qu’ils me l’ont pris ! Dit-elle. Et voici
maintenant qu’ils veulent l’emmener chez eux !...
Et puis elle baissa le regard, de nouveau elle regarda mon père :
-Qui permettrait cela ? Tu n’as donc pas de cœur ?
-Femme ! Femme ! Dit mon père. Ne sais-tu pas que c’est pour son
bien ?
-Son bien ? Son bien est de rester auprès de mo ! N’est-il pas assez
savant comme il est ?
-Mère…commençai-je. Mais elle m’interrompit violemment :
-Toi, tais-toi ! Tu n’es encore qu’un gamin de rien du tout ! Que
veux-tu aller faire si loin ? Sais-tu seulement comment on vit là-bas ?...non, tu
n’en sais rien ! Et dis-moi, qui prendra soin de toi ? Qui réparera tes vêtements ?
Qui te préparera tes repas ?

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-Voyons, dit mon père, sois raisonnable : les blancs ne meurent pas
de faim
-Alors tu ne vois pas, pauvre insensé, tu n’as pas encore observé
qu’ils ne mangent pas comme nous ? Cet enfant tombera malade, voilà ce qui
arrivera ! Et moi alors, que ferai-je ? Ah ! J’avais un fils, et voici que je n’ai plus
de fils !
Je m’approchai d’elle, je la serrai contre moi.
-Eloigne-toi ! Cria-t-elle. Tu n’es plus mon fils !
Mais elle ne me repoussait pas : elle pleurait et elle me serrait
étroitement contre elle.
-Tu ne vas pas m’abandonner, n’est-ce pas ? Dis-moi que tu ne
m’abandonneras pas ?
Mais à présent elle savait que je partirais et qu’elle ne pourrait pas
empêcher mon départ, que rien ne pourrait l’empêcher ; sans doute l’avait-elle
compris dès que nous étions venus à elle : oui, elle avait dû voir cet engrenage
qui, de l’école de Kouroussa, conduit à Conakry et aboutissait à la France ; et
durant tout le temps qu’elle avait parlé et qu’elle avait lutté, elle avait dû regarder
l’engrenage : cette roue-ci et cette roue-là d’abord, et puis cette troisième, et puis
d’autres roues encore, beaucoup d’autres roues que peut-être personne ne voyait.
Et qu’eût-on fait pour empêcher cet engrenage de tourner ? On ne pouvait que le
regarder tourner, regarder le destin tourner : mon destin était que je parte ! Et elle
dirigea sa colère – mais déjà ce n’étaient plus que des lambeaux de colère – contre
ceux qui, dans son esprit, m’enlevaient à elle une fois de plus :
-Ce sont des gens que rien jamais ne satisfait, dit-elle. Ils veulent
tout ! Ils ne peuvent pas voir une chose sans la vouloir.
-Tu ne dois pas les maudire, dis-je.
-Non, dit-elle amèrement, je ne les maudirai pas.
Et elle se trouva enfin à bout de colère, elle renversa la tête contre mon épaule et
elle sanglota bruyamment. Mon père s’était retiré. Et moi, je serrais ma mère
contre moi, j’essuyais ses larmes, je disais…que disais-je ? Tout et n’importe
quoi, mais c’était sans importance : je ne crois pas que ma mère comprit rien de
ce que je disais ; le son de ma voix lui parvenait, et il suffisait : ses sanglots petit
à petit s’apaisaient, s’espaçaient…
Camara laye, l’enfant noir

9|Page
3. COMMERCE ET MARCHE
LE MARCHE NOCTURNE
Le crépuscule tombait sur Ganmê ; les femmes et les jeunes filles
vendeuses du marché de nuit exposaient déjà leurs marchandises sur des vans de
jonc ou de rotin placés sur des trépieds. La nuit se précisait : des milliers d’étoiles
commençaient de scintiller dans un ciel pur et sans nuages ; les feux des lampions,
terrines minuscules où brûlaient des mèches de coton imbibées d’huile de palme,
vacillaient au moindre souffle de vent, s’éteignaient, se rallumaient aussitôt, et
semblaient ainsi obéir à quelque code.
Les marchands encombraient mâro, le marché de nuit, criaient leurs
marchandises ; faisaient l’article à tue-tête ; les clients déambulaient parmi les
étalages, s’arrêtaient devant les lampions, face aux marchandes, demandaient les
prix des articles, s’écriaient que c’était vraiment trop cher, discutaient, riaient,
marchandaient, obtenaient de petites réductions et achetaient ; ou bien ils
boudaient, grognaient, se fâchaient et partaient pour se confondre avec l’obscurité,
étoilée, là-bas, au pied de la mosquée.
On achetait des gâteaux, des beignets, des boules d’akassa, du
poisson frit ou fumé, des tranches d’igname ou de manioc cuites à l’eau ou frites.
Il y avait des vendeuses de pâtes de maïs et de sauces, il y avait des charcutières
qui exposaient leurs marchandises sur des tables. Il y avait aussi des épicières et
des mercières, et l’on pouvait se procurer à mâro presque tout ce que l’on pouvait
acheter sur le marché pendant le jour.
Naguère, Affôgnon errait parmi ces lampions ; c’était à mâro qu’il
achetait son repas du soir. Le lieu devenait fort peuplé et animé vers dix-sept
heures trente, après l’arrivée du train : les portefaix, satisfaits d’être débarrassés
de leurs charges, allaient dépenser une partie de leurs gains au marché de nuit où
ils achetaient leur repas. Alors, les gendarmes redoublaient de vigilance en
circulant entre les étalages.
…tout le monde bavardait, personne n’avait l’air d’écouter son
voisin. Les vendeurs de fétiches et de sauterelles en bois, dignement assis devant
leurs étalages d’os, de cornes d’antilopes, de dents de rhinocéros, de crânes
d’hommes, d’hippopotames, de crocodiles, de caïmans, d’oiseaux à côté desquels
il y avait des fioles de poudres noires aux puissances dites infaillibles, vantaient
les vertus de leurs bagatelles.
Olympe BHELY-QUENUN, un piège sans fin

10 | P a g e
LE MARCHE AU CENTRE DE LA CITE

…Ils venaient de partout, affluant vers le marché. Certains


cheminaient ainsi depuis le milieu de la nuit pour obtenir une bonne place,
d’autres étaient venus en pirogue. Quelques-uns, nus ou simplement vêtus d’un
cache-sexe. Et, peu à peu, le marché s’était peuplé de toutes les tribus de la
contrée. Certains avaient les dents limées, la tête tondue ou les tresses enduites de
gras. Les peaux variaient de l’albinos aux paupières blondes au noir le plus foncé,
en passant par le portugais au teint couleur de terre cuite. Sur les accoutrements
bigarrés dans le brouhaha des voix et le mélange des dialectes, les premières
lueurs matinales se levaient.
Le marché tient sa cour au centre de la cité. Une halle est réservée à
la boucherie et à la poissonnerie, une autre aux marchands de pierreries et
d’étoffes venues d’Angleterre et du Portugal, importées par les Hausas, marcheurs
infatigables ou par les Bambaras. Entre les deux bâtisses, par terre ou sur des
nattes de raphia, on trouve des calebasses décorées, des peaux de toutes sortes,
des racines inconnues, de la poudre pour les maux les plus divers, des fruits, des
œufs de toutes dimensions, allant de ceux de la poule à ceux de l’autruche, sans
oublier ceux du caïman. C’est la tour de Babel ; un forum nègre. Dans cette
fourmilière où hommes et bêtes se mêlaient, les pleurs des enfants, les aboiements
des chiens étaient recouverts par les appels des marchands.
La perception des places était journalière, ce qui ne manquait pas de
soulever la mauvaise humeur des vendeuses : donner de l’argent à une heure aussi
matinale porte de la guigne.
L’art de marchander joue ici le premier rôle. Rien n’est à prix fixe…
SEMBENE OUSMANE, O pays, mon beau peuple !

11 | P a g e
DISPUTE AU MARCHE
En un instant, le client se vit entouré par une foule de femmes du
marché, plus agressives les unes que les autres.
« Je ne t’ai point injuriée, Mam ! Essaya-t-il de se justifier. Je n’ai
jamais dit que tu vendais du faux ivoire, je ne l’ai jamais dit ! »
Il faut se méfier des femmes au marché. Elles parlent, elles crient,
elles chantent, elles vendent. Tout cela n’est pas bien méchant. Mais qu’elles se
liguent contre quelqu’un, et la catastrophe peut arriver instantanément.
L’homme le savait bien. Aussi essaya-t-il de se libérer avant qu’il ne fût encore
trop tard. Il aggrava encore son propre cas en tenant une issue dans la foule
grandissante, et cela avant même d’avoir payé le peigne d’ivoire qu’il tenait
dans une main. Mam se mit à vociférer des injures, accusant de vol le pauvre
client.
« Vous voyez, vous voyez bien, hurlait Mam, il m’injurie, moi, la
veille, et il me vole mon peigne ! Il l’a en main, vous le voyez, vous-mêmes.
Mais où est donc l’argent qu’il m’aurait donné pour ce peigne ?
-Non, non ! Répondirent les autres.
-Alors, que pensez-vous d’un homme pareil ? N’est-ce pas un
voleur ?
-Un voleur, c’est un voleur. Comment pourrait-on seulement en
douter ?
-Mais…cria l’homme, vous n’écoutez que ce que dit a vieille. Vous
ne…
-Vous entendez comme il m’appelle ?
-La vieille…la vieille, est-ce qu’elle est aussi vieille que ta mère ?
Est-ce qu’elle pourrait même être ta mère ? Demandèrent quelques voix de la
foule.
-Vous me défendez, mes amies. Vous êtes vraiment mes sœurs… »
Francis BEBEY, la poupée Ashanti.

12 | P a g e
4. VILLE ET VILLAGE
IMPRESSION DE PARIS

Je suis à paris, je foule le sol de Paris. Je regarde, partout des Blancs,


des employés blancs. Nulle part une tête de nègre. C’est bien un pays de blancs.
Il fait frais : le soleil se cache de honte. Il a conscience d’avoir commis à mon
endroit une injustice en me grillant de la tête aux pieds, alors qu’il arrive à peine
à bronzer les hommes d’ici.
Des autos passent qui semblent glisser, tant elles vont vite, et pas un
seul coup de klaxon. C’est défendu. Chacun obéit à la règle. C’est défendu chez
nous aussi, mais c’est un plaisir pour chacun de violer la règle, de klaxonner. Ça
met en vedette, fait de vous « quelqu’un ». Les chauffeurs signalent les arrêts, les
départs. Depuis le temps qu’ils font ces gestes !
Tout le contraire de ce qui se passe chez nous, ou les chauffeurs
conduisent un doigt constamment en l’air, interrogeant tout passant, éventuel
client. Un signe de tête sur le trottoir. Un arrêt brusque faisant gémir, hurler les
pneus. Tant pis pour celui qui suit. C’est le code de la « route-jungle ».
Des fleurs partout, plusieurs voitures parquées. Et des affiches sur les
murs, des panneaux publicitaires. Je paie ma place dans le car me conduisant aux
invalides. L’argent reprend sa valeur. Les mots ne doivent certainement pas
exister dans le langage d’ici. Il faut constamment mettre la main dans la poche,
faire mentalement son compte. Quel pays !
La première personne que je vois est un vieux en bretelles discutant
avec un ami, puis un ouvrier en vélo, ensuite deux enfants. L’animation augmente
à mesure qu’on approche de la ville. Du monde dans les rues, les cafés, les
restaurants. On se croirait un jour de fête chez nous. Une circulation intense,
disciplinée, les autos s’arrêtent au feu rouge, attendent patiemment le vert pour
repartir. Un incessant tourbillon. Les piétons sont les plus pressés. Après tout ne
sont-ils pas en nombre ? Il faut les voir se faufiler à travers les voitures et s’arrêter
tout d’un coup. N’auraient-ils pas des ressorts dans les jambes, ressorts remontés
chaque matin ?
La grisaille des murs aurait dû influer sur le caractère des habitants.
Erreur ! Ils ont du soleil en réserve, aussi trottent-ils dans un bruit continuel de
houle. Le parisien croirait que le monde a cessé de tourner si une nuit ou un matin,
il n’entendait plus ces bruits familiers.

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Un peuple consultant la montre à tout instant. Une ville prodigieuse
qui vous prend, vous capte, vous met au pas, vous emporte malgré vous dans un
courant impétueux. Ici on ne fait pas de stage. Il faut marcher, suivre.
Et de la lumière électrique en plein jour dans les restaurants et les
magasins. Certainement pour voir clair dans les comptes. Je n’aurais pas peur des
redites car avec cette ville, on semble tourner en rond, être toujours dans le même
quartier, voir les mêmes têtes blanches. L’imperméable que nous portons
seulement les jours de pluie, fait ici partie intégrante de la vêture.
Paris, par la construction de ses maisons collées les unes aux autres,
par ses nombreuses rues ne se coupant jamais à angles droits, est une ville qu’on
ne peut enchaîner. Cela se sent de prime à bord. C’est son premier air. Et même
mettrait-on les fers à la ville que les hommes passeraient au travers comme les
poissons qui « mangent » les filets, c’est-à-dire les déchirent pour s’échapper.
Cela est imprimé dans l’allure. L’attitude du Parisien. Il respire la liberté. Il est
chez lui, dans son Paris. Et c’est une force prodigieuse que d’être chez soi, dans
une telle ville.
On trouve ici des maisons si sérieuses d’aspect qu’on dirait qu’elles
ont conscience de ce qu’elles sont ou représentent. Elles sont de Paris. Elles sont
de Paris.
Bernard DADIE, un nègre à Paris.

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UN PETIT VILLAGE MALGACHE

Le village portait le joli nom de Tengenala, qui veut dire : « Au


milieu des bois ». Les habitants appartenaient tous à une même famille : le grand-
père et la grand-mère, et leurs quatre fils avec les femmes et les enfants.
On ne peut imaginer village plus paisible que Tengenala… dans une
grande case située sur une hauteur vivaient le grand-père et la grand-mère. Leurs
cheveux crépus étaient d’un blanc jaunâtre, et leurs visages étaient aussi ratatinés
que le sont au printemps les pommes qui viennent de passer l’hiver.
Au centre du petit village se dressait le grenier à riz de toute la
famille ; il était établi sur quatre hauts pieux qui l’isolaient du sol.
Il y avait aussi une porcherie. Et puis un Kral, ce parc à bestiaux
comme il en existe dans chaque village. Là, les beaux zébus tachetés passaient
seulement la nuit ; le jour, ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient dans les pâturages
de la montagne, où ils trouvaient une nourriture savoureuse.
Sous les cases, construites toutes sur des pilotis, il y avait de
nombreuses familles de poules.
Deux chiens, à l’étonnant pelage gris jaune, étaient pleins d’activité
la nuit, mais très paresseux le jour. Ils ressemblaient à des chacals : et quand on
les appelait, ils se sauvaient la queue entre les jambes tenaient de labourer de leurs
groins les champs de patates douces, alors les chiens-chacals aboyaient
furieusement, faisaient sauver les sangliers et les poursuivaient sans peur, le nez
jusque dans leurs soies.
Max METZER, Monique à Madagascar.

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A KINSHASA

Une fiancée raconte son arrivée à Kinshasa. En bon guide,


Christophe, qu’elle vient rejoindre, lui fait découvrir la capitale de la République
démocratique du Congo.
Heureusement que Christophe m’attendait à l’aéroport de Ndjili.
Comment aurais-je trouvé mon chemin dans cette foule de Kinois ? Il m’entraîna :
il avait hâte de présenter sa fiancée malgache à sa famille.
Christophe eut beaucoup de peine à sortir du parking de l’aéroport
tant il y avait de voitures.
A notre droite s’étendait une longue file de voitures jaunes qui
affichaient un grand « taxi » sur le flanc gauche. Des jeunes de tout âge
s’affairaient autour, interpellant les clients en leur arrachant quasiment les
bagages des mains pour les embarquer dans les taxis. J’étais fascinée par tant de
vivacité et de rapidité.
« Ce sont des chargeurs, me dit Christophe, souriant de mon
étonnement, ils gagnent ainsi leur vie. »
Maintenant, la voiture s’engageait sur un large boulevard. « Ce
boulevard porte le nom de Patrice Lumumba ; avec le président Kasavubu, il
dirigeait notre Pays au moment de l’indépendance ; il fut assassiné. » commenta
Christophe.
Sur le boulevard, le trafic était intense. Les hommes et les véhicules
semblaient être gagnés par une frénésie incroyable. Sur les deux bords du
boulevard, des bus « Fula-Fula » déposaient et reprenaient des passagers dans un
rythme infernal.
« Faisons un détour par Matonge, le quartier le plus animé de la
capitale. » Nous descendons de voiture pour marcher quelques instants. Ici, c’est
la fête. On crie, on mange, on boit. « Entrez, entrez, nous dit-on dans un bar d’où
partait un air envoûtant de guitare, venez prendre un verre avec nous. » Le Kinois
est un grand amateur de bière de musique. Les chansons fusent de partout.
Christophe me citait les noms des musiciens et des groupes célèbres : Franco,
Rochereau, Papa Wemba, Zaiko, Wenge…
Notre promenade fut de courte durée et nous repartîmes vers la
voiture…

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Une grande agglomération moderne s’entendait devant nous, étalant
ses rangées de buildings et de bâtiments en béton. Nous passons devant un grand
édifice sur lequel je peux lire « Palais de la Nation ».
« Ce quartier s’appelle Gombe, me souffla Christophe plein de fierté.
J’y suis né. » Le cadre de verdure, les eaux puissantes du fleuve, tout ce décor
ramenait la paix dans mon cœur. Par-delà le fleuve, on apercevait Brazzaville,
réduite par la distance aux dimensions d’une ville-jouet. Oui, j’aimais déjà
Kinshasa où j’allais vivre, et cette famille qui serait la mienne…
ACCT-EDIC EF, Horizon d’Afrique

5. LA MAISON
LA MAISON

La vie, hélas ! Ne lui fut pas toujours légère.


Comme les paysans que le grand âge tort.
La maison a souffert ennuis, deuils et misère,
Tant et tant, que peut-être, elle pense à la mort.

Elle a pâti du vent ; des frimas, de la neige,


Plus d’une fois, les jours de gros temps, elle a dû,
Pour ne pas s’effondrer sur ceux qu’elle protège,
S’enraciner au sol d’un effort éperdu.

Puis elle a pris sa part des mauvaises années,


Quand le sol est avare et que la glèbe ment,
Quand l’été furieux brûle l’herbe fanée
Et que les prés jaunis se meurent lentement ;

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La veille des moissons, lorsque les blés mûrs penchent,
Maintes fois elle a vu le ciel crouler sur eux
Et tuer lâchement, avec ses pierres blanches !
Les épis qui riaient sous le soleil heureux !

Et des peines encor pires lui sont venues


De ceux des siens qu’elle a vus partir sans retour, et dont les pas amis et
dont les voix connues
Ne font plus le bruit cher qu’ils faisaient tous les jours.

La maison a souffert…mais les chagrins et l’âge


Ont mis en elle un charme émouvant et sacré ;
On ne sait quoi d’humain respire en son visage ;
Et ses yeux semblent beaux d’avoir souvent pleuré.

Louis MERCIER, le poème de la maison

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LA CASE DE MON PERE

Mon père avait sa case à proximité de l’atelier, et souvent je jouais


là, sous la véranda qui l’entourait. C’était la case personnelle de mon père.
Elle était faite des briques en terre battue et pétrie avec de l’eau ; et
comme toutes nos cases, ronde et fièrement coiffée de chaume. On y pénétrait par
une porte rectangulaire.
A l’intérieur, un jour avare tombait d’une petite fenêtre. A droite, il
y avait le lit, en terre battue, comme les briques, garni d’une simple natte en osier
tressé et d’un oreiller bourré de kapok. Au fond de la case et tout juste sous la
petite fenêtre, là où la clarté était la meilleure, se trouvaient les caisses à outils. A
gauche, les boubous et les peaux de prière. Enfin, à la tête du lit, surplombant
l’oreiller et veillant sur le sommeil de mon père, il y avait une série de marmites
contenant des extraits de plantes et d’écorces.
Ces marmites avaient toutes des couvercles de tôle et elles étaient
richement et curieusement cerclées de chapelets de cauris ; on avait tôt fait de
comprendre qu’elles étaient ce qu’il avait de plus important dans la case.
De fait, elles contenaient les gris-gris, ces liquides mystérieux qui
éloignent les mauvais esprits et qui, pour peu qu’on s’en enduise le corps, le
rendent invulnérable aux maléfices, à tous les maléfices. Mon père, avant de se
coucher ne manquait jamais de s’enduire le corps, puisant ici, puisant là, car
chaque liquide, chaque gri-gri a sa propriété particulière, mais quelle vertu
précise ?
Je l’ignore : j’ai quitté mon père trop tôt.
De la véranda sous laquelle je jouais, j’avais directement vue sur
l’atelier, et en retour, on avait directement l’œil sur moi… mon domaine, en ce
temps-là, c’était la véranda qui entourait la case de mon père, c’était la case de ma
mère, c’était l’oranger planté au centre de la concession.
Camara laye, l’enfant noir

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UNE PAUVRE DEMEURE

Oumar Faye s’est rendu dans un village de brousse pour demander


au chef l’autorisation de remettre en culture des rizières abandonnées.

La nuit était presque venue quand ils arrivèrent au village qui était
celui d’Ityma. Des petits sentiers séparaient les palissades. Les toits des paillottes
se touchaient presque. Des gosses nus, au ventre bedonnant, couraient çà et là. Un
chien maladif aboyait, trottant sur des pattes qui se dérobaient à chacun de ses
pas. Les villageois accroupis saluaient les arrivants à leur passage. Un appentis de
branchages.
C’était là que demeurait la mère d’Itylima. Une unique pièce, qui
servait de salle et de cuisine durant les heures de pluie. Une bûche se consumait
au centre, la fumée piquait les yeux. Habitué à la demi-obscurité, Faye pouvait
apercevoir des canaris de toutes dimensions, des calebasses en désordre
encombrant la pièce ; une natte sur un cul de mortier près du lit. Le dépôt de fumée
sur les lattes de la toiture semblait une épaisse couche de peinture.
La mère d’Itylima était une femme prématurément vieillie et dont le
dur travail des rizières et la collecte du sel dans les marécages avaient buriné le
corps…elle n’avait rien, mais insista pour que Faye fût son hôte…
Le lit, composé de lattes liées par des lanières, était posé sur quatre
pieds fourchus, enfoncés dans le sol. Des peaux séchées servaient de matelas et
de couvertures. Dans un coin, des brindilles clôturaient des récipients en terre
cuite.
SEMBENE OUSMANE, O pays mon beau peuple

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6. JEUX-SPORT-LOISIR
SOUVENIR D’ENFANT

J’étais enfant et je jouais près de la case de mon père. Quel âge avais-je ? Je ne
me rappelle pas exactement. Je devais être jeune encore, cinq ans, six ans peut-
être… ma mère était dans l’atelier près de mon père, et leurs voix me parvenaient,
rassurantes, mêlées à celles des clients de la forge et au bruit de l’enclume…
Brusquement, j’avais cessé de jouer, toute mon attention captée par un serpent
qui rampait autour de la case ; et je m’étais bientôt approché. J’avais ramassé un
roseau qui traînait dans la cour – il en traînait toujours, qui se détachaient de la
palissade de roseaux tressés dont notre concession était entourée pas, il prenait
goût au jeu ; il avait lentement le roseau ; il l’avalait comme une proie, avec la
même volupté, me semblait-il, les yeux brillants de bonheur ; et se trouva à peu
près englouti et où la gueule du serpent se trouva terriblement.

Je riais, je n’avais pas peur du tout et je crois bien que le serpent n’eut plus
beaucoup tardé à m’enfoncer ses crochets dans les doigts si, à l’instant Damany,
l’un fit signe, et presque aussitôt je me sentis soulevé de terre : j’étais dans les
bras d’un ami de mon père.
Camara laye, Souvenirs d’un enfant noir

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IKINA, BELLE DANSE

Ikina, belle danse, aujourd’hui dans la ville


Réunit tous les villages des alentours.
Maints danseurs, venus de Kema, de Montoubie
Vers la ville de Ban, dès le lever du jour
Ont marché, haletants, toute la matinée ;
Sont aussi arrivés un peu avant midi
Les gens de Kebina et de Montagili ;
Plusieurs autres viendront après la mi-journée
Des hameaux situés au-delà de Douma,
D’Ibakou, de Kebi et de Kolomboma.
Déjà on les entend traverser la rivière ;
De la sente grise s’envole la poussière
Que soulèvent leurs pas de nouveaux arrivants.
Les tam-tams résonnent dont le pouls dans le vent
Se perd comme un écho frappant l’éther qui gronde.
Les grands de la ville donnent le premier pas
Que suivent les danseurs déjà formant la ronde,
Et l’on voit aussitôt tous les autres Kangas
Balancer fièrement leur tête empanachée,
Leurs lances, machettes et fléchettes dentées.
Au rythme des tam-tams et aux voix des chanteurs
Se mêlent ces armes que les forces guerrières

Font grincer dans leurs mains : une grande rumeur


Se répercute, au loin, au bord de la rivière.

22 | P a g e
Parfois quelque vieillard qui n’a plus un cheveu
Fait briller au soleil sa chauve chevelure ;
Sa bouche édentée bredouille un grand aveu,
Un grand merci, peut-être, à la mère nature,
Pendant que la sueur sur les plis de sa peau
Ruissèle en effaçant l’empreinte du tombeau.
Ainsi s’éteignent en cette fin de journée
Les soucis et s’oublie le poids des années.
Sous le ciel étoilé où la lune reluit
La danse bat son plein jusque tard dans la nuit,
Puis, petit à petit, les regards s’alourdissent.
Le sommeil envahit, pilleur plein de malice.
Le rythme des tam-tams dans le noir s’affaiblit
Et, lente, sous l’embrun des humides rosées
Hélas, sur ces ébats les jours jettent l’oubli ;
Nos pères sont tombés sur la terre ancestrale
Comme s’éteint le ciel à l’heure vespérale,
Et leur bel éclat avec eux enseveli
Dans ces vaux où l’humain sans cesse se démène
S’offre encore à mes yeux comme une île lointaine.
Patrice INTIOMALE

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