M é d i a s
La rédaction du futur,
entre Internet et le papier
E n France, aujourd’hui, tous les métiers se transforment à une
vitesse sans précédent. Toutefois, la profession de journaliste est
l’une de celles qui a le plus bougé au cours des dix dernières années.
Là plus qu’ailleurs, l’irruption massive d’Internet a tout modifié,
obligeant les collaborateurs des journaux à changer de méthode de
travail et même parfois, de mode de vie.
On aurait tort, cependant, de traiter avec indifférence ces
événements qui ne concernent qu’une petite corporation d’environ
35 000 personnes. La contribution des journalistes à la vie d’une
société démocratique est sans commune mesure avec la taille de
leurs effectifs. On peut même penser que l’essor de la communication
électronique va accroître encore leurs responsabilités.
Il est vrai que, de ce point de vue, la France de 2012 ne res-
semble plus beaucoup à celle de 1992. Un pays qui compte 18 millions
d’utilisateurs de smartphones, où 85 % des 13-19 ans consultent
Facebook et où plus de 3 millions d’usagers sont connectés à Twitter,
n’a plus tout à fait la même relation avec les flux d’information qui
lui parviennent maintenant par de multiples canaux.
Cette nouvelle réalité pose un double défi aux journalistes et,
à travers eux, aux citoyens qui veulent savoir ce qui se passe dans
la cité. Il s’agit à la fois de canaliser les nouvelles émanant d’une
multitude d’émetteurs et de les présenter de manière accessible à
des utilisateurs dont l’attention est sollicitée de toutes parts.
Sur le premier point, il faut reconnaître que les sources
traditionnelles d’information, agences de presse, correspondants à
l’étranger, services de presse des ministères et des grandes entre-
prises, sont submergées par une pléthore d’informateurs plus ou
moins compétents et désintéressés. Il s’agit des bloggeurs et « twit-
tos » qui se racontent à longueur de journée, mais aussi les témoins
d’événements imprévus qui envoient messages et photos avec leurs
téléphones, comme on le constate à chaque catastrophe naturelle.
Il ne faut pas oublier les sites internet de divers organismes publics
ou privés et des collectivités locales qui mélangent allégrement
l’information service et l’information tout court.
Comme cet immense fatras contient aussi des pépites, les
journalistes ne peuvent pas se permettre de le négliger. Ils doivent
donc, désormais, consacrer une part importante de leur activité à
consulter sites, blogs et twits et surtout à vérifier les informations
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Exposition
souvent sensationnelles mais pas toujours fiables que leur apporte
la Toile. C’est dire que l’enjeu majeur des rédactions d’aujourd’hui
est la gestion du temps. Comment, par exemple, traiter un fait divers
qui apparaît subitement sur le Web et peut donc être consulté par
des milliers d’internautes, alors qu’il faudra plusieurs heures pour
en confirmer l’authenticité ? Comment aussi prendre le temps d’écrire
un papier sur un sujet de fond, alors qu’il faut en même temps être
à l’affut des informations qui arrivent sans relâche ?
Ce dilemme prend d’autant plus d’acuité que la tendance des
journaux en Europe et aux États-Unis est de fusionner les rédactions
du papier et du Web. Cela signifie que le stress qui caractérisait
Théâtre
les journalistes d’Internet s’étend désormais à l’ensemble de la
rédaction. Cela veut dire aussi que les rédacteurs doivent trouver
le moyen de s’éloigner de l’écran pour aller voir ce qui se passe à
l’extérieur. Une démarche qui était normale il y a dix ans et qui
devient plus rare aujourd’hui.
Le second point, la mise en forme de l’information, est tout
aussi important. La généralisation d’Internet a fait exploser les
barrières, autrefois infranchissables, entre le texte, la vidéo et le
son. De grands journaux américains comme le New York Times et
le Washington Post ont constitué, au milieu de leurs rédactions, des
équipes de télévision de plusieurs dizaines de personnes et gèrent
Médias
des forums audio qui permettent aux lecteurs de poser des questions
aux journalistes compétents. De son côté, le site du journal Ouest-
France a diffusé 35 000 vidéos en 2011.
La transmission de l’information doit donc prendre une forme
nouvelle, alliant la nouvelle instantanée, les reportages filmés, les
enquêtes de fond, les contributions d’internautes triés sur le volet
pour éviter les dérapages et, de plus en plus, les liens avec des sites
qui permettent de creuser un sujet donné. On est loin du format bien
cadré du quotidien de 32 pages ou du journal télévisé de 30 minutes.
Ces bouleversements renforcent le rôle et la responsabilité
Cinéma
des journalistes qui servent de plus en plus de médiateurs face à un
public débordé et désorienté. Pendant un temps, on a entretenu le
mythe du journaliste citoyen, l’individu sans formation particulière
mais qui apportait spontanément une information sans préjugés ni
œillères. En 2012, le public européen et américain plébiscite mas-
sivement les sites professionnels indépendants ou liés à des médias
reconnus, journaux ou chaînes de télévision.
A ntoine de Tarlé
Livres
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