Danse Macabre
Danse Macabre
DANSE MACABRE
Henri Cazalis
A quoi bon le nier ? Je passe pour un véritable cas social. Où que j’aille le soir en
société, dans un pub ou une salle de cinéma, une surprise party ou un anniversaire, je
me trouve mille et une raisons de quitter l’assistance pour un moment lorsque
retentissent à mes oreilles certaines sonorités musicales que je préfère fuir. Inutile de
dire que les récitals ou les concerts n’ont plus ma faveur depuis longtemps, et ce, qu’il
s’agisse d’un rock-opéra ou d’une symphonie de Gershwin ou de Mozart. C’est ainsi et
pas autrement. Je suis tout simplement hanté par la peur permanente de retrouver,
derrière une mélodie, aussi banale et insignifiante soit elle, les échos de ces notes
diaboliques qui résonnent encore au creux de ma mémoire apeurée. Ces notes me
harcèlent même alors que le silence le plus total, à la faveur de la nuit ou d’une
excursion de plusieurs heures au sein d’une immense forêt isolée, m’a pourtant séparé
pour un temps de l’agitation du monde environnant. Je ne parviens tout simplement pas
à me détacher de cette horrible expérience qui m’a révélé la signification de la musique
sous un jour nouveau, et qui, depuis, m’incite en permanence à m’interroger sur
l’ignoble intention qui se dissimule sous les sons les plus anodins. Ainsi, le chant d’une
rivière ou le sifflement de geais dans les hauts sapins touffus de l’Oregon où je viens
d’aménager depuis deux ans réveillent occasionnellement en moi le souvenir d’un passé
cauchemardesque. J’appréhende à tout instant de reconnaître, sous les dehors
enchanteurs de la musique la plus doucereuse qui soit, ce rythme et ce son démoniaques
qui, en un recoin enfoui de mon cerveau, ne me laissent jamais en repos.
Pourtant, que l’on ne me prenne pas pour l’un de ces ectoplasmes frileux, qui ne
trouve son contentement que dans la musique la plus insipide et la plus incolore qui soit,
et qu’ânonnent régulièrement des fidèles décérébrés lors de cantiques religieux au
sermon du samedi après midi. Pour vous faire une idée de ce que l’on ne peut composer
de plus mortellement ennuyeux, assistez d’ailleurs une fois à n’importe quel office
célébré dans les temples d’affiliation protestante d’une sous secte quelconque qui croit
réunir la poignée de corniauds seuls élus pour siéger à la droite du Père. Pour ces
adeptes de la guitare sèche, de l’harmonium joué par la sœur du pasteur, et des textes
désolants dont le secret majeur consiste à répéter le saint nom de Jésus à toutes les
lignes, “Paint It black” de Keith Richard et Mick Jagger est déjà trop agressif, et “Magic
Bus” des Who, carrément aux portes de l’Enfer. Croyez bien que je ne cherche pas à
dénigrer la richesse spirituelle de ces chansonnettes mystiques, car l’essence même des
textes rock est exactement basée sur le même principe (la répétition invariable d’un mot
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fétiche, à cette différence près que “Love” y remplace “Lord”) ; Disons seulement que
j’essaye, avec mes faibles moyens, de vous expliquer l’abîme mental qui séparait ces
gens auxquels vous seriez tenté de m’assimiler, de l’univers musical infiniment plus
violent qui avait bercé mon enfance. En effet, j’ai eu longtemps l’occasion de côtoyer
le milieu du rock, et je croyais avoir tout vu en matière de groupe prétendu satanique
aux penchants morbides et aux prétentions apocalyptiques. Encore aujourd’hui, je ne
prends pas réellement au sérieux les déclarations de Pete Townshend qui estime que le
Diable s’est probablement penché sur le rock en général et les Who en particulier. Je ne
soupçonne pas ce genre de perdre l’âme de ses auditeurs, pas plus que je ne soupçonne
en soi le blues de pousser au suicide, ou la musique de chambre de rendre doux et
inoffensif. Mais pour cent chansons bénignes issues du cerveau puéril, d’un adolescent
attardé, dans l’immense concert actuel du rock, surgit parfois une mélodie qui donne
exactement ce qu’elle promet. Mais laissez moi plutôt vous raconter ma brève histoire,
elle sera plus éloquente que n’importe quel obscur sermon pour lequel je ne trouverai
d’ailleurs jamais les mots adéquats...
Je suis né dans la musique. Je renonce ici à citer les glorieux antécédents au sein
de ma famille. Qu’il suffise au lecteur de me croire si je lui dis que mon nom - que je
préfère taire ici - me précédait partout où j’allais tant que j’eus le courage de le porter.
Mais depuis, j’ai préféré changer d’identité par peur d’être rattrapé par ce que j’ai fui
une certaine nuit d’été après avoir laissé derrière moi tout espoir dans la vie normative
et ses apparences trompeuses. Ma passion pour les chansons de Little Richard et Billy
Haley se prolongea tout naturellement par le désir de suivre la voie tracée par mes
parents en la matière, et comme la voix me faisait au moins autant défaut que le
moindre instrument que mon grand frère me mettait entre les mains, je finis à 19 ans par
rouler ma bosse dans divers studios d’enregistrement dans mon état natal du Tennessee.
Et où trouver les meilleures chances de travailler pour les compagnies les plus solides -
et qui payaient le mieux - que la Jérusalem du Blues, à Nashville même ? Mais à
l’époque où j’entamais ma carrière en enregistrant la première - et dernière - prestation
d’un groupe mort-né dont le summum de la notoriété se résuma à une inexprimable
mélasse qui finit en 19° position à un hit-parade organisé par une radio locale -
Nashville avait perdu de son prestige. Aussi acceptait on en fait depuis quelques temps
tous les genres musicaux les plus probables du moment qu’ils sonnaient “américains”
(un vieux dicton de chez nous énonçait qu’aux frontières du Tennessee, il n’y avait plus
de musique, et qu’aux frontières des States, il n’y avait même plus personne
matériellement susceptible d’en pratiquer).
producteur Sam Davies a signé un contrat avec eux, mais Harrisson en sait à peine plus
que ça... Lui même vient d’apprendre la chose dans la matinée.”
“- Il sait au moins quel genre de musique ils jouent, non ?!” Insistai-je.
“- Du Rock, je crois... du Heavy Metal, quelque chose d’assez hard, à ce qu’il
parait. Harrisson raconte qu’ils ont déjà chanté avec succès dans des festivals à
Memphis et à Paducah...”
“- Du Rock, là bas ?! Les péquenots du coin ne jurent que par Emmylou Harris et
Linda Rondstadt dans le meilleur des cas ! Qu’est ce que des “heavies” iraient faire dans
ces Mecques de la Country ?!”
“- J’en sais rien, tu leur demanderas toi même demain !” Haussa négligemment
des épaules mon nouveau boss.
Je n’eus jamais l’occasion de leur demander quoi que ce soit. Les types ne nous
adressèrent jamais la parole, si ce n’est à Parker lui même... Ils étaient certainement des
génies dans leur genre : à peine arrivés, ils déballèrent leur matos et attaquèrent leur
double morceau sans même échanger un mot. En 13 minutes, temps record, ils avaient
expédiés leur travail sans la moindre fioriture. Je n’avais jamais vu un double
enregistrement se faire aussi vite. Et pas l’ombre d’une fausse note, pas le moindre
accroc. Ils jouaient et chantaient comme s’ils n’avaient fait que cela toute leur vie, et
qu’ils s’étaient entraînés jusqu’à plus soif et jusqu’à ce qu’ils ne soient plus capables de
concevoir autre chose durant une éternité. De fait, la diffusion sur les radios locales de
leur double titre connut un succès fulgurant et détrôna pour un temps tous les solistes ou
groupes alors en vogue... au début en tout les cas... Et puis, trois jours après, la chanson
fut retirée de toutes les stations radios à la suite de centaines de messages de
protestation issus des auditeurs - mais j’anticipe... En tout les cas, d’un point de vue
purement technique, je suis convaincu que s’ils avaient poursuivi sur leur lancée, on les
connaîtrait aujourd’hui de Las Vegas à Philadelphie, (et donc, immanquablement, à
Inverness comme à Valparaiso). Mais ils ne poussèrent jamais plus loin. La célébrité ne
les intéressait pas. Il fut même surprenant qu’ils consentirent à se produire un court
instant en vue d’un enregistrement privé pour dépasser l’audience habituelle des
concerts campagnards. Car - je l’appris par la suite - Parker avait mal compris : ces
énergumènes n’avaient jamais joué à Paducah ou à Memphis, mais dans des localités
annexes, sinon des hameaux, qui répondaient au doux nom de “Devil’s Denn” et “Dark
Forest”. A propos, il est un autre point sur lequel mon patron s’était complètement
fourvoyé : ces types ne se réclamaient en rien de la chanson roucoulée en son temps par
Sinatra pour ses groupies énamourées au cœur d’artichaut. Leur véritable nom de
groupe était “Stranglers in the Night”...
Lorsqu’ils parurent à nos yeux (nous étions quatre, avec Mike et Suzy), une aura
d’effroi parcourut notre petite assistance : je crus un bref instant qu’ils s’étaient échappé
d’une faille dans le temps et qu’ils cherchaient à regagner leur époque. Même en
cherchant bien - et j’avais fini par connaître un peu ce genre de faune - je n’arrivais pas
à trouver des personnes qui étaient parvenues à se placer à un niveau d’excentricité
aussi démentiel que ceux que Suzy, avec son humour en demi-teinte, surnomma ensuite
“Les sept de la bande à Lee”, et qui envahirent notre petit local.
De fait, ils étaient sept. Je ne sais pas si c’était intentionnel. Ils avaient l’air d’en
avoir besoin car l’orchestre qu’ils formaient était très riche, et allait de la flûte
traversière au violon en passant par l’inévitable synthé et les sacro-saintes guitares.
Deux ou trois d’entre eux changeaient même d’instruments en cours de morceau. Mais
le plus important, c’était évidemment la référence au général sudiste. Ils étaient tous
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habillés de manière similaire, avec des culottes et des tuniques grises ou “butternuts”,
comme on disait à l’époque de la guerre civile (je le sais, j’ai assez lu sur le sujet). Ils
portaient négligemment de longs manteaux d’hiver déboutonné, de grossières capotes
dont les pans leur tombaient sur les cuisses. Et leurs uniformes me rappelaient tout à
fait ces vieilles photographies que presque chaque famille du Tennessee garde
aujourd’hui dans ses bahuts datant de Mathusalem. On aurait dit des vétérans de la
Guerre de Sécession, avec leurs oripeaux en haillons, leurs képis ou leurs chapeaux à
larges bords, et leurs galons jaunes ou bleus qui désignaient les grades dans l’infanterie
et la cavalerie. Ils portaient tous des barbes grises, poivre et sel, longues et effilées
jusqu’à leur descendre à la taille. De larges touffes de cheveux filasses dépassaient en
mèches de leurs coiffes, sans pour autant qu’on puisse dire qu’ils les portaient longs.
Leur visage était hermétique, leur expression barrée par des lunettes rondes aux verres
teintés sur une armature de métal vieux style, en sorte qu’il me fut toujours impossible
de détailler consciencieusement l’un d’eux, ni de les distinguer les uns des autres. Les
boutons de leur guêtres étaient aussi incolores et usés que s’ils dataient effectivement
des combats de Shiloh ou de Chattanooga, et ils arboraient sur leur dos, cousus d’un fil
grossier, une reproduction d’un drapeau à 13 étoiles de la Confédération sudiste.
Evidemment, les nostalgiques romantiques de cette cause perdue étaient légion sous
cette latitude, et je me rappelle encore comment mon grand-père, au lendemain de la
prise de Saigon, avait déploré “cette fichue défaite” en pensant à Sherman et non pas à
Van Guyen Giap. Mais enfin, tout de même, cet accoutrement n’aurait même pas passé
pour un orchestre cantonné dans la “Country”... Et de toute façon, ce n’était pas de la
Country que j’entendis tandis que je surveillais les basses et les aiguës sur mon mixer...
Là encore, Parker s’était planté : non, ce groupe n’avait rien à proprement parler
de commun avec des hard-rockeurs dans la lignée de Black Sabbath ou Led Zeppelin. Je
m’étais attendu à un rock agressif, lourd et gargantuesque, au cours duquel un chanteur
à la voix esseulée braillerait un conglomérat de mots informes sensés incarner un texte
de profondeur intellectuelle largement en dessous de zéro. J’entrevoyai déjà des guitares
torturées par des doigts grossiers poussant des gémissements extra-terrestres mimant
l’approche d’un troupeau de buffles au galop, à la frontière très imprécise d’une mélodie
humaine et d’un infâme bruit de chiottes. Pourtant, rien de tout cela. La première
chanson était même aimable, une sorte de ballade où la guitare sèche et l’harmonica
prenaient le pas sur le reste, vague complainte dont le texte élaboré renvoyait à la
mélancolie de jours enfuis pour des vieillards sur le seuil de la mort. Et, de fait, je leur
aurais tous facilement donné au delà de 60 balais si la voix du chanteur, sourde et
caverneuse, mais vigoureuse et énergique, ne m’avait pas incité à baisser mon
estimation d’une bonne vingtaine d’années, et que j’en venais à me demander s’il ne
portait pas tout simplement une barbe postiche. L’ensemble était agréable à l’oreille, et
c’était certainement de loin ce que j’avais entendu de mieux depuis six ans de studios
(avant, je ne saurais dire, je n’étais pas encore là). En sorte que lorsque les phénomènes
entamèrent deux minutes après le second morceau sans même s’accorder une pause
autrement que pour accorder leurs instruments, le choc fut pour moi - et les autres, je
l’appris plus tard - franchement vertigineux.
côté de l’âme, hélas, mais de manière assez confuse, je ne pus m’empêcher de ressentir
des émotions que je n’aurais même jamais imaginé, mais qui me renvoyaient vaguement
à ce que j’avais pu éprouver la première fois en passant devant un cimetière. Je sais que
cela semble ridicule, mais personne à ce jour n’est parvenu à définir très exactement la
quintessence de ce qui habitait la musique que nous entendîmes ce jour là. Encore une
fois, rien à voir avec la vulgarité indécente de ces groupes de “heavy metal” dont la
violence et la gaucherie prétendaient nous resservir une vision de l’Enfer, comme les
pitoyables Iron Maiden et autres ACDC. La richesse extrême de l’instrumentation, les
sinuosités de la mélodie aux nombreuses variations, un texte plutôt élaboré pour le
genre, la virtuosité du deuxième guitariste et le jeu de voix du chanteur dénotaient
l’expression d’un talent qui savait habilement jouer sur des sentiments très divers.
Pourtant, un élément bien particulier - j’ignore lequel, s’il s’agissait de la basse, du
rythme lancinant et entraînant, du son très spécial qu’ils parvenaient à sortir de leurs
instruments - bref, un élément bien particulier ranimait en moi des images de peur et de
mort, désagréables à extrême. Néanmoins, cela exerçait sur moi une fascination étrange,
comme le regard d’un serpent à sonnettes qui vous darde de ses yeux à l’instant de vous
planter ses crochets dans la cheville.
Mais jusqu’ici, je ne vous ai parlé que de la musique proprement dite. Bien sûr, il
y avait aussi les paroles, clairement prononcées par celui qui paraissait être le leader du
groupe. On aurait dit le thème d’une histoire d’épouvante, un peu le genre “La nuit des
morts-vivants”. Il y était constamment fait allusion à une vie horrible après la mort, de
résurrections sacrilèges, du lent travail des vers et des insectes nécrophages qui
pourtant, ne parvenaient pas à effacer le désir de survie chez des cadavres
particulièrement récalcitrants. Je ne pense pas que l’on était allé aussi loin - et surtout
aussi habilement - dans la complaisance et la fascination pour un surnaturel morbide et
l’horreur que celui ci pouvait inspirer. Toutes les références sous forme de clichés
qu’ont pu marmonner ces groupes de hard jusqu’à nos jours au sujet de l’enfer et du
diable ressemblaient comparativement à de la petite bière (sans mauvais jeu de mots) à
coté de ce que j’entendis alors en l’espace de 4 minutes et quelques... Je ne dis pas que
les autres n’auraient pas été capables d’employer des mots aussi macabres, mais jamais
de quoi former un tout cohérent et aussi persuasif... parce que, étrangement, à chaque
fois que je fus amené à réécouter ultérieurement ce morceau, je parvenais à me
convaincre que tout cela n’était pas seulement issu de l’imagination fertile d’un auteur-
compositeur, aussi doué pouvait il être...
Il serait facile d’attribuer mon émotion à ce texte même, et non à la mélodie.
Pourtant, les deux allaient parfaitement de paire, et l’un supportait l’autre, les notes
répondant en écho aux sentiments que suscitaient en moi la verdeur des mots, et vice-
versa... Pour en donner un vague aperçu, je ne citerai ici que la moitié de strophe qui me
semble la moins sulfureuse :
Quant les ultimes notes s’éteignirent au creux de mon casque, je constatai que mes
doigts étaient si moites que de grosses gouttes de sueur qui en perlaient avaient humecté
une bonne partie de la console sur laquelle j’avais posé ma main. En fait, pour le
deuxième morceau, je n’avais pas esquivé un seul geste, et c’était bien inutile : la
chanson était si parfaite, les appareils semblaient s’être si harmonieusement accordés
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avec le son musical proféré par ce groupe inhabituel, que l’enregistrement s’avéra
ultérieurement l’un des meilleurs que j’ai jamais eu l’occasion d’effectuer (ou de ne pas
effectuer, si l’on préfère...).
Comme je l’ai dis, leur enregistrement fit un tabac sur les ondes des radios
environnantes (heureusement - ou par malheur - on avait quand même fini par retrouver
les bandes). Mais si une partie du public adhéra immédiatement à ce style très singulier
et assez novateur, d’autres protestèrent énergiquement, et réussirent à faire si bien
pression sur les différentes stations qu’au cours de la deuxième semaine, la chanson sur
les vers fut bientôt proprement escamotée. L’argument décisif - quoique non
convaincant à priori - avait consisté dans le fait d’établir un parallèle entre cet hymne
macabre à une vie horrible après la mort, et une série de faits divers entourés des
rumeurs les plus folles. En quelques jours, moins d’une quarantaine de personnes -
surtout des jeunes - avaient en effet disparu sans laisser de traces. Une ou deux fois, des
témoins certifièrent avoir aperçu un corps pendu ou égorgé avant de s’évanouir dans la
nature avant l’arrivée des enquêteurs. Et il fut question de symboles occultes, de
pentagrammes et de croix renversées peintes de sang humain sur les murs, quoique cela
semblait déjà relever de l’extrapolation. Il n’en fallut pas plus pour que l’on appréhende
que le Tennessee était devenu le nouveau siège de l’ordre des “Lucifer’s Friends”, un
cercle de satanistes dirigés eux même par un groupe de psychopathes qui prétendaient
vouloir favoriser la venue du Diable à l’orée du 3° millénaire. La secte avait été
démantelée une première fois deux ans auparavant à Silver Springs, en Arkansas, où
elle avait établi son siège. Il n’y avait été question que de meurtres rituels et de viols, en
passant par des sacrifices, des pratiques de zoophilie ou la crucifixion d’animaux
vivants à la lueur de bougie faite de graisse humaine, sans parler de ce que la police à
l’époque déjà aurait préféré passer sous silence. Trois des responsables s’étaient
retrouvés sur la chaise, et 14 autres étaient reclus dans des asiles, mais on jugea
inévitablement que ces cinglés avaient forcément fait des petits qui étaient peut être allé
tenter leur chance ailleurs...
Le rapport avec les “Stranglers in the Night” ne reposait absolument sur rien de
bien solide, car de toute manière, il n’était jamais question de satanisme dans leur chant,
ou d’apologie du meurtre. Et les “Amis de Lucifer” ne s’affichaient pas ouvertement au
point de chanter dans des studios d’enregistrement ou organiser des concerts en
campagne. Tout au plus, pouvait on considérer leur numéro comme ce que “La
symphonie fantastique” de Berlioz était à la musique classique - en plus cru et plus
direct, certes, et touchant un public moins instruit. Mais toujours est il que le
compositeur français ne s’était jamais vu accuser d’encourager la torture parce qu’il
avait baptisé l’un de ses passages “La marche au supplice” !... Après cela, un colloque
eut lieu, organisé par une radio locale à Nashville, durant lequel deux sociologues
s’enlisèrent dans un débat houleux et vain. Il en ressortait en gros que le premier pensait
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que la violence dans l’art canalisait heureusement les pulsions humaines les plus
primitives vers une voie abstraite et ludique. Le second quant à lui estimait au contraire
qu’elle constituait un facteur d’encouragement et de banalisation auprès d’esprits
simples ou trop jeunes, devenus incapables de scinder le réel de l’imaginaire. En
somme, rien de bien neuf sous le soleil, et personne ne savait plus quoi penser après
avoir éteint son poste. De toute manière, je ne pense pas que la police ait jamais cru bon
ne serait ce qu’un instant de s’attarder sur un groupe de rockers, ne serait ce que parce
qu’elle ne voulait pas se voir accusée d’être bégueule. Elle pensait probablement déjà
avoir tout vu (ou entendu) dans ce domaine, et ses recherches s’orientèrent dans d’autres
directions.
nationale, de m’arrêter un peu trop longtemps à un station-relais qui disposait d’un juke-
box diffusant encore des vieux tubes de Buddy Holly et de Fat Domino. Lorsque j’eus
payé mon coca et que je ressortis à l’air libre, je m’étais entre-temps persuadé qu’il
serait intéressant de réentendre ces phénomènes dans un cadre qui leur semblerait plus
adéquat, si le genre qu’ils se donnaient était du toc, ou s’ils vivaient vraiment la façon
dont ils s’affichaient. Et surtout si je parvenais à retrouver la même sonorité qui m’avait
tant impressionné la première fois et glaner quelques renseignements quant à leur
identité.
Ce jour là, j’aurais aussi bien fait d’être sourd à toutes formes de Rockabilly, ou -
pour ne pas en arriver à une telle extrémité - du moins attendre de boire quelque chose
après avoir laissé au moins une cinquantaine de miles derrière moi.
diffus : à l’évidence, les types jouaient sans sono, et la grange en question devait être
fermée...
A voir les quelques campagnards ici et là qui sirotaient leur bière avant d’attaquer
vraisemblablement un nouveau steak, cela ressemblait assez à ce quoi je m’attendais.
J’abordai la première personne venue qui me désigna un type ventru et chauve qui
entretenait un feu, un tablier à carreaux noué autour de la taille... Je me présentai à lui et
il m’écrasa les doigts avant de me proposer une bière dans laquelle je trempais mes
lèvres pour la politesse.
“- Elle est bonne ?!” me demanda-t-il.
“- Excellente !” Mentis-je. “Elle m’en rappelle une autre dont j’ai encore le goût
sur la langue !”
Après quelques phrases anodines pour satisfaire à ma condition d’invité, je tentais
de biaiser sur le sujet des “Etrangleurs dans la nuit”, mais j’en fus pour mes frais : ces
types étaient peut être connus pour leur musique, mais certainement pas pour leur vie
familiale... A moins bien sûr que Ted ne voulait rien me dire, ce qui reste l’hypothèse la
plus plausible, ou que j’en suis venu à imaginer tout cela... Encore aujourd’hui j’ai du
mal à démêler son rôle dans toute cette affaire, si c’est moi qui, cette nuit là, a perdu la
tête durant ces quelques moments de folie, ou bien si...
Une main s’abattit sur mon épaule. Je me retournai et vis un grand escogriffe aux
cheveux filasse que je n’eus aucun mal à reconnaître, en dépit de son expression
hébétée...
“- Mike Ellis, qu’est ce que tu fous là ?!”
“- La même chose que toi, mec !” me lança-t-il. “Alors comme ça, toi aussi, tu es
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de la partie ?!...”
Il s’interrompit un moment avant de reprendre comme pour lui même :
“- Non, tu n’es pas au courant, visiblement ! Tu ressembles encore à ceux qui sont
restés de l’autre coté...”
“- De l’autre coté de quoi ?!...” lui demandais-je, avant de saisir une étrange lueur
dans ses yeux qui lui conférait cet air hagard. Il semblait à peine tenir sur ses jambes, et
son corps balançait imperceptiblement de droite à gauche. En fait, c’était le cas de tout
le monde ici, mais j’avais attribué ça à la rythmique que des guitares électriques qui
imprimaient un rythme accéléré et entraînant sur la musique. Un moment éclairé par un
spot lumineux, Mike, en faisant un pas de coté, replongea dans la pénombre, mais il me
serrait toujours par le bras, comme s’il s’y accrochait pour ne pas tomber.
“- Tu es shooté, ma parole ! Quel trip tu as pris là ?!”
“- Aucun, mec, aucun !” Ricana-t-il stupidement. “Ce sont eux, ma drogue ! Je
l’ai tout de suite compris l’autre jour en les enregistrant... Avec eux, tu vois le monde
différemment... et dire que je roulais ma bosse jusque là sans me douter que j’étais sur
la fausse voie !...”
“- Ou est Suzy ?!” Lançai-je pour changer de sujet.
“- Quelque part... au premier rang, je crois... c’est une de leurs meilleures
groupies... Elle a été la première à effectuer le grand saut, moi, j’ai un peu hésité avant
de la suivre !”
“- Ouais, mec !” Me lança la voix de Mike derrière moi, “ça ne date pas de Chuck
Berry, ni des premiers pas du Blues ou du Twin Pan Alley... les primitifs scandaient ce
même rythme sur des tambours en peaux de buffle à chaque changement de lune pour
célébrer l’avènement d’un cycle nouveau ! La musique a d’abord servi à ça, et à fêter
les moissons, à encourager la fécondité, à remercier le soleil pour la fuite de l’hiver... Et
pour que la terre et le ventre des femmes continuent à donner leurs fruits, un élu se
charcutait pour rejoindre le monde des esprits... eh, mon gars ! Tu en tires une
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tronche ?!... Mais penses y bien ! Aujourd’hui, on est des milliards de pauvres cons qui
se marchent sur l’orteil : le sacrifice commun, voilà la solution ! S’envoyer en l’air
accroît les chances de survivre pour le reste de la Communauté ! Tu crois pas
qu’autrement, le monde aurait encore une chance, avec ces pourritures d’usines, le
nucléaire, le sida et tous ces crève-la-faim du Tiers Monde qui attendent au seuil qu’on
leur fasse l’aumône en rêvant d’être un jour assez forts pour nous faire la peau et
prendre notre place !... Vivre ?! Tu rigoles ! Ils l’ont bien compris, eux, avec leur
musique... S’ouvrir les veines ou se pendre avec une bonne ficelle en nylon, c’est si
facile qu’on se demande pourquoi les gens n’y pensent pas plus souvent... On est bien
mieux quant on est devenu un macchabée, et qu’on se régale de terre et de vers... Et
quant on en sort pour une petite sauterie, c’est vraiment le pied, ça, je peux te le dire !...
eh, tu m’écoutes, mec ?!”
Car, alors qu’un solo de guitare mimant les sanglots et les geignements d’un
homme perdu me déchiraient maintenant le tympan, je reconnus dans cette marée de
danseurs qui me cernaient lentement au gré de leurs trémoussements grotesques, une
cohorte de pantins aux membres pantelants, dont les visages hagards aux yeux fixes
reflétaient à la faveur d’une lumière sporadique, pareille aux feux de l’Enfer,
l’expression même de la mort triomphante. Les torses et les têtes qui semblaient à tout
moment se détacher se balançaient comme des protubérances inertes de troncs animés
d’un semblant de vie démoniaque, au gré de fils invisibles qui les maintenaient encore
debout. Ce n’était plus que marionnettes à la colonne vertébrale disloquée ou au cou
tordu par la pendaison, qui se déhanchaient de manière risible voire obscène. Ils
esquissaient au rythme saccadé de la musique dantesque de pitoyables mouvements de
jambes parodiant une danse primitive. Je crus un moment entrevoir le visage de Lucy,
mais un simulacre de la fille que j’avais connu depuis l’époque du collège. Elle
tressautait sur place comme si elle recevait une décharge ininterrompue de court-jus, et,
la bouche tordue dans un rictus macabre aux lèvres révulsées, elle dardait un point
inconnu au dessus d’elle de ses grands yeux de poissons vides que j’avais trouvé un jour
jolis. Et lorsqu’elle joignit les mains comme dans une prière, montrant l’estafilade rouge
encore non cicatrisée qui entourait son poignet gauche, j’aurai juré qu’elle suppliait
quelqu’un d’arrêter ce supplice auquel elle était soumise, et de la replonger dans le
repos d’où on venait de l’extirper contre son gré...
Par bonheur pour moi, les hideuses notes s’arrêtèrent un bref instant, tandis que le
chanteur, s’adressant à nouveau à la foule, lui annonçait le prochain titre de ce macabre
récital... Quelque chose comme “The Minstrels of Hell”, je n’en suis plus très sûr... car,
profitant du fait que la musique avait cessé pour un temps d’exercer sur moi ses maudits
sortilèges, je me pratiquais un chemin dans la marée humaine afin d’accéder au portail
dont les deux battants signifiaient pour moi l’incarnation même du salut. Je parvins à
ouvrir l’un d’eux, me glissai au dehors, et voulu prendre soin, assez stupidement, de
refermer derrière moi le panneau de bois, comme pour dresser ce futile obstacle entre
moi et l’horreur vivante...
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Ce fut à cette occasion, alors que mes yeux se dirigèrent dans un bref et ultime
instant vers l’estrade, que la peur qui me hantait bascula dans la panique la plus folle…
En sorte que, lorsque je repris connaissance, affalé sur le siège avant de ma voiture,
devant la maison de Thomas Watkins, je ne pu que deviner que j’étais parvenu à courir
jusque là avant de m’évanouir, vaincu par l’émotion. Je démarrai en trombe et roulai à
un train d’enfer, mon cerveau encore tourmenté par ce que je venais de voir...
On se demandera comment une telle réunion ait pu se dérouler avec l’accord voire
la complicité de fermiers comme ce Ted Hoggart et ses voisins... Peut être n’avait il pas
le choix, peut être était il contraint de composer pour éviter le sort dont “ils” le
menaçaient... Peut être n’avait il pas les yeux en face des trous - et les oreilles encore
moins... Je ne sais pas, et j’en ai assez de passer mon temps à me poser des questions
sans réponses... Oh, bien sûr, on les a retrouvé au cours des semaines suivantes, ces
quelques 40 disparus... on ne peut plus morts, dans des endroits divers ; mais personne
n’est jamais parvenu à ce jour à fournir une explication valable quant à la nature de cette
hécatombe de suicides, et les motivations de ces dernières... Je viens de coucher tout
cela par écrit, mais je ne suis pas assez fou pour en montrer le produit à quelqu’un... Qui
voudrait me croire ?!...Tout ce que je sais, c’est que je surveille actuellement tout les
moyens d’informations possibles dans la peur qu’un jour, “ils” sortent du Tennessee
pour se faire la main sur un autre Etat... Des satanistes ?!... Non, vous faites erreur !...
Rien à voir avec les paltoquets des “Lucifer’s Friends”, aussi dangereux que puissent
être ces derniers ! Eux, ils n’ont pas besoin de servir le diable, ils sont des diables, et ils
ne servent qu’eux même...
Je le sais depuis que je les ai vus à l’œuvre, et que mon regard involontairement
jeté en arrière avant de refermer le battant du portail derrière moi a croisé celui du
chanteur... Je le sais, depuis que ce dernier, tout en poursuivant sa prestation vocale, ôta
devant moi ses lunettes de sa main restée libre pour me lancer un hideux sourire
sarcastique... et qu’en lieu et place de ses prunelles, je n’entrevis que les orbites vides et
creusées d’un crâne qui me lançaient un message muet depuis le néant de leurs
ténèbres abyssales !...