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Danse Macabre

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1

DANSE MACABRE

La mort en cadence frappant une tombe avec son talon,


La mort, à minuit, joue un air de danse avec son violon.

Henri Cazalis

A quoi bon le nier ? Je passe pour un véritable cas social. Où que j’aille le soir en
société, dans un pub ou une salle de cinéma, une surprise party ou un anniversaire, je
me trouve mille et une raisons de quitter l’assistance pour un moment lorsque
retentissent à mes oreilles certaines sonorités musicales que je préfère fuir. Inutile de
dire que les récitals ou les concerts n’ont plus ma faveur depuis longtemps, et ce, qu’il
s’agisse d’un rock-opéra ou d’une symphonie de Gershwin ou de Mozart. C’est ainsi et
pas autrement. Je suis tout simplement hanté par la peur permanente de retrouver,
derrière une mélodie, aussi banale et insignifiante soit elle, les échos de ces notes
diaboliques qui résonnent encore au creux de ma mémoire apeurée. Ces notes me
harcèlent même alors que le silence le plus total, à la faveur de la nuit ou d’une
excursion de plusieurs heures au sein d’une immense forêt isolée, m’a pourtant séparé
pour un temps de l’agitation du monde environnant. Je ne parviens tout simplement pas
à me détacher de cette horrible expérience qui m’a révélé la signification de la musique
sous un jour nouveau, et qui, depuis, m’incite en permanence à m’interroger sur
l’ignoble intention qui se dissimule sous les sons les plus anodins. Ainsi, le chant d’une
rivière ou le sifflement de geais dans les hauts sapins touffus de l’Oregon où je viens
d’aménager depuis deux ans réveillent occasionnellement en moi le souvenir d’un passé
cauchemardesque. J’appréhende à tout instant de reconnaître, sous les dehors
enchanteurs de la musique la plus doucereuse qui soit, ce rythme et ce son démoniaques
qui, en un recoin enfoui de mon cerveau, ne me laissent jamais en repos.

Pourtant, que l’on ne me prenne pas pour l’un de ces ectoplasmes frileux, qui ne
trouve son contentement que dans la musique la plus insipide et la plus incolore qui soit,
et qu’ânonnent régulièrement des fidèles décérébrés lors de cantiques religieux au
sermon du samedi après midi. Pour vous faire une idée de ce que l’on ne peut composer
de plus mortellement ennuyeux, assistez d’ailleurs une fois à n’importe quel office
célébré dans les temples d’affiliation protestante d’une sous secte quelconque qui croit
réunir la poignée de corniauds seuls élus pour siéger à la droite du Père. Pour ces
adeptes de la guitare sèche, de l’harmonium joué par la sœur du pasteur, et des textes
désolants dont le secret majeur consiste à répéter le saint nom de Jésus à toutes les
lignes, “Paint It black” de Keith Richard et Mick Jagger est déjà trop agressif, et “Magic
Bus” des Who, carrément aux portes de l’Enfer. Croyez bien que je ne cherche pas à
dénigrer la richesse spirituelle de ces chansonnettes mystiques, car l’essence même des
textes rock est exactement basée sur le même principe (la répétition invariable d’un mot
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fétiche, à cette différence près que “Love” y remplace “Lord”) ; Disons seulement que
j’essaye, avec mes faibles moyens, de vous expliquer l’abîme mental qui séparait ces
gens auxquels vous seriez tenté de m’assimiler, de l’univers musical infiniment plus
violent qui avait bercé mon enfance. En effet, j’ai eu longtemps l’occasion de côtoyer
le milieu du rock, et je croyais avoir tout vu en matière de groupe prétendu satanique
aux penchants morbides et aux prétentions apocalyptiques. Encore aujourd’hui, je ne
prends pas réellement au sérieux les déclarations de Pete Townshend qui estime que le
Diable s’est probablement penché sur le rock en général et les Who en particulier. Je ne
soupçonne pas ce genre de perdre l’âme de ses auditeurs, pas plus que je ne soupçonne
en soi le blues de pousser au suicide, ou la musique de chambre de rendre doux et
inoffensif. Mais pour cent chansons bénignes issues du cerveau puéril, d’un adolescent
attardé, dans l’immense concert actuel du rock, surgit parfois une mélodie qui donne
exactement ce qu’elle promet. Mais laissez moi plutôt vous raconter ma brève histoire,
elle sera plus éloquente que n’importe quel obscur sermon pour lequel je ne trouverai
d’ailleurs jamais les mots adéquats...

Je suis né dans la musique. Je renonce ici à citer les glorieux antécédents au sein
de ma famille. Qu’il suffise au lecteur de me croire si je lui dis que mon nom - que je
préfère taire ici - me précédait partout où j’allais tant que j’eus le courage de le porter.
Mais depuis, j’ai préféré changer d’identité par peur d’être rattrapé par ce que j’ai fui
une certaine nuit d’été après avoir laissé derrière moi tout espoir dans la vie normative
et ses apparences trompeuses. Ma passion pour les chansons de Little Richard et Billy
Haley se prolongea tout naturellement par le désir de suivre la voie tracée par mes
parents en la matière, et comme la voix me faisait au moins autant défaut que le
moindre instrument que mon grand frère me mettait entre les mains, je finis à 19 ans par
rouler ma bosse dans divers studios d’enregistrement dans mon état natal du Tennessee.
Et où trouver les meilleures chances de travailler pour les compagnies les plus solides -
et qui payaient le mieux - que la Jérusalem du Blues, à Nashville même ? Mais à
l’époque où j’entamais ma carrière en enregistrant la première - et dernière - prestation
d’un groupe mort-né dont le summum de la notoriété se résuma à une inexprimable
mélasse qui finit en 19° position à un hit-parade organisé par une radio locale -
Nashville avait perdu de son prestige. Aussi acceptait on en fait depuis quelques temps
tous les genres musicaux les plus probables du moment qu’ils sonnaient “américains”
(un vieux dicton de chez nous énonçait qu’aux frontières du Tennessee, il n’y avait plus
de musique, et qu’aux frontières des States, il n’y avait même plus personne
matériellement susceptible d’en pratiquer).

Aussi n’aurais je pas dû m’étonner, lorsqu’en ce printemps 87, j’entendis pour la


première fois le groupe le plus singulier qu’il m’avait jamais été donné d’enregistrer
dans notre studio de “Groovin Flash”, au 66 Harlington Street.
En fait, le seul spectacle qu’offrait leur vue lorsqu’ils débouchèrent dans la salle
d’enregistrement avait de quoi marquer un esprit pourtant aussi blasé que le mien.
On n’avait jamais entendu parler d’eux jusque là, mais ils auraient pu en dire
autant de notre studio. Anthony Parker m’annonça la nouvelle la veille, et j’avais
manqué de l’embrasser parce qu’il n’avait plus fait appel à mes services depuis 3
semaines, et que mes soldes en fin de mois plongeaient maintenant régulièrement dans
le rouge.
“- Comment ils s’appellent ?!” Lui lançai-je après avoir renoncé à entamer une
danse pour traduire mon vif contentement.
“- Harrisson m’a parlé de quelque chose qui ressemble à “Stranger in the night” -
plutôt bizarre comme idée, mais on n’est pas là pour juger...” me répondit il. “Le
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producteur Sam Davies a signé un contrat avec eux, mais Harrisson en sait à peine plus
que ça... Lui même vient d’apprendre la chose dans la matinée.”
“- Il sait au moins quel genre de musique ils jouent, non ?!” Insistai-je.
“- Du Rock, je crois... du Heavy Metal, quelque chose d’assez hard, à ce qu’il
parait. Harrisson raconte qu’ils ont déjà chanté avec succès dans des festivals à
Memphis et à Paducah...”
“- Du Rock, là bas ?! Les péquenots du coin ne jurent que par Emmylou Harris et
Linda Rondstadt dans le meilleur des cas ! Qu’est ce que des “heavies” iraient faire dans
ces Mecques de la Country ?!”
“- J’en sais rien, tu leur demanderas toi même demain !” Haussa négligemment
des épaules mon nouveau boss.

Je n’eus jamais l’occasion de leur demander quoi que ce soit. Les types ne nous
adressèrent jamais la parole, si ce n’est à Parker lui même... Ils étaient certainement des
génies dans leur genre : à peine arrivés, ils déballèrent leur matos et attaquèrent leur
double morceau sans même échanger un mot. En 13 minutes, temps record, ils avaient
expédiés leur travail sans la moindre fioriture. Je n’avais jamais vu un double
enregistrement se faire aussi vite. Et pas l’ombre d’une fausse note, pas le moindre
accroc. Ils jouaient et chantaient comme s’ils n’avaient fait que cela toute leur vie, et
qu’ils s’étaient entraînés jusqu’à plus soif et jusqu’à ce qu’ils ne soient plus capables de
concevoir autre chose durant une éternité. De fait, la diffusion sur les radios locales de
leur double titre connut un succès fulgurant et détrôna pour un temps tous les solistes ou
groupes alors en vogue... au début en tout les cas... Et puis, trois jours après, la chanson
fut retirée de toutes les stations radios à la suite de centaines de messages de
protestation issus des auditeurs - mais j’anticipe... En tout les cas, d’un point de vue
purement technique, je suis convaincu que s’ils avaient poursuivi sur leur lancée, on les
connaîtrait aujourd’hui de Las Vegas à Philadelphie, (et donc, immanquablement, à
Inverness comme à Valparaiso). Mais ils ne poussèrent jamais plus loin. La célébrité ne
les intéressait pas. Il fut même surprenant qu’ils consentirent à se produire un court
instant en vue d’un enregistrement privé pour dépasser l’audience habituelle des
concerts campagnards. Car - je l’appris par la suite - Parker avait mal compris : ces
énergumènes n’avaient jamais joué à Paducah ou à Memphis, mais dans des localités
annexes, sinon des hameaux, qui répondaient au doux nom de “Devil’s Denn” et “Dark
Forest”. A propos, il est un autre point sur lequel mon patron s’était complètement
fourvoyé : ces types ne se réclamaient en rien de la chanson roucoulée en son temps par
Sinatra pour ses groupies énamourées au cœur d’artichaut. Leur véritable nom de
groupe était “Stranglers in the Night”...

Lorsqu’ils parurent à nos yeux (nous étions quatre, avec Mike et Suzy), une aura
d’effroi parcourut notre petite assistance : je crus un bref instant qu’ils s’étaient échappé
d’une faille dans le temps et qu’ils cherchaient à regagner leur époque. Même en
cherchant bien - et j’avais fini par connaître un peu ce genre de faune - je n’arrivais pas
à trouver des personnes qui étaient parvenues à se placer à un niveau d’excentricité
aussi démentiel que ceux que Suzy, avec son humour en demi-teinte, surnomma ensuite
“Les sept de la bande à Lee”, et qui envahirent notre petit local.

De fait, ils étaient sept. Je ne sais pas si c’était intentionnel. Ils avaient l’air d’en
avoir besoin car l’orchestre qu’ils formaient était très riche, et allait de la flûte
traversière au violon en passant par l’inévitable synthé et les sacro-saintes guitares.
Deux ou trois d’entre eux changeaient même d’instruments en cours de morceau. Mais
le plus important, c’était évidemment la référence au général sudiste. Ils étaient tous
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habillés de manière similaire, avec des culottes et des tuniques grises ou “butternuts”,
comme on disait à l’époque de la guerre civile (je le sais, j’ai assez lu sur le sujet). Ils
portaient négligemment de longs manteaux d’hiver déboutonné, de grossières capotes
dont les pans leur tombaient sur les cuisses. Et leurs uniformes me rappelaient tout à
fait ces vieilles photographies que presque chaque famille du Tennessee garde
aujourd’hui dans ses bahuts datant de Mathusalem. On aurait dit des vétérans de la
Guerre de Sécession, avec leurs oripeaux en haillons, leurs képis ou leurs chapeaux à
larges bords, et leurs galons jaunes ou bleus qui désignaient les grades dans l’infanterie
et la cavalerie. Ils portaient tous des barbes grises, poivre et sel, longues et effilées
jusqu’à leur descendre à la taille. De larges touffes de cheveux filasses dépassaient en
mèches de leurs coiffes, sans pour autant qu’on puisse dire qu’ils les portaient longs.
Leur visage était hermétique, leur expression barrée par des lunettes rondes aux verres
teintés sur une armature de métal vieux style, en sorte qu’il me fut toujours impossible
de détailler consciencieusement l’un d’eux, ni de les distinguer les uns des autres. Les
boutons de leur guêtres étaient aussi incolores et usés que s’ils dataient effectivement
des combats de Shiloh ou de Chattanooga, et ils arboraient sur leur dos, cousus d’un fil
grossier, une reproduction d’un drapeau à 13 étoiles de la Confédération sudiste.
Evidemment, les nostalgiques romantiques de cette cause perdue étaient légion sous
cette latitude, et je me rappelle encore comment mon grand-père, au lendemain de la
prise de Saigon, avait déploré “cette fichue défaite” en pensant à Sherman et non pas à
Van Guyen Giap. Mais enfin, tout de même, cet accoutrement n’aurait même pas passé
pour un orchestre cantonné dans la “Country”... Et de toute façon, ce n’était pas de la
Country que j’entendis tandis que je surveillais les basses et les aiguës sur mon mixer...

Là encore, Parker s’était planté : non, ce groupe n’avait rien à proprement parler
de commun avec des hard-rockeurs dans la lignée de Black Sabbath ou Led Zeppelin. Je
m’étais attendu à un rock agressif, lourd et gargantuesque, au cours duquel un chanteur
à la voix esseulée braillerait un conglomérat de mots informes sensés incarner un texte
de profondeur intellectuelle largement en dessous de zéro. J’entrevoyai déjà des guitares
torturées par des doigts grossiers poussant des gémissements extra-terrestres mimant
l’approche d’un troupeau de buffles au galop, à la frontière très imprécise d’une mélodie
humaine et d’un infâme bruit de chiottes. Pourtant, rien de tout cela. La première
chanson était même aimable, une sorte de ballade où la guitare sèche et l’harmonica
prenaient le pas sur le reste, vague complainte dont le texte élaboré renvoyait à la
mélancolie de jours enfuis pour des vieillards sur le seuil de la mort. Et, de fait, je leur
aurais tous facilement donné au delà de 60 balais si la voix du chanteur, sourde et
caverneuse, mais vigoureuse et énergique, ne m’avait pas incité à baisser mon
estimation d’une bonne vingtaine d’années, et que j’en venais à me demander s’il ne
portait pas tout simplement une barbe postiche. L’ensemble était agréable à l’oreille, et
c’était certainement de loin ce que j’avais entendu de mieux depuis six ans de studios
(avant, je ne saurais dire, je n’étais pas encore là). En sorte que lorsque les phénomènes
entamèrent deux minutes après le second morceau sans même s’accorder une pause
autrement que pour accorder leurs instruments, le choc fut pour moi - et les autres, je
l’appris plus tard - franchement vertigineux.

La chanson suivante, en effet, et qui portait le nom impossible de “Birth of


Worms - An history of a brand new genesis”, me plongea dans un état oscillant entre
l’admiration la plus élevée et le dégoût le plus profond. Encore aujourd’hui, le seul mot
s’approchant un peu de la vérité reste “malsain”. Je sais qu’il est rarement employé dans
le domaine musical, car il est rare qu’une mélodie, la plus habile qui soit, parvienne à
faire vibrer les cordes de votre âme, mais il s’agissait pourtant bien de cela. Pas le bon
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côté de l’âme, hélas, mais de manière assez confuse, je ne pus m’empêcher de ressentir
des émotions que je n’aurais même jamais imaginé, mais qui me renvoyaient vaguement
à ce que j’avais pu éprouver la première fois en passant devant un cimetière. Je sais que
cela semble ridicule, mais personne à ce jour n’est parvenu à définir très exactement la
quintessence de ce qui habitait la musique que nous entendîmes ce jour là. Encore une
fois, rien à voir avec la vulgarité indécente de ces groupes de “heavy metal” dont la
violence et la gaucherie prétendaient nous resservir une vision de l’Enfer, comme les
pitoyables Iron Maiden et autres ACDC. La richesse extrême de l’instrumentation, les
sinuosités de la mélodie aux nombreuses variations, un texte plutôt élaboré pour le
genre, la virtuosité du deuxième guitariste et le jeu de voix du chanteur dénotaient
l’expression d’un talent qui savait habilement jouer sur des sentiments très divers.
Pourtant, un élément bien particulier - j’ignore lequel, s’il s’agissait de la basse, du
rythme lancinant et entraînant, du son très spécial qu’ils parvenaient à sortir de leurs
instruments - bref, un élément bien particulier ranimait en moi des images de peur et de
mort, désagréables à extrême. Néanmoins, cela exerçait sur moi une fascination étrange,
comme le regard d’un serpent à sonnettes qui vous darde de ses yeux à l’instant de vous
planter ses crochets dans la cheville.

Mais jusqu’ici, je ne vous ai parlé que de la musique proprement dite. Bien sûr, il
y avait aussi les paroles, clairement prononcées par celui qui paraissait être le leader du
groupe. On aurait dit le thème d’une histoire d’épouvante, un peu le genre “La nuit des
morts-vivants”. Il y était constamment fait allusion à une vie horrible après la mort, de
résurrections sacrilèges, du lent travail des vers et des insectes nécrophages qui
pourtant, ne parvenaient pas à effacer le désir de survie chez des cadavres
particulièrement récalcitrants. Je ne pense pas que l’on était allé aussi loin - et surtout
aussi habilement - dans la complaisance et la fascination pour un surnaturel morbide et
l’horreur que celui ci pouvait inspirer. Toutes les références sous forme de clichés
qu’ont pu marmonner ces groupes de hard jusqu’à nos jours au sujet de l’enfer et du
diable ressemblaient comparativement à de la petite bière (sans mauvais jeu de mots) à
coté de ce que j’entendis alors en l’espace de 4 minutes et quelques... Je ne dis pas que
les autres n’auraient pas été capables d’employer des mots aussi macabres, mais jamais
de quoi former un tout cohérent et aussi persuasif... parce que, étrangement, à chaque
fois que je fus amené à réécouter ultérieurement ce morceau, je parvenais à me
convaincre que tout cela n’était pas seulement issu de l’imagination fertile d’un auteur-
compositeur, aussi doué pouvait il être...
Il serait facile d’attribuer mon émotion à ce texte même, et non à la mélodie.
Pourtant, les deux allaient parfaitement de paire, et l’un supportait l’autre, les notes
répondant en écho aux sentiments que suscitaient en moi la verdeur des mots, et vice-
versa... Pour en donner un vague aperçu, je ne citerai ici que la moitié de strophe qui me
semble la moins sulfureuse :

“From the corruption from a long death body,


Works of worms in a long death flesh,
Raise a new life, forgotten, evil and free,
Some night creeping and mercyless.”

Quant les ultimes notes s’éteignirent au creux de mon casque, je constatai que mes
doigts étaient si moites que de grosses gouttes de sueur qui en perlaient avaient humecté
une bonne partie de la console sur laquelle j’avais posé ma main. En fait, pour le
deuxième morceau, je n’avais pas esquivé un seul geste, et c’était bien inutile : la
chanson était si parfaite, les appareils semblaient s’être si harmonieusement accordés
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avec le son musical proféré par ce groupe inhabituel, que l’enregistrement s’avéra
ultérieurement l’un des meilleurs que j’ai jamais eu l’occasion d’effectuer (ou de ne pas
effectuer, si l’on préfère...).

“- Mais où est donc passé Mike ?!” demanda Suzy.


“- Alors, qu’est ce que tu en penses, mec ?!” me lança Parker après le départ des
“Sept de la bande à Lee”.
En voyant ses grands yeux deux fois plus ouverts qu’à l’ordinaire, je compris qu’il
avait au moins autant ressenti que moi ce qui avait pu me passer par la tête durant ces
quelques minutes infernales. Pourtant, aucun de nous ne voulut directement en venir au
fait.
“- S’ils ne font pas un tabac après cela, je peux changer de nom !” Commentai-je.
“Je n’ai jamais assisté à rien d’aussi moitié bon, c’est vraiment des cracks !...Tu sais
comment s’appelle leur leader ?!”
“- Il n’a échangé que quelques mots avec moi en arrivant, comme tu sais... Mais il
a déclaré s’appeler Nathan - sans plus... et lorsqu’il a échangé un mot avec le batteur, il
l’a appelé “Amos”, et le violoniste, “Elie” !”
“- Tu te fous de moi, là ?!”
“- Non, Je te rapporte ce que j’ai entendu, un point, c’est tout !”
“- En tout cas, tu en as de la chance ! Moi, j’ai juste eu l’occasion de serrer la
pogne au bassiste lorsqu’il a passé devant moi, les autres m’ont complètement ignoré, et
je ne les ai jamais vu se parler entre eux... A propos, tu as remarqué qu’ils portaient tous
des gants et qu’ils les ont juste enlevé au moment de jouer ?!”
“- Ouais, c’est vraiment des excentriques !” admit mon boss. “Mais en matière de
talents, je n’ai jamais vu ça - et j’ai croisé des dizaines de prétendus bons musiciens
depuis que je suis dans le métier... ouais, des dizaines, sans parler de tous les miteux
qui croyaient que c’était arrivé parce qu’ils avaient décroché un contrat pour animer
quelques sauteries familiales !..”
“- Je me demande où il est passé ! Aucun de vous deux n’a vu Mike ?!” Insista
Suzy, qui allait et venait à coté de nous dans la salle d’enregistrement.
“- Peut être, mais ces types me font encore froid dans le dos avec leur histoire de
“Naissance des vers”...” poursuivi je. “On dirait qu’ils ont composé leur chanson dans
une crypte ou une fosse commune déterrée !... Et tu as vu comme ils avaient le visage
hâve et sec comme s’ils n’avaient plus que la peau sur les os ?! Je n’ai jamais rien vu
d’aussi bizarre...”
“- Moi non plus !” me répondit-il tout en ignorant lui aussi notre collègue
féminine, trop fasciné par le sujet de notre conversation. “Parfois, j’avais l’impression
de réentendre Ian Anderson, le chanteur de Jethro Tull, quant il interprétait “Sweet
Dreams” ou “Aqualung”, au tournant des années 60-70. Et leur morceau avait l’air
d’inclure des accents pop de l’époque, un curieux mélange de rock et de quelque chose
de plus harmonieux... mais le coté lugubre ne devait rien à personne que j’ai pu entendre
à ce jour... On aurait dit une sorte de cantique païen, quelque chose de sauvage et de
bestial... Enfin je ne sais pas trop comment te l’expliquer... Tu as eu la même
impression ?!”
“- Oui, j’ai ressenti la même chose, encore que c’est vrai qu’il me manque les
références adéquates pour le comparer à quoi que ce soit... C’était une sorte de
“Sympathy for the Devil”, mais mille fois plus inspirée que la chanson des Stones !”
“- Oh, les mecs ! Vous êtes au bout de la ligne ?!” Insista Suzy. “Je vous ai
demandé où se trouve Mike ?!”
“- Comment veux tu qu’on le sache, ma puce ?!” lui lança Parker, alors que nous
nous tournions enfin vers elle. “Il a dû aller pisser, tu n’es pas allé voir ?!”
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La jeune fille à la queue de cheval et au jean rapiécé fit la moue et riposta :


“- Ca fait dix minutes qu’il s’est absenté, Big Boss ! Et je te signale que ça fait
exactement le temps que les sept clowns sont partis... je me demande ce qu’il branle en
ce moment... Mais si ça t’intéresse pas plus que ça !...”
“- C’est vrai que ce n’est pas dans ses habitudes de tout laisser en plan comme ça
!” Intervins-je pour défendre Suzy. “On devrait le chercher - d’ailleurs sans lui,
impossible de faire quoi que ce soit... C’est lui qui a les bandes !”
Mais nous eûmes beau chercher, il semblait avoir pris la file de l’air...
Le lendemain, Suzy ne revint pas au studio pour un nouvel enregistrement.
“- Si tout le monde me laisse en plan, il y en a des tas d’autres qui seront contents
de bosser à leur place ! “ Fulminait Parker.
Mais en fait, il était devenu aussi inquiet que moi, sans qu’aucun de nous deux ne
sache exactement pourquoi...

Comme je l’ai dis, leur enregistrement fit un tabac sur les ondes des radios
environnantes (heureusement - ou par malheur - on avait quand même fini par retrouver
les bandes). Mais si une partie du public adhéra immédiatement à ce style très singulier
et assez novateur, d’autres protestèrent énergiquement, et réussirent à faire si bien
pression sur les différentes stations qu’au cours de la deuxième semaine, la chanson sur
les vers fut bientôt proprement escamotée. L’argument décisif - quoique non
convaincant à priori - avait consisté dans le fait d’établir un parallèle entre cet hymne
macabre à une vie horrible après la mort, et une série de faits divers entourés des
rumeurs les plus folles. En quelques jours, moins d’une quarantaine de personnes -
surtout des jeunes - avaient en effet disparu sans laisser de traces. Une ou deux fois, des
témoins certifièrent avoir aperçu un corps pendu ou égorgé avant de s’évanouir dans la
nature avant l’arrivée des enquêteurs. Et il fut question de symboles occultes, de
pentagrammes et de croix renversées peintes de sang humain sur les murs, quoique cela
semblait déjà relever de l’extrapolation. Il n’en fallut pas plus pour que l’on appréhende
que le Tennessee était devenu le nouveau siège de l’ordre des “Lucifer’s Friends”, un
cercle de satanistes dirigés eux même par un groupe de psychopathes qui prétendaient
vouloir favoriser la venue du Diable à l’orée du 3° millénaire. La secte avait été
démantelée une première fois deux ans auparavant à Silver Springs, en Arkansas, où
elle avait établi son siège. Il n’y avait été question que de meurtres rituels et de viols, en
passant par des sacrifices, des pratiques de zoophilie ou la crucifixion d’animaux
vivants à la lueur de bougie faite de graisse humaine, sans parler de ce que la police à
l’époque déjà aurait préféré passer sous silence. Trois des responsables s’étaient
retrouvés sur la chaise, et 14 autres étaient reclus dans des asiles, mais on jugea
inévitablement que ces cinglés avaient forcément fait des petits qui étaient peut être allé
tenter leur chance ailleurs...

Le rapport avec les “Stranglers in the Night” ne reposait absolument sur rien de
bien solide, car de toute manière, il n’était jamais question de satanisme dans leur chant,
ou d’apologie du meurtre. Et les “Amis de Lucifer” ne s’affichaient pas ouvertement au
point de chanter dans des studios d’enregistrement ou organiser des concerts en
campagne. Tout au plus, pouvait on considérer leur numéro comme ce que “La
symphonie fantastique” de Berlioz était à la musique classique - en plus cru et plus
direct, certes, et touchant un public moins instruit. Mais toujours est il que le
compositeur français ne s’était jamais vu accuser d’encourager la torture parce qu’il
avait baptisé l’un de ses passages “La marche au supplice” !... Après cela, un colloque
eut lieu, organisé par une radio locale à Nashville, durant lequel deux sociologues
s’enlisèrent dans un débat houleux et vain. Il en ressortait en gros que le premier pensait
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que la violence dans l’art canalisait heureusement les pulsions humaines les plus
primitives vers une voie abstraite et ludique. Le second quant à lui estimait au contraire
qu’elle constituait un facteur d’encouragement et de banalisation auprès d’esprits
simples ou trop jeunes, devenus incapables de scinder le réel de l’imaginaire. En
somme, rien de bien neuf sous le soleil, et personne ne savait plus quoi penser après
avoir éteint son poste. De toute manière, je ne pense pas que la police ait jamais cru bon
ne serait ce qu’un instant de s’attarder sur un groupe de rockers, ne serait ce que parce
qu’elle ne voulait pas se voir accusée d’être bégueule. Elle pensait probablement déjà
avoir tout vu (ou entendu) dans ce domaine, et ses recherches s’orientèrent dans d’autres
directions.

Trois semaines s’étaient écoulées depuis cette mémorable séance


d’enregistrement. En contactant la mère de Suzy, nous apprîmes que celle ci s’était fait
la malle pour une destination et une durée indéterminée. Madame Simpson était
coutumière du fait, et elle ne s’inquiétait pas outre mesure de cette nouvelle fugue, en
sachant bien que sa gamine reviendrait quant elle n’aurait plus rien dans les poches. A
mon avis, c’était plutôt une drôle de manière de gérer une situation, mais depuis son
divorce, elle n’avait plus prise depuis longtemps sur ses gosses, et ce n’était pas mon
problème. D’après Maggy Simpson, Suzy avait été cherchée par un jeune homme dont
la description physique nous rappela celle de Mike. L’énigme s’élucidait d’elle même.
Tout au plus leur décision commune nous sembla bien cavalière, mais comme ce tour de
prestidigitation avait eu lieu bien avant la vague de disparition, Madame Simpson elle
même s’en soucia encore moins que nous et retourna à sa bouteille.

Une semaine de plus, et je me trouvais à Oak Farm, un petit hameau près de


Chattanooga. A la suite d’une annonce, j’étais allé trouver pour le compte de Parker un
type qui était prêt à lui céder des feuillets de musique inédits ayant appartenu à Louis
Turner, le légendaire guitariste folk cancéreux qui succomba juste après sa première
audition à Memphis. Je m’apprêtai à remonter dans ma voiture lorsque l’homme - peu
importe ici son nom - me lança à la veille de nous séparer :
“- A propos, c’est bien Anthony Parker, ton patron, qui a enregistré une prestation
des “Stranglers in the Night” ?!”
“- Oui, pourquoi ?!”
“- Ils sont dans le coin, figures toi ! Ils organisent un concert pour une petite
sauterie dans une grange, à deux pas d’ici, chez Ted Hoggart - c’est lui qui les régale !...
L’entrée est ouverte à tous, et on attend au bas mot entre soixante et quatre-vingts
personnes !...”
“- Mon vieux, mais c’est le Wembley Stadium de Londres !”
“- Marres toi si tu veux, je te disais ça comme ça pour le coup où tu aurais envie
de les revoir ! Je pense y faire un tour après 22 heures... La sauterie commence vers les
20 heures... Pour une fois qu’ils nous serviront autre chose que de la Country !..”
“- Oh, je ne sais pas... Mais ça m’étonne qu’après le succès qu’ils ont eu, ils en
sont encore à animer les soirées de campagnards - soit dit sans vouloir te vexer... Mais
dis donc, on sait donc qui ils sont par ici ?! Ils y ont de la famille ?!”
“- Pas que je sache !” Haussa-t-il des épaules. “Tu peux demander à Ted - c’est lui
qui a eu l’idée de les faire venir... Tu trouveras facilement sa ferme : c’est la dernière à
l’extrémité sud du village - celle qui est séparée des autres par un petit étang, sur un
chemin de terre qui se prolonge ensuite dans la forêt...”
“- Merci pour le tuyaux, je vais voir...”
En fait, mon intention première n’était pas de m’attarder dans le secteur, mais je
commis l’erreur, une fois le hameau laissé derrière moi, et après m’être engagé sur la
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nationale, de m’arrêter un peu trop longtemps à un station-relais qui disposait d’un juke-
box diffusant encore des vieux tubes de Buddy Holly et de Fat Domino. Lorsque j’eus
payé mon coca et que je ressortis à l’air libre, je m’étais entre-temps persuadé qu’il
serait intéressant de réentendre ces phénomènes dans un cadre qui leur semblerait plus
adéquat, si le genre qu’ils se donnaient était du toc, ou s’ils vivaient vraiment la façon
dont ils s’affichaient. Et surtout si je parvenais à retrouver la même sonorité qui m’avait
tant impressionné la première fois et glaner quelques renseignements quant à leur
identité.
Ce jour là, j’aurais aussi bien fait d’être sourd à toutes formes de Rockabilly, ou -
pour ne pas en arriver à une telle extrémité - du moins attendre de boire quelque chose
après avoir laissé au moins une cinquantaine de miles derrière moi.

La nuit tombait lentement, et le ciel se colorait d’une palette de nuances ocre et


violette à l’endroit de l’horizon où disparaissait le soleil. Le fond de l’air jusqu’ici très
chaud se remuait enfin sous l’action d’une brise tiède qui rafraîchissait la peau sur
laquelle elle passait. Cela promettait d’être une jolie soirée. Il était 20 heures passées
lorsque je revins à Oak Farm, mais je m’invitais un instant chez mon hôte histoire de
débarquer chez ce Hoggart quant la fête serait bien lancée, et que je serais certain d’y
voir et entendre les barbus confédérés en pleine action. Le type - bon ! Appelons-le par
son nom pour simplifier- le type, Thomas Watkins, m’offrit une bière puis me convia à
faire comme chez moi tandis qu’il avait un pote à voir. Je fis comme il dit, et je fis si
bien que je m’endormis dans mon fauteuil.... Lorsqu’il me réveilla à son retour, je
réalisai qu’il était 23 heures passé...
“- Eh merde ! C’est pourtant pas dans mes habitudes de pieuter comme ça à une
heure pareille !”
“- Ne t’affoles pas, mon gars, on dirait que tu n’es jamais sorti de Nashville ! Ici,
on fait la nouba jusqu’à l’aube, ils en sont seulement aux préliminaires !... Vas y et
annonces toi à Ted en disant que tu viens de ma part. Tu m’excuseras si je te vire
comme ça, mais j’ai un autre rencart chez une copine... on pense passer un peu plus
tard...”

Je le remerciai de son hospitalité, et me rendis à pied vers la ferme, qui gisait à un


quart de mile de là... Mes jambes me portaient à peine, mais j’avais besoin de prendre
un peu l’air avant de débarquer chez mon nouvel hôte. Je ne me sentais pas bien réveillé
et un rien patraque, comme si la bière avait exercé un effet désastreux sur mon estomac
à la suite du coca. Je commençai à soupçonner que la date limite de consommation était
largement dépassée pour l’un des deux, et je ne pense pas qu’il s’agissait du coca. Dans
l’air nocturne, toujours aussi tempéré en ce mois d’août, j’entendis distinctement dès les
premiers pas ce son reconnaissable entre tous, mais comme un murmure ténu, ce qui me
surprit quelque peu. On aurait dit que le fermier ne voulait pas réveiller ses voisins,
comme si ces derniers préféraient dormir au lieu de participer à ce que j’imaginais être
une réjouissance assez rare dans ce patelin... Les étoiles scintillaient au dessus de ma
tête bien que la lune, déjà réduite à un infime arc de cercle la nuit précédente, était
présentement aux abonnés absents de l’immense voile cosmique qui s’étalait sous mes
yeux... Je longeai le bas coté de l’unique route qui desservait le hameau, puis le modeste
étang aux carpes avant de tourner vers la droite comme Thomas Watkins me l’avait
indiqué. Puis je parvins devant la grande bâtisse aux multiples bâtiments, qui
comprenaient même un corral maintenant vide. En revanche, le brouhaha de voix et la
lueur des barbecues me guidèrent sans problème vers l’arrière de la demeure, où
s’étendait une sorte de parc à l’orée de la forêt proche. La musique prenait maintenant
de l’ampleur, mais elle ne parvenait toujours à mes oreilles que sous la forme d’un écho
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diffus : à l’évidence, les types jouaient sans sono, et la grange en question devait être
fermée...

A voir les quelques campagnards ici et là qui sirotaient leur bière avant d’attaquer
vraisemblablement un nouveau steak, cela ressemblait assez à ce quoi je m’attendais.
J’abordai la première personne venue qui me désigna un type ventru et chauve qui
entretenait un feu, un tablier à carreaux noué autour de la taille... Je me présentai à lui et
il m’écrasa les doigts avant de me proposer une bière dans laquelle je trempais mes
lèvres pour la politesse.
“- Elle est bonne ?!” me demanda-t-il.
“- Excellente !” Mentis-je. “Elle m’en rappelle une autre dont j’ai encore le goût
sur la langue !”
Après quelques phrases anodines pour satisfaire à ma condition d’invité, je tentais
de biaiser sur le sujet des “Etrangleurs dans la nuit”, mais j’en fus pour mes frais : ces
types étaient peut être connus pour leur musique, mais certainement pas pour leur vie
familiale... A moins bien sûr que Ted ne voulait rien me dire, ce qui reste l’hypothèse la
plus plausible, ou que j’en suis venu à imaginer tout cela... Encore aujourd’hui j’ai du
mal à démêler son rôle dans toute cette affaire, si c’est moi qui, cette nuit là, a perdu la
tête durant ces quelques moments de folie, ou bien si...

A son invitation, je pénétrai dans la grange. Le bâtiment était tout de guingois, et


de dimension beaucoup plus restreinte que son aspect extérieur ne me l’avait laissé
supposer. Le sol était probablement de terre battue, et quelques fétus de paille faisaient
comme un tapis contre l’humidité... Lorsque je refermais les deux battants de la porte
derrière moi, j’eus l’impression de me retrouver à la fois dans une étuve et une
discothèque. La foule était peu nombreuse en fait - tout au plus une quarantaine de
personnes. Mais, toute occupée à sautiller en se trémoussant devant l’estrade où se
tenait les sept barbus, elle occupait presque tout l’espace disponible, et était plongée
dans une semi-pénombre. La timide lumière issue de quelques spots accrochés aux
angles au dessus de l’assistance jetait des traits blafards sur des visages qui prenaient
des teintes artificiellement écarlates, des visages presque tous jeunes, et vêtus des
dernières frusques à la mode... Si j’étais au fin fond de la cambrousse, la cambrousse
avait bien changé depuis mon dernier passage... Pour l’instant, les “Stranglers in the
night” jouaient un air un peu jazzy, entrecoupé de lointains accents celtes... Pas à dire,
leur répertoire était plutôt vaste !... et avec cette même virtuosité et cette maîtrise
technique à laquelle j’avais déjà eu l’occasion d’assister... Fidèles à eux mêmes, ils
étaient affublés des mêmes oripeaux de l’armée sudiste avec leurs grands manteaux
d’hiver malgré la chaleur de l’endroit, et ne semblaient nullement s’en trouver
incommodés... Et toujours ces barbes hirsutes, ni taillées, ni coiffées, qui leur
descendaient en pointes inégales jusqu’au nombril, et toujours ces lunettes cerclées de
métal aux verres teintés de sombre, comme une troupe de vieillards aveugles... Il ne leur
manquait plus que les cannes ou le fauteuil roulant pour grabataires. Mais ils n’avaient
rien d’apathiques, bien au contraire, et leur enthousiasme - autant que leurs prestations -
contaminaient le public qui avait vraiment l’air d’être aux anges (comme vous pouvez
vous en douter, ce n’est bien entendu qu’une façon de parler...)

Une main s’abattit sur mon épaule. Je me retournai et vis un grand escogriffe aux
cheveux filasse que je n’eus aucun mal à reconnaître, en dépit de son expression
hébétée...
“- Mike Ellis, qu’est ce que tu fous là ?!”
“- La même chose que toi, mec !” me lança-t-il. “Alors comme ça, toi aussi, tu es
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de la partie ?!...”
Il s’interrompit un moment avant de reprendre comme pour lui même :
“- Non, tu n’es pas au courant, visiblement ! Tu ressembles encore à ceux qui sont
restés de l’autre coté...”
“- De l’autre coté de quoi ?!...” lui demandais-je, avant de saisir une étrange lueur
dans ses yeux qui lui conférait cet air hagard. Il semblait à peine tenir sur ses jambes, et
son corps balançait imperceptiblement de droite à gauche. En fait, c’était le cas de tout
le monde ici, mais j’avais attribué ça à la rythmique que des guitares électriques qui
imprimaient un rythme accéléré et entraînant sur la musique. Un moment éclairé par un
spot lumineux, Mike, en faisant un pas de coté, replongea dans la pénombre, mais il me
serrait toujours par le bras, comme s’il s’y accrochait pour ne pas tomber.
“- Tu es shooté, ma parole ! Quel trip tu as pris là ?!”
“- Aucun, mec, aucun !” Ricana-t-il stupidement. “Ce sont eux, ma drogue ! Je
l’ai tout de suite compris l’autre jour en les enregistrant... Avec eux, tu vois le monde
différemment... et dire que je roulais ma bosse jusque là sans me douter que j’étais sur
la fausse voie !...”
“- Ou est Suzy ?!” Lançai-je pour changer de sujet.
“- Quelque part... au premier rang, je crois... c’est une de leurs meilleures
groupies... Elle a été la première à effectuer le grand saut, moi, j’ai un peu hésité avant
de la suivre !”

La chanson précédente venait de s’achever. Le chanteur - celui qui avait la voix de


Ian Anderson, mais en plus rauque, en plus caverneuse, et qui était sensé s’appeler
Nathan, remercia l’assistance pour ses applaudissements. Puis il annonça le nouveau
titre qu’ils entamèrent aussitôt après - “The Cold Vengeress Sword”. Deux longues
minutes d’instrumentation diverse à base de hautbois, de guitare sèche puis électrique,
enfin de violon, s’achevèrent lorsque le chanteur attaqua enfin son texte - un texte au
moins aussi noir et insolite que leur fameux “Birth of the Worms”, et dans lequel il était
question d’un archange déchu opérant sa moisson dans un champ de têtes humaines.
Lorsque la batterie s’accéléra, la foule se remit à se dandiner, en esquivant de ci de là
quelques pas de danse, dans la mesure où le rythme rock heavy assez lourd qui
ponctuait la présente mélodie le permettait. Ce n’était pas une musique de danse, mais
tout le monde s’y mit quand même, comme électrisé par ce son nouveau, plus violent
que le précédent, exhalant une énergie presque démoniaque qui vous prenait aux tripes
et vous invitait à se trémousser sans plus réfléchir. De tous les concerts auxquels j’avais
assisté, je n’avais jamais constaté une telle effervescence parmi l’auditoire - ce n’était
plus un concert rock, mais une danse indigène, aux consonances païennes, qui plongeait
ses participants dans une extase mystique. A plusieurs reprises, j’entrevis le regard
fauve de certains “danseurs”, garçons ou filles, les yeux chavirés, les lèvres
balbutiantes, leurs bras palpitants au rythme de la musique dressés au dessus de leurs
têtes. On aurait sacrifié une vierge nue sur l’estrade que le spectacle n’aurait pas
dépareillé l’ambiance générale dans laquelle baignait maintenant cette grange devenu un
chaudron où s’agitaient autant de damnés...

“- Ouais, mec !” Me lança la voix de Mike derrière moi, “ça ne date pas de Chuck
Berry, ni des premiers pas du Blues ou du Twin Pan Alley... les primitifs scandaient ce
même rythme sur des tambours en peaux de buffle à chaque changement de lune pour
célébrer l’avènement d’un cycle nouveau ! La musique a d’abord servi à ça, et à fêter
les moissons, à encourager la fécondité, à remercier le soleil pour la fuite de l’hiver... Et
pour que la terre et le ventre des femmes continuent à donner leurs fruits, un élu se
charcutait pour rejoindre le monde des esprits... eh, mon gars ! Tu en tires une
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tronche ?!... Mais penses y bien ! Aujourd’hui, on est des milliards de pauvres cons qui
se marchent sur l’orteil : le sacrifice commun, voilà la solution ! S’envoyer en l’air
accroît les chances de survivre pour le reste de la Communauté ! Tu crois pas
qu’autrement, le monde aurait encore une chance, avec ces pourritures d’usines, le
nucléaire, le sida et tous ces crève-la-faim du Tiers Monde qui attendent au seuil qu’on
leur fasse l’aumône en rêvant d’être un jour assez forts pour nous faire la peau et
prendre notre place !... Vivre ?! Tu rigoles ! Ils l’ont bien compris, eux, avec leur
musique... S’ouvrir les veines ou se pendre avec une bonne ficelle en nylon, c’est si
facile qu’on se demande pourquoi les gens n’y pensent pas plus souvent... On est bien
mieux quant on est devenu un macchabée, et qu’on se régale de terre et de vers... Et
quant on en sort pour une petite sauterie, c’est vraiment le pied, ça, je peux te le dire !...
eh, tu m’écoutes, mec ?!”

Ses balbutiements de plus en plus étouffés sous forme de grognements quasi-


inaudibles parvenaient à peine à mes oreilles. Car au même moment où l’horreur
s’insinuait lentement dans mon âme, je ressentis dans le même temps une douce volupté
pénétrer mes sens. Et je réalisai que j’étais tombé sous le charme de ces notes
démoniaques qui m’envoûtaient pour laisser mon corps impuissant, sans mouvements,
et sans défenses, sans volonté de me bouger pour fuir cet antre de cauchemar...

Car, alors qu’un solo de guitare mimant les sanglots et les geignements d’un
homme perdu me déchiraient maintenant le tympan, je reconnus dans cette marée de
danseurs qui me cernaient lentement au gré de leurs trémoussements grotesques, une
cohorte de pantins aux membres pantelants, dont les visages hagards aux yeux fixes
reflétaient à la faveur d’une lumière sporadique, pareille aux feux de l’Enfer,
l’expression même de la mort triomphante. Les torses et les têtes qui semblaient à tout
moment se détacher se balançaient comme des protubérances inertes de troncs animés
d’un semblant de vie démoniaque, au gré de fils invisibles qui les maintenaient encore
debout. Ce n’était plus que marionnettes à la colonne vertébrale disloquée ou au cou
tordu par la pendaison, qui se déhanchaient de manière risible voire obscène. Ils
esquissaient au rythme saccadé de la musique dantesque de pitoyables mouvements de
jambes parodiant une danse primitive. Je crus un moment entrevoir le visage de Lucy,
mais un simulacre de la fille que j’avais connu depuis l’époque du collège. Elle
tressautait sur place comme si elle recevait une décharge ininterrompue de court-jus, et,
la bouche tordue dans un rictus macabre aux lèvres révulsées, elle dardait un point
inconnu au dessus d’elle de ses grands yeux de poissons vides que j’avais trouvé un jour
jolis. Et lorsqu’elle joignit les mains comme dans une prière, montrant l’estafilade rouge
encore non cicatrisée qui entourait son poignet gauche, j’aurai juré qu’elle suppliait
quelqu’un d’arrêter ce supplice auquel elle était soumise, et de la replonger dans le
repos d’où on venait de l’extirper contre son gré...

Par bonheur pour moi, les hideuses notes s’arrêtèrent un bref instant, tandis que le
chanteur, s’adressant à nouveau à la foule, lui annonçait le prochain titre de ce macabre
récital... Quelque chose comme “The Minstrels of Hell”, je n’en suis plus très sûr... car,
profitant du fait que la musique avait cessé pour un temps d’exercer sur moi ses maudits
sortilèges, je me pratiquais un chemin dans la marée humaine afin d’accéder au portail
dont les deux battants signifiaient pour moi l’incarnation même du salut. Je parvins à
ouvrir l’un d’eux, me glissai au dehors, et voulu prendre soin, assez stupidement, de
refermer derrière moi le panneau de bois, comme pour dresser ce futile obstacle entre
moi et l’horreur vivante...
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Ce fut à cette occasion, alors que mes yeux se dirigèrent dans un bref et ultime
instant vers l’estrade, que la peur qui me hantait bascula dans la panique la plus folle…
En sorte que, lorsque je repris connaissance, affalé sur le siège avant de ma voiture,
devant la maison de Thomas Watkins, je ne pu que deviner que j’étais parvenu à courir
jusque là avant de m’évanouir, vaincu par l’émotion. Je démarrai en trombe et roulai à
un train d’enfer, mon cerveau encore tourmenté par ce que je venais de voir...

Une semaine entière, je me refusai à sortir de chez moi, n’ouvrant à personne.


Lorsque je m’extirpai enfin de ce délire nauséeux qui avait pris possession de moi
durant tout ce temps, je pris le train pour Omaha City où j’avais de la famille, et fis
venir ultérieurement le reste de mes meubles. J’habite aujourd’hui - comme je crois
l’avoir déjà dit - dans l’Oregon, mais il n’est pas impossible que je tente un jour ma
chance au Canada, ou en Europe, ou je ne sais dans quel îlot désertique du Pacifique, ce
serait encore plus sûr...

On se demandera comment une telle réunion ait pu se dérouler avec l’accord voire
la complicité de fermiers comme ce Ted Hoggart et ses voisins... Peut être n’avait il pas
le choix, peut être était il contraint de composer pour éviter le sort dont “ils” le
menaçaient... Peut être n’avait il pas les yeux en face des trous - et les oreilles encore
moins... Je ne sais pas, et j’en ai assez de passer mon temps à me poser des questions
sans réponses... Oh, bien sûr, on les a retrouvé au cours des semaines suivantes, ces
quelques 40 disparus... on ne peut plus morts, dans des endroits divers ; mais personne
n’est jamais parvenu à ce jour à fournir une explication valable quant à la nature de cette
hécatombe de suicides, et les motivations de ces dernières... Je viens de coucher tout
cela par écrit, mais je ne suis pas assez fou pour en montrer le produit à quelqu’un... Qui
voudrait me croire ?!...Tout ce que je sais, c’est que je surveille actuellement tout les
moyens d’informations possibles dans la peur qu’un jour, “ils” sortent du Tennessee
pour se faire la main sur un autre Etat... Des satanistes ?!... Non, vous faites erreur !...
Rien à voir avec les paltoquets des “Lucifer’s Friends”, aussi dangereux que puissent
être ces derniers ! Eux, ils n’ont pas besoin de servir le diable, ils sont des diables, et ils
ne servent qu’eux même...

Je le sais depuis que je les ai vus à l’œuvre, et que mon regard involontairement
jeté en arrière avant de refermer le battant du portail derrière moi a croisé celui du
chanteur... Je le sais, depuis que ce dernier, tout en poursuivant sa prestation vocale, ôta
devant moi ses lunettes de sa main restée libre pour me lancer un hideux sourire
sarcastique... et qu’en lieu et place de ses prunelles, je n’entrevis que les orbites vides et
creusées d’un crâne qui me lançaient un message muet depuis le néant de leurs
ténèbres abyssales !...

Eckbolsheim, le 29 novembre 1999

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