Georges-André QUINIOU
LE VOYAGE
NOUVELLE
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LE VOYAGE
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DU MÊME AUTEUR
LE TAILLEUR NOIR, nouvelle, 2009.
LE PARADISE, roman, 2005. Éditions « Livres KA », 2009.
L’ABSENTE, roman, 2001.
YASMINA, nouvelle, 1994.
PALACE-HÔTEL, roman, 1993.
RUE DES CARMÉLITES, nouvelle, 1992.
LA MAISON SOUS LA PLUIE, roman, 1992.
LE REFUS, nouvelle, 1992.
CHRISTIANE, nouvelle, 1991.
TROIS COUSSINS JAUNES, nouvelle, 1991.
L’OLYMPE, roman, 1990.
RENDEZ-VOUS PLACE DE LA VICTOIRE, nouvelle, 1989.
GARE DE L’EST À CINQ HEURES, nouvelle, 1986.
LAGADU, nouvelle, 1983.
TRAIN CORAIL, nouvelle, 1982.
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Georges-André QUINIOU
LE VOYAGE
NOUVELLE
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Lorsqu’on est si petit il est préférable de se cacher, se tapir ;
du moins de ne pas se montrer, d’éviter de se mettre en avant. Ne
pas respecter ces règles élémentaires de prudence c’est vous
exposer aux regards et, qui pis est, peut-être à la nécessité de
parler, d’entretenir avec d’autres que vous de douteuses relations,
passant par un discours que ni vous ni eux n’avez la faculté de
maîtriser totalement. Mais sans doute eux, fort heureusement, n’en
sont-ils pas vraiment conscients, du moins pas au point de devoir
fuir comme vous ces rencontres affligeantes.
Les choses étaient devenues telles que vous avez dû faire
votre petit bagage (presque rien : qu’emporter ?) et chercher un
abri plus sûr. Lorsque vous avez eu fermé pour la dernière fois la
porte de votre maison, descendu les quelques marches qui vous
amenaient au niveau du trottoir, vous vous êtes retourné une fois
encore, comme pour vider là un ultime regret et bien prendre la
mesure d’une décision qui revêt, tout de même, quelque
importance. Puis vous avez filé sur le trottoir, sans prendre la
peine de traverser, tournant simplement à l’angle du pâté de
maisons. Le plus difficile était fait ; un monde renouvelé s’offrait à
vous. Bien sûr vous étiez toujours sur votre trottoir, dans votre
quartier, mais vous aviez déjà abandonné votre rue ; vous pouviez
regarder en arrière : elle échappait désormais à votre champ de
vision.
Les rares passants semblaient ne vous accorder aucune
attention. Vous apercevaient-ils d’ailleurs ? Par bonheur les
voitures, stationnées de l’autre côté de la rue, vous permettaient de
descendre dans le caniveau à chaque rencontre un peu risquée. On
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n’est jamais trop prudent, ces trottoirs sont tellement étroits !
Quant à longer les murs, c’est une solution qui n’exclut pas tout
danger : des encombrements, des bousculades, des piétinements
sont possibles et alors pas d’échappatoire ; et puis cela implique un
désagréable sentiment d’humilité, attitude dont il n’est pas
question ici. Mieux vaut marcher tout à son aise, librement, cela
dût-il être dans le caniveau.
Au coin du boulevard la circulation, tant piétonne
qu’automobile, devint intense. Où pouvaient bien aller tous ces
gens ? Il n’était pourtant pas bien difficile de le comprendre : hier
encore vous alliez vous aussi quelque part ; vous accomplissiez
même, chaque semaine et chaque jour de la semaine, un certain
nombre d’itinéraires plus ou moins réguliers. Mais maintenant,
depuis que vous aviez tourné le coin de votre rue, toute cette
agitation vous paraissait surprenante. Oh, vous aviez aussi
autrefois, au cours de banales conversations, évoqué le rythme
démentiel de la circulation urbaine, parlé de ces embouteillages
quotidiens, du gaspillage éhonté de l’énergie, des infarctus du
citadin du vingtième siècle. Depuis quelques minutes vous aviez
une conscience aiguë de la réalité que recouvraient ces lieux
communs.
Il fallait cependant marcher. Ce n’était pas votre bagage qui
pouvait vous gêner. Ah, marcher dans un chemin creux de
campagne, entre les haies sombres des talus, parmi l’herbe rare et
les ornières de terre durcie, c’était autre chose ! Mais peut-être y
viendrait-on. N’étiez-vous pas en déplacement, pour ainsi dire en
voyage ?
Vous avez dû vous tordre le cou afin de surveiller l’apparition
du petit piéton vert qui vous autorisait à traverser en toute légalité,
sinon en toute sécurité. La hauteur à laquelle on place ces signaux
lumineux devient effarante ; certains panneaux indicateurs
surplombent même toute la rue, au-dessus de nos têt es ; qui peut
bien les apercevoir là ? Tout à coup vous voici entraîné par le
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mouvement de foule qui vous porte sur l’autre berge : le feu vient
de passer au rouge. Sans hésiter cette fois vous choisissez le bord
du trottoir puis, contraint par les circonstances, le caniveau encore,
malgré les voitures qui stationnent maintenant de votre côté. Vous
progressez pourtant. L’essentiel est d’atteindre la gare ; là, un
moyen de transport rapide et sûr vous portera hors de la ville très
confortablement, à l’abri des poussières et de ce tintamarre.
Personne en tout cas jusqu’à présent ne vous a remarqué.
Faudrait-il s’en réjouir ou y voir déjà un symptôme inquiétant ?
Évidemment, avant non plus on ne faisait guère attention à vous ;
mais tout de même ! les gens se détournaient pour ne pas vous
heurter et lorsque vous arriviez aux caisses d’un supermarché à une
heure d’affluence, par exemple, chacun se pressait un peu plus
contre son voisin pour ne pas vous laisser prendre sa place dans la
file. Tout cela semble avoir bien changé. Y peut-on quelque chose ?
Quoi qu’il en soit, vous n’en êtes certainement pas responsable.
Dans ce hall de gare rien n’a été conçu pour recevoir les gens
de votre espèce : d’immenses surfaces de marbre ou de travertin
que l’on doit franchir à découvert, sans aucun abri, aucun refuge ;
des rangées de guichets inaccessibles devant lesquels l’incessant
piétinement des files d’attente prend l’allure d’une aveugle
menace ; un ciel artificiel de spots lumineux incommensurablement
élevé, recelant on ne sait quels dieux, plus lointains au cœur sans
doute que les nôtres. Dans ces conditions, il est préférable de tout
de suite gagner les quais ; pour les billets, on verrait plus tard, on
pourrait toujours s’expliquer avec le contrôleur, prétendre qu’on
avait été pris de court, qu’il avait fallu au dernier moment sauter
comme cela dans le train. Et pour ce qui est de l’accès aux quais,
passer inaperçu devant la guérite est un jeu d’enfant.
Vous voici enfin installé. Il était d’ailleurs temps : l’horloge
suspendue glisse lentement dans le cadre de la fenêtre, disparaît ;
les piliers, un à un, se succèdent et peut-être même un mouchoir,
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agité à bout de bras, ondoie-t-il un instant dans le défilement de
ces visages que l’éloignement confond de plus en plus.
Une soudaine luminosité dans le compartiment signale que le
convoi vient de quitter la gare et roule maintenant sur une voie
dégagée de part et d’autre. Le spectacle de la fenêtre a cessé de
vous attirer et vous savourez ce rythme naissant des roues dont
l’accélération progressive donne l’impression d’une aisance, d’une
liberté inconcevables quelques minutes auparavant.
Puis l’attention accordée au départ brusquement cesse.
Chacun s’établit dans le voyage, prend ses dispositions mentales ou
matérielles : on ôte les vêtements du dehors – manteaux ou
imperméables -, on les plie dans les filets ; on sort la revue ou le
livre qui doit vous faire passer le temps ; on se rassied et, d’un
regard dont on s’attache à dissimuler l’indiscrétion, on fait
l’investigation de son compartiment, chacun jaugeant l’autre sur
son bagage, sa tenue ou sa mine. Enfin l’on se plonge en soi,
chacun pour soi, dans l’univers éphémère que l’on s’est préparé à
cet effet.
Si vous aviez voyagé de nuit, on aurait déjà allumé les lampes,
réduisant le paysage à quelques lumières fugitives : celles des
derniers boulevards de la ville, des réverbères solitaires des zones
industrielles et, parfois, dans la pénombre maintenant totale, le
surgissement strident d’une maison garde-barrière ou la lointaine
progression d’une fenêtre perdue encore éclairée, vite oubliée dans
la musique scandée du train. Vos compagnons (peut-on
véritablement employer ce terme ?) l’un après l’autre auraient
replié leur journal pour chercher dans le creux de la banquette la
position la plus favorable au sommeil, et le moment serait venu où,
décemment, il vous aurait fallu tout de même vous lever pour
éteindre la lumière et mettre la veilleuse, à moins qu’on ne vous
l’ait demandé avant.
Mais de jour tout est différent. Le soleil traverse le
compartiment de part en part ; la campagne, à droite et à gauche,
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déploie ses courbes et pivote insensiblement autour de vous. Vous
vous laissez emporter par ce glissement (n’est-ce pas déjà un
premier résultat ?) tandis que vos compagnons, après le bref
désarroi du départ, ont réintégré aussitôt la coquille de leur vie,
voyageant sédentairement en quelque sorte, avec leurs habitudes et
leurs lectures.
Quant à vous… mais cela importe-t-il vraiment ? Ne suffit-il
pas de dire que vous avez fait ce voyage comme personne d’autre ne
l’aurait fait ? Parce que contrairement à ces gens qui allaient
quelque part, qui n’étaient qu’en déplacement, vous, vous alliez
ailleurs, vous seul étiez parti ?
Lorsque vous avez atteint la gare terminale, le compartiment
s’était totalement vidé. On ne pouvait rêver mieux. Le soleil n’était
déjà plus tout à fait au zénith et il vous plut de penser que votre
parcours en avait suivi la marche vers l’ouest, aussi modestement
que ce soit, que vous l’aviez accompagné dans sa déclinaison,
tournant en sens contraire du monde. L’après-midi était à peine
entamée et, des vitres du train qui semblait ne devoir jamais
s’immobiliser complètement, vous pouviez observer le trafic
silencieux d’une petite ville de province à cette heure, jusqu’au
moment où le bâtiment de la gare vint vous le masquer : c’était
l’arrêt.
Sans hâte vous avez sauté sur le quai. Et puisque la qualité de
l’air était si douce, pourquoi ne pas la savourer pleinement ?
Soudain tous les bruits de la ville vous étaient rendus, couverts par
cette voix si particulière des haut-parleurs de gare annonçant
l’évidence : « l’express de… vient d’entrer en gare… tous les
voyageurs descendent de voiture… correspondance pour… » Puis ce
fut le piétinement de tous ces pas sous la voûte de béton du passage
souterrain.
Vous alliez, vous, sans vous presser et tout cela vous l’avez
apprécié comme on devrait le faire. Ce n’était d’ailleurs qu’une
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étape ; il fallait encore traverser une partie de la ville à pied,
prendre un car. Vous êtes donc sorti, un peu désorienté – la
luminosité de cette place entourée de voitures, vot re solitude -,
puis vous vous êtes dirigé vers le centre-ville. Vous avez longé la
barrière de ciment blanc délavé qui sépare les voies du parking ;
mieux valait tout de même éviter les trottoirs encombrés d’une
sortie de gare ! Vous marchiez avec plaisir. Cette ville, vous la
connaissiez ; elle avait pour vous le charme de l’enfance, et même
quelque chose de plus.
Ici les maisons étaient basses, relativement basses je veux
dire. L’air paraissait circuler plus librement que dans la grande
ville (ou était-ce la proximité de la mer qui produisait cette
impression, une impression en tout cas bien réelle et qui aurait
suffit à elle seule à justifier votre voyage ?). Ici vous aviez des
amis ; vraisemblablement seraient-ils heureux de vous accueillir,
de bavarder, d’échanger quelques nouvelles. Mais vous vous êtes
faufilé jusqu’à la gare routière sans un regret, sans un arrêt qui pût
laisser s’immiscer en vous le moindre sentiment de nostalgie, sans
un regard en arrière…
En réalité vous aviez fort à faire et les préoccupations de
l’instant excluaient tout écart d’attention. La foule qui encombrait
le large trottoir de l’avenue semblait ici délibérément hostile.
Ailleurs, on ne vous remarquait pas, on vous aurait écrasé par
mégarde, sans plus, il vous suffisait d’une simple vigilance de
routine. On aurait marché sur vous ici ; des regards croisaient le
vôtre sans que le piétinement se détourne, il fallait sans cesse
esquiver. Peut-être ne s’agit-il que d’une interprétation, peut-être
est-elle exagérée et l’indifférence à votre égard était-elle la même
ici et là ? Peut-être non. Vous n’avez pas cherché à élucider ce
comportement, tout à la difficulté de votre dangereuse progression.
A l’arrêt du car, ce fut bien pis encore, et cela tient sans
doute – du moins peut-on l’espérer – aux structures spatiales
fondamentalement différentes qui distinguent ces deux modes de
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transport en commun, l’autocar et le chemin de fer. Pourquoi
prend-on l’autocar ? Pour accomplir un trajet relativement court et
fréquent ; on ne s’y prépare pas comme à un voyage en chemin de
fer ; on y garde l’impatience des occupations quotidiennes.
Ajoutons à cela l’étroitesse du véhicule lui-même, son unique porte
d’accès, l’absence de véritable lieu spécifique de départ et d’arrivée
(tout se passe dans le mouvement même de la rue) et nous pourrons
mieux comprendre le climat de bousculade et de chacun pour soi
qui caractérise ces sortes d’embarquements plus ou moins
improvisés.
Cette fois-ci vous n’avez même pas réussi à accéder aux
banquettes, ayant jugé rapidement qu’il n’était pas raisonnable
d’en faire la tentative. A peine hissé à bord, vous avez trouvé place
là où vous étiez, tout à l’avant, sur le plancher, contre le capot du
moteur. Vous avez attendu que tout le monde soit monté et que la
porte pneumatique se referme pour vous étaler tant bien que mal.
Ce ne sont pas tant le bruit et les vibrations qui vous ont paru
pénibles – les moteurs d’un modèle récent sont à peu près
correctement insonorisés – que la poussière et la saleté du
revêtement de sol. Rien à voir avec les autobus que vous aviez
parfois connus, luxueusement moquettés, qui présentaient, où
qu’on parvienne à se glisser, la garantie d’un confort acceptable !
Mais, après tout, vous aviez choisi cela en connaissance de cause et
le parcours ne devait pas prendre des proportions insupportables.
L’intérêt de votre situation tenait dans le fait qu’à chaque arrêt
vous pouviez bénéficier du frais courant d’air des portes ouvertes et
que, dans votre encoignure, vous restiez à l’écart des allées et
venues montantes et descendantes.
Le paysage, pour vous, fut restreint aux étages supérieurs de
quelques immeubles de la ville, au passage intermittent de
frondaisons ensoleillées et à une bande de ciel bleu étroite,
rehaussée ça et là de maigres traînées de nuages bl ancs.
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Il y avait longtemps maintenant que rien n’était venu
perturber le champ de votre rêverie (ou le demi hébétement du
voyage vous avait-il fait perdre tout sentiment de la durée ?) ; les
arbres mêmes n’apparaissaient plus qu’à des intervalles de plus en
plus longs et irréguliers ; et le roulis accentué de l’autocar suffisait
à vous indiquer qu’on avait abandonné le macadam de la grande
route pour une voie secondaire au revêtement onduleux et bombé.
Vous compreniez bien, du fond de votre somnolence, ce que cela
signifiait mais vous prolongiez volontairement la parenthèse
délicieuse du parcours, espace et temps confondus dans le
ronflement étouffé du moteur. L’arrivée, vous aviez décidé de n’en
prendre conscience qu’au moment de l’arrêt, brutale chute du
rythme berceur, lorsque les voyageurs pressés aux portes –
piétinement poussiéreux, raclement des chaussures sur le plancher
sonore – feraient au travers des vitres des signes de la main à ceux
qui les attendaient dehors, lorsque les conversations, elles aussi
assoupies par le trajet, reprendraient de plus belle, haussées d’un
ton, sur le trottoir.
Ce moment-là vint aussi, semblable à ce que vous aviez prévu.
Le dernier, vous êtes descendu tandis que le chauffeur sur son siège
vérifiait le montant de sa caisse dans sa sacoche de cuir. Vous avez
regardé autour de vous : vous étiez déjà seul.
L’arrêt des cars, buvette-épicerie isolée au bord de la route,
ne vous retint pas. Parmi les maisons blanches dispersées dans la
campagne alentour aucune ne se préparait à votre venue. Vous avez
pris la route qui s’offrait devant vous sans demander votre chemin,
tout à la jouissance d’infimes souffles d’air silencieux et de la
splendide lumière du soleil déclinant…
Déjà le soir. C’est ce que vous auriez pu penser si vous ne
vous étiez étonné que ce fût seulement le soir du même jour et que
cet itinéraire compliqué, qui rejetait dans une lointaine dimension
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de la mémoire le matin de votre départ, eût pu s’accomplir dans le
déroulement d’une seule journée, pour bien d’autres ordinaire.
Il ne vous restait plus qu’à marcher puisque c’était bien cela
que vous étiez venu chercher. Sur une brusque inspiration, vous
avez traversé la route et pris le chemin sur la lande. Aussi douces
fussent-elles, les ondulations du terrain vous masquaient encore la
mer car c’est à peine si votre regard portait au-delà des basses
bordures fleuries du sentier. Mais vous saviez qu’au bord de la
falaise, enfin, vous découvririez le spectacle ; et cela ne vous
importunait plus de n’avoir pas d’horizon. Dans ce paysage désert
vous cessiez de vous sentir perdu bien que la solitude y fût encore
plus aiguë que dans la grande ville ; mais elle se colorait d’une
douce amertume car elle avait été choisie et vous l a savouriez
jusque dans les crottes sèches de lapins parsemées dans l’herbe
jaunie, jusque dans cette mousse rêche qui picotait vos chaussures
depuis que vous aviez quitté l’étroit sentier de terre.
A qui serait venue l’idée de vous suivre dans une promenade
qui n’aurait d’autre terme que le bout abrupt de la Terre où il
faudrait nécessairement revenir sur ses pas ?
Et puis soudain, pressentie déjà dans de subtiles
modifications vibratoires de l’air ambiant, l’énorme cassure s’est
ouverte devant vous. Vous avez pris conscience de l’altitude et de
l’espace. Vous avez escaladé encore une extrême pointe de roche
dont la face abritée des vents recelait l’ultime végétation de lichens
verts et dorés dans le soleil couchant. Vous vous êtes redressé et
avez regardé : la mer, tout en bas, était plate et miroitait
lentement.
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Georges-André QUINIOU
LE VOYAGE
« Lorsqu’on est si petit il est préférable de se cacher, se
tapir ; du moins de ne pas se montrer, d’éviter de se mettre
en avant… » C’est pourquoi le personnage de cette
histoire décide un jour de partir, de quitter sa maison et de
fuir la grande ville pour trouver peut-être, au terme de son
voyage, ce à quoi il avait toujours aspiré.
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Né en 1946, licencié de Philosophie et agrégé de Lettres,
Georges-André Quiniou a enseigné d’abord la littérature
puis, pendant vingt ans, le cinéma. Il vit actuellement à
Nantes.
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