Frances Papers 2
Frances Papers 2
Editorial
Pourquoi peut-on dire du corps qu’il est l’objective beauté, représentée dans le
devenu l’objet de la passion au point dialogue platonique pour Alcibiade.
que le discours sur le corps est devenu, Plus loin, il reprend le passage dans
lui-même, un lieu de guerre lequel Lacan explique que « connaitre
idéologique ? ». La définition son symptôme veux dire savoir faire
lacanienne du désir comme « passion du avec, savoir le désembrouiller, le
signifiant » résume la clinique du sujet manipuler ». Pour extraire qu’à la fin de
telle qu’elle a été menée au XXe siècle, l’analyse et grâce à ce savoir – lié à ce
passion du manque-à-être, voilée par la que l’être parlant fait avec son image –,
passion de l’être. Au XXIe siècle une avec le nouvel escabeau, l’AE conquiert
autre passion réclame son royaume, la un narcissisme secondaire, qualifié par
passion du corps. Lacan de « radical ».
Premièrement, il y a la capture par le Tania Coelho dos Santos, dans Les
corps imaginaire dont on veut gommer Corps parlants : assujettis au surmoi ou
les marques de la castration. au super-social ?, commence son texte
Deuxièmement, Il s’agit du corps et de avec la question de savoir si
sa connexion, sans relâche, à des actuellement il existerait un modèle, une
dispositifs qui sollicitent la vue, l’ouïe fiction qu’on pourrait appeler
et le toucher. Ils complètent ou « normale », entendant ce terme dans le
reconfigurent le corps en mettant en sens de « normatif ». Il s’agit pour elle,
évidence un changement dans d’extraire les conséquences de
l’existence en lien avec la portée l’affirmation de Lacan, relative au
addictive de « la dimension surmoïque discours de la civilisation
de ce rapport à l’objet ». contemporaine, dans lequel le Nom du
Troisièmement, cela induit un Père, forclos du symbolique, fait retour
changement dans la vie sexuelle car dans le réel des normes sociales.
l’objet est asexué, indépendant de l’être Appliqué au dispositif de la passe,
et du genre. Ces trois axes secrètent de Tania Coelho dos Santos pense qu’on
nouvelles normes, et déclenchent de ne peut pas exclure le consensus des
nouvelles passions, spécialement dans pairs pour nommer les sinthomes et les
les discours sur le genre. Mais, conclut élever au statut de paradigmes. Elle
Clotilde Leguil, « ce n’est pas tant la laisse la question ouverte quant à savoir
demande de l’Autre qui est inquiétant si celà n’opère pas déjà une
au XXIe siècle, que la disparition de normalisation, une nouvelle élaboration
l’Autre et le commandement anonyme de « modèles ».
de la pulsion qui invite le sujet à offrir
son corps aux dieux de la jouissance Alide Tassinari, dans sa contribution qui
jusqu’à renoncer à la vie ». porte le titre Qu’en est aujourd’hui des
corps en psychanalyse ?, affirme que
Manuel Zlotnik dans son travail Mettre dans l’actualité tout est envahi par des
à jour l’image dans son lien au images de corps. De l’art à la publicité,
sinthome explore la notion d’agalma de la vidéo au selfie, jusqu’à la
comme un antécédent de la notion pornographie, des corps sont « exposés,
d’escabeau dans la lecture du livre Le exhibés, sculptés, glorifiés, décharnés,
Banquet que nous devons à Lacan. manipulés, dévastés, dépréciés,
Selon l’auteur, Socrate a su se faire un morcelés et recomposés avec des
escabeau quand il a converti « son morceaux de substitution ». A l’époque
propre vide […] en […] quelque chose de la jouissance généralisée, la
de digne », au-delà du fantasme et de psychanalyse essaie de lire dans
2
C’est l’axe a-a’ qui vient en opposition effet de fiction » (6) précise J.-A.
à l’avènement de la vérité symbolique Miller. La vérité varie selon le
du symptôme. signifiant. Ainsi, il ne peut pas y avoir
de rapport direct à la vérité. On n’atteint
Dans la seconde partie de son pas la vérité, la vérité ne s’atteint que
enseignement, Lacan situe le symptôme par des effets. C’est ce qui amène Lacan
dans la dimension du réel, soit du côté à inventer son néologisme varité.
de ce qui ne se significantise pas, dans La question de la vérité du symptôme
la mesure où le réel est « ce à quoi on va ainsi se poser différemment à la fin
ne peut pas donner du sens » (4). Cela de son enseignement. La vérité du
appelle par conséquent une nouvelle symptôme peut-elle se dire ?
répartition, entre le réel d’une part et le J.-A. Miller fait alors pivoter ce schéma
semblant de l’autre. Le semblant L de 180° à la fin de l’enseignement de
incluant cette fois à la fois l’imaginaire Lacan. Le symbolique, en tant que
et le symbolique. C’est ce changement semblant, constitue maintenant une
qu’il opère notamment avec son défense par rapport au réel, par rapport
Séminaire D’un discours qui ne serait à la pulsion et c’est la jouissance qui
pas du semblant (5). Dans ce Séminaire, tente de trouver une issue qui ne soit pas
Lacan envisage un discours qui du symptôme.
prendrait son départ d’ailleurs que du
symbolique, le symbolique relevant en
effet du semblant. Faisant passer le
symbolique avec l’imaginaire du côté
du semblant, il reste comme réel
proprement dit, la libido qualifiée de
jouissance.
À la fin de cette leçon du 17 décembre La chaîne signifiante, l’inconscient-
1997, J.-A Miller donne un certain histoire, S1 -> S2, l’inconscient
éclairage sur ce que Lacan avance à transférentiel fait ainsi obstacle au réel
propos du néologisme de la varité. du symptôme.
Il précise que l’articulation signifiante, « Tout change du tout au tout lorsque
soit l’association libre, produit un effet nous essayons d’élaborer la théorie de
de vérité. Mais ce que J.-A. Miller l’inconscient du dernier Lacan, une
souligne c’est que ce n’est qu’un effet, théorie qui n’est pas élaborée à partir de
un effet de vérité et donc pas la vérité l’hystérie et de l’histoire, mais à partir
elle-même. L’effet de vérité en effet est de la psychose. Il y a une bascule ou un
changeant, variable. C’est variable tournant historique dans l’enseignement
parce que la vérité se modifie en de Lacan, dont on a l’indication discrète
fonction de l’articulation signifiante, en dans « L’esp d’un laps » quand il
fonction de S2, en fonction du savoir évoque le personnage que lui a imposé
élaboré : Freud, à lui, jeune psychiatre, celui qu’il
baptise Aimée dans sa thèse de
psychiatrie. C’est l’indication qu’avant
ces constructions de l’inconscient-
histoire, il était entré dans la théorie de
Il suffit que S2 change pour que ce que Freud par le biais de la psychose. » (7)
produit la chaîne signifiante change C’est alors que Lacan fera ce
aussi. « On sait que, si on change le déplacement consistant à minorer
second signifiant, […] on touche à cet l’inconscient-histoire, ou l’inconscient
4
devenu l’objet de passion au point que les résume toutes » [1] .La psychanalyse
le discours sur le corps est devenu lui- du XXe siècle relevait en ce sens d’une
même le lieu d’une guerre idéologique ? passion du signifiant conduisant le sujet
Comment comprendre qu’au XXIe à se confronter à ce manque-à-être ou
siècle, parler de différence des sexes désêtre, qui gît derrière sa passion de
suscite la haine comme s’il s’agissait l’être.
d’un discours sur le corps destiné à Mais au XXIe siècle, le rapport du sujet
imposer une norme à des sujets qui se à ce dont il souffre ne se pose pas aussi
voudraient avant tout des êtres neutres, aisément dans ces termes. A cette
dégagés de toute assignation à un genre, passion du signifiant, on voit se
supposé découlé de leur sexe substituer une autre passion : celle du
anatomique ? Ce qui suscite en effet des corps. Le corps est devenu le souci du
passions aujourd’hui, ce ne sont pas tant sujet contemporain. C’est ce corps
les grands idéaux que les discours sur le qu’on aime ou qu’on hait, qu’on soigne
corps, discours qui peuvent aussi bien ou qu’on maltraite, qu’on sculpte ou
venir de la science que des mouvements qu’on délaisse, c’est de ce corps qu’on
féministes soucieux de libérer les corps attend qu’il nous délivre les nouvelles
des femmes. cartes de l’être. Symptômes anorexiques
De la passion du signifiant aux et boulimiques rendent compte du
passions du corps malaise du sujet qui ne sait plus
Lacan définissait le désir comme la comment jouir de ce corps qui lui
passion du signifiant : désirer, c’est à la impose sa loi. Chacun revendique le
fois aimer et subir les effets de la parole droit de disposer de son corps et d’en
et du langage, les effets du signifiant. explorer tous les possibles.
La psychanalyse lacanienne nous parle Mais cet endroit a un envers : chacun se
donc du sujet qui souffre des paroles voit comme assujetti à ces nouvelles
qu’on lui a dites, ou de celles qu’on ne normes qui sont celles d’une
lui a pas dites, de celles qu’on ne veut prescription de jouissance qu’il s’agirait
pas lui dire, ou de celles qu’il se sent de suivre sans faille. Comme l’écrit
obligé de taire. Cette passion du Pascal Bruckner, « la chute des tabous,
signifiant, lieu de l’être et du manque-à- le droit des femmes à disposer de leur
être, conduit le sujet en analyse à corps s’est doublé d’une injonction à la
inventer un autre rapport au signifiant volupté pour tous » [2]. Lorsque le
qui est en dernier ressort la cause de la corps n’était que l’enveloppe d’une âme
souffrance. La psychanalyse conduit à qui appartenait à Dieu, il n’était pas
apercevoir que ce dont le sujet pâtit, ce considéré comme le noyau de l’être.
n’est pas tant de la réalité rétive à Pour Descartes, le corps que j’ai, reste
satisfaire ses aspirations, de l’autre au le lieu du doute. Je ne sais si ce que je
sens de l’entourage inapte à saisir son perçois, ce que je ressens, ce que
être, que de son rapport au signifiant, j’éprouve, renvoie à une quelconque
rapport qui est avant tout un rapport de vérité ou réalité. La seule certitude sur
jouissance, c’est-à-dire d’une certaine laquelle je peux fonder mon être, est
façon de faire vibrer son être avec le celle du « je pense ». Les passions sont
sens qu’il entend, qu’il interprète, qu’il ainsi nommées par Descartes « passions
croit subir. Comme l’énonçait Jacques- de l’âme » au sens où il est question de
Alain Miller en psychanalyse « on ce que l’âme subit du fait d’être unie à
apprend comment agir par la parole sur un corps. En parlant de passion du
les passions, c’est-à-dire sur le désir qui signifiant, Lacan renverse donc cette
6
première perspective cartésienne pour marques de l’inquiétude, de l’angoisse,
montrer que ce qui fait souffrir le sujet, et marques parfois tout simplement du
ce ne sont pas des affects venus du désir du sujet.
corps. Le sujet pâtit de son rapport au Deuxièmement, cette passion du corps
langage, c’est-à-dire de son rapport à est aussi passion de ce que le corps peut
l’Autre. éprouver, soit addiction à une certaine
Au XXIe siècle, nous nous sommes sollicitation constante qui permet de ne
donc éloignés à la fois des passions de jamais faire relâche. Le corps est sans
l’âme et de cette passion de l’être qu’est cesse branché sur des appareils qui
la passion du signifiant. Le corps propre sollicitent l’oreille, le regard, le toucher,
est devenu objet d’une science et viennent le compléter au point de le
conduisant à croire en un savoir reconfigurer. Franck Rollier témoignait
possible sur ce que le corps veut, de cette dimension en parlant de
réclame, sur ce qui est bon pour lui ou l’addiction comme d’un style de vie.
néfaste, bref à s’en remettre à ses « Tout objet peut devenir addictif, pour
exigences. On aime à parler de son autant que, sollicitant la pulsion, il ait le
corps comme on pouvait auparavant pouvoir d’induire la répétition d’un
parler de son être. geste qui modifiera le rapport du sujet à
Les trois versants des passions du son corps, ainsi que son lien à l’Autre »
corps [3]. On pourrait parler là d’un nouveau
Les passions du corps peuvent se rapport à l’existence. C’est par le biais
décliner sur plusieurs versants. Il y du rapport à l’objet qui vient compléter
aurait d’abord le souci d’avoir un corps son corps que le sujet se sent exister. Ce
répondant à la demande sociale, un nouveau rapport au corps et au monde
corps qui reste conforme à une certaine est ce que Lacan a appelé la dictature
image de la santé, de la jeunesse, de la du plus-de-jouir, faisant entendre à
puissance. Nancy Huston dans son travers cette expression la dimension
dernier livre Reflets dans un œil surmoïque de ce rapport à l’objet.
d’homme faisait ainsi remarquer que Enfin, cette passion du corps renverrait
cette passion de l’image du corps aussi à un nouveau rapport à la vie
conduit en même temps les sujets sexuelle. Un rapport à la sexualité sans
féminins à faire disparaître de leur corps rapport à l’être et au genre. Un rapport
tout ce qui pourrait évoquer fécondité, immédiat à ce qui fait jouir le corps,
grossesse, maternité. Un corps indépendamment du signifiant lui-
imaginaire hypnotisant suffisamment le même. Cette passion du corps est celle
regard de façon à faire disparaître toute que nous pourrions appeler passion de
trace de castration. Le corps du XXIe l’objet a comme asexué. Jacques-Alain
siècle, c’est ainsi d’abord le corps que Miller définissait ainsi l’objet a dès
l’on peut offrir aux regards de l’Autre, 1982 dans son cours « Du symptôme au
le corps qui peut à n’importe quel fantasme et retour », comme objet
moment donner une image de l’être qui asexué. C’est un objet qui est entre le
serait complétude et perfection. Ce sujet et l’Autre, comme détaché du
corps imaginaire, que l’on aime corps et qui sollicite la réserve
passionnément, il ne s’agit pas pulsionnelle du corps depuis un point
seulement d’en prendre soin, mais de le extime qui est comme directement
transformer, de le façonner, de façon à connecté à l’intime.
faire disparaître toute trace de Nouvelles normes du corps asexué
défaillance, marques de l’âge mais aussi
7
Cette passion du corps sous ces trois coupé de toute rencontre avec un autre.
versants est le lieu de nouvelles normes, Comme si nous pouvions transformer
féroces, violentes, suscitant elle-même nos corps en machines à jouir sur
des passions, comme l’amour et la commande et avoir la main sur la
haine. Les études de genre ou les jouissance. Du point de vue
théories du genre, renvoient à un psychanalytique, ce qui apparaît dans le
nouveau discours sur le corps et sur la discours des sujets, c’est plutôt le fait
sexualité, rendant compte de cette qu’ils sont perdus là même où la
passion du corps. Les études de genre jouissance est non seulement permise
parlent d’actes corporels subversifs mais ordonnée.
comme si le sujet avait disparu et que Jacques-Alain Miller a pointé ce
des actes venaient donner une identité renversement du rapport au sexe depuis
performative à l’individu. Freud, qui fait que nous sommes passés
Paradoxalement, ce discours fait retour de l’interdiction, puis à la permission, et
à un modèle unisexe de l’humanité, où enfin à l’incitation. Ce nouveau climat
il n’est plus question de corps féminin induit un changement « quant au style
ou masculin, mais où le corps n’est des relations sexuelles :
qu’un corps pour jouir, qu’un corps désenchantement, brutalisation,
dévolu aux pratiques sexuelles en tous banalisation » [4]. Ce qui traumatise
genre, mais certainement pas à la n’est peut-être pas tant de l’ordre de
rencontre avec le langage. l’assignation à un genre, que de l’ordre
Si ce discours peut dénoncer les effets d’une assignation à obéir aux
de la pornographie, c’est à l’occasion commandements de la pulsion. Avant
parce qu’elle est le lieu de l’exercice même d’éprouver le désir de faire une
d’une domination masculine. Mais que expérience sexuelle, le sujet se voit
le rapport à la sexualité privé de toute sollicité, poussé, invité, à céder à la
référence au genre que l’on est, au genre situation. C’est ainsi que Lacan
que l’on aime, privé de toute référence définissait l’angoisse. C’est cet abord de
en somme au discours de l’Autre, soit la sexualité via l’empire de la technique
aussi bien le régime même de la qui est l’agent de la violence qui
pornographie, n’est pas dérangeant pour s’exerce à l’endroit des plus jeunes, et
les études de genre. Il n’est jamais non pas tant d’être nommé garçon ou
question de désir, d’amour, de fille, s’ils sont nés d’un sexe ou de
malentendu, d’impuissance psychique, l’autre. Ce n’est pas tant la demande de
de folie féminine. Il est question de l’Autre qui est inquiétante au XXIe
pratiques corporelles, il est question de siècle, que la disparition de l’Autre et le
l’usage que l’on fait de certains objets commandement anonyme de la pulsion
facilitateurs de jouissance orgastique, qui invite le sujet à offrir son corps aux
mais il n’est pas question d’êtres qui dieux de la jouissance jusqu’à renoncer
parlent et ne savent plus ce qu’ils disent. à la vie. Cet obscur sacrifice est un
En psychanalyse, sans être les gardiens sacrifice du corps à un Autre qui
de la tradition et des normes de genre, n’existe pas, un sacrifice sadien, qui
nous ne sommes pas pour autant les veut que le corps du sujet lui-même ne
adeptes et fervents défenseurs de la soit plus qu’une marchandise, destinée à
jouissance sans entrave. Ce dont il est procurer de la jouissance sans limite.
question dans les sociétés occidentales Au sein de ce climat, il s’agit en
du XXIe siècle, c’est d’un nouveau psychanalyse de faire exister un corps
rapport à la sexualité qui serait comme parlant à partir d’un rapport à
8
l’inconscient, là où était le silence de la le parlêtre se hisse pour se faire beau,
pulsion d’un corps ne parlant pour ce qui lui permet de s’élever à la dignité
personne. C’est finalement à ces de la Chose [1], reprenant la définition
nouvelles passions du corps qui peuvent de la sublimation donnée par Lacan
aller jusqu’au sacrifice de l’être à la dans le Séminaire L’éthique de la
jouissance illimitée, que la psychanalyse [2]. J.-A. Miller nous
psychanalyse du XXIe siècle a affaire. indique que l’escabeau traduit la
Ce sont ces passions que notre prochain sublimation freudienne dans son
Congrès de l’AMP à Rio en 2016 sur croisement avec le narcissisme [3], pour
« L’inconscient et le corps parlant » ensuite en dégager deux modalités :
nous conduira à explorer. d’une part ce qui se travaille dans une
analyse, - une idéalisation que l’analyse
fait chuter, et c’est pourquoi J.-A.
Miller dit que « Faire une analyse, c’est
travailler à la castration de l’escabeau
pour mettre au jour la jouissance opaque
i
Miller
J.-‐A.,
«
L’orientation
lacanienne.
L’Être
du symptôme » [4] -, et d’autre part ce
et
l’Un
»,
cours
du
9
mars
2011,
inédit.
dont se servent des artistes comme
Joyce, Duchamp ou Schoenberg qui
2
Bruckner
P.,
Le
paradoxe
amoureux,
Paris,
savent faire se rapprocher l’opacité du
Grasset,
2009,
Livre
de
poche,
2011,
p.
177.
symptôme et l’escabeau, ou l’AE qui,
3 au terme de son analyse, fait de son
Rollier
F.,
«
L’addiction
comme
style
de
vie
»,
o symptôme ainsi réduit un escabeau
La
Cause
du
désir
n
88,
2014,
p.
21.
lorsqu’il transmet son témoignage à
4
Miller
J.-‐A.,
«
L’Inconscient
et
le
corps
l’auditoire.
e
parlant
»,
Le
Réel
mis
à
jour,
au
XXI
siècle,
J.-A. Miller indique dans un autre texte
Paris,
coll.
rue
Huysmans,
2014,
p.
308.
que c’est par le biais de la sublimation
que la jouissance fait lien social [5].
C’est sur ce second versant de
l’escabeau que porte mon travail.
Socrate, le désir et l’agalma
Nous pouvons partir de la notion
d’agalma pour tenter de mieux saisir la
Mettre à jour l’image notion d’escabeau. Alcibiade, le plus
beau de tout Athènes, se demande
dans son lien au comment il a pu tomber amoureux de
sinthome Socrate, le plus laid, et c’est
précisément ce qui nous intéresse.
Manuel Zlotnik Comment se produit la métaphore de
l’amour ?
L’escabeau : deux versants Alcibiade présente Socrate comme un
Le prochain congrès de l’AMP nous silène, disgracieux de surcroît, mais qui
amène à préciser en quoi l’imaginaire détient un joyau, comme une enveloppe
ne se réduit pas au spéculaire et à la rude et dérisoire enfermant quelque
signification. chose de précieux, ce qui donne à Lacan
Dans sa conférence sur le thème de ce l’occasion d’introduire le concept
congrès, Jacques-Alain Miller présente d’agalma, ce qui d’une certaine façon
le terme d’escabeau comme ce sur quoi masque Socrate, et, comme nous
9
savons, n’en finira jamais de se léger, sans l’entrave et la fixité du
démasquer. fantasme. Ceci constitue, d’une certaine
Alcibiade lui demande de l’aimer en façon, une sorte d’escabeau sur son
retour, mais Socrate ne peut le satisfaire second versant, celui qui va avec la
tant il sait que, parce qu’il l’aime, il ne jouissance opaque : dans le cas de
peut l’avoir, ne peut l’obtenir. Ce serait Socrate, de son propre vide il en fait
contraire à la philosophie socratique quelque chose de digne.
dont la base est de n’avoir aucun Escabeau et savoir y faire
attribut. Socrate se refuse à entrer dans Nous pourrions aussi mettre en rapport
le jeu de l’amour, ce serait se nier car il l’escabeau et le savoir y faire avec.
sait qu’il n’y a rien en lui qui soit Lorsque Lacan introduit cette notion
aimable. Le vide représente la position [10], il nous indique que le symptôme
centrale de Socrate [6]. est ce que l’on connaît le mieux :
On pense que l’erastès est le sujet barré, « Connaître son symptôme veut dire
en manque d’être, et l’erôménos celui savoir faire avec, savoir le débrouiller,
qui incarne l’objet aimé, la complétude : le manipuler. Ce que l’homme sait faire
Lacan va inverser cela en faisant de avec son image correspond par quelque
Socrate l’erôménos, mais pas au titre côté à cela, et permet d’imaginer la
d’un objet assurément beau et complet. façon dont on se débrouille avec le
Ce changement de perspective constitue symptôme. Il s’agit ici du narcissisme
pour Lacan la métaphore de l’amour, où secondaire, qui est le narcissisme
ce qui devient aimable est le manque-à- radical, le narcissisme qu’on appelle
être, ce qui est très clairement la primaire étant en l’occasion exclu. »
position de Socrate : « Plus il désire, Notons que Lacan articule ici le
plus il devient lui-même désirable. » [7] symptôme avec sa jouissance opaque et
Et sur ce point, J.-A. Miller souligne avec l’image. Tout de suite après,
que c’est précisément là où il y avait le comme nous le savons, il proposera le
manque, le désir, le sujet barré, que se savoir y faire avec son symptôme
forme ce qui le fait aimable [8]. Il s’agit comme la fin de l’analyse, avancée
là de l’intensité du désir de savoir [9] de fondamentale dans sa doctrine, qui va
Socrate, ce qui lui donne l’apparence de bien au-delà de la traversée du
quelqu’un possédant ce qui manque à fantasme.
l’autre. Et donc Alcibiade, fasciné par le Mais ce qui nous intéresse dans cette
désir de Socrate, c’est-à-dire par la formulation, c’est, d’une part ce que J.
façon dont il détient son manque, en fit Lacan mentionne relativement à l’usage
son erôménos. que l’homme fait de son image, et
C’est alors le concept d’agalma qui d’autre part la distinction entre
nous permet d’y voir plus clair en ce qui narcissisme secondaire et primaire.
concerne l’escabeau : Socrate est Il ne s’agit pas du narcissisme primaire,
capable de porter le manque-à-être à son constitutif du moi en tant
niveau agalmatique, de savoir élever qu’organisation du type passionnel, le
son manque à un idéal, c’est-à-dire à moi spéculaire, source de rivalité et de
son désir de savoir. Si nous prenons la tout ce que nous connaissons, il s’agit
proposition de Patricio Alvarez dans du narcissisme secondaire. Nous
Papers 1, à savoir celle de relier la pouvons nous demander pourquoi J.
castration de l’escabeau avec la chute Lacan dit de ce narcissisme qu’il est
du fantasme, le désir indiqué dans radical. Nous pouvons le penser radical
l’exemple de Socrate est un désir plus de par l’usage que fait le parlêtre de son
10
image. J.-A. Miller, en se référant à ce
[5]
Miller
J.-‐A.,
«
Le
salut
par
les
déchets
»,
o
passage du séminaire de J. Lacan, nous Mental,
Paris,
Seuil,
n
24,
avril
2010,
p.
11.
dit : « son être de sinthome […] on
[6]
Lacan
J.,
Le
Séminaire,
livre
VIII,
Le
transfert,
Paris,
Seuil,
2001,
p.
189.
préfère savoir le manipuler, où le corps
[7]Ibid.,
p.
156.
est dans l’affaire. C’est pourquoi Lacan
[8]
Miller
J.-‐A.,
«
Les
deux
métaphores
de
peut dire que ça correspond à ce que l’amour
»,
Revue
de
l’École
de
la
Cause
l’homme fait avec son image. Avec son freudienne,
n°18,
juin
1991,
p.
219.
image il s’identifie, ça ne l’empêche pas
[9]
Ibid.,
p.
219.
de pouvoir la corriger, la mettre à la
[10]
Lacan
J.,
Le
Séminaire,
livre
XXIV,
«
L’insu
mode, la mettre, cette image, dans le que
sait
de
l’une-‐bévue
s’aile
à
mourre
»,
leçon
du
16
novembre
1976,
Ornicar
?,
n°12/13,
mode où il la veut. » [11]
Paris,
Navarin,
1977,
p.
7.
De la même façon qu’il y a un savoir y
[11]
Miller
J.-‐A.,
«
L’orientation
lacanienne.
Le
faire avec le sinthome, en tant que le tout
dernier
Lacan
»,
enseignement
prononcé
sinthome est un événement de corps, le dans
le
cadre
du
département
de
psychanalyse
corps aussi est concerné et, en de
l’université
Paris
VIII,
leçon
du
14
mars
2007,
conséquence, l’image est aussi dans inédit.
l’affaire. Ainsi, le narcissisme
secondaire, c’est ce qui permettra de
manipuler, de corriger, de mettre à jour
l’image en lien avec le sinthome. Le y
du savoir faire avec indique
précisément ce qui est contingent dans Les corps parlants:
tout ça. Le sinthome et l’image comme
assujettis au surmoi [ 1 ]
escabeau vont se créer selon la
singularité de chacun et la contingence ou au super-social ?
du réel ; escabeau comme une sorte
d’image mobile, tout comme le désir
léger délivré du fantasme. Tania Coelho dos Santos [ 2 ]
Nous pouvons alors envisager le
narcissisme secondaire comme cette
nouvelle version du narcissisme à Lors du prochain Congrès de
laquelle Patricio Alvarez faisait l’Association Mondiale de
référence à la fin de son texte dans Psychanalyse nous traiterons des
Papers 1, ce qui de surcroît nous fictions que construisent, de nos jours,
permettra de préciser cet imaginaire que les corps parlants pour se protéger du
nous cherchons au-delà du spéculaire et réel traumatique. Qu’est-ce qui pour
de la signification. chaque être parlant, dans son anormalité
Traduction : Geneviève Cloutour ou dans son symptôme, constitue un
réel traumatique, impossible à
supporter ? Y aurait-il un quelconque
[1]
Miller
J.-‐A.,
«
L’Inconscient
et
le
corps
standard commun pour répondre au réel,
parlant
»,
Le
Réel
mis
à
jour,
au
XXIe
siècle,
un quelconque symptôme collectif, une
Paris,
coll.
rue
Huysmans,
2014,
p.
314.
quelconque modalité de fiction [3], qui
(2]
Lacan
J.,
Le
Séminaire,
livre
VII,
L’éthique
de
la
psychanalyse,
Paris,
Seuil,
1986,
p.
133.
puisse être dit normal ?
[3]
Miller
J.-‐A.,
«
L’Inconscient
et
le
corps
Dans sa conférence, à la fin du dernier
parlant
»,
op.
cit.,
p.
314.
congrès de l’AMP, Jacques-Alain
(4]
Ibid.,
p.
315.
Miller [4] interroge : « On se demande
comment quelqu’un qui a été analysé
11
peut encore imaginer être normal ». Le Dans ce sens, je propose, qu’il convient
concept de sinthome va de pair avec de faire usage du terme de normal. Les
celui d’escabeau. C’est un concept symptômes peuvent être comparés et
relatif au corps parlant, autre nom de classifiés comme étant de type
l’inconscient réel. Il ne se réfère pas au castration ou de type escabeau. Selon
sujet de l’inconscient freudien, soumis cette orientation, j’ai désigné les
au refoulement – qui est une opération rapports de l’Association Mondiale de
métaphorique de chiffrage de la Psychanalyse sur les témoignages que
jouissance par le langage –, dans un des psychanalystes ont transmis aux
événement de corps. Il se rapporte au commissions de la passe sur la fin de
narcissisme et au moi. J.-A. Miller leurs analyses, comme l’instrument le
observe que Lacan, dans son écrit plus avancé pour tirer des
« Joyce le symptôme » [5], promet que enseignements sur les réponses
le néologisme parlêtre va se substituer contemporaines au réel.
au terme d’inconscient. Il ajoute Si la loi symbolique n’est plus un
qu’analyser le parlêtre n’est pas la paradigme commun qui constitue un
même chose qu’analyser l’inconscient sujet, ne serions-nous pas en train de
au sens freudien, ni même au sens vivre sous l’empire de la norme ? Qui
lacanien de l’inconscient structuré compare et classifie les symptômes
comme un langage. Le symptôme d’un puis les déclare de type castration ou de
parlêtre n’est pas une métaphore, c’est type escabeau ? Nous savons que
un événement de corps, une émergence l’Autre n’existe pas, mais les comités de
de jouissance. Pour le définir, J.-A. pairs sont « norm-a(c)tifs » [7]. J’adopte
Miller utilise, emprunté à « Joyce le comme concept de norme la définition
symptôme », le mot d’escabeau, un de Georges Canguilhem [8] : être
appui qui sert à s’élever. L’escabeau normal c’est être « norm-atif ». Cette
psychanalytique est ce sur quoi le définition qui exclue la passivité
parlêtre monte pour se présenter comme souligne la « norma-a(c)tivité » du
beau. C’est son escabeau, qui lui permet sujet. Ma thèse tire les conséquences de
de s’élever à la dignité/Dingté de la l’affirmation de Lacan [9], selon
Chose. C’est un concept transversal. Il laquelle dans le discours de la
traduit au moyen d’une image la civilisation contemporaine le Nom-du-
sublimation freudienne dans un Père forclos du symbolique fait retour
croisement avec le narcissisme. dans le réel des normes sociales. Le
J.-A. Miller [6] fait le pari que les surmoi (super-moi) a cédé la place au
témoignages de passe d’aujourd’hui super-social. Je soutiens que la
prouvent que le symptôme/castration subjectivité contemporaine peut se
(inconscient/désir) a été remplacé par le passer du Nom-du-Père, mais pas du
sinthome/escabeau consensus des pairs pour nommer les
(narcissisme/sublimation). Ce symptômes et les ériger en paradigmes.
rapprochement de la sublimation avec le Les nominations de symptômes par la
narcissisme est en lien avec l’époque du commission de la passe, se basent sur
parlêtre. L’escabeau c’est la sublimation un standard. Est-ce que l’institution, au
fondée sur l’état primordial du parlêtre, moyen de son comité de pairs, « norm-
le « je ne pense pas ». C’est la négation a(c)tivise » les standards ou
de l’inconscient. C’est ce par quoi performances qui concernent la survie
quelqu’un se croit le « beau maître de institutionnelle ?
son être ».
12
La passe a d’abord été définie comme le en une universalité de la traversée du
moment de la traversée du fantasme. J.- fantasme, même si le fantasme n’a pas
A. Miller [10] l’a redéfinie comme une la même consistance pour les hommes
mutation dans le champ de la et pour les femmes. Le rapport de 2010-
jouissance. Le dispositif de la passe a 2011 [14], au contraire, souligne la
été, dans un premier temps, un valeur du reste de jouissance qui ne se
instrument para-universitaire [11], car il dissout pas. Le sinthome/ escabeau,
avait une affinité de structure avec un comme défense irréductible de chacun.
rapport destiné à un jury de thèse. Il Dans un intervalle d’à peine vingt ans,
était question de la démonstration et de on n’évalue pas les fins d’analyse avec
la vérification d’une possible fin les mêmes poids et mesures. En 1994, la
d’analyse. Qu’en est-il de nos jours ? mesure phallique, le roc freudien de la
Quel est le standard ? Comme on le castration, fait norme. Les hommes et
verra plus loin dans les propos de J.-A. les femmes doivent redimensionner leur
Miller, le standard, de nos jours, est le relation avec le symptôme/castration
désir de s’exhiber, un désir d’acteur. Je pour faire avec l’inexistence du rapport
me souviens d’une définition que sexuel et avec l’inconsistance de
donnait J.-A. Miller en 2010 : « la passe l’Autre. Aujourd’hui, au contraire, en
de l’être parlant ça n’est pas témoigner accord avec l’hypothèse soulevée par
sur la traversée du fantasme, c’est Marie-Hélène Brousse [15] : la passe
l’élucidation du rapport à la jouissance, contemporaine a à voir avec le non-
de comment le sujet à changer son analysable. Ce qui échappe à la chaîne
rapport avec ce qui ne change pas, son signifiante et qui n’a pas été
mode de jouissance, et comment il a métaphorisé, ni sublimé par le Nom-du-
élaboré les variations de la vérité, son Père. Je m’interroge : s’agit-il de
chemin de mensonge ». singularités pures ? N’y aurait-il pas
Je me demande si, libérés du Nom-du- alors, un nouveau standard ? J.-A.
Père comme symptôme collectif, libérés Miller répond : « Quel est ce standard ?
de la loi symbolique – et du surmoi Je vais l’appeler d’un nom très
transindividuel qui nous habite – nous commun, c’est la starification du
ne vivrions pas sous la domination de la passant […]. À l’ECF, […], la question
norme instituée grâce à la « norm- Est-ce passe ? est devenue Allons-nous
a(c)tivité » des comités de pairs ? Lacan sélectionner ce passant pour être une
aspirait, peut-être, à ce que le désir de star de la psychanalyse ? » [16]
l’analyste soit équivalent au désir du La nomination par la passe implique
scientifique. Je cite J.-A. Miller : « Pour maintenant un nouvel intérêt
cette raison, Lacan disait : à ce niveau institutionnel. J.-A. Miller le clarifie :
ça peut être scientifique. C’est que ce « Il y a, au fond, une petite tendance à
sujet est capable d’une parole qui soit ce que ce jury de passe soit comme
nettoyée de la jouissance, au moins du celui d’une audition ou d’un casting,
fantasme, pouvant, par là même, dans la mesure où le jury ne considère
témoigner sur le savoir extrait de son pas seulement la passe 1, mais aussi la
fantasme » [12]. Pour lui, la pratique passe 3, dans l’intérêt de l’École, de
n’aurait pas démontré cette équivalence l’École Une, du Champ freudien, dans
entre désir de l’analyste et désir du l’intérêt supérieur de la psychanalyse…
scientifique. Mon interprétation du Ce facteur est, il faut le dire, un peu
rapport de l’AMP de 1994 [13] conduit encombrant, car, du coup, il y a aussi
à penser que la fin de l’analyse consiste une rétroaction de la passe 3 sur la passe
13
1. Il y a comme une obligation d’avoir sur
la
passe
:
textes
introductifs,
Paris,
06/2010,
le désir de parler, le désir de travailler. p.
49-‐51.
J’irai jusqu’à dire qu’il faudrait qu’une
[16]
Miller
J.-‐A.,
«
Est-‐ce
passe
?
»,
op.
cit.,
p.
88.
analyse débouche sur le désir de
[17]
Ibid.
s’exhiber, c’est-à-dire que la passe ait
quelque chose du désir de l’acteur. »
[17]
Traduction : Pedro Pereira
un savoir puisé dans la science qui traite Le corps, dans une cure analytique est
le réel de l’organisme, en recherchant mis en situation de « repos » – il ne
les mécanismes, les parts infinitésimales fait rien, il n’agit pas – pour donner
dont il est composé, les maladies qui voix au dire analysant en présence de
l’affectent. l’analyste, hors regard. Pour autant il
Certes, à notre époque, le corps, sa n’est pas exclu, car il est « le symptôme
jouissance, témoigne non pas du [qui] surgit de la marque que creuse la
manque à être, marque du sujet de parole quand elle prend la tournure du
l’inconscient, déchiffrable dans ses dire et qu’elle fait évènement de
significations au travers des dires de corps. » [2]
l’analysant, mais de la consistance de la De la démonstration à la monstration
substance jouissante dont il est fait Corps support, fait pour jouir, qui parle
depuis le début et qui se trouve non pour communiquer mais pour dire
engagée ensuite dans la parole, de la son mode singulier de tissage d’un texte
jouissance résiduelle et symptomatique qui incessamment produit. Lacan en
de lalangue. 1977 a cherché à articuler une
Du sujet au parlêtre du dernier géométrie de sacs et de cordes qui
enseignement de Lacan, se déploie le résiste et qui « S’il est certain qu’une
parcours de la psychanalyse freudienne démonstration puisse être appelée belle,
à la psychanalyse lacanienne, ce qui on perd tout à fait les pédales, au
constitue l’orientation lacanienne. moment où il s’agit, non pas d’une
Depuis le signifiant encore freudien au démonstration, mais de ce quelque
noeud, totalement lacanien, le corps chose qui est très, très paradoxal, et que
n’est plus seulement sous la coupe j’essaie d’appeler comme je peux : une
nécessaire de l’image illusoire et monstration. Il est curieux de
mystifiante du miroir, mais participe de s’apercevoir qu’il y a dans cet
la jouissance en en devenant le siège. entrecroisement de fils quelque chose
Le corps participe au nœud singulier de qui s’impose comme étant du réel,
chaque parlêtre : avec Freud, par comme un autre noyau de réel. » [3]
l’inhibition, le symptôme, et l’angoisse Le parlêtre adore le corps, en fait un
et avec Lacan, par l’imaginaire, le objet de jouissance imaginarisée et ne
symbolique et le réel. Le corps vivant veut pas savoir que, au contraire, dans
est du registre du réel, le corps cadavre la substance jouissante, quelque chose
de celui du symbolique, et le corps en échappe, se dilue, n’est pas tout pris
tant que forme relève de l’imaginaire. dans le langage mais est aussi ailleurs,
Le noeud de Lacan, élaboré depuis les dans un au delà qui le morcèle et le rend
années soixante-dix, à des fins évanescent.
explicatives, ne représente pas un noeud Seule la pulsion, dans son rapport avec
mais le présente dans sa mise à plat, l’inexistence du rapport sexuel le
pour mettre en évidence l’articulation vivifie, l’éloigne du cadavre, le fait
des trois registres, leurs nouages chair significantisée, grâce à la perte
connectés aux jouissances et au sens pulsionnelle liée à l’opération du
autour du vide de l’objet a. signifiant, des mots qui qui font le corps
Au cours de l’expérience analytique, il de l’inconscient. Le corps en tant que
s’agira de réussir à bien-dire le ficelage parlant, comme la vie, est un mystère.
particulier des trois registres et à isoler, Le mystère du corps parlant contient
après beaucoup de mots, un reste l’énigme de la sexualité humaine sur le
inassimilable à dire. versant de sa non naturalité, souci dans
15
lequel le névrosé se piège parce que cela Incorporation
ne va pas de soi, parce qu’il cherche à
faire exister le rapport sexuel.
La culture, la réserve des escabeaux [4], Vicente Palomera
contemporaine du sujet qui parle,
définit, délimite, organise une vision du
corps singulière de l’époque, une sorte Dès lors que l’Autre n’est pas un appui
de bande de Moebius sur laquelle la consistant, c’est le corps qui apparaît en
fourmi analysante choisit de cheminer. premier et vient occuper la place de
A chaque époque son corps pourrait-on l’Autre. Freud s’en étonnait dans une
dire ! Le corps hystérique, celui des lettre à Fliess : « D'abord un petit
débuts de la psychanalyse, celui de la fragment d'auto-analyse a fini par
complaisance somatique se manifestant s'imposer et m'a confirmé que les
dans l’embarras d’une fonction d’un fantaisies sont les produits d'époques
membre, était celle de l’époque ultérieures qui sont rétroprojetées
victorienne : cela s’appuyait sur le corps depuis le présent d'alors jusque dans la
du symptôme-métaphore ; première enfance ; et ce qui est apparu
l’empêchement corporel était la aussi, c'est la manière dont cela se passe
condition nécessaire à ce que le désir : encore une fois une liaison de mot. A
reste insatisfait. Aujourd’hui, à l’époque la question de savoir ce qui s'est produit
de la jouissance généralisée, il s’agit de dans la première enfance, la réponse est
lire l’écriture du sinthome sur le corps, : rien, mais il y avait là en germe une
qui n’est pas déchiffrage – motion sexuelle. » [1] C'est-à-dire qu’il
démonstration d’une représentation n’y a de jouissance que de l’Un ; rien ne
inconsciente – mais monstration à permet de saisir le signe de l’Autre.
partir du non sens de la jouissance
inscrite dans le parlêtre. Devant le manque d’un signe de la
jouissance de l’Autre, nous rencontrons
Traduction : Gérard Seyeux le signifiant d’une inconsistance.
L’Autre n’est pas une abstraction,
l’Autre est un corps. Cela conduira
Lacan à donner au corps une importance
qui, dans son enseignement, n’a eu
d’égal que celle de l’Autre du langage.
[1]
Lacan
J.,
Le
Séminaire,
livre
VIII,
Le
transfert,
Lacan définit le corps comme ce dont
Paris,
Seuil,
1991,
p.
89.
[2]
Miller
J.-‐A.,
«
L’Inconscient
et
le
corps
on jouit. Le corps, marqué par une
parlant
»,
Le
Réel
mis
à
jour,
au
XXIe
siècle,
exigence de satisfaction, est ce qui peut
Paris,
coll.
rue
Huysmans,
2014,
p.
314.
faire lien avec les effets de jouissance
(3)Lacan
J.,
«
Propos
sur
l’hystérie
»,
Quarto
n
o
produits par le signifiant.
90,
juin
2007,
p.
9.
Si nous examinons les effets du
[4]
Miller
J.-‐A.,
«
L’Inconscient
et
le
corps
signifiant, nous découvrons qu’ils ne
parlant
»,
[Link].
sont pas seulement effets de parole, de
signification, mais également effets sur
le corps. En ce sens, ce n’est que dans la
mesure où le signifiant affecte le corps
que nous pouvons dire que le corps est
réel ; Jacques-Alain Miller l’a
développé de façon systématique dans
16
son texte « Les six paradigmes de la Les stoïciens distinguaient, d’une part
jouissance » [2] – en évoquant l’effet les corps qui avec leurs qualités, leurs
d’incorporation –, qui résume la thèse tensions, leurs actions, leurs passions se
de Lacan selon laquelle le signifiant mettent en relation les uns avec les
produit la jouissance que produit le autres, et d’autre part les effets de ces
corps. corps, de nature différente, qu’ils
Lacan pose que le corps nous est qualifient d’« incorporels ».
octroyé, attribué par le langage. De fait, pour les stoïciens, les effets des
Comment cette incorporation du corps ne sont pas corps, mais
signifiant se produit-elle ? incorporels. Ce ne sont pas des
quantités ou des propriétés physiques,
En 1970, Lacan rend hommage aux mais des attributs logiques ou
stoïciens pour avoir été les premiers à dialectiques. Les incorporels ne sont
montrer que pour avoir une entité, un donc pas des choses ou des états de
être humain nécessite l’incorporation de choses, mais des événements. De ceux-
« l’organe incorporel ». Lacan se réfère ci, on ne peut dire qu’ils existent, mais
ici à l’incorporation du corps seulement qu’ils subsistent ou qu’ils
symbolique : « Rendons justice aux insistent, avec ce « peu d’être » propre à
stoïciens d’avoir su de ce terme : ce qui n’est pas une chose. Les
l’incorporel, signer en quoi le événements ne sont ni des adjectifs ni
symbolique tient au corps » [3]. des substantifs, mais des verbes ; ils ne
Lacan commence par préciser que sont ni agents ni patients, mais résultats.
« corps du symbolique » n’est pas à Dans le traité d’Émile Bréhier sur La
entendre comme métaphore, puisque théorie des incorporels dans l’ancien
justement « rien que lui n’isole le corps stoïcisme, nous trouvons un intéressant
à prendre au sens naïf, soit celui dont exemple qui l’illustre : « Quand le
l’être qui s’en soutient ne sait pas que scalpel tranche la chair, le premier corps
c’est le langage qui le lui décerne, au produit sur le second non pas une
point qu’il n’y serait pas, faute d’en propriété nouvelle, mais un attribut
pouvoir parler. » [4]. Nous avons donc, nouveau, celui d’être coupé. L’attribut,
d’une part le corps du symbolique, du ne désigne aucune qualité réelle […],
langage, et en second lieu le corps pris [il] est toujours au contraire exprimé par
au sens naïf, ordinaire, soit celui que un verbe, ce qui veut dire qu’il est non
nous habitons, qu’habite notre être et un être, mais une manière d’être […]
que Lacan appelle le parlêtre. Cette manière d’être se trouve en
Il faut souligner l’insistance de Lacan à quelque sorte à la limite, à la superficie
dire que « Le premier corps fait le de l’être et elle ne peut en changer la
second de s’y incorporer » [5]. Nous nature : elle n’est à vrai dire ni active ni
sommes donc en présence de deux passive, car la passivité supposerait une
entités : le corps du langage et le corps nature corporelle qui subit une action.
pris en son « sens naïf », celui que nous Elle est purement et simplement un
habitons, qui est habité par notre être résultat, un effet qui n’est pas à classer
parlant. Le corps du langage est celui parmi les êtres » [6]. Nous voyons ici
qui fait que le vivant (l’organisme) pourquoi les stoïciens distinguaient
s’incorpore. Il s’agit de saisir la nature radicalement – ce que personne n’avait
de cette incorporation et pour cela, jamais encore fait – deux niveaux de
Lacan emprunte aux stoïciens la notion l’être : d’une part celui de l’être profond
d’« incorporel ». et réel, la force, et d’autre part celui des
17
faits qui se déploient sur la surface de Le sujet ne devient réel qu’à partir
l’être, qui constituent une multiplicité d’une opération symbolique et
infinie d’être incorporels. imaginaire sur le corps. Le langage
mortifie le corps mais en même temps
C’est pour cette raison que, si les lui octroie un incorporel, « organe
incorporels sont effets (« événements ») supplémentaire » qui habite activement
et si, comme le montre Lacan, le corps – le corps.
au sens courant – est incorporé par le Le signifiant introduit le Un, dans la
corps du langage [7], la question est de mesure où le langage attribue à l’être
savoir si le corps est un incorporel. parlant ce corps qu’il lui accorde en
Évidemment, Lacan nous présente une l’unifiant. Lacan le dit dans le
catégorie de corps qui n’est ni celui de Séminaire XX, quand il précise que
la physique, ni celui de la médecine. « L’être c’est un corps » [10] en tant
D’être un incorporel du langage, ce que lieu du signifiant. Jouissance du
corps ne se scanne, ni se photographie, corps propre ou du corps de l’Autre,
il ne s’ausculte ni ne s’observe ; il voilà ce qui s’inscrit dans la mémoire de
s’écoute, il n’est pas chair mais organe l’inconscient. Ses effets excèdent ce que
traversé par la parole. Il y a donc un le sujet peut dire. C’est pour cette raison
corps primordial du symbolique sans que Lacan établit une cohabitation du
lequel le corps de l’être vivant n’existe corps et de lalangue – concept
pas. Pour paraphraser Lacan, nous réunissant le signifiant en tant que mort
dirons qu’il est « corps subtil, mais il est dans le langage et la jouissance vivante
corps [8]. Précision elle-même subtile, dans le corps (corps susceptible d’être
où la matérialité de l’organisme n’est marqué par sa substance de jouissance).
pas ce qui fait corps. La matérialité du
corps, c’est la façon dont les sujets C’est donc le corps qui permet au
parlent du leur, à savoir comme signifiant de lalangue de faire signe du
événement de langage. Le langage – tel réel de l’être parlant. On saisit mieux
le scalpel – est ce qui, en trouant ainsi que Lacan se soit référé aux
l’organisme vivant découpe l’objet a, stoïciens pour faire entendre le corps de
produisant ainsi le corps. celui qui parle en analyse comme un
incorporel, soit comme proposition
Freud a situé l’événement incorporel absolument particulière, particularité
dans la substance produite sur le trajet qui résulte de l’assemblage des Uns
de la pulsion qui fait apparaître le corps déposés dans lalangue.
humain comme une « anatomie
fantasmatique ». Ce corps imaginaire Traduction de l’espagnol par Anne
résulte de la modalisation d’un désir qui Goalabré
découpe les zones érogènes, et extrait
les objets pulsionnels de la fonction
organique concernée. C’est un corps
o
déserté par la jouissance, où le dire peut [1]
Freud,
S.,
Lettres
à
Wilhem
Fliess,
n
188
»,
éventuellement décider d’oasis de du
3/1/1899,
Paris,
PUF,
2006,
p.
430.
jouissance à laisser au sujet. C’est ce
que montre Lacan quand il déclare que [2] Miller, J.-A., « Les six paradigmes de la
jouissance », La cause freudienne, no 43,
« les pulsions, c’est l’écho dans le corps octobre 1999, p. 7-29.
du fait qu’il y a un dire. » [9]
18
[3]
Lacan,
J.,
«
Radiophonie
»,
Autres
écrits,
Paris,
Seuil,
2001,
p.
409.
[4]
Ibid.
[5]
Ibid.i
[6]
Bréhier,
É.,
La
théorie
des
incorporels,
Paris,
Vrin,
1928,
p.
11-‐13.
[7]
Lacan,
J.,
op.
cit.
[8]
Lacan,
J.,
«
Fonction
et
champ
de
la
parole
et
du
langage
en
psychanalyse
»,
Écrits,
Paris,
Seuil,
1966,
p.
301.
[9]
Lacan,
J.,
Le
séminaire,
livre
XXIII,
Le
sinthome,
Paris,
Seuil,
2005,
p.
17.
[10]
Lacan,
J.,
Le
séminaire,
livre
XX,
Encore,
Paris,
Seuil,
1975,
p.
127.
19