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Les Anciens Et Nouveaux Ksour: Etude Comparative. Cas Du M'Zab

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Courrier du Savoir – N°16, Octobre 2013, pp.

77-87

LES ANCIENS ET NOUVEAUX KSOUR : ETUDE COMPARATIVE.


CAS DU M’ZAB

MED CHERIF ADAD, M. TOUFIK MAZOUZ


Institut de Gestion des Techniques urbaines, Université d’Oum El Bouaghi (Algérie)

RÉSUMÉ
En dépit des conditions contraignantes du site d’implantation, les mozabites ont toujours implanté leurs établissements
humains selon leurs références culturelles, à partir d’éléments dominants et ordonnateurs, et le milieu naturel dans lequel ils
vivent. Tout le long de leur histoire, les établissements humains du M’zab ont toujours préservé leur identité incarnée dans
leur typologie, le climat, le site et leurs réalités sociales. Même les ksour nouvellement édifiés font perdurer la tradition
millénaire sans pour autant renier les exigences de la vie contemporaine. Le langage architectural, qui sous-tend cette
production, n’a pas connu de profonds bouleversements. Les mozabites ont tiré avantage de leur patrimoine. La tradition
ancestrale, qui a jadis présidé à la constitution d’un domaine bâti très particulier, demeurerait puissante.
L’article annonce une réflexion sur les nouveaux ksour dans un contexte physiquement contraint où la tradition séculaire, qui a
jadis présidé à la constitution d’un domaine bâti très particulier, demeurerait puissante. En effet, la production locale de
l’espace, après avoir connu le discrédit, a repris spectaculairement vigueur depuis une décennie. Le travail consiste à faire une
étude comparative entre les caractéristiques urbaines et architecturales qui sous-tendent la mise en œuvre des nouveaux
quartiers et celles des anciens noyaux.

ABSTRACT
In spite of the constraining conditions of the site, the mozabites always established their human settlements according to their
cultural references, starting from dominant and directing elements, and the natural environment in which they live. All along
their history, the human settlements of the Mzab always preserved their identity incarnated in their typology, the climate, the
site and their social realities. Even the lately built ksour combine the thousand-year-old tradition with the requirements of the
contemporary life. The architectural language, which underlies this production, did not know deep upheavals. The mozabites
drew favors of their heritage. The ancestral tradition, which formerly governed the constitution of a very particular built field,
would remain powerful.
The article announces a thought on new ksour in a physically constrained context where the secular tradition, which formerly
governed the constitution of a very particular built field, would remain powerful. Indeed, the local production of space, after
having known discredit, has spectacularly taken again strength for one decade. Work consists in making a comparative study
between the urban and architectural characteristics which underlie the implementation of the new districts and those of the old
cores.

MOTS CLES : M’zab, ksour, langage architectural, tradition, entraide, habitation

1 INTRODUCTION intégrante d’un agro-système, reposant sur le triptyque


eau/habitat/palmeraie (Côte, 2005). La doctrine Ibadite1 est
La vallée du M'zab, d’une longueur de 25 km, se trouve
dans un site désertique situé à 600 km au sud de la mer
diterranée (figure 1). A l’instar des oasis sahariennes, la 1
Idéologie ibadite est une pratique puritaine de l’Islam, à la
vallée du M’zab, entité autarcique a toujours été partie

Université Mohamed Khider – Biskra, Algérie, 2013


MC.ADAD & al

à l'origine de la formation de la communauté mozabite et de d’un ensemble d’entités sociales et spatiales homogènes
la création de ses villes. Elle a façonné, son mode de vie, habitées majoritairement par les Mozabites, était autarcique
son mode de pensée, son idéal social, culturel et politique. et autonome où son économie était principalement basées
[Les Mozabites, connus aussi comme Ibadites, font partie sur l’agriculture et les échanges commerciaux. Aujourd’hui,
du groupe ethnique berbère Zenata. Ils ont occupé la région malgré l’uniformisation liée aux logiques économiques, la
du M’zab depuis le XIe siècle suite à la destruction de leur standardisation des modes de vie et des formes d’habitat, la
ville natale Sédrata. Cette population forme une vallée du M’zab reste intéressant par sa spécificité, liée à
communauté particulière en Algérie, qui dans le passé, a son histoire et ses structures sociales, le mode de
choisi de vivre dans une région désertique vraiment fonctionnement de ces réseaux oasiens et sa typologie
inaccessible appelée Chebka en vue de pratiquer leur rite en architecturale. Selon Ravéreaux (1980), au M’zab, il y a eu
toute quiétude (Marçais 2004 : 150) convergence d’une culture spécifique, d’un climat excessif,
d’un puritanisme à vocation égalitaire, communautaire, et
d’une grande aridité de moyens. Les processus actuels qui
agissent sur l’ensemble de la société locale sont une
illustration des vicissitudes d’une longue histoire urbaine
jalonnée par des périodes de grandeur et de déclin, de
discontinuités et de ruptures. Pourtant à travers cette
histoire agitée, les cités du M’zab font figure d’exception en
traversant les siècles avec une remarquable pérennité.
Le langage architectural qui sous-tend la production de
nouveaux ksour n’a pas connu de profonds
bouleversements. C’est une volonté de recycler la tradition
en tentant de préserver la typologie architecturale et les
réalités sociales particulières. A l’inverse de ce qui se
produit ailleurs en Algérie, depuis les années 1990 la
typologie de l’architecture traditionnelle dans les nouveaux
Figure.1 : Le M’zab est situé dans la wilaya de Ghardaïa
ksour de la vallée du M’zab est toujours de rigueur et leur
espace de pensée est encore régi par le contenu culturel. Les
habitants d’aujourd’hui n’ont pas transposé intégralement
L’ensemble géomorphologique dans lequel s’inscrit le tout ce qu’ont pu produire leurs aïeux. En quelque sorte, les
M’zab est un plateau rocheux : la hamada, dont l’altitude solutions basées sur les données de la modernité n’ont pas
varie entre 300 à 800 m. Dépourvue de toute végétation (à totalement imposé aux habitants un cadre de vie loin de leur
l’exception des palmerais), de sources d’eau et de milieu socio-culturel et naturel.
précipitation (50mm par ans), cette région se classe parmi Ce présent article s’appuie sur l’hypothèse qui soutient que
les régions les plus chaudes de cette frange septentrionale à ces nouveaux ksour sont une tentative d’adaptation au
cause de son climat particulier (six mois de chaleur, vents contexte local sans pour autant recopier intégralement le
froid en hiver, vents chaut en été, vents de sable en modèle ksourien traditionnel. Sont-ils alors les héritiers des
printemps). La vallée du M’zab est sillonné par un réseau villes traditionnelles de la pentapole ? Ont-ils des traits
complexe d’oueds le long duquel s’égrainent des villages communs ? Comment sont-ils fabriqués ? Comment les
formant la pentapole. habitants des anciens ksour perçoivent ceux des nouveaux
Cependant, en dépit de ces conditions contraignantes, les quartiers et inversement ? Comment transforment-ils leurs
individus ont pu transformer cet endroit inhospitalier en un demeures ? Comment se projettent-ils dans ces lieux? En
environnement vivable et structuré (ksour, oasis de jardins optant pour l’étude comparative de la forme l’habitat aux
et palmiers-dattiers organisés dans le lit de l’oued, système nouveaux ksour avec les anciennes villes de la pentapole, ce
de captage d’eau particulièrement conçu). La vallée du travail tente de démontrer comment ces nouveaux quartiers
M’zab, classée patrimoine mondial par l’UNESCO en traduisent la volonté de la communauté mozabite à rester
1982, a été aussi choisie comme un cas d’étude, étant donné fidèle aux valeurs traditionnelles locales en analysant ce qui
l’importance historique, économique et social qui la se fabrique à travers la collection de ces nouvelles entités
caractérise. Il y a dans la littérature savante une quantité urbaines.
d’études sur les ksour historiques mais très peu sur les
développements urbains récents.
2 APPROCHE MÉTHODOLOGIQUE
La pentapole2, une autre appellation de la vallée, constituée
Pour recueillir les informations nécessaire pour
entreprendre ce travail, notre approche consistait à consulter
morale rigoriste, condamnent tout luxe. d’une part la littérature décrivant les structures sociales
2 Pentapole signifie les cinq anciens ksour de la vallée du M’zab traditionnelle mozabite, d’autre part à interviewer les
au Sud de l’Algérie habitants des anciens et des nouveaux ksour ainsi que les
notables, les acteurs publiques et privés sur les questions
d’ordre sociétal, financier et administratif. Les documents

78
Les anciens et nouveaux ksour : étude comparative Cas du M’Zab

écrits et plans, que nous avons exploités, proviennent pour


l’essentiel des archives de l’office de la protection de la Au lendemain de l’indépendance de l’Algérie, le M’zab
vallée du M'zab (documents et plans des anciens ksour) et connait une accélération de l’urbanisation et à son
d’agence foncière d’El Atteuf et des Associations à but non élargissement. En plus de la sédentarisation des nomades,
lucratif Touiza de Tinemmirine et Amidoul de Tafilelt la vallée du M’zab a fait l’objet d’un exode massif des
(montage financier, plans de cellule type, Figure s populations du nord en quête de travail stable suite au
archives). Notre terrain d’étude a fait l’objet de plusieurs développement d’une nouvelle économie basée sur les
visites en 2003, 2007 et 2011. hydrocarbures et les activités industrielles. Les processus
d’urbanisation et d’aménagement volontaristes ont eu des
effets profonds sur l’équilibre spatial et environnemental de
3 LOGIQUE D’ORGANISATION DE L’ESPACE la vallée du M’zab très fragile. La transformation des
URBAIN pratiques et les mutations sociales ont reconfiguré l’urbain
et l’urbanité. De ce fait, le statut de la vallée a subi un
3.1 Anciens ksour changement brusque, altérant ainsi les équilibres sociaux,
l’organisation communautaire traditionnelle et le mode
Les ksour traditionnels mozabites, conçus et édifiés dans d’occupation d’espace caractérisé par une typologie urbaine
l’autarcie et la simplicité, ont généré un art basé sur une appropriée au contexte oasien. Les villes s’éclatent hors de
image de sobriété et de cohérence. L’aspect égalitaire du leurs vieux remparts et glissent vers les grands axes urbains.
rite ibadite, qui interdit tout effet ostentatoire, a produit une Donc, l’urbanisation de la vallée ne se fait plus selon le
architecture niant tout symbole, chacun des ses éléments schéma historique connu par son occupation rationnelle et
n’est symbole que de lui-même, même si le ksar est habité cohérente de l’espace. L’Etat avec ses instruments
par toutes les catégories sociales (Ravéraux, 1980). d’urbanisme (Plan de modernisation urbaine 1977, plan
Le mot ksar évoque l’idée d’une petite ville, d’un quartier, d’urbanisme directeur 1990, plan directeur d’aménagement
d’une grande maison familiale. Habiter un ksar n’est pas du et d’urbanisme 1996), qui n’ont pas tenu compte des
tout la même chose qu’habiter une cité ou un bâtiment. La spécificités sociales et ethniques de la communauté
différence, à l’origine, réside dans le fait que l’idée du mozabite, s’est substitué aux structures sociales
matériel est reléguée au second plan, dès la conception du traditionnelles et les notables de la ville. Les approches
ksar. mises en application étaient beaucoup plus techniques et
quantitatives. D’où prolifération des lotissements
Ainsi, les mozabites ont toujours implanté leurs individuels tout azimut, étalement urbain et envahissement
établissements humains selon leurs référents culturels et le de la palmeraie par des opérations d’urbanisation non
milieu naturel dans lequel ils vivent en dépit des conditions réglementées. En d’autres termes, les anciens ksour ont subi
contraignantes du site d’implantation. Les ksour, se des transformations urbaines assez profondes : perte des
distinguent par leur architecture spécifique et leur liens sociaux et d’identité urbaine, changement de
organisation de l'espace qui s'articule autour du sacré et du typologies et du statut de la propriété qui est passé de la
profane (mosquée et cimetière / marché et habitations) et du tribu à l’individu. Même les terrains à vocation agricole
dedans et du dehors qui caractérisent aussi bien la demeure n’ont pas été épargnés par l’avancement du béton étant
familiale que la cité. (Universelle Algérie, 2006 : p 124). La donné qu’une grande partie de la palmeraie, qui est une
logique d’organisation des anciens noyaux se base sur trois zone inondable, est transformée en réserve foncière en dépit
caractéristiques majeures: la présence centrale d’une des dangers que cela représente. Rappelons que la
mosquée, l’existence d’un souk et l’aspect labyrinthique du palmeraie constitue l’une des composantes de base de
plan. (Figure 2) l’espace saharien conçu selon la trilogie ksar-eau-palmeraie
Aussi, la population du M’zab est passée de 49.000
habitants il y a un demi-siècle à 200.000 environ. Le
territoire qu’occupe Ghardaïa, la capitale du M’zab, est
passé de 60 hectares au milieu des années 1950, à 180
hectares aujourd’hui (année 2006) (Universelle Algérie,
2006 : p125). Au delà de l’incertitude qui pèse sur l’avenir
du développement harmonieux de la vallée du M’zab, il est
à craindre que cette situation ne soit préjudiciable au
patrimoine universel auquel se rattache toute la région.
Cette urbanisation de la vallée a déjà aujourd’hui pour
conséquences directes, la surexploitation des ressources en
eau et le déclin de la phoeniciculture, autrement dit, de
l’élément essentiel à l’équilibre oasien (khelil, 1998 : p 97).
En plus, les maisons traditionnelles d’été construites à
l’intérieur de la palmeraie ont tendance à devenir
permanente. Déjà en 1960, on dénombre pas moins de 130
000 palmiers produisant 3000 tonnes de dattes alors qu’en
1971 nombre de palmiers s’est milité à 105 000 palmiers
Figure 2: Ancien ksar de Béni-Isguen correspondant à 800 tonnes en 1971, et 1000 tonnes en

79
MC.ADAD & al

1972 (khoudja, 2006 :191) dans le ksar Ghardaïa de valeur assez élevée, 420-480
Habitants/ha, par rapport aux autres tissus de la ville,
Le mouvement frénétique de la production de logements est
valeur moyenne inférieure à 340 h/ha ) (Direction de la
à l’origine du changement fondamental de la typologie
planification de Ghardaïa, 2007), la dégradation du cadre
architecturale ancienne. L’hétérogénéité et la pauvreté
bâti, l’exiguïté du logement (Taux d’occupation de
architecturale des constructions extra-muros ont participé à
logement de 6.6, valeur assez élevée par rapport la valeur
la dégradation de la qualité urbaine. Les anciens noyaux ont
nationale de 6) et la perte d’intimité des ksour
quelque peu perdu leur caractère traditionnel originel.
particulièrement celui de Ghardaïa, capitale du M’zab, sont
L’agriculture au sein de la palmeraie, qui est une activité vivement ressentis par les habitants. Le statut de
ancestrale, ne suffit plus à assurer à elle seule la survie du propriétaire est aussi devenu une forte revendication car
groupe. Les principales ressources en eau sont celles des dans les noyaux traditionnels le statut des biens immobiliers
nappes phréatiques, aujourd’hui dégradée, et de l’Albien. est ambigu. Ce désir d’indépendance vis-à-vis des anciens
Le prolongement de cette tendance engendrerait la perte noyaux exprime trois tendances. Les habitants qui veulent
définitive de ressource liée à la nappe. Par exemple à El- vivre selon la tradition mais souhaitent avoir un cadre de
Atteuf, un des ksour traditionnel, tous les puits sont pollués. vie plus conforme aux nouveaux besoins à l’instar des
D’où un schéma directeur d’approvisionnement en eau habitants de Tinemmirine, Twanza et Tafilelt (quartiers
potable a été élaboré pour atténuer les insuffisances en eau réservés uniquement pour la communauté mozabite) et ceux
(khelil, 1998: p 115). Cette occupation de l’espace peu qui rejettent carrément l’hégémonie de l’organisation
reluisante ne remette-elle pas en cause le savoir-faire local sociale traditionnelle. Ils sont en quête de liberté et
qui a produit un urbanisme rigoureux communément cité d’anonymat. Le choix dénote un début d’affaiblissement de
en exemple d’architecture et d’urbanisme pour la la cohésion à base tribale et religieuse. Cette catégorie
fonctionnalité de son organisation spatiale et la beauté de nouvellement installée, qui n’a pratiquement aucun savoir
son habitat ? faire ni rattachement aux vieux ksour et à la palmeraie,
représente généralement les émigrants du nord et les
Sur un autre registre, l’idéologie ibadite s’est habitants mozabites qui ont vécu à l’extérieur de la vallée
progressivement vidée de son contenu politique, surtout
du M’zab pendant un moment donné de leur vie. On assiste
après l’avènement de l’Etat national, pour ne garder qu’une
souvent à l’émergence d’une hiérarchie de plus en plus
règle de conduite sociale. Aussi, la djemaâ, bien qu’elle basée sur la richesse participant à la nouvelle configuration
exerce encore une influence sur les habitants en veillant au urbaine. Comme elles se détachent franchement du ksar,
respect de la tradition, a subi le contrecoup des choix leurs habitations, sises entre les espaces inter-ksouriens,
politiques au lendemain de l’indépendance, surtout à partir
portent les stigmates du changement. Ces habitations, qui
de 1967 date d’entrée en vigueur des assemblées populaires
ne sont pas conformes à la typologie locale, sont plus
communales (Memmour, 1997). La montée de
spacieuses et extraverties avec des baies vitrées, et reflétant
l’individualisme et l’émergence des Associations libres,
le statut social de l’occupant. De ce fait, l’esprit égalitaire,
suite à l’ouverture politiques des années 1980, a réduit un des fondements de la pensée mozabite, est apparemment
davantage le rôle de cette instruction sociale. Il est plus reconnu. Dans les deux cas de figure, l’impact de cette
important de signaler que chaque ksar est doté de sa propre volonté de changer d’espace est nettement visible à
djemaâ dont la mission principale consiste à assurer la
l’intérieur des ksour et des habitations d’où dénaturation du
cohésion du groupe. Elle joue le rôle du conseil municipal patrimoine local. L’aspiration des habitants à un meilleur
dans lequel chaque tribu du ksar est représentée. Elle confort eu des conséquences directes sur l’aspect extérieur
s’intéresse à toutes les affaires de la cité à savoir la sécurité, des façades, autrefois assez homogène. Aussi, le parpaing
la gestion de l’immobilier et l’entretien des ressources en remplace les matériaux locaux, les constructions se
eau ainsi que les opérations de construction.
surélèvent. L’enquête a révélé qu’une maison sur deux a
subi des transformations mineures et d’envergure
Ces mutations participent activement à la perte du
(installation de climatiseurs, cheminées du chauffage,
patrimoine local à cause de sa mauvaise prise en charge,
transformation des espaces intérieurs et opérations de
bien qu’il existe des associations indépendantes de
destruction-construction des habitations). Bisson et Jarir
l’emprise de la tribu (achira: terme utilisé localement) qui
(1986) disaient déjà en sens que les mutations
s’occupent de la protection et de la remise en valeur des
architecturales oasiennes, perçue tant à l’échelle du ksar
ksour. Rappelons que même si elles jouissent d’une assez
que de la maison, traduit le bouleversement qui affecte des
grande liberté, les associations, surtout celles fonctionnant
sociétés sahariennes. (Bissson p331, Gourarar, tafilelt). La
indépendamment de la mosquée, sont sous la surveillance
troisième catégorie représente les strates sociales
de la direction religieuse. Celle-ci est de tout temps
appartenant en même temps aux deux premières tendances
vigilante par rapport à leurs activités qui ne devront pas être
mais elles n’ont pas les moyens financiers pour accéder à
à l’encontre des préceptes ibadites.
un logement. Ils sont logés dans le cadre d’un projet de
Selon notre enquête menée dans les anciens ksour,
lotissements Bouhraoua, situé à 3 km de la vallée, en
l’installation extra-muros est désormais le souhait de la
dehors du périmètre urbain de Ghardaïa C’est un
majorité des ksouriens (72% des gens enquêtés), même
programme gouvernemental de logements individuels et
ceux qui restent les plus attachés aux règles de la vie
semi-collectifs à court et moyen terme destiné à toutes les
collective et à la tradition. Les inconvénients de la
communautés de la vallée.
concentration due à l’excédent démographique (Densité

80
Les anciens et nouveaux ksour : étude comparative Cas du M’Zab

Pourtant, à l’inverse de beaucoup d’établissement véhicules, leurs encorbellements, la juxtaposition de leurs


sahariens, l’une des raisons qui explique l’étonnante habitations reliées se dégradent mais continuent à survivre
permanence des anciens ksour du M’zab, est qu’ils restent (figure 2). Car ils ne sont pas des tissus figés dans la
fonctionnels parce qu’ils abritent une communauté privation, le système social demeure structurant et l’enjeu
socialement homogène et solidement attachée à ses valeurs économique y est toujours présent puisque ces espaces,
ainsi qu’à son territoire. Selon Nouh (2007), président de restent un lieu de travail pour les petits commerçants et les
l’Association Amidoul, les gens comptent beaucoup plus artisans, et dont la population des nouveaux ksour s’y
sur la solidarité et l’entraide sociale pour régler les ravitaille.
problèmes de la cité.
Bien qu’ils soient menacés aujourd’hui de dégradation et
d’abandon, ces établissements humains demeurent encore 3.2 Nouveaux ksour
une source d’inspiration pour beaucoup d’architectes et
d’urbanistes. Il n’est cependant pas sans intérêt de rappeler Ici, il s’y fabrique d’abord l’idée de nouveaux projets de
qu’après une longe période de léthargie des autorités quartiers périphériques qui ne présentent pas la même
locales, ses ksour font l’objet de plusieurs opérations de typologie des ksour traditionnels. L’appellation ksar
rénovation chapeautées par l’office de la protection de la désigne localement toute agglomération protégée et abritant
vallée du M’zab, en vue d’y promouvoir les activités une communauté fondée sur la même idéologie et la même
économiques et touristiques. ethnie. Nous avons choisi de prendre le terme ksar tel qu’il
opère chez les acteurs.
D’une manière générale, les anciens ksour sont basés, dans
leurs conceptions, sur un langage unique adopté depuis le Pour mieux comprendre l’intérêt pour les nouveaux ksour
XIème siècle, date annonciatrice de la naissance d’El et saisir les sens de leurs enseignements, il est indispensable
Atteuf, premier ksar de la région. Deux typologies d’habitat de les resituer dans l’histoire de la production de la ville au
se dégagent du model traditionnel et qui expriment ce qu’on M’zab. Les nouveaux ksour émergent dans un contexte
appelle le nomadisme saisonnier: la maison d’hiver sise historique particulier marqué, d’une part par la remise en
dans le ksar et la maison d’été confinée dans la palmeraie. cause des modalités modernes de fabrication urbaine et
C’est un va-et-vient entre le ksar et la palmeraie, en leurs fondements des années 1970 et 1980, et d’autre part,
fonction des saisons (froide ou chaude) dont l’objectif par l’adoption de la constitution de 1989 qui incarne les
consiste à atteindre un certain niveau de confort thermique. libertés individuelles et collectives. En effet, ils cristallisent
Durant la saison chaude, le microclimat de la palmeraie est les attentes des habitants contemporains. Pour concrétiser
plus clément. ce projet et insuffler une nouvelle dynamique au M’zab, le
Wali de Ghardaïa a développé en 1993 ce qu’on appelle
Jadis, la production de l’espace urbain traditionnel n’obéit à « la formule Ghardaïa ». Elle repose sur la démarche
aucune directive officielle et échappe à toute doctrine transversale et le partenariat multiple (les collectivités
urbanistique et à tout pouvoir extérieur à la cité. En effet, la locales, le privé, et la communauté). Son enjeu central est
ville se construit empiriquement intégrant au fur et à d’ordre social. Il s’agit de l’insertion sociale des ménages
mesure l’habitat, les activités commerciales ou artisanales défavorisés notamment ceux à bas-revenus en les
et les lieux de circulation et d’échanges. La mise en œuvre impliquant dans le processus décisionnel participatif dans le
d'une habitation se fait sur l'initiative d’un petit groupe quel ils interviennent pour élaborer le contenu architectural
social avec le support de la communauté. Dans ce cas, il est et la mise sur pied des nouveaux ksour. La dynamique
pratiquement invraisemblable de connaitre le coût d’une habitante, comme levier indispensable à la réussite de ces
habitation sise dans un ancien ksar. Dans la tradition projets, est prise en compte. L’apport du bénéficiaire
mozabite, pour des raisons religieuses, les questions qui ont représente une part faible dans le financement mais il a un
trait au domaine de la finance sont traitées avec beaucoup rôle majeur dans la consolidation du montage et le
de réserve car tout le ksar est bâti sur la base des actes de partenariat financier. Pour les divers acteurs concernés, ces
bienfaisance. ksour, sont aujourd’hui un enjeu et une réalité dans les
Donnadieu (1977) a déjà fait les mêmes constatations à ce politiques sociales de la wilaya de Ghardaïa ainsi qu’un
sujet. L’importance économique des habitations est un sujet choix délibéré de la communauté ibadite pour faire perdurer
pour lequel il est difficile d’obtenir des informations claires encore la tradition locale, tant architecturale que sociale,
et précises. Le statut de l’habitation est inconnu, l’usager menacée par les nouveaux modes d’habiter étrangers à la
est-il locataire ou propriétaire ? La vente et l’achat sont-ils vallée du M’zab. Ces ksour constituent donc le
libres ou réglementés ou carrément prohibés ? Quels sont prolongement idéologique et ethnique des noyaux
les autres modes de transmission : leg ? Donation ? Dots ? traditionnels (Adad , 2005).
Pratiquement, ces nouvelles entités urbaines visent à
En général, les noyaux traditionnels se présentent suivant maîtriser les actions d’urbanisation anarchique et de
un schéma radioconcentrique, dont le centre est attribué à la réhabiliter l’image de la vallée du M’zab. Le critère du
mosquée, élément stratégique du ksar autour duquel choix des sites semble découler du souci de préserver la
s'organise la vie de la cité. Cette dernière, qui veille à la palmeraie et le cadre bâti ancien en vue de réhabiliter
préservation de l'unité communautaire, est le lieu du l’écosystème en péril. Cette sauvegarde est placée au
pouvoir spirituel et social et autrefois politique. Les anciens premier plan des préoccupations aussi bien des autorités
centres, avec leurs ruelles étroites inaccessibles aux locales que des associations culturelles mozabites.

81
MC.ADAD & al

Cependant à l’inverse de vieux ksour, le nomadisme saisons


dans ces quartiers n’est plus de mise car les habitants, qui
sont majoritairement des jeunes couples, ne possèdent ni de
terres agricoles, ni de maisons à l’intérieur de la palmeraie.
C’était aussi une tentative de fixer les jeunes dans le
territoire de la vallée en vue d’atténuer la migration vers le
nord du pays. On assiste donc à un dynamisme urbain qui
se déplace vers la périphérie des anciens centres. Cette
action reflète aussi le désir ardent des habitants d’accéder à
un habitat décent et contemporain conçu sur la base de la
réinterprétation des principes urbanistiques et
architecturaux de l’habitation traditionnelle locale. Cette
aspiration à la modernité semble ne pas être un signe
d’affaiblissement des liens familiaux, ni une rupture dans le
mode d’habiter. Les rapports familiaux et tribaux sont
encore assez forts au M’zab. Les habitants, qui sont
Figure 3 : situation de l’ancien ksar Béni Isguen par rapport au
attachés à leur quartier d’origine, sont placés au cœur de ksar Tinemmirine et Tafilelt
l’apprentissage d’une nouvelle sociabilité. Les attachements
aux lieux ne sont donc pas les mêmes. Les temporalités et
les rythmes nouveaux instaurent de nouveaux rapports aux
ksour et entraînent à terme un renouvellement social. L’analyse des logiques des acteurs qui produisent ces
quartiers met en lumière la coexistence de deux systèmes
Les associations, sous l’égide des institutions d’acteurs associatifs: d’un côté les Associations
traditionnelles, se sont engagées à partir de 1992 dans des représentatives de la communauté et de l’autre côté le
projets en collaboration avec les autorités publiques. Cette pouvoir local. Mais avant d’arriver à ce consensus et de
approche rompe avec les anciennes méthodes de production promulguer ensuite la formule Ghardaïa, les autorités
de logements, dont l’office de la promotion et la gestion locales refusaient toute ingérence dans l’acte de bâtir où
immobilière (OPGI) assurait la maîtrise d’ouvrage, en l’apport financier de l’Etat est engagé. Les rapports entre
proposant des options de stratégies de développement les acteurs se présentaient sous forme de négociations et de
élaborées par les Associations. Ici, seuls les habitants étant tensions. C’est le cas du ksar Tinemmirine (1995-2003)
le maître d’ouvrage, ils étaient en position d’intervenir représenté par l’Association Touiza (Touiza mot signifiant
directement en vue de faire respecter les engagements. Ils travail collectif bénévole) en tant que première expérience
sont aussi chargés de suivre les différentes étapes de au M’zab basée sur la démarche participative et financé en
réalisation et de vérification. En vue de ne pas nuire à la partie par l’Etat. Le processus a été long à se mettre sur
bonne qualité des projets, tous ces engagements ont été place et n’a véritablement pris forme qu’après l’année
formalisés dans un document élaboré avec le concours de 1996. Cela supposant au préalable un travail sur les
tous les partenaires : habitants et promoteurs privés, mentalités des bénéficiaires et des autorités en instaurant un
notables de la ville. climat de confiance entre les partenaires : leur faire
En fait, ses programmes d’habitat ksourien intégré sont comprendre que construire un ksar ne résume pas à leur
implantés sur des monticules, sans valeur agricole et en offrir une nouvelle habitation confortable à bas revenus,
dehors du périmètre de la palmeraie (Benyoucef, 2009: 61). leur montrer que la démarche participative est nécessaire
Ils sont une tentative de réactualiser la morphologie sociale pour instaurer des rapports durables avec leurs futurs
mozabite et le réseau de sociabilités qui renvoie à une voisins, même si la communauté mozabite est habituée, par
importante tradition de solidarité ainsi que le patrimoine le passé, à l’esprit de l’entraide communautaire. Dès qu’un
culturel local dénaturé par les diverses productions problème apparaît, les membres des Associations
gouvernementales. C’est précisément l’espace social, organisent un atelier dans l’espoir que des solutions
invisible aux acteurs institutionnels, que cette formule surgissent. Cette démarche, qui a généré un sentiment de
cherche à reconstruire dans ces territoires. fierté, a permis à la majorité des jeunes couples
bénéficiaires de ne pas se sentir déraciner de leurs anciens
La construction de ces ksour, qui annonce une intégration quartiers, théâtre de leur vie et celle de leurs parents à
sociale plus affinée, constitue donc un modèle architectural l’exception de quelques uns qui ont perdu leurs repères et
et urbain qui incarne la continuité avec les noyaux leurs sociabilités. Au début même s’il y a eu une adhésion
traditionnels mais exprime également la version aux projets, les mesures financières incitatives présentées
contemporaine du savoir-faire local. Ainsi, les habitants par les divers promoteurs privés n’ont pas réellement
architecturent leurs espaces avec les significations et les dissipé les méfiances. Il fallait donc attendre la réalisation
symboles qui leur sont propres. Cela est illustré dans les des premières habitations pour que l’engouement s’installe.
nouveaux ksour El Hamrayat, Beni-Isguen, Tinemmirine, Toutefois, dans le cas du ksar de Tinemmirine seulement
Tafilelt et Twanza (Figure 3) quelques bénéficiaires sur les 70 ont été exclus du
processus car ils n’ont pas honoré leurs engagements. Pour
les uns, toute l’opération n’est pas encore convaincante,

82
Les anciens et nouveaux ksour : étude comparative Cas du M’Zab

pour les autres ils refusent ou éprouvent des difficultés à 3.2.1 Montages financiers
travailler en groupe. Pour cette raison, en 2003, presque la Le ksar Tinemmirine (1995-2003) s’adresse aux catégories
fin du chantier il resta 15 habitants qui n’ont pas terminé le sociales défavorisées choisis par le conseil de l’ashira de la
nombre de touiza requises pour recevoir les clefs de leurs ville mère de Beni-Isguen et approuvé ensuite par la
maisons. Ceci montre clairement que l’adhésion à un municipalité après une délibération. Toutes les habitations
groupe de travail n’est évidente même si l’entraide au sont sous la supervision de président de l’Association
M’zab est une pratique courante. Pourtant l’opinion de la Touiza. Les missions de cette dernière consistent
majorité des habitants, qui vont jouir du statut de essentiellement à mobiliser les fonds, à acheter les
propriétaire, était que vivre dans les nouveaux quartiers matériaux de construction et recruter la main-d’œuvre
représentait une sorte promotion sociale. Celle-ci était un permanente. A l’inverse des anciens noyaux dont la gestion
vrai levier dans la mobilisation des bénéficiaires. dépend uniquement de la communauté, les nouveaux ksour
Il important de signaler que les deux ksour cités ci-avant, sont dotés d’un montage financier où les différents apports
n’ont pas la même approche dans le choix des bénéficiaires. financiers sont explicitement mis en évidence dans le
Bien que la majorité des habitants s’y plaisaient, certains montage financier étant donné que l’Etat est un partenaire
acteurs publics et habitants des anciens ksour reprochent au incontournable dans cette opération. Ainsi, le coût d’une
ksar de Tinemmirine d’être une cité populaire car elle n’est maison est largement inférieur à celui d’un logement social
habitée que par des familles à bas revenus. Par contre dans produit par l’Etat. En comparant le m² de la surface
Tafilelt les pauvres et les nantis y vivent en ensemble. habitable du logement social (13 500 à 16000 DA/m², 100 €
Selon le promoteur, en vivant sur ce même espace, des liens =12 000 Dinars environ) et promotionnel (18 000 DA à 20
d'amitié, de solidarité et d'échange vont se tisser entre les 000 DA/m²), avec celle du Ksar Tinemmirine (4 500 DA/m,
différentes catégories sociales. Cela contribuera sûrement à 37 €/m²). Tableau 1.
la naissance d’une vie communautaire durable et prospère

Tableau 1:Montage financier officiel d’une habitation

Apports financiers Somme DA Destination


Matériaux de
Aide de l’Etat 200 000
construction
Ministère de la solidarité
100 000 Main-d’œuvre
(co-financeur)
Bénéficiaire 60 000 Main-d’œuvre
Main-d’œuvre
Filet social (APC) 21 000
uniquement
Total 381 000 DA
Source: Association Touiza, Tinemmirine 2004

Tableau 2: Montage financier du logement type 2 (F5)


Figure 4:La voiture pénètre à l’intérieur du ksar : une concession
à la modernité (Ksar Tafilelt) Source de
Montant DA
financement
Bénéficiaire 870 550
CNL 450 000 à la moyenne
Aide bancaire /
Total 1 320 550.00 DA

En ce concerne le ksar Tafilelt, c’est l’Association


Amidoul qui se charge de la mise en œuvre du Ksar d’une
capacité de 657 logements. Elle est constituée de six
personnes représentant les notables des tribus. C’est là où
on y étudie et sectionne les dossiers des demandeurs de
logements. Le terrain d’assiette est domanial (superficie de
2,5 hectares) acheté par la Association Amidoul à prix
domanial en 1997 (espace hors périmètre urbain) (Nouh,
Photo 5 : Ruelle étroite inspirée du model traditionnel 2007). Le montage financier est constitué essentiellement
(Ksar Tafilelt) de l’apport du bénéficiaire et de l’aide de la caisse national

83
MC.ADAD & al

de logement (CNL). Le prêt bancaire avec intérêt est d’adaptation au site. L’assiette d’implantation de ksar, qui
prohibé par la doctrine Ibadite, tableau. (27). Dans tous les était au départ un monticule, a subi une opération de
cas de figure, la surface bâtie revient à la somme de 7 000 terrassement en vue de prévoir des voies carrossables au
Dinars/m² (58 €/m²) du plancher y compris le prix du cœur même du tissu urbain (Figure 9). Le tracé orthogonal
terrain et la viabilisation. Du fait de la vocation caritative en damier du plan constitue déjà l’élément qui tranche avec
de l’Association Amidoul, le coût de revient est équivalent la configuration spatiale des ksour traditionnels.
au prix de cession.

3.2.2 MORPHOLOGIE URBAINE


Dans l’esprit d’intégration, les nouveaux ksour ex-nihilo,
qu’on peut qualifier de quartiers périphériques, se sont
fixés comme objectifs le rétablissement structurel et
morphologique avec l’ancien tissu caractérisé par la
simplicité et la sobriété très poussée (pas de façades
chargées de détails superflus (Figures 5 et 6). La typo-
morphologie des nouveaux ksour s’inspire du modèle
spatio-physique traditionnel (gabarit, hauteur,
hiérarchisation des espaces extérieurs, prospects, types
d’ouvertures, textures, couleurs des habitations) (Figure s 7
et 8). Cependant, il est important de signaler l’absence
d’éléments morphologiques spécifiques aux villes du Figure 6: Vue panoramique sur le ksar Tafilelt Au fond l’ancien
M’zab, tels que la mosquée et le souk qui sont des espaces ksar Béni-Isguen et à gauche la palmeraie
sociaux de rencontres et d’échanges. Ils sont compensés par
des espaces de prière et de la medersa (école coranique)
ainsi que des espaces communs en vue de satisfaire les Toutefois, cette structuration urbaine obéit aussi au schéma
nouveaux besoins des habitants particulièrement les jeunes traditionnel de la hiérarchisation urbaine. (figure 2). A
en quête de loisir et de divertissement tels que les espace l’intérieur s’organise donc le tissu dense et serré (raisons
pour jeunes, des cellules de concertation, pour le cas du climatiques et sociales), sillonné par des rues (largeur
ksar Tinemmirine. A cela s’ajoute un zoo spécifiquement moyenne 9 m, prospect 0.95), ruelles (largeur moyenne de
saharien et un complexe culturel pour le ksar Tafilelt. 5.5, prospect 1.54) et impasses (largeur moyenne 3.50,
Aussi ce dernier est pourvu d’une placette conçue dans le prospect 2.40) desservant les habitations introverties. Le
but de favoriser, les rencontres entre habitants. Ce choix tout est orienté Est-ouest et Nord-Sud pour avoir le
des concepteurs est dicté par le fait, que sous l’impulsion maximum d’air frais durant la saison chaude. C’est
de la crise de logement, ces ksour sont à prime abord un pratiquement la première tentative qui conjugue respect de
programme à vocation résidentielle destiné uniquement l’hiérarchisation et les exigences de la circulation
pour les couches moyennes et voire aisée (Cas de Tafillet : mécanique.
fonctionnaire de l’Etat, petit commerçants, fonctionnaires
libéraux) ainsi que défavorisées (Cas de Tinemmirine).
L’enveloppe budgétaire allouée à cet effet n’a pas permis
d’entreprendre des opérations de grande envergure même si
les promoteurs ont manifesté leurs volontés de mettre sur
pied des équipements de proximité tels que la mosquée, le
petit marché , l’école etc.
A l’inverse des noyaux traditionnels, le maillage urbain de
tous ces quartiers n’est pas radioconcentrique. Pour
s’implanter, chaque ksar a occupé le terrain d’une manière
particulière. A l’instar des centres anciens, ici pour
s’intégrer avec la configuration du terrain, les maisons du
ksar Tinemmirine épousent la forme de la pente et forment
des îlots assez compacts, desservies par des ruelles étroites
(largeur moyenne de 3.50 m) en vue de réduire au
minimum le gain de chaleur en été à travers les façades. Le
schéma traditionnel de la hiérarchisation est respecté
Figure 7: ksar Tinnemirine : porte d’entrée principale sans
(Public, semi-public, privé). Pour répondre aux nouveaux vantaux
besoins des habitants, le ksar est aussi accédé par voies
mécaniques périphériques uniquement. Elles ne pénètrent
pas profondément dans le tissu urbain. Cependant, la mixité sociale et la convivialité tant
Dans le cas du ksar Tafilelt, il n’y a pas eu de tentative recherchées, n’ont pas pu être assurées dans ces espaces.

84
Les anciens et nouveaux ksour : étude comparative Cas du M’Zab

Malgré les tentatives de réajustement des modèles socio- Les façades présentent une introversion légèrement
culturels traditionnels à la nouvelle réalité urbaine et différente de celle des anciennes cités. Des petites
sociale, l’absence de la mosquée et du souk affecte l’esprit ouvertures très discrètes donnent sur l’espace extérieur,
de ces nouveaux ksour et les rend dépendants totalement elles permettent l’éclairage et l’aération mais aussi une vue
des anciens noyaux. Pour cela que les habitants se limitent sur les espaces limitrophes à la maison (Figures 14 et 15).
ainsi à renouer des relations beaucoup plus mesurées
(Figures 18 et 19). Le rapport avec l’ancien noyau de Béni-
Isguen, qui garde toujours son rôle de centre, demeure assez 3.2.3 CONCEPTION DE L’HABITATION
fort car dans l’esprit de la population celui-ci est un lieu de
Symbolisant la féminité et dépouillée de toute ostentation,
mémoire et d’accrochage de significations diverses,
l’habitation se construit matériellement et rituellement : elle
d’émotion et de symboles. Pour cela qu’une ligne de bus
se présente comme une entité ayant un sens et un symbole
est prévue afin d’assurer le va-et-vient incessant entre les
et porte les marques du sacré et de la tradition. Les
deux entités urbaines.
anciennes relations et les codes de conduite sont maintenus
A l’instar des anciens noyaux, tous ces quartiers, conçus dans les nouveaux ksour. (Figures 21 et 22). La maison, qui
pour répondre à la solidarité entre individus, sont ceinturés est un espace introverti, hiérarchisé (allant du public vers le
par des murs de rempart pour éviter toute opération privé) et polyvalent, est conçue autour du west eddar (patio
d’extension horizontale illicite et le transit des étrangers central) qui s’ouvre sur le tizafri (espace réservé pour les
(Figure 10). La muraille du ksar qui assurait la défense face invités femmes) (figure 3). Elle obéit à des règles et des
à l’étranger, garantit aujourd’hui un strict contrôle social. normes sociales : discrétion, réception, travaux ménagers.
L’accès à l’intérieur se fait par l’intermédiaire des portes En outre, elle est articulée à l’espace semi-public (la ruelle)
sans vantaux (Figure 11). La hiérarchisation des espaces par une entrée en chicane (skiffa), dont le rôle consiste à
est toujours de rigueur (rue, placette, ruelle, impasse, seuil, préserver l’intimité du patio central des regards étrangers
habitation). (figure 4). Celui-ci est le lieu des réunions familiales.
Les murs de certaines habitations sont jalonnés par les
encorbellements qui permettent la récupération de l’espace
au-dessous de la rue ou de la ruelle au profit de la maison
au premier niveau et la création espaces ombragés (Figures
12 et 13)

Figure 10: Plan d’une habitation traditionnelle

Figure 8: Façade menues de petites

Figure 11 : RDC d’une habitation dans le nouveau ksar


Tinemmirine
Figure 9: Ruelle étroite en pente jalonnée d’encorbellement

85
MC.ADAD & al

Cependant, malgré toutes les tentatives en vue d’édifier les


ksour selon la typologie ancestrale, les acteurs mozabites
ont compris que construire un ksar exige aujourd’hui une
concession à la modernité. Pour cela que ces nouveaux
quartiers ont tendance à réinterpréter le langage
urbanistique et architectural du model traditionnel. En
faisant l’analyse comparée, il ressort que les nouvelles
habitations sont légèrement différentes de celles de l'ancien
noyau. Bien qu’elles répondent d’une manière générale à la
même logique d’organisation traditionnelle (figures 5 et 6),
les habitations sont pourvues de nouveaux espaces tels que
la cour intérieure (régulateur thermique et espace
polyvalent : séchage du lingue, détente), le bureau et le
garage pour certaines habitations. Les nouvelles fonctions
n’ont pas été imposées, les habitants les ont au contraire
exigées. En outre, les pièces sont plus spacieuses, les
terrasses des habitations ne communiquent plus entre elles
et le système constructif est mixte (pierre et béton)
Les plans de maisons, dans le ksar Tafilelt, se limitent à
quelques variantes car, pour des raisons économiques, la
Figure 12:RDC d'une habitation dans le ksar Tafilelt conception de la maison est beaucoup plus du ressort de
l’architecte et du promoteur. Cependant, l’usager est libre
Plusieurs modèles, en fonction du nombre de pièces, sont d’apporter sa touche personnelle dans l’aménagement de
mis à la disposition des acquéreurs. Chaque modèle est l’espace intérieur (Figure 23 et 24). Les formes presque
attribué en tenant compte de l’étendue de la famille et non organiques sont remplacées par les formes anguleuses.
du rang social de son chef. Ils sont généralement élevés Dans, le ksar Tinemmirine toutes les maisons possèdent
d'un rez-de-chaussée plus un étage avec une terrasse. leurs propres plans dont la forme est rarement régulière.
Bien que l’individu ait tendance à s’approprier son lieu de
vie en le modifiant, les changements opérés dans le cas de
Tafilelt n’étaient importants, excepté quelques interventions
en vue d’agrandir ou de réduire la surface de certaines
pièces pour satisfaire les nouvelles exigences de confort et
d’espace. En ce qui concerne le ksar Tinemmirine, même si
les modifications au niveau des façades et de l’organisation
spatiale intérieure ne sont pas autorisées, par le président de
l’Association, à cause de l’inflexibilité de la structure en
mur porteur, des interventions mineures ont eu lieu telle que
la surélévation des murs de la cour de certaines habitations
pour plus d’intimité, la couleur de la peinture intérieure, le
pavage des pièces. Bien que ce résultat soit en partie le fruit
de l’implication effective des acquéreurs dans toutes les
Figure 13: Séjour (ksar Tinemmirine) : Présence de niches à la prises de décisions dès le coup d’envoi du projet, il ne
traditionnelle demeure pas moins que ces quelques transformations
expriment d’une manière lisible les divergences entre les
idées combinées d’une part, de l’architecte et des
promoteurs et d’autre part, le vécu des habitants.
Au terme de ce travail, le tableau 2 fait ressortir les
invariants de l'architecture des ksour d'aujourd'hui dans la
vallée du M'zab. Tous les promoteurs sont tenus à les
appliquer avec le consentement des notables et des
associations.

4 CONCLUSION
A l’issue de cette étude, on peut dire que l’hypothèse
avancée au départ « les nouveaux ksour sont une tentative
Figure 14 : Liberté dans l’aménagement du salon (ksar Tafilelt) d’adaptation au contexte local sans pour autant recopier
intégralement le modèle ksourien traditionnel » est en

86
Les anciens et nouveaux ksour : étude comparative Cas du M’Zab

partie vérifiée. Ces ksour ont beaucoup de traits communs [2] Benyoucef Brahim (2009), Les nouvelles villes,
avec les anciens noyaux. Ils témoignent de la nouvelle Autopsie d’une expérience locale, Vies de Villes,
conception urbanistique oasienne, plus respectueuse des n°18, p 61.
traditions sociales et de l’hiérarchie de l’espace et de la [3] Bisson, J. et Jarir M. (1986), Ksour du Gourara et du
typologie architecturale locale, en totale rupture avec celle Tafilelt, de l’ouverture de la société oasienne à la
qui a sévit durant les années postindépendances (années fermeture de la maison, Éditions du CNRS, Annuaire
1970-1980). Cette idée de nouveaux ksour a pénétré la de l’Afrique du Nord, Tome XXV.
sphère politique principalement à travers la modification [4] Côte Marc (2005) La ville et le désert, le bas-Sahara
des politiques publiques locales par la promulgation de la algérien, édition IREMAM- KARTHALA,Paris, Aix-
formule Ghardaia. Désormais, les politiques publiques, en-Provence, p123.
leurs moyens ne sont plus les seuls à offrir les conditions
[5] Donnadieu Pierre et al (1977), Habiter le désert, les
favorables pour la mise en œuvre opérationnelle de la Maisons mozabites, édit. Pierre Mardaga, Bruxelles.
fabrication de la ville. En ce qui concerne les anciens ksour, p91
depuis les années 1980, les politiques locales sont
confortées par des législations d’action suite à la [6] KHELIL A. dir. (1998), Les villes du Sud, dans la
reconnaisse de l’UNESCO de la vallée en tant que vision du développement durable, Ministère de
l’équipement et de l’Aménagement du Territoire.
patrimoine mondial.
[7] khoudja Ali (2006), perspectives pour un patrimoine
Néanmoins, cette tentative de recycler la tradition n’est pas en crise: cas de la vallée du M’zab, séminaire sur le
totalement en conformité avec l’urbanisme traditionnel. En patrimoine des villes du sud et le monde rural,
effet, ces nouveaux établissements humains, qui ne organisé par le labo villes et patrimoine, université de
disposent pas de structures urbaines spécifiques aux Constantine.
anciennes villes notamment la mosquée et le souk, sont
[8] Marçais Georges (2004), villes et campagnes
beaucoup plus des quartiers périphériques à vocation d’Algérie, édition du Tell, Paris, 150p
résidentielle où l’activité commerciale est totalement
absente. De ce fait, ils entretiennent des rapports très étroits [9] Memmour H (1997)., la préservation du patrimoine
avec les anciens noyaux. Cette manière de faire la ville, qui dans la stratégie de la planification territoriale,
Colloque international, Ghardaïa.
exprime une certaine originalité, a mobilisé d’associations
locales, les autorités locales. Mais aussi, elle a suscité [10] Nouh Ahmed (2007), promoteur immobilier de
l’intérêt d’un large spectre de chercheurs, de professionnels l’Association Amidoul), ksar Tafilelt.
et des politiciens. C’est une volonté réelle d’ouvrir une ère [11] Ravéreaux André (1980), Construire au M’zab, André
nouvelle dans la vie civique locale, celle de la prise en Ravéreaux et la tradition, tiré de Techniques
charge des vraies préoccupations de la population. Les d’architecture n°329, Amenhis n°14, 2007, p30.
nouveaux ksour constitueront probablement l’épine dorsale
[12] Universelle Algérie (2006), les sites inscrits au
des débats et des initiatives au cours des prochaines années.
Patrimoine Mondial de l’UNESCO et sept autres sites
En dix ans, il y a eu la multiplication des événements, des du patrimoine national à découvrir, Zaki Bouzid
décisions et des acteurs autours des nouveaux ksour. Editions-CPS Editions, Alger, p312.
Cependant, il est à souligner que les montages financiers ne
cessent de soulever quelques interrogations chez les experts
et les critiques d’une partie des professionnels. En effet, ils
sont très compétitifs par rapport à ceux de l’Etat.

REFERENCES
[1] Adad Med Chérif (2005), Production des nouveaux
ksour: Entre Rôle de l’Etat et Action Communautaire:
cas de la vallée du M'zab, séminaire international,
université d’Oran.

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