Sujet.
Résumez le texte suivant en 120 mots (+ ou – 10%). Vous indiquerez les sous-
totaux de 20 en 20 (20, 40, 60 …) dans la marge et le nombre total de mots à la
fin de votre résumé.
Avant d’examiner comment la connaissance peut s’étendre et s’assurer par le
discours seulement, il faut traiter du langage. Dans tout ce qui nous reste à
décrire, d’inventions abstraites, de fantaisies, de passions, d’institutions, le
langage est roi. Il s’agit, dans une exposition resserrée, d’étaler dans toute son
étendue ce beau domaine qui s’étend des profondeurs de la musique aux
sommets de l’algèbre. Mais admirez d’abord comment les jeux du langage
prennent l’esprit dans leurs pièges. Il faut, disent les auteurs, s’entendre pour
créer une langue, et donc savoir parler avant d’apprendre à parler. Ce puéril
argument est un exemple parfait des artifices dialectiques, qui sont pris pour
philosophie par ceux qui n’ont pas appris à penser d’abord sans parler.
L’action humaine, j’entends le mouvement pour frapper, donner, prendre, fuir,
est ce qui nous intéresse le plus au monde, et la seule chose au monde qui
intéresse l’enfant, car c’est de là que lui viennent tous biens et tous maux dans
les premières années. Ces actions sont les premiers signes, et les comprendre ce
n’est autre chose, d’abord, que d’en éprouver les effets. Puisque l’homme
apprend à deviner les choses qui approchent d’après des signes, il ne faut pas
s’étonner qu’il apprenne aussi, bien vite, à deviner ce qu’un homme va faire,
d’après ses moindres mouvements. Il ne s’agit que de décrire l’immense
domaine des signes humains. À cette fin, on peut distinguer d’abord l’esquisse de
l’action ou son commencement, qui font assez prévoir la suite ; et telle est
l’origine de presque tous les gestes, comme montrer le poing, tendre la main,
croiser les bras, hausser les épaules. On passe naturellement de là à la
préparation des actions, qui est l’attitude. On devine qu’un homme à genoux et
face contre terre ne va pas combattre, qu’un homme qui tourne le dos ne craint
point, qu’un homme qui se ramasse va bondir, ainsi du reste. Enfin, il faut noter
aussi les effets accessoires de cette préparation des actions, lesquels résultent
de la fabrique du corps humain telle que chacun la connaît d’après la physiologie
la plus sommaire. Telles sont la rougeur et la pâleur, les larmes, le tremblement,
les mouvements du nez et des joues, le cri enfin, qui est l’effet naturel de toute
contraction des muscles ; et il faut faire grande attention à ce dernier signe,
destiné à supplanter les autres et à engendrer jusqu’à l’algèbre, par un détour
qu’il faut ici décrire. Mais auparavant il faut faire remarquer que la pensée, qui
n’est au naturel qu’action retenue, offre aussi des signes bien clairs, qui sont
l’arrêt même, l’attention marquée par le jeu des yeux et les mouvements
calculés, enfin les mouvements des mains par lesquels, d’avance, nous palpons
ou mesurons la chose vue, ou simplement nous favorisons la vue et l’ouïe. Toutes
ces choses sont assez connues, il suffit de les rappeler, et de dire que nous
savons interpréter les signes des animaux, surtout domestiques, aussi bien que
des hommes. Le cavalier devine ce que le cheval va faire, d’après l’allure et les
oreilles. Il faut maintenant considérer que le langage est fils de société. Au reste
l’homme isolé d’abord, et s’alliant ensuite à l’homme, n’est qu’une fiction
ridicule. Je ne veux pas me priver de citer ici, après d’autres, une forte parole
d’Agassiz (1) : « Comme la bruyère a toujours été lande, l’homme a toujours été
société. » Et l’homme vit en société déjà avant sa naissance. Ainsi le langage est
né en même temps que l’homme ; et c’est par le langage toujours que nous
éprouvons la puissance des hommes en société ; l’homme fuit quand les hommes
fuient ; c’est là parler et comprendre, sans contrainte à proprement parler.
Comprenons donc comment l’imitation, qui n’est que l’éducation, simplifie et
unifie naturellement les signes, qui deviennent par là l’expression de la société
même. Les cérémonies consistent ainsi toujours en des signes rituels, d’où sont
sorties la mimique et la danse, toujours liées au culte. D’où un langage déjà
conventionnel de gestes et de cris.
Il reste à comprendre pourquoi la voix a dominé, car c’est tout le secret de la
transformation du langage. L’homme a parlé son geste ; pourquoi ? Darwin (2) en
donne une forte raison, qui est que le cri est compris aussi la nuit. Il y a d’autres
raisons encore ; le cri provoque l’attention, au lieu que le geste la suppose déjà ;
le cri enfin accompagne l’action, le geste l’interrompt. Pensons à une vie
d’actions et de surprises, nous verrons naître les cris modulés, accompagnant
d’abord le geste, naturellement plus clair, pour le remplacer ensuite. Ainsi naît un
langage vocal conventionnel. Mais comme l’écriture, qui n’est que le geste fixé,
est utile aussi, l’homme apprend à écrire sa parole, c’est-à-dire à représenter,
par les dessins les plus simples du geste écrit, les sons et les articulations. Cette
écriture dut être chantée d’abord, comme la musique ; et puis les yeux surent
lire, et s’attachèrent à la figure des lettres ou orthographe, même quand les
sons, toujours simplifiés et fondus comme on sait, n’y correspondent plus
exactement. Ainsi, par l’écriture, les mots sont des objets fixes que les yeux
savent dénombrer, que les mains savent grouper et transposer.
ALAIN, Éléments de philosophie (1941), Livre 3 De la connaissance discursive
Chapitre I Du langage (extrait)
(1) (1807-1873), naturaliste américano-suisse. (1807-1873), naturaliste
américano-suisse.
(2) (1809-1882), naturaliste anglais.
Notes : ne pas en tenir compte dans le résumé.
2) Analyse du texte et remarques.
Cet extrait du chapitre 1 consacré au langage du livre 3 « De la connaissance
discursive » des Éléments de philosophie d’Alain présente le langage dans son
origine et dans sa fonction. En effet, c’est un problème traditionnel que celui de
l’origine du langage. Mais c’est une solution moderne que celle de le montrer
insoluble, en ce sens que le langage se présuppose lui-même pour pouvoir être
inventé. Dès lors, son origine est mystérieuse. Soit on se sert de ce mystère pour
en appeler à la vérité de la Bible qui en fait un don de Dieu. Soit on qualifie la
question de “métaphysique”, c’est-à-dire de question qui ne mérite pas d’être
posée par un esprit positif ou scientifique qui ne doit s’en tenir qu’aux faits. Or,
Alain présente justement cette objection comme appartenant non à des esprits
chagrins ou sceptiques, mais comme provenant du langage lui-même qui est
susceptible de tromper l’esprit. Dès lors, montrer comment il naît, résoudre le
problème de son origine, c’est donc un premier moyen – et c’est l’objet de ce
chapitre – pour se déprendre de ses tours.
Pour cela, Alain commence par énumérer les étapes ou les moments de la
compréhension des signes.
Les hommes s’intéressent d’abord aux actions humaines. Elles sont des signes
pour eux.
Dans l’ensemble des signes, il distingue successivement la prévision d’un
mouvement, la compréhension d’une attitude, l’expression physiologique
des émotions et annonce l’importance du cri, l’expression des pensées par
les gestes.
Même les comportements des animaux sont des signes que nous comprenons
et interprétons.
Il indique rappeler aussi que l’homme est un être social d’emblée. Le langage
ne peut donc avoir été inventé après l’homme mais il naît en même temps que
lui. Sa fonction est donc d’abord sociale comme son origine. Toutefois, Alain ne
laisse en aucune façon entendre que le langage serait naturel en ce sens qu’il se
produirait sans l’homme. C’est à l’imitation qu’il rapporte donc l’institution des
signes conventionnels, c’est-à-dire l’invention de la parole. Il faut tenir donc pour
lui qu’interpréter des signes et imiter conduisent à apprendre à parler sans
présupposer la parole. Origine et fonction du langage s’expliquent par l’être
social de l’homme et sa capacité à interpréter d’emblée des signes qui rendent
possible l’invention sociale des signes.
Reste alors à comprendre que cette institution de signes conventionnels passe
par la voix et ne se limite pas au geste. Il donne une première raison prise à
Darwin, à savoir que la voix à la différence du geste se voit la nuit. C’est donc sa
plus grande possibilité d’utilisation qui en fait la supériorité. Il ajoute quant à lui
que comme cri, la voix provoque l’attention de l’interlocuteur alors que le geste
exige l’attention. La voix rend donc possible le contact. Enfin, la voix peut
accompagner l’action alors que le geste l’interrompt. Autrement dit, la voix ne
nuit pas à la continuité de l’action.
L’extrait s’achève par des considérations sur l’écriture qui s’explique comme
geste signifiant la voix. Aussi montre-t-elle sa fonction qui est par la peinture des
articulations de la voix de rendre possible l’objectivité des mots que l’esprit
pourra alors contempler à loisir.
3) Proposition de résumé.
Le langage, souverain en de nombreux domaines, égare l’esprit. On dit ainsi
qu’il faut savoir parler pour inventer [20] la parole.
Les actions humaines nous intéressant sont des signes que nous comprenons.
Nous prévoyons un mouvement, comprenons une attitude, [40] lisons
l’expression d’une émotion voire d’une pensée. Et nous interprétons les signes
des animaux. Rappelons aussi que [60] l’homme étant social, le langage naît
avec lui. Aussi l’imitation institue des signes conventionnels.
La voix a primé [80] sur la parole car non seulement on l’entend la nuit, mais
comme cri, elle provoque l’attention et accompagne [100] l’action. L’écriture
étant aussi utile, l’homme apprend à dessiner les articulations vocales. Il
objective ainsi les mots.
120 mots.