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En danger

Johann Christoph Arnold


Titre en anglais : Endangered

Copyright © 2000
The Plough Publishing House of the Bruderhof Foundation
Farmington PA 15437 - USA
Robertsbridge, East Sussex TN32 5DR - Royaume Uni

Traduit avec l’autorisation - Tous droits réservés

Édition française, Copyright © 2002


Éditions Farel
B.P 20
77421 Marne-la-Vallée, Cedex 2, France

1ère Edition : 1er trimestre 2002


Traduction : Sabine Bastin
Couverture : Jacques Maré - IOTA
Composition : Éditions Farel

Impression : IMEAF, 26160 La Bégude de Mazenc, France


Dépôt légal : 1er trimestre 2002 - N° d’impression : 02.0110
ISBN 2-86314-268-2
A mes grands-parents, Eberhard et Emmy Arnold. L’amour
qu’ils portèrent aux enfants et aux jeunes toute leur vie durant
fut la source d’inspiration de cet ouvrage.
« Chaque fois que les gens me demandent s’il faut avoir des
enfants ou non, je ne leur dicte jamais la décision à prendre »,
dit Morrie, en considérant la photo de son fils aîné. « Je réponds
simplement : ‘ Avoir des enfants n’est comparable à aucune au-
tre expérience de la vie.’ C’est tout. Rien ne peut s’y substituer.
Impossible de connaître la même relation avec un ami ou un
conjoint. Si vous désirez connaître l’expérience qui consiste à as-
sumer la responsabilité pleine et entière d’un autre être humain et
à apprendre comment aimer et s’engager avec une profondeur sans
pareille, alors vous devriez avoir des enfants. » « Et le referiez-vous
si tout était à recommencer ? » demandai-je. « Si je le referais ?
s’exclama-t-il, visiblement surpris. Mais, Mitch, je n’aurais voulu
manquer cette expérience pour rien au monde… »

MITCH ALBOM
La dernière leçon
Table des matières
Avant-propos / vii
Le piège de l’indifférence / 1
L’enfant du matérialisme / 11
Les grandes espérances / 24
La puissance d’un baiser / 36
Des actes et non des paroles / 48
La solution de facilité / 64
Vive les enfants difficiles ! / 76
A la découverte du respect / 94
Savoir lâcher prise / 107
Conclusion / 122
Avant-propos
L’espoir est tout ce qu’il nous reste dans l’épreuve.
Proverbe Irlandais

L
es ouvrages consacrés à l’art d’être parent sont lé-
gion. C’était l’une de mes rares certitudes au moment
d’entreprendre la rédaction de ce livre. Père de huit en-
fants et grand-père de vingt-deux petits-enfants, j’ai eu largement
l’occasion de découvrir la mission du parent au jour le jour et j’ai
l’impression que ce qui fait le plus défaut aux parents modernes
n’est pas affaire de connaissances ou d’idées, mais bien d’audace. Il
leur manque simplement le courage d’accorder la priorité absolue
à leurs enfants.
A l’aube de ce nouveau millénaire, nous nous trouvons à un
carrefour. D’un côté, la prospérité et le progrès ont bénéficié à un
grand nombre d’entre nous. De l’autre, des millions d’individus
sont pris au piège de la pauvreté et du chômage, de la famine et de
la maladie. Et le fossé n’est pas uniquement de nature économique.
Des maux tels que le racisme, la violence et la négligence affectent
nos semblables des deux côtés du gouffre.
En règle générale, les forces qui ont métamorphosé la société
En danger

si rapidement, en l’espace d’une seule génération, continuent à


la modifier à un rythme tel que nul ne sait à quoi ressemblera
le monde dans une décennie ou deux. Il faudrait toutefois faire
preuve d’une grande naïveté pour affirmer que notre planète sera
alors un endroit plus sûr et plus harmonieux pour les enfants.
Un livre consacré à l’éducation des enfants ne saurait changer
le monde, mais les parents et les enseignants, eux, le peuvent,
en sauvant chacun des enfants qui leur sont confiés. Voilà pour-
quoi j’ai décidé de vous offrir, dans cet ouvrage, l’encouragement
d’autres personnes, passées par là avant vous. Célibataires, mariés
ou divorcés, riches ou pauvres, ces hommes et ces femmes sont
parents ou travaillent auprès d’enfants, et la sagesse émanant de
leurs anecdotes plonge ses racines dans les réalités de la vie quoti-
dienne. Mais elle se nourrit aussi d’espoir. En effet, peu importe à
quel point l’horizon paraît sombre, nous ne devons jamais oublier
que pour nous, comme pour les enfants, un nouveau millénaire (et
l’opportunité d’un nouveau départ) voit le jour chaque matin.

viii
Chapitre 1
Le piège de l’indifférence
Le plus grand mal dans ce monde n'est pas la colère ou la haine, mais
l'indifference.
Elie Wiesel

Q
uand Sophie et Nicolas décidèrent de fonder une
famille, ils exerçaient tous deux un travail à temps
plein. Malgré tous leurs efforts, leurs revenus combinés
ne suffisaient toutefois pas à « joindre les deux bouts ». La moindre
épargne était hors de question car, après avoir payé les factures, il
ne restait jamais rien à mettre de côté. En plus, Nicolas et Sophie
n’avaient pas de mutuelle. Ils étaient pourtant déterminés à avoir
un enfant. Ils se lancèrent donc dans l’aventure.
Comme ils s’y attendaient, la nouvelle ne fut pas très bien ac-
cueillie par leurs collègues respectifs. Nicolas se décrit comme
« un simple chef de famille qui travaille dur », mais dit avoir été
traité alors comme un vulgaire « rebut du système social ». Quant
à Sophie, on lui reprocha de ne pas avoir attendu davantage. Nul
ne se montra ouvertement cruel, mais personne ne se réjouit pour
eux et, au fil du temps, cette indifférence blessa plus profondé-
ment le couple que tout ce qui aurait pu être dit.
Quand le bébé vit le jour, Sophie et Nicolas eurent à peine
En danger

le temps de se réjouir de leur nouveau rôle de parents. En effet,


ils furent confrontés à de nombreuses dépenses liées à l’arrivée
de l’enfant. D’autre part, il leur fut impossible de trouver une
crèche municipale. Après deux semaines de recherches frénétiques,
Nicolas dénicha une place disponible pour un nouveau-né chez
une nourrice agréée, cependant les conséquences financières étai-
ent importantes. Abandonner bébé Julie de longues heures avec
une étrangère plutôt que de la garder eux-mêmes ne leur plaisait
pas, mais ils n’avaient pas le choix. Laisser tomber l’un des deux
boulots ne leur aurait pas permis de vivre.
Le dilemme de Sophie et Nicolas n’est pas rare. Il se répète
en d’innombrables lieux et sous d’innombrables formes, mais sa
fréquence ne le rend pas moins honteux et frustrant. Quand un
jeune couple désireux de fonder une famille doit affronter de tels
obstacles dans l’un des pays les plus riches au monde et pendant
l’une des décennies les plus prospères de son histoire, c’est qu’il
y a un sérieux problème. Et je ne pense pas à un manque de
planification.
Vu sous un angle plus optimiste, Julie est mieux lotie que beau-
coup d’autres enfants ; elle est née d’une mère qui l’a désirée, elle a
également un père et un toit au-dessus de la tête. Mais quel genre
de monde attend cette enfant ?
En France, environ 20 000 enfants sont victimes de mau-
vais traitements chaque année ; 7 000 subiraient des violences
physiques, 7 000 des négligences lourdes et des violences psy-
chologiques, 5 000 des abus de nature sexuelle. En France, le
nombre de fugues se situe entre 50 000 et 300 000 par an et elles
résultent souvent de problèmes familiaux. Chaque jour, aux États-
2
En danger

Unis, 22 enfants sont assassinés ou tués ; chaque nuit, environ


100 000 enfants s’endorment dans des jardins publics, sous un
pont ou dans un foyer pour sans-abri.
Les statistiques mondiales sont encore plus inimaginables :
presque 40 000 enfants meurent de faim chaque jour, tandis que
des millions d’autres travaillent dans des conditions assimilées aux
travaux forcés, y compris dans les bordels asiatiques du marché
du sexe alimenté par les touristes occidentaux. De l’Amérique
Centrale à l’Afrique, on estime qu’environ un quart de million
d’enfants sont actuellement utilisés comme soldats dans les con-
flits armés. Certains d’entre eux n’ont pas plus de cinq ans.
Pour Julie, comme pour d’innombrables enfants, le monde n’est
pas un endroit très accueillant. Depuis le jardin d’enfants jusque
dans leur chambre, les problèmes auxquels ils seront confrontés
tôt ou tard ont l’allure d’un rapport de police : abandon, abus,
agression sexuelle et automutilation, drogues et accès facile aux
armes. Que doivent faire les parents ?
C’est une bonne question. La plupart d’entre nous sont débordés
par l’attention que réclament leurs propres enfants, sans devoir
s’inquiéter en plus des problèmes de crèche rencontrés par d’autres,
sans parler des masses anonymes du Mozambique, de Sao Paulo,
de Calcutta ou du Bronx. Avec le peu d’heures que compte une
journée, nous avons notre propre vie à mener et quand les batteries
sont à plat, il est clair que nos enfants reçoivent notre attention en
priorité. Et c’est précisément là l’objet de mon anecdote sur Sophie
et Nicolas. Incapables de sonder plus que nos besoins les plus im-
médiats, même pour les meilleures raisons, nous tentons de nous
en tirer en faisant obstacle à tout le reste. Nous finissons par tomber
3
En danger

malgré nous dans le piège de l’indifférence.


Les statistiques chiffrées, quant à elles, sont à ce point vertigi-
neuses qu’au lieu de nous choquer et même si nous préférons ne
pas l’avouer, elles ont tendance à nous dépasser, voire à nous lasser.
Prenons, par exemple, l’absence totale de tollé public quand un
journaliste demanda à la Secrétaire d’État, Madeleine Albright,
si elle pensait que les sanctions imposées à l’Irak par les Nations
Unies en « valaient la peine ». Après avoir admis qu’environ 750
000 enfants étaient morts des conséquences directes de ces sanc-
tions au cours des huit dernières années, elle répondit : « Nous
trouvons que le choix est pénible, mais nous pensons… oui, nous
pensons que le prix en vaut la chandelle. » Albright, ancienne
réfugiée de guerre, est aussi maman, et j’ai du mal à croire qu’elle
soit réellement aussi insensible que le laissent entendre ses pro-
pos. Quoi qu’il en soit, si cet avis était uniquement une expres-
sion de politique gouvernementale et non le reflet de l’opinion
publique, je pense que les sanctions en question seraient levées
depuis longtemps. En d’autres termes, je ne crois pas que les pro-
pos d’Albright puissent être interprétés comme une manœuvre
politique.
Avec beaucoup d’ironie et alors que les gouvernements occi-
dentaux justifiaient l’incessante famine irakienne, ils annonçai-
ent aussi leur intention d’entrer dans le nouveau millénaire en
proclamant l’année 2000 « Année de l’Enfant ». Incrédule, j’ai
écrit au journaliste Mumia Abu-Jamal, un ami, pour lui demander
son sentiment.
Je ne vois rien de mal à proclamer une Année de l’Enfant. Une telle
initiative devrait peut-être même susciter l’admiration. Toutefois,
4
En danger

une telle décision, peu importe ses nobles intentions, aura très peu
d’impact réel sur la vie misérable menée par des millions de bébés
qui luttent pour respirer sur cette planète.
Les diplomates et les hommes politiques répondent à des luttes
d’influence et sont les instruments de ces forces en constante op-
position. D’après mes dernières vérifications, les enfants n’ont au-
cun parti politique et ne contrôlent aucun capital. Ils ne sont que
de tendres petits symboles qu’il convient d’embrasser en période
électorale. Mais quand la véritable activité politique démarre, ils
sont littéralement ignorés.
S’ils survivent, les enfants d’aujourd’hui hériteront d’un monde
que leurs pères et leurs grands-pères ont dévasté, dont les océans
sont autant de cloaques acides, désertés par les baleines, dont les
forêts tropicales ne sont plus que de lointains souvenirs indiens et
où la cupidité humaine a pillé les entrailles de notre Terre nour-
ricière et transformé les gènes humains en usines à profit. Ils hériter-
ont d’une planète amoindrie, où l’eau se raréfie et où l’air devient
une marchandise…
Nous vivons dans un monde qui craint et déteste ses jeunes.
Comment expliquer autrement un legs aussi immonde, pollué et
creux ? Cette génération, qui atteignit sa majorité au beau milieu
de la vague montante des mouvements de libération, est désor-
mais l’une des plus répressives de toute l’histoire de l’humanité,
puisqu’elle enferme ses jeunes dans des cachots plus nombreux et
pour des périodes plus longues que ne le firent ses parents.
Nos enfants ont soif d’amour. Ils possèdent les derniers jeans à
la mode, des jeux vidéos, des ordinateurs et tous les jouets dernier
cri, mais pas d’amour.
Privés d’amour, comment pourraient-ils être capables d’aimer à
leur tour ? Sans amour, que peuvent-ils faire d’autre que haïr…
Sur les calendriers, dans les journaux et sur les lèvres mensongères
de politiciens proxénètes, l’Année de l’Enfant sera proclamée en
grandes pompes. Mais quand le calendrier sera dépassé, quand les

5
En danger

journaux seront jetés aux ordures et quand les politiciens auront


versé des larmes de crocodile « par compassion pour nos souffranc-
es », nos enfants seront toujours les naufragés du navire capitaliste.
Ils se noient dans un océan d’absence d’amour et ils s’y noieront
encore après cette année spéciale.

Nous ne pouvons évidemment pas nous contenter de blâmer les


gouvernements en place. Nous portons, nous aussi, notre part de
responsabilité, nous dont le style de vie bourgeois, privilégié a,
du moins en partie, créé les cités et les bidonvilles où les enfants
pauvres accumulent les mauvaises cartes, nous qui gardons le
silence face aux politiques qui menacent l’avenir de nations en-
tières, nous qui détournons le regard quand les enfants de races
et de classes différentes sont réprimés, emprisonnés, affamés ou
exploités. Tant que nous resterons sciemment à l’écart, nous ne
pourrons prétendre être innocents.
Pour être charitable, je dirais qu’à l’égard des enfants néces-
siteux du monde, beaucoup pèchent moins par indifférence que
par ignorance. C’était très certainement mon cas jusqu’en mai
1998, quand mon église m’envoya à Bagdad et que j’y observai
la souffrance à un degré que je n’aurais jamais pu imaginer.
Geste de bonne volonté d’un groupe d’Européens et d’Américains
opposés aux sanctions des Nations Unies envers l’Irak, notre voy-
age prévoyait des étapes dans des abris, des hôpitaux, des crèches et
des écoles, et nous confronta à quelques-unes des visions les plus
pénibles à ma connaissance : des centaines d’enfants mourant de
faim devant nos yeux, dans les bras de leur mère en larmes, nous
suppliant de leur dire pourquoi « nous » leur infligions ceci ? Je
fus tenté d’expliquer que nous étions venus pour protester contre

6
En danger

la politique de notre pays à leur égard, mais j’avais la gorge trop


nouée. Incapable de parler, j’essayai plutôt de les consoler en les
écoutant.
Depuis lors, mon épouse et moi (et d’autres membres de no-
tre église) sommes retournés deux fois à Bagdad, apportant de
la nourriture, des médicaments et du matériel, et offrant nos
services dans des hôpitaux où les salles n’avaient plus été lavées
depuis des années.
Même si ces visites ne représentèrent qu’une goutte d’eau dans
l’océan en termes d’impact, elles s’avérèrent essentielles pour moi,
en particulier parce qu’elles me dévoilèrent pleinement une vérité
qui ne nous sera jamais rappelée assez souvent : ce sont toujours
les enfants qui souffrent le plus des péchés du monde. Et ceci
vaut autant dans un pays dit « développé » qu’un pays pauvre ou
déchiré par la guerre.
De toute évidence, nous ne pouvons pas tous nous envoler
pour l’Irak ou nous installer dans les quartiers les plus pauvres.
Et même si nous le pouvions, la démarche aurait peu d’efficacité.
Mais il n’est pas justifié pour autant de rester ignorant à tout ce
qui se passe au-delà de notre porte et de s’installer dans une vie
d’oubli égoïste.
Thoreau écrivit dans son journal : « L’aube se lève seulement
sur le jour qui nous trouve éveillés. » Il en va de même pour de
nombreuses énigmes de la vie. Une fois que nous quittons notre
fauteuil et ouvrons les rideaux, des réponses intangibles nous
saisissent. Nous discernons alors des priorités qui nous poussent
à sortir de notre zone de confort et à nous préoccuper de prob-
lèmes pour lesquels nous pouvons vraiment faire une différence.
7
En danger

Et nous comprenons qu’il existe des enfants à notre portée, qui


peuvent être sauvés.
Mais il faudra alors faire taire nos discours sur l’Année de l’Enfant
et trouver l’enfant qui a besoin de nous aujourd’hui. Il faudra renon-
cer à nos analyses sur l’enfance en péril et nous préoccuper person-
nellement des enfants eux-mêmes. Il faudra commencer à vivre
comme si les enfants importaient vraiment à nos yeux.
En 1991, alors que nous dépensions des milliards pour « sau-
ver » la population du Koweït de l’agression irakienne, deux mil-
lions de nos propres enfants négligés (trois fois la population
totale du Koweït) tentaient de se suicider. Huit ans plus tard, en
1999, nous avons tenté de « sauver » les populations du Kosovo
de la Serbie, en réduisant les deux régions en miettes à coup de
bombes. Entre-temps, en Europe de l’Ouest et en Amérique, des
milliers d’enfants succombaient à la maltraitance de leurs propres
parents ou tuteurs.
Si les enfants comptaient vraiment à nos yeux, nous reconnaî-
trions qu’ils sont les véritables victimes pour lesquelles il convient
de nous mobiliser et de nous battre. Nous remanierions entière-
ment nos budgets nationaux, en dépensant avant tout pour les
enfants et en dernier lieu pour les armes et les bombes, pour peu
que nous ne les supprimions pas. Ce serait de nouvelles écoles,
et non de nouvelles prisons, qui pousseraient comme des cham-
pignons à travers tout le pays, tandis que les hommes politiques
remporteraient les élections en fonction du programme le plus
innovant en matière d’éducation, et non pour l’approche la plus
radicale dans la lutte contre la criminalité.
Si les enfants importaient vraiment à nos yeux, nos villes sub-
8
En danger

ventionneraient des crèches et des programmes intéressants après


les cours, au lieu d’instituer des couvre-feux et de recruter des
policiers. Et elles n’engageraient certainement pas des policiers
comme celui dont j’ai récemment entendu parler. Il venait de
prendre en flagrant délit le principal dealer d’une bande de toxi-
comanes adolescents et on lui demanda si une arrestation réussie
ferait vraiment une différence. Il répondit : « Non. » Qu’est-ce
qui le pourrait ? Il leva la main en mimant la forme d’un revolver
et dit : « Pouvoir les abattre quand je les attrape. »
Blague de mauvais goût ou non, cette attitude ne fait pas ex-
ception. Dans une culture où la violence (y compris la violence
à l’encontre des enfants) s’inscrit à part entière dans la vie quoti-
dienne, la compassion est épuisée et il ne reste plus que pareille
insensibilité.
Est-ce bien là notre réalité ? Indépendamment des employeurs
peu scrupuleux et des policiers armés jusqu’aux dents, de nou-
veaux enfants naissent chaque jour dans notre monde tordu et
déchiré, et chacun apporte avec lui (d’après l’expression du poète
indien Tagore) le « message renouvelé que Dieu n’a pas perdu foi
dans l’humanité. » Cette pensée est mystique, mais elle est égale-
ment porteuse d’un défi. Si le Créateur n’a pas perdu foi dans notre
humanité, qui sommes-nous pour le faire ? Le monde est peut-être
dans un état désolant, mais cela ne devrait pas nous empêcher
d’accueillir les enfants, messagers de son salut. Après tout, si la
cause de tant de nos maux réside dans notre propre indifférence, le
chemin vers la solution ne saurait demeurer caché très longtemps.
C’est du moins ce que pense Mumia Abu-Jamal :
Si le plus grand mal dans ce monde n’est ni la colère, ni la haine,
9
En danger

mais bien l’indifférence, alors le contraire vaut également : la


plus grande marque d’amour est l’attention que nous portons
aux autres et en particulier à nos enfants. Nous servons au mieux
nos enfants simplement en les remarquant, en leur accordant de
l’attention…

10
Chapitre 2
L’enfant du matérialisme
Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur.
Jésus de Nazareth

E
ntrez, dit le professeur.
  Jean poussa la porte. Monsieur Chevrier lisait le jour-
nal. Il indiqua la chaise en bois devant son bureau. Jean
s’assit silencieusement et jeta un œil sur la pièce en attendant que
son mentor termine…
Jean inspira profondément et douloureusement.
— Vous savez Martha, mon épouse,… eh bien, elle est à nou-
veau enceinte.
Chevrier pencha légèrement la tête.
— Et j’imagine, dit le professeur, que vous allez régler la situ-
ation sans tarder ?
— Martha désire avoir cet enfant, acheva Jean d’une voix
faiblarde…
— Oui, mais…
Chevrier marqua un temps d’arrêt pour se reprendre.
En danger

— Ecoutez, dit-il. Vous devez la convaincre. Si ce n’est dans


l’intérêt de sa propre carrière, faites-le pour la vôtre… Vous devez
comprendre… Il s’agit de votre carrière, Jean. Vous devez définir
vos priorités… Voilà le genre de choses qui distingue les hommes
des petits garçons…

Dans un monde où l’argent a jeté son dévolu sur le moindre cen-


timètre de vie privée et publique, le danger le plus insidieux pour
les enfants pourrait bien être les lunettes économiques à travers
lesquelles nous les regardons. Considérer un enfant comme un
bien ou un investissement est déjà une attitude suffisamment
calculatrice, mais étant donné le nombre de conversations comme
celle-ci (tirée des mémoires récentes de l’auteur Martha Beck sur
le fait d’avoir un enfant à Harvard), il est clair que de nombreux
futurs parents les envisagent en des termes moins favorables :
fardeaux, risques et endettement. Nous vivons manifestement
dans une culture qui non seulement trahit les enfants à maintes
reprises dans leur parcours, mais qui se montre en plus ouverte-
ment méprisante à leur égard.
Ironiquement, le matérialisme à l’origine de cette hostilité en-
vers les enfants les accueille aussi à bras ouverts lorsqu’ils ont de
l’argent à dépenser. En Occident, les lois ont peut-être libéré les
enfants de l’obligation de travailler, mais notre génération possède
sa propre forme d’esclavage, tout aussi efficace : la découverte de
l’enfant en sa qualité de consommateur. Tout en exploitant les
poches sans fond des adultes, dont l’argent alimente l’économie
la plus prospère de toute l’histoire du monde, les publicistes ont
découvert le marché le plus lucratif de tous : leurs petites (et pas

12
En danger

si petites) têtes blondes. Les enfants et les adolescents modernes


sont à la fois les cibles les plus faciles et les cajoleurs les plus
persuasifs. Ils sont donc utilisés avec succès pour ramener leurs
parents au centre commercial semaine après semaine, mois après
mois et année après année.
Des millions d’individus à travers le monde grandissent dans
une immense pauvreté, mais la plupart des enfants des régions
développées comme l’Europe occidentale et les États-Unis, reçoiv-
ent bien au-delà de leurs besoins ; nous élevons donc une généra-
tion d’enfants pourris gâtés. Beaucoup de parents s’empressent
d’accuser le matérialisme ambiant (par exemple, le flot incessant
de publicités auquel les enfants se trouvent exposés chaque jour)
mais, d’après moi, le problème a aussi d’autres sources.
Les enfants gâtés sont le produit de parents gâtés, des parents
qui insistent pour agir à leur guise et dont la vie s’organise autour
de l’illusion que l’assouvissement immédiat apporte le bonheur.
Les enfants sont gâtés par une surabondance de nourriture, de
jouets, de vêtements et d’autres objets matériels, mais beaucoup
de parents les gâtent aussi simplement en cédant à leurs caprices.
Le réflexe est déjà très grave quand les petits sont encore au ber-
ceau, mais en grandissant, le problème empire. Combien de mères
harcelées consacrent-elles toute leur énergie à simplement tenter
de répondre aux exigences de leur enfant ? Et combien d’autres
encore cèdent-elles à leur enfant juste pour le faire taire ?
Enfant d’immigrés européens réfugiés en Amérique du Sud
pendant la Seconde Guerre mondiale, j’ai grandi dans ce que
je discerne à présent comme un état de pauvreté. Pendant les
premières années de ma vie, nous mangions souvent uniquement
13
En danger

le strict minimum : de la farine de maïs avec de la mélasse ou du


pain et du lard saupoudré de sel, un repas que nous considérions
comme un privilège. J’imagine pourtant difficilement une enfance
plus heureuse. Pourquoi ? Parce que mes parents nous accordai-
ent du temps et de l’attention chaque jour. Ainsi, peu importe
à quel point leurs horaires étaient serrés, ils prenaient le petit
déjeuner en notre compagnie chaque matin, avant notre départ
pour l’école. Ils ont respecté cette règle pendant plus de dix ans,
jusqu’à ce que ma plus jeune sœur (nous étions sept enfants) soit
diplômée du collège.
Aujourd’hui, l’idée même d’un repas pris en famille au début
(ou même à la fin) de la journée est considérée comme un luxe par
la plupart des gens. Même s’ils le désirent, les horaires conflictuels
et les longs trajets rendent ce rendez-vous impossible. Toutefois,
peu importe la raison, les perdants sont les enfants et je ne suis
pas convaincu qu’il s’agisse toujours d’une question de nécessité
économique. L’ensemble confus et chaotique des allées et venues
quotidiennes, appelé « vie de famille » dans de nombreux foyers,
résulte souvent de l’obstination à vouloir maintenir un certain
niveau de vie matérielle.
Il est manifestement impossible de vivre sans argent et sans
certains biens matériels, et chaque foyer doit veiller à financer ses
propres besoins et ses projets d’avenir. Mais, au bout du compte,
c’est l’amour que nous portons à nos enfants qui les suivra pour
la vie, et non les biens matériels. Nous l’oublions trop facilement
quand l’attrait d’un salaire plus gratifiant, d’une meilleure fonc-
tion ou l’opportunité de faire plus d’argent se présente. L’une de
nos amies, Patricia, a passé la majeure partie de son enfance dans
14
En danger

le sillage de son père, qui changeait régulièrement d’affectation.


A ce sujet, elle écrivait récemment :
Comme la plupart des hommes de sa génération, mon père
avait choisi de s’immerger dans sa carrière. Il était officier dans
la force aérienne. Je me rappelle très clairement les occasions où
il nous consacrait vraiment du temps. Elles étaient si rares que
chacune d’elles était très spéciale. Nous aimions notre père très
sincèrement ; il était très attentif et très tendre quand il était à la
maison. A l’époque, nous ne nous sentions pas négligés ; il nous
semblait relativement normal qu’il travaille chaque week-end ou
s’absente pendant un mois, voire un an. Aujourd’hui cependant, je
suis adulte et je me demande pourquoi il a sacrifié tout ce temps.
Sa carrière ? Son pays ? Certainement pas l’argent. Son attitude
m’apparaît aujourd’hui comme l’expression de son égoïsme, sous
le couvert du devoir. Je suis certaine pourtant que si mon mariage
avait résisté et si mon mari et moi avions eu des enfants, nous
aurions fait précisément la même chose. Il est jugé « normal »
dans les familles des classes moyenne et supérieure d’accorder la
priorité à sa carrière…
Je vois tant de parents s’immerger ainsi dans leur travail. Tra-
vailler jusqu’à quarante ou soixante heures par semaine représente
un moyen bien plus facile d’obtenir une satisfaction immédiate
que passer du temps avec ses enfants. Il est tellement plus facile de
s’intégrer dans un système avec des règles et des objectifs définis
et de réussir dans un environnement corporatif que de s’organiser
à la maison.
L’une des excuses les plus répandues est : « Je travaille pour
pouvoir inscrire mes enfants dans les meilleures écoles privées »
15
En danger

ou « Je veux achever le remboursement de mon prêt hypothécaire


pour pouvoir léguer quelque chose à mes enfants. » Cela ne fait
aucun doute : il est bien plus difficile de se donner et de donner
de son temps à ses enfants que de travailler « pour eux », d’amasser
de l’argent « pour l’avenir », en réalité, d’acheter l’amour de ses
enfants. Mais ils ne veulent pas d’héritage. Ils veulent leurs parents
et ils les veulent maintenant.
Patricia souligne avec justesse que nos enfants ne considèrent
pas les avantages matériels de la même manière que les adultes.
Pour revenir à mon enfance en Amérique du Sud, je me rappelle
très clairement la visite d’un Monsieur nord-américain qui se
montra aux petits soins pour mes sœurs et moi, et nous demanda
s’il était difficile de vivre avec si peu. Surpris, j’ai levé les yeux
vers l’étranger et je me suis demandé s’il était fou. Difficile ? Que
diable voulait-il dire ? Je trouvais que nous vivions au paradis.
Aujourd’hui adulte, je comprends aisément son point de vue,
surtout après avoir élevé mes propres enfants dans un pays riche.
Je ne peux toutefois pas oublier que, cinquante ans auparavant,
avec mon regard d’enfant, j’avais jugé sa remarque débile.
A propos de perspectives différentes, j’ai été étonné de constater
au cours de mes voyages autour du monde qu’en certaines des
régions les plus pauvres de la terre, les enfants sont l’objet de la
plus grande des dévotions. L’Irak, Chiapas, Cuba et la Cisjordanie
ne possèdent aucun des avantages matériels jugés ordinaires dans
les régions occidentales développées. Le taux de mortalité infantile
y est élevé, la nourriture est rare et la pénurie ou l’absence totale
de médicaments est pratiquement permanente. Les jouets sont
de petits bouts de bois ou des boîtes de conserve ; les vêtements
16
En danger

sont faits de guenilles ou de vieux t-shirts ; les bébés manquent


de biberons, de berceaux et de poussettes. Pourtant, nulle part
ailleurs je n’ai vu de sourires plus radieux ou d’accueil plus cha-
leureux. Nulle part ailleurs, je n’ai vu plus grande affection entre
parents et adolescents, entre personnes âgées et petits enfants. A
la Havane, que j’ai visitée en 1997 avec un groupe de lycéens, j’ai
fait le même constat. Les conditions de vie à Cuba ne sont pas
sordides, mais l’île souffre encore du chaos économique consécutif
au retrait de la Russie à la fin de la guerre froide et des sanctions
économiques sévères imposées par les États-Unis. Les bâtiments
s’effritent, les étagères des épiceries et des pharmacies sont vides,
les écoles manquent des fournitures de base et les transports pub-
lics ne sont pas fiables. Pourtant, notre groupe a pu y lire de très
nombreux panneaux et posters rappelant aux passants : « Les
enfants de Cuba sont notre première responsabilité ».
Les cyniques interpréteront ces slogans comme autant de propa-
gande habilement menée, mais notre expérience nous a permis
de constater le contraire. Les sentiments évoqués sur ces affiches
étaient à l’œuvre dans chacune des classes que nous avons visitées.
Les étudiants affichaient une véritable passion pour l’apprentissage
et se témoignaient une estime personnelle équilibrée. Les ensei-
gnants, quant à eux, se montraient convaincus que aussi mauvaise
que puisse être la situation, les enfants doivent être traités avec
amour, fierté et respect. Nous l’avons particulièrement vérifié
dans le service pédiatrique d’un hôpital, qui accueillait des petits
patients cancéreux de la région de Tchernobyl. L’impatience et la
joie des enfants (et la qualité de leurs soins) est inoubliable.
Quelle est donc la particularité de nos foyers luxueux et de
17
En danger

nos écoles somptueuses où chaque besoin matériel est plus


qu’adéquatement satisfait, qui plonge nos enfants dans un état
d’esprit aussi différent ? Selon le pédopsychiatre Robert Coles, peut-
être qu’au-delà d’une meilleure voiture et d’une maison plus vaste,
il s’agit de l’absence d’une raison de vivre et de travailler :
Je pense que les enfants ont avant tout désespérément besoin d’un
but moral. Or, beaucoup n’en reçoivent pas chez nous. Ils ont au
contraire des parents très soucieux de les faire entrer dans les bonnes
universités, de leur acheter les meilleurs vêtements, de leur donner
la possibilité de vivre dans un quartier où ils mèneront une existence
agréable et confortable et où ils pourront profiter des meilleures
opportunités, partir en vacances et accéder à toutes sortes d’autres
privilèges…

Je ne recommande pas la pauvreté. Je n’ignore pas davantage


qu’il existe de très nombreux enfants pauvres dans le monde dit
« développé », notamment dans les cités qui entourent les grandes
villes. En ces endroits, et d’autres trop nombreux pour être men-
tionnés, les enfants sont privés du strict nécessaire, sans parler
des autres gâteries que nous considérons tous comme un dû. Je
crois toutefois qu’au bout du compte, le bien-être d’un enfant
ne dépend pas de son accès à la richesse matérielle. Quiconque
entretient une vision aussi myope succombe à un mythe insensé,
voire dangereux.
Après une visite en Amérique du Nord, Mère Teresa remarqua
qu’elle n’avait jamais vu pareille abondance. Mais, poursuivit-
elle, elle n’avait également jamais vu « pareille pauvreté d’esprit,
pareille solitude et pareille douleur de se savoir indésirable… La
pire maladie du monde moderne n’est pas la tuberculose ou la
lèpre... C’est la pauvreté engendrée par le manque d’amour. »
18
En danger

Que signifie donner de l’amour à un enfant ? Beaucoup de


parents, en particulier ceux dont le travail les éloigne de leur
famille pendant des jours ou des semaines consécutivement, ten-
tent de surmonter leurs sentiments de culpabilité en rapportant
des cadeaux à la maison. Malgré leurs bonnes intentions, ils ou-
blient que ce que leurs enfants veulent vraiment et ce dont ils
ont vraiment besoin, c’est du temps et de l’attention, une oreille
attentive et une parole d’encouragement. Malheureusement, rares
sont les enfants qui en bénéficient vraiment.
Quand Joëlle, une amie de l’une de mes filles, accepta un travail
d’enseignante maternelle dans une école privée, elle fut d’abord
impressionnée. C’était un établissement de taille réduite, disci-
pliné et bien meublé, avec seulement une poignée d’enfants dans
chaque classe, qui semblaient tous provenir de foyers aisés. Très
rapidement toutefois, son enthousiasme se mua en consterna-
tion.
Les parents des enfants dont je m’occupe ont tout ce qu’ils veulent :
des voitures de luxe, des vêtements à la mode, de grandes maisons
et beaucoup d’argent, mais ils sont très nombreux à traverser un
divorce, à tricher, à consommer des drogues et de l’alcool, à se
battre et se maltraiter à la maison… Et les conséquences en sont
visibles chez les enfants.
Une petite fille de trois ans, prénommée Amandine, pique en
permanence de terribles colères. Elle a accumulé tant de colère et de
frustration à l’égard de ses parents qu’elle tient souvent des propos
comme : « Je déteste mon papa » ou « Je ne veux pas retourner avec
maman aujourd’hui. »
Les parents d’Amandine ne vivent pas ensemble. En réalité, ils
n’ont jamais été mariés. Ils partagent la garde de l’enfant, ce qui
signifie dans son cas qu’elle passe plusieurs jours par semaine avec
19
En danger

l’un de ses parents, puis le même nombre de jours avec l’autre, et


ainsi de suite. Les jours où elle passe de son père à sa mère et vice
versa sont toujours catastrophiques. Elle mouille ses draps pendant
la sieste, mord, frappe et griffe les autres enfants et perturbe géné-
ralement la classe à la moindre occasion.
La mère d’Amandine fréquente un autre homme depuis peu
et exige que sa fille l’appelle « Papa », de sorte qu’elle possède dé-
sormais deux papas. La pauvre petite est complètement perdue !
La mère attend aussi d’Amandine qu’elle soit une « gentille petite
fille » et se montre en permanence sous son meilleur jour. J’ai ap-
pris à m’assurer que ses cheveux soient correctement coiffés quand
sa mère vient la chercher à la fin de la journée.
Je m’occupe également de Jonathan, un enfant très craintif, en
particulier au moment de la sieste. Chaque jour, je dois m’asseoir
près de lui et lui caresser doucement le dos ou les cheveux, en
chantant une berceuse, non pas pour l’aider à trouver le sommeil,
mais bien pour l’apaiser et le convaincre de rester allongé.
J’ai gardé quelque fois Jonathan chez lui et je sais désormais
pourquoi il est si malheureux. Je l’ai compris dès ma première
soirée à son domicile. Alors que son père et sa mère parcouraient
l’appartement en tous sens et se préparaient à sortir, Delphine, le
bébé de dix mois, était assise toute seule dans sa chaise haute dans
la cuisine, un biberon vide à la main et le visage inondé de larmes.
A peine âgé de trois ans, Jonathan était seul dans le salon, blotti
dans le sofa. Il regardait un film interdit aux moins de 16 ans à la
télévision. J’étais à peine arrivée dans le vestibule que la mère de
Jonathan passa devant moi en trombe. Elle lança des instructions
sur l’heure du coucher avant de filer à une soirée quelconque avec
son mari, qui attendait déjà impatiemment dans la voiture…

C’est une chose d’avoir des enfants. C’en est manifestement une
autre de créer un foyer (un lieu d’amour et de sécurité). Malheu-
reusement, beaucoup d’adultes ignorent ce que cela signifie. Ils

20
En danger

sont toujours « trop occupés » pour passer du temps avec leurs


enfants. Certains parents sont à ce point soucieux de leur travail
ou (comme dans le cas du couple ci-dessus) préoccupés de leurs
loisirs, que même lorsqu’ils voient effectivement leurs enfants à
l’issue d’une longue journée, ils n’ont plus l’énergie d’être vraiment
présents pour eux. Ils s’assoient peut-être dans la même pièce,
voire dans le même sofa, mais leur esprit est resté au bureau et
leurs yeux sont rivés sur les nouvelles du soir.
Au plus profond de lui, chaque parent sait qu’élever un enfant
recouvre davantage que pourvoir à ses besoins matériels. Rares
sont les pères et les mères qui ne reconnaissent pas volontiers qu’ils
« devraient vraiment passer plus de temps » avec leurs enfants.
Il est toutefois tout aussi rare de trouver des parents prêts, non
seulement à faire ce constat, mais aussi à mettre leurs bonnes
intentions en pratique.
David, lui, a franchi le pas. Il est l’un de nos proches amis et
travaillait pour l’un des plus prestigieux bureaux d’avocats au
monde. David gagnait alors plus d’argent par an que beaucoup
en empocheront au cours de toute leur vie. Mais son salaire et
son prestige signifiaient peu pour sa famille, peut-être parce qu’il
n’était jamais à la maison pour en profiter avec eux. Ses excuses
n’étaient pas très efficaces, ni avec son épouse, ni avec ses enfants,
alors plutôt que de s’obstiner, David décida d’écouter. Il en eut
bientôt entendu assez et décida que la seule alternative était de
quitter son poste.
Il y a une dizaine d’années, un collègue et moi ramenions des scouts
chez eux après un camp… Alors que les garçons jouaient et riai-
ent bruyamment à l’arrière de la camionnette, il s’éclaircit la voix

21
En danger

et aborda un sujet délicat. « David, tu commets une grave erreur


en quittant le bureau. En as-tu conscience ? » Il faisait référence à
ma décision de présenter ma démission, avec préavis de six mois.
« Tu n’es pas en mesure de faire tout ce qui te passe par la tête,
poursuivit-il. Tu as cinq enfants. Tu as le devoir de leur assurer la
meilleure vie possible et de les envoyer dans les meilleures univer-
sités. Tu manques à ton devoir. »
Je restai silencieux quelques instants. Puis je répondis. « Ce n’était
pas mon idée. Je n’ai jamais eu l’intention de réduire mon horaire
à moins de vingt heures par semaine. Ce sont mes filles qui m’ont
supplié de démissionner. »
Et c’était la vérité. Au cours des deux années précédentes, j’avais
travaillé vingt heures par semaine comme avocat et une vingtaine
d’heures également au service d’hommes se mourant du SIDA et
du cancer. Le changement avait été radical par rapport à ma fonc-
tion précédente, qui exigeait que je passe tout mon temps dans les
avions, que je m’occupe de clients partout dans le pays et que je
travaille quatre-vingts à quatre-vingt-dix heures par semaine. Puis
la guerre du Golfe a éclaté. Mon emploi d’avocat à temps partiel a
soudain décuplé et j’ai rapidement retrouvé mon ancien horaire.
Six semaines environ après ce revirement, ma fille qui est en
classe de 6ème a disparu de l’école : elle n’était tout simplement
pas à la sortie des cours quand nous sommes venus la rechercher.
Nous l’avons cherchée pendant plus de deux heures, avant de
contacter la police. C’est un ami qui l’a retrouvée plus tard, seule
sur le bord de la route et en pleurs. Son explication fut limpide :
« Papa, quand tu étais parti tout le temps, cela m’était égal. Mais
maintenant, je me suis habituée à ta présence et je ne peux plus le
supporter. Je veux que tu cesses d’être avocat. »
J’ai d’abord tenté de convaincre ma fille aînée de raisonner sa
jeune sœur, mais rien n’y fit. Elle se rangea au contraire à l’avis de
sa cadette. Alors j’ai tout mis sur papier pour leur démontrer à
quel point les conséquences économiques de ma démission seraient

22
En danger

drastiques : les vêtements, la voiture, l’essence, les assurances, les


fournitures scolaires, les sorties, l’université, les voyages, etc. Aucune
importance. Mes filles me voulaient auprès d’elles…
Mon collègue arrêta le véhicule devant un feu rouge. « Écoute,
dit-il impatiemment. Tu négliges tes responsabilités ! » Quelques
instants s’écoulèrent encore avant que je ne mette un terme à la
discussion. La question était trop importante pour clore le sujet
précipitamment. Je me concentrais sur un massif d’arbres qui refu-
saient de s’aligner sur les autres, d’être maîtrisés, coupés et débités
à la scierie locale.
« Je ne suis pas d’accord, dis-je doucement. Je ne suis pas d’accord.
Et je parie qu’au plus profond de ton cœur, tu n’es pas d’accord,
toi non plus. »

23
Chapitre 3
Les grandes espérances
J'ai toujours regretté de n'être pas aussi sage que le jour de ma naissance.
henry David Thoreau

D
ernièrement, j’ai lu un article consacré à une école ken-
yane où les cours se donnent à l’extérieur. Son directeur
(qui avait participé à la plantation d’arbres dans son
enfance) se remémorait un dicton africain : « Quand tu plantes
un arbre, n’en plante jamais un seul. Plantes-en trois : un pour
l’ombre, un pour le fruit et un pour la beauté. » Sur un continent
où la chaleur et la sécheresse rendent chaque arbre très précieux,
le conseil est plutôt avisé. Or, d’un point de vue éducatif, l’image
est également très édifiante, en particulier à une époque comme
la nôtre, où d’innombrables enfants sont menacés par l’approche
obtuse consistant à les envisager uniquement en termes de capacité
et en fonction de leur potentiel de « réussite ».
L’obligation d’exceller transforme l’enfance comme jamais en-
core auparavant. Les parents ont évidemment toujours désiré
que leurs enfants excellent, à la fois dans leurs études et dans
En danger

leurs relations. Personne ne souhaite voir son enfant occuper la


dernière place en classe ou être sélectionné le dernier dans un jeu
d’équipe. Mais pour quelle raison notre culture a-t-elle transformé
un souci aussi naturel en crainte aussi obsessionnelle et quelle en
est la conséquence pour nos enfants ? Et puis, qu’est-ce que la
réussite après tout ? Qu’est-ce que le succès, si ce n’est un idéal
confus et prétentieux ?
Ma mère avait coutume de dire que l’éducation commence
dès le berceau et aucun des gourous modernes ne la contredirait.
Pourtant, les divergences de leurs approches respectives sont
révélatrices. Alors que les femmes de sa génération chantaient
des berceuses à leur petit pour qu’il s’endorme, à l’instar de leur
propre mère (et parce qu’un bébé aime entendre la voix de sa
mère), les femmes modernes préfèrent disserter sur l’effet positif de
Mozart sur le développement des jeunes cerveaux. Il y a cinquante
ans, les femmes soignaient leurs bébés et enseignaient des comp-
tines à leurs bambins de façon tout à fait naturelle ; aujourd’hui,
la plupart n’en font rien, malgré leurs discours incessants sur
l’importance du lien affectif et de l’éducation.
Après l’achèvement de mon premier livre, j’ai compris pour la
première fois l’intérêt du blanc. Le blanc est cet espace qui sépare
les lignes, qui remplit les marges, qui distingue les chapitres ou
comble une page au début du livre. Il permet au texte de « re-
spirer » et donne à l’œil un endroit où se reposer, même si le lecteur
n’en a pas conscience pendant la lecture. Le blanc remplit tout ce
qui n’est pas là, mais s’il disparaissait, le lecteur le remarquerait
immédiatement. Il est la clé d’une page bien présentée.
Comme les livres, les enfants ont besoin de blanc, c’est-à-dire
25
En danger

d’espace pour grandir. Trop d’enfants n’en disposent malheureuse-


ment pas. De la même manière que nous les submergeons de
biens matériels, nous avons tendance à les sur-stimuler et les sur-
orienter. Nous les privons du temps, de l’espace et de la souplesse
dont ils ont besoin pour se développer à leur propre rythme.
Le philosophe antique chinois Lao-tseu nous rappelle que « ce
n’est pas l’argile modelée par le potier qui donne à la jarre toute
son utilité, mais bien le vide qu’elle renferme. » Les enfants ont
besoin de stimulation et d’orientation, mais ils ont aussi besoin
de temps à part pour eux seuls. Les heures passées à rêvasser dans
la solitude ou le silence, ainsi que les activités non structurées,
leur donnent un sentiment de sécurité et d’indépendance et ap-
portent un répit nécessaire dans le rythme effréné de la journée.
Les enfants bénéficient aussi du silence. En l’absence de toute
distraction extérieure, ils se concentrent généralement sur l’activité
du moment et oublient complètement tout ce qui les entoure.
Malheureusement, le silence est devenu un tel luxe qu’ils sont
rarement autorisés à se concentrer sans être dérangés. Peu importe
le contexte (centre commercial, ascenseur, restaurant ou voiture),
le faible murmure (ou le vacarme) de la musique d’ambiance ou
du fond sonore résonne en permanence.
Quant à la nécessité de laisser les enfants jouir de temps non
structuré, l’auteur du dix-neuvième siècle Johann Christoph Blum-
hardt nous met en garde contre la tentation de nous interposer et
souligne l’importance de l’activité spontanée : « Il s’agit de leur
toute première école ; ils s’enseignent eux-mêmes en quelque sorte.
J’ai souvent l’impression que des anges se tiennent autour d’eux…
et que quiconque se montre assez maladroit pour déranger un en-
26
En danger

fant agace son ange. » Il n’y a certainement rien de mal à imposer


des corvées à un enfant et à exiger qu’il les accomplisse chaque
jour. Mais la façon dont beaucoup de parents surchargent leurs
enfants, sur le plan émotionnel et temporel, les prive de l’espace
nécessaire pour se développer de manière autonome.
Comme il est merveilleux d’observer un enfant profondément
absorbé par son jeu. Il est même difficile de songer à une activité
plus pure et plus spirituelle, car le jeu apporte la joie, la satisfaction
et l’oubli des problèmes quotidiens. Nous vivons à une époque
et dans une culture effrénées, dominées par le temps et l’argent,
où l’on ne saurait trop souligner l’importance de ces principes
pour chaque enfant. Le pédagogue allemand Friedrich Fröbel,
le père des jardins d’enfants modernes, va même jusqu’à dire :
« Un enfant qui joue avec concentration et persévérance, jusqu’à
ce que la fatigue l’en empêche, sera un adulte résolu, capable de
sacrifice personnel à la fois pour son propre bien-être et pour
celui des autres. » Alors que la crainte des blessures provoquées
sur les terrains de jeux et l’idée malheureuse selon laquelle le jeu
entraverait le « véritable » apprentissage ont finalement provoqué
l’arrêt total des sorties scolaires dans certaines communes, on
peut seulement espérer que la sagesse de ces paroles ne sera pas
complètement ignorée.
Laisser aux enfants de l’espace pour grandir à leur propre rythme
ne signifie pas pour autant les abandonner. Il est évident que le
fondement même de leur sécurité jour après jour est la certitude
que nous, qui les aimons, sommes toujours à proximité, prêts
à les aider, à leur parler, à leur donner ce dont ils ont besoin et
simplement à « être là » pour eux. Mais combien de fois ne nous
27
En danger

laissons-nous pas emporter au contraire par nos propres concep-


tions de leurs désirs et de leurs besoins ?
Lorsque des accidents graves surviennent dans les écoles, les
directeurs s’empressent d’appeler des psychologues et des conseill-
ers divers pour aider les enfants traumatisés à digérer leur douleur.
Mais les jeunes cherchent avant tout une oreille attentive, un lieu
où se retrouver pour partager leur douleur, quitte à chercher plus
tard l’aide d’un professionnel.
La propension à intervenir, en particulier quand un enfant a
des problèmes, est naturelle, mais même dans ce cas (et peut-être
surtout dans ce cas) il est essentiel d’être sensible aux besoins
de l’enfant. C’est ce que Nicole, mère de quatre enfants, a ap-
pris quand leur paisible petit village fut ébranlé par un meurtre
odieux :
En juin 1996, une voisine et sa fille furent battues à mort non
loin de notre maison, alors qu’elles rentraient chez elles après la
fin des cours. Une autre de ses filles fut également agressée, mais
elle survécut à ses blessures. Mes filles, alors âgées de six et huit
ans, jouaient souvent avec les petites victimes, qui avaient le même
âge. Des jours et des nuits se sont succédé dans les larmes. Mes
filles pleuraient encore par intervalles plusieurs mois même après
l’événement.
En tant que mère, j’étais naturellement inquiète du trauma-
tisme infligé par ce crime et des allées et venues du meurtrier (qui
court toujours). J’étais tentée de demander à mes enfants com-
ment elles allaient et ce qu’elles pensaient de toute cette affaire.
Mais je m’efforçais de me contenir. Je savais que pour les aider, je
devais écouter ce qu’elles avaient à dire, observer leurs réactions
spontanées et non imposer ou projeter sur elles mes propres idées
de maman…

28
En danger

Contre toute attente, elles n’évoquèrent jamais un sentiment de


crainte à l’égard du meurtrier de nos voisines, contrairement à tous
les adultes du quartier. Elles demandèrent par contre : « Pourquoi cet
homme les détestait-il à ce point ? Elles ne lui avaient rien fait… »
Dans les semaines qui suivirent le meurtre, des amis bien inten-
tionnés nous pressèrent à plusieurs reprises de « tourner la page ».
« Ne laissez pas vos enfants s’accrocher à cet événement macabre,
nous prévenaient-ils. Aidez-les à l’oublier le plus rapidement pos-
sible. » Mais j’en étais incapable. A ce stade, mes enfants avaient
besoin de pleurer et je ne pouvais me résoudre à leur imposer des
idées d’adultes en matière de guérison.

Dans l’un de ses ouvrages consacré aux enfants du Bronx, Jonath-


an Kozol s’attarde sur un autre angle du même problème : la
façon dont les adultes ont tendance à orienter les enfants, même
dans les conversations les plus banales. Il y voit également une
conséquence de notre propension à nous dépêcher et de notre
répugnance à les laisser organiser leur vie à leur manière, à leur
propre rythme.
Les enfants marquent de nombreuses pauses lorsqu’ils cherchent
leurs mots pour exprimer leurs idées. Ils sont distraits. Ils s’égarent
(avec bonheur apparemment) dans des digressions infinies et
magnifiques. Nous pensons savoir comment ils s’orientent dans
la conversation et nous perdons patience, semblables au voyageur
soucieux de réduire la durée de son trajet. Nous voulons aboutir
plus rapidement. Nous accélérons alors le rythme des choses, tout
en risquant de modifier également la destination originale.

De toutes les façons dont nous poussons les enfants à satisfaire


nos attentes d’adulte, la propension à mettre la pression sur les
résultats scolaires est peut-être la plus répandue et la plus néfaste.
Je dis « néfaste » à cause de l’âge auquel les enfants commencent
29
En danger

à y être soumis et le fait que pour certains, l’école devient rapide-


ment un lieu redouté et une source de détresse morale à laquelle
ils ne peuvent échapper des mois durant.
Ma carrière scolaire ayant été parsemée de nombreuses notes
médiocres, je connais bien la peur qui prend au ventre au moment
de rapporter son bulletin à la maison. Heureusement, mes parents
se souciaient davantage que j’entretienne de bonnes relations
avec mes copains, plutôt que j’obtienne des « bien » ou des « très
bien ». Même quand j’échouais au cours, ils ne me grondaient pas
et apaisaient au contraire mes angoisses en m’assurant que ma tête
renfermait bien plus que ce que moi ou mes professeurs ne le pen-
saient. Mon potentiel n’avait pas encore été complètement révélé.
D’après Mélanie, enseignante maternelle, de tels encouragements
appartiennent au domaine du rêve pour beaucoup d’enfants, sur-
tout dans les foyers où l’échec scolaire est inacceptable.
Certains parents nous demandent si leur enfant de deux ans et
demi apprend déjà à lire, et grommellent si ce n’est pas le cas. La
pression exercée par certains parents sur les enfants est tout bon-
nement incroyable. Je vois des enfants littéralement trembler et
pleurer parce qu’ils ne veulent pas être soumis à une évaluation.
J’ai même vu des parents traîner leur enfant dans la pièce…
Une année, j’ai eu un petit garçon, Michaël, poussé par ses par-
ents à se préparer pour une école privée très onéreuse. J’ai rencon-
tré son père par hasard au début de l’année scolaire suivante et il
m’a dit : « Vous savez, Michaël a été soumis à un tel stress l’année
dernière que nous allons l’amener chez un psychologue. » Il est
vrai que Michaël était épuisé par le stress, mais j’étais certaine qu’il
était provoqué par les évaluations sévères infligées par ses parents
pendant l’été… Il avait commencé à pleurer dès le premier jour de
l’évaluation et n’avait plus cessé depuis lors.

30
En danger

Il est vrai que cet exemple illustre le côté extrême de la situation. Il


ne peut pas pour autant être écarté parce qu’il met en lumière une
tendance dérangeante, qui affecte l’éducation à tous les niveaux.
De plus en plus, il semble que nous ayons perdu de vue l’enfant
et transformé l’enfance en joyeux camp de formation pour le
monde adulte. Jonathan Kozol écrit :
Vers l’âge de six ou sept ans et jusqu’à onze ou douze ans, la douceur
et la franchise (la candeur) des enfants est si manifeste. Notre so-
ciété a manqué l’opportunité de saisir cette période. C’est presque
comme si nous considérions ces qualités comme inutiles, comme
si nous n’appréciions pas les enfants pour leur candeur, mais seule-
ment en tant que futures unités économiques, futurs ouvriers,
futurs actifs ou futurs déficits.
A la lecture des débats politiques sur les dépenses devant être
allouées aux enfants, on remarque que la discussion ne porte géné-
ralement en rien sur le fait que les petits méritent ou non une
enfance douce et heureuse, mais bien sur la rentabilité future de
l’investissement présent, consenti pour leur éducation. Et je me de-
mande toujours pourquoi ne pas investir en eux simplement parce
qu’ils sont des enfants et méritent de s’amuser avant de mourir.
Pourquoi ne pas miser sur leur cœur empli de gentillesse tout autant
que sur leurs aptitudes concurrentielles ?

La réponse est évidemment que nous avons renoncé à l’éducation


en tant que période de croissance et décidé d’y voir uniquement
un ticket pour le marché de l’emploi. Guidés par les graphiques et
les statistiques et applaudis par les spécialistes, nous avons tourné
le dos aux valeurs de l’unicité et de la créativité, préférant nous
leurrer et croire que la seule façon de mesurer le progrès d’un
enfant est le test standardisé. Non seulement nous négligeons de
planter des arbres pour l’ombre et la beauté, mais nous ne plantons
31
En danger

plus qu’une seule variété de fruitiers.


Il est vrai que les enfants doivent être sollicités et stimulés intel-
lectuellement. Ils doivent apprendre à articuler leurs sentiments,
à écrire, à lire, à développer et défendre une idée, à réfléchir de
façon critique. Mais quel est le but de la meilleure des formations
académiques si elle s’avère incapable de préparer les enfants au
monde « réel » qui les attend au-delà des murs de la classe ? Que dire
de cet apprentissage de la vie qui ne peut être inculqué simplement
en mettant un enfant dans le bus scolaire ? Quant aux connaissances
que les écoles sont supposées enseigner, elles ne sont pas forcément
transmises. Ainsi, en France, une proportion importante de jeunes
restent illettrés à la sortie de l’école : 8% ne peuvent lire davantage
qu’une phrase élémentaire et 12% ne comprennent pas totalement
un texte de 70 mots de français courant.
Les écoles ne sont pas les seules à presser les enfants de grandir
si vite. L’habitude de précipiter les petits vers l’âge adulte est si
largement acceptée et si profondément enracinée que les gens
prennent généralement un air ahuri quand on exprime son in-
quiétude à ce propos. Songeons par exemple au nombre de parents
qui inscrivent leurs enfants à des activités extrascolaires après les
heures de cours. L’explosion d’opportunités de « développement »
dans des domaines comme la musique et les sports peut sembler
la réponse idéale à l’ennui auquel sont confrontés des millions
d’enfants qui rentrent de l’école avant le retour de leurs parents.
Mais la réalité est loin d’être aussi rose. Thomas, un ami de l’une
de nos connaissances, explique :
C’est une chose qu’un enfant choisisse un loisir, un sport ou un
instrument de sa propre initiative, mais c’en est une autre quand
32
En danger

la motivation provient du parent, avec un note de compétitivité


exagérément développée. Dans une famille de ma connaissance, que
nous appellerons les Martin, Sarah manifestait un talent véritable
pour le piano en CE1, mais à son entrée en 6e, elle refusait à tout
prix de toucher un clavier. Elle était fatiguée de l’attention dont
elle faisait l’objet, écœurée par les leçons (son père lui rappelait
toujours quel privilège elles représentaient) et traumatisée par la
contrainte d’avoir été poussée d’un concours à l’autre. Oui, Sarah
interprétait Bach à merveille à l’âge de sept ans, mais à dix ans, elle
s’intéressait à d’autres choses.

Dans ce cas précis comme dans beaucoup d’autres, le schéma n’est


que trop familier : des attentes ambitieuses s’accompagnent de
pression et ce qui fut jadis une facette parfaitement heureuse de
la vie d’un enfant devient un fardeau impossible à porter.
Einstein écrivit que pour avoir des enfants brillants, il fallait
leur lire des contes de fées. « Et si vous voulez qu’ils deviennent
encore plus brillants, lisez-leur encore plus de contes de fées. »
Pareil sarcasme n’est manifestement pas le genre de réponse qu’un
spécialiste pourrait donner aux tendances décourageantes décrites
ci-dessus. Je crois pourtant que cette pensée mérite réflexion. C’est
le genre de sagesse inventive sans laquelle nous ne parviendrons
jamais à nous extraire des ornières dans lesquelles nous sommes
embourbés actuellement.
Quant au désir des parents d’avoir des enfants brillants, il
s’agit certainement d’une facette supplémentaire de notre vision
déformée, le reflet de notre propension à considérer les enfants
comme des adultes en miniature, peu importe avec quelle vigueur
nous protestons contre une idée aussi ringarde. Et le meilleur
antidote à cette situation consiste à renoncer complètement à

33
En danger

toutes nos attentes d’adultes, pour redescendre au même niveau


que nos enfants et les regarder droit dans les yeux. Alors seule-
ment nous commencerons à entendre leurs mots, à comprendre
leurs pensées et à voir les objectifs que nous avons fixés pour eux
avec leurs propres yeux. Alors seulement nous pourrons mettre
de côté nos propres ambitions et reconnaître, comme l’exprime
la poétesse Jane Tyson Clement :

Enfant, bien qu’il me revienne de t’enseigner beaucoup,


Qu’est-ce, en fin de compte,
Si ce n’est qu’ensemble nous sommes
Destinés à être les enfants
Du même Père,
Et que je doive désapprendre
Toutes les structures des grands
Et les années encombrantes,
Et que tu doives m’apprendre
A regarder la terre et les cieux
Avec ton émerveillement candide.

« Désapprendre » nos réflexes inconscients d’adultes n’est jamais


chose aisée, en particulier à la fin d’une longue journée, quand les
enfants ressemblent parfois davantage à une plaie qu’à un cadeau
du ciel. Quand des petits se trouvent à proximité, les choses ne
tournent pas toujours comme on l’avait prévu. Les meubles sont
égratignés, les parterres de fleurs piétinés, les vêtements neufs
déchirés ou souillés et les jouets perdus ou brisés. Les enfants
veulent manipuler les objets et jouer avec eux. Ils veulent s’amuser,
courir dans les couloirs ; ils ont besoin d’espace pour chahuter,
faire l’idiot et crier. Après tout, ce ne sont pas de petites poupées
en porcelaine ni des adultes en miniature, mais bien des coquins
34
En danger

imprévisibles, avec les doigts qui collent et le nez qui coule, et qui
pleurent parfois la nuit. Mais si nous les aimons vraiment, nous
les accueillerons tels qu’ils sont.

35
Chapitre 4
La puissance d’un baiser
Avant d'avoir des enfants, j'avais six théories sur leur éducation. Aujourd'hui,
j'ai six enfants et plus aucune théorie.
Lord Rochester

A
bordez le sujet de l’éducation avec Éric et il évoquera
très certainement son enfance. Troisième d’une famille
de huit enfants, il a grandi dans un quartier résidentiel
agréable et tout le voisinage considérait sa famille comme un
foyer modèle. Médecin et père de famille dévoué, le père d’Éric
rentrait de son cabinet à l’heure chaque soir et s’absentait rarement
le week-end. Sa mère, femme au foyer, se consacrait aussi à ses
enfants. Pourtant ni Éric ni aucun de ses frères et sœurs n’aimait
être à la maison, en particulier quand leur père était présent.
Notre foyer fonctionnait à merveille, mais seulement en apparence.
En réalité, il était dirigé par la peur. Non pas que mon père nous
ait jamais battus, bien qu’il nous ait fessés ou giflés à de très rares
occasions. Mais malheur à nous si nous le mettions en colère. Nous
ne savions jamais quel genre de punition nous recevrions…
Papa était passé maître dans l’art de la discipline et maintenait
l’ordre en nous paralysant par une crainte permanente. Un soir
En danger

d’été, il attrapa mon frère aîné Jérémie en train de se glisser hors de


sa chambre par la fenêtre pour sortir avec ses amis. Papa courut à
l’extérieur et attendit qu’il fut en sécurité sur le sol. Puis il décréta :
« Eh bien, fils, il est clair que tu préfères traîner à l’extérieur. Peut-
être alors que tu devrais y rester. »
Pendant le reste de l’été, Jérémie a dû prendre ses repas à
l’extérieur, avec les chiens. « Peut-être qu’ainsi il apprendra à se
comporter en être civilisé », expliqua papa aux plus jeunes d’entre
nous. Jérémie quitta la maison à l’âge de seize ans et n’y remit
jamais les pieds.
Une autre fois, papa interdit toute sortie à ma sœur aînée Marie,
la sainte nitouche de la famille, pendant un été entier. Marie se
montrait généralement très responsable, mais à la fin de sa seconde,
elle avait manqué un cours et papa l’avait appris. Je la revois encore,
parlant à ses amies à travers la clôture de notre jardin, jour après
jour, semaine après semaine. Cette punition fut sans doute parmi
les plus humiliantes.
Quant à moi, j’avais de nombreuses raisons de craindre par-
dessus tout de croiser le chemin de mon père. Mais un exemple
suffira. Je devais avoir onze ou douze ans quand j’essayai de fumer
pour la première fois. Mon père me prit sur le fait. Il m’envoya
d’abord dans ma chambre où j’attendis sa venue pendant ce qui
ressembla à une éternité. Puis il entra et m’expliqua que deux op-
tions s’offraient à moi. Je pouvais soit fumer entièrement tout le
paquet que je venais d’entamer, soit l’exposer sur le rebord de ma
fenêtre pendant un mois et expliquer à tous ceux qui entreraient (y
compris mes frères, mes sœurs et mes amis) pourquoi il se trouvait
à cet endroit et à quel point mon père jugeait le tabac répugnant. Je
savais où me conduirait la première option (j’aurais sans nul doute
été très malade), alors je choisis la seconde.
Pendant le mois qui suivit, je n’eus qu’une seule obsession : em-
pêcher les gens d’entrer dans ma chambre. Je conservais même une
crainte des cigarettes des années encore après l’incident. Je redoutais

37
En danger

tant le tabac que chaque fois que je marchais dans la rue, je veillais à
rester à l’écart du moindre mégot traînant sur le trottoir. Je craignais
que papa passe par hasard et s’imagine que j’avais fumé.
Un jour, je reçus un devoir d’anglais pour lequel je savais qu’il
me faudrait écrire le mot « cigarette ». J’étais si effrayé à la pensée
de la conclusion qu’en tirerait mon père que je détruisis le devoir
et prétextai n’importe quoi pour ne pas le présenter.
Essayer de fumer une cigarette peut sembler insignifiant, mais
pas pour mon père… Au lycée, j’étais devenu assez rancunier à
son égard et je faisais tout ce que je pouvais pour le contrarier. Il
avait peut-être le dernier mot à la maison, me disais-je, mais nulle
part ailleurs. Je pense qu’il est inutile de préciser que nous n’avons
jamais eu (et n’avons toujours pas) la moindre relation digne d’être
mentionnée.

Le récit d’Éric est malheureux, mais il éveillera certainement des


souvenirs familiers pour de nombreux adultes : le souvenir d’un
incident similaire qui gâcha ce qui aurait pu être une enfance
heureuse. Malheureusement, les parents sont parfois à ce point
aveuglés par leurs principes qu’ils sont incapables de suivre leur
cœur. Prêts à « faire ce qui est juste » à tout prix, ils règnent sur
leur territoire, mais trop souvent, ils perdent leurs enfants en
chemin.
La discipline est probablement le mot le plus galvaudé du vo-
cabulaire de l’éducation et aussi le moins compris. La discipline
ne consiste pas seulement à punir. Qu’est-ce alors ? Il s’agit de
direction, mais pas de contrôle ; de persuasion, mais pas de priva-
tion ou de coercition. Elle peut inclure la punition ou la menace
de punition, mais jamais la cruauté ni la force. Elle ne devrait
jamais impliquer l’usage d’un châtiment corporel, une attitude
qui, selon moi, révèle une certaine banqueroute morale. Elle im-
38
En danger

pliquera toujours une prise en compte affectueuse de la disposi-


tion intérieure de l’enfant. Comme mon grand-père, l’auteur
Eberhard Arnold, l’exprimait : « C’est l’élément crucial. Elever
un enfant devrait signifier l’aider à devenir ce qu’il est déjà dans
l’esprit de Dieu. »
Heureusement, à travers notre éducation, mes frères, mes sœurs
et moi avons reçu une telle considération de la part de nos parents
et il en résulta une relation d’amour et de confiance réciproques
qui perdura, sans discontinuer, jusqu’à la fin de leur vie. Bien en-
tendu, cette relation était fondée sur une bonne part de discipline
à l’ancienne, y compris des réprimandes tellement bruyantes et
dramatiques (en particulier si nous répondions à notre mère) que
nous restions honteux pendant des heures, certains que les voisins
avaient tout entendu.
Les insultes et les moqueries étaient considérées comme des
péchés capitaux dans notre maison. Comme tous les garçons et
les filles, nous nous moquions parfois des adultes qui sortaient du
lot à cause de l’une ou l’autre particularité, comme Nicolas, un
voisin têtu qui bégayait et Guillaume, le bibliothécaire de l’école,
pédant et extrêmement grand. Cependant, même si nos cibles
ignoraient tout des jeux de mots qu’elles nous inspiraient, nos
parents n’y décelaient aucune trace d’humour. Ils avaient du flair
pour la cruauté, peu importe où elle se cachait, et ne la toléraient
pas un seul instant.
Leurs colères ne duraient toutefois jamais longtemps et même
si une punition était méritée, elle était parfois annulée à la faveur
d’un baiser. Un jour, à l’âge de huit ou neuf ans, je mis mon
père dans une telle colère qu’il menaça de me fesser. Alors que
39
En danger

j’attendais le premier coup, je levai les yeux vers lui et, avant que
je comprenne ce qui m’arrivait, je m’écriai : « Papa, je suis désolé.
Fais ce que tu as à faire. Je sais que tu m’aimes encore. » A mon
grand étonnement, il se pencha, mit ses bras autour de moi et
dit avec une tendresse qui venait du plus profond de son cœur :
« Christoph, je te pardonne. » Mes excuses l’avaient complète-
ment désarmé. Cet incident m’ayant permis de comprendre à quel
point mon père m’aimait, il est toujours resté très vivace dans ma
mémoire. L’anecdote m’enseigna aussi une leçon que je n’ai jamais
oubliée et dont je m’inspirai des années plus tard avec mes propres
enfants : ne craignez pas de discipliner un enfant, mais dès que
vous voyez ses regrets, veillez à lui pardonner immédiatement et
complètement.
Comme la situation serait différente si chacun d’entre nous était
prêt à appliquer une telle compassion, non pas en nous contentant
d’embrasser nos propres enfants, mais en défendant la cause de
tous les enfants, partout ! En l’état actuel des choses, nous élevons
une génération d’enfants non seulement que nous n’aimons pas,
mais que nous craignons. Les signes en sont nombreux : depuis
les couvre-feux nocturnes dans certaines villes jusqu’à la répression
d’actes insignifiants comme les graffitis. Mais le plus alarmant de
tous ces signes est sans doute la progression fulgurante du taux
d’incarcération juvénile.
Malgré l’échec manifeste de « solutions » aussi sinistres, l’attitude
adoptée envers les jeunes et les enfants à risque et les lois votées
pour régler leur sort deviennent de plus en plus répressives chaque
année. Au Texas, des tests de lecture normalisés en primaire servent
à estimer le nombre de nouvelles cellules de prison qui seront néces-
40
En danger

saires au moment où ces enfants seront adultes (de faibles résultats


étant supposés indiquer une plus grande propension au crime).
Il y a belle lurette que les traits de caractère des enfants sont
utilisés pour prédire leur comportement d’adulte ; les psycho-
logues et les psychiatres s’y emploient depuis des décennies. Mais
qu’apprend-on d’une société dont les responsables misent sur
l’échec de la génération suivante, sans qu’aucune protestation ne
s’élève ? Qu’apprend-on sur la façon dont nous considérons les
enfants, si nous laissons les gardiens-mêmes de leur avenir nourrir
des rêves aussi fatalistes ?
De toute évidence, l’exploration satisfaisante de questions aussi
cruciales sort du champ de ce livre. Ainsi que l’examen des nom-
breux autres problèmes qui devraient être abordés au préalable,
comme la raison pour laquelle tant de jeunes condamnés rencon-
traient déjà des problèmes en classe et quels obstacles ont entravé
leurs progrès à ce moment-là.
J’hésite aussi, en l’espace de ces quelques pages, à conseiller le
lecteur sur la façon d’orienter et de discipliner l’enfant à la mai-
son ; après tout, chaque petit présente un ensemble unique de
points forts et de points faibles, de promesses et de défis à relever,
comme chaque parent. Il vaut peut-être mieux suivre la sagesse
de Janusz Korczak (1878-1942), remarquable pédiatre juif, dont
je raconterai l’histoire plus tard. Il écrit :
Vous êtes vous-même l’enfant que vous devez apprendre à connaî-
tre, à éduquer et, par-dessus tout, à éclairer. Exiger que d’autres vous
donnent les réponses revient à confier la naissance de votre enfant
à une étrangère. Certains constats seront uniquement engendrés
par votre propre douleur et il s’agira des plus précieux. Recherchez
en votre enfant cette partie inconnue de vous-même.
41
En danger

Pour ce qui est des constats nés dans la douleur, mon épouse Ver-
ena et moi en avons récolté à profusion en élevant huit enfants.
Comme la plupart des parents, nous modifierions probablement
beaucoup de choses si nous avions l’opportunité de tout recom-
mencer. Un jour trop indulgents, le lendemain trop stricts, il nous
est également souvent arrivé de soupçonner à tort ou d’avaler
n’importe quoi. Evidemment, nous avons aussi appris plusieurs
leçons fondamentales.
Quand un enfant est conscient d’avoir mal agi et que sa bêtise
n’entraîne pas la moindre conséquence, il apprend qu’il peut très
bien s’en tirer en toute impunité. Il est terrible pour l’enfant de
recevoir ce message. Si le problème et la bêtise peuvent paraître
insignifiants avec un tout petit, il n’en demeure pas moins que
l’absence de réaction peut avoir des répercussions bien plus tard.
Le vieux dicton « Petits enfants, petits soucis ; grands enfants,
grands soucis » est facile à écarter. Comme la plupart des clichés,
il contient pourtant une vérité significative. Un enfant de six ans
chaparde peut-être des bonbons, mais à seize ans, il pourrait voler
à l’étalage. Or, si la volonté d’un petit enfant peut être orientée
avec une facilité relative, un adolescent rebelle ne peut être disci-
pliné qu’au prix des efforts les plus épuisants.
Les conséquences sont donc nécessaires, mais elles ne suffisent
pas. La discipline implique davantage que le flagrant délit et la pu-
nition. Il est bien plus important d’incliner la volonté de l’enfant
vers le bien, ce qui nécessite de l’encourager chaque fois qu’il opte
pour le bien au lieu du mal ou, comme ma mère avait coutume
de l’expliquer, de le « rallier au bien ». Bien sûr, il ne s’agit en rien
de manipulation, mais les élever ne consiste jamais uniquement
42
En danger

à les faire obéir. Notre objectif sera plutôt toujours de les aider à
gagner la confiance qui leur permettra d’explorer la vie tout en
connaissant leurs limites. C’est en effet la meilleure préparation
à la vie d’adulte.
Un journaliste demanda à l’auteur Anthony Bloom ce qui res-
sortait le plus clairement de son éducation maintenant qu’il était
adulte. Bloom, fils d’un célèbre diplomate dont les voyages avaient
entraîné la famille dans des aventures pittoresques partout dans
le monde, répondit simplement :
Deux choses que mon père disait et qui m’ont impressionné et suivi
tout au long de ma vie. L’une était celle-ci : Je me souviens qu’après
les vacances, mon père me dit : « Je m’inquiétais pour toi. ». Je
m’étonnai : « Pensais-tu que j’avais eu un accident ? » Il répondit :
« Cela n’aurait pas eu grande importance… Je pensais que tu avais
perdu ton intégrité. » Une autre fois, il me dit : « N’oublie jamais
ceci : peu importe que tu sois vivant ou mort, ce qui importe est
ce pour quoi tu vis et ce pour quoi tu es prêt à mourir. » Ces deux
principes furent le fondement de mon éducation…

Contrairement aux pères comme celui de Bloom, qui inspirent


l’intégrité au lieu de l’enseigner, certains parents succombent à
l’habitude mesquine de vouloir prendre leur enfant la main dans
le sac et d’utiliser cette preuve pour démontrer sa culpabilité.
C’est un acte de violence morale. De même que se défier d’un
enfant, l’espionner ou lui attribuer de mauvaises intentions, autant
d’attitudes qui l’affaibliront en le portant à douter de lui-même.
Critiquer et reprendre constamment un enfant finira également
par le décourager. Pire, il se verra ainsi ôter la meilleure raison de
vous faire confiance : la certitude que vous le comprenez. Fröbel
écrivit :
43
En danger

Trop d’adultes blâment des enfants qui (même s’ils ne sont pas com-
plètement innocents) ne dissimulent toutefois aucune culpabilité.
Autrement dit, les enfants n’ont pas conscience des motivations et
des incitations dont les adultes les accusent et qui rendent leurs
actes « mauvais ». Les enfants sont souvent punis pour des choses
qu’ils tiennent de ces mêmes adultes… Les parents leur inculquent
alors de nouvelles fautes ou éveillent tout du moins leur attention
à des idées qui n’auraient sans doute jamais germé spontanément
dans leur esprit.

Naturellement, chaque enfant a besoin d’être corrigé régulière-


ment. La plupart en ont besoin plusieurs fois par jour. Mais quand
les enfants sont punis trop sévèrement, le but ultime de la correc-
tion (les aider à prendre un nouveau départ) est assombri par la
discipline elle-même. C’est pourquoi il vaut toujours mieux croire
en la puissance du bien et laisser à l’enfant le bénéfice du doute.
Ainsi, une faute comme l’égoïsme est rarement identique chez
les enfants et chez les adultes. Incapables de voir le monde autour
d’eux autrement qu’à travers leur propre perspective limitée, les
enfants y règnent en seigneurs absolus. En particulier lorsque,
très jeunes, ils sont simplement (innocemment et avec raison) le
centre de leur propre petit univers.
La malhonnêteté est un autre problème que les parents ont
tendance à vouloir régler sans considération pour le point de vue
de l’enfant. Il est très certainement important, lorsqu’un enfant
s’est montré malhonnête, d’examiner les faits et de l’encourager
à les affronter, mais il est rarement bénéfique d’approfondir les
motivations de l’enfant et toujours néfaste de le contraindre à une
confession. Après tout, c’est peut-être seulement l’embarras ou
la honte qui a poussé l’enfant à vouloir se sortir d’une position
44
En danger

difficile au moyen d’une fausse vérité ou même d’un mensonge


éhonté, pour peu qu’il ait été mis sous pression ou effrayé. Les
adultes ne réagissent-ils pas de la même manière pour des raisons
identiques ?
Il est nécessaire de pardonner des dizaines de fois par jour, mais
peu importe avec quelle fréquence un enfant s’attire des ennuis,
ne perdez jamais foi en lui. A l’instar du mensonge, qui peut dire
si le défaut dont un enfant cherche à se défaire n’est pas le reflet
de la même erreur ou de la même propension chez ses parents ?
Décréter qu’un enfant est sans espoir, c’est se laisser tenter par
le désespoir et, dans la mesure où le désespoir est un manque
d’espoir, il est aussi un manque d’amour. Si nous aimons réelle-
ment nos enfants, il peut nous arriver de lever les bras au ciel en
signe de découragement, mais jamais nous ne renoncerons à leur
sujet. Dieu a envoyé aux Hébreux non seulement la loi mosaïque
mais aussi la manne, le pain du ciel. Sans un tel pain, à savoir
sans chaleur, sans humour, sans tendresse et sans compassion, la
discipline la plus soigneusement envisagée finit toujours par al-
lumer un contre-feu.
Se montrer un ami et un compagnon, ainsi qu’un parent, exige
incontestablement une double dose de patience et d’énergie, mais
comme le souligne David, l’avocat qui renonça à son emploi pour
assumer son rôle de père, peu de choses sont aussi gratifiantes :
Quand j’y songe, il est bien plus facile de vivre avec des enfants qui
vous craignent qu’avec des enfants qui vous aiment, parce que si vos
enfants vous craignent, quand vous rentrez chez vous, ils disparais-
sent. Ils se cachent. Ils vont dans leur chambre et ferment la porte, et
vous leur facilitez la tâche en bourrant leurs chambres d’ordinateurs,
de télévisions, de chaînes stéréo et plein d’autres choses. Mais si
45
En danger

vous avez des enfants qui vous aiment, vous ne pouvez plus vous en
défaire ! Ils s’accrochent à vos jambes, ils tirent sur votre pantalon,
vous rentrez et ils réclament votre attention. Vous vous asseyez et
ils vous grimpent dessus. Vous avez la sensation d’être un toboggan
ambulant, mais vous vous sentez aussi aimé.

Le désir d’être vulnérable est également un aspect important de


l’éducation. Peu d’expériences nous ont autant rapprochés de
nos enfants, ma femme et moi, que les cas où nous avons réagi
excessivement, avant d’en prendre conscience et de leur demander
pardon. Plus que toute autre chose, nos excuses nous rappelaient
que les enfants dépendent eux aussi de la promesse de pouvoir
tout recommencer chaque matin. Ils devraient toujours jouir de la
même opportunité, peu importe à quel point ils ont été désobéis-
sants la veille. Et peu importe ce qu’ils traversent, ils devraient
toujours avoir l’assurance que nous sommes prêts à les soutenir,
à nous tenir, non pas au-dessus d’eux, mais bien à leurs côtés.
De toute évidence, chaque famille connaît ses hauts et ses bas,
ses périodes d’épreuve et ses drames embarrassants. Il n’existe
rien de plus complexe sur le plan émotionnel que la relation qui
unit un parent à son enfant, mais il n’existe non plus rien d’aussi
merveilleux. C’est à cela qu’il faut nous accrocher chaque fois que
nous atteignons le bout de nos ressources.
Plus tôt dans ce même chapitre, j’ai fait référence à Janusz Ko-
rczak, dont les écrits sur les enfants sont respectés à travers toute
l’Europe. Enseignant dont le dévouement désintéressé envers les
orphelins du ghetto de Varsovie lui avait valu le titre de « Roi des
enfants », Korczak ne se lassa jamais de rappeler quelle impression
cela faisait d’être un enfant dans un monde adulte et souligna

46
En danger

l’importance de les éduquer non pas « avec sa tête », mais bien


« avec son cœur ».
L’insistance de Korczak sur ce qu’il appelait « se tenir du côté
des enfants » ne resta pas pure théorie. Le 6 août 1942, alors que
les deux cents orphelins confiés à ses soins étaient rassemblés et
chargés dans des trains pour les chambres à gaz de Treblinka, Ko-
rczak refusa que des amis non-juifs organisent sa fuite en dernière
minute et choisit plutôt d’accompagner ses protégés dans ce voy-
age horrible qui les amenait vers la mort.
Peu de cas de dévouement sont aussi émouvants que celui de
Korczak et aussi surréalistes, peut-être à cause du gouffre qui
sépare nos conditions de vie de celles, innommables qui exigèrent
son sacrifice. Pourtant, malgré la distance entre son époque et la
nôtre, bien trop d’enfants dans le monde moderne souffrent faute
d’un tel gardien : un seul adulte qui les prendrait par la main et
les accompagnerait quoi qu’il arrive. Même à nous, qui vivons à
une époque de paix et de prospérité relatives, les dernières paroles
de Korczak nous rappellent non seulement son héroïsme, mais
encore lancent un défi à tous ceux d’entre nous qui ont jamais
élevé (ou espèrent élever) un enfant : « On ne laisse pas des enfants
malades la nuit, dit-il. Et on n’abandonne pas des enfants dans
un moment comme celui-ci. »

47
Chapitre 5
Des actes et non des paroles
Ne vous inquiétez pas que vos enfants ne vous écoutent jamais. Inquiétez-vous
qu'ils vous regardent toujours.
Robert Fulghum

D
ans un récent article de presse consacré aux lycéens de
Tokyo, l’auteur remarquait que, si l’adolescent japonais
stéréotypé est obsédé par sa réussite scolaire, la réalité
est souvent différente. « …Au cours des cinq dernières années,
la sexualité débridée, l’alcoolisme et la délinquance ont explosé
dans les lycées. Plutôt que la discipline implacable des longues
heures d’étude et de la concentration exclusive sur les examens et
la carrière… le but actuel des filles et des garçons de 15 à 18 ans
semble être tout simplement de vouloir s’amuser. »
Tout en reconnaissant que certains des propos recueillis sont
sans doute exagérés (« Nous n’avons aucun petit ami sérieux, mais
seulement des partenaires sexuels », prétendit un groupe de filles),
l’auteur explique que la vie quotidienne est vraiment un cycle
ininterrompu de shopping, de relations sexuelles, de drogues et
En danger

de séances de solarium pour de nombreux étudiants avec lesquels


il s’est entretenu. Fatigués des incessantes leçons de morale sur
les vertus de l’assiduité, un nombre alarmant de jeunes désertent
carrément les collèges, préférant opter pour « l’excitation » de la
vie urbaine nocturne.
« Une génération plus tôt, ces enfants… auraient sans doute
choisi de s’enfuir, confia un éducateur au journaliste. Mais
aujourd’hui, beaucoup de parents évitent de s’impliquer dans les
conflits émotionnels de leurs adolescents et les fugues sont moins
nombreuses parce que le toit familial est de toute façon un lieu de
liberté... De plus en plus, les gens tentent de profiter de leur propre
existence et deviennent indifférents à leurs enfants. » (Il est intéres-
sant de noter qu’aucun parent n’est cité dans l’article. Peut-être
n’étaient-ils pas disponibles pour une interview ou refusèrent-ils
de s’exprimer. Quoi qu’il en soit, leurs enfants n’ont pas caché
qu’ils n’étaient pas vraiment impliqués dans leur vie.)
Si vous avez perdu le contact avec les adolescents modernes
(pas seulement à Tokyo, mais dans toute grande ville « occidental-
isée »), une telle attitude vous semblera choquante. Elle ne devrait
pourtant pas l’être, car elle résulte en quelque sorte logiquement
d’une culture basée sur l’idée que l’unique but valable dans la vie
consiste à réussir pour faire de l’argent et « s’amuser ». Pourquoi
se soucier de travailler s’il est possible de faire la bringue dès à
présent, aux frais de ses parents ?
Demandez à n’importe quel parent ce qu’il pense de ce qui vi-
ent d’être décrit et vous obtiendrez en retour des regards ébahis
ou des réponses provocantes. « Ce que j’en pense ? Mais c’est
scandaleux. Jamais je ne laisserais ma fille… » Même le parent
49
En danger

le plus médiocre sait, au plus profond de lui, ce qui est bon ou


mauvais pour son enfant. Malheureusement, il y a un énorme
fossé entre savoir ce que l’on veut pour son enfant et s’assurer
d’agir en conséquence. Dans de nombreux foyers, le gouffre n’est
manifestement pas près d’être comblé. Tous les débats sur le sujet
et toutes les valeurs joliment formulées ne suffisent pas à faire
passer ce message fondamental.
Ainsi, dans le cas des adolescents de Tokyo qui lancent une
nouvelle mode, je suis certain que leurs parents et leurs profes-
seurs ont plaidé à maintes reprises pour leur avenir, leur santé,
leur capacité de contribuer à la société de manière positive, mais je
suis certain aussi que ces enfants ne sont pas stupides. Pour autant
qu’ils puissent en juger, leurs parents se soucient avant tout de
leurs résultats scolaires et pas d’eux. Alors ils se rebellent.
Comme le veut la sagesse d’usage, la colère de l’adolescent est
« juste une phase ». Les adolescents se sont toujours irrités contre
l’autorité parentale et ils le feront toujours, mais quand la rébellion
devient une façon de vivre, nous ne pouvons l’écarter d’un revers
de la main. Il faut étudier la situation de plus près. Pourquoi les
enfants modernes se rebellent-ils avec tant de vigueur ?
A mes yeux, la réponse est simple : l’hypocrisie. Il faut recon-
naître que le terme est fort ; il pourrait même sembler cruel de
suggérer que certains parents inculquent consciemment un cer-
tain comportement à leurs enfants, tout en adoptant l’attitude
contraire. Or, cela arrive souvent et à de trop nombreux égards.
Voyez cet épanchement douloureux d’une étudiante qui, après un
massacre de jeunes dans un lycée, se sentit poussée à expliquer
pourquoi, selon elle, la situation est devenue si grave :
50
En danger

… Laissez-moi vous dire que ces questions ne sont pas unique-


ment les miennes, mais bien celles d’une génération entière, qui
lutte pour grandir et trouver un sens à ce monde. Les gens nous
étiquettent peut-être « Génération ensuite », mais nous sommes
plutôt la « Génération pourquoi ? ».
Pourquoi la plupart d’entre vous ont-ils menti en promettant
« jusqu’à ce que la mort nous sépare » ?
Pourquoi vous leurrez-vous en croyant que le divorce vaut vrai-
ment mieux à long terme pour les enfants ?
Pourquoi tant d’entre vous, parents divorcés, passez plus de
temps avec votre nouveau flirt qu’avec vos propres enfants ?
Pourquoi vous laissez-vous piéger par la notion que les enfants
sont tout aussi bien élevés par un parfait étranger à la crèche que
par leur propre mère ou leur propre père ?
Pourquoi dénigrez-vous les parents qui décident de quitter leur
emploi pour rester à la maison et élever leurs enfants ?
Pourquoi nous autorisez-vous à regarder des films violents,
tout en attendant de nous que nous conservions un semblant
d’innocence enfantine ?
Pourquoi nous permettez-vous de passer un temps illimité sur
Internet, tout en étant choqués que nous sachions comment con-
struire une bombe ?
Pourquoi craignez-vous tant de nous dire « non » parfois ?
Collez-nous l’étiquette qu’il vous plaira, mais vous serez surpris
de constater à quel point nous correspondons peu à votre catégorie
aux contours si nets… Le temps est venu désormais de récolter
ce que vous avez semé. Vous n’êtes peut-être pas du même avis,
mais je peux vous garantir que ces meurtres ressembleront à une
goutte d’eau dans l’océan en comparaison de ce qui pourrait se
produire quand cette « Génération pourquoi ? » négligée prendra
le pouvoir.

51
En danger

Aussi vindicatives que peuvent paraître certaines de ces questions,


je crois qu’absolument chacune d’entre elle est justifiée et essen-
tielle pour chaque parent. Bon nombre des problèmes soulevés
par cette jeune fille sont trop complexes pour y répondre par de
beaux discours. Elles abordent toutes un problème essentiel : la
perception largement répandue parmi les jeunes que leurs aînés
sont des imposteurs.
L’hypocrisie fait son apparition très tôt dans l’éducation, mais
elle se manifeste généralement de façons très subtiles. Elle se dis-
simule parfois dans la confusion qui surgit quand un enfant en-
tend une chose à l’école et une autre à la maison ; une directive
d’un parent, une seconde de l’autre ; une série de règles dans une
classe et une toute autre dans la suivante. Dans d’autres cas, elle
découle de la simple incohérence : un enfant vient d’apprendre
une leçon ou une règle, pour voir ensuite son père ou sa mère la
briser, faire une exception ou trouver n’importe quelle justifica-
tion. Toutes ces réactions sont généralement suffisamment dom-
mageables, même si elles font partie de la vie.
Le vrai problème survient (et c’est plus répandu qu’on ne pour-
rait le penser) quand les enfants apprennent « fais ce que je dis,
mais ne fais pas ce que je fais ». Répétez ce principe sur le ton de la
blague dans une situation puis une autre, et les gamins apprennent
progressivement qu’il n’existe rien de systématiquement bon ou
mauvais, du moins pas tant qu’ils ne font pas le mauvais choix au
mauvais moment. Dans ce cas, ils sont punis pour leur manque
de jugement et trouvent toujours la punition injustifiée.
En tant que père, je sais à quel point il est difficile d’être co-
hérent et, inversement, combien il est facile d’émettre des sig-
52
En danger

naux confus sans même en avoir conscience. Ayant conseillé des


centaines d’adolescents au cours des trois dernières décennies, je
sais aussi à quel point les jeunes adultes sont sensibles aux mes-
sages contradictoires et aux limites incohérentes, et combien ils
sont prompts à rejeter les deux comme autant de signaux clairs
d’hypocrisie parentale. J’ai cependant aussi appris avec quelle
rapidité le pire des conflits familiaux pouvait être résolu quand
les parents se montrent suffisamment humbles pour admettre que
leurs attentes étaient peu claires ou peu équitables, et avec quelle
promptitude la plupart des enfants réagissent et pardonnent.
En songeant aux multiples façons dont les enfants reflètent leurs
parents (dans leurs actes, leur comportement, leur attitude et les
traits de leur personnalité), mon grand-père écrivit que les petits
sont comme des baromètres : ils enregistrent toutes les influences
et les pressions ambiantes, qu’elles soient positives ou négatives. Le
bonheur et la sécurité, la générosité et l’optimisme se manifesteront
souvent chez les enfants dans la même mesure qu’ils seront visibles
chez leurs parents. Il en va de même avec les émotions négatives.
Quand les enfants remarquent la colère, la crainte, l’insécurité ou
l’intolérance chez un adulte, en particulier s’ils en sont la cible, ils
ne tardent pas à agir en vertu des mêmes sentiments.
Dans Les frères Karamazov, le Père Zossima, personnage de
Dostoïevski, nous rappelle que cette sensibilité des enfants est
si grande que nous pourrions les façonner sans même en avoir
conscience, et il nous encourage à envisager l’effet de tout ce que
nous disons et faisons en leur présence :
Chaque jour et à chaque heure,… veille à ce que ton aspect soit
digne. Tu es passé devant un petit enfant, tu es passé mauvais, un
53
En danger

vilain mot à la bouche, l’âme irritée, tu n’as peut-être même pas


remarqué l’enfant, mais lui t’a vu, et ton image ingrate et impie
s’est peut-être gravée dans son petit cœur sans défense. Tu ne l’as
pas su, mais peut-être pendant ce temps as-tu déposé en lui une
mauvaise semence, et il se peut qu’elle lève, tout cela parce que tu
n'a pas cultivé en toi un amour réfléchi, agissant.1

Contrairement aux innocents de l’époque de Dostoïevski, les


enfants modernes sont exposés à un barrage continu d’images et
d’expressions dont l’effet combiné peut s’avérer bien plus profond
que l’impact exercé par le plus attentif des adultes de leur entou-
rage immédiat. Je parle, bien entendu, des médias, de l’industrie
du divertissement et de l’Internet, et de la façon dont ils ont
remplacé les parents comme source ultime d’autorité dans des
millions de foyers « connectés » autour du globe.
Les parents s’efforcent peut-être d’insuffler des principes de
consécration et de compassion à leur enfant mais, comme prévi-
ent la spécialiste de la famille Mary Pipher, la télévision (qui tend
à recueillir l’attention exclusive d’un enfant chaque fois qu’elle
est allumée et tant qu’elle reste allumée) est un parent bien plus
puissant et, en cas de conflit, le gagnant est incontestable : « C’est
la première fois dans l’histoire de l’humanité que les enfants ap-
prennent comment se comporter en regardant la télévision plutôt
qu’en observant des personnes réelles. »
Il est indéniable que chaque parent « essaie durement » d’élever
de bons enfants. Vu l’état de notre culture, qui coupe l’herbe sous
le pied des parents à tout propos, il est impossible d’élever une
famille sans efforts acharnés. Il est toutefois tout aussi indéniable
qu’en dépit de tous nos efforts, nous sommes loin des modèles que
1 Fernand Hazan éditeur, Le Livre de Poche, p. 367
54
En danger

nous devrions être. Or, cette erreur incombe à chaque parent, et


non à une sombre puissance quelconque appelée Hollywood.
Prenons la violence. Tout le monde s’en soucie et tout le monde
s’accorde pour affirmer que sa présence dans tant de divertisse-
ments nuit aux enfants, mais que fait tout le monde pour y
remédier ? Depuis le gouvernement jusqu’au simple citoyen :
pas grand-chose.
De toute évidence, la manière détournée dont nous tentons de
réagir à la violence n’est pas uniquement un phénomène social ou
politique, mais bien un mal qui plonge ses racines dans chaque
salon. Le problème en l’occurrence ne se limite pas à la violence.
Peu importe le vice ou la vertu, il est tout à fait vain de vouloir
éduquer un enfant à ce propos tant que nos actes et nos paroles
se contredisent.
La sexualité est une autre sphère où même les mieux intention-
nés des parents embrouillent les enfants, si ce n’est par hypocrisie,
ce sera, dans le moindre des cas, par des messages contradictoires
et des idées confuses. Le problème de la sexualité rejoint celui de
la violence : elle figure parmi les principales préoccupations de
chaque parent et parmi les plus évoquées. Toutefois, en s’inquiétant
incessamment de ce qu’il convient de dire aux enfants, quand et
comment, beaucoup d’entre nous oublient le plus important :
l’impact de nos actes. Tant que nous ne vivrons pas en vertu de
nos convictions (tant que nous n’exigerons pas de nous ce que
nous exigeons de nos enfants), tous nos efforts harassants pour
incarner l’intégrité échoueront.
Dans un commentaire sur l’énigme séculaire que représente la
transmission de ses valeurs à la génération suivante, Blumhardt,
55
En danger

pasteur du dix-neuvième siècle, reprend les parents religieux pour


leur tendance à moraliser et à prêcher, et critique leurs « illusions »
sur l’intérêt de traîner leurs enfants à l’église. « Tant que Christ ne
vivra que dans votre bible… et non dans votre cœur, dit-il, tous
vos efforts pour L’amener à vos enfants seront vains. » Peu importe
sa foi ou son athéisme, le problème est clairement établi. Assata
Shakur, ancien activiste en faveur des droits civils écrit :
Vos valeurs doivent être réelles si vous voulez les transmettre. Il
est trop facile de tenir des propos machos… et d’oublier l’ego et
ses contradictions. Pourtant, je l’ai observé à maintes reprises : les
gens disent une chose sur l’estrade, puis rentrent chez eux et font
précisément le contraire. Ils sont pour la liberté et la justice en
public, mais redeviennent l’oppresseur (la bourgeoisie) une fois
rentrés à la maison.

Robin, un jeune ami emprisonné dont l’éducation stéréotypée au


sein d’une famille « religieuse » n’était qu’une façade, sait exacte-
ment ce que veut dire Shakur. Étudiant populaire dans l’école
catholique privée qu’il fréquentait depuis le CP, Robin avait toujo-
urs des amis et appréciait sa réputation de pitre de la classe. Sportif
prometteur, il jouait au basket, au football et au tennis. Chrétien
exemplaire, il fréquentait l’église et devint même enfant de chœur.
Au fond de lui, il n’était pourtant pas du tout heureux :
Chez nous, tout tournait autour de l’argent et de ce que les « voi-
sins » pourraient penser, et tout semblait parfait extérieurement.
Notre famille avait atteint ce que la plupart des gens appellent le
« succès », mais derrière la porte d’entrée se jouaient des scènes de
meurtre mental et émotionnel.
Mon père travaillait très dur pour assurer la réussite de son en-
treprise, je le voyais donc très peu. Il travaillait seize heures par

56
En danger

jour. Ma mère, par contre, était incontrôlable, violente comme


une furie et extrêmement égoïste. Elle avait une langue de vipère,
mais ne l’utilisait jamais pour parler. Non, elle criait. Même quand
elle n’était pas dans l’une de ses grandes colères, elle n’était jamais
chaleureuse. Elle ne disait jamais : « Je t’aime » ou « Je regrette ».
Elle n’appréciait pas du tout d’être mère ! Et les mots qu’elle uti-
lisait étaient mordants : « Tu n’es qu’un invité dans ma maison »,
grondait-elle. « Pourquoi ne me fiches-tu pas la paix ? Vas donc
soigner ta cervelle. » Au début de l’adolescence, je me sentais brisé,
maladroit et je n’avais pas la moindre estime personnelle.
En ce qui concerne la religion, nous fréquentions l’église en
famille à Noël et à Pâques (le reste du temps, je m’y rendais seul),
et les seules fois où j’entendais ma mère évoquer Dieu à la maison
lui servaient à justifier une règle ou une punition. Il n’y avait pas
de bible chez nous. Rendez-vous compte : vous envoyez vos enfants
dans une école catholique, sans être vous-mêmes croyants…
Au lycée, j’ai fréquenté les mauvais garçons et commencé à
m’intéresser à la drogue et à l’alcool. Je suppose que je l’ai fait
pour m’intégrer. Puis j’ai commencé à voler pour financer ma
dépendance. A l’âge de dix-huit ans, j’avais déjà tenté de me suicider
et j’avais été arrêté pour agression avec une arme. J’ai abouti dans
un programme de désintoxication. Plus tard, j’ai rejoint la Marine,
mais j’en fus expulsé après un test positif à la cocaïne…
Au plan relationnel ? La seule chose positive à laquelle je puisse
songer, c’est de n’avoir jamais mis une femme enceinte. Mais j’ai
menti, j’ai triché et j’ai volé pendant toute ma vie d’adulte. Je n’ai
jamais payé de loyer, jamais versé d’impôts, jamais conservé de
compte bancaire pendant plus de six mois. J’ai vécu à l’arrière de
voitures, sur des bancs, dans le lit d’étrangers et à l’hôpital.
Je suis très mal à l’aise de l’avouer, parce que je me suis toujours
dissimulé sous un très beau jour : mon intelligence, mon charme,
mon air honnête. Dieu est peut-être encore en mesure de m’aimer,
mais j’ai toujours redouté qu’en connaissant mon passé, les gens

57
En danger

prennent la fuite. La dernière chose dont j’ai besoin, c’est bien la


douleur du rejet…
Tout le monde admet volontiers que le mal existe et qu’il est
semblable à la peste mais, simultanément, tout le monde prétend
qu’il peut être surmonté par cette vieille formule magique et reli-
gieuse : dites vos prières, restez à l’école et prenez vos vitamines.
Comme si c’était là tout ce dont nous avions besoin !

Sandrine, assistante sociale auprès des jeunes, n’a pas grandi dans
un foyer religieux. Ni son père ni sa mère n’ont abusé d’elle et,
pourtant, le gouffre entre les promesses d’amour de son père et
son abandon alors qu’elle n’avait que cinq ans lui a laissé des
cicatrices indélébiles. Comme Robin, elle sait que peu importe
la cause d’une relation familiale brisée, la situation débouche
toujours sur l’écartement d’un enfant en faveur d’autres priorités,
plus importantes pour les adultes. Elle sait aussi qu’il est parfois
impossible de mentir à un enfant :
Ils nous installèrent tous les quatre sur le divan. J’avais cinq ans.
Ils prononcèrent ce mot : divorce. Je n’avais pas la moindre idée
de ce qu’il signifiait, mais je levai les yeux et je vis mon grand frère
commencer à brailler. Alors je sus que quelque chose n’allait pas et
je me mis aussi à pleurer. Nous sommes tous allés au lit et maman
demanda à chacun d’entre nous avec qui nous voulions vivre. Bien
entendu, nous ne comprenions pas vraiment la question, mais je me
souviens qu’en la voyant entrer dans la chambre des garçons, j’avais
très peur qu’ils soient séparés de nous. Ce fut un tel soulagement
pour moi que nous restions ensemble.
Plus tard, cette nuit-là, en descendant chercher un verre d’eau,
j’ai vu mon père quitter la maison une valise à la main, avec son
réveil. Il m’a regardée et a dit : « Chérie, souviens-toi que papa
t’aime », puis il est sorti. Ce souvenir est tellement vif. Il est sorti,
tout simplement…
58
En danger

Aujourd’hui adulte, Sandrine ne montre aucun signe de la cassure


qui l’anéantit enfant et la hanta au fil de son adolescence suicid-
aire. Elle a néanmoins pu utiliser son expérience à des fins positives
puisqu’elle vient en aide à des dizaines de jeunes femmes chaque
jour ; la douleur qui menaça jadis de la détruire lui permet désor-
mais d’offrir une aide que des adultes ayant connu une enfance
heureuse ne pourraient peut-être pas apporter. Elle se demande
encore parfois quelle est la signification de l’amour :
Comment comprendre qu’un père dise à sa petite fille, « Je t’aime »,
puis quitte la maison sous ses yeux ? J’éprouve même des difficultés
à croire que mon mari m’aime vraiment…
Le souvenir le plus vif que je garde de mon enfance est ce vide
terrible. Je faisais tout ce que je pouvais pour tenter de le combler,
mais comme je ne pouvais le remplir de l’amour de mon père, je
cherchais ailleurs.
J’ai perdu ma virginité à quatorze ans. C’était avec un type plus
âgé que je fréquentais depuis quelques temps. Je cherchais visible-
ment quelqu’un pour me contrôler ou me dominer. Plus tard, il
est devenu violent et ma mère l’a découvert. Elle a donc mis im-
médiatement un terme à notre relation. Le type m’a poursuivie
pendant deux ans encore mais, d’une certaine façon, cela m’était
égal : je me nourrissais de son attention. J’avais l’impression que
quelqu’un se souciait vraiment de moi.
Au lycée, j’étais boulimique et je combattais d’autres problèmes.
Je détestais être seule. Chaque fois que cela m’arrivait, je buvais
sans limite et, une fois saoule, j’écrivais dans mon journal sans
plus pouvoir m’arrêter. Je sentais toujours que mes craintes et mon
insécurité avaient quelque chose à voir avec l’absence de mon père.
J’ai pleuré, pleuré pour qu’il revienne, en lui demandant pourquoi il
ne rentrait tout simplement pas à la maison… Aujourd’hui encore,
c’est comme si j’attendais qu’il rentre chez nous.

59
En danger

Statistiquement, la séparation et le divorce sont depuis longtemps


l’issue la plus probable d’un mariage, mais ils ne sont jamais les
parenthèses légales qu’ils semblent être. C’est pourquoi (peu im-
porte la nécessité d’un divorce) il est toujours bon de se rappeler
à quoi il ressemble à travers les yeux d’un enfant, en particulier un
enfant susceptible que ce traumatisme définisse tout son avenir
émotionnel et psychologique.
Il est toutefois impitoyable (et inutile) de condamner les couples
qui divorcent. C’est du moins l’avis d’Anne, une amie anglaise
dont le père a quitté la maison lorsqu’elle était enfant : « Les adul-
tes en crise sont désespérés et font ce qu’ils ont à faire. » Et même
si Anne admet que les enfants paient généralement le plus lourd
tribut au divorce, elle souligne que les adultes souffrent aussi. Elle
rappelle également que la douleur provoquée par le divorce n’est
pas forcément l’épilogue de toutes les histoires :
J’ai eu une très bonne maman et, même après avoir choisi de di-
vorcer (l’unique option qu’elle pouvait discerner), elle m’est restée
fidèle. Elle a sacrifié les joies de la maternité et travaillé à temps plein
pour subvenir à mes besoins. Sa loyauté m’a permis de m’en sortir.
Elle m’a consacré ses meilleures années : vingt et une au total.
Oui, le divorce traumatise toujours les deux partenaires et s’ils
ont des enfants, il les traumatise également. Pourtant, d’après ma
propre expérience, la décision de ma mère de placer mes propres
besoins avant les siens m’a sauvée. J’ai ainsi reçu la possibilité de me
remettre. Je suis toujours « en chemin », mais je sais que la pleine
guérison et la restauration viendront.

Sans le témoignage de femmes telles que Sandrine et Anne, au-


trement dit sans le ressort de chacun des enfants qui surmontent
les obstacles de l’hypocrisie et de l’échec des adultes, l’éducation
60
En danger

représenterait effectivement un défi fort peu encourageant. Grâce


à elles, nous voyons toutefois que, même si nous pouvons être
tentés de désespérer de nos erreurs passées, nous avons encore le
droit d’espérer.
Sur la question des manquements parentaux et pour rappe-
ler de manière plus générale la source de cet espoir, Malcolm X
écrivit :
Les enfants nous enseignent une leçon que les adultes devraient
apprendre : ne pas avoir honte de l’échec, mais se relever et essayer à
nouveau. La plupart d’entre nous, adultes, se montrent si craintifs,
si prudents, si circonspects et donc si réticents et si rigides… C’est
pourquoi tant d’êtres humains échouent. La plupart des adultes
d’âge moyen se sont résignés à l’échec.

De tous les parents que je connaisse qui ont été tenté de renoncer,
aucun n’a connu plus de raisons justifiant l’abandon que Karim,
un condamné à perpétuité dont j’ai suivi le cas pendant plusieurs
années.
Karim fréquenta ce qui était à l’époque le lycée le plus meurtrier
du pays en termes d’homicides. Son enfance prit fin à l’âge de
six ans, dit-il, la nuit où il découvrit sa mère pendue au plafond
de sa chambre. Plus tard, lui-même père d’un petit garçon de
trois ans, déjà capable de faire la différence entre un pétard, un
pot d’échappement et un coup de feu, il décida de partir pour
la campagne. Il était fatigué des rues et désespéré de mettre un
terme au cycle infernal du crime et de la pauvreté qui minait sa
famille de génération en génération.
Quand j’entendis parler de Karim pour la première fois, il faisait
les gros titres pour le kidnapping, le viol et le meurtre d’une petite

61
En danger

fille de huit ans. Karim vivait à seulement vingt minutes de chez


moi et, dans les mois qui suivirent son arrestation, je lui rendis
visite à la prison régionale. Nous sommes restés en contact depuis
lors, bien qu’il purge à présent une peine à vie incompressible à
des centaines de kilomètres.
Devant l’horreur indicible des crimes qu’il reconnaît avoir
commis, Karim sera peut-être toujours submergé par la culpa-
bilité, même si ses remords lui ont apporté une certaine paix. (Au
cours de l’année dernière, il a changé à un point tel que les autres
détenus ont commencé à l’appeler « révérend » et cherchent ses
conseils). Mis à part sa culpabilité, il porte un autre fardeau, plus
lourd encore : savoir qu’il est non seulement un meurtrier con-
damné, mais aussi un père dont l’échec le prive définitivement de
l’opportunité d’élever ses enfants comme il l’avait rêvé jadis.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Il y a deux ans, le fils de Ka-
rim est entré dans l’école religieuse chapeautée par mon église.
Depuis lors, il s’est épanoui sur le plan social, académique et
autre. Mieux encore, les progrès du jeune garçon ont donné tant
d’espoir à son père qu’il a cessé de se torturer sur le sort de sa
famille et commencé à rattraper le temps perdu, même si son
rôle de père se limite aux lettres et aux rares visites, et même s’il
sait que le plus profond changement du cœur ne peut pas le faire
sortir de prison.
Il y a quelques semaines, alors que j’entamais la rédaction de
ce livre, le professeur de Karim junior me montra un poème écrit
par le petit garçon sur son père. J’aimerais l’inclure ici :

Mon père est mon héros. Vous comprenez ?


Il me donne tout l’amour qu’il peut…
62
En danger

Mon père veut que j’étudie à l’école :


Il pense qu’apprendre, c’est vraiment bien.
Pour mon anniversaire, il m’a offert un vélo,
Il savait exactement ce que je voulais.
Chaque semaine, il m’écrit une lettre
Mon amour pour mon père ne cessera jamais…
Un jour, mon père et moi, nous verrons la neige des Ro-
cheuses.
Nous trouverons de l’or, plus que nous pourrons jamais en
tenir dans nos mains.
Nous le rapporterons à la maison pour maman :
« Regarde, maman, tout cet or ! »
Nous échangerons tout cet or pour ramener mon père à la
maison…
Même si je ne vois plus jamais mon père,
Mon père sera toujours mon meilleur ami.

On dit que ce sont les rêveurs et non les individus terre à terre
qui changent le monde. Si ce cliché paraît galvaudé, c’est unique-
ment parce que nous lui avons donné cette connotation. A travers
leur regard rempli d’espoir, les enfants ont vraiment le pouvoir
de transformer la réalité. Il est vrai que leur naïveté a peut-être
besoin de s’atténuer en grandissant, mais nous ne devons jamais
les priver de leur optimisme ni rabattre leur joie. Il est capital
d’affirmer l’importance des désirs d’un enfant. Peu importe à
quel point ils peuvent paraître irréalistes à nos yeux d’adultes, le
monde a désespérément besoin de leurs rêves.

63
Chapitre 6
La solution de facilité
Il existe deux principaux péchés humains, dont dérivent tous les autres:
l'impatience et l'indolence.
Franz Kafka

D
emandez à quiconque de vous citer les principaux dan-
gers menaçant les enfants aujourd’hui et vous obtiend-
rez probablement une liste prévisible : absence de foyer,
malnutrition, manque d’éducation, insuffisance des soins ; autant
de périls bien réels. Cependant, plus je travaille avec les enfants,
plus je m’inquiète d’une autre lame de fond tout aussi dangereuse :
l’évitement. Appelez-le comme vous voudrez : convenance, déni
ou entêtement, mais ce qui caractérise le plus l’éducation, c’est
l’habitude persistante de tourner le dos aux questions les plus
ardues, pour nous contenter de réponses qui nous replongent
dans notre torpeur.
Si l’être humain est naturellement porté à choisir la solution la
moins douloureuse à un problème, cette approche est rarement
saine pour élever un enfant. Evidemment, l’idée même qu’être
parent pose « problème » est déjà négative, car après tout, élever
En danger

les enfants que nous mettons au monde devrait être un privilège


et une joie. De moins en moins de parents envisagent pourtant
leurs responsabilités naturelles en ces termes positifs. Il en résulte
que la paternité n’est plus un devoir naturel, mais bien une mis-
sion que les gouvernements doivent contraindre les hommes à
remplir ; que la maternité est à la fois critiquée et considérée
comme le sacrifice suprême, tandis que l’amour (désormais réduit
à la notion de « lien ») se définit comme une aptitude ou un art
susceptible d’être enseigné.
Depuis les revues consacrées à l’éducation jusqu’aux ouvrages les
plus populaires, la morale est toujours la même : les enfants sont
mignons, certes, mais les élever est une tâche ingrate. Voilà pour-
quoi les magazines conseillent toujours aux couples de s’esquiver
pour un dîner romantique, pour des vacances ou de longs week-
ends en tête à tête. Ne vous demandez surtout pas comment les
enfants s’inscrivent dans ces projets : ils sont rarement de la partie,
ce qui est triste parce qu’en réalité, ce sont les heures que nous
passons avec nos enfants quand ils grandissent qui resteront plus
tard certains des moments les plus heureux de notre mariage.
Quant aux luttes, aux périodes difficiles et aux sacrifices, ils sont
tout aussi instructifs et essentiels. Les bons souvenirs donnent du
bonheur, mais ce sont les moments pénibles qui fortifient vrai-
ment les relations et tempèrent les liens trop étouffants.
Pourquoi discernons-nous si rapidement les obstacles et les
problèmes posés par l’éducation de nos enfants et en oublions-
nous si aisément les joies ? Pourquoi sommes-nous si prompts
à nous préserver contre la douleur et si réticents à admettre le
travail pénible qu’entraînera, nous le savons, l’éducation d’un
65
En danger

enfant ? Pourquoi désespérons-nous tant d’éviter les aspects dif-


ficiles de l’éducation et ignorons-nous tant les façons dont elle
peut nous aider à grandir ? Claire, l’une des membres de mon
église, remarque :
C’est peut-être parce que notre génération n’a jamais vraiment
grandi. Beaucoup d’entre nous cherchent encore le partenaire idéal,
la voiture idéale ou tout autre type de bonheur insaisissable. Nous
ignorons ce que signifie faire des sacrifices, se donner avec dés-
intéressement, sans obtenir la reconnaissance adéquate. Je ne suis
pas sûre qu’on nous l’ait jamais demandé…

De toute évidence, tout le monde n’est pas dans la même galère.


Des tas de parents se sentent comme Jeanne, une autre membre
de mon église, mère de cinq enfants, qui déclare :
Je pense que la maternité est la plus noble de toutes les tâches,
parce qu’il est impossible de la vivre à sa guise ou de la tailler selon
ses préférences. Il faut être prêt à renoncer à tout si vous embras-
sez cette voie : votre temps, vos nuits réparatrices, vos loisirs, votre
entretien physique, votre beauté et tous les petits plaisirs privés que
vous jugiez sans doute comme autant de droits, depuis les dîners
tardifs jusqu’aux bains interminables le week-end, en passant par
les excursions et les courts séjours dépaysants… Je ne dis pas qu’il
vous sera désormais impossible d’en profiter mais, si vous avez
l’intention d’avoir des enfants, vous devez, pour leur accorder la
première place, être prêt à renoncer à tous ces plaisirs.

Aux yeux de nombreuses femmes, en particulier dans les pays


sous-développés, l’idée de renoncer à ces « droits » ressemble fort
peu à un sacrifice, car ce sont là autant de pièges inhérents au
confort, des pièges que seuls les individus jouissant d’un niveau
de vie élevé peuvent connaître. Et même si notre propre richesse
66
En danger

nous permet de considérer ces privilèges comme des « droits », il


n’est pas inutile de s’en rappeler. Nous ne devrions pas davantage
oublier qu’en nous soulageant de presque toutes les corvées qui
incombaient jadis à nos grands-parents (depuis la découpe du bois
et le labourage jusqu’à la corvée du feu et l’eau puisée à l’extérieur),
les progrès technologiques nous ont soustraits non seulement à
l’inconfort d’un travail harassant et à d’interminables attentes,
mais également à une certaine formation de caractère. En effet,
la signification du labeur ne nous est plus du tout familière ; nous
ne pouvons donc plus transmettre cette valeur à nos enfants.
Pendant mon enfance, le travail physique intensif faisait partie
de la vie quotidienne et les corvées ne manquaient pas. Nous
n’avions pas de plomberie intérieure, ni de chauffage central et,
pendant de nombreuses années, pas d’électricité. Les repas étaient
cuits sur un feu ouvert et il y avait toujours du bois à découper et
à empiler, et de l’eau à porter. L’herbe était coupée à la machette ;
elle était drue, lourde et haute, en particulier après la pluie. Pen-
dant mon adolescence en particulier, je ne cessais de grommeler
sur ces interminables corvées, mais mes parents n’avaient aucune
pitié. Rétrospectivement, je leur suis reconnaissant. Je comprends
désormais combien leur insistance m’enseigna la discipline per-
sonnelle, la concentration, la persévérance et la capacité d’aller
jusqu’au bout, autant de vertus indispensables pour devenir papa
à mon tour.
Peu de parents à ma connaissance portent encore de l’eau, mais
ils se leurrent en pensant que l’éducation d’un enfant n’est pas
un travail pénible. Prenons la discipline, par exemple : tenir bon
avec fermeté et cohérence contre la volonté d’un enfant, peut
67
En danger

souvent s’avérer ingrat. Il est toujours plus facile de laisser aller


les choses. Pourtant, le parent qui préfère son confort à l’effort
d’imposer son autorité découvre, tôt ou tard, que le problème ne
fait que croître.
L’éducateur allemand Friedrich Wilhelm Foerster, un ami de
mes grands-parents, avait coutume de raconter l’anecdote d’un
général anglais qui tourna et tourna encore au coin d’une rue
jusqu’à ce que son étalon têtu prit enfin le virage comme il lui
avait enseigné. « Ne jamais renoncer jusqu’à ce que la bataille soit
gagnée », dit-il après la dix-neuvième tentative, quand l’animal
se comporta enfin comme il le souhaitait. Aussi exaspérant que
l’incident dut être, sa leçon est essentielle pour chaque parent.
Parfois nous contournons une question difficile simplement
parce que nous nous sentons trop épuisés pour l’affronter. D’autres
fois, notre réticence est liée à notre culpabilité : pourquoi être
sévères avec nos enfants alors que nous avons commis les mêmes
erreurs ? Il nous arrive aussi d’être aveuglés par la pitié, quand
nous tentons d’adoucir les choses pour éviter de blesser. De tels
raisonnements entraînent rarement des conséquences immédiates,
alors nous les oublions, nous les ignorons ou nous les noyons dans
nos discours. Ils auront pourtant toujours des répercussions, qui
peuvent parfois s’avérer horribles. Béatrice, l’une de nos amies,
rapporte cet exemple classique :
L’une de mes amies, Catherine, tenta de se suicider à trois reprises
au lycée. Sa famille l’emmenait toujours d’urgence à l’hôpital et
demandait un lavage d’estomac (elle prenait des pilules chaque
fois) et elle ne tardait jamais à rentrer à l’école. Ils ne l’ont jamais
vraiment aidée… Les parents de Catherine avaient divorcé quelques
années auparavant, puis s’étaient remariés, et aucun de ces couples
68
En danger

reformés ne la désirait vraiment. Elle leur rappelait constamment


leur passé, alors qu’ils voulaient tourner la page et poursuivre leur
existence. Elle ne cadrait pas dans leurs projets d’avenir.

Paul, un autre ami, souffrait d’une angoisse similaire. Enfant il-


légitime, il grandit sans père et, tandis que sa mère tentait de le
protéger en évitant le sujet, son silence finit par faire de sa vie
un enfer.
J’ai grandi avec ma mère. Je posais parfois des questions sur mon
père. Maman me montrait alors une photographie et me disait
combien il était intelligent, beau et audacieux et combien il aurait
voulu vivre avec nous. D’autres avaient cependant davantage besoin
de lui. Je n’ai jamais vraiment insisté. Je devinais peut-être qu’il était
difficile pour elle d’en parler. Au fil des années, je suppose que je me
suis façonné une certaine image de mon père : le héros de bande
dessinée, l’aventurier courageux toujours en mission, sauvant les
personnes en détresse.
A l’âge de quatorze ans, j’ai découvert par hasard qui était mon
père et où il vivait. J’ai aussi découvert qu’il était marié depuis
presque quarante ans, mais pas à ma mère. C’est étrange de le
comprendre à présent, mais je ne crois pas avoir jamais pensé que
mon père puisse aussi être le père d’autres enfants ou que je puisse
être « illégitime ». Dans le cas contraire, je n’ai certainement jamais
affronté cette idée… Je n’ai jamais parlé de mes sentiments à ma
mère ; j’ai laissé la blessure s’infecter. Bientôt, mon père imaginaire
se transforma en méchant. Je le détestais. Je commençais à en vou-
loir à quiconque se montrait gentil envers moi, car je savais qu’il
avait seulement pitié du pauvre petit bâtard…
Je me suis enfui de la maison. J’étais déterminé à m’affirmer sans
l’aide de personne, mais j’ai seulement réussi à fuir d’un endroit à
l’autre. J’ai commencé à me droguer et j’ai évité la prison de justesse
grâce à l’intervention d’un ami… J’ai traversé d’autres mauvaises
passes dont j’ai réussi à m’extirper, mais généralement, je m’enfuyais
69
En danger

quand les choses tournaient mal. Je ne pouvais tout simplement


pas affronter mes erreurs. Un jour, j’ai été drogué à mon insu et je
ne me suis pas présenté à mon travail. Je me suis senti tellement
honteux que j’ai simplement quitté la ville. Je n’y suis jamais revenu
pour affronter mon patron. J’étais constamment en fuite parce que
je gâchais toujours tout et qu’il était impossible pour moi de rester
et d’essayer d’arranger les choses.
Partout où j’allais, j’étais attiré par des lieux de rencontres homo-
sexuelles. Je ne cherchais pas de relation durable, mais seulement
un plaisir sexuel anonyme, et si les choses devenaient sérieuses, je
m’enfuyais à la hâte.
Après quelques années à ce régime, je me suis un peu calmé. Je
suis allé à l’école, j’ai obtenu un diplôme, je me suis marié et je
suis devenu un citoyen honnête. Mais tout n’était qu’apparences.
J’essayais encore de fuir mon passé, tout comme mes parents avant
moi… Cela ne fonctionnait pas. Ma femme pensait que j’étais
sincère, mais je fréquentais encore les sex-shops en douce et je
consommais de la drogue en cachette.
Pendant tout ce temps, je désirais seulement être aimé, même
si je n’ai jamais osé donner à quiconque une chance de vraiment
me connaître…

Les récits de Catherine et Paul montrent tous deux que la raison


pour laquelle nous écartons un problème ou détournons le regard
importe peu. Dans un cas, le problème était l’absence d’amour et,
dans l’autre, le désir compréhensible d’une mère de protéger son
fils de la honte. Quant aux résultats, ils furent fondamentalement
identiques : la confrontation fut évitée, mais pas la souffrance,
qui s’en trouva d’autant plus aggravée.
Même quand nous acceptons de relever le défi qui se présente
sur notre chemin, nous évitons souvent de l’affronter carrément.
Si une réponse facile n’est pas mauvaise en soi, la réparation de
70
En danger

fortune est rarement la meilleure solution. En réalité, la solution


la plus commode pourrait bien dissimuler les plus graves dangers,
mais, au pays du micro-ondes, des cartes de crédit, des solariums
et des chaînes câblées, cet avertissement n’est pas très populaire.
Personne ne peut nier que cinq minutes au drive-in suffisent à
remplacer une heure aux fourneaux, mais nous ne pouvons pas non
plus prétendre à l’innocence devant le taux d’obésité ahurissant
parmi les enfants des deux côtés de l’Atlantique. Ceux d’entre nous
dont la télévision multiplie les prestations de baby-sitter gratuite ne
devraient pas davantage s’étonner si leurs enfants sont accros aux
ordures stupides qu’elle déverse, s’ils jugent la lecture barbante et
insistent pour que nous leur achetions les dernières marques à la
mode. (Mes enfants ont été élevés dans un foyer sans télévision et
ils ont tous choisi de perpétuer la tradition chez eux).
Si les circonstances comme l’ignorance ou la pauvreté sont
souvent évoquées pour expliquer les mauvais choix des parents
(concernant l’alimentation, par exemple), même la meilleure des
explications ne peut sauver un enfant des conséquences. Quel que
soit le cas, le problème n’est jamais exclusivement financier : les
parents bien éduqués et fortunés sont tout aussi négligents que
les moins privilégiés.
D’après Jennifer, enseignante dans une école maternelle d’un
quartier riche, même les professionnels salariés sont trop pressés
pour veiller aux besoins les plus fondamentaux de leurs enfants :
La plupart des enfants dont je m’occupe proviennent de foyers
aisés. Difficile dès lors d’imaginer qu’ils ne prennent pas de petit
déjeuner. Il est pourtant très fréquent qu’ils arrivent à la garderie
complètement affamés.

71
En danger

Parmi eux se trouvait une petite fille de trois ans qui recevait un
peu de chocolat en guise de petit déjeuner, puis à nouveau un peu
de chocolat pour le dîner. C’est tout ! Sa mère est pourtant cadre
et gagne très bien sa vie. La petite avait déjà le ventre rebondi et
absolument aucune énergie…
J’ai parlé à ses parents, mais rien n’a changé. Aujourd’hui, les
médecins ont diagnostiqué chez elle un déséquilibre du taux de
sucre. Elle continue à souffrir des conséquences de sa maladie,
notamment la léthargie, les gonflements et les cernes sous les yeux.
Elle manifeste très peu le désir d’apprendre et cherche constamment
à se faire cajoler. J’en ai le cœur brisé…
J’entends de plus en plus de mères soupirer : « J’ai hâte d’être
lundi. » Il semble que passer du temps avec leurs propres enfants
pendant un week-end « entier » soit à la limite de leurs forces. Elles
ont choisi leur style de vie et elles sont déterminées à le conserver,
mais les enfants ne se sentent pas désirés. Ils sont en colère et frustrés
parce qu’à mon avis, ils sont amenés à culpabiliser pour vouloir
passer du temps avec leurs parents.

L’enfance elle-même est progressivement devenue une phase sus-


pecte. Peu importe que les bambins soient poussés à culpabiliser, les
enfants de tout âge et toute classe sociale sont bridés sur les terrains
de jeux et en classe, non pas parce qu’ils sont ingérables ou grossiers,
mais simplement parce qu’ils se comportent comme des enfants.
Il existe une multitude de moyens par lesquels les enfants sont
les victimes de notre dépendance envers la facilité et le contrôle.
Le plus choquant de tous est le grand nombre d’abus commis à
l’encontre des enfants, non pas par des étrangers ni même des
criminels avérés, mais simplement par leurs propres parents et
responsables, des gens « normaux » qui agressent parce que les
choses ne vont pas comme ils le voudraient.

72
En danger

Tout aussi effrayant est le nombre d’avortements sollicités par


des femmes qui veulent mettre un terme à leur grossesse, non pas
parce qu’elles ne désirent pas l’enfant, mais parce que leur grossesse
entrave d’autres projets. D’après un article paru en 1996 dans le
British Medical Journal, les comportements sont tels dans certains
pays d’Europe que des femmes choisissent d’avorter simplement
parce que la naissance prévue de leur enfant contrarie leurs projets
de vacances.
Aussi incroyable qu’une telle attitude puisse paraître, elle n’est
pas entièrement inexplicable. Comme Foerster le souligne dans un
ouvrage de référence sur l’éducation, les commodités de la « civi-
lisation » contemporaine ont à ce point matelassé l’existence que
beaucoup de gens ignorent comment affronter ce qui leur coûte.
Confrontés à l’imprévisibilité de la vie (sans parler de la douleur,
la souffrance, le dur labeur ou les sacrifices), ils succombent impu-
issants « comme sous de violents coups… Ils ignorent quoi faire
de la frustration, comment la rendre constructive, et l’envisagent
uniquement en termes d’oppression et d’irritation. » Si ces sen-
timents, poursuit-il, apportaient précisément aux générations
passées les expériences grâce auxquelles les individus apprenaient
à maîtriser les défis de la vie, ils suffisent souvent désormais « pour
expédier la personne moderne et déracinée dans une institution
mentale. » Ou, comme nous l’avons vu, dans des prisons et des
cliniques d’avortement.
Vu l’état lugubre de la culture décrite ci-dessus, être parent au
21e siècle exigera manifestement beaucoup d’efforts. Mais pour-
quoi cette perspective devrait-elle nous effrayer ? Tant que nous
fuyons les responsabilités (qui ne disparaissent pas pour autant),
73
En danger

non seulement nous gaspillons les moments les plus édifiants de


l’éducation d’un enfant, mais nous nous privons également de
ses joies les plus profondes. Si mes propos ressemblent à un excès
d’imagination, écoutez Christophe, un ami qui perdit définitive-
ment l’habitude d’adopter la solution de facilité quand un acci-
dent d’avion le paralysa de la poitrine jusqu’aux pieds :
Malgré l’accident, j’ai eu la chance d’entrer à l’école de droit…
et après avoir décroché mon diplôme, mon épouse Carine et moi
avons déménagé pour être près de mes parents. Nous savions que
nous n’aurions jamais de famille à nous. Puis Carine, qui a toujours
éprouvé beaucoup de compassion à l’égard des enfants à risque,
découvrit que notre région rencontrait un sérieux besoin de familles
d’accueil. Après quelques recherches, nous avons compris que nous
pourrions fonder une famille après tout. Nous avons décidé de
commencer avec deux enfants… Aujourd’hui, nous avons adopté
les deux enfants avec lesquels nous avons commencé, plus trois
autres, et nous accueillons également deux autres enfants que nous
espérons adopter aussi.
Nous sommes toujours étonnés par la réaction des gens face
à notre situation. Indépendamment de mon handicap, les gens
pensent de toute manière que nous sommes fous. Nous préférons
toutefois passer pour des excentriques et avoir des enfants qu’être ce
que la société qualifie de normal… En réalité, ce sont les réactions
que nous déclenchons qui sont insensées. D’un côté, tout le monde
reconnaît à quel point le monde est devenu hostile pour les enfants
et, de l’autre, très peu se montrent prêts à changer leurs habitudes
pour que les enfants s’intègrent mieux dans leur vie. Nous sommes
si prompts à pointer le doigt vers les autres et pas vers nous.
Les gens se plaignent constamment de leurs problèmes et des
difficultés rencontrées avec leurs enfants, mais combien de fois ces
problèmes ne sont-ils pas provoqués précisément par leur manque
de disponibilité, leur surmenage, leur égoïsme ? Combien de fois
74
En danger

refusent-ils de se laisser déranger ? Discipliner, former et soigner


un enfant n’est pas chose aisée. C’est pourtant la plus salvatrice
des missions… C’est vrai, il y a des jours où nous sommes à bout
de forces, où nous ne savons plus quoi faire, mais un petit enfant
peut tout remettre en perspective.
A mes yeux, élever un enfant est la meilleure des aventures,
même si ses fruits n’en seront récoltés qu’à la prochaine génération.
Quelle en est la satisfaction ? Je préfère laisser les gens répondre à
cette question pour eux-mêmes.

75
Chapitre 7
Vive les enfants difficiles !
Je suis convaincu qu'il se trouve dix fois plus de bien que de mal dans un en-
fant et, à propos du mal, attendons de voir.
Janusz Korczak

D
ans une culture grouillant de parents extrêmement
compétitifs, il est facile de trouver des adolescentes
reines de beauté et des enfants surdoués, des infor-
maticiens en herbe et de minuscules stars du tennis. De nos
jours, les modèles qui sourient sur le papier glacé des magazines
sont souvent des lycéennes, tandis que des adolescents hommes
d’affaires font les gros titres en achetant et vendant des actions
sur Internet.
Comme toute tendance, celle-ci possède toutefois un revers
de la médaille qui ne fait pas les gros titres et engendre des con-
séquences qui ne prêtent pas à sourire. Ce sont les statistiques
inquiétantes relatives au taux d’abandon dans les lycées, au taux
de suicide des adolescents, aux résultats scolaires insatisfaisants et
à la délinquance juvénile. C’est la douleur silencieuse des obès-
es, des maladroits, des handicapés et des lents. C’est l’épidémie
En danger

d’hyperactifs, de drogués, de jeunes sous médicaments et de dé-


pressifs. Et, tout en bas de la liste, c’est l’enfance traumatisante de
ceux qui manquent d’amour, d’espoir et d’encouragement, non
pas parce qu’ils sont déficients, mais simplement parce qu’on les
a convaincus qu’ils étaient des perdants.
Toutes les familles ont leur vilain petit canard et c’est tellement
vrai que nous en avons tous connu au moins un. Chaque famille,
chaque classe possède le sien : ce frère ou cette sœur, ce garçon ou
cette fille, qui a toujours des ennuis, qui dépasse les bornes, qui
embarrasse les plus studieux, qui ne cadre jamais vraiment. Cet
enfant au sujet duquel les enseignants s’interrogent le plus et les
parents ont le plus d’insomnie.
Peu importe à quel point le phénomène est naturel, être inad-
apté n’est jamais facile. C’est du moins ce qu’explique Diane, qui a
souffert d’être montrée du doigt et rejetée pendant des années :
Même lorsque j’étais enfant, je disais toujours exactement ce que
je pensais, bien que cela soit rarement apprécié. Si quelqu’un avait
un défaut sur le visage ou si ses bas ne s’accordaient pas à sa robe,
s’il boitait ou reniflait, s’il avait un tic nerveux, je ne manquais
jamais d’en faire la remarque. Si je voyais un adulte qui avait l’air
déprimé, je lui demandais ce qui n’allait pas. Et bien sûr, j’étais
toujours réprimandée…
Je suis reconnaissante qu’une grande partie de mon enfance
soit désormais effacée de ma mémoire, mais je n’oublierai jamais
le sentiment d’être la brebis galeuse, toujours plongée dans les dif-
ficultés et toujours accusée de créer des problèmes.
A l’école, un établissement privé, je volais, je trichais et je men-
tais. J’étais souvent seule et quand je me sentais agressée, je pouvais
me montrer très vilaine, mais j’étais aussi très peu sûre de moi.
L’étiquette de « celle qu’il fallait surveiller », m’a été collée très

77
En danger

tôt, par un enseignant en particulier, et ne m’a pas aidée. Cette


réputation me suivait partout où j’allais et poussait les gens à sup-
poser que j’étais toujours sur le point de faire une bêtise. A l’école,
les remplaçants recevaient toujours pour consigne : « Vous devez
vous méfier d’elle, c’est pourquoi elle se trouve au premier rang. »
J’étais aussi constamment choisie pour des punitions que personne
d’autre dans la classe ne semblait assez méchant pour mériter. Je
mentais pour éviter les ennuis, puis j’étais percée à jour et je men-
tais encore.
Très vite, chaque professeur sembla savoir à quel point j’étais
méchante et, bientôt, même mes camarades de classe me traitèrent
différemment. Heureusement, il y avait Louise, une fille trisomique,
qui m’aimait telle que j’étais, me parlait et me traitait avec respect ;
jamais je ne l’oublierai.
Quant à mes propres parents, ils étaient frustrés par mes mauvais
bulletins et se rangeaient généralement du côté de l’école. Après
tout, ils avaient travaillé dur pour m’inscrire là-bas. Je ne me sou-
viens pas d’avoir reçu le moindre baiser ou toute autre marque
d’affection pendant ces années. Cette période ne fut qu’une suc-
cession de longues conversations orageuses.
Quand j’ai quitté l’école primaire, j’avais renoncé à tout espoir
à mon sujet. Et pourquoi pas ? Personne d’autre ne semblait croire
en moi. J’étais frustrée, mais je me blindais contre toute émotion et
je finis par devenir une pierre vivante. J’ai été incapable de pleurer
pendant des années. Simultanément, je souffrais en permanence
d’indigestions et de diarrhées nerveuses. J’étais une épave émotion-
nelle.
En considérant mon enfance avec recul, je suis certaine de ne pas
être innocente. J’étais probablement une enfant difficile à maints
égards. Toutefois, un enfant devrait-il jamais sentir qu’on a perdu
tout espoir à son sujet ou être traumatisé au point de désespérer ?
Tout enfant n’a-t-il pas le droit de sentir qu’au moins une personne
croit en lui, persuadé que la situation peut évoluer ? Je garde cet

78
En danger

espoir personnellement, bien que je n’en sois pas absolument cer-


taine. Il y a peu de temps, je rencontrai par hasard une ancienne
camarade de classe qui parut honteuse de me revoir. Quand je lui
demandai pourquoi, elle prit un air embarrassé, puis me confia
qu’après toutes ces années, elle se souvenait encore des mises en
garde de sa mère à mon encontre.

Les ennuis d’une femme comme Diane peuvent sembler négligea-


bles en comparaison d’abus physiques ou sexuels, mais ce n’est pas
le cas. Comme le démontre son histoire, le poids d’une étiquette
négative peut se révéler tout aussi écrasant pour un enfant. Quoi
qu’il en soit, la souffrance émotionnelle d’un enfant n’est jamais
insignifiante. Tellement vulnérables et dépendants des adultes
qui les entourent, les enfants sont, d’après mon expérience, beau-
coup plus sensibles à la critique qu’on l’imagine et beaucoup plus
facilement anéantis. Même si leur capacité naturelle d’oublier et
leur incroyable capacité de pardonner soulagent la plupart des
enfants de ce qui continuerait à miner un adulte, leur assurance
personnelle peut facilement se trouver anéantie par une accusation
injuste, une remarque blessante ou une conclusion hâtive.
Même quand nous n’étiquetons pas un enfant, nous pouvons
inconsciemment le cataloguer, ce qui peut s’avérer tout aussi né-
faste, parce que notre attitude à son égard s’en trouve influencée.
Nous le faisons plus souvent que nous en avons conscience, parfois
même sans connaître la moindre chose de l’enfant en question.
Gary, un vieil ami anglais, emmena récemment sa classe en voyage
en Irlande du Nord et se souvient :
Cela s’est passé à Belfast. Je me trouvais à côté de notre bus et je
tentais de maintenir les garçons et les filles du quartier à l’écart du
véhicule, mais en vain. Ces gamins étaient tellement excités que
79
En danger

notre bus se soit arrêté dans leur rue qu’ils grouillaient littérale-
ment tout autour de nous. J’ai fini par m’irriter et par vouloir les
chasser. Alors, une femme sur le trottoir est venue jusqu’à moi.
Elle s’excusa pour la façon dont les enfants réclamaient de monter
à bord du véhicule et dit qu’elle comprenait ma réaction. Puis elle
me parla des enfants : « Ces deux garçons là-bas ont cinq et huit
ans. Leur père s’est pendu il y a deux semaines. Celui-là n’a jamais
eu de père et ce petit garçon par là, son père est en prison depuis
des années. Personne ne prend grand soin d’eux. » J’en eus le souf-
fle coupé. J’étais là, à dénigrer une bande de galopins des rues et
à les traiter comme des fauteurs de troubles, alors qu’ils étaient en
réalité victimes de la pire des négligences…

Chaque fois que nous jugeons un enfant, nous avons omis de


voir en lui une personne à part entière. C’est vrai, il est peut-être
nerveux, timide, obstiné, lunatique ou violent ; nous connaissons
peut-être ses frères et sœurs ou son contexte familial, ou nous pen-
sons reconnaître en lui certains traits familiers. Se concentrer sur
un aspect quelconque d’un enfant, en particulier une facette néga-
tive, revient toutefois à l’enfermer dans une boîte dont les limites
ne sont pas forcément déterminées par la réalité, mais seulement
par nos propres attentes. Et le cataloguer en conséquence, c’est
oublier que son destin n’est pas placé entre nos mains. C’est égale-
ment limiter son potentiel et donc l’individu qu’il deviendra.
Comparer les enfants entre eux (les nôtres ou ceux des autres)
est tout aussi néfaste que vouloir les étiqueter. Chaque enfant est
manifestement différent. Certains semblent systématiquement
avoir de la veine, tandis que d’autres rencontrent sans cesse des
difficultés. L’un rapporte d’excellentes notes à la maison, tandis
que l’autre est toujours le dernier de la classe. L’un est doué et

80
En danger

populaire, tandis que l’autre, quels que soient ses efforts, multiplie
les problèmes et se voit négligé. Les enfants doivent apprendre
à accepter cette dure réalité de la vie mais, en tant que parents,
nous devons aussi assumer notre part de travail et éviter de mani-
fester du favoritisme ou de comparer nos enfants à d’autres. Par-
dessus tout, nous devons nous interdire de les pousser à devenir
ce que leur caractère propre et unique ne leur permettra jamais
d’atteindre.
Les capacités d’un enfant ne devraient jamais être étouffées ou
ignorées, mais il peut également être dangereux de les encourager
activement. Il n’est pas facile d’orienter un enfant rendu exagéré-
ment conscient de ses talents et, si son orgueil résulte de la flat-
terie, la tâche est encore plus ardue. Ajoutez à cela une estime
personnelle excessive, presque toujours acquise au détriment des
autres, et vous obtenez un enfant qui pourrait bien éprouver de
grandes difficultés à s’entendre avec ses pairs.
Il en va de même pour l’attention supplémentaire et le favorit-
isme subtil accordés aux enfants dont la beauté physique, le sourire
rayonnant et le caractère enjoué leur permet de survoler l’enfance.
Comme mon grand-père avait coutume de le dire, de tels enfants
ont reçu une « malédiction dorée » : la dangereuse illusion que tout
le monde les ayant toujours préférés dans l’enfance, les adultes les
traiteront de la même façon.
Louise, une voisine âgée, enseignante à la retraite, connaît très
bien la peine ainsi infligée aux enfants :
La flatterie a exercé une influence dévastatrice sur ma vie. Quand
j’avais cinq ou six ans, je me revois en promenade dominicale
avec mes sœurs, ma mère et deux tantes. Les enfants coururent

81
En danger

joyeusement en avant, mais je ralentis bientôt le pas pour écouter


la conversation des grandes personnes. J’avais entendu mon nom.
En écoutant, mon cœur se gonfla d’orgueil : elles parlaient de mes
talents et de mes dons, et l’une d’entre elles m’appela même « cette
merveilleuse enfant. »
Je n’oublierai jamais cette conversation ! Le mal était fait. J’avais
désormais une certaine image de moi, et je devais travailler dur pour
la maintenir, même quand ma vie commença à se désagréger. Je
ne pouvais être moi-même et je devins plutôt ambitieuse, malhon-
nête et retors. En y songeant aujourd’hui, je vois qu’à partir de cet
instant, je ne fus plus une enfant…

Korczak souligne que nous devons veiller à ne pas confondre


« enfants difficiles » et « enfants mauvais » et étouffer ainsi « les
choses qui modèrent leur humeur, qui constituent la force motrice
derrière leurs exigences et leurs intentions, et forgent leur volonté
et leur liberté. » Il met aussi en garde contre le fait de comparer
un enfant « facile » à un enfant « bon » :
Le bon enfant pleure très peu, il dort toute la nuit, se montre confi-
ant et jovial. Il se comporte bien, il est agréable, obéissant et bon.
Mais nul ne songe qu’en grandissant, il pourrait devenir indolent
et stagner dans la vie.

Nous ne devrions pas non plus oublier qu’élever un « bon » en-


fant est un but des plus vagues, notamment parce que la frontière
entre instiller l’intégrité et engendrer la suffisance est très mince.
Comme le souligna l’éducateur Thomas Lickona, avoir des prob-
lèmes peut finalement apparaître vital dans la construction du
caractère d’un enfant :
Il faut encourager l’obéissance, mais il ne faut pas étouffer
l’indépendance. Il est sagement dit que chaque enfant devrait avoir
82
En danger

la confiance de mal se comporter parfois. Laisser aux enfants l’espace


d’être moins que parfaits est important… Le « petit ange » ne fera
pas nécessairement un adulte indépendant et plein de ressources.

Si la louange excessive peut nuire à un « bon » enfant, les com-


paraisons négatives qui laissent un autre convaincu d’être « mau-
vais » peuvent devenir carrément dévastatrices. En effet, en com-
parant les qualités du « mauvais » enfant avec celles du « bon »,
nous lions son estime personnelle à sa capacité d’être à la hauteur
d’un autre et nous l’enfermons donc dans un cycle de frustration
permanente. Au pire, un tel traitement peut mener à une dépres-
sion, comme dans le cas que m’a récemment rapporté Françoise,
une amie qui travaille dans une grande clinique psychiatrique :
Un jour, je fus appelée pour voir Michaël, âgé de onze ans, dans
le quartier réservé aux enfants atteints de handicaps profonds et
multiples. Autiste profond d’après les diagnostics, Michaël avait
toujours oscillé entre le retrait complet et les éclats violents. Dé-
sormais, la violence semblait toutefois augmenter et le personnel
se demandait si ce changement deviendrait permanent.
Comme l’indiquait la procédure normale, je passais plusieurs
séances à simplement observer Michaël et ses habitudes, prenant
des notes rigoureuses sur ses activités, ses réactions, etc. C’était un
cas remarquable, parce nous n’observions pas souvent des modèles
aussi clairs de stimuli et de réaction, même chez des enfants moins
gravement atteints. C’était d’autant plus surprenant de l’observer
chez un enfant considéré comme complètement coupé du monde
extérieur. Dans certains cas, Michaël était manifestement capable de
communiquer, de réfléchir logiquement et de réagir avec maîtrise.
Au premier abord, je partageai prudemment mes observations
avec le personnel. Personne n’aurait pu croire qu’un enfant avec
des capacités d’apprentissage « normales » ait pu aboutir dans un
tel service. Nous avons alors entamé plusieurs mois de diagnostic
83
En danger

approfondi, y compris une visite dans la famille de Michaël. Cette


visite restera toujours l’un de mes pires souvenirs.
Le père de Michaël, pharmacien, se montrait extrêmement fier
du frère aîné de Michaël, un enfant modèle avec un développe-
ment plus rapide que la moyenne. Quand Michaël accusa un re-
tard de langage (en comparaison de son aîné), le père l’inscrivit
immédiatement à une thérapie. La même erreur se répéta au fil
des années : une comparaison constante avec le frère aîné et des
thérapies intenses dans un effort désespéré d’amener Michaël au
niveau attendu. Michaël se rebella de plus en plus contre ces attentes
et la thérapie, et se renferma progressivement sur lui-même. Ses
éclats violents visaient indubitablement à défendre son droit d’être
lui-même et n’étaient pas des signes d’agressivité gratuite. Après un
week-end particulièrement violent, les parents firent néanmoins
appel à une assistance médicale parce qu’ils ne pouvaient plus gérer
la situation. Michaël fut donc amené à la clinique à l’âge de huit
ans et ne l’a plus jamais quittée.
Cette situation est tragique, mais rien ne put convaincre les
parents de Michaël qu’il existait un espoir réel dans son état.
Même pendant notre conversation, ils le comparèrent constam-
ment avec son frère. Ils n’étaient plus capables de voir Michaël en
tant qu’individu distinct. J’ai dû me résigner au fait que Michaël
ne rentrerait jamais chez lui. Le mieux que nous puissions faire,
c’était organiser son transfert dans une autre section de la clinique
où il recevrait une thérapie et de l’attention.
Je me demande souvent aujourd’hui combien d’enfants souffrant
de problèmes émotionnels manifestent simplement une réaction saine
contre les pressions qui leur sont imposées par leurs parents…

Même si le nombre d’enfants abusés aussi gravement est réduit,


l’histoire de Michaël met en garde chaque parent : vos enfants
ne sont pas votre propriété et toute tentative visant à les rendre

84
En danger

« performants » ou « à la hauteur » finira tôt ou tard par les


détruire. L’issue sera peut-être moins dramatique, mais le fait de
saper la confiance d’un enfant reste grave. A mon avis, cette at-
titude n’est pas très différente de ce que les Allemands appellent
« Seelenmord » : le meurtre de l’âme.
La pression constante, de quelque nature qu’elle soit, finit tou-
jours par briser un enfant et, dans ce cas, l’issue peut prendre la
forme de la violence, non seulement émotionnelle mais aussi phy-
sique. Il suffit de voir la vague de tueries qui a balayé les écoles et
les lycées américains ces dernières années. Dans l’un de ces cas, le
tueur (un enfant) était harcelé par sa mère au sujet de son excès de
poids ; dans deux autres cas, les tueurs se sentaient constamment
comparés à leurs frères et sœurs populaires et sportifs. Et même
si de telles racines de détresse ne peuvent expliquer ni justifier ces
horribles crimes, elles ne s’inscrivent pas moins dans le contexte
et ne devraient donc jamais être ignorées.
Heureusement, la plupart des mères et des pères savent quand
ils ont poussé un enfant trop loin, comme le couple dont voici
l’histoire :
Quand nous avons envisagé d’adopter Sandrine, une enfant de
trois ans atteinte du syndrome de l’alcoolisme fœtal, devenue
aujourd’hui une jeune femme complètement indépendante, nous
avons été prévenus qu’elle n’était pas « normale ». Toutefois, dès
l’instant où nous l’avons rencontrée, nous avons acquis la quasi
certitude que les médecins se trompaient. Il est vrai qu’elle accusait
un retard de langage, mais il pouvait être corrigé. Du moins, nous
le pensions.
Plusieurs mois après l’arrivée de Sandrine dans notre famille,
nous l’avons inscrite à une thérapie individuelle du langage, dans

85
En danger

une université locale. Très vite pourtant, nous avons compris que ce
n’était pas ce dont elle avait besoin. Elle ne collaborait pas du tout ;
quelque chose en elle se rebellait contre nos efforts pour « l’aider »
à se développer. Nous avons mis alors un terme au programme en
cours et cherché ce qu’il fallait essayer ensuite…
Quand elle fut prête à entrer en CP, Sandrine avait appris à parler,
mais son vocabulaire restait très limité et elle était souvent frustrée
de ne pas pouvoir s’exprimer. A cette époque, nous nous étions
quelque peu résignés au fait qu’elle souffrait d’un réel handicap.
Nous lui avons fourni des leçons particulières et d’autres formules
d’aide individuelle, mais plus elle recevait de l’attention, plus elle
se frustrait.
Au fil des années, nous l’encouragions en lui disant que « tout
le monde est différent » et qu’elle pouvait faire beaucoup de choses
mieux que d’autres enfants de son âge. Oui, beaucoup de choses,
mais pas les études ! Tous nos efforts lui avaient transmis le message
que les résultats scolaires primaient sur le reste.
Avec l’adolescence, les problèmes n’ont fait qu’empirer. La quat-
rième spéciale capota complètement. Pour Sandrine, on aurait tout
aussi bien pu inscrire en lettres rouges sur la porte de sa classe :
« Classe des ratés ! » A ses yeux, l’idée même de classes distinc-
tes ajoutait l’insulte aux blessures dont elle souffrait déjà ; c’était
comme du sel sur une plaie ouverte. Elle devint de plus en plus
malheureuse, déprimée et complexée. Les pressions (celles, subtiles,
de notre part et les vraies de ses pairs) la rendirent presque folle.
Quand Sandrine eut quinze ans, nous avons finalement décidé de
la retirer de l’école. (C’est alors ironiquement, sans pression sociale
ni scolaire qu’elle se mit à lire… pour le plaisir.) Mais ses prob-
lèmes étaient loin d’être terminés. Des adultes bien intentionnés
lui demandaient souvent ce qu’elle étudiait, pourquoi elle n’allait
pas à l’école ou quand elle prévoyait de terminer ses études. De
tous côtés, il semblait qu’elle doive constamment être marquée au
fer rouge pour son échec scolaire.

86
En danger

En considérant ces années avec le recul, nous comprenons dé-


sormais que nous avons subi un lavage de cerveau et que nous nous
étions laissés piéger et convaincre que l’éducation conventionnelle
était primordiale. Sandrine ne correspondait tout simplement pas
au moule. Comment avions-nous pu être aussi aveugles ? Depuis
le tout début, nous avions tenté avec beaucoup trop d’acharnement
de corriger ses expressions, de rendre son discours plus intelligi-
ble, plus acceptable sur le plan social, au lieu de nous contenter
de l’écouter et de recevoir ses pensées confuses, et tant pis pour la
forme sous laquelle elles nous parvenaient. L’idée même du dével-
oppement verbal n’était pas importante pour elle, mais seulement
pour nous.
Nous comprenons désormais que, malgré notre immense amour
pour notre fille, nous ne l’acceptions pas vraiment telle qu’elle était,
comme Dieu l’avait faite. Si seulement nous pouvions tout recom-
mencer ! Mais c’est impossible. Pourtant, si nous le pouvions, nous
nous préoccuperions bien moins de ses inaptitudes (nos propres
étiquettes) et nous affirmerions davantage son identité, parce qu’il
y avait effectivement beaucoup de choses à encourager. Sandrine
a toujours éprouvé beaucoup de compassion envers les plus défa-
vorisés, les personnes plongées dans la souffrance et méprisées et,
comme volontaire au sein de l’Arche, un organisme qui s’occupe des
handicapés mentaux, elle prouve que même si elle n’est pas bardée
de diplômes, elle est une adulte compatissante et compétente.

Elever un enfant avec des besoins particuliers, comme ceux qui


souffrent du syndrome de l’alcoolisme fœtal, représente un vérita-
ble défi, mais il peut s’avérer tout aussi difficile d’élever un enfant
simplement difficile. Un enfant handicapé impose des problèmes
spécifiques à régler, mais qu’en est-il d’un enfant dont personne ne
peut diagnostiquer le déséquilibre ? Chantal, la mère d’un jeune
homme agité du voisinage, m’écrivit récemment :

87
En danger

Je pense parfois qu’il serait plus facile d’élever un enfant handicapé


qu’un enfant souffrant de déséquilibre émotionnel. On peut au
moins distinguer les difficultés et le besoin de compassion et de
compréhension entraînés par un handicap physique manifeste…
Par contre, les gens ont souvent des difficultés à accepter qu’un
enfant à l’air « normal » puisse avoir un problème caché. A leurs
yeux, il est justifié d’attendre de lui qu’il se montre aussi perform-
ant que ses camarades.

Chantal marque un point. Pourtant, d’après mon expérience, le


pire dans les difficultés rencontrées par les enfants comme son fils,
n’est pas d’être ignorés par les autres, mais bien (comme l’illustre
l’anecdote suivante racontée par un membre de mon église) d’être
magnifiés par leurs parents :
Jusqu’à l’âge de trois ans, notre fils aîné, Jean, fut un enfant con-
tent et peu exigeant. Quand nous avons emménagé dans une autre
région à cause de mon travail, il se décomposa soudainement. Au
début, il est revenu à la case départ point de vue propreté. S’il se
montrait encore aussi enjoué qu’auparavant, il devint toutefois
hyperactif, courant partout dans la maison, tantôt silencieusement,
les bras tourbillonnant comme les ailes d’un moulin, tantôt hur-
lant avec une incroyable énergie. Il développa aussi plusieurs tics
nerveux, comme sucer son pouce et tourner et tirer ses cheveux si
souvent qu’il est désormais chauve par endroits.
En grandissant, Jean se montra de plus en plus asocial, per-
turbant les réunions de famille et les événements scolaires ou du
voisinage. Il détestait les activités organisées comme les jeux. Il
s’enfuyait et frappait quiconque essayait de l’encourager à partici-
per. Il se rebellait bruyamment dès que nous tentions de le presser
à s’habiller ou à manger.
Mais pourquoi agissait-il ainsi ? Qu’est-ce qui n’allait pas ? Nous
avons tout essayé, des conversations douces à la fessée, en passant

88
En danger

par les promenades (il aimait les promenades). En vain. Peu importe
la façon dont nous essayions de l’atteindre, nous étions incapables
de pénétrer son petit monde et même après les explosions les plus
importantes, il semblait émerger victorieux…
Jean ne fut jamais un enfant fort ou insensible. L’une de ses
meilleures amies était Sonia, une femme gravement handicapée, ir-
rémédiablement clouée à son fauteuil roulant. Sonia était incapable
de parler et ne pouvait ni manger ni s’habiller seule. Elle ne pouvait
pas faire grand-chose d’autre que sourire, glousser et grogner. Jean
aimait pourtant sa compagnie, même s’il devait se contenter de lui
tenir la main. (Quand l’éducatrice de Sonia lui demanda pourquoi,
il répondit « Je ne sais pas… Elle peut aimer avec ses yeux et tu
peux sentir qu’elle t’aime vraiment ! »)
Quand il n’était pas avec Sonia, les problèmes étaient perma-
nents. Autour de nous, certains parents semblaient tellement plus
détendus que nous, ils paraissaient bien s’en sortir et leurs enfants
semblaient réagir au moindre conseil. Pourquoi pas Jean ? Nous
avons remis en question nos aptitudes de parents, nous nous en
sommes beaucoup voulu et nous avons cherché des problèmes
inconscients et des clés cachées. Nous avons fouillé dans notre
passé lointain et dans les profondeurs les plus obscures. Nous avons
cherché la moindre cause possible permettant d’expliquer son ap-
parente insécurité, en chacun d’entre nous et chez les autres. Et
nous avons paniqué…
Quand Jean eut environ huit ans, nous avons déménagé une
nouvelle fois et ses problèmes s’intensifièrent à nouveau. Même
les côtés positifs de sa personnalité s’assombrirent. Jadis débordant
d’idées, sa créativité disparut. Il cessa de lire et de faire des projets ;
il perdit sa capacité de concentration au point de ne plus pouvoir
s’occuper ; il redevint incontinent. Plus préoccupant encore, il
devint si violent et si imprévisible que nous ne pouvions plus le
laisser seul avec ses frères et sœurs.

89
En danger

Il arrivait que la moindre chose le mette hors de lui. Il perdait


alors tout contrôle et courait dans le couloir en criant « Non ! Non !
Non ! », en frappant les portes et en hurlant sur les objets et les
personnes qui se trouvaient sur son passage.
Pendant ce temps, notre confiance s’amenuisait de plus en plus.
Nous parlions, nous priions, nous lisions et parlions davantage en-
core. Nous allions consulter des médecins, des pédiatres et d’autres
spécialistes de l’éducation. Nous cherchions leurs conseils au point
d’en être saoulés, mais nous ne nous faisions pas confiance. Et nous
ne faisions pas confiance à Jean.
C’était là notre plus grand problème, comme nous le comprîmes
plus tard : nous avions cessé d’agir en vertu de nos propres convic-
tions et nous cherchions le conseil d’autrui. Craignant notamment
que Jean ne « tourne pas bien », nous nous étions placés, lui et
nous, sous la pression du conformisme. Par ailleurs, nous avions
le sentiment que son « échec » nous présentait sous un mauvais
jour et nous redoutions (inconsciemment) qu’il soit une menace
pour notre réputation. En outre, même si nous n’avons jamais
cessé de l’espérer, nous avions abandonné la possibilité du moindre
changement.
Heureusement, nous avions des amis qui continuaient d’espérer à
notre place et, grâce à leur aide, nous finissions toujours par passer
le cap et continuer. Pour moi, le moment de vérité s’est présenté
quand j’ai compris que Jean n’était pas la cause de nos problèmes,
ni même moi, mais simplement mon attitude envers le défi d’élever
un enfant qui n’entrait pas dans le moule prescrit. Pourquoi devrait-
il y entrer après tout ? Après cette prise de conscience, les choses
se mirent progressivement en place. D’abord, je pus renoncer à
mes idées sur ce que Jean aurait dû faire ou être, ce qui me don-
nait moins de raisons de le harceler. Par conséquent, j’avais moins
l’occasion d’être frustré, etc.
Ces deux dernières années, Jean est devenu plus stable et plus
heureux que ma femme et moi l’avons jamais vu. Plus important,

90
En danger

nous avons changé. Nous apprenons à être là pour lui, sans agenda
ni souci. Quant à la définition de son comportement (qui nous
échappe encore), nous avons compris que même le diagnostic le
plus exact serait inutile en l’absence de traitement. Et le meilleur
traitement reste l’amour.
Nous ne serons jamais une famille exemplaire, mais au moins,
nous sommes une famille plus solide. Et si Jean nous a enseigné
une chose, c’est bien que la plus solide des familles est celle dont
chacun des membres sait qu’il a besoin des autres.

Devant l’intensité d’un combat comme celui de Jean, il est souvent


difficile pour les parents de discerner les avantages d’avoir élevé un
enfant difficile, même quand l’issue est positive. Pour certains, la
douleur a simplement perçu un trop lourd tribut, pour d’autres,
le soulagement est tel qu’une fois la bataille terminée, ni parent
ni enfant ne la mentionne à nouveau. Pourtant, aussi étrange
que cela puisse paraître, je crois que plus l’enfant est difficile,
plus le parent devrait être reconnaissant. Les parents d’enfants
difficiles devraient même être enviés, parce que, plus que tous les
autres, ils sont contraints d’apprendre le plus merveilleux secret
de la véritable paternité ou maternité : la signification de l’amour
inconditionnel. C’est un secret qui reste caché aux yeux de ceux
dont l’amour n’est jamais éprouvé.
Si nous accueillons la perspective d’élever l’enfant à problèmes
avec une telle disposition d’esprit, nous verrons nos frustrations
comme des moments susceptibles d’éveiller en nous les meilleures
qualités. Au lieu d’envier la facilité avec laquelle nos voisins sem-
blent élever leurs enfants parfaits, nous nous souviendrons que les
enfants indisciplinés et hyperactifs font souvent des adultes plus
confiants et plus indépendants que ceux dont les limites n’ont
91
En danger

jamais été testées. D’après Henry Ward Beecher, prédicateur pro-


gressiste du 19e siècle : « Cette énergie qui rend un enfant difficile
à gérer est la même qui fera de lui plus tard un gérant de la vie. »
Et même si les épreuves de notre propre enfance nous amènent
à hésiter d’adopter un point de vue aussi positif, nous pouvons
toujours nous détourner de nous-mêmes et regarder uniquement à
nos enfants. En les aimant et en étant aimés d’eux, nous redécou-
vrirons toujours la puissance du pardon, l’importance de laisser
le passé derrière nous et l’optimisme né de l’espoir. Revenons à
Diane, dont l’histoire ouvrait ce chapitre :
Vous vous en doutiez peut-être : quand mon fils aîné, Bruno, est
entré au jardin d’enfants, il n’a pas tardé à manifester le même
caractère turbulent que moi étant enfant, et depuis lors, il n’a cessé
d’avoir des problèmes avec ses enseignants. Je lutte quotidienne-
ment pour l’amener à se comporter correctement, parce que je
suis résolue à ce qu’aucun de mes enfants ne traverse ce que j’ai
vécu…
Grâce à une enseignante avisée, qui refuse de s’arrêter sur ses
problèmes, j’ai toutefois appris à ne plus projeter mes peurs sur
lui, à me concentrer sur ses points forts et à veiller que personne
ne me prive de ma joie en lui.
Si Bruno est comme moi, il restera impulsif. A l’heure actuelle,
il me désobéit chaque jour et je dois systématiquement lui en faire
comprendre les conséquences. Je sais toutefois que mon fils n’a pas
seulement besoin de discipline, mais aussi de temps supplémentaire
et de compagnie. Peu importe ce qui arrive, il a besoin de savoir
que sa maman croira toujours en lui.

Dans les années 60, à une époque où « l’inadaptation » était le


slogan éducatif du moment, Martin Luther King heurta ensei-
gnants et parents lors d’une conférence, en inversant le préten-
92
En danger

du problème. Un collègue se souvient de l’avoir entendu dire :


« Merci Seigneur pour les enfants inadaptés ». Plus qu’une simple
défense sentimentale des enfants « difficiles » (et moins privilégiés),
l’attitude de King englobe parfaitement l’essence même du rôle
d’un parent.
Au lieu d’étouffer les enfants qui nous embarrassent, au lieu de
punir ceux qui ne correspondent pas à la norme, au lieu d’analyser
les enfants à problèmes et de tirer des conclusions sur leur ave-
nir de délinquant, nous devrions les accueillir tous tels qu’ils
sont. En nous aidant à découvrir les limites de la « bonté » et
l’ennui de la conformité, ils peuvent nous enseigner la nécessité
de l’authenticité, la sagesse de l’humilité et enfin, la réalité que,
dans l’éducation comme dans toute autre chose, rien ne s’acquiert
sans peine.

93
Chapitre 8
A la découverte du respect
Quand un enfant marche dans la rue, une compagneie d'anges le précèdent en
proclamant: « Taites place à l'image du Trè Saint. »
Proverbe hassidique

D
ans une société en proie à d’innombrables problèmes,
les plus grands dangers qui guettent les enfants crèvent
les yeux : pauvreté, violence, négligence, maladie, abus
et tout un tas d’autres maux. Visibles ou invisibles, ces maux
ont toujours été présents. Nous en sommes les victimes ou les
spectateurs, mais tout le monde s’accorde pour affirmer qu’ils
sont terribles.
Que pouvons-nous faire personnellement pour les com­battre ?
Dans un essai rédigé en 1919 sur la question du renouveau social,
Hermann Hesse suggère que la première étape consiste à recon-
naître leur origine : notre manque de respect pour la vie.
Tout irrespect, toute irrévérence, tout endurcissement, tout mépris
n’est rien de moins qu’un meurtre. Il est possible ainsi de tuer ce
qui est présent, mais également ce qui est futur. Il suffit d’une petite
dose de scepticisme pour tuer une grande part d’avenir chez un
En danger

enfant ou un jeune. La vie attend partout, la vie fleurit partout,


mais nous n’en distinguons qu’une infime partie et nous piétinons
le reste…

En désignant l’irrévérence comme une arme mortelle pour la vie,


Hesse touche au cœur du plus grand péril qui menace les enfants
dans le monde moderne. Le manque d’attention envers les enfants
s’infiltre en effet dans notre culture toute entière, y compris notre
langage. Il est présent dans notre légèreté pour les appeler « petits
morveux » ou « petits diables », dans nos sarcasmes, qui nous font
rire à leurs dépens, dans notre mépris envers leurs sentiments ou
notre façon d’évoquer leurs manquements devant eux (ou der-
rière leur dos). Il est présent également dans notre habitude de
les cataloguer, dans la façon dont nous nous vantons d’un enfant
et nous plaignons de l’autre, et même dans notre façon d’appeler
« illégitimes » les enfants nés hors mariage. Et les mots ne sont
qu’un moindre mal.
Principal symptôme du manque d’amour, l’irrévérence figure
parmi les principales causes à l’origine des maladies sociales men-
tionnées dans ce livre. Si ce constat vous paraît exagéré, il vous
suffit d’observer un fléau largement répandu comme le divorce
pour en avoir la confirmation. Si la révérence envers les enfants
primait, aucune réflexion visant à rendre le divorce « acceptable »
ne serait jamais tolérée. Henri, un ami universitaire, écrit à ce
propos :
A mes yeux, le divorce est une rupture de contrat déplorable, et
je prétends sérieusement que les enfants devraient être autorisés
à poursuivre leurs parents. Considérez les faits : deux personnes
s’accordent pour créer un être humain et promettent de lui don-

95
En danger

ner de l’amour, un foyer, la sécurité et le bonheur. Ils franchissent


le pas avec les meilleures intentions, c’est certain, puis quelque
chose tourne mal. Ils découvrent qu’ils se détestent ou, pour une
quelconque autre raison, qu’ils ne peuvent plus vivre ensemble.
Toutefois, en se séparant, ils s’accordent la priorité et oublient le
contrat passé avec leur enfant. Je ne crois pas, comme le prétendent
souvent les futurs divorcés, que la séparation est « préférable » pour
l’enfant. Mon expérience m’a appris le contraire.
Mes parents m’ont-ils épargné de vivre dans un foyer malheureux,
avec des disputes et des confrontations amères pour unique mode
de communication ? Je ne crois pas. Je crois (aussi incompatibles
étaient-ils et restent-ils aujourd’hui) qu’ils auraient pu apprendre
à ne plus crier, ne plus claquer les portes. Ils auraient au moins pu
l’apprendre plus facilement que j’ai dû apprendre, moi, à être un
enfant du divorce.
Le divorce est devenu tellement ordinaire de nos jours que ma
position n’est pas très populaire. Certains (en général des parents
divorcés) m’accusent d’être égoïste. Or, il ne s’agit pas uniquement
de moi. Un jour, ils entendront leurs propres enfants faire le même
constat, car une enfance perdue est perdue à jamais.

Malgré son apparente dureté, la position d’Henri est tendre en


comparaison des propos tenus par Jésus à l’égard de ceux qui priv-
ent les petits de leur enfance : « Si quelqu’un était une occasion
de chute, pour l’un de ces petits qui croient, il vaudrait mieux
pour lui qu’on lui mette autour du cou une meule de moulin, et
qu’on le jette dans la mer. » (Marc 9.42) La véritable révérence
envers les enfants justifie des paroles aussi sévères, car elle accueille
les enfants et s’oppose à tout prix à tout ce qui les méprise et les
rejette.
La révérence dépasse simplement l’amour. Elle englobe aussi
l’appréciation des qualités propres aux enfants (que nous avons
96
En danger

nous-mêmes perdues), la disposition à redécouvrir leur valeur et


l’humilité d’apprendre d’eux. Faire preuve de révérence, c’est être
prêt à accepter l’enfance dans son propre intérêt et les enfants tels
qu’ils sont vraiment. Elle consiste, comme l’écrit Mumia Abu
Jamal, à reconnaître qu’ils « nous montrent avec leur innocence
et leur limpidité, le visage même de Dieu sous forme humaine.
J’entends simplement par là qu’ils reflètent l’ultime bien que nous
soyons en mesure de concevoir… Ne le ressentez-vous pas lorsque
vous contemplez le visage d’un enfant ? »
La révérence évoque également la confiance, comme en té-
moigne le midrash juif rapportant les négociations de Dieu avec
le peuple d’Israël. Il refusa de leur donner la Torah jusqu’à ce
qu’ils puissent garantir sa sécurité. D’abord, ils offrirent leurs
anciens en gage, mais Dieu les jugea insuffisants. Puis ils offrirent
leurs prophètes, mais Dieu les jugea également insuffisants. C’est
seulement lorsqu’ils offrirent leurs enfants que Dieu accepta, en
disant : « Ce sont très certainement de bons garants. Pour eux, je
vous donne la Torah. »
Enfin, la révérence est une attitude de profond respect, comme
l’expriment ces quelques mots de mon grand-père :
Ce sont les enfants qui nous guident vers la vérité. Nous ne som-
mes pas dignes d’élever même un seul d’entre eux. Nos lèvres sont
impures, notre engagement incomplet, notre sincérité bancale et
notre amour partagé. Notre douceur n’est jamais désintéressée.
Nous ne sommes pas encore libres du manque d’amour, de la pos-
sessivité et de l’égoïsme. Seuls les hommes sages et les saints (ceux
qui se tiennent devant Dieu comme des enfants) sont réellement
aptes à vivre et à travailler avec les enfants.

97
En danger

Peu d’entre nous se considèrent sages ou saints. C’est exacte-


ment la raison pour laquelle le fondement de l’éducation ne doit
pas seulement consister en connaissances et en compréhension,
mais aussi en révérence. Dans le roman d’Erich Maria Remarque
intitulé Après, écrit peu après la Première Guerre mondiale, un
passage illustre cette conviction de façon inoubliable. L’orateur
est Ernst, vétéran des combats dans les tranchées :
Le matin paraît. Je me rends à ma classe. Les petits sont là, les mains
jointes. On lit encore dans leurs grands yeux, l’étonnement timide
de l’enfance. Ils me regardent d’un air si plein de confiance et de
foi, que j’en éprouve soudain un coup au cœur…
Me voici devant vous, enfant, moi, l’un des innombrables fail-
lis, dont la guerre a anéanti toutes les croyances et presque toutes
les forces. Me voici devant vous et je sens combien vous êtes plus
vivants et plus reliés à l’existence que moi. Me voici devant vous,
moi qui dois vous conduire et vous enseigner. Mais que dois-je donc
vous apprendre ? Dois-je vous dire que dans vingt ans vous serez
desséchés et rabougris, entravés dans vos instincts les plus libres
et impitoyablement soumis à la médiocrité de la masse ? Dois-je
vous raconter que toute l’instruction, toute la civilisation, toute la
science ne peuvent être qu’une effroyable dérision, aussi longtemps
que les hommes se feront la guerre avec les gaz, le fer, la poudre et
le feu au nom de Dieu et de l’Humanité ? Que dois-je donc vous
apprendre, à vous, petits êtres, à vous, qui, seuls, êtes restés purs
au cours des années terribles ?
Et que puis-je vous apprendre du reste ? Vais-je vous expliquer
comment on amorce une grenade et comment on la jette sur des êtres
humains ? Vais-je vous montrer comment on traverse quelqu’un à
la baïonnette, comment on l’assomme à coups de crosse, comment
on l’abat à coups de pelle ? Vais-je vous démontrer comment on
pointe le canon d’un fusil sur un miracle aussi inconcevable qu’une

98
En danger

poitrine qui palpite, un poumon qui respire, un cœur qui bat ? Vais-
je vous raconter ce que sont une paralysie tétanique, une moelle
épinière déchirée ou une boîte crânienne arrachée ? Vais-je vous
décrire l’aspect d’une cervelle répandue, d’os fracassés, d’entrailles
coulant d’un abdomen ? Vais-je vous apprendre comment on gémit
avec une blessure au ventre, comment on râle avec un trou dans
le poumon, comment on souffle avec une blessure à la tête ? Je ne
sais rien de plus ! Je n’ai rien appris de plus !
Dois-je vous conduire vers cette carte verte et brune, y promener
le doigt et vous dire que, là, l’amour a été assassiné ? Dois-je vous
dire que les livres que vous tenez en vos mains sont des filets avec
lesquels on veut attirer vos âmes simples dans la jungle des phrases
et dans les barbelés des falsifiés ?
Me voici là, devant vous ; je suis souillé, coupable, je devrais
vous prier : restez ce que vous êtes, ne laissez jamais transformer
en brandon de haine la flamme chaude de votre enfance. Autour
de vos fronts palpite encore le souffle de l’innocence… Comment
pourrais-je prétendre à vous instruire ! Derrière moi, je sens encore
la poursuite des ombres sanglantes du passé ; comment puis-je oser
m’aventurer parmi vous ? Ne me faut-il pas d’abord redevenir un
être humain ?
J’ai le sentiment qu’un spasme m’envahit, que je deviens de pierre
et que je vais m’écrouler en poussière. Je retombe lentement sur ma
chaise et je comprends que je ne peux plus rester ici. J’essaye de saisir
et de fixer une idée mais sans y parvenir. Au bout d’un moment
seulement, un moment qui me semble infini, l’engourdissement
disparaît. Je me lève : « Mes enfants, dis-je avec effort, vous pouvez
partir. Je vous donne congé pour aujourd’hui. »
Les petits me regardent pour voir si ce n’est pas une plaisanterie.
Je leur fais encore signe de la tête : « Oui…, c’est vrai… Allez jouer
aujourd’hui, toute la journée. Allez jouer dans les bois, ou bien avec
vos chiens et vos chats, ne revenez que demain ! »

99
En danger

Alors, en faisant claquer les couvercles, ils jettent leurs plumiers


dans leurs cartables et, pépiant comme des oiseaux, se précipitent,
haletants, au dehors. (…)
Lorsque je prends le chemin de la gare, des petites filles aux
museaux barbouillés, les cheveux noués d’un ruban qui tremblote,
sortent en courant de la maison voisine. Elles viennent d’enterrer
une taupe morte dans le jardin et de dire une prière pour elle !
Maintenant, elles me tendent la main avec une petite révérence :
« Au revoir, Monsieur l’instituteur »1

Essayez quelque chose de similaire dans une vraie classe et vous


serez remis en cause, voire licencié. Le problème, comme Re-
marque l’illustre, n’est pas l’incident lui même. Ce qui est vital
ici, c’est que le cœur d’un homme soit touché par un esprit que
notre âge a complètement perdu. Il reconnaît, face à l’innocence,
la vulnérabilité, l’honnêteté et la spontanéité, que l’unique réac-
tion adéquate est la révérence.
L’idée de l’enfant qui enseigne n’est pas inhabituelle, mais mérite
toujours d’être redécouverte. Elle est la conséquence logique d’une
approche respectueuse des enfants, et quand l’enfant est handi-
capé, elle prend une signification particulière. C’est pourquoi
j’inclus ces pensées d’un ancien procureur général, Ramsey Clark,
un ami proche, activiste de la paix comme moi, qui est également
le père d’une jeune femme remarquable :
Ronda était notre premier enfant, un bébé d’une étonnante beauté.
Sa première année nous sembla normale, ainsi qu’à son pédiatre.
Avant ses deux ans, nous avons toutefois entamé une longue quête
à travers les méandres de l’establishment médical afin de trouver
un diagnostic et un traitement pour son retard de langage. Nous
avons voyagé pendant plusieurs années, vu différents spécialistes et
1 Gallimard, 1931, pp. 261-264
100
En danger

Ronda fut soumise à toutes sortes de tests. Souvent, les diagnostics


étaient diamétralement opposés. (D’autres observations et d’autres
tests écartèrent le retard mental et l’épilepsie légère.)
Comme Ronda approchait de l’âge d’être scolarisée, nous tenions
à lui donner la meilleure formule d’apprentissage disponible. Les
écoles publiques et les institutions privées n’étaient pas en mesure
de lui fournir la moindre aide. Les institutions spécialisées dans
l’enseignement des sourds n’étaient pas aptes à accueillir de mul-
tiples handicaps…
Nous avons rencontré de nombreux problèmes au fil des années
et des diverses infrastructures thérapeutiques. Il fallut une grande
capacité d’adaptation pour Ronda comme pour nous. Mais, à tout
moment, Ronda s’est toujours montrée énergique, apprenant avec
régularité, à défaut de facilité. Elle a développé un vocabulaire
de plusieurs milliers de mots. Elle peut écrire des lettres courtes
et simples. Elle signe presque trop vite pour l’œil humain. Elle
attribue de mauvaises notes à sa mère pour sa façon de signer et
considère son père comme un cancre. Elle possède une mémoire
incroyable…
Nous avons depuis longtemps cessé de nous inquiéter de la raison
pour laquelle Ronda ne peut ni entendre ni comprendre comme
nous et nous nous émerveillons tout simplement de sa sagesse, de
sa bonté et de la joie qu’elle apporte.

En entrant dans la salle de conférence des modestes locaux où


Ramsey exerce, la première personne que vous pourriez voir est
Ronda, attablée, crayon en main. C’est une scène déconcertante
et très belle, qui s’écarte de tout ce que j’ai pu voir dans d’autres
bureaux. Ramsey explique :
Non seulement elle est d’agréable compagnie, mais elle est aussi
une source de surprise constante. Elle apprécie la moindre tâche
à tout moment et se montre toujours prête à aller et venir. Par-

101
En danger

dessus tout, Ronda est notre professeur. A travers elle, nous avons
appris ce qui est vraiment important dans la vie : être ensemble
et s’aider mutuellement, la beauté de la douceur et de la patience,
la futilité des choses matérielles, l’absurdité de la renommée et du
crédit personnel, et les conséquences néfastes de l’égoïsme. Notre
fille nous a appris le rôle essentiel de l’amour dans une vie qui en
vaut la peine.

Si l’amour de Ramsey pour Ronda révèle son humilité (une facette


essentielle de la révérence), il reflète une autre attitude tout aussi
rare : la conviction que tout enfant a été placé dans le monde
avec un dessein et un plan. A une époque où les gens sont sou-
vent jaugés en termes de valeur (à savoir leur intelligence, leur
beauté physique, voire leur portefeuille d’actions et leur compte
en banque), pour beaucoup, ce n’est plus une vérité évidente en
soi. Toutefois, si nous aimons vraiment les enfants, nous les accue-
illerons tous, indépendamment de leur couleur, leurs aptitudes,
leur contexte familial ou leur classe sociale.
Malheureusement, l’état de notre culture est tel que nous mar-
ginalisons non seulement d’innombrables enfants, mais que nous
en détruisons des millions d’autres, tous ceux que nous avons
décidé ne pas vraiment désirer. Beaucoup pensent, en toute hon-
nêteté, que l’avortement est semblable au meurtre. Pour ma part,
je le considère entre autres choses comme l’ultime irrévérence.
Même si l’on pense (et c’est mon cas) que la pratique est mau-
vaise, que gagnerons-nous en attaquant ceux qui la défendent ?
Ne devrions-nous pas au contraire œuvrer pour parvenir à ce
jour où aucune femme ne se sentira contrainte d’y recourir ? Plus
encore, ne devrions-nous pas espérer que tous ceux qui sont ac-
cablés puissent trouver la guérison ?
102
En danger

Dorothy Day, pacifiste légendaire, s’est faite avorter pendant


sa période bohémienne, mais donna le jour plus tard à une fille,
Tamar, et fut capable d’écrire : « Même l’être le plus endurci, le
plus irrespectueux est époustouflé par le fait prodigieux de la créa-
tion. Peu importe avec quel cynisme ou indifférence le monde
peut traiter la naissance d’un enfant, elle reste spirituellement et
physiquement un événement formidable. »
La naissance de Tamar changea complètement la vie de sa mère.
Chaque enfant possède effectivement une telle puissance trans-
formatrice. Même l’enfant mort-né ou le bébé décédé très tôt. La
mort de l’un des enfants de Léon Tolstoï, par exemple, apporta la
guérison (au moins temporaire) dans son mariage réputé querel-
leur. En réfléchissant rétrospectivement sur cette expérience, il
écrivit dans une lettre à un ami :
Notre enfant vécut pour que ceux d’entre nous qui étions autour
de lui soient inspirés par le même amour ; pour qu’en nous quit-
tant et en rentrant chez lui auprès de Dieu, qui est l’Amour en
soi, nous soyons attirés plus près l’un de l’autre. Ma femme et moi
n’avons jamais été plus proches qu’en ce moment, et nous n’avons
jamais éprouvé un tel besoin d’amour, ni une telle aversion envers
le moindre désaccord et le moindre mal.

J’ai moi-même éprouvé une chose similaire étant enfant, quand


mes parents furent affectés par le même événement dans leur
mariage. Ma sœur Marianne mourut quand j’avais six ans et ne
vécut que vingt-quatre heures, mais elle devint pourtant une par-
tie importante de ma vie. Deux jours avant la naissance du bébé,
ma mère subit une attaque cardiaque presque fatale et ce fut un

103
En danger

miracle qu’elle survécut à l’accouchement dans l’hôpital primitif


du village paraguayen où nous vivions.
En tant que pasteur aussi, j’ai vu combien chaque enfant, aussi
bref que soit son séjour, peut nous transformer, si seulement nous
le laissons faire. Jamais je ne l’ai constaté aussi clairement qu’il y
a quelques années, avec l’arrivée d’un bébé dont le jumeau était
décédé avant sa naissance. L’événement (raconté ici par le papa,
Joël) montre que même un enfant mort-né peut nous aider à
découvrir la signification de la révérence.
Peu après avoir découvert qu’un seul de nos jumeaux survivrait,
Déborah et moi avons pris rendez-vous avec notre obstétricien,
simplement pour parler de ce qui était arrivé et de ce qui nous
attendait. Il dit qu’il ignorait pourquoi le bébé était mort et que
nous ne l’apprendrions peut-être jamais… L’un de ses commen-
taires nous toucha en particulier : « Quand l’enfant mort viendra
au monde, il pourrait être décoloré, mou et ratatiné, mais nous ne
nous soucierons pas de son apparence. A nos yeux, il sera merveil-
leux. » Puis, à Déborah : « Il était une âme vivante à l’intérieur de
vous. Vous l’avez senti bouger, vous lui avez parlé, vous l’aimiez
comme seule une mère peut le faire et vous l’aimerez peu importe
à quoi il ressemble. » Il l’encouragea à garder les deux bébés.
La perspective de devoir enterrer l’un de nos enfants fut in-
croyablement pénible au début, en particulier en songeant com-
bien l’accouchement serait difficile. Au fil des jours, nous avons
toutefois compris combien ce jour serait précieux. Nous avons pris
conscience que nous aurions très peu de temps pour voir et tenir
notre enfant et que nous serions en mesure de faire si peu pour lui.
Alors nous avons commencé à nous réjouir, aussi déchirant que
devrait être cet événement…
Quand le moment de la naissance arriva enfin, Loïc, notre enfant
vivant, fut le premier à arriver. Il se blottit dans les bras de Débo-

104
En danger

rah alors que les contractions se prolongeaient pendant quelques


minutes et que nous attendions nerveusement, nous préparant
pour une longue bataille. Finalement, tout se déroula en douceur
et bientôt, le docteur annonçait que l’autre bébé était né.
Laurent, notre bien-aimé second jumeau, était magnifiquement
formé, bien que ses os soient devenus très mous et que son crâne
se soit presque entièrement désintégré. Mais cela n’avait aucune
importance. Un minuscule bonnet tricoté le maintint bientôt en
place. Je déposai sa minuscule main sur l’un de mes doigts et m’assis
avec lui pendant quinze ou vingt minutes. Laurent avait les mêmes
petites tâches blanches sur son nez que Loïc.
Après que l’infirmière eut nettoyé le corps de Laurent, sa
grand-mère prit l’empreinte de ses mains et de ses pieds et nous
l’installâmes dans un minuscule cercueil blanc qui attendait dans
la pièce voisine. Déborah coupa une petite mèche de ses cheveux
et la plaça dans son carnet de naissance, puis le revêtit d’un petit
pyjama blanc et l’enveloppa dans une couverture.
Plus tard, nous déposâmes Laurent à côté de son frère. Ce dernier
se montrait agité, mais une fois les deux bébés couchés côte à côte,
il se calma et s’endormit. Il devait savoir que c’était la dernière fois
qu’ils seraient ensemble. Puis, nous avons remis Laurent dans son
cercueil et placé sa petite main parfaite autour d’un bouquet.
A ce moment, nos autres enfants entrèrent pour voir leurs frères.
Nous leur avions expliqué ce qui s’était passé, mais nous ignorions
à quoi nous attendre. Ils s’assemblèrent autour du petit cercueil,
regardant dans un silence absolu. Ils ne semblaient pas du tout
déconcertés par son apparence, ni effrayés…
Laurent n’a jamais respiré, n’a jamais ouvert les yeux, ni émis
le moindre son. Il est mort avant de quitter le ventre de sa mère.
Nous ne saurons jamais ce qui a provoqué sa mort, ni à quel mo-
ment exactement il est mort, mais nous savons que Laurent nous
fut confié, même brièvement. Et nous savons avec certitude que
Dieu avait un but et qu’Il l’a accompli.

105
En danger

Extérieurement, les gens pourraient être tentés de dire que Lau-


rent n’a jamais vécu. Mais pas nous. Il a changé nos vies à jamais.
Même son frère en bonne santé se souviendra toujours de son
premier compagnon de jeux, et traversera la vie en étant toujours
conscient de son jumeau. Il se passe rarement un jour sans qu’il
nous dise que son frère « le regarde du ciel ». Et pour cette raison
seulement, nous savons que la vie de Laurent ne fut pas vaine.

106
Chapitre 9
Savoir lâcher prise

L
’éducation, même d’un seul enfant, n’est pas une mince
affaire : naviguer sur les eaux profondes de l’enfance, ré-
sister aux déferlantes de l’adolescence et remonter avec
lui le cours de la rivière pour l’amener à bon port jusqu’à l’âge
adulte. Le voyage n’est toutefois pas terminé, car après avoir élevé
nos enfants et en avoir fait des adultes affermis, nous devons les
laisser s’en aller. Peu importe le cas (et la plupart d’entre nous s’en
réjouissent), les enfants grandissent pour mener leur propre vie.
Notre tâche première doit dès lors consister à les élever de telle
manière qu’en s’aventurant dans ce que Pestalozzi appelle « le flux
du monde », ils soient assez forts pour prendre leurs propres déci-
sions et pour s’y conformer. Viktor Frankl, survivant d’Auschwitz,
surtout connu pour son livre Découvrir un sens à la vie,1 écrit dans
un autre de ses ouvrages :
Les recherches sur l’hérédité ont démontré le degré élevé de liberté
humaine face à la prédisposition. Quant au contexte, nous savons
qu’il ne détermine pas l’individu. Tout dépend au contraire de ce
que l’individu choisit d’en faire, de son attitude envers son environ-

1 Editions de l'homme, 1988


En danger

nement. Il y a un autre élément : la décision. Au bout du compte,


nous prenons nos propres décisions ! Et finalement l’éducation doit
toujours tendre à enseigner la capacité de décider.

S’il est édifiant, le conseil de Frankl est plus facile à méditer qu’à
mettre réellement en pratique. En effet, s’il y a bien une chose à
laquelle nous succombons pratiquement tous, c’est la tentation
de prendre des décisions pour nos enfants, au lieu de les orienter
pour qu’ils décident seuls. La tâche est d’autant plus nécessaire
à l’adolescence, mais aussi d’autant plus difficile car c’est alors
que nous craignons le plus qu’ils se laissent influencer à mauvais
escient.
Le monde d’un jeune adulte est un amas confus de tensions :
le besoin de solitude et la nécessité d’être intégré, la soif de lib-
erté et l’empressement envers les responsabilités, le sentiment
d’invincibilité et la peur de l’échec, le rejet du conformisme et la
crainte de la marginalisation. Ajoutons-y les perpétuelles frictions
engendrées par la pression des pairs d’un côté et l’autorité parentale
de l’autre. Faut-il encore s’étonner que si peu d’adolescents sortent
indemnes de cette bataille et que davantage ne soient pas blessés
pour la vie ? C’est certainement la raison pour laquelle beaucoup
de parents répugnent à voir comment ils s’en sortent seuls.
Un ami m’envoie sans cesse un tas d’e-mail. L’autre jour, j’ai
ainsi reçu une devinette : quelle est la différence entre une mère et
un rottweiler ? Réponse : le chien finit toujours par lâcher prise.
La blague est amusante sur le moment, mais dans la réalité, la
situation est moins drôle. Sévir contre un enfant revient à l’écraser
et, même s’il s’en sort sans une égratignure apparente, les coups
seront visibles tôt ou tard. Les bonnes intentions ne font aucune
108
En danger

différence. La plupart des ados que je connais, bien qu’acceptant


la notion de limites, s’y soumettent avant tout pour éviter les
conséquences de leur désobéissance. Ils résistent à l’idée qu’elles
puissent exister parce qu’ils ont besoin de protection.
Éric, un conseiller, explique que parmi les adolescents avec
lesquels il travaille, ceux qui s’éloignent le plus et le plus vite des
valeurs de leurs parents sont précisément les enfants surprotégés,
qui n’ont jamais reçu la moindre occasion de voler de leurs pro-
pres ailes :
Un jeune homme, Nicolas, coopéra avec ses parents tant qu’il fut
au lycée : c’était un gamin modèle, poli et gentil. Il a toutefois
complètement changé dès qu’il a quitté la maison : alcool à gogo,
débauche sexuelle et incapacité totale de se contrôler…
Une autre étudiante, Carine, sentait que ses parents ne se sou-
ciaient pas d’elle en tant qu’individu, mais seulement de la façon
dont elle influençait leur réputation. Elle gardait sa rébellion sous
couvert la plupart du temps, tout en bouillonnant intérieurement.
Elle était convaincue qu’elle n’atteindrait jamais l’idéal de son père,
celui d’une « gentille » fille, et plus ils se montraient stricts avec
elle, plus elle leur répondait violemment. Elle finit par s’enfuir et
se réfugier chez d’autres membres de la famille.

Ces deux adolescents ne sont certainement pas pires que leurs


pairs. Dans les deux situations, les parents les ont privés du droit
de faire des erreurs, ruinant ainsi leurs efforts les plus énergiques
pour les élever avec succès. Le cas de Nicolas est classique : l’enfant
soigneusement éduqué, soumis tant qu’il le doit, mais une fois
que les circonstances l’écartent du contrôle parental, ses parents
ne peuvent plus rien faire, ni lui non plus puisqu’il ne dispose
d’aucun argument pour résister. Le problème de Carine est égale-

109
En danger

ment familier : en oubliant que leur enfant est un individu avec des
droits, ses parents ont paru agir moins en vertu d’un souci sincère
que par possessivité, finissant par devoir lutter contre les protesta-
tions justifiées d’une jeune fille qui refuse d’être possédée.
Quelle est l’alternative ? D’après mon grand-père : la liberté.
« Ce n’est pas la surprotection d’adultes angoissés, mais bien la
confiance vécue dans un souci attentif, au-delà de notre pouvoir,
qui donne à l’enfant un instinct certain dans des situations dan-
gereuses. C’est dans la liberté que se trouve la meilleure protection
pour un enfant. »
Liberté, bien sûr, ne signifie pas autorisation de faire tout ce
qu’on veut. Le désir juvénile d’indépendance est naturel, mais
les enfants doivent apprendre que la liberté s’assortit toujours de
responsabilités. Laisser le champ libre, même au plus mûr des
adolescents, c’est aller au devant de gros problèmes et c’est égale-
ment un très mauvais service, comme le montre le cas suivant,
celui de Julie, une voisine :
J’ai été élevée dans un foyer très permissif, conformément au désir
de mes parents. Ils n’acceptaient pas ce qu’ils jugeaient répressif
dans l’éducation qu’avait reçue ma mère et décidèrent de s’y prendre
différemment avec leurs propres enfants.
Mon père voulait que je sache que la vérité absolue n’existe pas et
il détestait les gens qui se montraient si étroits d’esprit. Une fois, il
illustra son point de vue de cette façon : Si une autoroute est constru-
ite entre deux villes, elle sera d’une grande utilité pour les personnes
devant se rendre d’un point à l’autre, mais terrible pour ceux qui
devront quitter leur maison pour permettre son aménagement. Tout
est relatif : bon pour certains, mauvais pour d’autres…
Il transposa la règle dans ma vie et je pus faire tout ce que je
voulais. Mon père me disait : « Tu te brûleras les doigts en dépas-
110
En danger

sant les bornes. Tu apprendras ce qu’est la vie à partir de tes propres


expériences. »
Mes parents n’attendaient pas de moi que j’accomplisse la moin-
dre corvée à la maison. Ma mère se plaignait souvent du désordre de
ma chambre, mais elle ne faisait jamais rien pour y remédier. Je me
souviens qu’un jour, j’ai annoncé vouloir quitter la maison et mon
père a répondu : « Très bien, je vais t’aider à faire tes bagages. »
Je suis certaine d’avoir vécu des moments merveilleux dans mon
enfance, mais l’idée même de l’innocence enfantine n’était pas vrai-
ment estimée chez nous. Ainsi, mes parents m’apprirent comment
boire (les différents types de whisky, de liqueur, etc.) et comment
fumer. Nous avions toujours le dernier numéro de Play-boy dans
la salle de bain. Si je sortais tard ou refusais de rentrer à la maison
la nuit, il n’y avait pas de problème… Au moment d’atteindre l’âge
adulte, j’avais essayé à peu près tout ce qui avait croisé ma route
jusque-là.

Beaucoup d’adolescents considèrent peut-être un environnement


aussi indulgent comme le foyer idéal, mais Julie précise que ce
n’était pas le cas. Déjà timide et douloureusement embarrassée,
l’absence complète de limites ou de bornes ne fit qu’accroître son
insécurité et la plongea dans la déprime :
La véritable joie m’était inconnue. J’étais vide à l’intérieur et dés-
espérée de trouver quelque chose auquel m’accrocher… Aujourd’hui,
mère d’adolescents à mon tour, j’éprouve beaucoup de difficultés
à les aider. Je refuse qu’ils vivent dans le même vide. Je ressens
leur besoin de directives claires, mais je suis souvent incapable de
les leur donner. Je cherche encore à définir ces limites pour moi-
même. C’est comme si je me trouvais en permanence sur du sable
mouvant.

De toute évidence, l’éducation ressemble souvent à un numéro


d’équilibriste et il est aussi facile de tomber du côté de la per-
111
En danger

missivité que du côté de l’autoritarisme. Il existe pourtant une


troisième voie, décrite ci-dessous par un père qui possède une
vision bien définie des objectifs fixés pour ses enfants, tout en
restant disposé à grandir avec eux et à apprendre d’eux :
Plus mes enfants grandissent, plus je discerne clairement la futilité
des tentatives visant simplement à les garder sur la « bonne » voie,
plutôt que les guider d’une telle façon qu’ils puissent affiner leur
propre sens de la direction. Si je les pousse du coude chaque fois
qu’ils s’égarent un peu, ils n’apprendront jamais à reconnaître leurs
erreurs… Bien sûr, pour ce faire, il faut toujours beaucoup de
patience, sans parler de la confiance en la puissance de leur propre
conscience.

D’après ma propre expérience d’adolescent, j’ignore ce que j’aurais


fait sans la confiance manifestée à mon égard, et celui de mes frères
et sœurs, par mes parents, même si je sais qu’à maintes reprises,
nous les avons frustrés ou déçus. Et plutôt que s’écarter de nous
à propos de ces incidents ou de les prendre trop à cœur, mes
parents les ont utilisés pour approfondir nos relations familiales.
Mon père avait coutume de nous dire (et je ne l’ai jamais oublié) :
« Je préférerais être trahi douze fois plutôt que vivre dans la mé-
fiance. » Rien ne rapproche un parent et son enfant davantage
qu’une telle loyauté.
Nous devons manifestement avoir confiance dans nos objectifs,
indépendamment de ce que nos enfants pensent. Nous devons
savoir ce que nous voulons et ne voulons pas pour eux. Mais c’est
une chose d’être confiant et c’en est une autre d’être autoritaire.
Voilà pourquoi il est essentiel, à chaque crise, non seulement de
redéfinir les choses, mais aussi (une fois que cela est fait) d’avoir
confiance dans les bonnes intentions de nos enfants, de leur par-
112
En danger

donner et d’avancer. Nous avons tous été adolescents un jour et


nous avons tous fait de mauvais choix ou posé des actes que nous
regrettons aujourd’hui, tout en les justifiant. Pourquoi devrions-
nous imposer à nos fils et nos filles une norme plus élevée ?
Peut-être que trop d’entre nous réagissent au lieu de répondre
aux défis que nous présentent nos enfants. Sautant furieusement
dans l’arène à une occasion et ignorant la suivante, nous soupirons
sur la défensive en songeant à quel point les choses ont changé.
Blumhardt écrit :
Trop de parents exigent une soumission excessive de la part de
leurs adolescents ; ils mettent une pression sur eux, même dans les
domaines les plus insignifiants, et les menacent comme s’ils étai-
ent encore enfants. Ils sont intolérants ; ils corrigent, punissent et
trouvent une faute en tout… Il ne règne jamais une atmosphère de
bienveillance. De tels parents sont constamment sur le dos de leurs
enfants et ne leur laissent aucune indépendance. Faut-il s’étonner
dès lors que le plus grand désir de ces enfants soient de quitter la
maison ?

J’ai pu constater que ce problème est plus répandu qu’on ne


l’imagine. Il est dû au fait de confondre sensiblerie et amour.
A d’innombrables reprises, j’ai vu des parents s’accrocher à leur
adolescent avec une affection possessive (dans l’espoir d’être aimés
en retour) et, quand leurs efforts rencontrent la résistance ou le
rejet, ils sont blessés. Les résultats sont presque toujours désas-
treux. Si seulement ces parents pouvaient se mettre à la place
de leurs enfants, au lieu de se plaindre de la façon dont ils sont
distants, ils trouveraient peut-être la perspective nécessaire pour
parvenir à une compréhension commune. Je citerai à nouveau
mon grand-père :
113
En danger

Certains enfants sont élevés dans une liberté incroyable et sont,


d’après mes normes, horriblement insolents et méchants. Je pense
toutefois que trop de liberté est préférable à la crainte servile qui fait
des parents les derniers vers lesquels l’enfant se tourne… Heureux
sont ces enfants qui ont une mère auprès de laquelle ils peuvent
toujours épancher leur cœur, en pouvant toujours compter sur sa
compréhension, et un père dont la force et la loyauté sans faille les
pousseront toujours à chercher son conseil et son aide. Beaucoup
aspirent à devenir de tels parents pour leurs enfants et pourraient
réussir, si seulement ils possédaient assez de sagesse et d’amour.

Il est rare qu’un enfant ne puisse être touché à un certain niveau.


Si l’on n’y parvient pas en l’écoutant et en tentant de comprendre
les raisons de son silence, sa rébellion ou sa détresse, alors recon-
naissons au moins sa douleur. Les règles et les interdits inflexibles
sont évidemment rarement d’une grande aide. Pas plus que les
longs discours, les questions insistantes et les tentatives de pousser
un enfant à « s’ouvrir ». Le respect, par contre, est constamment
de mise, parce qu’il inspire presque toujours le respect en retour.
Barbara, une amie anglaise, se souvient :
Un jour, alors que j’étais vraiment découragée et angoissée, mon
père a pris congé pour m’emmener en promenade dans les bois.
Ensuite, nous avons déjeuné dans une auberge. Il n’a pas tenté de
me faire parler et n’a pas davantage essayé de me donner le moindre
conseil. Nous avons simplement passé la journée ensemble, mais
je n’oublierai jamais ce jour-là. J’ai vraiment eu l’impression d’être
très spéciale.
Quelque temps plus tard, j’ai traversé une période de vraie dé-
pression et il a acheté deux tickets pour une pièce de théâtre. Juste
lui et moi… En y songeant à nouveau des années plus tard, je suis
sûre qu’il n’a jamais vraiment su à quel point ni pourquoi je souffrais

114
En danger

tant intérieurement. Je suis certaine aussi qu’il n’a jamais su ce que


ces deux gestes signifient encore pour moi aujourd’hui.

Cet amour est la plus grande forme de sécurité que nous puis-
sions apporter aux enfants et aux adolescents et, comme le montre
le souvenir de Barbara, il n’a pas même besoin d’être verbalisé.
Aux moments critiques, ce sont toujours nos actes et non nos
paroles qui prouvent à quel point une autre personne importe à
nos yeux.
Il en va de même pour l’avenir d’un enfant. Comme nous
l’avons déjà vu, les tentatives possessives visant à contrôler un
enfant se retourneront toujours contre nous, tandis que l’absence
de toute orientation peut lui donner le sentiment que ni lui ni ses
objectifs importent vraiment. Par contre, quand un enfant sent
que son avenir est important pour nous, pas seulement parce que
nous sommes ses parents, mais parce que nous nous soucions de
lui dans ses propres termes, même la plus difficile des situations
peut être résolue. L’amour trouve toujours un moyen.
A un niveau ou un autre, nous voulons tous que nos enfants
suivent nos pas, du moins en ce qui concerne nos valeurs fonda-
mentales. Quand ils manquent de direction, nous éprouvons le
besoin de canaliser leurs énergies vers un but positif ; quand ils
sont confus ou incertains, nous voulons leur offrir une direction
et un soutien. Quand, jeunes adultes, ils coupent finalement le
cordon, nous sommes tentés de leur dire qu’ils doivent simultané-
ment se lier à de nouvelles obligations. Et tout cela est parfaite-
ment naturel.
Pourtant, si nous aimons nos enfants, nous ne les forcerons
jamais et n’exercerons aucune prise sur eux. Nous verrons en
115
En danger

nous, non pas leurs propriétaires ou leurs maîtres, mais bien leurs
gardiens. Enfin, guidé par l’esprit de la révérence qui voit en
chaque être humain une créature unique possédant sa propre
valeur intrinsèque, nous n’oublierons jamais que chaque enfant
est (je m’inspire à nouveau de mon grand-père) une « pensée dans
l’esprit de Dieu ». En vertu de ce principe, nous garderons toujours
à l’esprit la nécessité vitale de trouver la signification spécifique et
personnelle que la vie a pour lui et pour lui seul.
Si une telle compréhension des enfants peut sembler conven-
tionnelle, elle est porteuse d’une profonde responsabilité. Et c’est
particulièrement vrai à notre époque où, en dépit de tous les
discours sur l’importance de l’individu, l’homogénéisation de
la culture nivelle la société comme jamais auparavant et nous
rend bien plus similaires que nous voulons l’admettre. Choisissez
n’importe quel cercle ; tout le monde porte les mêmes vêtements,
mange dans les mêmes restaurants, lit les mêmes livres et maga-
zines, regarde les mêmes émissions, parle des mêmes scandales, des
mêmes catastrophes et des mêmes événements politiques. Nous
avons été poussés à croire que nous étions notre propre maître,
mais nous ne pouvons même pas penser pour nous-mêmes. Fo-
erster en suggère la raison :
Sans un idéal de caractère personnel pour nous fortifier, nous som-
mes facilement la proie de nos instincts sociaux ; à savoir, notre
crainte des hommes, notre ambition, notre désir social de plaire et
tous les autres instincts grégaires. La vie en groupe, la circulation
des individus, l’organisation collective et la force et l’expression de
l’opinion publique sont devenues de plus en plus grandes, tandis
que l’organisation de la vie intérieure personnelle est devenue de

116
En danger

plus en plus réduite, et que le véritable individu est étouffé au beau


milieu de tout cet individualisme.

Si nous nous engageons réellement à élever nos enfants comme


des individus (élever de jeunes femmes et de jeunes hommes qui
ont la force de défier la majorité), non seulement nous changerons
la manière dont nous les traitons, mais nous commencerons aussi
à croire en eux. Au lieu de nous inquiéter qu’ils se sentent à l’aise
et équilibrés ou surchargés et stressés, nous les stimulerons à se
montrer plus responsables, persévérants et désintéressés. Au lieu
d’être simplement là pour eux de façon passive, espérant qu’en
chemin, ils grandiront et se trouveront, nous les stimulerons et
leur fixerons des défis et des objectifs.
Enfin, même si nous reconnaissons que ce que nos enfants
font de leur vie est leur propre décision, nous les aimerons suf-
fisamment pour les pousser hors du nid douillet que nous avons
aménagé pour eux. Bref, nous les aiderons à voir que la vie va
plus loin que trouver un « bon » emploi et mener une existence
« correcte » et que le véritable épanouissement ne se trouve qu’en
regardant au-delà de notre propre zone de confort.
Trop de jeunes aujourd’hui sombrent sous un amoncellement
de richesse matérielle, dans l’ennui, dans l’isolement et dans un
contexte artificiel qui prétend leur donner le bonheur mais les
étouffe en les écartant du monde réel. Et cela n’a rien d’étonnant.
Les jeunes ne veulent pas du confort et de la sécurité. Ils veulent
le sacrifice et les risques ou, à défaut, ils veulent donner. David,
un ami pasteur, qui implique régulièrement son groupe de jeunes
dans des activités de bénévolat, explique :

117
En danger

Les gamins ont tellement soif de contribuer, de faire quelque chose


de créatif, de donner… dès que tu peux les amener à rechercher
l’intérêt des autres, ils survivent. Le service n’est pas confortable,
mais il donne un but dans la vie et il te force à cesser de penser à
toi uniquement…
Si tu ne vis pas pour les autres, tu finis par être consumé par
toi-même. Par contre, dès que tu commences à donner, tes besoins
émotionnels se satisfont d’eux-mêmes.

En effet, les enfant et les jeunes sont souvent amenés à penser qu’ils
ont peu ou rien à offrir. Si nous leur en donnions suffisamment
l’occasion, je suis convaincu que, comme David, nous découvriri-
ons combien ils ont soif de faire plus que se regarder dans un mi-
roir. Malgré leurs attitudes et leurs préoccupations superficielles,
tous les jeunes aspirent à apporter quelque chose aux autres êtres
humains, à faire une différence et à changer le monde.
Ce sont précisément ces opportunités, les occasions que nous
offrons à nos enfants de se donner et de se dépasser, qui leur
transmettront la conviction d’avoir effectivement quelque chose
à apporter et qu’il est de leur devoir de l’offrir. Forts de cette
conviction, ils comprendront finalement, comme le dit Frankl,
que la question qu’ils devraient poser n’est pas : « Quel est le sens
de ma vie ? », mais bien « Qu’est-ce que la vie attend de moi ? »
Frankl poursuit :
On pourrait aussi l’exprimer de cette façon… La vie nous impose
ses problèmes et il dépend de nous de réagir à ces questions en êtres
responsables ; nous ne pouvons répondre à la vie qu’en répondant
de notre vie.

Élever nos enfants consciencieusement, tout en les laissant aller ;


les protéger, tout en encourageant le sacrifice personnel ; les
118
En danger

guider, tout en les préparant à nager à contre-courant, autant de


dimensions paradoxales de l’éducation abordées dans l’histoire
suivante.
En 1943, à l’âge de quatorze ans, Uwe Holmer était un ado-
lescent patriotique, membre énergique des jeunesses hitlériennes
locales. Un jour, sa mère trouva un exemplaire du magazine SS
dans sa chambre. Quand Uwe rentra à la maison, elle prit le
temps de parler avec lui et le supplia de ne jamais rejoindre les SS.
« Mais, maman, ce sont les soldats les plus braves. Ils se battent
jusqu’au bout. » « Oui, répondit-elle, et ce sont eux qui abattent
les prisonniers et les juifs. Est-ce là le genre de groupe pour lequel
tu veux vivre et mourir ? » Uwe n’oublia jamais cette question ni
le regard de sa mère.
Un an plus tard, alors que l’Allemagne désespérait d’éviter la
défaite, l’armée commença à recruter les jeunes de quinze ans
pour le service militaire. Les cent garçons enrôlés dans la section
locale des jeunesses hitlériennes se portèrent tous volontaires pour
les SS. Tous, sauf Uwe. Le chef du groupe le convoqua et lui or-
donna de se joindre aux autres ; ses papiers étaient déjà remplis et
n’attendaient que sa signature. Mais Uwe refusa encore. Ensuite,
il fut humilié devant toute la troupe et tous ses privilèges lui
furent ôtés, mais il tint bon. Comme il le dira plus tard : « Je suis
reconnaissant à ma mère… son courage de m’affronter renforça
ma détermination à vivre pour ce que je savais être juste. »
Après la guerre, en Allemagne de l’Est, Uwe se maria, devint
pasteur et fonda une communauté chrétienne pour les épilep-
tiques et les adultes handicapés mentaux. Au fil des années, les
Holmer ont subi de multiples tracasseries au sujet de leurs ac-
119
En danger

tivités pastorales, en particulier sous le gouvernement d’Erich


Honecker. Toutefois, après la chute du mur de Berlin en 1989,
quand Honecker quitta son poste, comme l’un des hommes les
plus haïs d’Europe, ce fut Uwe et son épouse qui recueillirent
le despote souffrant chez eux, malgré les menaces de mort et les
protestations bruyantes et incessantes devant leur maison.
A mes yeux, le plus frappant dans l’histoire d’Uwe est son
prosaïsme. Oui, il a eu le courage de défier les autorités à une
époque et en un lieu où la désobéissance coûtait souvent la vie à
un homme. Des années plus tard, incompris et ridiculisé, il résista
à l’opinion publique pour défendre un fugitif brisé qui n’avait
nulle part où aller. Mais les actes d’Uwe en disent tout autant sur
la puissance de son éducation que sur son héroïsme.
De toutes les facettes de l’enfance, une reste constante : l’enfance
représente le foyer, la concentration des souvenirs premiers et les
plus indélébiles de la vie, le cadre inaltérable de toutes les expéri-
ences qui nous accompagnent à travers l’existence. Finalement,
la tâche d’élever nos enfants n’est pas seulement une question
d’efficacité, et encore moins de connaissances, de théories ou
d’idéaux éducatifs. Il s’agit peut-être surtout de l’amour que nous
leur donnons et des souvenirs engendrés par cet amour, qui ont
le pouvoir à leur tour d’éveiller le même sentiment, même des
années plus tard, comme nous le rappelle Dostoïevski dans les
dernières pages de son roman Les frères Karamazov :
Sachez donc qu’il n’est rien de plus noble, ni de plus fort, ni de plus
sain, ni de plus utile dans la vie qu’un beau souvenir, surtout s’il
remonte encore à l’enfance, à la maison paternelle. On vous parle
beaucoup de votre éducation, mais un tel souvenir, beau, sacré,
qu’on garde depuis l’enfance, est peut-être la meilleure éducation.
120
En danger

Si l'on emporte beaucoup de ces souvenirs dans la vie, on est sauvé


pour toujours. Et même si un seul beau souvenir reste dans notre
cœur, il peut servir un jour à nous sauver. 2

2 Fernand Hazan éditeur, Le Livre de Poche, p. 889


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Conclusion
Le temps de dire notre dernier mot ne vient jamais,
le dernier mot de notre amour ou notre remords.
Joseph Conrad

C
’est une chose de lire (ou écrire) sur l’éducation des en-
fants, c’en est une autre de mettre en pratique. Les mots
sont faciles à enchaîner, de même que les anecdotes
et les suggestions. Pourtant, sans acte, la plus juste des théories
éducatives est vaine, comme le plus fiable des instincts parentaux.
Quand tout est dit et tout est fait, il nous faut ranger nos livres et
chercher les enfants qui ont besoin de notre amour. Ils sont des
milliers, voire des millions, qui n’ont jamais connu la tendresse
que tout enfant mérite ; qui vont au lit l’estomac vide, seuls et
dans le froid ; qui, bien qu’hébergés par leurs géniteurs, ne con-
naissent rien du véritable amour parental. Ajoutons-y le nombre
incalculable d’enfants pour qui un tel amour ne deviendra jamais
réalité, même s’il est désiré, parce que le cycle cruel de la pauvreté
et du crime a précipité père ou mère ou les deux derrière les bar-
reaux. Malgré tout, nous ne pouvons pas désespérer.
En danger

Si seulement une fraction d’entre nous, qui en avons les moyens,


étions prêts à consacrer notre énergie et notre temps à aider un seul
enfant en péril, même notre propre enfant, beaucoup pourraient
être sauvés. Et même si notre gentillesse prend la forme de l’acte
le plus insignifiant et le plus négligeable, celui-ci ne sera jamais
perdu, à l’instar de tout acte d’amour. Invisible en soi, il aura un
sens ; ajouté à d’autres, il pourrait bien changer le monde.
De telles promesses peuvent sembler creuses, mais elles ne sont
pas pour autant vides de sens. Nous avons oublié que le lien qui
unit une génération à la suivante dépasse de loin la simple dimen-
sion du sang. Lien le plus ancien et le plus fort de l’humanité,
l’amour qui unit un parent à son enfant est un don pour l’avenir,
un héritage pour la postérité.
Malheureusement, l’épave qui sert si souvent de vie de famille
de nos jours amène certains à sombrer dans le fatalisme. Mais
pourquoi les pessimistes devraient-ils avoir le dernier mot ? Dor-
othy Day écrit :
Le sens de la futilité est l’un des plus grands maux de notre époque…
Les gens disent : « Que peut faire un seul homme ? Quel est le
sens de notre petit effort ? » Ils ne voient pas que nous pouvons
seulement poser une brique à la fois, faire un pas à la fois ; nous ne
pouvons être responsables que d’un seul acte au moment présent.
Cette sagesse (l’importance de vivre dans le présent) est une autre
des nombreuses leçons que pourraient nous enseigner les enfants,
si nous étions prêts à mettre de côté nos « solutions » adultes
suffisamment longtemps pour entendre les leurs. Comme le con-
seilla récemment Assata Shakur à une foule d’activistes résolus à
changer le monde :

123
En danger

Nous devons inclure les enfants, prévoir de l’espace pour eux, les
faire participer à la transformation sociale… Les enfants sont la plus
importante source d’optimisme sur cette planète, mais nous avons
eu tendance à ne plus les écouter, à ne pas accorder d’attention à
la sagesse qui sort de leur bouche.

On dit souvent que les enfants « sont l’avenir » ou qu’il nous faut
les éduquer « pour l’avenir ». Si ce sentiment est compréhensible,
il ne suffit pas. Rien ne vaut la joie de l’anticipation : regarder ses
enfants grandir, remarquer le développement de leur personnalité
et se demander ce qu’ils deviendront. Mais tant que des enfants
nous seront confiés, nous ne pourrons oublier que leurs exigences
à notre égard doivent être rencontrées dans le présent.
Il y aura toujours un lendemain, mais comment être sûrs qu’il
nous appartiendra ? Il y a toujours de nouvelles opportunités,
mais combien en laisserons-nous se transformer en occasions
manquées et en regrets ? Dans l’intérêt d’un enfant, sommes-nous
prêts à tout laisser tomber, non à contrecœur, mais avec joie ? Si
nous ne pouvons répondre à ces questions, peut-être n’avons nous
pas appris la plus importante de toutes les leçons : qu’importe
l’orientation future nécessaire à l’enfant, il a besoin de sécurité et
d’amour. Immédiatement.

Beaucoup de choses peuvent attendre.


Les enfants non.
Aujourd’hui leurs os se façonnent,
leur sang se forme, leurs sentiments se développent.
Nous ne pouvons leur dire « demain ».
Car leur nom est aujourd’hui.

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