Authenticité et régulation religieuse contemporaine
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reconnaissance. La
société de
consommation et la
nouvelle régulation du
religieux1
François Gauthier
Université du Québec à Montréal
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94 Studies in Religion / Sciences Religieuses 41(1)
Abstract: The bulk of the production in the sociology of religion today tends to
corroborate the idea that contemporary societies are defined by their transience, as if
en route towards some kind of future religious configuration still indiscernible.
Yet one can note that empirical studies and scientific literature alike have been
describing a situation which has tended to stabilize around certain characteristics
these last two or three decades. This article argues that such stability signifies that
these characteristics form an interdependent and coherent system and sketches out
the hypothesis of a new regulation of religion in our societies contradicting such ideas
as fragmentation and atomization. Following some of Charles Taylor’s ideas, this
article considers the advent of consumer society as realizing the subjective-turn part
of the modernization process through a radicalization of the culture of authenticity and
expressivity. Thus contemporary religiosities are individual answers to the social impera-
tive to construct a self and a personal life narrative which in turn must be expressed in
order to be recognized, this recognition being the mechanism through which consumer
societies efficiently regulate.
Mots clés
religieux contemporain, consommation, médias, authenticité, reconnaissance
Keywords
contemporary religion, consumer society, media, authenticity, recognition
Apre`s avoir force´ment un peu trop divise´ et abstrait, il faut que les sociologues
s’efforcent de recomposer le tout.
Marcel Mauss (1999 : 276)
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interprétation en ce sens est proposée ici en liant, à la suite des travaux de Charles
Taylor4, le tournant subjectif moderne à la pénétration et au développement de la
consommation comme mode de rapport social dominant. Évidemment, il ne s’agit ici
que d’une vue partielle, et « we must be highly aware of conflation of multi-
dimensional complexes into particular forms of single-factor determinism » (Crothers,
2005 : 93). La modernité, du point de vue sociologique, est très certainement complexe,
caractérisée tant par ce tournant subjectif que par une forme de sécularisation, par la
séparation progressive des sphères institutionnelles et leur spécialisation ainsi que par
une croissante rationalisation (Duchastel, 2008 : 10), le tout accompagné d’une struc-
turation de l’espace économique par le capitalisme dont la logique est passée au cours
de la deuxième moitié du XXème de la production à la consommation (Boltanski et
Chiapello, 1999 ; Heath et Potter, 2004, 2005). On ne saurait donc nier l’importance des
changements institutionnels (par exemple la laı̈cisation et l’étatisation des services
publics tels que l’éducation, le travail social et la santé) au cours du XXème siècle sur
le religieux et notamment la pénétration du christianisme dans le tissus social et la cul-
ture. Or privilégier le primat d’authenticité se dégageant du tournant subjectif en lien
avec la consommation permet de suivre le religieux dans sa prise de distance vis-à-vis
des institutions et ainsi de faire apparaı̂tre les rouages d’une nouvelle régulation.
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Grace Davie il y a déjà vingt ans pour l’Angleterre : « Il semble que la croyance persiste
alors même que l’appartenance continue à baisser ou, plus exactement, que la croyance
diminue (a diminué) moins vite que l’appartenance » (1990 : 455). Dans ce constat qui
conserve encore toute son actualité, l’affirmation croyante n’implique pas d’emblée
l’appartenance, et, surtout, « l’appartenance à une organisation religieuse ne détermine
pas nécessairement un univers représentationnel conforme aux propositions de celle-ci »
(Lemieux, Montminy, Bouchard et Meunier, 1993 : 96). Ainsi, l’univers religieux d’une
personne se disant catholique peut, sans incohérence, être habité de discours et d’élé-
ments exogènes au christianisme, telle la réincarnation par exemple. Similairement
l’affirmation de la croyance en Dieu n’a jamais été aussi plurivoque : « nous ne sommes
plus en présence d’une persistance des signifiés sous une mutation des signifiants, mais
d’une mutation des signifiés sous la persistance du signifiant » (Lemieux, Montminy,
Bouchard et Meunier, 1993 : 97).
La marginalisation de la pratique chrétienne traditionnelle n’entraı̂ne pas une
croissance symétrique de l’athéisme déclaré (Lambert, 2001). Ce dernier aurait tendance
plutôt à stagner, tandis que les croyances dites « parallèles » (Michelat, 2001), très répan-
dues mais trop peu étudiées, semblent stables — au point où l’on peut se demander en
quoi ces croyances sont encore parallèles (et par rapport à quoi) si les croyances des
chrétiens ont elles-mêmes changées. Malgré un manque encore flagrant de travaux de
fond sur le contenu des croyances de nos contemporains, religieux déclarés ou non, une
constante demeure l’attitude de fond appelée possibilisme ou probabilisme. Le
probabilisme atteste du relativisme, de l’indétermination, de l’incertitude dernière et
de l’éphémérité des croyances, et s’exprime ainsi : « pourquoi pas », « j’y pense encore »,
« on n’en sait rien, au fond », « je crois mais ne sais pas tout à fait en quoi », etc. Cette
tendance marque un affaiblissement de l’importance des contenus de croyance au profit
de leur performativité et de leur efficacité dans les situations ve´cues. Ce ne sont plus les
contenus de la croyance qui fédèrent (ou divisent) et font sens, mais bien l’inde´termina-
tion du sens qui apparaı̂t désormais la condition même de l’expérience et de la commu-
nalisation religieuses. Évoquer les guerres (pas si lointaines du point de vue historique)
entre catholiques et protestants au nom d’éléments de doctrine, absolument impensables
voire incompréhensibles aujourd’hui, illustre l’ampleur du changement.
Une autre constante qui ressort des études est la cristallisation irréversible du rapport
immanent au sens. C’est-à-dire que, tant pour les adhérents que les non-adhérents au
christianisme, le sens de l’existence se situe d’abord dans la vie elle-même : « Le chris-
tianisme est au service de l’épanouissement terrestre ou il n’est pas » écrivaient Lambert
et Michelat en 1992 (p. 7). Fait intéressant d’un point de vue historique, l’intramonda-
nisation plus ou moins généralisée du salut ferme la parenthèse ouverte par les grandes
religions monothéistes universalistes quant à la prééminence de l’au-delà en Occident
(Lambert, 2008). Parallèlement, force est de constater l’insistance sur l’immanence du
Dieu chrétien (humanité de Jésus, incarnation), accompagné d’un enseignement reli-
gieux et de pratiques pastorales qui ont misé au cours des dernières décennies au Québec
et ailleurs sur la proximité de « l’ami Jésus », rompant volontairement avec l’image du
Dieu transcendant du catéchisme d’autrefois (Meunier, 2007 ; Lambert, 2001 : 31). Dieu
est réinterprété suivant cette visée mondaine, épaulant, accompagnant à la manière d’un
ami plus que d’un père, nourrissant la quête mais ne la refermant point (Lemieux, 2002).
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et analysables » (1993 : 120). Il soulignait dès lors les limites et les conditions sociales
d’un religieux individualisé : « Le processus d’individualisation de la religion ne corre-
spond pas à une libre entreprise individuelle. En fait il s’agit d’un processus induit aussi
bien par le changement social que par les producteurs de sens. Ainsi l’individu reprend
des contenus de croyances en fonction de ses besoins, mais ce processus est socialement
et culturellement déterminé » (Campiche, 1993 : 129). Comment interpréter ces
phénomènes ? Pour Campiche, ce processus de régulation de l’individualisation est une
expression de la fragmentation de nos sociétés et de l’autonomisation fonctionnelle des
domaines d’activité (religieux, politique, esthétique, etc.) censés suivre leurs propres
normes et leurs propres règles.
Or en s’abstrayant quelque peu, on peut voir que les mutations qui ont affecté le reli-
gieux et ses caractéristiques contemporaines sont à placer en étroit rapport avec d’autres
champs, à commencer par le politique où l’individualisation a eu des effets similaires en
termes de désinstitutionalisation. Dans une recherche menée sur les nouvelles radicalités
politiques dans les courants altermondialistes, nous avons repéré une dérèglementation
institutionnelle et l’émergence de formes « acéphales » et horizontales de pratiques et
d’imaginaires politiques rappelant singulièrement ce qui se déroule dans certaines
sous-cultures musicale jeunesse comme les fêtes techno, où une analyse à partir des con-
cepts de la socio-anthropologie religieuse s’avère féconde (Gauthier, 2006 ; voir aussi
Gauthier et Ménard, 2001 ; Gauthier, 2004a, 2004b, 2005). En somme, tout comme le
religieux se désarrime des religions pour se recomposer sous de nouvelles formes (en
défiant du coup les analyses des sciences sociales), ainsi peut-on voir dans l’évolution
de la contestation politique des dernières décennies un mouvement sortant des logiques
propres aux structures politiques (rapports institutionnels de pouvoir) pour se recompo-
ser dans des nouvelles formes nettement moins instituées et plus difficilement saisissa-
bles mais non moins cohe´rentes et structure´es. Bref, si la différenciation fonctionnelle
dont parle la théorie se vérifie au niveau institutionnel et qu’une approche des systèmes
fonctionnels s’avère des plus féconde lorsque mise en œuvre à une certaine échelle
(Beyer, 2005), cette dernière demeure inapte à saisir le religieux-vécu dont nous avons
dressé les caractéristiques. De ce point de vue, ce n’est pas à une autonomisation des
sphères mais plutôt à un brouillage, une recomposition et un enchevêtrement que l’on
assiste et dont il nous faut exhumer et reconstituer la cohérence symbolique.
Cette transversalité des logiques sociales touchant le religieux et le politique (mais
aussi d’autres sphères sociales) donne raison à James Beckford lorsqu’il suggérait il y
a déjà vingt ans que les changements dans le domaine religieux ne peuvent se com-
prendre indépendamment de ceux affectant la société dans son ensemble (dans Beckford
et Luckmann, 1989, notamment). Ainsi la désarticulation entre les croyances et les
appartenances confessionnelles relevées par Grace Davie s’éclaire-t-elle significative-
ment lorsque mise en parallèle avec la baisse des associations volontaires dans tous les
domaines (Davie, 1993 : 87). Il en va donc d’un rapport généralisé de méfiance envers
l’Institution et non d’une spécificité du domaine religieux. En épilogue d’un ouvrage
important sur la religion et les jeunes, Liliane Voyé allait dans le même sens lorsqu’elle
écrivait : « Le temps est venu de repenser assez fondamentalement nos outils d’analyse,
plutôt que de partir de situations anciennes définies comme les normes à partir desquelles
interpréter l’actualité. Il faut plutôt dégager les cohérences nouvelles. Ainsi, plutôt que
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Considérons un instant les discours de la modernité sur elle-même pour saisir que
cette dernière se conçoit soit positivement comme une libération, soit négativement
comme une perte des horizons pré-modernes, communautaires, définis par un rapport
instituant à une hétéronomie sacrée dont la religion est fonction. Dans la version positive,
la modernisation a permis à l’être humain de se révéler à lui-même tel qu’il est re´elle-
ment contre les voiles de la superstition et de la religion conçue comme vecteur d’illusion
ou d’aliénation. Tel est l’argument ontologique (et métaphysique) sous-tendant l’autodé-
finition de la modernité, et telle est la perspective dominante en philosophie politique.
Dans la version négative, la modernisation aurait consumé l’horizon permettant à l’être
humain de vivre avec les autres au sein d’une communauté dans un ordre non destruc-
teur, avec pour effet une progressive et catastrophique déshumanisation du monde. Les
deux versions, qui se retrouvent souvent entremêlées (comme c’est le cas d’ailleurs chez
Marcel Gauchet8), tiennent l’idée d’un certain désenchantement du monde pour
véridique et établi. Comme l’écrit Charles Taylor : « L’avènement de la modernité aurait
consisté dans la dissipation de cet horizon, à travers le désenchantement du monde et la
prise en charge par un sujet désengagé de son sort, à la lumière de la raison instrumentale.
Il serait sorti de cette transition un nouveau sujet, qui se définirait comme individu, indé-
pendant de toute société, et qui poursuit ses buts — essentiellement la vie, le confort maté-
riel et le pouvoir — sans référence nécessaire à des valeurs ‘supérieures’ » (dans Laforest
et Lara, 1998 : 38). Ainsi l’individu moderne serait capable d’opter librement pour ses
valeurs, ses croyances et sa religion. C’est cette anthropologie qui s’est radicalisée dans
l’économie politique d’un Adam Smith d’abord, puis, ensuite, dans les « sciences écono-
miques » du XIXème siècle avant de rejaillir avec l’évidence de la simplicité dans les
théories du choix rationnel et les lois du marché appliquées au religieux. Cette conception
est toutefois trop ajustée au récit qu’a la modernité sur elle-même, selon Taylor. La dis-
sipation de l’horizon pré-moderne n’a pas produit un individu pur : l’être humain ne saurait
se définir qu’en rapport avec ses semblables, par un rapport social.
Taylor est d’avis qu’un changement profond a affecté les sociétés occidentales au
cours du dernier demi-siècle, modifiant entre autre profondément le religieux vécu. Les
années 1960 constitueraient le moment charnière d’une révolution culturelle dont la
manifestation la plus évidente serait l’avènement de la société de consommation
(2003 : 76). Celle-ci ne se serait pas imposée comme un rouleau compresseur poursui-
vant une logique mécanique et instrumentale mais parce qu’elle correspondrait à une
mouvance affectant tout le symbolique en modernité : « Si nous nous éloignons de ces
phénomènes extérieurs concernant le consumérisme d’après-guerre pour aller vers la
connaissance de soi qui les accompagnait, nous pouvons voir une constante progression
de ce que j’ai nommé la culture de l’ ‘authenticité’. J’entends par là une conception de la
vie qui a émergé avec l’expressivisme romantique de la fin du XVIIIe siècle, et qui pose
que chacun d’entre nous a sa façon personnelle de réaliser sa propre humanité, et qu’il est
important de découvrir et de vivre la sienne propre au lieu de se conformer au modèle
imposé de l’extérieur par la société, ou par la génération précédente, ou par l’autorité
politique ou religieuse » (Taylor, 2003 : 79–80). La dimension expressiviste renvoie
au fait que chaque individu ayant une particularité irréductible, il devient un impe´ratif
social que de le découvrir et de l’exprimer comme principe identitaire. L’identité est
alors l’objet d’une recherche tandis que le religieux se déploie comme une quête de sens
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dont la dynamique même est la tension dans l’inassouvissement (Lemieux, 1999, 2002).
Si la modernité est en partie émancipation à l’égard des traditions, de la société et des
institutions, elle est également une injonction à la négociation constante avec les autres.
D’où l’apparition des discours et des théories sur la reconnaissance. L’identité exprimée
exige une validation, une légitimation et donc une reconnaissance par les autres ou par
une instance du social.
C’est dans ce jeu identitaire entre la découverte et l’expression d’un soi authentique et
la quête de reconnaissance que résident les mécanismes de cette nouvelle régulation
sociale du religieux, bien au-delà (ou en-deça) des nébuleuses « lois de l’offre et de la
demande » religieuse. Ainsi les individus ne choisissent-ils pas rationnellement et libre-
ment tel ou tel bien de salut leur convenant au mieux dans la perspective d’une maximi-
sation du sens mais au contraire sont-ils engagés dans leur être le plus profond et en
grande partie inconsciemment dans cette quête de repères et de pratiques symboliques
dans lesquelles ils peuvent se révéler à eux-mêmes et aux autres pour voir leur identité,
leur valeur en tant que personne, leurs aspirations et leurs parcours reconnus9. La société
de consommation dans cette optique n’est pas une machine à dévorer le sens ou une
pourvoyeuse d’ersatz de transcendance mais bien l’environnement et le processus social
dans lequel opère cette double quête d’identité et de reconnaissance.
Tout l’attrait de la société de consommation est d’offrir des choix et donc de
promettre la pleine expression de cette valeur cardinale de la modernité qu’est la liberte´.
Ainsi l’idée de choix a pu revêtir une signification profonde car liée à la découverte et à
l’expression même de l’identité et conditionnée par le désir de reconnaissance. Cette per-
spective nous permet de comprendre pourquoi l’aspect individualiste de la religiosité
contemporaine ne signifie pas atomisation, autarcie et narcissisme. Comme l’ont relevé
Heelas et Woodhead (2005), les religiosités contemporaines, confessionnelles ou non,
sont hautement relationnelles. Il en va d’un changement radical dans le régime de Vérité.
Si naguère l’Institution et l’habitude sociale étaient garantes de la tradition et dès lors de
la Vérité, le religieux ne se définie essentiellement pas par rapport à une lignée croyante
(Hervieu-Léger, 1993), fût-elle imaginaire. Comme le résume une guérisseuse holiste en
entretien: « efficiency is the measure of Truth », aujourd’hui seules l’efficacité et l’expé-
rience personnelle sont gages de Vérité. Or une telle vérité a pour caractéristique d’être
changeante au gré des expériences, et c’est dans ce contexte que seule la « reconnaissance
mutuelle permet un minima de certitude. Le primat d’authenticité ne fait pas disparaı̂tre
le besoin d’échanger avec d’autres et de témoigner de leurs expériences » (Hervieu-
Léger, 2001 : 108), et ce partage agit pour stabiliser le sens et lui procurer un fondement
dont la transcendance est horizontale et immanente plutôt que verticale10. Une telle iden-
tité est hautement narrative, le sens devant être mis en récit pour être partagé et reconnu.
En retour la narration prend sa source et retourne à l’expérience vécue qui en est la trame.
Or se dire nécessite une altérité réceptive. L’identité nécessite une altérité à laquelle se
confronter et se constituer : « c’est le jeu de la reconnaissance qui permet que s’assure,
dans l’échange [comme validation mutuelle], la stabilisation des significations indivi-
duellement produites et leur possible socialisation » (Hervieu-Léger, 2001 : 109).
Voilà qui permet de saisir pourquoi la religiosité contemporaine apparaı̂t paradoxale-
ment comme affirmation individuelle et, en même temps, demande de reconnaissance et
quêtes d’expériences de « nous ». Le passage d’une religiosité quotidienne, « inscrite
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utile ce qui est efficace, ce qui se mesure dans le vécu, ce qui permet ce sentiment de
croissance et de progression vers le bonheur. Ainsi Lambert écrit-il que la pratique ne
répond plus à une obligation mais à un besoin et que « l’important n’est pas qu’une
religion soit ‘vraie’ mais qu’elle puisse apporter quelque chose en termes d’épanouisse-
ment » (2001 : 32). Or le pragmatisme caractéristique du religieux aujourd’hui n’est pas
autant le résultat du « pluralisme » ou du « relativisme » face aux valeurs que le corolaire
logique de ce qui les sous-tend, à savoir cette double quête pratique d’authenticité et
d’expressivité. L’utilité comme modalité de l’efficacité symbolique plutôt que la fidélité
à une tradition, une lignée croyante ou une orthodoxie constitue la clé de voûte des
logiques contemporaines du religieux et le noyau de leur systématicité. C’est en elle que
convergent en effet les conséquences sociologiques de la radicalisation de la culture de
l’authenticité et de l’expressivité dans nos sociétés de consommation.
Conclusion
Dans son article de 2001, Danièle Hervieu-Léger évoquait le rôle des médias dans le
processus d’homogénéisation des croyances. L’espace médiatique (dont Internet et les
« médias sociaux ») contribue fortement à répandre la nouvelle syntaxe des quêtes de sens
et offre un espace où les exprimer et les voir reconnaı̂tre moyennant leur conformité avec
telle ou telle esthétique. Ainsi, plus que la rue, la salle de classe ou le travail, l’espace com-
municationnel constitue l’institution sociale de validation des croyances, des pratiques et
des identités. La désinstitutionnalisation du religieux, voire sa « libéralisation », cache une
nouvelle régulation de la sphère religieuse qui est par ailleurs inséparable des développe-
ments de la culture occidentale dans son ensemble et indissociable des mutations ayant
affecté d’autres sphères dont le politique. Les caractéristiques contemporaines du religieux
témoignent d’une rupture importante accomplie lors de l’avènement de la société de con-
sommation et l’arrivée coı̈ncidente sur la scène sociale de la génération du baby boom. Les
tendances qui se sont alors révélées n’ont depuis fait que se concrétiser et se radicaliser, de
telle manière que l’on peut aujourd’hui témoigner non plus en faveur de l’hypothèse d’une
mutation continue de nos sociétés mais d’une relative stabilisation autour des
caractéristiques relevées. Celles-ci témoignent à leur tour moins d’un éclatement ou d’une
fragmentation sans reste et sans cohérence substantive du religieux que d’une remarquable
systématicité fonctionnelle dont la cohérence est donnée par la valeur d’efficacité et d’uti-
lité des pratiques et des croyances dans la double quête d’authenticité et d’expressivité
propre aux sociétés issues du processus de modernisation dont parle Charles Taylor.
L’homogénéisation paradoxale des croyances qu’a relevé Danièle Hervieu-Léger (2001)
conjointement à la radicalisation des tendances à l’individualisation s’explique par le fait
que la construction identitaire qui est en jeu dans ces religiosités nécessite une reconnais-
sance par les autres (en personne ou virtuellement, notamment par le biais de la télé ou
d’Internet) qui a pour effet une normalisation autour de certaines possibilités limitées mal-
gré l’illimitation apparente des contenus de croyance.
En somme, les sociétés occidentales semblent sorties d’un régime à légitimation
orthodoxique et entrées dans un nouveau régime orthopraxique sacralisant l’individu :
une régulation religieuse marquée par une conformité à cette injonction de se construire
un soi dans une dynamique d’authenticité, d’expression et de reconnaissance plutôt
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qu’en conformité avec une tradition, une institution ou une orthodoxie. Cette nouvelle
régulation se laisse saisir si l’on interroge la contemporanéité sous l’angle du tournant
subjectif moderne et du passage d’un capitalisme de production à un capitalisme de con-
sommation. Or chercher à articuler les catégories économiques du marché et de la con-
sommation nécessite l’ouverture d’une voie évitant à tout prix les approches telles que
les théories du choix rationnel, de la religion à la carte et autres marchés des biens de
salut, ces dernières n’expliquant pas tant « l’économie du religieux » qu’elles légitiment
une économicisation religieuse du monde. Considérer la centralité de la consommation
dans nos sociétés est à rebours une porte d’entrée permettant de saisir la consommation
comme processus social lié au développement de la modernisation et de la mondialisa-
tion d’abord, puis comme type de rapport social, à savoir un type particulier de rapport à
soi, aux autres, à la communauté, au politique, au sens, à la vérité, au monde, à la Nature,
au passé, au devenir, au temps et . . . à l’Autre.
Notes
1. La recherche pour ce texte a été rendue possible par un financement doctoral et postdoctoral du
Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH). Une version préliminaire et
partielle a été présentée au Congrès de la SISR en juillet 2009 (Gauthier, 2009). J’aimerais
remercier Andrew Dawson et Linda Woodhead pour leurs remarques suite à l’oral.
2. Cet ouvrage a été produit dans le cadre de la collection « Regard sur la jeunesse . . . » de
l’Observatoire Jeunes et sociétés de l’INRS-UCS, au Québec, dont l’orientation théorique situe
la jeunesse entre ces âges et considère les jeunes comme « des acteurs sociaux, capables, à la
fois, de participer activement aux institutions dont ils sont partie prenante, et de composer avec
les règles du jeu et les contraintes qui en découlent » ([Link]).
3. Pour fins analytiques, il convient de définir notre position épistémologique comme suit. La reli-
gion n’est d’abord pas une chose ni une essence, mais bien, du point de vue des sciences
humaines et sociales, une catégorie permettant de faire sens, si possible d’expliquer, une part
de l’expérience humaine et sociale. En ce sens on parlera de « religieux » (comme on dit le
politique ou l’économique ou l’esthétique) pour signifier le domaine le plus abstrait et général,
potentiellement et hypothétiquement universel et transhistorique. On appellera « religions » ces
institutionnalisations particulières, dans chaque société, du religieux (cette strate peut se diviser
à son tour entre la version officielle des clercs et la religion dite « populaire » qui s’en distin-
gue). On parlera de « religiosité » dans le cas du religieux vécu individuel, à savoir l’appropria-
tion individuelle à une certaine distance de l’orthodoxie et des prescriptions des religions. Pour
une approche similaire, voir Caillé (2009 : 77–96).
4. Voir Taylor (1989, 1991, 2003) ainsi que Lara et Laforest. (1998). On nous excusera de n’avoir
pu tenir compte du dernier et volumineux ouvrage de Taylor, A Secular Age (2007, Cambridge,
Massachussetts : Harvard University Press).
5. Camille Tarot (2008) fait également cette distinction entre religions orthodoxiques (essentiel-
lement les monothéismes pour lesquels la profession de foi et le contenu des croyances sont
structurantes de la religiosité dans son ensemble) et orthopraxiques (qui au contraire donnent
plus de poids à la conformité rituelle). Jean-Paul Willaime (2001) évoque également ces termes
pour parler d’une progression des religions orthopraxiques, notamment le pentecôtisme.
6. Voir Donnadieu (2001) et Dillon (2009) pour un aperçu de ces thèses.
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7. On ne peut que renvoyer aux importants travaux des chercheurs réunis au sein du MAUSS
(Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales) et de sa Revue du MAUSS (semestrielle
papier et permanente en-ligne [Link]) pour des discussions détaillées sur
les divers aspects de l’utilitarisme ambiant, de sa critique et des perspectives de dépassement,
notamment via l’œuvre de Mauss et de son Essai sur le don. On peut toutefois suggérer
certains ouvrages dont la critique de l’économicisme de Bourdieu par Caillé (2005b), et plus
globalement Caillé (2000 ; 2005a), Caillé, Lazzeri et Senellart (2001), Godbout avec Caillé
(1995) et Godbout (2000, 2007).
8. Comparer par exemple Gauchet (1985) et (2003).
9. Sur la reconnaissance, on consultera bien sûr Honneth (2000), mais également Caillé (2007)
ainsi que le numéro de la Revue du MAUSS semestrielle consacré à ce thème (no 23, 2004).
10. Ces histoires de « transcendance immanente » peuvent causer bien des malentendus. La
philosophie politique à la suite de la théologie chrétienne nous a effectivement habitué à
penser la transcendance en termes d’hétéronomie radicale et en termes de divinités, à la
manière des monothéismes. Une transcendance immanente signifie simplement qu’il n’y a pas
de postulat d’une division ontologique entre les sphères humaines et divines, mais plutôt que
la transcendance pénètre le monde et coexiste dans les rapports humains. Il est utile de rappe-
ler que les monothéismes sont de loin minoritaires dans l’histoire et l’ensemble des cultures et
que diverses formes de transcendances plus ou moins immanentes ont marqué l’aventure
humaine (voir Lambert, 2008).
Bibliographie
Baudrillard J (1970) La socie´te´ de consommation. Paris : Denoël Folio Essais.
Beckford JA et Luckmann T (eds) (1989) The Changing Face of Religion. London : Sage.
Berger P et Luckmann T (1967) The Social Construction of Reality: A Treatise in the Sociology of
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Beyer P (2005) Religions in Global Society. New York : Routledge.
Boltanski L et Chiapello È (1999) Le nouvel esprit du capitalisme. Paris : Gallimard.
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