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Les suites récurrentes à convergence lente
Daniel PERRIN
0. Introduction.
Je me propose d’écrire une sorte de bilan sur la convergence des suites un+1 = f (un ),
avec f de classe C 1 au moins, vers un point fixe α, dans le cas où ce point fixe vérifie
|f (α)| = 1. Quitte à remplacer f (x) par g(x) = f (x + α) − α (i.e. à conjuguer par la
translation t(x) = x − α : g = tf t−1 ), on se ramène au cas α = 0.
1. Le lemme de l’escalier.
a) Le lemme.
Il s’agit du résultat suivant :
Lemme de l’escalier. Soit (vn ) une suite de réels qui tend vers +∞. On suppose que
vn+1 − vn tend vers un nombre a = 0. Alors on a vn ∼ an (et a est > 0).
Intuitivement si on a un escalier dont la nième marche tend vers a, la hauteur pour n
marches est de l’ordre de na.
Démonstration. C’est la sommation de Césaro : on a
1
n−1
vn − v0
= (vk+1 − vk )
n n
k=0
vn − v0
et comme vk+1 − vk tend vers a il en est de même de par Césaro et donc vn /n
n
tend vers a.
b) Application.
Si on a une suite (un ) de nombres > 0 qui tend vers 01 , pour en avoir un équivalent2
on étudie vn = ukn avec k réel négatif, de sorte que vn tend vers +∞. Si on montre que
vn+1 − vn tend vers un nombre a = 0, on a vn ∼ an (a est alors automatiquement > 0) et
on a un ∼ a1/k n1/k .
1
Si un tend vers α on se ramène à ce cas en considérant un − α, si elle tend vers l’infini on
considère 1/un .
2
Si la suite est de la forme un = f (n) il suffit de disposer d’un développement limité de f
et la méthode préconisée ici n’a pas d’intérêt.
2
Remarque 1. Attention, même si la suite (un ) admet un équivalent de la forme 1/nα en 0,
ce n’est pas pour autant qu’on peut le trouver par la méthode de l’escalier. Par exemple,
1 (−1)n ,
pour un = √ + la méthode devrait fonctionner avec k = −2, or, on a
n n
1 1 √ √
2 − 2 = 2(−1)n n + 1 + n + o(1)
un+1 un
et cette suite tend vers l’infini en valeur absolue quand n tend vers l’infini, de sorte que la
méthode ne s’applique pas. Dans le cas des suites récurrentes, on rencontrera ce phénomène
avec les suites en escargot. La suite un sera équivalente à (−1)n /nα , comme on le verra en
appliquant la méthode de l’escalier aux suites u2p et u2p+1 . En revanche, la méthode ne
s’appliquera ni à la suite |un |, ni à la suite u2n .
c) Le cas des suites récurrentes.
Commençons par une remarque.
Remarque 2. Soit (un ) une suite définie par sa valeur initiale u0 et la relation un+1 = f (un ),
avec f continue et dérivable au voisinage de 0. On suppose que la suite est définie et
converge vers 0. Alors, pour que la méthode de l’escalier s’applique à |un |, il faut que l’on
ait f (0) = ±1. En effet, dans ce cas on aura une convergence lente, or on sait que la
convergence de (un ) est géométrique si |f (0)| < 1 et que la suite ne converge que si elle est
stationnaire si on a |f (0)| > 1. On peut encore expliquer ce phénomène comme suit. On a
un+1 = f (0)un +n un où n tend vers 0, d’où, pour n assez grand, |un+1 | = |un |(|f (0)|+n )
où n = ±n . On calcule |un+1 |k − |un |k = |un |k [(|f (0)| + n )k − 1], avec k < 0. Pour
que le lemme de l’escalier s’applique, il faut que cette quantité ait une limite > 0. Comme
n tend vers 0, [(|f (0)| + n )k − 1] tend vers |f (0)|k − 1. Si cette quantité est non nulle,
|un+1 |k − |un |k tend vers l’infini. On doit donc avoir |f (0)|k = 1, ce qui impose |f (0)| = 1.
Dans le cas f (0) = 1, on a le résultat suivant (on suppose ici la convergence acquise, voir
le paragraphe suivant pour une discussion) :
Théorème 3. Soit f une fonction définie au voisinage de 0 et admettant un
développement limité en 0 de la forme :
f (x) = x + λxk + o(xk )
avec k ∈ N, k ≥ 2 et λ = 0. On suppose que la suite (un ) définie par sa valeur initiale
u0 et la relation un+1 = f (un ) est bien définie et converge vers 0. Alors, un est de signe
constant pour n assez grand et on a
1 1 .
|un | ∼ k−1
1 1
(k − 1)|λ| n k−1
Démonstration. On a le développement : |un+1 | = |un | 1 + λuk−1
n + o(uk−1
n ) pour n assez
grand. Soit r > 0. On obtient :
1 1 1 −rλuk−1 + o(uk−1
n ) .
− = n
|un+1 |r |un |r |un | 1 + rλun + o(uk−1
r k−1
n )
Convergence des suites récurrentes 3
Cette suite ne peut admettre une limite finie non nulle que si on a r = k − 1. Dans ce cas,
comme cette limite doit être positive (sinon 1/|un |r tendrait vers −∞), c’est nécessairement
1
(k − 1)|λ|. On en déduit qu’on a ∼ (k − 1)|λ| n par le lemme de l’escalier, d’où le
|un |k−1
résultat.
1 1
Remarque 4. Le fait que la limite de la suite − soit positive impose des
|un+1 |r |un |r
conditions :
• si la suite un est positive, on a nécessairement λ < 0,
• si la suite un est négative, on a (−1)k λ > 0.
Si l’on veut que la méthode s’applique à la fois pour des suites positives et négatives il faut
donc avoir λ < 0 et k impair. Nous rencontrerons ce cas plus loin.
2. Convergence des suites récurrentes.
a) Le cas f (0) = 1, f (0) = 0.
Soit f une fonction définie et dérivable au voisinage de 0 et deux fois dérivable en 0. On
suppose f (0) = 0, f (0) = 1 et f (0) = 0 (c’est le cas générique). Quitte à remplacer
f (x) par −f (−x) on peut supposer f (0) < 0. La formule de Taylor-Young donne un
développement de f au voisinage de 0 : f (x) = x + λx2 + o(x2 ) avec λ = f (0)/2. Il existe
alors un intervalle I = [−a, a] contenant 0 tel que l’on ait :
a) f (x) du signe de x pour tout x ∈ I,
b) f croissante sur I,
c) f (x) − x < 0 pour tout x ∈ I, x = 0.
En vertu de a) et c) l’intervalle [0, a] est stable par f et on a le résultat suivant :
Théorème 5. Soit u0 ∈ I.
1) Si u0 est > 0, la relation de récurrence un+1 = f (un ) définit une suite qui décroı̂t et
2 .
converge vers 0. On a un ∼ −
f (0)n
2) Si une suite récurrente définie par la relation précédente converge vers 0, on a un ≥ 0
pour n assez grand.
Démonstration. 1) Les conditions a) et c) assurent qu’on a un > 0 et (un ) décroissante, de
sorte que la suite converge. En vertu de c) l’unique point fixe de f dans I est 0, de sorte
que (un ) converge vers 0. L’équivalent résulte du théorème 3.
2) Supposons que (un ) converge vers 0. Alors, on a un ∈ I pour n ≥ N . Si on avait un0 < 0
pour un n0 ≥ N , comme les un , pour n ≥ n0 , sont dans I, ils vérifieraient un < un0 en
vertu de c). La suite (un ) ne convergerait donc pas vers 0.
Remarques 6.
1) Lorsque u0 est < 0 il peut se passer plusieurs phénomènes : la suite peut ne pas être
x
définie (exemple : f (x) = √ ), elle peut tendre vers un autre point fixe (négatif) de
x+1
f (exemple : f (x) = x − x2 − x3 ), ou vers −∞ (exemple : f (x) = x − x2 ) ou enfin revenir
dans l’intervalle x > 0 et converger vers 0 (exemple : f (x) = x − x2 + 3x3 + 3x4 pour x ≤ 0,
4
f (x) = 12 ln(1 + 2x) pour x ≥ 0, cf. la fonction f cas sur ma TI92).
2) Dans le cas f (0) > 0 le résultat est analogue, mais c’est l’intervalle [−a, 0] qui est
stable et donne naissance à des suites convergentes. L’équivalent est le même que dans le
théorème 5.
b) Le cas f (0) = 1, f (0) = 0, f (0) = 0.
Soit f une fonction définie et deux fois dérivable au voisinage de 0 et trois fois dérivable en
0. On suppose qu’on a f (0) = 1, f (0) = 0, f (0) = 0. C’est le cas le plus générique après
le précédent. On a donc un développement f (x) = x+λx3 +o(x3 ), avec λ = f (0)/6 = 0. Si
l’on veut pouvoir appliquer le théorème 3 (que ce soit pour les suites positives ou négatives,
cf. remarque 4), il faut prendre λ < 0.
Il existe alors un intervalle I = [−a, a] contenant 0 tel que l’on ait :
a) f (x) du signe de x pour tout x ∈ I,
b) f croissante sur I,
c) f (x) − x < 0 pour x ∈]0, a] et f (x) − x > 0 pour x ∈ [−a, 0[.
En vertu de a) et c) l’intervalle [−a, a] est stable par f et on a le résultat suivant :
Théorème 7. Soit u0 ∈ I. La relation de récurrence un+1 = f (un ) définit une suite
qui converge vers 0 en décroissant (resp. en croissant) si u0 > 0 (resp. u0 < 0). On a
1 .
|un | ∼
2|λ|n
Démonstration. Le raisonnement est le même qu’au théorème 5. L’équivalent vient encore
du théorème 3.
Remarques 8.
1) Dans le cas λ > 0, f (x) − x est du signe de x sur un intervalle I contenant 0 et une
suite récurrente associée à f ne peut converger vers 0 que si elle est stationnaire. En effet,
si la suite converge vers 0, elle est dans I pour n ≥ N . Supposons par exemple uN > 0. On
montre alors par récurrence qu’on a un ≥ uN pour n ≥ N et la suite ne tend pas vers 0.
2) Le lecteur – s’il y a lecteur – que ça amuse – s’il y en a – examinera tout seul les cas
plus spéciaux.
b) Le cas f (0) = −1.
Soit f une fonction définie, deux fois dérivable au voisinage de 0 et trois fois dérivable en
0. On suppose f (0) = 0, f (0) = −1. La formule de Taylor-Young donne un développement
de f au voisinage de 0 : f (x) = −x + λx2 + µx3 + o(x3 ) avec λ = f (0)/2, µ = f (0)/6.
Il existe alors un intervalle I = [−a, a] contenant 0 tel que l’on ait :
a) f (x) du signe de −x pour tout x ∈ I,
b) f strictement décroissante sur I.
On a alors le résultat suivant :
Théorème 9. On suppose λ2 +µ > 0. Il existe un intervalle J contenu dans I, contenant
0 dans son intérieur et stable par f . Si u0 est dans J la suite récurrente définie par f existe et
Convergence des suites récurrentes 5
converge vers 0. Les suites des termes pairs et impairs de (un ) sont adjacentes. Supposons,
1 −1
par exemple, u0 > 0. On a u2n ∼ √ et u2n+1 ∼ √ .
2 λ2 + µ n 2 λ2 + µ n
Démonstration. Il existe b avec 0 < b ≤ a tel que l’on ait 0 < f (−b) ≤ a (c’est la
décroissance et la continuité de f ). La fonction g(x) = f ◦ f (x) est alors définie, continue
et croissante sur [−b, 0] et elle admet un développement limité au voisinage de zéro :
g(x) = x − 2(λ2 + µ)x3 + o(x3 ),
de sorte que g(x)−x est du signe de −x pour x assez petit. Il existe donc c avec −b ≤ −c < 0
tel que g(−c) ≥ −c et l’intervalle J = [−c, f (−c)] est stable par f . Si u0 est dans J, la
suite récurrente (un ) associée à f est bien définie. Si, disons, u0 est > 0, u1 est alors < 0
et le théorème 7 montre que les suites des termes pairs et impairs (qui sont associées à g)
convergent vers 0 en étant adjacentes et qu’on a les équivalents annoncés.
Remarque 10.
1) Dans le cas λ2 + µ < 0, la remarque 8.1 montre que les suites (u2n ) et (u2n+1 ) ne
peuvent converger vers 0 sans être stationnaires et il en est de même, a fortiori, de la suite
(un ). Dans ce cas, il n’y a pas en général d’intervalle borné stable. Par exemple, si on a
f (x) = −x − x3 , aucun intervalle [−a, b] avec a, b > 0 n’est stable.
2) Le lecteur étudiera le cas non générique : λ2 + µ = 0.