Conférence
Par Yves Modéran*
La conversion de Constantin
et la christianisation de l’Empire romain
Conférence pour la Régionale de Basse-Normandie de l’APHG en juin 2001.
Le dossier documentaire fourni en annexe est disponible à l’adresse
http://aphgcaen.free.fr/conferences/ym/moddocs.htm
Je voudrais ici, non pas traiter de la christianisation de l’empire romain dans la globalité du sujet, mais
poser la question de la chronologie : quand l’empire romain est-il vraiment devenu chrétien ?
Cette interrogation est une des plus anciennes qui soient en histoire romaine comme en histoire religieuse,
et si je la relie à la conversion de Constantin, c’est parce que depuis toujours cet événement a été placé au
centre de la réflexion des historiens, soit pour en faire un quasi-point de départ, soit au contraire pour en
faire un aboutissement symbolique.(1)
Pour toute une école historiographique catholique, très Certes, reconnaissait-il aussi, après d’autres, la conversion
longtemps dominante et encore très présente, l’adhésion de totale des masses, surtout dans les campagnes, prit encore
Constantin à la religion du Christ fut en effet un événement beaucoup de temps, parfois plusieurs siècles, et parfois
important dans l’histoire de l’Eglise, mais pas un tournant sans jamais être parfaite. Pour ces « attardés », l’usage du
absolument révolutionnaire : ce fut, disent ces historiens, une bras séculier fut bien utile et accéléra l’histoire, mais le fait
étape dans un processus continu de conquête du monde, essentiel reste que le christianisme avait acquis dès avant
qui avait commencé depuis la Pentecôte, et qui, au début du 312 une position dominante dans l’empire. Du coup, et j’y
IVe siècle, était déjà très avancé, tant numériquement que reviendrai, pour ces historiens, la conversion de Constantin
socialement ; en clair, n’hésitent-ils pas à dire, en 312, avant ne représente en fait aucun mystère. La conversion de
même la conversion de l’empereur, la partie était déjà gagnée l’empire suffit à expliquer celle de l’empereur.
face au paganisme. Le tournant capital aurait été le IIIe
siècle, qui vit une formidable accélération des conversions, Cette thèse n’a jamais fait l’unanimité, mais on ne lui
dans le peuple et déjà dans les élites. Dans cette logique a longtemps opposé qu’une critique purement négative,
donc, le ralliement de Constantin en 312 n’aurait été sans véritable contre-argumentation. Or, depuis une ving-
qu’un couronnement, et non une révolution. taine d’années, les choses ont vraiment changé grâce à
une nouvelle école historiographique, surtout anglo-
C’est par exemple la position du cardinal Daniélou dans saxonne mais aussi un peu française, dont les meilleurs
la Nouvelle histoire de l’Eglise parue au Seuil en 1963, représentants sont Alan Cameron et Robin Lane Fox aux
récemment rééditée dans la collection de poche «Points» : Etats-Unis, et Pierre Chuvin et Claude Lepelley en France.
« Au début du IVe siècle, écrit-il, les forces vives de l’empire L’ouvrage manifeste de cette école, dont je vous reparle-
étaient en grande partie chrétiennes… En dégageant l’em- rai plusieurs fois au cours de cet exposé, est certainement
pire de ses liens avec le paganisme, Constantin ne sera pas celui de Lane Fox, Païens et chrétiens, paru en 1986 et qui
un révolutionnaire. Il ne fera que reconnaître en droit une a été traduit récemment en français. L’originalité de ces
situation déjà réalisée dans les faits. » chercheurs, qui sont maintenant très à la mode et ont sus-
* En 2001, Professeur à l’Université de Caen.
Les inégalités de la christianisation avant Constantin - carte de l’Orient chrétien en 325, de l’Italie au début du IVe siècle - Desclée de
(1)
Brouwer.
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cité dans les dernières années, en France notamment, une la seule vérité scientifique. Ce qui hérisse en particuliers
série de thèses en cours ou en voie d’achèvement, c’est de certains historiens cléricaux, ce sont les conséquences
s’être vraiment intéressés, pour lui-même, au paganisme plus ou moins implicites de sa conclusion. Si en effet les
tardif, celui des IIIe et IVe siècles, et dans ce paganisme, chrétiens n’étaient qu’une petite minorité en 312, alors il
d’avoir choisi les cultes les plus traditionnels, ceux qu’on faut forcément admettre que l’évangélisation des masses
considérait jusque-là comme moribonds, soit parce que le et des forces vives de l’empire, comme disait le cardinal
christianisme triomphait, soit parce qu’on considérait qu’il Daniélou, a été un phénomène postérieur ; et du coup il
avait été supplanté par les religions orientales, celles d’Isis devient difficile de dissocier ce phénomène de la conver-
ou de Mithra notamment. Tous sont partis d’un constat sion de Constantin et de la transformation du christianisme
simple et qui aurait dû être fait depuis longtemps : en religion d’Etat. Si on suit Lane Fox, la tentation est ef-
c’est qu’il y a encore un nombre considérable de témoi- fectivement grande de conclure que c’est la conversion
gnages des cultes païens au IIIe et même au IVe siècle, de Constantin et de l’Etat romain, avec tous les moyens
littéraires, dans les textes chrétiens qui les dénoncent vio- de séduction ou de contrainte qu’il mit en place à terme,
lemment, et surtout archéologiques et épigraphiques, avec qui expliquerait le triomphe final de l’Eglise à la fin de
de belles séries de dédicaces, d’ex voto, ou d’attestations l’Antiquité. En un mot, la conversion de Constantin, de
de travaux dans les temples qui n’avaient que très peu été conséquence, deviendrait ainsi plus ou moins la cause de la
étudiés jusqu’ici. Or rien, dit Lane Fox, si ce n’est un préjugé christianisation de l’empire.
a priori, n’autorise à dire que ces témoignages constituent
des formes résiduelles de culte, ou qu’ils correspondent à D’un point de vue purement scientifique, l’hypothèse n’a
des actes religieux purement formalistes, dénués de toute évidemment rien de scandaleux, mais elle passe mal chez
véritable piété. Au contraire, et c’est une des parties les certains, parce qu’ils la ressentent toujours un peu comme
plus passionnantes de son livre, il montre que les consul- une attaque : ils supportent mal l’idée que la religion du
tations d’oracles païens sont restées très fréquentes au IIIe Christ ne se serait pas imposée d’elle-même dans le
siècle, et avec des questions qui montrent une véritable monde romain, par ses propres vertus et sa supério-
angoisse, à laquelle on croyait que les dieux traditionnels rité naturelle, mais seulement parce qu’elle devint au
pouvaient répondre. Sa thèse est donc que ce paganisme cours du IVe siècle religion d’Etat. Tout le miracle de la
tardif était toujours très vivant à la veille de la conversion de petite secte née en Palestine et conquérant le monde par la
Constantin. Et dès lors, conclut-il, c’est le christianisme parole de ses fidèles, qui en fait reste très cher à toute une
qui, à la fin du IIIe siècle, était en fait encore un phéno- tradition historiographique, leur paraît s’effondrer du coup.
mène très minoritaire. Certes, personne ne dit les choses de façon aussi brutale,
La thèse se veut scientifique, elle est bien étayée, mais il mais, à mon sens, cet aspect idéologique, de manière
serait très abusif de dire qu’elle a réglé définitivement tous inavouée et parfois inconsciente, est bien en fait derrière
les problèmes. Quand on y regarde de près, et certains l’ont beaucoup des débats actuels. Car la thèse traditionnelle,
fait aussitôt, on s’aperçoit en effet que ses méthodes se ré- avec des atténuations, est encore souvent énoncée : la der-
vèlent souvent aussi artificielles que celles des thèses tradi- nière manifestation en date se trouve probablement dans
tionalistes qu’elle dénonce : comme ses adversaires, Lane le chapitre sur Constantin rédigé par Aline Rousselle dans
Fox s’appuie sur une collection d’exemples pris ici et là, le volume sorti en 1999 de la Nouvelle histoire de l’Anti-
qui sont mis en série de manière déjà arbitraire, et servent quité sur le Bas-Empire dans la collection «Points» au Seuil,
ensuite surtout de support à une généralisation qui est très où on lit que : « les chrétiens étaient une puissante mino-
largement hypothétique. Dans les deux cas, le problème rité présente dans des lieux et positions clés [en 312] ».
essentiel reste en fait celui des sources, qui ne donnent que « Puissante minorité » est une expression qui est loin
des vues générales ou des éclairages locaux très ponctuels, de faire l’unanimité.
aussi bien sur les chrétiens que sur les païens. C’est un
C’est donc à la fois un vieux et vaste problème toujours
problème classique en histoire ancienne, où les instruments
d’actualité que cette question des causes et des effets
statistiques font presque toujours défaut. Mais il est très
de la conversion de Constantin, et qui est encore compli-
gênant sur cette question, dont un des enjeux essentiels est
qué, j’y reviendrai tout à l’heure, par les incertitudes sur les
justement un problème de chiffres.
modalités et la chronologie de cette conversion elle-même.
Ce qui vient en plus compliquer encore le débat, c’est que Vouloir le traiter en une heure ne serait évidemment pas
des arrière-pensées d’ordre plus ou moins idéologique réaliste, et m’entraînerait aussi à énoncer certainement
affleurent encore bien souvent derrière les travaux de tous nombre de choses que vous savez déjà. Aussi vais-je sur-
ces spécialistes modernes du christianisme antique. Le tout essayer ici de vous indiquer, après les inévitables rap-
travail de Lane Fox se prête aisément à la critique, mais pels des faits, l’état de nos connaissances et ce qui paraît
ceux qui l’attaquent ne le font pas toujours au nom de être surtout l’apport le plus solide des débats en cours. Pour
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rester neutre par rapport à la querelle qui est derrière ces une information donnée seulement pour une ville. Mais si
débats, je présenterai d’abord ce que l’on sait des chré- cette méthode permet de réels progrès, elle aboutit aussi,
tiens au IIIe siècle. J’aborderai ensuite la fameuse « question on le devine, à parcelliser à l’extrême nos connaissances.
constantinienne » comme disent les Allemands, celle de la
- De toutes ces sources, les moins précises sont les his-
date et des causes directes de la conversion ; et je finirai
toires ecclésiastiques, toutes écrites après la conver-
en résumant les principales questions qui se posent sur les
sion de Constantin. La plus fiable, parce que l’auteur
modalités, les causes et le rythme du processus de chris-
cite et reproduit parfois ses sources, est celle d’Eusèbe de
tianisation au IVe siècle, après Constantin.
Césarée, qui est aussi la plus ancienne, écrite en 313 et
plusieurs fois remaniée ensuite. On y trouve quelques indi-
A) Les chrétiens au IIIe siècle cations sur l’état des communautés au début du IVe siècle,
mais très vagues, et en fait seulement pour l’Orient.
Que sait-on donc d’abord exactement du nombre et - Plus utiles sont les vies de saints, qui parfois décrivent
de l’importance des chrétiens au début du IVe siècle, des opérations d’évangélisation dans les villes ou les cam-
lorsque se déclenche la dernière grande persécution, pagnes avec des détails précis et vérifiables. Ces textes
celle de Dioclétien en 303 qui précède immédiatement la sont cependant difficiles à utiliser parce que plus ou
conversion de Constantin ? moins légendaires. Les études critiques récentes en ont ce-
Nous avons vu le point de vue de Daniélou, qui admet une pendant réhabilité beaucoup, les plus prisés étant ceux qui
évangélisation avancée, qui aurait gagné largement déjà les ont été rédigés par un contemporain du saint, par exemple
élites. En face, Lane Fox estime la part des chrétiens, la Vie de saint Cyprien de Carthage par son diacre Pontius
en 312, à 4 à 5 % seulement de la population totale de vers 260.
l’Empire, ce qui ferait d’eux une petite minorité.
- Plus utiles encore sont les passions de martyrs, sur-
1) L’écart est considérable, aussi bien dans l’évaluation tout quand elles reprennent simplement les actes des pro-
globale que pour ce qui concerne la physionomie sociale cès. Ici aussi, ces textes sont surtout intéressants par ce
des communautés chrétiennes, et il importe donc de voir qu’ils révèlent des situations locales. Ils ne permettent pas
sur quoi il se fonde, ce qui nous amène en fait à poser de généralisations mais ont parfois un peu valeur de son-
directement le problème des sources. dage pour une cité ou un secteur donné. Ainsi notamment
certaines passions de martyrs africains des années 303-
Elles sont de trois types. 305, dont nous avons des actes judiciaires authentiques.
- a) Traditionnellement, en histoire romaine, on privilégie Le dernier en date, qui a été découvert tout récemment,
d’abord les inscriptions, et notamment les dédicaces et en 1996, par un philologue italien dans un manuscrit pro-
les épitaphes, considérées dit-on souvent comme les seuls venant d’Aquilée, en Italie du Nord, est le texte du mar-
véritables documents d’archives légués par la civilisation tyre de Gallonius de Thimida Regia, une petite cité de
romaine (en dehors des papyri égyptiens). Le problème est Tunisie bien connue aujourd’hui : c’est simplement la copie,
que pour ce qui concerne l’histoire de la christianisation entourée plus tard d’une introduction et de considérations
avant 312, elles sont fort rares. Pour le IIIe siècle, la seule complémentaires, du procès-verbal de comparution des
région, en dehors de Rome à en livrer est l’Asie Mineure cen- chrétiens de cette cité en 303 devant le tribunal du pro-
trale, plus précisément la province de Phrygie, et elles sont au consul d’Afrique.
total peu nombreuses. Ce sont des inscriptions funéraires des
- Mais les documents les plus extraordinaires du
années 240-280, sur lesquelles le défunt a ajouté à son nom
genre, qui sont aussi nord-africains, sont les archives du
la mention « chrétien ». On y voit quelques notables locaux,
schisme donatiste. Ce schisme est né après la persécu-
preuve qu’ici l’Eglise était sortie des milieux populaires, mais
tion en 305, lorsque s’est posé le problème de la réintégra-
cela ne nous apprend rien sur leur représentativité dans la
tion dans l’Eglise de ceux qui avaient cédé aux persécu-
population. Et ailleurs donc, en dehors de la capitale, c’est
teurs : certains irréductibles ont refusé cette réintégration et
le désert : en Afrique par exemple, où l’on a par ailleurs tant
ils ont constitué une Eglise séparée, l’Eglise des purs, sous
de documents, aucune inscription chrétienne n’est de
la conduite d’un certain Donat. L’important pour nous est
manière certaine antérieure à Constantin.
que l’affaire a pris une tournure judiciaire sous Constantin,
- b) Les sources littéraires sont heureusement plus lorsque l’Etat chrétien s’en est mêlé. Constantin voulait
nombreuses. Elles ont longtemps servi d’arguments aux savoir en effet qui avait raison, et il a en particulier fait
tenants d’une christianisation massive au IIIe siècle. La ten- faire une enquête en 320 en Numidie par son gouver-
dance, et elle est scientifiquement irréprochable, est au- neur, Zenophilus. Il est apparu alors qu’à Cirta, la capitale
jourd’hui de s’attacher à la lettre à ce qu’elles disent, sans provinciale elle-même, certains donatistes avaient menti
extrapolations, c’est-à-dire sans généraliser à une province et avaient eux-mêmes failli lors de la persécution. L’enquête
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aboutit à mettre au jour en particulier un document retrouvé les membres du clergé, mais rien d’exceptionnel. Le plus
dans les archives municipales de la ville, le procès-verbal éminent est le grammaticus Victor, un professeur de l’ensei-
des perquisitions effectuées dans l’Eglise de Cirta le 19 gnement secondaire. Il devait y avoir cependant des gens
mai 303, où apparaissaient bien le comportement des uns aisés parmi les simples fidèles, puisque le trésor de l’Eglise
et des autres face à la police romaine. Or ensuite le dossier contient quand même un certain nombre d’objets en or et
de cette enquête a été plusieurs fois recopié par les polé- en argent. Mais on est loin des forces vives de Daniélou !
mistes catholiques, car le schisme a duré jusqu’au Ve siècle et Or tout indique que l’Afrique du Nord est certainement à
même au-delà. Optat de Milev, et surtout saint Augustin, qui l’époque, et de loin, en Occident la région où la christia-
a consacré beaucoup de son énergie et de nombreux traités nisation était la plus avancée.
à combattre les schismatiques, le citent souvent. Du coup, au - c) La meilleure preuve de cette avance vient du troisième
Moyen Age, en France, en Espagne et en Italie principalement, et dernier type de documents signalés précédemment, sou-
lorsqu’on copia et recopia les œuvres d’Optat et d’Augustin, vent considérés a priori comme les seuls vraiment signi-
on s’est intéressé aussi aux autres textes anti-donatistes, et ficatifs, les listes épiscopales. Ce sont en fait aussi des
c’est ainsi, par chance, qu’un manuscrit, du IXe siècle, qui est pièces d’archives, mais des archives ecclésiastiques, dont
aujourd’hui à la BN, a conservé, à la suite d’un traité d’Optat, la conservation s’explique beaucoup mieux. L’Eglise a tou-
ce texte extraordinaire, une véritable pièce d’archive policière jours eu le souci en effet, dans l’Antiquité, de garder et de
du temps de Dioclétien. Je vous ai reproduit, dans une vieille faire recopier régulièrement les actes de ces assemblées
traduction malheureusement et je m’en excuse, ce document d’évêques, parce que pendant très longtemps le pouvoir
qui, je crois, est encore assez peu connu.(2)(3) de fixer les règles et le dogme n’appartenait qu’aux
On y trouve de nombreux chiffres qui permettent quelques conciles, conciles régionaux surtout jusqu’en 325, puis à
réflexions : pour une ville qui était la capitale de la province partir de la fameuse assemblée de Nicée, conciles œcu-
de Numidie, et qui d’après les archéologues devait avoir méniques. Il faut rappeler ici que l’autorité des papes, qu’il
peut-être de 20 à 30 000 habitants, il n’y avait qu’une « mai- vaudrait mieux appeler évêques de Rome, est restée surtout
son » des chrétiens. Les effectifs du clergé s’élevaient, à de pur prestige jusqu’à la deuxième moitié du IVe siècle, et
lire ce texte qui n’en oublie certainement aucun, en tout à qu’elle n’est véritablement devenue souveraine en fait qu’à
partir de Léon le Grand vers 450. Or l’usage était, à la fin
24 membres, dont un évêque et quatre prêtres. Rapporté
de chaque séance des conciles, de faire signer les évêques
à ce que l’on sait par d’autres documents, à Rome notam-
présents avec la mention du nom de leur siège. Nous avons
ment, du taux d’encadrement des fidèles, cela donnerait
conservé quelques actes de conciles régionaux, surtout en
au grand maximum une communauté de 3 à 5 000 fi-
Afrique, et les listes également de deux conciles généraux
dèles, c’est-à-dire au mieux encore, entre 10 et 20 % de
du début de l’ère constantinienne, celui d’Arles en 314 et
la population. Mais l’estimation est sûrement trop haute,
celui de Nicée en 325, qui nous donnent au total une vue
surtout quand on regarde le stock de vêtements découvert,
assez précise de l’épiscopat chrétien au début du IVe siècle.
qui devait probablement correspondre à ce qui était distri-
bué aux nécessiteux, un peu plus d’une centaine seulement. On constate d’abord de très grandes inégalités
Ce chiffre des vêtements est surtout intéressant par la dis- d’une région de l’empire à l’autre.
proportion qu’il révèle entre hommes et femmes : 82
tuniques de femmes contre 35 tuniques ou capes pour Quatre secteurs ont un épiscopat nombreux, ce qui suppose
hommes, soit plus de double de femmes. Et la proportion a priori une christianisation plus avancée : l’Asie Mineure,
est encore plus grande quand on considère les chaussures : avec 98 à 102 évêques, le bloc Syrie-Palestine, avec 75
47 paires féminines contre 13 masculines. D’une manière évêques, l’Egypte, avec entre 70 et 100 évêques, et tout
ou d’une autre, qu’on considère les donateurs ou les réci- en haut l’Afrique du Nord, qui compte alors entre 200 et
piendaires, tout cela suggère une nette suprématie des 250 évêques.
femmes dans la communauté chrétienne de Cirta, ce qui est Face à cela, d’autres régions semblent gravement sous-
précisément ce que dénonçaient au IIIe siècle, de manière encadrées : l’Italie, 25 évêques ; la Gaule, une trentaine ;
générale, les polémistes antichrétiens, qui parlaient d’une l’Espagne, une vingtaine ; la Bretagne, entre trois et six…
« religion de bonnes femmes »…
On peut considérer qu’on se trouve là sur un terrain solide,
On a là un élément solide sur lequel s’appuyer, et qui donne- et conclure au moins à une christianisation à peine com-
rait plutôt raison à Lane Fox, même sur le plan social : car le mencée dans tout ce deuxième groupe de provinces, toutes
texte cite bien quelques individus de condition notable parmi occidentales. Ici assurément, ce n’est même pas de 5 %
(2)
Procès-verbal de perquisition dans l’église de Cirta, 19 mai 303
(3)
Procès-verbal de la réunion des évêques de Numidie, le 13 mai 307
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qu’il faudrait parler, mais peut-être de 1 à 2 % de chrétiens tion est la même en Espagne et en Italie, mais avec en plus
en 312… de fortes inégalités internes : en Espagne, le sud, la Bétique,
abrite en effet presque tous les évêques connus ; et en Italie
- La question de la signification d’un fort encadrement
Rome est à part, avec dans la ville un clergé nombreux, plus
épiscopal en Orient et en Afrique est plus délicate. Les
de 150 personnes dès 250, ce qui conduit à supposer un
historiens comme Daniélou estiment que 70 à 100 évêques
peu moins de 10 %, peut-être, de chrétiens dans la ville en
pour un pays comme l’Egypte, ou 250 pour l’Afrique du Nord
312. En face, nous trouvons donc l’Afrique, et les provinces
impliquent nécessairement que la majorité des habitants
de ces régions étaient alors convertis. Le problème, et il a d’Orient, la Syrie, l’Asie Mineure, l’Egypte, qui ont été les
été souligné par d’excellents savants catholiques comme premiers foyers du christianisme et ont gardé une avance.
Charles Piétri, est que les normes de constitution de l’épis- - Mais jusqu’à quel point ? Dans un livre très récent, paru en
copat dans l’Antiquité étaient très différentes de ce qu’elles 1993, consacré à l’Egypte dans l’Antiquité tardive, et qui est
sont devenues ensuite. A l’époque, le principe est que vraiment excellent, un historien américain, Roger Bagnall
chaque cité où réside une population chrétienne a droit à vient d’avancer le chiffre de 20 % de chrétiens en 312,
un évêque, quelle que soit la taille de la cité. La norme ne se en partant des données d’un quatrième type de sources, qui
définit pas sur un critère démographique, mais sur un critère est propre à cette province, et que je n’ai pas évoqué, les
politique, au sens premier du terme, fondé sur la notion de papyrus. Nous possédons en effet de grosses collections,
polis. La cité pour les Romains comme pour les Grecs était sous cette forme, d’archives de cités égyptiennes pour les
en effet la cellule indispensable d’intégration des commu- IIIe et IVe siècles, et Bagnall, en recoupant de multiples cri-
nautés humaines : tout homme libre devait dans l’idéal être tères directs et indirects d’identification des chrétiens, est
citoyen d’une cité, ce que Cicéron appelait sa petite patrie, arrivé à ce chiffre pour plusieurs cités. Il le généralise peut-
par rapport à la grande patrie romaine. Dans ces conditions, être un peu abusivement, mais il est plausible. Peut-on aller
ce que reflète surtout le nombre des évêques, c’est en plus loin encore en Asie Mineure, là où Pline le Jeune disait
fait le nombre des cités d’une province, son taux d’urba- dès 112 que les chrétiens se multipliaient dangereusement
nisation bien plus que son taux de christianisation. Et de ? Certains le croient et avancent une proportion d’un tiers,
fait, dans le cas africain, l’archéologie a bien montré que le ce qui n’est pas impossible. Nous avons vu qu’en Afrique
nombre des cités atteignait ici une densité extraordinaire, 10 à 20 % seraient aussi possibles. Dans ces trois régions,
plus de 500 en tout, qui s’égrenaient parfois, dans l’actuelle
on pourrait parler comme Aline Rousselle de « puissante
Tunisie, tous les 5 ou 6 kilomètres. Que le pays ait eu alors
minorité », mais elles ne représentaient qu’une partie géo-
environ 250 évêques prouve que l’Eglise était présente dans
graphique elle-même minoritaire de l’empire…
au moins la moitié des cités, mais ne nous apprend rien sur
le nombre total des chrétiens. Impossible donc, au total, de se lancer dans une évaluation
globale, mais il est clair que toutes les recherches ac-
C’est sur ce point qu’il est particulièrement intéressant,
tuelles, on le voit, font quand même pencher nettement
cependant, de revenir aux données des vies de saints, des
plus la balance dans le sens de Lane Fox que dans celui
actes des martyrs, et du dossier du donatisme. Car ce qu’on
de Daniélou. Il suffit d’ailleurs pour s’en rendre compte de
voit alors, comme à Cirta, c’est que dans une grande cité
lire les chapitres de Charles Piétri dans la dernière grande
comme cette capitale provinciale l’Eglise avec son évêque
synthèse en date, le tome II de l’Histoire du Christianisme des
ne possédait apparemment qu’une basilique et réunissait au
éditions Desclée sorti en 1995. Piétri lui-même était un ca-
mieux quelques centaines de fidèles, assurément moins
tholique convaincu et les éditions Desclée n’ont jamais eu de
de 10 % de la population. Transposé à l’échelle du pays,
ce chiffre relativise beaucoup l’impression laissée par complaisance pour l’anticléricalisme. Or les conclusions du
les actes conciliaires… livre sont sans équivoque : en 312, les chrétiens n’étaient
assurément qu’une minorité dans l’empire, et je doute
Le dossier de nos sources sur cette question de la christiani- franchement qu’on puisse maintenant revenir sur cette idée.
sation de l’empire avant Constantin, on le constate, est donc
loin encore de permettre des évaluations sûres. - Cela dit, le problème du nombre est une chose, mais il
faudrait aussi ne pas perdre de vue le problème du
Quelques conclusions semblent néanmoins rythme de la christianisation. A force de se pencher sur
maintenant à peu près acquises : la situation à un moment donné, on oublie souvent en effet
de regarder l’allure de la courbe qui précède ce moment. Or,
- La première, c’est l’inégalité flagrante de cette christia- là, les conclusions diffèrent un peu et sont plus favorables
nisation selon les régions. Le retard de la Gaule en parti- aux historiens de l’ancienne école. Il est clair en effet que la
culier est certain et admis en fait de tous, et pas seulement à christianisation, tout en n’atteignant pas des seuils élevés, a
cause des listes épiscopales. Les indices indirects sont très quand même beaucoup progressé au cours du IIIe siècle, et
nombreux et tous convergent. A un degré moindre, la situa- surtout après 250-260. Les listes d’évêques ici sont quand
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même très révélatrices, quelles que soient les limites qu’on B) La question constantinienne
leur apporte. L’exemple de l’Egypte, le mieux documenté,
est clair sur ce point : un évêque vers 192, 4 vers 220,
- a) Avant d’aborder les explications de cette conversion,
25 vers 250, entre 70 et 100 vers 300. Même si encore
il faut cependant s’entendre sur ses modalités et sa
une fois chacun ne dirige que quelques milliers de fidèles,
chronologie, et là aussi, rien en fait n’est vraiment clair.
la diffusion de la nouvelle religion est quand même très
La seule date certaine, c’est celle de son baptême, peu
spectaculaire. Et cette impression se vérifie partout. Sur la
avant sa mort, en 337. En théorie, ce devrait être aussi
longue durée, à l’échelle de l’ensemble de l’empire, cela
celle de sa conversion officielle. Mais dans l’Antiquité, et
oblige à conclure que si pendant près de deux siècles,
on le vit à de nombreuses reprises jusqu’au Ve siècle, les
jusque vers 180-200, le christianisme, sans végéter
hommes publics, et notamment les militaires, eurent très
complètement, est longtemps resté au niveau d’une
souvent l’habitude de se faire baptiser sur leur lit de mort,
secte très minoritaire, obscure, confinée aux milieux les alors même qu’ils étaient chrétiens depuis longtemps. Ceci
plus modestes de la société, et donc de peu d’importance tout simplement parce qu’on pensait que le baptême seul
sauf en quelques secteurs comme l’Asie Mineure ou Rome, effaçait toutes les fautes, et qu’il valait donc mieux être
il s’est au contraire répandu partout au cours du IIIe siècle. ainsi purifié juste avant de comparaître devant le juge
- Parallèlement, on voit bien aussi, par de multiples indices suprême. La date de 337 ne signifie donc pas grand-chose,
qu’il a commencé à la même époque à sortir des milieux et de fait de nombreux indices prouvent que Constantin
plébéiens et à progresser au sein des élites. Au moment était devenu chrétien avant. Mais quand ?
de la conversion de Constantin, on cite souvent comme - b) Ici une autre certitude est acquise : pas depuis
l’indice le plus sûr de ce phénomène un document chrétien sa naissance. Son père Constance Chlore, un des quatre
: ce sont les actes du concile d’Elvire en Espagne (309 ?), empereurs de la Tétrarchie entre 293 et 306 ne l’a jamais
où les évêques locaux discutèrent du cas des chrétiens qui été, et sa mère, la future sainte Hélène, semble ne l’être
étaient en même temps magistrats municipaux dans leurs devenue qu’après lui. On sait d’autre part qu’il a été élevé
cités, et à ce titre amenés à des compromissions, de par à la cour de Dioclétien jusqu’en 305 et qu’il a été associé
leur charge, avec les rites du culte public païen. Même dans à tous les rites païens officiels à ce moment. Surtout, ses
cette région, où le christianisme était encore très minori- monnaies, et les panégyriques qui lui sont dédiés de
taire, le milieu des notables urbains était donc gagné. Mais son avènement en 306, où il ne contrôle que la Bretagne,
nous savons aussi qu’il y avait des chrétiens dans la haute l’Espagne et la Gaule, jusqu’en 312, moment de la conquête
aristocratie depuis au moins le milieu du IIIe siècle. L’édit de l’Italie, comportent tous des références païennes ex-
de persécution de Valérien en 258 le dit d’ailleurs explici- plicites qui ne laissent aucun doute. La rupture pour ce
tement, puisqu’il contient une rubrique spécifique pour les qui le concerne se situe donc entre 312 et le début des
sénateurs et chevaliers chrétiens. On a longtemps douté de années 330.
la réalité de cette implantation au sommet de la société,
- 2) Mais si on essaie de préciser à partir de là, les pro-
mais tout récemment, en 1995, un des plus grands spé- blèmes deviennent beaucoup plus compliqués et obligent
cialistes actuels du Bas-Empire, Timothy Barnes, vient de aussi à poser la question des modalités et de la nature
montrer par une étude prosopographique très fine qu’il exacte de sa conversion. Toute la difficulté tient ici fon-
existait très vraisemblablement en 312, à Rome même, damentalement à nouveau à un problème de sources, et
un clan de familles sénatoriales christianisées. de fait, tous les travaux récents ont précisément été des
Le rythme de progression de l’évangélisation avait donc études nouvelles sur les sources.
bien changé depuis le milieu du IIIe siècle, mais ce phé- Si on part des textes d’abord, on se trouve face à trois tra-
nomène admis, les deux conclusions précédentes n’en ditions différentes, une tradition chrétienne, une tradition
restent pas moins valables : à savoir l’inégalité très païenne officielle, et une tradition païenne clandestine.
forte de la christianisation d’une province à l’autre, et
surtout le caractère encore globalement très minori- - a) - La tradition chrétienne est la mieux connue, c’est
taire des chrétiens dans l’Empire. celle qu’ont popularisée notamment depuis un siècle et
demi tous les manuels de l’enseignement catholique, et elle
D’où maintenant un retour à la question classique, désor- repose avant tout sur un texte, La vie de Constantin attri-
mais peut-être encore un peu plus obscure : Comment, buée à Eusèbe de Césarée, dont est reproduit en annexe
dans ces conditions, comprendre la conversion de le passage essentiel. C’est le fameux récit de la vision de
Constantin, qui de quelque manière qu’on l’aborde, appa- Constantin en 312, peu avant la bataille du Pont Milvius
raît a priori de plus en plus comme un acte d’une extraor- et la prise de Rome, qui aurait entraîné une conversion
dinaire audace ? immédiate et complète de l’empereur. Le texte est célèbre,
66 Historiens & Géographes n° 426
il est édifiant, et du coup, comme les apparitions de Jeanne de l’authenticité ne se posait donc pas. Ce qui par contre a
d’Arc, il a toujours hérissé une certaine historiographie fait difficulté, et a suscité jusqu’aujourd’hui de nombreuses
laïque. Les historiens ont cependant essayé de l’exami- recherches, c’est la date de composition du traité sur La
ner de manière rationnelle, et tout leur travail pour cela a mort des persécuteurs. La question est importante parce
d’abord été de déterminer qui était l’auteur de la Vie de que dans un passage, ici reproduit en annexe, il évoque
Constantin et quelle était la date de rédaction de l’œuvre. lui aussi une vision de Constantin en 312, peu avant la
Jusqu’il y a une quarantaine d’années, sous l’influence prise de Rome, comme Eusèbe de Césarée. Or les travaux
notamment d’un chercheur belge, Henri Grégoire, la ten- récents de T. Barnes aboutissent aujourd’hui à dater son
dance était plutôt à considérer le livre comme un apocryphe texte de 314 ou 315, soit peut-être moins de deux ans
d’Eusèbe, rédigé à la fin du IVe siècle, avec une trame pure- après la prise de Rome. Du coup, on le voit, on arrive main-
ment légendaire. Mais il faut dire que peu de gens avaient tenant à une conclusion assez solide, et qui n’était pas du
lu en fait la Vie de Constantin, rédigée en grec et quasi- tout évidente il y a encore trente ans : qu’on se prononce ou
ment jamais traduite dans une langue moderne, et que non sur la réalité de la vision, il est clair que, du point de
Grégoire et ses disciples étaient aussi plutôt marqués par vue chrétien, le Christ avait choisi l’empereur dès 312.
un anticléricalisme de principe. Aujourd’hui, les choses ont Et on imagine mal, étant donné l’excellence des relations de
bien avancé et, à la suite des travaux d’une équipe anglo- l’Eglise avec Constantin dès ce moment, qu’elle ait répandu
américaine, Averil Cameron vient de publier, en 1998, une cette interprétation sans l’accord du pouvoir.(6)
traduction commentée en anglais avec une introduction cri-
- b) - Face à cela, que dit l’historiographie païenne ? Elle
tique qui fait vraiment bien le point. Sa conclusion est que
se subdivise en deux traditions.
le texte est bien d’Eusèbe, qui fut après 325 un proche de
Celle que j’appelle officielle est représentée surtout par
Constantin, et que sa composition finale eut lieu peu après
les panégyriques lus devant l’empereur lors de fêtes
la mort de l’empereur, en 337 ou 338.(4)(5)
solennelles, dont nous possédons cinq exemplaires diffé-
- Cela redonne du poids à la tradition de la vision et de la rents datés de 307, 310, 311, 313 et 321. Aucun ne parle
conversion en 312, mais pas autant que les recherches ré- d’une conversion, mais on note un net changement entre
centes sur un second pilier de celle-ci, le livre de Lactance les trois premiers, d’avant octobre 312 et les deux suivants.
sur La mort des persécuteurs. Alors qu’on connaît Eusèbe Le panégyrique de 310 exalte notamment la dévotion de
par un nombre assez important de manuscrits, étudiés Constantin pour Apollon, explicitement nommé, et il raconte
depuis très longtemps, le livre de Lactance, lui, ne nous même une première vision de Constantin, païenne, dans un
est parvenu que par un seul codex, qui n’a été décou- temple du dieu en Gaule. Au contraire, dans le panégyrique
vert qu’à la fin du XVIIe siècle dans la bibliothèque de de 313, il n’est plus question que de la protection sur l’em-
l’abbaye de Moissac, dans le Tarn-et-Garonne. C’est le pereur d’une Divinité mystérieuse qui l’a incité à combattre
Colbertinus 2627, qui est aujourd’hui à la BN, et qui lui, malgré les réponses négatives des haruspices. Aucun dieu
ouvrons ici une parenthèse, n’a pas été trouvé par hasard : païen n’est plus nommé, et on a vraiment l’impression
c’est Colbert qui, pour sa propre bibliothèque, avait en d’être en face d’un exercice d’acrobatie rhétorique réalisé
1678 lancé un de ses hommes, le comte de Foucault, pour par un rhéteur qui est lui-même païen, et s’efforce, par le
fouiller ce monastère bénédictin, à l’époque encore occupé flou du vocabulaire, d’évoquer le changement religieux du
mais très mal géré, où on soupçonnait qu’il pouvait y avoir souverain sans renier ses propres convictions.
des manuscrits d’œuvres inconnues. L’idée était bonne C’est de toute évidence à ce texte de 313 qu’il faut relier
puisqu’on sait que Foucault finit par sortir d’une réserve un document épigraphique très célèbre, la dédicace du
250 manuscrits d’un coup, dont notre Lactance sur un co- fameux arc de Constantin toujours en place aujourd’hui
dex du XIe siècle, qui contenait aussi d’autres œuvres, des à Rome, tout près du Colisée. Le monument date en ef-
vies de saints, des extraits de Grégoire de Tours et de saint fet de la même époque, le chantier a commencé en 313
Jérôme, et même une liste de redevances dues à l’abbaye et l’inauguration a eu lieu en 315. On peut le considérer
de Moissac. comme un témoignage de la tradition païenne officielle lui
Ce fut une découverte capitale parce que Lactance est un aussi, car légalement, comme le dit le texte, c’est le sénat
auteur qui était par ailleurs bien connu. C’était lui aussi un romain qui l’a fait construire. Or, même si avec Barnes on
contemporain de Constantin, qui devint le précepteur de reconnaît en 312 la présence de sénateurs chrétiens, ils
son fils, et on savait depuis longtemps, par un catalogue n’étaient qu’une infime minorité dans l’assemblée. Le sénat
de ses œuvres composé par saint Jérôme à la fin du IVe était païen à ce moment, païen mais prudent dans une ville
siècle, qu’il avait écrit ce livre. Dans son cas, le problème impériale désormais. D’où cette formulation vague de la
(4)
La vision païenne de 310 - Panégyrique VII de Constantin (310)
(5)
La vision chrétienne de 312, selon Eusèbe de Césarée (vers 337-339), Vie de Constantin, I, 27-29
(6)
La vision de 312 selon Lactance, De la mort des persécuteurs, XL (314 ?)
n° 426 Historiens & Géographes 67
ligne 3, la ligne clef : Quod instinctu divinatis rempublicam qui devait être consacré à Dioclétien : lacune certainement
ultus est = parce que sous l’inspiration de la Divinité il non accidentelle car Zosime devait dire trop de bien de
a vengé l’Etat. Cette Divinitas imprécise, c’est assurément cet empereur persécuteur... Il fut oublié ensuite dans les
ce nouveau Dieu de Constantin que les païens évitent de réserves de la Vaticane jusqu’à ce qu’un humaniste curieux
nommer en le désignant par un mot neutre, mais qui est ne le redécouvre en 1475 et en obtienne le prêt. Connu de
au singulier.(7) quelques érudits qui le firent copier et en préparèrent une
Sans forcer le sens des textes, on peut, on le voit donc, édition, il finit alors par attirer l’attention de l’Eglise. Ce fut
concilier ainsi cette tradition païenne officielle avec la un scandale, et le manuscrit fut récupéré. Finalement, en
tradition chrétienne. 1572, Pie V en interdit officiellement la lecture et le fit
placer dans l’enfer de la bibliothèque. Il n’en ressortit
- c) - Ce procédé est en revanche impossible avec la troi-
qu’en 1820 et il fallut attendre 1887 pour en avoir enfin
sième tradition, celle que j’ai appelée la tradition païenne
une édition complète. C’est dire si le sujet était brûlant,
clandestine. Celle-ci repose en fait sur un auteur tout à
et notamment, on le voit dans les textes du XVIe siècle, à
fait exceptionnel, Zosime, dont sont reproduits en annexe,
propos des passages sur Constantin.
à la suite, quelques extraits. C’est un Grec qui vivait à
Constantinople à la fin du Ve siècle, et qui, de manière se- Tout cela nous rendrait, il faut le dire, Zosime plutôt sym-
crète évidemment à cette époque, était resté païen. Il nous pathique, mais si nous revenons maintenant à notre sujet,
a laissé une histoire romaine qui est en général précise et je crois qu’il faut quand même sur le fond ne pas céder ici
assez sûre, parce qu’il s’est contenté, en fait, de résumer à cette tentation. Le fanatisme n’est pas seulement une
ou de recopier pour chaque période antérieure des histo- déviance des religions monothéistes. Il y a eu aussi des
riens eux-mêmes de grande qualité. Dans le cas du règne païens fanatiques, et Zosime en était un à sa manière.
de Constantin, sa source est un certain Eunape, païen lui- Il hait véritablement Constantin, ce qui a l’avantage pour
même, qui vivait au début du Ve siècle et avait écrit une nous de prouver que pour les gens du temps, c’était bien
histoire romaine aujourd’hui perdue. Or Eunape et Zosime sa conversion qui était perçue comme la cause essentielle
ont une image de Constantin, on peut s’en rendre compte de la christianisation de l’empire. Mais en même temps,
à partir des extraits reproduits, qui n’a vraiment rien de il est clair aussi que cette haine n’est pas un gage de
commun avec celle des auteurs analysés précédemment. sûreté historique. Elle a pu l’amener sciemment à défor-
Ils ne disent rien d’une conversion en 312. Pour eux, mer les faits, pour ternir au maximum l’image de l’empe-
Constantin n’est passé au christianisme que bien plus reur renégat. Dans ces conditions, et je résume ici l’avis
tard, en 326, après avoir commis deux crimes horribles, de l’éditeur et commentateur le plus récent de Zosime,
et qui sont par ailleurs sûrs, le meurtre de son fils aîné François Paschoud, on ne peut sérieusement espérer
Crispus, puis celui de sa seconde femme Fausta. Pris contrebalancer par son témoignage les affirmations des
de remords, l’empereur n’aurait alors trouvé de récon- autres sources sur la conversion de Constantin en 312.
fort que chez les prêtres chrétiens, toujours prêts à tout
3) C’est cette date donc que tout le monde ou à peu
pardonner, et il serait devenu chrétien.(8)(9)
près retient aujourd’hui, sans que cela exclue cepen-
L’épisode n’est, dans le livre de Zosime, qu’un aspect de ce dant des discussions résiduelles sur la nature exacte
qui entend être, du début à la fin, un portrait à charge de de cette conversion.
Constantin, rendu responsable, en fait, de tous les malheurs Bon nombre d’historiens actuels, en effet, estiment que
de l’Empire et de l’effondrement final de l’Occident romain Constantin a pu, entre 312 et le début des années 320,
au Ve siècle. Cette hostilité absolue au premier empereur passer par une phase intermédiaire, en se ralliant au
chrétien a longtemps fait de Zosime un auteur maudit. Un christianisme mais en essayant, dans une perspective
seul manuscrit de son œuvre a en effet survécu, le Vaticanus syncrétique, de concilier cette adhésion avec un paga-
Graecus 156, conservé à la Bibliothèque du Vatican, dont nisme épuré qui était dans l’air depuis longtemps sous
les vicissitudes ont été nombreuses. Copié dans des condi- l’influence de la philosophie néo-platonicienne. Cette
tions mystérieuses au Xe siècle dans un grand couvent de nouvelle religion à base philosophique, bien attestée dans
Constantinople, le Stoudios, en même temps qu’une œuvre les années 250-300, faisait émaner tous les dieux tradi-
de Lucien fort peu amène pour les chrétiens, on ne sait ni tionnels d’une divinité unique et suprême, La Divinité tout
quand (peut-être en 1453 ?) ni comment il est arrivé en court, qu’on identifiait souvent depuis le règne d’Aurélien,
Italie. Il avait, en tout cas, déjà été malmené puisqu’il lui dans les années 270, avec le Soleil. Or nous avons vu que
manquait certaines pages, et surtout un cahier entier, celui certains textes païens, après 312, parlent seulement de
(7)
L’Arc de Constantin, inscriptions et commentaires 307
(8)
Zosime, Le silence sur la « vision » de 312, Histoire nouvelle, II 15,16
(9)
Zosime, La « conversion » de 326, Histoire nouvelle, II, 29
68 Historiens & Géographes n° 426
cette Divinité, comme aussi la dédicace de l’Arc de Rome. cisions prises en faveur de l’Eglise à partir de la fin 312.
Les historiens de cette école relient à cela le dossier des Et là c’est, comme l’a dit Lane Fox, à un véritable déluge que
monnaies de Constantin entre 312 et 325. La numis- nous sommes confrontés. Constantin fait restituer à toutes les
matique, on le sait, est un vecteur essentiel de la pro- Eglises les bâtiments et les biens confisqués lors de la persé-
pagande et de l’idéologie impériales à l’époque romaine, cution de 303 sans indemnités pour ceux qui les occupaient
c’est même, a-t-on dit, le media par excellence pour le désormais. Il distribue généreusement dès 313 l’argent et les
pouvoir. Or, dans cette période 312-325, le monnayage terrains, à Rome et en Afrique notamment. Il accorde sur-
constantinien reste effectivement ambivalent sur le tout à l’Eglise des privilèges juridiques que le clergé et les
plan religieux : la majorité des types exaltent le soleil, temples païens n’ont jamais eus : en 316 le droit de vali-
compagnon de l’empereur, ou confondant son image avec der des affranchissements d’esclaves, ce qui jusque-là, en
lui. Et face à cela, on n’a que peu de monnaies réelle- dehors des affranchissements par testament, ne pouvait être
ment chrétiennes, le type le plus précoce étant celui du fait que devant un magistrat romain ; en 318 le droit de juger
médaillon de 315 reproduit en annexe, avec sur le casque, les clercs dans des tribunaux d’Eglise indépendants ; en 321,
semble-t-il, une reproduction du chrisme, ce signe que le droit de recevoir des legs même si les testaments n’étaient
Constantin aurait vu lors de sa fameuse vision du Pont pas faits selon les règles. Tout cela ne laisse aucune ambi-
Milvius, et une sorte de croix sur l’épaule (ou une épée ?). guïté : l’empereur était bien totalement converti dès 312,
La conclusion des historiens de cette école est donc même s’il voulait continuer à ménager les païens.
que Constantin aurait été, au fond, à la fois chrétien
4) Dans tous les cas, qu’on retienne 312 ou 324, le pro-
et païen pendant un certain temps, jusqu’à ce qu’il
blème reste le même, surtout après ce que nous avons
adhère ensuite nettement au christianisme, après la
vu en première partie, le caractère nettement minoritaire
conquête de l’Orient sur son rival Licinius en 324.(10)(11)
des chrétiens : pourquoi Constantin a-t-il fait ce choix,
qui nous apparaît aujourd’hui comme un pari tout de
C’est une théorie très à la mode encore aujourd’hui, qui est
même très audacieux ?
solide, mais qui ne s’impose cependant pas de manière
absolue. Si l’on considère l’ensemble de la politique et de la
législation constantinienne jusqu’à la mort de l’empereur en Trois hypothèses peuvent ici
337, force est de constater en effet qu’il a toujours cher-
ché, même après 324, à ménager les païens. Il a gardé être avancées.
toute sa vie le titre de grand pontife, qui lui donnait le contrôle
des cultes publics païens, et il a manifesté en général la plus - a) La première est celle de l’historiographie catho-
grande tolérance vis-à-vis de toutes les formes de paga- lique traditionnelle, que reprit au fond, à sa manière,
nisme. Et à sa mort, ses fils ont célébré une quasi apothéose André Piganiol : elle privilégie une approche personnalisée
qui rappelait encore de très près les coutumes païennes : la du problème. Constantin avait manifesté depuis long-
dernière monnaie reproduite dans le dossier annexe montre temps des tendances monothéistes comme le prouve
cette scène étonnante de l’empereur montant au ciel sur son sa dévotion envers Apollon. Il manifestait aussi une pro-
char. Sur les monuments de l’époque d’Hadrien, c’était pension à avoir des visions et à chercher des interpré-
l’aigle de Jupiter qui enlevait l’empereur. Ici c’est la main tations religieuses à ses rêves, comme le prouve l’histoire
de Dieu qui l’accueille. de la vision païenne de 310. Un choc survenu en 312 peu
Tout cela s’explique simplement par un fait que nous avons avant la bataille du Pont Milvius l’aurait fait basculer vers le
longuement vu auparavant : au temps de Constantin, christianisme, et la victoire obtenue aussitôt après l’aurait
l’écrasante majorité des sujets de l’empereur étaient convaincu de la valeur de son choix, qu’il n’aurait plus renié
encore païens, et il fallait les ménager, les préparer pro- ensuite, usant de son pouvoir pour asseoir progressivement
gressivement à comprendre la nouvelle orientation du pou- le rayonnement de l’Eglise.
voir. Dans ces conditions, on peut penser que le monnayage
C’est une façon d’aborder l’histoire qui n’est pas à rejeter
au type solaire avait peut-être surtout une fonction péda-
par principe, mais qui évidemment réduit le problème à sa
gogique : il soulignait, par référence à une iconographie
signification purement religieuse, en faisant abstraction de
connue, le soutien d’une divinité unique et toute puissante
toute considération politique. Or Constantin fut d’abord
à Constantin.
un extraordinaire politicien, qui toute sa vie a montré
Mais il y a en face trop de documents qui prouvent la conver- une ambition immense : il a commencé sa carrière en 306
sion de l’empereur en 312 pour douter de sa force dès ce par un coup d’Etat contre le système tétrarchique dont il
moment. J’ai cité déjà les textes sur cette conversion elle- avait été exclu, et il n’a cessé ensuite de combattre tous les
même. Mais il faudrait maintenant analyser toutes les dé- empereurs du système pour les éliminer : son beau-père
(10) (11)
- Les Monnaies de Constantin
n° 426 Historiens & Géographes 69
Maximien en 309, exécuté, le fils de Maximien Maxence en Mais le problème pour lui en 312, lorsqu’il décida d’atta-
312, dont le territoire fut envahi, et qui fut vaincu et décapité, quer Maxence, maître de l’Italie, c’est qu’il trouva alors,
son beau-frère Licinus, empereur d’Orient en 324, attaqué à sur le terrain de la légitimité divine païenne, quelqu’un
son tour, défait puis liquidé ; et même son fils Crispus, César à d’encore plus fort que lui. Maxence lui aussi était un usurpa-
ses côtés, éliminé pour des raisons obscures en 326. Difficile teur depuis 306. Et comme Constantin il avait dû chercher des
de croire dans ces conditions à une conversion, effectuée, qui soutiens divins nouveaux. Mais il avait un avantage unique.
plus est, en pleine guerre, qui n’aurait pas aussi des raisons Maître de Rome, il contrôlait en effet tous les grands temples
politiques. des dieux protecteurs des empereurs et de l’Etat : Jupiter,
Hercule, Vénus, et aussi Apollon et Sol Invictus, la grande divi-
- b) Mais ces raisons restent obscures. Certains avancent nité solaire. Or tout ce que nous savons de la politique de cet
que Constantin chercha ainsi à se rallier les chrétiens de empereur montre précisément qu’il manifesta une dévotion
Rome, qui auraient constitué une « puissante minorité ». Nous extraordinaire envers tous ces dieux. C’est même un des
avons vu ce qu’il fallait en penser. La thèse semble d’autant grands paradoxes de l’histoire romaine que de constater
moins vraisemblable que Maxence, le rival de Constantin, qui que les faveurs publiques au paganisme ont atteint dans
était maître de Rome, n’était en rien un persécuteur et avait la capitale leur sommet juste avant l’entrée du premier
même déjà rendu leurs biens aux Eglises. Les chrétiens de empereur chrétien. Les traces en sont toujours visibles à
Rome n’étaient ni nombreux ni persécutés, et on ne voit Rome aujourd’hui : sur le forum, outre l’énorme basilique dite
donc pas quels espoirs politiques Constantin aurait pu « de Constantin », en fait une construction lancée par Maxence
fonder sur eux. et qui devait abriter sa statue géante, le plus grand temple de
- c) L’explication, du moins c’est notre thèse, doit plutôt la Ville, face au Colisée, est le temple de Vénus et de Rome,
être cherchée sur un autre plan, qui est celui de l’idéo- parce que Maxence le fit reconstruire entre 306 et 312 en lui
logie, et qui met en jeu plus précisément le phénomène donnant des dimensions gigantesques.
de sacralisation du pouvoir impérial en vigueur à cette On perçoit dès lors mieux ce que fut, sur le plan idéologique
époque. Depuis la grande crise du IIIe siècle, qui avait vu une et religieux, la guerre de 312 : un conflit entre deux ambitieux,
incroyable succession d’usurpations, les empereurs avaient qui cherchaient à légitimer leur position par tous les artifices
cherché en effet à consolider le pouvoir impérial en l’appuyant de la religion, mais avec un avantage certain en ce domaine
plus fortement sur un support religieux. Aurélien, en 274, avait pour Maxence.
promu à cet effet le Dieu suprême Sol Invictus, dont il se disait Face à cela, Constantin avait un véritable handicap. Il lui
l’élu et le vicaire. Dioclétien, en fondant la Tétrarchie, avait été fallait rehausser sa prétention au pouvoir suprême par une
plus loin à partir de 287, en prenant le surnom de Jovien, et légitimité divine, mais celle-ci ne pouvait, pour se justifier, pro-
en donnant à son collègue Maximien celui d’Herculien : les venir que d’une divinité qui cumulerait deux qualités : être
empereurs étaient officiellement les fils de Jupiter et d’Her- une divinité toute puissante, supérieure à elle seule à tous
cule, qui agissaient à travers eux. Tous les actes impériaux les dieux de la Rome païenne ; et être une divinité univer-
étaient des actes voulus par la divinité. Dans les deux cas, le selle, de tout l’empire, qui transcenderait les frontières.
message politique de ces proclamations religieuses était clair Or devant cela, Constantin n’avait guère de choix. Il pou-
et ouvertement énoncé : il s’agissait à l’avance d’enlever vait, certes, célébrer le dieu des néo-platoniciens, l’Un de
toute légitimité aux usurpateurs éventuels. Seul l’empe- Plotin, inconnaissable et inaccessible, que seuls les phi-
reur était élu des dieux, et seul le successeur qu’il désignait losophes évoquaient : mais l’impact politique d’un tel choix
était légitime, parce que lui-même choisi, à travers l’empereur, aurait été quasiment nul. Ou il pouvait s’appuyer sur le dieu
par la divinité. des chrétiens, que tout le monde désormais connaissait,
Or Constantin, lorsqu’il réalisa entre 306 et 312 son ascen- parce que les chrétiens étaient présents partout, parce que
sion politique, en éliminant peu à peu tous les empereurs la persécution venait de montrer la foi ardente que ce dieu
suscitait, et parce que même Galère, le plus fanatique des
concurrents en Occident, était lui-même un usurpateur.
Tétrarques, sur son lit de mort, en 311, venait de reconnaître
Certes, il était par le sang le fils d’un Tétrarque, Constance
l’échec de la politique de persécution, en reconnaissant dans
Chlore, mais il n’avait pas été désigné par les Tétrarques
un édit officiel l’existence légale des chrétiens, qu’il invitait
pour leur succéder. En 306, à la mort de son père, il se fit
désormais à prier pour le salut de l’Empire.
illégalement acclamer par l’armée, et s’il alla ensuite de suc-
cès en succès, ce fut cependant toujours en étant confronté à En l’état actuel de nos connaissances, le doute n’est guère
à un constant problème de légitimité. C’est cela d’abord qui possible : Constantin, indépendamment de ses convictions
explique, dès 307-308, son retour au culte solaire, et sa vision personnelles, a choisi en octobre 312 le christianisme
d’Apollon en 310 : en guerre contre les Tétrarques, il ne pou- parce qu’il lui donnait une légitimité politique nouvelle et
vait invoquer Jupiter ou Hercule, et il avait dû chercher une complètement à part, au-dessus de toutes les autres. Il a
autre légitimation divine. pris ses adversaires totalement de court avec ce ralliement, et
70 Historiens & Géographes n° 426
le succès n’a certainement ensuite fait que le renforcer dans siècle reste celle de très grandes inégalités selon les
ses convictions. Cette explication n’exclut évidemment régions, malgré une évidente progression d’ensemble :
pas une évolution continue de l’empereur après 312 : nul c’est ce qui ressort du gros dossier qui a fait l’objet récem-
doute en effet que, parti de ce choix politique et idéolo- ment d’un livre d’un autre chercheur américain, Ramsay
gique, Constantin a ensuite appris progressivement à Mac Mullen (Christianiser l’empire romain). En Afrique, où
mieux connaître le dogme, consolidant ainsi peu à peu nous avons de très nombreux textes conciliaires et l’énorme
son adhésion initiale. documentation augustinienne, les choses sont à peu près
claires : dès avant la condamnation du paganisme en 391,
la cause était gagnée, et très nettement, même dans les
C) La christianisation au IVe : campagnes. La découverte en 1974 de 29 lettres inédites
modalités, causes et rythme de saint Augustin dans deux manuscrits de Marseille et
de Paris, puis celle de 26 sermons également totalement
inconnus du même auteur en 1990 dans un manuscrit de
Resterait maintenant à mesurer les conséquences
Mayence n’ont fait à cet égard que confirmer ce que l’on
réelles de ce choix sur l’ensemble des populations de
savait déjà. Tous les chrétiens n’étaient pas catholiques
l’empire, c’est-à-dire à faire la part des effets de la conver-
certes, car le schisme donatiste était extrêmement puis-
sion de l’empereur, et des lois qu’il édicta sous l’influence
sant, mais les païens, sauf parmi les élites urbaines, étaient
de cette conversion, sur le processus de passage au chris-
en pleine déroute.
tianisme des habitants du monde romain. C’est une énorme
Comme partout, il faut cependant dans le détail beau-
question là aussi, que je résumerai seulement.
coup nuancer les formes de cette christianisation des
Schématiquement, le problème se présente sous trois as-
masses : les Africains, en particulier, mêlaient à leur
pects complémentaires.
nouvelle religion quantité de survivances païennes qui
- 1) C’est d’abord celui de la volonté impériale d’évan- exaspéraient saint Augustin. La plus célèbre, parce que
gélisation. la mère d’Augustin elle-même en était l’adepte, était
L’empereur converti a-t-il voulu aussitôt faire de son empire l’habitude de célébrer des banquets aux jours anniver-
un empire chrétien ? En ce qui concerne Constantin, on l’a saires des morts directement sur les tombes, comme
vu, la thèse doit être soutenue avec prudence. Il couvrit à l’époque païenne. Les archéologues ont sur ce point
de faveurs l’Eglise, mais il fit très peu pour faire reculer le totalement vérifié l’enseignement des textes : on a retrouvé
paganisme, dont il ménageait manifestement les fidèles. quantité de dalles funéraires chrétiennes qui comportent,
C’est avec ses fils, surtout Constant empereur d’Occident sculptés dans la pierre, des aménagements pour les repas,
de 340 à 350 et Constance II empereur d’Orient de 337 comme des assiettes en creux ou des plats. Tout récem-
à 361 que cette volonté de christianiser l’empire fut vrai- ment, une équipe franco-tunisienne à Pupput (au sud du
ment manifeste. Mais elle se traduisit en fait encore par peu Cap Bon en a sorti des exemples vraiment magnifiques.
de gestes. Le tournant ne se produisit vraiment que sous Mais les plus étonnants aménagements funéraires sont
Théodose entre 379 et 395, lorsque les cultes païens furent ceux qu’un autre archéologue français, Paul-Albert Février
finalement partout interdits : alors naquit véritablement la avait trouvés dans les années 1960 dans des nécropoles al-
persécution chrétienne du paganisme, qui obligea plus gériennes : des systèmes de tubulures en terre cuite partant
tard un auteur comme Zosime à écrire dans la clan- de la dalle funéraire et s’enfonçant dans la terre, pour que le
destinité.(12) mort reçoive, comme à l’époque païenne, des aliments. Tout
cela amène évidemment à relativiser le concept de christia-
- 2) La deuxième question est ensuite celle du rythme
nisation, mais il reste que sur le fond, ces Africains avaient
de la christianisation après 312.
bien choisi le christianisme à la fin du IVe siècle.(13)
Constate-t-on de réels changements d’abord à la suite de la
conversion de Constantin, et ensuite après les lois répres- Si on considère la Gaule en revanche, le contraste paraît en
sives de Théodose ? Le problème redevient ici évidemment fait toujours aussi fort qu’au début du siècle. Les villes sont
celui des sources et des instruments de mesure de la chris- nettement gagnées par la nouvelle religion, mais ici la
tianisation. Ils ne sont pas différents de ceux présentés pour conversion des campagnes semble seulement embryon-
l’avant 312 : inscriptions, textes littéraires, et listes conci- naire. Tous les textes des années 380-400 montrent les dif-
liaires ont seulement l’avantage d’être désormais beaucoup ficultés des missionnaires auprès des paysans : on pense
plus nombreux, mais avec les mêmes interrogations sur là surtout aux aventures de saint Martin de Tours racontées
leur représentativité. L’impression d’ensemble pour le IVe par Sulpice Sèvère, ou à la mission de Victrice de Rouen
(12)
Lettre de Constantin à Anulinus (proconsul d’Afrique) - Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, X, 5, 15-17
Lettre de Constantin à Cécilien - Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, X, 6 , 1-5
(13)
Mensa de Timgad
n° 426 Historiens & Géographes 71
dans le pays des Morins, l’actuel Pas de Calais. Ici, c’est fique construction politique, cette unité européenne avant
bien après l’interdiction formelle du paganisme en 391 l’heure, vivifiée par une citoyenneté égale pour tous depuis
que les chrétiens semblent être réellement devenus l’édit de Caracalla. En réalité l’empire romain est toujours
majoritaires. resté extraordinairement diversifié. Même au Bas-Empire,
avec un appareil d’Etat renforcé, il a fonctionné fon-
- 3) Et cela m’amène à ma dernière question, qui reste
la plus polémique, et qui est celle des causes de ce damentalement comme un immense conglomérat de
processus inégal mais réel de progression de l’Eglise cités, intégrées à des provinces qui chacune gardait une
au IVe siècle. personnalité culturelle très particulière.
Deux thèses continuent en effet à s’affronter : pour les uns, La fameuse question des langues suffit à le prouver. Dans
la machine tournait toute seule en quelque sorte : sur son diocèse d’Hippone (Annaba), saint Augustin avait be-
l’élan acquis dans la deuxième moitié du IIIe siècle, l’évan- soin d’interprètes parlant le punique, la vieille langue des
gélisation a de manière naturelle gagné les masses. Et pour Carthaginois, quand il allait prêcher dans les campagnes.
d’autres, c’est l’avènement d’un christianisme religion Au centre de l’Asie Mineure, en Galatie, saint Jérôme nous
d’Etat qui a permis vraiment la mort du paganisme. apprend à la même époque que les paysans parlaient tou-
Or, au regard de ce qui précède, on comprend qu’une jours la langue de leurs ancêtres, c’est-à-dire une langue
réponse unique est impossible : à considérer la Gaule ou celtique proche du gaulois. Et on pourrait multiplier les
la Bretagne, ce sont les partisans de la deuxième explication exemples. Il faut donc, et c’est peu à peu la tendance
qui semblent avoir raison. A considérer l’Afrique ou l’Egypte, qui s’impose enfin, mais difficilement, aux historiens du
ce sont ceux de la christianisation spontanée qui paraissent christianisme, cesser de chercher des explications
l’emporter. Le vrai problème, et je vais conclure sur ce point uniques, politiques, sociales ou purement religieuses
parce qu’il semble au fond l’apport essentiel du travail des à la christianisation. Chaque région de l’empire a
historiens des trente dernières années, c’est qu’il faut vrai- connu sa transformation religieuse à son rythme, et
ment cesser de considérer l’empire romain comme un en fonction de facteurs locaux ou extérieurs qu’il faut
tout. Nous nous extasions trop souvent devant cette magni- se garder de généraliser.
Constantin et Sol, Constantin 315 (chrisme sur le casque ?)
Rome, Arc de Constantin, Ticinum 313, Cdm
inauguré en 315
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