MYRIAM
WATTHEE-DELMOTTE
Dépasser la mort
L’agir de la littérature
essai
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Faire quelque chose est la seule réponse
humaine à la question sans réponse de
la mort.
On ne peut pas vivre sans les morts. L’on
ne peut pas non plus vivre avec eux.
Toute la question est celle d’une distancia
tion à construire. À manier et remanier.
L’aventure même de la culture.
La culture se travaille dans l’élaboration
d’un rapport à la mort : lui faisant place
et trouvant dans cette place la possibilité
de la déplacer.
Patrick Baudry, La Place des morts.
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À TOI, QUI N’AS PAS CESSÉ
DE MANQUER
Les morts sont les invisibles ; ils ne sont
pas les absents.
Victor Hugo,
discours sur la tombe d’Émilie de Putron,
le 19 janvier 1865.
Je me souviens exactement de tout : l’heure qu’il
était, l’endroit où j’étais assise, et comment j’ai
tourné ma tête vers la droite pour observer, à
l’autre bout du bureau, le buste penché sur le télé-
phone, le visage qui s’est décomposé, la voix qui
s’est étranglée, et le geste lent quand il a raccro-
ché et m’a dit sans me voir : “Dédé s’est pendu
cette nuit.” C’était notre meilleur ami, il avait
quarante ans. J’ai été déchirée en même temps
par deux idées contraires : “Ce n’est pas vrai” et
“Le soleil vient de se retirer de notre vie, rien ne
sera plus pareil”. Ce jour-là, je me suis cognée
dans les angles de mon impuissance. J’ai hurlé
en silence, sans mots, parce que je n’en avais pas
pour ça.
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Toute la nuit, j’ai tenté de faire face. J’ai eu besoin
d’écrire, de trouver un langage pour la sidération,
la douleur, l’amitié qui n’avait rien pu pour éviter
que le tragique ne s’insère brutalement dans le vécu.
Je me suis sentie soudain dans le juste quand j’ai pu
écrire : Il n’y avait pas de vieillard en toi. On le savait,
mais pas de cette terrible manière. Ces mots m’ont per-
mis de passer du déni à l’acceptation de cette mort,
de surmonter ce qu’elle avait pour moi d’absurde et
d’injuste, de n’accuser personne, ni l’ami suicidé, ni
moi, ni aucun autre ; ils ont soulagé un peu la brûlure.
Cette phrase, c’est la littérature qui me l’a don-
née : c’est ce qu’écrit le héros du Journal d’un curé de
campagne de Bernanos quand il comprend qu’une
maladie grave va bientôt l’emporter : Je me deman
dais : que ferais-je à cinquante, à soixante ans ? Et,
naturellement, je ne trouvais pas de réponse. Je ne
pouvais pas même en imaginer une. Il n’y avait pas de
vieillard en moi.
C’est grâce aux mots que l’on cesse d’être seul
face au désastre. D’abord, ils manquent : quand la
mort s’abat, elle abasourdit, elle frappe de mutité.
On bredouille des convenances pour ne pas sombrer
dans le vide du silence. C’est alors que les écrivains
peuvent nous venir en aide, parce qu’ils inventent
une langue dans laquelle nous pouvons retrouver
nos affects, nous sentir unis dans la même souf-
france, éprouver notre commune fragilité de mor-
tels et notre besoin de faire sens ensemble pour que
quelque chose soit sauvé du gouffre.
Après la perte douloureuse d’André, j’ai commencé
à m’intéresser aux textes littéraires qui prennent en
compte le face-à-face avec la mort. J’ai découvert
un champ immense dans tous les genres (roman,
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poésie, théâtre, essai, chanson, tract, littérature numé
rique, etc.), pour une bonne part inexploré en tant
que tel : un nombre incommensurable de lettrés
écrivent sur la mort, mais sans vouloir se faire coller
l’étiquette d’écrivains funèbres.
Parallèlement, j’ai vu croître l’intérêt des organi
sateurs de cérémonies funèbres pour la littérature
depuis l’abandon des références religieuses qui autre-
fois cadraient la mort. C’est que l’on n’enterre pas
un défunt en se limitant à créer une ambiance musi-
cale ; l’être humain est ainsi fait qu’il a besoin de
symboliser par la parole. Que ce soit pour exprimer
le déchirement de la séparation ou les valeurs que
représente l’être disparu, le langage est indispen-
sable pour donner aux endeuillés une voix et le sen-
timent d’une communauté. La littérature se trouve
ainsi au cœur de ce qui constitue le propre de l’hu-
manité, seule espèce vivante à honorer ses morts.
Il y a bien des manières dont un texte littéraire
peut nous aider face à la mort, depuis la résistance au
choc de la confrontation à l’irrémédiable jusqu’à la
commémoration sereine avec le recul des années, en
passant par l’accomplissement des différentes étapes
du deuil. Non que les écrivains cherchent inten-
tionnellement à faire œuvre utile : dans le monde
contemporain, toute visée autre qu’esthétique est
comprise comme suspecte en regard du statut de
l’art. Mais il se fait que, comme le dit plaisamment
Jean-Pierre Jossua, la littérature atteint souvent par
surcroît la fin qu’elle n’a pas : en cherchant à cicatri-
ser leurs propres blessures par un travail d’écriture,
les écrivains contribuent à leur mesure à réparer le
monde selon les mots d’Alexandre Gefen, c’est-à-
dire à partager avec des lecteurs potentiels à la fois
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la conscience du malheur et de ce qui le surmonte,
déjà, du seul fait de ce possible partage.
J’ai pu observer entre autres aussi comment la lit-
térature prend en charge des fonctions que la société
néglige ou ignore, telles que dresser la stèle manquante
des effacés de l’Histoire, exprimer l’inavouable, appri-
voiser sa propre mort. Je suis certes loin d’avoir par-
couru l’ensemble des figures possibles. Je ne finirai
jamais de trouver des textes magnifiques de la lit-
térature de langue française, en particulier récente,
avec les différents supports d’expression qu’ils allient :
la musique, l’image et les multiples combinaisons
intermédiales sur écran. Mais quelques-uns, déjà,
ici, esquissent un paysage interpellant.
N’ayez crainte. Cela ne sera pas une danse ma
cabre, encore moins une divine comédie dans un
territoire d’ombres : je ne suis ni Dante ni sa muse
Béatrice, juste quelqu’un qui, comme nous tous, a vu
s’effondrer juste à côté de soi la falaise, qui a tremblé
au bord du gouffre, et qui a échappé au vertige parce
qu’un, puis deux, puis un grand nombre d’écrivains
lui ont pris la main pour le tirer en arrière. Venez,
je vous précède et je les suis.
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FAIRE FACE AU CHOC
Dans le champ du malheur
Planter une objection
Henry Bauchau, Journal d’Antigone.
Nous sommes tous fragiles quand surgit la mort.
Frappés de stupeur.
Il faut pouvoir revenir à l’endroit de la rupture. Se tenir
exactement là où l’on a perdu la voix.
Revenir avec des larmes devenues des perles de mots.
Avec des mots hagards, des phrases mutilées qui coulent
la douleur dans le langage.
Avec des sanglots devenus des phrases de désarroi,
d’effarement, de colère.
Et se laisser porter par le flux de ces pleurs.
Pouvoir se redresser, refuser, se cabrer.
Lorsque le cœur se serre.
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Puis, lentement, pouvoir regarder la déchirure, la dra
per, la parer d’images familières.
Et enfin se blottir ensemble dans ces images.
Parmi nous, les poètes nous offrent de ne pas être seuls
face à l’effroyable.
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JE NE TE CONNAISSAIS PAS GISANT
La mort d’André m’a prise en traître. La mort de
mes parents est arrivée dans les délais attendus, mais
cela ne m’a en rien préparée, ni consolée.
Ceux qui nous ont transmis la vie la perdent
avant nous ; l’inverse fait scandale. C’est dans l’ordre
des choses, le temps dévorateur est en marche et
le monstre inéluctablement avale nos aînés. Ceux
qui étaient des géants ou des colosses à nos yeux
d’enfant un jour deviennent fragiles ; le pied d’ar-
gile de l’âge qui les portait s’effrite ou se casse et
les voilà abattus.
On le savait. C’était prévu. On a toujours pres-
senti que ceux qui nous avaient mis au monde
seraient aussi ceux qui nous initieraient à la mort.
On n’en est pas pour autant moins démuni quand
cela arrive. Le décès du père et de la mère est la
situation la plus partagée au monde, et pourtant
chacun la vit de manière absolument singulière,
dans la solitude d’un événement sans précédent.
C’est plusieurs années après la mort de mes
parents que j’ai entendu, lors d’une lecture poé-
tique confidentielle à Cerisy, un texte qui m’a
coupé le souffle parce qu’il exprimait avec une
précision renversante ce qui m’avait ébranlée, mais
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aussi l’apaisement qui avait suivi le moment atroce.
Béatrice Bonhomme, de sa voix grave, avec un ton
retenu accordé à l’austérité sans fard de sa posture
et à sa tenue noire de Méditerranéenne, lisait les
poèmes qu’elle a écrits après la mort de son père,
le peintre Mario Villani. L’un d’eux commençait
comme ceci :
Et désormais tu dors en moi avec tes mains de gisant
avec tes yeux couleur de menthe.
Autour de la lectrice, le cercle d’écoute se resser-
rait, immobile. Tu dors en moi : comme cette image
exprime avec netteté le sentiment d’inséparation qui
peut nous envahir après le départ d’un être proche.
Les phrases se succédaient dans la même justesse et
la même dignité :
Tu es posé sur l’étrangeté des mondes, dans le cœur dor
mant de la nuit, et les larmes coulent sur ton cercueil
de neige, dans la dentelle de tes mains d’os et de pierre.
Comment ne pas se sentir impliqué par des mots
d’une telle délicatesse pour traduire la douleur de
la perte, et l’effroi devant la transformation irréver-
sible de l’autre en dépouille mortelle promise à la
poussière ? Ce texte, j’ai demandé à en avoir une
copie avant même sa parution dans le recueil Pas
sant de la lumière, et depuis lors, je n’ai cessé de l’en-
voyer aux amis confrontés au décès d’un être cher.
Ils m’ont invariablement remerciée ; ils ont même-
ment témoigné du bouleversement qu’a occasionné
chez eux l’hommage de cette fille endeuillée, et du
bienfait qu’ils ont ressenti à pouvoir adhérer à ses
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propos lorsqu’elle évoque, à l’égard du défunt, la
pureté inoubliable de [s]on élan vers le monde.
Ces phrases, qui touchent par leur beauté de
contenu et de ton, agissent positivement dans le
chemin du deuil. Mais elles ne sont pas venues sous
la plume de l’auteure au moment même du décès
de Mario Villani. Un mois jour pour jour après sa
mort, le 19 août 2006, elle écrit d’abord un long
texte d’un seul tenant comme un exutoire à sa dou-
leur, qu’elle intitule Mutilation d’arbre. Des pages
non destinées à la publication, qui relèvent de l’ordre
de l’intime. C’est une amie, touchée par la force
émotionnelle des poèmes, qui convainc Béatrice
Bonhomme de les éditer ; un recueil est tiré à cent
cinquante exemplaires que l’écrivain préfère don-
ner et non commercialiser. Un an plus tard, l’au-
teure écrit un ensemble de six poèmes qu’elle lit à
Cerisy et accepte de publier en recueil.
Ces deux écrits correspondent à deux moments
particuliers du deuil en lien avec deux rites mor-
tuaires : la mise au tombeau et la commémoration
du défunt. Ils constituent une enclave particulière
dans la production de l’écrivain en ce sens qu’ils
sont signés Béatrice Bonhomme-Villani : la fille du
peintre a exceptionnellement joint le nom de son
père à sa signature habituelle.
MUTILATION
Un mois aujourd’hui que tu es mort. 19 juillet 2006
à midi dans cette chambre d’hôpital où tu es devenu
comme ce christ au tombeau : le texte Mutilation
d’arbre, écrit dans la douleur de la séparation, s’ouvre
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comme une lettre au défunt. La stratégie est d’une
efficacité imparable : s’adresser à lui permet de lui
conserver un statut d’interlocuteur, de le faire exis-
ter encore. Car il est toujours trop tôt, beaucoup
trop tôt, pour se séparer de ceux qu’on aime. J’ai
eu l’impression d’avoir porté un jeune homme en terre,
dit l’auteure, bien que son père soit décédé à l’âge
honorable de quatre-vingt-dix ans. Il est pénible
de se résoudre aux mutations survenues : Je ne me
connaissais pas pleurante et aujourd’hui pleurante sur
ce dormant de pierre. Je ne te connaissais pas gisant car
tu t’étais toujours redressé. L’évocation de la corporé-
ité du défunt traduit la sidération de voir l’être aimé
devenir cadavre, puis disparaître : Un mois que tu
t’es transformé en cette couleur de marbre et de cire et
que tu as été mis en bière et que tu as été mis en pierre.
Si ce texte suscite une adhésion spontanée, c’est
qu’il exprime les premières phases par lesquelles
passe tout endeuillé : l’incompréhension (Comment,
toi l’éveillé, es-tu devenu ce dormant, toi le vivant, toi
l’éveillé au cœur des choses ?), le déni (Jamais tu ne
peux être ce gisant de pierre, toi le créateur au cœur des
couleurs et des choses, Te dire mort est une hérésie) et la
révolte (Il y a cette révolte en moi devant ton immo
bilité). Le texte livre la trace de l’état dépressif qui
marque l’affrontement de la réalité (Longtemps je n’ai
pas retrouvé ta tombe. Peut-être ne le voulais-je pas. Je
souhaitais que cette preuve de ta mort disparaisse. […]
lorsque j’ai téléphoné au marbrier pour faire graver ta
plaque, je n’ai pas réussi à dire ton nom, Mario Vil-
lani, parce que c’était avouer ta mort, ce scandale). Il
témoigne du trouble causé par la privation de ce
qui, dans la relation à l’être disparu, était identitaire
(Désormais, sans toi, je suis comme quelqu’un d’errant,
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une errante sans visage et sans nom, une femme flot
tée comme Ophélie, un arbre sans racines, un bateau
sans lieu d’ancrage, une dérive. […] On m’a arraché
un membre, et comme on a longtemps mal au membre
absent, j’ai mal à ton absence). Le ressassement lui-
même fait image à l’égard de l’impuissance à sur-
monter le traumatisme de la séparation.
Comment faire pour tenir ?
Apparaît d’abord le fantasme de l’évasion dans
le merveilleux (un jeune homme intouchable, porté
en terre dans la splendeur de sa création d’étoile) ou
de la fusion dans la matière inerte (je repense à cette
pierre qui t’a remplacé et je me sens pétrifiée, putréfiée
par ton immobilité). Le texte ose révéler la blessure
la plus intime : la survivante n’est pas moins tran-
sie que le mort. Aussi pour se sentir moins seule,
parle-t‑elle en nous : elle convoque le cercle familial
qui fait corps autour du défunt (Par quelle métamor
phose as-tu échappé à notre amour pour ne laisser dans
nos bras que le froid, le marbre et la pierre ?). Mais
au fond, chacun reste seul dans son chagrin (Je suis
désormais la gardienne de la tombe. Je suis restée seule
avec toi, dépositaire du cœur de la tombe).
C’est là précisément que la culture s’interpose.
Car des images provenant de l’héritage culturel
contribuent à donner une configuration familière
à la situation étrange et permettent de surmonter la
difficulté identitaire des endeuillés en leur propo-
sant une identification positive. Dans le poème de
Béatrice Bonhomme, qui parle du défunt en tant
que crucifié, transparaît ainsi l’image de saint Jean,
le disciple préféré de Jésus à qui il a confié sa mère
au moment de mourir (Je suis la dépositaire de ton
amour pour ma mère, je suis devenue la gardienne de
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cette femme que tu aimais). À partir de là, l’imagi-
naire joue le rôle de filtre interprétatif bienfaisant.
Et le deuil perd son caractère singulier, il s’ouvre à
une dimension plus vaste, non seulement culturelle,
mais universelle, dès lors qu’il concerne une expé-
rience humaine fondamentale. Le défunt lui-même
n’est plus perçu comme un individu seulement, il
devient aussi une figure de la condition commune
de l’humanité, la mortalité. Le deuil devient ainsi
l’occasion d’une initiation, c’est-à-dire d’une traver-
sée qui débouche sur la juste adéquation au règne
du vivant, qui inclut la pacification de la mort (Et
désormais, toi si singulier, dressé vivant sur la vie, tu
es devenu ce paysage cosmique, ce dormant de sacre et
de pierre, vivant au creux de la mort même, et désor
mais toi si mouvant, avec ce regard de vie, tu es devenu
cette immensité immobile qui enserre la terre).
Le texte trouve là un mode d’inscription dans le
sacré. Ce n’est pas le fait de convoquer les figures
d’un répertoire religieux qui permet d’atteindre le
sacré, mais plutôt le renvoi à ce qui signe la pré-
sence de l’humanité, qui est le seul ordre vivant
qui consacre la mort de ses membres. Car la tombe
est le signe permanent de la présence humaine, témoi
gnant d’une relation inaltérable entre mort et culture,
dit l’historien Philippe Ariès. Un homme mort est
intouchable, et le cérémonial funéraire, quel qu’il
soit, consacre ce statut. Le rite funéraire apparaît
comme l’ancrage anthropologique du sacré par
excellence ; c’est la communauté symbolique de
l’humanité qui s’y trouve interpellée. À cet égard,
le poème en prose de Béatrice Bonhomme sur la
mort du père ancre la sacralité dans le rapport à la
précarité corporelle en valorisant ce qui, au-delà de
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la fugacité du vivant, se transmet d’infini. Le sacré
en ce sens n’est ni une abstraction ni une conven-
tion, il s’ancre dans la chair du vécu.
Mutilation d’arbre, poème qui accompagne la dou-
leur immédiate de la séparation, s’il n’a été écrit au
départ que pour soulager le poids d’un déchirement
intérieur, témoigne d’un cheminement émotionnel
et d’une maturation spirituelle par une expérience
fondamentale qui est celle du sacrifice – étymo-
logiquement “ce qui rend sacré” – que chacun est
appelé à éprouver face à la mort d’un être cher, et
qui constitue le soubassement premier du sacré au
sens anthropologique. Le texte fait apparaître les
trois séquences du deuil : commémorer le défunt,
rejouer la mort et séparer le règne des vivants et
des morts afin de relancer les endeuillés dans la vie.
Ce propos est d’une telle gravité qu’il en vient à
faire peser le doute sur l’activité d’écriture, ressen-
tie comme indigne : Il y a de l’indécence sans doute
à te bâtir ce tombeau de mots, à maçonner ce mur de
mots sur la beauté que tu as été, écrit Béatrice Bon-
homme. Cette crainte est partagée par tous les écri-
vains qui prennent la plume dans l’immédiat de la
mort : ils témoignent invariablement d’un senti-
ment d’insuffisance à parler du défunt d’une manière
qui puisse rendre justice à son aura au moment où
l’on est précisément confronté à l’étendue de sa
perte ; ils portent aussi la douleur de l’expression
de l’adieu, voire la culpabilité de signifier la sépara-
tion qui résonne comme un abandon. C’est pour-
quoi les auteurs répugnent généralement à publier
ce type d’écrit, qui reste au secret.
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