Article Koffi
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Résumé
Le discours romanesque d’Ahmadou Kourouma, Aminata Sow Fall et Sony Labou Tansi s’inscrit dans le cadre d’une
écriture de rupture. Elle se caractérise par une pratique langagière subversive qui porte les marques d’une identité linguis-
tique en référence à un territoire bien déterminé, à savoir le leur. Ainsi, dans leurs œuvres, ces écrivains ont recours à
une interlangue qui dénote d’une altérité lexico-syntaxique dont la manifestation reste chargée d’un ensemble de faits
de langue spécifiques au cadre spacio-culturel africain. Dans une approche descriptive, cet article montre ces particu-
larités linguistiques à travers la création lexicale, le mélange des langues et l’usage des expressions populaires locales.
Mots-clés : Identité, discours, diglossie, interlangue, terroir.
Vol. 35, n° 2 — Juillet-décembre 2019, Science et technique, Lettres, Sciences sociales et humaines 29
Introduction
Dans son sens étymologique, le terme identité, du latin idem « le même » se rapporte à ce qui
demeure identique à soi-même, Le Robert (2015, Identité). En d’autres termes, l’identité est ce
qui définit l’individu lui-même. Cependant, le concept de l’identité est polisémique. Il renvoie à
une diversté de domaines : psychologique, sociologique, anthropologique, philosophique,….
Dans une perspective linguistique, l’identité trouve son sens dans la pratique des langues en
situation de diglossie. Dès lors, la langue, définie comme « un instrument de communication, un
système de signes vocaux spécifiques aux membres d’une même communauté » J. Dubois
(2001, p.266), se présente comme la marque de l’identité dans le discours d’une personne ou
d’un peuple. Elle apparait alors comme un moyen indéniable d’identification d’un groupe social,
d’un peuple. Par la pratique d’une langue, l’on peut déterminer le pays ou l’appartenance eth-
nique, sociale, régionale et même religieuse du locuteur. Pour R. Abdel (2013),
La langue est à considérer comme un élément essentiel de la construction de l’identité
culturelle des individus et des collectivités.
L’on peut donc en déduire que « c’est bien dans la langue et par la langue que l’être, puis le grou-
pe, construisent leur identité, en elle qu’ils se fondent, s’apparentent ; par elle qu’ils se distin-
guent » A. Abdenour (2008, p.194). Ainsi dans la production romanesque des écrivains franco-
phones, entendons par là les écrivains d’Afrique non natifs français, la langue française qui se
présente comme le code linguistique officiel d’expression de la pensée se trouve chargée
d’« africanismes » ; de marques d’un système discursif qui traduit une forme d’apprivoisement
ou de territorialisation de la langue-outil, savoir le français. Ce qui est pour le locuteur, selon
A. Chemain (1988, p.121) « une manière de signer l’appartenance à ses origines, à une ethnie ou
au pays qui la contient ». Dès lors se profile, pour ces écrivains au nombre desquels figurent en
bonne place Ahmadou Kourouma, Aminata Sow Fall et Sony Labou Tansi, la question de l’iden-
tité linguistique. Ainsi, ces romanciers, mus par la volonté de s’affranchir du groupe des thuri-
féraires de la langue française, ont recours à des procédés de réappropriation de la langue d’écri-
ture héritée de la colonisation en créant une « interlangue » qui leur est propre selon leur cultu-
re et leur individualité. A ce sujet D. Maingueneau (2004, p.140) affirme :
« L’écrivain n’est pas confronté à la langue, mais à une interaction de langue et d’usages,
à ce qu’on pourrait appeler une interlangue. Par là on entendra les relations dans une
conjoncture donnée, entre les variétés de la même langue, mais aussi entre cette langue et
les autres passées ou contemporaines. C’est en jouant de cette hétéroglossie foncière, de
cette forme de « dialogisme » que peut s’instituer une œuvre. »
Les œuvres romanesques des auteurs sus-mentionnés, à savoir Les soleils des indépendances
d’Ahmadou Kourouma, La grève des Bàttu d’Aminata Sow Fall et La vie et demie de Sony
Labou Tansi constituent une belle illustration de la tentative de conciliation des langues étran-
gères et locales, avec en filigrane la question identitaire. Comment la langue locale et les spéci-
ficités discursives des écrivains apparaissent-elles comme une marque d’identité dans le discours
romanesque ? Quels sont les éléments linguistiques d’affirmation de l’identité communautaire
d’un écrivain ? Le sujet « Identité linguistique dans les romans d’Ahmadou Kourouma, Aminata
Sow Fall et Sony Labou Tansi », que nous nous proposons de développer dans une approche
sociolinguistique, mènera à décrire les indices de la langue locale et certaines particularités lan-
gagières dans l’écriture phrastique des romans du corpus. Le contexte de diglossie ou de pluri-
linguisme, qui procède de l’existence de différents univers linguistiques auxquels appartiennent les
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auteurs, met en évidence dans leur système discursif une altérité lexicale, morphologique et syn-
taxique qui les distingue. Aussi, convoquent-ils dans leur écriture phrastique une pratique lan-
gagière locale dans le discours romanesque qui se manifeste à travers la création lexicale ou les
néologismes, le mélange des langues et les expressions populaires.
I. La création lexicale
Dans le système langagier des auteurs à l’étude, l’imagination créatrice se laisse percevoir à tra-
vers un riche éventail de néologismes. En effet, chez Sony Labou Tansi et Ahmadou Kourouma,
la création lexicale rime avec diverses formes de substantivation et la formation de mots.
1 Extrait d’un entretien de Michèle Zalessky avec Ahmadou Kourouma dans la Revue Diagonales, n° 7, juillet 1988
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Salimata, pour sa part, accusant son mari Fama d’être la cause de l’incapacité du couple à pro-
créer des enfants, couvre ce dernier d’invectives en ces termes :
« Le stérile, le cassé, l’impuissant, c’est toi ! (…) aucune drogue, aucune prière ne peut
ragaillardir un vidé comme Fama… »p.30.
Les substantifs ‘’cassé’’ et ‘’vidé’’ portent la même valeur sémantique que stérile et impuissant.
Dans la phrase, « Le père de Diakité (…), revint et le somma d’aller détacher le supplicié » p.84,
les sévices corporels infligés à Diakité font de lui un ‘’supplicié’’ ; ce dernier ayant été ligoté,
déculoté et le sexe noué au moyen d’une corde.
Le participe présent du verbe « caqueter » n’échappe pas à l’ingéniosité de l’auteur et se présente
sous une forme nominale‘’Le ci-devant caquetant’’ . Ce nom composé fait référence au griot
dont le bavardage intempestif est comparable aux sons qu’émet une poule en ponte.
Le ci-devant ca que tant ne savait ni chanter ni écouter. p.18.
De même, les mots composés formés de l’adverbe de négation «non » dans les tournures « les
non retournées et non pleurées » p.36, ou encore « un meurt-de-faim » p.60 sont aussi dignes
d’intérêt.
Chez Sony Labou, les formes particulières de nominalisation qui se présentent sous la forme de
mots composés apparaissent comme des indices de faits de langue qui caractérisent le peuple
congolais. Ces noms prennent des tournures périphrastiques en s’adaptant aux nuances des réa-
lités spacio-culturelles dont l’auteur s’inspire. En effet, dans un pays où se mêlent barbaries, dic-
tatures, injustices et transgression des mœurs, Sony décrit les conditions de vie des populations
à travers les noms qu’il attribue à des personnages ou des groupes de personnes. D’ailleurs, l’en-
gagement de l’écrivain à dénoncer les abus du pouvoir des dirigeants se perçoit dans la déclara-
tion rapportée par J-C. Rédjémé (2003, p.195) :
« A tous je dis : Relisez ! En fait « La vie et demie » est un livre sur la vie. La vie que nous
avons cessé de respecter (…) Mon livre, c’est la peinture de la barbarie de l’homme à
l’endroit de l’homme sous toutes ses manifestations possibles. »2
Dans la création lexicale de Sony, les morts en sursis sont désignés par les ‘’pas-tout-à-fait-
vivants.’’ Ainsi, Chaïdana, ayant assisté aux monstruosités du Guide Providentiel, se dit vivre
dans le monde des ‘’pas-tout-à-fait-vivants.’’
« Chaïdanase rappelait ces scènes-là tous les soirs comme si elle les recommençait (…) elle
était devenue cette loque humaine habitante de deux mondes : celui des morts et celui des
pas-tout-à-fait-vivants » p.17
Par ailleurs, la repression policière, opérée au cours du meeting du Guide Providentiel, a été
d’une rare violence ; à tel point que les personnes agonisantes, appelées‘’les-près-de-mourir,’’
se sont mises à courir autant que celles grièvement blessées, nommées ‘’les-va-pas-s’en-tirer’’:
« Le désordre fut tel que que les policiers durent ouvrir le feu sur la multitude (…) tout le
monde fuyait, les vivants, les morts, les-près-de-mourir, les-va-pas-s’en-tirer, les entiers,
les moitiers, les membres, les morceaux que la rafale continuait à poursuivre. »p.40
Les substantifs « hommes-bouts-de-bois » et « hommes de-terre » p.131 sont employés en réfé-
rence aux pygmées, des hommes de petite taille (bouts-de-bois), dont la forêt constitue le milieu
de vie et une propriété foncière (hommes de-terre).
2 Extrait d’une interview réalisée par Edouard Maunick pour Demain l’Afrique, no 40, 19 novembre 1979
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Les noms comme « Henri-au-Cœur-Tendre »,« Jean-Oscar-Cœur-de-Père » et « Jean-Cœur-de-
Pierre » renvoient à des personnages atypiques. Ces guides, garants des préceptes moraux, se
caractérisent par leur dictature légendaire et leurs prouesses sexuelles inqualifiables. Les expan-
sions ‘’Tendre’’, ‘’de-Père’’ et ‘’de-Pierre’’ que Sony adjoint au substantif ‘’Cœur’’ pour dési-
gner les guides en disent long sur leurs actions. Le premier, « Henri-au-Cœur-Tendre », est
remarquable par son inclinaison aux filles vierges, à la viande et au vin. De lui l’auteur écrit :
« Le colonel Mouhahantso avait remplacé son nom personnel par celui de guide Henri-au-
Cœur-Tendre. Mais ici les mots ne disaient plus ce que disent les mots, juste ce que
voulaient les hommes qui le prononçaient. Henri-au-Cœur-Tendre aimaient les vierges, la
viande et les vins... » p.83
La ‘’tendresse’’ qu’il est censé incarner se vide de tout son sens pour se muer en cruauté quand
il ordonne le massacre de sa population :
« Le jour où l’université de Yourma protesta contre les « politisations inconditionnelles »des
diplômes, le guide Henri-au-Cœur-Tendre donna l’ordre de tirer, les trois mille quatre-
vingt-douze morts entrèrent tous dans la mort de Martial… » p.86
Le second, Jean-Oscar-Cœur-de-Père, n’est autre que le « quart de frère » et meutrier du premier.
Se nom réfère littéralement au Père de la Nation. Il est connu pour ses qualités de poète (p.127).
Sa gouvernance se caractérise par la dépravation des moeurs rendue officielle à travers la
construction ordonnée de ‘’regardoirs de cuisses droites’’ (p.127) ; aussi la corruption générali-
sée où l’on ‘’fatigue les chiffres’’ (p.132). L’action qui lui vaut le titre de ‘’Père de la Nation’’
est assurément la constitution à deux articles qu’il fait adopter par référendum ; même si cette
loi présente des contours obscures. En effet, le second article écrit dans une langue que person-
ne ne comprend provoque des mouvements de rues ; ce qui fâche le guide et l’entraine dans une
dérive dictatoriale :
« Les rues commençaient à dire que le deuxième article de la Constitution du peuple
signifiait l’enfer. » p.129
« Il (le guide) se fâcha cruellement et ordonna qu’on fusillât sans procès tout propriétaire de
langue et de lèvres qui, à l’avenir, auraient prononcé le mot « enfer » ». p.133
Un autre guide Jean-Cœur-de-Pierre, aussi pervers que les précédents, met le comble à sa
déchéance morale en organisant chaque année une séance de procréation radiodiffusée et télévi-
sée en direct. A cette occasion, il dévierge et féconde cinquante jeunes filles.
« On fit entrer cinquante vierges choisies parmi les plus belles du pays, fraichement
baignées, massées, parfumées (…) La scène fut radiodiffusée et télévisée malgré l’inter-
vention du pape, de l’ONU et d’un bon nombre de pays amis du Kawangotara (…) » p.147
Son obstination à rendre publiques ces scènes perverses, en dépit de l’interpellation du pape, de
l’ONU et des pays étrangers, pourraient bien traduire la dureté de son cœur comparable à une
pierre. Les allusions faites aux guides « au-Cœur-de » laissent percevoir une dictature sangui-
naire engluée dans des obsessions sexuelles des plus démentielles dont le roman rend compte.
En sus elles achèvent de convaincre de l’imagination fertile de l’écrivain congolais. Ces dési-
gnations singulières trahissent sa posture de promoteur de quelques réalités langagières d’un
groupe social auquel il appartient. A cet effet, dans un propos rapporté par G. N’Gal (1982, 135),
l’auteur déclare :
« Ecrire mon livre me demandait d’inventer un lexique capable par ses sonorités de rendre
la situation tropicale. »
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En définitive, les formes de substantivation sus-relevées font valoir à leurs auteurs le mérite de
contribuer à l’enrichissement lexical de la langue française. Mais cet usage reste limité dans des
territoires bien déterminés. Ce qui, à cet égard, constitue un aspect d’identité linguistique.
Cependant, les particularités linguistiques portant sur la création lexicale ne concernent pas que
les formes particulières de substantivation, elles visent aussi la formation des mots.
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Le discours romanesque chez les auteurs à l’étude se présente, à travers la création lexicale,
comme une spécificité de la mise en œuvre de la langue, laquelle dépend des habitudes langa-
gières et culturelles du groupe auquel ils appartiennent. En outre, la reproduction de fragments
de la langue locale formant un mélange des langues, constitue un autre aspect des indices de
l’identité linguistique dans les œuvres à l’étude.
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Interjections en wolof Sens
-Jërëjef. PP. 8, 24 Remerciements
-Céy yalla ! PP. 12, 25 Exprime l’étonnement
-Asbunalla ! P.17 Expression pour conjurer le mauvais sort
-Céy waay ! P.17 Exprime la pitié, la douleur ou l’impuissance
-Ndeysaan , Ndeysaan Madiabel. P.17 Exprime la pitié ou l’admiration
-Waawaw. P.25 Exprime l’acquiescement
-Tiem ! P.44 Exprime le mépris
-Ça dey. P. 111 Exprime la répugnance, le dégoût
Cette hétérogénéité discursive existe aussi dans l’œuvre de Sony Labou Tansi. D’ailleurs,
Georges Ngal (1982, p.134) l’appelle « Les tropicalités de Sony Labou Tansi ». Cette écriture
hybride s’exprime à travers l’intrusion de termes tirés de l’univers lexical du peuple congolais
mais aussi de la pratique langagière des Pygmées. Aussi est-il fait mention de l’odeur de bois-
sons locales qui embaumait la classe durant le cours du professeur surnommé Bébé-Holandais ;
lequel cours qui « n’atterrissait que sur des vapeurs de kachetanikoma ou de koutou-
mechang » p.31. La tentative de suicide de Chaidana par la prise d’une « dose impardonnable
de vouokani » p.62 ou l’évocation du « kapotchinika » p.192, désignant un plat fait d’œufs de
grenouille, d’alcool, de lait et de légumes trahit l’enracinement de l’écrivain dans les réalités lan-
gagières congolaises. Par ailleurs, l’incursion dans l’environnement socio-culturel des Pygmées
est évocatrice. En effet, les substantifs « chamanekang » p.91, désignant un poison de liane et la
sève mortelle « banghamhamana » p.95 réfèrent au système discursif qui caractérise ce peuple
indigène. Outre ces mots simples sus-étudiés, les œuvres du corpus renferment des phrases
entières transcrites en langue du terroir.
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Phrases en wolof Traductions
- Lu xew waay ? P.17 Qu’est-il arrivé ?
- Mbaa jamm la ? P.17 N’y a-t-il rien de grave ?
- Jog jot na ! jog jot na kat ! P.33 Il est temps de se lever !
- Ah loolu dé yomb na. P.3 C’est facile.
- Mour, gaawe ma ! P.41 Mour, dépêche-toi !
- Yaa tardé ! P.68 Tu es dépassé par les évènements
Si dans les phrases sus-relevées, l’auteur adopte le procédé des notes infrapaginales pour leur
compréhension, dans les exemples qui suivent, les phrases en wolof sont précédées ou suivies de
leur traduction. Assurément, l’auteur procède à la reprise de la même pensée à travers deux codes
linguistiques différents pour aider le lecteur non initié à la langue wolof à franchir l’obstacle que
les syntagmes wolofs constituent. Les phrases suivantes le montrent bien.
Phrases en wolof ou en français Traductions
- Il ne devait pas courir ! Xana daal atte yalla la ! p.17
- Maangi sant. Je remercie le Créateur. p.24
- Ligééy dé mooy dëgg. Tout homme a le devoir de travailler. p.26
- Bilaay Nguirane yaa bëgg waxtaan. Tu aimes bien la palabre ! p.84
- C’est vrai, mais cela, c’est l’œuvre de Dieu. Xéwëlu yalla la mbirum yalla la ! p.91
- Que Dieu nous en préserve ! Yalla Téré ! p.111
- Mbaa deewul ? N’est-il pas mort ? p.17
- Bilaay Salla yaa mama xeex. Franchement, Salla c’est toi qui m’as
combattu. p.117
Cette stratégie discursive consistant en la cohabitation des langues est aussi adoptée par Sony
Labou Tansi quand il transcrit des fragments du langage des Pygmées dans les phrases suivantes :
Un autre aspect de la cohabitation linguistique dans le roman d’Aminata Sow fall qui met en évi-
dence l’identité culturelle de l’auteur, c’est la juxtaposition des termes wolofs et français dans la
même proposition. Les exemples qui suivent en sont l’illustration.
« Gaa ni am na lu xew » - quelque chose est arrivé. p.16
« Sa baay natoo ko dal » - il est victime d’un coup de sort. p.105
« Nii noo sew » - ils sont petits ; là où leurs intérêts ou leur ambition les portent, ils y
vont, fût-il chez les diables. p.116
Ce que nous avons récolté, c’est notre chance ; sunu wërsëk la ! p.132
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En substance, l’écriture romanesque qui consiste dans le mélange des langues française et locales
traduit le concept de la conscience linguistique défini comme la conscience de la coexistence des
langues africaine et française. Elle entraine l’écrivain francophone à adopter une « stratégie du
recours et du détour » G. Lise (1997, p.8). Cette stratégie discursive se manifeste dans le cadre
de l’identité linguistique sous la forme de la mise en place de systèmes astucieux de cohabita-
tion de langues, mais encore de niveau de langues. Ce dernier aspect se perçoit à travers l’usage
des expressions populaires dans le canon romanesque.
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En définitive, les efforts de Fama ne sont jamais reconnus. Toutes ses tentatives pour obtenir un
poste administratif sont vaines. Il présente l’image d’un objet que l’on jette après en avoir fait
usage. Cela se perçoit dans la phrase :
« Fama avait comme le petit rat de marigot creusé le trou pour le serpent avaleur de rats, ses
efforts étaient devenus la cause de sa perte car comme la feuille avec laquelle on a fini de
se torcher, les Indépendance une fois acquises, Fama fut oublié et jeté aux mouches. »
p.24
La référence aux mouches traduit clairement que Fama n’a de place qu’au dépotoir, lieu de pré-
dilection des mouches ; autrement dit, Fama n’est bon à rien. D’autres images qui renvoient à la
stérilité chez la femme, comme : « le ventre restait sec comme du granit » p.28 ; « le destin
d’une femme stérile comme l’harmattan et la cendre » p.32, sont aussi dignes d’intérêt.
Le nombre impressionnant d’images et comparaisons puisées du terroir n’en démontre pas moins
la maitrise de l’auteur d’un code linguistique spécifique à la culture malinké. Cette écriture
semble projeter une coloration identitaire locale sur l’ensemble de son œuvre. D’ailleurs dans
un entretien, dont se fait l’écho P. Dumont (1995, p.124), l’auteur déclare :
« Il me fallait m’approcher d’une façon d’aborder les idées qui correspondent au rythme de
la phrase malinké. (…) si je pliais le français à la structure de notre langue avec le respect
de ses proverbes et de ses images, alors le personnage apparaissait dans sa plénitude. »
Sony Labou ne demeure pas en reste et emploie quelques expressions qui n’ont de référents que
dans la pratique langagière du peuple auquel il appartient. Il s’agit de la tournure comparative «
s’immobiliser comme un poteau de viande » dans la phrase :
« Le soldat s’immobilisa comme un poteau de viande kaki. » p 11
L’adjectif qualificatif « tropical » revêt une valeur sémantique spécifique dans l’usage local. Le
terme ‘’tropical’’, qui dénote d’une allégorie, traduit le style d’écriture de Sony ; une écriture qui
se charge des traits caractéristiques de la Culture africaine en général, et congolaise en particu-
lier. Cet adjectif apparait dans l’expression « la plus tropicale énergie » extraite de la phrase :
« Le Guide Providentiel avait ajouté des condoléances télévisées… avant de condamner
avec la plus tropicale énergie le mercenariat sous toutes ses formes. » p.71
De même l’adverbe « tropicalement », issu de l’adjectif ‘’tropical’’ est employé dans les expres-
sions « bander tropicalement » contenue dans la phrase :
« Il bandait tropicalement, mais sur le lit où il s’était tropicalement jeté (…) ses premières
caresses rencontrèrent non le corps formel de sa femme,… » p.55
Cette expression n’a de référent que dans l’espace culturel de l’auteur. Il apparait dans le dis-
cours romanesque des écrivains francophones que, bien qu’ils utilisent la langue française,
l’écriture reste enracinée sur l’espace géographique et culturel africain. Cette pratique exprime
clairement la ferme volonté des auteurs d’écrire en français en restant attachée aux réalités lan-
gagières du terroir.
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Conclusion
En définitive, l’identité linguistique apparait, à travers le discours romanesque des écrivains
auteurs des œuvres du corpus étudié, dans un contexte de diglossie. Il s’agit d’un contexte où le
français se présente comme la langue-outil d’expression de la vision du monde des écrivains afri-
cains. La stratégie du langage adoptée procède d’un recours à des procédés d’appropriation et
d’apprivoisement de la langue d’écriture. Aussi créent-ils une interlangue dont l’écriture dénote
d’une altérité lexico-syntaxique qui se charge d’un ensemble de faits linguistiques caractéris-
tiques des réalités langagières africaines. Les marques de cette stratégie discursive tiennent à
l’usage d’une diversité de formes de substantivation procédant de l’imagination de leurs auteurs ;
mais aussi à l’intrusion des termes et expressions tirés des milieux socio-culturels africains. Ce
style d’écriture trahit la détermination de ces écrivains africains à porter leur identité propre ainsi
que celle des communautés auxquelles ils appartiennent. Cela témoigne d’une discursivité qui
s’inspire du substrat, et qui trouve ses manifestations dans la création lexicale, la coexistence de
la langue d’écriture et celle du terroir ainsi que la convocation des expressions populaires. Ces
productions romanesques où foisonne une diversité de manipulations langagières spécifiques au
cadre spacio-culturel africain se réfère aux réalités qui charrie la thématique de l’identité à tra-
vers langue.
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