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Actes des travaux de l’Ecole chercheur

et du cours CIHEAM

«Gouvernance foncière et usage des


ressources naturelles»

Gabès, 16 – 20 novembre 2009 & Tataouine, 21 – 25 novembre 2009

Editeurs scientifiques :

Abdallah BEN SAAD, Mongi SGHAIER, Anne-Marie JOUVE,


Claude NAPOLEONE, Jean-Christophe PAOLI , Mohamed
ELLOUMI

1
Gabès, 16 – 20 novembre 2009

Tataouine, 21 – 25 novembre 2009


3
SOMMAIRE

Préface 7

Introduction 9

Thème 1 : Théories, usages et enjeux du foncier 13

Thème 2 : Les conflits fonciers. 101

Thème 3 : Gouvernance et ressources naturelles 149

5
PREFACE
Toutes les sociétés humaines ont, sous une forme ou sous une autre, organisé le
contrôle de l’espace dont elles tiraient leur subsistance. Chacune effectuait une
appropriation de la nature à des fins de reproduction sociale selon certains choix
adaptés aux contraintes du milieu, aux possibilités du mode de production et aux
conceptions politico-économiques dominantes.
Il va sans dire qu’une politique foncière s’inscrit nécessairement dans une stratégie
globale de développement économique et social traduisant, d’une façon implicite
ou explicite, les choix et les options jugés prioritaires par les forces au pouvoir.
Évoluant dans un contexte intérieur et extérieur dynamique, cette stratégie
connaît, à l’occasion d’évènements importants (indépendance, révolution, etc.),
des ajustements et des adaptations dictés par une recherche constante d’adéquation
entre les objectifs affichés et les ressources et moyens disponibles. Il va sans dire
que toute politique foncière, conduite par les pouvoirs publics, devrait trouver
sa raison d’être dans les principes fondateurs de la politique de développement
agricole et rural du pays.
Dans les pays du sud, la politique foncière servira à l’augmentation de la production
agricole et par conséquent dans l’amélioration des conditions et du niveau de vie
du monde rural. De ce fait la politique foncière peut être considérée comme plus
politique que d’autres politiques économiques.
La Tunisie, petit pays d’environ 164 150 km² dont 90 000 km² de terres agricoles
et dont l’aridité est dominante, s’est trouvée dans l’obligation de mettre fin à la
complexité du système foncier traditionnel hérité de la colonisation française.
C’est le cas de l’abolition des terres habous, l’assainissement des terres domaniales
à vocation agricole, l’application de la réforme agraire, la création des périmètres
publics irrigués et enfin la privatisation des terres collectives. C’est le cas
également de la législation en vue de régler le problème de la sécurité d’occupation
du sol notamment celui du manque de titre de propriété (remplacement des titres
traditionnels par des titres fonciers) par l’immatriculation obligatoire et progressive
de toutes les terres non immatriculées.
C’est dire la complexité des problèmes qui se posent au développement des
milieux arides. En effet, développer un milieu soumis à des conditions écologiques
précaires, en adaptant les interventions aux situations sociales les plus diverses,
n’est pas une tâche facile. Le rôle des chercheurs apparaît donc vaste.
L’Institut des Régions Arides de Medenine qui a déjà engagé une action de recherche
sur la question foncière depuis 2003, au sein du Laboratoire d’Economie et des
Sociétés Rurales (LESOR), et qui a aussi encouragé ses chercheurs d’intégrer les
équipes de recherche et les réseaux qui s’intéressent aux questions foncières, serait
particulièrement un lieu privilégié dans le sud de la Méditerranée où pourraient se
développer et se concrétiser les outils théoriques et les méthodes techniques pour

7
résoudre tous les problèmes liés au foncier (statut, sécurisation, conflits, etc.).
D’ailleurs, c’est dans ce cadre que l’IRA a organisé, du 16 au 25 novembre 2009, en
collaboration avec le }réseau d’échanges sur la question foncière en Méditerranée~
(FONCIMED) un évènement scientifique de grande importance (Cours CIHEAM
et Ecole Chercheur) pour débattre la question de la «Gouvernance foncière et
usage des ressources naturelles». Les participants (une trentaine de chercheurs
de 6 pays méditerranéens) ont pendant 10 jours, pu et su identifier, analyser et
retranscrire synthétiquement les différentes dynamiques d’usages des sols mis en
œuvre sur un espace de dimension régionale, mais aussi locale et leurs impacts sur
les ressources naturelles.
Nous sommes de ceux qui croient que face aux grands problèmes, comme celui
de la question foncière, les pays concernés se doivent de coopérer et de mettre en
commun leurs expériences et leurs moyens humains et matériels, ces problèmes
n’ayant pas de frontières. Il Y va l’avenir de nos peuples.
De ce fait, nous espérons que la publication des }actes des travaux du cours
CIHEAM et de l’Ecole chercheur~ constituera un outil qui incitera les participants
à continuer de travailler ensemble pour permettre le transfert et l’amélioration des
outils présentés à leur propre champ d’investigation et à leur pratique de recherche
ou du développement.
Enfin, il m’est de mon devoir d’adresser mes vifs remerciements aux responsables
des structures qui ont financé cette manifestation scientifique, à savoir l’Institut
Agronomique Méditerranéen de Montpellier (IAMM) et l’Institut National de
Recherche Agronomique (INRA) d’Avignon-France.
Mes remerciements s’adressent aussi à tous les intervenants et les participants et au
personnel de l’IRA Medenine et des Directions régionales de Gabès et Tataouine,
qui ont manifesté beaucoup d’intérêt et ont par conséquent participé à la réussite
de cet évènement scientifique.

Professeur Houcine KHATTELI


Directeur Général de l’IRA Médenine

8
INTRODUCTION
Les travaux réunis dans ce numéro de la Revue des Régions Arides sont issus
des communications présentées lors du cours spécialisé et de l’école chercheur
« Gouvernance foncière et usage des ressources naturelles » organisés en Tunisie
du 16 au 20 novembre 2009 à Gabès et du 21 au 25 novembre 2009 à Tataouine.
Les contributions portent sur les questions des modes de gouvernance foncière
et l’usage des ressources naturelles, elles ont été réparties en quatre parties. La
première partie porte sur les aspects théoriques, les normes d’usage et les enjeux
du foncier, la seconde sur les conflits autour du foncier et les modes de leur
résolution et enfin la troisième partie porte sur les modes de gouvernance des
ressources naturelles.

Thème 1 : théories, usages et enjeux du foncier


La première partie analyse les outils et méthodes d’observation des mutations
foncières, les modes de gestion et de gouvernance des ressources naturelles
communes, publiques ou privées. En effet, l’évolution de l’occupation du sol et
des modes de faire valoir a un impact important sur la durabilité des ressources
et nécessite à la fois un suivi et des décisions d’adaptation. Les outils de suivi
de cette évolution sont nombreux. Parmi lesquels, l’approche d’observation
environnementale et son couplage aux systèmes d’information pour orienter et
accompagner la décision et l’action dans le domaine environnemental, notamment
de la lutte contre la désertification (Mongi Sghaier)
Pour les ressources foncières, l’analyse des différentes formes de rente apporte
un éclairage intéressant sur les rapports entre les différents acteurs autour de
l’appropriation, la mobilisation et les usages des ressources foncières. Pour ce
faire il est important de remonter aux origines des théories de la rente foncière
et d’en explorer les différents apports explicatifs (Omar Besssaoud et Mélanie
Ruquier-Desjardin). Ces auteurs passent en revue les théories de Von Thünen,
(prise en compte de la dimension spatiale), de Marshall (théorie des externalités)
et les nouvelles analyses proposées par des courants de la géographie économique
établissant des liens nouveaux entre qualité des produits et territoire (Mollard,
Pecqueur). Pour les ressources naturelles communes, les formes de gestion ont
varié entre privatisation et domanialisation, ce n’est que récemment avec les
travaux d’Elinor Ostrom et l’école des Common Pool Ressources (CPR) que
la gestion par les collectifs des usagers a été mise en avant comme une forme
additionnelle. La présentation de l’histoire intellectuelle de ce champ, les apports
d’Elinor Ostrom et les voies actuelles de recherche, en esquissant les perspectives
que ce champ de recherches ouvre pour l’étude de la gestion du territoire sont
abordés par la contribution de Sophie Alain.
Dans ce cadre, le cas de la gestion participative de l’eau par les usagers sert comme
étude de cas pour évaluer la gestion par les associations des usagers à travers le
cas de l’irrigation au Maroc, en analysant l’émergence et le fonctionnement des

9
Associations des usagers de l’eau agricole (AUEA) dans le périmètre du Moyen
Sebou (Zakaria Kadiri)
Replacée dans une perspective historique, l’évolution des agricultures de la rive
sud de la Méditerranée se caractériserait par une modernisation inachevée. Ce
retard tient bien sûr aux conditions climatiques et géographiques plutôt difficiles
pour l’agriculture. Mais il est aussi fortement déterminé, comme l’expliquait Pierre
Coulomb (1994) par les séquelles du système latifundiaire qui a duré cinq siècles
et structuré l’espace productif agricole méditerranéen de façon très inégalitaire, ce
qui a permis la formation de rentes importantes aux dépens des investissements
nécessaires à la modernisation des agricultures (Anne Marie Jouve).

Thème 2: Les conflits fonciers


Face à une pression anthropique qui s’accroît, la raréfaction des ressources
naturelles conduit à la multiplication et à l’aggravation des conflits : conflits
d’usages, conflits de droits, conflits d’autorité, conflits de gouvernance.
Portant sur des terrains très différents: l’arganeraie du Souss (Maroc), un
périmètre irrigué de la Mitidja (Algérie), le littoral corse (France), les trois
recherches présentées dans le thème 2 montrent que la gestion des conflits
fonciers et territoriaux est primordiale dans une perspective de développement
durable. La non-résolution des conflits peut avoir des conséquences néfastes sur
le développement agricole – par exemple un morcellement informel des structures
d’exploitation (Bouchaïeb), sur l’environnement – par exemple la dégradation
d’une forêt d’arganiers (Chamich, Jouve) ou une urbanisation anarchique (Melot,
Paoli) – et sur l’ordre social – par exemple des affrontements violents entre
villageois et éleveurs nomades (Chamich, Jouve).
Le conflit doit pouvoir s’exprimer et se développer en innovations institutionnelles
(nouvelles formes de gouvernance). Pour identifier les conditions d’une bonne
gestion des conflits, les auteurs adoptent une approche institutionnelle et
s’intéressent aux pratiques et aux discours des acteurs et des institutions. Ils
pointent notamment le rôle positif de l’action collective (Chamich, Jouve ; Melot,
Paoli) et des médiateurs (Bouchaïeb ; Chamich, Jouve).
Enfin, une gestion concertée des ressources nécessite d’impliquer tous les acteurs,
ce qui suppose de construire au sein de la population le pouvoir de négocier
(Chamich, Jouve) et un pouvoir central qui accepte d’adapter la réglementation à
la réalité socio-économique (Bouchaïb ; Melot, Paoli).

Thème 3 : gouvernance et ressources naturelles


Les ressources naturelles font l’objet d’une pression de plus en plus forte qui
conduit à leur dégradation avec des conséquences sociales et économiques assez
importantes. Cela s’est traduit par diverses tentatives de mise en place d’un
nouveau cadre de gouvernance allant de la privatisation à la gestion administrative
des ressources, avec des formes intermédiaires de gestion communes. Les

10
terres collectives dans les pays du Maghreb constituaient une part importante
des ressources foncières. Depuis les indépendances de ces pays, les évolutions
foncières se sont fait dans le cadre des politiques nationales, parfois très différentes
: réforme agraire, autogestion, collectivisation, étatisation, libéralisation. Mais les
analyses portant sur les impacts socio-environnementaux de la privatisation de
ces terres sont restées rares, c’est à cette insuffisance que Abdallah Ben Saad et
Alain Bourbouze ont tenté de pallier en mettant le zoom sur les hautes steppes
tunisiennes.
D’un autre côté, la gestion publique des ressources foncières revient à faire le
choix d’une ou plusieurs fonction(s), pour des espaces susceptibles d’avoir un
certain nombre d’usages concurrentiels. Il s’agit de gérer une rareté relative issue
de la concurrence entre des usages possibles d’un même lieu. Par exemple, l’oasis
de Gabes est une zone agricole. Certaines franges peuvent être urbanisée pour
permettre l’extension de la ville. En même temps, il est possible de recréer des
périmètres irrigués ailleurs et d’y relocaliser la production agricole. Il n’existe
donc pas, formellement, de rareté absolue de la terre pour la fonction de production
de biens alimentaires (J-Say & C. Napoléone)
De manière plus large, on peut faire un parallèle entre les modes de gouvernance
et le rôle attribué à la gestion des ressources naturelles dans les politiques de
développement économiques. Ainsi les politiques ont évolué d’un objectif de
contrôle de l’accès aux ressources et de celui des sociétés qui en dépendent,
vers la mobilisation de ces mêmes ressources pour la réalisation d’objectifs de
développement. L’analyse de l’évolution sur la longue période des modes de
gestion des ressources naturelles a mis en évidence plusieurs tendances lourdes,
à savoir la prédominance de la propriété privée et de l’accès privatif à certaines
ressources.
La dégradation assez générale des ressources dont la situation de fragilité devrait
s’aggraver sous l’effet du changement climatique met en évidence la difficulté
de mettre en place une forme de gouvernance qui concilie la mobilisation des
ressources pour le développement économique avec l’impératif de durabilité (M.
Elloumi)
Si la période actuelle semble se caractériser par la prédominance de la propriété
privée, l’analyse historique montre que cela n’a pas toujours été le cas et
rend légitime la question de savoir pourquoi cet intérêt actuel pour ce mode
de gouvernance et que peut-il apporter ? C’est à ces questions que le texte de
M-J Harvey tente de répondre en apportant une critique de base de la propriété
privée et de la décision privée pour la gestion durable des ressources naturelles.
L’intérêt des approches pluridisciplinaires n’est plus à démontrer pour l’analyse
de la gestion multi-scalaire des ressources naturelles. Néanmoins, l’analyse de
différentes expériences de mode de régulation des ressources naturelles mobilisant
différentes disciplines met en évidence les besoins d’innovations dans les outils
de régulation (innovations dans le droit ; dispositif d’appui innovant comme

11
l’observatoire territorial), et les besoins en recherche associés dans ce domaine
(M. Pech & C. Thenail)
Parmi ces innovations, celle de faire des zones agricoles protégées une ressource
territoriale semble porteuse pour la durabilité de ces ressources. Cela est vrai
en France pour des zones périurbaine (G. Vianey), mais cela peut être aussi le
cas pour les oasis littorales du sud-est tunisien qui malgré la diversité de leurs
systèmes de production connaissent de graves problèmes de gestion de l’eau et
pourraient trouver dans la patrimonialisation de leur ressources une solution face
à la dégradation de leur environnement.

Abdallah BEN SAAD


Mohamed ELLOUMI
Anne-Marie JOUVE
Claude NAPOLEONE
Jean-Christophe PAOLI
Mongi SGHAIER

12
Thème 1 :
Théories, usages et enjeux du foncier

Observatoires et systèmes d’information. (M. Sghaier) 15


Brève histoire des théories de la rente foncière : des rentes de
fertilité à la rente de qualité territoriale (O. Bessaoud & M.
Requier-Déjardins) 39
Elinor Ostrom et le champ de recherche des « Commons » (S.
Allain) 61
Irrigation et action publique au Maroc : Les changements
impulsés par les pratiques dans le périmètre du Moyen-sebou
(K. Zakaria) 75
La modernisation inachevée des agricultures méditerranéennes.
Le handicap des structures foncières.(A-M. Jouve) 91

13
Revue des Régions Arides n° 30 (1/2013) pp:15-37

Observatoires et systèmes d’information :


outils d’accompagnement de la décision
et de l’action dans le domaine environnemental

Mongi Sghaier
Laboratoire d’Economie et Sociétés Rurales (LESOR),
Institut des Régions Arides, IRA de Médenine

Résumé
Cet article présente l’intérêt de l’approche d’observation environnementale et son
couplage aux systèmes d’information pour orienter et accompagner la décision et
l’action dans le domaine environnemental, notamment de la lutte contre la déser-
tification. Il discute par ailleurs les cadres conceptuels et il présente des exemples
d’application basés sur les expériences des programmes DYPEN et ROSELT/
OSS. Les indicateurs synthétiques et d’interface et l’élaboration de tableaux de
bord comme outils d’aide à la décision sont également analysés. Finalement, l’ar-
ticle synthétise et discute les principales difficultés méthodologiques pour la mise
en œuvre des dispositifs d’observatoires et systèmes d’information opérationnels.
Mots clés : approche d’observation environnementale, système d’information,
lutte contre la désertification, indicateurs synthétiques et d’interface, tableaux de
bord, outils d’aide à la décision, développement durable.

: ‫مل ّخص‬
‫يقدم هذا المقال أهمية المقاربة المتعلقة بالمالحظة البيئية وربطها بأنظمة المعلومات من أجل توجيه ومرافقة‬
.‫القرار والفعل في المجال البيئي وخاصة لمقاومة التصحّر‬
‫ اإلطار النظري ويق ّدم أمثلة تطبيقية مرتكزة على خبرة مشاريع‬، ‫ من بين ما يناقشه‬، ‫يناقش المقال‬
DYPEN et ROSELT/OSS.
.‫المؤشرات التركيبية والواجهات وكذلك لوحات القيادة كأدوات للمساعدة على إتخاذ القرار وقع أيضا تحليلها‬
‫ يؤلّف هذا المقال ويناقش أه ّم الصعوبات المنهجية من أجل تطبيق آليات مالحظة وأنظمة معلومات‬، ‫أخيرا‬
.‫عملية‬
‫ المؤشرات التركيبية‬، ‫ مقاومة التصحر‬، ‫ أنظمة معلومات‬، ‫ مقاربة المالحظة البيئية‬: ‫الكلمات المفاتيح‬
.‫ التنمية المستديمة‬، ‫ أدوات المساعدة على إتخاذ القرار‬، ‫ لوحات القيادة‬، ‫والواجهات‬

15
Observatoires et systèmes d’information : outils d’accompagnement de
la décision et de l’action dans le domaine environnemental

1-L’observatoire : un outil Aujourd’hui, ce terme peut signifier


ancien, des applications un organisme ou une institution qui
nouvelles collecte, traite et diffuse l’information
(économique, sociale, environnemen-
1.1-Notion évolutive et largement dif-
tale, etc.) dans un endroit spécifique
fusée
ou un territoire. Hormis son usage à
Les premiers usages de la notion «Ob- l’échelle de divers secteurs (santé, tou-
servatoire » relève du domaine de l’as- risme, industrie, agriculture, dévelop-
tronomie. Le terme « observatoire » a pement durable, etc.) la notion d’obser-
ainsi connu durant la deuxième moitié vatoire s’étend également à différentes
du vingtième siècle un usage qui s’est échelles, du global (échelle planétaire),
élargi à plusieurs domaines. au local en passant par le régional et le
national.
Son transfert dans les sciences hu-
maines s’est effectué dans l’entre- A l’échelle environnementale, l’im-
deux guerres grâce à la démographie plantation des observatoires devrait se
lorsqu’il a fallu suivre l’évolution de faire selon une problématisation socio
la population. Mais ce n’est que récem- économique et bioclimatique se tradui-
ment qu’il a pris toute son importance sant sur le plan pratique par un zonage
dans de nombreuses applications dans bien défini. Il doit également rendre
le domaine des sciences sociales. compte de la réalité des institutions
impliquées dans la mise en place et le
Au plan opérationnel, un observatoire
fonctionnement de ces observatoires
pourrait être traduit en un organisme
(intégration de l’existant). Selon l’ap-
administratif créé par une collectivité
proche ROSELT/OSS, plusieurs cri-
aussi bien locale qu’étatique, pour
tères sont à retenir pour labelliser un
suivre l’évolution d’un phénomène
observatoire:
économique ou social. Du point de
vue environnemental, un observatoire ■■la disponibilité et la qualité des
de l’environnement est une structure, acquis scientifiques et techniques anté-
généralement publique ou associative rieures;
(éventuellement non gouvernemen-
■■une représentativité éco-régio-
tale), collectant et centralisant des don-
nale (différentes zones bioclimatiques
nées environnementales, sous forme
caractérisant les terres arides et semi-
d’indicateurs, pour la biosurveillance
arides) ;
(ou bio-monitoring), le monitoring
environnemental, la gestion et/ou l’éla- ■■la présence d’écosystèmes particu-
boration et l’évaluation des politiques liers majeurs (steppes, savanes, sys-
environnementales. Source : tèmes cultivés associés...) ;
[Link] wiki/ ■■l’existence de divers usages des
Observatoire de_l%27environnement ressources naturelles1 ;
#Fonctions_des_observatoires_ 1 Toutefois certains observatoires peuvent inclure des
de_l.27environnement zones sans pratiques d’exploitation des ressources telles
que des réserves MAB/UNESCO

16
Mongi Sghaier

■■la disponibilité des compétences milieu


humaines nécessaires et des moyens
■■Au fur et à mesure de la consolida-
opérationnels dans l’institution tutelle
tion du fonctionnement de l’observa-
de l’observatoire ;
toire, d’autres fonctions se mettront en
■■une accessibilité raisonnable des place:
sites d’observation pour les équipes.
■■la recherche de l’efficience entre
1.2- Multifonctionnalité des observa- ressources et usages, qui consiste à
toires définir pour des pas de temps variables,
la capacité de charge optimale pour un
A l’état actuel, les observatoires de
type d’écosystème ou un type de ter-
l’environnement peuvent avoir plu-
roir, et par rapport à un type d’usage
sieurs fonctions. Leur première fonc-
déterminé ou à des usages multiples,
tion est le suivi de l’environnement.
sans risque de détérioration du poten-
Ceci passe généralement par la créa-
tiel biologique et en évitant d’atteindre
tion de bases de données et de séries
des seuils d’irréversibilité dans la dy-
statistiques ou descriptives à mettre à
namique des systèmes écologiques en
jour régulièrement.
présence. Cet objectif est prioritaire
Certains de ces observatoires sont plu- à atteindre dès le moment où le lieu
tôt des outils de recherche (recueil et d’observation devient l’objet d’un pro-
valorisation des données scientifiques) jet de développement.
ou d’évaluation (tels que les observa-
■■la prévision des évolutions éco-
toires de la biodiversité, observatoires
logiques à long terme, basée sur une
de la qualité de l’air, etc.).
compréhension des mécanismes de
A titre d’illustration, selon l’approche fonctionnement des écosystèmes et
ROSELT/OSS, ces missions doivent agrosystèmes. Le but est de permettre
prendre en compte le concept général la prévision à long terme de l’évolution
de développement durable, à propos des ressources biologiques, suivant
duquel on recherche une utilisation op- différents scénarios liés aux variations
timale des ressources naturelles tout en des ressources climatiques, des usages
préservant le potentiel biologique pour et des besoins socio-économiques des
les générations futures. populations locales. Cette prévision
Les deux fonctions prioritaires sont : apportera les arguments nécessaires
aux gestionnaires, aménageurs, et déci-
■■le suivi des écosystèmes à travers deurs, pour anticiper sur les risques à
une approche système: compréhen- venir en recourant aux mesures de pré-
sion et suivi des processus endogènes vention et d’adaptation les plus appro-
à l’écosystème. priées.
■■le suivi des paysages (à travers les 1.3. La proposition de solutions ra-
ressources naturelles et les usages) se- tionnelles pour la restauration des
lon une approche spatiale: compréhen- ressources biologiques dans les éco-
sion et suivi des interactions homme/ systèmes particulièrement perturbés,

17
Observatoires et systèmes d’information : outils d’accompagnement de
la décision et de l’action dans le domaine environnemental

qui pourront être approfondie par la tion interdisciplinaire de données en


recherche et être de premier intérêt analysant les relations entre les diffé-
pour l’identification des mesures de rents facteurs) et l’établissement de
LCD appropriées dans le cadre des prospectives pour orienter l’aide à la
actions de développement. Activités décision sur un plus long terme
d’observation intégrées et complémen-
* l’interprétation des données environ-
taires Les activités d’observation déve-
nementales pour l’élaboration d’infor-
loppées et assurées par un observatoire
mations utiles à la prise de décision
environnemental doivent être prioritai-
sous forme de rapports, cartes, gra-
rement intégrées et complémentaires
phiques…
pour parvenir à faire face à une com-
plexité importante. Les activités d’un * la diffusion des résultats par le biais
observatoire peuvent être orientées d’une base de métadonnées. Il serait
vers un «fonctionnement continu à souhaitable que ces résultats, ainsi
long terme» et se déclinent en 6 grands que ceux du dispositif national de sur-
types :la capitalisation des données an- veillance environnementale (DNSE)
ciennes et existantes sur les sites ; qui pourra être mis en place dans les
pays, soient intégrés dans le système
* la mise en place des activités de sur-
de circulation de l’information sur
veillance environnementale: occupa-
la désertification et l’environnement
tion des sols, diversité paysagère, sys-
(SCIDE) du système de suivi évalua-
tèmes climatiques, hydrologiques, éco-
tion des Programmes d’Action Natio-
logiques et agro-écologiques, systèmes
naux.
socio-économiques, de production, de
gestion des ressources et de l’espace, 2- Observatoire et Sys-
des populations animales etc. tème d’Information
* une harmonisation progressive de (SI): deux outils indisso-
la collecte et du traitement de l’infor- ciables
mation sur les observatoires, selon des L’observation du réel se fait d’une
guides méthodologiques élaborées se- manière permanente et systémique
lon un consensus en réseau; afin d’obtenir une information straté-
* la collecte d’un « kit minimum de gique destinée à faciliter l’action. Les
données », base commune aux diffé- deux processus d’observation et de
rents observatoires du réseau, selon un traitement valorisation et diffusion de
pas de temps approprié (annuel ou plu- l’information vont obligatoirement de
ri-annuel), dans toutes les disciplines pair. Ils sont difficilement dissociables
de la surveillance environnementale, et s’interfèrent mutuellement aux dif-
selon une approche inter-disciplinaire férents stades de l’acheminement de
et selon une méthodologie harmonisée; l’information et ce depuis l’observa-
tion (donc la collecte de l’information)
* l’élaboration d’un diagnostic complet jusqu’à sa valorisation dans le proces-
de la situation, basé sur l’interpréta- sus d’accompagnement de la décision,
tion croisée des informations (intégra-

18
Mongi Sghaier

au travers évidemment du processus de Syst%C3%A8me_d%27information.


traitement et d’analyse et interprétation
Dans cette optique, l’émergence des
de ces informations collectées. De là,
dispositifs d’observation est liée aux
émergent l’intérêt de coupler au pro-
besoins accrus en termes d’informa-
cessus d’observation un système d’in-
tion et de communication dans tous les
formation opérationnel et approprié.
champs.
Ainsi, un système d’information (SI)
Un observatoire socio-économique se
se définit comme un ensemble orga-
définit comme un «outil d’information
nisé de ressources (matériels, logiciels,
indispensable à tous ceux qui veulent
personnel, données et procédures)
connaître et comprendre » selon le
qui permet de regrouper, de classifier,
conseil général de Haute-Savoie.
de traiter et de diffuser de l’informa-
tion sur un phénomène donné. Les Le déroulement d’un processus d’ache-
systèmes d’information comportent minement de l’information dans un
le plus souvent des informations de processus d’observation ciblé vers
nature économique et financière, l’aide à la décision (processus de suivi
mais aussi de plus en plus d’informa- évaluation, SE) pourrait se décliner en
tions environnementales et sociales. plusieurs phases comme le décrit la
Source : [Link] figure 1.

Observatoires/dispositifs de
suivi et de surveillance
Informations,
données, SI
Actions

Traitement, analyse,
interprétation
Décision

Appréciation des Tableau de bord


Correctifs efforts accomplis (Indicateurs)
nécessaires
Identification
des contraintes
et lacunes

Figure 1. Schéma simplifié du fonctionnement d’un processus de SE

19
Observatoires et systèmes d’information : outils d’accompagnement de
la décision et de l’action dans le domaine environnemental

3-Finalités des obser- comprendre le fonctionnement des


vatoires écologiques systèmes socio économiques et des
et socio-économiques écosystèmes en place dans les observa-
toires, à l’échelle locale,
3.1-Finalités des observatoires
suivre leur dynamique
Depuis quelques décennies, nom-
breux travaux ont insisté sur les rela- construire les données élaborées
tions interactives entre les sociétés et qui alimentent les modèles environne-
leur environnement naturel. Ainsi, les mentaux mis en œuvre dans le SIEL,
problèmes d’environnement obser- comme outils d’aide à la décision (Loi-
vés dans plusieurs régions notamment reau et al, ROSELT/OSS, 2005).
arides et semi arides commencent à se 3.2-Les hypothèses sous-jacentes
traiter en termes de relations avec les
facteurs sociaux, économiques et poli- La relation sociétés-milieu ne peut être
tiques (Tiffen et Mortimore ,1992) ; réduite à un schéma de causalité sim-
Picouet et Sghaier ,1994) ; Morvaridi pliste où la croissance de la charge de
,1998 ; etc.) la population expliquerait à elle seule
l’augmentation des surfaces cultivées.
Le dispositif des observations écolo- Les interrelations entre la dynamique
giques et socio-économiques devra d’une population et les milieux natu-
viser trois impératifs majeurs : rels s’expriment, en effet, à l’inté-
- comprendre le fonctionnement du rieur de systèmes complexes ouverts
système population environnement et évolutifs ; leur identification, les
en termes de gestion et usage des res- mécanismes, qui les sous-tendent, sont
sources, de stratégies familiales et de déterminants pour apprécier la pré-
relation avec le milieu naturel, carité des systèmes populations envi-
ronnement et juger de la durabilité des
- suivre la dynamique de ces systèmes équilibres.
et déceler les changements qui les ca-
ractérisent, Pour aborder ce type d’interrelations,
l’idée de départ était de considérer
- contribuer dans une approche d’aide à les phénomènes dans une vision glo-
la décision, à formuler des orientations bale d’une part (aucun effet interactif
et des recommandations pour rationa- n’étant a priori exclu), et à une échelle
liser la relation homme-environnement susceptible de réduire les facteurs de
dans l’optique du développement du- causalité d’autre part.
rable2.
Les hypothèses3 qui sous tendent l’ap-
A titre illustratif, l’exemple des obser- proche d’observations socio écono-
vatoires ROSELT/OSS se fixe comme miques peuvent être synthétisées ainsi :
finalités :
■■le comportement des sociétés ru-
2 Il est évident que cet objectif ne peut être atteint qu’en 3 dont la plupart sont reprises des acquis du programme
croisant, dans une approche synergique, les résultats des DYPEN (Collectif DYPEN II, 2000).
investigations des autres champs disciplinaires.

20
Mongi Sghaier

rales vis à vis leur environnement natu- ■■l’intégration croissante du sec-


rel (exploitation, mise en valeur etc.) teur agricole à l’économie de marché
est marqué par une grande diversité a transformé les conditions de l’uti-
dans les différents observatoires ; lisation de la main d’œuvre agricole,
celle-ci se féminise et vieillit, tandis
■■la pression démographique ne peut
que se généralise la pluri-activité, pou-
être tenue pour seule responsable de la
vant conduire dans certaines régions à
dégradation du milieu. La croissance
l’extensification agricole et à un inflé-
démographique entraîne incontestable-
chissement de la tendance historique
ment une pression grandissante sur les
d’anthropisation croissante du milieu
ressources, mais elle peut s’accompa-
naturel (Collectif DYPEN II, 2000).
gner également de changements tech-
nico-économiques, de stratégies fami- ■■Les facteurs endogènes au système
liales nouvelles, qui n’ont pas toujours population-environnement ne peuvent
un impact négatif sur l’environnement. à eux seuls expliquer les changements
L’état du milieu naturel ne peut être dans les comportements des sociétés
appréhendé par la simple notion de et les mutations socio-économiques
« capacité de charge » qui privilégie les en général. Des facteurs exogènes tels
aspects d’impact de la population sur que les politiques de l’Etat (politique
l’environnement ; des prix, libération de l’économie, etc.)
peuvent être à la base de changements
■■c’est du fonctionnement du sys-
majeurs au niveau local.
tème sociétal que dépendent les actions
exercées sur les systèmes écologiques. 4- Nécessaire cadre analy-
Des micro-décisions au niveau local tique : le système population -
dépendent nombre de changements environnement élargie(SPEE)
globaux ;
4.1-Cadre conceptuel et hypothèses
■■les contraintes environnementales
(épuisement et raréfaction des res- En fait le processus d’observation n’est
sources) favorisent l’émergence de ni neutre ni désorganisé, il répond à un
comportements nouveaux en matière cadre analytique adéquat, et se base sur
de reproduction sociale et familiale un ensemble de concepts et de notions
(comportements reproductifs, matri- théorique.
moniaux, migratoires) ; En effet, les programmes DYPEN
■■la migration n’est pas seulement et ROSELT/OSS ont développé des
un facteur de régulation des «surplus» cadres conceptuels qui évoquent
démographiques, elle provoque éga- le « système population-environne-
lement, en retour, des transformations ment » ou « systèmes sociétés-nature »
dans les systèmes de production et dans (Sghaier, 2007a), Collectif DYPEN II
les systèmes d’usage des ressources (2000).
naturelles (modifications du travail Les relations interactives entre les
agricole, investissements de la rente sociétés et leur environnement naturel
migratoire, etc.);

21
Observatoires et systèmes d’information : outils d’accompagnement de
la décision et de l’action dans le domaine environnemental

sont établies depuis plusieurs décen- et de « progrès technique ». Lesquels


nies par de nombreux travaux scien- facteurs peuvent se traduire par un gain
tifiques. On notera en premier lieu de productivité permettant de faire face
les fondamentaux : Malthus (Malthu- à l’accroissement de la population.
sianisme), Boserup (néo malthusia- Pour les néo malthusiens la capacité
nisme). En deuxième lieu, on notera de charge se définit comme le maxi-
plusieurs auteurs contemporains (Tif- mum de population qui peut être indé-
fen et Mortimore ,1992 ; Picouet et finiment supporté par l’environnement
Sghaier ,1994 ; Morvaridi, 1998 ; etc.). sans qu’apparaissent de dégradation
En effet, les problèmes d’environne- des ressources naturelles susceptibles
ment (dont la désertification, l’adap- de remettre en cause la survie future de
tation aux changements climatiques et la population. Une fois que la popula-
la perte de biodiversité) observés dans tion a atteint la capacité de charge limi-
plusieurs régions, notamment arides et tant l’environnement, elle s’équilibre
semi-arides, commencent à se traiter en se maintenant à ce niveau de popu-
en termes de relations avec les facteurs lation optimale.
sociaux, économiques et politiques.
Si elle le dépasse, elle provoquera une
L’intérêt porté aux relations entre la destruction des ressources naturelles,
population et les ressources n’est pas réduisant la capacité de l’environne-
nouveau. Les mercantilistes, puis les ment à subvenir à ses besoins, ce qui
économistes classiques, avaient intégré conduira inévitablement à un brusque
les limites des ressources sous un angle déclin du nombre des membres du
purement économique. Malthus y ajou- groupe.
tera l’idée de surpopulation, affirmant
Pour éviter ce scénario, le seul moyen
que « la population tend constamment
est de réduire intentionnellement la
à s’accroître au delà des moyens de
pression démographique pour ne pas
subsistance et qu’elle est arrêtée par
subir les mécanismes autorégulateurs
cet obstacle ». En fait, le modèle mal-
tels que les famines, les épidémies ou
thusien offrait une version cohérente
les conflits armés à grande échelle.
des processus régulant les effectifs des
espèces vivantes et donnait aux évolu- Les hypothèses sous-jacentes consi-
tionnistes un cadre théorique pertinent. dèrent que les interrelations entre la
Celle ci deviendra plus tard la notion de dynamique d’une population et les
capacité de charge qui conjugue deux milieux naturels s’expriment, en effet,
idées : les ressources de la terre sont à l’intérieur de systèmes complexes
limitées et la sélection naturelle. Elles ouverts et évolutifs ; leur identification,
ont constituées l’assise du courant néo les mécanismes, qui les sous-tendent,
malthusien actuel. Aussitôt, Ricardo et sont déterminants pour apprécier la
Mill avancèrent des hypothèses alter- précarité des systèmes populations-en-
natives dépassant l’hypothèse de « fixi- vironnement et juger de la durabilité
té des terres » en prenant en compte les des équilibres. Les facteurs endogènes
facteurs de « qualité des ressources » au système population-environnement

22
Mongi Sghaier

ne peuvent à eux seuls expliquer les la figure 2:


changements dans les comportements
L’accent est mis sur l’« interface »
des sociétés et les mutations socio-
caractérisant les relations d’une société
économiques en général. Des facteurs
vis-à-vis des ressources du milieu (pra-
exogènes tels que les politiques de
tiques d’usage, modalités d’accès et
l’Etat (politique des prix, libération
de représentation des ressources natu-
de l’économie, etc.) peuvent être à
relles). Cependant, cette interaction
la base de changements majeurs au
homme-milieu devient plus pertinente
niveau local. Les systèmes popula-
si elle est positionnée par rapport à une
tion-environnement sont des systèmes
approche dynamique qui tient compte
complexes, pouvant être perçus à diffé-
des changements et des évolutions dans
rents niveaux d’échelles, et se transfor-
le temps (Simonneaux et al, 2000). Par
mant sous l’effet de multiples facteurs
ailleurs, ce système est à placer dans un
(Sghaier et Picouet, 2000). On peut
champ plus large traduit par l’environ-
schématiquement décomposer un tel
nement politique socio-économique et
système en trois sous-systèmes inter-
institutionnel pris à l’échelle macro.
dépendants tel qu’ils apparaissent dans

Système « population-
Système « population-environnement » environnement élargi »

Environnement
naturels en relation
avec le système
Système écologique ECOLOGIQUE population-
Caractérisation et dynamique du milieu environne ment à
l'échelle locale
(changements climatiques
à l'échelle planétaire, etc.)

Environnement de
CULTUREL politiques
Modèles de perception et de représentation de
ma nature
économiques et
sociales
Système « interface »

SOCIAL/ JURIDIQUE ECONOMIQUE


Modèles d’appropriation des ressources Systèmes de production Environnement
Usages des ressources naturelles institutionnel et
culturel

Environnement
DEMOGRAPHIQUE international
Système « population » Caractérisation et dynamique du peuplement Impact de la
(migration, fécondité,…) mondialisation, accords
bilatéraux et
multilatéraux, etc.

Figure 2. Système population-environnement


(Approche DYPEN)
Collectif DYPEN II (2000)

23
Observatoires et systèmes d’information : outils d’accompagnement de
la décision et de l’action dans le domaine environnemental

4.2-Exemple ROSELT/OSS selon des logiques d’utilisation qui


sont propres aux populations locales.
Dans le cadre de ROSELT/OSS, l’éco-
Le paysage (figure 6) est la résultante
système est de fait considéré comme
observable de ces interactions homme-
l’ensemble des interactions entre les
milieu.
populations de différentes espèces dans
un même site et entre ces populations Comme la propose l’approche RO-
et leur milieu physique. Ce système, SELT/OSS (ROSELT/OSS, 2007 ;
avec ses propres processus endogènes Loireau, 1998 ; Loireau M. et D’Her-
(interne au système), est contraint par bès, 1997), cette relation entre usages,
des forces directrices exogènes, telles ressources et espace se définit au ni-
que le climat et les activités anthro- veau du paysage. En effet, le paysage
piques (cf. schéma global en introduc- est la résultante observable des interac-
tion) (Loireau et al, ROSELT/OSS, tions entre les processus endogènes de
2005). L’interaction homme-milieu l’écosystème, le climat et les sociétés.
doit être également positionnée dans Il est donc le lieu privilégié de l’étude
l’espace. Dans le cadre de ROSELT/ de ces interactions. Dans le cadre de
OSS, sur des territoires d’observatoire ROSELT/OSS, il s’agit aussi d’étudier
délimités, les usages et les pratiques le paysage, à travers les relations res-
de l’homme pour exploiter leurs res- sources, usage, espace, etc. (Figure 3)
sources se distribuent dans l’espace

Figure 3. Relation écosystème sociétés selon l’approche ROSELT/OSS


(ROSELT/OSS CT2, 2005)

24
Mongi Sghaier

Aussi, comme le montre la figure 4, appliquent leurs pratiques d’exploi-


la méthodologie proposée pour sur- tation des ressources (cf. Unités de
veiller les changements écologiques et Pratiques Combinées), en fonction
socio-économiques dans les territoires de l’organisation sociale, politique,
des observatoires ROSELT consiste à juridique et économique des sociétés ;
déterminer : les espaces sur lesquels les les espaces sur lesquels les ressources
ressources sont produites (cf. Unités disponibles sont prélevées, selon les
Paysagères), en fonction des potentia- modes d’utilisation et de régulation de
lités de production des écosystèmes ; l’espace et des ressources par les socié-
les espaces sur lesquels les hommes tés (cf. Unités Spatiales de Référence).

Pour connaî
connaître le ré
résultat des interactions passé
passées et actuelles
homme/milieu sur un observatoire
Surveillance des
changements écologiques
et de bodiversité
Climat

UNE
APPROCHE Animal
INTEGREE MILIEU Ressources
Sché
Schéma BIOPHYSIQUE (UP)
d’organisation Disponibilités
des donné
données Végétal Physique Modèles
développement

d’utilisation Unités
Unité
de l’espace
Bilans
Spatiales de Surveillance
et des Référence
spatialisés
de la
ressources Désertification
Usages Prélèvements
SOCIETES (UPC)

Simulations
prospectives
Surveillance
des mutations
sociales Economie Politiques

Figure 4. Le paysage : lieu des interactions population-environ-


nement (Approche ROSELT/OSS, (ROSELT/OSS CT2, 2005)

25
Observatoires et systèmes d’information : outils d’accompagnement de
la décision et de l’action dans le domaine environnemental

5- L’approche d’observa- vironnementale se fait alors sentir.


tion basée sur les indi- Laquelle démarche aidera à dépasser
cateurs de suivi évalua- les risques imputés à la juxtaposition
tion de la désertifica- et à la compilation des sciences écolo-
tion : le concept d’in- giques et sociales ainsi que les risques
terface  imputés aux modèles déterministes
(Sghaier et Sandron, 2000).
5.1- Le nécessaire dépassement de
l’approche analytique et thématique Le concept d’interface est proposé ici
comme outil intégré d’analyse appro-
Le caractère unidimensionnel et sec-
fondie de la relation population–envi-
toriel des indicateurs thématiques et
ronnement et la liaison synthétique
simples affecte leur capacité à expli-
entre indicateurs écologiques et indi-
quer la complexité inhérente à la nature
cateurs socioéconomiques (Sghaier et
de la relation interactive entre la socié-
Jrad, 2003). L’importance des indica-
té et son environnement. En effet, ce
teurs synthétiques et d’interfaces réside
constat, a été soulevé par les experts du
donc, dans leur faculté à mettre en évi-
test tunisien de pertinence des indica-
dence les spécificités de la relation in-
teurs de développement durable. En ce
teractive complexe entre la population
sens que les indicateurs pris individuel-
et son environnement, en reflétant les
lement ne reflètent pas l’aspect de du-
caractéristiques des modes de gestion
rabilité. La durabilité est exprimée par
et d’accès des ressources naturelles à
la combinaison ou la synthèse de plu-
travers l’observation et la formalisation
sieurs indicateurs (MEAT, 1998). Ce
des stratégies et des mesures adapta-
constat vient, en effet, se recouper avec
tives préconisées.
les conclusions et les recommandations
avancées par l’OCDE, lorsqu’elle pré- Le terme « interface » évoque l’espace
cise qu’un complément d’informations partagée entre sphères en contact et en
et d’analyses scientifiques doit appuyer liaison. C’est aussi leur domaine d’in-
l’approche indicateurs en l’occurrence fluences commun. C’est un concept
l’intégration de l’aspect d’interdiscipli- métaphorique où la signification du
narité qui devrait conforter sûrement terme découle (d’après le dictionnaire
l’appréhension de la complexité inhé- Larousse) d’un procédé par lequel la
rente à la nature et à la spécificité de la signification propre d’un mot à une
relation population-environnement. autre signification qui ne lui convient
qu’en vertu d’une analogie, d’une
La nécessité de mettre au point des
comparaison sous-entendue. C’est
concepts et des outils capables de
le siège d’interactions et d’influences
compléter les approches analytiques
réciproques des éléments appartenant
par une meilleure appréhension de la
aux sphères en présence (exemple des
complexité en se basant sur la prise
interactions des sphères socio-écono-
en compte de l’interdisciplinarité dans
mique, environnementale, institution-
l’observation socioéconomique et en-
nelle et macroéconomique).

26
Mongi Sghaier

5.2-Définition de la notion d’interface (Sghaier, Picouet et Sandron, 2000).


La notion d’interface exprime, donc 5.3-Modèle conceptuel d’interface
l’ensemble des interactions marquées
Partant du cadre conceptuel présenté
par les influences réciproques des élé-
plus haut par le « système élargi popu-
ments en association, dont leurs com-
lation-environnement », un modèle
portements se trouvent influencés par
simplifié d’interface peut être forma-
leur présence. Ainsi, lorsqu’on parle de
lisé autour de la coexistence de trois
l’interface population-environnement
principales sphères la sphère socio-
ou sociétés-ressources naturelles, on
économique, la sphère environnemen-
évoque les relations d’interaction entre
tale et biophysique et la sphère insti-
d’une part la communauté humaine
tutionnelle, politique et macro-écono-
(société) et d’autre part les ressources
mique. La sphère socio-économique
naturelles. De ce fait, l’interface traduit
traduit les différentes stratégies des
la résultante des réponses des popu-
acteurs, assignées au système. Ces stra-
lations exprimée en modes d’accès
tégies servent des objectifs de produc-
(allocation) et modes d’usage des res-
tion économiques et de reproduction
sources naturelles, selon des objectifs
familiale.
de production économique et de re-
production familiale. Par conséquent, La sphère environnementale (ou bio-
l’adaptation des sociétés à l’environ- physique) constitue le siège des re-
nement prend deux formes principales, tombées des activités économiques
techniques et institutionnelles. Ces caractérisées par des modes de gestion
deux dimensions (allocations et usages orientées vers la réalisation des stra-
des ressources naturelles), étroitement tégies familiales de survie, de subsis-
liées, dépendent fortement des écosys- tance et entrepreneuriales des acteurs
tèmes et des ressources exploitées mais sociaux.
aussi du contexte social et culturel.
La sphère institutionnelle couvre les
(Auclair, 2000)
différentes interventions des institu-
Un autre sens d’interface est évoqué, tions pour consolider l’activité agri-
lorsqu’on a à opérationnaliser la com- cole par des projets d’infrastructure
plexité de la relation population-envi- (périmètres irrigués), d’encadrement
ronnement. En effet, la confrontation (vulgarisation), d’encouragement (sub-
des données socio-économiques et des ventions), de protection et de sauve-
données environnementales, a néces- garde des ressources naturelles (projets
sité de trouver une « interface » per- de CES, LCD) et par la promotion so-
mettant la mise en correspondance des ciale (santé, éducation, formation pro-
deux types de données. Le terme « fessionnelle, promotion de la femme
interface » revêt donc ici le sens large rurale, etc.). Alors que l’environnement
d’objet caractérisé à la fois par les économique périphérique constitue un
variables socio-économiques et les débouché au système local et une op-
variables décrivant le milieu physique. portunité d’épanouissement socioéco-
nomique d’une population en quête de

27
Observatoires et systèmes d’information : outils d’accompagnement de
la décision et de l’action dans le domaine environnemental

progrès. Le modèle intègre également diale et ses retombais au niveau local


dans cette dernière sphère les effets (figure 5).
de l’environnement économique mon-

Figure 5 : Modèle simplifié du concept d’interface population environnement

28
Mongi Sghaier

L’interface est traduit par un espace de répondre dans ce qui suit est : com-
multidimensionnel regroupant les ment parvenir à l’élaboration et à la
interfaces entre les trois sphères deux confection d’indicateurs d’interfaces et
à deux et l’espace appelé d’interface synthétiques de qualité, afin de consti-
globale ou interagissent et interfèrent tuer les éléments de base d’un tableau
les facteurs de l’ensemble des trois de bord performant de suivi-évaluation
sphères. de la désertification, d’orientation et
d’aide à la décision ?
Les indicateurs d’interfaces, qui sont
censés mettre en concordance les Comme l’illustre le schéma méthodo-
sphères composant le système socioé- logique (figure 6), la construction des
conomique et environnemental relatif indicateurs d’interfaces est la résultante
à l’observatoire en question, résultent d’un mécanisme complexe d’intégra-
du processus continu d’intégration et tion et d’agrégation d’indicateurs thé-
d’agrégation d’indicateurs simples matiques simples et/ou synthétiques.
de types thématiques, synthétiques, Lesquels indicateurs synthétiques sont
simples ou complexes (synthétiques à leur tour l’agrégation de plusieurs
résultant de combinaisons multicri- paramètres, données et/ou indicateurs
tères) ou mixtes. Il est vain, d’imagi- simples.
ner l’existence de quelques indicateurs
Pour chaque sphère thématique corres-
d’interfaces, mais plutôt d’imaginer
pond alors une base de données théma-
l’existence d’un espace d’interface
tiques regroupant les données brutes de
dont l’appréhension complète peut ne
base.
pas être réalisée totalement. Les indi-
cateurs d’interfaces sélectionnés ne La genèse des indicateurs synthétiques,
constituent à ce moment que des vec- à travers l’agrégation et la combinaison
teurs ou des plans de cet espace à n de plusieurs paramètres simples, dont
dimensions. le produit (indicateurs synthétiques)
exprime la synthèse. Ce type d’indi-
Le recours à la modélisation mathé-
cateur peut être simple, comme, par
matique dans la construction des indi-
exemple la température, l’effectif de
cateurs synthétiques et/ou d’interface
la population, le nombre de conseil
peut être également tenté à condition
de gestion et d’institutions rurales, ou
que les résultats soient accessibles et
complexe résultant d’une combinaison
facilement interprétables.
multicritère. La principale critique liée
Les produits issus de ce type de modé- aux indicateurs complexes réside dans
lisation ne doit pas également rendre les difficultés de leur interprétation
trop abstraite la réalité (Sghaier et Jrad, par les non spécialistes. (Comolet. A,
2003). 1995).
5.4-Construction d’indicateurs synthé- C’est ainsi que dans un impératif
tiques et d’interfaces d’opérationnalisation, l’indicateur
d’interface ou synthétique, devrait être
La question à laquelle l’on sera tenté
appréhendé comme étant un paramètre

29
Observatoires et systèmes d’information : outils d’accompagnement de
la décision et de l’action dans le domaine environnemental

de confédération de données, faciles à M, 2003).


collecter et suffisamment fiable. Il est
••La troisième et ultime étape corres-
un outil intégré d’analyse approfondie
pond à l’élaboration des indicateurs
de la relation population-environne-
d’interfaces qui passe par l’agrégation
ment. Il est, aussi la liaison synthétique
d’indicateurs thématiques simples et/
entre indicateurs écologiques et indi-
ou synthétiques.
cateurs socio-économiques (Sghaier et
Jrad, 2003) ••L’aboutissement de ce processus
d’élaboration et de construction d’in-
Le processus d’élaboration des indica-
dicateurs doit aider à traduire une vi-
teurs d’interface doit évoluer suivant
sion simplifiée de la réalité, de nature
trois principales étapes interactives et
complexe, dans un tableau de bord de
itératives :
suivi-évaluation de la désertification
••la première étape consiste en la capables de mettre en évidence les phé-
construction des indicateurs théma- nomènes réels observés (de degré de
tiques simples (ITs) qui peuvent cor- complexité variable) et d’appréhender
respondre à un seul paramètre simple à les problématiques les plus complexes,
l’échelle de la sphère thématique. dans le but de constituer un outil perti-
nent d’orientation et d’aide à la déci-
••la deuxième étape consiste en la
sion. Lequel tableau de bord peut com-
construction des indicateurs théma-
prendre des indicateurs simples, des
tiques synthétiques (ITS) à travers
indicateurs synthétiques et des indica-
l’agrégation des indicateurs théma-
teurs d’interface deux à deux ou d’in-
tiques simples. Pour les indicateurs
terface globale. Le risque à signaler ici
synthétiques, ils sont thématiques
est d’aboutir à des outils complexes
(simples ou complexes), qui peuvent
difficilement interprétables par les non
être quantitatifs ou qualitatifs (Sghaier
spécialistes.

Figure 6. Modèle de construction des indicateurs synthétiques et d’interface


du tableau de bord de suivi-évaluation de la désertification

30
Mongi Sghaier

6- Vers la mise en place Le dispositif fait partie intégrante du


de dispositif national système national de SE des ressources
d’observatoires locaux naturelles et des stratégies et pro-
de la désertification : grammes de leur gestion ; il représente
un élément clé du schéma directeur de
(le cas tunisien)
ce système au niveau local, subnational
Au niveau national, il est opportun de et national.
progresser vers la mise en place d’un
La mise en place et la coordination d’un
dispositif national basé sur un réseau
tel dispositif national relèvent de la res-
d’observatoires locaux traduisant des
ponsabilité des institutions en charge
problématiques environnementales et
de l’environnement dans chaque pays.
socio-économiques spécifiques et re-
présentatives de la diversité des situa- Conscient de son rôle en matière de
tions à l’échelle du pays. Ce dispositif synergie « recherche-développement »
d’observation devra orienter et aider la et de ses acquis méthodologiques et
décision à différentes échelles: échelle scientifiques, l’IRA envisage depuis
locale, sub-nationale et échelle natio- plusieurs années la création d’un « Ob-
nale. servatoire des zones arides pour le dé-
veloppement durable (OZADD) ».
Il fera partie intégrante du dispositif
national de surveillance environne- Le positionnement général de
mentale (DNSE) sachant que la déser- l’OZADD dans le dispositif national
tification est une composante princi- de suivi évaluation est illustrée par la
pale du processus de développement figure ci-après où il jouera le rôle d’in-
global. En effet, le suivi de l’environ- terface, à une échelle méso, entre les
nement à l’échelle d’un pays requiert niveaux local et sub-national (CRDAs,
l’implantation d’un dispositif national observatoires locaux, etc.), le niveau
d’observatoires, répartis dans les ré- national (partenaires stratégiques) et
gions naturelles les plus concernées par les niveaux, sous régional (UMA),
les problèmes environnementaux. Ce régional (OSS)) et international (UNC-
dispositif facilitera la mise en œuvre CD).
des conventions environnementales et
Les figures 7 et 8 illustrent l’intégration
des différents programmes d’action,
des observatoires locaux de l’OZADD
en favorisant entre ces instruments une
dans le dispositif national voire même
progressive synergie.
régional et international.

31
Observatoires et systèmes d’information : outils d’accompagnement de
la décision et de l’action dans le domaine environnemental

Figure7. Place de l’OZADD dans le dispositif national


de surveillance environnementale.

Figure 8. Disposition géographique


de l’OZADD

32
Mongi Sghaier

7-Conclusion: difficultés mé- les indicateurs relatifs eu niveau natio-


thodologiques liées à la mise en nal ou régional et qui sont en relation
œuvre des observatoires et des SI avec les deux premières échelles de
dans le domaine environnemental l’observatoire.

Les observations socio-économiques et ■■la relation de causalité entre phé-


écologiques doivent permettre l’appré- nomènes de différentes natures n’est
hension du fonctionnement du système pas toujours démontrée. En général les
population-environnement, pris dans relations entre les phénomènes obser-
son contexte politique socio-écono- vés sont si complexes pour pouvoir les
mique et institutionnel global. expliquer par la simple relation cause-
effet.
La réalisation des objectifs assignés ne
s’opère pas sans difficultés méthodo- ■■L’imputation d’un changement
logiques qu’il faut prendre avec pru- observé à tel ou tel facteur n’est pas
dence. Parmi les principales on peut toujours évidente. En revanche, on est
citer : appelé à expliquer et à analyser les dy-
namiques pour pouvoir les traduire en
■■le choix d’échelle d’observation : orientations et recommandations.
la nécessaire combinaison du macro,
méso et micro. Il est nécessaire ■■la difficulté d’extrapoler ou d’inter-
d’assurer l’articulation des niveaux poler les phénomènes et les analyses
d’échelle au sein de l’observatoire : à des niveaux différents d’échelles ou
à titre d’exemple, un niveau régional d’un observatoire à un autre et ce au vu
englobant qui correspond à une entité de la contextualité des observations et
administrative (délégation, ensemble des analyses, en plus de la diversité des
d’Imadats) et un niveau local corres- situations.
pondant à une entité spatiale ou territo- ■■l’incertitude qui marque divers
riale jugée pertinente par rapport à une aspects de la réalité observée, à com-
problématique socio-environnemen- mencer par l’incertitude liée aux chan-
tale identifiée (Observatoires Spatiaux gements climatiques pour en finir avec
Localisés). Le premier niveau permet- les incertitudes liés aux phénomènes
tait la représentativité statistique des socio-économiques (flexibilité et sen-
analyses. Le second correspondait à sibilité des stratégies des populations).
la mise en œuvre concrète de l’inter-
disciplinarité par le suivi conjoint ■■la spatialisation des phénomènes
d’indicateurs écologiques et socio- socio-économiques est une question
économiques. Cette dernière approche technique à surmonter pour permettre
permet d’avoir une connaissance fine leur intégration dans les SIG. D’autre
des situations locales et de faire émer- part, pour rendre possible les analyses
ger certaines hypothèses qui sont tes- spatiales qui constituent un préalable
tées, par la suite, au niveau régional. aux outils d’aide à la décision. Les
L’échelle macro est prise en compte relevés des coordonnées GPS de cer-
dans les analyses scientifique à travers tains aspects socio-économiques tels

33
Observatoires et systèmes d’information : outils d’accompagnement de
la décision et de l’action dans le domaine environnemental

que l’emplacement de l’habitat, des en compte certains éléments que l’on


parcelles et la localisation des mouve- peut lier aux concepts de système.
ments des troupeaux permettent dans
■■les limites des approches tech-
une certaine mesure cet impératif de
niques de développement qui ont ac-
spatialisation. Cependant certains pro-
compagné la révolution verte depuis
blèmes reste posé pour les phénomènes
les années soixante, sous l’influence du
difficilement spatialisables (les atti-
développement technologique et de la
tudes, les stratégies, etc.).
modernisation, ont été également iden-
■■le choix de pas de temps appropriés tifiées. En effet, le productivisme qui a
d’observation liés aux phénomènes : le accompagné cette époque a beaucoup
dispositif d’observation socio-écono- focalisé les efforts sur les gains de pro-
mique doit permettre une analyse ap- ductivité sans pour autant s’attarder
profondis et une bonne compréhension sur les problèmes sociaux et environ-
du fonctionnement du système et doit nementaux, principales dimensions du
être en mesure de révéler les change- développement durable.
ments. Le choix du pas du temps perti-
■■la complexité de la réalité environ-
nent de notification du changement est
nementale dont l’appréhension par des
primordial. Malheureusement ce choix
méthodes et outils mono dimension-
ne peut pas être uniforme pour tous les
nels ne peut donner qu’une vision frag-
paramètres et les phénomènes obser-
mentaire et partielle.
vés. Ce qui implique des pas de temps
spécifiques à chacun d’eux ou moyen- ■■la globalité de cette réalité qui a
nant un groupage pour ceux qui sont montré les limites des approches trop
corrélés. Le choix de pas de temps per- analytiques qui ne s’intéressent qu’à
tinents est à prendre évidemment avec un élément ou à un fragment de cette
prudence car il pose des difficultés mé- réalité. La question d’emboîtement
thodologiques quant à la justification d’échelles (local, méso, micro, macro,
scientifique surtout lorsqu’il s’agisse etc.) et des systèmes (systèmes de
de phénomènes complexes. Il risque culture, système d’exploitation fami-
aussi de créer des problèmes de déca- liale, système agro-écologique, etc.)
lage par rapport à une synchronisation devient centrale de ce point de vue.
adéquate des pas du temps choisis.
En guise de conclusion, la mise en place
■■les limites des approches mono au sein du dispositif national de sur-
disciplinaires à expliquer la réalité veillance environnementale (DNSE)
environnementale ont été mises en d’observatoires environnementaux
évidence par nombreux travaux de couplés à des SI opérationnels, consti-
recherche et de développement menés tue une alternative prometteuse pour
dans les pays en développement et orienter et accompagner les décisions
notamment en Afrique. Ils ont montré et les actions de LCD et de développe-
l’insuffisance de la démarche analy- ment durable. Ce dispositif doit couvrir
tique et la nécessité de mieux prendre les différentes problématiques envi-
ronnementales identifiées aux diverses

34
Mongi Sghaier

échelles. Reste à s’interroger sue les systèmes d’information spécifiques et


efforts d’intégration à fournir entre performants qui offriraient les moyens
aussi bien les échelles que les secteurs techniques nécessaires pour concevoir
économiques et les dimensions du dé- et mettre en œuvre des outils d’aide à
veloppement durable pour améliorer la décision. Lesquels outils devront
les niveaux d’opérationnalité de ces permettre ainsi une valorisation effi-
dispositifs en termes d’impact réel sur cace des informations collectées et une
les politiques et les actions de LCD. compensation des coûts et des efforts
Une autre interrogation est inhérente à lourds d’observation et de traitement
la capacité de la communauté scienti- des données.
fique et d’ingénierie pour produire des
Références bibliographiques
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MEDENPOP 2000 à Djerba :
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35
Observatoires et systèmes d’information : outils d’accompagnement de
la décision et de l’action dans le domaine environnemental

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actions de lutte contre la désertification. Communication à l’atelier régional sur la
mobilisation des ressources et renforcement des partenariats pour la lutte contre
la désertification, Gabes, 17-19 juin 2007, MEDD, UMA, OSS, CENSAD, BID,
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36
Mongi Sghaier

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2000) 7 pages
-SGHAIER M. PICOUET M. et SANDRON F., (2000) : Enseignements scienti-
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37
Revue des Régions Arides n° 30 (1/2013) pp:39-60

Brève histoire des théories de la rente foncière : des rentes de


fertilité à la rente de qualité territoriale

Omar Bessaoud1 & Mélanie Requier-DeCHAMPS2


Enseignant-chercheur. CIHEAM-IAM-Montpellier. UMR Moïsa
1

2
Enseignante-chercheure. CIHEAM-IAM-Montpellier. UMR Moïsa

Résumé
Le texte explicite l’idée que la terre est un facteur de production distinct des autres
facteurs de production (capital et travail) en présentant les théories de la rente
foncière, de Ricardo à Marx et Von Thünen. Puis, il décline les différents types de
rente proposés par A. Marshall en développant la notion d’externalités et sa filiation
avec les courants de l’économie de l’environnement et des ressources naturelles.
Enfin, il lie ces théories de la rente foncière aux nouvelles approches d’économie
territoriale qui explicitent les relations entre qualité, territoire et développement :
l’exposé de la notion de rente de qualité territoriale, des conditions de son
apparition et de sa valorisation au cours du temps et la présentation des outils
d’analyse en découlant pour l’étude de l’économie territoriale viennent conclure
cette brève histoire des théories la rente foncière.
Mots-clés : Rente foncière, Rente de qualité territoriale, Economie de
l’environnement, Ressources naturelles,

ّ
‫ملخص‬
)‫هذا النص يطرح فكرة كون األرض هي عنصر من أه ّم عناصر اإلنتاج (رأس المال والعمل‬
‫ بعد ذلك يراجع مختلف أنواع‬.‫متعرّضا لنظريات الريع العقاري لريكاردو وماركس وفان تونن‬
‫الريع المقترحة من مارشال بالتع ّمق في مفهوم العوامل الخارجية وعالقتها بتيارات اقتصاد البيئة‬
.‫والمارد الطبيعية‬
‫ختاما يربط هذا النص نظريات الريع العقاري هذه بالمقاربات الجديدة إلقتصاد اإلقليمية الذي يبرز‬
‫ حاالت ظهوره وتثمينه‬، ‫ عرض مفهوم ريع الجودة اإلقليمي‬: ‫العالقة بين الجودة واإلقليم والتنمية‬
‫على مر الزمن وكذلك عرض أدوات التحليل الناشئة من إقتصاد اإلقليمية تأتي إلختتام هذا العرض‬
.‫الموجز لتاريخ نظريات الريع العقاري‬
‫ الموارد الطبيعية‬، ‫ اإلقتصاد البيئي‬، ‫ ريع الجودة اإلقليمي‬، ‫ الريع العقاري‬: ‫الكلمات المفاتيح‬

39
Brève histoire des théories de la rente foncière :
des rentes de fertilité à la rente de qualité territoriale

Nous savons, d’une part, que groupes sociaux. Ils instaurent des
l’agriculture est la seule activité distorsions dans les de transactions
économique qui utilise l’espace et foncières et dans le fonctionnement
le territoire pour s’organiser et se des marchés de la terre, distorsions que
développer et que, d’autre part, la terre la puissance publiques tente de corriger
est un bien économique particulier. par des politiques foncières.
C’est un bien - ou un facteur de Ces spécificités de l’activité agricole
production - qui n’est pas reproductible sont à l’origine des théories de la rente
- tout au moins à grande échelle1 - foncière.
par le travail humain. Il s’agit d’une Les théories de la rente foncière
“ donnée de la nature ” qui est limitée élaborées par l’école classique (et dont
dans l’espace. Les facteurs naturels le plus illustre représentant est Ricardo)
et climatiques vont distinguer les sols ainsi que les développements critiques
cultivables de ceux qui ne le sont pas.
apportés par Marx2 constituent les
Ainsi, nous savons, spécifiquement
principales sources de filiations
pour les pays méditerranéens, que les
théoriques et conceptuelles de la rente.
frontières agricoles ont été atteintes
- c’est-à-dire que le stock de terres Les approches ricardiennes et
cultivables est largement exploité - et marxiennes distinguent deux types de
que les terres vierges ou les espaces à rente :
conquérir pour les cultures et l’élevage
o les rentes dites «classiques» qui
sont, dans la zone Méditerranée,
renvoient aux catégories de “ rente
extrêmement limitées.
absolue ” et de “ rentes différentielles
C’est également un bien qui fait l’objet et/ou de fertilité ”.
d’un monopole de la part soit de l’Etat,
o les rentes “ de monopole ”,
soit de fractions de la société, soit des
«anormales» selon Marx, et qui font
deux à la fois et que, par conséquent, le
référence dans la théorie économique
développement d’activité à l’intérieur
à des situations de «déséquilibre»
de ce secteur est conditionné soit
momentanées ou chroniques du
par des droits d’accès à l’usage
marché.
(l’exploitation), soit par des droits de
propriété. D’autres circonstances -sources de
rente- seront également explorées par
Ces deux caractéristiques vont
les économistes : les déterminants
déterminer des modes particuliers
liés à l’espace et aux localisations
de production et de répartition des
des exploitations agricoles, le tissu
richesses agricoles entre les différents
2 La théorie de la rente foncière est abordée par Marx
dans le livre 3 du Capital - section 6 «conversion du
1 Ceci pour dire que le travail des hommes peut
surprofit en rente foncière». Les développements
produire des terres cultivables comme c’est le cas pour
consacrés à la critique des classiques sont abordés dans
les polders ou les zones oasiennes, mais cette production
le livre 4, tome 2, chapitre 8 à 12. Nous utiliserons la
de sols cultivables est un travail sur des siècles, trop
version publiée aux éditions sociales - Collection de
coûteux en termes de dépenses d’énergie humaine ou
poche pour les livres 1 à 3 et la version courante des
de capital.
éditions sociales pour le livre 4 (3 tomes).

40
Omar Bessaoud et Mélanie Requier-DeCHAMPS

infrastructurel et/ou équipements des propriétaires fonciers anglais3.


collectifs (réseaux de transport, Ricardo, qui fut un fervent partisan du
électrification, barrages, infrastructures libre échange argumente sa position
commerciales, de formation/ favorable au libre-échange dans son
recherche...), la diversification fameux « Essai sur l’influence du bas
des activités économique et l’état prix du blé « (1815). Deux années
de développement social, les plus tard, il publiera les Principes de
comportements alimentaires et l’économie politique et de l’impôt où
culturels des populations (influençant seront exposés –dans le chapitre 2 –
la demande), l’existence de ressources les principaux fondements théoriques
dites spécifiques etc., donneront lieu à de la rente foncière.
des extensions de la théorie de la rente.
Exposé de la théorie ricardienne
Nous passerons en revue les théories
de Von Thünen, (prise en compte de Ricardo reprend la définition de la rente
la dimension spatiale), de Marshall formulée par Malthus, et qui « consiste
(théorie des externalités) et les dans cette fraction du produit total qui
nouvelles analyses proposées par des demeure aux mains du propriétaire
courants de la géographie économique après que tous les frais de culture,
établissant des liens nouveaux entre quels qu’ils soient, ont été prélevées ;
qualité des produits et territoire fraction qui comprend aussi les frais
(Mollard, Pecqueur). du capital fixe, évalués d’après le taux
général et ordinaire des bénéfices que
Les rentes de fertilité des sols chez donnent les capitaux agricoles à une
Ricardo époque désignée ».
La théorie ricardienne de la rente La rente chez Ricardo « est cette portion
foncière est exposée par David Ricardo du produit de la terre que l’on paie pour
(1772-1823) dans le chapitre 2 des avoir le droit d’exploiter les facultés
Principes de l’économie politique et de productives originelles et impérissables
l’impôt publié en 1817. du sol... Elle est la « redevance payée
Avant d’exposer la thèse de Ricardo, au propriétaire pour en obtenir le droit
revenons très brièvement sur le d’user de la puissance productive
contexte. Un grand débat oppose au naturelle et inhérente à la terre ».
sein du Parlement anglais les partisans Comment donc se forme cette valeur
du libre échange à ceux qui sont transférée au propriétaire ?
favorables au protectionnisme. En
effet, les grains importés du Nouveau “ C’est donc uniquement parce que la
Monde concurrencent fortement les terre varie dans sa force productive,
blés anglais et les discussions sont qu’elle est limitée en quantité, et parce
vives au sein de la Chambre des Lords. que, dans le progrès de la population,
Le Parlement fini par adopter en 1815 les terrains d’une qualité inférieure, ou
les « Corn Laws » protégeant les moins bien situés, sont défrichés, qu’on
blés anglais, à la grande satisfaction 3 Ces lois sur les blés ne seront abolies qu’en 1846

41
Brève histoire des théories de la rente foncière :
des rentes de fertilité à la rente de qualité territoriale

en vient à payer une rente pour avoir la arithmétique).


faculté de les exploiter. Dès que, par
Ricardo postule que dès lorsque
suite des progrès de la société, on se
la population s’accroît, et avec
livre à la culture de terrain de fertilité
elle la demande, les agriculteurs
secondaire, la rente commence, pour
auront tendance à mettre en culture
ceux des premiers, et le taux de cette
de nouvelles terres, moins fertiles
rente dépend de la différence dans la
caractérisées par des rendements
qualité des deux espèces de terre”..
décroissants. Dans l’agriculture ce sont
Il établit ainsi que la « rente est l’effet les coûts de production sur le terrain
constant de l’emploi d’une plus grande le moins fertile qui déterminent le
quantité donnant moins de produit », prix régulateur du marché, et la rente
et fait remarquer que « ce qui fait foncière s’accroît avec l’accroissement
donc hausser la valeur comparative de la population. En d’autres termes,
des produits naturels, c’est l’excédent la limitation de la terre fait que le prix
de travail consacré aux dernières des produits agricoles – le prix du blé
cultures et non la rente qu’on paye pour Ricardo- est déterminé par les
au propriétaire ”. Il conclut sa condition de production d’un terrain
démonstration sur le fait que la «valeur de qualité inférieure... et le fermier qui
du blé se règle d’après la quantité de exploite un terrain de qualité supérieur
travail employé à le produire sur les obtient un profit supplémentaire qui
dernières qualités de terrain ou d’après constitue la rente.
cette portion de capital qui ne paye
« La hausse des rentes est toujours
pas de rente. Le blé ne renchérit pas
l’effet de l’accroissement de la
parce qu’on paye une rente. C’est au
richesse nationale, et de la difficulté
contraire parce que le blé est cher que
de se procurer des subsistances pour
l’on paye une rente ”.
le surcroît de population : c’est un
La définition de la rente foncière signe, mais ce n’est jamais une cause
retenue par Ricardo s’appuie sur deux de la richesse, car la richesse s’accroît
hypothèses de base : souvent très rapidement alors que
la rente reste stationnaire, ou même
- l’existence d’une loi des rendements
alors qu’elle baisse (...) La rente
décroissants selon laquelle l’efficacité
hausse d’autant plus rapidement, que
du facteur terre est une fonction
les terrains disponibles diminuent de
décroissante de son volume et,
facultés productives ».
- le jeu d’une loi de la population
Les critiques de l’approche
(celle de Malthus) qui constate
ricardienne
un déséquilibre permanent entre
la croissance démographique (en Deux critiques majeures ont été
progression géométrique) déterminant développées.
en partie la demande de biens agricoles
La première critique porte sur les
et alimentaires, et la croissance de la
hypothèses de base retenues par
production agricole (selon un rythme

42
Omar Bessaoud et Mélanie Requier-DeCHAMPS

Ricardo, à savoir la loi des rendements avec laquelle elle est cultivée. Ainsi
décroissants et la loi de population de « a difficulté de produire » ne résulte
Malthus. donc pas exclusivement des conditions
naturelles. D’autres conditions
La deuxième critique, plus
économiques, techniques, sociales,
fondamentale, renvoie à la question
commerciales, historiques apportent
suivante : si « le fermier qui exploite un
un complément à la thèse ricardienne
terrain de qualité supérieure obtient un
de la rente fondée sur la « fertilité
profit supplémentaire qui constitue la
naturelle » des terres. Des économistes
rente » (Marx, 1847), d’où vient donc
et des agronomes notent que le « sol
le surplus (ou l’excédent de valeur) qui
fertile » n’est pas seulement une
est versé par le fermier au propriétaire
donnée naturelle. Dans les sociétés
du sol. Cette deuxième critique s’appuie
rurales, la terre constitue le pivot sur
sur l’existence d’une séparation
lequel se déroule l’activité agricole
entre propriété et exploitation du
et s’organisent les relations sociales.
sol- La résolution théorique de cette
Objet de l’activité agricole, le sol
« énigme » expliquera du même coup
cultivé est en même temps un produit
le nécessaire passage de la théorie de
social. « De progrès en progrès, on
la rente à l’analyse des prix de la terre
arrive à construire la terre arable
(marché foncier).
absolument comme on construit un
Les critiques de ces deux hypothèses fourneau » affirme Claude Reboul pour
ont été largement développées par illustrer cette idée. « Un sol peut être
la littérature économique ou par les détruit comme un haut fourneau comme
sciences sociales (démographie, en témoigne la pratique désastreuse
histoire, sociologie). Le progrès de l’agriculture minière sur de vastes
technique a été constant dans le secteur régions du globe ou peut, comme lui
agricole et des révolutions dans les devenir obsolète, comme le montre
systèmes de culture, les techniques l’extension des friches en France ».Son
d’intensification, d’organisation et les sort dépend de l’usage social qui en
biotechnologies ont, en permanence, fait. Marx soulignait déjà en son temps
bouleversé au XXème siècle les que « la fertilité n’est pas une qualité
conditions de la production agricole. aussi naturelle qu’on pourrait le croire :
La pression démographique a conduit elle se rattache intiment aux rapports
dans de nombreux cas à favoriser les sociaux actuels. Une terres peut être
techniques intensives de production très fertile cultivée en blé, et cependant
(Bosrup, 1970) repoussant ainsi les le prix du marché pourra déterminer
menaces de pénuries alimentaires qui le cultivateur à la transformer en
avaient été prédites.. prairie artificielle et la rendre ainsi
infertile ». En outre, poursuit C. Reboul
La critique la plus courante à la loi des
« le système de culture et d’élevage de
rendements décroissants est l’existence
l’exploitant s’inscrit dans un système
d’un flux d’innovations qui améliore
agraire dont la fonction agronomique
la fertilité de la terre et l’efficacité

43
Brève histoire des théories de la rente foncière :
des rentes de fertilité à la rente de qualité territoriale

est le maintien d’un équilibre durable Une remarque préliminaire doit être
entre une société et la fertilité des sols faite. Les concepts de valeur et de
dont elle vit » (Reboul). La fertilité prix renvoient tout d’abord à deux
agronomique d’un sol apparaît ainsi «moments» théoriques distincts dans
comme la résultante d’une fertilité l’analyse du “ procès de production ”
naturelle et d’une fertilité acquise qui du Capital.
sont indissolublement liées dans les
• Le premier moment est celui de la
manifestations productives du sol. La
valorisation de la marchandise :
fertilité naturelle d’un sol « n’est en
effet pas mesurable indépendamment L’analyse, sous l’optique de la
des façons culturales qui la modifie production, du “ procès de production
inévitablement ». immédiat ”, circonscrit au rapport
direct et essentiel qui s’établit entre
En conclusion, l’approche de Ricardo
le Travail et le Capital, conduit Marx
ne traite en fait que des rentes que des
à décrire le processus de formation de
exploitants agricoles peuvent dégager
la valeur des marchandises. Une fois ce
et qui restent liées aux différences de
processus décrit, il définira la valeur de
fertilité des terres. Il n’explique pas
toute marchandise - donc également les
d’où vient le surplus (ou l’excédent de
marchandises qui composent le Capital
valeur) qui est versé par le fermier au
et le Travail - par le temps de travail
propriétaire du sol.
socialement nécessaire que requiert
Les rentes de monopoles chez Marx leur reproduction, autrement dit par
les conditions sociales moyennes de
La théorie de la rente foncière est
production. (Marx, livre 3, p. 147). La
abordée par Marx dans le livre 3
valeur (V) selon la formule consacrée
du Capital - section 6 «conversion
par Marx sera égale C+V+PL, V
du surprofit en rente foncière». Les
représentant le capital variable
développements consacrés à la critique
(travail vivant) auquel s’ajoute C, le
des classiques – dont Ricardo- sont
capital constant (machines et matières
abordés dans le livre 4, tome 2, chapitre
premières) et (Pl) la plus value issue du
8 à 12.
travail vivant..
Avant d’exposer dans ses grandes lignes
• Le deuxième moment est celui de la
les conclusions théoriques relatives à la
réalisation de la marchandise :
rente foncière que nous avons retenue,
un retour sur les concepts de valeur Chaque marchandise ne pourra, selon
et de prix s’impose, car, comme le Marx, réaliser sa valeur que dans le
note Marx, « on ne peut comprendre “ procès de circulation ”. Ce sont les
la théorie de la rente foncière sans le conditions qui prévalent sur un marché
capital ». donné qui détermineront dans quelle
mesure une marchandise donnée
A propos de la valeur, des prix de
réalise ou non sa valeur. Au niveau du
production et des prix de marché
marché, la valeur de cette marchandise
prendra la forme Prix.

44
Omar Bessaoud et Mélanie Requier-DeCHAMPS

Généralement, trois présupposés conditions sociales moyennes


conditionnent l’égalisation des prix des
C’est le prix d’équilibre, le prix moyen
marchandises avec leur valeur (Prix =
de marché ou le prix régulateur de
Valeur) :
marché. C’est le prix de marché moyen
a - l’échange sur lequel portent les ou prix régulateur de marché sous
marchandises n’est pas un acte fortuit laquelle se manifeste la valeur.
ou accidentel,
Il est déterminé par les coûts de
b - le prix qui s’égalise avec la valeur de production auquel s’ajoute le profit
la marchandise est un prix d’équilibre moyen (PP= C+V+Pr). Le profit
déterminé par l’ajustement, sur un moyen s’obtient après une péréquation
marché donné, de l’offre à la demande, des taux de profit dans la branche
d’activité économique considérée. En
c - qu’il n’existe aucun monopole
d’autres termes, les prix obtenus en
artificiel ou naturel qui doit rendre
faisant la moyenne des différents taux
possible à une des parties contractantes
de profit dans les diverses sphères de
sur un marché, de vendre au-dessus de
production et en l’ajoutant au coût de
la valeur, on ne la force pas à vendre au
production dans ces sphères sont les
dessus de la valeur.
prix de production4.
Cette approche théorique qui distingue
la forme Valeur de la forme Prix (en Les prix de production indiquent aux
considération des deux moments producteurs les niveaux de prix des
évoqués plus haut) est complétée par la marchés qui rémunèrent leurs capitaux
présentation du « procès d’ensemble » et sur lesquels ils doivent chercher à
(défini comme synthèse du «  procès de s’aligner.
production immédiat » et du « procès La fixation des prix de marché
de circulation »), où sont décrites dépendra fondamentalement de la
les formes réelles sous lesquelles se structure de l’offre et de la demande,
manifestent les prix. et donc en conséquence, des conditions
En rapport avec ce cadre conceptuel et réelles de la concurrence qui dominent
d’analyse, deux notions-clés doivent au à une période donnée sur un marché.
préalable, être définies : celles de prix Les fluctuations de l’offre et de la
de production et de prix de marché. demande détermineront ainsi les
La notion de prix de production, et niveaux des écarts qui peuvent exister
celle de taux moyen qu’il inclut, se entre les prix de production (prix qui,
fondent sur l’hypothèse que toutes les rappelons-le, rémunèrent le capital
marchandises ne sont pas ipso-facto investi au taux de profit moyen) et les
vendues à leurs valeurs. prix de marché des marchandises.
Le prix de production : n’est pas
4 Le prix de production (Pp) = c + v + pr, où c = capital
déterminé par le prix de production constant consommé, v = capital variable consommé et
individuel mais par le coût de pr = profit moyen dérivant d’une péréquation des taux
production d’un bien dans des de profit de la branche considérée.

45
Brève histoire des théories de la rente foncière :
des rentes de fertilité à la rente de qualité territoriale

La transformation de la valeur en réunies.


prix de production et des conditions
La question de savoir d’où provient
d’égalisation des prix de production
l’excédent de valeur est liée à
avec les prix de marché est construite
l’hypothèse d’immobilité du facteur
sur l’hypothèse d’une mobilité des
terre (facteur non reproductible
facteurs - permettant la réalisation des
comme les autres marchandises).
mécanismes de péréquation des taux
Cette immobilité fait obstacle à la
de profit - et d’une concurrence pure et
libre circulation du facteur Capital, ce
parfaite sur les marchés.
qui freine l’introduction du progrès
Cette hypothèse de base n’est pas agronomique et des innovations
réalisée pour l’agriculture pour au techniques dans le secteur agricole.
moins deux raisons majeures :
L’hypothèse d’une basse composition
- la première tient à l’existence d’un organique du capital (définie par le
monopole exercé sur la propriété rapport entre le capital constant - les
du facteur terre par une classe de machines - et le capital variable -
propriétaires fonciers et d’un monopole le travail vivant de l’agriculteur et
sur l’exploitation des terres (de fertilité de sa famille) est ainsi à la base de
naturelle ou économique différente). l’explication de l’excédent de valeur
cristallisé dans les biens-marchandises
- la seconde est liée à l’intégration
agricoles sur leur prix de production.
imparfaite au marché de fractions
appartenant à la classe paysanne. Le niveau des écarts entre valeur et prix
de production est donc subordonné au
Ces conditions spécifiques sont à
rapport existant entre les fractions
la base de la formation de la rente
variables du capital et constantes des
foncière.
capitaux consommés.
L’approche marxienne des rentes de
Trois cas de figure peuvent se présenter
monopole
a - Si la composition organique du
Les rentes classiques que sont la rente
capital est inférieure au capital social
absolue et les rentes différentielles se
moyen (c/v < capital social moyen),
fondent essentiellement sur l’existence
autrement dit si l’on mobilise des
des deux formes de monopole que nous
techniques qui se situent en dessous
avons citées plus haut.
du niveau de stock des techniques
La rente absolue dérive de l’existence disponibles dans l’économie, la valeur
d’une propriété juridique de la terre des produits sera supérieure aux prix
qui confère aux propriétaires foncier de production. Ce qui signifie que la
le droit de ne pas exploiter (ou louer) société a alloué trop de travail et pas
leurs terres, tant que les conditions assez de capital.
économiques pour une mise en culture
b- A l’inverse si la composition
favorisant la production d’un excédent
organique du capital est située au-
de valeur ou d’un surplus, ne sont pas
dessus du capital social moyen (c/v >

46
Omar Bessaoud et Mélanie Requier-DeCHAMPS

capital social moyen), la valeur de la d’un développement différent de


marchandise sera inférieure au prix de l’agriculture dans les diverses parties
production. Cela traduit, dans ce cas d’un pays, 3. L’inégalité qui préside
de figure, une productivité du travail à la répartition du capital entre les
supérieure à la productivité moyenne fermiers ».
de la branche de production considérée.
Il y a lieu de distinguer une première
c- Enfin, si la composition organique forme de rente qui résulte d’une
du capital coïncide avec la composition différence dans la fertilité naturelle des
du capital social moyen existant dans terres et d’autres formes conditionnées
la branche, valeur et prix de production par une situation ou un emplacement
s’égalisent. des exploitations agricoles qui leur
permet de tirer profit des économies
A ce niveau, c’est le développement
externes. La différence dans la fertilité
relatif de l’agriculture par rapport à
naturelle des terres a pour effet que
l’industrie qui décide de l’importance,
les mêmes dotations (en travail et
ou de l’existence même, de cet écart
en capital) utilisées produisent des
entre valeur et prix de production et
quantités différentes. Ces produits
non pas les rapports entre l’offre et la
auront donc des valeurs individuelles
demande.
différentes (Ricardo).
La réalisation de cette rente absolue,
Une rente différentielle peut également
autrement dit la capacité à s’approprier
provenir de la fécondité plus grande
l’excédent de valeur, dépendra des
de certains capitaux investis par
rapports de force entre propriétaires
comparaison avec des investissements
et locataires de terre, du poids des
réalisés dans des conditions naturelles
propriétaires fonciers dans la structure
moins favorables.
du pouvoir, des législations foncières
édictées par les Etats (Coulomb P., En conclusion, notons que ce ne sont
1999). pas les rendements absolus mais les
différences de rendement (de la terre
Parmi les causes de formation des
et du capital) qui sont à la source de
rentes, il y a aussi « les causes
la formation des rentes différentielles.
générales » qui relèvent des différences
Soulignons que les rentes différentielles
de fertilité des sols et de la situation
ne proviennent pas des fluctuations
des terrains agricoles. La seule
temporaires des prix de marché des
condition de la formation de la rente
produits agricoles. Elles tiennent à des
différentielle de type 1 (qui relève de
différences entre le prix de production
l’état de fertilité naturelle des terres)
individuel fixé dans les unités de
« est l’inégale fertilité des terres ».
production agricoles marginales et le
Mais il y a aussi comme l’écrit prix de production moyen des autres
Marx: « 1. La répartition des impôts unités de production. Le marché servira
qui peut avoir un effet uniforme de moyen pour réaliser partiellement ou
ou non, 2. Les inégalités provenant totalement l’écart entre prix individuel

47
Brève histoire des théories de la rente foncière :
des rentes de fertilité à la rente de qualité territoriale

de production et prix moyen. Marx).


En dehors de ces formes de rentes Nous employons le terme de surrente
classiques, la rente ne peut découler pour désigner un phénomène
que d’un prix de monopole, qui lui économique où les surprofits ne
est exclusivement déterminé par les dérivent pas de transferts et de gains
conditions du marché. réalisés à l’intérieur d’une branche
de production désignée mais opèrent
La forme de rente qui est le résultat
des transferts de valeurs produites
de ce prix de monopole (rente de
également à l’extérieur de la branche
monopole, ou surrente lit. « surplus
ou du secteur agricole.
rent ») est donc indépendante à la fois
de la propriété foncière et du monopole Des prix de marché anormalement
exercée sur l’exploitation des terres. élevés sont l’occasion de réaliser ces
transferts par l’intermédiaire du revenu
Cette rente de monopole est engendrée
des consommateurs.
par la demande agricole et le pouvoir
d’achat des agents économiques. Le schéma suivant (les différentes
Les niveaux de revenus, des catégories de rentes6) permettra de
dépenses budgétaires affectées à la mieux illustrer les différentes catégories
consommation alimentaire sont ici de rentes qui ont été précédemment
déterminants exposées.
Cette catégorie de rente a pour origine
l’impossibilité d’ajuster l’offre à la
demande. L’inélasticité de l’offre peut
être provoquée par des retards observés
dans l’introduction du changement
technique, par la rareté d’un facteur de
production ou sa cherté excessive5.
L’accroissement constant de la
demande de produits agricoles face à
une offre rigide constitue la base de 6 Les hypothèses de base qui fondent la schéma de
la rente de monopole ou de la surrente ces différentes catégories de rente se ramènent à : une
fertilité des terres croissante de E à A
(“ surplus-rent ” selon l’expression de
une composition organique du capital du secteur
5 Cette catégorie s’apparente à la “ rente de agricole inférieure à la composition du capital social
déséquilibre ” que M. ALLAIS expose dans son Traité moyen
d’économie pure. Dans la dynamique réelle, avance- une offre inférieure à la demande agricole.
t-il, la rente de déséquilibre se trouve pratiquement
déterminée par l’écart existant entre ,le prix de vente RA = la Rente Absolue : Valeur - Prix de production
des produits et leurs coûts partiels,. Il peut sembler avec RA>0
à première vue paradoxal de faire référence à un
économiste néo-classique. La lecture des thèses de RD = la Rente Différentielle = Prix de production
M. ALLAIS nous est apparue dans leur formulation moyen - Prix individuel avec RD>0
très proches des propositions théoriques des courants RM = la Rente de monopole = Prix de marché - Valeur
ricardiens et marxiens. Voir à ce sujet les remarques de avec RM>0
J.L. GUIGOU, p.493-534.

48
Omar Bessaoud et Mélanie Requier-DeCHAMPS

Schéma 1 : les différentes catégories de rentes

Pm(E) Prix de marché = Prix de monopole


RM
Valeur Valeur

RA
PP(E)

RD

Prix de production individuel

E D C B A Fertilité des terres

Source : GUIGOU, J.L ; 1982 p.242

Ricardo avait mis en évidence en 1815 sources de rentes.


dans son « Essai sur l’influence des
bas prix du blé », que la rente foncière Von Thünen inaugure dans son
pouvait aussi provenir de terrain « approche de la rente foncière la prise
de qualité inférieures, ou moins bien en compte de la dimension spatiale
situés » et Marx affirmait pour sa et géographique. Pour Von Thünen,
part que « la situation des terrains, le l’espace est considéré comme une
voisinage des villes et bien d’autres matrice générant aussi des coûts
circonstances encore influent sur le de transport pour les exploitants
fermage et modifient la rente » (Misère agricoles. « la position des terres par
de la philosophie, 1847). rapport à la ville, qui représente le
marché des facteurs de production et le
Les rentes de situation marché de consommation, détermine
Le paradigme ricardien de la rente des différences de coûts de transport
foncière va connaître une extension et d’accessibilité au marché, qui
par la prise en considération de la produisent des rentes pour les terrains
dimension spatiale par Von Tünen, les mieux situés ».
auteur contemporain de Ricardo. Le niveau des rentes est ainsi mesuré
Rente foncière et localisation selon cette approche par des économies
géographique chez Von Thünen de transport.
Si Von Thünen intègre dans son Cette approche considère toutefois
analyse la fertilité des terres et leurs l’espace territorial comme une
rendements respectifs, les coûts de matrice neutre, non construite par des
transport liés aux distances des terres acteurs qui mobilisent au moyen de
agricoles par rapport aux marchés de techniques modernes et innovantes
consommation déterminent d’autres des actifs économiques naturels

49
Brève histoire des théories de la rente foncière :
des rentes de fertilité à la rente de qualité territoriale

« où les rendements et les structures On retrouve l’approche ricardienne de


de production jouent un rôle plus la rente différentielle, mais aussi celle
décisif que la proximité des lieux de de Marx sur la rente absolue (hypothèse
consommation ». d’immobilité du facteur terre, non
Rente de situation, externalités et reproductible comme les autres). En
environnement : la diversité des effet, dans la théorie marshalienne, la
rentes chez Marshall rente existe même si toutes les terres
offrent les mêmes avantages (dont la
L’œuvre de Marshall sur la rente fertilité), dès lors que la population
foncière reprend et prolonge les pour les mettre en culture se trouve
travaux des économistes classiques car en situation de concurrence (plus
la rente y est définie comme un surplus nombreuse que le nombre d’unités
: le « surplus de produit qui dépasse disponibles de ces terres). C’est bien
ce qui est nécessaire pour rémunérer l’excès de la demande sur l’offre en
le cultivateur pour son capital et pour terres fertiles (ou l’inélasticité de
son travail. Et si l’agriculteur est cette offre) qui crée les conditions
propriétaire de sa terre, il peut, bien d’émergence de la rente absolue et, sur
entendu, retenir ce surplus» un plan social, la possibilité pour les
D’une part, la notion de rente de propriétaires fonciers de l’exiger.
situation en particulier va fonder On peut noter que dans son approche
celle d’externalités sur laquelle se de la rente, « don gratuit de la nature »
construit ensuite l’économie de ou excédent inaltérable, donc non créé
l’environnement ; elle va également par l’homme, Marshall ne revient pas
être la source de la notion d’actifs ou de sur les différences entre l’approche de
ressource spécifiques, bases du courant la rente différentielle de Ricardo (base
de l’analyse néo-institutionnelle sur la du marginalisme) et celle de la rente
coordination des acteurs, qui associée absolue ou de monopole de Marx,
à la théorie de la rente spatiale de Von ni n’en explicite les différences. Son
Thünen, sert le développement de apport est en effet ailleurs : d’une part
l’économie de proximité, deux courant dans la définition de la quasi-rente
qui sont une charpente des approches foncière, ou revenu des améliorations
récentes de développement (rural) des instruments créés par l’homme, et
territorial. donc, du rendement de la terre par des
Chez Marshall donc, la « …rente est investissements dans les autres facteurs
gouvernée par la fertilité du sol, par de production ; d’autre part dans son
le prix du produit et par la position approche de la rente de situation.
de la limite de culture (..) ; ainsi les Dans les faits, le fermier paie à travers
différences dans la rente, (ou surplus la rente à la fois une portion de valeur
de production) que donnent les terres liée à la qualité de la terre et une autre
proviennent de leurs avantages nets en dérivée des investissements (dépenses
tenant compte de leur situation, et de en capital) faits par le propriétaire
leur fertilité».

50
Omar Bessaoud et Mélanie Requier-DeCHAMPS

foncier pour l’entretien de la valeur prix des biens que dans une temporalité
de sa terre (amélioration du sol ou plus longue. C’est pourquoi Marshall
construction d’édifices). La différence parle de quasi-rente (mais aussi de
entre ces deux types de rente tient à surplus ou profit du producteur) pour
leur rapport au temps. ces revenus issus de l’amélioration
des instruments de production liés à
La rente foncière ou produit du don
l’exploitation des terres. On pourrait
de la terre est en théorie un surplus de
rapprocher de la notion de quasi-rente
long terme, sans relation avec l’activité
l’intérêt et le développement actuel
de l’homme, qui s’inscrit dans le
de l’évaluation environnementale,
temps des rythmes biologiques de la
notamment des analyses coûts bénéfices
biosphère. Mais de fait, cette approche
menées sur les investissements dans
ne tient pas compte de la capacité qu’à
le capital naturel ou dans l’entretien
l’homme à détruire, par ses modes de
des capacités productives des terres.
production le don de fertilité naturelle,
En effet les nouveaux enjeux relatifs
pour ce qui est de la rente différentielle.
à la sécurité alimentaire de demain
La quasi-rente, s’inscrit dans le temps ainsi qu’à la finitude des terres
court et moyen, économique du cultivables conduisent à promouvoir
producteur et de la société. Marshall l’identification des actions rentables
appelle quasi-rente ou rente de d’amélioration des instruments de
production « le revenu net que l’on production liés à l’exploitation des
tire de ces instruments de production » terres (y compris la qualité de la terre,
crées par l’homme. Le producteur fertilité).
va investir dans des facteurs de
Enfin, et c’est sans aucun doute la
production selon le prix attractif ou
contribution à ce jour la plus productive
non du produit dérivé de la terre (qu’il
de Marshall dans le champ de la théorie
s’agisse de biens agricoles ou de
économique, la troisième composante
location dans le cas d’une terre bâtie en
de la rente est la rente de situation.
immobilier urbain) : par exemple, dans
Elle désigne « l’influence du milieu
des instruments ou outils mécaniques
sur le revenu tiré d’un instrument de
de production (tracteurs et autres
production ». La rente de situation
machines), dans la main d’œuvre ou
permet d’expliquer pourquoi deux
le capital humain (salariés en nombre,
terres de fertilité égale et sur lesquelles
formation etc.), dans la construction
sont mis en œuvre des productions
d’un nouveaux bâtiments de
équivalentes et au même coût, vont
production, dans de nouveaux types de
produire des surplus distincts, alors
plantations, semences, etc. ou encore
que le prix des biens finaux est le
dans de nouveaux édifices immobiliers
même : l’une est située à proximité
(terrains urbains) ainsi que dans l’achat
d’un marché, l’autre est excentrée, de
de nouvelles terres. Le revenu attendu
sorte que les coûts d’acheminement de
sera disponible sur des périodes
la marchandise vont varier, l’une est
courtes et n’exercera d’influence sur le
proche d’un centre urbains et la vente

51
Brève histoire des théories de la rente foncière :
des rentes de fertilité à la rente de qualité territoriale

se fera rapidement, l’autre se situe en Les externalités : du foncier à


pleine campagne et la vente demandera l’environnement
plus d’efforts… dans un cas, les effets
Avec la notion d’externalité, la
externes positifs feront la rente de
théorie économique a commencé à
situation.
reconnaître l’existence et le poids
Bien plus que le résultat économique des relations sociales externes au
d’une localisation spatiale marché. Cette notion va s’affirmer
avantageuse, la rente de situation comme essentielle pour analyser les
résulte plus globalement quoique évolutions des politiques, en particulier
indirectement du progrès de long agricoles et environnementales, ainsi
terme d’une société. La notion d’effet que le développement de dynamiques
externe, initialement entendue comme territoriales.
les conditions socio-économiques et
La notion va être utilisée pour
institutionnelles susceptibles engendrer
caractériser des interactions entre
des économies d’échelle pour le
diverses activités économiques, et ne
producteur (concentrations d’activités
sera plus restreinte à l’incidence d’un
économiques complémentaires sur un
contexte spatial, économique et social
espace réduit par exemple) va être
sur l’extraction d’une rente foncière.
reprise dans l’analyse économique
Cependant, le lien avec les notions
au cours du XXème siècle (Laffont,
d’environnement et de ressources
1975).
naturelles se fera à la suite des travaux
Elle va finalement s’incarner dans d’A. Pigou.
celle d’externalité, ou interaction hors
A. Pigou, 1920 définit ainsi l’effet
marché entre activités économiques de
externe: « une personne A en même
nature à engendrer des dégradations
temps qu’elle fournit à une autre
environnementales, source des
personne B un service déterminé pour
approches environnementales de
lequel elle reçoit un paiement procure
l’économie.
par la même occasion des avantages
En conclusion, la rente foncière chez ou des inconvénients d’une nature
Marshall est la somme de la rente, telles qu’un paiement ne puisse être
de la quasi-rente et de la rente de imposés à ceux qui en bénéficient, ni
situation et cette diversité assure une une compensation prélevée au profit de
continuité avec les éléments de la ceux qui en souffrent» (Pigou, 1920,
répartition et du profit développés par traduit par Faucheux et Noel, 1996).
ses prédécesseurs ; enfin, son analyse
L’externalité désigne ainsi :
porte à la fois sur l’espace agricole et
sur celui urbain, elle prend en compte une interaction sans prix entre
tout l’environnement et réalise une productions et/ou consommations
synthèse entre l’économie foncière, des acteurs économiques, une
l’économie spatiale et l’économie interdépendance hors marché entre
politique. les activités des producteurs et des

52
Omar Bessaoud et Mélanie Requier-DeCHAMPS

consommateurs, l’effet indirect l’aspect dynamique des externalités


d’une activité de production ou de d’une part, leurs incidences sur la
consommation sur un ensemble de dégradation des ressources naturelles
consommation ou une fonction de d’autre part, et finalement, leurs
production. impacts négatifs sur l’environnement
mais aussi la société et ses activités
Cependant, avant que la définition ne
économiques. Les externalités
soit ainsi stabilisée, plusieurs auteurs
réversibles disparaissent avec la baisse
à la suite de Marshall vont s’attacher
de la production dont la croissance
à préciser la notion d’effet externe
avait provoqué l’externalité. L’exemple
puis d’externalité (ce dernier concept
du cours d’eau pollué par les rejets
sera finalement adopté, évacuant
d’une industrie, pénalisant en aval
définitivement celui d’effet externes) ;
les activités de pêche, d’agriculture
et comme nous allons le préciser, la
irriguée et de loisir fait partie des
plupart de ces définitions présente un
illustrations les plus populaires. La
intérêt particulier pour une analyse
question des seuils d’irréversibilité
en terme de développement ou de
(ou du niveau cumulé acceptable
dynamiques territoriales.
d’externalité par l’écosystème) est à
Ainsi, Viner en 1931, va différencier ce jour sujette à de nombreux débats
les externalités pécuniaires et du fait de l’incertitude et du manque
des externalités technologiques. de connaissance d’une part sur la
Les externalités pécuniaires sont durée et les conditions de récupération
celles associées au rendement ou des écosystèmes et d’autre part sur
aux économies d’échelle et elles leur transformation en de nouveaux
découlent d’effets transmis par les écosystèmes, bien souvent simplifiés.
prix. Les externalités technologiques
A nouveau, cette définition de
simplement sont les effets externes
l’externalité dans sa dimension
d’une activité sur une autre sans
dynamique et environnementale
médiation sur les prix. On peut noter
est intéressante pour une analyse
que l’approche de Marshall sur la rente
dynamique des territoires.
de situation, le caractère positif des
groupements et de l’interdépendance Enfin, en 1952, Meade différencie
des agents économiques renvoie en fait les externalités de facteurs non payés
à la notion d’externalités pécuniaires. et celle de création d’atmosphère :
l’externalité de facteurs non payés
Il envisage d’ailleurs exclusivement les
ou externalité réciproque caractérise
effets externes sous un angle positif.
des effets externes positifs entre
D’autres auteurs souligneront après lui
deux activités économiques
l’existence d’effet externes négatifs ou
complémentaires. L’exemple qu’il
d’externalités négatives.
cite est celui de l’apiculteur installé à
En 1943, Ellis et Fellner différencient proximité d’un verger fruitier.
les externalités réversibles et celles
irréversibles, mettant en évidence

53
Brève histoire des théories de la rente foncière :
des rentes de fertilité à la rente de qualité territoriale

Les externalités de création émetteurs et acteurs victimes de


d’atmosphère sont source de création l’externalité ;
de biens publics environnementaux
Soit enfin une approche marchande qui
localisés. L’illustration de l’auteur
établit les conditions de l’appropriation
est l’opération de reboisement qui
et de l’échange privatif sur un marché
localement améliore la répartition des
spécifique des droits à émettre des
pluies et donc, l’activité agricole. Les
externalités (Dales, 1968).
conditions ainsi créées sont fixes pour
tous les acteurs et il n’y pas d’exclusion Ainsi l’état des droits de propriété,
possible de ces effets bénéfiques. notamment l’externalité (entendue
comme l’absence de droit de propriété)
Ce lien entre externalité et bien public
seront considérés comme la cause
environnemental localisé, et fourni par
de dégradations du milieu naturel.
les acteurs du territoire présente un
L’illustration la plus connue dans
intérêt singulier pour l’organisation du
la littérature scientifique est celle
développement territorial. L’externalité
de la Tragédie des Communs de G.
réciproque de facteurs non payés peut
Hardin (1968). Ce texte controversé
aussi être rapprochée de la notion de
car confondant propriété commune
multifonctionnalité sur laquelle la
et accès libre sera le point de départ
politique agricole européenne et le
d’un vaste courant de recherche sur les
règlement de développement rural vont
biens en propriété commune, et sur les
fonder leur action environnementale
biens naturels en propriété commune
à partir des années 2000. Sans rentrer
(common-pool resources) et la
dans le détail de ces approches
gouvernance (E Ostrom, via l’IASCP,
qui ont connu de très nombreux
et la nouvelle économie institutionnelle
développements depuis un demi-siècle,
–NEI- notamment les travaux de D. C.
rappelons que l’externalité est analysée
North).
comme un déficit d’appropriation ou
de droits de propriété. L’externalité On est passé de l’effet externe comme
en effet n’est à personne ; or, pour générateur de bénéfices économiques
l’internaliser, il convient de rétablir (Marshall, rente de situation) à
les droits de propriété adéquats. l’externalité comme source de
Chronologiquement, trois grands dégradation de l’environnement.
ensembles d’outils vont être proposés :
Revenant à la notion d’externalités,
Soit l’approche étatique (Pigou, soulignons enfin qu’il existe aussi
1920), sous la forme de taxe, de dans les travaux concernant les liens
norme ou de subventions qui vont entre les biens publics ou communs et
soit réparer l’externalité sous son l’environnement une distinction entre
aspect économique, au mieux limiter les externalités de congestion et celles
ses impacts environnementaux. Soit dissipatrices de rente (Platteau, 2003) :
l’approche négociée (Coase, 1960), l’externalité de congestion a pour
sur la base de contrats entre acteurs origine la sur fréquentation d’un site
spécifique souvent un bien public (site

54
Omar Bessaoud et Mélanie Requier-DeCHAMPS

naturel, autoroute etc.) ; l’externalité (intérêt pour le développement


dissipatrice de rente désigne le cas où territorial en grappes et à l’organisation
l’exploitation conjointe d’une ressource de clusters) serviront de références
donne lieu à la baisse moyenne de communes. L’influence de l’espace
production de chaque exploitant, c’est fut mise en évidence aussi bien dans
évidemment le cas de la tragédie des les règles du jeu via l’intégration
Communs. de la valeur sociale, de la morale et
de l’éthique chez les économistes
Ainsi, la rente de situation
(Hirchman, 1984 et Sen, 2003) que par
marshallienne et la notion d’effets
la culture et le système de croyances
externes ou d’externalité qu’elle a
dont le rôle sur les changements
engendrée ont eu un impact important
économiques est souligné par le courant
sur les évolutions de la théorie
néo-institutionnel (North, 1990). La
économique depuis les années 1920.
concentration de compétences et de
Elles ont été notamment source
savoirs spécialisés dans le tissu local
d’innovations méthodologiques pour
sera identifiée comme un facteur
l’économie des ressources naturelles et
économique de compétitivité (Porter,
des biens communs, pour l’économie
1993).
de l’environnement, pour l’économie
néo-institutionnelle et pour l’économie L’on soutient que les interactions entre
territoriale. les acteurs d’un même territoire, qui
contribuent à la réduction des coûts
La rente de qualité territoriale
de transaction, exercent une influence
De nombreuses disciplines relevant décisive sur l’innovation (Aydalot,
des sciences sociales (économie, 1974). L’on établit, last but not least,
sociologie, géographie…) prendront une relation positive sur les échanges
dorénavant en compte les spécificités découlant des effets de proximité
locales et s’interrogeront sur la géographique des acteurs (Krugman,
possibilité d’enclencher un processus 1995).
de développement adossé à un
Les approches en termes de
territoire.
développement local et territorial
Construction des territoires et constituent ainsi un des leviers de
externalités développement ou un moyen de
résistance au déclin économique
Les théories développées mettent
de nombreuses zones rurales
l’accent sur les questions liées aux
méditerranéennes. Le territoire sera
défaillances du marché, sur l’asymétrie
appréhendé d’une part, comme moyen
de l’information ainsi que sur les
de recomposition de la relation ville/
inégalités inter et intra régionales dans
campagne et d’autre part, comme
l’allocation des ressources engendrées
lieu d’appropriation et de valorisation
par le fordisme.
des ressources par un certain nombre
La théorie des districts marshalliens d’acteurs travaillant ensemble pour
et l’expérience de la troisième Italie

55
Brève histoire des théories de la rente foncière :
des rentes de fertilité à la rente de qualité territoriale

résoudre des problèmes communs de qualité territoriale », qui valorise le


(Gumuchian et Pecqueur, 2007).. potentiel de ces territoires.
La rente de qualité territoriale : La RQT résulte donc d’une valorisation
l’approche de Mollard, Pecqueur conjointe de l’offre et de la demande
dans un territoire donné. Ses conditions
Pour analyser les relations entre qualité
d’émergence ne se limitent pas à
et territoires, Mollard et Pecqueur
l’analyse des stratégies d’offre qui lient
(UJf, Grenoble) ont décliné le concept
les producteurs de ce territoire, mais
de rente selon plusieurs filiations
introduisent aussi la perception que
théoriques (Ricardo, Marshall,
les consommateurs ont des produits
Lancaster). Cette analyse a mis l’accent
offerts.
« sur les modalités des relations entre
offre et demande – caractère composite/ Les résultats empiriques qui avaient
situé de l’offre et achat conjoint été obtenus lors d’enquêtes portant sur
des produits de qualité –et enfin le Baronnais avaient mis en évidence
sur l’importance de la construction les éléments constitutifs du modèle
institutionnelle de ces relations ». du « panier de biens », ainsi que les
Les auteurs de l’approche de la rente conditions de sa pérennisation comme
de qualité territoriale (RQT) partent source de RQT.
d’une complémentarité forte observée
En effet, selon nos auteurs, le panier de
de nos jours entre deux approches
biens doit réunir sur un territoire donné
de la rente : « la différenciation des
au moins trois conditions majeures
territoires, centrée sur l’offre, dans la
« Le panier doit réunir: i) une offre
tradition ricardienne de la rente » ; celle-
spécifique de produits et de services
ci est source d’une « rente territoriale
privés, ii) une demande inélastique et
» à travers des processus sociaux de
spécifique de type shopping, iii) des
spécification et de différenciation du
biens publics qui valorisent le panier
potentiel productif des territoires.
de biens. Ce modèle étant un construit
« l’approche par la qualité des produits
social à partir de ressources potentielles,
qui différencie la demande dans la
il requiert pour être pérennisé des
tradition marshallienne du surplus du
formes de coordination convergentes
consommateur qui « met en évidence
et cohérentes entre tous les acteurs
la « rente de qualité » émergeant
concernés, privés et publics ».
quant à elle « de la différenciation
des préférences des consommateurs En définitive, « l’offre différenciée
et de l’existence d’un surplus élevé liée à l’origine et à la tradition (terroir,
pour bénéficier des divers attributs des typicité, authenticité) converge
produits de qualité ». Pour Mollard désormais avec la forte progression de
et Pecqueur, « ces deux rentes se la demande. Les marchés territorialisés
combinent lorsqu’il existe des liens où se rencontrent cette offre de produits
réciproques entre territoire et qualité » et services de qualité et cette demande
et elles donnent naissance à une « rente pour ce profil de produits et de services
constituent, via le différentiel de prix

56
Omar Bessaoud et Mélanie Requier-DeCHAMPS

qu’ils permettent d’obtenir, un creuset de terre aura tendance à augmenter


pour la valorisation sous forme de RQT et inversement. Les localisations des
d’externalités en réalité fortement liées sols agricoles à proximité des centres
aux biens publics. (…). Les stratégies urbains, des marchés de consommation
conjointes des acteurs privés et ou des bassins de vie constituent des
publics sont donc indispensables pour facteurs actifs dans la détermination
combattre l’inéluctable « usure » des des prix des terres ;
rentes et préserver l’attractivité de
de facteurs socio-juridiques qui
l’image du territoire (Mollard, 2003).
renvoient aux statuts fonciers, aux
Le territoire, lieu privilégié de systèmes de successions et d’héritages,
structuration de l’action collective, aux coutumes et pratiques en usage
espace d’expression des stratégies selon les pays ; de facteurs économiques
d’acteurs, centre d’activités et avec la rentabilité de la localisation
d’échanges économiques capte des du placement financier du produit,
externalités (cf Marshall) et autorise des variations des taux d’intérêts, des
ainsi une libération de nouvelles forces politiques agricoles favorisant ou non
productives. les départs des agriculteurs (politique
d’aide à l’installation, de primes de
Conclusion : des théories de la rente
départ etc.)
foncière au fonctionnement des
marchés fonciers. Du côté de la demande :
Les approches théoriques offrent les Les mêmes facteurs que ceux évoqués
cadres d’analyse des marchés fonciers plus haut interviennent.
et fournissent les déterminants des
On relie aussi généralement la demande
prix du sol. Le prix de la terre est une
de terre aux revenus nets de l’achat et/
rente capitalisée. Cette capitalisation
ou de la location. La variation à moyen
dépendra d’un certain nombre de
et long terme de la demande de terre est
facteurs à la fois agronomiques
fonction des revenus et des prix relatifs
(fertilité des terres), économiques,
des inputs et des outputs, prix relatifs
socio-démographiques ou juridiques.
qu’on associe au trend d’évolution
D’un point de vue général, ces marchés
des prix agricoles. La demande en
vont dépendre :
terre tend à augmenter lorsque la
Du côté de l’offre : croissance des produits agricoles est
plus rapide que celle des revenus et
des flux et du stock de terres
tend à baisser dans le cas contraire.
disponibles au niveau national ; de
Elle dépendra des conjonctures des
facteurs démographiques dont les
marchés mondiaux et des stratégies des
taux de croissance naturelle de la
Etats – dont la demande d’importation
population rurale, de la répartition
augmente sur les marchés mondiaux-
entre urbains et ruraux. Si par exemple
et des entreprises nationales ou
l’exode rural est supérieure aux croîts
internationales, qui dans le cas de
naturels des populations actives, l’offre
pénurie alimentaire, ont tendance à

57
Brève histoire des théories de la rente foncière :
des rentes de fertilité à la rente de qualité territoriale

intervenir dur les marchés fonciers. Le régime juridique des terres qui
est définit dans les législations et le
Les marchés fonciers sont souvent
droit positif (code civil, code rural)
de natures spéculatives et des
détermine les types d’exploitations
politiques publiques accompagnées de
et/ou les types d’agricultures que
législations foncières (lois, règlements
l’on veut promouvoir dans le secteur
et dispositifs fiscaux) viennent corriger
agricole (exploitations ou agriculture
le fonctionnement de ces marchés.
familiales ou paysannes, entreprises
Les interventions des Etats ont été très agricoles à salariés, agriculture
fortes dans le domaine des structures collective, coopérative, société civile
foncières et dans les restructurations d’exploitation…).
sociales des zones rurales. Les
Ces politiques foncières sont souvent
politiques foncières ont un caractère
le produit des conditions économiques
stratégique dans les politiques
et socio-politiques : les rapports de
agricoles des Etats. Les législations
force entre propriétaires fonciers,
foncières définissent quels les droits
exploitants agricoles et salariés, leurs
et les obligations dans l’usage des
influences dans les institutions et
terres, autrement dit, quelles sont les
leur poids dans la prise de décision
conditions d’accès au sol (ou à l’eau)
politique sont essentiels. Ces politiques
et quels sont les groupes sociaux ou
sont quant au fond dépendant du
les fractions d’agriculteurs (exploitants
mode d’accumulation et le modèle
familiaux ou entrepreneurs, salariés
de développement retenus dans les
ou société civile d’exploitation,
différents pays.
grands propriétaires ou locataires…).

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59
Brève histoire des théories de la rente foncière :
des rentes de fertilité à la rente de qualité territoriale

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60
Revue des Régions Arides n° 30 (1/2013) pp:61-74

Elinor ORSTOM et le champ de recherche des « Commons »

Sophie Allain
INRA – UMR SADAPT (Paris, France)

Résumé
Le champ de recherches sur les Commons a récemment été mis en avant à
travers le prix Nobel d’Economie attribué en 2009 à sa chef de file, la politologue
américaine Elinor Ostrom. Le texte propose un éclairage sur ce champ fertile de
recherches en présentant son histoire intellectuelle, les apports d’Elinor Ostrom,
les voies actuelles de recherche et une réflexion sur ses applications possibles pour
l’étude du territoire de Gabès.
Mots-clés : Ostrom, biens communs, gestion collective des biens, néo-
institutionnalisme.

ّ
‫ملخص‬
‫برز في اآلونة األخيرة حقل البحوث حول الممتلكات المشتركة عبر جائزة نوبل لإلقتصاد التي وقع‬
‫ النص يق ّدم‬.‫ إلى رئيسته المختصة في العلوم السياسية األمريكية إلينور أستروم‬2009 ‫إسنادها سنة‬
‫ المسارات‬، ‫مساهمات إلينور أستروم‬، ‫إضاءة لهذا الحقل الخصب للبحوث بعرض التاريخ الفكري‬
.‫الحالية للبحث والتفكير وفي تطبيقاتها الممكنة لدراسة جهة قابس‬

‫ المؤسساتية‬، ‫ التصرف الجماعي في الممتلكات‬، ‫ ممتلكات مشتركة‬، ‫ أوستروم‬: ‫الكلمات المفاتيح‬


‫الجديدة‬

61
Elinor ORSTOM et le champ de recherche des « Commons »

Le 12 octobre 2009, Elinor Ostrom a l’étude de la gestion du territoire de


reçu le Prix Nobel d’Economie, - en Gabès (Tunisie).
même temps qu’Oliver Williamson -,
« pour son analyse de la gouvernance
1. Histoire intellec-
économique, et en particulier, des tuelle du champ de re-
biens communs ». Née en 1933, cette cherches sur les Com-
américaine est la première femme à mons8
recevoir ce prix. Professeur de sciences
1.1. Origines
politiques à l’Université d’Indiana à
Bloomington, elle est aussi directrice Les travaux d’Elinor Ostrom
du Center for the Study of Institutional s’inscrivent dans les débats sur la
Diversity à l’Université d’Etat de gestion des biens communs qui se
l’Arizona. Ses travaux, qui portent sont développés à la suite de l’article
principalement sur la gestion des du biologiste Garett Hardin, « The
biens communs et se situent dans le Tragedy of the Commons » paru dans
champ du néo-institutionnalisme, ont Science en 1968, l’un des articles les
eu un retentissement très important en plus cités de la seconde moitié du XXè
Amérique du Nord et dans les Pays du siècle. Celui-ci attirait l’attention sur
Sud au cours des vingt dernières années. la dégradation des biens communs en
Un champ important de recherches sur affirmant qu’une liberté individuelle
« Commons » s’est ainsi structuré dont d’exploitation était une tragédie qui ne
témoigne l’importante association de pouvait conduire qu’à la ruine de tous.
l’IASC (International Association for Il s’appuyait en particulier sur une
the Study of the Commons7). Moins interprétation théorique de l’utilisation
connus en Europe et dans les pays de pâturages en accès libre en affirmant
francophones, en dehors de quelques que chaque gardien de troupeau
cercles, les travaux de ce champ était enclin à accroître son troupeau
présentent pourtant un grand intérêt pour maximiser son gain et que
à la fois théorique et pratique pour cela conduisait inexorablement à un
faire face aux défis que constituent le problème de surpâturage néfaste pour
changement climatique, les conflits tous. Pour prévenir de telles situations,
d’usage de l’eau, la disparition de la il était irréaliste, selon lui, de faire
biodiversité, la déforestation ou encore appel à la conscience de chacun ou au
la diminution des stocks de pêche, par sens des responsabilités, car, chaque
exemple. individu, dans son fort intérieur, se
demande pourquoi il se restreindrait
On se propose ici de présenter alors que les autres ne le font pas.
l’histoire intellectuelle de ce champ, Seuls des arrangements sociaux
les apports d’Elinor Ostrom et les voies produisant de la contrainte étaient
actuelles de recherche ; on terminera donc susceptibles d’être efficaces.
on esquissant les perspectives que
ce champ de recherches ouvre pour 8 . Cette présentation repose notamment sur les
synthèses de Dietz et alii (2002) et de van Laerhoven
7 . [Link] et Ostrom (2007).

62
Sophie Allain

Cette notion de contrainte n’impliquait correspondait à des situations de jeux


cependant pas forcément pour Hardin non répétitifs et sans communication
l’idée d’une décision imposée : celui- possible éloignées des situations
ci recommandait au contraire « une de gestion réelles ; Carlisle Ford
coercition mutuellement acceptée par la Runge, notamment, a montré que
majorité des personnes concernées ». Il l’hypothèse de « free-rider » qui sous-
concluait en insistant sur le fait que des tendait l’interprétation de Hardin
systèmes de biens communs n’étaient rendait mal compte des situations
justifiés que dans des conditions de dans laquelle se trouvaient maintes
densité de population basse et que économies villageoises, où la pauvreté
l’accroissement de la population conjuguée à la dépendance forte
mondiale ne pouvait conduire qu’à la envers des ressources locales et à
disparition de tels systèmes. une forte incertitude entraînait une
interdépendance entre les acteurs et
1.2. - Développement de controverses
une recherche de coopération, dans une
Des propos de Garett Hardin ont été logique assurantielle ;
très largement retenus deux grandes
- des anthropologues ont de leur
idées :
côté montré que de nombreux
- d’une part, que des contrôles coercitifs systèmes de gestion de biens
étaient nécessaires pour gérer les biens communs perduraient dans le monde
communs ; et que, loin de correspondre à des
- d’autre part, que l’Etat devait jouer un anachronismes ou de refléter la
rôle central dans cette gestion. fermeture de ces communautés, ces
systèmes répondaient à des besoins
Par ailleurs, plusieurs économistes des actuels et étaient efficaces (voir, par
ressources en quête d’une théorie des exemple, Netting (1976) dans le cas
droits de propriété (Demsetz, 1967 ; des communaux suisses) ; de telles
Johnson, 1972) ont à cette même analyses ont fait redécouvrir des travaux
période affirmé que des droits de anciens comme ceux de Sir Henry
propriété efficaces impliquaient une Maine (1871), par exemple, qui avaient
privatisation. mis en évidence que de nombreuses
Cependant, plusieurs voix se sont communautés villageoises (en Inde, en
progressivement élevées pour contester Angleterre, en Ecosse, en Allemagne
ces approches : ou encore en Russie) reposaient sur un
mode de fonctionnement collectif.
- ainsi, Ciriacy-Wantrup et Bishop
(1975) ont fait valoir qu’une propriété 1.3. Organisation des recherches sur la
commune ne signifiait pas l’absence de gestion collective des biens communs
règles ; Cependant, si tant les approches
- des théoriciens des jeux ont, eux, des tenants d’une gestion étatique
souligné que la situation théorique centralisée que celles des partisans
décrite par Hardin était restrictive et d’une gestion privée des biens

63
Elinor ORSTOM et le champ de recherche des « Commons »

communs étaient de plus en plus des situations réelles, les difficultés de


contestées, ces questions étaient comparaison et le besoin d’approfondir
peu discutées collectivement dans les concepts et méthodologies utilisés.
la communauté scientifique du fait Ainsi, McKay et Acheson (1987)
du cloisonnement disciplinaire et ont souligné le caractère abstrait
du manque de communication entre et simplifié du modèle interprétatif
des chercheurs travaillant dans des de Garett Hardin, faisant valoir la
régions différentes du monde et sur des nécessité d’étudier concrètement les
ressources différentes. droits de propriété dans leur contexte
Deux initiatives importantes dans les social et à travers leurs usages. Le panel
années 80 sont venues remédier à cette interdisciplinaire, qui avait travaillé
situation, favorisant la constitution sur la base d’un cadre d’analyse
d’une communauté de recherche sur proposé par Oakerson (1986), s’est,
les « Commons » : lui, accordé à reconnaître la confusion
importante introduite par l’usage
- il s’agit d’une part d’une série de du terme de propriété (« common
colloques et de séminaires organisés par property ») pour désigner à la fois
Bonnie McCay et James Acheson en une ressource commune et un mode
1983 et en 1984 qui ont rassemblé des de gestion collectif s’y appliquant :
chercheurs travaillant sur des questions Daniel Bromley (1986), en particulier,
culturelles et environnementales et ont a plaidé pour que l’on distingue bien
donné lieu à un ouvrage collectif, « The l’objet que constitue une ressource
Question of the Commons » (McCay et commune et le régime qui s’y applique
Acheson, 1987) ; (« resource management regime »),
- il s’agit d’autre part de la mise en expliquant que quatre types de régime
place d’un Comité sur la Common sont possibles (régime d’accès libre ;
Property au sein du Conseil National régime de propriété privée ; régime
de la Recherche américain et de de propriété commune ; régime de
l’organisation, par cet organisme, d’une propriété nationale) et indiquant que
conférence à Annapolis, Maryland en de tels régimes devaient être définis
1985, rassemblant des chercheurs de à l’échelle de l’unité décisionnelle de
différents horizons disciplinaires et base. Elinor Ostrom (1986) a de son
dont les actes ont été publiés (National côté souligné l’intérêt de différencier
Research Council, 1986). conceptuellement cette catégorie des
biens communs, là où les économistes
Ces rencontres, qui visaient à échanger ne distinguaient jusqu’alors que deux
autour d’une grande diversité d’étude catégories, les biens publics et les
de cas et à faciliter le dialogue biens privés : les biens communs
interdisciplinaire, ont tout d’abord correspondent ainsi à des ressources
clairement confirmé la possibilité de naturelles ou artificielles utilisées
modes collectifs de gestion. Mais, face par plus d’une personne et sujettes à
à la diversité des situations, ils ont aussi la dégradation par surexploitation ;
fait ressortir la nécessité de travailler sur

64
Sophie Allain

s’ils partagent avec les biens publics souterraine côtière dans la région de
la caractéristique de non exclusivité, Los Angeles. C’est cependant surtout
ils s’en distinguent par leur caractère à partir des années 80 qu’elle s’est
soustractif (ce qui est utilisé par l’un à nouveau investie dans ce domaine
n’est plus disponible pour les autres. de recherche, sous l’impulsion
La politologue a invité à poursuivre le d’un collègue américain, Paul
développement d’un cadre d’analyse Sabatier, qui l’avait invitée dans son
commun et à entreprendre un travail université pour animer un séminaire
empirique de classification des modes sur l’apprentissage organisationnel
de gestion des biens communs. (« organizational learning »). Ayant
choisi comme exemple d’apprentissage
Ces travaux ont amené un changement
organisationnel les règles mises en
d’orientation dans les recherches qui se
place en Californie, Paul Sabatier lui
sont désormais davantage intéressées
demanda comment elle pouvait être
à comprendre les conditions de
sûre que le système qu’elle avait étudié
fonctionnement de tels systèmes et à
près de 20 ans plus tôt continuait à
appréhender leur diversité qu’à définir
fonctionner et était toujours efficace.
une conception normative d’ensemble
A son retour, elle confia cette question
et une politique unique. Ils ont en
à un doctorant, William Blomquist,
outre favorisé la création de bases de
qui montra qu’effectivement le
données permettant des comparaisons.
système créé était toujours en place
Plus généralement, ils ont favorisé la
et performant. Aussi décida-t-elle
constitution d’un groupe de chercheurs
d’entreprendre une étude comparative
qui continueront fortement à interagir.
plus vaste sur la gouvernance de 12
En particulier, une association
nappes d’eau souterraines. Consciente
internationale a été créée en 1989,
néanmoins qu’une telle étude ne suffirait
l’International Association for the
pas à développer une théorie plus
Study of Common Property (IASCP)
large des arrangements institutionnels
qui s’est progressivement organisée
relatifs à une gestion effective des
autour de conférences bisannuelles9. biens communs (« common-pool
2. Les apports d’Elinor resources »), elle chercha à avoir accès
Ostrom à d’autres études de cas. Cette occasion
se présenta à elle à travers l’initiative
Elinor Ostrom s’était intéressée dès du Conseil National de la Recherche
le début des années 60 à la gestion américain.
des biens communs dans le cadre de
sa thèse de doctorat (Ostrom, 1965), L’ouvrage « Governing the Commons »
qui portait sur l’étude des institutions qui paraît en 1990 marque une étape
mises en place par les acteurs locaux décisive dans sa pensée et dans les
pour traiter le problème d’intrusion recherches sur la gestion des biens
d’eau salée dans une nappe d’eau communs. On commencera donc par
9 . L’IASCP changera son nom en 2006 pour devenir présenter celui-ci avant d’examiner
l’IASC (International Association for the Study of the les diverses voies prospectées
Commons).

65
Elinor ORSTOM et le champ de recherche des « Commons »

ultérieurement par Elinor Ostrom. ceux-ci doivent payer ? Ces règles


à l’œuvre ne sont pas forcément des
2.1. « Governing the Commons »
règles formelles ; elles n’ont pas besoin
L’objectif de la politologue est de d’être écrites. Il suffit qu’elles soient
forger une théorie néo-institutionnaliste connues de tous et que chacun s’attende
de la gestion des biens communs en à ce que les autres s’y conforment.
s’appuyant sur l’étude empirique de Parfois, ces règles viennent combler
biens communs locaux « auto-gérés » des lacunes dans les règles formelles,
(nappes d’eau souterraines, systèmes mais elles peuvent aussi s’y opposer.
collectifs d’irrigation, pêcheries,
Parce que ce sont ces règles effectives
pâturages, forêts…).
qui orientent les comportements, il
Dans la perspective néo- convient de les mettre à jour pour
institutionnaliste, le nœud du problème concevoir des institutions adaptées.
pour gérer les biens communs réside Si les institutions sont bien conçues,
dans la définition des règles du jeu et l’opportunisme décroît. Cependant,
de la structure chargée de les mettre le façonnage des institutions est
en œuvre. L’attention doit donc être nécessairement un investissement
accordée au façonnage (« crafting ») continu dans un environnement
institutionnel. Dans son ouvrage, incertain et mouvant.
Elinor Ostrom définit les bases de cette
La plupart des analyses des problèmes
approche, puis elle met en évidence
de gestion des biens communs se
les conditions de succès de systèmes
focalisent sur un seul niveau d’analyse,
collectifs de gestion des biens communs
le niveau opérationnel, celui où les
et essaie de mieux comprendre les
activités et les actions menées affectent
modalités du changement institutionnel
le monde physique. Or, les règles
à partir d’études empiriques, en
régissant ce niveau sont produites
terminant par l’analyse d’échecs de
dans le cadre d’autres règles. On
gestion collective.
ne peut comprendre le changement
* Les bases de l’approche néo- institutionnel sans tenir compte de cette
institutionnaliste d’Elinor Ostrom hiérarchie des règles, sachant que plus
celles-ci se situent à un niveau élevé,
Par « institutions », Elinor Ostrom
plus elles sont difficiles à changer.
entend l’ensemble des règles réellement
Elinor Ostrom distningue ainsi :
mises en pratiques (« working rules »)
par un ensemble d’acteurs pour - les règles opérationnelles
organiser des activités répétitives : (« operational-rules »), telles que les
par exemple, qui prend les décisions ? règles de prélèvement (ou de rejet) dans
Quelles sont les actions autorisées ? une ressource, les règles de contrôle,
Quelles procédures faut-il suivre ? les règles d’information ou encore les
Quelles informations faut-il fournir ? règles de sanction ou de récompenses
Quelles sont les prestations à fournir appliquées à des activités ou a des
aux usagers ? Quels sont les coûts que résultats ;

66
Sophie Allain

- les règles de choix collectives de conflits rapides et peu coûteux,


(« collective-choice rules ») utilisées que ceux-ci relèvent de procédures
par les usagers, les responsables ou les formelles ou de processus informels ;
autorités externes pour gérer le bien
-7) une reconnaissance minimale
commun considéré ;
du droit des usagers à concevoir
- les règles de choix constitutionnelles leurs propres institutions qui ne
(« constitutional-choice rules ») qui soit pas contestée par les autorités
déterminent qui est éligible et comment gouvernementales.
définir les règles de choix collectives.
Un huitième principe, une organisation
* 7 + 1 principes à respecter pour en réseau multi-niveaux, concerne des
concevoir des institutions de gestion cas de ressources plus étendues et plus
collective qui réussissent complexes.
En se basant sur des études de systèmes * Comprendre le changement
collectifs de gestion de biens communs institutionnel
qui ont perduré dans le temps (tenures
Elinor Ostrom commence par ailleurs
communales de forêts et de pâturages
dans cet ouvrage à analyser comment
en Suisse et au Japon ; systèmes
émergent et évoluent des institutions
collectifs d’irrigation en Espagne et
par la négociation. Elle s’appuie pour
aux Philippines), Elinor Ostrom met
cela sur le cas d’institutions de gestion
en évidence plusieurs principes de
collective de nappes d’eau côtières
conception (« design principles ») qui
californiennes qui se sont mises en
expliquent le succès de ces institutions
place pour préserver ces ressources face
dans la durée.
à des prélèvements en eau croissants
Sept principes fondamentaux sont ainsi et à des problèmes d’intrusion d’eau
énoncés : salée, dans un contexte de conflits à
-1) des frontières clairement définies ; propos des droits d’eau de chacun10.

-2) des règles de prélèvement Elle met en évidence plusieurs


appropriées aux conditions locales conditions qui ont permis ce
et aux règles de fourniture de la changement :
ressource ; - un jugement commun sur les
-3) des règles opérationnelles élaborées préjudices encourus en cas de maintien
collectivement par ceux qui sont du statu quo ;
concernés par celles-ci ; - des enjeux importants pour les acteurs
-4) des contrôles dont on rend compte qui prélevaient dans ces nappes ;
aux usagers ou conduits par les usagers
10 . L’évolution des règles de prélèvement en eau dans
eux-mêmes ; Raymond Basin, West Basin et Central Basin ont fait
l’objet d’un suivi important par Elinor Ostrom et son
-5) des sanctions graduelles ; équipe (Ostrom, 1965 ; Blomquist, 1987 ; Blomquist,
1992).
-6) des mécanismes de résolution

67
Elinor ORSTOM et le champ de recherche des « Commons »

- une autonomie des usagers pour 2.2. - Les voies de développement


changer les règles et en concevoir de ultérieures
nouvelles ;
Cet ouvrage ouvre plusieurs lignes
- une possibilité réelle de de recherche interdisciplinaires
communication et de négociation entre fructueuses qui feront l’objet de
ces acteurs (c’est-à-dire un capital nombreux ouvrages co-écrits ou co-
social minimal) ; dirigés par Elinor Ostrom et qui seront
prospectées avec un souci constant de
- un coût d’information et de
dialogue entre analyses théoriques,
transformation acceptable pour les
études expérimentales de laboratoire et
acteurs locaux.
études de cas concrets :
Elle met en exergue, dans ce cas,
- Dans « Local Commons and Global
l’intérêt qu’il y a eu à déjà commencer
Interdependence » dirigé avec Robert
à s’organiser à petite échelle (au niveau
O. Keohane (1995), Elinor Ostrom
de Raymond Basin qui est un petit
cherche à rapprocher ses analyses
bassin de 40 miles2) avant d’étendre la
menées sur la gestion collective de
négociation à des bassins plus étendus
biens communs locaux avec celles
(West Basin qui s’étend sur 170 miles2
sur les régimes internationaux
et Central Basin sur 227 miles2), en
(conventions internationales sur
s’appuyant sur l’expérience acquise et
le climat, la biodiversité…), afin
le capital social constitué.
d’étudier comment jouent les effets
Elle déduit de son analyse que le d’échelle sur des régimes de gestion
changement institutionnel doit être collective. Si l’ouvrage s’intéresse
vu comme un processus incrémental plus particulièrement aux effets du
et séquentiel au cours duquel se nombre d’acteurs et de leur degré
transforment des règles. d’hétérogénéité, les travaux ultérieurs
porteront de plus en plus sur l’étude des
* L’importance du contexte politique
interactions entre niveaux de gestion.
Elinor Ostrom étudie enfin des cas
- Elinor Ostrom contribue par ailleurs
d’échecs de gestion collective de
largement à promouvoir et à nourrir la
biens communs en faisant ressortir
notion de « capital social », entendu
notamment l’importance du contexte
au sens large de valeur collective de
politique.
toutes les normes et attachements qui
Dans le cas de pêcheries turques, par favorisent la confiance, la réciprocité,
exemple, elle montre que l’absence des règles collectives et les connexions
de contrôle du nombre de licences à des réseaux, et donc la coopération.
octroyées a rendu caduques les efforts Elle dirige ainsi avec James Walker
de régulation entrepris. un ouvrage sur la confiance et la
réciprocité, « Trust and Reciprocity :
Interdisciplinary Lessons for
Experimental Research » (2003), basé

68
Sophie Allain

sur des travaux menés en psychologie Sujai Shivakumar, « The Samaritan’s


évolutionniste, en théorie des jeux et Dilemma: The Political Economy of
dans des études expérimentales de Development Aid » (2005), elle montre
laboratoire. Elle dirige par ailleurs avec que l’échec de l’aide internationale est
T. K. Ahn une importante synthèse des largement imputable au fonctionnement
approches menées en sciences sociales des structures chargées de prodiguer
sur cette question entre 1920 et 2000 cette aide. Dans un ouvrage dirigé
dans l’ouvrage « Foundations of Social avec Basudeb Guha-Khasnobis et
Capital » (2003). L’ouvrage collectif Ravi Kanbur, « Linking the Formal
qu’elle dirige avec Nives Dolsak, « The and Informal Economy: Concepts
Commons in the New Millenium : and Policies » (2007), elle montre la
Challenges and Adaptation » (2003) nécessité d’accorder beaucoup plus
présente différentes analyses de la d’attention à l’économie informelle,
notion de capital social appliquée à la classiquement considérée comme
gestion des biens communs. désorganisée (« disorganized »).
- Elinor Ostrom favorise également - De nombreux autres ouvrages
le développement des travaux sur de collectifs rendent par ailleurs compte de
nouveaux biens communs : outre une l’avancée des recherches relatives à la
extension progressive des problèmes gestion des biens communs et dressent
de prélèvements à ceux de pollutions, des synthèses dans des domaines
de biens locaux à des biens globaux, particuliers (forêts et systèmes irrigués
la notion est aussi utilisée pour surtout).
qualifier des biens résultant de progrès
3. Les voies actuelles de
technologiques tels qu’Internet, les
recherche dans le champ
banques de gènes…. Elle dirige
des « Commons »
en particulier avec Charlotte Hess
un ouvrage montrant l’intérêt de Les travaux sur les « Commons » ont
considérer la connaissance comme connu une très nette impulsion depuis
un bien commun, « Understanding le milieu des années 80. Une étude
Knowledge as a Commons: From bibliométrique a ainsi montré que plus
Theory to Practice » (2007), alors de 10 000 articles relatifs aux biens
que la connaissance était jusqu’ici communs avaient été publiés dans des
classiquement considérée comme un journaux à comité de lecture entre 1985
bien public. et 2005 (van Laerhoven et Ostrom,
2007). Plusieurs ouvrages collectifs ont
- Enfin, à travers son analyse de la
permis de faire le point sur les acquis
gestion des biens communs dans
du champ, les questions en suspens et
de nombreux Pays du Sud, Elinor
les nouvelles perspectives de recherche
Ostrom approfondit la question du
(voir notamment Bromley, 1992 ;
développement économique de ces
Ostrom et alii, 2002).
pays : dans un ouvrage co-écrit avec
Clark Gibson, Krister Andersson et Si Elinor Ostrom est restée fidèle à
la tradition néo-institutionnaliste,

69
Elinor ORSTOM et le champ de recherche des « Commons »

sa pensée foisonnante et le dialogue membre du comité scientifique


constant qu’elle a entretenu avec de l’organisation « Resilience
des chercheurs d’autres courants et Alliance »11, réseau de recherche
d’autres disciplines l’ont amenée international créé en 1999 et composé
à pointer l’intérêt que représentent de chercheurs de diverses disciplines
d’autres approches pour enrichir les et de praticiens, qui a pour objectif
recherches menées sur la gestion des de produire des connaissances sur
biens communs. la dynamique des systèmes socio-
Dans l’ouvrage dirigé avec Thomas écologiques.
Dietz, Nives Dolsak, Paul C. Stern, L’appel à communications du prochain
Susan Stonich et Elke U. Weber, « The colloque de l’IASC qui se tiendra à
Drama of the Commons » (2002), Hyderabad (Inde) en janvier 2011
elle met ainsi en exergue la nécessité rend bien compte du développement
de disposer de méthodes de gestion du champ et des voies de recherche
de conflits et de prospecter le champ actuelles. Celui-ci s’organise ainsi
de la médiation. Elle considère par autour des sept thèmes suivants :
ailleurs qu’il convient d’incorporer
les approches sur la participation du - Biens communs, pauvreté et exclusion
public ; elle souligne à cet égard que sociale ;
s’il est courant de penser que l’analyse - Gouvernance des biens communs :
scientifique doit être conçue de façon décentralisation, droits de propriété,
isolée des conflits et controverses à cadre légal, structure et organisation ;
l’œuvre, les politiques publiques ne
peuvent être correctement informées - Les biens communs : théorie, analyses
que si les processus délibératifs et données ;
intègrent aussi les apports de non - Globalisation, commercialisation et
scientifiques, du fait des incertitudes, biens communs ;
de la multiplicité des questions et des
- Gérer les biens communs globaux :
conflits de valeurs en jeu. Elinor Ostrom
changement climatique et autres défis ;
indique également qu’il importe
d’accorder davantage d’attention - Gérer des biens communs complexes
aux processus d’apprentissage. Elle (lagons, aires protégées, zones humides,
fait valoir que plusieurs approches zones montagneuses, pâturages ; zones
offrent dans ce domaine des points côtières) ;
de départ intéressants, en particulier
- Les nouveaux biens communs
la « gestion adaptative » (« adaptive
(biens communs numériques,
management ») qui s’ancre dans les
génétiques, urbains ; brevets, musique,
travaux des écologues canadiens
littérature…).
Crawford Stanley Holling et Carl
Walters et repose sur le concept central
de « résilience » ; elle est d’ailleurs
11 . [Link]

70
Sophie Allain

4. Perspectives pour l’étude Agricole et les Groupements d’Intérêt


du territoire de Gabès Collectif) ont remplacé les anciennes et
l’irrigation est devenue payante.
Que peuvent nous offrir les travaux
d’Elinor Ostrom et plus généralement Le système oasien actuel fonctionne
le champ des « Commons » pour mal :
étudier le territoire de Gabès ?
- les tours d’eau se sont allongés et
En l’absence de connaissance plusieurs agriculteurs se plaignent de
empirique de ce territoire et en ne pas recevoir suffisamment d’eau ;
disposant pour seule information de
- cette raréfaction de l’eau est imputée
la note de présentation préparée par
au développement de nouveaux usages
Jean-Christophe Paoli et Yuji Kato
de l’eau (usages industriels notamment)
pour l’école-chercheur, on esquissera
en dehors de l’Oasis, usages qui sont
ici seulement quelques points,
aussi responsables d’une pollution
l’objectif étant de montrer comment
croissante ;
ces approches peuvent nous aider à
problématiser notre étude et organiser - l’agriculture traditionnelle de l’Oasis
notre questionnement. est en crise ; cette crise se manifeste par
l’abandon de l’entretien de certaines
Comme toute oasis traditionnelle,
parcelles, une disparition progressive
l’Oasis de Gabès peut être considéré
de la culture du palmier-dattier ;
comme un bien commun constitué
une transformation des systèmes de
autour d’un système collectif
production agricoles (développement
d’irrigation utilisé pour mettre en
de la luzerne et de l’élevage bovin
culture un espace et faire vivre une
laitier…).
population dans une zone désertique.
Le fonctionnement de ce système est Cette brève description montre que
régi par des institutions de gestion le système oasien initial s’est à la
d’eau anciennes reposant sur le fois transformé (modification des
principe de base de périmètres gérés institutions de gestion d’eau) et
par des associations syndicales de progressivement complexifié sous
propriétaires et sur des règles de l’effet de phénomènes externes
répartition de l’eau entre usagers (tours (industrialisation notamment) qui
d’eau). Ces institutions ont cependant affectent son fonctionnement,
connu des évolutions sous l’effet hydraulique en particulier
des changements de politiques de (prélèvements dans la nappe par
développement qu’a connus la Tunisie l’industrie).
et sous l’effet d’une raréfaction de
En suivant Elinor Ostrom, on peut
l’eau ; en particulier, l’assèchement des
émettre l’hypothèse que ce système
oueds a conduit à alimenter le réseau
ne peut retrouver un fonctionnement
d’irrigation par des pompages dans
durable qu’en concevant des institutions
la nappe, de nouvelles associations
mieux adaptées pour le gérer. Ses
(les Groupements de Développement
travaux nous aident à repérer plusieurs

71
Elinor ORSTOM et le champ de recherche des « Commons »

points à travailler pour approfondir le tensions entre usagers, gaspillages


diagnostic de la situation actuelle et d’eau, pertes en eau dans le réseau,
trouver des voies de solution. difficultés à recouvrer le paiement des
redevances… Ceci s’effectue à travers
Parce que l’eau constitue l’élément
des enquêtes menées auprès d’irrigants,
fondamental d’un système oasien sans
d’aygadiers, de responsables de GDA
laquelle celui-ci ne pourrait exister,
et de personnes ayant abandonné
l’analyse des modes actuels de gestion
l’irrigation ; ces enquêtes visent à
de l’eau constitue une entrée privilégiée
comprendre leur activité actuelle, les
pour conduire un tel diagnostic. Il
raisons de leurs choix, les difficultés
convient cependant de ne pas en rester à
qu’ils rencontrent, les explications
l’analyse des règles opérationnelles qui
qu’ils donnent à celles-ci, les solutions
régissent le fonctionnement du système
qu’ils proposent. Sur la base de ce
d’irrigation, mais bien d’analyser
premier travail, il est possible de repérer
l’ensemble des règles à l’œuvre dans
ce qui peut être amélioré dans le cadre
la gestion de l’eau qui concerne l’Oasis
des institutions de gestion du réseau
(par exemple, les règles de répartition
collectif d’irrigation en améliorant les
de l’eau entre irrigation et industrie).
règles de fonctionnement de celles-ci,
Ceci conduit à un cadrage plus large
et ce qui relève d’autres niveaux (par
du territoire pris en compte, qui ne peut
exemple, la manière dont les droits
se limiter au seul territoire irrigué de
d’eau ont été établis) ou d’autres
l’Oasis.
domaines que la gestion de l’eau.
On peut cependant commencer Suivant Elinor Ostrom, on sait que
par analyser le fonctionnement du toute nouvelle règle aura intérêt à être
système d’irrigation oasien, puisqu’il conçue avec ceux qui sont concernés
est plus facile de changer des règles par celle-ci. Par ailleurs, du fait de
opérationnelles que des règles de la complexité de l’Oasis de Gabès,
niveau supérieur. Il s’agit dans un on s’attend à ce que seul un système
premier temps de repérer tous les articulé d’institutions soit en mesure
dysfonctionnements à l’œuvre : d’améliorer de façon durable la gestion
plaintes concernant le tour d’eau, de ce territoire.

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Elinor ORSTOM et le champ de recherche des « Commons »

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74
Revue des Régions Arides n° 30 (1/2013) pp:75-90

Irrigation et action publique au Maroc


Les changements impulsés par les pratiques dans le périmètre
du moyen-Sebou

Zakaria KADIRI1,2
1
Laboratoire Méditerranéen de Sociologie (LAMES), Aix en Provence;
2
UMR G-eau (Gestion de l’Eau, Acteurs, Usages), Montpellier, France
Résumé
Le débat international sur la gestion participative de l’eau d’irrigation dans
des périmètres étatiques a suscité de nombreuses tentatives pour impliquer les
« usagers » dans la gestion et la maintenance de ces périmètres. Ces expériences
ont été documentées, se focalisant souvent sur les seules performances
financières et techniques de ces associations. Cet article analyse l’émergence et
le fonctionnement des Associations des usagers de l’eau agricole (AUEA) dans
le périmètre du Moyen Sebou au Maroc, pour déterminer le changement impulsé
sur l’action publique par les pratiques de ces associations. Les différentes phases
du projet montrent que l’action publique autour de l’irrigation est passée d’un
monopole de l’Etat à une multitude d’acteurs et que, malgré l’implication à
postériori des agriculteurs, la légitimité des associations d’irrigants à travers leurs
pratiques quotidiennes a fait valoir le niveau local, montrant que les modalités de
prise de décision ne sont plus celles des dispositifs classiques de gouvernement,
basés sur une coordination hiérarchique de l’autorité.
Mots-clés : Associations d’irrigants, irrigation, pratiques, apprentissage, gestion
de l’eau, action publique, Maroc
ّ
‫ملخص‬
‫النقاش الدائر على المستوى الدولي حول التصرف التشاركي لمياه الري في المناطق العمومية أ ّدى‬
‫ هذه التجارب‬.‫إلى عديد المحاوالت إلشراك المستعملين في التصرّف وصيانة تلك المناطق السقوية‬
.‫التي وقع توثيقها غالبا ما تر ّكزت على النتائج المالية والفنية لتلك الجمعيات‬
‫هذا المقال يحلّل ظهور وطرق عمل جمعيات مستخدمي المياه الزراعية في منطقة «سبو» الوسطى‬
‫إن مختلف‬ّ .‫بالمغرب لتحديد التغيير الذي طرأ على التد ّخل العمومي جراء ممارسات هذه الجمعيات‬
‫بأن التد ّخل العمومي المتعلّق بالري م ّر من إحتكار الدولة إلى عديد‬
ّ ‫مراحل المشروع تظهر‬
ّ
، ‫ عبر ممارساتهم اليومية‬، ‫المتدخلين وبرغم تشريك الفالحين فإن مشروعية الجمعيات المائية‬
ّ ‫سيطر على المستوى المحلي وأوضح‬
‫بأن طرق إتخاذ القرار لم تعد تلك المعتمدة على النصوص‬
.‫القديمة للدولة المرتكزة على التنسيق بين السلط حسب التسلسل الهرمي‬
‫ التدخل العمومي‬، ‫ التصرف في المياه‬، ‫ التعلّم‬، ‫ الري‬، ‫ الجمعيات المائية‬: ‫الكلمات المفاتيح‬
‫المغرب‬

75
Irrigation et action publique au Maroc Les changements impulsés
par les pratiques dans le périmètre du moyen-Sebou
Introduction pertinence du modèle. Ce modèle était
perçu comme étant une politique venue
Le débat sur la gestion des ressources
d’en haut, sous l’influence des bailleurs
naturelles intéresse depuis longtemps
de fonds, sans que le gouvernement du
les organisations internationales,
pays concerné soit persuadé du bien-
les bailleurs de fond, les pouvoirs
fondé d’une décentralisation de sa
publics ou les institutions de
compétence en matière d’irrigation.
formation et de recherche. Il s’agit
Les AUEA étaient donc souvent des
d’analyser l’ensemble des modèles
entités mortes nées, sans moyens
de gestion (étatiques, par le marché,
ni reconnaissance de leur rôle. En
communautaires), aussi bien les
quelque sorte, les conditions n’étaient
modèles construits au fur et à mesure
souvent pas réunies pour réussir un tel
par les populations locales que les
changement de modèle (Merrey et al.,
modèles récemment introduits par ces
2007).
mêmes instances.
L’analyse de la gestion participative de
Dans le domaine de la gestion de l’eau
l’eau d’irrigation est souvent centrée sur
d’irrigation, au cours des cinquante
une évaluation ex ante/ex post ou avec/
dernières années, on est passé d’une
sans innovation institutionnelle des
intervention forte de l’Etat pour
performances des périmètres irrigués
l’aménagement et la gestion des
(Samad, 2002) ou sur la performance
grands périmètres irrigués à des modes
institutionnelle des AUEA (El Alaoui,
impliquant davantage le marché
2004). Ces études sont basées sur des
(privatisation des agro-industries,
indicateurs quantitatifs. La Banque
par exemple) ou les « usagers ». Le
mondiale (2007) avance les indicateurs
modèle étatique était au début des
de performance, de rendement et
années 1980 considéré en crise, avec
d’efficacité technique ; Samad (2002,
des performances agronomiques
2006) propose d’autres critères : les
et financières très faibles. Le
dépenses de l’Etat, les dépenses des
débat international sur la gestion
exploitants, la qualité des services
participative de l’irrigation a amené
d’irrigation et le niveau de maintenance
bailleurs de fonds et Etats endettés à
des infrastructures physiques.
des tentatives de transfert de gestion
de ces périmètres à des associations D’autres auteurs ont analysé le
d’irrigants (les Associations des processus d’appropriation de
usagers de l’eau agricole (AUEA) au l’innovation institutionnelle des AUEA
Maroc), dans un cadre global d’une par les agriculteurs (Bekkari et Kadiri,
politique d’ajustement structurel. 2008 ; Kadiri et al., 2009 ; Bekkari,
2009). Ils considèrent que l’AUEA
Mollinga et Bolding (2004) montrent
est une institution-école au service
qu’en réalité la mise en œuvre de
des agriculteurs. L’apprentissage du
cette innovation institutionnelle était
travail collectif, la formation de leaders
souvent le fait d’une bureaucratie
locaux, l’impact sur le développement
d’irrigation peu convaincue de la

76
Zakaria KADIRI

local et la capacité d’appropriation et dans le domaine de l’action publique.


de transformation des règles de gestion Notre analyse porte sur le Maroc.
sont les principaux indicateurs avancés La forte implication des pouvoirs
par ces auteurs. Ce faisant, l’analyse publics depuis l’indépendance du
gagne en complexité. D’une part, une pays jusqu’à l’adoption de la gestion
telle analyse permet d’aborder les liens participative de l’irrigation montre
entre l’introduction de cette innovation que c’est un cas d’étude qui suscite
et le changement à l’échelle locale en intérêt. Depuis son indépendance le
termes de développement. D’autre Maroc a fondé son développement sur
part, elle reflète mieux ce que font le secteur agricole. Cette priorité s’est
les agriculteurs de cette institution qui traduite par l’introduction de différents
devient la leur et dans ce sens, elle types d’innovations, technique,
inscrit cette nouvelle institution dans organisationnelle et institutionnelle, en
un cadre global d’action publique. Loin misant sur l’irrigation et l’aménagement
de se projeter dans une évaluation du de périmètres jugés à fort potentiel.
modèle de gestion participative d’un Pour cela, l’Etat imposait des trames
périmètre irrigué, il serait intéressent d’irrigation, des assolements et
d’analyser comment se comportent même des techniques culturales
les agriculteurs avec leurs institutions (Jouve, 2002), un encadrement et une
et comment ils l’utilisent pour assistance technique conséquente,
modifier une action publique venue voire dans le cas des cultures intégrées
habituellement d’en haut. la garantie de l’écoulement de la
production à des conditions préétablies
Cet article propose d’apporter
(Errahj et al, 2005). Toutefois, la
un nouveau regard sur la gestion
politique d’ajustement structurel a créé
participative de l’eau d’irrigation et de
une rupture, l’Etat se désengageant
dépasser la vision « classique » d’une
des activités de prestations de service
action publique monopolisée par l’Etat.
et à caractère commercial et stimulant
En effet, ni l’analyse quantitative
l’apparition de nouveaux acteurs. De
ni l’analyse par l’appropriation ne
nombreuses stratégies ont été mises
permettent de rendre compte de
sur l’agenda de l’Etat avec comme
l’impact d’un projet d’irrigation et
concepts forts le développement et
d’analyser comment l’implication de
la gestion participative. L’innovation
l’Etat comme seul acteur se trouve en
dans le secteur de l’irrigation a été la
concurrence avec l’action et l’ancrage
création des associations d’irrigants,
d’autres acteurs à travers la mise
appelées à se constituer comme
en œuvre d’un modèle de gestion
structures-relais pour gérer les anciens
participative.
périmètres ou pour prendre en charge
A travers les différentes étapes d’un les périmètres à aménager.
projet d’irrigation, nous proposons
d’analyser la multiplication du nombre
des acteurs et comment ils agissent

77
Irrigation et action publique au Maroc Les changements impulsés
par les pratiques dans le périmètre du moyen-Sebou
Une quinzaine d’années après, le bilan les agriculteurs n’ont pas participé
de la GPI en grande hydraulique1 à la conception du système ; leur
est très loin des objectifs escomptés participation effective dans la gestion
par les pouvoirs publics (El Alaoui, n’a eu lieu qu’après la fin des travaux
2004 ; Herzenni, 2002). Le nombre d’aménagement et la mise en eau
d’AUEA créées ne reflète pas leur du périmètre. Deuxièmement, lors
fonctionnement réel. Par ailleurs, l’Etat de la conception technique du projet
continue, sous la pression des bailleurs d’aménagement, il n’y a pas eu un réel
de fonds, à installer des AUEA questionnement sur l’adéquation des
pour l’aménagement de nouveaux structures de gestion proposées par
périmètres ou la réhabilitation des rapport aux demandes des structures
anciens. Cela concerne essentiellement sociales des agriculteurs.
les périmètres de petite et moyenne
hydraulique2.
Tableau 1 : Situation du nombre d’AUEA au Maroc en mars 2004
(Source : DAHA cité par Rhiouani A., 2005)

Type de périmètres Nombre d’AUEA Nombre d’agriculteurs Superficie (ha)


Grande Hydraulique 408 348 368 348 368
Petite et Moyenne
1225 232 619 131 201
Hydraulique
Total 1633 277 985 580 987

Notre recherche est conduite dans le En effet, l’étude de faisabilité a été


périmètre du Moyen Sebou ; situé au réalisée pendant une période de
Nord du Maroc et aménagé par l’Etat coordination hiérarchique (1984)
marocain avec un cofinancement prévoyant des aménagements de
d’un bailleur de fonds européen. Ce type Grande Hydraulique (avec des
choix repose sur plusieurs raisons. coûts d’entretien et de maintenance
Premièrement, à l’image de nombreux très élevés) et une gestion centrale de
périmètres partout dans le monde, l’administration publique (Fornage,
2006). Cependant la réalisation du
1 Des périmètres politiquement et économiquement périmètre a surgi en plein débat
prioritaires depuis l’indépendance du pays et où l’Etat
a investi beaucoup
international et national sur la Gestion
de moyens et a surtout adopté une politique Participative de l’Irrigation (1994) et
interventionniste dans la gestion de l’eau et des la mise en place des associations
systèmes de production (Pascon,
d’irrigants (AUEA) a été la condition
1984)
2 De taille plus petite que la grande hydraulique et qui préalable au financement du bailleur
ont bénéficié de moins d’attention des pouvoirs publics de fonds. Les concepteurs du projet,
(Bouderbala, 1999).

78
Zakaria KADIRI

initialement étudié pour une gestion projettent leurs finalités vécues dans le
centralisée, ont été contraints de processus de fabrication des politiques
l’adapter à la nouvelle directive publiques. Dans notre cas d’étude,
participative, du moins son volet il s’agit d’un choix volontaire des
institutionnel, et la mise en place des pouvoirs publics d’introduire un nouvel
AUEA s’est produite dès le démarrage acteur : les AUEA. Nous proposons
des aménagements, sans être d’analyser l’action publique autour
nécessairement en adéquation avec les de l’eau d’irrigation par l’emprise de
contraintes locales de la première étude ses acteurs historiquement présents
de faisabilité. et ceux nouvellement introduits, soit
volontairement ou involontairement.
Cadre d’analyse
Pour mesurer cette emprise d’acteurs
Le concept d’action publique que et caractériser leurs actions au sein du
nous mobilisons pour notre analyse périmètre irrigué du Moyen Sebou,
prend en compte d’abord l’action des nous privilégions une entrée par les
pouvoirs publics comme principal pratiques effectives. Cette entrée par
acteur dans le domaine de la gestion les pratiques a été adoptée par Chaulet
de l’eau d’irrigation au Maroc. Cette (1984) dans un travail original sur les
action publique, à travers les stratégies pratiques des agriculteurs algériens.
successives adoptées par le Maroc, L’auteur aborde les écarts entre ce
n’est plus le monopole de l’Etat qui se dit « échec de l’agriculture
et intéresse d’autres acteurs. Des algérienne » et ce qui est réellement
chercheurs, spécialement en sciences pratiqué par les agriculteurs en termes
politiques, ont déjà traité le concept d’adaptations aux différentes crises et
d’action publique. Thoenig (1985) innovations proposées. Il s’agit pour
signale que toute politique publique notre article de partir des pratiques
peut être définie par l’emprise d’acteurs pour mesurer le décalage entre
qu’elle structure autour d’elle et que l’effectif « actions et implications des
tous les acteurs n’appartiennent pas acteurs » et le théorique « ce que doit
nécessairement au système politique faire chaque acteur ».
formel ; outre les institutions officielles
La présente étude, conduite dans
(élus, fonctionnaires, dirigeants de
le cadre du projet de recherche
partis, etc.), d’autres acteurs ayant un
statut politique informel peuvent faire SIRMA3, est fondée sur un travail
irruption sur la scène (groupements d’enquête auprès des agriculteurs,
d’intérêt, associations, etc.). Dans en plus d’une série d’entretiens
le même sens, Massardier (2003) semi-directifs avec des informateurs
souligne que les autorités publiques privilégiés (membres des bureaux
ne possèdent plus le monopole de des associations, agriculteurs âgés,
fabrication des politiques publiques cadres et techniciens du périmètre).
mais doivent, au contraire, composer Ce travail a été affiné par une série
avec une multiplicité d’acteurs qui 3 Economie d’eau en systèmes irrigués au Maghreb.
Voir [Link]

79
Irrigation et action publique au Maroc Les changements impulsés
par les pratiques dans le périmètre du moyen-Sebou
d’entretiens avec les différents acteurs Résultats
qui étaient présents dans le périmètre.
Le Moyen Sebou : un périmètre
particulier par ses composantes

Figure 1 : Situation géographique de la zone du projet Moyen Sebou.


(Source : Kadiri Z. 2008)
Le Moyen Sebou est un périmètre la gestion d’un secteur. Le schéma
hybride compte tenu de sa superficie suivant montre les deux niveaux de
aménagée de moyenne hydraulique répartition des tâches entre AUEA
(6 500 ha pour sa première tranche et fédération dont chacune emploie
d’irrigation) et de ses équipements de du personnel qui s’occupe de la
grande hydraulique. Sa particularité est gestion de l’eau d’irrigation. Alaoui
qu’il représente la première expérience (2004) mentionne que le dispositif
nationale où l’Etat délègue aux institutionnel adopté a placé sous la
associations d’irrigants un tel périmètre responsabilité de la fédération des
avec des coûts élevés d’opération et de AUEA l’ensemble des infrastructures
maintenance. hydrauliques communes, et sous la
responsabilité de chaque association la
Le Ministère de l’Agriculture marocain
gestion des irrigations, l’exploitation et
a réalisé entre 1995 et 2001, avec un
la maintenance des réseaux à l’aval des
cofinancement d’un bailleur de fonds
stations de pompage.
européen, 6 500 ha en première tranche
du périmètre irrigué du Moyen Sebou. Outre son volet institutionnel, le
Ce projet a conduit à la création de 12 projet Moyen Sebou a comme objectif
AUEA, réparties en deux fédérations l’amélioration et l’intensification des
dont chacune est responsable de productions végétales (intensification

80
Zakaria KADIRI

Figure 2. Répartition des rôles entre AUEA et fédération.


(Source : Kadiri Z. 2008)

moyenne de 120 %), avec faisant (Kadiri, 2010).


l’introduction de nouvelles cultures
La reconfiguration de l’action
à haute productivité (maraîchage,
publique : le passage du monopole
betterave à sucre, arboriculture
de l’Etat à une multitude d’acteurs.
fruitière…) et le développement des
La conception du projet d’irrigation a
cultures fourragères pour la production
véritablement commencé par une étude
laitière (élevage laitier). Le projet
de faisabilité dès 1984. A l’époque,
vise l’accroissement du revenu des
les grands périmètres irrigués du pays
agriculteurs de 130 à 1200 €/ha/an ainsi
étaient tous gérés par les autorités
que celui des emplois de 25 à 150 jours
publiques, via des structures appelées
de travail par an. Il se veut « intégré »
les Offices régionaux de la mise en
par l’amélioration des conditions de
valeur agricole (ORMVA). L’étude de
vie de la population locale à travers
faisabilité du projet Moyen Sebou le
des aménagements annexes comme
mettait dans la même catégorie avec
l’électrification et l’ouverture d’un
une gestion hiérarchique des pouvoirs
réseau de circulation (Kadiri et al.,
publics.
2008)
Puis, étant parmi les pays les plus
Du fait que le Moyen Sebou est la
endettés, le Maroc a du adopter une
première expérience au Maroc où
politique d’ajustement structurel
l’Etat délègue la gestion d’un périmètre
et désengager l’Etat des secteurs
d’assez grande taille à des associations
économiques. Sous la pression des
d’irrigants, le périmètre a bénéficié
bailleurs de fonds, il a fait appel à la
lors de sa mise en œuvre d’une équipe
gestion participative pour aménager
autonome de l’administration (Unité de
de nouveaux périmètres ou pour
Gestion du Projet), qui a fait, elle aussi,
réhabiliter les anciens. Le périmètre
beaucoup d’apprentissages chemin
du Moyen Sebou représente cette

81
Irrigation et action publique au Maroc Les changements impulsés
par les pratiques dans le périmètre du moyen-Sebou
nouvelle configuration. En effet, du savoir technique. Ce n’est qu’en
malgré l’étude de faisabilité définissant 1993 qu’un autre acteur est apparu sur
la Direction régionale de l’agriculture la scène, le bailleur de fonds sollicité
comme gestionnaire du périmètre, le par l’Etat marocain afin de participer
bailleur de fond, influencé par le débat au financement du projet. S’inscrivant
international sur l’échec du modèle dans une dynamique internationale sur
étatique de gestion, a conditionné sa la gestion participative en irrigation,
participation financière à la constitution le bailleur de fonds a imposé comme
des AUEA. condition à son financement d’avoir
des associations d’irrigants comme
Pour caractériser l’impact de cette
partenaires du projet. Par ailleurs, le
nouvelle orientation de l’action
lancement du projet coïncidait avec
publique en matière d’irrigation, nous
la promulgation de nouvelles lois sur
allons analyser l’évolution du projet
l’eau. En 1990, la loi 02-84 créa les
Moyen Sebou et observer que l’action
conditions institutionnelles à même de
publique n’est plus le monopole de
permettre la mise en œuvre de la Gestion
l’Etat et qu’elle concerne de plus en
participative d’irrigation, et en 1992 le
plus d’acteurs.
décret n°2.84.106 a fixé les modalités
L’étude de faisabilité : monopole de d’accord entre l’administration et les
l’Etat et rôle du bailleur de fonds associations des usagers des eaux
d’irrigation ; enfin la conférence
Le projet Moyen Sebou a été mis sur
internationale de Marrakech en 1994
l’agenda public au cours des années 70
sur la gestion participative en irrigation
lors de l’élaboration et de l’exécution
a confirmé la nouvelle orientation des
du projet Sebou ; il consistait au
pouvoirs publics.
repérage et l’aménagement des terres
riveraines de l’oued Sebou. Sa mise en Au Moyen Sebou, cela voulait dire
œuvre a commencé par le lancement qu’en 1993 le projet ne serait plus géré
de la première étude de faisabilité en par les services de l’Etat mais par les
1984, parallèlement aux premières agriculteurs organisés en associations.
études foncières. Quoique le projet fut
De ce fait, une réactualisation de
sensé être réalisé avec une approche
l’étude de faisabilité a eu lieu.
participative, les agriculteurs n’ont
Sans aucun bouleversement de la
jamais été associés à cette phase
conception technique, le projet allait
d’étude du projet. Les uns affirment
être calqué sur la réalité locale. Garder
que leur seul contact avec le projet
les grands équipements (de type
était les rumeurs qui circulaient sur un
Grande Hydraulique, loin de ceux
éventuel remembrement ; les autres
de la petite hydraulique) ; trouver
se rappellent uniquement de la photo
une organisation sociale au sein de
aérienne prise par les services du
territoires d’AUEA qu’on avait déjà
cadastre. Par ses services centraux puis
délimités techniquement ; ne pas mettre
régionaux, l’Etat gardait le monopole
deux tribus au sein de la même AUEA,
aussi bien de la prise de décision que

82
Zakaria KADIRI

telles étaient les premières contraintes conception technique du projet. Dans


de la conception du projet. cette configuration, le concepteur et le
maître d’œuvre sont l’Etat. La figure
On peut dire que la nature de la relation
n°3 montre la configuration d’acteurs
entre l’Etat et les agriculteurs - que
lors du lancement du projet et met en
les autorités publiques ont organisés
évidence que ce sont les services de
en associations d’irrigants - était une
l’administration publique qui étaient
relation de bénéficiaires confortés
les plus présents.
dans une position d’attente d’un projet
d’aménagement qui correspondait (à Les associations héritent d’un
leurs yeux) à un projet de remembrement aménagement « lourd » qui a misé
plus qu’à autre chose. Cette relation sur le « béton » sans véritable
n’impliquait pas la participation investissement dans les ressources
dans la prise de décision ou dans la humaines.

Figure 3 : Acteurs de la première phase du projet Moyen Sebou.


(Source : Kadiri Z. Enquête 2009)

83
Irrigation et action publique au Maroc Les changements impulsés
par les pratiques dans le périmètre du moyen-Sebou
Les agriculteurs du Moyen Sebou, de toutes les composantes du projet et
comme le voulait la conception d’une contrainte de représentativité.
technique, se sont organisés en deux En effet, les premiers leaders étaient
secteurs fédérés en deux fédérations. certes élus par les agriculteurs mais ils
La première appelée Sebou regroupe 4 étaient des notables « traditionnels »
AUEA et la deuxième appelée El Wahda ayant un poids historique dans
regroupe 8 AUEA. La constitution leurs douars, sans nécessairement
des AUEA dès le démarrage des être des leaders capables de suivre
travaux n’a pas entraîné l’implication l’opération du remembrement,
des agriculteurs dans le projet. Les discuter le déroulement des travaux,
travaux ont duré 4 ans pour le premier chercher des partenariats, mobiliser les
secteur et la participation effective des agriculteurs…. L’objectif des pouvoirs
agriculteurs n’est survenue qu’après la publics était plus de constituer des
fin des travaux pour prendre en charge AUEA avec des statuts réglementaires
le périmètre. solides que d’avoir des interlocuteurs
forts par leur participation, misant ainsi
Outre les administrations publiques,
plus sur la forme de ces associations
le bailleur de fond, les AUEA et leurs
que sur leur fonctionnement. Il est
fédérations, un autre acteur est apparu
certain que le temps et le budget
au sein du périmètre : il s’agit des
impartis à la constitution des AUEA
bureaux d’étude et des sociétés privées
ont été très faibles. Pourtant, le budget
impliqués dans l’aménagement.
alloué et l’ampleur de tout le projet
Certes ils n’interviennent pas dans
auraient nécessité un investissement
la gestion de l’irrigation mais leurs
aussi important que celui réalisé dans
études, expertises et rapports sont
l’infrastructure et les équipements
souvent utilisés par les agriculteurs et
hydro agricoles : « le béton » a
les autres acteurs comme un argument
largement primé sur le renforcement
fort dans leur négociation, voire leur
des capacités de la population locale.
plaidoirie. L’exemple de l’opération
du nivellement où l’opérateur n’a pas Toutefois, après les 4 années de
respecté le cahier des charges a amené travaux et dès la mise en eau du
le mécontentement des agriculteurs. périmètre, les agriculteurs (ou du
Ces derniers, jusque là inactifs en moins leurs leaders) ont compris
tant qu’institution, se sont manifestés qu’ils allaient gérer l’irrigation et le
auprès des autorités responsables. fonctionnement du périmètre. Les
AUEA et leurs fédérations ont pris en
Les agriculteurs, en attente du
charge le périmètre avec l’assistance
remembrement plus qu’autre chose,
de la Direction de l’agriculture et un
n’ont jamais pris part aux décisions
contrat de partenariat de 5 ans a défini
concernant le déroulement des travaux.
les engagements de chacun. Toutefois,
Quoiqu’organisés en AUEA dès le
le manque de moyens et de formations
démarrage du projet, leur participation
a fait débat entre les AUEA/fédérations
était limitée à la définition préalable
d’un côté et l’administration de l’autre.

84
Zakaria KADIRI

Les taux de mise en valeur escomptés mais aussi sur la perception des
par le projet et l’évolution du périmètre agriculteurs par rapport à la pratique
pour devenir à haute valeur ajoutée ont de l’irrigué ont fait défaut : le passage
eu du mal à se réaliser. Les agriculteurs, du pluvial à l’irrigué n’était pas si
jusqu’ici pratiquant des cultures en évident. Ajouté à cela la pollution de
pluvial et irriguant des superficies l’eau de l’Oued Sebou4 qui entrave le
limitées aux rives de l’oued, ont eu développement des cultures obligeant
du mal à irriguer des plus grandes les agriculteurs à abandonner certaines
superficies avec un débit assez élevé. cultures maraîchères (Kadiri, 2008).
La formation agronomique (travail du
sol, irrigation, etc.) Comme le montre la figure n°4,
on observe actuellement une
multiplication du nombre des acteurs.

La multiplication du nombre des acteurs : un changement de référentiel

Figure 4 : multiplication du nombre des acteurs et leurs relations après 10


ans du démarrage du projet. (Source : Kadiri Z. Enquête 2009)

4 Les mesures réalisées au droit des périmètres du


Moyen Sebou ont montré des taux de matière organiques
proches d’effluents bruts et des pollutions bactériennes
dépassant de très loin les normes admissibles (BCEOM,
2003, cité par Fornage, 2006)

85
Irrigation et action publique au Maroc Les changements impulsés
par les pratiques dans le périmètre du moyen-Sebou
Outre les acteurs historiques du projet par les AUEA et les fédérations. Ils
(l’administration de l’agriculture, les ne sont pas ingénieurs mais ils sont
services du ministère de l’Intérieur, les en apprentissage permanent en même
AUEA et leurs fédérations), d’autres temps que les agriculteurs. C’est sur
sont apparus sur la scène. Le marché eux que repose le fonctionnement du
a connu l’arrivée des unités agro système hydraulique et l’adaptation
alimentaires (usines de betterave et des règles de gestion aux contraintes du
usines de lait) qui cherchent à traiter quotidien. Ils sont devenus des acteurs
avec des organisations professionnelles à part entière dans la discussion et la
agricoles déjà en place. A ce sujet, on prise de décision au sein du périmètre.
note l’apparition d’une association de
Les AUEA et l’équipe technique
betteraviers, et de 3 coopératives de lait
des jeunes salariés, en apprentissage
qui sont venues s’ajouter aux 2 autres
permanent, n’hésitent pas à adapter
coopératives du périmètre.
les règles de fonctionnement dans
Du côté des agriculteurs, on assiste leurs pratiques quotidiennes, montrant
à un processus de spécialisation ainsi une appropriation de l’innovation
dans les profils des leaders. En plus institutionnelle que constitue l’AUEA
des agriculteurs et des notables (Ostrom, 1992). La mise en place de
traditionnels, on trouve de nouveaux règles pour la gestion des périodes de
leaders, spécialement des jeunes. Ils pointe et d’une réglementation pour
font partie de plusieurs organisations l’irrigation de nuit, la récupération des
collectives ; les coopératives de lait, redevances de l’irrigation, la marge de
les associations de développement manœuvre accordée au directeur de
et les communes rurales figurent la fédération pour contrôler les droits
dans le panorama avec les AUEA d’irrigation et échapper au clientélisme
et les fédérations d’irrigants. Ces de certains membres sont des pratiques
organisations sont considérées comme quotidiennes dans la prise de décision
un tremplin vers le politique pour les (Kadiri et al, 2009).
uns et comme un bailleur de fonds pour
Ces pratiques ont positionné les
financer des activités de développement
AUEA comme acteur légitime pour
local pour les autres. La spécialisation
négocier des actions publiques avec
se manifeste aussi par la formation de
les autres acteurs. Le bailleur de fonds
jeunes de la région (majoritairement
ayant financé la première tranche
agriculteurs) pour gérer le périmètre.
du périmètre a exprimé son souhait
Ce sont des aiguadiers pour gérer les
de participer à la réalisation d’une
tours d’eau, des chefs de réseaux pour
deuxième tranche. Toutefois, ce
établir les plannings de l’irrigation,
bailleur de fonds a souhaité prendre
des directeurs techniques pour gérer
en compte les acquis et difficultés de
le périmètre de chaque fédération et
la première phase du projet. Dans
des opérateurs chargés de l’entretien
ce sens, pour rattraper le retard dans
et de la mise en marche des stations
l’accompagnement des agriculteurs au
de pompage. Ces jeunes sont recrutés

86
Zakaria KADIRI

niveau de la mise en valeur agricole, de l’eau d’irrigation. Les agriculteurs


ce bailleur de fonds a débloqué une franchissent le cadre de l’AUEA,
subvention à l’union des fédérations vécue comme une institution-école,
des agriculteurs. Cette dernière doit et abordent avec confiance d’autres
prendre en charge l’accompagnement institutions pour le développement
des agriculteurs et leurs associations local.
en termes de mise en valeur agricole,
Il est clair que l’appropriation est un long
de formation et de renforcement de
processus. Le temps d’apprentissage
leurs capacités, pas seulement dans
est très important pour évaluer de tels
les aspects liés à l’irrigation mais
processus et surtout de tels enjeux
englobant d’autres composantes de
(gérer un périmètre irrigué). Nous
développement. Le choix de l’Union
avons montré que l’investissement
des agriculteurs comme principal
dans le renforcement des capacités
acteur « partenaire » dans ce projet
est aussi important que celui dans
remet la balance du pouvoir au niveau
l’infrastructure et les équipements
local et renforce l’autonomisation des
hydro agricoles. Ce chemin a été assez
agriculteurs.
long en ce qui concerne le Moyen
Discussion et Conclusion Sebou. L’emprise de leaders locaux
traditionnels des AUEA constituées
L’étude avait pour objectif d’apporter
hâtivement a d’abord figé des structures
un nouveau regard sur la gestion
qu’il a fallu reconquérir par la suite. La
participative de l’eau d’irrigation en
constitution d’une association n’est
mobilisant l’analyse des pratiques des
donc pas une panacée en soi pour
agriculteurs organisés en AUEA et de
avoir des organisations collectives
la capacité de ces institutions à modifier
représentatives, performantes et
la vision « classique » d’une action
durables ; il est probable que le
publique monopolisée par l’Etat. Nous
passage par des comités villageois
avons estimé que l’analyse quantitative
dédiés aux premières activités du
et par l’appropriation était insuffisante
projet épargnera l’emprise des leaders
pour rendre compte de l’impact d’un
locaux et permettra à d’autres leaders
projet d’irrigation dans son ensemble.
de gagner une crédibilité avant la
L’implication de l’Etat comme seul formalisation de ces comités à travers
acteur se trouve en concurrence avec les associations. Une formalisation
l’action et l’ancrage d’autres acteurs à chemin faisant vers des associations
travers la mise en œuvre d’un modèle d’irrigants pourra ainsi permettre
de gestion participative, impulsant une implication plus à l’amont des
l’émancipation des irrigants. Les agriculteurs. On soulève spécialement
agriculteurs sont capables de gérer le cas du remembrement qui, comme
des périmètres d’assez grande taille et on l’a observé, est une opération très
d’occuper d’autres espaces que ceux critique pour le lancement d’un tel
définis par la fonction objective de projet d’aménagement. Le mandat du
leurs associations, limitée à la gestion comité villageois pourra être dédié

87
Irrigation et action publique au Maroc Les changements impulsés
par les pratiques dans le périmètre du moyen-Sebou
à des opérations (le remembrement, plus (ou pas uniquement) celles des
la conception technique de dispositifs classiques de gouvernement,
l’aménagement…) alors que l’AUEA basés sur une coordination hiérarchique
est une organisation perçue comme de l’autorité ; des actions publiques
dédiée uniquement à l’eau d’irrigation. sont de plus en plus négociées au
niveau local et fondées sur le partage
Dans le cadre du Moyen Sebou,
de la prise de décision entres différents
la participation qui n’était qu’une
acteurs. La légitimité de ces derniers
rhétorique au début a fini par produire
est un enjeu majeur qui se consolide
un changement réel, en constituant un
par les pratiques quotidiennes.
« modèle participatif Moyen Sebou ».
Ni les pouvoirs publics et leurs services Dans un cadre international de débat
techniques, ni les agriculteurs n’étaient sur la légitimité des agriculteurs, du
préparés à la démarche participative privé ou des pouvoirs publics à gérer
et à sa mise en œuvre pour gérer un des périmètres irrigués, la question
périmètre d’assez grande taille. La qui se pose n’est plus de choisir tel
gestion participative en irrigation ou tel modèle de gestion mais plutôt
imposée par le bailleur de fonds a une question de renforcement des
fini par être un apprentissage pour capacités de la population bénéficiaire
l’ensemble des intervenants, montrant de l’éventuel aménagement - un
que ni le seul savoir technique ni le renforcement qui ne concerne pas
seul savoir paysan sont complets et uniquement la gestion de l’irrigation
que la participation trouve force dans mais qui s’étende à leur capacité de
le croisement des deux. Par ailleurs, les négociation et d’organisation (Marié,
modalités de prise de décision ne sont 1999).

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90
Revue des Régions Arides n° 30 (1/2013) pp:91-100
La modernisation inachevée des agricultures méditerranéennes.
Le handicap des structures foncières.

Anne-Marie Jouve
Professeure associée à l’Institut Agronomique Méditerranéen de Montpellier,
France

Résumé :
L’histoire agraire des pays méditerranéens est très ancienne puisque le Proche-
Orient est un des premiers foyers d’apparition de l’agriculture et de l’élevage dans
le monde, à la période néolithique. Pendant des siècles deux sociétés rurales ont
co-existé, paysans sédentaires et agropasteurs itinérants et jusqu’à l’aube du 20ème
siècle, le monde agricole méditerranéen est marqué par une évolution lente de ses
techniques et de sa productivité. Sous l’influence de la révolution industrielle et du
développement urbain, les agricultures se sont modernisées très rapidement sur la
rive Nord de la Méditerranée. Au Sud et à l’Est la modernisation de l’agriculture
est restée partielle : un dualisme agraire important, opposant agriculteurs tradi-
tionnels et agriculteurs modernes.
Les raisons de cette lente évolution et du « retard méditerranéen », notamment au
Sud et à l’Est, sont de deux ordres. Ce retard tient bien sûr aux conditions clima-
tiques et géographiques plutôt difficiles pour l’agriculture. Mais il est aussi forte-
ment déterminé, comme l’expliquait Pierre Coulomb (1994) par les séquelles du
système latifundiaire qui a duré cinq siècles et structuré l’espace productif agricole
méditerranéen de façon très inégalitaire, ce qui a permis la formation de rentes
importantes aux dépens des investissements nécessaires à la modernisation des
agricultures.
Mots-clé : Structures foncières, dualisme, modernisation agricole, rente foncière,
latifundia, Méditerranée.
ّ
‫ملخص‬
ّ ‫التاريخ الزراعي في بلدان البحر األبيض المتوسط​​قديم جدا باعتبار‬
‫وأن الشرق األوسط هو واحد‬
‫من أوائل المناطق التي ظهرت فيها الزراعة والثروة الحيوانية في العالم في العصر الحجري‬
.‫الحديث‬
.‫ فالحون مستقرون ورعاة رحّل إلى أوائل القرن العشرين‬،‫فلقرون عديدة تعايش مجتمعان ريفيان‬
‫ ث ّم تحت تأثير الثورة الصناعية‬.‫العالم الزراعي المتوسطي تميّز بالتطوّر البطيئ لتقنياته وإنتاجيته‬
‫ بالمقابل‬.‫والنمو الحضري تطوّر المزارعون بشكل سريع جدا في الضفة الشمالية للبحر المتوسط‬
‫ ثنائية زراعية هامة تفصل بين الفالحين‬: ‫في الجنوب والشرق التطوّر الزراعي بقي جزئيا‬
.‫التقليديين والفالحين العصريين‬

91
La modernisation inachevée des agricultures méditerranéennes.
Le handicap des structures foncières.

‫ هذا‬.‫هناك سببان رئيسيان لهذا التطور البطيئ و»التأخ ّر المتوسّطي» خاصة في الجنوب والشرق‬
‫ ولكنه مرتبط‬.‫التأخير هو بالطبع مرتبط بالظروف المناخية والجغرافية الصعبة للقيام بالزراعة‬
‫) من تركة النظام اإلقطاعي الذي‬1994( ‫ كما هو وضّحه بيار كولومب‬، ‫أيضا شديد اإلرتباط‬
‫ مما‬، ‫استمر خمسة قرون وأ ّدى إلى تنظيم الزراعية المتوسطية المنتجة بطريقة غير متكافئة بالمرة‬
.‫أتاح تشكيل اإليجارات الكبيرة على حساب االستثمارات الضرورية لتحديث الزراعة‬
،‫ إيجارات األراضي والعقارات‬، ‫ تحديث الزراعة‬، ‫ الثنائية‬، ‫ هياكلة األراضي‬: ‫الكلمات المفاتيح‬
.‫البحر األبيض المتوسط‬

1-Introduction tion territoriale et des retournements de


situations agricoles : colonisation des
L’histoire agraire des pays méditer-
plaines notamment littorales qui étaient
ranéens est très ancienne puisque le
peu mises en valeur et déprises des
Proche-Orient (Croissant Fertile) est
régions montagneuses où l’agriculture
un des plus anciens foyers d’appari-
et l’élevage étaient plus développés.
tion de l’agriculture et de l’élevage, à
C’est qu’en effet, le perfectionnement
la période néolithique (-10 000 ans),
des outils agricoles (et notamment la
avec la domestication de nombreuses
mécanisation) et les grands aménage-
espèces sauvages animales et végé-
ments fonciers réalisés ont inversé les
tales. Les innovations ont ensuite dif-
conditions de production et de commer-
fusé sur les rives de la Méditerranée
cialisation, devenues plus favorables
et certaines techniques en matière
dans les plaines. La modernisation des
d’irrigation, par exemple, sont encore
agricultures sur la rive européenne de
fonctionnelles (exemple : les khetta-
la Méditerranée a été très rapide sous
ras ou foggaras). Pendant des siècles
l’influence du développement urbain
deux sociétés rurales ont co-existé :
et industriel qui a permis notamment
une société paysanne sédentaire et une
d’absorber l’exode rural. Soutenues par
société agropastorale itinérante, tirant
la PAC, intensification et mécanisation
toutes deux parti de la complémenta-
ont permis de forts accroissements de
rité des terroirs. Malgré des ruptures
la productivité de la terre et du travail.
et le développement d’une agriculture
Mais au Sud et à l’Est de la Méditerra-
prospère dans certaines zones (Brau-
née, la modernisation de l’agriculture
del, 1979), le monde agricole méditer-
est partielle : les pays sont marqués par
ranéen progresse très lentement dans
un dualisme agraire important, oppo-
son ensemble jusqu’à l’aube du 20 ème
sant agriculteurs traditionnels et agri-
siècle. Les productivités de la terre et
culteurs modernes.
du travail sont faibles. Disettes et fa-
mines jalonnent ces siècles (Bessaoud Les raisons de cette lente évolution et
et al., 2009). du « retard méditerranéen », notam-
ment au Sud et à l’Est, sont de plu-
La révolution industrielle et le dévelop-
sieurs deux ordres :ce retard tient
pement du capitalisme ont entraîné de
bien sûr aux conditions climatiques et
grands chamboulements de l’organisa-

92
Anne-Marie Jouve

géographiques plutôt difficiles pour nant qui a structuré l’espace productif


l’agriculture : sécheresse, rareté de la méditerranéen a été un système latifun-
ressource eau, relief accidenté, sols diaire. Ce système est né dans l’empire
peu profonds, etc. ; en outre, contrai- ottoman (Albanie, Grèce, Moyen-
rement au Nord du bassin méditerra- Orient, Égypte, Tunisie) et dans le
néen, la population agricole continue royaume ibérique, l’Italie et la Sicile, et
d’augmenter en valeur absolue, en s’est prolongé aux 19ème et 20éme siècles
raison d’un développement insuffisant dans les colonies françaises, italiennes
des secteurs industriel et tertiaire qui ne et anglaises (Coulomb, 1994).
peuvent pas absorber la main-d’œuvre
Dans ces systèmes de propriété lati-
agricole excédentaire ; mais ce retard
fundiaire rentière, l’agriculture était
est aussi fortement déterminé, comme
organisée en grands domaines, produi-
l’expliquait Pierre Coulomb (1994) par
sant pour les marchés d’exportation
les séquelles du système latifundiaire
et utilisant des travailleurs agricoles
qui a duré plusieurs siècles et structuré
peu rémunérés. La rente foncière pré-
l’espace productif agricole méditerra-
levait la plus grande partie du revenu
néen de façon très inégalitaire, ce qui
agricole aux dépens des salaires et du
a handicapé la construction d’une agri-
profit. Aussi, les conséquences de ce
culture moderne.
système ont t’elles été très négatives
2. L’héritage latifundiaire pour les investissements agricoles et le
développement des marchés intérieurs.
Pendant cinq siècles, le modèle domi-

Schéma de formation de la rente foncière :

Prix du marché
Coût de Travail Profit Rente foncière
production
Source : Coulomb, 1994

Pour une exploitation agricole moderne main d’œuvre, le paiement de la rente


en croissance, le prix du marché permet si la terre n’est pas en propriété et la
un niveau de revenu qui doit couvrir les constitution d’un profit qui permet les
coûts de production, les dépenses de investissements agricoles.
Schéma « latifundiaire » :
Prix du marché
Coût Travail Rente foncière

rente rente
Source :Coulomb, 1994

93
La modernisation inachevée des agricultures méditerranéennes.
Le handicap des structures foncières.

Dans ce système plus extensif, le ni- périmètres irrigués en Turquie, au Ma-


veau de la production agricole est plus roc et en Tunisie.
faible ainsi que le revenu permis par le
L’objectif était d’intégrer le secteur
prix du marché ; ce revenu est affecté
agricole dans les dynamiques natio-
principalement à la rente foncière : les
nales de reconstruction et de dévelop-
coûts de production et du travail sont
pement et d’accroître l’efficacité des
compressés pour augmenter la rente ;
agricultures. Ainsi, par exemple la po-
et il n’y a pas de constitution de profit
litique de la Tunisie durant les années
car toute la marge nette est captée par
1960 a cherché à travers la constitu-
la rente.
tion des coopératives de production à
A l’évidence, le système latifundiaire regrouper les petites exploitations au-
est peu compatible avec le développe- tour du noyau formé par les anciennes
ment économique et social et la moder- exploitations coloniales afin de consti-
nisation de l’agriculture. Des salaires tuer des unités homogènes et moder-
trop bas ne permettent pas l’augmenta- nisées. Mais l’expérience se solda par
tion du niveau de vie des travailleurs ni un échec total en 1969 (Elloumi et al.,
la constitution d’un marché. Le choix 2010).
de l’extensif limite les productions
La même démarche a été menée dans
agricoles. Et l’absence de profit ne
les grands périmètres irrigués publics
permet pas d’accumulation de capital,
au Maroc, en Tunisie et en Turquie.
pour le financement d’investissements
Ces politiques ont abouti à une inté-
productifs.
gration de plus en plus poussée au
3. Les politiques de moder- marché de l’ensemble des agriculteurs
nisation du secteur agri- concernés (somme toute, relativement
cole peu nombreux). En effet, ces politiques
ambitieuses et coûteuses ont indénia-
Dans un contexte marqué par la fin de
blement permis l’émergence de pôles
la deuxième guerre mondiale et par
de développement économique autour
la décolonisation, la deuxième moi-
d’une agriculture moderne et d’indus-
tié du 20ème siècle a connu un très fort
tries agroalimentaires associées (sucre-
engagement des États pour liquider les
ries, laiteries, etc.). Les accroissements
agricultures rentières latifundiaires et
de production ont été considérables,
construire des agricultures modernes.
permettant une amélioration de l’auto-
L’irrigation et les réformes foncières
suffisance alimentaire et des exporta-
furent les instruments privilégiés de
tions agricoles.
ces politiques agricoles, les pays em-
pruntant des voies diverses : collecti- Mais ces pôles de développement,
visations suivies de décollectivisations constitués par les grands périmètres
dans les Balkans, en Algérie et en Tuni- irrigués, n’ont pas eu l’effet de diffu-
sie ; réformes agraires radicales et éga- sion escompté et leur impact est resté
litaires en Syrie, en Égypte, en Grèce et limité, tant pour les superficies (7%
en Albanie ; aménagements de grands au Maroc, 14% en Turquie) que pour

94
Anne-Marie Jouve

la production agricole (18% en Tuni- En somme, les enclaves latifundiaires


sie) et les agriculteurs concernés (10% se perpétuent. Récemment, comme
au Maroc) (Jouve, 1998). Le modèle partout dans le monde, des milliers
d’exploitation qui avait été retenu – d’hectares de terres agricoles sont loués
celui qui a permis l’intensification des à des pays riches cherchant à externali-
productions et une forte hausse des ser leur production agroalimentaire. En
productivités dans la plupart des pays Méditerranée, cette appropriation mas-
industrialisés : l’exploitation familiale sive de terres agricoles (2,5 millions
individuelle, de droit privé, insérée ha dans le monde en 2009) concerne
dans l’économie de marché - a des dif- le Maroc, l’Algérie, l’Égypte, la Tur-
ficultés à se généraliser (manque de ca- quie) ; les acquéreurs sont les pays du
pital, de vulgarisation, d’organisation Golfe (GRAIN, 2008).
des filières). Aussi, le caractère sélectif
4. Un dualisme persistant
de cette politique des grands barrages
entre agriculteurs mo-
a-t-elle abouti à de forts déséquilibres
dernes et traditionnels
régionaux.
La région méditerranéenne compte
Aujourd’hui, dans le contexte de la
environ 17 millions d’exploitations
mondialisation des échanges et du dé-
agricoles dont 70% sur les rives Sud
sengagement des États, les politiques
et Est. Ces exploitations sont en majo-
agricoles des pays méditerranéens
rité familiales mais sont extrêmement
n’ont plus pour objectif de résorber
diverses de par l’histoire, les politiques
le dualisme de leurs agricultures. Par
agricoles, les écosystèmes et les straté-
exemple, le nouveau plan Maroc vert
gies de production. Elles se différen-
de 2008 reposant sur deux piliers –
cient notamment en fonction de leur
agriculture intensive et agriculture
niveau d’intensification, de leur patri-
vivrière – semble consacrer de fait ce
moine foncier et de leur intégration au
dualisme. Des politiques d’incitations
marché. Des différentiels de revenu
aux investissements en partenariat dans
et de productivité considérables (1 à
le secteur agricole sont menées dans
la plupart des pays (Tunisie, Maroc, 101) opposent d’une part les exploita-
Égypte, etc.), favorisant le dévelop- tions de la rive européenne de la Mé-
pement de grandes sociétés agricoles diterranée à celles du Sud et de l’Est
à capital international exploitant les et d’autre part les exploitations pay-
terres agricoles par le biais de la loca- sannes aux exploitations modernes des
tion. En Tunisie, où les anciennes terres pays du Sud et de l’Est de la Méditer-
des colons nationalisées en 1964 ont Au Nord, le processus ranée (PSEM).
été mobilisées en faveur de cette poli- de modernisation de l’agriculture est
tique, les différentes formes de sociétés achevé et on peut considérer que c’est
agricoles occupent environ 364 000 ha, la fin des paysans car il ne reste plus
soit 6,8 % des terres agricoles.(Enquête beaucoup de « producteurs familiaux,
sur les structures des exploitations 1 Le PIBA moyen par actif agricole était de 20 990
agricoles, 2005) (Elloumi et al., 2010). $ au Nord contre 1960 $ dans les PSEM en 2003
(Medagri, 2006)

95
La modernisation inachevée des agricultures méditerranéennes.
Le handicap des structures foncières.

vivant et travaillant dans des sociétés oasis ; petits exploitants des régions
villageoises » (Jollivet, 2003). Plus d’agriculture pluviale. Ils représen-
autonomes par rapport à la collecti- tent une agriculture paysanne impor-
vité locale, moins dépendants des res- tante (au Maroc, en Tunisie, Algérie,
sources naturelles mais plus soumis au Égypte, Turquie) et fragile qui dispose
marché, les paysans sont devenus des d’une assise foncière très réduite, uti-
agriculteurs familiaux (exploitants/en- lise des techniques peu performantes,
trepreneurs agricoles) pour qui la terre est faiblement intégrée au marché et
est d’abord un outil de travail. Dans destine la majeure partie de sa produc-
un deuxième temps, la dissociation du tion à l’autoconsommation. Beaucoup
couple famille/exploitation a entraîné ont recours à la pluriactivité. Ces pe-
une individualisation croissante des tites exploitations familiales sont très
agricultures européennes. Cette prédo- nombreuses et leur superficie ne cesse
minance de l’agriculture individuelle de diminuer car leur effectif continue
moderne s’accompagne du dévelop- d’augmenter du fait de la croissance
pement de formes sociétaires diverses démographique et du morcellement
(un quart des exploitations et plus de la lié aux règles d’héritage ainsi que du
moitié de la SAU en 2005 en France) « retour à la terre » entraîné par le chô-
Dans les pays (Elloumi et al., 2010). mage urbain (voir le point 4.). Les agri-
du Sud et de l’Est de la Méditerranée culteurs modernes possèdent en géné-
(PSEM), la modernisation de l’agri- ral des exploitations de grande taille
culture reste inachevée, se limitant à et pratiquent une agriculture producti-
quelques régions ou types d’exploita- viste, de bonne technicité, intégrée au
tion, dotées de meilleures conditions de marché et orientée vers les produits
production et bénéficiant des interven- d’exportation. Ils se rencontrent princi-
tions de l’État. palement dans les périmètres irrigués et
dans les plaines céréalières ou dédiées
A contrario des pays de la rive Nord, ce
à l’arboriculture fruitière (oléiculture
processus se produit des mêmes condi-
tunisienne) où ils exercent de fortes
tions de faible croissance de l’industrie
pressions sur les ressources naturelles.
et des services et de l’augmentation
continue de la population agricole. Les écarts de productivité et de revenu
Cette augmentation de la population agricole entre les petites exploitations
active agricole pose le problème in- paysannes et les grandes exploitations
quiétant du devenir de la petite pay- modernes sont considérables, aussi
sannerie, encore majoritaire dans les bien en irrigué (rapport de 1 à 12)
PSEM. Un dualisme important oppose qu’en agriculture pluviale (rapport de
agriculteurs modernes et traditionnels 1 à 7). En outre, les revenus fluctuent
dans les PSEM. beaucoup en zone pluviale, du fait des
aléas climatiques.
Les agriculteurs traditionnels ont des
profils variés : agro-pasteurs et éleveurs Remarquons que ce dualisme évolue
des steppes ; agriculteurs irrigants des vers une structure tripolaire (Hervieu,

96
Anne-Marie Jouve

2009), car on observe l’apparition d’un reste récurrent malgré les réformes
3° pôle caractérisé par une agriculture agraires entreprises et les mesures
de firmes orientée vers les marchés techniques (remembrement) mises en
d’exportation, dans l’ensemble du Bas- œuvre (Jouve, 2001).
sin méditerranéen. Ces grandes socié-
En effet, une double évolution de mor-
tés agricoles à capital international
cellement des terres et de concentration
développent des stratégies d’accapare-
se poursuit.
ment des terres et visent des profits à
court et moyen terme ; elles ont recours La première caractéristique des struc-
à une main-d’œuvre salariée et font tures agricoles méditerranéenne est
pression sur les ressources naturelles. l’importance des petites exploita-
tions (moins de 5 ha), aussi bien dans
5. Un très inégal partage
les pays de la rive Nord que dans les
de la terre handicape la
PSEM. Par exemple, elles représen-
modernisation des agri-
tent en Grèce 76% des exploitations
cultures
sur 27% de la superficie agricole ; en
Les structures foncières expliquent Italie, 77% sur 17% ; au Maroc, 71%
pour une large part les difficultés de sur 24% ; en Turquie, 67% sur 22%.
développement des agricultures médi- Corrélativement, on observe une forte
terranéennes. La coexistence de micro- concentration foncière dans beaucoup
fundia et de très grands domaines dans de pays. Par exemple, en Italie, 2%
la plupart des pays méditerranéens des exploitants (ayant plus de 50 ha)
constitue un obstacle à la modernisa- cultivent 39% de la superficie agri-
tion de leurs agricultures et à l’aug- cole ; en Espagne ; 9% sur 70% ; en
mentation de leur productivité et de Tunisie, 3% sur 34% ; en Algérie, 2%
leur compétitivité. Ce problème sou- sur 23% (schémas 1 et 2).
vent mis en avant par les politiques

Source : Médagri 2006


Schéma 1 : Structures agricoles de l’Espagne en 2005

97
La modernisation inachevée des agricultures méditerranéennes.
Le handicap des structures foncières.

Source : Médagri 2006


Schéma 2. Structures agricoles de la Tunisie en 2005

Le problème du morcellement des En outre, l’intensification en travail


terres versus concentration est particu- des systèmes de production est diffi-
lièrement inquiétant au Sud et à l’Est cile dans ces zones méditerranéennes
de la Méditerranée, notamment du fait marquées par l’aridité ; l’intensifica-
de la croissance démographique. Les tion en capital prévaut dans les grands
exploitants agricoles des PSEM, bien domaines, le cas échéant. Il en résulte
que deux fois plus nombreux qu’au une offre d’embauche d’ouvriers agri-
Nord, cultivent environ 40% de la coles limitée et un sous-emploi agri-
superficie, soit une superficie moyenne cole important.
par exploitation de 4,7 ha (contre 12,6
Il s’avère urgent pour l’avenir des
ha sur la rive Nord). La Turquie par
campagnes méditerranéennes de trou-
exemple a une superficie agricole aussi
ver des solutions. Parmi les réponses
grande que la France ou l’Espagne,
possibles citons : l’insertion dans des
mais la superficie moyenne par exploi-
filières organisées, le développement
tation (6 ha) y est respectivement 8,5
rural, la diversification des productions
fois et 4 fois plus petite que dans ces
et la reconnaissance de la multifonc-
deux pays (Elloumi et al., 2010).
tionnalité des territoires.
Il est indéniable que le morcellement
6-Conclusion
des structures peut limiter les produc-
tivités de la terre et du travail. Des Pour conclure cette analyse sur l’im-
exploitations agricoles trop petites et pact des structures foncières sur la
trop dispersées en un grand nombre modernisation des agricultures médi-
de parcelles ne peuvent ni acquérir ni terranéennes, il apparaît que la théorie
utiliser rationnellement les techniques de la rente foncière est pertinente pour
modernes (mécanisation) : par manque comprendre les dynamiques agraires
de trésorerie, à cause de coûts élevés et le dualisme observé. En effet, toutes
de déplacement entre les parcelles, etc. les approches d’économie politique

98
Anne-Marie Jouve

(Ricardo, Marx, Walras, Von Thünen) concentration foncière. Avec l’objectif


fondent la formation des rentes agri- discutable (en raison des échecs anté-
coles sur des inégalités économiques et rieurs) de développer un « effet mo-
dans la fertilité des terres. dernisateur » des grandes entreprises
agricoles sur les micro-exploitations
En Méditerranée, les inégalités les plus
pauvres, les politiques font souvent la
fortes portent sur les ressources eau
promotion des investissements étran-
(agriculture pluviale et irriguée) et la
gers sur des terres domaniales, utilisées
ressource terre (microfundia et grandes
de façon coutumière par des popula-
exploitations) et de, plus en plus, sur la
tions depuis des générations (Merlet,
localisation (proximité des villes et des
2009). Ce renouveau des enclaves lati-
marchés).
fundiaires augure mal de l’achèvement
L’inégalité foncière se traduit par des de la modernisation des agricultures
structures de production agricoles des pays de Sud et de l’Est de la Mé-
duales qui constituent un obstacle à la diterranée, intégrant les petites et très
modernisation des agricultures. Deux petites exploitations agricoles (environ
processus se développent de façon 70% des exploitations sur un quart de
concomitante amplifiant ce dualisme: la superficie agricole).
un morcellement des terres et une

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100
Thème 2 :
Les conflits fonciers

Gestion des conflits d’usage de l’arganeraie du Souss Ma-


roc). Une nécessité pour un développement durable du terri-
toire. (M. Chamiche & A-M ouve) 103
Analyse des conflits dans les exploitations agricoles col-
lectives en Algérie. Cas du périmètre irrigué de la Mitidja
Ouest. (F. Bouchaïeb) 123
Conflits d’espaces et gouvernance foncière : Méthodologie
d’approche et enseignements du contentieux lié à la loi lit-
toral en Corse R. Mélot & J-Ch. Paoli) 133

101
Revue des Régions Arides n° 30 (1/2013) pp:103-121

Gestion des conflits d’usage de l’Arganeraie du Souss (Maroc).


Une nécessité pour un développement durable du territoire

Chamich Mohamed2 et Jouve Anne-Marieé


1
Docteur en études rurales-Chargé d’étude à l’ENFA-Toulouse, UMR Dyna-
miques rurales-Département ERMES. 2, route de Narbonne. 31320 Auzeville-To-
losane, cedex France ;
2
Professeure associée à l’IAMM, 3191 route de Mende, 34093 Montpellier cedex
5, France ;
RÉSUMÉ
La forêt d’arganier est un écosystème agro-sylvo-pastoral d’une très grande
originalité, bien adapté à l’aridité et fournissant à la fois des ressources fruitières
et fourragères. Ces ressources, longtemps abondantes, sont devenues rares du
fait d’une intense exploitation de la part des usagers, de l’urbanisation et de la
baisse de la pluviométrie. Cette situation est source de conflits et compromet
le développement économique de la région, ce qui nous conduit à rechercher
comment protéger et valoriser ce patrimoine forestier. Notre objectif est de
fournir aux responsables du développement des éléments de connaissances sur les
transformations socio-culturelles et technico-économiques qui s’opèrent dans les
campagnes marocaines.
Les entretiens menés dans l’arganeraie du Souss auprès des principaux acteurs,
sédentaires et nomades, ont mis en évidence une pluralité de règles qui contribue
à la multiplication des conflits. La mise en place d’une approche de gestion des
conflits implique une révision des règles et la construction d’un dispositif de
médiation territoriale.
Mots clés : Arganeraie, acteurs, conflit, droit d’usage, ressources naturelles,
territoire, Maroc.

ّ
‫ملخص‬
‫ وتوفّر‬، ‫ وهي متأقلمة مع الجفاف‬،‫تمثّل غابة األرغان النظام اإليكولوجي للغابات الرعوية األصيلة‬
‫ نادرة اآلن بسبب‬، ‫ التي كانت متوفرة لفترة طويلة‬،‫ وقد أصبحت هذه الموارد‬.‫موارد ثمارية وعلفية‬
.‫ وانخفاض معدالت تساقط األمطار‬، ‫ والتحضر‬، ‫االستغالل المكثف من قبل المستخدمين‬
‫هذا الوضع تسبّب في ظهور الصراعات وتقويض التنمية اإلقتصادية في المنطقة وهو ما قادنا إلى‬
.‫البحث عن كيفية حماية وتثمين هذا الموروث الغابي‬
‫هدفنا من ذلك هو توفير العناصر المسؤولة عن تطوير المعرفة حول المتغيرات االجتماعية‬
‫ وأظهرت اإلستقصاءات في غابات‬.‫والثقافية والتقنية واالقتصادية التي تحدث في الريف المغربي‬

103
Gestion des conflits d’usage de l’Arganeraie du Souss (Maroc). Une nécessité
pour un développement durable du territoire

‫ عدد وافر من القواعد‬، )‫األرغان بمنطقة «سوس» مع الفاعلين األساسيين (المستقرين منهم والبدو‬
‫فإن إنشاء مقاربة إلدارة الصراع ينطوي على مراجعة القواعد‬ّ ‫ لذلك‬.‫التي تساهم في زيادة الصراع‬
.‫وبناء سلطة وساطة محلية‬

‫ والموارد الطبيعية‬، ‫ والقانون العرفي‬، ‫ والصراع‬، ‫ والجهات الفاعلة‬، ‫ أرغان‬: ‫الكلمات المفاتيح‬
.‫ والمغرب‬، ‫ واألراضي‬،

1-Les enjeurs de l’arganeraie aux besoins d’une population dense


du Souss dans une zone difficile, confrontée
à des risques à la fois économiques,
Située dans la région du Souss, la sociaux et environnementaux. Il est
forêt d’arganier (Figure 1) « Argania particulièrement adapté à la région,
Spinosa (L) Skeels » est l’une des grâce à son système radiculaire profond
principales forêts du Maroc. Cet et sa bonne résistance aussi bien à la
arbre endémique, à la fois forestier, chaleur qu’au froid (jusqu’à 50°C en
fruitier et fourrager, constitue le pivot été et -2°C en période d’hiver). Sans
d’un système agraire traditionnel lui, on assisterait à des phénomènes
qui a permis jusqu’ici de répondre d’ensablement et de désertification.

Figure 1. Argania spinosa (L) Skeels (Source: IRD)

104
Mohamed Chamich et Anne-Marie Jouve

Ce système agro-sylvo-pastoral s’étend par les services des Eaux et Forêts et


sur une aire de 800.000 ha et concerne l’élevage pastoral, basé essentiellement
environ deux cents communes rurales sur la transhumance. Certaines de
du sud-ouest du Maroc. La population, ces activités sont pratiquées depuis
estimée à plus de 3 millions d’habitants, longtemps : l’agriculture-élevage
a triplé pendant les cinquante dernières des sédentaires et la transhumance
années et s’est fortement urbanisée pratiquée depuis les temps anciens par
(50% d’urbains en 2009) (Hnaka, les éleveurs nomades.
2009).
D’autres se sont développées
Ce système contribue au maintien de la récemment, dans le contexte de la
fertilité du sol et à la continuité de la vie libéralisation économique, sous
de la flore, de la faune et des hommes. l’impulsion de nouveaux acteurs : la
Afin de préserver le rôle irremplaçable filière de l’huile d’argan et l’agriculture
que joue l’arganeraie dans l’équilibre de rente orientée vers l’exportation.
écologique de ces régions, le Maroc Ajoutons à cela, le phénomène de
a obtenu auprès de l’Unesco sa l’urbanisation, très puissant dans
reconnaissance en tant que Réserve le Souss. En outre, à cause de la
de Biosphère d’Arganeraie (RBA), en sécheresse et en relation avec la
décembre 1998. Cette reconnaissance question politique du Sahara, on
souligne la prise de conscience de la observe un processus de sédentarisation
valeur du patrimoine de l’arganeraie de certains éleveurs nomades.
et des risques qu’elle encourt en Rappelons que le Sahara marocain
raison de la pression anthropique est un territoire de 266 000 km² du
exercée par un grand nombre d’acteurs nord-ouest de l’Afrique. Territoire non
et de l’intensification des activités autonome selon l’ONU, cette ancienne
économiques. colonie espagnole n’a toujours pas
trouvé de statut définitif sur le plan
Cinq activités occupent une
juridique, plus de trente ans après le
place importante: l’agriculture
départ des Espagnols en 1976.
familiale avec un élevage restreint,
pratiqué par les sédentaires ; Les nomades des provinces sahariennes
l’agriculture intensive à caractère utilisent ce problème pour (sur)
marchand (maraîchage, arboriculture) exploiter les ressources arganières
; la production de l’huile d’argan par sous les yeux des autorités locales et
les coopératives féminines et par des des services des eaux et forêts. Cela
sociétés privées, activité actuellement provoque beaucoup de problèmes avec
en plein essor ; la sylviculture, gérée les populations riveraines.

105
Gestion des conflits d’usage de l’Arganeraie du Souss (Maroc). Une nécessité
pour un développement durable du territoire

Contexte Sécheresse Demande du marché Démographie


politique (Sahara)
Urbanisation

Multiplication des
Pression des Pression des troupeaux
transhumants (dromadaires) coopératives d’huile
caprins
Sédentarisation d’argan
Agriculture périurbaine
Charge animale élevée intégrée au marché
sur les parcours Intensification de la
collecte des noix
Défrichement
d’argan
Dégradation de l’arganeraie/ Faible régénération naturelle

Raréfaction de la ressource et concurrence sur ses usages

CONFLITS

Mise en cause de la durabilité de l’arganeraie

Figure 2 : Les facteurs de la dégradation des ressources arganières et


du développement des conflits

Sous les effets conjugués de ces sont difficiles à gérer à cause de la


différents facteurs, climatiques, pluralité des institutions (entendues
démographiques, économiques et comme règles du jeu).
politiques, la situation du patrimoine
A la rencontre du terrain : les
forestier de l’arganeraie se détériore
territoires de l’Arganeraie
(nette régression des superficies
boisées et de la densité de la forêt) Le choix de la province de Taroudannt
et la régénération de l’arganeraie se dans le Souss (Figure 3) comme
fait mal (Figure 2). La raréfaction terrain de notre recherche (Chamich,
de la ressource, face à des demandes 2008), se justifie par l’existence de
qui s’accroissent, conduit à la nombreux enjeux économiques,
multiplication et à l’aggravation des sociaux et politiques contribuant à
conflits (Chamich et Jouve, 2007). la multiplication des conflits et par
Notre hypothèse de recherche est le fait que c’est une zone pilote,
que ces conflits mettent en cause mobilisant plusieurs interventions
la durabilité du système agraire de de développement (projet arganier,
l’arganeraie, et ce d’autant plus qu’ils programme de conservation et de

106
Mohamed Chamich et Anne-Marie Jouve

développement de l’arganeraie, etc.). par la présence temporaire, plus ou


Dans cette province, la forêt d’arganiers, moins longue, d’éleveurs transhumants
d’une superficie de 400.000 ha, est venant des provinces du sud, du Moyen
menacée par la pression anthropique. Atlas et aussi du sud-est du pays, ce qui
Cette région d’agriculture intensive et provoque une forte compétition pour
d’élevage pastoral se caractérise aussi l’utilisation des ressources arganières.

Figure 3: Zone d’étude (Source: Al-Aïch et al., 2005)

Une approche compréhensive et juridique (Figure 4). En effet,


pluridisciplinaire notre objectif est de comprendre
les représentations sociales inter-
Pour mener ce travail, nous avons
individuelles à l’égard de la
réalisé dans la province de Taroudant
ressource, les pratiques des différents
des entretiens individuels et
acteurs intervenant dans l’espace de
collectifs avec des agriculteurs et
l’arganeraie, leurs stratégies et leurs
des nomades, des acteurs associatifs
logiques de gestion des ressources
et administratifs et nous avons
arganières ainsi que les mécanismes
adopté une approche compréhensive
qui les aident à gérer toutes les formes
pluridisciplinaire, intégrant plusieurs
de conflit qui pourraient nuire à
dimensions : historique, sociologique,
l’action collective et par conséquent au
démographique, géographique
développement local (Chamich, 2008).

107
Gestion des conflits d’usage de l’Arganeraie du Souss (Maroc). Une nécessité
pour un développement durable du territoire

Figure 4 : Approche méthodologique du travail

L’arganeraie : un espace territorial récent ; actuellement, elle s’est


hétérogène appauvrie et dégradée à cause de la
surexploitation des ressources, de
L’arganeraie du Souss se présente
l’érosion et des effets de la sécheresse.
comme un espace hétérogène,
tant par sa topographie diversifiée Les acteurs impliqués dans l’espace
(plaine, plateaux et montagne) que d’arganeraie, dont la province de
par sa population mêlant sédentaires Taroudant fait partie, sont nombreux.
et nomades, arabophones et On peut distinguer les sédentaires
berbérophones. berbérophones qui occupent la plaine
(Essaouira, Sud Agadir et Tiznit) et
La plaine est la partie la plus riche,
la montagne (Sud est de Taroudannt);
avec une densité végétale forte depuis
les sédentaires arabophones qui
longtemps mais qui s’est affaiblie au
occupent une partie de la plaine
cours des années. Les terres irriguées
entre Agadir et Taroudannt ; et les
occupent une place importante dans
femmes d’agriculteurs travaillant
l’activité agricole. La zone de plaine
dans les coopératives de fabrication
subit une forte présence des nomades
d’huile d’argan. En outre, il y a des
dont les tentes sont éparpillées en
nomades, des investisseurs agricoles,
fonction du nombre de têtes de
des industriels de fabrication d’huile
bétail. La montagne était une zone de
d’argan et de produits cosmétiques
pluriactivité (agriculture, arboriculture,
et, enfin, des institutions étatiques
élevage, apiculture) dans un passé
et communautaires, représentées

108
Mohamed Chamich et Anne-Marie Jouve

respectivement par les forestiers, les Le tableau suivant présente les trois
autorités locales, les communes rurales catégories d’acteurs :
et les associations villageoises.

Tableau 1 : Les acteurs de l’arganier


Catégories d’acteurs
Macro- Autorité locales, communes rurales, ministère de l’agriculture, haut-commissariat des eaux
acteurs et forêts,..
Exogènes : ONG
Méso-acteurs Endogènes : Association de développement villageoise, réseau des associations de la
réserve de biosphère d’arganeraie
Micro- Agricu lteurs, femmes d’agriculteurs, femmes des coopératives de fabrication de l’huile
acteurs d’argan, éleveurs,…

Cette répartition des acteurs dans (culture intercalaire), les fruits d’argan
l’espace nous permet de conclure que et le bois pour l’énergie domestique.
l’arganeraie est composée de plusieurs Les nomades exploitent l’espace
territoires. Chaque acteur ou groupe d’arganeraie comme un espace de
d’acteurs se définit, dans le temps pâturage, de façon périodique mais sur
et dans l’espace, sur un territoire des superficies très vastes.
qu’il s’approprie par le biais de
Quant aux élus communaux, la vente
représentations (Lassere et Lechaune,
du bois d’arganier est leur objectif
2003) et se caractérise par son identité
principal car elle constitue une
sociale et culturelle qui le différencie
ressource financière importante pour
des autres groupes. Cette distinction
les communes (80% des revenus de la
se traduit par des pratiques spécifiques
forêt vont aux communes rurales selon
et dans le mode d’utilisation des
le dahir de 1976).
terres, de l’eau et de la forêt. Ainsi,
les sédentaires ont une grande Face à cette pluralité d’acteurs, nous
maîtrise des techniques culturales nous demandons comment les acteurs
traditionnelles ; l’exploitation qu’ils (groupes sociaux, administration)
font de leur territoire collectif est élaborent des discours de concordance
intense et continue et se pratique dans et/ou de discordance entre territoire,
un rayon limité mais qui s’agrandit identité et frontière et quels sont leurs
de plus en plus. Ils utilisent la forêt droits d’usage et de propriété ?
d’arganier pour l’activité agricole

109
Gestion des conflits d’usage de l’Arganeraie du Souss (Maroc). Une nécessité
pour un développement durable du territoire

- Arganier complètement dégradé non


productif en mauvaise année
- Sol pauvre
Arganier bien Arganier moins entretenu - Forme très rabattue
entretenu

Elevage Agro-pastoral
Pastoral
restreint Forêt
Douars Zone agricole Forêt
Forêt Agdal non
Habitat intensive Mouchaâ collectif
Agdal cultivé cultivé

Territoire privé Forêt domaniale

Espace d’arganeraie
Figure 5 : Organisation de l’espace d’arganeraie
Source : Al Aich et al. , 2005
Note : Agdal : mot berbère qui signifie les politiques, programmes et projets
tout terrain réservé pour y faire du ne tiennent pas compte des situations
fourrage ; Mouchaa : partie de la forêt locales] (FAO, 2001). Dans le Souss,
d’arganier utilisée collectivement et Turner (2009) met en évidence [ un
fortement surpâturée (De Pontevès, répertoire juridique fondé sur les
1989). traditions locales qui rallie les aspects
du droit coutumier (orf) à la législation
Superposition des droits d’usage
étatique ainsi qu’à l’Islam orthodoxe,
Le Maroc, comme la plupart des pays soufi et populaire ] et qui joue un rôle
du Sud, connait un pluralisme juridique important pour une gestion locale
régi par divers systèmes, de type formel appropriée des ressources. Les réserves
et informel, au sein du même espace de biosphères sont de vastes zones
socio-politique. [Ces systèmes peuvent représentatives de paysages naturels
procéder de l’Etat nation, de la religion, et culturels, bénéficiant pour leur plus
du groupe ethnique, des coutumes grande partie de la protection de lois.
locales, des accords internationaux ou L’arganeraie, contrairement à d’autres
d’autres sources. Il existe généralement aires protégées, englobe des paysages
des chevauchements entre ces diverses d’intensité d’utilisation variable, allant
structures législatives, qui sont soit d’écosystèmes très proches de la nature
complémentaires, soit concurrentes à des régions intensivement exploitées.
ou contradictoires. Les conflits liés Dans cet espace, plusieurs concepts-
aux ressources naturelles surviennent modèles pour la protection, l’entretien
parfois du fait de l’absence d’une et le développement sont mis en œuvre
cohésion et d’une coordination entre les (Radi, 2003).
divers textes de loi, notamment lorsque

110
Mohamed Chamich et Anne-Marie Jouve

En matière de législation forestière, se sont installés, par exemple par le


l’arganeraie bénéficie de dispositions biais de contrats d’association pour la
juridiques particulières (dahir du 4 mise en culture (Turner, 2009). Autre
mars 1925), superposition de plusieurs exemple, les pratiques sociales, telles
réglementations issues des législations que l’agdal, pâturage commun soumis
officielles, du droit coutumier et du à des mises en défens saisonnières,
droit coranique. Prenant en compte la sont en voie de disparition. En ce qui
spécificité de l’arganier, qui a toujours concerne les droits fonciers, la majorité
été considéré davantage comme arbre de l’espace est propriété collective des
fruitier oléagineux que comme arbre communautés villageoises/paysannes
forestier, le dahir de 1925 stipule la en dehors des terres melks (propriétés
domanialité des peuplements naturels privées) et domaniales. Ces terrains
mais accorde des droits de jouissance collectifs font l’objet de nombreux
très étendus aux populations. Huit conflits d’usage.
droits d’usage furent concédés,
Les droits de parcours sont détenus au
reconnaissance obligée de droits
niveau de la tribu mais, dans la pratique,
immémoriaux. Les plus importants
chaque fraction a une mouvance
sont évidemment le droit de cultiver, le
territoriale propre et utilise de manière
droit de pâturer et le droit de récolter les
privilégiée certaines zones de parcours.
noix d’argan. S’y ajoutent le ramassage
Notons que les frontières de cette
du bois mort, la coupe de branchages
mouvance sont souvent peu marquées
pour les clôtures ; la coupe de bois
et que les pratiques d’utilisation au
de chauffage, de charbonnage et de
sein d’une tribu peuvent varier d’un
service à usage domestique, le droit
groupe social à l’autre et d’une année
d’enclore et enfin, le droit de prélever
à l’autre selon les aléas climatiques et
des matériaux (pierres, sable,…).
l’état de la végétation des parcours.
Ainsi, si la forêt d’arganier obéit Dans l’ensemble, un rapport étroit
au droit domanial, les utilisateurs existe entre l’organisation sociale et
bénéficient de larges droits de l’organisation de l’espace pastoral,
jouissances. Cependant, ces derniers notamment pour son utilisation et
sont en principe uniquement réservés la pratique du nomadisme ou de la
aux membres autochtones ayants-droit. transhumance.
Toute transaction entre les membres
Comme nous l’avons vu dans la partie
des tribus locales et des étrangers est
consacrée aux enjeux, l’exploitation
interdite. Ces textes assurent donc
intense de l’arganeraie par les
théoriquement une protection maximale
populations rurales a fortement marqué
des arbres, leur coupe étant soumise à
l’environnement. Cette pression
l’autorisation des services des Eaux et
sur les ressources a rendu difficile
Forêts, y compris dans les parcelles de
l’application des règles de gestion
droit privé. Cependant, les pratiques
collective de la forêt, ce qui a contribué
sont devenues de plus en intensives
à la détérioration des relations entre
et nocives et de nouveaux acteurs

111
Gestion des conflits d’usage de l’Arganeraie du Souss (Maroc). Une nécessité
pour un développement durable du territoire

les différents usagers de la forêt. et de manque d’information sur


Par conséquent, cette législation les objectifs des politiques et des
qui a contribué depuis longtemps à programmes ; de contradictions
l’équilibre et au maintien de la forêt et de manque de transparence des
est devenue inadaptée à la situation lois et politiques ; ainsi que d’une
actuelle. distribution inégale des ressources ;
ou d’une mauvaise application des
Conflits d’usages de la forêt
politiques et programmes. Le conflit
d’Arganier
est toujours présent à un certain degré
Le terme conflit s’applique à toute au sein d’une communauté, mais il
situation dans laquelle se trouvent peut souvent être géré ou réglé (FAO,
des individus ou des groupes dont 2001). Dans l’arganeraie du Souss,
les objectifs, les cognitions ou les chaque acteur a une représentation
émotions sont incompatibles et de l’autre et un capital culturel
conduisent à s’opposer. Une forme différents selon l’utilisation de la forêt,
de comportement compétitif entre l’appartenance ethnique et le territoire.
plusieurs personnes s’amorce Ces représentations se traduisent par
lorsqu’elles se font concurrence avec des comportements, basés sur des
des buts contradictoire (ou perçus stratégies souvent contradictoires, ce
comme contradictoires) ou bien sur qui provoque des relations d’autant
des ressources limitées. Le conflit, plus conflictuelles qu’il y a un déficit
qu’il soit lié à l’intérêt ou aux valeurs, de communication entre les acteurs.
est un problème résultant du non-
Un déficit de communication entre les
respect du contrat relationnel. Ce non-
usagers de l’arganeraie
respect peut être interprété comme
signe de crise ou signe révélateur de L’existence de conflits est souvent liée
changement. C’est-à-dire que « le à l’absence de dialogue, de médiation et
conflit permet aux problèmes de faire de négociation. L’échec des politiques
surface et permet également de mettre de développement concernant la
en place des stratégies acceptables par gestion des ressources arganières est
tous » (Thieba, 1997). Les conflits liés dû, selon certains acteurs institutionnels
aux ressources naturelles ont toujours rencontrés sur le terrain, à la divergence
existé, en partie à cause des demandes des intérêts entre les différents usagers,
multiples et des pressions concurrentes ce qui a fait émerger différents types de
s’exerçant sur les ressources. Les conflits. Les actions de développement
conflits peuvent apparaître en cas qui sont entreprises ne prennent pas
d’exclusion des groupes d’utilisateurs suffisamment en compte la dimension
de la gestion des ressources sociale et notamment les relations
naturelles. Ils résultent également qui lient l’ensemble des usagers.
de contradictions entre les systèmes Nous pouvons même dire qu’il y a
de gestion locaux et les systèmes un manque de compétences humaines
introduits ; d’incompréhensions travaillant dans ce domaine, aussi bien

112
Mohamed Chamich et Anne-Marie Jouve

dans les administrations étatiques que considérés comme des « étrangers »


dans les institutions de développement et « contre lesquels il faut protéger
et de recherche. L’approche de travail ses biens ». Toutes les dégradations de
adoptée, basée sur la participation l’arganeraie leur sont automatiquement
effective de la population, est imputées.
intéressante mais, comme elle ne fait
C’est un moyen de détourner l’attention
pas appel à des médiateurs territoriaux
des dégradations engendrées, par
et/ou environnementaux pour le
exemple, par les cultures intensives sous
règlement des différends, elle reste
arganier conduites par les sédentaires,
insuffisante.
dont la superficie a beaucoup augmenté
Le besoin d’une gestion concertée de depuis les années 1960 aux dépens des
l’arganeraie est crucial, d’abord parce surfaces pâturables.
qu’il existe une forte concurrence
Du point de vue de la population
entre les usagers, notamment entre
sédentaire, l’arrivée massive des
agriculteurs et éleveurs nomades,
nomades dans des espaces attenants
et aussi, parce que l’arganeraie
à leur douar représente un choc
est actuellement menacée par la
assez important. Les rapports de
désertification.
concurrence se sont accrus entre les
En outre, les douars (villages) sont deux populations, portant sur les deux
rarement regroupés, ce qui ne facilite facteurs rares qui sont les surfaces
pas la communication entre les habitants de parcours de l’arganeraie et l’eau
et n’encourage pas les volontés d’une d’abreuvement. Par exemple, pour
action collective. Cela constitue une assurer l’abreuvement des cheptels,
contrainte importante pour la mise en les nomades se déplacent souvent dans
place d’une gestion participative des l’espace de l’arganeraie. Leur arrivée
ressources arganières. Les territoires de n’est pas appréciée par les sédentaires
l’arganier fonctionnent mal parce qu’ils qui réagissent en leur vendant l’eau
manquent de consensus. Nous nous de leurs réservoirs privés à des prix
interrogeons sur la manière d’appuyer exorbitants, voire en les privant de cette
des dynamiques de concertation afin ressource, ce qui provoque parfois de
d’arriver à un accord territorial accepté violents accrochages. Notons que ce
par tout le monde. problème ne se posait pas avant et qu’au
contraire ces deux acteurs s’entendaient
Relations entre sédentaires et
très bien ; les sédentaires offraient de
nomades : rapport de rivalité et de
l’eau à des prix symboliques, parfois
concurrence
même gratuitement en échange du
Ce qui caractérise la région du Souss fumier et des noix d’argan régurgitées
est la présence des éleveurs mobiles, par les caprins.
gens originaires d’autres régions,

113
Gestion des conflits d’usage de l’Arganeraie du Souss (Maroc). Une nécessité
pour un développement durable du territoire

Tableau 2 : Formes de conflits entre les villageois sédentaires et les nomades

Litiges Parties impliquées Causes

Les villageois considèrent les nomades comme


Conflits d’appartenance Nomades et villageois des douars
des agents de dégradation de la forêt

Conflits d’usage de la forêt/ Concurrence pour l’accès à la terre (culture et


Nomades et villageois des douars de la plaine
parcours pâturage)
Conflits d’approvisionnement en Refus de donner de l’eau aux nomades pour
Nomades et villageois
eau d’abreuvement pour le cheptel l’abreuvement de leur cheptel

Relations des institutions étatiques Il faut remarquer toutefois que la


avec les sédentaires et les nomades : motivation des institutions étatiques
rapport conflictuel et confrontation est ambivalente, puisqu’elle est aussi
permanente régie par l’intention de couper les
arganiers pour vendre du bois ; c’est
Selon les forestiers, la pression des
le cas des communes rurales qui sont
troupeaux de caprins est l’une des
intéressées à faire rentrer des recettes et
causes principales de la dégradation
se préoccupent peu de la régénération
de l’arganeraie. D’une façon générale,
de la forêt. Les autorités locales, elles,
les rapports des éleveurs mobiles et
tentent d’assurer la paix sociale et de
des agriculteurs avec les forestiers et
défendre les intérêts des populations ;
les élus sont très mauvais. Les acteurs
pour maintenir le calme, le caïd peut
étatiques défendent en effet un intérêt
s’opposer aux décisions des communes
complètement opposé à celui des
rurales et interdire la coupe du bois.
éleveurs et des agriculteurs. Pour les
forestiers, il s’agit de préserver les Tous les efforts orientés vers une
ressources du patrimoine national meilleure gestion des parcours de
et de mener une politique pour sa l’arganeraie sont voués à l’échec tant
conservation. En revanche, pour les que ces rapports conflictuels ne seront
autochtones, la survie dans les villages pas améliorés. En particulier, comme la
passe par une exploitation directe et gestion des parcours et la lutte contre la
continue des ressources naturelles dégradation de l’arganeraie nécessitent
jugées vitales (Thieba, 1997). Les une collaboration étroite des institutions
services forestiers tentent de régénérer et des éleveurs mobiles, il apparaît
l’arganeraie en appliquant la coupe à indispensable de créer une relation
blanc, suivie par une longue période de de confiance solide entre les éleveurs
mise en défens, ce qui prive les éleveurs mobiles et les institutions étatiques.
et les agriculteurs non seulement des Il faut signaler que, d’après le service
parcours (ce qui peut impliquer la des Eaux et Forêts, certains nomades,
vente d’une partie du troupeau) mais profitant de la conjoncture politique
les empêche aussi de pratiquer leur actuelle du Maroc relative au Sahara,
activité agricole ainsi que la collecte s’imposent dans la forêt d’arganier en
des fruits d’argan. disant que, puisque l’État marocain
exploite les ressources aquatiques de la

114
Mohamed Chamich et Anne-Marie Jouve

ville de Dakhla, ils peuvent donc, eux, se sont multipliés depuis 1990 et se
exploiter la forêt ou encore, qu’étant déclenchent toujours avec le même
des Marocains, ils peuvent disposer du motif : un animal dévaste les champs
droit d’usage des ressources naturelles agricoles dans l’arganeraie, dégrade
dans l’arganeraie du Sous. Face à cette la forêt…. L’existence de ces conflits
situation, le ministère de l’intérieur a révèle l’ambiguïté et la difficulté de
donné des instructions aux autorités définir les rôles et les limites des droits
locales pour protéger les nomades. de chacun sur ces territoires collectifs.
Les relations entre les éleveurs mobiles
Concernant les agriculteurs, les
et la population sédentaire des douars
forestiers se plaignent du fait qu’ils
avoisinants sont souvent tellement
n’entretiennent pas les arbres
mauvaises que l’élaboration d’une
d’arganier, à l’exception de ceux
réglementation pour les parcours
présents sur les terres melk et plus ou
collectifs devient impérative. Sans
moins sur les agdals cultivés. Cette
quoi les conflits risquent de s’aggraver
situation s’explique par le fait que
et il sera alors difficile d’en contrôler
les agriculteurs ne prennent pas le
l’ampleur.
risque d’entretenir les arbres ou d’en
planter dans les mouchaa parce que ces Quelques propositions pour une
parcelles ne leur appartiennent pas. Ils gestion des conflits dans l’Arganeraie
préfèrent planter des oliviers du fait du Souss
que la loi de 1925 ne s’applique qu’aux
Buckles et Rusnak (2001) expliquent
arganiers.
que même si les conflits liés
Face à cette situation, la seule solution aux ressources naturelles ont de
pour assurer la régénération des nombreuses conséquences négatives
arganiers reste la coupe à blanc et la sur l’environnement et sur l’homme,
mise en défens. Protéger l’arganeraie, leur utilisation de manière positive
tout en permettant aux agriculteurs peut avoir un impact bénéfique
et aux éleveurs de pratiquer leurs puisqu’ils permettent de [vivre une
activités, nécessite de revoir les intense expérience de communication
techniques sylvicoles ; les pépinières et d’interactions qui est un ferment de
expérimentales qui ont été réalisées transformations].
répondent à ce besoin.
Le processus de résolution des conflits
En guise de conclusion, nous pouvons a pour but de les identifier et d’essayer
noter qu’en matière de relations de les régler en examinant les solutions
sociales, les différents groupes ont possibles. Après avoir analysé les
adopté au fil du temps un comportement stratégies et les relations des usagers de
de moins en moins pacifique. La l’arganeraie du Souss, nous présentons
cohabitation entre agriculteurs et dans ce qui suit quelques propositions
éleveurs, par exemple, est émaillée pour la mise en place d’une approche de
de nombreux affrontements. Les gestion des conflits liée aux ressources
conflits entre ces deux communautés naturelles.

115
Gestion des conflits d’usage de l’Arganeraie du Souss (Maroc). Une nécessité
pour un développement durable du territoire

Organisation des éleveurs mobiles Un autre point nous paraît important


et implication dans les projets de pour la sauvegarde du patrimoine
développement national de l’arganeraie, il s’agit du
mode d’organisation des éleveurs
Force est de constater que les activités
mobiles. En effet, la création des
menées avec la population villageoise,
associations villageoises était l’un des
dans le cadre des programmes
objectifs majeurs de la politique de
de développement concernant la
développement de l’État en partenariat
protection des parcours des communes,
avec différentes ONG internationales.
n’impliquent pas les éleveurs mobiles.
Ces associations ont été très bénéfiques
Cela pourrait entraîner une aggravation
pour le développement socio-
de la situation et provoquer des conflits
économique de la région en général
pour la raison suivante : comme la
et de la communauté villageoise
population sédentaire du Souss tend
en particulier, ce qui a poussé les
à rejeter toute la responsabilité de la
acteurs sociaux à créer un réseau des
dégradation de l’arganeraie sur les
associations de la réserve de biosphère
éleveurs mobiles, elle pourrait ne plus
d’arganeraie (RARBA).
du tout les tolérer, en cas d’opération
de sensibilisation de la lutte contre la Cette expérience pourrait concerner
désertification. Une autre possibilité également les éleveurs mobiles, en
serait que la population villageoise essayant de créer des coopératives
n’accepte pas les mesures proposées pastorales afin de les impliquer dans
de lutte contre la désertification, avec les programmes d’amélioration des
l’argument que ça ne sert à rien, puisque parcours et de l’élevage, L’objectif
ensuite « les nomades vont tout détruire principal de cette démarche serait
à nouveau ». Les éleveurs mobiles de d’intégrer l’ensemble des ayants-droit
leur côté se sentiraient encore plus dans leur territoire.
exclus de tous les programmes de
Besoin de médiateurs territoriaux
développement rural.
Afin de mettre en place un rapport
Les mesures d’implication des
de confiance entre les populations
éleveurs mobiles doivent être prises
d’éleveurs mobiles et les populations
soigneusement, en tenant compte de
villageoises, il apparaît nécessaire de
la situation spécifique des différents
sensibiliser ces dernières au fait que
villages concernant les relations entre
l’élevage mobile raisonné est une
les éleveurs mobiles et la population
forme d’utilisation des terrains de
sédentaire. Dans certains lieux, il
parcours et peut être mieux adaptée
va d’abord falloir créer une relation
aux conditions de l’arganeraie que
de confiance entre la population
la culture céréalière intensive et
sédentaire et les éleveurs mobiles avant
irriguée, par exemple. Il est nécessaire
d’entamer les mesures de lutte contre
d’informer la population sédentaire
la désertification et de gestion des
sur le fait que les éleveurs mobiles
parcours collectifs.
viennent de plusieurs régions du Maroc,

116
Mohamed Chamich et Anne-Marie Jouve

affectées par la sécheresse ou rendues inscrits dans un territoire. Elle permet


inaccessibles à cause de la neige, et d’améliorer la communication et la
qu’ils ne viennent pas uniquement diffusion des informations au sein
des provinces du Sud, comme on le des groupes d’intérêts, de s’attaquer
croit trop souvent. A partir de là, on aux causes des conflits par le biais
peut tenter de mobiliser la solidarité de la collaboration, de transformer le
économique entre les régions qui sont processus de gestion des conflits en une
pourvues en ressources pastorales et force de promotion d’un changement
celles qui en sont moins pourvues. social positif, de renforcer les capacités
Pour réussir, il faut l’intervention des communautés à gérer leurs conflits
de personnes étrangères, capables et, enfin, de limiter l’apparition et
de comprendre les représentations l’intensité de futurs conflits.
sociales de chaque protagoniste et de
La communication entre les acteurs
convaincre les différentes parties de se
à tous les niveaux est fondamentale à
réunir, de collaborer et de construire
l’organisation et à la consolidation des
une action organisée dans le but de
liens entre eux : elle leur permet, en
sauvegarder cette ressource naturelle
effet, de s’engager dans un processus
et de permettre à chaque protagoniste
de participation dans le but de se réunir
d’en bénéficier. Il s’agit de reconstruire
autour d’une table de négociation.
un cadre cohérent et concerté des
Concrètement, pour augmenter
problématiques des ressources
la capacité de participation d’une
arganières pour rendre possible le
population, il faut d’abord construire
dialogue et il serait intéressant de
en son sein le pouvoir de négocier.
s’appuyer sur la participation des
médiateurs territoriaux. Selon Scott Dans une recherche de consensus
(2005), [dès le début ou à certains pour la gestion des ressources
moments-clés, une personne étrangère arganières et pour la construction
au conflit (un médiateur) est souvent d’une logique partagée et fondée sur
nécessaire pour guider le processus. Le des stratégies négociées, la préparation
but est d’atteindre une solution juste et l’établissement des conditions
et de long terme qui avantage tout le favorables à la négociation renvoie à
monde]. un long processus de sensibilisation,
d’information et de formation. Cette
En effet, la médiation territoriale
tâche ne peut réussir que si un dispositif
consiste à agir au sein d’un
de médiation adéquat et adapté aux
processus de concertation plus ou
problématiques de la gestion des
moins formalisé (ou à susciter son
ressources naturelles est mis en place.
émergence), impliquant plusieurs
Pour ne pas alourdir le dispositif
catégories d’acteurs porteurs de valeurs
institutionnel, cette démarche devrait
et d’intérêts différents, de façon à
se baser sur les institutions étatiques et
catalyser la construction d’accords
villageoises présentes et responsables
formels ou tacites qui contribuent à une
de la gestion de l’espace d’arganeraie.
gestion concertée de biens ou d’espaces

117
Gestion des conflits d’usage de l’Arganeraie du Souss (Maroc). Une nécessité
pour un développement durable du territoire

Révision de la législation existante par exemple d’un contrat-programme


de développement rural fondé sur une
Les lois et les règles qui régissent
prise en charge solidaire et partenariale
l’arganeraie ne sont plus adaptées à
des enjeux locaux de développement
la situation actuelle et ne concernent
et visant à concilier développement
pas de la même façon l’ensemble des
économique et cohésion sociale.
usagers. Une révision de tous les textes
Pour se faire, il faudrait identifier et
juridiques en rapport avec la gestion de
caractériser des territoires d’action,
l’arganier s’impose.
l’ensemble de ces territoires d’action
Les coutumes ne devront pas être constituant le projet stratégique global
ignorées, car étant enracinées dans de territoire de l’arganeraie.
les valeurs et les croyances locales,
Renforcement des institutions
elles peuvent souvent conduire à
villageoises locales : Jmaâ/
des solutions à long terme et viables
Association
(Thieba, 1997 ; Turner, 2009).Mais
cette approche par les coutumes peut La Jmaâ, organisation sociale paysanne,
ne pas prendre en compte certaines a assuré pendant longtemps un rôle
catégories d’acteurs comme les femmes remarquable dans le maintien de la
par exemple. Pour cela, la gestion cohésion sociale, la gestion des affaires
coutumière peut être accompagnée internes de la communauté villageoise
par un processus de partenariat visant et le respect des règles coutumières.
la participation de tout le monde dans Mais avec l’évolution du milieu
la recherche de solution aux conflits rural et l’émergence de nouveaux
d’usage des ressources arganières. acteurs, notamment les organisations
internationales (Unesco, GTZ, Pnud,
En effet, une grande partie des actions
UE), et la mise en place par l’État de
de développement de la forêt visent
nouvelles politiques de développement
la replantation et la régénération des
rural, le fonctionnement de la Jmaâ
arbres, mais ces actions ne peuvent
s’est affaibli et ne peut plus assumer
réussir sans la mise au point de
de nouvelles tâches. On peut penser
techniques appropriées d’exploitation
aussi que la volonté de l’État était de
et de valorisation des produits de
créer une autre forme d’organisation
l’arganier. Pour cela, nous proposons
paysanne, capable de suivre l’évolution
de mettre en place un processus
et le développement de l’arganeraie.
d’élaboration d’un projet participatif,
C’est ainsi que l’association, comme
mobilisant les acteurs concernés par
nouveau modèle d’organisation
l’usage de l’arganeraie, qui devrait
a vu le jour, composée de jeunes
déboucher à la fois sur de nouvelles
paysans, instruits et sensibilisés à la
règles et un nouveau cadre juridique
problématique du développement local
accepté et partagé par tout le monde.
et capables de mener des actions de
Il s’agit donc d’élaborer un projet
développement tout en respectant les
stratégique global de territoire pour
exigences internationales (approche
l’arganeraie du Souss, dans le cadre

118
Mohamed Chamich et Anne-Marie Jouve

participative, approche genre,…). Conclusion


Le passage de la Jmaâ à l’association Les expériences de développement
a eu un impact positif sur l’action durable ont montré qu’en matière de
collective des communautés préservation des ressources naturelles
villageoises mais a provoqué un dans l’arganeraie il n’est pas aisé
dysfonctionnement au niveau des de faire participer les populations et
règles coutumières, notamment par les collectivités de base, du fait de la
rapport à la gestion des ressources difficulté d’aborder les problèmes
naturelles. Ce dysfonctionnement d’environnement, surtout quand la
peut être expliqué par le fait que ces ressource est rare et qu’elle est liée
associations disposent des moyens directement aux intérêts immédiats des
et des outils qu’on peut qualifier de populations.
modernes mais elles n’ont pas profité L’action doit s’appuyer sur ce qu’on
du capital social de la Jmaâ qui depuis appelle la dynamique institutionnelle
longtemps veillait au respect des droits autochtone locale. Il s’agit en
d’usage de l’arganeraie. l’occurrence de connaître la manière
D’où la nécessité de mettre en place un dont les différentes collectivités,
dispositif de partage des compétences qu’elles soient ethniques (tribus,
de la Jmaâ vers l’association au lieu fraction, lignage) ou territoriales
de la dessaisir de ses prérogatives. (douar, commune, région), mettent en
Selon T. Vedeld (1994), [ …même si place des normes suffisamment stables
les organisations locales coutumières et contraignantes pour permettre la
ont été affaiblies dans le cadre d’un régulation de leurs rapports sociaux et
système global d’intervention, elles la gestion de leur patrimoine commun
peuvent représenter un point de départ (eaux, parcours…).
pour les organisations modernes car L’arganeraie, pivot d’un système
la marginalisation des institutions agraire traditionnel basé sur
coutumières est une autre énergie l’exploitation de l’arbre, l’élevage et
potentielle latente pour l’effondrement l’agriculture, est actuellement menacée
des nouvelles organisations crées, de disparaître dans la zone étudiée.
soutenues et toujours assistées par des Les problèmes de l’arganeraie étant
programmes extérieurs…. ] essentiellement dus aux conséquences
Enfin, pour terminer, nous tenons à des actions et interactions des usagers,
dire que l’orientation la plus positive, il semble que toute politique de
vers laquelle il faut avancer, c’est réhabilitation de cette espèce végétale,
le compromis et la coopération. La si elle veut connaitre quelque chance de
coopération permettra à tous les succès, doit obligatoirement s’attacher
acteurs de l’arganeraie du Souss de à rationaliser cette intervention
trouver les solutions à leurs problèmes, de l’homme sur la nature, et donc
l’épanouissement de chacun et le poursuivre des objectifs prioritaires :
développement des relations. sensibilisation des usagers, replantation

119
Gestion des conflits d’usage de l’Arganeraie du Souss (Maroc). Une nécessité
pour un développement durable du territoire

et développement de l’arganier, reconnaissance mutuelle des différents


réforme et contrôle d’usage…etc.. usages et qu’elle serait d’autant mieux
acceptée qu’elle serait couplée à un
Vu la complexité de ce système
projet de développement territorial.
agro-sylvo-pastoral, notamment la
multiplicité d’acteurs et le pluralisme Pour garantir un changement positif et
institutionnel, l’élaboration d’un constructif de la gestion des conflits,
projet participatif, basé sur la il apparaît nécessaire de s’intéresser
médiation et mobilisant les acteurs prioritairement à l’homme en rapport
concernés par l’usage de l’arganeraie avec son milieu naturel, tout en se
peut contribuer à la résolution des focalisant sur le système de pouvoir
problèmes conflictuels liés à l’usage comme dimension fondamentale
des ressources arganières. Les actions de l’action collective. Pour ce faire,
de restauration, d’amélioration et de l’adéquation des programmes de
maintien des ressources pastorales recherche-action aux réalités du
pourraient être conduites dans le monde rural s’avère nécessaire. Cette
cadre d’un développement intégré adéquation pourrait se baser sur
touchant l’ensemble des facteurs de l’animation et la gestion d’un système
l’écosystème (le milieu, la végétation, de communication triangulaire entre
les animaux et l’homme). Partant du chercheurs, gestionnaires de projets/
constat que les usagers ont des intérêts développeurs et les bénéficiaires
divergents, nous pensons que la qui deviennent éventuellement des
médiation pourrait être un levier pour partenaires.
un changement des pratiques et une

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120
Mohamed Chamich et Anne-Marie Jouve

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121
Revue des Régions Arides n° 30 (1/2013) pp:119-128
Analyse des conflits dans les exploitations agricoles collectives en Algérie :
Cas du périmètre irrigué de la Mitidja Ouest

Faouzi BOUCHAIEB
Cité 680 logt, Bat 19 n° 13 Blida, Algérie,

Résumé :
En 1987, une réforme agricole a été lancée en Algérie pour marquer une transition
politique et socio-économique. Cette réforme initiée dans la loi 87-19 a permis le
désengagement de l’Etat de la gestion directe du secteur public agricole et a été
à l’origine d’une nouvelle réorganisation foncière et sociale par la création des
Exploitations Agricoles Collectives (EAC) et Individuelles (EAI) à partir des ex-
Domaines Agricoles Socialistes (DAS). Sur le plan juridique cette loi a introduit le
droit de jouissance perpétuelle. Sur le plan organisationnel, elle a imposé le mode
de production collectif pour éviter le morcellement des nouvelles exploitations
agricole collectives, et à imposer également le mode de faire valoir direct pour
éviter la spéculation foncière. Cependant, les collectifs des EAC ont vécus des
conflits qui ont été à l’origine des perturbations socio-économiques et des com-
portements informels. L’enquête réalisée auprès d’un échantillon de 48 attribu-
taires et intervenants a permis de monter que les types de conflits dominants sont
des conflits de rôles (conflits internes aux EAC), et des conflits transactionnels
(mode de faire valoir indirect). Le premier type de conflit s’explique par le refus
de l’autorité instituée par la loi 87-19 et qui se personnalise dans le chef du groupe
de l’exploitation. Ce type de conflit a conduit vers le morcellement informel des
exploitations agricoles collectives. Le second type de conflit est engendré par les
transactions foncières informelles. Ce second type de conflit s’explique par l’ina-
daptation des textes législatifs à la réalité socio-économique, et a souvent conduit
vers des procès judiciaires et donc vers l’insécurisation foncière.
Mots clés : modèle socialiste, transition socio-économique, conflits de rôle,
conflits transactionnels, insécurisation foncière,
ّ
‫ملخص‬
‫ بدأ اإلصالح الزراعي في الجزائر ليضع عالمة على التحول السياسي والتنمية‬1987 ‫في عام‬
‫ سمح للدولة‬87-19 ‫ هذا اإلصالح الذي حصل عبر إصدار القانون‬.‫االجتماعية واالقتصادية‬
‫باإلنسحاب من اإلدارة المباشرة للقطاع الزراعي العام وكان مصدر تنظيم عقاري وإجتماعي‬
‫) المتأتية من األمالك الزراعية‬EAI( ‫) والفردية‬EAC( ‫جديد من خالل إنشاء المزارع الجماعية‬
‫ أما من‬.‫ من الناحية القانونية أدخل هذا القانون حق االستخدام الدائم‬.)DAS( ‫االشتراكية السابقة‬
‫ فقذ فرض االستغالل الجماعي لتجنب مزيد انقسام الحيازات الجماعية وأيضا‬،‫الناحية التنظيمية‬
‫إن تلك الحيازات الجماعية لم‬ّ ‫ غير‬.‫لفرض االستغالل المباشر لتجنب المضاربة على األراضي‬

123
Analyse des conflits dans les exploitations agricoles collectives en Algérie :
Cas du périmètre irrigué de la Mitidja Ouest

.‫تسلم من الصراعات التي كانت مصدرا إلضطرابات إجتماعية وإقتصادية وسلوكات غير رسمية‬
‫أن أنواع الصراعات هي صراع الدور‬ ّ ‫ من المستفيدين تبيّن‬48 ‫في مسح أجري على عينة من‬
‫ النوع‬.)‫ ) وصراع معامالت نقدية (بالنسبة للحيازة غير المباشر‬EAC ‫المهيمن (صراعات داخلية‬
‫ والتي تتمثل في‬87-19 ‫األول من الصراع يفسّر برفض للسلطة المنصوص عليها في القانون‬
‫ وقد أدى هذا النوع من الصراع إلى تفتيت المزارع الجماعية بطريقة غير‬.‫رئيس فريق المستغلّة‬
‫ ويفسر هذا‬.‫ أما النوع الثاني من الصراعات فهو متأّت من المعامالت النقدية غير الرسمية‬.‫رسمية‬
‫النوع الثاني من الصراعات بعدم تأقلم القوانين مع الواقع االجتماعي واالقتصادي وهو ما أدى في‬
.‫كثير من األحيان إلى المحاضر القضائية وبالتالي نحو عدم التأمين العقاري‬
،‫ صراعات األدوار‬، ‫ التحوالت االجتماعية واالقتصادية‬،‫ النموذج االشتراكي‬: ‫الكلمات المفاتيح‬
‫ عدم التأمين العقاري‬، ‫نزاعات المعامالت‬

1 -INTRODUCTION gation, de drainage,…) et de déqua-


lification de la force de travail (90 %
En 1963, les terres agricoles colo- des travailleurs sont analphabètes et les
niales estimées à 2,5 millions d’hec- plus qualifiés sont affectés à des taches
tares ont été étatisées et gérées selon d’administration) » (Bessaoud, 2004).
le modèle de l’autogestion. Dans les En 1981, les pouvoirs publics ont lancé
textes, ce modèle repose sur une ges- une restructuration foncière et organi-
tion bicéphale : d’une part le directeur sationnelle qui a permis la création des
qui représente l’Etat, et d’autre part le domaines agricoles socialistes (DAS).
président qui représente le collectif des Cette restructuration avait pour objec-
travailleurs. En réalité, ce modèle était tifs l’amélioration des performances
dirigiste, mais, «l’État avait maintenu économiques et financières par la ré-
en apparence cette forme de gestion, duction de la taille des domaines auto-
pour des raisons d’ordre politique et gérés et par l’introduction de nouvelles
idéologique» (Bedrani, 1981). Sur le pratiques de gestion.
plan organisationnel, économique et
financier, ces domaines agricoles ont « Ces orientations socialistes et cen-
été confrontés à des problèmes de ges- tralisées ont été maintenues jusqu’au
tion, d’approvisionnement et de finan- milieu des années 1980, dans une
cement entrainant une accumulation réelle continuité politique, à travers les
de la dette. Par ailleurs, « les masses réformes agraires de 1971 et 1981. Ce-
d’investissements consenties pour pendant, malgré les correctifs apportés
renouveler le capital productif et les au fonctionnement des domaines socia-
actions de formation et d’encadrement listes, les performances agricoles res-
technique, seront trop faible pour em- taient faibles et les déficits financiers
pêcher un processus de décapitalisation très élevés. Ce constat d’échec condui-
(vieillissement du verger, obsolescence sit à une semi-rupture d’orientation
du matériel et des équipements d’irri- libérale, visant à relancer le secteur pri-
vé et à moderniser l’agriculture grâce

124
Faouzi BOUCHAIEB

à des exploitations agricoles efficaces ont choisi le chef qui devait représen-
autonomes » (Le Coz, 1991). Cette se- ter le collectif auprès des institutions,
mi-rupture d’orientation libérale a été et devait se charger de la gestion de
institutionnalisée dans la loi 87-19 et l’exploitation (organisation du travail,
devait permettre le désengagement de coordination avec l’environnement
l’Etat de la gestion directe du secteur institutionnel et économique, etc.). Le
public agricole. Du point de vue juri- chef de groupe a généralement occupé
dique cette réforme a introduit le droit un poste dans l’ex-DAS, et a fait l’una-
de jouissance perpétuelle moyennant nimité lors de sa désignation par les
le paiement d’une redevance : la terre autres membres du collectif. La quote-
demeure propriété de l’Etat. part foncière de chaque attributaire est
de 03 hectares en moyenne sur une
Du point de vue organisationnel, elle a
terre en irrigué et de 06 hectares sur
permis le démembrement des ex-Do-
une terre en sec. Le matériel hérité de
maines Agricoles Socialistes (ex-DAS)
l’ex-DAS a été également partagé entre
en Exploitations Agricoles Collectives
l’ensemble des groupes formés.
(EAC) et Individuelles (EAI). « Les
DAS crées au début des années 80 sont La loi 87-19 a donc établi une nou-
ainsi dissous à leur tour, et leur capital velle relation institutionnelle entre les
d’exploitation est cédé en pleine pro- nouveaux attributaires et l’Etat. Mais
priété à 29 556 exploitations agricoles aussi, cette loi visait la limitation de
collectives (EAC), 22 206 exploita- la spéculation foncière en imposant le
tions agricoles individuelles (EAI) et mode de faire valoir direct, et la limi-
165 fermes pilotes » (Bessaoud, 2004). tation du morcellement en imposant un
mode de production collectif avec des
Les ayants droits, ou les attributaires
quotes-parts égales entre chacun des
sont constitués essentiellement par
membres du collectif. Mais, aussitôt
le personnel permanent des ex-DAS,
des perturbations socio-économiques
c’est-à-dire des occupants précé-
sont apparues dans les EAC. Ces per-
dents (gestionnaire, comptable, chefs
turbations se manifestent sous forme
de cultures, chefs d’étables, chefs de
de conflits. D’où on s’est posé la ques-
chantiers, chef de parc, pointeurs, ou-
tion suivante : comment expliquer
vriers spécialisés, ouvriers ordinaires,
les différents types de conflits qui ont
gardiens, ferronniers, mécaniciens,
caractérisé l’évolution socio-écono-
etc.…). Il est à noter que d’autres
mique dans les exploitations agricoles
ayants droits (anciens moudjahidines,
collectives ?
cadres de l’agriculture) pouvaient éga-
lement bénéficier d’une quote-part sur L’hypothèse de base formulée pour
présentation d’un dossier. Ainsi, les répondre à cette question se présente
pouvoirs publics ont cédé le pouvoir de comme suit :
décision économique aux attributaires
Certains conflits sont internes aux
qui se sont organisé collectivement en
exploitations agricoles collectives et
groupes qu’ils ont formés et dont ils
ont pour origine le refus par les attri-

125
Analyse des conflits dans les exploitations agricoles collectives en Algérie :
Cas du périmètre irrigué de la Mitidja Ouest

butaires d’une forme organisationnelle La méthode utilisée est déductive. Elle


collective imposée par la réglementa- consiste à expliquer les différents types
tion. Ces conflits s’expliquent par l’in- de conflits rencontrés dans les exploita-
capacité des attributaires à s’adapter tions agricoles collectives. Les conflits
aux changements imposés par la régle- internes s’expliquent par la théorie de
mentation et a conduit souvent au mor- Dahrendorf. Ce dernier affirme que
cellement informel des exploitations c’est la distribution inégale de l’autori-
agricoles collectives (le groupe de té qui est à la base des conflits sociaux :
départ a éclaté en sous-groupes et/ou les conflits sociaux sont une lutte pour
en attributaires individuels). D’autres maintenir ou modifier la répartition
conflits sont liés aux transactions fon- de l’autorité. Cette conception a des
cières informelles et illégales (le mode points communs avec l’économie insti-
de faire valoir indirect étant interdit par tutionnaliste : « selon Commons, dans
la loi 87-19) qui ont souvent abouti sur toute transaction s’exerce des conflits
des procès judiciaires. qui trouvent à la fois la lutte pour la
Le but de cet article est d’apporter des richesse (la propriété et son usage) et
éclairages sur les causes et les consé- la lutte pour le pouvoir (la création de
quences de l’adaptation informelle règles et ses conditions d’application »
à deux contraintes législatives juri- (Bouba-Olga, Chauchefoin, Mathé,
diques : l’obligation du mode de pro- 2004). Les conflits liés aux transactions
duction collectif, et l’obligation du foncières informelles s’expliquent
mode de valoir direct. par des pratiques informelles qui
demeurent illégales du point de vue
2-Méthodologie  institutionnel. Cette situation traduit le
La zone d’enquête : se situe dans le problème du décalage entre les règles
périmètre irrigué de la Mitidja Ouest, formelles et la réalité et traduit l’inef-
tranche 1, secteur Sud. Administrati- ficacité institutionnelle évoquée et dé-
vement, ce périmètre se situe dans une veloppée dans la conception de North
zone pluviométrique qui dépasse en (Chabaud, Paternay, Perez, 2004).
moyenne 600 mm par an. Le sol est L’enquête consiste à réaliser des études
argileux et convient à l’arboriculture. de cas sur la base d’un guide d’entre-
Le périmètre a été découpé en deux tien qui tente d’identifier et de trouver
tranches : la première avec une super- des explications aux différents types
ficie de 8 600 hectares et la seconde de conflits rencontrés dans les exploi-
avec une superficie de 15 000 hectares. tations agricoles collectives. L’enquête
L’enquête s’est déroulée dans l’ex- s’est déroulée entre le 15-03-2008 et le
DAS Boudjema Ikhlef. 03-07-2008.
L’objectif de l’enquête est de cher- L’échantillonnage L’échantillon est
cher à expliquer l’origine des conflits composé de 48 cas qui n’ont pas été
dans le périmètre irrigué de la Mitidja choisis au départ. La préoccupation
Ouest. fondamentale qui guidait l’enquête a

126
Faouzi BOUCHAIEB

été de saisir les causes qui expliquent titué par un autre membre du collectif
non seulement les conflits, mais aussi dans le souci de produire des change-
les différents problèmes rencontrés ments favorables. Ces initiatives se
dans les exploitations agricoles collec- soldent par des échecs, et le désordre
tives. Ainsi, «la représentativité dont il persiste. Cette situation conflictuelle
s’agit ici ne résulte pas de formes de ne s’explique pas systématiquement
généralisation statistique ou prédictive. par l’incompétence du chef de groupe.
Elle est qualitative et inductive, visant Autrement dit, le problème n’est pas
à expliquer et à «abstraire» des méca- la personnalité du gestionnaire mais le
nismes et des processus». (Le Meur, seul fait qu’il détienne de l’autorité.
2002). Les conflits de confiance entre le chef
3-Résultats et discus- du groupe et les membres du collectif :
sions Le chef de groupe établi des contrats
avec des intervenants (preneurs), et ne
3.1-Résultats déclare pas le montant réel des transac-
Les conflits internes aux exploita- tions. Le manque de transparence dans
tions la gestion des contrats mène vers des
conflits de confiance et vers le mor-
Les conflits internes avant le morcel- cellement informel des exploitations
lement formel (09) agricoles collectives.
Les conflits de rôle : Les chefs de Les conflits engendrés par l’influence
groupes choisis par les collectifs des et la pression de l’environnement so-
exploitations agricoles collectives cial : Des membres de la famille, sinon
issus du démembrement des ex-DAS, des attributaires proches, incitent les
ont été aussitôt contestés : certains attributaires encore unis à opter pour
membres du collectif désapprouvent le morcellement informel. L’hésitation
que l’un d’entre eux se retrouve avec engendre le malaise psychosocial qui
un statut différent lui permettant de finit par aboutir sur des conflits et enfin
jouir d’une autorité et d’exercer un sur le morcellement informel des ex-
pouvoir de décision économique. Ce ploitations agricoles collectives. Après
changement organisationnel a conduit le morcellement informel, le matériel a
à un désordre comportemental (déso- été soit vendu en totalité ou partielle-
béissance, absentéisme, manque de ment. Le revenu de la vente a été soit
respect,…). En face des difficultés partagé entre l’ensemble des membres
relationnelles le chef de groupe reste du collectif ou utilisée pour réaliser
impuissant et ne parvient pas à instau- un forage à usage collectif. Au jour
rer un ordre favorable à l’activité éco- de l’enquête très peu d’attributaires
nomique. Ainsi, une atmosphère ten- gardent encore un matériel hérité de
due s’installe menant vers des conflits l’ex-DAS, et ceux qui ont préservé ce
relationnels et finalement vers le mor- matériel l’utilisent pour des prestations
cellement informel. Dans certaines de services.
situations, le chef de groupe est subs-

127
Analyse des conflits dans les exploitations agricoles collectives en Algérie :
Cas du périmètre irrigué de la Mitidja Ouest

Des conflits internes durant le proces- Des conflits qui ont mené vers un se-
sus du morcellement informel (01cas) cond morcellement informel. (03 cas)
Le morcellement informel ainsi que Après un premier morcellement infor-
le partage des moyens de production, mel, il arrive parfois qu’un autre mor-
se sont déroulés dans un climat plutôt cellement se produit. Celui-ci s’ex-
serein dans l’ensemble. L’atmosphère plique par la persistance des difficultés
était tellement tendue et paralysante au liées essentiellement aux problèmes
point que les membres des EAC avaient de l’eau et du financement. En face
opté pour un partage des facteurs de de cette situation, certains membres
production dans la précipitation, et à recommandent le recours au mode
l’amiable. Il reste que dans certaines de faire valoir indirect, alors d’autres
situations quelques procédures de par- membres préconisent de trouver des
tage n’ont pas fait l’unanimité entre les solutions (endettement) même par-
membres du collectif, mais sans pro- tielles ou conjoncturelles aux difficul-
voquer de conflits apparents. On peut tés qui s’imposent. L’absence d’une
citer le cas du morcellement partiel de vision commune sur la manière de
l’exploitation : les terres nues ont été gérer l’exploitation explique ce type de
partagées, mais les vergers sont restés conflit.
communs.
Les conflits contractuels
Des conflits internes après le morcel-
Conflits contractuels : cas des contrats
lement informel. (01 cas)
écrits non reconnus par l’institution
La récidive des conflits après le mor- juridique (04 cas)
cellement informel : après le mor-
Le bailleur (attributaire) et le preneur
cellement informel l’un des sous
(intervenant) établissent un contrat de
groupes issu du collectif de départ
location à moyen et/ou à long terme.
remet en cause le morcellement infor-
Mais, après la réalisation des inves-
mel et réclame un revenu provenant
tissements dans l’exploitation (planta-
de l’ensemble de l’exploitation. Cette
tions, forage, autres), le bailleur remet
récidive comportementale provoque
en cause le contrat et tente de récupérer
la genèse d’un conflit qui conduit à
l’exploitation par la force. Le conflit
des procès judicaires. La justice de
s’installe entre le bailleur et le preneur
son coté se conforme à la loi 87-19 et
et aboutit sur des procès judiciaires.
remet en cause la décision du morcel-
D’autre part, la justice se conforme
lement informel prise par l’ensemble
à la loi et ordonne la restitution de
des membres du collectif. Ainsi, quand
l’exploitation au bailleur, alors que ce
bien même le morcellement informel
dernier est également dans le tord. La
constitue souvent une alternative qui
justice applique la loi (le mode de faire
met fin aux conflits, et une issue vers
valoir indirect étant interdit par la loi
une stabilité relative ; il demeure néan-
87-19) dans les limites de ses préro-
moins fragile.
gatives. Il est à noter que les contrats
établis auprès des chargés d’affaires ne

128
Faouzi BOUCHAIEB

sont pas reconnus par l’instance judi- Dans ce contexte, le conflit constitue
ciaire. Les transactions foncières ne une préoccupation économique et un
sont pas ainsi sécurisées et sont à l’ori- phénomène explicatif des changements
gine des conflits entre les ayants droits et des transformations socio-écono-
et les preneurs. miques. Pour comprendre l’origine des
conflits dans les exploitations agricoles
Conflits contractuels : cas des contrats
collectives, il faut faire un retour sur
verbaux (04 cas)
le passé. Il est important de préciser
Après établissement d’un contrat ver- que la gestion des exploitations agri-
bal sur une durée de location à moyen coles collectives (EAC) a été cédée à
terme, le bailleur tente de le résilier et des attributaires n’ayant jamais exercé
de le revaloriser par l’établissement en majorité une responsabilité dans les
d’un autre contrat avec un autre pre- ex-Domaines Agricoles Socialistes, et
neur. Cette remise en cause du premier n’ont jamais été préparés aux change-
contrat conduit à un conflit entre le ments imposés par la loi 87/19. Dans le
bailleur et le premier preneur. Mais ce système de l’autogestion qui a précédé
type de conflit n’évolue pas vers des la réforme de 1987 « l’organisation est
procès judicaires : le preneur se retire pyramidale. A la base se trouvent les
dans la discrétion sachant que sa posi- travailleurs « ordinaires », parfois sou-
tion est vulnérable (le contrat est non mis à un chef d’équipe ou de chantier,
seulement illégal, mais en plus ver- lequel est soumis à des chefs de culture
bal). Cela dénote que le bailleur ignore ou d’élevage, lesquels sont sous l’auto-
souvent la valeur de la terre, et se rend rité du directeur et/ ou du président du
compte de son ignorance après l’éta- comité de gestion ». (Bedrani, 1981).
blissement du premier contrat. Cette
Après le désengagement de l’Etat de la
irrégularité est favorisée par une ina-
gestion directe du secteur public agri-
daptation institutionnelle qui perdure.
cole, les attributaires ont été désem-
Discussions parés. En effet, ces derniers étaient
dans l’incapacité de créer de nouvelles
Les économistes classiques abordent
règles pour instaurer l’ordre et favori-
l’analyse économique en faisant abs-
ser une atmosphère en faveur de l’acti-
traction des conflits. Plus tard, les éco-
vité économique. En effet, les chan-
nomistes institutionnalistes remettent
gements qu’ils ont subi ont été plutôt
en cause les hypothèses théoriques
source d’instabilité et donc source
adoptées par les économistes clas-
de danger parce qu’ils représentent
siques, et privilégient une démarche
une perte de repères. Des conflits se
pragmatique qui s’appuie sur l’analyse
sont alors manifestés et s’expliquent
de la réalité dans sa complexité et sa
par le refus d’une autorité (chef de
diversité. Une démarche qui a conduit
groupe) instaurée par la loi 87-19 et
à des analyses intégrant les dimensions
qui a trouvé des difficultés à évoluer
psychologiques, sociales, culturelles et
dans la réalité. En effet, la lutte pour
autres dans la compréhension et l’expli-
l’autorité et donc pour le pouvoir de
cation des phénomènes économiques.

129
Analyse des conflits dans les exploitations agricoles collectives en Algérie :
Cas du périmètre irrigué de la Mitidja Ouest

décision n’a pas permis au groupe de tations agricoles. Par contre, l’inter-
départ de s’organiser et d’établir un diction du marché foncier de la loca-
ordre dans les exploitations agricoles. tion a conduit vers des comportements
Ces conflits sociaux sont donc liés à informels qui ont abouti dans certaines
une lutte pour modifier la répartition de situations sur l’insécurisation foncière,
l’autorité et se traduisent souvent par et sur des procès judicaires. Du point
des divergences entre les membres du de vue institutionnel, ce type de conflit
groupe sur la manière de gérer l’ex- est négatif : il traduit l’inadaptation de
ploitation, et donc met en évidence la la réglementation à la réalité, et donc
question du pouvoir de décision éco- il traduit l’inefficacité institutionnelle.
nomique. Ces conflits sont donc des Du moins de vue économique, ce type
conflits de rôle. Néanmoins, il excite de conflit est également négatif car il
d’autres types de conflits qui sont liés crée un climat de méfiance, et limite les
au manque de confiance et à l’influence échanges. Il reste que du point de vue
de l’environnement social. Ces types des attributaires, ce type de conflit peut
de conflits peuvent s’ajouter au conflit être positif car il permet à l’attributaire
de rôle et amplifier la tension sociale de récupérer non seulement l’exploi-
entre les membres du collectif. Les tation, mais également l’ensemble des
conflits de transactions apparaissent investissements qui ont été réalisé par
après l’établissement des contrats de le preneur. Il faut préciser que la ques-
transactions foncières non conforme à tion des conflits dans la forme organisa-
la loi. Cette évolution montre qu’il y’a tionnelle collective existe dans les pays
une trajectoire de ces conflits : d’abord développés. A titre d’illustration, en
des conflits internes au groupe (c’est-à- France, « les conflits entre associés ont
dire des conflits dont les arbitres sont toujours existé et aujourd’hui 60% des
le groupe lui-même) qui aboutissent à sociétés agricoles se dissolvent suite à
une division, et finalement des conflits des problèmes humains. Le projet col-
de deuxième ordre, une fois la division lectif ne saurait se résumer à la simple
réalisée. Ces derniers conflits opposent addition de solutions individuelles.
les ayants droits et les preneurs et dé- Afin de construire des scénarios de
notent l’asymétrie de pouvoir entre travail en commun, de régler les ten-
ces deux acteurs. Il est à noter que les sions internes entre associés, de faire
conflits ne sont pas négatifs dans toutes vivre le projet collectif, les agriculteurs
les situations. Dans le cas des conflits peuvent être accompagnés. (Anonyme,
de rôle, ceux-ci ont été révélateur de 2008). Or, en France, depuis toujours
l’inadaptation de la réglementation aux et « jusqu’à présent, les formes collec-
mentalités des attributaires. Dans cette tives en agriculture ont essentiellement
situation, le morcellement informel été perçues sous l’angle technique.
apparait comme une règle qui a permis Trop longtemps, les questions de rela-
l’adaptation des mentalités à la réalité tions humaines ont ainsi été oubliées,
socio-économique en mettant fin au comme le montre le nombre ridicule
désordre qui régnait dans les exploi- de service de médiation que les orga-

130
Faouzi BOUCHAIEB

nismes professionnels ont développé ». groupe et par l’incapacité de produire


(Anonyme, 2008) De l’autre coté, en des règles nouvelles pouvant permettre
Algérie, les attributaires n’ont été ni d’instaurer un ordre favorable à l’acti-
préparés au changement introduit par vité économique. Ces conflits prennent
la loi 87-19, ni accompagnés, et des la forme de divergences entre les
transformations se sont produites dans membres du collectif dans la gestion
l’indifférence totale de l’administra- de l’exploitation, et peuvent se com-
tion, ou encore par le laisser faire. Or, prendre comme la conséquence d’une
« pour que le conflit soit transformé lutte pour maintenir ou modifier la ré-
en innovation d’un certain genre, cer- partition de l’autorité. Ces conflits sont
taines conditions doivent être remplies, de nature psychosociale ou culturelle et
certaines institutions existé, ce qui ren- ont abouti vers le morcellement infor-
voie au mode de fonctionnement des mel qui peut être considéré comme une
sociétés. En particulier le conflit doit évolution positive vers le rétablisse-
pouvoir s’exprimer et pouvoir se déve- ment de l’ordre. Néanmoins, il existe
lopper en innovations par l’intermé- d’autres types de conflits qui ont abouti
diaire de règles du jeu social, d’insti- vers le ralentissement de l’activité éco-
tutions spécifiques (qui peuvent ne pas nomique et vers des procès judicaires,
exister dans certaines sociétés). ( …..). tel que les conflits engendrés par les
Ainsi selon la nature des conjonctures transactions foncières informelles.
sociales, il peut y avoir des formes très
L’ensemble de ces conflits révèle
différentes de régulations des conflits
l’inadaptation de la réglementation
et donc des innovations, en particulier
à la réalité socio-économique. Cela
institutionnelles. (Dockès, 2002).
montre qu’une politique d’ajustement
4-Conclusion est nécessaire pour adapter les règles
formelles et obsolètes à la réalité so-
La nouvelle réorganisation agricole
cio-économique. Cette politique de
instaurée dans la réforme agricole de
réajustement devrait permettre autant
1987 n’a pas été efficace et a engendré
que possible de mettre en place de
plusieurs types de conflits. Ces confits
nouvelles règles et des mécanismes
sont d’abord internes aux exploitations
pour gérer les problèmes réelles qui
agricoles collectives. On peut évoquer
prennent parfois des dimensions alar-
les conflits de rôle qui se traduisent
mantes et qui bloquent ou ralentissent
par le refus de l’autorité du chef de
l’activité économique.

Références bibliographiques
- Anonyme. (2008) : Agriculture en groupe : se parler pour travailler mieux. Re-
vue Transural initiative n° 349. France.
- BEDRANI S., (1981) : L’agriculture algérienne depuis 1966. OPU, Alger, 414p.
- BESSAOUD O., (2004) : L’agriculture et la paysannerie en Algérie. Les grands
handicaps. Communica-tion au symposium –Etat des savoirs en sciences sociales

131
Analyse des conflits dans les exploitations agricoles collectives en Algérie :
Cas du périmètre irrigué de la Mitidja Ouest

et humaines CRASC- ; Oran, 21 p.


- BOBA-OLGA O., CHAUCHEFOIN P. et MATHE J., (2004) : Innovation et
territoire : une analyse de conflits autour de la ressource en eau : le cas du bas-
sin versant de Charente. Colloque : territoires de l’innovation espaces de conflits.
Bordeaux, 26 pages.
- CHABAUD D. PATERNAY C. et PEREZ Y., (2004) : Stabilité et changement
dans l’analyse de North : 1990-2004. JEL classification : B31-017-P51. 28 pages.
- DOCKES P., (2002) : Le recours à l’histoire et l’évolutionnisme. Conférence
matisse. Paris.
- Le COZ J., (1991) : L’Algérie. Décennie 1980 : Les étapes de la désocialisation.
in : Espace rural. France, 24 pages.
- Le MEUR P-Y., (2002) : Approche qualitative de la question foncière. Note
méthodologique. IRD REFO. France.

132
Revue des Régions Arides n° 30 (1/2013) pp:133-148

Conflits d’espaces et gouvernance foncière :


méthodologie d’approche et enseignements du contentieux lié à
la Loi littoral en Corse

Romain MELOT. INRA-Sadapt 16, rue C. Bernard 75005 PARIS


Jean Christophe PAOLI. INRA-Lrde. 20250 CORTE France.

Résumé :
Les conflits d’usage des espaces incluent tous les conflits portant sur des biens pri-
vés, communs ou collectifs situés dans l’espace rural : eau, foncier, aménités, etc.
Dans cette communication, nous essayons de synthétiser les conflits analysés dans
le cadre de programmes de recherches collectifs (programme ADD-COVER), en
fonction de leur propension à faire évoluer les formes de gouvernance du rural.
Nous nous appuyons sur une approche institutionnaliste des conflits, compris
comme moteur de la dynamique des institutions et sur l’analyse du contentieux
juridique concernant les questions juridiques. Nous prenons l’exemple du conflit
sur l’application de la loi littoral en Corse qui mêle une controverse sur les règles
d’urbanisme et des préoccupations environnementales. L’importance des enjeux
urbanistiques est propice à l’intervention de l’Etat en tant que garant de la Loi
mais cette intervention met au second plan le processus de prise de parole par la
société civile et l’argumentaire environnemental.
Mots-clés : Conflits, contentieux, littoral, institutions, Corse, décentralisation,
gouvernance, urbanisme.
ّ
‫ملخص‬
‫إن صراعات إستخدام المساحات تشمل جميع النزاعات المتعلقة بالملكية الخاصة أو الجماعية أو‬ ّ
‫ في هذه الورقة‬.‫ وما إلى ذلك‬، ‫ والراحة‬،‫ األرض‬،‫ الماء‬: ‫المشتركة التي تقع في المناطق الريفية‬
ADD- ‫سنحاول تلخيص الصراعات التي تم تحليلها في سياق برنامج البحوث الجماعية (برنامج‬
‫ نحن نعتمد في ذلك على المقاربة‬.‫ وفقا لميلها إلى تطوير أشكال الحوكمة في الريف‬،)COVER
‫المؤسساتية للصراعات التي يفهم منها على أنها المحور الديناميكي للمؤسسات وعلى تحليل‬
‫ وسنأخذ مثاال على ذلك النزاع على تنفيذ القانون‬.‫المنازعات القانونية المتعلقة بالمسائل القانونية‬
.‫حماية الساحل في كورسيكا الذي يمزج ما بين الجدل حول أنظمة التحضّر واالهتمامات البيئية‬
‫إن أهمية القضايا الحضرية يفضي إلى تدخل الدولة كضامن للقانون ولكن هذا التدخل يفضي إلى‬ ّ
ّ
.‫تهميش عملية تدخل المجتمع المدني والحجج البيئية‬
، ‫ كورسيكا‬، ‫ والمؤسسات‬، ‫ والخط الساحلي‬، ‫ الصراعات والنزاعات‬: ‫الكلمات المفاتيح‬
.‫ والتخطيط الحضري‬، ‫ والحكم‬، ‫والالمركزية‬

133
Conflits d’espaces et gouvernance foncière :méthodologie d’approche
et enseignements du contentieux lié à la Loi littoral en Corse

1-Introduction biens marchands, traitement des dé-


chets; stations de traitement des eaux,
L’espace rural est soumis à de pro-
centres de traitement des déchets ou
fondes mutations de ses fonctions pro-
de stockage d’énergie…), le dévelop-
ductives et sociales, qui interpellent
pement des infrastructures linéaires de
d’ores et déjà les gestionnaires de
transport, la montée en puissance des
l’espace rural. Jusqu’à présent ceux-
demandes de réservation d’espace au
ci étaient essentiellement des gestion-
nom de la protection des espèces et des
naires de « l’agricole » ou encore des
milieux (zones naturelles protégées,
«espaces protégés ». Désormais, ils
corridors écologiques…), sont autant
doivent prendre en compte les problé-
d’exemples de ces recompositions des
matiques propres à des espaces, à la
usages des territoires. En effet, la spé-
fois résidentiels, récréatifs, agricoles,
cialisation fonctionnelle des espaces
industriels parfois, ou encore, patrimo-
laisse de plus en plus la place à la su-
niaux.
perposition des usages, suscitant ainsi
En effet, les dynamiques territoriales des proximités conflictuelles dans des
posent la question de la recomposition espaces complexes.
des usages des espaces. Elles peuvent
Dans le cas de la France, comme dans
être considérées comme des proces-
bien d’autres pays développés, un
sus continus de création de déséqui-
contexte institutionnel dense entoure
libres qui se situent à la croisée de
les projets de changement dans les ter-
plusieurs types de préférences relatives
ritoires : les opérations d’urbanisme,
aux usages du foncier, des paysages et
d’aménagements, d’implantation d’ac-
des ressources territoriales : des préfé-
tivités économiques, de classement des
rences pour la fonction «cadre de vie»,
zones dans différentes catégories (ur-
des préférences pour la fonction pro-
banisable, protégée, etc.), impliquent
ductive de la part des entreprises agri-
des actes et décisions administratives
coles, industrielles ou de services, ou
qui font régulièrement l’objet de
encore de certaines collectivités territo-
contestation.
riales et aménageurs, des préférences
enfin pour la conservation exprimées Notre analyse prend comme point
par des mouvements de protection de d’appui une recension des conflits
l’environnement. portant sur des zones rurales et péri-
urbaines françaises (Torre et al 2004 ;
Les phénomènes de périurbanisation
Torre et Caron 2002 ; Kirat et Torre,
ou d’implantation de néo-ruraux dans
2006, 2008) mais nous nous appuyons
des espaces autrefois dédiés à l’acti-
ici surtout sur le cas de la Corse. A ce
vité agricole, de multiplication à la
stade du travail, notre objectif est de
périphérie des villes de plates-formes
comprendre les conditions qui font
dédiées à l’industrie et aux services ou
qu’au-delà du conflit peuvent se mettre
consommatrices d’espace et destinées
en place des nouvelles formes de ges-
à traiter extra-muros les demandes de
tion de l’espace, à la fois durables du
l’espace urbain (approvisionnement en

134
Romain MELOT et Jean Christophe PAOLI

point de vue écologique et équitables 2-Conflits et dynamique


du point de vue social. La question des règles de gouver-
plus précise que nous posons est celle nance : une méthode et un
du lien entre les conflits d’urbanisme schéma interprétatif
et la réglementation environnementale.
Méthodologie d’analyse des conflits
Dans quelle mesure un conflit d’urba-
d’usage
nisme peut-il produire une nouvelle
gouvernance des questions environne- En premier lieu, il convient de rap-
mentale ? peler que la méthode de repérage des
conflits que nous utilisons renvoie à
Pour répondre à cette question, nous
un cadre d’analyse pluri-disciplinaire,
faisons une hypothèse entre la nature
réunissant entre autres économistes,
des conflits et la dynamique des formes
sociologues et géographes autour de
de gouvernance : elle consiste à dire
l’étude croisée de sources d’observa-
qu’un conflit, pour produire un nou-
tion diverses de la conflictualité : ana-
vel ensemble de règles en vigueur,
lyse systématique des conflits relatés
doit passer par une montée de l’action
par la presse locale, entretiens auprès
collective qui permet de dépasser le
d’acteurs locaux, ainsi que l’étude sta-
simple niveau de l’action conflictuelle
tistique des demandes adressées aux
inter-individuelle. Cette montée en
juridictions, ce dernier point faisant
puissance de l’action collective s’ef-
l’objet des développements qui vont
fectue par la constitution de collectifs
suivre.
associatifs, voire même par l’opposi-
tion d’institutions de nature politique. Dans le cadre d’une méthodologie
d’ensemble spécifique, des protocoles
Dans un premier temps, nous propo-
précis de recueil des données et de
sons une vue d’ensemble sur les mé-
construction de schémas de conflic-
thodes de recension des conflits que
tualité ont été mis en place à chacune
nous utilisons ainsi que nos façons
des étapes du travail. Ces protocoles
d’appréhender le lien entre conflit fon-
garantissent l’obtention de l’image la
cier et problèmes environnementaux,
plus fidèle possible de la conflictua-
dans un deuxième temps nous nous
lité au sein d’une zone ou d’un espace
penchons plus particulièrement sur le
donnés. Cette méthode emprunte à
cas de la Corse, comme exemple arché-
certaines procédures d’investigation
typique où les problèmes de gestion du
déjà élaborées par ailleurs (comme le
foncier et d’utilisation des ressources
travail de Charlier , -1999-, réalisé à
naturelles se sont cristallisées autour
partir d’articles de presse), mais fait
des discussions sur l’application de la
également appel à des procédures
législation relative à la protection du
innovantes ; elle repose sur des tech-
littoral .
niques d’analyse des sciences sociales
(entretiens, enquêtes, récits, suivis de
groupes…) ; elle consiste également
en l’exploitation de bases de données

135
Conflits d’espaces et gouvernance foncière :méthodologie d’approche
et enseignements du contentieux lié à la Loi littoral en Corse

comme les bases documentaires des de ces méthodes, avant de proposer un


juridictions administratives et civiles. éclairage spécifique sur l’analyse du
Nous résumons dans le tableau suivant contentieux sur l’urbanisme littoral
les différents aspects méthodologiques en Corse.

Tableau 1 : Sources d’analyse et méthodologie d’enquêtes sur les conflits


d’usage.
Source Description Avantages Limites
d’analyse
Presse professionnelle Presse locale plus souvent
(associations), presse locale
« porte-voix » qu’investigatrice.
dépouillée sur une coupe Presse d ’information
Presse Majore l’importance des conflits
temporelle (travail réalisé en proche du terrain
Corse, Ile-de-France, Charente,
à dimension collective. R isque
Languedoc) de censure
Problèmes d’accès à la source
(accès payant ou à négocier avec
Documents juridiques se
Collecte de documents les présidents de juridiction).
prêtent à un codage
directement auprès des tribunaux Taux de recours à la justice
Contentieux formalisé. Possib ilité
ou consultation de bases variable suivant les types de
documentaires. d’observation sur la
conflits (intérêt à aller au
longue durée
tribunal, coût et contraintes de la
procédure)
Questionnaires auprès d’acteurs
Questionnaires
ciblés (associations) ou auprès de Informations au plus près Enquêtes quantitatives difficiles
auprès
plusieurs catégories d’acteurs sur de la réalité locale, à mettre en œuvre, rétention
d’acteurs
une zone et une thématique entretiens en face à face. d’information.
locaux
définie

3-Conflit et structure de d’un conflit entre privés concernant un


gouvernance ? bornage. Deux individus et leurs fa-
milles porteront leur conflit devant un
Les méthodes de recension données ci-
géomètre, qui sera leur arbitre. Au-delà
dessus s’appliquent plus ou moins en
si le conflit se poursuit ou s’il concerne
fonction de la nature des conflits que
un problème plus complexe comme
nous avons à observer et en particulier
une servitude de passage, le conflit
de la nature plus ou moins collective
s’arbitre par un juge, qui appliquera
des prises de paroles et des initiatives
les règles de droit existant. Il en est
engendrées dans le cadre des conflits
de même lors de conflits de voisinage
d’espace. Car enfin, qu’est-ce qu’un
où des plaignants s’estimeront lésés
conflit, dans le contexte de nos socié-
par leurs voisins (bruits, déchets). Le
tés de droit ? C’est fondamentalement
conflit montera en généralité lorsque
selon nous une arène, dans lesquelles
l’émetteur de nuisance sera une entre-
deux parties opposantes demandent un
prise ou une collectivité, susceptible
arbitrage que chacun souhaite favo-
de toucher plusieurs personnes qui
rable évidemment à sa cause. Si l’on
trouveront elles-mêmes intérêt à agir
part du plus petit niveau de l’action
collectivement pour diminuer les coûts
collective, on peut prendre l’exemple

136
Romain MELOT et Jean Christophe PAOLI

de leur action et augmenter leur chance d’acteurs tandis que les seconds, plus
de succès. Mais dans ces exemples, le politiques, seront publicisés dans la
conflit ne porte toujours que sur des op- presse, utilisée comme porte-voix, et
positions entre personnes physiques et dans les tribunaux administratifs.
morales où on demande de redresser un
Si l’on s’intéresse maintenant à l’objet
tort supposé, en fonction des « règles »
des conflits, c’est-à-dire au domaine
existantes (c’est-à-dire l’ensemble des
qui fait l’objet du désaccord entre
prescriptions qui s’appliquent aux ac-
acteurs, nous avons pris l’habitude de
teurs dans les cas concernés). Au-delà,
les classer de la façon suivante (nous
c’est lorsque les conflits porteront non
reprenons ici les variables utilisées à
plus dans un corps de règles donné
l’occasion des enquêtes sur les conflits
mais sur la nature des règles, en vue de
d’usage s’appuyant sur l’analyse de la
leur changement, que l’on commence
presse et du contentieux) :
à pénétrer dans le domaine de ce nous
appelons les conflits de gouvernance. 1. accessibilité (droit de passage...)
Ces conflits-là correspondent néces- 2. agriculture
sairement à des conflits collectifs pour
deux raisons : d’abord parce que forcé- 3. ICPE : Installations classées pour
ment est impliquée une institution sus- l’environnement (installations et acti-
ceptible d’émettre une règle nouvelle vités industrielles,
(cela par définition ne peut être fait par extractives ou de stockage, installa-
un individu, sauf éventuellement un tions d’élevage)
juge dans les pays de common law) et
d’autre part parce que ces institutions 4. services (tels que transports aériens,
peuvent difficilement être remises en etc...)
cause par des individus isolés à faible 5. utilité publique (tout projet d’amé-
poids social et politique. Parmi des nagement impliquant une déclaration
conflits de gouvernance, on peut évi- d’utilité publique)
demment trouver les oppositions aux
tracés de routes ou ouvrages collectifs, 6. urbanisme (documents d’urbanisme
mais encore les conflits autour des arrê- et autorisations individuelles, telles
tés de dates de chasse, les zonages en- que permis de construire, certificats
vironnementaux. Cette distinction ainsi d’urbanisme...)
esquissée entre « conflits individuel- 7. gestion et préservation du milieu
dans les règles » et « conflits de gou- naturel (ce qui inclut la chasse, la pro-
vernance-collectif » permet en outre de tection de la nature, la gestion de la res-
classifier la pertinence des méthodes source en eau...)
de recension présentées ci dessus. En
effet on peut dire grossièrement que N’importe lequel de ces 7 domaines
les conflits du premier type seront des arbitrairement classifiés ci-dessus est
évènements discrets, repérables dans susceptible d’évoluer vers un conflit
les juridictions civiles et les entrevues collectif, porteur de changements
éventuels dans les règles. Toutefois,

137
Conflits d’espaces et gouvernance foncière :méthodologie d’approche
et enseignements du contentieux lié à la Loi littoral en Corse

la synthèse des travaux menés par le convergent vers un objet précis qui
groupe « conflit » sur plusieurs terrains cristallise leurs revendications : soit
en France montre, dans les régions de que l’objet du conflit, par son urgence
très forte conflictualité, la typologie s’impose à eux (par exemple les cou-
suivante : lées de boue en Normandie), soit
qu’il soit hautement symbolique (ce
- Des zones conflictuelles où les
peuvent être alors des rivières comme
conflits « s’enkystent », c’est-à-dire
la Veyzouve ou la Ristonica). En tout
à dire durent parce que les plaignants
cas, dans ces exemples semble se dé-
n’arrivent pas à trouver d’issue qui leur
gager une constante : celle d’associer
soit favorables. Ce genre de conflits
des problèmes environnementaux (ici
s’éteint avec la volonté des parties (en
des nuisances ou des pollutions) avec
général, associations) fer de lance des
des questions d’occupation de l’espace
contestations.
(comme schématisé dans la Fig. 1).
- Certains de ces conflits toutefois sont Pour poursuivre cette idée et creuser
« chroniques » ou « constants » et en particulier le lien entre les conflits
voient régulièrement se répéter des portant sur les règles d’urbanisme et
évènements conflictuels comme des les problèmes environnementaux nous
manifestations ou des procès, tous por- avons choisi de développer plus parti-
tant toutefois sur le même objet ou des culièrement l’exemple des évènements
objets très similaires. conflictuels liés à l’application de la loi
littoral en Corse. Ce cas est en effet un
- D’autres, beaucoup plus rares, abou-
exemple où les questions de nature en-
tissent parfois très rapidement à une
vironnementale (la protection de sites
solution, lorsqu’une partie au moins
vierges de haut intérêt patrimonial)
des revendications des acteurs a été
sont étroitement liées aux discussions
prise en compte, au moyen de nouvelles
et controverses sur l’élaboration des
formes d’organisation des acteurs et de
documents d’urbanisme (Plans locaux
nouvelles règles. Ce type d’issue (qui
d’Urbanisme et Schéma de Cohérence
correspond en quelque sorte à une
territorial contenu en Corse dans le do-
« victoire », au moins partielle des
cument régional intitulé Plan d’aména-
plaignants) se retrouve apparemment
gement et développement durable de
lorsque les acteurs « font masse » et
la Corse - PADDUC).

138
Romain MELOT et Jean Christophe PAOLI

Gradient de généralité des conflits

Conflit entre Conflit entre des


Conflit entre un individu et collectifs et des Conflits entre institutions
individus une institution institutions

1.

2. Conflit chronique sans modification des


règles (chasse, servitudes)
3.
Domaine
du conflit 4.

5. Conflits d’urbanisme
6.
Conflits convergent
7. vers un objet
environnemental
(boues, rivières,
littoral).

Figure 1 : niveau d’action collective et domaines des conflits

Conflits et gouvernance foncière. la Région en lui donnant l’obligation


Illustration à partir d’une enquête de mettre en place un PADDUC. Cette
empirique sur le contentieux de l’ur- dynamique est dans ses principes assez
banisme littoral en Corse. comparable à ce qui s’observe dans la
Sardaigne voisine, autre île touristique
L’exemple du conflit sur la loi littoral en
aux vastes espaces préservés, touchée
Corse présenté ici s’inscrit en fait dans
par le nouveau processus de décentra-
une longue dynamique conflictuelle,
lisation qu’a connu l’Italie depuis une
s’étendant depuis le début des années
dizaine d’années, à la différence no-
quatre-vingt, soit au début du processus
table que jusqu’aux dernières élections
de décentralisation en France en géné-
régionales dans cette dernière île, c’est
ral et en Corse en particulier. Il a connu
la majorité régionale qui s’est inscrite
une certaine exaspération au début des
en défenseur des espaces côtiers face
années 20001 avec le nouveau statut à l’Etat italien, alors que c’est plutôt,
de la Corse, qui renforce les capacités comme nous allons le voir, le contraire
programmatrices et réglementaires de en Corse. La totalité des méthodes de
1 Pour plus de détail sur ce développement voir : repérage et d’analyse des conflits pré-
Paoli J.C., 2008, Les conflits sur l’espace relatés sentés précédemment dans le tableau 1
par la presse quotidienne régionale en Corse : une
typologie des conflits par les institutions régulatrices,
ont été appliquées en Corse alors que
in Kirat et Torre (Ed) « Territoires de conflits », nous ne présentons ici que l’analyse du
L’Harmattan, p. 253-272. ; Paoli J.C., Melot R, Fiori contentieux en tant que révélateur des
A, 2008, L’aménagement du littoral à l’épreuve de la
décentralisation: conflits et concertation en Corse et enjeux, des argumentaires et des parties
Sardaigne, Revue Pôle Sud, octobre, p.46-67. prenantes des conflits. Le reste des mé-

139
Conflits d’espaces et gouvernance foncière :méthodologie d’approche
et enseignements du contentieux lié à la Loi littoral en Corse

thodes d’approche, celle de la presse en Le contentieux corse : forces en pré-


particulier, permet toutefois de montrer sence
l’ancienneté et finalement la dominance
A la suite des réformes de décentralisa-
du conflit sur le littoral. Il implique en
tion, la loi littoral (et son alter ego, la loi
effet un nombre considérable d’acteurs
montagne) a été conçue comme le pen-
assez disparates (entrepreneurs du tou-
dant des pouvoirs importants octroyés
risme, éleveurs, simples usagers des
aux communes en matière d’urbanisme
plages ou citoyens concernés), impli-
et de planification : il s’agissait de
qués dans des actes conflictuels très va-
limiter l’étalement urbain et l’appétit
riés et forcément localisés et éparpillés
des promoteurs dans des zones où les
dans l’île, plus particulièrement dans
espaces agricoles et naturels étaient
les zones touristiques côtières. Cet
soumis à une forte pression. Si l’on
ensemble d’acteurs hétérogènes (dont
a pu estimer que dans de nombreux
certaines associations de voisinage à
cas, cette loi est arrivée « trop tard »
caractère micro-régional), mobilisés
(urbanisation de la Côte d’Azur), les
sur des objets certes parents mais bien
conditions de son application en Corse
distincts, va se trouver en quelques
se sont en revanche rapidement posées
sorte fédéré par le débat de la décen-
avec une particulière acuité dans les
tralisation lorsque au début des années
régions où d’importantes réserves fon-
2000 il devient clair que la région de-
cières demeuraient disponibles, du fait
viendra l’arbitre des détails d’applica-
de la relative préservation des espaces
tion de la loi littoral en Corse. Dès lors
côtiers.
les conditions de cet arbitrage, d’abord
au travers des prérogatives à accorder Nous nous sommes appuyés sur l’ana-
par la loi à la région (discussions sur lyse de l’ensemble des affaires por-
le statut de la Corse, 2001 – 2002), tées devant le tribunal administratif
puis les discussions sur la nature de cet de Bastia durant les quatre dernières
arbitrage (procédure d’élaboration du années (soit un peu moins de deux
PADDUC, débutée en 2004, toujours cents affaires) ayant pour objet le res-
inachevée en 2010 !) prennent le pas pect de ces dispositions de la loi littoral
sur le reste des conflits et en quelque (contestations relatives aux permis de
sorte les encadrent. En même temps, construire et aux documents d’urba-
on constate effectivement une montée nisme), en articulant l’analyse autour
de l’action collective, d’abord par la de trois catégories de données : le pro-
prépondérance qu’acquiert une asso- fil des acteurs des procès, la typologie
ciation environnementaliste à caractère des décisions objets de litige, ainsi que
régional, ensuite par l’importance prise les registres d’argumentation dévelop-
par les conflits inter-institutions, ce que pés par chacun auprès du tribunal.
le contentieux du tribunal administratif La distinction que nous opérons entre
de Bastia révèle bien sur une période autorisations communales et autorisa-
récente (2004-2008). tions préfectorales revêt toute son im-
portance lorsque l’on prend en compte

140
Romain MELOT et Jean Christophe PAOLI

le préjudice ou le bénéfice que ces dé- favorables à l’extension du bâti (per-


cisions génèrent pour le pétitionnaire, mis de construire accordés et certificat
c’est-à-dire la personne (généralement d’urbanisme positifs). Le contentieux
le propriétaire, plus rarement le res- de l’urbanisme littoral revêt donc en
ponsable des travaux) ayant sollicité Corse une structure clairement binaire,
l’autorisation administrative. Les déci- puisqu’il se traduit soit par des recours
sions attaquées qui restreignent l’urba- de propriétaires insatisfaits contre des
nisation (refus de permis de construire, refus d’autorisations émanant quasi-
certificats d’urbanisme négatifs) éma- exclusivement des services de l’Etat,
nent en effet en grande majorité du pré- soit par des recours de tiers contre des
fet. A l’inverse, lorsque les maires sont décisions des maires répondant le plus
assignés en justice, c’est dans la plu- souvent favorablement aux demandes
part des cas concernant des décisions du pétitionnaire.

Permis de construire
Refus de permis de … Préfet
Certificat…
Certificat… Commune

0% 20% 40% 60% 80%100%

Figure 2 : Auteurs des décisions attaquées dans les affaires de l’échantillon


(affaires Trib. Admin. Bastia, 2004-2008)

Deux enseignements peuvent être tirés « filtrage » des demandes en fonction


de ces premières observations. Tout de l’impact environnemental qu’elles
d’abord, le fait que les refus d’autori- sont susceptibles de causer. Et ce d’au-
sations émanent quasi-exclusivement tant plus que les demandes n’émanent
du préfet semble montrer que les élus pas que de particuliers, mais également
sont réticents à résister aux demandes de personnes morales porteuses de pro-
de leurs administrés en matière de jets de plus grande ampleur2.
constructibilité. Si ces raisons sont
aisément explicables (pression électo- Si les recours des tiers constituent en dé-
rale, volonté de faciliter la réalisation finitive une part importante des affaires
de la rente foncière et de promouvoir traitées par le tribunal (pratiquement la
l’activité touristique), la proportion de moitié), c’est moins en raison de l’ini-
décisions de refus apparaît cependant tiative des riverains et des associations
particulièrement faible. Les maires des 2 Environ un pétitionnaire sur cinq présent dans les
communes littorales semblent donc affaires (au titre de demandeur ou de défendeur) est une
personne morale (sociétés civiles immobilières, sociétés
peu disposés à assumer leur fonction de commerciales) et un sur dix une société commerciale.

141
Conflits d’espaces et gouvernance foncière :méthodologie d’approche
et enseignements du contentieux lié à la Loi littoral en Corse

que de l’activisme judiciaire de l’admi- catégories principales, allant de la plus


nistration : près d’une affaire sur trois contraignante vers la moins contrai-
prend la forme d’un déféré préfectoral, gnante, sont la bande des cents mètres,
c’est-à-dire un recours contentieux à les espaces remarquables, les espaces
l’initiative du préfet. A cet égard, le proches du rivages et l’arrière pays.
représentant de l’Etat correspond, plus Les litiges portés devant les tribunaux
encore que les associations environne- peuvent concerner tant la délimitation
mentalistes, à la figure de « l’usager de ces espaces en tant que tels que
régulier » du tribunal, telle que définie la possibilité ou non de construire à
par les sociologues du droit par oppo- l’intérieur des ces zones, c’est-à-dire
sition à l’usager occasionnel qu’est le l’interprétation de notions juridiques
particulier riverain d’un projet : son comme « la construction en continuité
action se situe dans une stratégie à long de l’existant » qui s’applique sur tous
terme et non dans l’expression immé- les espaces littoraux.
diate d’un préjudice (Galanter, 1974).
A côté de ces moyens de légalité mobi-
Lorsqu’elle utilise l’arme judiciaire,
lisant des dispositions propres à la loi
l’administration le fait en outre avec un
littoral, d’autres registres d’argumenta-
succès important, puisqu’elle obtient
tion juridiques puisent dans les règles
l’annulation de la décision litigieuse
générales du droit de l’urbanisme en
dans un peu plus des trois quarts des af-
s’appuyant sur l’obligation générale
faires (77,8%), proportion exactement
imposée aux permis de construire, soit
inverse chez les pétitionnaires (24%)
pour discuter du caractère urbanisé d’un
qui peinent à convaincre les juges. Les
secteur (en soulevant l’insuffisance ou
services de l’Etat jouent donc à double
non des équipements d’assainissement
titre un rôle central dans la régulation
ou de voirie, et les problèmes posés à la
des autorisations d’urbanisme : d’une
« salubrité et la sécurité publiques »),
part, en tant qu’autorité délivrant
ou pour étayer l’intérêt patrimonial
elle-même des autorisations suscep-
d’un site (en arguant de l’atteinte, ou
tibles d’être attaquées, et d’autre part,
au contraire du respect porté au « ca-
comme usager du tribunal requérant
l’annulation d’autorisations délivrées ractère des lieux »4). En outre, en plus
par les maires. des règles législatives concurrentes à la
loi littoral, ce sont également les dispo-
Des registres d’argumentation com- sitions réglementaires locales édictées
plexes : le maquis juridique de la par les documents d’urbanisme qui
protection du littoral sont fréquemment mobilisées. Elles le
Les prescriptions issues de la loi lit- 4 Art. R. 111-21 du Code de l’urbanisme. « Le
toral définissent des règles d’urbani- projet peut être refusé ou n’être accepté que sous
sation d’autant plus strictes que les réserve de l’observation de prescriptions spéciales si
les constructions, par leur situation, leur architecture,
espaces concernés sont proches du leurs dimensions ou l’aspect extérieur des bâtiments ou
linéaire côtier3. En schématisant, les ouvrages à édifier ou à modifier, sont de nature à porter
atteinte au caractère ou à l’intérêt des lieux avoisinants,
3 Codifiées aux articles L. 146-1 et suivants du code aux sites, aux paysages naturels ou urbains ainsi qu’à la
de l’urbanisme conservation des perspectives monumentales ».

142
Romain MELOT et Jean Christophe PAOLI

sont généralement par des propriétaires ral d’extension en continuité pour faire
désireux de s’appuyer sur le zonage aboutir ses demandes. A l’inverse, les
ou le règlement communal à l’appui pétitionnaires et les riverains disposent
de leurs prétentions (un classement en d’un registre plus étendu, puisqu’ils
zone constructible permet par exemple s’appuient sur les dispositions régissant
d’argumenter sur le caractère « d’es- les différentes catégories d’espaces
pace urbanisé » d’un secteur). protégés. Cette ouverture des registres
d’argumentation n’aboutit pas forcé-
Les juges sont cependant peu ouverts
ment à renforcer les chances de succès
à ce type d’argument, l’interprétation
de ces requérants : les juges privilégient
des dispositions de la loi littoral n’étant
la conformité à des principes généraux
pas déterminée par les règles d’urba-
comme celui de l’extension en conti-
nisme édictées localement.
nuité, et ne retiennent que rarement les
A la diversité des moyens de légalité moyens qui renvoient à la qualification
mobilisés se superpose la diversité des d’espaces de nature spécifique (espaces
règles visées dans les mémoires des remarquables ou proches du rivage)
parties en fonction du type de deman- ou qui s’appuient sur des dispositions
deur partie prenante à la procédure : générales du droit de l’urbanisme.
c’est en cela que l’on peut parler de C’est d’ailleurs en suivant ce principe
registres d’argumentation attachés à un « d’économie » qui gouverne l’exa-
profil de requérant. Comme le montre men des requêtes que l’administration
l’analyse factorielle représentée par la obtient un taux de réussite important
figure 3, il apparaît que l’administration devant le tribunal.
privilégie le recours au principe géné-
Tableau 2 : Moyens de légalité soulevés par les demandeurs dans les affaires.
Moyens de légalité s'appuyant sur des dispositions issues de la "loi littoral" % (n=224)
Extension en continuité des agglomérations et villages existants 41,1
Qualification d'espace remarquable 6,7
Espace urbanisé de la bande littorale 6,3
Extension limitée dans les espaces proches du rivage 4,9
Extension sous forme de hameaux nouveaux intégrés à l'environnement 3,6
Qualification d'espace proche du rivage 3,1
Aménagement autorisé en espace remarquable 0,9
Moyens de légalité s’appuyant sur des dispositions générales du droit de l’urbanisme
Extension de l'urbanisation dans les communes sans document d'urbanisme 12,9
Conformité au règlement du document d'urbanisme 6,3
Atteinte au caractère des lieux 3,1
Desserte de la construction 2,7
Salubrité et sécurité publiques 2,2
Règles de distance entre les constructions 1,8
Extension en continuité en zone de montagne 1,8
Constructions soumises à permis de construire 0,9
Règles de distance par rapport aux axes routiers 0,4
Indemnisation des servitudes 0,4
Sauvegarde des espaces naturels et des paysages 0,4
Unité d'aspect 0,4

143
Conflits d’espaces et gouvernance foncière :méthodologie d’approche
et enseignements du contentieux lié à la Loi littoral en Corse

4-L’Etat, défenseur fiable à cet égard riche d’enseignements. Si


du littoral ? un grand nombre de communes litto-
rales est concerné par ce contentieux
Cependant ces résultats donnent sans
(un peu moins de la moitié des quatre-
doute une image excessive de l’inten-
vingt-dix-sept communes littorales
sité du contrôle exercé par l’adminis-
corses se retrouve citée dans les af-
tration sur la légalité des autorisations
faires), la grande majorité des affaires
d’urbanisme au regard de la loi littoral.
se concentre dans la zone sud et surtout
La prise en compte de la répartition
près de la moitié des affaires se répar-
géographique du contentieux telle que
tit dans deux communes de cette zone,
cartographiée ci-dessous (figure 3) est
Bonifacio et Porto-Vecchio5.

Figure 3 : Moyens de légalité soulevés et catégories de demandeurs


dans le contentieux administratif
(analyse factorielle des correspondances).

En effet, le paradoxe de ces deux com- culièrement recherchés dans le marché


munes est de refléter suivant deux mé- immobilier haut de gamme et de faire
canismes différents les conséquences l’objet d’importantes protections au
d’un même système politique local, titre de la loi littoral (espaces remar-
organisé de manière à ne filtrer que très quables) et de la législation sur les
faiblement les demandes d’autorisa- sites classés. Dans le cas de Bonifacio,
tions de construire sur l’espace littoral. dotée d’un document d’urbanisme de-
Les deux communes ont en commun puis les années quatre-vingt plusieurs
de présenter des sites et paysages parti- associations locales considèrent que

5 Les communes les plus concernées par les affaires


sont respectivement : Bonifacio (39 affaires), Porto-
Vecchio (28), Coti-Chiavari (8), L’Ile-Rousse (7), Serra
di Ferro (5), Olmeto (4). Les autres communes sont
citées à moins de quatre reprises dans les jugements
collectés.

144
Romain MELOT et Jean Christophe PAOLI

la municipalité a longtemps répondu l’Etat (acceptant de valider les autori-


favorablement aux demandes d’auto- sations sollicitées dans le cas de Por-
risation de construire visant l’espace to-Vecchio en l’absence de compé-
littoral. La situation est différente pour tence propre du maire ou s’abstenant
Porto-Vecchio, commune qui, en dépit de faire usage du déféré administratif
de son poids démographique et poli- pour faire annuler des autorisations
tique prépondérant (troisième ville de illégales dans le cas de Bonifacio).
corse, longtemps gérée par le chef de La situation conflictuelle observée sur
la majorité conservatrice sur l’île) a la période étudiée (2004-2008) est la
fait le choix assumé et paradoxal de ne conséquence d’une politique de réaf-
pas se doter de document d’urbanisme, firmation de l’autorité de l’Etat à par-
choix distinct de sa voisine, mais guidé tir de la fin des années quatre-ving-dix
au final par les mêmes considérations : (notamment à la suite de l’assassinat
accéder de la manière la plus large aux du préfet Erignac), qui s’est traduite
demandes d’autorisations sollicitées par un durcissement de la position de
par les administrés, sans le carcan d’un la préfecture quant au respect de la loi
règlement d’urbanisme contraignant. littoral : dans le cas de Bonifacio, mul-
tiplication des déférés, et dans le cas
Dans les deux cas, ce système s’ap-
de Porto-Vecchio, des refus d’autori-
puyait sur la tolérance des services de
sation.

Figure 4 : Localisation
des affaires d’urbanisme
liées à la loi littoral
(autorisations d’occupation
du sol) par catégorie
de demandeur (préfet
et pétitionnaires).

145
Conflits d’espaces et gouvernance foncière :méthodologie d’approche
et enseignements du contentieux lié à la Loi littoral en Corse

Par ailleurs, les enjeux de protection et production de règles pour arbitrer


des espaces littoraux doivent sans l’utilisation des ressources naturelles,
doute moins s’apprécier au regard de nous avons brièvement présenté ici une
la position des juges en la matière (peu méthode d’approche pluridisciplinaire
de jugements accèdent aux requêtes des conflits, et quelques enseignements
des propriétaires demandant l’annu- autour du cas de la protection des litto-
lation de refus d’autorisation) qu’en raux corses.
considération de la « clientèle des tri-
Les différentes méthodes de recension
bunaux » (Melot, 2009). Le nombre
et d’analyse des conflits permettent
réduit de recours émanant de tiers, en
de mettre en évidence, à partir d’ap-
particulier associatifs (en dépit d’une
proches localisées généralement au
certaine réussite devant le prétoire)
niveau d’une petite région ou d’un
et le caractère paradoxal des déférés
département français, des dyna-
préfectoraux devant le tribunal admi-
miques conflictuelles sur une durée de
nistratif (à la fois nombreux et limités
quelques années, ainsi que des profils
géographiquement) donne le sentiment
conflictuels caractérisés par des types
que l’activisme judiciaire de ces « avo-
d’acteurs, des moyens d’action, des
cats naturels » de la protection du lit-
domaines de conflits et leurs capacités
toral repose sur des bases fragiles. Ce
ou non à générer des changements dans
constat appelle une interrogation quant
les règles régissant l’usage des espaces.
à l’avenir, sachant que la plupart des
communes littorales se dotent progres- Parmi les différents types des conflits
sivement de documents d’urbanisme, examinés portant sur des terrains
et que par voie de conséquence les d’étude situés en France, certains
services de l’Etat seront de moins en - la très grande majorité - peuvent
moins souvent en situation de se pro- être classés parmi les conflits ordi-
noncer sur les demandes. La maîtrise naires, qui ne modifient pas les règles
de l’urbanisation pourra-t-elle être as- d’usage. Le fait qu’un certain nombre
surée par des élus qui n’opèrent qu’une de conflits soit par ailleurs des conflits
sélection limitée sur les projets ? Ces importants, en termes de visibilité au
enjeux, qui se posent de manière parti- public et aux chercheurs, n’est pas une
culièrement aiguë dans le cas des zones garantie d’innovation, dans la mesure
sensibles sur le plan environnemental où ceux-ci peuvent devenir chroniques
comme les espaces littoraux, illustrent et s’enkyster, sans produire pour autant
sans doute la question de la capacité de nouveauté.
de pilotage, à un échelon aussi localisé
Toutefois parmi les conflits embléma-
que l’échelon communal, des compé-
tiques pour les innovations institution-
tences d’urbanisme.
nelles qu’ils produisent, semblent se
5-Conclusion  dégager des conflits qui lient à la fois
des problématiques environnementales
Dans notre tentative de mettre en rela-
et des questions de régulation foncière,
tion les conflits d’utilisation de l’espace
notamment au travers des documents

146
Romain MELOT et Jean Christophe PAOLI

d’urbanisme. L’exemple pris en Corse Au bilan la rapide montée en généra-


autour de la question littorale montre lité et en intervention institutionnelle
en effet la capacité de cet objet à cris- entraîne une certaine confiscation du
talliser les enjeux et à faire converger débat entre société civile et élus locaux,
les controverses, effaçant presque les au profit de controverses, souvent judi-
objets secondaires pourtant impor- ciarisées entre certaines communes et
tants (les servitudes, la protection des l’Etat. Cette institutionnalisation du
espaces agricoles, les effluents des acti- débat est entraînée par l’inscription
vités touristiques). de préoccupations environnementales
dans ce qui reste fondamentalement un
L’originalité de cette loi se situe dans
document d’urbanisme. Elle a certai-
le fait d’associer un argumentaire de
nement le mérite de permettre une cla-
nature environnementale (concentré
rification de notions juridiques floues
en grande partie dans des notions spa-
contenues dans la loi et par-là une
tiales floues comme les espaces remar-
meilleure application de celle-ci ; par
quables ou les espaces proches du ri-
contre elle produit au bilan peu d’inno-
vage) et un argumentaire plus classique
vations conçues au niveau régional et
relevant de l’urbanisme.
une faible implication des acteurs col-
La primauté donnée à cet instrument lectifs non politiques.
d’urbanisme dans le débat régional
Du point de vue des enseignements
s’accompagne du coup logiquement
que nous pouvons tirer pour une ville
d’une prépondérance des conflits inte-
comme Gabès, on peut se poser la
rinstitutionnels (en l’occurrence l’Etat
question « Est-ce qu’un Document
contre des mairies très ciblées) sur les
d’Urbanisme bien conçu et rigoureu-
conflits plus classiques, entre collecti-
sement appliqué, grâce à une vigilance
vités locales et associations environ-
sans faille de l’Etat serait de nature à
nementales par exemple, qu’on aurait
contrecarrer les dangers encourus par
pu attendre. Cette primauté du débat
l’oasis »? Nous serions tentés de ré-
interinstitutionnel par contre occulte
pondre au vu des débats observés en
le rôle des associations et de la société
Corse, qu’une implication renforcée du
civile en général. Elle conduit par ail-
pouvoir central, malgré les avantages
leurs à mettre au second plan les argu-
incontestables qu’elle pourrait avoir
ments environnementaux, au profit
quant aux respects des textes, pour-
d’arguments très techniques éloignés
rait avoir comme premier désavantage
des argumentaires environnementaux
d’éloigner les opinions locales du dé-
défendus, eux, plus volontiers par les
bat.
associations.

147
Conflits d’espaces et gouvernance foncière :méthodologie d’approche
et enseignements du contentieux lié à la Loi littoral en Corse

Références bibliographiques
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riales ? in : Economie et Institutions, n° 6-7, pp. 221-247.
-KIRAT T. et MELOT R., (2006) : Du réalisme dans l’analyse économique des
conflits d’usage : les enseignements de l’étude du contentieux dans trois dépar-
tements français (Isère, Loire-Atlantique,Seine-Maritime), ([Link]
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les antagonismes dans l’occupation des espaces ruraux et périurbains.Géographie,
Economie, Société, vol. 8.
-GALANTER, M. (1974) : Why the “Haves” come out ahead : speculations on the
limits of legal change.
Law and society review, 9, pp. 95-160.
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d’usage: les enseignements de l’étude du contentieux. [Link]
[Link]/[Link]
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politiques d’un changement de paradigme juridique. in : L’Année sociologique,
vol. 59, pp. 177-199.
-PAOLI J-C., MELOT R. et FIORI A., (2008) : L’aménagement du territoire à
l’épreuve de la décentralisation : conflits et concertation en Corse et Sardaigne.
in : Revue de science politique de l’Europe méditerranéenne, 28-1, pp. 143-165.
-PAOLI J.C. (2008) : Les conflits sur l’espace relatés par la presse quotidienne
régionale en Corse : une typologie des conflits par les institutions régulatrices. in :
Kirat et Torre (Ed) « Territoires de conflits », L’Harmattan, pp. 253-272.
-TORRE A., AZNAR O., BONIN M., CARON A., CHIA E., GALMAN M.,
GUERIN M., JEANNEAUX Ph., KIRAT Th., LEFRANC Ch., MELOT R., PA-
OLI J.C., SALAZAR M.I. et THINON P., (2006) : Conflits et tensions autour des
usages de l’espace dans les territoires ruraux et périurbains. Le cas de six zones
géographiques françaises. Revue d’Economie Régionale et Urbaine, n°4.

148
Thème 3 :
Gouvernance et ressources naturelles

Gestion des terres collectives au Maghreb. Impacts


sociaux, économiques et environnementaux de la pri-
vatisation. Cas des hautes steppes tunisiennes (A. Ben
Saâd & A. Bourbouze) 151
La gestion publique des ressources foncières : entre
évaluation de la rareté et choix d’usages (J-S Ay & C.
Napoléone) 177
Changements des modes de gouvernance et tension sur
les ressources naturelles au Maghreb. (M. Elloumi) 191
Gouvernance publique et propriété privée des res-
sources naturelles (M-J Harvey) 207
Agriculture, ressources naturelles et régulation du
foncier dans le Nord-Ouest français : regards croisés
entre économie, droit, agronomie et écologie du pay-
sage. (M. Pech & C. Thenail) 225
Les zones agricoles protégées en France : faire de l’es-
pace agricole une ressource territoriale ? (G. Vianey) 247

149
Revue des Régions Arides n° 30 (1/2013) pp:151-175

Gestion des terres collectives au Maghreb. Impacts sociaux,


économiques et environnementaux de la privatisation : cas des
hautes steppes tunisiennes

Abdallah BEN SAAD1 & Alain BOUROUZE2


1
Institut des Régions Arides, Medenine-Tunisie
2
Institut Agronomique Méditerranéen de Montpellier-France

Résumé :
Le Maghreb fait partie des pays de droit musulman où le système juridique est
marqué d’une profonde interdépendance du spirituel et du temporel. En effet,
avant l’apparition de l’Islam, en Arabie et en Afrique du nord, et si les oasis et les
pourtours des agglomérations sont le domaine de la propriété «melk», la réalité
dominante était la terre de tribu «aradhi aroush».
Plus tard, ce facteur fut à l’origine du déclenchement de conflits fonciers, géné-
ralement sanglants, lorsque le pouvoir central (administration coloniale ou Etat
national) décide la délimitation de ces espaces pastoraux pour l’application de
telle ou telle politique foncière.
En somme, les systèmes de propriété foncière dans les pays maghrébins sont mar-
qués par des points communs :
o nous retrouvons les mêmes grands statuts fonciers: melk, habous, terre de tri-
bu…
o tous les pays ont connu la séquence : droit coutumier préislamique – droit mu-
sulman – droit moderne.
Cependant, depuis les indépendances de ces pays, les évolutions foncières se
sont fait dans le cadre des politiques nationales, parfois très différentes : Réforme
agraire, autogestion, collectivisation, étatisation, libéralisation. Dans cet article
nous tenterons de mettre en exergue les impacts sociaux-environnementaux de la
privatisation des terres collectives dans les pays du Maghreb en mettant le zoom
sur les hautes steppes tunisiennes.
Mots-clés : Maghreb, colonisation, Terres collectives, privatisation, environne-
ment, Tunisie.
‫ملخص‬
‫المغرب العربي هو جزء من بلدان التشاريع اإلسالمية حيث تش ّكل النظام القانوني من الترابط‬
‫ وإذا‬، ‫ فقبل ظهور اإلسالم في الجزيرة العربية وشمال إفريقيا‬.‫العميق بين ما هو روحي وزمني‬
.‫فإن الحقيقة المهيمنة هي أراض العروش‬ ّ ‫كانت الواحات وحواف المدن مجال الملكية الخاصة‬

151
Gestion des terres collectives au Maghreb. Impacts sociaux, économiques
et environnementaux de la privatisation : cas des hautes steppes tunisiennes

‫ عندما‬، )‫في وقت الحق مثّل هذا العامل سببا في اندالع النزاعات على األراضي (الدموية عادة‬
‫تعمد الحكومة المركزية (االستعمارية أو الوطنية) إلى ترسيم الحدود بين تلك المساحات الرعوية‬
.‫لتطبيق هذه السياسة العقارية أو تلك‬
ّ ، ‫وباختصار‬
: ‫فإن نظم حيازة األراضي في بلدان المغرب العربي تشترك في القواسم التالية‬
‫ األوقاف وأراضي العروش‬، ‫ الملكية الخاصة‬: ‫* نجد نفس النظم الحيازية لألرض‬  
‫ التشاريع اإلسالمية‬-- ‫ القانون العرفي ما قبل اإلسالم‬: ‫* جميع البلدان عاشت نفس التسلسل‬  
.‫ القانون الحديث‬--
‫فإن التطورات العقارية حصلت في إطار السياسات الوطنية‬ ّ ‫ومع ذلك ومنذ استقالل هذه البلدان‬
‫ تأميم لبرلة‬، ‫ تعاضد‬، ‫ إدارة الذاتية‬، ‫ إصالح الزراعي‬: ‫التي كانت مختلفة جدا في بعض األحيان‬
‫في هذه المقالة سنحاول تسليط الضوء على اآلثار االجتماعية والبيئية الناجمة عن خصخصة‬
.‫األراضي اإلشتراكية في البلدان المغاربية من خالل وضع التكبير على السباسب العاليا في تونس‬
، ‫ والبيئة‬، ‫ والخصخصة‬، ‫ وتسوية األراضي والمجتمع‬، ‫ المغرب العربي‬: ‫الكلمات المفاتيح‬
.‫وتونس‬

1. Le foncier et la colo- horizons et des flots pour l’héroïsme


nisation dans les pays et pour la poésie». Pour y arriver, il
maghrébins fallait puiser dans le droit musulman
pour construire les formules juridiques
Les 2 principaux objectifs de la coloni- nécessaires permettant l’installation de
sation des pays maghrébins par 3 Etats la colonisation foncière. L’administra-
européens (France, Italie, Espagne) tion coloniale a trouvé la solution dans
étaient : l’interprétation du régime des «terres
o assurer l’alimentation des usines des mortes» qui concernent les espaces
métropoles en matières premières à steppiques très vastes. En effet, sui-
bon prix et sans interruption vant le droit musulman une terre morte
est la propriété de l’Etat. Suivant les
o accaparer les terres les plus fertiles écoles hanéfite et malékite est considé-
dans les colonies et intensifier la pro- rée terre morte «les espaces non habités
duction agricole. dépourvus de point d’eau en dehors des
Cette conception coloniale de la pro- espaces urbains» (BEN SAAD, 2002).
priété basée sur la force, la violence et En somme, nous pouvons dire que le
le racisme a été clairement exprimée régime foncier traditionnel a su ré-
par le Roi d’Italie Victor Emmanuel pondre aux besoins des puissances co-
III le 26 mars 1926 : «il nous faut de loniales. Les français ont agi en Algé-
l’air pour respirer, de la terre pour nous rie, au Maroc et en Tunisie avec autant
étendre, du charbon et du pétrole pour d’efficacité. Les espagnols ont agi avec
nous chauffer nous et nos machines, des une certaine prudence dans le Nord du

152
Abdallah BEN SAAD et Alain BOUROUZE

Maroc. Quant aux italiens nous remar- Pour la Maroc :


quons que les méthodes qu’ils ont
Contrairement à l’Algérie, les terres
appliqué en Lybie s’inspirent de celles
de colonisation ont été récupérées pro-
de la France en Algérie. Toutefois, le
gressivement sur une période de 17 ans
résultat est le même : les colons ont pu
(de 56 à 73). Toutefois, bon nombre
acquérir d’immenses domaines consti-
de très grandes fermes coloniales ont
tués des meilleurs terres maghrébines.
permis, par recompositions et rachats
Il va sans dire qu’après le départ des successifs, la constitution d’une classe
colons, entre le milieu des années 50 importante de notables ruraux. Dans
et le début des années 60, deux grands les terres collectives, la politique fon-
problèmes se sont posés: la complexité cière de l’Etat marocain ne semble pas
des régimes fonciers et l’extrême iné- entraîner un changement profond au
galité dans la répartition des terres. La niveau des tenures foncières héritées
transition vers des régimes fonciers de l’époque coloniale. Les arush ou
moins compliqués et plus équitables, collectivités, dotées de la personna-
jugée nécessaire pour la modernisation lité morale, sont propriétaires de ces
de l’économie et la société, a nécessité terres sous la tutelle de l’Etat, alors que
la mise en œuvre de politiques fon- les chefs de famille n’ont qu’un droit
cières dont la nature et le rythme dif- de jouissance (BOURBOUZE et al,
fèrent selon le pays et les époques. 1991).
Pour l’Algérie : Contrairement à la Tunisie, les terres
collectives continuent d’être exploitées
C’est le pays qui a hérité de la coloni-
en collectif par le biais des coopéra-
sation le plus grand secteur moderne:
tives pastorales, d’où une préservation
grandes exploitations mécanisées sur
de l’environnement.
les meilleures terres.
Pour la Lybie :
De ce fait, la propriété foncière a tou-
jours constitué un enjeu capital entre Le fait que les terres de colonisation
les différents acteurs et l’Etat algérien. soient moins étendues que dans les
Ce dernier a joué un rôle primordial autres pays maghrébins, a constitué un
dans ce domaine par les différentes facteur qui a facilité la transition fon-
politiques foncières qu’il a appliqué cière dans ce pays. Ainsi, la majorité
dans des contextes politiques, sociaux des anciens occupants avaient récupéré
et économiques particuliers. L’Algé- leurs terres.
rie a connu 4 politiques foncières :
En outre, les terres «sans maître» ont
l’autogestion de 1963-1971, la réforme
été repris par l’Etat dans un premier
agraire de 1971-1981, la restructura-
temps pour être ensuite soit concédées
tion de 1981-1987 et la réorganisation
aux anciens moujahidines soit louées à
de 1987 à nos jours (COTE, 1975).
long terme (BENACHINHOU, 1970)
Depuis 1969, date du début de la poli-
tique «socialisante», une nouvelle po-

153
Gestion des terres collectives au Maghreb. Impacts sociaux, économiques
et environnementaux de la privatisation : cas des hautes steppes tunisiennes

litique d’aide aux fellahs grâce à une vées peuvent être distingués à savoir :
politique hydraulique de grande enver-
- les terres qui sont immatriculées et
gure qui vise la satisfaction des besoins
enregistrées à la conservation fon-
du pays en produits agricoles, a été
cière et dont les propriétaires disposent
mise en route.
d’un titre bleu ;
2- La politique foncière - les terres non immatriculées, mais
tunisienne : historique et dont les propriétaires disposent d’un
contexte socio-économique certificat de possession ou titre vert ;
La Tunisie, petits pays d’environ 10 - les terres dont les propriétaires ne
millions d’habitants, d’une superficie disposent que d’un titre notarié dit titre
de 164 150 km² dont 90 000 km² de arabe ou «rasm» beaucoup moins pré-
SAU réparties ainsi (BEN SALAH, cis car ne mentionne pas généralement
1973) : la superficie mais seulement l’origine
• 3000 000 ha de terres col de la propriété, ses délimitations et
lectives toutes les mutations survenues sur
celle-ci.
• 850 000 ha de terres doma
niales ■■Les terres domaniales

• 1000 000 ha de terres ha Elles constituent toutes les terres pro-


bous venant :

• le reste terres melk - des différents protocoles d’accord de


rachat franco-tunisien surtout pendant
la période allant de 1956 à 1963.
2.1. Complexité du régime foncier - de l’application de la loi du 12 mai
tunisien 1963 portant sur la nationalisation des
■■Les terres privés melk terres appartenant à des étrangers.

Ce régime désigne la propriété immo- - de la liquidation des « Habous » pu-


bilière régie par le droit musulman de blics.
rite malékite. Celle-ci est assimilée le L’ensemble de ce patrimoine a été
plus souvent par opposition à la pro- confié aux offices de mise en valeur
priété de l’Etat ou des tribus. (le premier crée en 1958) et surtout à
Ainsi, sont dites «melk » les terres l’office des terres domaniales crée en
régulièrement et traditionnellement 1961, qui avait pour mission d’assurer
acquises par achat ou donation, héri- la gestion des terres à vocation agri-
tées ou vivifiées directement ou suite à cole, leur mise en valeur et leur recon-
un contrat d’association (Mougharsa, version
Mouzarâa, Moussaquat…). ■■Les terres habous
A présent, trois types de propriétés pri- Le terme « habous » implique l’idée

154
Abdallah BEN SAAD et Alain BOUROUZE

de retenir, il s’agit en effet d’une ins- cession en modifiant ces règles au pro-
titution qui permet d’immobiliser pour fit des mâles .
l’éternité le statut juridique d’un bien.
■■Les terres collectives
L’acte notarié par lequel le proprié-
taire constitue son bien en « habous » La notion de terre collective est très
est appelé en arabe « wakf » du verbe ancienne en Tunisie, ses origines re-
« wakafa » s’arrêter. Il devient dès lors montent aux époques les plus obscures
inaliénable, insaisissable et perpétuel de l’histoire du pays où l’insécurité
(BESSIS, 1988) désespérante interdisait toute forme
privée de propriété. Elle est due aussi à
Le « habous » trouve son origine dans
des facteurs climatiques. On rencontre
le droit musulman et plus précisément
en effet la propriété collective surtout
dans la « sunna » (ensemble des dires
dans les régions steppiques là où les
du prophète Mohamed), mais le coran
conditions naturelles sont défavorables
ne contient pas de texte qui confirme
au développement de la propriété pri-
la loi du « habous ». C’est une pra-
vée. « L’individu isolé ne pouvait pas
tique qui consiste à mettre ses biens à
exploiter la terre dans ces régions
l’abri d’un pouvoir despotique et assu-
arides car il n’a pas les moyens pour
rer l’usufruit aux descendants en leur
agir sur la nature, il est alors obligé de
interdisant la voie de l’aliénation.
chercher des appuis, contraint de rallier
En Tunisie, le recours au statut « ha- un groupe » (ATTIA, 1977).
bous » se trouve généralisé en périodes
Il est clair que le problème d’appro-
d’insécurités : Révolte de Ali Ben
priation des terres collectives s’est posé
Ghedhahem en 1864, la famine de
avec la colonisation. La législation fon-
1861 et surtout pendant la colonisation
cière durant les périodes antérieures a
lorsque les gros propriétaires sont me-
porté essentiellement sur l’exploitation
nacés d’expropriation par le pouvoir
et non la propriété des terres.
central.
La découverte des mines de phosphate
Mais cette institution qui a rempli en
à Gafsa et des ressources pétrolières
partie son rôle politique car elle a per-
au sud de la Tunisie a posé la problé-
mis de contenir les assauts de la coloni-
matique de l’existence d’une base juri-
sation des terres ce qui a eu pour consé-
dique relative à la propriété du sous-
quence de sauvegarder une partie des
sol. C’est ainsi que dès le début, l’ad-
meilleures terres, n’a pas rempli ses
ministration coloniale n’a pas toléré
fonctions économiques et sociales.
que les tribus jalonnent à leur guise les
Sur le plan économique, le fait que ces parcours qui couvrent plus de la moitié
biens étaient inaliénables les faisait de la Tunisie. Cette situation a poussé
échapper aux transactions et ne permet- le pouvoir colonial à promulguer le dé-
tait guère à leurs ayants-droit d’accéder cret du 30 décembre 1935 pour officia-
aux crédits pour la mise en valeur. Sur liser le statut des terres de jouissance
le plan social, le « Habous » constitue des tribus après avoir procéder par la
même une déviation des règles de suc- délimitation de ces terres en applica-

155
Gestion des terres collectives au Maghreb. Impacts sociaux, économiques
et environnementaux de la privatisation : cas des hautes steppes tunisiennes

tion du décret du 14 janvier 1901. modifiée par la loi du 21 juillet 1959


qui précise que le droit de jouissance
Par le décret de 1935, l’administration
collective doit sous réserve de cer-
coloniale a instauré le contrôle direct
taines conditions être converti en droit
de l’Etat sur ces terres. Ainsi, les popu-
de pleine jouissance. Par ces mesures
lations vivant sur ces terres ont assisté à
législatives le jeune état tunisien vient
la modification de leur statut juridique
consolider la privatisation foncière et
qui est passé d’une pleine propriété
l’exploitation individuelle des terres.
des terres en question à un seul droit
de jouissance. La terre collective est 2.2.2. La période 1963-1969 : une ten-
en effet un fonds rural d’une extrême tative de réforme agraire
indivision, un bien insaisissable et im-
Pendant cette période, les structures
prescriptible appartenant, sous tutelle
agraires ont été complètement boule-
administrative de l’Etat, au groupe-
versées et la politique agraire, comme
ment qui en jouit. La jouissance de ces
toute la politique économique tuni-
terres est par conséquent collective.
sienne, après le congrès de Bizerte,
Il a fallu attendre 1957 et dans une ten- s’orientait vers le socialisme. D’ail-
tative de les sortir de leur immobilisme, leurs, pendant ce congrès organisé
pour voir le premier texte de l’état tuni- en 1963, le parti au pouvoir s’est vu
sien, il s’agit de la loi du 28 septembre changer de nom du parti du «Néo-Des-
1957 modifiée par la loi du 21 juillet tour» au «Parti Socialiste Destourien»
1959 qui précise que le droit de jouis- (PSD). Ce changement de cap a été
sance collective doit sous réserve de concrétisé par la mise en place d’un
certaines conditions être converti en projet coopératif pour le développe-
droit de pleine jouissance. ment de l’agriculture qui a été consi-
déré comme la condition première du
2.2. Les politiques foncières depuis
développement de l’économie. Cette
1956
politique trace les grandes lignes d’une
2.2.1. La période 1956-1960 action concrète de développement de
l’agriculture par la généralisation des
La réforme foncière qui tendait à favo-
coopératives sous toutes leurs formes,
riser la propriété privée a porté prin-
le développement prioritaire du centre
cipalement sur les propriétés habous
et du sud et la constitution de zones de
et les terres collectives. Les Habous
mise en valeur agricole. Ainsi, le projet
publics ont été abolis et intégrés au do-
“coopératif” prenait forme lentement
maine privé de l’Etat par le décret du
mais sûrement.
31 mai 1956, quant aux Habous privés
leur abolition a été assurée par le dé- Deux types de coopératives étaient dis-
cret du 18 juillet 1957. Pour les terres tingués : coopératives de production et
collectives, et dans une tentative de les coopératives de service.
sortir de leur immobilisme, le premier
Les coopératives étaient organisées se-
texte de l’état tunisien a paru en 1957,
lon une structure administrative verti-
il s’agit de la loi du 28 septembre 1957
cale complexe. Elles étaient réunies en

156
Abdallah BEN SAAD et Alain BOUROUZE

unions locales qui à leur tour formaient réunir en assemblées générales pour
des unions régionales et l’ensemble choisir librement de demeurer coopé-
débouchait sur l’union nationale, coif- rateur ou de quitter la coopérative. La
fée par le secrétariat d’Etat au plan et tenue de ces assemblées générales s’est
à l’économie nationale. En réalité, le soldée par une décision quasi-totale
rôle des coopératives se limitait à la des coopérateurs de quitter les coopé-
répartition des tâches et à l’exécution ratives et par conséquent de restituer
des plans et des ordres donnés par le leurs propriétés. Ces assemblées ont
secrétariat d’Etat à qui appartenait le été considérées par le gouvernement
pouvoir et qui nommait le directeur de comme un référendum de refus de la
chaque coopérative. collectivisation et donc du projet «so-
cialiste»
L’échec de l’expérience de collectivi-
sation 2.2.3. La période 1970-1985 : le retour
au libéralisme
Vu la faible dimension des propriétés
des petits fellahs, l’apport des coopé- Au lendemain de l’arrêt de la collec-
rateurs était inférieur à 50 %, l’apport tivisation, l’attribution privative ou
domanial dans les coopératives était « Al Tamlik » était l’option choisie par
en moyenne estimée à 40 %, restaient le législateur depuis 1971 (Loi du 14
10 % constitués par les terres louées. jnvier 1971). Elle vise la consolidation
Le plancher de 5 ha par coopérateur du droit de propriété de l’exploitant et
n’a pas été respecté, il aurait exclu 90 l’octroi d’un titre de propriété lui per-
% des adhérents. A l’insuffisance des mettant l’accès au crédit agricole. La
fonds apportés par les coopérateurs, procédure préconisée pour l’appropria-
s’est ajouté leur nombre élevé ce qui a tion privée des terres collectives varie
rendu le problème de l’emploi un pro- selon la vocation agricole des terres :
blème aigu. Au début de 1969, com- les terres complantées, les terres nues
mença à circuler la rumeur de l’exten- non réservées au parcours, les terres
sion du secteur coopératif à l’élevage de parcours. Le parcours collectif est
et aux terres des gros propriétaires qui délimité par une commission régionale
n’avaient pas encore été touchées par dont les collectivités sont représentées,
les coopératives de production. Pris de puis il est soumis au régime forestier.
panique les éleveurs se sont empressés
2.2.4. La période d’après 1985 : le dé-
d’abattre leur bétail ou de le vendre à
sengagement de l’Etat
prix dérisoire ce qui n’a fait qu’aug-
menter la pression et le mécontente- Cette période est marquée par une ac-
ment qui commençaient à prendre de cessibilité facile aux emprunts auprès
l’ampleur. des institutions monétaires internatio-
nales (le Fonds monétaire international
Devant la gravité de cette situation,
et la Banque mondiale). Ainsi, et pour
le gouvernement, et pour sauver son
poursuivre sa politique de satisfaction
image, a décidé au mois de septembre
des besoins alimentaires de la popula-
1969 d’inviter les coopérateurs à se
tion, la Tunisie a trouvé dans l’endet-

157
Gestion des terres collectives au Maghreb. Impacts sociaux, économiques
et environnementaux de la privatisation : cas des hautes steppes tunisiennes

tement une solution immédiate pour Nord Ouset )‫ (فريقا‬pour s’approvi-


sortir de la crise. Au milieu des années sionner en céréales. Mais dès son ins-
80, et sous la pression des déficits et du tallation, la colonisation et pour des
besoin de négocier des financements raisons sécuritaires a œuvré pour frei-
externes nécessaires dans un contexte ner si-non contrôler au maximum les
international de crise où l’octroi de cré- mouvements des populations nomades
dits devient de plus en plus difficile. La (feuille de route ou permis de déplace-
Tunisie a été contrainte, comme d’ail- ment exigé). Cette mesure c’est soldé
leurs la quasi-totalité des pays du tiers par le tarissement de la source d’appro-
Monde, d’appliquer une série de me- visionnement en céréales des popula-
sures à partir de juillet 1986 connues tions. Ainsi, et pour faire face à cette
sous le nom de «programme d’ajuste- situation, les différents conseils des no-
ment structurel » (PAS). tables des H’mamma «myad» décident
en 1890 de partager les zones d’épan-
C’est ainsi, et à l’instar de la plupart des
dage «Felta» à part égal entre les chefs
pays du monde, que la Tunisie a choisi
de famille.
d’inscrire sa démarche dans la direc-
tion de l’initiative privée dans l’activité 3.1.2. Le partage de 1936
agricole et la ré-institution de la régula-
Le deuxième partage a coïncidé avec
tion économique par le marché. L’Etat
la deuxième délimitation des terres
producteur et tuteur cédera sa place à
collectives (Partage entre les tribus) en
l’Etat régulateur.
application du décret du 30 décembre
3- Procédure et bilan de 1935 (première délimitation a été ef-
la privation des terres fectué, par des comités locaux, entre
collectives dans les 1902 et 1912 en application du décret
hautes steppes tuni- du 14 janvier 1901. Ce décret pré-
voyait la création d’un organe de ges-
siennes : cas de la plaine de
tion appelé «Conseil de gestion» ‫(مجلس‬
Bled’amra-Gafsa )‫ التّصرّف‬pour assurer la gestion des
3.1. Les modalités d’attribution pri- terres collectives, qui vient remplacé
vative des terres collectives : Un long une structure traditionnelle : le conseil
processus de désagrégation des notable «le myad» )‫(الميعاد‬, dont les
membres sont désignés par les chefs
La privatisation effectuée à partir de
de tribus. L’innovation dans ce décret
1974 n’a pas été une opération impro-
concerne l’élection des membres du
visée, mais a été préparée de longue
conseil des gestions par les chefs de
date par les partages anciens de 1890
famille y compris les femmes veuves.
et 1936.
3.1.3. Procès et polarisation sociale
3.1.1. Le partage de 1890
- Les décrets de 1901 et surtout de 1935
Les Populations nomades (appartenant
ont déclenché une vague de haouz (ap-
à la tribu des H’mamma) faisaient la
propriation). La terre est devenue une
Trnashumance de travail )‫ (هطاية‬au
source de conflits et de procès ininter-

158
Abdallah BEN SAAD et Alain BOUROUZE

rompus : on ne se bat plus pour des ani- l’apurement foncier a démarré théori-
maux, mais pour la terre. quement à Gafsa, comme partout ail-
leurs, en 1971 (loi du 14 janvier 1971).
- Les dépenses énormes nécessitées par
Dans la pratique la véritable année de
les procès ont joué un rôle déterminant
démarrage est 1974.
dans la répartition des terres entre les
tribus, mais aussi entre les membres de - Dans un premier temps, les partages
la même tribu. se fondèrent sur des levés parcellaires
précis (Formule d’attribution par voie
Le partage des terres entre les membres
normale) réalisés par les topographes,
de la tribu qui ont fait recours à la jus-
mais si longs et si coûteux que très vite
tice se fait selon la contribution de cha-
apparut la nécessité d’appliquer des
cun d’eux aux frais du procès (Celui
procédures plus rapides.
qui n’a pas participé est exclu).
- La formule d’attribution par voie
3.1.4. Les partages de 1974 et des
accélérée est basée sur de simples
années suivantes
enquêtes possessoires menées par les
- La privatisation des terres collectives conseils de gestion aidés par un topo-
connue sous le nom de la politique de graphe.

Tableau 1 : Stratégie de partage des terres


Conseil de gestion Composition Date de création Modalité de
titulaire suppléant des conseils partage
1. Doualy 8 8 1946 Ihya
2. Ouled Bouallègue 13 13 1947 “
3. Ouled Mbarek 6 6 “ “
4. Ouled Haj Bouallègue 6 6 “ “
5. Ouled Ahmed Ben Saâd 6 2 1957 “
6. Ouled Ouhiba 7 7 “ “
7. Ouled Belgacem B. N’cib 6 6 “ “
8. Allim 10 10 “ “
9. Hanancha 6 6 “ Egalitaire
10. Nouael 4 4 “ “
11. Ouled M’nasser 10 10 “ “
12. Dhouaher 9 9 1958 “
13. Ouled Maâmar 8 8 1959 Ihya
14. Oudhaïnia 9 9 “ “
15. Redadia 3 3 “ “
16. Ouled Bousaâd 4 4 “ “
17. Ouled Ali 12 12 “ “
18. Ouled Moussa 8 8 1960 “
19. Souay 4 4 “ “
20. Ouled Chraïet 6 5 1961 “
21. Ouled Tlijane 4 4 “ “
22. Ouled M’hammed 4 4 “ “
23. Gfassa (Ouled Yagoub) 12 12 1962 “

Source : BEN SAAD, 2002

159
Gestion des terres collectives au Maghreb. Impacts sociaux, économiques
et environnementaux de la privatisation : cas des hautes steppes tunisiennes

Les conseils de gestion ont appliqué 2 plus de terres.


stratégies différentes comme le montre
En effet, et dès le partage des années
le tableau ci-dessous :
30, quelques familles avaient déjà su
[Link]. Le partage égalitaire tirer parti des circonstances, mobili-
ser leur force de travail et rassembler
Il n’a été adopté que par 4 collectivités.
les capitaux nécessaires pour mettre
Reprenant les bases qui avaient pré-
en valeur des pans entiers du terroir.
sidé aux partages anciens, les conseils
Jusqu’en 1974, et notamment dans les
de gestion ont comptabilisé les chefs
deux ou trois années qui ont précédé
de famille et ont procédé à un partage
les nouvelles dispositions, cette vague
égalitaire. L’absentéisme des 3 collec-
de haouz (accaparation de la terre) ani-
tivités : Nouael, Hanancha et Ouled
mée par les kbir (notables) n’a fait que
M’nasser, qui ont regagné leurs terres
se renforcer.
d’origine à Sidi Bouzid, a gommé tout
enjeu. A ce propos, ATTIA (1977) signale
que «l’ampleur de la crise des sociétés
La collectivité des Dhouaher, formée
paysannes tout au long de la seconde
par 2 ethnies les Dhouhaer H’mamma
moitié du XIX siècle a provoqué l’ap-
et Dhouaher el barbar, a choisi le par-
pauvrissement d’une large partie de la
tage égalitaire pour renforcer la cohé-
paysannerie alors que les kbir en conni-
sion du groupe.
vence avec un pouvoir central parasi-
[Link]. Le partage fondé sur le droit de taire dont ils étaient de plus en plus les
vivification «ihya» intermédiaires élargissaient leur base
économique aux dépens des autres
C’est le cas le plus fréquent qui permet
membres de la firgua».
selon le droit musulman d’entériner les
travaux de mise en valeur : La terre est 4. Les conséquences de
à celui qui l’a vivifie. la privatisation : la terre
Or dans les faits ce sont les rapports change de main
de force politiques et économiques qui 4.1. Tendance à la pulvérisation : Mor-
prévalent : Ceux qui avaient le plus de cellement et Parcellement
bras et de bêtes de trait ont accaparé le
Tableau 2 : Evolution du nombre des exploitations selon la taille en
Tunisie (en 1000 unités)
Taille de l’exploitation Enquête 1961-1962 Enquête 1994-1995 Taux d’évolution (%)
Nombre % Nombre %
- de 5 ha 133 41 251 53 + 89
5 à 10 ha 73 22 92 20 + 26
10 à – 50 ha 106 32 114 24 +7
50 à 100 ha 9 3 10 2 + 18
> 100 ha 5 2 4 1 - 20
TOTAL 326 100 471 100 + 44
Source : Ministère de l’Agriculture, 1996

160
Abdallah BEN SAAD et Alain BOUROUZE

Tableau 3 : Evolution de la superficie des exploitations selon


la taille en Tunisie (unité :1000 ha)
Taille de l’exploitation Enquête 1961-1962 Enquête 1994-1995 Taux d’évolution
Nombre % Nombre % (%)
- de 5 ha 318 6 471 9 + 48
5 à 10 ha 531 10 643 12 + 21
10 à – 50 ha 2275 44 2235 42 -2
50 à 100 ha 583 11 645 12 + 11
> 100 ha 1499 29 1301 25 - 13
TOTAL 5206 100 5295 100 + 1.7
Source : Ministère de l’Agriculture, 1996

Avant le partage, l’exploitation appar- fait notamment des partages successo-


tenait à la famille et elle a gardé de ce raux. Ce phénomène est beaucoup plus
fait son statut collectif ce qui l’a pré- marqué au niveau des petites exploita-
servé de l’atomisation. Avec l’applica- tions de moins de 5 ha dont le nombre
tion de cette politique libérale la terre est passé de 133 000 unités à 251 000
devient une propriété privée sujette au soit une augmentation de 89 %.
morcellement.
En somme, nous assistons à un mor-
La lecture de ces tableaux montre que cellement de la propriété se traduisant
plus de la moitié des exploitations (53 par une augmentation du nombre, de
%) disposent de moins de 5 ha et que 95.7 % à 97 % et de la superficie totale,
ce taux passe à 73 % pour les exploi- de 60 % à 63.2 % des exploitations de
tations de moins de 10 ha, alors que moins de 50 ha ; l’évolution étant très
celles dont la superficie dépasse 50 sensible notamment pour les exploita-
ha ne représente que 3 % du total. En tions de 5 ha ce qui nous permet de dire
comparaison avec les résultats de l’en- que le morcellement de la propriété est
quête 1961-1962 nous constatons que un des traits importants qui caracté-
la moyenne des superficies des exploi- risent les structures foncières depuis le
tations a subit une nette régression du début de la privatisation.

Tableau 4 : Structure des exploitations agricoles suivant la taille à Bled ‘amra

Taille de l’exploitation Nombre %


< 10 ha 53 26.5
10 à – 50 ha 122 61
50 à 100 ha 19 9.5
> 100 ha 6 3
TOTAL 200 100

Source : BEN SAAD, 2002

161
Gestion des terres collectives au Maghreb. Impacts sociaux, économiques
et environnementaux de la privatisation : cas des hautes steppes tunisiennes

Le dépouillement des enquêtes struc- tations par les héritiers constituent


ture que nous avons effectué à Bled les principaux facteurs qui expliquent
‘amra confirme cette tendance obser- l’évolution importante du nombre des
vée à l’échelle nationale. exploitations agricoles Evolution de
la superficie des exploitations selon la
Concernant les facteurs qui explique
taille en Tunisie.
ces phénomènes, nous lisons dans le
document publié par le ministère de La seconde caractéristique qui convient
l’agriculture intitulé «enquêtes sur les de souligner à ce niveau est le parcel-
structures des exploitations agricoles lement (démembrement des exploi-
1994-1995 » ce qui suit : « il est à tations) parfois excessif. A l’échelle
signaler que l’aménagement foncier nationale, les résultats de l’enquête sur
qui a intéressé les terres collectives, les structures des exploitations agri-
la restructuration des terres agricoles coles 1994-1995 montrent ce qui suit :
domaniales et le partage des exploi-
Tableau 5 : Répartition des exploitations
selon le nombre de parcelles en Tunisie (%)
Taille de l’exploitation Une parcelle Deux parcelles Trois parcelles et plus
< 5 ha 63 24 13
5 à 10 ha 37 31 32
10 à – 50 ha 25 26 49
50 à 100 ha 18 25 57
> 100 ha 22 20 58
Source : Ministère de l’agriculture, 1996
De même les enquêtes effectuées à cole, c’est ce que nous pouvons lire au
Bled ‘amra confirme cette tendance tableau suivant :
du parcellement de l’exploitation agri-
Tableau 6 : Répartition des exploitations selon le nombre de
parcelle à Bled ’amra

Taille de l’exploitation Une parcelle Deux parcelles Trois parcelles et plus


< 10 ha 17 47.1 35.9
10 à – 50 ha 15 43.3 41.7
50 à 100 ha 4.3 26.1 29.6
> 100 ha 0 75 25

Source : BEN SAAD, 2002

La lecture de ce tableau montre qu’en sont constituées d’au moins deux par-
effet, la structure foncière à bled ‘amra celles. Il est à noter que ce parcellement
est caractérisée par un parcellement ou démembrement n’est pas spécifique
poussé puisque 81 % des exploitations aux exploitations de petites tailles,

162
Abdallah BEN SAAD et Alain BOUROUZE

c’est une caractéristique généralisée à patrimoine foncier dans le sens de la


toutes les tailles des exploitations. logique capitaliste à savoir accentuer la
concentration des terres entre les mains
Mais, force est de constater que cette
de quelques gros propriétaires.
situation ne peut être appréciée de la
même façon pour toutes les exploita- En effet, et depuis la promulgation de
tions. En effet, le démembrement d’une la loi de 1971 relative à la privatisa-
exploitation de petite taille ne présente tion des terres collectives, la terre fait
en aucun cas les mêmes inconvénients l’objet de transactions (achat et regrou-
que le démembrement d’une exploi- pement des parcelles cédées ça et là par
tation de grande taille. Ainsi, dans les petits agriculteurs-éleveurs) entraî-
les exploitations de petites tailles, le nant une restructuration du patrimoine
démembrement provoque entre-autre, foncier dans le sens de la logique ca-
une baisse de la production et un coût pitaliste à savoir accentuer la concen-
plus élevé des produits agricoles. tration des terres entre les mains de
quelques gros propriétaires terriens.
Maintenant, si nous revenons sur l’ori-
gine de ce parcellement, nous pouvons Par ailleurs, et pour bien élucider ce su-
affirmer avec certitude qu’il trouve ses jet, nous examinerons en premier lieu
origines dans la stratégie adoptée par les résultats des enquêtes sur les struc-
la population, qui était pastorale, et qui tures des exploitations agricoles (1994-
consiste à posséder la terre dans diffé- 1995) pour mettre en exergue la distri-
rents milieux pour exploiter leurs com- bution des terres à l’échelle nationale,
plémentarités et atténuer la variabilité ensuite nous présenterons les résultats
climatique. A titre d’exemple, dans les de l’enquête structure que nous avons
zones bénéficiantes d’eau de ruisselle- mené à Bled ‘amra.
ment, puisque chaque ayant-droit vou-
Ainsi, il apparaît de l’examen des ré-
lait bénéficier de ces eaux, les parcelles
sultats des enquêtes citées en premier,
attribuées ont généralement des formes
une nette tendance à la concentration
géométriques allongées.
foncière comme le montre le tableau
4.2. Tendance à la concentration : l’iné- suivant :
galité foncière croissante
Tableau 7 : Evolution de la superficie
L’application de la politique de privati- et du nombre des exploitations selon
sation a entraîné une restructuration du la taille en Tunisie
Taille de l’exploitation Superficie % Nombre %
() (1000 unités)
Moins de 5 ha 471 9 251 53
5 à 10 ha 643 12 92 20
10 à – 50 ha 2235 42 114 24
50 à 100 ha 645 12 10 2
100 ha et plus 1301 25 4 1
TOTAL 5295 100 471 100
Source : Ministère de l’agriculture, 1996

163
Gestion des terres collectives au Maghreb. Impacts sociaux, économiques
et environnementaux de la privatisation : cas des hautes steppes tunisiennes

L’analyse des données de ce tableau exploitations de moins de 5 ha et gèrent


montre l’importance des exploitations seulement 9 % des terres, alors que 1 %
de taille moyenne (de 10 à 50 ha) qui des exploitants détiennent des exploita-
couvrent 42 % des terres agricoles ainsi tions de 100 ha et plus et gèrent plus du
que celle des grandes exploitations (50 quart des superficies agricoles.
ha et plus) qui touchent 37 % des terres
Regardons à présent si les résultats
agricoles.
des enquêtes structure que nous avons
Mais ce qui saute aux yeux le plus est effectué à Bled ‘amra confirment ou
le profond déséquilibre dans la distri- infirment cette tendance observée à
bution de ces terres ; plus de la moitié l’échelle nationale. Pour y arriver, nous
des exploitants (53 %) détiennent des présentons le tableau suivant qui ré-
sume la structure foncière à Bled’amra.

Tableau 8 : Structure foncière à Bled ‘amra

Taille de l’exploitation Superficies Propriétaires


Nombre d’ha % Nombre %
Moins de 10 ha 346 6.6 53 26.5
10 à – 50 ha 2546 48.5 120 60
50 à 100 ha 1696 32.4 24 12
100 ha et plus 658 12.5 3 1.5
TOTAL 5246 100 200 100
Source : BEN SAAD, 2002

Ainsi, l’examen des chiffres et pour- 4.3. Le marché foncier


centages indiqués dans les tableaux,
Dans un système économique libéral,
nous permet de tirer les conclusions
la terre est un bien marchand objet de
suivantes : 26.5 % des propriétaires,
transactions.
ayant moins de 10 ha, ne jouissent que
de 6.6 % des terres ; alors que 13.5 % Jusqu’à une date très proche, la vente
des propriétaires, ayant 50 ha et plus, de la terre chez les H’mamma est
jouissent de 44.9 % des terres. Cette considérée comme déshonorante.
concentration se lit visuellement sur le Après l’intégration de la région dans
graphique. le système libéral (qui a engendré la
dislocation des structures familiales
Comparés aux chiffres des enquêtes
élargies, les changements des valeurs
sur les structures des exploitations
et pratiques sociales et surtout la pau-
agricoles en Tunisie (1994-1995), nous
vreté qui frappe une masse paysanne de
pouvons remarquer la même tendance
plus en plus grande), plusieurs paysans
à la concentration foncière, donc à
se sont trouvés dans l’obligation de
l’accumulation des richesses dans les
vendre leurs terres pour survivre.
mains d’une minorité de grands ren-
tiers de la terre.

164
Abdallah BEN SAAD et Alain BOUROUZE

Les conséquences de ce fait sont capi- ressources naturelles.


tales :
o Conséquences économiques: le ca-
o Conséquences sociales : aggravation pital foncier ne suffit plus à lui seul à
de la concentration ce qui a amplifié les garantir un revenu convenable
disparités sociales et a favorisé la pau-
o Pour achever la description du mar-
périsation des paysans
ché foncier à Bled ‘amra et pour avoir
o Conséquences techniques et envi- une idée sur l’origine sociale de ceux
ronnementales : la diversification n’est qui vendent et ceux qui achètent, nous
plus assurée dans les exploitations les présentons le tableau suivant que nous
plus exiguës d’où une désintégration avons reconstitué à partir du dépouil-
de l’agriculture et de l’élevage ce qui lement de l’enquête structure qui s’est
peut aboutir à la non reproduction de intéressée seulement à la superficie
la fertilité et donc à la dégradation des vendue et la superficie achetée.
Tableau 9 : Structure des transactions à Bled ‘amra

Petits propriétaires Grands propriétaires


Nombre de vendeurs Nombre d’acheteurs Nombre de vendeurs Nombre d’acheteurs

32 0 1 11

Source : BEN SAAD, 2002

A la lecture de ce tableau, une chose d’encre. Parmi les nombreux cher-


saute aux yeux : les petits paysans cheurs qui se sont intéressés à ce su-
vendent et les grands propriétaires jet, nous citons BARRIERE (1996),
achètent. En effet, 32 exploitants, soit lisons-le : «il semble évident et les
plus du tiers des petits paysans (34 %) exemples le prouvent, que l’ouverture
qui ont vendu leurs terres aux grands d’un marché foncier ne profite qu’aux
propriétaires. Nous sommes là devant plus puissants. Inévitablement, cela
un exemple concret du fonctionnement aboutit à générer une concentration.
d’un marché foncier dans une écono- S’ensuit l’apparition du phénomène
mie libérale. de paysans sans terre, qu’aucune loi ne
peut éviter».
Ne dit-on pas que dans une économie
de marché, la terre connaît un mouve- Un processus de concentration, résul-
ment constant de vente et d’achat dont tat de l’intégration de la terre dans
la résultante est la modification lente l’économie de marché, tend à réunir ce
des classes sociales rurales ? moyen de production entre les mains
d’une minorité d’individus.
D’ailleurs, les effets pervers du mar-
ché foncier ont fait coulé beaucoup

165
Gestion des terres collectives au Maghreb. Impacts sociaux, économiques
et environnementaux de la privatisation : cas des hautes steppes tunisiennes

5. Transformation de Type C : Familial-entrepreunarial :


l’économie de la région Grandes exploitations (>50 ha) à gros
revenus
5.1. Transformation des systèmes de
production Sous-type C1 : Les grandes exploita-
tions en sec sans mise en valeur par
Pour mettre en exergue la transforma- l’irrigation
tion des systèmes de production nous
avons fait recours au dépouillement Sous-type C2 : Les exploitations avec
des 200 enquêtes réalisées. forte mise en valeur par l’irrigation
Deux critères ont été retenus pour réa- Les dynamiques des exploitations sont
liser la typologie : souvent diverses puisqu’elles diffèrent
selon la situation familiale et son his-
o La taille des exploitations toire.. Elles dépendent tout d’abord des
o La mise en valeur basée sur les puits objectifs du chef d’exploitation et de sa
de surface famille. Elle tient aussi aux moyens de
production dont dispose l’agriculteur
En définitive, nous avons retenu trois
(le foncier, le bétail, la force de tra-
types d’exploitations dont chacun est
vail…), aux rapports entre ces moyens,
divisé en deux sous-types suivant qu’il
et à l’accès qui en résulte aux diffé-
y’a ou non une mise en valeur ce qui
rents terroirs du milieu exploité. Enfin,
nous semble représenter d’une façon
même placés dans les mêmes terroirs
correcte les exploitations agricoles de
et disposant des même moyens, les
Bled ‘amra.
exploitants peuvent mettre en place des
Type A : Familial de subsistance : Pe- stratégies variables. Dans ce contexte
tites exploitations (< 20 ha) à revenu et au vu de l’analyse de la typologie
extra-agricole important des exploitations, nous pouvons dire
que la dynamique d’évolution des ex-
Sous-type A 1 : Les exploitations en ploitations n’est pas linéaire.
sec sans mise en valeur par l’irrigation
En effet, cette dynamique comporte
Sous-type A 2 : Les exploitations avec beaucoup de facteurs de fragilité liés
une faible mise en valeur par l’irriga- aux conditions physiques et d’incerti-
tion tude ainsi qu’à l’environnement écono-
mique.
Type B : Familial-Marchand : Exploi-
tations moyennes (20-50 ha), Polycul- Face à ces contraintes, les exploitants-
ture/Elevage irriguants ont tendance à privilégier
les spéculations les plus sûres même
Sous-type B 1 : Les exploitations en
si elles sont les moins rentables. Les
sec sans mise en valeur par l’irrigation
exploitants, et comme il apparaît dans
Sous-type B 2 : Les exploitations avec la présentation des différents types,
bonne mise en valeur par l’irrigation essayent d’adapter leurs systèmes de
production aux risques. D’ailleurs, la

166
Abdallah BEN SAAD et Alain BOUROUZE

fragilité du secteur irrigué a poussé les réorganisèrent ainsi autour d’un petit
exploitants à reconstituer leurs trou- périmètre irrigué de un à deux hectares
peaux dès que les revenus des produits (cultures maraîchères et arboriculture),
végétaux le permettent. Comme dans de céréaliculture en sec et d’un petit
beaucoup de « pays d’élevage », le élevage ovin progressivement recons-
troupeau tient lieu de capital et rem- titué à partir de la race algérienne à
place le compte bancaire. queue fine dite «bergui» qui a rem-
placé la race d’origine, la «Barbarine à
D’autre part, l’activité élevage est
grosse queue».
considérée comme l’activité la plus
rentable et peut être aussi l’activité où Nous n’entrerons pas dans les détails de
les risques en périodes de sécheresse, ces transformations, qu’il nous suffise
sont moindres comparés à ceux de de dire que les dynamiques d’évolution
l’agriculture, dans la mesure où l’on n’ont pas été les mêmes pour toutes les
peut se procurer les aliments de rem- exploitations suivant leurs catégories.
placement.
6. L’environnement : Ex-
Or, une longue sécheresse peut anéantir tension des emblavures céréa-
plusieurs années de culture de jeunes lières, développement de l’oléi-
arbres. Il faut insister ici sur le fait que culture et surexploitation des
le développement de la région ne peut
parcours
se faire que dans une optique d’intégra-
tion de l’agriculture et de l’élevage. L’action des nouvelles valeurs sociales
(dislocation des structures familiales,
Examinons maintenant la relation qui
disparition de la solidarité, égoïsme et
peut exister entre la privatisation des
individualisme), conjuguée à la pau-
terres collectives et la dynamique des
vreté qui frappe une masse importante
exploitations basée sur la mise en va-
de paysans installés sur des exploita-
leur. Nous pouvons affirmer avec juste
tions exiguës, ne peut engendrer que
raison que les conséquences de cette
des conséquences néfastes sur l’équi-
privatisation furent très différentes
libre des écosystèmes de la région.
d’un type d’exploitation à un autre. En
effet, forts de la sécurité apportée par Ainsi, et sans procéder à des mesures
le titre foncier, le fameux « certificat de fines de l’érosion éolienne et hydrique,
possession » (annexe…), de nombreux que seul un géomorphologue est ca-
propriétaires qui vivaient jusqu’à pré- pable de réaliser, nous avons eu recours
sent des revenus de leurs troupeaux et à deux méthodes différentes pour éva-
de la céréaliculture, mobilisèrent alors luer et estimer sommairement la dégra-
tout l’argent dont ils pouvaient dispo- dation des ressources naturelles à beld
ser, vendirent notamment une partie ou ‘amra.
la totalité de leurs troupeaux (décapita-
La première méthode consiste à une
lisation) et se lancèrent dans la mise en
observation directe des phénomènes
valeur par le creusement de puits.
de dégradation que nous pouvons lire
Beaucoup d’exploitations agricoles se directement dans le paysage : ensa-

167
Gestion des terres collectives au Maghreb. Impacts sociaux, économiques
et environnementaux de la privatisation : cas des hautes steppes tunisiennes

blement, ravinement, salification des menace pour l’utilisation durable des


sols et disparition du couvert végétal. ressources en terres. Nous l’avons vu
Ensuite, un essai de détermination du sur le terrain, le degré d’ensablement
stade de dégradation des parcours par de plus de la moitié des oliveraies de
l’inventaire des plantes indicatrices de Bled ‘amra est très élevé.
désertisation dans une parcelle choisie
6.2. L’extension des emblavures céréa-
dans la zone d’élevage. Toutefois, et
lières et la mécanisation effrénée
avant de passer en revue les manifes-
tations et les conséquences du désé- Au début des années 1970, après l’aban-
quilibre morphologique, nous devons don de l’expérience de collectivisation
mettre l’accent sur les pratiques agri- et la mise en œuvre de la politique de
coles «inadéquates» qui se sont déve- privatisation des terres, l’utilisation du
loppées après la privatisation des terres tracteur s’est généralisée. Le rempla-
collectives. cement de l’araire ou de la charrue à
soc par la charrue polydisques a en-
6.1. La mise en valeur basée sur la
traîné une érosion hydrique et éolienne
plantation des oliviers
importante. Les études entreprises au
Il va sans dire que le système de culture sein de l’Institut des Régions Arides
actuel est marqué par l’extension ra- de Medenine depuis 1983 ont permis
pide de l’arboriculture aux dépens des de montrer que l’utilisation de la char-
terres de parcours. Sur le plan envi- rue polydisques provoque une perte en
ronnemental, la situation est très pré- sol de 180 tonnes par hectare, pour un
occupante. En effet, installé en dehors rendement en orge ne dépassant pas 3
de ses limites écologiques (- 150 mm), quintaux par hectare ; en contre partie,
l’olivier se heurte à des problèmes sé- l’utilisation de l’araire traditionnelle
rieux d’économie d’eau et d’érosion. ne provoque qu’une perte en sol de 33
Les techniques culturales relatives tonnes par hectare, soit presque 6 fois
aux travaux du sol adoptées pour l’oli- de moins, et le rendement en orge obte-
vier, comme le labour conventionnel, nu atteint 4.9 quintaux par hectare, soit
se basent sur des passages fréquents presque 1.6 fois de plus (KHATTELI
au cours de l’année. Les exploitants & AKRIMI, 1994).
considèrent que la complète destruc-
En effet, l’extension anarchique des
tion de la végétation naturelle dans
emblavures en dehors des zones tra-
les interlignes est nécessaire pour éli-
ditionnellement réservées à cet effet,
miner la concurrence en eau avec les
s’est faite sans tenir compte de la fra-
oliviers. Or, cette technique est à l’ori-
gilité des sols et leur sensibilité à la
gine de l’exposition du sol à des éro-
désertification. Traditionnellement,
sions accrues (éolienne et hydrique),
l’utilisation de l’araire et de la trac-
causant l’ensablement des oliveraies
tion animale permettait une production
le déchaussement des racines des
céréalière sans destruction des souches
arbres. En somme, nous pouvons dire
pérennes. Aujourd’hui, le travail du sol
que l’ensablement constitue une vraie
se fait presque exclusivement avec le

168
Abdallah BEN SAAD et Alain BOUROUZE

tracteur et la charrue polydisques. «Ce nutes, pour que se déclenche un ruis-


mode de travail du sol a des consé- sellement remarquable.
quences néfastes sur des sols sableux
o Une intense dégradation du sol :
peu profonds.
Une utilisation humaine prédatrice des
En plus de leur pulvérisation excessive, terres fragiles et des sols squelettiques
les multiples passages de la machine n’a pas tardé à entraîner une dégrada-
aboutissent au tassement du sol et à un tion qui concerne l’érosion, l’épuise-
compactage des horizons plus profonds ment de la fertilité et la salification.
avec constitution de semelle de labour. L’érosion éolienne, qui va en s’ampli-
Celle-ci limite la pénétration des ra- fiant, se manifeste par de la déflation et
cines, diminue la perméabilité du sol et de l’accumulation dunaire et se localise
réduit l’infiltration de l’eau» (HAMZA, dans les zones à sols sableux. Les terres
1994). Ces pratiques inadéquates ont soumises à cette dynamique érosive
eu de multiples conséquences sur les voient leur fertilité baisser massive-
systèmes de culture, mais également ment par suite du départ des matières
sur la dynamique du système agraire. nutritives et des éléments fins.
Nous pouvons noter :
6.3. La dégradation des parcours
- au niveau des systèmes de culture :
L’accès à la propriété foncière privé
une diminution des temps de jachère,
et la mise en valeur ont entrainé une
une mise en culture de sols à faibles
surcharge des parcours restants et par
potentialités et par conséquent une
conséquent «une réduction du couvert
baisse de la production agricole.
végétal, une raréfaction des espèces
- au niveau des systèmes agraires : la appétées, le développement et l’exten-
baisse de la production a amplifié le sion des espèces indésirables et indica-
phénomène d’abandon (46 % des pay- trices du surpâturage telles que Péga-
sans de bled ‘amra ont choisi la route num harmala et Atrctylis srratuloides»
de l’exode) et l’augmentation de la sur- (LAHRAOUI, 1986).
face cultivée a entraîné une disjonction
Ce fait est aggravé depuis que les éle-
entre système de culture et système
veurs ne pratiquent plus la rotation des
d’élevage.
parcours.
En plus, les manifestations du déséqui-
Le système d’exploitation actuel est
libre morphologique n’ont pas tardé à
le pâturage continu ce qui ne permet
faire leur apparition :
pas de respecter la physiologie des
o Des taux de ruissellement de plus en plantes pastorales. En effet, celles-ci
plus fort : le défrichement de la végé- ont besoin d’une phase de croissance
tation, le surpâturage et le compactage puis d’élaboration et de migration des
des terres ont largement favorisé le réserves pour que les pousses ne dimi-
processus de ruissellement aux dépens nuent pas de rigueur. Pour avoir une
de l’infiltration. Il suffit d’une pluie de idée, la plus proche possible de la réa-
quelques millimètres, en quelques mi- lité, sur cette dégradation, déjà visible à

169
Gestion des terres collectives au Maghreb. Impacts sociaux, économiques
et environnementaux de la privatisation : cas des hautes steppes tunisiennes

l’œil nu, nous avons essayé d’étudier la tive et qualitative. Ce sont les espèces
dynamique du couvert végétal de deux les plus appétées qui sont les plus me-
parcelles voisines : l’une d’un parcours nacées par la disparition.
privé exploité et l’autre d’un parcours
La deuxième conséquence est une
collectif mis en défens. Les deux par-
menace de la biodiversité. La richesse
celles se trouvent dans la zone d’éle-
floristique est très faible dans le par-
vage et plus exactement dans la collec-
cours collectif (11 espèces seulement)
tivité des Ouled Zid. La dynamique du
et encore moins dans le parcours privé
couvert végétal est estimée selon une
où nous n’avons enregistré que la pré-
méthode simple. Il s’agit en effet d’une
sence de 5 espèces seulement. La dé-
simplification de la méthode basée sur
gradation des ressources génétiques va
les points quadrat.
bon train. La troisième conséquence de
Le résultat de cette mesure nous a la privatisation est une diminution de la
permis de signaler la présence d’une production pastorale. Sans être obligé
flore de dégradation ou espèces colo- de faire des mesures de la production
nisatrices indésirables dans le parcours en phytomasse aérienne, l’état des
privé. deux parcours permet d’imaginer une
production pastorale très faible. Elle ne
Les bonnes espèces pastorales rencon-
peut être, vu l’état des deux parcours et
trées dans le parcours collectif mis en
le niveau de dégradation atteint, qu’en
défens comme Stipa lagasca, Plantago
déça des estimations de la production
albicans, Helianthemum sessiliflorum,
moyenne des parcours naturels de la
Helianthemum confertum; sont rem-
zone désertique tunisienne estimé à
placées dans le parcours privé et sous
600 kg de matière sèche par hectare
l’effet du surpâturage par «d’autres es-
(FLORET et al, 1986).
pèces liées à la dégradation des milieux
sableux tels que Astragalus armatus, 7- Les valeurs et pra-
Aristida pungens, Artemisia campestris tiques traditionnelles :
et Cleome arabica» (CHAIEB & ZAA- témoins des changements sociaux
FOURI, 2000).
7.1. Dislocation des structures fami-
Ainsi, les associations des espèces liales élargies
inventoriées caractérisent l’état de
dégradation ou de désertisation. Une Jusqu’au début du XX ème siècle, il
dégradation plus ou moins irréversible existait encore des modes d’organisa-
du couvert végétal, ce qui constitue la tion économique qui associaient en une
dernière étape vers la désertification, seule unité toutes les familles du «lah-
c’est à dire l’extension des paysages ma» (lignage) regroupées en douar.
désertiques. Ainsi, et après l’éclatement des doaur
Ainsi, nous pouvons dire que la pre- en dar (famille), c’est au sein de la fa-
mière conséquence de la privatisation mille que la lutte pour la vie s’installe
des terres collectives sur les parcours aujourd’hui, les tensions se multiplient
est une dégradation, à la fois, quantita- et de plus en plus les familles éclatent

170
Abdallah BEN SAAD et Alain BOUROUZE

et se rétrécissent. La taille de la famille formée par le biais du partage basé sur


se réduit d’année en année. Deux phé- le «ihya».
nomènes accélèrent ce processus : la
- la tension entre générations : en effet,
scolarisation et la prolétarisation.
l’inégalité flagrante au niveau du fon-
Primo, les jeunes exploitants, de plus en cier a renforcé d’une façon générale les
plus scolarisés, même s’ils ne rompent structures patriarcales. Or, le maintien
pas totalement avec la grande famille, de ces foyers patriarcaux qui regroupe
tendent à constituer leurs propres en moyenne 6 à 8 personnes, repré-
foyers pour se ménager leur intimité sentent une sorte d’association pour
conjugale. Les épouses, jeunes et sco- apporter une solution à l’exiguïté des
larisées, elles-aussi, réclament, de plus parcelles possédées et non l’expres-
en plus cette intimité. sion d’un maintien des solidarités an-
ciennes. Ces regroupements, de deux
Secondo, la prolétarisation rapide qui
à trois générations, ne se font pas sans
a fait émerger un esprit de calcul mine
problèmes. Les jeunes ménages, qui to-
le sentiment de fraternité qui fondait
lèrent de moins en moins la vie d’aus-
l’unité familiale et développe l’indivi-
térité et de misère, aspirent de plus en
dualisme.
plus au changement.
La première conséquence de la priva-
- les disparités culturelles : à cet en-
tisation des terres collectives est de
semble d’inégalité au sein des collecti-
déposséder le groupe tribal de l’une de
vités s’ajoutent des différences d’ordre
ses conditions d’existence, son pouvoir
culturel entre les membres d’une même
de défense du droit à la terre. La nou-
famille. Ainsi, les membres d’un même
velle politique foncière et sa concep-
groupe familial se différencient par la
tion de la propriété (privée au lieu de
disparité de leurs niveaux d’instruc-
collective) a brisé ce pouvoir.
tion, la variété de leur expérience de
7.2. La solidarité aujourd’hui : mythe vie et de travail et par conséquent par
ou réalité ? la multiplicité de leurs cultures.
Nous pouvons dire qu’à Bled ‘amra, En guise de conclusion, nous pouvons
plusieurs niveaux de stratification et de dire que le poids de cette hétérogénéité
conflits, que nous pourrions ramener à s’observe aussi bien dans les tech-
trois essentiellement, ébranlent de plus niques culturales utilisées que dans les
en plus l’unité des groupes familiaux : stratégies et les projets d’avenir. Dans
un tel contexte, il est fort probable que
- la stratification sociale : les collectivi-
la solidarité, même à son niveau le plus
tés de Bled ‘amra présentent une stra-
bas (le niveau de la famille), tend à dis-
tification sociale que ne peut masquer
paraître. Le mouvement général, nous
une solidarité sans signification réelle,
semble être plutôt orienté vers l’indi-
mais servant simplement de justifica-
vidualisme et l’égoïsme comme nous
tion pour maintenir une certaine cohé-
l’avons déjà signalé plus haut.
sion du groupe au profit d’une strate
sociale privilégiée. Cette dernière s’est

171
Gestion des terres collectives au Maghreb. Impacts sociaux, économiques
et environnementaux de la privatisation : cas des hautes steppes tunisiennes

7.3. Les nouvelles stratégies matrimo- un pouvoir de décision monolithique,


niales : la libre expression des évolu- par l’unique revenu agricole et par un
tions sociales modèle de consommation au service
de la reproduction des facteurs de pro-
Nous avons voulu évoquer ce sujet par
duction, à une situation où la produc-
la relation qu’il a avec le patrimoine
tion agricole n’assure plus l’autonomie
foncier et qui était prépondérante dans
matérielle de l’unité familiale, du coup
le passé. En effet, dans la société tri-
nous assistons à une mise en cause
bale, la tradition exige que la femme
du pouvoir de décision, une sorte de
en se mariant ne quitte pas le groupe
contestation de l’autorité des parents.
familial. En cédant sa fille à son neveu,
l’oncle paternel ne renforce pas simple- Aujourd’hui, et comme résultat de la
ment les liens entre les membres de la politique foncière qui a causé la pau-
famille patriarcale, mais assure aussi périsation d’une grande masse de pay-
la conservation du patrimoine fami- sans et sous le poids des mécanismes
lial. Ainsi, les mariages endogamiques de l’économie de marché, le pilier
étaient presque la règle. Aujourd’hui, principal de l’organisation de la fa-
nous sommes en droit de poser la mille traditionnelle, à savoir le pouvoir
question suivante : la tradition endoga- de décision est en voie de destruction.
mique a t-elle changé depuis les muta- En effet, le modèle de consommation
tions qu’a connue la région ? traditionnel est contesté par les jeunes,
les aspirations de ces derniers sont
Deux faits nous poussent à répondre à
extraordinaires, la production agricole
cette question par l’affirmative : la pau-
ne constitue plus le revenu unique de
vreté et l’émigration. Ainsi, ces deux
la famille (la primauté est accordée au
phénomènes sont à l’origine de l’ins-
revenu extra-agricole) et donc le chef
tauration de stratégies matrimoniales
de famille n’est plus le détenteur de
d’un autre type que celui auquel ont été
tous les facteurs de production de l’ex-
accoutumées les populations locales.
ploitation et par voie de conséquence
Dans une situation de pauvreté, le du pouvoir de décision.
réseau des liens entre cousins et cou-
8- Conclusion
sines laisse, de plus en plus, place à
de nouvelles alliances matrimoniales Compte tenu de l’état d’avancement de
exogamiques liées à la peur des mau- la politique de privatisation des terres
vais jours, plus qu’au renforcement des collectives en Tunisie (75 % de terres
liens de sang. privatisées), le débat concernant le
maintien du statut collectif ou la priva-
7.4. La prise de décision : déclin du
tisation des terres n’est plus d’actualité.
pouvoir du chef de famille
Toutefois, nous considérons que l’ex-
L’analyse des mutations socio-écono- périence de privatisation des terres col-
miques qu’a connue la plaine de Bled lectives à Gafsa, citée comme référence
‘amra, nous permet de signaler le pas- dans ce domaine, et les effets qu’elle
sage d’une situation caractérisée par a engendré sur tous les plans (écono-

172
Abdallah BEN SAAD et Alain BOUROUZE

mique, social et surtout écologique), échelles d’intervention. Il est tout à


pourrait guider les pouvoirs publics sur fait essentiel de développer des plans
l’option à promouvoir avant de pour- d’aménagements de l’espace qui
suivre l’application de cette politique prennent en considération la voca-
foncière dans les régions retardataires tion de chaque unité de paysage. Il est
du sud tunisien (Tataouine, Medenine, nécessaire d’anticiper avant qu’il n’y
Gabès, etc.). Ceci permettra, à nos ait plus que des solutions d’urgence
yeux, d’éviter les effets néfastes de à apporter. Les retombées de la poli-
cette politique, axée jusqu’à maintenant tique de privatisation dans la plaine
sur le côté juridique, dans des régions de Bled ‘amra-Gafsa, ou à une échelle
considérées parmi les plus fragiles de plus grande celui des Hautes steppes,
la Tunisie. En somme, la privatisa- constituent une expérience riche en
tion des terres collectives ne doit plus leçons dont il faut prendre en consi-
continuer à être conçue comme une dération pour stopper une progression
démarche d’ordre purement juridique, jugée «catastrophique», pour l’envi-
mais elle doit prendre en considération ronnement, dont les termes sont :
tous les éléments du système. C’est à dégradation, érosion, désertisation et
dire que le rôle de l’Etat en tant que lé- désertification.
gislateur doit se fonder sur le principe
Toutefois, nous ne négligeons pas les
d’assumer la responsabilité du contrôle
difficultés que peut rencontrer l’agro-
et du suivi des rapports entre société et
nome pour déterminer la vocation
ressources en agissant, en premier lieu,
agricole ou pastorale des terres. En
sur les systèmes en pondérant, d’un
effet, mettre en culture ou développer
côté, la part du régional et du global, de
n’est pas forcément mettre en valeur
l’autre, celle du ponctuel ou sectoriel et
et valoriser ne veut pas dire passer une
de l’intégration entre les éléments du
charrue. «Les terres cultivables et pas-
système ; et deuxièmement, en guidant
torales sont en effet difficiles à distin-
les choix juridiques par la maîtrise des
guer, du fait de leur origine commune
tendances et la définition des options
comme terre de parcours» (MAHDI,
économiques, socio-démographiques
1997).
et écologiques.
Il y a donc tout un travail à faire au ni-
La globalisation ou la mondialisation
veau de la définition des vocations des
est une réalité de ce début du XXI ème
terres qui passe forcément par la clari-
siècle, mais «s’il faut penser globa-
fication de la limite de l’agricole dans
lement il faut agir localement», d’où
le centre et le sud tunisien.
la nécessité de la détermination des

173
Gestion des terres collectives au Maghreb. Impacts sociaux, économiques
et environnementaux de la privatisation : cas des hautes steppes tunisiennes

Références bibliographiques
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174
Abdallah BEN SAAD et Alain BOUROUZE

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-MA/SCET (1986) : Etude de la superficie minimum d’exploitation viable. Ré-
gion du Sud. Publication du MA/Direction de la production végétale, juillet 1986,
89 pages + annexes.

175
Revue des Régions Arides n° 30 (1/2013) pp:177-190

La gestion publique des ressources foncières : entre évaluation


de la rareté et choix d’usages

Jean Sauveur Ay et Claude Napoléone


INRA, UMR 1041 CESAER, Dijon, France
INRA SAD, unité Ecodéveloppement, Avignon, France

Résumé :
La gestion publique des ressources foncières revient à faire le choix d’une ou
plusieurs fonction(s), pour des espaces susceptibles d’avoir un certain nombre
d’usages concurrentiels. Il s’agit de gérer une rareté relative issue de la concur-
rence entre des usages possibles d’un même lieu. Par exemple, l’oasis de Gabes
est une zone agricole. Certaines franges peuvent être urbanisée pour permettre
l’extension de la ville. En même temps, il est possible de recréer des périmètres
irrigués ailleurs et d’y relocaliser la production agricole. Il n’existe donc pas, for-
mellement, de rareté absolue de la terre pour la fonction de production de biens
alimentaires. En revanche, le caractère emblématique de l’oasis littoral de Gabes
rend irréversible la destruction de cet espace précis et génère une valeur sociale
particulière que la collectivité doit prendre en compte pour réaliser son choix de
gestion. Dans cette perspective, nous proposons une méthode issue de l’analyse
économique qui permet à la fois de hiérarchiser des enjeux locaux et d’inscrire le
dispositif dans une méthodologie à visée plus générale. Il s’agit de réaliser une
analyse économique des carences de l’action publique eu égard aux finalités so-
ciales exprimées. Un exemple pris au sein d’une région française (la Provence)
illustre notre proposition : des politiques publiques cherchent à minorer l’impact
de l’anthropisation sur la biodiversité alors que les zonages qui permettraient de
protéger efficacement les milieux naturels sont plutôt éloignées des sources de
perturbation (les villes). L’élaboration d’un consensus local sur la destination des
espaces périurbain permettrait aux collectivités locales de participer à la mise en
œuvre d’actions publiques efficaces.
Mots clés : Ressources foncières, rareté relative, gestion publique, analyse coûts/
bénéfices, analyse des carences.

ّ
: ‫ملخص‬
‫إن التصرف العام في الموارد العقارية مرتبط بإختيار وظيفة أو مجموعة من الوظائف لفضاء متعدد‬ ّ
‫ يتعلق األمر في التعامل مع ندرة نسبية ناتجة عن التنافس بين االستعماالت الممكنة للمكان‬.‫اإلستعماالت‬
‫ واحة قابس منظقة زراعية يمكن تحويل بعض أجزائها إلى مناطق حضرية من‬، ‫ على سبيل المثال‬.‫الواحد‬
‫ وبذلك ال يمكن‬.‫أجل توسيع المدينة مع إمكانية إنشاء مساحات سقوية في مكان آخر تستغل للزراعات الواحية‬

177
La gestion publique des ressources foncières : entre évaluation de la rareté
et choix d’usages

.‫الحديث بشكل دقيق عن الندرة المطلقة للموارد العقارية‬


‫فإن واحة قابس الساحلية بصفة خاصة ال يمكن إفسادها بهذا النحو نظرا لطابعها النموذجي ولقيمتها‬ ّ ‫بالمقابل‬
‫ ومن هذا المنظور منهجا مستوحا من التحليل‬.‫اإلجتماعية اإلستثنائية التي يجب أخذها بعين اإلعتبار‬
‫اإلقتصادي يمكن من خالله ترتيب األولويات والرهانات المحلية وإدراج أسلوب العمل في منهجية أكثر‬
‫ يتمثّل األمر في إنجاز تحليل إقتصادي ألوجه القصور باالنجازات فيما يتعلّق باألهداف االجتماعية‬.‫شمولية‬
‫ أما المثال الثاني الذي يخصّ منطقة «البروفاتس» الفرنسية يوضّح ما نقترحه من خالل هذه‬.‫المعرب عنها‬
‫ هناك بعض السياسات العامة التي تهدف إلى التقليل من أثر التواجد االنساني على التنوع البيولوجي‬: ‫المنهج‬
.‫إضافة إلى الحرص على أن تكون المناطق الحساسة بعيدة عن المدن أين تتكاثف أثار التواجد االنساني‬
‫ من شانه ان يم ّكن من‬، ‫فإن التوصل إلى إجماع محلي حول ما تؤول إليه الفضاءات المحيطة بالمدن‬ ّ ‫وبذلك‬
.‫إتخاذ إجراءات فعالة‬
‫ تحليل القصور‬، ‫ تحليل الكلفة والربح‬، ‫ تصرف عام‬، ‫ ندرة نسبية‬، ‫ موارد عقارية‬: ‫كلمات مفاتيح‬
Les auteurs tiennent à remercier MM. Marwen Moussa et Naoufel Mzoughi pour
leur traduction.

1-Introduction jardins, forêts périurbaines…), soit de


nature à organiser des réserves pour
La régulation publique des ressources
l’urbanisation à venir. Puis les poli-
foncières dans les pays du pourtour
tiques agricoles où les ressources fon-
méditerranéen est très marquée par un
cières sont principalement envisagées
recours aux dispositifs zonaux. Le zo-
sous l’angle de la disponibilité en sol ;
nage sous entend nécessaire de séparer
plus récemment sous l’angle de l’effet
physiquement des usages ne pouvant
du processus productif sur l’environne-
coexister sans coût social : les indus-
ment (les mesures agri-environnemen-
tries polluantes et le logement, mais
tales par exemple, en Europe). Enfin,
également les milieux naturels et l’ur-
les politiques dédiées à la gestion
banisation ou l’agriculture.
environnementale (parcs, réserves…)
Dans leur période moderne, schéma- où le foncier est abordé en terme d’es-
tiquement, les états ont utilisé les zo- pace fonctionnel sur lequel les usages
nages opérationnels1 dans trois types doivent être contrôlés. De nombreuses
de politiques : tout d’abord les poli- autres politiques ont des effets sur la
tiques urbaines où les ressources fon- gestion des ressources foncières (prêts
cières sont soit destinées à organiser la bonifiés pour l’accession à la propriété,
ville, soit de nature à fournir des amé- politiques sur la qualité de l’eau, etc.).
nités paysagères ou récréatives (parcs, Ne concernant pas directement, dans
leurs objectifs structurants, l’allocation
1 Nous appelons «zonages opérationnels», les outils
permettant la mise en œuvre de politiques destinées à du sol entre usages et usagers, nous ne
gérer la ressource foncière ou son usage. Nous voulons les envisagerons pas ici.
ainsi faire une différence avec toutes les délimitations
administratives qui relèvent de l’organisation de l’Etat Un zonage correspond à la définition
et dont nous ne parlons pas dans notre document.

178
Jean Sauveur AY et Claude Napoléone

simultanée d’une délimitation spatiale Nous observons ainsi que de nouvelles


et d’un ensemble d’usages autorisés du raretés se font actuellement jour, non
territoire et/ou d’un encadrement des pas d’une manière absolue (la terre
pratiques existantes. Les justifications agricole dans le monde, par exemple),
affichées tiennent majoritairement mais d’une manière relative eu égard
(pour simplifier) à rendre l’allocation aux fonctions assurées et aux concur-
et l’usage du sol plus conforme à l’in- rences d’usage localisées (la terre
térêt public. Cela signifiant de manière agricole en périphérie des villes pour
implicite que les choix individuels, les marchés locaux). En outre, cette
seuls, ne permettent pas d’obtenir cette forme de rareté relative (spatialisée et
situation (il est fondamental d’avoir à d’échelle variable) revêt une dimen-
l’esprit qu’un zonage, sous son angle sion d’enjeu social à travers la question
économique du moins, se définit par de l’irréversibilité (destruction d’un
rapport à des décisions individuelles). écosystème non reproductible, urbani-
Généralement un usage principal est sation d’une terre agricole…).
alloué à l’espace zoné (un périmètre
Ce document a pour objectif de montrer
irrigué, une réserve naturelle…). Le
qu’il est possible de mobiliser l’analyse
dispositif est performant, dès lors que
économique pour traiter des politiques
l’on cherche à protéger un espace voué
de gestion de la ressource foncière et
à un usage principal et dont les échelles
de leur évolution souhaitable. Il tend
géographiques ne sont pas très éten-
en particulier à expliciter une néces-
dues (un zonage urbain sur la ville,
saire conceptualisation des problèmes
une réserve naturelle pour protéger un
sous-jacents, à la fois pour traiter avec
espace remarquable…). Dans l’hypo-
la complexité de l’objet « sol » et pour
thèse où les concurrences d’usages sont
assurer une cohérence spatiale et tem-
multiples et les échelles tendent vers
porelle aux prérogatives suggérées.
le global, le consensus est plus diffi-
L’analyse économique est, ici, utili-
cile. Une des voies de résolution de ce
sée comme un éclairage permettant de
dilemme est d’organiser l’émergence
synthétiser l’action publique et d’en
d’un consensus permettant de hiérar-
évaluer l’efficience sociale. Dans une
chiser les milieux et les usages afin de
première partie, nous présenterons plus
légitimer une décision publique poten-
en détails les fondements économiques
tiellement contraignante2. La princi- d’une discussion sur l’allocation de la
pale difficulté est que cette hiérarchi- terre. Nous insisterons en particulier
sation doit être issue d’une réflexion sur une définition de sa rareté, sachant
sur l’allocation du sol qui ne peut se que le zonage est considéré comme un
faire sans une identification relative- outil de gestion de cette rareté. Dans
ment complète des caractéristiques une seconde partie, nous rentrerons
physiques et sociales de la ressource, et plus en détails dans quelques préconi-
historiquement contextualisé. sations économiques pour une gestion
efficace de la rareté. La troisième par-
2 Une autre voie est la décision autoritaire. Nous ne la tie évaluera la distance existante entre
considèrerons pas dans notre travail.

179
La gestion publique des ressources foncières : entre évaluation de la rareté
et choix d’usages

les objectifs des actions publiques et approche anthropo-centrée évaluant


les formes de leurs mises en œuvre en les dispositifs au regard des services
nous situant dans le champ de l’ana- rendus à la société et les conditions de
lyse des carences («Gap Analysis») et leur compatibilité avec les pratiques et
en illustrant notre propos par l’exemple les intérêts privés ou sociaux en jeu.
d’une région française (la Provence). Il s’agit d’un parti pris alternatif à des
La quatrième partie conclut. approches basées exclusivement sur
le caractère identitaire ou sentimental
1- La rareté relative des des lieux de vie ou des activités utilisa-
ressources foncières. trices du sol, ou encore des approches
Le foncier peut être défini comme une naturalistes reposant sur le seul objec-
surface3 caractérisée par le (ou les) tif de préservation des espèces ou des
mode(s) d’appropriation, d’usage ou milieux naturels. Cet accord sur le sta-
de dévolution du sol et des ressources tut du sol est nécessaire pour organiser
naturelles, semi-naturelles ou anthro- l’analyse, sans néanmoins être directe-
piques associées, ainsi que par l’orga- ment opérationnel du fait d’une rela-
nisation spatio-temporelle du (de ses) tive subjectivité des critères de choix.
mode(s) de régulation. Le sol en est le En effet, en tant que ressource non re-
« milieu physique » (Thiébaut 2006). productible, la valeur théorique d’une
Il est un bien échangeable, le support unité de terre est une combinaison de
d’une agriculture et d’un habitat natu- sa rareté physique (la quantité de terre
rel, sa structure participe aux paysages est limitée à l’échelle de la planète)
que son artificialisation peut dégrader avec l’importance qu’accorde la socié-
(logements, voies de circulation). C’est té pour les fonctions qu’elle remplie
également l’assiette juridico-admi- (habituellement évaluée en consente-
nistrative du cadastre et autres entités ment à payer total incluant l’usage et
le non usage). Ce qui ne semble pour
non administratives (ilots culturaux4).
l’instant qu’une remarque abstraite sur
Dans une recherche de cohérence et
la valeur de la terre (et presque tauto-
d’évaluation des politiques associées,
logique), apparaît déterminant dès lors
nous considèrerons le foncier comme
que l’on traite de son allocation et de
une ressource naturelle qui remplit des
l’action publique afférente. Ricardo
fonctions valorisées par la société (fonc-
(1815) et von Thünen (1826) nous ont
tions environnementales à relier aux
enseigné qu’en tant que ressource natu-
«services écosystèmiques» du Millen-
relle préexistante à l’homme, l’hétéro-
nium Ecosystem Assessment, 2003).
généité des sols (ce qui varie entre les
C’est-à-dire que nous optons pour une
unités de sol) est déterminante pour
3 La notion de surface doit être entendue de manière son allocation, tant d’un point de vue
non restrictive ; elle ne se limite pas à la surface visible
et possède par exemple une épaisseur. positif que normatif. Leur approche
4 Un îlot cultural est constitué d’un regroupement de concerne principalement la fonction
parcelles contiguës, entières ou partielles, homogène alimentaire de l’usage agricole, prédo-
du point de vue de la culture, de l’histoire culturale
(successions de cultures et apports de fertilisants) et de minante à l’époque et les différences
la nature du terrain.

180
Jean Sauveur AY et Claude Napoléone

d’aptitudes des sols sont considérées taires, supporter des habitations et ac-
en regard de leur localisation et/ou des cueillir de la vie « naturelle ». Chaque
prix de marché des denrées produites. fonction ordonne différemment les uni-
Ces deux auteurs ont autant contribués tés qui composent la quantité totale de
à l’analyse économique des problèmes terre disponible. La production de den-
fonciers qu’à la théorie économique rées alimentaires considère une fertilité
prise dans sa globalité. Toutefois, leurs que nous qualifierons d’agronomique
visions de l’hétérogénéité du sol mérite (minéraux, matière organique, etc.),
d’être mises en regard avec les dyna- un climat adapté, la localisation des
miques contemporaines qui prévalent à structures agricoles ou des marchés.
l’allocation des ressources ; leur cadre La construction de logement considère
d’analyse peut notamment être rénové des distances physiques (aux emplois,
dès lors que l’on recherche à expliquer aménités naturelles, etc.), la structure
le découpage des politiques foncières des sols, la topographie ainsi que la
actuelles. Nous proposons d’utiliser la distribution de la demande immobilière
notion de rareté : une des légitimations (le voisinage, présent et futur). Enfin,
de l’intervention publique sur un espace les écosystèmes se distribuent en fonc-
est sa rareté ou la rareté de la fonction tion de l’environnement pédo-clima-
qu’il supporte. La rareté originelle des tique de chaque point d’un paysage.
auteurs classiques prend alors un nou- Par cette énumération non exhaustive,
veau sens dès lors que l’on considère nous pouvons montrer que chaque
que les différences d’aptitudes ne sont fonction remplie par un usage des sols
pas simplement inhérentes à des carac- (ou ce qui peut-être caractérisé de non-
téristiques physiques mais revêt une usage) admet son propre gradient d’hé-
dimension sociale qui est à même de térogénéité.
distribuer différemment les aptitudes
En outre, les attributs des sols, pourtant
physiques des sols. C’est à dire que
à la source du gradient d’hétérogénéité
nous considérons le lien entre l’hétéro-
agricole, sont modifiables et peuvent
généité des unités de sol et la fourniture
être choisis. A titre d’exemple, par le
des fonctions valorisées par la société.
drainage ou l’irrigation, les choix hu-
Dans cette perspective, comment pou-
mains influent sur la mise à disposition
vons-nous représenter simplement les
de l’eau, un attribut important de la
déterminants de la demande sociale
fertilité physique des sols. Des intrants
concernant une fonction particulière
chimiques ou organiques peuvent se
d’un sol localisé à un endroit précis ?
substituer à la fertilité naturelle. L’utili-
Les fonctions remplies par l’espace en sation de serres peut modifier le climat
général et la terre en particulier sont auquel les cultures sont soumises. Des
nombreuses : récréatives, supports travaux de terrassement permettent de
d’infrastructures terrestres de transport, contenir les effets néfastes de la topo-
fonction énergétique… Pour simplifier, graphie, de même que la construction
considérons trois fonctions majeures de de routes permet d’amoindrir l’effet
la terre : produire des denrées alimen- d’éloignement des parcelles… La

181
La gestion publique des ressources foncières : entre évaluation de la rareté
et choix d’usages

modification des sources de l’hétéro- Il n’y a donc pas d’hétérogénéités du


généité implique une intervention (en sol pouvant être réduites, dans une
général un investissement) mais cer- vision « naturaliste », à des contraintes
taines évolutions des techniques ou des naturelles implicitement stables s’im-
préférences sociales modifient égale- posant aux sociétés humaines. De fait,
ment l’effet de l’hétérogénéité du sol à notre sens, il est illusoire de détermi-
sur les fonctions qu’il remplie, et cela ner d’une manière centralisée et atem-
sans aucune modification de la res- porelle les qualités relatives des sols
source (Reboul, 1977). Toujours dans et d’en conclure un mode de gestion
le domaine des exemples, les terres de unique au niveau d’un pays ou d’une
bonne qualité autour de Paris au Néo- région. Autrement dit, il faut considé-
lithique étaient les terres sableuses rer l’hétérogénéité du sol dans sa forme
qui accueillent aujourd’hui de la forêt. évolutive et localisée.
Les bonnes terres d’aujourd’hui (limo-
Considérant la taille des pays et la
neuses) étaient alors trop dures à tra-
complexité des situations, la solution
vailler. Dans le même ordre d’idées,
opérationnelle est à trouver dans une
des territoires français qui assuraient
approche socio-économique permet-
difficilement leur fourniture de biens
tant l’émergence d’un consensus sur
alimentaires à cause de sols peu pro-
les contraintes associées à l’usage des
ductifs présentent aujourd’hui une
ressources foncières.
activité agricole économiquement
puissante par la production de vins de 2- La gestion de la rare-
qualité. té relative
Enfin, la rareté de la terre est égale- Comment allouer le sol à des usages
ment déterminée par les fonctions que alternatifs (et potentiellement des usa-
la société lui attribut et en particulier gers) qui remplissent des fonctions
à l’échelle à laquelle la fonction se influant sur l’état de la société elle
réfère. Pour une fonction environ- même ? Nous analyserons ici quelques
nementale tel que le maintien d’une mécaniques économiques associées
biodiversité suffisante sur la Terre, la à l’utilisation du zonage comme poli-
rareté de la biodiversité contenue sur et tique de gestion de la rareté relative et
dans une parcelle ne peut s’appréhen- nous verrons en quoi l’appréhension de
der indépendamment de la totalité des la rareté est susceptible de modifier les
espaces accueillant de la vie. De même, préconisations de gestion. Dans cette
la production de calories pour nourrir perspective, nous ne discuterons pas de
l’humanité, posée sous cette forme, se la pertinence du zonage face à d’autres
pose à l’échelle mondiale. Par contre, instruments de politiques foncière (la
d’autres attributs des sols ont une rareté fiscalité différentielle, la création de
relative plus localisée tels qu’un pay- marchés des droits à établir un certain
sage pour la fonction esthétique qu’il usage du sol, etc.).
remplit dans un certain voisinage, la
production de produits frais, etc. Nous aurons un point de vue écono-

182
Jean Sauveur AY et Claude Napoléone

mique pour aborder les propriétés d’un Cette présentation simplifiée permet
zonage efficace. Le recours au zonage de retrouver l’approche en termes de
nécessite la transcription des objectifs coûts/bénéfices, un des standards de
affichés par les politiques, en termes la théorie économique, qui servira de
d’encadrement de l’usage des res- référence à la discussion.
sources foncières. L’analyse théorique
Pour un objectif défini en terme de pro-
présentée dans cette section montre
duction agricole, de logements indivi-
comment s’articulent les choix dans
duels ou de conservation de la biodi-
l’allocation du sol (dont le zonage en
versité (entre autres objectifs envisa-
est la composante considérée « pu-
geables), une règle simple pour l’éta-
blique ») avec les fonctions qu’il rem-
blissement du zonage consiste à partir
plit. Nous verrons en particulier que
de la parcelle présentant la plus haute
même placées dans un cadre simple de
contribution à l’objectif pour une unité
raisonnement5, les particularités de la de coût (celle qui présente le rapport
ressource impliquent des conséquences coût/bénéfice le plus haut), puis aller
non triviales que les décideurs doivent en décroissant jusqu’à que l’objectif
connaître. Nous présentons une série soit atteint. La simplicité de cette règle
de caractéristiques importantes issues en fait un cadre d’analyse efficace et
du fonctionnement des marchés fon- très utilisé de la décision publique. Elle
ciers ; importantes notamment au re- constitue, pour nous, un point de départ
gard d’effets pervers qu’elles peuvent intéressant, mais qui présente toutefois
entraîner lorsqu’elles ne sont pas prises des limites :
en compte.
Une telle règle peut contribuer à pré-
La place que tient la rareté relative server des espaces non menacés et de
dans les mécaniques économiques manière symétrique à négliger des es-
décrites est un paramètre déterminant paces menacés. L’évolution des choix
du choix public. Si nous considérons dans l’usage des unités de sol en dehors
un zonage à un moment donné comme du zonage peut venir contrebalancer
une obligation de maintenir ou conver- les objectifs initiaux affichés (Costello
tir un ensemble d’unités de sol dans un et Polasky 2004).
certains usage, nous pouvons définir
son coût brut (la somme des gains issus De plus, si l’on suppose que le zonage à
des usages qui auraient prévalus sur les un effet sur les probabilités de conver-
parcelles concernées en l’absence de sion des parcelles non concernées par
zonage) et son bénéfice brut (la somme lui, cet effet est encore plus impor-
des gains associées à l’usage stipulé par tant puisqu’il contribue lui-même à la
le zonage sur les parcelles concernées). conversion de parcelles qui étaient en
5 Ne pouvant sérieusement prévoir l’état des
adéquation avec les objectifs initiaux
technologies, moyens de transports, pratiques agricoles mais qui n’avaient pas été sélection-
ou standard d’habitation à un horizon temporel en nées.
adéquation avec ce que la durabilité sociale nécessiterait,
nous situerons notre discussion dans la période récente
en postulant que la plupart des mécanismes décrits
L’analyse coût/bénéfice ne prend pas
possèdent une relative invariance. en compte les ajustements par les prix

183
La gestion publique des ressources foncières : entre évaluation de la rareté
et choix d’usages

et en particulier le prix des terres. En Utilisons les limites de l’analyse coût/


décidant de restaurer une parcelle agri- bénéfice présentées pour analyser les
cole en habitat naturel ou en obligeant différentes stratégies de zonage : tout
des pratiques culturales moins inten- dispositif n’intégrant pas (i) la dyna-
sives, le zonage a de grandes chances mique de l’usage du sol, (ii) les rétroac-
de diminuer la production agricole (le tions des marchés ou (iii) les relations
principe peut être valable entre d’autres spatiales, peut être amélioré.
usages du sol, voir Armsworth et al.
o Un premier élément d’amélioration
2006). En présence d’une demande
tient à la nécessaire exhaustivité du zo-
en produits agricoles donnée ou crois-
nage. C’est à dire un zonage qui prenne
sante dans le temps, cela va avoir pour
en compte l’ensemble des espaces exis-
effet d’inciter la mise en production
tants à l’échelle de l’action publique.
de terres non cultivées avant le dispo-
Par exemple, un zonage communal doit
sitif. Ici encore, cela peut produire un
prendre en compte les conséquences
zonage contre productif si les espaces
d’un choix localisé sur une partie de
naturels converties étaient d’un intérêt
la commune, sur les autres types d’es-
majeur.
paces répartis autour. Même s’il est
Enfin, l’analyse coût/bénéfice telle impossible de contraindre des usages à
qu’elle a été présentée ne prend pas des échelles très étendues, tendre vers
en compte les relations de voisinage l’exhaustivité permet de limiter les
qui existent entre les parcelles. Elles effets (i) et (ii).
peuvent être de deux ordres : soit le
o Deuxième point, l’échelle pertinente
bénéfice (ou le coût) retiré d’un cer-
de considération pour la fonction d’in-
tain usage sur une parcelle dépend du
térêt détermine l’ampleur des effets (i),
nombre de parcelles qui ont cet usage
(ii) et (iii) dans l’espace. Sur des mar-
dans son voisinage proche, soit le béné-
chés locaux de produits agricoles ou
fice (ou le coût) retiré d’un certain usage
avec un marché résidentiel attiré par un
sur une parcelle dépend des autres
élément local, les effets pervers s’éta-
usages dans son voisinage proche.
bliront à proximité. Face à des fonc-
Pour la première possibilité nous pou-
tions remplies à l’échelle mondiale, les
vons penser à l’intérêt de conserver des
effets pervers peuvent s’établir dans
espaces agricoles homogènes avec de
d’autres pays.
grandes parcelles facilitant le travail
mécanique ou à conserver des zones o Un troisième et dernier point tient
naturelles d’un seul tenant afin de ne à la corrélation des dimensions d’hé-
pas limiter les déplacements d’espèces térogénéités telles que nous l’avons
et par là même leurs adaptations pos- vu. L’ampleur des effets (i) et (ii) est
sibles (Lewis et al. 2009). Pour la deu- proportionnelle à la valeur que les uni-
xième possibilité, nous citons comme tés de terre considérées possèdent en
exemple le rôle des paysages agricoles terme d’usage prohibé. Pour reprendre
ou naturels pour le cadre de vie rési- l’exemple de conversion d’une par-
dentiel (Irwin et Bockstael 2002). celle agricole en habitat naturel, la ré-

184
Jean Sauveur AY et Claude Napoléone

troaction de marché sera d’autant plus économique et cela induit l’apparition


forte que les rendements de la parcelle d’effets néfastes (i), (ii) ou (iii). Il faut
concernée étaient élevés. La stratégie donc se doter d’une doctrine qui per-
de zonage diffère selon que les terres mette de caractériser et hiérarchiser des
agricoles qui sont menacées par l’artifi- espaces banals hétérogènes.
cialisation sont productives ou pas. De
Prenons l’exemple des milieux semi-
même pour la qualité des écosystèmes
naturels soumis à influence urbaine, en
qui sont menacées par la production
Provence (France).
agricole.
Que dit la politique française de pro-
3- Une application en Mé- tection de l’environnement ? Elle rend
diterranée : les enjeux envi- compte de l’importance sociale que
ronnementaux en Provence revêt l’arrêt de l’érosion de la biodiver-
Lorsque l’on ne dispose pas de don- sité au sein d’un corpus légal national
nées formalisées susceptibles de rendre très fournit (stratégie nationale de la
compte des valeurs sociales affectées à biodiversité, Grenelle de l’environ-
chaque fonction potentielle du sol, une nement, charte de l’environnement
des voies d’analyse est de considérer au sein de la constitution française…
que les attendus exprimés par la poli- en contrepoint de dispositifs interna-
tique publique existante rend compte tionaux dont la France est également
des valeurs sociales. L’expression des signataire comme la convention de Rio
actions issue de cette politique peut (Nations Unies, 1992), le Millenium
alors être comparée à des connais- Ecosystem Assesment (Nations Unies,
sances scientifiques produites par ail- 2005), la directive habitat (Conseil de
leurs. Nous nous référons aux analyses l’Europe, 1992)). Nous pourrions en
dites de carences (gap analysis), béné- résumer un de ses principaux objectifs
ficiant actuellement d’une importante par la minoration des perturbations des
production académique. Les analyses écosystèmes par l’activité humaine.
de carences qui sont réalisées autour de Que savons nous de la distribution de
la question de la préservation des res- la biodiversité en Provence ? Les éco-
sources naturelles, s’articulent géné- logues montrent que le littoral méditer-
ralement autour de politiques zonales ranéen accueille 80 % de la biodiversi-
telles que les réserves naturelles (Old- té française (Médail et Quezel, 1997) ;
field et al. 2004). C’est à dire des dis- sachant que la Provence est, en même
positifs permettant de hiérarchiser des temps, une des régions connaissant un
lieux dont il est possible d’exclure un rythme d’urbanisation du littoral parmi
usage ; bien souvent l’urbanisation. Or, les plus soutenu du pays (Dumas et al.
dès lors que l’on considère les espaces 2005).
banals et particulièrement ceux sous
influence urbaine, ces exclusions ne Nous pouvons donc nous interroger sur
sont plus possibles. Cela reviendrait la localisation des zonages opposables
à obérer tout développement social et aux tiers susceptibles de protéger la
biodiversité existante. Sont-ils loca-

185
La gestion publique des ressources foncières : entre évaluation de la rareté
et choix d’usages

lisés sur les espaces où les enjeux so- ture y occupe une place importante,
ciaux sont les plus forts ? Considérons ainsi que les milieux naturels. L’urba-
la géographie de la Provence. Il s’agit nisme occupe une superficie somme
d’une région comptant environ 5 mil- toute modeste et concentrée sur le litto-
lions d’habitants, pour une superficie ral. L’organisation spatiale des usages
de 31 400 km². Elle est marquée par paraît donc relativement harmonieuse
la frange sud du massif alpin et bordée (carte 1).
par le littoral méditerranéen. L’agricul-

Carte 1 : Occupation du sol en Provence.

Toutefois, sachant que l’influence perturbation s’étend sur 10 kilomètres


urbaine perturbe les écosystèmes au au delà des dernières constructions des
delà des limites des constructions elles villes de plus de 10 000 habitants. Dans
mêmes (par fréquentation, pollution, cette hypothèse, la quasi totalité des
destruction directe… voir Tatoni et al. milieux naturels littoraux est suscep-
2004), faisons l’hypothèse que cette tible d’être perturbée (carte 2).

186
Jean Sauveur AY et Claude Napoléone

Carte 2 : Périphérie urbaine à 10 Km.

Cet état de fait, en référence aux consi- pour minimiser les effets néfastes de
dérations précédentes et à l’échelle de type (i), les dispositifs publics de pro-
la Provence (il n’en est pas nécessai- tection de la biodiversité devraient être
rement de même à l’échelle nationale), spatialement focalisés sur les zones à
s’illustre par une corrélation positive enjeux que sont les espaces périurbains
entre le gradient urbain d’hétérogé- ou connaissant les plus fortes pressions
néité et le gradient de biodiversité. urbaines. Or, ils sont majoritairement
Cette corrélation positive s’exprime localisés dans des zones éloignées des
par une valorisation du littoral pour centres urbains (carte 3).
les deux fonctions. En conséquence,
Carte 3 : Zones strictes de protection, en Provence.

187
La gestion publique des ressources foncières : entre évaluation de la rareté
et choix d’usages

Cette distribution est évidemment dispositif susceptible de porter ce débat


compréhensible. Il a été socialement reste, bien sur, à réfléchir. Il dépendra
plus acceptable d’exclure un usage de l’échelle de l’action publique envi-
dans une zone soumise à une concur- sagée et des cadres institutionnels pré-
rence peu importante. La réalisation de existants.
parcs naturels nombreux et de superfi-
4-conclusion
cies suffisante supposait certainement
ce type de consensus. Ceci étant, la Une correcte allocation de la terre
localisation des protections environ- (gestion de sa rareté) doit émaner de la
nementales les plus contraignantes à confrontation de ses différentes dimen-
distance des centres urbains a corréla- sions d’hétérogénéité ; notamment du
tivement envoyé un signal très clair au fait d’usages exclusifs et irréversibles
marché foncier : les parcelles les plus (on ne peut plus cultiver une terre
proches des villes, y compris celles construite) qui lui confèrent un enjeu
portant des milieux naturels sociale- social. Elle nécessite donc un consen-
ment importants (rares ou embléma- sus minimal rendant compte de leurs
tiques), ne pouvaient être grevées d’in- principaux facteurs d’hétérogénéité.
terdictions définitives de changements Une voie possible est de considérer les
d’usages. Dans une dynamique démo- différentes fonctions qu’ils assurent
graphique soutenue, laisser libre cours à la société et de comparer l’expres-
aux concurrences de marché équivaut, sion de ses fonctions aux objectifs
en la matière, à faire disparaître les fixés à l’action publique. La méthode
milieux naturels littoraux en Provence. et l’exemple sont caricaturalement
Il est fort peu probable que ce soit un simples. Ils présentent toutefois l’inté-
objectif consensuel ; ce serait plutôt rêt d’être reproductibles (sur l’oasis de
une carence de l’action publique dont il Gabes par exemple) et de permettre la
n’est pas possible de trouver une solu- mise en évidence du point focal sus-
tion centralisée. La solution reviendrait ceptible d’être mis en débat ; l’objectif
alors à réaliser un inventaire naturaliste pouvant être par exemple de délimiter
des milieux patrimoniaux et d’y inter- des zones à enjeux sur lesquelles la col-
dire toute anthropisation perturbatrice. lectivité serait légitime pour imposer
Solution inapplicable d’une manière une régulation contraignante. Les pré-
centralisée car socialement inaccep- conisations issues d’une telle approche
table du fait de sa concurrence directe présentent en outre l’intérêt d’être as-
avec les intérêts individuels des pro- sez générales pour ne pas supposer im-
priétaires, eu égard à la rente foncière. plicitement une certaine vision du futur
En revanche, le constat est suscep- (optimiste ou pessimiste), tel que cela
tible d’être porté au débat public dans est trop souvent le cas sur les questions
l’objectif de formaliser un consensus territoriales.
local de gestion des ressources natu-
Bien que certaines évolutions puissent
relles (voir par exemple l’expérience
être prises en compte, notamment au
décrite par Napoléone et al. 1995). Le
niveau des préconisations, notre ana-

188
Jean Sauveur AY et Claude Napoléone

lyse suppose toutefois une relative – voir Fisher et al. 1972). En revanche,
stabilité. La caractéristique évolutive l’analyse que nous proposons permet
de l’hétérogénéité est donc imparfai- d’harmoniser un cadre conceptuel per-
tement traitée (la question de l’irré- mettant d’intégrer toute information
versibilité par exemple pour laquelle sur le futur de façon cumulative.
l’économie présente quelques réponses

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189
La gestion publique des ressources foncières : entre évaluation de la rareté
et choix d’usages

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190
Revue des Régions Arides n° 30 (1/2013) pp:191-205

Changements des modes de gouvernance et tension sur les res-


sources naturelles au Maghreb

Mohamed Elloumi
Institut National de Recherches Agronomiques de Tunis

Résumé

Les ressources naturelles (eau, sol et couvert végétal) connaissent une dégradation
alarmante dans les trois pays du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie). Cette situa-
tion est le résultat d’une mobilisation excessive de ces ressources et d’une gestion
non durable dans beaucoup de cas. Elle est aussi l’aboutissement d’une évolu-
tion historique des modes de gestion et du rôle attribué aux ressources naturelles
dans les politiques de développement. En effet, il nous semble que le contrôle de
l’accès aux ressources naturelles a constitué de tout temps un enjeu des politiques
agricoles et rurales notamment dans les sociétés à dominante agraire. Ce contrôle
permettrait l’exercice de l’autorité sur les sociétés agraires et la collecte de l’impôt
sous différentes formes. Par ailleurs au fur et à mesure de l’évolution des sociétés,
l’enjeu s’est déplacé vers la mobilisation de ces ressources pour la réalisation des
objectifs de développement économique soit à travers la domanialisation, soit par
le biais d’un concours important des pouvoirs publics dans la mobilisation des
ressources et le soutien à l’accès aux différents usagers. L’analyse de l’évolution
sur la longue période des modes de gestion des ressources naturelles a mis en évi-
dence plusieurs tendances lourdes, à savoir la prédominance de la propriété privée
et de l’accès privatif à certaines ressources, la dégradation assez générale des res-
sources dont la situation de fragilité devrait s’aggraver sous l’effet du changement
climatique et enfin la difficulté de mettre en place une forme de gouvernance qui
concilie la mobilisation des ressources pour le développement économique avec
l’impératif de durabilité.
Mots-clés : Ressources naturelles, gestion durable, gouvernance, développement
économique, Maghreb
ّ
: ‫ملخص‬
‫وأظهرت الموارد الطبيعية (المياه والتربة والغطاء النباتي) تدهور دراماتيكي في بلدان المغرب العربي‬
‫ هذا هو نتيجة للتعبئة المفرط للموارد واإلدارة غير المستدامة في كثير‬.)‫ تونس‬، ‫ المغرب‬، ‫الثالثة (الجزائر‬
‫ وهي أيضا نتيجة للتطور التاريخي ألساليب اإلدارة والدور المنوط على الموارد الطبيعية في‬.‫من الحاالت‬
‫ يبدو أن السيطرة على الوصول إلى الموارد الطبيعية كان دائما مسألة في‬، ‫ وفي الواقع‬.‫سياسات التنمية‬
‫ وهذا من شأنه السماح‬.‫السياسات الزراعية والريفية خاصة في المجتمعات يغلب عليها الطابع الزراعي‬
‫ وعالوة‬.‫للتحكم ممارسة الوالية القضائية على المجتمعات الزراعية وتحصيل الضرائب في أشكال مختلفة‬
‫ وقد تحول هذا التحدي لتعبئة هذه الموارد لتحقيق التنمية‬، ‫ وعندما تطور المجتمعات‬، ‫على ذلك النحو‬

191
Changements des modes de gouvernance et tension sur les ressources naturelles
au Maghreb

‫االقتصادية إ ّما من خالل «الدولنة» وإما من خالل الدعم الكبير الحكومة في تعبئة الموارد والدعم للوصول‬
‫ وقد حدد تحليل التغيرات على أنماط على المدى الطويل إلدارة الموارد الطبيعية‬.‫إلى مختلف المستخدمين‬
‫ وتدهور الموارد العامة‬، ‫ وهي غلبة الملكية الخاصة والوصول إلى بعض الموارد‬، ‫عدة اتجاهات رئيسية‬
‫ وصعوبة إقامة شكل من أشكال الحكم التي‬، ‫بدال الحالة الهشة التي من المتوقع أن تتفاقم نتيجة لتغير المناخ‬
.‫تجمع بين تعبئة الموارد من أجل التنمية االقتصادية مع ضرورة االستدامة‬
‫ والمغرب العربي‬، ‫ والتنمية االقتصادية‬، ‫ والحكم‬، ‫ واإلدارة المستدامة‬، ‫ الموارد الطبيعية‬: ‫كلمات مفاتيح‬

1-Introduction ronnement international, une politique


de préservation de l’environnement
Les ressources naturelles (eau, sol
a été progressivement mise en place,
et couvert végétal) connaissent une
pour devenir, depuis la fin des années
dégradation alarmante dans les trois
1990, une orientation dominante des
pays du Maghreb (Algérie, Maroc,
approches de gestion des ressources
Tunisie). Cette situation est le résultat
naturelles dans les trois pays. Il s’agit
d’une mobilisation excessive de ces
de réconcilier les objectifs de préserva-
ressources et d’une gestion non durable
tion et ceux de valorisation et de pro-
dans beaucoup de cas. Elle est aussi le
duction. Cette politique a par ailleurs
résultat d’une évolution sur la longue
adopté les approches participatives en
période des modes de gestion et du rôle
s’appuyant sur des organisations d’usa-
attribué aux ressources naturelles dans
gers pour chaque ressource.
les politiques de développement.
Ce changement institutionnel plonge
En effet, alors que la gestion des res-
ses racines loin dans l’histoire de la
sources naturelles était relativement
région. En effet, il nous semble que
extensive durant de longues périodes
le contrôle de l’accès aux ressources
avec la prédominance d’une ges-
naturelles a constitué de tout temps
tion par la communauté des usagers,
un enjeu des politiques agricoles et
les politiques économiques des pays
rurales notamment dans les sociétés
indépendants ont fait des ressources
à dominante agraire. Ce contrôle per-
naturelles un facteur de développe-
met en effet l’exercice de l’autorité
ment, dont la mobilisation a accaparé
sur les sociétés agraires et la collecte
d’importantes ressources financières.
de l’impôt sous différentes formes. Par
L’objectif des politiques était principa-
ailleurs au fur est à mesure de l’évolu-
lement la mobilisation des ressources
tion des sociétés, l’enjeux s’est déplacé
naturelles et l’amélioration de leur
vers la mobilisation de ces ressources
accessibilité pour une plus large utili-
pour la réalisation des objectifs de
sation au service de l’économie. Dans
développement économique soit à
ce cadre les pouvoirs publics jouaient
travers la domanialisation, soit par le
un rôle important. Toutefois depuis
biais d’un concourt important des pou-
quelques années face aux signes de dé-
voirs publics dans la mobilisation des
gradation et sous la pression de l’envi-
ressources et le soutien à l’accès aux

192
Mohamed Elloumi

différents usagers. Dans une période gestion par les communautés locales,
plus récente et face aux problèmes de la prééminence du rôle de l’Etat dans
dégradation des ressources un nouvel la mobilisation et enfin la gestion pri-
enjeu a vu le jour sous la forme d’un vative. On peut toutefois y ajouter le
objectif de durabilité. temps de la gestion sociale, qui se base
sur une plus large participation des usa-
Dans cette perspective on peut obser-
gers à la gestion des ressources et qui
ver une évolution concomitante du
est promu depuis le milieu des années
cadre institutionnel et du statut juri-
1990.
dique des ressources afin de favoriser
des modes de gouvernances compa- En effet, il nous semble qu’à l’origine
tibles avec les objectifs visés. L’objec- la gestion des ressources naturelles
tif de cette contribution est donc de était majoritairment collective. En
mieux comprendre l’articulation entre effet depuis la période préislamique et
les objectifs des politiques de gestion en dehors des zones urbaines, prédo-
des ressources naturelles et les modes minait une gestion collective des res-
de gouvernance mises en place. Notre sources qu’il s’agisse de l’eau avec ses
hypothèse est que les formes de gou- différents usages, du couvert végétal
vernance reflètent à la fois les rapports (forêts, parcours) et du sol en dehors
entre le pouvoir central et les com- des zones à agriculture intensive.
munautés d’usagers, mais qu’elles
L’organisation tribale permettait la
reflètent aussi l’objectif des politiques
mise en place d’un cadre institution-
mises en œuvre.
nel favorable à cette forme de gestion
En partant de l’exemple des trois pays sociale des ressources avec des règles
du Maghreb central (Maroc, Algérie, d’accès et des instances de régulation
Tunisie) nous allons essayer de passer des conflits au sein des tribus et entre
en revue l’évolution des modes de gou- elles.
vernance des ressources naturelles en
Selon les époques, les rapports de la
mettant en lumière leur statut, le rôle
périphérie avec le pouvoir central était
des différents acteurs et leurs relations
plus ou moins fort et le cadre juridique
avec les pouvoirs centraux et en les re-
qui régule l’accès à la terre refléte à la
plaçant dans le contexte économique,
fois la signification et les rapports d’au-
voire politique de l’époque.
torité. Ainsi, dans l’Ifriqiya sous domi-
1. L’évolution histo- nation romaine, l’arrière pays de Car-
rique des modes de thage jouait à la fois un rôle dans les
gouvernance des res- rapports avec les tribus et les royaumes
sources naturelles au numides et dans l’organisation de la
collecte de la production et de l’impôt
Maghreb
au profit de Rome. Ainsi contrairement
On peut distinguer, avec Anne Marie aux carthaginois qui imposèrent un
Jouve (Jouve, 2006), trois temps dans impôt foncier sur touttes les terres en
la gestion des ressources naturelles. La laissant la libre exploitations au indi-

193
Changements des modes de gouvernance et tension sur les ressources naturelles
au Maghreb

gènes, les romains ont changé le statut 1996).


de la terres en la domanialisant et en
A la veille de la colonisation et suite à
la réaffectant selon leurs intérêts, aux
l’affaiblissement des pouvoirs centraux
anciens militaires, aux responsables
dans les trois pays et à la réduction de la
locaux, en laissant aux rois numides
population suite aux épidémies et aux
certaines marges pour le contrôle des
régions sous leur autorité.. catastrophes naturelles3, on a assisté au
développement de la propriété collec-
La conquête de l’Afrique du Nord par tive au détriment des terres domaniales
les musulmans a introduit la notion de et de la propriété privée ou melk4.
droit éminent sur la terre et donc la
séparation entre le droit de propriété Une évolution inverse va avoir lieu
éminent du seigneur et le droit d’usage suite à la colonisation qui va mettre en
qu’il concède à ses sujets et qu’il peut place un processus de domanialisation
en dépouiller à tout moment. des ressources et notamment des sols
afin de privilégier la propriété privée
Durant cette longue période aussi les et l’accès individuel aux ressources
rapports des communautés locales naturelles. Cette politique qui avait
avec les pouvoirs centraux successifsl pour objectif ultime la privatisation des
ont connu des fluctuations selon les terres sera poursuivie par les pouvoirs
orientations territoriales au centre et nationaux après les indépendances
selon la capacité de contrôle de celui-ci avec plus ou moins de vigueur selon le
et ses rapports avec les communautés pays.
locales. Ainsi l’interprétation qui est Tunisie, depuis les grandes transformations survenues
faite du dogme de la séparation entre le au XVIe siècle, les ressources d’origines externe
droit éminent et l’usufruit dépendra des … s’amenuisent. La classe dirigeante compte de
plus en plus sur des revenus d’origine interne : d’où
objectifs du pouvoir et de sa capacité l’importance des questions foncières pour les Ottomans
à imposer un contrôle de l’ensemble installés à Tunis à partir de [Link] rapport à la terre
détermine désormais le volume des revenus fiscaux
de l’espace. Voir à titre d’exemple la fonciers. Il n’est pas étonnant alors que le pouvoir
contribution de Hénia sur les terres turc favorise l’introduction des changements dans
les traditions foncières héritées de l’époque hafside.»
mortes (les mawat1) dans la Tunisie (Hénia, 1996, p. 127.
utile et le changement de leur statut au 3 Ainsi selon Lucette Valensi en se rapportant à
différentes sources, la population de la Tunisie qui
passage de la dynastie Hafside (1223- était d’environ 2 à 3 millions d’habitants vers la fin du
1574) à la la réggence ottomane, où il XVIIIe, n’était plus que de 1 à 1,5 millions d’habitant
à la veille de la colonisation française. (Valensi, 1977)
montre comment l’affaiblissement du 4 Voilà ce qu’écrivais Néjib Bouderbala au sujet de
rôle du commerce dans l’économie du la situation au Maroc : «Le territoire de tribu repose
pays va entraîner un retour sur l’agri- dans sa forme antécoloniale, sur la gestion d’un espace
ouvert dans lequel le groupe dispose de l’ensemble
culture et un changement du statut des des ressources nécessaires à son existence (forêts,
terres morte pour faciliter la collecte de eau, terres cultivables, parcours) et passe des accords
avec les groupes voisins pour l’accès à des ressources
l’impôt par le pouvoir central2 (Hénia, complémentaires… Avant l’instauration du protectorat,
1 «Dans le systèmes traditionnel, une terre abandonnée il n’y avait que quelques zones restreintes autour des
trois ans de suite tombe automatiquement dans les villes, dans certaines plaines et vallées, où la propriété
mawat et devient du coup accessible à quiconque melk et celle de l’Etat avaient fait une discrète
voulant la vivifier.» (Hénia, 1996, p. 132. apparition, îlots perdus au milieu de l’espace sans limite
2 On peut lire en introduction de cet article : En géré par les tribus.» (Bouderbala, 1996, p. 145)

194
Mohamed Elloumi

2. La domanialisation les zones oasiennes et enfin les forêts


des ressources sous à travers l’immatriculation du domaine
l’occupation française forestier au profit de l’Etat (Auclair et
Gardin, 2004).
La période coloniale a été importante
sur le plan de la gestion des ressources Si la domanialisation des ressources en
naturelles avec la domanialisation eau et des ressources forestières et de
d’une grande partie de celles-ci. Il certaines steppes (nappes alfatières par
s’agit dans les trois pays sous occupa- exemple) n’a pas posé de problèmes,
tion française et à des degrés différents c’est autour des terres collectives que
de la mise en place d’un arsenal juri- le débat a été le plus vif notamment à
dique pour contrôler l’accès aux res- la fois pour des raisons de sécurité et
sources naturelles et par la même les du fait de la possession par certaines
populations rurales qui en tirent leur tribus de titre attestant la propriété col-
subsistance. lective52.
La mise en place de la politique colo- La forêt a fait l’objet d’une action de
niale a été progressive avec une expé- domanialisation de grande envergure.
rimentation et un transfert des résultats Ainsi à titre d’exemple, en Tunisie les
d’un pays à l’autre en tenant compte du forêts du nord du pays ont été dans leur
contexte local. Dans ce cadre le statut grande majorité déclarées forêts doma-
de colonie de l’Algérie et l’ancienneté niales, même si leur inscription sur le
de celle-ci a fait que ce pays serve de registre foncier prendra du temps et
laboratoire pour les deux autres (Bou- rencontrera quelques oppositions.
derbala, 1999).
Pour les terres agricoles et bien avant
Le contrôle des ressources permettait le recours à la domanialisation des
alors leur affectation aux colons et par terres collectives, les différentes failles
la même rendait le déplacement des du système juridique qui régissait la
populations nomades plus difficile et propriété foncière ont été exploitées.
les poussait à la sédentarisation. Celle- Il s’agit en premier lieu de certaines
ci a été par ailleurs facilitée par la mise terres accordées par le bey de Tunis
en place d’infrastructures urbaines et par exemple à de grands serviteurs de
pour le développement de l’agricul- l’Etat et qui seront considérées comme
ture (creusage de puits, construction étant des terres domaniales et, de ce
de noyaux de centres urbains : souk, 5 2
. C’est à ce titre que la tribu des
école, etc.). M’hadheba dans la Tunisie centrale a pu
éviter la confiscation de ses terres dont la
La domanialisation a concerné les jouissance était reconnue par un titre et
principales ressources et notamment qui faisait par ailleurs l’objet d’un acte de
les ressources en sol, à travers la habous. Par ailleurs plusieurs familles de
confiscation des terres collectives aux l’aristocratie urbaine vont avoir recours à ce
tribus dans les zones pastorales, celle procédé pour mettre à l’abri leur propriété
des ressources en eau, notamment dans foncière et la soustraire à la spoliation de
l’administration des affaires indigènes.

195
Changements des modes de gouvernance et tension sur les ressources naturelles
au Maghreb

fait, confisquées et attribuées à des des tribus semi-nomades des steppes.


colons63. Il s’agit aussi des habous pu- Toutefois les effets négatifs d’une telle
blics qui furent assimilés au domaine politique de spoliation par la force de
de l’Etat, de même que les terres Guich la loi a conduit à des résistances dans le
au Maroc dont une partie a été confis- camp français.
quée au profit de la colonisation. Tou- Ainsi si en Algérie l’objectif était une
tefois vu le grand appétit foncier de la colonisation de peuplement qui visait à
colonisation et face à l’importance des pousser la population locale en dehors
terres collectives, l’accaparement de des terres qu’elle exploitait depuis de
ces terres devint une nécessité pour la nombreuses générations et d’offrir ces
colonisation. terres à la colonisation, dans les deux
C’est dans ce cadre que les terres col- autres pays (le Maroc et la Tunisie) la
lectives ont donné lieu à un débat entre colonisation avait un double objectif :
les tenants de leur domanialité et ceux bien évidemment favoriser la coloni-
qui reconnaissent l’appropriation à titre sation agricole, mais aussi assurer le
privatif par des communautés tribales contrôle de la population locale à tra-
(Valensi, 1977). vers la sédentarisation et la mise en
place d’infrastructures diverses et en
Ce débat a eu lieu en premier en Algé- évitant dans la mesure du possible les
rie au milieu du19ème siècle. En effet spoliations qui pourraient se traduire
dans le cas de l’Algérie et dans un par différentes formes de résistance.
contexte de colonisation de peuple-
ment, le législateur n’a pas reconnu le Ce processus a abouti en Tunisie à
statut de propriétaire aux communau- la reconnaissance de la tribu comme
tés et a donc affirmé le droit éminent personne morale. Elle sera dotée d’un
de l’Etat sur les terres collectives, voire organe exécutif : le conseil de gestion
les autres formes de tenure foncière, dont les membres sont élus par les
afin de permettre leur mise à disposi- chefs de familles appartenant à la dite
tion de la colonisation. tribu, l’exploitation de la terre collec-
tive de la tribu se fera toutefois sous le
Dans cette politique les autorités colo- contrôle des autorités civiles ou mili-
niales ont mis à profit le cadre juri- taires selon la région (Ben Saad, 2002).
dique musulman en l’interprétant de la Le même processus a eu lieu au Maroc
manière la plus restrictive en affirmant (Bouderbala, 1999).
le droit éminent des beys et des deys
sur la terre et un simple droit d’usufruit Dans ce cadre, la domanialisation des
des collectivités locales et notamment autres ressources et notamment des
ressources en eau et des ressources fo-
6 . Ainsi dans le région de Sfax, plus
3
restières va être instrumentalisée pour
de 160 000 ha de terres attribuées par le affirmer ce contrôle sur les populations
Bey à la famille Siala, qui en tirait une rurales qui tirent leur subsistance de
rente prélevée sur les fellahs, leur ont été l’exploitation de ces ressources. Leur
confisqués et leur exploitant dépossédaient
sédentarisation sera par ailleurs encou-
au profit de la colonisation (Lahmar, 1991)

196
Mohamed Elloumi

ragée par la construction d’infrastruc- d’irrigants afin d’organiser leur accès


tures urbaines et l’aménagement de à l’eau. Ces association (ou plus exac-
points d’eau. tement «syndicats d’irrigants») ont été
créées principalement dans les oasis et
3. La colonisation : pré- plus tard en Tunisie centrale dans les
lèvement de la terre et zones d’irrigation par épandage des
contrôle politique des eaux de crue.
populations nomades
Ainsi en Tunisie le processus de colo-
Si la colonisation de peuplement en nisation a pris plusieurs formes et a
Algérie va conduire à la spoliation abouti à la constitution d’un patri-
par la force des populations locales et moine colonial de près de 800 000 ha
à leur cantonnement, en Tunisie et au sur les meilleures terres dans le Nord
Maroc, la colonisation a surtout utilisé et le Centre du pays. Dans le Centre
les faiblesses du cadre juridique de la et le Sud du pays la période coloniale
propriété foncière, voire simplement a favorisé par ailleurs la délimitation
le marché foncier et l’affaiblissement des terres collectives et a institution-
de l’aristocratie urbaine pour faciliter nalisé leur caractère collectif avec les
la pénétration de la colonisation agri- conseils de gestion comme organe de
cole. Le résultat de cette période a été gestion de ces terres.
d’une part le renforcement de la pro-
priété privée des terres agricoles et la Au Maroc le même processus va se
domanialisation des autres ressources : traduire par la constitution d’un sec-
eau et couvert végétal. Il est vrai que teur colonial sur une superficie de près
parallèlement les terres collectives, qui d’un million d’hectares, pris sur les
ont perdu de leur importance sous la meilleures terres du pays. Mais parallè-
pression de la colonisation, ont vu leur lement près de six millions d’hectares
statut reconnu et renforcé, même si les de «terres collectives» dont un million
communautés qui les exploitent vont d’hectares de terres de cultures ont pu
le faire sous l’autorité du pouvoir cen- ainsi échapper au démembrement par
tral ou de ses représentants régionaux la colonisation. (Bouderbala, 1999).
(Bouderbala, 1996). En Algérie la colonisation agricole qui
été une colonisation de peuplement a
Le processus de contrôle des res- accaparé plus de 2,7 millions d’hec-
sources naturelles a conduit à un phé- tares pour environ 22 000 exploitants
nomène plus profond qui est la séden- (Ngaïdo et al., 2003).
tarisation des populations et surtout le
renforcement de la propriété privée et 4. Les politiques fon-
la reconnaissance du statut des terres cières des états indé-
collectives. pendants
En Tunisie, la domanialisation des L’héritage de la colonisation a marqué
ressources en eau a été accompagné les paysages et les modes de gestion des
très tôt par la création d’association ressources naturelles sur une longue

197
Changements des modes de gouvernance et tension sur les ressources naturelles
au Maghreb

période. Ainsi en Tunisie par exemple élargissant le caractère domanial des


et à l’exception des zones steppiques ressources en eau et en menant une
du centre et du sud, la propriété privée politique de mise sous régime forestier
a été généralisée. De même au Maroc des certains parcours collectifs.
comme le montre le tableau suivant.
Dans le cadre de cette politique, le
Les Etats indépendants vont chacun code des eaux de 1975 a réaffirmé, en
à sa manière chercher à dépasser cet l’étendant aux nappes souterraines de
héritage et à faire de la gestion des res- toutes sortes, le caractère domanial des
sources naturelle la base du développe- ressources en eau et en transformant
ment agricole et rural. les droits de propriété de l’eau en droit
d’usage obligeant les utilisateurs à sol-
Dans ce cadre les politiques vont être
liciter une concession à l’Etat qui fixe
assez divergentes entre les trois pays,
les priorités d’attribution et les moda-
visant soit la consolidation de la situa-
lités d’évolution des droits anciens
tion héritée de la période coloniale soit
(Bachta, Elloumi, 2005).
une remise en cause complète de celle-
ci. Ces politiques vont par ailleurs se Le résultat de ces politiques va être la
différencier selon la ressource avec consolidation de la propriété privée,
des politiques plus ou moins fortes de même si au Maroc le choix est fait de
consolidation de la domanialité. maintenir les statuts traditionnels (ha-
bous privé et public) alors qu’ils sont
La différence entre ces politiques prend
supprimés en Tunisie.
sa source dans les choix en termes de
politique de développement agricole En Algérie les réformes successives
et surtout de la place accordée à l’agri- vont porter principalement sur les
culture dans le développement écono- terres de la colonisation et leur articu-
mique du pays. lation avec les terres de l’agriculture
algérienne. Quatre réformes vont se
C’est en Tunisie que le processus de
succéder (1963, 1971, 1981 et 1987)
privatisation des terres va être le plus
pour tenter de remodeler le paysage
avancé. Cette politique s’intègre dans
agricole, sans pour autant réussir à
une vision centralisatrice de l’Etat
faire de l’agriculture un secteur porteur
et dans le cadre d’une politique de
pour l’économie du pays (Baci, 1999).
construction de l’Etat-Nation et de
rapport d’allégeance de communauté Par ailleurs, dans le trois pays, la mobi-
locale, et notamment des tribus envers lisation des ressources en eau va être
l’Etat central (Nasr, Abaab, Lachiheb, conduite par les administrations qui
2000). les mettent à la disposition des opéra-
teurs privés. Il en est de même des res-
Sur un autre plan l’Etat va affirmer sa
sources forestières dont la protection
propriété sur les autres ressources en
est assurée par les services forestiers.

198
Mohamed Elloumi

Tableau 1 : Evolution des modes de tenures du sol au Maroc et en Tunisie

Maroca Tunisie
Evolution Evolution
Catégorie Superficie en Superficie en Superficie en Superficie en
depuis depuis
1973/74 (ha) 1996 (ha) 1961/62 (ha) 2001 (ha)b
1973/74 (%) 1961/62 (%)
Melk 5 373 600 6 618 130 23,2 4 500 000 7 300 000 c 62,2
Collective 1 009 200 1 544 656 53,1 2 100 000 287 681 -86,3
Guich 31 920 58 843 84,3
Habous 83 700 240 441 187,3 700 000 23 141 -96,7
Domaine de
445 000 270 153 -39,3 820 000 500 000 -39,0
l'Etat
Régime
600 000
forestier
Total 6 943 420 8 732 223 25,8 8 120 000 8 110 822

Ministère de l’Agriculture, du Développement rural, des Eaux et des Forêts, 1996 Source : Mares
1996, Chemak 2001, Gharbi 2002
La superficie des terres en melk est donnée à titre indicatif d’après nos calculs à partir des données
avancées par Mares 1996, Chemac 2001 et Gharbi 2002.
Source : D’après Ngaido T., Elloumi M. et Boughlala M., 2003.

5. Le retour de la ges- aux acteurs privés que ce soit à travers


tion collective vers la les communautés des ayants-droit pour
libéralisation de l’ac- les ressources collectives, l’organisa-
cès aux ressources na- tion des usagers ou encore par la libé-
ralisation de l’accès aux ressources par
turelles
les acteurs privés.
La mise en place des programmes
Ainsi progressivement a été mis en
d’ajustement structurel a été l’occasion
avant l’échec des projets de dévelop-
de repenser le développement rural et
pement agricole et rural et les limites
les modes de gestion des ressources
de la gestion étatique des ressources
naturelles. Il s’agissait de favoriser le
naturelles par l’Etat.
désengagement des pouvoirs publics
de la gestion directe des ressources et Dans les faits, il s’agit de dégager
d’amorcer la prise en charge de cette l’Etat de la gestion directe des res-
gestion par les acteurs privés. sources naturelles (eau, sol et couvert
végétal) et d’associer les usagers à leur
Afin de justifier l’abandon de la poli-
gestion. Dans ce sens et dans des situa-
tique interventionniste de l’Etat dans
tions assez particulières la gestion pri-
la gestion des ressources naturelles,
vative des ressources a été, elle aussi,
les bailleurs de fonds et à leur suite
remise en cause, comme par exemple
les Etats nationaux ont mis en avant
la privatisation des parcours dans les
l’échec relatif des projets de gestion
zones arides en Tunisie et au Maroc.
des ressources naturelles et ont par la
suite proposé une nouvelle approche Les causes avancées pour argumen-
pour la gestion des ressources natu- ter les changements proposés dans les
relles qui accorde un rôle important modes de gouvernance s’appuient sur

199
Changements des modes de gouvernance et tension sur les ressources naturelles
au Maghreb

des constats portant sur l’échec de la accordée au rôle des organisations des
gestion des ressources naturelles par usagers afin de coordonner leur action.
l’Etat, sans que pour autant la supério-
La mise en œuvre de l’un ou de l’autre
rité de la gestion privative soit démon-
des deux paradigmes dépend à la fois de
trée sur le terrain. Cela va se traduire
la nature de la ressource, des rapports
par la mise en place d’un ensemble de
de force au niveau local et du contexte
projets souvent financés par les mêmes
politique. Dans le cas de la gestion col-
bailleurs de fonds (BM, FIDA, etc.) qui
lective, cela nécessite aussi la promo-
exigent l’adoption des approches par-
tion des approches participatives qui
ticipatives et la décentralisation de la
donnent une place importante dans la
gestion des ressources naturelles.
conduite du processus de développe-
a) L’adoption des approches participa- ment et dans les décisions concernant
tives et l’autonomisation des collecti- la gestion des ressources naturelles aux
vités agents eux-mêmes ou à travers des or-
ganisations qui les représentent. Il faut
Ces politiques se font parallèlement à
remarquer toutefois que ce retour à la
une action coordonnée, concertée et de
gestion collective par la communauté,
grande ampleur pour promouvoir une
intervient dans un contexte de dissolu-
gestion privative des ressources natu-
tion du lien social qui fondait la com-
relles et le recours au marché pour l’ar-
munauté et de l’émergence avec force
bitrage entre les usagers et les usages.
des acteurs individuels, notamment en
Ainsi deux paradigmes ont progressi- Tunisie et en Algérie.
vement été mis en place. Un premier
De fait l’appui des projets de déve-
paradigme qui prône la supériorité de
loppement sur une prétendue commu-
la gestion par le privé des ressources
nauté pose à la fois le problème de la
et qui encourage la privatisation des
pertinence d’une telle instance comme
ressources collectives dans un premier
forme de gestion et par ailleurs la réa-
temps et de ressources domaniales dans
lité même de la décentralisation du
un second temps. Le second paradigme
pouvoir et donc la possibilité d’une
met en avant une gestion collective
gouvernance locale des ressources na-
des ressources communes, notamment
turelles.
dans les zones difficiles et pour les
ressources qui présentent un caractère En effet la réactivation du lien tribal
vulnérable (parcours forestier, parcours pour assurer une gestion collective
dans les zones à vocation pastorales des ressources naturelles se heurte à la
dans les régions arides, source d’eau réalité de ce lien et de sa force comme
commune, etc. Dans cette perspective, élément fédérateur des ayants droits et
la promotion de ce type de gestion de régulation de l’accès aux ressources
passe par des changements en profon- naturelles.
deur du cadre institutionnel qui régit la
Il y a aussi la pertinence de l’approche
gestion des ressources naturelles avec
participative mise en place elle-même.
une importance de plus en plus grande
Celle-ci est conçue comme étant une

200
Mohamed Elloumi

approche ouverte permettant l’implica- et par la même à la mise en valeur se


tion de l’ensemble de la communauté, libéralise permettant ainsi la mise en
toutefois on s’aperçoit rapidement que place par des investisseurs privés, par-
la participation rencontre des limites fois en association avec des opérateurs
à la fois du fait de la capacité de l’en- étrangers d’exploitations intensives sur
semble des membres d’une commu- des terres collectives et avec des res-
nauté à prendre part au débat et par ail- sources en eau puisées dans les nappes
leurs du fait que les approches mises en profondes.
oeuvre sont incapables de prendre en
En Algérie, ce sont des concessions sur
compte les conflits internes aux com-
des zones de parcours collectifs avec
munautés. En effet les formes de parti-
des aménagements pour l’irrigation qui
cipation mises en avant, ne prenant pas
sont mises en place et proposées aux
en compte la diversité des objectifs des
promoteurs privés.
acteurs qui composent la communauté
et les conflits d’intérêts qui traversent En Tunisie, c’est à cause de l’échec des
celle-ci (par exemple entre agriculteurs projets de mise en valeur sous forme
et pasteurs, entre irrigant et non irri- collective, avec une mobilisation de
gants, etc.), connaissent peu de succès la ressource par les pouvoirs publics
du fait des oppositions qu’elles ren- et une réforme agraire à l’intérieur des
contrent. périmètres en question, que l’accès
aux ressources est devenu plus libéral.
b) La libéralisation de l’accès aux res-
Cette politique relativement récente a
sources du domaine public au privé
permis le développement d’une agri-
C’est à partir du constat d’échec de culture irriguée à base de capitaux
cette approche de développement par- souvent extérieur au monde rural et à
ticipative que des projets de développe- la société locale. Ce choix politique se
ment misant sur les agents privés vont traduit à la fois par une différenciation
développer des approches qui libéra- exclusion, mais aussi souvent par une
lisent l’accès à des ressources qui sont gestion minière de la ressource. Il est
considérées comme à caractère doma- associé à l’encouragement de la pri-
nial (inaliénable et imprescriptible). vatisation des terres collectives sous
Ainsi dans les trois pays l’encourage- forme de grandes exploitations (ran-
ment de l’accès privé aux ressources ching) (Ben Saad et al. 2009)
naturelles va-t-il être encouragé.
Cette forme de libéralisation de l’accès
Ainsi au Maroc, même si les terres aux ressources renforce le dualisme de
collectives restent assez importantes, l’agriculture dans les trois pays (Ellou-
notamment au niveau des terres de mi et Jouve, 2010). Ainsi en Tunisie où
parcours, l’appropriation privative les politiques de développement agri-
de ces terres est encouragée de plus cole et rural ont permis d’atténuer le
en plus, notamment à travers le Plan dualisme agricole hérité de la période
Vert (Royaume du Maroc, 2008). Par coloniale à travers le développement
ailleurs l’accès aux ressources en eau d’une agriculture familiale fortement

201
Changements des modes de gouvernance et tension sur les ressources naturelles
au Maghreb

intégrée au marché, l’option d’encou- par ailleurs le cadre de la gestion des


rager l’accès libre aux ressources, ressources en sol et touche de plus en
même s’il reste soumis au contrôle de plus les autres ressources (eau, forêt,
l’administration renforce le risque de parcours), même si la forme domaniale
rompre cet équilibre et de renforcer le reste dominante dans certains cas (forêt
dualisme (Palluault, 2009). et eau) et que les parcours sont large-
ment sous le contrôle des communau-
Au Maroc, les choix contenus dans le
tés locales sous forme de ressources
Plan Vert peuvent aussi être interprétés
collectives.
comme une orientation privilégiant les
entreprises agricoles et l’accès libre La crise des ressources naturelles ;
aux ressources naturelles et notamment
Cette tendance à la généralisation de
les ressources en sol. Cette orientation
la privatisation de la gestion des res-
risque à long terme d’accentuer le dua-
sources naturelles, si elle a donné des
lisme qui caractérise déjà l’agriculture
résultats sous forme d’intensification
marocaine.
de la production et de création d’une
6-Conclusion agriculture familiale relativement bien
intégrée au marché et contribuant for-
L’analyse de l’évolution sur la longue
tement à la couverture de la demande
période des modes de gestion des res-
nationale, voire à l’effort d’exporta-
sources naturelles a permis de mettre en
tion, semble rencontrer ses limites dans
évidence plusieurs tendances lourdes, à
les régions arides, là où les conditions
savoir la prédominance de la propriété
naturelles constituent un obstacle dif-
privée et de l’accès privatif à certaines
ficilement franchissable à l’intensi-
ressources, la dégradation assez géné-
fication par la mise en culture et par
rale des ressources dont la situation de
l’arboriculture en sec, voire par l’irri-
fragilité devrait s’aggraver sous l’effet
gation. Ces politiques ont alors conduit
du changement climatique et enfin la
dans les trois pays à la dégradation des
difficulté de mettre en place une forme
ressources naturelles sous l’effet des
de gouvernance qui concilie la mobili-
conditions naturelles contraignantes,
sation des ressources pour le dévelop-
une mobilisation excessive et un usage
pement économique avec l’impératif
souvent inadéquat.
de durabilité.
Le recours à la gestion collective pour
L’importance prise par la propriété pri-
une gestion durable des ressources na-
vée ;
turelles
Au terme de ce long processus, on
C’est donc face à l’échec de ces ten-
assiste dans les pays de la région à la
tatives de pousser la privatisation aux
prééminence de la propriété privée qui
limites de la résilience des systèmes
devient la forme dominante avec une
et leur traduction par une dégradation
régression générale des modes de faire
qui risque d’être irréversible que des
valoir traditionnels et de la propriété
formes de gestion collectives sont re-
collective. Cette tendance dépasse
mises à l’ordre du jour et sont reprises

202
Mohamed Elloumi

par des projets de développement de environnement institutionnel renouve-


grande envergure (Association des lé peuvent ne pas s’avérer compatibles
usagers d’eau d’irrigation, coopéra- et par ailleurs les autorités locales ont
tives ethnolignagères des gestions des tout fait pour marginaliser et étendre
parcours collectifs etc.). leur tutelle à ces structures réduisant
d’autant leur capacité de prise d’initia-
Ces projets se heurtent toutefois à la
tive.
difficulté de mise en place d’une gou-
vernance locale due à la fois à des ques- En effet, il nous semble que le second
tions d’organisation sociale et d’autre obstacle est celui de la volonté des
part à la faible autonomisation des pouvoirs politiques de mettre en place
communautés locales qui ont depuis une réelle décentralisation avec une
longtemps perdu leur réelle cohésion dévolution de la prise de décision aux
sociale autour du patrimoine foncier communautés locales et le transfert en
et qui restent dépendantes du pouvoir parallèle des moyens financiers qui
politique. vont avec.
En effet ce processus de reconnais- Dans ces conditions, la greffe insti-
sance de la prééminence de la commu- tutionnelles qui cherche à insérer des
nauté dans la gestion des ressources formes de gestion moderne (les coo-
naturelles et dans le développement pératives pastorales ou les groupes de
pastoral et rural se heurte d’une part développement) sur une assise tradi-
à la réalité même de la tribu ou de la tionnelle (miaad et conseils de gestion)
fraction de tribu, comme organe repré- risque fortement de connaître un rejet
sentatif de la communauté et comme du fait de la réalité de la base tribale et
acteur porteur d’un projet territorial de sa pertinence comme forme repré-
de développement. En effet à la fois le sentative homogène des communautés
fonctionnement même des communau- locales et du fait de la faible volonté
tés, basé sur des allégeances de nature des pouvoirs politiques de mettre en
tribale, et les formes modernes qu’elles place les conditions d’une réelle auto-
sont appelées à endosser dans le cadre nomisation de ces collectivités locales.
des projets de développement dans un

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204
Mohamed Elloumi

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205
Revue des Régions Arides n° 30 (1/2013) pp:207-224
Gouvernance Publique et Propriété Privée des Ressources
Naturelles

Prof. M. Jacobs Harvey


Department of Urban and Regional Planning 925 Bascom Mall/Old Music Hall
University of Wisconsin-Madison Madison, WI 53706 - USA

SAMMARY
It is a period of history in which there is intense focus upon and interest in private
property rights in land and natural resources. Why? Private property is believed
to have the potential to address many social and economic problems.
In this paper I explore:
1 – why this focus and interest has come about;
2 – the rationale(s) for private property as a solution to a set of social and economic
problems;
3 – a core critique of private property and private decision making for sustainable
natural resource management;
4 – how this critique is compounded by the composition of private property and
what are recognized as the unique features of land;
I close by offering some observations and speculations on the past and the future
of this area of law, public policy and social innovation.
Keywords : Public governance, private property, natural resource, sustainable
management

ّ
: ‫ملخص‬
‫ لماذا ؟‬.‫إنها فترة من التاريخ حيث تتأ ّكد المصلحة في الملكية الخاصة لألراضي والموارد الطبيعية‬
.‫ألن الملكية الخاصة تفترض القدرة على معالجة عديد المشاكل اإلقتصادية واإلجتماعية‬ ّ
: ‫في هذه المقالة سأحاول إستكشاف‬
‫ لماذا ظهر هذا اإلهتمام ؟‬.1
‫ مبرر الملكية الخاصة كحل لمجموعة من المشاكل اإلقتصادية واإلجتماعية‬.2
‫ نقد مبدئي للملكية الخاصة والقرار الخاص للتصرف المستدام في الموارد الطبيعية‬.3
‫ كيف تفاقمت اإلنتقادات المتعلقة بالملكية الخاصة وبما يعرف بالخصائص الفريدة لألرض‬.4

207
Gouvernance Publique et Propriété Privée des Ressources Naturelles

‫وسأختم ببعض المالحظات والتكهنات حول الماضي والمستقبل في ميدان الحقوق والقانون العام‬
.‫واإلبتكار اإلجتماعي‬
‫ اإلدارة المستدامة‬، ‫ الموارد الطبيعية‬، ‫ الملكية الخاصة‬، ‫ اإلدارة العامة‬: ‫كلمات مفاتيح‬

A Global Focus on Private Union as well as other countries


Property which were undergoing their own,
independent political changes (such as
Private property is a social and legal
South Africa) began asking themselves
institution that has a long history
and others how to become more
across many cultures and legal systems
integral to the global community. How
(Schlatter 1951). It has come into
does a country acquire the economic
contemporary focus because of the
standing of the advanced developed
changing nature of the global political
countries? How does a country
economy.
acquire the political legitimacy of the
The fall of the Berlin Wall in the advanced developed countries? How
late 1980s and the dissolution of the does a country acquire capitalism and
Soviet Union in the early 1990s are democracy? These became among the
what most obviously contributed most pressing sets of questions of the
to the new global interest in private late twentieth century.
property. When the Wall came down
For reasons that are explored in more
and the Soviet Union broke apart
depth below, an answer centered
some prominent social commentators
on private property. For theoretical
suggested that the grand social debates
and applied reasons private property
of the twentieth century were finished
was understood as the literal key to a
(Fukuyama 1989). According to this
market-based capitalist economy, and
analysis, the twentieth century social,
likewise private property was central
political and economic debates had
to democratic political structures.
an east-west structure focused on the
relative merits of conflicting macro Over the last two decades developing
political-economies – socialism and transition countries around the
versus capitalism, communism versus world have, with the counsel of the
democracy. From the perspective of the multi-lateral and bi-lateral international
early 1990s, the new era (post Berlin aid agencies, moved to introduce the
Wall, post Soviet Union) would be one social and legal institutions of private
in which only one set of ideas would property (Deininger 2003). This
prevail: capitalism and democracy.1 tendency has been further aided by
advocacy suggesting that the creation of
The new countries of central and
private property is the central variable
eastern Europe and the former Soviet
to alleviation of poverty in developing
1 Huntington’s (1997) notion of a “clash of countries (DeSoto 2000). In this same
civilizations” is an alternate concept to the one advanced period there has been a rejuvenation
by Fukuyama (1989).

208
M. Jacobs Harvey

of the social and legal debate about rights robustness (Bethell 1998,
private property in the United States Thallam 2008).
(Jacobs 1998, 1999, 2009c). And
The Rationale for Private
in Europe, decades-old institutional
Property
arrangements that have structured the
relationship of the individual to the Democracy and market economies are
state over the scope of private property, ideas that have existed for millennia.
have, I have recently argued, begun Yet democracy as a form of governance
to shift significantly (Jacobs 2008a, and market economies as capitalism
2008b, 2009a). transformed from ideas into social
realities in the 17th and 18th centuries.
In the last few years the extent and
Why? One theory has to do with the
substance of this trend has become
so-called age of discovery. In the
clear. In few countries of the world is
period prior to the west’s “discovery”
private property not a topic of public
of the Americas and sea routes to Asia
policy and social debate. For example,
life in Europe was characterized by
two of the few remaining communist-
a population with access to limited
led countries in the world have
natural resources. In this situation, it
moved to embrace private property.
could be argued that a more centralized
In the spring of 2007 China made
and autocratic form of governance and
international news through its revision
resource allocation made sense. If there
of national laws which established the
were limited resources and a steady or
conditions for the ownership of private
growing population it was critical that
property in housing, and in spring 2008
resources not be wasted, so that there
Cuba introduced laws which would
was access to minimal resources by all.
also allow the private ownership of
The age of discovery and exploration
houses (Anonymous 2008).2
changed all this. A literal explosion
All told, this has led to heightened of resources such as gold, silver, fur,
global discussion about private timber, and land transformed the
property and property rights. Legal economic and social reality of Europe.
scholars are noting a “global debate Life was no longer characterized by
over constitutional property” constraint, but instead by unexpected
(Alexander 2006). and unplanned for abundance. It is into
this new material environment that new
And some suggest that the extent of
ideas about governance and markets
private property rights serves as a
were introduced.3
reliable indicator of both economic
strength and political freedom, leading John Locke’s work was particularly
to global rankings of private property influential (Locke 1952 [1690]). Locke
2 China’s efforts to create private property made it the proposed a relationship between land
front cover illustration of The Economist on May 10, ownership and democracy. According
2007. The illustration showed a happy Chinese peasant
atop a tractor, a la Maoist era realist art posters, holding 3 This discussion about the emergence of democracy
up a little red book (an illusion to Mao’s little red book). and markets draws strongly from the exposition by
The words on the book – “property deed”. Ophuls (1977).

209
Gouvernance Publique et Propriété Privée des Ressources Naturelles

to Locke, people held a natural of property than of the persons of


right to property. And one came to individuals” (Hamilton, Madison and
possess property through using it.4 Jay 1961 [1788]: 339). Other key
According to Locke, freely constituted contemporaries agreed. John Adams
governments (i.e. democracies) (who became the second American
existed for the protection of individual president) noted that “property must
liberties, including the liberty to hold be secured or liberty cannot exist.
and control property. The moment the idea is admitted into
society that property is not as sacred
Locke’s ideas had substantial influence
as the laws of God, and that there is
on the ideas of Jean-Jacques Rousseau
not a force of law and public justice
(1994 [1754], 1997 [1762], Bromley
to protect it, anarchy and tyranny
1998). Together Locke and Rousseau
commence” (1851 [1790]: 280). And
strongly influenced then-contemporary
Thomas Jefferson (the author of the
thinking about the content of what
Declaration of Independence and the
became the American and French
third American president) linked the
revolutions. As well documented, the
individual’s right to own and control
American revolution was as much
property with the very existence and
about grievances over access and
viability of democracy.
control of property as about more
commonly spoken of issues such as According to Jefferson, ownership
freedom of speech, freedom of religion, of land by farmers created the very
freedom of the press or freedom of conditions that allowed democracy to
assembly (Ely 1992). In the nascent exist. Why? When a farmer owned
United States the country’s founders his own farm, he could produce food,
drew from John Locke’s ideas to argue fuel and building materials for himself
that one of the principal functions and his family. In so doing he was
of forming a government was the obligated to no one – he was literally
protection of property. In the debate free to exercise his political views as a
over the ratification of the proposed democrat.
U.S. Constitution, James Madison (who
But this view of the relationship of
would go on to be the fourth American
property to democracy, and the fact
President) wrote that “government
of asserting property’s centrality, was
is instituted no less for the protection
not unchallenged. Also drawing from
4 It was this argument that provided the justification Locke, others saw the need for private
for taking land from native inhabitants in the Americas
and Africa, who were not understood to be using it in property ownership to bow to social
the European sense of active agricultural and forest needs. Among American founders,
management. This argument also justified proposals
for the breaking apart of large, landed estates by the
these sentiments were echoed by both
wealthy and redistributing land towards to the laboring Thomas Jefferson (a person whose
and newly emerging middle class. words can be used to support many
Cronon (1983) is commonly cited as a pioneering sides in this debate) and Benjamin
study documenting the attitudes of Puritans towards
the Native Americans use of their land in the American
Franklin (the colonies revolutionary-
colonial settlement period.

210
M. Jacobs Harvey

era ambassador to France and the document.


Netherlands), among others. Benjamin
Eleven year later, in 1787, the U.S.
Franklin was perhaps the most
Constitution was adopted. What
articulate proponent of a counter- did it say about land-based private
position to that of Madison, Adams and property? Nothing. It was not until
their allies. For example, in the debate 1791 with the adoption of the Bill of
over the ratification of the constitution Rights that the so-called “takings”
for the U.S. state of Pennsylvania (his (expropriation) clause appeared as the
home state), Franklin (1907 [1789]: 59) closing phrase to the Fifth Amendment
said: “Private property is a creature of to the Constitution: “ nor shall private
society, and is subject to the calls of the property be taken for public use,
society whenever its necessities require without just compensation.”6
it, even to the last farthing.” In other
With the adoption of this phrase, the
words, Franklin viewed as legitimate
Constitution formally recognized four
the public’s right to create, re-create,
concepts: the existence of private
take away and regulate property as it
property, an action denoted as taken, a
best served public purposes.5
realm of activity which is public use,
Property – private property – was and a form of payment specified as
thus a confusing issue for America’s just compensation. The interrelation
founders. How were these disparate of these concepts is such that where
positions resolved? With ambiguity. private property exists, it may be taken
In 1776 the U.S. Declaration of (i.e. seized by the government without
Independence (authored by Thomas the landowner’s permission), but only
Jefferson) promised each (free, white, for a denoted public use, and when
male) American “life, liberty and the just compensation is provided. If any
pursuit of happiness.” What is telling of these conditions are not met, then a
about this phrase is that Jefferson takings may not occur.
borrowed it directly from Locke, but
The French Revolution occurred only
Locke’s phrase was life, liberty and
thirteen years after the American
property. This is what Jefferson wanted
Revolution (in 1789), and access to
the Declaration to say, but Jefferson’s
(and Locke’s) ideas did not prevail in 6 The U.S. Constitution does speak to private
property, just not land-based private property. What the
the final debate and ratification of the Constitution recognized was the ownership of slaves
as property under Section 2 of Article IV, where it
5 These sentiments by Franklin were not isolated. As
establishes the right of owners to have escaped slaves
noted by Brands (2000: 623) “Franklin took a striking
returned to them. Also under Section 2 of Article III, the
socialistic view of property.” Brands (2000: 623)
Constitution establishes a procedure for how conflicting
provides these other examples of Franklin’s opinions:
claims to state-based land grants by individuals would
“All property . . . seem to me to be the creature of
be resolved.
public convention.” “All the property that is necessary
to a man for the conservation of the individual and It is also worth noting that in the Fifth Amendment the
propagation of the species is his natural right, . . . but all phrase preceding the takings clause states “No person
property superfluous to such purposes is the property of shall be deprived of life, liberty, or property, without due
the public, who by their laws, have created it, and who process of law,” making explicit the Locke-inspired link
may therefore by other laws dispose of it whenever the between liberty and property.
welfare of the public shall demand such disposition.”

211
Gouvernance Publique et Propriété Privée des Ressources Naturelles

and protection of rights in property Adam Smith advanced the foundational


were likewise central themes of this argument for a market economy; Smith
mass social movement. When the argued for an economic structure based
revolutionaries sat to articulate their on labor specialization and free market
ideas about the social and political exchange of goods and services.
rights of citizens in the new France, one
Private property is key to a market
of the rights that emerged was directly
economy. When someone owns land
parallel to the Takings Clause of the
they have something that has the
Fifth Amendment of the United States
potential to return value to them. The
Bill of Rights. In the Declaration of
owner has reasons to care for the land
the Rights of Man and Citizen of
and to invest in the land (for example,
August 1789, the final of the seventeen
to make it more productive). Individual
rights states: “Property being an
actions have the potential to provide
inviolable and sacred right, no one may
direct individual returns to the owner.
be deprived of it except when public
In addition, individual ownership of
necessity, certified by law, obviously
property becomes key to a modern
requires it, and on the condition of a
banking system. Ownership gives the
just compensation in advance.”
owner something of value that he can
All the structural elements of the invest in and borrow against. And
Takings Clause in the Fifth Amendment finally, Smith argued that the social
to the United States Constitution institution of property provided one of
discussed above are in Right 17. The the strongest justifications for a civil
right to private property is recognized. government.
The right of government to expropriate
Both of these sets of arguments for
that property is also recognized.
the centrality of private property –
However, the right of government to
the political (for democracy) and the
advance against a citizen’s right noted
economic (for market economies)
as “inviolate and sacred” is only under
– have continued into the present
the conditions of a “public necessity”
day. Political scientists and legal
which “obviously requires it” and
scholars continue to make arguments
when such action is “certified by law.”
drawing from Locke and Rousseau
When these conditions are met, then
and analogous to those of Jefferson
the citizen is entitled to “the condition
(e.g. Purdy 2005). And economists
of a just compensation in advance.”
continue to make arguments that draw
At the same time these political directly from Smith.
arguments were being developed
Among contemporary economists,
and adopted as key components of
probably the most influential (and
the emerging American and French
also among the most controversial) is
revolutions a parallel economic
Hernando DeSoto, a Peruvian whose
argument was being developed. In
work has had significant impact at the
The Wealth of Nations (1937 [1776]),
World Bank (DeSoto 2000). DeSoto

212
M. Jacobs Harvey

provides a 21st century updating of (agrarian) land ownership – because it


Adam Smith arguments but focuses on allows the owner to provide food, fuel
urban poverty in developing countries. and building materials for one’s self
He asks ‘why are the poor, poor?’ In and one’s family – frees one to exercise
answering this question, he makes this one’s political judgement without
observation: coercion. Drawing from economic
theory, the argument is that private
The poor have things, but they lack
property, to use DeSoto’s words,:
the process to represent their property
“seeds the system by making people
and create capital. They have houses
accountable and assets fungible, by
but not titles; crops but not deeds; It
tracking transactions, and so providing
is the unavailability of these essential
all the mechanisms required for
representations that explains why
monetary and banking system to work
people who have adapted every other
and for investment to function.”
Western invention have not been able
to produce sufficient capital to make Intertwined, these two arguments
domestic capitalism work. This is the provided much of the rationale for
mystery of capital (DeSoto 2000). programs of land reform in the post
World War II period, as developed
For DeSoto the solution is about
countries sought to foster private
creating private property:
property (as an alternative to tribal,
Property is a mediating device that communal, group and state property)
captures and stores most of the stuff in developing and then transition
required to make a market economy countries.
run. Property seeds the system by
A Critique of Private
making people accountable and assets
Property
fungible, by tracking transactions,
and so providing all the mechanisms Private property is also a social or legal
required for monetary and banking institution subject to critique. An easy
system to work and for investment way to understand a broadly accepted
to function. The connection between critique is through the lens of what is
capital and modern money runs through perhaps the most cited paper in the field
property (DeSoto 2000). of environmental studies and natural
resource management.7 In 1968,
In summary, the rationale for private
Garret Hardin, a population biologist,
property is both political and economic.
popularized the phrase “the tragedy
Drawing from political theory, the
of the commons” (Hardin 1968). For
argument is that ownership insulates
Hardin, this concept offered a key
the owner from the arbitrary power
lesson about property rights.
of the state and provides the owner
with the literal material conditions to The tragedy of the commons refers to
exercise one’s rights as a citizen in a a situation where individual property
democracy. That is, as Jefferson argued 7 Another useful article which lays out the issue in a
(drawing from Locke and Rousseau), clear way is Harris (1980).

213
Gouvernance Publique et Propriété Privée des Ressources Naturelles

owners-users act rationally with society that believes in the freedom of


regard to their property rights so as to the commons.”
maximize the value and worth of those
The core message of this story has been
rights. That is, owners act exactly as
extrapolated to many types of natural
economic theory says they should act.
resource management situations, even
But a problem arises. The problem is
ones where land is privately owned (in
that the sum of the set of individual
contrast to the commons that Hardin
rational decisions is not socially
describes). One example – privately
rational. Rather it is the opposite. So,
owned farmland in the peri-urban area
individuals acting rationally result in a
of growing cities. When agricultural
situation that is irrational from a social
land is owned privately and there is the
perspective.
opportunity for market-based exchange
Hardin uses a story of peasant for the land, each owner must decide
cattle grazers using commons land whether to keep the land in agricultural
in medieval England to illustrate use or accept a competing (often higher
this point. His story is based on the price offer) for urban-style use. The
premise that each individual grazer obviously rational decision for the
has unlimited and unregulated access owner is to sell the land for urban-
to a commons grazing field. In this style use. However, the cumulation
situation he argues that there is an of a set of these decisions by a set of
incentive for each grazer to increase individual agricultural land owners is
the size of his individual herd, so as the disappearance of agricultural land
to reap benefit from his action (more in the peri-urban area, which may
cattle yield more value at the market). be judged by many (including the
However, each grazer acting rationally ndividual agricultural land owners) to
leads to a situation where the commons not be in either the short-term or long-
quickly becomes degraded, because it term public interest.8
(the commons) can not sustain the ever
8 It must be acknowledged that there are a broad range
increasing burden of grazing activity. of critiques of Hardin and his discussion of the tragedy
Overgrazing leaves all grazers without of the commons. As I note in a recent article, Hardin
is writing about a very particular land use arrangement
grazing land, a situation none of them (the open access commons), and that even among
desire. But Hardin’s key point is that the commons’ this is only one of many types. And Hardin’s
scenario is premised on a set of assumptions which
tragedy of the commons does not come when revealed are highly questionable (e.g. that people
about because of irrational behavior by will always act in a way that is short-sighted, greedy,
users-owners, but by rational behavior. self-interested, and non-communicative with members
of their own community). Finally, the particular
historical example Hardin uses – the English commons
According to Hardin (1968:1244) that existed from medieval times to the beginning of the
“(e)ach man is locked into a system industrial era – did not disappear through any misuse
that compels him to increase the herd or tragedy. The English commons was a sustainable
and enduring land use and social institution that only
without limit,” thus “(r)uin is the came to an end through an act of the British Parliament
destination toward which all men rush, designed to create a labor pool for the then-emerging
factories (if the landless could not graze their animals on
each pursuing his own best interest in a “free” or common land, they then were forced work in
factories to earn a living) (Jacobs 2009a: 10-11).

214
M. Jacobs Harvey

Hardin’s article brought the matter of e.g. Large 1973, Stone 1974).10 New
property rights fully into academic public programs for environmental and
and policy conversations about natural protection and management
natural resources and environmental that began developing in the 1970s
management and planning. According – for farmlands, wetlands, species
to Hardin (and his interpreters) the habitat, etc. – were designed, in part,
reason there is an environmental to embody these two sets of solutions.11
problem is the tragedy of the commons
In summary, despite the benefits of
– individuals acting rationally with
private property for the fostering of
regard to their property rights were not
democracy and markets, it can be a
yielding a greater public interest. The
problematic social and legal institution.
insight offered by this metaphor began
Private property’s problems come from
framing a diverse set of substantive
the fact that when the natural world is
natural resource management
privatized, owners seek to maximize
discussions.
their individual benefits and returns
So what is the solution for the tragedy from their ownership of a piece of it.
of the commons? Solutions of two The potential problem with this is that
sorts are offered in the literature. The what can be a rational decision for the
first is to change the scale of decision individual in natural resource use and
making so that the strength of the management may not be rational for
individual owner and his individual the social group (the neighborhood, the
property rights are diminished. The community, the city, the region) as a
most common way to accomplish whole.
this is through proposals for region-
The Composition of
wide public management of land and
Private Property and the
natural resources.9 A second solution
Uniqueness of Land
is to fundamentally rethink the very
basis of what it means to own land The Composition of Private Property.
and natural resources. Starting in
This paper is about the role of
the 1970s scholars in the developed
private property in natural resource
countries began exploring radical ideas
management. But what exactly is
about ownership of the natural world
private property? What is the social
and legal institution that is the focus of
Yet despite the limitations of Hardin’s article and the
story at its center, the article (really the title) has become 10 A very recent exploration of these themes was
a central metaphor for the environmental movement published in the May 2009 (vol. 94, no. 4) special issue
globally. When there is a natural resource management of the Cornell Law Review focused on “Property and
problem, someone at some time will identify it as “a Obligation.”
tragedy of the commons.” And by this they mean to 11 Hardin himself provides a third solution to the
draw from one of Hardin’s key points (the point I stress problem he identifies. His solution is to increase
above): that individual rationality does not equal social the extent of private property – “The tragedy of the
rationality. commons . . . is averted by private property.” (Hardin
9 A pioneering study of this issue in the United States 1968: 1245). Since Hardin is examining the problem of
is Bosselman and Callies (1971); one update of the unlimited and unregulated access to commons land, he
thinking in this report is contained in Weitz (1999). believes a solution to non-sustainable management lies
in privatization.

215
Gouvernance Publique et Propriété Privée des Ressources Naturelles

so much global attention? and the rights to develop, sell, trade,


lease and/or bequeath the land in its
Under the standard legal and economic
entirety, and the same with selected
definition of property used in common
rights.
law countries, ownership of property
means cuius est solum eius est usque If an owner is in total possession of
ad coelum et usque ad inferos – these rights, if an owners owns all
whoever owns the soil owns all the the rights in the bundle, he is said to
way to heaven and all the way to the hold the property free of obligation, to
depths. This is a concept that comes have fee–simple ownership or freehold
directly from Roman law. It is from property.
this concept that a key idea emerges
However, even in the most strongly
about land: land ownership (cuius est
private property nation, no owner
solum) means ownership of a set of
ever has all of the rights in the bundle.
other characteristics – minerals under
Society, as government, always
the surface, water on, flowing over and
reserves out some of these rights,
under the surface, and the air above the
or some portion of these rights. For
surface.
example, wildlife ownership and
What this means is that land as private harvesting seasons have long been a
property is treated as a bundle of rights right reserved to and regulated by the
– or as it is commonly discussed in government; few owners expect to
the legal literature a bundle of sticks own the wildlife (fish, deer, bear, etc.)
(Demsetz 1967, Alchian and Demsetz on their property, and thus the right to
1973). When one owns land, ownership harvest at any time and in any amount
refers to more than the possession of as they please. Government also
the physical soil within a defined set commonly reserves the right to enter
of boundaries. For the purposes of the onto property (to violate the right to
law and the economy, ownership means control access) to carry out necessary
the possession of a fungible bundle of social functions. And in many
rights. It is this bundle of rights that is countries, it is the government that
socially recognized as ownership. This owns mineral rights. Yet, even given
bundle is comprised of rights such as these reservations, private property
the air right (the ownership of the air ownership has long been thought of as
space above the legally defined parcel), consisting of a robust bundle of rights,
the water right (the ownership of the relatively free of obligations to the
water sitting on, under or flowing state or others.
over the legally defined parcel), the
There are interrelated strengths and
right to control access to the property
weaknesses to conceptualizing the legal
(more commonly known as the right
and economic form of natural resources
of trespass), the right to use the soil
as a bundle of rights. The primary one
(to farm), the right to harvest natural
has to do with the commodification and
resources (such as trees and minerals),
fungibility of natural resources. When

216
M. Jacobs Harvey

land is treated as bundle of rights, then For several reasons. Among them are
individual rights in the bundle can be the fact that the land is fixed in supply;
separated from the bundle, and, as with with rare exception all the land on earth
the bundle as a whole, sold, traded or is all the land there is or will be – land
leased. So, for example, when land is is non-producible. We can not make
a bundle of rights, the ownership of more of it. Second, land is fixed in
the water right (or one or more of the location. We have to use land where
mineral rights) can be separated from it is.12 While we can move some of
the ownership and use of the surface the resources of land (timber, minerals,
rights in the bundle. water), the physical space demarcated
by land has to used where it is. Third,
Thus it is possible for there to be
land is fixed in quality. While land
multiple, non-related owners to a
quality can be destroyed, it is difficult
single geographically defined parcel.
to create particular land characteristics
The strength of this is that it becomes
(such as its ability to be of high
possible for the primary owner of
quality for food production). Fourth,
the bundle to receive income from
land use is difficult to completely
one or more rights which he may not
internalize. My use of my land spills
need, while retaining control and
over to my neighbors, and impacts
use of the remaining rights. Some
their land use options and opportunities
of the weaknesses of this is that with
– aesthetically, economically and
fragmented ownership it can be
ecologically. Fifth, land is a human
difficulty to accurately record and tax
essentiality. All human activities
all the rights in property, and there can
occur in physical space – habitation,
be conflict among rights owners over
work, recreation – thus I have to have
the primacy of rights and their use.
it. There is limited elasticity in the
The Uniqueness of Land. demand for land; humans can adjust
the amount of space needed for various
The appropriateness of land as private
activities, but humans must occupy
property also has to be considered in the
physical space for all human activities.
context of a long-standing discussion
We can not be without access to land.
among land economists about the
unique nature of land (Harriss 1980, Thus privatization of land occurs in
Bromley 2002, Jacobs 1989). Land a context where aspects of land are
economists have long argued that land understood as unique (vis-a-vis other
is unlike other commodities in a market commodities in a market), including the
economy. What characterizes most fact that access to land is a fundamental
commodities is that as demand rises, human necessity.
supply can be increased. And if cost
becomes too high, markets can respond
12 In most applied economics programs that instruct in
by innovating through substitution. the area of land development, a foundational principle is
what is known as the three rules of real estate: location,
But the supply of and demand for land location, and location. What makes land valuable in a
does not tend to work this way. Why? market is its positioning.

217
Gouvernance Publique et Propriété Privée des Ressources Naturelles

The Past and Future of What happened? In the U.S. during the
Private Property and Its first half of the twentieth century, the
Public Governance legal system solved the problem by
making public air rights above a certain
Private Property’s Past.
elevation (Jacobs and Ohm 1995).
It can be argued that the model of land Courts reapportioned airspace to the
as a bundle of rights wholly controlled public sphere so individual owners no
by an individual owner (with the longer owned est usque ad coelum – all
exception of selected rights reserved the way to heaven. In effect, the courts
out to the state) made practical sense created a new commons where one had
through the 18th and 19th centuries, not existed before. The creation of this
the time of modern democracy’s and new commons responded to changing
capitalism’s birth and rise. However social needs pushed by changing
with the beginning of the twentieth technology.
century changes in technology forced
During the same period, the social and
society to revisit the functionality of
policy systems responded through the
this model.
development of modern land use and
The airplane was invented in 1903. environmental regulations. Zoning,
Within a very few years it became invented in 1916 in New York City, was
commercially viable, and there was a new approach to the management of
a property consequence. Under the private property rights. Zoning sought
bundle of rights theory of private to balance the rights of the individual
property, if I own the air right to the with the rights of the society through
heavens above, then every time an a comprehensive set of regulations
airplane flies over my property it has relative to what an individual could and
violated my property right. The airplane could not do with their land. Within a
has entered my property without decade of its invention hundreds of
permission as surely as if the pilot had cities in the U.S. had adopted zoning,
walked up to my fence, ignored it, and because it responded so well to the
kept walking. The problem was this changing technological and social
– as technological change expanded circumstances of the period (Jacobs
the possibilities of air travel a pre-20th and Paulsen 2009).
century definition of private property
Throughout the 20th century landowners
no longer seemed socially functional.
saw the very definition of property
If individual land owners could claim
continue to change in response to
trespass of their property by airplanes
new technological developments and
and thus block air travel or, alternately,
changing social values. As society
demand compensation for the right of
understood the impact of individual
the airplane to fly over “their” airspace,
land use decisions upon neighbors
air travel would become either too
and society at large, and as new ideas
cumbersome or too expensive.
about ourselves and others developed,

218
M. Jacobs Harvey

society kept up a dialogue about the the individual. This dialogue between
appropriate configuration of what changing technology and changing
constituted the property rights bundle. social values and the changing nature
Many examples of this can be given; I of what is in the property rights bundle
offer a few here. continues. In the 1990s in the United
States it was expressed through (in
In the 1960s in the United States, a
terms of technology) social conflict
century after the freeing of the slaves,
over the location of cell phone relay
further changes in race relations
towers (everbody needs them, but
had significant impacts upon private
nobody wants them as a land use
property. In the popular mind, a focus
neighbor; the national government
of the American civil rights movement
removed the right of local governments
was the practice of white restaurant
and individual landowners to say no to
owners in the American south. These
their location) and (in terms of social
owners, reflecting their understanding
values) the widespread resistance by
of their private property rights, decided
male–only membership clubs and
who they would serve and who they
male–only universities to the admission
would not, generally refusing service to
of women. These clubs and colleges
African-Americans. We have dramatic
claimed their premises were their
photographic images of this period,
private property and thus they could
where young African-Americans
decide who has access. As with racially
engaged in social protest at restaurants
segregated establishments, society
by formally requesting service, only
again asserted the primacy of changing
to have food dumped on their heads.
social values over private property
Despite the obvious racism of these
rights, and changed the property right
actions, the restaurant owners acted
bundle (eliminating the ban on female
no differently than anyone does in
access).
deciding who may enter into his or her
home. These restaurant owners said, in And while property was changing,
effect, “it’s my business, I built it with so too was the extent of social
my capital and my labor, I get to decide management of private property,
who to serve!” But during the 1960s, through government regulation (Jacobs
as a result of social struggle, owners of and Paulsen 2009). One way to view
commercial establishments lost their the twentieth century is as a time of ever
private property right to choose who expanding government regulation of
they would serve or not serve (Hecht private property, as the world became
1964). Reflecting changing social evermore urban. Environmental
attitudes on race and human relations, and natural resource management
Americans decided as a society that approaches of the current period draw
the greater social interest was better upon an evolution of New York City’s
served by reconfiguring the private early zoning scheme, and an analysis
property bundle of rights, taking what of private property’s rationales and
had been a private right away from critiques.

219
Gouvernance Publique et Propriété Privée des Ressources Naturelles

Private Property’s Future – Promise environmental impacts, individual


and Paradox. security is undermined, community
building is shunted aside, and
Land is both a thing and a symbol. As a
democracy and economic development
thing it is tied to modes of production,
become threatened. Today, at the
rates of economic development, and
beginning of the 21st century, we are
elements of cultural identify. As a
watching both phenomena occur.
symbol it is connected to deeply rooted,
conflicting ideologies, foundational The future of private property is both
ideas about pillars of society, and the clear and confused. What is clear is
underpinnings of notions about local, that there is a global commitment to the
regional, national, and global security social utility of private property. What
and sustainability. Privatization of land is confusing is that the history of public
is pursued for reasons of both political policy in developed countries shows
and economic reform. It is expected us that in modern times (the twentieth
that by moving land into private century) such policy emerged because
hands it will be used more efficiently of a widespread recognition of the
and contribute to the economic and failure of a management approach
political transition of a country, and that vested individuals with strong
thus contribute to the establishment control over property rights, and gave
and maintenance of security and markets undue sway over property
sustainability within and between decisions. In a system where private
places. predominates over public, and there
is no contravening force, individual
But for privatization to occur, there
land owners are compelled to respond
has to be a definition of what is being
rationally to market signals. In so
privatized. What is land (especially
doing, they make sound decisions about
private land); what isn’t it; what are
land use, the sale of land, and land
the bounds between private and public
conversion. Their calculus in making
rights in property; what are the rules
this decision is how it benefits them,
for the interaction and interrelationship
the individual land owner, regardless
of public and private rights in property;
of its impact on society as a whole,
and how will private rights in property
in the present or into the future. Such
be recognized, managed and protected
an approach can lead to unsustainable
when they are challenged?
natural resource management.
The promise of private property is
One implication is that privatization is
its ability to establish individual
a process which requires careful social
security, build community, and
and economic planning. In the last
promote democracy and economic
decade of the twentieth century South
development. Its paradox is that
Africa and the transition countries of
through exclusivity, and the rush to
central Europe and the former Soviet
exploit resources for individual gain,
Union (for example), a quasi political-
absent consideration for social and

220
M. Jacobs Harvey

economic blank slate presented itself. conditions are now global in scope.
In order to initiate new political
The appropriate balance of private
systems and market economies and
property rights and public action
societies the conditions for such had
towards those rights (through, for
to be planned. Explicit decisions had
example, regulation) is never fixed or
to be made about the very nature of
settled; it is continually renegotiated as a
property, its composition, and the rules
function of changing social, economic,
for its ownership and exchange (Jacobs
and technological conditions.
2009b).
Social conflict over private property
And something else seems clear.
rights is never over; it is a continuous
Problems that have been experienced
process precisely because of the proxy
in the new countries with regard
role of private property rights in social
to property and natural resources
dialogue.
are a function of under planning.
Absent planning, absent thorough From my perspective land issues are at
consideration of the possible the forefront of public policy globally.
unintended consequences of actions, In many of the global hot spots property
the results of institutional transition can is a central component in social conflict
become a form of institutional chaos and socio-political transition. People
– an anarchy of actions where the net everywhere seem to have an inherent
result is social, political and economic understanding of the promise of land,
paralysis. the promise of private property. It is its
paradox which seems hidden. Because
As land and natural resource
of its many benefits, I do not believe
privatization is considered several
that the global move towards private
key elements of the experience of
property can or should be halted. What
developed countries are worth noting:
I do believe is necessary, though, is
The role of government as an active a more planned approach to private
manager of private property rights property’s dissemination and invention,
has come about because of increasing so that its paradoxes do not overwhelm
urbanization, increasing market its promises. The question is – are we
activity, and increasing threats to public up to this challenge?
health, safety, and welfare. These

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224
Revue des Régions Arides n° 30 (1/2013) pp:225-246

Agriculture, ressources naturelles et régulation du foncier dans


le Nord-Ouest français : regards croisés entre économie, droit,
agronomie et écologie du paysage
Michel Pech1, Claudine Thenail2 & Jacques Baudry2.
1
INRA, UMR SMART, Agrocampus-Ouest, Rue Adolphe Bobierre, CS 61103,
35011 Rennes cedex
2
INRA, UPR SAD-Paysage, IFR/FR CAREN, 65, rue de Saint-Brieuc, CS
84215 - 35042 RENNES CEDEX.

Résumé :
Nous proposons une lecture de plusieurs travaux interdisciplinaires portant sur la
gestion multi-échelle des ressources naturelles, réalisés en particulier en région
Nord Ouest de la France. Nous présentons ce qui fait, selon nous, l’intérêt de
croiser les regards de plusieurs disciplines, l’économie, le droit, l’agronomie et
l’écologie du paysage, pour dégager des pistes de travail nécessairement systé-
miques sur la question de la régulation des ressources naturelles via la régulation
du foncier et de l’agriculture. Deux études de cas sont exposées : l’une porte sur la
régulation d’une ressource particulière associée au foncier, la haie ; l’autre porte
sur l’expérience d’une structure de gouvernance territorialisée, le Parc Naturel
Régional des Marais du Cotentin-Bessin. Notre conclusion porte sur les besoins
d’innovations dans les outils de régulation (innovations dans le droit ; dispositif
d’appui innovant comme l’observatoire territorial), et les besoins en recherche
associés dans ce domaine.
Mots-clés : Ressources naturelles, régulation foncière, gestion multi-échelle,
écologie du paysage, Nord-ouest français
ّ
‫ملخص‬
‫نقترح قراءة للعديد من األعمال المتعددة اإلختصاصات التي ته ّم التصرّف متع ّدد النطاقات للموارد‬
‫ الفائدة‬،‫ حسب نظرنا‬، ‫ نبيّن ما هي‬.‫الطبيعية المنجز بصفة خاصة بجهة الشمال الغربي الفرنسي‬
،‫ علم البيئة المشهد‬،‫ العلوم الفالحية‬،‫ القانون‬،‫ اإلقتصاد‬،‫من تقديم وجهات نظر عديد اإلختصاصات‬
‫كل ذلك من أجل إبراز طرق عمل تكون بالضرورة منظومية تتعلّق بمسألة تنظيم الموارد الطبيعية‬
.‫عبر تنظيم المسألة العقارية والزراعية‬
،‫ التحوّط‬،‫ واحدة تتعلّق بتنظيم مورد معيّن مرتبط بالمسألة العقارية‬: ‫يت ّم عرض دراسة حالتان‬
.‫باسان‬-‫ المحمية الطبيعية الجهوية لسباخ كونتونتان‬،‫األخرى تتعلّق بتجربة هيكل للحوكمة اإلقليمية‬
‫ جهاز الدعم‬، ‫إستنتاجاتنا ترتكز على إحتياجات اإلبتكار ألدوات التنظيم (اإلبتكار في القوانين‬
.‫المبتكر مثل المرصد اإلقليمي) وإحتياجات البحث المرتبطة بهذا المجال‬
، ‫ علم بيئة المشهد‬، ‫ تصرّف متع ّدد النطاقات‬، ‫ تنظيم عقاري‬، ‫ موارد طبيعية‬: ‫كلمات مفاتيح‬
‫الشمال الغربي الفرنسي‬

225
Agriculture, ressources naturelles et régulation du foncier dans le Nord-Ouest
français

1-Introduction sibilité des différents habitats néces-


saires au maintien d’espèces animales
Nous proposons une lecture de plu-
et végétales (Burel et Baudry, 1999).
sieurs travaux interdisciplinaires por-
Les travaux de l’écologie du paysage
tant sur la gestion multi-échelle des
en territoires ruraux ont longtemps mis
ressources naturelles, réalisés en par-
l’accent sur le rôle plus spécifique des
ticulier en région Nord Ouest de la
trames vertes, c’est-à-dire des continui-
France. La spécificité de cette région
tés de structures au sol et végétation pé-
comme modèle de travail est qu’elle
renne « semi-naturelles » (haies, autres
combine des enjeux forts en terme de
bordures de champs, bois, prairies per-
conservation de paysages agricoles
manentes…) comme corridors favo-
culturels (bocage et marais), d’environ-
risant la dispersion des espèces. Ces
nement, et de durabilité de filières agri-
recherches ont évolué aujourd’hui pour
coles intensives pesant fortement dans
rendre compte du rôle écologique de
l’économie de la région. La question
l’hétérogénéité de l’ensemble de la mo-
de l’urbanisation croissante et de ses
saïque paysagère agricole, incluant les
interactions avec l’utilisation agricole
mosaïques de cultures et prairies, d’état
et récréative des terres est une question
de ces couverts, et de pratiques non vi-
également cruciale dans cette région,
sibles via ces couverts tels que l’appli-
mais que nous n’aborderons pas ici. En
cation de phytosanitaires (Baudry et
introduction, nous présentons ce qui
al., 2003 ; Benton et al., 2003 ; Burel
fait, selon nous, l’intérêt de croiser les
et Baudry, 2005). Enfin, une question
regards de plusieurs disciplines, l’éco-
vive dans ce domaine aujourd’hui est
nomie, le droit, l’agronomie et l’écolo-
de comprendre les processus à l’œuvre
gie du paysage, pour dégager des pistes
dans les services écosystémiques ren-
de travail nécessairement systémiques
dus par le paysage et la biodiversité, et
sur la question de la régulation des res-
l’évaluation de ces services (Le Roux
sources naturelles via la régulation du
et Sabbagh, 2008).
foncier et de l’agriculture. Nous expo-
serons ensuite deux études de cas que La discipline agronomique considérée
nous discuterons, pour enfin conclure ici est une science de la gestion tech-
sur les besoins d’innovations dans les nique des couverts végétaux, qui met
outils de régulation, et les besoins en en perspective les processus de gestion
recherche associés dans ce domaine. agricole (facteurs et règles de décision
concernant la coordination des acti-
2. Dynamiques foncières vités et l’allocation des ressources en
et ressources natu- main-d’œuvre, terre, équipements…),
relles : quel regard en agro- et les résultats de ces processus de
nomie et écologie du paysage ? gestion, en terme de dynamiques et
Le principe fondateur de l’écologie du de performances des couverts végé-
paysage est le rôle de l’hétérogénéité taux gérés (Doré et al., 2006). Il s’agit
spatio-temporelle du paysage dans d’une approche systémique des unités
la disponibilité, la qualité, et l’acces- de décision agricole qui repose sur la

226
Michel Pech, Claudine Thenail et Jacques Baudry

caractérisation de la diversité des pra- 3. Economie et droit : des


tiques agricoles (Gras et al., 1989). Les objectifs différents mais des inté-
enjeux de multifonctionnalité et de du- rêts convergents
rabilité de l’agriculture ont fait évoluer
cette discipline vers la prise en compte Le droit est présent dans la vente et
de deux problématiques. La première l’échange des biens et dans les relations
est l’organisation spatio-temporelle des marchandes et non marchandes issues
systèmes techniques pour comprendre de l’acte de production agricole. La loi
leur insertion dans les territoires et pay- n’est pas un catalogue de normes qui
sages locaux (Deffontaines, 1998). La s’impose arbitrairement à la pratique
seconde est l’analyse des tensions et sociale car la pression des faits oblige
complémentarités en agriculture entre le droit à évoluer : c’est la garantie que
élaboration des productions agricoles le droit reste en prise avec la réalité
et gestion des ressources naturelles sociale. Le droit est également l’outil
(Martin et al., 2006). Un front de re- d’application de modèles techniques et
cherche porte ainsi, en écho à l’écolo- économiques pensés indépendamment
gie, sur la mobilisation en agriculture de la logique juridique dans laquelle il
des services écosystémiques rendus par devra s’insérer. L’économie s’interroge
le paysage et la biodiversité (Le Roux alors sur l’efficacité des règles juri-
et Sabbagh, 2008). diques en considérant que le foison-
nement des sources nouvelles de droit
La dimension foncière des territoires et l’empilement (COPERCI, 2002) de
ruraux interroge ces disciplines de deux règles n’est pas garant d’une efficacité
façons. La première question porte sur optimale. A l’évidence l’économie se
la façon dont les structures foncières tourne aujourd’hui vers le droit après
(organisation des modes d’utilisation, des années d’évitement, pourquoi ?
d’appropriation, de régulation dédiés
aux terres et ressources associées) Durant ces dernières années la capacité
influence les propriétés écologiques du droit à mettre en œuvre les modèles
du paysage directement ou via l’orga- économiques est mise en doute (Lor-
nisation des pratiques agricoles, et la vellec, 2000). Deux exemples peuvent
durabilité de l’agriculture en retour. La être cités pour expliciter cette affir-
seconde question est d’évaluer si, et mation. En matière d’installation des
comment, les instruments de l’action jeunes agriculteurs tout d’abord : une
publique impliquant le foncier sont grande proportion (plus de 60%) de
mobilisables pour assurer la durabilité ces installations en France se réalise
des paysages ruraux et de l’agriculture, aujourd’hui hors norme (Lefèvre et al.,
et, ce faisant, le maintien de la biodi- 2006) en échappant au modèle tech-
versité. nico-administratif qui est établi par
l’Etat et aux aides allouées pour faci-
liter et suivre ces installations. Une des
raisons de cette désaffection est que le
modèle d’exploitation a été transposé

227
Agriculture, ressources naturelles et régulation du foncier dans le Nord-Ouest
français

en droit, sans que le calcul de produc- cite des implications, atouts et limites
tivité sur lequel il reposait n’ait pris en de ces combinaisons.
compte les coûts collectifs, environ-
3.1. Etudes de cas : de la haie au terri-
nementaux notamment, et ses risques
toire de projet
associés.
3.1.1. Quels facteurs de l’évolution et
Enfin en économie, pour bon nombre
de la conservation des ressources pay-
de biens environnementaux, il n’existe
sagères que sont les haies ?
pas de marché (qualité de l’air, biodi-
versité, qualité de l’eau, etc…). Cette Evolutions du foncier, des pratiques
absence de marché conduit souvent à agricoles et fonctions des haies
considérer ces biens comme gratuits
Une analyse chronologique des modes
et à les surexploiter. Ce dysfonction-
de régulation, des pratiques et des
nement, cette défaillance du marché
fonctions des haies en Bretagne orien-
provient de la sous estimation des
tale montre une rupture importante
coûts par les acteurs concernés. L’éco-
entre le 19e siècle (Baudry et Jouin,
nomiste parle d’externalité pour dési-
2003; Antoine et Marguerie, 2008 )
gner ces situations où les décisions
et aujourd’hui. Au 19e siècle, l’en-
d’un agent économique affectent un
semble « fossé-talus plantés » marque
autre agent sans que le marché n’in-
les limites de propriété foncière. Au-
tervienne. Dans ce dernier exemple,
jourd’hui (depuis la deuxième moitié
le droit français adopte des positions
du 20e siècle), la persistance des décou-
hétérogènes : par endroit le droit de
pages anciens est variable, en lien avec
l’environnement protège les ressources
une forte dynamique des échanges et
(lutte contre l’érosion des sols, protec-
aménagements parcellaires (Baudry
tion d’espèces, etc…), puis d’un autre
et Jouin, 2003 ; Thenail and Baudry,
côté le droit peine à faire appliquer la
2004). Au 19e siècle les règles s’appli-
réglementation existante, c’est le cas
quant sur les pratiques relèvent de la
pour les politiques d’irrigation des
volonté du propriétaire des terres. Le
cultures, pour la politique de protection
tronc des arbres appartient au proprié-
des captages, etc…
taire de la terre tandis que les branches
C’est pourquoi il peut être admis que des arbres d’émonde sont à la disposi-
mobiliser des instruments de régulation tion du fermier (Figure 1). Cette volon-
du foncier et des activités agricoles est té du propriétaire s’applique aussi au
nécessaire pour promouvoir une ges- maintien d’arbres de haut jet ou frui-
tion durable des ressources naturelles tiers. D’autre part les usages locaux
dans le contexte actuel d’une agri- font force de loi en termes de choix
culture multifonctionnelle (Bodiguel, des essences ou de largeur des fossés.
2003) Cela suppose une combinaison Aujourd’hui, la persistance des règles
des instruments du droit et de l’éco- anciennes est variable (Périchon, 2003;
nomie : il convient alors de mettre en Javelle, 2007) ainsi que leur formalisa-
œuvre des méthodes d’analyse expli- tion dans des baux ; de nouvelles règles
« s’empilent » à la faveur des contrats

228
Michel Pech, Claudine Thenail et Jacques Baudry

et règlements issus de l’action publique dépendre plus largement de la qua-


environnementale et agri-environne- lité des relations qu’ils entretiennent
mentale (Laval, 2008). Les pratiques avec les fermiers (Thenail and Baudry,
individuelles sont diverses (Figure 1) 2004 ; Toublanc et Lunginbühl, 2007).
et l’influence des propriétaires semble

Figure 1 : Evolution des formes de haies et limites parcellaires en Bre-


tagne : a) Forme traditionnelle fossé-talus planté d’arbres d’émonde
appelées « ragosses », b) Même forme de haie, mais partiellement ara-
sée et taillée latéralement sur un seul côté, c) Forme de haie nouvelle à
plusieurs strates (hautes, moyennes, basses tiges).

229
Agriculture, ressources naturelles et régulation du foncier dans le Nord-Ouest
français

L’analyse de ces nouvelles formes structures de territoires d’exploitations,


d’organisation est encore largement à étaient un facteur clé de maintien d’une
mener (Primdahl, 1999). Enfin, un cer- diversité d’habitats (Le Coeur et al.,
tain nombre de fonctions des haies sont 2002; Baudry et Jouin, 2003 ). Cepen-
reconnues et codifiées au 19e siècle, dant les dynamiques foncières rapides
telles que le marquage des limites de s’accompagnent de changements eux-
propriété (avec l’ensemble fossé-ta- mêmes rapides des agriculteurs exploi-
lus), la délimitation d’exclos pour les tants, des parcellaires d’usage. Ceci est
cultures, ou encore la fourniture de problématique pour la pérennisation
bois d’œuvre et de chauffage, de res- d’habitats, notamment pour les espèces
sources alimentaires. Aujourd’hui, la spécialisées et de faible capacité de
reconnaissance de fonctions des haies colonisation.
par les agriculteurs est variable et sou-
3.1.2. Action publique et haies : poli-
vent faible (il s’agit par exemple de la
tiques de plantation et mesures agri-en-
protection des animaux, ou de la pro-
vironnementales
duction de bois de chauffage) (Javelle,
2007; Le Du et al., 2007 ). En revanche, Les politiques publiques de plantations
la reconnaissance par la Société de di- de haies
verses fonctions des haies (culturelles,
Des études ont été menées sur l’effica-
identitaires, écologiques…) va crois-
cité des schémas de plantation de haies
sant (Baudry et al., 2000 ; Périchon,
issus des politiques publiques mises en
2003; Bonnin, 2006 ; Javelle, 2007).
œuvre dans la période 1980-2000 en
L’évolution des découpages fonciers
Bretagne (Le Du et al., 2007; Toublanc
impriment des formes de structures au
and Lunginbühl, 2007). Il s’agissait
sol plus ou moins pérennes, évolutives,
de promouvoir la plantation de haies
qui jouent sur la qualité des habitats
au moyen de subventions au linéaire
actuels et les flux bio-géochimiques :
planté (Figure 1). On a pu constater
i) au niveau micro-local : par exemple
que ces politiques avaient peu mobi-
un fossé comblé peut encore jouer un
lisé les agriculteurs qui y voyaient
rôle de drainage, le versant d’un ancien
surtout des contraintes. Les nouvelles
talus offre des conditions contrastées
haies étaient encore peu localisées au
de sol pour la biodiversité végétale (Le
sein des parcellaires agricoles, et les
Coeur et al., 2002; Baudry et Jouin,
« mises en connexions » de haies entre
2003 ), ii) au niveau du paysage : les
agriculteurs rares. Ces plantations ont
connexions des réseaux de structure
effectivement remobilisé les questions
au sol et végétation associée, organi-
foncières entre propriétaires et agri-
sés par les découpages fonciers, parti-
culteurs, ainsi qu’entre agriculteurs
cipent aux fonctions de corridors. Par
(acceptation des plantations par le
ailleurs, on a montré que la diversité
voisin, choix de haies mitoyennes ou
des pratiques agricoles (en deçà de cer-
non, etc.). Enfin, la gestion des haies
tains seuils de perturbation), liées à la
nouvellement plantées s’est révélée
diversité des agriculteurs et de leurs
diverse, allant de la réintégration des

230
Michel Pech, Claudine Thenail et Jacques Baudry

haies dans les modes d’entretien exis- ont choisi de faire porter les contrats
tants, à la délégation de l’entretien à de sur des haies au sein d’îlots en cours
services (par exemple des entreprises de trajectoire d’intensification (en par-
de travaux agricoles), jusqu’à l’aban- ticulier de conversion des prairies ex-
don. tensives en des successions de cultures
fourragères et de vente). La poursuite
Les Mesures Agri-Environnementales
de ces modes d’entretien à l’issue des
portant sur l’entretien des haies.
périodes de contractualisation s’est
La protection de l’environnement et avérée peu probable, soit que les agri-
les mesures agro-environnementales culteurs reviennent vers leurs pratiques
(MAE) voient le jour dans les années antérieures, soit qu’ils poursuivent la
80. Ces dernières deviennent d’applica- trajectoire d’intensification des îlots
tion obligatoire pour les Etats membres avec arasement des haies.
de l’Union Européenne avec la réforme
Le Parc Naturel Régional (PNR) des
Mac Sharry de 1992. Elles font alors
Marais du Cotentin et du Bessin : un
partie des mesures structurelles dites
système de gouvernance territorialisé.
d’accompagnement de la réforme
et sont formalisées par le règlement Structuré autour d’un projet collec-
2078/92 (Dupraz et Pech, 2007). Des tif ayant pour but de promouvoir une
subventions sont offertes aux agricul- agriculture multifonctionnelle sur un
teurs en échange de leur engagement territoire aux ressources naturelles re-
à respecter, sur une durée d’au moins marquables, le PNR des Marais du Co-
cinq ans, certaines pratiques agricoles tentin-Bessin, comme tous PNR, est un
favorables à l’environnement. Les me- système de gouvernance territorialisé
sures agri-environnementales d’entre- qui doit permettre d’améliorer l’effica-
tien des haies ont été analysées dans cité des politiques agro-environnemen-
un ensemble d’exploitations agricoles tales : ce projet insiste sur les capacités
du Parc Naturel Régional du Coten- des acteurs à s’organiser en dehors de
tin-Bessin (Basse-Normandie, France ; l’Etat et du marché par le biais d’arran-
voir aussi chapitre 2.2. suivant) (The- gements institutionnels qui s’adaptent
nail et al., 2009). aux besoins spécifiques des acteurs
(Ostrom, 1990). Le projet du PNR a
Les résultats ont montré que les exploi-
été élaboré en 1991. Le territoire du
tations contractantes souvent n’étaient
PNR MCB est caractérisé par deux
pas celles qui avaient le plus de haies.
zones contrastées en termes de milieu
Par ailleurs, la norme d’entretien énon-
physique, de paysage et de pratiques de
cée dans les cahiers des charges s’est
gestion (Figure 2). Il s’agit d’une part
avérée peu adaptée à l’objectif de
d’une zone de basses-terres qui est un
maintien des haies. En effet, il était
marais débouchant sur la mer (hauteurs
stipulé des fréquences de coupe supé-
d’eau régulées, activité de pêche et mise
rieures à ce qui était pratiqué par les
en pâture) de rôle majeur pour le pas-
agriculteurs antérieurement. En outre,
sage des oiseaux migrateurs (conven-
dans de nombreux cas les agriculteurs

231
Agriculture, ressources naturelles et régulation du foncier dans le Nord-Ouest
français

tion RAMSAR). Il s’agit d’autre part et de vente étant plus faiblement repré-
d’une zone de hautes-terres, qui est un sentées). Les sièges des exploitations
paysage de bocage présentant une pro- agricoles, principalement d’élevage
portion importante de prairies gérées laitier et bovins viande, sont situés sur
de façon extensive (les successions les hautes terres.
culturales incluant cultures fourragères

Figure 2 : Présentation géographique du Parc Naturel Régional des Marais du


Cotentin-Bessin : a) Carte des PNR en France et localisation du PNR MCB au
Nord-Ouest, b) le PNR MCB en région Basse-Normandie, et ses contours (en
bleu les basses terres de marais, en jaune, les hautes terres de bocage), c) Pho-
tographie aérienne d’une partie du PNR : en haut à gauche les basses terres de
marais, en bas à droite les hautes terres de bocage.

Dans le marais du Cotentin et du Bes- sation des prairies ainsi que l’entretien
sin, la qualité écologique du territoire des fossés par les agriculteurs condi-
(fourniture de ressources pour diffé- tionnent par ailleurs le fonctionnement
rentes espèces dont oiseaux migra- épurateur de la zone humide. Ainsi, la
teurs, qualité de la ressource en eau, disparition ou même la simple régres-
etc.) et donc la production des biens sion de l’activité agricole se traduirait
d’intérêt publics locaux, nationaux, et par une importante perturbation de la
globaux dépend du maintien de l’éle- zone humide. Inversement, toute inten-
vage extensif. En effet, concernant les sification non contrôlée conduirait à
marais, les pratiques de fauche et de des pertes de qualité environnementale
pâturage favorisent le développement significatives. Il existe donc, concer-
d’une flore spécifique et permettent de nant les marais, une jointure forte entre
créer un habitat favorable à des espèces la production de fonctions environne-
d’oiseaux remarquables. Cette valori- mentales et l’élevage extensif auquel

232
Michel Pech, Claudine Thenail et Jacques Baudry

sont associées les pratiques de pâturage et pluriannuelles et vote le budget. Le


et de fauche. bureau prépare le budget et oriente
l’action de l’équipe technique et d’ani-
Ainsi, le projet de PNR vise en pre-
mation. L’équipe technique et d’anima-
mier lieu à maintenir et à promouvoir
tion met en œuvre un ensemble d’acti-
une agriculture extensive qui per-
vités en cohérence avec les missions
mette d’assurer la pérennité des ma-
du syndicat mixte. Cette équipe anime
rais comme zone humide favorables
aussi des commissions de travail qui
au maintien de différentes ressources
mobilisent des institutions, des admi-
naturelles. Progressivement, le projet
nistrations, des usagers du PNR et des
d’animation des acteurs administrant
élus des collectivités territoriales. Ces
le PNR (par exemple la promotion
commissions de travail ont pour objec-
des schémas de MAE auprès des agri-
tif de faire des propositions d’action au
culteurs) s’est élargi à l’ensemble des
comité syndical.
deux zones constitutives du territoire,
c’est-à-dire la zone de basses et de Ce descriptif très schématique d’or-
hautes terres, pour deux raisons. D’une ganisation du Parc Naturel Régional
part, assurer le maintien des exploita- permet de constater que les principes
tions agricoles suppose de prendre en d’une « bonne gouvernance » tels
compte les deux zones, puisque la plu- qu’ils sont énoncés dans le Livre Blanc
part ont leur territoire de part et d’autre, de l’UE1 sont pris en compte: ouver-
ce qui influence les contraintes et op- ture, participation, responsabilité, effi-
portunités des agriculteurs concernant cacité et cohérence.
l’organisation des fonctions et modes
Ouverture : l’équipe technique du Parc
d’utilisation des terres pour l’élabora-
comme les élus des collectivités terri-
tion de leurs productions (Thenail et
toriales sont des personnes accessibles
al., 2009). D’autre part, l’évolution des
à la population, ce qui doit permettre
connaissances sur les fonctionnements
à chacun d’être informé des actions du
écologiques ont permis d’identifier les
Parc.
intérêts spécifiques des deux zones,
ainsi que des corridors écologiques à Participation : l’ensemble des citoyens
différentes échelles sur l’ensemble du du Parc son représentés au sein du Syn-
territoire du PNR. dicat mixte par les élus des institutions
communales, départementales et régio-
La structure de gouvernance du PNR
nales. De plus, l’ensemble des acteurs
est constituée de cinq instances. Le
ruraux a l’opportunité à travers les
syndicat mixte inclus les représentants
commissions de participer à la concep-
des différents acteurs du PNR dont
tion des politiques du Parc.
des élus des collectivités territoriales
concernées (communes, conseil géné- Responsabilité : le rôle de chaque or-
ral au niveau du département…). Le gane du Parc est clairement défini. Le
comité syndical rend compte des acti- Syndicat mixte du Parc, organe légis-
vités, programme les actions annuelles 1 Commission des Communautés Européennes, 2001-
Gouvernance Européenne, un Livre Blanc, 40 p

233
Agriculture, ressources naturelles et régulation du foncier dans le Nord-Ouest
français

latif, prend la responsabilité des déci- environnementales (OLAE) étaient as-


sions prises au sein du Comité syndical sez comparables aux « Environmenta-
et du Bureau. ly Sensitive Areas » ailleurs en Europe,
mais s’appliquaient généralement à de
Efficacité : les objectifs du Parc sont
plus petites zones. Les Contrats Territo-
clairement définis et inscrits dans la
riaux d’Exploitation (CTE) étaient des
Charte du Parc. Les résultats sont par
contrats agri-environnementaux avec
ailleurs évalués tous les dix ans pour le
les agriculteurs qui incluaient un sou-
renouvellement de la Charte.
tien à l’investissement. Les Contrats
Cohérence : l’implication des autori- d’Agriculture Durables (CAD) ne
tés locales, départementales et régio- prévoyaient plus un tel soutien à l’in-
nales permet d’assurer une certaine vestissement ; les Mesures Agri-En-
cohérence des politiques du Parc par vironnementales étaient choisies dans
rapport aux choix effectués aux autres chaque zone à partir d’un ensemble
niveaux institutionnels. De plus, la par- de mesures d’un « menu régional ». A
ticipation des professionnels, des insti- titre d’exemple, le choix de mesures
tutions diverses et de l’administration incluant le lien entre quotas laitier /ges-
doit permettre de garantir une approche tion du foncier et les primes bovines a
intégrée dans un système complexe. Le été déterminant quant au maintien de
défi à relever pour le Parc est en effet l’élevage bovin (lait et viande) sur
de transcender les limites des poli- les prairies inondables. Les MAE ont
tiques sectorielles pour construire un favorisé le maintien de pratiques de
projet dont l’unité est le territoire. La fauche et de pâturage sur le marais (bas
figure 3 montre les différents sché- pays), en particulier l’opération locale
mas agri-environnementaux appliqués des marais du Cotentin et du Bessin qui
au PNR MCB depuis 1990. On y voit a couvert un tiers de la zone humide,
une succession voire une superposition alors que la prime à l’extensification
pendant certaines périodes, de diffé- (MAE prime à l’herbe) a joué un rôle
rents schémas. Ils diffèrent par les pra- important en incitant les exploitations
tiques agricoles visées, les procédures à s’agrandir sur le marais, et non uni-
d’application et de mise en œuvre. Par quement sur le Haut-Pays.
exemple les Opérations Locales Agri-

234
Michel Pech, Claudine Thenail et Jacques Baudry

Figure 3. Les différents schémas agri-environnmentaux appliqués au PNR


MCB depuis 1990. D’après (Arnaud, 2004)

4. Discussion eu égard à l’évolution des enjeux dé-


cris ci-dessus.
4.1. Evolution et limites des instru-
ments de type MAE De manière générale et très schéma-
tique :
Avant de préciser l’évaluation que l’on
peut faire des MAE, soulignons que les - les règles de police interviennent
critiques portent encore aujourd’hui sous la forme d’interdiction et régle-
sur le manque, en amont, de dispositif mentation et elles intéressent des pro-
d’évaluation de ces schémas (Kleijn blèmes circonscrits dans l’espace et le
and Sutherland, 2003 ; Primdahl et al., temps. Le changement d’échelle de la
2003). problématique agro-environnementale
entraine une remise en cause de cette
Règles de police, servitudes adminis-
procédure. Durant la période où peu
tratives et procédure contractuelle
d’agriculteurs étaient concernés par
Dans un cadre classique, l’action de les MAE, les actions de police étaient
l’Etat en matière de protection de l’en- efficaces car des contrôles pouvaient
vironnement s’articule autour de trois être effectués sans difficulté majeure.
axes : les règles de police, les servi- Depuis que les MAE concernent des
tudes administratives et la procédure territoires plus vastes et un nombre
contractuelle. Cette gamme d’outils croissant d’agriculteurs, il devient
est utilisée en fonction des objectifs impossible de contrôler efficacement
recherchés, mais il est toutefois utile de l’application des règles de police.
spécifier les limites de ces instruments

235
Agriculture, ressources naturelles et régulation du foncier dans le Nord-Ouest
français

- les procédés de servitudes adminis- formes d’organisation des MAE dans


tratives et autres outils d’aménagement l’espace (c’est-à-dire leur contribu-
rural sont utilisés dans le cadre de la tion à l’hétérogénéité du paysage) sont
prévention des risques, de la protec- pertinentes. Un risque qu’il convient
tion du patrimoine naturel, et dans de mesurer également est celui d’une
les zones de protection des captages uniformisation des pratiques, compte
d’eau potable. Il s’agit donc d’actions tenu de l’importance de la diversité
d’envergures nécessitant des moyens des pratiques pour le maintien d’une
d’intervention conséquents et qui diversité d’habitats pour les espèces
portent sur des éléments patrimoniaux par exemple.
sensibles. L’éventail des instruments
Par ailleurs, l’instabilité dans le temps
juridiques applicables est large et très
des MAE pose problème, elle est in-
couteux, il faut garder à l’esprit que les
duite par la durée limitée des contrats
effets de ces instruments sur les incerti-
mais aussi au niveau national et euro-
tudes relatives, par exemple à une col-
péen par les changements très fré-
laboration des agents avec les services
quents des politiques mises en œuvre.
de l’Etat, varient selon les situations
Ainsi, en vingt cinq ans en France,
(Mormont, 1996). Les actions liées au
quatre dispositifs se sont succédés,
foncier ou au patrimoine doivent tenir
instaurant des difficultés pour les agri-
compte de ces incertitudes au moment
culteurs à faire des projets intégrant
du choix d’un instrument d’action.
les possibilités d’évolution de leur
- concernant la procédure contrac- système d’exploitation au-delà des
tuelle, dans de nombreux contrats termes du contrat. La discontinuité des
agro-environnementaux, les objectifs schémas MAE dans le temps est aussi
contractuels restent flous ; dans cette problématique en termes d’efficacité
perspective l’Etat est peu enclin à pro- écologique, dès lors que les fonctions
poser une rémunération plus impor- écologiques des structures paysagères
tante en raison de l’incertitude qui est dépendent de leur durée de présence
liée aux probabilités d’atteindre tel ou et de l’histoire des pratiques de ges-
tel résultat. Il s’agit du problème clas- tion qui leur sont associées (Primdahl
sique des asymétries d’informations, et al., 2003). L’administration et les
pour qu’un contrat soit intéressant, il organismes institutionnels éprouvent
faut que les deux parties divulguent également des difficultés à suivre ces
leurs informations pour arriver à un différentes procédures et cela se traduit
consensus. par des coûts d’apprentissage élevés
et par une approche minimaliste des
Mise en cohérence, échelles spatio-
problèmes posés. Après chaque chan-
temporelles et continuité dans le temps
gement de procédure les organisations
En termes agro-écologiques, la dimen- institutionnelles doivent retrouver leur
sion spatiale des MAE est un pro- place et s’adapter à la nouvelle poli-
blème clé : il s’agit de s’assurer que tique, l’administration doit également
les échelles spatiales considérées, et les s’adapter à la nouvelle donne et de ce

236
Michel Pech, Claudine Thenail et Jacques Baudry

fait l’efficacité environnementale de mise en œuvre des premières géné-


ces contrats s’en trouve altérée. rations de politiques agri-environne-
mentales. L’hostilité des institutions
Par ailleurs, on peut constater que les
agricoles traditionnelles à l’égard de
politiques publiques à visées environ-
l’agri-environnement dans le contexte
nementales, telles que les MAE ou
de la réforme de la Politique Agricole
politiques de maintien des haies pré-
Commune (PAC) de 1992, contribue à
sentées, restent très sectorielles mêmes
renforcer la légitimité institutionnelle
lorsqu’elles s’adressent à l’agriculture.
et politique des PNR dans la mise en
Ainsi certaines politiques s’appliquent
place des contrats agri-environnemen-
à l’aménagement (par exemple la plan-
taux.
tation de haies), tandis que d’autres
s’appliquent à l’entretien des terres Plus tard, l’élaboration et la mise en
ou du paysage (par exemple les MAE œuvre du projet du PNR repose sur
concernant l’entretien des haies), et des commissions thématiques qui sont
que d’autres enfin passent par une des lieux de concertation entre élus
régulation ou compensation environ- locaux, administration, profession
nementale des pratiques de produc- agricole et autres usagers du territoire.
tion (par exemple la régulation de la Ce fonctionnement démocratique per-
fertilisation ou la mise en place de met de faciliter l’expression de la de-
bandes enherbées). C’est à l’agricul- mande sociale pour les fonctions non
teur de mettre en cohérence, en bout de marchandes et donc de mieux définir
chaîne, ces diverses actions publiques les objectifs et les mesures des pro-
dans l’organisation de ses pratiques et grammes agri-environnementaux.
sur l’ensemble des composantes de son
Enfin, le projet de territoire du PNR
territoire. Les agriculteurs peuvent ne
des marais du Cotentin et du Bessin
pas parvenir à cette mise en cohérence,
s’inscrit parfaitement dans les princi-
ou se concentrer sur un choix de prio-
paux objectifs établis dans le cadre de
rités, aux dépends des objectifs envi-
l’article 19 du Règlement de l’Union
ronnementaux voire plus largement de
Européenne (UE) 797/85 puis du Rè-
durabilité des exploitations agricoles.
glement UE 2078/92. En outre, la Loi
4.2. Atouts et limite du PNR Coten- d’Orientation Agricole (France) de
tin-Bessin comme système de gouver- juillet 1999 confirme la convergence
nance territorialisé entre la volonté politique nationale
et européenne et le projet du PNR en
4.2.1. Les atouts du Parc Naturel Ré-
reconnaissant les fonctions écono-
gional pour la mise en œuvre des poli-
mique, environnementale et sociale de
tiques contractuelles.
l’agriculture. Associant des objectifs
Tout d’abord, la mission d’expéri- économiques et environnementaux à
mentation des Parcs Naturels Régio- un objectif de développement durable,
naux2 les légitiment dès 1991 dans la le Contrat Territorial d’Exploitation
2 Décret n°88-443 du 25 avril 1988 (J.O. du 27 avril
(CTE) apparaît alors comme l’instru-
1988) relatif aux parcs naturels régionaux.

237
Agriculture, ressources naturelles et régulation du foncier dans le Nord-Ouest
français

ment adéquat pour accompagner le non agricoles pour l’entretien de la


projet du PNR des marais du Cotentin zone humide, les CTE ont été mis en
et du Bessin, permettant de maintenir place par les professionnels agricoles
des pratiques agricoles respectueuses avec la volonté de répartir les moyens
de l’environnement et donc de protéger de cette politique sur l’ensemble du
les zones de marais mais aussi, d’en- département de la Manche sans recon-
courager des stratégies de développe- naître la spécificité de la zone humide.
ment économique basées sur la diver-
L’éligibilité de tous les agriculteurs
sification et les démarches « qualité »,
aux MAE et l’absence ce zonage de la
favorables à l’identité du territoire.
politique a donc atténué la plus-value
Le projet du PNR, constant depuis du PNR. Ce constat est confirmé avec
1991, assure ainsi un cadre stable pour la mise en œuvre des Contrats d’Agri-
la réalisation des objectifs agri-envi- culture Durable (CAD) où comme au
ronnementaux dans un contexte où les niveau national et régional, les contrat-
politiques mises en œuvre changent ré- types ont été élaborés simplement par
gulièrement. Les PNR sont aujourd’hui simplification des CTE. Cependant, le
particulièrement sollicités par l’Etat PNR a tout de même imposé la créa-
pour la mise en place des schémas de tion d’un contrat-type CAD spécifique
trames vertes et bleues, qui sont les aux marais ciblé sur les zones Natura
trames de végétation pérenne et de 2000. Ainsi, bien que le PNR n’ait plus
cours d’eau dont le rôle de corridors un rôle déterminant dans la mise en
doit favoriser le maintien de la biodi- œuvre des politiques agri-environne-
versité. mentales, ses connaissances des enjeux
du territoire permettent d’orienter les
4.2.2. Les limites de ce dispositif PNR
politiques publiques localisées de fa-
Le bilan des mesures mises en place çon à promouvoir un développement
sur le territoire du PNR est assez sem- durable.
blable à celui du reste de la Région
En tous cas, le PNR est un système de
Basse-Normandie, ce qui montre que
gouvernance légitimé par la production
le système de gouvernance du PNR
localisée de biens non marchands d’in-
n’a pas permis de générer de plus-
térêts publics locaux mais aussi natio-
value dans la mise en œuvre de cette
naux et globaux dont il est nécessaire
politique. On observe donc une rup-
de rémunérer la production. En effet,
ture dans le rôle du PNR entre les
certaines ressources naturelles sont des
programmes agri-environnementaux
biens non marchands qui ont les carac-
de type Opérations Locales Agro-envi-
téristiques de biens publics c’est à dire
ronnementales (OLAE), et les Contrats
que, selon la définition de Samuelson,
Territoriaux d’Exploitation (CTE). En
ils sont tels que leur consommation est
effet, alors que le PNR avait orches-
sans exclusivité, ni rivalité. Chacun
tré la mise en œuvre des précédents
bénéficie du bien lorsqu’il est produit
contrats en confrontant les agriculteurs
mais a tendance à ne pas contribuer à
du territoire à la demande des acteurs

238
Michel Pech, Claudine Thenail et Jacques Baudry

sa production puisque de toute façon il agricoles respectueuses de l’environ-


ne peut être exclu de sa consommation. nement) et du même coup reconnait
Le bien est donc produit en quantité la valeur patrimoniale d’un bien :
sous-optimale. Une intervention pu- l’approche patrimoniale vise pour le
blique visant à rémunérer la production plus grand nombre de titulaires d’un
de ces biens publics est nécessaire pour patrimoine de -garder le souci du
rétablir une allocation optimale au sens long terme- et de prendre conscience
de Pareto3. des multiples interdépendances entre
acteurs (Revéret and Webster, 2002)
5. Conclusion
(cité par Francisco Neira Brito dans “la
5.1. La nécessité de promouvoir et gestion des ressources renouvelables:
d’évaluer l’innovation dans les outils vers une gestion patrimoniale des éco-
juridiques systèmes»).
Par les exemples discutés dans ce texte, - La loi du 8 août 2008 sur la respon-
nous voyons que la pratique du droit sabilité environnementale accroît la
peut poser problème lorsqu’elle fige les responsabilité juridique des agricul-
situations. Cela fait état des limites de teurs sur la prévention et la réparation
la transposition d’objectifs de politique des dommages environnementaux. Le
agricole dans un espace normé par le cas échéant, l’agriculteur à l’origine
droit. Les conséquences peuvent aller du dommage sera dans l’obligation de
à l’encontre des effets attendus. Ce- prendre des mesures de réparation per-
pendant, nous constatons aussi que le mettant un retour à l’état antérieur du
droit va à la rencontre des faits sociaux milieu naturel. La collectivité qui est
pour encadrer et accompagner juridi- jugée responsable du bien est tenue de
quement des évolutions inéluctables. réparer le dommage. Il s’agit d’un ren-
C’est particulièrement le cas pour les forcement notable de l’application du
exemples qui suivent, d’innovation principe pollueur payeur.
dans le droit français.
Ces deux exemples d’évolution du
- l’article 76 de la loi d’orientation droit cristallisent d’une part l’émer-
agricole du 5 janvier 2006 offre des gence d’une demande sociale, qui en
garanties environnementales dans les sus des MAE qui étaient dédiées aux
baux ruraux tant pour le preneur que exploitants et aux fermiers, permet
pour le bailleur. En introduisant des aujourd’hui d’associer les propriétaires
clauses environnementales, en fai- non exploitants à la gestion patrimo-
sant une entorse aux statuts des baux niales des biens. D’autre part, la loi
ruraux, cette nouvelle loi donne une du 8 août 2008 qui promeut la préven-
valeur aux biens environnementaux. tion et la réparation des dommages,
Elle crée une servitude (le paiement oriente les contractants vers plus de
du loyer est indexé sur des pratiques transparence au niveau des obligations
3 De manière générique, un optimum de Pareto est, contractuelles : désormais il sera plus
dans une économie d’échange ou de marché, un état
dans lequel on ne peut pas améliorer le bien être d’un
opportun, pour éviter les coûts de répa-
individu sans détériorer celui d’un autre.

239
Agriculture, ressources naturelles et régulation du foncier dans le Nord-Ouest
français

ration des dommages, de prévoir des t) des patrons d’organisation activités


contrats avec des obligations de résul- humaines – paysage – ressources
tats. Chaque contractant a intérêt à ré- naturelles à des échelles locales à
duire les incertitudes du contrat, L’Etat régionales ; on a aussi progressé sur
pour avoir des résultats à hauteur des la conception d’indicateur d’état de
enjeux, les agriculteurs pour ne pas certaines ressources, ou de l’utilisation
avoir à payer des frais de dépollution et des terres par exemple, qui permette
pour avoir des compensations/ primes d’en évaluer les trajectoires. En
plus élevées. Autant d’implications revanche, les méthodes sont encore
possibles qu’il convient d’évaluer. largement à construire et à tester
pour rendre compte des interactions
5.2. Vers des outils systémiques d’ap-
entre ces différentes composantes des
pui à la régulation : les observatoires
territoires ruraux, et ce, sur différentes
territoriaux ?
gammes d’échelles spatiales et dans
Une structure de type PNR peut avoir le temps pour identifier les effets de
pour objectif d’adapter les politiques résilience, de rétroaction, etc. Les
publiques à un contexte local tout en changements climatiques renouvellent
mobilisant les ressources et motiva- encore ces enjeux.
tions locales pour le développement
La notion d’observatoire n’est pas
du territoire. Les politiques qui sont
nouvelle ; en revanche les démarches
alors mises en place répondent à une
de conception d’observatoires dédiés
demande sociale spécifique. La bonne
à l’appui au développement durable
connaissance des conditions et desi-
de territoires ruraux (au sens où l’on
derata du terrain de la part des acteurs
recherche effectivement le maintien
des PNR peut cependant s’avérer inef-
des ressources pour les générations
ficace en présence de changements
futures et la conciliation de dimensions
d’objectifs et de moyens financiers à
environnementales, sociales et écono-
une échelle supra locale concurrente
miques des territoires) l’est davantage
du PNR. Ce changement d’échelle
(Benoît et Dubois, 2007). Un observa-
entraîne une asymétrie d’information
toire territorial peut être défini comme
entre les décideurs et les acteurs de
une structure articulant i) un dispositif
terrains, de ce fait les contrats mis en
de recueil suivi de données de terrain
œuvre peuvent ne plus être réellement
multi-échelles, ii) un système d’infor-
adaptés aux contingences de terrain.
mation permettant d’enregistrer, orga-
Par ailleurs, les caractéristiques des
niser et représenter l’information, et
ressources en termes de quantité et qua-
iii) un dispositif humain dans lequel
lité, et en termes de biens et services
s’organisent les acteurs de la gestion
écosystémiques délivrés, sont elles-
de l’observatoire, les acteurs du projet
mêmes des variables qui interagissent
territorial et les usagers du territoire
et sont hautement évolutives. On a
pour produire des connaissances à par-
progressé dans le passé sur des méthodes
tir des données recueillies et informa-
d’évaluation « statique » (à un moment
tions construites, concevoir et adapter

240
Michel Pech, Claudine Thenail et Jacques Baudry

le projet territorial dans le temps (Fi- développement et gestion de territoire


gure 4) (Passouan et al., 2007). Ainsi, multi-échelles, non sectorielle, concer-
un tel observatoire doit pouvoir fournir tée et évolutive (Liu and Taylor, 2002).
un appui pour passer à une forme de

Figure 4. Démarche de conception et de gestion d’un observatoire territorialisé.


D’après (Passouan et al., 2007)

Comme évoqué plus haut, la concep- temps de ces indicateurs.


tion d’indicateurs pertinents pour
La dimension humaine des observa-
mesurer les interactions dynamiques
toires territoriaux est également clé.
entre activités humaines, paysages et
Prenant un angle de vue économique,
ressources naturelles est un champ de
on peut dire qu’un observatoire est une
recherche encore largement à creuser.
unité de production d’informations
Une dimension cruciale est la valida-
et de connaissances qui se caractérise
tion de ces indicateurs dans le temps en
par :
terme de sensibilité (capacité à caracté-
riser des trajectoires présentant des si- Des fournisseurs (de moyens tech-
gnaux forts ou faibles) et de robustesse niques, financiers et humains, de don-
(Farrow and Winograd, 2001 ; Piorr, nées et d’informations) ;
2003). Concernant ce dernier point en
Des clients ou usagers (publics, privés,
effet, la hiérarchie des facteurs moteurs
avec des accès différenciés) ;
structurant les patrons d’organisation
observés peut changer de telle façon Des échanges largement non mar-
que les indicateurs utilisés deviennent chands, basés sur la coopération ;
invalides (Farrow and Winograd, Une dynamique contrastée des coûts et
2001). Il s’agit ainsi d’être en mesure des bénéfices (court terme/long terme)
de travailler sur les domaines de vali-
dité dans l’espace mais aussi dans le La viabilité d’un tel dispositif suppose

241
Agriculture, ressources naturelles et régulation du foncier dans le Nord-Ouest
français

que les gains globaux espérés soient les agriculteurs à accroître les connais-
supérieurs aux coûts. Afin de mainte- sances sur les causalités entre leurs
nir la coopération entre les agents éco- pratiques et ces impacts. Ce n’est pas le
nomiques, elle nécessite également un cas pour la plupart des contrats actuels
bénéfice individuel espéré supérieur au basés sur des obligations de moyens en
coût. Par ailleurs, le risque d’éviction termes de pratiques, où les incertitudes
par la concurrence est faible en raison sur ces causalités sont entièrement à la
de la spécificité territoriale de chaque charge de l’Etat, qui est en conséquence
observatoire. peu incité à offrir des paiements élevés.
La valeur de la production des obser- Finalement, un observatoire ne peut
vatoires est liée à la fois à l’accroisse- fonctionner qu’en respectant le proto-
ment de connaissance qui en découle et cole de mise en œuvre, et notamment le
à la communication (insertion sociale rôle des acteurs au centre de la concep-
de l’agriculture dans le territoire). Le tion de l’outil puis de son exploitation.
bénéfice est variable selon les parte- Ce protocole prévoit d’ouvrir des es-
naires (services de l’Etat, collectivités paces de négociation sur un territoire
territoriales, organisations agricoles, pour assurer un bon niveau de transpa-
agriculteurs, autres usagers et associa- rence des actions politiques. L’obser-
tions). Un meilleur niveau d’informa- vatoire est donc un espace de négocia-
tion des agents économiques sur leur tion entre l’Etat et les autres acteurs.
environnement conduit à réduire les Ces arrangements non institutionnels
incertitudes auxquelles sont soumises peuvent faire évoluer le droit : -le par-
leurs activités, leurs décisions et les tage d’informations privées permet la
inefficacités économiques associées. production de connaissances par des
actions conjointes qui peuvent créer
Des interactions importantes existent
des normes d’efficience partagée- .
entre les observatoires et les poli-
L’information partagée doit circuler à
tiques publiques. En premier lieu, la
grande vitesse pour faciliter la produc-
forme des politiques peut encourager
tion de connaissances et permettre des
ou décourager l’intérêt d’observatoires
réponses rapides.
des pratiques agricoles. Notamment
des contrats basés sur des obligations A nouveau, il s’agit de champs de re-
de résultats en termes d’impacts envi- cherche encore largement à travailler.
ronnementaux sont de nature à inciter

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245
Agriculture, ressources naturelles et régulation du foncier dans le Nord-Ouest
français

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Remerciements :
Les travaux de recherche présentés dans ce texte ont été soutenus financièrement
par plusieurs programmes français et européens. Il s’agit en particulier des projets
de recherche :
« Multiple Functions in the Rural Countryside » (coord. F. Brouwer et P. Dupraz)
financé par le programme « Multifunctional Agriculture » des instituts INRA
(France) et WUR (Pays-Bas).
« Conception d’Observatoire des Pratiques Territorialisées » (COPT ; coord. M.
Benoît) financé par le programme « Agriculture et Développement Durable » de
l’ANR (France).
« Trames Vertes » (coord. J. Baudry) financé par le programme « Paysage et Déve-
loppement Durable » du Ministère français chargé de l’Environnement (MEEDD).

246
Revue des Régions Arides n° 30 (1/2013) pp:247-263

Zones agricoles protégées en France : faire de l’espace agricole


une ressource territoriale ?

Gisèle VIANEY
Experte en géographie, France

Résumé :
Dans cet article, la saisie du jeu des différents discours et des représentations lors
de l’élaboration de zones agricoles protégées met à jour les objectifs recherchés
par les municipalités utilisatrices de cet outil foncier. Deux cas empiriques en zone
périurbaine montrent que la ZAP ne permet pas de construire une ressource fon-
cière territoriale.
Mots-clés : agriculture ; foncier ; gouvernance ; périurbain ; projet d’aménage-
ment ; ressource ; zone agricole protégée ;

ّ
‫ملخص‬
‫ التم ّكن من لعبة مختلف الخطابات والتمثّالت عند إعداد المناطق الفالحية المحمية‬،‫في هذا المقال‬
‫حالتان قديمتان في المناطق‬.‫تبرز األهداف التي تبحث عنها البلديات المستعملة لهذه اآللية العقارية‬
ّ ‫الشبه حضرية تظهر‬
.‫بأن المناطق الفالحية المحمية ال تسمح ببناء موارد عقارية إقليمية‬

1-Introduction lité, l’agriculture pourrait s’intégrer à


des projets de territoire et contribuer
Dans tous les pays, -notamment déve-
au renforcement du lien entre villes et
loppés-, les années 1990 sont marquées
campagnes (Jouve et Padilla, 2007).
par la prise de conscience qu’une sur-
consommation d’espace est handica- Ces débats remettent en question les
pante du point de vue économique et orientations retenues au cours des an-
écologique. Le rôle et les fonctions nées 1960.
de l’agriculture sont aussi interrogés.
Ainsi, en France, alors que la Loi
Dans ce débat, les modèles producti-
d’Orientation Foncière (LOF) de
vistes sont désavoués et il est accordé
1967, instaurant les Schémas Direc-
une attention aux problèmes d’envi-
teurs d’Aménagement et d’Urbanisme
ronnement. Les interrogations sur les
(SDAU) et les Plans d’Occupation des
nouvelles fonctions de l’agriculture
Sols (POS), a permis de décongestion-
aboutissent à l’apparition de la notion
ner la ville et de satisfaire le désir de
de multifonctionnalité de l’agriculture.
maison individuelle, les lois d’orien-
Sous condition de multifonctionna-

247
Zones agricoles protégées en France : faire de l’espace agricole une ressource
territoriale ?

tation agricoles de 1960 et 1962 ont est intégrée comme une composante à
recherché à optimiser la production part entière de l’aménagement.
agricole (Jouve et Vianey, 2009). Paral-
Sur fond de décentralisation rappro-
lèlement, dans les années 1960, il est
chant les décisions d’aménagement
spéculé sur un abandon des terres agri-
des échelons les plus locaux, le dispo-
coles et une désertification d’une partie
sitif législatif français adopté au début
du territoire.
des années 2000 donne la possibilité
Aujourd’hui, il est constaté que les pro- d’établir des jonctions entre démarches
jections des années 1960 ont masqué d’aménagement et politiques agricoles.
l’accélération de l’artificialisation des
De la complémentarité entre la Loi
terres et de l’emprise de l’urbanisation.
d’Orientation Agricole (LOA), recon-
En France, de 1982 à 2004, les surfaces
naissant la notion de multifonctionna-
urbanisées se sont accrues de 40%
lité, et la loi Solidarité et Renouvelle-
alors que la population a augmenté de
ment Urbain (SRU), il est attendu :
10% : cette consommation d’espaces
–notamment de terres labourables- en - de ne pas seulement maintenir une
progression nettement plus rapide que activité productive sur les espaces ou-
la croissance démographique caracté- verts mais de préserver une occupation
rise le phénomène d’étalement urbain du sol (ou une non occupation du sol)
(Balny et al., 2009) et témoigne de l’in- qui soit attractive pour les résidents,
capacité des politiques d’aménagement
- d’offrir un espace de qualité et un
à enrayer un phénomène qui menace la
cadre de vie.
ressource en terre agricole (Pointereau
et Coulon, 2009). En effet, la terre est Désormais, avec ce dispositif, projet
une ressource naturelle non renouve- agricole et projet urbain sont amenés
lable qu’il faut protéger (Levesque, à se confronter ; en même temps, ces
2006). projets doivent conjuguer avec les inté-
rêts individuels.
Ce constat invalide les zonages fonc-
tionnels à l’œuvre depuis quarante ans. Ces orientations visent à territoriali-
Il se répercute sur les processus de ser les politiques publiques ; la mise
décision d’aménagement des espaces en territoires des politiques publiques
occupés par l’agriculture et génère nécessite, dans la phase d’élaboration
l’idée que les espaces ouverts ne soient des projets, de mobiliser l’ensemble
plus résiduels mais soient des compo- des différentes constructions sociales
sants de la ville ce qui implique que les constitutives des territoires. Cha-
décisions d’aménagement soient prises cune de ces constructions sociales, en
conjointement par les acteurs de la tant que produit social, est le résultat
ville et par les acteurs de l’agriculture. d’actions humaines, de pratiques et de
Dans cette perspective, les différentes représentations sociales des acteurs
fonctions spatiales ne peuvent plus être locaux. Dans une perspective de terri-
compartimentées et l’activité agricole torialisation des projets, le foncier est
un produit social : il s’agit là d’un bou-

248
Gisèle VIANEY

leversement culturel. Et, dans l’élabo- de l’établissement public compétent en


ration de projets, chaque produit social matière de schéma de cohérence terri-
est une ressource. toriale après accord du conseil muni-
cipal des communes intéressées, après
Ainsi, dans la démarche de projet, les
avis de la Chambre d’agriculture, de
espaces ouverts naturels et agricoles
l’Institut national de l’origine et de la
structurant la ville deviendraient des
qualité dans les zones d’appellation
objets du projet. Assimilés plus ou
d’origine contrôlée et de la Commis-
moins à des espaces publics, ces es-
sion départementale d’orientation
paces sont susceptibles de répondre
de l’agriculture et enquête publique.
simultanément aux besoins d’aménités
L’existence de parcelles boisées de
souhaités par les résidents et à ceux
faible étendue au sein d’une telle zone
indispensables pour la production agri-
ne fait pas obstacle à cette délimita-
cole, ce qui revient à ce que les poli-
tion» (art. 112-6 du Code Rural).
tiques de la ville et les politiques agri-
coles dialoguent. La ZAP est un instrument de protection
adapté quand les anticipations spécula-
A cette fin, successivement, deux outils
tives ne se sont pas encore manifestées.
spécifiques ont été mis à disposition
Cet outil de prévention s’avère insuffi-
des collectivités locales, maîtres d’ou-
sant dans les situations où les prix du
vrage de l’urbanisme et des actions
foncier ne sont plus compatibles avec
foncières. Il s’agit de la Zone Agricole
une activité agricole et où des acquisi-
Protégée (ZAP) introduite par la loi
tions foncières sont éventuellement né-
d’orientation agricole (LOA) de 1999
cessaires pour casser la spéculation ou
et du périmètre de protection des es-
pour réaménager à l’état agricole des
paces agricoles et naturels périurbains
espaces délaissés sur lesquels la pres-
(PAEN) introduit par la loi relative au
sion est très forte. Par ailleurs, la ZAP
développement des territoires ruraux
vise l’activité agricole et n’encourage
de 2005, avec décret d’application en
pas l’unité de vue entre espaces agri-
juillet 2006.
coles et naturels, souvent nécessaire en
La ZAP vise à protéger les zones agri- situation péri-urbaine.
coles dont la préservation « présente
Le PAEN vise à combler ces lacunes.
un intérêt général en raison soit de la
qualité de leur production, soit de leur « Pour mettre en oeuvre une politique
situation géographique » (art. 112-2 de protection et de mise en valeur des
du Code Rural). Elle est « délimitée espaces agricoles et naturels périur-
par arrêté préfectoral pris sur pro- bains, le Département peut délimiter
position ou après accord du conseil des périmètres d’intervention avec
municipal des communes intéressées l’accord de la -ou des communes-
ou, le cas échéant, sur proposition de concernées ou des établissements
l’organe délibérant de l’établissement publics compétents en matière de plan
public compétent en matière de plan local d’urbanisme, après avis de la
local d’urbanisme ou sur proposition Chambre départementale d’agriculture

249
Zones agricoles protégées en France : faire de l’espace agricole une ressource
territoriale ?

et enquête publique. Les périmètres dont le Département dispose dans le


approuvés sont tenus à la disposition périmètre des ENS, et qu’il exerce sur
du public. Ces périmètres doivent être les espaces naturels inscrits dans un
compatibles avec le schéma de cohé- périmètre PAEN.
rence territoriale, s’il en existe un. Ils
Le PAEN ne peut être modifié que par
ne peuvent inclure des terrains situés
voie de décret (décret simple), ce qui
dans une zone urbaine ou à urbaniser
donne une bonne garantie à la protec-
délimitée par un plan local d’urba-
tion des espaces délimités. Les terrains
nisme, dans un secteur constructible
acquis peuvent être revendus ; dans ce
délimité par une carte communale ou
cas, ils conservent juridiquement la
dans un périmètre ou un périmètre
caractéristique de ne pouvoir être urba-
provisoire de zone d’aménagement dif-
nisés. La collectivité a ainsi les moyens
féré » (art. L-143-1 du Code de l’Urba-
de réaménager des espaces menacés et
nisme).
de lutter contre la spéculation sans de-
Le Département doit élaborer « en voir porter indéfiniment le foncier, ni
accord avec la -ou les communes- ou faire d’acquisitions systématiques, et
établissements publics de coopéra- donc à moindre coût.
tion intercommunale compétents, un
Pour les collectivités, le PAEN est
programme d’actions qui précise les
un outil d’aménagement des espaces
aménagements et les orientations de
agricoles et naturels en périphérie des
gestion destinés à favoriser l’exploita-
agglomérations ; il équivaut au droit
tion agricole, la gestion forestière, la
de préemption urbain sur les espaces
préservation et la valorisation des es-
urbanisés. Il implique deux niveaux
paces naturels et des paysages au sein
de collectivités : le département et la
du périmètre » (art . L -143-2 du Code
commune. Le département est la col-
de l’Urbanisme).
lectivité pivot, ce choix est cohérent
En accordant un droit de préemption car ce dernier est déjà responsable de
nouveau au Département, qui l’exerce la politique ENS. Les PAEN sont rela-
ou le délègue à la SAFER (ou à un éta- tivement nouveaux ; dans une dizaine
blissement public foncier, mais cette de départements, des discussions –plus
possibilité n’a pas été retenue par le ou moins avancées- sont en cours mais
décret d’application), le PAEN apporte aucun PAEN n’est approuvé à ce jour
une protection renforcée aux espaces (Balny et al., 2009).
inscrits en son sein et notamment aux
Les ZAP et les PAEN sont des outils
espaces agricoles. Ce droit de préemp-
permettant de créer une interface
tion vient compléter le droit depréemp-
entre politiques agricoles et politiques
tion espaces naturels sensibles (ENS)1,
d’aménagement et de débattre du fon-
1 Droit de préemption qui peut être financé par la taxe cier en tant que ressource.
départementale espaces naturels sensibles (TDENS)
Nous nous intéressons ici à deux ZAP.
Dans notre propos, l’analyse comparée
de ces ZAP, permet d’illustrer la diffi-

250
Gisèle VIANEY

culté de construire une ressource fon- décision de l’État. Pour modifier ou an-
cière territoriale. nuler une ZAP, le préfet doit recueillir
l’avis favorable de la Chambre d’agri-
Dans une première partie, replacé dans
culture et de la Commission départe-
le double contexte de décentralisation
mentale d’orientation agricole, ou, à
et de remise en cause de l’étalement
défaut, motiver sa décision.
urbain, l’outil ZAP est présenté. Puis la
présentation de la construction et l’ana- Bien que la ZAP puisse être remise en
lyse des objectifs de ZAP approuvées, cause, son pas de temps va au-delà de
l’une à Drumettaz-Clarafond, com- celui des documents d’urbanisme.
mune d’élevage en Savoie, l’autre dans
Il s’agit là du volet d’une loi qui, en re-
la commune viticole de Montlouis-sur-
connaissant la notion de multifonction-
Loire en Indre et Loire montre, dans
nalité, ne parle pas que de production.
une troisième partie, que cet outil fon-
L’inclusion de la notion de multifonc-
cier ne permet pas de construire une
tionnalité impose, dans la logique des
ressource foncière territoriale.
projets, le dialogue entre les différentes
2. La Zone Agricole pro- politiques publiques ainsi que l’inser-
tégée : un outil foncier inscrit tion des outils de la politique agricole
dans une perspective de décen- foncière. Ce changement d’orientation
tralisation et de remise en cause est important parce que la politique
foncière agricole reste «à part» (Cou-
de l’étalement urbain.
lomb, 1999a) et que les démarches
2. 1. La ZAP : un outil contribuant à la de développement territorial ont plus
construction de la multifonctionnalité tendance à traiter le foncier comme
de l’agriculture appendice de projet que comme une
construction sociale.
La LOA reconnaissant la notion de
multifonctionnalité et la loi SRU expri- En mêlant les attendus des résidents
ment simultanément l’objectif d’une sur l’espace agricole aux intérêts privés
consommation plus modérée des res- des agriculteurs, l’outil foncier qu’est
sources naturelles et celui d’une agri- la ZAP peut apporter une réponse aux
culture intégrée au projet territorial. demandes adressées à l’agriculture en
En introduisant la possibilité de créer termes de production de qualité, de res-
des ZAP, la LOA offre la possibilité de pect de l’environnement, de fonctions
réserver les meilleures terres agricoles sociales, patrimoniales ; cet outil peut
et de rendre plus pérenne l’espace agri- participer à la construction de la multi-
cole. La ZAP offre une protection plus fonctionnalité de l’agriculture.
forte que celle des zones A (ex. NC des
2. 2. Un contexte de décentralisation
Plans d’Occupation des Sols (POS))
et de territorialisation des politiques
des Plans Locaux d’Urbanisme (PLU) ;
publiques
elle consolide le caractère inconstruc-
tible des espaces désignés qui ne pour- En France, la décentralisation mise en
ront être rendus constructibles que par place depuis 1982, vise à rehausser la

251
Zones agricoles protégées en France : faire de l’espace agricole une ressource
territoriale ?

volonté et la capacité de la population territoriale exprime le caractère multi-


locale à agir et, dans le processus de fonctionnel des territoires et la néces-
développement, il s’agit de concilier sité de formuler des politiques avec
les aspirations des acteurs du terrain des objectifs multiples. L’approche ter-
avec les directives venant de l’Etat : le ritoriale revient à penser le périurbain
relief des lois nationales est ainsi accru. comme une forme urbaine où l’espace
L’objectif est de territorialiser les poli- agricole est envisagé comme un espace
tiques publiques. Dans ce processus, le public.
territoire n’est pas seulement un espace
Conçu dans le respect et la fidélité
physique, récepteur d’investissements
des lieux, le projet territorial intégré
en termes de capital. Il est un moteur ;
est un scénario d’innovations à venir
il est le lieu de vie d’une communau-
et de projections dans le futur. Outil
té, une construction sociale résultant
de lutte contre les formes de ségréga-
des actions et des représentations des
tion spatiale et sociale associées à des
acteurs locaux. Par la territorialisation
usages monofonctionnels de l’espace,
des politiques publiques, les valeurs
le projet territorial renoue avec une
sociales sont en prise avec les intérêts
éthique publique et avec le politique
individuels ; s’il s’agit de dépasser les
(Magnaghi, 2000). L’objectif du pro-
projets agricoles centrés seulement sur
jet territorial est de tendre à répondre
la production agricole, il s’agit aussi,
à la question de l’alternative entre
-notamment dans les projets d’amé-
croissance économique et processus de
nagement-, de dépasser les démarches
développement, finalité sous-jacente à
individuelles focalisées essentielle-
l’introduction de la dimension territo-
ment sur la recherche de rente foncière
riale dans le développement. Le pro-
urbaine. La territorialisation appelle
jet territorial est conditionné par des
des « compétences civiques » et mobi-
modes de gouvernance impulsant à la
lise l’appartenance à une communauté
fois, la participation et la concertation
(Jouve, 2005).
de tous les acteurs et la structuration
Dans ce contexte, les collectivités sont de jonctions entre les différentes poli-
invitées à modifier leurs projets d’amé- tiques publiques.
nagement. D’une part, l’espace rural
Ces nouvelles formes de gouvernance
ne plus être assimilé à l’espace agri-
nécessitent un retour sur le local, à
cole. D’autre part, il est cherché à aller
savoir une réinvention d’un local
vers le territoire, une nouveauté qui
constitutif du global. Ce retour sur le
introduit l’idée que l’activité agricole
local nécessite de saisir des différentes
soit une composante à part entière de
formes de socialisation des éléments de
l’aménagement.
l’espace. Cette démarche pose la ques-
2. 3. Construire un projet territorial tion, lors de construction de projet, de
la transformation des valeurs (des res-
Par l’approche territoriale l’espace ru-
sources potentielles) en ressources. Or,
ral, traditionnellement assimilé à l’ac-
située à l’intersection entre l’acteur,
tivité agricole est redéfini. L’approche

252
Gisèle VIANEY

la matière et ses propriétés techniques être assimilés à des biens publics et


(Raffestin, 1980), la ressource n’est pas leur gestion nécessite d’être «revisi-
une donnée à priori ; elle n’existe en tée» ; il s’agit notamment de réfor-
tant que tel que par l’usage, la connais- mer les rapports entre propriétaires et
sance de l’usage et la perception de exploitants et les droits attachés à l’ex-
son utilité. Et, la transformation de ploitation (Devos et Napoléone, 2008).
valeurs en ressources implique de défi- Cette situation modifie l’utilité sociale
nir des règles, c’est-à-dire de mettre en de l’espace agricole. Cette situation est
confrontation ce qui change, ce qui se créatrice d’une nouvelle ressource ; la
transforme, ce qui doit être utilisé, ce ressource foncière agricole est appelée
qui au contraire doit demeurer. Inscrite à devenir une ressource territoriale.
dans une perspective de durabilité,
2.4. Les Zones Agricoles Protégées :
cette démarche vise à définir ce qui doit
un outil favorable au dialogue entre
demeurer pour permettre la survie et la
politiques publiques
soutenabilité des projets.
La ZAP est un moyen de faire la jonc-
Comme tous les éléments de l’espace,
tion entre les politiques publiques.
la terre ne devient ressource que si la
Sous-tendues par de nouvelles pra-
société en fait usage (Mancebo, 2007).
tiques d’aménagement, la ZAP est un
Tendre vers la mobilisation de la res- interprète du processus de territoriali-
source foncière territoriale questionne sation des politiques publiques.
les politiques de régulation de l’étale-
Avec cet outil foncier, il est possible
ment urbain et les conditions de réali-
d’envisager la mise en débat de la
sation de la rente foncière.
notion d’utilité de l’espace agricole
Dans le contexte d’étalement urbain, et l’aménagement d’un espace public
la diversification des usages non agri- agricole multifonctionnel, qui ne soit
coles de la terre crée de nouvelles res- ni un parc, ni un espace de production
sources, paysagères, résidentielles, etc. réservé aux seuls agriculteurs. La ZAP
Ces changements d’usage des terres peut agir sur les images, sur les modes
et les nouveaux acteurs du territoire de représentation et sur les charges
remettent en cause la gestion des terres symboliques. Elle peut contribuer à
agricoles et le rapport de production opérer le dépassement culturel néces-
dominant, à savoir celui de la propriété saire pour faire aboutir des projets ter-
agricole individuelle. En outre, la pro- ritoriaux. Cependant l’outil est peu uti-
priété devient de plus en plus urbaine, lisé. Trente-deux ZAP sont à l’étude ;
du fait des stratégies de réalisation de quinze ont été arrêtées sur l’ensemble
la rente de nombreux propriétaires fon- du territoire métropolitain et des dé-
ciers, au moment des successions. Les partements d’outre-mer. La première
espaces ouverts naturels et agricoles, située sur la commune de Drumettaz-
porteurs des besoins contradictoires de Clarafond en Savoie, a été arrêtée en
la société et de légitimités superposées
sur l’espace (Comby, 1990), peuvent

253
Zones agricoles protégées en France : faire de l’espace agricole une ressource
territoriale ?

2003 (Balny et al., 2009)2. tiques publiques ?


Est-ce que ce faible engouement ré- A partir des données de terrain re-
vèle la difficulté à faire émerger l’idée cueillies dans les communes de Dru-
que l’activité agricole soit une com- mettaz-Clarafond en Savoie et de
posante à part entière de l’aménage- Montlouis-sur-Loire en Indre et Loire,
ment ? Est-ce que le peu d’intérêt pour nous tirons les enseignements de la
l’outil signifie le difficile dépassement mise en œuvre de ZAP.
d’une politique foncière agricole syno-
nyme, depuis les années 1960, d’une
3. L’exemple de deux ZAP
«politique des structures» (Coulomb, dans des communes pé-
1999b) à savoir une politique consis- riurbaines
tant à gérer la croissance foncière des
exploitations agricoles que l’on sou-
haite «politiquement» voir se dévelop-
per ? Est-ce que la possibilité de réali-
ser une rente foncière urbaine empêche
que la planification soit une production
sociale du territoire ?
Est-ce que cette faible utilisation révèle
les difficultés à inclure les outils de la
politique foncière au sein des poli-

2 Parmi les 15, cinq en Savoie (polyculture/élevage et


AOC Beaufort) et 3 en Martinique (AOC Rhum) (Balny Carte n°1
et al., 2009).

254
Gisèle VIANEY

3.1- Présentation des communes vaste territoire est inondable, donc in-
constructible.
Des communes aux contextes mor-
phologiques différents… … et avec des croissances démogra-
phiques similaires…
Aux pieds du Revard, Drumettaz-Cla-
rafond est entre Chambéry et Aix-les- Par leur croissance démographique,
Bains. Dans cette commune de contre- Drumettaz-Clarafond en Savoie
forts du massif des Bauges et de fond comme Montlouis-sur-Loire en Indre
de vallée, les enjeux sont concentrés et Loire sont urbaines. L’une comme
sur les plats : agriculture, urbanisation, l’autre ont vu leur population s’ac-
voies de communication. Montlouis- croître de près de 250% depuis le début
sur-Loire dans la périphérie de Tours, des années 1960. Elles sont rurales par
chef-lieu du département d’Indre et l’importance des espaces naturels et
Loire, est située entre la Loire et le agricoles.
Cher. Une partie importante de son

2500 12000

10000
2000
8000
1500 Montlouis-sur-
Drumettaz- 6000
Clarafond (73) Loire (37)
1000
4000
500 2000

0 0
1962 1968 1975 1982 1990 1999 1962 1968 1975 1982 1990 1999

Figure n°1
Source : RGP- Population sans double compte
Des communes avec des agricultures les moins professionnelles. L’OTEX4
aux visages différents… principale est l’élevage laitier.
Drumettaz-Clarafond, territoire de Montlouis-sur-Loire vaste de 2455 ha
1138 ha, est classée en zone de mon- est occupée par une agriculture diver-
tagne. La SAU communale représente sifiée. La SAU des exploitations dont
293 ha et celle utilisée par les exploi- le siège est sur la commune est passée
tants ayant leur siège sur la commune de 1079 ha en 1988 à 1269 ha en 2000.
370 ha, témoin que les agriculteurs ex- Cette évolution révèle le dynamisme
ploitent de manière non négligeable sur des exploitants qui s’agrandissent sur
les territoires d’autres communes3. Le les communes voisines. Simultané-
nombre des exploitants s’est considéra- ment, la part des exploitations non pro-
blement restreint (-54,5% depuis 1979), fessionnelles se maintient.
conséquence de la disparition, depuis
1979, de près des ¾ des exploitations
4 Orientation technico-économique des exploitations
3 RGA - fiche comparative Rhône-Alpes et enquêtes selon les plantes qu’elles cultivent et selon les animaux
agriculteurs. qu’elles élèvent.

255
Zones agricoles protégées en France : faire de l’espace agricole une ressource
territoriale ?

Drumettaz-Clarafond Montlouis-sur-Loire

40
140

Nombre d'exploitations
Nombre d'exploitations

35
120
30
100 Exploitations
25
Exploitations professionnelles
professionnell es 80
20
60
15
Autres exploitatio ns Autres
40 exploitations
10
20
5
0
0
1979 1988 2000 1979 1988 2000

Années de recensement Années de recensement

Figure n°2
Source : RGA
… et des communes affectées par les Elle est à la tête d’une communauté de
politiques publiques. communes distincte de la communauté
d’agglomération de Tours et de la com-
Drumettaz-Clarafond et Montlouis-
munauté de communes d’Amboise,
sur-Loire appartiennent à l’espace pé-
pôles majeurs du département. Ainsi,
riurbain.
Montlouis-sur-Loire peut avoir un dé-
Drumettaz-Clarafond est incluse dans veloppement autonome : elle profite de
le Schéma de Cohérence Territorial la proximité de Tours mais n’en subit
(SCOT), Métropole Savoie (arrêté en pas la domination.
avril 2004), syndicat intercommunal
Ces développements démographiques
de 103 communes regroupant 205.000
identiques, ces contextes géomorpho-
habitants5. Ce SCOT reprend la déli-
logiques diversifiés et ces évolutions
mitation du Schéma Directeur d’Amé-
différentes de l’agriculture (spécialisa-
nagement et d’Urbanisme (SDAU) de
tion et professionnalisation à Drumet-
1977. Cette insertion dans une inter-
taz-Clarafond ; diversité et maintien
communalité intégrée est consécutive
de petites exploitations à Montlouis-
d’anciennes décisions d’aménagement
sur-Loire) fondent nos choix de ter-
communal : dès 1969, pour réguler
rains pour questionner les décisions
les demandes de constructions indus-
de constitution de ZAP dans ces com-
trielles et les demandes de construc-
munes appartenant à l’espace périur-
tions de maisons, Drumettaz-Clarafond
bain, espace hybride, en perpétuelle
s’est dotée d’un Plan d’Urbanisme Di-
mutation tout en restant distinct du
recteur (PUD)6.
modèle de la ville compacte.
Montlouis-sur-Loire est incluse dans
La mobilisation de corpus de données
le SCOT du chef-lieu du département.
d’origine différentes (dires d’acteurs,
5 Le département de la Savoie compte 374.000
habitants répartis dans 330 communes - INSEE – DGI recueillis par enquêtes semi-directives
- 2000. auprès d’élus, d’agriculteurs,… : ces
6 Procédure antérieure à la Loi d’Orientation Foncière
de 1967 – loi de 1958.
entretiens rassemblent les représenta-

256
Gisèle VIANEY

tions de l’activité agricole et les poli- C’est le cas plus particulièrement à


tiques communales en matière d’urba- Drumettaz-Clarafond où la ZAP est le
nisation7 ; textes supportant les dires moyen, pour les éleveurs, de réaffirmer
d’acteurs : rapports de présentation, leur identité et de l’opposer à l’agricul-
enquêtes publiques, courriers, études ture dite de «loisirs», à la pluriactivité
agricoles,… : ces données écrites ou aux pratiques connexes à l’élevage.
contiennent des interventions indivi- Dans cette commune, les autres agri-
duelles et des interventions collectives ; culteurs se sentent peu concernés ou
données issues des recensements) a été excluent de la démarche8. L’intérêt af-
le moyen de collecter le contenu des firmé de ces communes pour l’activité
représentations, de les contextualiser agricole est le pendant d’un choix de
puis de les mettre en relation avec les croissance démographique forte. Dans
pratiques sociales et les décisions d’af- son PLU, récemment adopté, la muni-
fectation des sols. Ce croisement de cipalité de Montlouis-sur-Loire vise 16
données permet de conduire une ana- 000 habitants d’ici 20 ans : elle réaf-
lyse discursive et lexicale. firme sa volonté de poursuivre l’urba-
nisation ; ses efforts sur la viticulture,
Les deux communes étudiées, Drumet-
élément identitaire fort, servent à mar-
taz-Clarafond en Savoie et de Mont-
quer une différence avec l’aggloméra-
louis-sur-Loire en Indre et Loire, ont
tion de Tours.
été parmi les premières à avoir approu-
vé une ZAP. Pour accueillir de nouveaux habitants,
Drumettaz-Clarafond envisage de res-
Ces communes ont décidé de consti-
serrer l’habitat et de créer des zones
tuer des ZAP pour organiser l’espace
d’habitat intermédiaire.
avec un double objectif :
- Par la conjugaison de l’urbanisation
- En réservant de l’espace agricole,
et de l’agriculture, le deuxième objec-
leur premier objectif est de stimuler et
tif de ces communes est de créer des
de préserver une activité agricole pro-
formes urbaines distinctes des villes
ductive. L’intervention foncière de ces
proches. En annexant des espaces agri-
municipalités prolonge et conforte leur
coles à la ville, les maires affirment
investissement dans la modernisation
l’identité de leur commune. La déli-
d’une agriculture compétitive : élevage
mitation d’espaces réservés à l’agri-
laitier intensif en Savoie, production
culture participe à la définition de cou-
viticole reconnue à Montlouis-sur-
pures vertes et à l’organisation spatiale
Loire. Et, dans les débats préalables
de l’étalement urbain. Avec une ZAP,
à l’approbation de l’outil, les agricul-
ces communes ajoutent une dimension
teurs interlocuteurs des municipalités
agricole à la ville (Serrano et Vianey,
utilisent la construction de ZAP pour
2007). Par leur choix, elles visent une
se recentrer sur la production agricole.
esthétique basée sur le prolongement
7 Dans le cas de Montlouis-sur-Loire, la procédure de de l’héritage et sur la diversité des
classement est en cours d’instruction. Il a été possible de
retracer l’élaboration d’un compromis entre le conseil 8 Enquêtes agriculteurs-Automne 2003-Drumettaz-
municipal et le syndicat de viticulteurs. Clarafond (Savoie).

257
Zones agricoles protégées en France : faire de l’espace agricole une ressource
territoriale ?

fonctions ; elles peuvent ainsi revendi- jugés «souhaitables» ; ainsi, les visions
quer leur adhésion au modèle d’urba- duales de l’aménagement ne sont pas
nisme culturaliste. dépassées ce qui ne permet pas de
tendre vers la mise en œuvre de pro-
En détournant l’outil au profit du pro-
jets territoriaux transversaux. Dans le
jet urbain, la ville cherche à aménager
débat préalable à l’adoption de ZAP,
un espace public agricole. L’utilisation
l’agriculture sert d’affichage et garan-
de l’outil au service du projet urbain
tit le contenu des projets urbains et/
semble plus de nature à promouvoir un
ou touristiques. Les municipalités à
urbanisme favorable à la gentrification
l’initiative de ZAP réalisent des com-
plutôt qu’à la mixité sociale.
promis entre les souhaits des résidents
Dans ces communes, l’instrumentalisa- et les besoins de l’activité agricole ;
tion d’une activité agricole embléma- pour autant, cette mesure de protection
tique (élevage laitier en Savoie, viticul- d’espace agricole n’est pas envisagée
ture en Val de Loire) est conçue comme comme un moyen de réguler l’étale-
le moyen de garantir à la population ment urbain.
un cadre de vie agréable, de qualité et
Le projet de ZAP n’interroge pas la
identitaire. Les ZAP servent à conforter
notion d’utilité de l’espace agricole
l’activité agricole au service du projet
(présente ou future), ni l’idée de conti-
de développement de la ville. L’espace
nuité d’utilisation de l’espace agricole
agricole a un rôle clé dans l’identité de
ce qui revient à ne pas débattre de la
la ville ; pour autant, il n’est pas consi-
notion de ressource. Dans le débat pour
déré comme une ressource du projet
la construction de ZAP, l’espace agri-
de développement territorial : dans les
cole n’est pas saisi en tant qu’élément
deux communes étudiées, il n’est pas
structurant du projet de développement
cherché à promouvoir, sur les espaces
territorial durable. Le foncier n’est pas
agricoles, des productions en lien avec
questionné en tant que ressource située
les demandes des urbains.
à l’intersection d’intérêts individuels et
4. Les ZAP : une illustration de d’intérêts collectifs. Les espaces agri-
la difficulté de construire une res- coles sont détenus ou exploités par les
source foncière territoriale propriétaires fonciers et les agricul-
teurs. Dans la démarche de création
L’outil ZAP est mis en œuvre sous d’une ZAP, les municipalités adossées
l’égide de la collectivité. Il prend ap- à une somme d’intérêts privés cherche
pui sur une agriculture performante, à faire prévaloir des intérêts publics.
vivante et compétitive. Détournées
au profit du projet urbain, les ZAP ne Le peu de réflexions sur la gestion de
semblent pas permettre d’instituer des la ressource foncière renvoie aux dif-
jonctions entre les politiques publiques. ficultés de la mise en place de la dé-
centralisation, à la latence du pouvoir
L’outil sert une politique des structures. local, à la prégnance de l’opposition
Il protège l’espace agricole nécessaire rural/urbain et au relatif échec du dia-
aux besoins des modèles d’agriculture

258
Gisèle VIANEY

logue entre politiques publiques. cohérente. Pour surmonter ces difficul-


tés, la mission propose que la mise en
La faible utilisation de l’outil révèle œuvre des ZAP soit programmée au
les difficultés à inclure les outils de niveau des SCOT, de façon à impliquer
la politique foncière au sein des poli- fortement l’intercommunalité dans
tiques publiques. Il s’agit là d’un indi- cette politique de protection ce qui
cateur de l’inefficacité des politiques implique de transférer la compétence
publiques à établir un dialogue en urbanisme aux intercommunalités ; or,
faveur de pactes territoriaux vertueux cette dernière mesure a été rejetée le
pour ralentir la constructibilité antici- 11 mai 2010, lors du vote de la loi dite
pée des terres agricoles (Geniaux et Grenelle 2.
Napoléone, 2007), c’est-à-dire pour
élaborer des projets projetant l’équi- 5- Conclusion
libre des territoires tout en privilégiant La ressource foncière est un enjeu stra-
la valeur sociale des espaces ouverts tégique pour le territoire. Cependant,
(Devos et Napoléone, 2008). La ZAP, des outils, tel que la ZAP, susceptibles
moyen pour la ville de faire un espace de mobiliser le foncier en tant que res-
public, touche l’espace privé : son pas source territoriale sont peu utilisés et
de temps supérieur à celui des zonages lorsqu’ils le sont, leurs fondements
des documents d’aménagement et sa sont dévoyés.
capacité à être un frein aux spécula-
tions de court ou moyen terme sont des Parallèlement, l’intention d’une
éléments de la toile de fond expliquant moindre consommation d’espace est
le faible recours à la mesure auxquels exprimée dans les documents d’amé-
s’agrègent une méconnaissance de nagement les plus récents, mais sans
l’outil par les collectivités, elle-même projets territoriaux transversaux, ces
due à une insuffisante promotion par documents risquent, comme leurs pré-
les services de l’État. Comme le sou- décesseurs, d’être prédateurs d’espaces
lignent Balny et al. dans leur rapport de ouverts parce que ne se donnant pas les
mission (Balny et al., 2009), il semble moyens de contrôler, ni d’enrayer les
surtout qu’il soit difficile pour un maire mécanismes de changement d’usages
de sanctuariser une partie du territoire des terres agricoles. Or, dans tous les
de sa commune, sans que cette décision pays du monde, et quel que soit leur
s’inscrive dans un schéma territorial niveau de développement économique,
plus large : difficulté politique vis-à-vis les meilleures terres agricoles sont
de ses concitoyens car nécessitant de détruites par l’étalement urbain ; les
débattre des conditions de réalisation terres agricoles servent indéniable-
de la rente foncière, mais également ment de réserves foncières (Elloumi
difficulté technique, en l’absence de et Jouve, 2003). En France, les sols
documents territoriaux d’échelle inter- urbanisés sont en constante augmenta-
communale, susceptibles de permettre tion et couvrent maintenant 5 millions
un adossement et d’apporter une vision d’hectares, soit 9% du territoire natio-
territoriale et économique d’ensemble nal, tandis que le patrimoine de bonnes

259
Zones agricoles protégées en France : faire de l’espace agricole une ressource
territoriale ?

terres agricoles est tombé de 12 à 9 l’INRA, converge avec ce point de vue.


millions d’hectares entre 1980 et 2000 Cette étude constate l’importance de
(Levesque, 2008). la question foncière et la nécessité de
l’intégrer dans les débats. Faisant état
Face aux besoins alimentaires de
de la diversité des points de vue des
populations croissantes et aux défis
acteurs, elle affirme la nécessité de dé-
écologiques actuels, l’ampleur du phé-
passer l’intentionnalité affichée par les
nomène d’artificialisation des terres
politiques actuelles de régulation fon-
constitue une menace pour l’avenir
cière. Rompant avec les seuls critères
car il repose sur des facteurs durables.
économiques et impliquant l’ensemble
Ainsi, en Méditerranée, la superficie
de la diversité des acteurs, une nou-
cultivée par habitant a diminué de moi-
velle gouvernance est nécessaire. Cette
tié en moins de quarante ans (de 1965
nouvelle gouvernance pose la question
à 2003), passant de 0,46 ha à 0,25 ha
du rééquilibrage d’un rapport de force
(Jouve et Padilla, 2007). La possibilité
trop favorable à la propriété foncière.
de réaliser une rente foncière urbaine
Dans un contexte institutionnel marqué
empêche que la planification soit une
par le poids de la propriété privée, la
production sociale du territoire à sa-
mise en œuvre d’une politique d’amé-
voir des projets traduisant les intérêts
nagement visant une utilisation mesu-
des éléments les plus forts et ceux des
rée du sol nécessite de rechercher des
éléments les plus faibles (Magnaghi,
partenariats avec des acteurs proches
2000). La durabilité de l’agriculture et
de la protection de l’environnement
du territoire périurbain est gravement
et des associations (Ruegg, 2008).
menacée (Jouve et Vianey, 2010, à
Ces démarches intégrant des acteurs
paraître). De notre point de vue, renou-
convaincus de la nécessité de rompre
veler la politique foncière et recon-
avec l’idée de recherche de spéculation
naître le périurbain comme champ de
foncière sont de nature à impulser l’uti-
politiques publiques nous semblent les
lisation d’outils fonciers régulateurs de
perspectives à soumettre.
la consommation de la ressource terre.
6-Perspectives Bien qu’il s’agisse d’un mouvement
encore très marginal, c’est le cas de
Renouveler la politique foncière
l’association Terres de Liens9 qui col-
Faute d’une politique foncière renou- lecte des fonds pour acquérir les terres
velée, pilotée à un niveau national ou nécessaires à la réalisation de projets
régional, qui permette de répondre à agricoles dans des zones fortement
des enjeux globaux, le problème du soumises à la pression urbaine. Autre
contrôle du prix du foncier agricole, exemple, le développement important
moteur des dynamiques foncières dans des AMAP10 et la création, à l’initiative
les espaces ruraux périurbains reste d’agriculteurs, de nombreux points de
pendant. vente de produits fermiers. Les fon-
L’étude prospective Nouvelles Rurali- 9 [Link]
tés (Gauvrit et Mora, 2009), initiée par 10 Association pour le Maintien d’une Agriculture
Paysanne

260
Gisèle VIANEY

dements de ces initiatives sont certes un intérêt général local qui devien-
différents ; cependant, les unes comme drait une entité hybride, est confiée à
les autres tissent des liens entre agri- des procédures ponctuelles de débat
culteurs et consommateurs. Elles ré- et de négociation. Et, la structuration
ancrent l’activité agricole dans un ter- des relations entre acteurs ne résulte
ritoire. Elles semblent de nature à faire que d’efforts ambitieux et velléitaires
avancer l’idée d’une gestion raisonnée pour en élaborer les règles (Gaudin,
des espaces agricoles. 2002). Elle n’est ni assistée, ni vali-
dée par des dispositifs institutionnels
Identifier le périurbain comme un
alors qu’une scène de co-construction,
champ de politiques publiques
traductrice du phénomène d’étalement
Le transfert de compétences vers le urbain comme un champ de politiques
local ouvre la porte à des initiatives publiques et d’une volonté politique
nouvelles. Il permet une conduite de commune (Vanier, 2008) permettrait
l’action publique par un système de de concevoir une approche plus coor-
négociation permanente. En devenant donnée, voire plus solidaire entre les
à la place de l’Etat, autorités admi- différents espaces et entre les diffé-
nistratives de décision et responsables rentes activités (Serrano [dir.], 2007).
des actes réglementaires à portée indi-
Cette absence reflète une indécision
viduelle ou collective, les élus locaux
voire le choix de laisser en l’état la co-
sont porteurs de projets territoriaux ;
habitation « ville compacte » et « ville
cependant, ils assument avec plus ou
diffuse ». Ce vide s’oppose au mot
moins de réticences et de difficultés ces
d’ordre, -repris lors du Grenelle de
nouvelles formes de responsabilité. Fi-
l’Environnement-, de lutter contre
nalement, bien que les élus locaux aient
l’étalement urbain (Desjardins,
un poids plus important dans l’aména-
2008). Il est un obstacle pour penser
gement, la question de l’appropriation
les espaces périurbains à l’aune de
de « la valeur ajoutée territoriale » est
leurs spécificités et de leurs acteurs
laissée sans réponse (Magnaghi, 2003)
et pour réfléchir la contribution de
ou avec des réponses partielles. Ainsi,
l’activité agricole dans une perspective
la démultiplication de l’intérêt géné-
de durabilité de la ville (Serrano [dir.],
ral dans les choix locaux afin de créer
2007).

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Gisèle VIANEY

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l’espace agricole pour un projet agricole ou organiser le territoire pour un projet
urbain ? in : Géographie, Espaces et Société 9, pp. 419-438.

263
Ecole chercheur « Gouvernance foncière et usage des ressources naturelles »
16 -20 novembre 2009, Gabès (Tunisie)
LISTE DES INTERVENANTS

N° Nom Prénom Pays Date


1 BEN SAAD Abdallah Tunisie 17/11/2009
2 JACOBS Harvey Etats Unis 16/11/2009
3 NAPOLONE CLAUDE France 17/11/2009
4 PECH Michel """""" 17/11/2009
5 MOUSSA Fadhel Tunisie 16/11/2009
6 FERCHICHI Wahid """""" 16/11/2009
7 PAOLI Jean Christophe France 17/11/2009
8 ELLOUMI Mohamed Tunisie 16/11/2009
9 MELOT Romain France 18/11/2009
10 JOUVE Anne-Marie """""" 16/11/2009
11 SGHAIER Mongi Tunisie 18/11/2009
12 THENAIL Claudine France 17/11/2009

Cours spécialisé « Gouvernance foncière et usage des ressources naturelles »


21 -25 novembre 2009, Tataouine (Tunisie)
LISTE DES INTERVENANTS

N° Nom Prénom Pays Date


1 BEN SAAD Abdallah Tunisie 21/11/2009
2 JOUVE Anne-Marie France 21/11/2009
3 BOURBOUZE Alain """""" 21/11/2009
4 BESSAOUD Omar """""" 23/11/2009
5 PAOLI Jean Christophe France 24/11/2009
6 SGHAIER Mongi Tunisie 25/11/2009
7 ELLOUMI Mohamed """""" 21/11/2009
8 CHICHE Jeanne Maroc 24/11/2009
9 MAROUF Nadir Algérie 23/11/2009

264
Ecole chercheur « Gouvernance foncière et usage des ressources naturelles »
16 -20 novembre 2009, Gabès (Tunisie)
LISTE DES PARTICIPANTS
N° Nom Prénom Pays
1 KA Alioune Sénégal
2 DAOUDI Ahmed Maroc
3 Ay Jean-Sauveur France
4 LOUPPE Dominique """"""
5 PHAM Hai Vu """"""
6 GERMAIN Pascal """"""
7 ALLAIN Sophie """"""
8 DERKIMBA Adeline """"""
9 BECHIR Riadh Tunisie
10 JOUVE Johan France
11 OUNALLI Nadia Tunisie
12 EL MOKH fathia """"""
13 LABIADH Ines """"""
14 JARRIGE Françoise France
15 CLEMENT Camille """"""
16 BEKHOUCH Mohamed Algérie
17 DELATTRE Laurence France
18 BEN ARFA Yassine Tunisie
19 KADHKADHI kaouther """"""
20 ABDELADHIM Mohamed Arbi """"""
21 KIRAT Thierry France
22 HAMIMECHE Mohamed Algérie
23 PAULEAU Joëlle France
24 KATO Yuji """"""
25 AMIRI Manel Tunisie
26 HANZOUTI Anis """"""
27 AYADI Kalthoum """"""
28 BEN MERIEM Sonia """"""
29 KHATTELI Hatem """"""
30 RAGGAD Naceur """"""

265
Cours spécialisé « Gouvernance foncière et usage des ressources
naturelles »
21-25 novembre 2009, Tataouine (Tunisie)
LISTE DES PARTICIPANTS

Nom Prénom Pays


1 ANTHOPOULOU Théodosia Grèce
2 ABDELADHIM Mohamed Arbi Tunisie
3 BEL MOKHTAR Siham Maroc
4 BOUAICHA Ali Tunisie
5 BOUCHAIB Faouzi Algérie
6 BOUCHAREB Brahim ‘’’’’’’
7 CHAMICH Mohamed Maroc
8 ESSAADI Samia Tunisie
9 FATNI Abderrahmane Maroc
10 JARRAY Amor Tunisie
11 KADHKADHI Kaouther ‘‘‘‘‘‘‘
12 LABIADH Ines ‘’’’’’’’
13 NASSER Tarek Liban
14 RAGGAD Nasr Tunisie
15 OUNALLI Nihaya ‘’’’’’’
16 VIANEY Gisèle France

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