Vérité et enseignement : Histoire et littérature
Vérité et enseignement : Histoire et littérature
Deux cas
spécifiques : histoire et littérature
Alain Muller, Valérie Opériol, Bruno Védrines
Dans Raisons éducatives 2020/1 (N° 24), pages 127 à 148
Éditions Université de Genève
ISSN 1375-4459
ISBN 9782940195985
DOI 10.3917/raised.024.0127
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Introduction
Les phénomènes sociocognitifs que l’on désigne par des expressions comme
post-vérité ou fake news semblent avoir relancé et exacerbé la très ancienne
controverse relative à notre accès à la vérité, et ceci à nouveaux frais : l’attaque
contre la vérité ne procéderait plus d’un scepticisme classique – qui prend
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pour cible notre possibilité de connaître –, mais tout simplement d’un abandon
total de tout intérêt pour l’idée même de vérité (D’Ancona, 2017 ; Frankfurt,
2005 ; Williams, 2002).
Mais ces phénomènes ne sont peut-être que la pointe avancée d’une
problématique plus large et installée dans le paysage social et éducatif
depuis plusieurs années, qu’on pourrait appeler la « tentation relativiste » :
tout un ensemble de certitudes issues des Lumières concernant le poten-
tiel émancipateur des savoirs et de l’école s’est petit à petit dissout sous
le coup de plusieurs phénomènes : la critique de l’ethnocentrisme culturel
européen, la désinstitutionnalisation de l’école (Dubet, 2002) et l’efface-
ment de sa clôture symbolique (Verhoeven, 2012), la mutation des rapports
des adultes à l’enfance (de Singly, 2004), la multiplication des réformes et
des contre-réformes scolaires, etc. À ces phénomènes sociohistoriques s’est
ajoutée la dominance d’une entreprise intellectuelle qui vise, sous les noms
de déconstruction ou de postmodernité, à rendre suspectes des idées comme
celles de raison, de connaissance et de vérité. 1 Bref, les savoirs à enseigner
sont fortement délégitimés tant en ce qui concerne leur utilité, leur contenu,
leur spécificité au regard d’autres produits culturels, que leurs modalités de
transmission (Dubet, 2005).
Une telle situation troublée a pour conséquence sur l’enseignement qu’il
risque d’être pris en tenaille entre deux positions intenables : ou se satis-
faire du relativisme ou, par réaction s’enfermer dans un certain dogmatisme
en enseignant des savoirs fermés sur eux-mêmes et vidés de leur dimension
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1. Bien que cette entreprise semble un peu s’essouffler depuis quelque temps, ses effets sont toujours
bien sensibles.
2. A ce titre, le fait qu’il n’y ait pas d’entrée vérité dans Le dictionnaire du littéraire (Aron, Saint-Jacques,
& Viala, 2002) est symptomatique.
3. Nous tentons ici de présenter quelques-uns des « schèmes d’argumentation » du relativisme – qui
représente d’ailleurs une très vaste mouvance composée d’auteurs aux ancrages conceptuels divers –
de manière très générale et sans nous référer précisément à tel ou tel auteur (travail qui certes serait
plus précis mais outrepasserait très largement la place qui nous est accordée dans cet article). On trou-
vera cependant facilement des échos à notre repérage chez des auteurs comme Derrida (1972), Foucault
(2012), Latour (1998), Nietzsche (1979), Rorty (1995), Vattimo (2009).
à une autre époque. Pour le dire autrement, la valeur de vérité qu’on attri-
bue ou non à nos énoncés dépend du contexte sociohistorique dans lequel
ils sont produits. De manière très générale, l’entreprise relativiste consiste à
étendre ce constat banal hors de sa zone légitime d’application, en faisant de
cette dépendance au contexte l’unique principe constitutif de ce que sont une
connaissance ou une vérité. Ces dérives logiques se réalisent à travers une
multitude de figures diverses. Prenons quelques exemples.
Du constat que telles vérités et telles connaissances sont les produits de
pratiques propres à une certaine configuration sociohistorique, on infère que
la signification même de ces deux termes est relative à cette configuration,
qu’ainsi vérité et connaissance sont des notions floues, peu utiles, voire nuis-
ibles, dont on ferait mieux de se passer. Mais une chose est de dire que l’attri-
bution d’une valeur de vérité à un énoncé varie selon les contextes, une autre
que la signification attribuée au terme de vérité varie elle-même. La possi-
bilité même d’asserter que l’attribution d’une valeur de vérité à un énoncé varie
selon les contextes présuppose que la signification du terme de vérité soit la
même dans tous les contextes. Bref, « le fait qu’il y ait des pratiques sociales
associées à la connaissance de la vérité […] et que ces pratiques aient évolué
ou changé historiquement et socialement, n’implique en rien que la vérité
elle-même et la connaissance se réduisent à ces pratiques » (Engel, 2019,
p. 282). De plus, réfuter que les notions de vérité et de connaissance aient
une véritable signification, c’est simplement s’attaquer à notre langage ordi-
naire et à nos capacités de communication : « à quoi pourrait bien ressembler
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l’énonce et celle qui l’entend comme parlant d’un fait réel et comme préten-
dant à la vérité ?
Une autre dérive consiste à refuser aux connaissances toute part d’ob-
jectivité ou de « transcendance » en tant qu’elles sont des constructions
sociales : étant produites dans un certain contexte, par certains individus,
dans un certain but, etc., les connaissances ne sauraient posséder de qualités
détachées de ce contexte, de ces individus et de leurs buts. Mais s’il existe
bien sûr un lien entre ce que le contexte de découverte (les concepts, les
procédures, les technologies… à disposition dans une certaine configura-
tion sociohistorique) rend possible comme production de connaissances et
les connaissances produites, il n’y a aucune raison principielle permettant a
priori de refuser au contenu de ces connaissances une part d’indépendance
à ce contexte. Plus même, les termes de vérité et de connaissance tels qu’ils
fonctionnent dans notre langage ordinaire impliquent que nous puissions
si les puissants ne peuvent plus critiquer les opprimés parce que les catégories
épistémiques fondamentales sont inévitablement liées à des perspectives parti-
culières, il s’ensuit également que les opprimés ne peuvent plus critiquer les puis-
sants. Voilà qui menace d’avoir des conséquences profondément conservatrices.
(Boghossian, 2009, p. 162)
4. En ce qui concerne les disciplines qui nous intéressent dans cet article, quelles conséquences aurait
pour leur enseignement l’indistinction entre connaissance littéraire et connaissance historique ?
Ces faits seront vrais s’ils correspondent aux objets de l’ontologie, et alors ils
pourront donner vie à des concepts, ou bien ils seront faux, s’ils ne correspondent
pas aux objets de l’ontologie, et l’on peut prévoir qu’ils ne donneront pas vie à des
concepts. (p. 145)
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5. Dans une perspective plus marxienne telle qu’elle se présente dans les Thèses sur Feuerbach
(Macherey, 2008), on pourrait dire que ces deux positions reposent sur le présupposé identique que la
vérité, la connaissance objective, ne sont possibles que sur la base d’un rapport au monde contemplatif,
immédiat, non entaché par nos engagements pratiques : cependant elles n’en tirent pas les mêmes consé-
quences. Pour la position « hyper-véritatiste », c’est à la seule condition de se libérer de ces engagements
pratiques qu’une connaissance objective est possible. Pour la position « hypo-véritatiste », cette entre-
prise de désengagement étant totalement irréalisable, il ne reste plus qu’à abandonner toute prétention
à la connaissance objective, à congédier l’idée de vérité. Mais, toutes deux, ces positions occultent le fait
que notre connaissance du monde est une activité pratique, que « c’est dans la praxis que l’homme doit
faire la preuve de la vérité, c’est-à-dire de l’effectivité et puissance, naturalité immanente de sa pensée »
(Marx, cité par Macherey, 2008, p. 14).
6. Séparation qui nous pousserait d’ailleurs à devoir choisir le dogmatisme contre le relativisme ou
l’inverse.
rapport aux instruments techniques de vérification, mais elle est absolue par
rapport à la sphère ontologique à laquelle elle fait référence et à l’exigence
épistémologique à laquelle elle répond » (pp. 142-143). Prenons l’exemple
d’une roche posée au milieu d’un chemin. Un promeneur verra dans cette
roche un petit obstacle sur lequel il pourrait trébucher. Un géologue verra,
par exemple, un morceau de calcaire composé de carbonate de calcium CaCO3
et de carbonate de magnésium MgCO3. Le promeneur, avec sa technologie du
quotidien, comme le géologue, avec sa technologie scientifique, identifient
deux faits différents, mais aussi vrais l’un que l’autre, et qui renvoient au
même objet du monde.
Cette perspective nous autorise à penser un pluralisme des vérités fondé
sur la pluralité des technologies qui jouent un rôle de médiation entre ontol-
ogie et épistémologie, ainsi sur la pluralité des faits vrais que ces technolo-
gies permettent de produire, ce qui nous permet en dernier lieu de sortir de
l’opposition mortifère entre relativisme et dogmatisme. Ceci n’est pas sans
conséquence pour la légitimité, la consistance et l’ouverture à la critique
des pratiques d’enseignement. Les savoirs à enseigner sont légitimes, car
ils expriment une certaine vérité. Ils sont consistants, car ils procèdent de
méthodes, de procédures, de techniques, etc. qui ont fait preuve de fécon-
dité dans l’interaction entre domaines des concepts et domaines des objets
du monde. Ils sont ouverts à la critique, car ils sont porteurs de toutes les
médiations langagières, culturelles et sociales qui ont procédé à leur élab-
oration et qui les travaillent au présent. Mais bien sûr, cette triple propriété
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L’histoire […] est fragilisée non seulement par la montée en puissance du roman,
mais par l’ambition même de la littérature au sens romantique […]. Elle [la littéra-
ture] ne saisit pas le monde, elle s’y substitue. L’histoire au contraire n’a rien d’un
absolu littéraire : sa vocation est précisément de rendre compte d’un hors-texte.
(Jablonka, 2014, p. 42)
Cette divergence est une étape fondamentale pour les sciences sociales.
La discipline historique enfin immunisée des « microbes littéraires », comme
l’affirment Langlois et Seignobos, peut devenir science et développer sa
7. Ce mouvement historiographique qui se répand dans les années 1980 considère que toute réalité
sociale est avant tout discursive. Ainsi, puisqu’elle travaille sur des textes, l’histoire ne serait plus une
discipline scientifique, mais un genre littéraire comme un autre. Renonçant à l’attestation par le référent,
elle n’aurait pas un régime de vérité supérieur au roman et il n’y aurait aucune différence majeure entre
ouvrages d’histoire et de fiction (Offenstadt, 2006).
8. En particulier par Haraway, Harding et Hartsock. Pour les références et leur mise en perspective, voir
Gaussot, 2008.
9. Nous nous référons à un travail de thèse sur l’enseignement de l’histoire du genre (Opériol, 2018).
Nous avons réalisé 13 entretiens, à Genève, avec des enseignant-es du secondaire I et II qui introduisent
cette approche dans leur cours. Nous avons également observé une cinquantaine de leçons, dans des
degrés allant de la 9e (12-13 ans) à la 4e (18-19 ans), qui traitent de diverses thématiques de genre, par
exemple pour celles qui seront citées ici, de la question des femmes durant la Première Guerre mondiale
ou des tontes de la Libération.
10. Au contraire de ce qui se passe par exemple en France, les contraintes portent uniquement sur des
aspects épistémologiques et méthodologiques, ainsi que sur une fourchette chronologique par degré.
Les thèmes mentionnés ne le sont qu’à titre de suggestions.
12. Mentionnons sur ce point les polémiques qui ont accompagné les publications des Bienveillantes de
Jonathan Littell en 2006 et Jan Karski de Yannick Haenel en 2009 et l’analyse de Patrick Boucheron (2010).
13. Philippe et Piat (2009) situent le développement d’une langue littéraire qui contribue de manière
essentielle à la physionomie du champ entre 1850 (Flaubert) et la fin du XXe siècle (Simon).
14. On peut se reporter sur ce point pour Céline à Roynette (2015), Duraffour et Taguieff (2017), pour la
transposition didactique de ses œuvres à Védrines (2018), et pour Jünger à Vanoosthuyse (2014).
15. « Principe esthétique selon lequel l’œuvre d’art est à elle-même sa propre fin. Il définit l’œuvre
comme un ensemble autonome, clos sur lui-même, sui-référentiel et sans visée utilitaire ou éducative ; il
marque alors une opposition avec les ouvrages à caractères mimétique et pragmatique » (Faivre-Duboz
cité par Aron, Saint-Jacques, & Viala, 2002).
champ tend vers une défense des prérogatives de l’esthétique sur l’expression
d’une vérité factuelle, rationnelle, scientifique. Force est de constater, point
essentiel pour notre propos, que cette tendance ne favorise pas les genres
littéraires pour lesquels l’authenticité de l’attestation est primordiale : témoi-
gnages, mémoires, biographies, chroniques, etc., genres soumis au critère de
la preuve.
Ajoutons encore, autre aspect fondamental, que ce processus de
différenciation et de distinction en œuvre dans le champ littéraire affecte
aussi bien, mais sous des modalités spécifiques, l’enseignement de la littéra-
ture. En réalité, il s’inscrit dans un mouvement plus global que retrace l’his-
toire de l’éducation. Hofstetter et Schneuwly (2018) expliquent par exemple
que les évolutions socio-économiques au XIXe siècle s’accompagnent de la
nécessité d’une transformation de l’enfant en écolier-ère par une éducation
des masses de plus en plus étendue. En relation avec la division du travail
et les lois du marché, cet enjeu entraîne une contradiction dans l’enseigne-
ment : donner l’accès à une culture commune et en même temps garantir
« l’ordre et la différence », à la fois communautariser et différencier. Il y a à la
fois nécessité d’une école obligatoire, mais aussi d’une différenciation, dans
laquelle la littérature, sa définition et son enseignement vont être amenés à
jouer un rôle important 16.
16. On peut même y voir un bel exemple de transposition ascendante. L’école en offrant par l’éducation
des masses un accès plus large au littéraire influence la configuration du champ, et nécessite, pour qu’il
reste distinctif et discriminant, un déplacement des valeurs de distinction.
17. La dimension de cet article ne nous permettant pas d’entrer dans les détails, on peut se reporter
pour une analyse de diverses enquêtes de terrain à Védrines (2017), deuxième partie, chapitre 5-4.
tels faits ? Notre hypothèse est que la réponse est à chercher du côté de
la construction sociale de la Littérature comme idéal illusoire de normes
à prétention universelles et intemporelles (Macherey, 2014). L’idéologie
humaniste bourgeoise privilégie de préférence les valeurs du « musée
imaginaire » des « grands textes inaltérables » (Kuentz, 1972) 18, ce qui affecte
de manière significative la compréhension d’un concept comme celui de
genre littéraire. La surreprésentation de la fiction, le privilège accordé à la
subjectivité de l’auteur-e et son corrélat hautement valorisé d’originalité
(Vaillant, 2010), la critique thématique liée à une conception romantique du
style comme voie d’accès aux profondeurs de la conscience (Maingueneau,
2004), la transposition d’un champ littéraire orienté vers l’autonomie, tout
concourt à vider d’une partie de son intérêt le concept de genre littéraire.
L’erreur est de le tenir uniquement pour un principe descriptif classificatoire
(les discussions sans fin montrent bien l’impasse d’une classification fondée
sur des critères linguistiques), alors que sa fonction la plus intéressante
(Bronckart, 1996 ; Maingueneau, 2010 ; Medvedev, 2008 ; Rastier, 2001 ;
Schneuwly, 1998 ; Volochinov, 2010,) est d’attirer l’attention sur les liens
des textes avec leur situation de communication ; dès lors une approche
de type sociohistorique est à même d’étudier et d’interroger leur valeur
véridictionnelle, car on voit mal comment ce questionnement pourrait être
effectué sans situer les points de vue.
Une telle approche est tout à fait compatible avec celle d’un philosophe
du langage comme Vernant pour qui
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18. C’est ce qui explique en particulier l’importance du choix des extraits dans les manuels.
Conclusion
Dans l’enseignement de l’histoire, la réalité historique ne peut être construite,
transmise et apprise sous une forme monolithique, eu égard à la prise en
compte du filtre que constituent le point de vue situé de l’historien-ne, l’en-
gagement de l’enseignant-e ou les représentations de l’élève. La multiplicité
des perspectives permet d’interroger les savoirs. Ainsi, elle fait voyager les
classes en compagnie des arguments relativistes, pour reprendre les mots
d’Engel (2019), mais un moment seulement, puisque la pratique de la pensée
historienne permet d’en prendre congé : la transmission des faits, la critique
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
Aron, P., Saint-Jacques, D., & Viala, A. (2002). Le dictionnaire du littéraire. Paris :
Presses universitaires de France.
Boghossian, P. (2009). La peur du savoir. Sur le relativisme et le constructivisme de
la connaissance. Marseille : Agone.
Notices biographiques
Alain Muller est chargé d’enseignement à l’Institut universitaire de formation des
enseignants de l’Université de Genève, et membre des équipes de recherche CRAFT
et LIFE. Il travaille dans une perspective pragmatiste sur l’analyse de l’activité
enseignante et la formation des enseignants.
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