Séance 4: Devenir un transfuge
Support: Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu, 2018.
Dans un récit chronologique s’étirant de 1992 à 1998, l’auteur nous fait partager la vie de
plusieurs adolescents, et interroge le déterminisme social, par exemple dans cette famille de classe
moyenne qui habite en zone pavillonnaire.
Thomas, leur aîné, faisait Staps1. Ses parents ne trouvaient rien à y redire. Ils
s'inquiétaient en revanche des ambitions saugrenues 2 de leur fille qui annonçaient des
dépenses difficilement soutenables. Il faut dire que depuis l'adolescence, Vanessa se
donnait des airs. Sa fac de droit ne faisait que confirmer le sentiment familial : elle se
5 croyait supérieure.
Elle s'était pourtant montrée plutôt frivole 3 jusqu'à quinze-seize ans. Et puis en
première, il s'était produit un choc. Elle s'était mise à bosser, soudain horrifiée à l'idée de
rester à Heillange4 pour mener à son tour une vie peinarde et modérément heureuse. Peut-
être que l'illumination était venue en cours de socio, ou en faisant les courses au Leclerc
10 avec sa mère. C'est en tout cas à ce moment-là qu'elle avait commencé à prendre ses
distances avec Carine Mougel, la frangine du cousin, sa meilleure copine de toujours.
Résultat, elle avait fait des étincelles au bac et poursuivait maintenant des études de droit,
tout le temps fourrée à la bibliothèque, avec ses manuels soporifiques 5, ses fiches bristol et
trois couleurs de Stabilo, constamment angoissée.
15 Quand elle rentrait le week-end, elle trouvait ses parents occupés à mener cette vie
dont elle ne voulait plus, avec leur bienveillance d'ensemble et ces phrases prémâchées sur
à peu près tout. Chacun ses goûts. Quand on veut on peut. Tout le monde peut pas devenir
ingénieur. Vanessa les aimait du plus profond, et ressentait un peu de honte et de peine à
les voir faire ainsi leur chemin, sans coups d'éclat ni défaillance majeure. Elle ne pouvait
20 pas saisir ce que ça demandait d'opiniâtreté6 et d'humbles sacrifices, cette existence
moyenne, poursuivie sans relâche, à ramener la paie et organiser des vacances, à
entretenir la maison et faire le dîner chaque soir, à être présent, attentif tout en laissant à
une ado déglinguée la possibilité de gagner progressivement son autonomie.
Vanessa, elle, les voyait petits, larbins, tout le temps crevés, amers, contraignants, mal
25 embouchés, avec leurs TéléStar et leurs jeux de grattage, les chemisettes-cravates du père
et sa mère qui, tous les trimestres, refaisait sa couleur et consultait des voyantes tout en
considérant que les psys étaient tous des escrocs.
Vanessa voulait fuir ce monde-là. Coûte que coûte. Et son angoisse était à la mesure
de ce désir d'échappée belle.
1
Études de sciences et techniques des activités physiques et sportives.
2
Bizarres, décalées.
3
Traitant à la légère les choses sérieuses.
4
Petite ville fictive de Lorraine, où le temps semble s’être arrêté en même temps que les hauts-fourneaux, qui ne
fonctionnent plus, et où l’essentiel de la population est au chômage.
5
Qui endorment
6
Acharnement.